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Tracés.

Revue de Sciences
humaines
33/2017
Revenir à la terre ?

Revenir à la terre ?
Coming back to land?

P C ,R .G C R
p. 7-16
https://doi.org/10.4000/traces.6974

Entrées d'index
Mots clés : politique, terre, agriculture, monde rural, sciences technologies et société (STS)
Keywords : politics, land, agriculture, rural areas, science and technology studies (STS)

Texte intégral
1 Le 25 septembre 2015, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté un nouveau
programme de développement durable à l’horizon 2030. Le programme, rassemblé dans
un document intitulé « Transformer notre monde », prend la suite des Objectifs du
millénaire pour le développement (Millenium Development Goals) et propose 17 Objectifs
de développement durable (Sustainable Development Goals), eux-mêmes déclinés en
169 « cibles ». Les moyens de réaliser ces objectifs restent à l’appréciation des États, mais
c’est un autre aspect qui est très frappant : les 17 Objectifs de développement consacrent
ce qu’il faut bien appeler un retour de la terre. En effet, presque tous ces objectifs incluent
des mentions à la terre. Par exemple pour éradiquer la pauvreté (objectif 1), l’ONU
propose de « faire en sorte que tous les hommes et femmes, en particulier les pauvres et
les personnes vulnérables, aient les mêmes droits aux ressources économiques et qu’ils
aient accès aux services de base, à la propriété foncière, au contrôle des terres et d’autres
formes de propriété, à l’héritage, aux ressources naturelles » (cible 1.4). D’après la
cible 2.3, l’élimination de la faim repose sur la possibilité « d’ici à 2030, [de] doubler la
productivité agricole et les revenus des petits producteurs alimentaires, en particulier des
femmes, des autochtones, des exploitants familiaux, des éleveurs et des pêcheurs, y
compris en assurant l’égalité d’accès aux terres, aux autres ressources productives et
facteurs de productions ». L’objectif 11 propose de « créer des villes sûres et résilientes » :
un des indicateurs de l’urbanisation durable (cible 11.3) est « le rapport entre le taux de
conversion des terres agricoles et le taux de croissance de la population »
(indicateur 11.3.1). On trouve de nombreuses autres références à la terre dans les objectifs
de protection de la vie terrestre (objectif 15) ou dans les « mesures relatives à la lutte
contre les changements climatiques » (objectif 13). Le rapport reconnaît ainsi que le futur
souhaitable se fera par le sol.
2 Par-delà leur dimension programmatique, ces objectifs rendent visible le rapport étroit
que les temporalités et les spatialités contemporaines entretiennent avec la terre. Parmi
elles, on peut citer l’urbanisation généralisée qui se produit actuellement à la surface de la
planète, au point que plus de la moitié de la population mondiale est dorénavant urbaine.
Cette urbanisation se fonde sur la consommation extensive de foncier et l’établissement de
puissants flux migratoires venant des zones rurales et agricoles. Les apories du mode de
développement des pays du Sud sont aussi à l’ordre du jour : elles mettent au premier plan
le land grabbing auquel se livrent certaines grandes sociétés internationales avec la
complicité d’autorités nationales parfois corrompues. Quant à la remédiation au
changement climatique ou à la protection de la biodiversité, elles appellent, parmi d’autres
solutions, une profonde évolution de l’usage des terres et des sols – voués à devenir, en
plus de zones agricoles productives, des espaces de stockage pédologique du carbone et de
protection du vivant. À l’ère de la mondialisation, la terre opère un retour ambivalent : ce
numéro de Tracés cherche à explorer quelques-uns de ces aspects.
3 De fait, de quoi parle-t-on quand on parle de terre ? Parle-t-on de sol ? Parle-t-on de
propriété ? Parle-t-on de subsistance ? Parle-t-on d’héritage ? En fait, on parle de tout cela
à la fois, tant est grand le foisonnement de ce que la terre permet d’être et de penser. Être
un citoyen, un propriétaire, un paysan, un habitant, un vivant, un héritier. Penser la
relation aux autres, à la nature, à ceux qui viennent avant, à ceux qui viennent après, à
ceux qui cohabitent. Penser ce dont on dépend, penser ce que l’on doit transmettre, ce à
quoi on aspire. La terre est une figure de l’altérité, mais une sorte d’altérité intime : ce que
l’on connaît le mieux, l’attachement premier et, en même temps, ce qui est étranger, figure
originaire de l’aliénation, du labeur, le jardin dont on est chassé, une réalité, une
expérience à recouvrer. La terre, c’est à la fois une matière, un lieu, un signe et une
métaphore de l’existence humaine. La terre, c’est le sol en société et l’origine d’une idée de
la politique. La terre recouvre bien des choses, et ces choses sont appelées à changer. La
terre est un terme polysémique, que chacune des sciences humaines et sociales peut
appréhender à sa façon. Dans son article « Qu’est-ce que la terre ? » (« What is land ? »),
traduit ici pour la première fois, Tania Li rappelle que la terre n’a pas d’ontologie
définitive. Elle n’est pas une matrice originelle ni le référent immobile de significations
changeantes, mais l’assemblage perpétuellement recomposé des inscriptions qu’on lui
assigne, c’est-à-dire des sens et des fonctions qu’on lui reconnaît, des êtres avec lesquels
on lui découvre ou on lui confie une relation.
4 Ce numéro de Tracés met au travail les intuitions de l’article de Tania Li, car
l’importance de son texte ne se limite pas à la discipline à laquelle il est adressé, la
géographie, nombre d’aperçus se révélant utiles pour les sciences sociales conçues plus
largement. L’auteure, anthropologue, montre la complexité des assemblages qui se
croisent pour constituer l’objet apparemment simple qu’est une parcelle de terre cultivée,
mise en valeur et exploitée. L’ensemble des savoirs, traditionnels ou scientifiques, des
normes coutumières ou positives, des techniques de mise en économie, qui s’articulent
dans la constitution de la terre est tout à fait frappant, et leur conflictualité l’est plus
encore. Autour du sol et de ses propriétés physiques et biologiques, semblent se déployer
quasiment tous les savoirs et savoir-faire qui donnent à la politique ses moyens les plus
concrets, qu’ils relèvent des sciences et des techniques, du droit, ou de l’économie. Dans
son texte, Tania Li oriente sa réflexion vers le problème de la propriété et de l’exclusion
des non-propriétaires par les dynamiques d’investissement dans le foncier. Cela n’est bien
sûr pas la seule direction possible, même si l’on perçoit sans difficulté la signification
politique d’une telle opération, consistant à ouvrir l’une des boîtes noires les plus
hermétiques de l’économie politique contemporaine.
5 Si l’on prend au sérieux plus généralement ces indications épistémologiques, on refusera
donc de faire de la terre un invariant, une substance constituée antérieurement aux
groupes sociaux qui en vivent. Mais contrairement à ce que certains réflexes bien ancrés
dans l’inconscient conceptuel des sciences sociales pourraient laisser penser, cela ne
revient pas à dire de la terre qu’elle est une pure et simple construction sociale, c’est-à-dire
une réalité dépourvue de consistance propre. Bien au contraire, la matérialité de la terre
n’est ni recouverte ni déniée par l’accumulation des techniques d’inscription : ces
dernières dépendent toujours des affordances physiques, biologiques, morphologiques des
sols dans leur variété, et ces caractéristiques ne ressortent comme des propriétés saillantes
qu’à travers leur prise en charge par ces dispositifs de connaissance, de valorisation,
d’attribution. C’est sans doute là que réside la leçon principale de Tania Li, qui en cela
prolonge et précise une large gamme de travaux en sciences sociales de l’environnement :
non pas dans une déclaration théorique au sujet du constructivisme et de ses limites
lorsqu’il s’agit de parler de la nature, mais dans l’attention portée aux détails singuliers des
processus d’assemblage au terme desquels est obtenu ce que nous reconnaissons
intuitivement comme une terre cultivée, dans ce qu’elle a de matériel et de sociohistorique
à la fois.

Propriété de la terre et souveraineté


6 Ce principe de méthode peut se décliner pour chacun des différents angles thématiques
et problématiques qui structurent la question de la terre, du moins dans le présent
numéro. Un rapide parcours des textes ici rassemblés permet d’en repérer au moins
quatre. Le premier angle, celui qui se dégage de la façon la plus évidente et que l’on vient
d’évoquer, est celui de la propriété. Il faudrait en réalité plutôt parler du problème du
partage des terres, de leur distribution et de leur usage, de l’assignation des personnes et
des groupes à des parcelles délimitées – puisque la propriété stricto sensu n’est que l’une
des formes que peut prendre cette dynamique. La propriété privée exclusive, telle qu’elle a
été formalisée par le code civil français par exemple, ne s’est en effet imposée qu’au terme
d’une longue histoire, remontant au moins au droit romain. Ce que nous comprenons trop
souvent aujourd’hui comme des exceptions à cette forme moderne de la propriété
correspond en fait à la complexité interne des dispositifs normatifs censés régler le rapport
au sol. Comme nous le montre Mauve Létang, ces rapports ne vont pas de soi. À partir
d’une enquête menée dans un village du nord de l’Inde, l’auteure illustre les difficultés à
constituer ou à faire perdurer un commun dans un contexte en partie marqué par la
néoruralité. En effet, l’arrivée d’un groupe d’acteurs néoruraux, provenant de grandes
villes et éduqués, transforme la gestion commune des terres de subsistance : destination
des terres, équilibre entre castes, genres, ou groupes sociaux. Les dispositifs normatifs
entourant la terre, loin d’être figés, sont perpétuellement remis en question par le groupe
social.
7 Mais la question du partage des terres dépasse celle de la propriété, car elle se pose aussi
au niveau spécifiquement politique de l’exercice de l’autorité étatique. Reconduisant ce
qu’il appelait le « nomos de la terre » à ses origines philologiques, et en fait
mythologiques, le juriste Carl Schmitt exprimait cette relation profonde entre la terre et la
souveraineté en faisant de l’imposition de limites dans un territoire continu l’opération
fondamentale du droit. Plus sobrement, disons que l’affinité entre souveraineté et
propriété est manifeste dans l’histoire et dans le droit, et qu’elle fait du partage de la terre
une question sans cesse relancée. C’est le cas aujourd’hui, alors que les conditions
écologiques planétaires font de cet espace terrien un bien rare et disputé. Mais on en
retrouve des traces en d’autres temps. Grâce à une enquête sur les institutions
d’exploitation et de distribution des eaux dans un département français au e siècle,
Alice Ingold explore la place des régimes d’appropriation et des formes légitimes de
coordination dans un contexte d’affirmation de la conception individuelle et absolue de la
propriété au sein de l’État de droit. Ingold souligne ici l’importance de l’essor d’une
architecture administrative pour la prise en charge de la coordination du collectif. Dans ce
contexte, des acteurs de l’administration, ingénieurs, agronomes, etc. vont mener
l’enquête au niveau le plus local et, sur la base de leurs observations matérielles, plaider
pour des formes de solidarité mais aussi affirmer l’autorité de l’État souverain sur la
distribution des ressources. C’est ainsi que vont s’articuler, à travers des droits réels, la
construction d’institutions et de nouveaux modes de régulation faisant place à la fois aux
nécessités de la propriété et du vivre-ensemble.
8 Par ailleurs, nous avons souhaité republier un texte de Thomas Paine, intitulé « La
justice agraire » (1797). Rédigé en pleine effervescence révolutionnaire, cet écrit rappelle
la centralité du débat sur la place de la propriété dans l’édification d’une nouvelle société
se voulant plus juste et plus égalitaire. Paine nous offre alors une réflexion profonde sur le
sens de la propriété de la terre et les risques qu’il y a à la réduire à la propriété des biens
matériels. Considérant que la propriété sur la terre est un droit originel et commun à tous
les hommes, Paine propose la mise en œuvre d’une allocation universelle permettant à
chaque citoyen de subvenir à ses besoins et, ce faisant, d’accéder à la liberté qui fera
pleinement de lui un citoyen. Pour éclairer ce texte passionnant et d’une actualité
surprenante, il nous a semblé utile de le replacer dans son contexte historique. C’est l’objet
du commentaire de Yannick Bosc. Il souligne l’importance des débats sur le rétablissement
du suffrage censitaire indexé à la propriété, ainsi que des réflexions sur les droits de
l’homme qui ont fait rage pendant la période révolutionnaire. Il nous montre à la fois
l’originalité et la mesure dont Thomas Paine fait preuve, préoccupé par l’impératif d’une
plus grande égalité entre les hommes pour parvenir à un véritable état de civilisation.

Matérialités
9 Étroitement liée à la question du partage, se trouve celle de la constitution de la terre,
du sol, comme ressource. Derrière ce que peut avoir de trivial, voire de présociologique,
l’idée que les hommes et les femmes tirent de la terre leur subsistance, il faut savoir là
encore identifier des techniques et des savoirs qui ont une histoire, et qui s’enchâssent
dans des rapports de force. Si nous considérons souvent comme allant de soi le fait que la
terre donne des fruits qui sont d’emblée des biens de subsistance, c’est en effet parce que
nous, modernes, sommes empreints d’une métaphysique inconsciente qui autonomise la
production, qui la naturalise. Il suffit, pour se défaire de cette idée, de prendre la mesure
des débats qu’a suscités ce que l’on appelait l’amélioration des sols (improvement, en
anglais) dans toute l’Europe du e siècle : la terre ne produit pas d’elle-même, elle y est
conduite par des savoirs, des techniques, du travail, dans des relations de propriété
définies. Dans le contexte d’une économie essentiellement organique, c’est-à-dire fondée
sur le grain, nourrir une population grandissante et de plus en plus urbaine a exigé un
effort agricole très puissant, auquel ont contribué une bonne partie des Lumières (que l’on
pense à l’article « Grains » dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, rédigé par
l’économiste physiocrate Quesnay). L’optimisation des rendements pensée par la science
et le droit a largement déterminé l’histoire de l’agronomie moderne, et c’est en partie d’elle
que viennent à la fois le découplage entre une grande partie de la population et les
contraintes terriennes, et notre conviction plus ou moins explicite que nous sommes les
bénéficiaires d’un don de la nature. La terre n’est donc une ressource qu’à travers de
nombreuses opérations pratiques et intellectuelles, susceptibles d’être mises à distance.
L’émergence actuelle de nouvelles techniques agricoles, comme la permaculture, traduit
en effet un épuisement de ce paradigme ressourciste et l’expérimentation d’un autre
rapport économique à la terre, moins centré sur ses vertus productives. La proposition
d’Aurélien Gabriel Cohen va dans ce sens en interrogeant le rôle de l’agronomie dans notre
conception dominante de la terre. Revenant sur l’histoire et l’épistémologie de cette
science, l’auteur fait ressortir la contradiction fondamentale qui irrigue le paradigme
dominant de l’agriculture industrielle : l’agronomie se fonde sur un régime nomologique
cherchant à définir des lois générales, alors que son objet – le vivant – est intrinsèquement
dynamique, mouvant, complexe, et requiert une attitude épistémique différente. Cette
ambition nomologique explique la fabrication d’un modèle réductionniste et prédictif : la
terre agricole est ramenée à un rôle de support, favorable au développement d’espèces
génétiquement stables, c’est-à-dire impliquant une homogénéisation du vivant. À rebours
de cette conception, Cohen appelle à une transformation de l’agronomie en agrologie,
prenant acte d’une épistémologie de la variation, propre au vivant, aussi bien humain que
non humain. La recherche de lois physico-chimiques générales doit laisser la place à une
épistémologie de l’enquête, s’appuyant sur des expérimentations locales et historiquement
situées. L’auteur propose cette méthode pour organiser une nouvelle conception politique
du vivant, capable de faire alliance avec lui pour une meilleure cohabitation entre humain
et non-humain.

Attachements
10 L’autre angle thématique que l’on peut aisément faire dériver des deux premiers est
celui des attachements, affectifs ou idéologiques, à la terre sur laquelle on vit.
L’extraordinaire développement qu’ont connu les techniques destinées à distribuer la terre
et à la rendre productive intervient en effet toujours sur des territoires préalablement
habités par des communautés, qui disposent chacune à leur façon d’un sens du lieu, des
paysages et de formes plus ou moins explicitées d’identification collective à ces espaces.
Généralement renvoyés à une persistance des affects politiques traditionnels par une
modernité qui se veut affranchie de ces conservatismes – ce qu’ils sont parfois –, les
attachements à la terre peuvent aussi être activés par des mouvements de protection des
droits sociaux, de l’autonomie économique et civile, contre des pratiques d’exploitation
abusive. Autrement dit, parmi les caractéristiques qui font de la terre une dimension
centrale de la coexistence sociale, il y a cette capacité à la fois fascinante et dangereuse à
unir et à séparer les personnes, à produire de la continuité et de la discontinuité. Les
dynamiques apparemment contraires, mais pourtant contemporaines, que sont d’un côté
la globalisation et de l’autre la relocalisation de certaines aspirations et de certaines
expériences constituent l’une des questions les plus vives de l’actualité politique. De toutes
parts émergent des discours prétendant s’adresser à la conscience terrienne des sujets
politiques, et il appartient aux sciences sociales d’examiner les clivages et les malentendus
qui peuvent les structurer.
11 Cette thématique irrigue de nombreux textes du numéro (Létang, Ingold, Morizot). Elle
est traitée de façon plus frontale dans l’article de Paula Dolci et Coline Perrin. Leur
enquête, menée en Sardaigne, relie la relocalisation à l’importance des conditions
matérielles d’existence dans les formes de retour à la terre. Loin des idéaux de
rapprochement avec la nature ou de modes de vie plus authentiques, ce sont également les
difficultés économiques qui poussent de nombreux Italiens à retourner vers une campagne
au caractère ambivalent : répulsive pour les uns, attractive pour les autres. Finalement, il
n’y a pas d’uniformité dans les profils des néoruraux : chaque migration est le fruit de
bifurcations géographiques, sociales et professionnelles. Ils portent en eux la complexité
des représentations et des valeurs qui, comme nous l’indique Tania Li, sont socialement et
historiquement situées. Ici, le retour à la terre ne signifie pas nécessairement une
opposition radicale à la vie citadine, mais une autre façon d’appréhender la terre, le
territoire, la façon de l’habiter.
12 Attachements et façons d’habiter ne sont d’ailleurs pas des questions exclusivement
humaines. Avec la notion de cohabitation, Baptiste Morizot nous invite à intégrer le vivant
à l’équation. Selon cet auteur, la cohabitation doit participer à l’élaboration d’une
« nouvelle grammaire environnementale » comblant les apories des grands récits que sont
ce qu’il appelle le grand partage et l’anthropocène. Plaidant pour une approche ancrée
dans le sol et les situations locales, Morizot redonne au vivant une dimension politique à
travers la figure du diplomate. Acteur d’une cohabitation qui n’hybride pas le vivant dans
ce qui le rapproche de l’humain, le diplomate facilite les alliances entre intérêts parfois
conflictuels. Le vivant et l’humain ont en effet chacun leurs façons d’habiter, d’occuper le
territoire, qui doivent être prises en compte en vue de cohabiter. Le vivant n’est plus une
entité à défendre pour des raisons morales mais un partenaire pour développer des
pratiques plus soutenables, en faveur à la fois des humains et des non-humains. C’est une
toute nouvelle façon d’interpréter la relation avec le vivant qui se dessine, une
interprétation éminemment politique et matérielle.

Ontologies
13 Enfin, une dernière thématique transversale a émergé des contributions que nous avons
reçues, sans que nous ne l’ayons prévue dans l’appel à contributions à l’origine de ce
numéro : celle du statut épistémologique et ontologique de la terre, du sol. En effet, le
statut juridique, économique et idéologique de la terre suppose que l’on se prononce, de
façon implicite ou explicite, sur ses caractéristiques propres. Définir des parcelles,
favoriser certains usages au détriment d’autres (Létang), développer des modes
d’administration (Ingold) et d’exploitation, tout cela exige l’application de connaissances
détaillées au sujet du substrat terrestre. L’une des lignes de fracture que certains de nos
auteurs ont repérée tient à la question de savoir si la terre peut être assimilée à une simple
chose, à une réalité étendue régie par des principes mécaniques, ou si elle doit être conçue
et traitée comme une chose vivante. Les sols sont de fait des composés de matière
organique et inorganique, mais dont la connaissance par la pédologie et l’agronomie a
souvent mis en avant la seconde dimension à l’exclusion de la première (Cohen). On
connaît l’affinité ancienne entre le paradigme mécaniste en épistémologie et l’attitude
instrumentale à l’égard de la matière, et si ce modèle doit être abandonné pour un autre,
plus évolutif, dynamique, ce sont les modalités mêmes de l’intégration de la terre au
monde social qui sont en question. Une compréhension de la terre comme réalité vivante
est donc aussi en jeu, et elle implique les sciences de la nature tout comme les sciences
sociales. En contre-pied de cette approche se situe la pensée écomoderniste, présentée
dans une note critique acerbe par Rémi Beau, spécialiste des questions éthiques et
politiques. Ce nouveau courant intellectuel a imposé très rapidement dans la sphère
publique la thématique du découplage entre économie et écologie, c’est-à-dire la
possibilité de maintenir les objectifs classiques de la croissance tout en soulageant la terre
de notre empreinte. Cette philosophie quasi utopiste est interprétée par Rémi Beau
comme une expression paradoxale de l’abandon de la terre par les modernes : paradoxale,
parce que dans ce cas, contrairement à ce qui se passe avec les avocats du développement
ordinaire, ce sont des arguments écologiques qui organisent l’aveuglement à l’égard de nos
dépendances collectives vis-à-vis du sol. Le rêve d’une dématérisalisation de la société, s’il
promet de laisser respirer la planète, est en effet surtout une façon d’accroître l’écart entre
les peuples attachés au sol, par nécessité ou par choix, et ceux qui sont capables d’acheter
leur autonomie via la technologie.
14 Enfin, ce numéro propose un dialogue sur la redécouverte de la terre comme objet
politique. Trois chercheurs se sont prêtés au jeu de cet exercice intellectuel : Pierre
Charbonnier, Bruno Latour et Baptiste Morizot. Chacun emploie ses travaux en cours pour
réinterroger ensemble la dimension politique de la terre dans le contexte politique troublé
qui est le nôtre. En écho aux thématiques du numéro, c’est donc l’horizon d’un monde
commun qui est interrogé, à partir du constat dramatique d’une conjonction entre
l’accroissement des inégalités et la menace climatique. L’hypothèse explorée, d’abord
proposée par Latour, est alors que la mise en politique de la terre bouleverse notre
boussole politique, jusque-là orientée par l’opposition entre une modernisation
globalisante et un conservatisme qui se veut terrien. Notre appréhension du local et du
territoire est donc à revoir, et avec elle la forme que doit prendre l’opération critique
lorsqu’elle vise des relations entre nature et société. Enfin, réfléchir à la terre impose et en
même temps permet de penser le rapport au vivant, moins comme une ressource que
comme un allié. C’est peut-être finalement, comme le suggèrent nos interlocuteurs,
l’occasion de se défaire de cette nature inerte qui nous empêche de renouveler notre cadre
de pensée et de faire face aux défis environnementaux qui s’imposent à nous.
15 Par-delà les différences disciplinaires et méthodologiques entre chacun de ces textes, ce
numéro de Tracés veut rendre visible l’espace épistémologique et politique actuellement
défini par le simple fait que nous sommes tous habitants d’une terre en transformation.
Revenir à la terre, en ce sens, ne signifie pas que nous soyons conduits à renouer avec une
forme de société et d’identité perdue, mais plutôt que nous devions mettre au centre de
nos considérations, en tant que chercheurs et sujets critiques, cette condition d’habitants,
d’usagers de la terre.

Pour citer cet article


Référence électronique
Pierre Charbonnier, Romain j. Garcier et Camille Rivière, « Revenir à la terre ? », Tracés. Revue de
Sciences humaines [En ligne], 33 | 2017, mis en ligne le 19 septembre 2017, consulté le 19
novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/traces/6974 ; DOI :
https://doi.org/10.4000/traces.6974

Auteurs
Pierre Charbonnier
Chargé de recherche au CNRS, membre du Lier, Institut Marcel Mauss, EHESS

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EVS UMR 5600, université de Lyon, ENS de Lyon

Camille Rivière
Doctorante, Labex Tepsis, CEMS, Institut Marcel Mauss, EHESS

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