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VII

PANA1TIOS CRITIQUE

On discutait, dans l'antiquité, pour savoir si Aristide


le Juste avait été pauvre ou riche 2. Les tenants de la
seconde opinion, moins nombreux que les premiers,
alléguaient, avec Démétrius de Phalère, un monument
de la voie des Trépieds à Athènes, où Aristide était
nommé en qualité de chorège ; il s'était donc acquitté
d'une liturgie qui impliquait la possession d'une cer-
taine fortune. La question fut tranchée par le philo-
sophe stoïcien Panaitios qui examina l'inscription
et remarqua que les caractères étaient postérieurs à
l'archontat d'Euclide (402), date d'une modification
profonde dans l'épigraphie attique, et, par suite,
postérieurs d'au moins soixante ans à la mort d'Aris-
tide le Juste. Cette observation fait grand honneur au
philosophe archéologue. Elle autorise à le compter
parmi les fondateurs de la critique diplomatique. Plu-
tarque, qui nous a renseignés à ce sujet, dit qu'on
lisait encore de son temps cette inscription : 'A-mo^iç
êvixa. 'ApKJTEÎSvjç t/oo^E-i. 'ApY_icrrpaTOç ÈSiSa^E. Elle figure
au Corpus des inscriptions attiques (II, 1257), moins les
deux premiers mots ; Koehler et, avant lui, Le Bas
et Boeckh l'ont reproduite, non d'après l'original
qui n'existe plus, mais d'après une copie de Cyriaque.

1. [Revue de Philologie, 1916, p. 201-209.]


2. Plutarque, Arist., 1.
S. REINACH. T. II 8
114 PANAITIOS CRITIQUE

Koehler fait observer que, du temps de Cyriaque, la


première ligne devait avoir disparu : igitur lapis,
quem Cyriacus vidit, a parte superiore mancus fuit. A
mon avis, la conclusion qui s'impose est différente :
Cyriaque, qui n'en était pas à une supercherie près,
n'a jamais vu cette inscription gravée sur marbre ;
il l'a prise dans Plutarque et a supprimé les deux pre-
miers mots, soit qu'il ne les comprît pas, soit qu'il
voulût donner ainsi plus de vraisemblance à sa petite
fraude. Mais ce n'est là qu'un détail.
Panaitios avait donc résolu la difficulté soulevée
par l'inscription choragique au nom d'Aristide en dis-
tinguant cet Aristide de l'Athénien célèbre du ve siècle,
c'est-à-dire xa6' ôpuwjjuav. Étant donné la pauvreté
relative de l'onomastique grecque, il était souvent
nécessaire, en matière de critique, de recourir à l'hy-
pothèse de l'homonymie. Panaitios le fit encore, d'après
Je témoignage de Diogène Laërce 1, lorsqu'il attribua
au péripatéticien Ariston les écrits donnés jusque là
au stoïcien du même nom, à l'exception d'une lettre
à Cléanthe. Nous ne sommes pas en état de savoir
s'il avait raison, mais il est vraisemblable qu'il ne se
prononça pas à la légère. On nous apprend aussi qu'il
fit honneur au physicien Archélaos d'élégies adressées
à Cimon pour le consoler de la mort de sa femme Iso-
diké, et Plutarque, qui nous dit cela, ajoute que cette
hypothèse était justifiée parla convenance des temps 2.
Le premier, à l'encontre de Démétrius de Phalère,
d'Aristoxène le musicien et d'autres, Panaitios avait
réfuté, dans un écrit sur Socrate, la légende de la
bigamie du philosophe ; nous le savons à la fois par
Plutarque et par Athénée 3. Dans le même traité,
consacré^ semble-t-il, à Socrate et à ses disciples,
1. Diog., VTI, 163.
2. Plut., Cimon, 4.
3. Plut., Arist., 27, et Athénée, XIII, 556 b.
PANAITIOS CRITIQUE 115

Panaitios déclarait apocryphes une centaine de dia-


logues dits socratiques ; il admit comme authentiques
ceux de Platon, Xénophon, Antisthène et Eschine ;
il considéra comme douteux ceux de Phédon et d'Eu-
clide 1. Tout cela prouve avec évidence que Panaitios
ne se prononçait pas sans recherches sérieuses et qu'aux
talents de philosophe, qui l'ont rendu célèbre, il joi-
gnait ceux d'un critique scrupuleux et éclairé.
On sait, surtout par Cicéron, quelle fut l'influence
de Panaitios, un des introducteurs de la doctrine stoï-
cienne à Rome, l'ami de Scipion Ëmilien et de Laelius,
le maître de Q. Aelius Tubero et d'autres Romains
distingués, le modèle de Cicéron lui-même dans son
De Ofjïciis. A la différence des stoïciens dont il continua
l'enseignement à Athènes, où il mourut très âgé vers
l'an 110, Panaitios était éclectique : il citait sans cesse
Aristote, Xénocrate, Théophraste, Dicéarque et pro-
fessait une admiration presque sans bornes pour Pla-
ton qu'il appelait l'Homère des philosophes. Pourtant,
il s'écartait de lui sur un point essentiel, n'admettant
pas la doctrine de l'immortalité de l'âme, de même
qu'il refusait de suivre les maîtres du Portique dans
leur croyance à la fin du monde par le feu.
Je ne m'occupe ici de Panaitios qu'en tant que cri-
tique, et j'ai rapporté des raisons qui semblent justifier
la haute estime où l'antiquité paraît avoir tenu ses
opinions sur l'authenticité et l'attribution des oeuvres,
ainsi que sur les particularités biographiques des
écrivains et des hommes d'État. Or, nous possédons
des textes qui mettent à la charge de ce critique émi-
nent deux opinions véritablement absurdes, à savoir :
1° que le Phédon ne serait pas de Platon ; 2° que le
Socrate dont parle Aristophane à la fin des Grenouilles
ne serait pas le philosophe, mais un poète homonyme.

1. Diog., II, 64.


116 PANAITIOS CRITIQUE

Je me propose de montrer que Panaitios, quoi qu'en


aient dit les modernes, n'est responsable d'aucune de
ces bévues, qui suffiraient à jeter sur sa mémoire un
jour bien fâcheux.
En ce qui touche l'authenticité du Phédon, voici les
faits 1. Le philosophe néo-platonicien Asklépios, élève
d'Ammonios (vie siècle), raconte, dans des scolies à la
Métaphysique d'Aristote fondées sur l'enseignement
de son maître (576 a 39), qu'un certain Panaitios
(IlavaiTidç -rtç) a eu l'audace de contester l'authenticité
du Phédon (voôeOcai TÔV SiâXoyov). Il ajoute : « Ayant sou-
tenu que l'âme était mortelle, il a voulu entraîner
Platon dans sa négation (cuyxaTaaxâaai xaï TÔV nXcmova).
Comme celui-ci, dans le Phédon, affirme clairement
l'immortalité de l'âme raisonnable, il a nié que le
dialogue fût de lui. » Un témoignage concordant se
rencontre dans une introduction aux Catégories d'Aris-
tote, d'après les leçons de David l'Arménien (30 b 8) :
« Le philosophe Syrianos inscrivit sur un exemplaire
du Phédon2, déclaré apocryphe par un certain Panaitios
(voÔE'jofjivw Cure TIVOÇ itavaittou), les vers suivants (c'est
la pièce conservée sans nom d'auteur, àSYjXou, dans
l'Anthologie palatine, IX, 358) : « Si Platon ne m'a
pas écrit, c'est qu'il y a eu deux Platon. Je porte toutes
les fleurs des discours socratiques. Mais Panaitios m'a
déclaré bâtard. Celui qui a déclaré que l'âme était
mortelle a dû aussi me déclarer apocryphe. » Ces vers
médiocres doivent être de Syrianos lui-même, bien
que cela ne soit pas dit expressément ; il y a même
lieu d'admettre que l'ëpigramme, où Panaitios n'est
pas qualifié de philosophe, est la seule source des
deux passages cités plus haut, où Panaitios est appelé
dédaigneusement Ilavaixid; TIÇ. Il faut donc se deman-
1. Zeller, Comment. Mommsen., p. 407.
2. 4>atSpi|) est une faute évidente et depuis longtemps corrigée
en OaîSuvt.
PANAITIOS CRITIQUE 117

der ce que vaut le témoignage de Syrianos, néo-plato-


nicien d'Alexandrie et maître de Proclos. Ce témoi-
gnage isolé ne vaut rien en présence de l'unamimité
des critiques anciens qui attribuent le Phédon à Platon
et du fait que ni Cicéron, ni Diogène Laërce, ni Plu-
tarque n'ont mentionné la prétendue hérésie de Panai-
tios, auteur qu'ils citent pourtant très volontiers. Il
est vrai qu'un savant italien, M. Chiappelli, a dit que
Cicéron, examinant les arguments en faveur de l'im-
mortalité de l'âme, n'en avait emprunté aucun au
Phédon ; mais c'est là une erreur qui a été réfutée
par Hirzel 1. Quant au motif attribué par Syrianos
à Panaitios, il ne supporte pas l'examen. D'abord,
parce que l'athétèse du Phédon n'aurait nullement
suffi à débarrasser Panaitios du témoignage de Platon,
qui a soutenu l'immortalité de l'âme dans plusieurs
autres dialogues, la République, le Timée, le Phèdre,
le Gorgias, le Minos, le Théétète et les Lois 2. En outre,
si nous savons par Cicéron que Panaitios, sur ce point
seulement, contredisait personnellement Platon 3, c'est
qu'il considérait comme authentique celui des écrits
de Platon où cette affirmation de l'immortalité de
l'âme est la plus explicite. Zeller a très justement fait
valoir ces raisons, mais il n'a convaincu ni Hirzel, ni
Wilamowitz, ni Gomperz. Ce dernier écrit 4 que le
caprice de Panaitios peut être rapproché de la « témé-
rité néo-platonicienne » qui n'a même pas reculé
devant l'athétèse de la République. Mais cette athé-
thèse, en effet plus que téméraire, est très mal attestée ;
elle est attribuée par Olympiodore à Proclos dans un
passage confus et que suffit à contredire le fait que

1. Cf. M. Heinze, dans le Jahresbericht de Bursian, t. L (1887),


p. 55.
2. Zeller, loc. laud., p. 409.
3. Cic, T'use, I, 32, 79.
4. Gomperz, Griech. Denker, II, p. 564.
118 PANAITIOS CRITIQUE

Proclos, dans ses propres écrits, admet sans hésiter


l'authenticité de la République1. Que Proclos, dans une
de ses leçons, ait paru mettre en doute, comme le dit
son élève, non seulement YEpinomis et les Lettres,
mais la République et les Lois, cela est possible, car
Proclos était un cerveau fumeux ; mais il est tout aussi
possible et plus probable qu'Olympiodore l'a mal
compris ou a brouillé ses notes de cours. Son texte
ne justifie nullement ces lignes sévères de Gomperz
sur les « folies » (Thorheiten) de certains Stoïciens et
Néo-Platoniciens « lesquels, dit-il, ont eu l'impudence
de retirer à leurs auteurs des ouvrages dont la doctrine
ne leur convenait pas, entre autres le Phédon et la
République de Platon » 2. On est habitué, en lisant Gom-
perz, à plus de réserve ; en l'espèce, il s'est laissé
entraîner par sa propre aversion pour le dogmatisme
agaçant des Stoïciens et l'extravagance des spécula-
tions néo-platoniciennes. Mais Panaitios et Proclos
semblent innocents l'un et l'autre des sottises qu'on leur
reproche si sévèrement.
Quelle est la cause de l'erreur de Syrianos ? Zeller a
cru la découvrir3. « L'hypothèse la plus vraisemblable,
dit-il, est celle d'un malentendu, fondé sur des doutes
qu'exprimait Panaitios sur l'authenticité des dialogues
de Phédon le Socratique. Des Néo-Platoniciens confon-
dirent les doutes jetés sur les dialogues de Phédon
avec un doute dont aurait été l'objet le dialogue
intitulé Phédon. » Je m'associe entièrement à cette
manière de voir, mais ce n'est pas à Zeller qu'il convient
de l'attribuer, car elle était déjà celle de Fabricius
au tome III de la Bibliotheca Graeca (1707), merveille
d'érudition que l'on néglige à tort, parce qu'on s'ima-
gine que tous les trésors qu'elle contient ont déjà été
1. Cf. Hermès, XVI, 1881, p. 201.
2. Gomperz, op. laud., II, p. 229.
3. Zeller, loc. laud., p. 410,
PANAITIOS CRITIQUE 119

monnayés ailleurs : « Sed fortassis falsus est poeta


^l'auteur de l'épigramme de l'Anthologie) nec recte cepit
quod apud Laertium II, 64 legas a Panaetio solos tan-
quam genuinos socraticos admissos dialogos quos edi-
dissent Plato, Xenopho, Antisthenes. JEschines ; de
Phaedonis et Euclidis addubitatum, reliquos universos
rejectos. Ex quibus verbis perspicuum est Panaetium
non in dubium vocasse Phaedonem Platonis, sed dubi-
tasse an dialogi a Phaedone et Euclide editi vere socratico-
rum nomen mererentur. » Ainsi Jean-Albert Fabricius
a vu clair dans cette question près de deux siècles avant
Zeller, mais n'a été connu ni de lui ni des contradicteurs
du savant d'Heidelberg comme Gomperz. Rendons à
Fabricius son bien et passons à la seconde erreur attri-
buée par les modernes à Panaitios.

« Erreur incontestable », écrit Zeller qui se contente


d'y faire allusion1 ; « erreur, mais avec un fond de
vérité », dit Susemihl 2. Voyons les textes :
A la fin des Grenouilles d'Aristophane, Dionysos
s'est décidé à ramener des Enfers Eschyle et à y laisser
Euripide, qui se montre très irrité de ce choix. Alors
le choeur s'exprime ainsi (1482) :
JVIaxàpioç y àvvjp éyuv
ÇJVEOIV TJXplêwjJ.E'vVJV.
nâpa Se -iroMoïaiv JW/.GEÏV.
"OSe yàp EU tppoveïv Soxyjaaç
iraÀcv àimaiv OLxaS' aO,
èir' à-fa0w (AÈV TOÏ^ -oÀixaiç,
Ëit' àya6<3 Si TOTÇ CXJTO'J
^UYYEveai TE xoà tpîXowi,
âià TO auvETO? EIVC.I.

C'est-à-dire, en résumé : « Heureux le sage! Car


celui qui a la réputation d'être sensé revient chez lui,
1. Zeïler, p. 407.
2. Susemihl, Alexandr. Literatur, II, 77.
120 PANAITIOS CRITIQUE

à l'avantage de ses concitoyens, de ses parents et de ses


amis. » Évidemment, le choeur pense à Eschyle ramené
sur terre par le dieu, mais il généralise : ce n'est pas le
génie poétique, c'est la sagesse qui est récompensée.
Le choeur poursuit :

(1491) Xâpisv oSv (!.•/) SmxpaTei


xapaxa6-(j[X£vov XOIXEÏV,
ànroPaÀôvTa [AOUCIXÏJV
T<X TE [Asyiara irapaÀtirovTa
ifjç TpaY<J)StX'îjÇ T£)^V(]Ç.
Tô S'èVt aEfAVOÏaiv Xôf010'
xai cxapupiajAOÏCTt Xvjpwv
SiaTpip'/]V àpyôv icotETa6ai,
TïapatppovoOvTOç àvSpôç.

Littéralement : « Ce qui est bien, ce n'est donc pas


de bavarder, assis à côté de Socrate, rejetant la musique
et laissant de côté ce qu'il y a de plus grand dans l'art
tragique. Passer son temps en discours pompeux et en
subtilités, ce n'est pas le fait d'un homme raisonnable. »
Ici encore, au fond du tableau, Euripide est opposé
à Eschyle, mais il ne s'agit plus, à proprement parler,
d'Euripide. Si le poète avait été l'élève de Socrate,
Aristophane l'aurait répété dix fois plutôt qu'une,
alors que le nom du philosophe apparaît ici pour la
première fois dans la pièce. Aristophane oppose, très
faiblement d'ailleurs (car il faut bien avouer que ces
vers sont médiocres), à l'homme sensé qui est récom-
pensé, l'homme déraisonnable qui ne l'est point. Ce
dernier néglige la musique et ce qu'il y a de plus beau
dans l'art dramatique (cela ne veut pas dire qu'il
soit lui-même poète tragique) pour perdre son temps,,
avec Socrate, à deviser de subtilités. L'interprétation
littérale, conforme au bon sens, indique que ces vers
sont une leçon à l'adresse d'un spectateur non désigné,
type de beaucoup d'autres Athéniens blâmés par Aris
PANAITIOS CRITIQUE 121

tophane, dont le principal tort est de se plaire aux con-


versations de Socrate et sans doute aussi d'autres
sophistes qui ne servent ni les intérêts des particuliers
ni ceux de l'Ëtat.
Or, voici le texte d'une des scolies du vers 1491 :
Xàpisv ouv ott vûv TÏJV irpô^ Zioxpâr/jv éxaiptav STJÀOÏ. IlavaÎTioç Sï
ôla. TaCJTa nEpl ârÉpou Sioxpârouç (pïjal ÀéyEoôat, xiôv irspi crxvjvàç
(pAuâpwv, obç EùpiiciSïjç.
— Il
Traduction : « est donc bien : le
poète dénonce maintenant l'association avec Socrate.
Or, Panaitios dit que tout cela est dit au sujet d'un
autre Socrate, du nombre des bavards autour des
skenai, comme Euripide. » Ainsi, alors que l'épigramme
de Y Anthologie conclut de l'athéthèse du Phêdon,
attribuée à Panaitios, qu'il y avait deux Platon, la
scolie semble dire qu'au jugement du même Panaitios
il y avait deux Socrate. Cela est déjà en soi-même assez
singulier.
Ce qui l'est plus encore, c'est la manière de voir
adoptée par U. de Wilamowitz et d'autres savants.
Voici comment s'exprime Wilamowitz1 : « Le vers
d'Aristophane doit se rapporter à des Socratiques qui
faisaient des tragédies, par exemple Critias ; il n'est
nullement question d'Euripide. Mais si Panaitios a
résolu la difficulté soulevée par lui xa6' ôfuûvupu'av, il a dû
savoir de bonne source qu'il avait vraiment existé un
poète du nom de Socrate. »
L'impossibilité d'une pareille explication saute aux
yeux. Il y aurait eu à Athènes, suivant Panaitios, un
poète tragique nommé Socrate dont nous ne saurions
absolument rien, et Aristophane l'aurait nommé tout
court, alors que ses auditeurs, sans exception, devaient
comprendre qu'il s'agissait du philosophe 2! Bien plus :
1. Hermès, XIV, 1879, p. 187.
2. Je rapporte ici les sages paroles de Bayle àl'article A pelles du
Dictionnaire historique : « Tout homme qui sait écrire se garde bien,
lorsqu'il fait mention d'un peintre qui n'a rien de commun que le
122 PANAITIOS CRITIQUE

Aristophane aurait parlé de ceux qui vont s'asseoir


auprès de Socrate (Ewxpâxei xapouta(hf[jL£vav) et cette expres-
sion, qui convient éminemment au disciple d'un phi-
losophe, devrait être entendue ici de l'auditeur d'un
poète tragique ! Cela est tout à fait déraisonnable.
Quelle apparence y a-t-iî qu'un critique aussi réputé,
aussi perspicace que Panaitios eût débité la mons-
trueuse sottise dont l'accuse le texte du s«oliaste ?
Ce texte, d'ailleurs, s'y oppose lui-même, a Panaitios,
est-il dit, affirme que toutes ces choses (<5Xa TOSTOC) sont
dites à propos d'un autre Socrate, i«pl â-ré'pou SùJzpâTooç. »
Qu'est-ce que toutes ces choses, ô'Xa taOrn ? En prenant
la scolie à la lettre, il n'y a pas plusieurs choses, mais un
seul nom, celui de Socrate ; donc, les mots employés
ne se rapportent pas au nom de Socrate, mais à tout le
passage, aux vers 1491-1499 du choeur.
J'ai analysé ces vers tout à l'heure ; j'ai montré qu'ils
ne s'appliquent pas à Euripide, mais à un auditeur
quelconque des bavardages de Socrate, qui va grossir
les rangs des gens inutiles, séduits par ses discours.
Or, je soutiens que Panaitios n'a pas voulu dire autre
chose et qu'il n'a pas dit la sottise qu'on lui attribue.
Il suffit, pour cela, de lire ixaipou au lieu d'âTapou, erreur
très facile à expliquer puisque les deux mots se pro-
nonçaient et s'accentuaient de même au génitif ;
remarquez que le scoliaste vient de parler de Yhétêrie
de Socrate, ri]v xpô<; —uixpâivjv âraipiav.
Si Wilamowitz a compris que Panaitios distin-
guait du philosophe Socrate un poète tragique socra-
tisant du même nom, c'est qu'il a sans doute traduit
•isspt oeopàç (le pluriel pour le singulier) par « autour des
tréteaux », sans quoi je ne m'expliquerais pas du tout
ses mots : « Der Vers hat wohl auf Sokratiker die Tra-

nom avBC le grand et incomparable Apelles, de le nommer simple-


ment ÀpeUes. Il avertit qu'il ne parle pas du grand Apelles. »
PANAITIOS CRITIQUE 123
gôdien machen... Bezug. » Mais ffxvjvaî ne signifie pas ici
les tréteaux; ce mot désigne les boutiques, les échoppes,
comme dans le choeur des Thermophoriazousai, v. 685.
« Maintenant, dit le choeur, il faut allumer les lampes
et, après nous être retroussées comme des hommes, cher-
cher si quelque autre homme est entré, courir par tout
le Pnyx, visiter les boutiques et les ruelles. »

...xai xepiôpé^at
r/]v ITjxva Tïaaav xai T<XÇ tnc/jvàç xai tàç StôSouç StaGpYjaai.

Précisément, les bavards socratiques fréquentaient


les échoppes et les boutiques. La seconde scolie au
vers 1491 des Grenouilles est ainsi conçue : tôv Swxpârr)
ÈvxaOÔa xaT7]yopeï. Z&v yàp OUTOÇ ciç itoÀuAÔYOç xa-njyopEÏTO ôtt iroAÀoùç
Àdyo'jç S[e^i]p)(ETO irEpi '(fliÀoaO'ptaç Èv TOÎÇ ècyatrnjpîoiç xai TpairÉÇaiç-
Aéyet ouv Ô'TI xaÀdv É<JTI, pvï) JAET' aÙTOÎi xtva cùâyEiv àcpéVra TOÙÇ iroi^Tàç
TOIOÛTOUÇ ôvTaç ÙJÇ xai [/.Exà 6âvafov àvajjioûv auOtç SiJvaaOat, ou vîiv
AiV^ûXoç ITU^E 1.
Susemihl, à la suite de Hirzel, dit que l'erreur de
Panaitios lui fait honneur, parce qu'il fut ainsi le premier
à sentir qu'il n'y avait aucune relation étroite entre
Euripide et Socrate. C'est là, en effet, une thèse favo-
rite de quelques savants allemands, auxquels Henri
Weil et Decharme ont répondu. Qu'Euripide n'eût
pas du tout connu Socrate, ce serait un miracle ;
mais leurs philosophies de la vie étaient toutes diffé-
rentes et aucun document sérieux (il y en a de moins
bons) n'atteste qu'ils aient été intimes. L'idée de Hirzel,
de Susemihl et d'autres peut se résumer ainsi. Le der-
nier choeur des Grenouilles semblait autoriser la conclu-

1. « Le poète accuse ici Socrate qui, de son vivant, fut accusé de


bavardage parce qu'il débitait sans cesse des discours philosophiques
dans les échoppes et les comptoirs. Il dit qu'il n'est pas bon de le
fréquenter, aux dépens de poètes si illustres qu'après la mort même
ils peuvent revenir à la vie, ce qui a été maintenant le sort d'Eschyle.»
124 PANAITIOS CRITIQUE

sion qu'Euripide cherchait des inspirations auprès


de Socrate, comme l'ont dit, à tort, plusieurs
poètes comiques1 ; or, Panaitios, savant bien infor-
mé, sait que cela n'est pas vrai et, pour écarter un
semblant de témoignage précis à l'appui d'un fait
controuvé, il l'affaiblit ou l'annule en procédant, sui-
vant son habitude xa6' ôpwvupîav, en déclarant que le
Socrate de ce passage n'est pas le philosophe. Voilà
pourquoi son erreur même ferait honneur à son esprit
critique.
Fort bien ; mais j'ai fait voir que Panaitios n'a
jamais commis l'erreur qu'on lui impute : s'il a su
de bonne source qu'Euripide n'a pas été l'élève de
Socrate, il a dû le dire sans ambages et sans inventer un
Socrate poète tragique qui n'a certainement jamais
existé.
Mais peut-être Panaitios a-t-il dit cela. Reprenons le
texte de la scolie qui se termine ainsi : irspi â-rafpou Swxpâ-
TOUÇ... TÛV nepi axijvàç <pXuâpwv,à>ç Eùpixi^ç. Ces deux derniers
mots peuvent signifier : 1° qu'Euripide était un de ces
bavards qui fréquentaient les boutiques. C'est absurde,
car on sait que le poète vivait très retiré et ne cherchait
pas à faire des disciples en plein vent ; 2° que les mots
TÛV... «pXuapwv, sont une citation d'Euripide. Explication
non moins inadmissible, car c'est là le langage de la
comédie, non de la tragédie. Donc w? Eiipiiriîvjs ne s'ex-
plique pas : il faut corriger le texte. Le sens doit être :
« Panaitios dit que tout cela s'applique à un compagnon
de Socrate, à un de ces hommes qui allaient bavardant
de boutique en boutique, comme (ne le faisait pas)
Euripide. » Un mot s'est perdu dans le texte de la
scolie ; il faut le rétablir ainsi : û>; OÛTUOTE EÙ:IIT£SY]Ç. L'in-
sertion d'un verbe est inutile, le sens étant parfaite-
ment clair. Si j'ai raison, il en résulte que l'observation
1. Voir Decharme, Euripide, p. 43.
PANAITIOS CRITIQUE 125

de Panaitios était précisément dirigée contre ceux qui


appliquaient ce passage d'Aristophane à Euripide et
faisaient du poète un des élèves et compagnons du
philosophe 1.

«L. Texte rectifié : IlavaÎTio; Se oXa taû-ra xepl Étaipou Su/pà-rouç cpïjcri
XÉyEtjOai TÔJV -irspt crx^vàç cpXuâpcov, Ciç OÛTIOTE EûpiiuSrjç.
VIII

LA « PETITE SAMOS 1 »

Grâce au livre VIII de la Pharsale, complété par le


De bello civili de César et par le Pompée de Plutarque,
nous pouvons restituer fort exactement l'itinéraire de
la fuite de Pompée après Pharsale, depuis l'embouchure
du Pénée jusqu'à Péluse 2. Dans la carte que M. Post-
gate a dessinée en 1917 pour son édition si copieuse du
livre VIII de Lucain3, le tracé n'est incertain qu'aux
environs de l'île de Samos. Je crois qu'on peut dissiper
cette incertitude et du. même coup apporter une cor-
rection vraisemblable au texte de Lucain.
Après avoir quitté Mitylène le soir du 19 juin 48,
Pompée navigue à travers le détroit qui sépare Chios
de la presqu'île d'Erythrée, puis se dirige vers le sud-
est, faisant route pour Ephèse. Près de cette ville, sur
un point qui n'est pas désigné, il s'arrête pour débarquer
son allié Dejotarus, qui le quitte sous un vêtement
servile afin d'aller remplir une mission auprès du
roi des Parthes. Citons textuellement les vers qui
suivent (243-249) :

1. [Revue archéologique, 1918, I, p. 252-258.]


2. Je dois la carte de la p. 127 à l'obligeante amitié de M. le
commandant Espérandieu.
3. M. Annaei Lucani de Bello civili liber VIII, edited by J. P. Post-
gate, Cambridge, University Press, 1917, p. 146. J'ai rendu compte
de cette édition dans la Revue critique, 1918, I, p. 183.