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Jacques LEGRAND

Mongols et Nomades :

Société, Histoire, Culture

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HHHr3M,Tyyx,coë~

Textes, communications, articles

1973-2011

2011

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Table des matières

INTRODUCTION .................................................................................................... 6 

L’espace Mongol .................................................................................................... 12 

Cinggis qan, quel portrait, quelles images ? ........................................................ 40 

L’Asie orientale et septentrionale continentale dans la préhistoire .................. 48 

Aux origines des Mongols : formation ethnique, histoire et pastoralisme


nomade ................................................................................................................... 59 

Le monde de la steppe jusqu’à la chute de l’empire mongol ............................. 77 

Определение политического содержания Монголын нууц товчоо и


установление даты его сочинения .................................................................... 87 

Type et modèle historique d’individualité, Cinggis Qan .................................. 101 

Conceptions de l’espace, division territoriale et divisions politiques chez les


Mongols de l’époque post-impériale (XIVe-XVIIe siècles) .............................. 122 

La dénomination des ordres décimaux en mongol et leur contenu sémantique


................................................................................................................................ 143 

Le pastoralisme nomade mongol : une tradition entre nature et histoire ....... 160 

Les Mongols en Asie Centrale ............................................................................ 170 

Nourriture et cuisine mongoles ........................................................................... 184 

Draft project for the creation of the Institute for Nomadic Civilisation ......... 196 

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The Mongolian «zud», facts and concepts: From the description of a disaster to
the understanding of the nomadic pastoral system .......................................... 210 

Les bases des rapports entre civilisations nomade et sédentaire (Eléments


préliminaires pour une approche systémique) .................................................. 236 

Основы отношений между кочевыми и оседлыми цивилазациями


(Предварительные элементы к системному анализу) ................................ 265 

Les marches de l’empire chinois : Grande Muraille et empires nomades ...... 274 

Воздействует ли исторический образ Чингис хана на современную


монгольскую действительность ? .................................................................. 305 

Les nomades : histoire d’espaces ........................................................................ 312 

Les conquêtes mongoles peuvent-elles être expliquées par la démographie ? 322 

Кочевые формы городов в степных кочевых империях ............................ 329 

C.R. Nixson, Frederick et al. (Eds.), The Mongolian Economy, A Manual of


Applied Economics for a Country in Transition ............................................... 335 

Nomadic Pastoral Societies - The Importance of Compromise in Dealing with


Tension, Conflict and Security ........................................................................... 339 

Le compromis comme apport spécifique de la culture politique nomade à la


prévention, au traitement et à la solution des tensions et des conflits ............. 354 

Nomades et sédentaires ....................................................................................... 367 

Les fondements d’une civilisation nomade : une alternative anthropologique ?


................................................................................................................................ 379 

Фундаментальные черты монгольской социальной системы и создание


собственных политических отношений ........................................................ 399 

Migrations ou nomadisme, la glaciation comme révélateur des modèles


historiques de mobilité ........................................................................................ 405 

2
Монгол газрын нэр дэх “Хан”, “Хаан” гэдэг хоёр хувилбар үг ба нүүдлийн
нутаг дэвсгэрийн асуудал ................................................................................. 414 

Исторические модели мобильности, миграция, кочевой пасторализм ... 418 

La Mongolie dans la situation alimentaire ........................................................ 427 

Sociétés de la steppe, empires nomades et Chine du nord : alternatives et


interactions historiques et anthropologiques ..................................................... 447 

Le pastoralisme nomade, alternative à la migration ........................................ 468 

Nomadic pastoralism or migration, an anthropological and historical


alternative ............................................................................................................. 477 

L’alternative nomade au Kazakhstan et dans l’histoire kazakh ..................... 484 

Individu non occidental : le cas mongol ............................................................. 495 

Articles et Communications divers 

Sur l’identification d’un manuscrit mongol conservé à la Bibliothèque nationale


de Paris ................................................................................................................. 505 

Manchu dynasty official documents and Mongolian historiography .............. 509 

L’animal dans la tradition littéraire mongole ................................................... 513 

La Mission d’Ivan Petlin (1618-1619) et la place de la Mongolie et des Mongols


dans l’établissement des relations entre la Russie et la Chine ......................... 524 

Sneath, David, Changing Inner Mongolia – Pastoral nomad society and the
Chinese State, Oxford, 2000 (Oxford University Press) .................................... 532 

Монгольская империя и кочевой мир............................................................ 539 


3
4
5
INTRODUCTION

Il a fallu un concours de circonstances bien particulier pour que ce recueil


voie le jour. Avant tout la volonté et l’entêtement de mon ami Zagdyn
Tümenjargal, poète célèbre, mais aussi mon complice de plusieurs années
déjà dans l’enseignement du mongol à l’INALCO. Qu’il me soit permis ici
de le remercier avec chaleur.

On trouvera dans les pages qui suivent 41 contributions, d’importance


variable, dans les langues de leur publication originale, restée souvent
confidentielles. Beaucoup sont destinées à une révision et à une rédaction
modifiées en vue d’une publication sous la forme d’un ouvrage distinct. Leur
utilisation doit donc être considérée comme provisoire et limitée. Le temps
m’a souvent manqué pour mener à bien, dans son détail parachevé, la
prudente et patiente démarche du chercheur. Ceci a tenu - outre mes propres
limites - à bien d’autres engagements. C’est le cas avec l’IISNC, c’est aussi
le cas, encore actuellement, avec une activité et une responsabilité
universitaire à l’INALCO, enthousiasmante mais prenante. Je suis tenté de
voir un symbole dans la simultanéité de ce rassemblement de textes écrits ou
présentés entre 1973 et 2011 et l’aboutissement du rassemblement des 93
langues de l’INALCO dans un même bâtiment, une entreprise qui a mobilisé
tant de talents et d’énergies... très exactement au cours des mêmes années.

Nombre de celles-ci se sont écoulées depuis ma première arrivée à


Ulaanbaatar, à la fin de janvier 1967, « quand le Mont Sümerü n’était encore
qu’une motte de terre, quand la mer Süün dalai n’était qu’une flaque d’eau »,
et que l’aéroport de Buyant uxaa n’était encore que ce petit pavillon,
surmonté d’un lanterneau, qu’il faut aujourd’hui beaucoup d’attention pour
discerner entre les grands bâtiments de l’aéroport Čingis xan...
Le jeune apprenti diplomate, déjà tourné depuis plusieurs années vers
l’Asie, n’avait encore qu’une connaissance bien fragmentaire et bien
lointaine de la Mongolie et des Mongols. Très vite, des rencontres se
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succédèrent, avec les encouragements du premier Ambassadeur de France en
Mongolie - Georges Perruche - homme de courage, il avait eu à le prouver,
de curiosité, mais aussi d’humour qui joua ainsi un rôle que je ressens encore
dans ma formation intellectuelle et humaine.
Et quelles rencontres - trop brèves pour me faire croire que, désormais, je
« savais », mais impressionnantes et toujours chaleureuses, qu’il s’agisse de
Bazaryn Širendyb, alors président de l’Académie des sciences de Mongolie
(les deux pays menaient alors leur première négociation depuis l’ouverture
des relations diplomatiques, la conclusion d’un accord de coopération
culturelle dont je ne savais pas - en en tournant les pages le jour de la
signature - qu’il engagerait toute mon existence : un article prévoyait
l’ouverture... d’un enseignement de mongol à l’Ecole Nationale des Langues
Orientales Vivantes).
Qu’il s’agisse aussi de Byambyn Rinčen, légende vivante, haut de
prestance et de verbe, toujours vêtu d’une longue deel à la ceinture de cuir
ornée d’une plaque spectaculaire, qu’il m’arrivait de rencontrer en ville pour
des conversations en français, langue qu’il possédait bien depuis que
plusieurs années de captivité, au plus fort des répressions de l’ère Čoibalsan,
lui avaient donné le loisir de l’apprendre et de s’y perfectionner. Tant
d’autres encore, tel Namsrai, le premier traducteur en mongol de Notre-
Dame de Paris, Madame Xenmedex - une des fondatrices de l’enseignement
du français à Ulaanbaatar, et tant d’autres dont beaucoup ne sont plus - mais
aussi tant d’amis toujours fidèles. Tant de souvenirs, tant de destins croisés,
à la fois faits de tragédies et d’enthousiasmes, d’amour d’un pays, d’une
terre, d’un peuple que je ne pouvais à mon tour que partager. Rien
d’étonnant donc que deux années de cette intensité aient pu dessiner mon
avenir, m’aient attaché à la Mongolie et aux Mongols de ce temps, avec leurs
couleurs et leurs ombres.
Ce séjour fut marqué par de nombreux voyages avec M. Perruche dans
des régions de Mongolie aujourd’hui accessible aussi bien aux chercheurs
qu’aux touristes mais alors encore très rarement visitées : Xovd, Uvs, Altai,
Xövsgöl, Gobi central et méridional, Arxangai et Övörxangai. Seule la
Mongolie orientale me resta alors fermée, en raison de la présence de bases
militaires soviétiques. Du moins la traversais-je à chaque aller-retour à Pékin.
Mon séjour fut en effet entrecoupé de périodes régulières et assez longues
7
passées à notre ambassade en Chine, où notre ambassadeur, Lucien Paye, lui
aussi pionnier dans ce poste, me laissa une liberté quasi totale et au cours
desquelles je fus le témoin, parfois même privilégié, d’épisodes essentiels de
la Révolution culturelle chinoise.
Tout ceci sans doute, façonna le regard de l’étudiant des Langues O’ que
j’étais, mes perceptions et des évolutions intellectuelles mais aussi politiques
qui ne portèrent parfois leurs fruits que des années plus tard. Peut-être un
jour en ferai-je le récit. Rapidement, de plus, avec Tsegmidiin Sükhbaatar,
qui devait plus tard me rejoindre à l’INALCO, je commençai à prendre mes
premières leçons de mongol. La grammaire, sans être tout à fait oubliée,
cédait souvent le pas à des sujets de conversation plus divers et... plus futiles !
Quelles qu’aient été mes performances d’alors, un germe était dès lors
irrémédiablement planté.
Le retour aux études (venir passer mes examens de Chinois en plein mai
1968 ne manqua pas de baroque) ne referma pas ce qui aurait pu ne
constituer que cette parenthèse mongole. L’accord culturel de 1967 avait
porté ses fruits et l’enseignement du Mongol venait d’ouvrir, mené par
Roberte Hamayon, Françoise Aubin et Namtchaa Bassanoff, que j’avais
rencontrées à Ulaanbaatar (la réparation en rase campagne et au couteau de
poche d’une caméra Bell et Howell 70D 16mm venue des Stocks américains
et ayant jadis équipé les expéditions de Paul-Émile Victor reste un grand
moment de gaieté...). Tout naturellement, je suivis leurs cours et fus assez
rapidement associé à leur enseignement.
En quelques années, mes collègues rejoignirent leur CNRS « natal » et je
pris le relais. Je frémis rétrospectivement en pensant à ce que durent être mes
premiers enseignements. Mais je constate que nombreux sont ceux de mes
étudiants d’alors, depuis les années 1970 et 1980, qui sont devenus des
spécialistes notoires de maints aspects de notre domaine commun. Loin de
moi l’idée de m’en attribuer une paternité excessive, du moins ai-je essayé
de les accompagner, de nourrir leurs projets et leurs espoirs.
Ce qu’ils ne savent pas, en tout cas pas aussi bien que moi, c’est à quel
point les réactions des étudiants eux-mêmes à ce travail d’enseignement, leur
association à une pensée en mouvement, les remises en question, les éclairs
voire les trouvailles avançant ou reformulant une idée ou un fait au détour

8
d’un cours - souvent peu académique - ont joué un rôle pour moi essentiel,
dont les pages qui suivent portent le fréquent témoignage.
La rencontre permanente de la langue mongole, de ses écritures, de la
conscience extraordinaire que cette culture a toujours eu d’elle-même, mais
aussi de la société, de l’histoire, de leur inscription aussi bien dans leurs
réalités et leur devenir que dans le mouvement du monde, voilà autant de
croisements, d’échos qu’il n’était pas possible d’isoler et que chaque leçon
permettait de mettre en contact.
C’est dans ce cheminement, fait à la fois de connaissances peu à peu
rassemblées, d’expériences acquises tant en cours que sur le terrain et dans
des rencontres inoubliables que se dessina une démarche rassemblant
plusieurs champs de recherche, sans renoncer à ce qui faisait l’importance de
chacun d’eux mes en cherchant à les féconder mutuellement : la place
croissante prise dans mes préoccupations par une conception qui doit
beaucoup à tant d’autres chercheurs, mais qui en même temps m’est propre,
et qui a pour cœur l’étude du pastoralisme nomade mongol.
Enseignant pendant l’essentiel de mon temps, j’ai conscience de ne pas
consacré assez de travail à l’approfondissement disciplinaire le plus
souhaitable. Alourdi dans des développements inutilement formalistes,
Françoise Aubin en critiquait à juste titre le « pathos » (mais je n’ai pas cru
devoir les écarter de ce recueil), c’est par la confrontation aux réalités, à leur
mouvement, que j’ai tenté d’établir mon dialogue personnel entre empirisme
et conceptualisation. Du moins, impliqué par mon enseignement dans la
mise en contact et en échange de multiples domaines du savoir (et ayant
tenté traité chacun d’eux avec la même attention), je crois avoir échappé à la
tentation d’une spécialisation prématurée que la nature même de l’objet -
culture, mode d’existence, rapport à la nature, ordre social - auquel avait été
de trop longue date appliquées des grilles de lecture impropres, pouvait
condamner à la fois au dogmatique et au superficiel. Ce risque se trouvait
aggravé à la fois par la fréquente pauvreté des bases documentaires (malgré
des trésors d’érudition) mais aussi par le fait qu’elles étaient trop souvent
empruntées et transposées sans recul critique suffisant de cadres extérieurs,
d’où des débats terminologiques sans issue réelle. L’image trop courante
d’un pastoralisme nomade décrit et analysé à travers ses « manques » par
rapport à la « normalité » sédentaire est d’autant plus trompeuse qu’elle
9
masque non seulement les réalités nomades elles-mêmes, mais même
également les profondes parentés qui unissent celle-ci à maintes réalités
sédentaires. J’ai donc cherché - que j’y sois parvenu est une autre histoire - à
projeter des regards croisés dont les pages qui suivent se veulent non la
somme définitive mais quelques jalons le long des pistes d’un itinéraire.
Sans doute aurais-je souhaité donner un ouvrage mieux construit et plus
argumenté, y rendre plus clairement leur dû à tous ceux dont les travaux et
les réflexions ont fécondé les miens. Je ne renonce pas à ce projet. Les textes
rassemblés ici doivent donc n’être pris que comme des matériaux qui auront
encore à subir d’importantes refontes. Si leur parution dans leur état originel,
à de très légers changements stylistiques ou techniques près, suscitait des
débats, elle aurait atteint son but et aurait contribué à ce qui est l’objet de
cette publication. Je n’avais donc pas à résumer ici les axes - même
essentiels - de la démarche que je poursuis. Les textes qui suivent doivent
provisoirement y suffire par eux-mêmes. C’est d’ailleurs ce qui dicte leur
disposition, qui n’est pas rigoureusement chronologique. En un mot, s’il y a
ici de l’histoire, ce n’est pas une histoire. S’il y a de la sociologie et de
l’écologie, ce n’est ni une sociologie ni une écologie du pastoralisme
nomade mongol. La linguistique et ce que les mots « veulent » dire ne sont
jamais loin (et l’enseignement de la langue depuis plus de 40 ans n’y est pas
étranger). Aucune de ces démarches, nécessaire à toutes les autres ne peut en
être isolée, ni d’ailleurs prétendre les dominer.
Un moment doit être ici souligné : la chance qui m’a été donnée, dans le
prolongement du programme de l’Unesco sur l’étude intégrale des routes de
la soie et de la route des nomades qui en fut en 1992 la dernière étape (ces
grands programmes internationaux, tels que MAB auparavant, bien qu’ils
aient été souvent moqués, ont marqué des avancées remarquables dans le
développement des coopérations internationales), de participer à la
conception en 1995 et à la création en 1998 de l’institut international pour
l’étude des civilisations nomades (IISNC) à Ulaanbaatar. J’ai le souvenir
vivant et fort d’une longue réunion de travail, en juin 1995 à Ulaanbaatar, où
j’ai pu débattre et modeler ce projet avec tout ce que la culture mongole
comptait de savants remarquables, de toutes disciplines, de l’archéologie,
l’histoire, l’anthropologie et la littérature à l’économie. C’est à leur égard -

10
comme à celui je l’ai dit plus haut, de mes étudiants, que je ressens le mieux
le sens de mon parcours et le poids de mes responsabilités.
Cette démarche, enfin, m’a amené à une conviction toujours plus ancrée.
Le travail consacré depuis tant d’années et par tant de chercheurs aux aspects
multiples du pastoralisme nomade de l’histoire mongole me conforte dans
cette certitude. S’il est légitime et nécessaire que les sciences humaines et
sociales, dans notre domaine comme dans tous les autres, consolide la
rigueur de leur démarche en disciplines clairement constituées, il ne s’ensuit
nullement que l’architecture de celles-ci, difficile à détacher quoi qu’on en
pense parfois des conditions et des limites historiques et culturelles qui ont
présidé à leur naissance et à leur développement soit elle-même intangible.
De même que la physique après Newton a su considérer que certaines de ses
lois classiques perdaient leur validité lorsqu’elles étaient soumises à des
conditions inconnues précédemment de température, de pression ou de
vitesse, nous pouvons penser que s’opère une recomposition, réévaluation,
redéfinition des disciplines elles-mêmes, déjà perceptibles dans les avatars
des pluridisciplinarités ou interdisciplinarités.
Ces phénomènes sont le fait de l’approfondissement du rapport des
sciences à leur objet, à la diversité et à la complexité du réel, à l’étendue et à
la richesse des connaissances. Ceci n’est pas une opposition à la science,
c’est au contraire son devenir et son développement normaux. Dans tous les
domaines, se pose de façon toujours plus claire et de la façon humainement
la plus prégnante l’enjeu du devenir des sociétés à l’échelle du monde. La
place et le rôle croissant des problèmes et des urgences mais aussi
l’intervention de chercheurs, eux-mêmes indissolublement porteurs de ces
diversités et de cette universalité, modifie en profondeur le devenir de la
connaissance et de son élaboration. Le temps n’est plus où un savoir,
pourtant appuyé sur un fondement fragmentaire et partiel, pouvait être
proclamé inamovible et se croire universel. Nulle prétention ici à proposer
quelque refonte de cette architecture du savoir scientifique - c’est depuis
toujours et ce sera encore l’œuvre de tout le mouvement scientifique lui-
même. Je m’estimerai largement récompensé si quelques chercheurs
trouvent dans ces pages un écho à leurs propres efforts et à leurs propres
préoccupations.
Paris, 17 avril 2011
11
L’espace Mongol 1

Est esquissée ici une première tentative de mise en place des grandes
lignes guidant la présentation et l’analyse du "rapport des Mongols à
l’espace".
L’ensemble des problèmes que recèle la formulation même "rapport à
l’espace" pose, appliqué à la société mongole, des difficultés sérieuses tenant
pour une part à l’"objet social" mongol lui-même, mais aussi à l’existence
d’une tradition descriptive déjà ancienne, dont les notions et les catégories
forment souvent un écran appelant une remise en cause. Une ligne d’attaque
doit donc être trouvée qui réunisse l’observation des réalités concrètes d’une
société et la formulation de généralisations maîtrisant aussi bien l’image que
cette société se fait d’elle-même (ce qui est aussi d’ailleurs de l’ordre des
réalités concrètes) que les regards jetés sur elle de l’extérieur, et dont le
chercheur n’est pas naturellement libéré.
Nous devons donc nous pencher aussi bien sur le rapport réel entretenu
par la société mongole avec les conditions et les formes spatiales de son
existence que sur la vision tant interne qu’externe de ce rapport, sur les
catégories de la perception, de la représentation et de l’appropriation de
l’espace, sur leurs conditions d’apparition et leur éventuel développement,
sur leurs limites, sur les visions et les stratégies, tant actives que réactives
qu’elles suscitent, etc.
Concrètement, il s’agit ici en particulier du regard que nos sociétés
rurales et urbaines jettent sur le monde nomade, en y introduisant, quel que
soit le degré de conscience de cette attitude, leurs propres catégories et
visions de l’espace, biaisant au contraire, incapables d’en saisir la logique
propre, les catégories et visions que la société nomade peut elle-même avoir
constitué dans son rapport à l’espace. Le point est d’importance quant sont

1
Ebauche de catégorisation et formulation d’un corps d’hypothèses (Cours
d’anthropologie du pastoralisme nomade, Université Paris-8), 1979. Repris dans
Perception, représentation et appropriation nomades de l’espace mongol,
Colloque IFEAC, Espace et temps en Asie centrale, Tachkent 2000

12
en jeu non des analyses désintéressées, mais la mise en œuvre concrète de
stratégies de voisinage.
Ces problèmes se trouvent posés, dans le cas de la société mongole, par
deux ordres de réalités. Pour une part, bien sûr, l’histoire générale du
pastoralisme nomade, le caractère le plus large d’une appropriation ultra-
extensive, fortement marquée par la nécessité d’une reprise constante du
processus de domestication. En un sens, il s’agit là d’un rapport quantitatif,
évidemment différent de celui auquel répondent nos comportements urbains
par exemple. L’autre ordre de réalité est d’ordre directement historique, et
constitue tant un objet propre de recherche, qu’un laboratoire d’analyse,
susceptible de fournir des instruments et des concepts utilisable dans un
cadre plus large : l’établissement en Mongolie à partir du XVIIe siècle de la
domination sino-mandchoue, c’est à dire de la mainmise d’une tradition
politique, économique, administrative, culturelle sédentaire (en l’occurrence
chinois ; il est à souligner que l’élément proprement mandchou, marqué par
l’emprunt du modèle impérial mongol, s’en est trouvé progressivement
limité). La superposition et l’entrée en contradiction des effets de cette
domination avec les fonctionnements "normaux" de la société mongole
engendrent des dysfonctionnements profonds (visibles par exemple dans
l’abondance des sources judiciaires et pénales), dont l’analyse présente à la
fois un intérêt immédiat, mais permet aussi de dégager des significations
plus générales.
C’est précisément en engageant cette recherche que je suis amené à
mettre en place un corps d’hypothèses, qui toutes ne résisteront pas au travail
d’analyse, mais qui s’appuient aussi bien sur les connaissances concrètes
déjà réunies que sur le mouvement de la pensée historique et sur la
rénovation qu’elle vit depuis plus d’un demi-siècle sans que tous les effets
s’en fassent encore sentir dans le domaine abordé ici.
Ayant plutôt, s’il s’agit de l’espace, été confronté aux géographes et aux
philosophes, peu de démarches historiennes s’étant appliquées à l’espace,
j’ai été sensible à la dimension de la démarche de Fernand Braudel quand il
souligne l’historicité du temps. Cette démarche consiste en effet dans une
large mesure en un refus d’un déroulement amorphe du temps au profit de la
vision d’un temps construit historiquement dans la multiplicité et la
discontinuité. Au sein d’un temps qui présente bien sûr le substrat de sa
13
continuité astronomique, mais aussi contre celle-ci, pour tenter de s’en
affranchir, intervient une segmentation, une multiplication des temps, des
natures de temps, qui entrent en superposition, en relation, en conflit les uns
avec les autres. Temps variables donc sous l’effet de déterminations non plus
cosmiques mais sociales et historiques (quitte à ce que celles-ci cherchent à
s’approprier ou à revendiquer la légitimité du cosmique).Pour schématiser
(F.Braudel s’est défendu d’une vision trop rigide de cette segmentation), au
temps court et immédiat de l’événement s’oppose le temps long des
tendances et des lames de fond de l’histoire, cependant qu’à l’intérieur de
ces limites on peut envisager l’intervention et la multiplication de
mécanismes de rupture et d’effets de rythme, c’est à dire de rencontres et
d’affrontement entre des temps cycliques, d’amplitudes diverses, et des
temps atypiques et apériodiques.
Si la réflexion de F. Braudel est allée très loin dans l’appréhension de
cette discontinuité historique du temps les sociétés humaines "fabriquent"
"leur" temps au même titre qu’elles produisent leurs moyens de subsistance
(je pense pour ma part que cette production socialisée de la discontinuité
temporelle est une des conditions primordiales de la reproduction sociale
dans son ensemble) on constate qu’en dépit de certaines ébauches à caractère
sociologique (je pense ici aux travaux de P.H. Chombart de Lauwe ou de
Henri Lefebvre dans sa Production de l’espace), qui conçoivent fort
nettement la relativité sociale du rapport à l’espace, ce dernier lui-même
n’en est pas moins saisi encore le plus souvent que comme une réalité
continue, comme un donné homogène, présentant même et surtout par
rapport au temps un degré d’immobilité, de stabilité et paradoxalement de
réversibilité, qui peut à la limite, de ce fait, fonder par lui-même la mobilité
du temps qui passe au sein du couple, souvent reconnu comme nécessaire,
formé par l’espace et le temps. L’espace apparaît ainsi, dans la quasi-totalité
des démarches où il entre en jeu, y compris chez les géographes, comme une
sorte de refuge de la stabilité et de la solidité, substrat atypique et amorphe
que la prise en compte de la multiplicité du temps rend plus nécessaire
encore. Constatons au demeurant que cette remarque ne s’applique pas tant à
la démarche des historiens, ou du moins des seuls historiens, mais que je
perçois dans cette recherche implicite ou explicite de la fixité et de la
stabilité l’entrée en scène de catégories fondamentales de notre conscience
sociale sédentaire.
14
Cette vision d’un espace neutre, inorganique, sorte de simple plan de
projection des activités humaines et des réalités historiques, pose en
définitive plus de problèmes qu’elle ne permet d’en éluder. C’est ce que
semblent montrer aussi bien la difficulté des entreprises de visualisation
spatiale (en particulier en géographie humaine et en géographie historique,
mais ceci vaut aussi pour la cartographie linguistique, etc.), et les limites
étroites qui s’imposent d’une façon plus générale à la pertinence des
méthodes de mise en relation entre traitement numérique de l’information et
espace, comme le soulignaient fort honnêtement de nombreuses
contributions au débat engagé il y a une vingtaine d’années par la revue
L’espace géographique.
Il est en effet évident que cet espace amorphe n’est pas abandonné à lui-
même, et qu’il convient d’y planter des décors et des personnages qui n’en
sont pas en définitive les occupants, mais les constituants. De ce fait, poser
la pluralité des constituants, la question des limites, des frontières, n’est pas
un domaine annexe, ou un champ d’application particulier, aussi intéressant
soit-il, mais un axe central de la définition de la notion même d’espace. Il
existe bien une "géographie des frontières" mais qui tend le plus souvent à
déplacer le problème : sur un espace-plan neutre, les limites sont soit
arbitraires, fruits de tel "accident" de l’histoire (même si celui-ci est une
stratégie de longue haleine), soit "naturelles". Notre domaine présente de ce
point de vue un cas caractéristique : où faire passer la limite entre le monde
chinois et le monde de la steppe, et à quoi correspond cette limite ? Soit très
simplement, sous la forme du tracé net et définitif que fournit sur la carte la
Grande muraille accident historique qui permettrait de façon univoque le
découpage entre le nord et le sud, en fait entre l’"extérieur" et l’"intérieur" de
la muraille (chengwai / chengnei). Soit, pour peu que le recours à
l’événement paraisse insuffisant, dès lors qu’on reconnaît par exemple le
centrage exclusivement chinois de la conception précédente, sous la forme
d’une donnée physique supposée fournir un critère de discrimination, en
l’occurrence l’isohyète des 250 mm, séparant les zones agricoles de la Chine
du nord des régions où l’agriculture n’est pas "possible". On notera au
passage le rapport existant entre une telle vision et l’"explication" des
conquêtes nomades en Chine ou de la poussée chinoise au nord du bassin du
Huanghe par des facteurs climatiques dont la connaissance, en grand progrès,

15
est encore très partielle, et dont l’incidence, sans devoir être niée a priori, ne
peut être retenue comme cause unique des évolutions historiques.
Si ces deux termes alternatifs sont examinés avec soin, on constatera
qu’ils mettent en jeu, malgré leurs apparentes différences, "historique"
contre "naturel", une même vision au sein de laquelle des réalités historiques
(au sens large, les rapports entre les nomades d’Asie du nord et la Chine) se
développeraient sur un espace de projection, le sous-continent nord-asiatique,
qui en serait indépendant.
S’il existe bien évidemment une limite (ou au moins une limite) entre
monde chinois et monde mongol, encore le terme de monde appellerait-il un
examen critique, il n’en est pas moins évident qu’il ne peut s’agir là que
d’éléments demandant à être intégrés, situés au sein de mécanismes sociaux
et historiques plus larges.
Dans le cas de la délimitation territoriale entre monde chinois et monde
de la steppe, il me semble justifié de proposer une mise en place de ces
coupures, de ces mécanismes de différenciation, dès la fin du paléolithique.
A partir de nombreuses zones d’interpénétration et de superposition,
génératrices d’échanges, suscitant la mise en place dans la longue durée de
voies préférentielles de circulation des hommes, des biens et des idées, c’est
progressivement, longues continuités et ruptures décisives mêlées, que la
généralisation respective de l’agriculture sédentaire et de l’élevage nomade
conduisent à l’individualisation de deux ensembles territoriaux et ethniques
relativement fermés l’un à l’autre, mais aussi à ce qui en est le complément
essentiel : la persistance et la consolidation de certaines des voies d’échange
et de perméabilité signalées plus haut. Je signalerai ici, à titre d’illustration
de ce propos, la place historique unique de la boucle des Ordo. Cette région
offre en effet l’image spectaculaire de la plus forte superposition ou
interaction entre les deux aires en voie de différenciation, au point qu’elle
peut apparaître comme un des foyers essentiels de ce processus, et ce dès le
paléolithique, mais qui reste aussi, jusqu’à l’époque historique, une zone
majeure de communication et d’échange. Réalité immédiate et symbolique
se rejoignent d’ailleurs, et il y a plus qu’une coïncidence entre le fait que
cette région soit un des buts des premières campagnes mongoles et le fait
que son nom mongol (<mo. ordus, plur. de ordu campement d’un chef, d’un

16
souverain) soit une référence directe au mythe ce Cinggis qan (ici au
campement votif laissé sur les lieux de sa mort).
Vision donc d’un espace amorphe, découpé sans être modifié par la
projection de limites qui ne sont pas le fruit d’une production sociale de
l’espace lui-même. Enfermement de l’espace, également pris comme un
donné objectif neutre, dans des catégories aussi nettement que possible
coupées des pratiques sociales et de la diversité et des évolutions de celles-ci.
Nous constaterons par ailleurs que la question du rapport à l’espace a
reçu, au cours des décennies écoulées, un ensemble d’éclairages, projetés par
diverses disciplines, mais auxquelles la réflexion historique, voire
géographique, pourtant concernées au premier chef, ne me semblent pas
avoir encore assez mesuré l’importance. Il n’est d’ailleurs pas sûr que ces
démarches soient à même le plus souvent de remettre en question sans un
important travail d’adaptation critique les postulats sur lesquels repose sur ce
point la tradition historienne.
Un apport remarquable est celui de la psychologie, où les problèmes du
rapport à l’espace occupent une place importante, en particulier depuis le
classique de Piaget et Inhelder La représentation de l’espace chez
l’enfant(1947). Si Piaget remet en cause d’entrée de jeu le caractère "naturel"
de l’espace euclidien :
"Nous constaterons précisément sans cesse que l’espace enfantin, dont la
nature essentielle est active et opératoire, débute par des intuitions
topologiques élémentaires, bien avant de devenir simultanément projectif et
euclidien", la psychologie a précisément concentré ses efforts sur le rapport
de l’enfant à l’espace sous l’angle d’une acquisition d’un donné extérieur,
alors même que Piaget insiste vigoureusement sur le rôle central de l’activité
motrice dans cette acquisition. Les effets de cette économie générale de
l’approche psychologique, et plus encore des utilisations plus ou moins
vulgarisatrices qui en découlent, tiennent au double privilège dont jouissent
d’une part la perception par rapport à l’appropriation (la représentation elle-
même étant "tirée" du côté de la perception, ce qui nous ramène au sens
commun) et d’autre part les études portant sur le schéma corporel, c’est à
dire sur les liens entre biologique et rapport à l’espace (ce qui consolide la
"naturalisation" de ce dernier et comporte le risque de glissements,
conscients ou non, vers des démarches sociobiologiques à la O.Wilson).
17
Hormis un certain nombre de travaux, tels ceux de F. Bresson, on assiste
donc à une sorte de rejet, le plus souvent implicite, d’un caractère socialisé
de l’espace.
C’est à un refus du même type que nous invite La poétique de l’espace de
G. Bachelard, dont la lecture est au demeurant, pour ma démarche,
passionnante, mais qu’il ne saurait être question d’analyser ici par le menu.
Un axe central en est, maintes formulations explicites constituant des appels
en ce sens, de "désocialiser" l’espace et ses images pour en saisir le rapport
phénoménologique à l’être.
Constatons enfin la grande fréquence des recours à la notion d’espace
sous des formes et à des fins métaphoriques, s’accompagnant généralement
d’un refus explicite de mise en relation de ces usages avec la réalité
matérielle de l’étendue ainsi qu’avec l’espace d’une pratique sociale
matérielle. Ainsi dans la réflexion sur la catégorie d’espace mathématique,
où le terme d’espace désigne un ensemble de relations calculables, et dont
les variantes immédiatement spatiales ne sont que des cas particuliers loin
d’être toujours saisissables ou même concevables, l’intervention de l’espace
concret, de l’étendue matérielle et des rapports à ceux-ci ne peut être en
définitive que marginale et se trouve le plus souvent exclue (soulignons que
cette constatation ne se veut en rien une critique de la pensée mathématique,
dont la puissance tient justement à cette capacité de se soustraire aux
accidents de l’expérience. Il n’en va pas de même des emprunts illégitimes à
la pensée mathématique, projetés en retour sur la vision des activités
humaines concrètes).
La notion d’espace au sein de l’ensemble de nos ressources et de nos
mécanismes intellectuels et mentaux subit donc un sort qu’il est important de
cerner, notre appropriation, notre saisie de l’espace extérieur et notre
inscription dans cet espace s’en trouvant largement traduites, modelées,
codifiées.
Il est nécessaire à cet égard d’esquisser quelques comparaisons. Si nous
prenons par exemple les fondements historiques de la géométrie euclidienne
(et non les fondements mathématiques auxquels il est aujourd’hui suffisant
et légitime de ramener cette axiomatique), nous constaterons sans doute que
Euclide (IIIe siècle av. n.è.) forge sa vision de l’espace et la formule dans les
termes de l’équipement intellectuel de son temps, dans un rapport nécessaire
18
aux formes de la pratique et de la conscience sociale de l’antiquité grecque,
ce qui ne signifie nullement, en une absurde négation de l’apport original du
mathématicien, que ce rapport soit simple et mécaniquement déductible de
données élémentaires. La formulation de cette conception du rapport à
l’espace comme un empilement de cubes idéaux, entre lesquels n’existerait
aucune possibilité d’interstices, est de ce point de vue intéressante en elle-
même : sans chercher à simplifier outrageusement la diversité probable des
cheminements mentaux qui conduisent la pensée grecque dans cette
direction, il apparaît vraisemblable que Euclide construit sa géométrie en
référence à une réalité concrète de son temps, l’état de la physique des
solides et de la mécanique. Celles-ci sont elles-mêmes étroitement liées à la
pratique sociale de l’espace bâti, à l’architecture, à la pratique de la
construction et en définitive à la multiplicité des rapports sociaux fondateurs
de la Cité hellénique, à sa spécificité urbaine dans un environnement
largement dominé par l’universalité des rapports ruraux.
Par le biais, ou dans les termes d’une formulation abstraite et idéale de
l’espace et du rapport à celui-ci, on assiste ainsi à la réintroduction, à
l’investissement d’une pratique sociale concrète et de ses éléments
constitutifs. Ceci doit conduire à reconnaître dans les catégorisations de
l’espace par la pensée occidentale l’intervention de deux ordres de réalités :
d’une part une liaison plus ou moins immédiate à la pratique agricole,
agraire, rurale (en particulier à ses formes propres de segmentation : le
champ et la prairie, le champ et le chemin, la haie et le bocage, la terre
cultivée et l’espace inculte, forêt et lande ou "désert", etc.) ; d’autre part,
plus important peut-être en définitive pour la construction des notions
théoriques et abstraites de l’espace dans la pensée "moderne", référence à
l’espace construit et aux structures urbaines, à la diversité de leurs
implications, en particulier au rapport horizontal/vertical. Il n’est sans doute
pas fortuit de ce point de vue que Bachelard ouvre sa réflexion par la
dialectique de la maison, par la dialectique du vertical de la cave au grenier,
et par l’archéologie de la mémoire que cette dialectique suggère.
Sans m’étendre sur ce point, qui me semble par trop m’éloigner de mon
propos, je m’interroge sur les contradictions que peut avoir engendré, dans la
pensée occidentale elle-même, et dans ses diverses variantes, cette dualité de
références.

19
Que nos démarches intellectuelles et nos mécanismes mentaux soient très
profondément ancrés dans l’enchevêtrement de réalités et de pratiques
sociales à la fois fortes et dont nous pouvons avoir perdu la trace permet de
comprendre que, pour l’essentiel, la pensée européenne soit restée inapte
pendant une longue période à proposer une description et une interprétation
cohérentes et satisfaisantes de l’organisation, du fonctionnement, de
l’histoire des sociétés nomades. Depuis deux siècles, nous pouvons ici
remonter à Montesquieu, nous sommes confrontés à des tentatives
d’explication du nomadisme consistant en une transposition au monde
nomade de catégories et de notions propres aux sociétés sédentaires,
abusivement universalisées, et imposant les types déterminés dans ces
dernières de rapport à l’espace.
Dans le champ de l’histoire mongole et de l’organisation sociale des
nomades d’Asie du nord, un exemple tout à fait éclairant des effets de cette
attitude est fourni par le débat faux débat à mon sens sur la propriété de la
terre, sur la recherche à tout prix d’un rapport à la terre formulé dans les
termes d’une catégorie juridique de propriété, fondement de l’organisation
sociale, et qui a encombré les recherches sur l’histoire de la société mongole
depuis plusieurs décennies. Sans doute peut-on invoquer l’intervention de
présupposés idéologiques, mais l’essentiel est à mon avis plus profond.
Se sont forgés dans les sociétés agraires, d’une part un certain type de
rapport social qualifié de propriété, incluant un ensemble de déterminations,
fixant dans le temps et l’étendue des droits de possession, de jouissance, de
transmission et en inscrivant la pérennité comme élément central d’une
rationalité juridique. Mais aussi d’autre part, au sein de la conscience sociale
un certain type de rapports quantitatifs à l’étendue. C’est à dire que se trouve
formulée dans un rapport déterminé, quantifiable, calculable et évaluable, la
relation à l’étendue au sein de la pratique sociale, économique et juridique.
En d’autres termes, que se trouve formulée et rationalisée la relation de
l’étendue qualifiée et quantifiée à la production de nourriture et plus
généralement à la reproduction de la société agraire par elle-même. Il me
semble au demeurant que les deux aspects sont inséparables et que le
développement de la maîtrise du quantitatif, y compris hors du rapport à la
terre, est tout aussi central que la fixation juridique proprement dite.

20
Si tel est bien ce que montrent aussi bien l’histoire des formations socio-
économiques à base agraire que l’histoire du droit propre à ces sociétés, il
serait hasardeux de procéder à une extension non-critique de cette catégorie,
de décréter qu’elle présente, indépendamment des conditions d’une
économie rurale agraire et des formes de circulation et d’échange qui s’y
associent, un degré suffisant d’universalité pour pouvoir être sans dommage,
voire sans réflexion préalable, et au mépris des données concrètes, plaquée
sur le rapport à l’étendue qui prévaut dans la société pastorale nomade et sur
ses pâturages. Il y a là de toute évidence une transposition largement abusive,
ethno- et sédentaro-centrique, qui conduit à ce que les écarts entre la réalité
nomade et la catégorie terrienne de propriété sont soit évacués, soit falsifiés,
soit interprétés en termes d’incomplétude, de manque, d’infériorité ou de
retard. Se trouvent masqués les données réelles, l’intervention d’autres
rapports régulateurs : la formation de rapports de forces politiques régissant
l’accès aux ressources, et le jeu de ces rapports comme moteur essentiel de
l’histoire mongole, font place à la fiction d’une "propriété" de l’empereur.
En sens inverse, l’affirmation d’une permanence des rapports de propriété ne
permet plus de percevoir la formation, historiquement définie,
d’authentiques rapports de propriété, qui interviennent comme formes de
spoliation et de dégradation de l’économie pastorale mongole dans la
deuxième moitié du Fixe siècle.
C’est à partir de cet ensemble de difficultés et d’impasses théoriques et
pratiques que j’ai été amené à construire, en limitant aussi strictement que
possible les catégories et les pertinences mises en jeu, un corps d’hypothèses
qui permette de rendre compte pour la société mongole, mais peut-être plus
largement, du plus grand nombre de faits et de mécanismes sociaux
constitutifs du rapport nomade à l’espace. Le terme central en est la
conception d’une discontinuité de l’espace, d’une segmentation d’espaces
hiérarchisés dont la constitution répond à des dimensions spécifiques
essentielles des pratiques et de l’histoire du pastoralisme nomade. Si la
référence à la discontinuité du temps rencontrée chez F. Braudel n’est pas ici
absente, elle intervient comme un moment d’évaluation de la "faisabilité"
d’une telle démarche, dont l’ensemble reste de ma seule responsabilité. En
un mot, je n’ai nullement l’intention de me cacher derrière Braudel, pas plus
d’ailleurs que d’opérer une transposition du temps à l’espace qui
maintiendrait entière une des ambiguïtés à lever : la nature des rapports entre
21
espace et temps au sein de modèles différents de rapport social et culturel à
l’espace.
Mon propos est ici de dégager les catégories et les formes de
discontinuité du rapport social ou des rapports sociaux à l’espace et de
rechercher la production socialisée d’un espace discontinu et multiple, de
situer cette discontinuité aussi bien dans une anthropologie du pastoralisme
nomade que dans une perspective plus directement historique.
Je soulignerai dès l’abord qu’il ne saurait s’agir d’élaborer une "simple"
phénoménologie de l’espace nomade, mais de tenter de formuler un
ensemble de mises en relations incluant aussi bien la réalité matérielle dans
l’histoire des formes de rapports à l’espace que l’entrée des catégories issues
de ce mouvement dans la conscience sociale. Ne serait-ce que pour nous
prémunir contre ce qu’il y aurait de naïveté à mener cette recherche en
croyant pouvoir faire abstraction de notre propre arrière-plan et équipement
mental sédentaire, à travers par exemple une exploitation insuffisamment
critique de la polysémie des termes auxquels nous aurons recours . La mise
en place des grandes lignes de ce corps d’hypothèses suppose certaines
précautions. Ce qui suit, présenté sous la forme d’un tableau, d’une
succession de coupures et de sphères spécifiques pourrait en effet suggérer
l’image d’un emboîtement de cercles concentriques partant du schéma
corporel, de l’inscription biologique dans l’espace, aux visions les plus
larges et les plus abstraites qui peuvent se trouver associées au rapport à
l’espace. S’il est en effet possible, pour la commodité de la présentation, de
partir du "point de départ" que constituerait le schéma corporel comme
rencontre entre le biologique et le social, observons que la perception
visuelle, tactile, somatique de son propre corps par chacun n’est en rien un
donné immédiat et relève déjà largement de processus de socialisation (je ne
prendrai pour exemple ici que la variation considérable des modèles de
valorisation ou de dévalorisation de la corpulence).
Il convient donc de prendre en considération que toutes les sphères
proposées à partir de ce point de départ constituent à la fois des rapports
sociaux constitués, repérables et isolables comme tels, mais aussi des
réseaux de rapports, des assemblages complexes et hiérarchisés impliquant
le plus souvent des rapports appartenant à des niveaux divers d’organisation
tant de l’expérience que de l’image que la société en produit. Il n’est donc
22
pas question ici de formes simples de "concentricité", même si des
comportements, au sein de l’ensemble, peuvent présenter une autonomie
réelle et doivent être analysés en tant que tels, mais de la recherche tant des
niveaux d’autonomie des rapports à l’espace produisant "les" espaces dont se
dote la société étudiée que des interactions et des interpénétrations qui
délimitent ces diverses autonomies.
La succession de catégories exposée ci-dessous constitue donc un ordre
de présentation élaboré à des fins essentiellement méthodologiques (en un
mot elle fait elle-même partie du corps d’hypothèses), et non une image
d’une extension concentrique qui serait posée d’emblée comme "naturelle".
Le recours à des procédés d’exposition et de visualisation concentriques,
dans les pages qui suivent, ne veulent être rien de plus qu’un instrument
d’investigation, certaines des "strates" qui les composent étant appelés à se
transformer au fur et à mesure de la recherche, voire à être abandonnées.
C’est dans cet esprit, à titre encore provisoire pour certaines d’entre elles,
que je tenterai l’identification et la délimitation d’un certain nombre de
grands types de rapports à l’espace tels que la société les produit. Je ne
prétendrai pas ici à l’exhaustivité. Par ailleurs, ces sphères ne feront pas
l’objet d’une définition spatiale a priori, mais seront dégagées de la
confrontation des éléments de l’hypothèse à un ensemble de réalités sociales
intervenant largement au delà du seul rapport à l’espace.

Espace immédiat :
Que je dissocierai lui-même en un certain nombre d’éléments :
Schéma corporel, où s’opère de la façon en apparence la plus immédiate
la rencontre entre le biologique et le social, où se constitue la perception de
soi et des interactions les plus directes avec le milieu environnant. C’est ici
sans doute que les travaux des psychologues, centrés dans une large mesure
sur cette question, nous seront les plus précieux. Il est tout à fait certain par
ailleurs qu’il ne saurait être question ici d’en rester au stade d’une stricte
intuition corporelle, mais que devront s’intégrer à cette approche l’ensemble
des formes de socialisation directement liées au corps et à son inscription
dans la réalité extérieure tant directement matérielle que symbolisée. Je
pense à la fois ici par exemple aux questions complexes posées par le rapport

23
entre le corps et le vêtement, mais aussi à la dénomination commune du
"moi" би du "corps" бие, ainsi qu’à la prise en compte des systèmes de
valorisation susceptibles d’intervenir (ainsi encore de l’image de la
corpulence, du regard de soi-même et du "regard de l’autre" sur la maladie
ou l’infirmité, etc.).

Espace du geste :
La sphère spatiale dans laquelle un individu donné à un moment donné
est en mesure d’opérer une transformation immédiate : prendre un objet,
procéder à un acte matériel direct quelconque. Il y a lieu de saisir que se joue
ici un rapport statique/dynamique éventuellement complexe, suivant que le
geste accompli suppose une position d’équilibre et d’immobilité (au moins
temporaires et relatifs), au contraire qu’il est lui-même acte de locomotion,
suivant qu’il est en tant que tel générateur de mobilité ou d’immobilité,
suivant enfin (mais d’autres paramètres peuvent sans doute être mis en
lumière) que le geste est inscrit dans une inertie ou qu’au contraire il rompt
le cours d’un processus. Dans la description de cet espace peuvent intervenir
à la fois des systèmes gestuels (tel le comput digital), mais aussi la gestuelle
technique (gestes de la fabrication, geste de la monte équestre par exemple),
en sachant d’ores et déjà qu’aucun de ces domaines ne peut être épuisé à ce
seul niveau. Ainsi, la pratique du tir à l’arc fait appel aussi bien à l’espace du
corps et à l’espace de la perception directe qu’à l’espace du geste
proprement dit. Celui-ci n’en a pas moins sa réalité propre, comme le
suggèrent les règles du tir à l’arc en compétition, fondées sur un rapport
complexe entre portée et précision. De même, le recours à la "portée de
flèche" comme estimation de la distance, la place faite dans l’histoire
mongole aux "anomalies" de ce point de vue (je pense ici aussi bien aux
performances évoquées dans l’Histoire secrète des Mongols qu’aux trois
cents alda soit 480 m atteints par le Jisünggei de la Pierre de Cinggis qan).

Espace de la perception directe :


Celle-ci est bien sûr visuelle et auditive, mais aussi tactile (et
éventuellement olfactive), ce qui fournit un cas majeur d’interaction entre
sphères distinctes. L’espace de la perception directe englobe en effet pour

24
une part importante le schéma corporel, qui peut, sous certaines conditions
en apparaître comme une inclusion. Il est par ailleurs étroitement associé
pour une autre part à l’espace du geste et aux rapports privilégiés qui
s’établissent entre motricité et perception tant dans les phases
d’apprentissage que dans la pratique la plus constante. En d’autres termes, la
perception tactile, qui fonde la catégorie du tangible, appartient
simultanément au schéma corporel, à l’espace du geste et à l’espace de la
perception directe. Il en va de même pour les déplacements destinés à
assurer une meilleure vision ou une meilleure audition. Or nous sommes déjà
largement ici dans le champ de la socialisation. Si le schéma corporel lui-
même ne peut être présenté comme immanent à l’être biologique, il en va a
fortiori de même de l’ensemble des activités relevant d’un apprentissage
social installant chez le sujet des normes qui lui sont extérieures (ainsi
l’appréciation du "loin" et du "près" n’est-elle que pour une faible part
laissée à son libre arbitre), qu’il s’agisse de la motricité et du geste ou de la
perception sous ses diverses formes. La variation n’est pas ici exclue, et doit
être examinée, comme aux autres niveaux, tant du point de vue de ses
paramètres objectifs que de ses éventuels investissements, voire
manipulations, symboliques. Encore que la délimitation de ces deux ordres
n’est pas aussi simple qu’il peut y paraître. On pense ici à la description de
Duwa Soqor au début de l’Histoire secrète, doté d’un œil unique au milieu
du front, mais doué d’une vue portant "à trois étapes de nomadisation"
(MNT, § 4). Ainsi, cette dernière précision, pour fantastique qu’elle semble
si on adopte la représentation, elle-même mystifiée, de nomades parcourant
de tous temps et de toute nécessité des distances considérables, rejoint un
réel plus tangible dès lors qu’on situe personnages et épisodes dans les zones
de steppe boisée où les distances parcourues n’ont rien à voir avec des
déplacements d’ampleur migratoire.

Espace proche :
Au delà de cet espace immédiat, je proposerai un espace proche, incluant
lui-même pour l’essentiel l’espace de la perception directe, mais dont le
noyau, la logique centrale tient, dans des conditions éminemment variable
d’une société à une autre, aux formes et aux effets de la production
matérielle.
25
Espace de la production matérielle directe, ici espace de la production
pastorale : cette catégorie inclut la description de l’accès aux ressources, une
partie essentielle des activités d’appropriation mais non de transformation de
la matière (un des champs essentiels de variation puisqu’intervient ici
l’amplitude absolue de la mobilité directement liée à la production, le
rapport pâturage-trajet-territoire) ; la description aussi de l’inscription ou de
la non-inscription de chaque individu et de chaque groupe social dans ces
divers processus dans les conditions d’une division sociale du travail restant
marginale.
Je préciserai dans cette partie de ma démarche le type de relations qui
s’établit entre ce niveau d’organisation de l’espace, les formes de la division
sociale du travail et leur traduction dans la conscience sociale. A titre
d’exemple, signalons les rapports entre l’attachement à la terre (adscriptus
glebae), la définition du statut social du paysan et l’assimilation de la
mobilité, qu’elle soit celle du nomade ou du vagabond, à la délinquance.

Espace de l’échange : Cet espace de la production matérielle directe se


prolonge de façon complexe dans l’espace de l’échange, c’est à dire dans un
espace au sein duquel entrent en relation les produits issus d’espaces de
production matérielle directe, délimités et définis. La complexité tient à ce
que l’échange peut aussi bien se nouer au sein de groupes partageant un
même espace de production qu’entre groupes distants, entre producteurs
adonnés à des activités plus ou moins comparables ou au contraire plus ou
moins radicalement différenciées, voire plus ou moins compatibles.
A nouveau, nous sommes ici en présence d’un degré élevé de
socialisation, qui inclut les savoir-faire, mais aussi les critères
d’identification et d’évaluation des produits comme des partenaires de
l’échange.
Les relations entre ces différentes catégories, au sein même de l’espace
proche, qui jouit d’une position centrale et hiérarchiquement fondatrice dans
la multiplicité des rapports à l’espace, forment des réseaux extrêmement
complexes et mobiles, variables non seulement d’une société à une autre,
mais aussi pour une même société au cours de périodes historiques très

26
brèves. Prenons à titre d’exemple les évolutions subies depuis le XIXe siècle
par les sociétés industrielles, où la division sociale du travail a été poussée à
un point extrême. En quelques décennies, se forme une situation dans
laquelle il n’existe plus de communauté, de continuité entre l’espace de la
production matérielle et l’espace de l’échange immédiat. Ceci vaut aussi
bien pour la production industrielle, où ces phénomènes sont depuis
longtemps les plus évidents, que pour la sphère de la production agricole où
le même processus, s’il est plus récent, ne s’affirme pas avec moins de force.
Je ne prendrai pour exemple ici que la distribution des produits laitiers en
milieu rural, le passage de plus en plus général par une étape de
transformation industrielle imposant ses propres formes de
commercialisation et rompant donc la continuité entre la production et la
consommation directe, sur le lieu même de la production. Des problèmes
comparables doivent être étudiés, dans le cas de la société mongole
contemporaine, mais aussi pour diverses périodes historiques, en ce qui
concerne les modes de consommation (pour le contemporain, par exemple,
les choix de consommation de la population urbaine et les réponses des
réseaux de distribution ; pour l’histoire plus ancienne, des problèmes
comparables sont liés à la difficulté des Mongols de la conquête, rentrés au
pays, à renoncer à leurs modes de consommation de conquérants
dominateurs.
Ne serait-ce qu’au vu de ces exemples, se manifeste la nécessité de
définir des limites de validité : aucune réalité sociale, aussi spatialisée soit-
elle, ne peut être en dernière analyse réduite à ce seul rapport à l’espace. Il
s’agit donc ici du choix méthodologique, supposé par hypothèse opératoire,
d’un aspect, ou d’un complexe d’aspects au sein d’un mécanisme social
complexe, le processus de la production matérielle par exemple. Les aspects
les plus divers de ce processus entrent en jeu et, même là où il peut sembler
que la mobilité peut rendre compte de l’ensemble des phénomènes, comme
dans le nomadisme, il n’en va pas ainsi en fait.
Dans le cas de la société nomade mongole, l’approche de la mobilité peut
ainsi être effectuée au sein de l’ensemble des rapports à l’espace, c’est à dire
en situant la mobilité proprement nomade dans ses rapports aux espaces de
la perception, de la production, de l’échange directs. De toute évidence, ces
rapports sont spécifiques, d’une autre nature que ceux qui lient le paysan
sédentaire à la fois au champ et à un lieu de résidence proche (village ou
27
ferme entrant dans la formation d’un tissu rural centré sur le village, à la fois
lieu de résidence et d’échange). Pour celui-ci, la vie se déroule au sein d’un
espace "présent", délimité, qui peut correspondre à l’espace de la perception
directe (panorama depuis le clocher, plus encore rayon d’action du son des
cloches rythmant la vie et les travaux et donnant un élément essentiel de
cohérence à la communauté). D’une autre manière, pour le paysan, l’espace
de la production est celui où il est en train de travailler, ce qui n’est
pléonasme qu’en apparence : pour le nomade, l’acte de production immédiat
est à la fois sur le lieu de sa présence à un moment donné et dans la
projection de ce lieu sur l’ensemble d’un parcours de nomadisation, dans un
projet chronologiquement ordonné, parcours et accidents liés aux conditions
naturelles et à leur variation étant si inséparables de la notion de territoire
qu’il ne peut en être fait abstraction ni rétrospectivement ni prospectivement.
Or un trait essentiel de cette place propre de l’espace de la production directe
nomade est que par définition, il échappe toujours pour une part importante à
la perception immédiate et appelle d’ailleurs pour cette raison l’adoption de
mesures spéciales de protection de l’intégrité du territoire. Tout ceci ne
signifie évidemment pas que la mobilité est inconnue des paysans. Mais très
souvent, cette mobilité, si elle dépasse les limites de ces espaces de résidence
et de travail superposés, est associée à un changement de statut social
(mariage, mobilisation, changement d’activité), et pas nécessairement bien
au contraire à une amélioration. Tout comme la sédentarisation des nomades
est souvent la marque d’une régression, l’entrée du paysan en errance traduit
une crise dont les exemples historiques sont nombreux sous maintes latitudes.
En un mot, cette dévalorisation de la mobilité, de l’instabilité permet sans
doute pour une part de comprendre que la mobilité nomade n’ait longtemps
pu être décrite qu’en termes d’errance au gré des circonstances, et qu’une
assimilation tout à fait fallacieuse s’opère encore trop souvent entre
nomadisme et migration.

Poursuivons la catégorisation avec une esquisse de l’espace lointain :


Le terme lui-même devra sans doute être repris, et recouvre le fait que
suivant les formes et l’organisation sociales de la production et de l’échange,
le producteur est ou non amené à se déplacer, à parcourir des distances plus
ou moins importantes, dans des lieux et à des termes plus ou moins réguliers
28
ou permanents pour procéder lui-même à l’échange des produits de son
travail.

Espace des voies de communication et d’échange : Outre la possibilité


de décentrements de l’espace de la production matérielle liés à des facteurs
historiques (ainsi de l’importance acquise par l’élevage des chevaux dans les
régions mongoles les plus directement concernées par le commerce avec la
Chine), il convient de considérer les voies de circulation et de
communication comme une sphère spécifique, comme un espace propre.
Interviennent ici les lieux proprement dits, leur caractère permanent,
occasionnel ou accidentel, mais aussi la division du travail aboutissant à la
formation éventuelle de groupes professionnels, voire de couches sociales,
plus ou moins spécialisés et stables, adonnés plus ou moins régulièrement,
éventuellement exclusivement, à la circulation et à l’échange. Il n’est en
effet pas indifférent que, dans une société où la mobilité joue un rôle
important, l’accès à l’espace de l’échange (qu’il s’agisse d’information ou
d’échange marchand) puisse être ouvert, et sous quelles formes, avec quelle
périodicité, à tout membre de la société, ou que se dégage un groupe ayant
seul la maîtrise, voire le monopole, des échanges dès que ceux-ci dépassent
les besoins et les possibilités du local.
Ce point est capital pour l’histoire mongole, où la circulation intervient
au sein d’un espace de la production matérielle fortement discontinu, des
distances considérables pouvant séparer non seulement les groupes de
population, mais également les membres d’un même groupe. C’est à cette
donnée que se rattachent aussi bien la place prise par l’institution des relais
de poste dans l’appareil impérial cinggisqanide que les problèmes liés à la
monopolisation des échanges marchands par le commerce étranger, en
particulier chinois à l’époque moderne.

Espace limite :
Dernière grande catégorie proposée, l’espace limite est par définition
étranger à l’activité immédiate de la plus grande partie de la société,
n’incluant qu’une part de l’espace de la circulation et des communications.
Un des caractères essentiels de cet espace est qu’il est l’objet de restrictions
29
sociales, que n’y ont principalement, voire exclusivement accès que des
groupes spécialisés, chargés d’assurer la circulation et l’échange avec le
monde extérieur, la sécurité de la communauté et de son territoire, etc. Dans
les cas extrêmes, qu’il s’agisse de réalités sociales, en particulier politiques,
ou d’images dans la conscience sociale, cet espace peut faire, provisoirement
ou de façon durable, sinon permanente l’objet d’un interdit absolu pouvant
concerner soit les membres de la communauté soit les intrus. C’est dans ces
termes que se trouvent formulées les catégories d’espaces limites que je
désignerai comme la FRONTIERE, point évidemment essentiel sur lequel je
vais revenir, l’espace extérieur, constitué par les sociétés voisines, proches
ou lointaines, et par leurs représentations, et enfin, ce que je nommerai le
NON-ESPACE, catégorie très importante de la conscience sociale, puisqu’il
s’agit de la définition du point au delà duquel il ne semble pas à une société
donnée qu’il puisse exister une réalité compatible, voire confrontable, à sa
propre expérience spatiale, mais aussi plus largement culturelle (ou à celle
de sociétés différentes, mais connues). Ce que cette notion peut avoir à
première vue de fantasmagorique, voire de métaphysique, correspond
pourtant à un ensemble considérable d’expériences historiques. Le recours
implicite à cette catégorie (qui comme toute autre fonctionne très bien en
tant que telle sans même avoir besoin d’être reconnue explicitement) est
présent par exemple dans tous les débats qui précèdent et accompagnent le
mouvement que connaît l’Europe du XVe siècle pour l’élargissement de sa
connaissance du monde extérieur et dans lesquels se forme l’image moderne
de la Terre. Dans le rapport à l’espace, essentiel est le moment où une
société donnée, à un tournant de son histoire, précise la forme qu’elle
assigne à la fin de l’espace, à sa limitation absolue, au delà de laquelle on se
perd dans l’impensable.
Dans les théories cosmogoniques souvent formulées même encore
aujourd’hui dans les termes rudimentaires de la pluralité des mondes, ce trait
intervient implicitement. Rappelons simplement l’image classique du bord
de la Terre, la vision d’une terre plate bordée par le néant, éventuellement
complétée par l’existence inverse d’un antimonde symétrique. L’essentiel ne
tient pas ici à la manifestation de traits plus ou moins anecdotiques qui
peuvent être ramenés ou rattachés à la catégorie de non-espace, bien que ce
domaine d’étude soit plein de richesses insoupçonnées, parfois dans des
sources pourtant bien connues, telle l’Historia Mongolarum de Plan Carpin.
30
Plus fondamentalement, la catégorie de non-espace me parait nécessaire à
l’achèvement par une société donnée de sa propre conception de l’espace. Le
non-espace apparaît ainsi non comme la négation de l’espace, mais comme
un aboutissement ultime de sa discontinuité, en un mot il est la discontinuité
faite elle-même espace. Dans une organisation de l’espace dont un
mécanisme central est l’exclusion, le non-espace est paradoxalement un
facteur de cohérence interne de tout l’édifice. Chaque société est placée de
ce point de vue dans des conditions particulières, avec des ruptures, une
segmentation de l’espace, et donc des formes de négation et d’exclusion qui
lui sont propres. Un exemple saisissant est fourni de ce point de vue par la
variation des représentations du non-espace par excellence que me semblent
fournir les Enfers des cultures européennes, qu’il s’agisse de son
organisation en cercles concentriques, du règne du feu éternel, de l’existence
d’un fleuve-frontière ou de l’irréversibilité, de l’intransitivité (ici
fallacieusement conditionnelle) de la seconde mort d’Eurydice. C’est
également ce que suggère, dans la (ou plutôt les) conception spatiale
chinoise, la place réservée à ce qui se trouve hors du Tianxia (il va de soi que
je ne me contenterai pas d’une formulation aussi sommaire et que les formes
propres de la discontinuité spatiale chinoise seront examinées, surtout
naturellement dans la mesure où elles entrent en contact, et en conflit, avec
les catégories mongoles. Au risque d’une répétition, que l’enchaînement des
catégories et des formes d’espace existe non dans un ordre linéaire et
univoque de type concentrique où, d’un schéma corporel central, on
s’éloignerait progressivement et régulièrement jusqu’au non-espace, mais
dans le réseau complexe de plusieurs dimensions d’inter détermination (dont
la concentricité tant matérielle que symbolique n’est d’ailleurs pas absente).
En permanence, les différents niveaux de segmentation et de discontinuité
spatiales entrent en interaction entre eux, ces interactions apparaissant
comme constitutives de rapports sociaux concrets spécifiques, en multiples
réseaux contradictoires, en même temps qu’avec d’autres rapports sociaux
sans rapports spécifiques à l’espace ou n’entretenant avec celui-ci que des
relations plus ou moins médiatisées. Ce sont ces interactions, et non la forme
propre de chaque rapport, qui a lui tendance à se figer et à s’institutionnaliser,
qui sont porteuses aussi bien des cristallisations, de la constitution de
modèles et de normes sociaux de spatialisation, que des fluidités et des
évolutions de ces modèles et de ces normes.
31
Intervient en particulier dans ces processus la discontinuité temporelle
elle-même, la discontinuité spatiale s’inscrivant dans des ordres de temps
variables. Pour une société paysanne sédentaire, il est classique de supposer
une coïncidence entre le temps long de l’enracinement paysan, la conquête
du territoire par défrichement et la mise en place des contraintes sociales de
l’attachement à la glèbe d’une part, le temps court de la présence constante à
proximité des champs cultivés d’autre part. Il ne s’agit pas là de
généralisation abstraite : les modes d’habitat paysan ne sont pas un donné
immanent et se sont eux aussi constitués historiquement. Les rapports entre
discontinuité du temps et de l’espace, et les formes d’organisations qui en
découlent (entre la présence et la venue au village par exemple), ne sont pas
de même nature là où l’histoire a favorisé un habitat dispersé et là où,
souvent pour des raisons de sécurité, on a vu se former un habitat regroupé.
C’est sans doute lors de l’industrialisation massive du XIXe siècle en
Europe occidentale qu’on assiste aux ruptures les plus significatives de cette
plus ou moins grande coïncidence. A la relative unité entre espace du geste,
de la perception directe et de la production matérielle présentée par la vie
paysanne préindustrielle, se substitue avec le passage à la production
mécanisée une dissociation même entre les lieux du geste de travail, de plus
en plus autonome et parcellisé, la localisation de l’ensemble de la production,
et le cadre de vie du producteur lui-même. Ces ruptures s’accompagnent de
dissociations temporelles, entre les rythmes du vécu, y compris biologique,
et les rythmes propres à la reproduction matérielle.
Une telle situation peut être au demeurant observée dans l’histoire et dans
la vie des sociétés ayant emprunté, pour des raisons diverses le même
modèle de développement (quelle qu’en soit la variante). Ainsi, les
problèmes sociologiques posés par l’urbanisation en Mongolie et les études
qui leur sont consacrées ont tout à fait leur place dans ma démarche.
Par divers angles d’approche, la conception développée est donc celle
d’une très forte socialisation des rapports à l’espace et de celui-ci, bien au
delà des domaines habituellement considérés comme faisant l’objet d’une
régulation sociale (systèmes de mesures, etc.).
Ce caractère fortement socialisée apparaît dans une des catégories de
l’espace limite, essentielle au point apparaître au sens commun comme la
seule véritable discontinuité spatiale : la frontière, seulement mentionnée
32
plus haut, et dont l’examen ramène, au plan des réalités historiques concrètes,
à la coupure entre monde chinois et monde de la steppe.
Qu’est-ce qu’une frontière ? D’une part, que, et qui sépare-t-elle, ou de
quoi. D’autre part, par rapport à quel niveau d’organisation de l’espace
intervient-elle comme séparation ? Quelle en est la perméabilité ou
l’imperméabilité, et dans quel sens ? Qu’est-ce qui conduit à l’apparition
d’une frontière et à sa matérialisation éventuelle, jusqu’à marquer un
paysage ? Quels sont dans cette perspective les éléments de stabilité ou de
déséquilibre qui définissent une frontière ou qui permettent l’établissement
d’une typologie des frontières ? Comment et pourquoi une frontière passe
d’un état d’équilibre qui en remet en cause l’existence ou le tracé ? En un
mot, quelle dynamique joue au sein d’un mécanisme, d’une institution dont
le caractère premier semble être d’introduire une fixité ?
Adoptons, provisoirement et avec toutes les réserves indiquées plus haut,
en tenant compte qu’il s’agit ici de niveaux d’interaction et non de la seule
concentricité de couches autonomes et homogènes (qui coïncideraient à la
juxtaposition linéaires des catégories descriptives), l’image schématique de
deux sociétés en contact sous la forme de deux ensembles en intersection, en
gardant présent à l’esprit que l’intersection peut être nulle : On peut d’une
part envisager la frontière de deux points de vue radicalement distincts : la
frontière vue du point de vue d’une seule des deux sociétés en présence. Les
formulations en seront très tranchées : la frontière sépare (et souvent protège)
la civilisation de la barbarie, éventuellement dans les cas les plus extrêmes
ce qui ne veut pas dire les plus lointains le monde des hommes du règne du
non-espace. Tout autre est le point de vue qui cherche à aborder la frontière
du double point de vue des sociétés en présence (contacts, interactions,
intérêts) en tentant de percevoir la question de la frontière non comme
démarcation entre la "vérité en deçà, l’erreur au delà", mais dans sa
complexité. Il importera de saisir ici si la frontière sépare deux espaces
présentant des modes comparables de socialisation, du moins selon des
principes identifiables, codifiables, éventuellement négociables, ou au
contraire si la frontière traduit la rencontre, et la confrontation, de modes
d’appropriation et d’organisation de l’espace foncièrement étrangers l’un à
l’autre.

33
Les situations engendrées par la diversité de contenu de la catégorie de
frontière sont elles-mêmes multiples : le contact intervient-il au seul niveau
des espaces-limites propres à chaque société, comme c’est le cas des
premiers contacts entre la Chine et la Russie au début du XVIIe siècle. Ce
contact est alors réputé accidentel, et ne saurait fournir matière, à
négociation et à l’établissement d’une frontière. Dans les termes de
l’empereur Wan li des Ming à Ivan Pétrin en 1619, on trouve le même
manque d’intérêt, la même expression polie de l’absence de point de
contacts suffisant à justifier l’établissement de relations que dans les
réponses de Qianlong à l’Ambassade de Lord Mc McCartney en 1794.
Ce cas limité étant posé, il apparaît que sous le terme de "société"
employé ici on peut concevoir des ordres et des échelles d’organisation
extrêmement variables. C’est le cas par exemple avec les provinces dans la
société française d’ancien régime, entre lesquelles existent des zones limites,
des zones périphériques de neutralisation, des frontières qui constituent, du
fait de particularismes, de la faiblesse des moyens de contrôle, etc., des aires
d’équilibre par contact minimum, mais aussi un refuge où il est possible de
se soustraire aux autorités. Ces zones sont assez vigoureuses pour avoir
subsisté dans le paysage français jusqu’à nos jours, maintenant la matérialité
de cette frontière dans le paysage contemporain. Un bon exemple en est
fourni par la forêt d’Eu, longue bande boisée, aujourd’hui discontinue mais
parfaitement identifiable, trace vivante de la frontière entre Normandie et
Picardie.
La forêt, zone refuge (je passe ici sur son corollaire : la forêt, mythe de
l’obscurité et du danger), grignotée par le pouvoir royal à chaque étape de
son renforcement, apparaît ici comme une zone de neutralisation de
l’emprise des foyers du pouvoir, mais aussi comme zone de transition entre
des régions au fonctionnement économique et social fortement individualisé,
qui laisse subsister cette "tache blanche" parce que celle-ci est nécessaire à
l’affirmation de leur propre identité. Sans doute n’y a-t-il pas de ce point de
vue similitude entre tous les contacts entre provinces, et vaudrait-il la peine
d’examiner la diversité des situations historiques et de la confronter aux
traces et aux témoignages des paysages actuels ou encore connus.
Les cas de loin les plus intéressants historiquement interviennent quand, à
la simple contiguïté des espaces limites se substituent des mécanismes et des
34
formes variables d’interpénétrations, et quand ces interpénétrations, loin de
former des équilibres stables (ce qui mérite aussi une analyse propre) entre
au contraire dans le jeu de processus inégaux, dynamiques, complexes, qui
font de la frontière un élément vivant et actif des relations entre les deux
sociétés, mais aussi de la vie de chacune des deux sociétés :
Dans ces différents cas de figures, dans leurs variantes, dans les
interactions dont ils sont porteurs, on peut mettre en évidence que, suivant le
type de relations qui s’établissent, suivant le "tracé" des zones d’interférence
et d’interpénétration, suivant aussi l’emplacement et l’importance des
centres de gravité, le tracé, la fonction et la signification de la frontière sont
eux-mêmes variables et peuvent présenter de nombreux déséquilibres (dont
au demeurant la portée est elle-même variable pour chacun des
protagonistes).
Prenons ici, à titre d’illustration très superficielle dans l’immédiat, le cas
de la Grande muraille. Il est évident qu’entre la Muraille destinée à protéger
la campagne chinoise contre les incursions des nomades ou contre une
extension au détriment de la Chine de l’espace nomade (mais aussi visant à
empêcher l’ensemble chinois d’altérer son identité), et la Muraille perçue par
les nomades comme un obstacle à l’établissement d’échanges permanents
fructueux avec la Chine, il se manifeste un déséquilibre qui n’a pas la même
signification ni les mêmes implications pour les diverses parties.
La vision de la frontière par la conscience sociale et par l’idéologie joue
un rôle de premier plan. La menace mongole est-elle celle que prétend
percevoir l’empire des Ming quand ils procèdent à la reconstruction de la
Grande muraille ? Si la menace reste sans doute réelle à la fin du XIVe siècle,
et les mesures prises par Yong le ont leur raison d’être, ceci parait de plus en
plus douteux au fil des XVe et XVIe SS., alors que la "hantise mongole" des
Ming ne perd pas en intensité. Même si les Mongols, au cours de cette
période, peuvent encore, par certains éclats, faire illusion, il serait excessif
de considérer que la Chine des Ming subit de leur part une pression si réelle
qu’elle impose une politique de défense aussi tatillonne et rigoureuse que
coûteuse. L’explication n’est évidemment pas unique. Il semble en effet que
pour l’empire chinois la reconstruction de la Muraille, outre sa fonction
défensive immédiate, joue le rôle d’une restauration de l’identité chinoise,
mise à mal par les Yuan non seulement en tant que conquérants étrangers (en
35
quoi ils ne se distinguaient pas de nombreux acteurs de l’histoire de la
Chine), mais aussi et peut-être surtout du fait que leur action avait étendu
l’"espace chinois" au delà de tout ce que l’histoire antérieure avait connu. Il
s’agit donc de reconstituer, dans un cadre qui n’est pas loin de là un retour à
la "Chine d’avant les Mongols", la périphérie chinoise et sa matérialisation.
C’est dans cette perspective qu’il devient possible de mieux comprendre que
les restrictions au franchissement de la Muraille concernaient autant sous les
Ming la sortie que l’entrée.
Dans ce type d’interaction intervient d’une part la reconnaissance et le
maintien d’une intersection des espaces, en l’occurrence d’une certaine
complémentarité dans les échanges : la Chine continue à se procurer auprès
des nomades mongols des fourrures et surtout des chevaux ; d’autre part la
contradiction entre cette reconnaissance et la mise en place d’une véritable
obsession du "péril mongol" et nomade, avec les instruments et institutions
qui s’y attachent. La dynastie des Ming, née de la lutte contre la domination
mongole puis confrontée à la période trouble qui voit à la fin du XIVe siècle
des forces mongoles intervenir encore directement dans la vie politique
chinoise (avec le rôle joué par les commanderies mongoles Wei dans
l’accession au trône de l’empereur Yong le en 1403), reste soumise jusqu’à
l’invasion mandchoue à une priorité qu’elle accorde, sans doute indûment, à
la menace mongole. Chaque forme particulière de rapport à l’espace
suggérant des remarques spécifiques, il convient à la fois de rechercher la
cohérence d’ensemble des différents domaines abordés et de tenter de
déboucher sur une histoire sociale des Mongols, ou sur une présentation de
cette histoire, fondée sur les rapports de cette société à l’espace qu’elle
occupe et s’approprie, mais aussi à l’espace qu’elle se représente. Il ne me
semble pas au demeurant que ces buts puissent être atteints par la recherche
d’un critère artificiel d’unité, par la réintroduction arbitraire d’une continuité
dans la discontinuité. Ceci ne signifie pas que la recherche d’une continuité
soit exclue, au contraire, mais qu’il ne peut s’agir que d’un résultat de la
recherche, et non d’un donné préalable.
Posant comme objet central de ma démarche les discontinuités des
rapports à l’espace dans la production de celui-ci, j’aurai recours à cette
discontinuité elle-même dans la présentation et la formulation de mon
propos. Esquisser une histoire sociale des Mongols dans ces rapports à
l’espace consistera donc à proposer une vision des superpositions des divers
36
plans de l’organisation sociale (et non des éventuelles filiations
chronologiques), du devenir historique de la société mongole perçu de ce
point de vu en termes de "transparences" et d’"opacités" dans ces
superpositions.
Un domaine s’avérera ici d’un grand secours : le travail sur les problèmes
linguistiques, psycho- et sociolinguistiques que je poursuis par ailleurs (un
champ particulièrement important étant constitué par le traitement
linguistique mongol de la discontinuité et de la segmentation).
L’ordre de présentation, s’il obéit à des préoccupations de clarté, ne
saurait être confondu avec la mise en place d’une hiérarchie. Il serait en
particulier erroné de poser l’espace immédiat comme premier par rapport
aux autres sphères de l’organisation de l’espace (ainsi les valorisations ou
dévalorisations de la corpulence, et leurs variations dans l’histoire ou d’une
société à une autre, ne prennent-elles pas leur source, de toute évidence, dans
le corps lui-même).
Je penche plutôt pour accorder une telle "priorité" à l’espace de la
production matérielle et aux relations qu’il entretient tant avec l’espace du
geste qu’avec les sphères plus étendues de l’échange et de la circulation. Un
domaine s’avère ici très riche : l’ensemble des pratiques (en particulier
langagières) de localisation et d’orientation, avec les interférences entre des
systèmes cardinaux absolus, à base cosmologique, et l’utilisation plus ou
moins spécialisée de coordonnées relatives d’orientation, par exemple
corporelles. C’est également dans cette perspective seront examinées les
conceptions générales qui organisent l’environnement immédiat. Ainsi de la
superposition entre découpages fonctionnels et symbolique spatiale de la
géra mongole ("yourte") : spatialisation de la division sociale du travail, de
la division des sexes (dans les deux cas par latéralisation), de la
hiérarchisation sociale (perpendiculaire au découpage précédent) ; enfin,
interprétation de la ger en termes de microcosme (découpage zodiacal et son
utilisation comme outil de mesure du temps, etc.).
Un deuxième mode d’approche concerne les relations entre organisation
sociale et appropriation directe de l’instrument de production le plus
évidemment spatialisé, le pâturage. Il s’agira tout d’abord de déceler
l’identification dans le pastoralisme nomade mongol des écosystèmes, de
leurs spécialisations (ou des tendances en ce sens) et de la maîtrise qu’elles
37
supposent. C’est sur cet arrière-plan que se forment en effet la nomadisation,
l’organisation de la mobilité et des rapports spatio-temporels qui constituent
une étendue en pâturage. C’est ici aussi que je serai amené à souligner un
des traits majeurs du pastoralisme nomade : ce rapport au pâturage pose, à
un degré beaucoup plus aigu que dans les sociétés sédentaire la réversibilité
des mécanismes de la domestication et nourrit sans doute une précarité plus
grande de l’identification à un territoire défini de façon trop statique.
Examinant les conditions de la Mongolie sous ces divers angles, je serai
amené à ébaucher, en termes de concentration, de périodicité et d’extension
de la mobilité, une régionalisation du pastoralisme nomade.
C’est là aussi que je poserai les termes qui président à la constitution de
la catégorie et de la pratique du territoire. En fait c’est à une multiplicité de
catégories que se trouve confrontée la recherche. Ces catégories multiples,
traduites par exemple par les termes de nutug (nuntug)et de debisger, dans
lesquels un espace de la relation s’oppose à un espace de l’étendue, doivent
être saisies non par analogie ou en contrepoint des notions sédentaires
(moins encore des mots par lesquels on les traduit...) mais dans leur rapport à
l’ensemble des réalités du nomadisme mongol.
Ces observations seront inséparables de l’examen des rapports entre
espace et modes de groupement de la population. Ceci nous permet de
dépasser, en le résolvant de façon dynamique, le vieux débat sur le couple
kürij-e/ ajil, et d’accorder toute sa place au niveau essentiel que constitue le
qota pour toute l’histoire mongole post-impériale.
Un troisième niveau mettra en évidence la mise en place historique
concrète de cet édifice et son fonctionnement concret. Montrant les
conditions et les formes proprement historiques aussi bien des aires
territoriales et la réalité de leurs coupures (par exemple entre Mongole Qalq-
a et Mongolie intérieure) que des rapports sociaux mis en jeu dans ces aires,
j’accorderai évidemment une place particulière aux contraintes subies par la
société mongole, dans ses rapports à l’espace, du fait de la domination sino-
mandchoue, entre les XVIIème et XXème siècles. Cet examen, outre le fait
que cette domination et ses effets sont un objet propre de recherche encore
trop peu exploré, présente l’intérêt que les anomalies qui s’y manifestent
fournissent de précieuses indications sur le fonctionnement "naturel" d’une
société nomade. Cet examen concernera en premier lieu les effets les plus
38
immédiats, liés à l’instauration de frontières administratives intérieures
entrant en contradiction avec les besoins de mobilité du pastoralisme
nomade, d’où la multiplication des infractions et de la pénalisation très
importante de la vie nomade à l’époque mandchoue, d’où aussi le
développement de réponses propres de la société nomade à ces conditions
nouvelles, en particulier avec la place acquise par le qota. Le commerce
chinois, abordé du point de vue de ses implications spatiales,
complémentaires des contraintes politiques, constituera un moment
important de la recherche. Le seul fait de la pénétration en Mongolie de cette
activité, se substituant au traditionnel échange frontalier qui exprimait la
complémentarité entre nomades et sédentaires, est en lui-même capital et
traduit une dégradation majeure dès le XVIIIe siècle des conditions du
pastoralisme nomade (essentiellement sous l’effet de la politique
d’étanchéité territoriale menée par les Qing). Les effets en sont économiques
et sociaux et sont étroitement associés par exemple aux mouvements et aux
concentrations de population chassée des pâturages par la crise de l’élevage
à partir du milieu du XIXe siècle. Enfin, interviendra la définition dans les
mêmes conditions de l’espace mongol global, à travers la politique
extérieure des Qing en Asie, qu’il s’agisse des cadres territoriaux ou des
relations entre puissances et du sort des Mongols dans ces évolutions.

39
Cinggis qan, quel portrait, quelles images ? 2

La médaille, dans le raccourci qu’elle offre de la vie d’un personnage de


notre histoire, s’inscrit de plein droit au cœur de l’art difficile, du champ
d’investigation controversé, qu’est la biographie. Dans sa volonté
d’économie et de concision, elle en soulève les interrogations majeures.
L’une comme l’autre cherchent à retrouver l’image de l’individu historique,
ses traits les plus essentiels, ceux par lesquels il est connu et reconnu du «
lecteur » de la médaille, et les raisons que nous avons de cette re-
connaissance. N’est-il pas d’ailleurs courant que cette rencontre habite
comme naturellement la rassurante simplicité de l’opposition entre l’avers et
le revers. Je m’adresse ici à trop d’amateurs éclairés pour avoir besoin
d’avancer de cette césure des exemples surabondants. Sans que les artistes
qui procèdent à cette opposition aient à se sentir tenus en suspicion, tant le
parti qu’ils prennent est légitime et répond souvent à une réalité qu’il serait
vain d’obscurcir à plaisir, j’avoue pourtant une faiblesse pour le refus de
cette simplicité.
Quel mélange plus apparemment indéfinissable, quel faisceau plus
inextricable de contradictions entremêlées, dès lors qu’on renonce à la
commodité de mots et d’images à l’emporte-pièce, que ces traits, ces
portraits sous lesquels nous parvient le personnage historique et que ce qui a
poussé le graveur du passé à nous en adresser le souvenir ou incite celui
d’aujourd’hui à en perpétuer la mémoire. A quelle falaise de l’Histoire se
sera heurté l’écho qui nous renvoie l’image d’une Jeanne d’Arc saint-
sulpicienne entendant « Monsieur saint Michel » en gardant ses moutons ou
couronnant Charles VII plutôt que le croquis naïf d’un greffier aux marges
d’une minute du procès? De quelle Marie-Antoinette frapperons-nous
l’effigie, si nous la frappons : bergère enrubannée de l’imagerie versaillaise
ou profil par David, déjà tourné vers l’échafaud (qu’on se rassure, le
rapprochement entre l’héroïne de la renaissance nationale et le symbole
d’une monarchie finissante, insoucieuse de l’orage qui monte, n’est ici que
d’iconographie... encore que de Domrémy à « rentre tes blancs moutons » et
aux bergers des steppes mongoles on puisse être tenté par quelque boutade

2
Bulletin du Club français de la Médaille, Monnaie de Paris, n°69, 1980, pp. 42-46
40
ovine)? Vers quel Victor Hugo tournerons-nous nos regards, du combattant
romantique de la bataille d’Hernani ou de la grande voix exilée de
Guernesey au patriarche de l’Art d’être grand-père? Quels méandres de
notre mémoire nous dicteront nos choix? Quels qu’ils soient, ceux-ci ne
peuvent être innocents. Ils s’opèrent au sein de l’infinie diversité des actes
volontaires ou subis, des contacts, des échanges, des échos et des chocs qui,
durant la vie d’un homme comme par-dessus les siècles, façonnent d’un être
de chair et de sang, à travers mille hésitations, repentirs et fulgurances, une
individualité capable de cristalliser la rencontre des lignes de force les plus
tranchantes, des aspirations, des espoirs et des peurs les plus profonds et les
plus tenaces d’une époque, d’une société, d’une culture, d’une conscience
collective, en un mot d’une histoire. Mais avant même que d’avoir modelé le
visage du héros, nos choix ont encore à passer sous les fourches caudines de
la tradition qui nous en a transmis le matériau brut. Gardons-nous enfin
d’oublier, faut-il le redire, le crible de nos propres sensibilités qui, pour
porteuses qu’elles soient du souvenir, ne manquent pas d’en dessiner
fortement le profil et d’en accuser les tonalités, mais aussi les oublis.
Qu’on songe à une médaille frappée à l’effigie d’un personnage dont les
traits nous sont connus par la tradition solide d’une abondante et riche
imagerie, et dont les titres à notre mémoire, chefs-d’œuvre ou inventions,
font que l’œuvre célébrée est ou paraît dans l’ordre des certitudes, et les
interrogations qui précèdent pourront sembler byzantines.
Le souverain au portrait sonnant et trébuchant (mais est-ce lui ou l’image
qu’il entendait donner de lui?), le savant ou l’artiste dont la création a
traversé le temps peuvent espérer revivre. Mais pièges et ombres pour celui
dont n’a survécu que le nom, que le tumulte et, souvent, que la terreur qu’il a
versée aux veines des générations. Ombres et lumières aussi, où l’ombre,
ténèbres des peuples asservis, écrasés, est trouée d’une lumière qui n’est trop
souvent que l’incendie des villes ruinées, l’éclat des armes ou la lueur fauve
aux yeux du Loup gris, ancêtre mythique des Mongols.
Nous voilà bien dans la destinée de Cinggis qan, qui, do sa propre
médaille, est à la fois l’avers et le revers. De cet homme qui vingt ans
guerroya pour assurer son emprise sur un monde nomade en constante
éruption, puis détint vingt ans, plus que quiconque avant lui, le pouvoir
fabuleux de faire trembler les royaumes et les peuples, cet homme dont
41
naquirent les conquêtes et l’empire les plus vastes qui, de Vienne et de
l’Adriatique aux côtes japonaises, de Moscou et de Novgorod au Vietnam et
aux rives de Java aient labouré et étreint la face de la Terre, de cet homme
nous ne tenons aucune image avérée et certaine. Nous ne tenons surtout
aucune image mongole. Ni monnaie (rappelons qu’il faut attendre 1914 et le
maréchal Yuan Shikai pour qu’apparaisse dans l’Extrême-Orient continental
une effigie frappée sur du numéraire), ni portrait qui ne soit tradition,
iconographie chinoise, souvent enfermée dans ses conventions, miniature
persane ou quelque enluminure du Livre de Marco Polo, qui nous en apprend
assurément plus sur l’imaginaire des illustrateurs que sur les traits du
conquérant. Au seul plan de l’iconographie, consacrer une médaille à
Cinggis qan ne pouvait procéder d’un parti pris de facilité. Je me réjouis
donc de saluer dans l’œuvre de Marthe Schwenck une des rares, sinon la
première médaille vouée au fondateur de l’empire mongol. Le plaisir est
d’autant plus vif à prendre ici une part à son entreprise que l’artiste, outre le
refus de cette simple coupure entre l’avers et le revers, déjà évoquée (mais
c’est là une constante de l’œuvre de Marthe Schwenck — qu’on songe
seulement à ses récents Çiva et Vishnou), a su repousser la tentation d’une
image arbitraire parmi tous les possibles et cerner l’œuvre plutôt que de
poursuivre un portrait évanoui.
Mais l’imagerie n’est pas seule en cause. Avers et revers. Cette
comparaison facile renvoie aux termes des controverses, des affrontements
qui n’ont cessé de se nouer autour de Cinggis qan. Sans tenter la
rétrospective complète des polémiques, à son sujet, rappelons qu’en 1962
encore, le huitième centenaire présumé de sa naissance fut le terrain
d’échanges parmi les plus vifs qu’ait compté le conflit sino-soviétique. Aux
ravages et aux désastres des conquêtes rappelés par les historiens soviétiques
leurs collègues chinois opposaient le rôle d’unificateur et de bâtisseur
d’empire du conquérant mongol, et les bienfaits en Asie de la fameuse Pax
mongolica.
Pour dictés qu’ils aient été par les exigences politiques du moment —
mais ne sommes-nous pas ici dans l’actualité même de Cinggis qan? — les
termes de cette opposition ne sont pas gratuits. Quelles sont donc, chez le
conquérant mongol, les racines d’un héritage aussi controversé? En d’autres
termes, comment l’histoire des peuples nomades du nord de l’Asie a-t-elle
produit une vie et une œuvre dans lesquelles, à l’édification d’une nation, à
42
la mise sur pied d’un État, à la construction d’une politique, d’un droit,
d’une idéologie, se mêlent aussi indissolublement les conquêtes et les
campagnes, les sièges et les massacres, cortège de mort, de pillage et de
désolation.
Nœud de questions sur lequel, à vrai dire, le détail biographique tel qu’il
nous est parvenu ne jette qu’un pauvre éclairage. Pas plus que les portraits,
les sources écrites n’assurent un refuge contre le doute. Ainsi la célèbre
Histoire secrète des Mongols, probablement écrite quelque treize ans après
la mort du héros, loin d’être la « simple » chronique qu’on a longtemps cru
pouvoir y trouver, offre quelque prise au soupçon d’avoir été un pamphlet
politique, pièce jetée dans les luttes ouvertes par la succession impériale.
Il n’est pas jusqu’au cadre temporel de cette existence qui ne suscite
l’incertitude. Suivant qu’on adopte le point de vue de l’historiographe persan
Rashid ed-Din ou celui de l’histoire dynastique chinoise Yuan shi, Temüžin,
fils de Jisügei ba’atur et de Hö’elün, futur porteur du titre de Cinggis qan,
serait né, un caillot de sang au poing (grand présage), en 1155 ou en 1162.
Paul Pelliot, au cours d’une séance de la Société asiatique en 1938, soutint
pour sa part, non sans des raisons à mon sens très convaincantes, la date de
1167 (date qui, outre des considérations positives tenant au calendrier, rend
mieux compte d’intervalles chronologiques difficilement compréhensibles
dans sa conquête du pouvoir). Ce 1167 ajoute encore, au demeurant, au
caractère mythique du personnage en faisant coïncider la durée de son
existence avec celle d’un cycle de soixante ans, rythme sexagésimal si
essentiel dans la scansion du temps chez tous les peuples d’Asie orientale.
L’année de sa mort, 1227, est en effet certaine. Mais si la date précise du 18
août, à la veille de la prise d’Irgai, capitale des Tangut Xi Xia, a pu être
avancée, on a aussi émis l’hypothèse fort plausible que la date réelle du
décès, sensiblement antérieure, avait été tenue cachée assez longtemps pour
que le moral des troupes engagées dans un siège difficile n’eût point à
souffrir du choc d’une aussi terrible nouvelle.
Pour autant, la vie de Cinggis qan, dans ce qu’elle a d’essentiel, nous est
sans doute moins mystérieuse que ce que ces multiples mises en garde
pourraient donner à penser. Peu enclin à voir le « génie » dans un ineffable
intemporel, je préfère en effet donner à comprendre Cinggis qan comme une
rencontre, individuelle certes — et les explications sociologiques et
43
historiques générales n’en épuisent pas à coup sûr la richesse —, de tensions
et de courants propres à la société qui le vit naître et à l’insertion de cette
société dans le monde de son temps.
A grands traits; Cinggis qan, tout à la fois créature et acteur de vastes
tournants de l’humanité (mais est-il la goutte d’huile ou le grain de sable de
ces charnières de l’Histoire?), peut être saisi comme réponse aux exigences
d’une organisation sociale et politique en gestation dès avant sa naissance
chez les nomades de la steppe asiatique. Dans le même temps, il témoigne
par l’étendue de ses conquêtes et par la complexité des réactions suscitées
alors et depuis, de l’avènement d’un monde nouveau, de notre monde
moderne dont le XIIIème siècle consacre sans doute largement la naissance.
N’est-ce pas là d’ailleurs, dans cette rupture qu’elles contribuent à dessiner
avec les temps modernes, que les conquêtes mongoles, prises sans doute à
tort pour les dernières des Grandes Invasions, et que l’œuvre d’un Cinggis
qan ont gagné leurs titres à notre souvenir?
Enfin, Cinggis qan peut être appréhendé — et cela permet de démêler
l’entrelacement des destructions et de son œuvre de bâtisseur — comme un
révélateur de la complémentarité certes contradictoire et souvent
inconciliable qui unit bergers et agriculteurs, sociétés sédentaires et sociétés
nomades. Longtemps avant que Paul Valéry leur rappelle qu’elles sont
mortelles, les conquérants mongols ont montré aux « civilisations »
paysannes qu’elles n’étaient pas seules et que rien ne sert de rejeter les
Barbares aux confins de l’œcoumène.
On ne saurait concevoir image plus déformante que celle d’un Cinggis
qan surgissant, armé de son seul génie, dans un monde nomade vide de
raison et de projet. Cinggis qan est au contraire à la fois l’aboutissement
d’une longue continuité et l’instrument et l’artisan de ruptures essentielles au
cœur de la société nomade. Dès les derniers siècles du premier millénaire
avant notre ère, la généralisation de l’élevage nomade entre Baïkal et Gobi et
du lac Balkhach à la Corée conduit les peuples de la steppe à la recherche de
formes d’organisation sociale et politique qui leur soient propres. Faite de
luttes incessantes pour le contrôle des pâturages et des ressources nécessaires
à leurs troupeaux, faite de l’édification heurtée de stratégies d’alliances et
d’échanges entre communautés proches ou lointaines, faite de la constitution
progressive des identités ethniques turque et mongole, faite de l’élaboration
44
enfin d’une vision du monde, d’une conscience sociale et d’une culture
nomades, cette organisation conduit, à travers des avancées saisissantes, des
reculs et de longues périodes d’incertitude, à la succession de tentatives
politiques fédératrices, voire centralisatrices, à la longévité et aux succès
inégaux. Des Xingu ou Hun nu (dont il est tentant, mais sans doute hâtif, de
faire les ancêtres de nos Huns) aux Türk de l’Oron, aux Uigur, aux Kirghiz,
aux Kitan (qui donnent leur nom à notre Cathay, au Kita qui désigne la
Chine pour les Russes) et aux Mongols eux-mêmes, plus d’un millénaire
s’écoule où se forge une évidente parenté d’organisation politique et
militaire, de territoire. Entreprises par des peuples séparés dans le temps et
dans la diversité de leur composition ethnique et de leur origine
géographique, ces diverses tentatives ne fondent-elles pas à plusieurs
reprises leurs « capitales » dans un rayon d’une centaine de kilomètres tout
au plus, au flanc oriental des monts du Xangai, au cœur de la Mongolie
actuelle?
La force et l’importance de Cinggis qan ne résident donc pas,
contrairement à une idée communément répandue, dans sa capacité
individuelle à se saisir d’un monde de la steppe éclaté, atomisé mais, de
façon sans doute plus significative, dans ce qu’il a le mieux, parmi maints
rivaux, su adopter et infléchir les lignes de force d’une évolution qui le
précédait.
Le XIe et le XIIe siècle sont marqués, alors que l’« empire » nomade des
Kitan se décentre de l’est du monde de la steppe vers la Chine du Nord, où il
a fondé à la fin du Xe siècle la dynastie « chinoise » des Liao, par
l’approfondissement de différenciations économiques et sociales qui font
apparaître, au sein de ce qu’on pourrait rapidement décrire comme une «
démocratie militaire », les embryons d’une aristocratie. C’est cette
aristocratie, ou plutôt ces aristocraties, qui tentent à partir du XIIe siècle de
refaire à leur profit l’unité de la steppe — aristocraties en effet, car les
prétendants sont nombreux qui entendent fonder leur pouvoir. Ainsi
comprendra-t-on (ce que l’image d’une steppe éparpillée dans ses petits
particularismes tribaux obscurcit) les deux décennies pendant lesquelles
Temüžin est contraint à lutter et à combattre, à forger et reforger, à défaire et
à renouer coalitions et alliances avant qu’en 1206, ses rivaux abattus ou
ralliés, il soit définitivement reconnu comme Cinggis qan, l’Universel,
l’unique souverain de tous les peuples de la steppe, dont il fait les Mongols.
45
Il serait sans doute hasardeux, tant les implications et les interactions en
sont nombreuses, de tenter de cerner en quelques lignes l’extraordinaire
concours de circonstances, d’incidences, de surprises, mais aussi bien sûr de
savoir-faire politique et guerrier acquis depuis une enfance difficile, qui
construit le triomphe de Cinggis qan. Du maigre pâturage où, abandonné des
anciens alliés de son père, il erre entre Onon et Kerülen avec sa mère et ses
frères et sœur, jusqu’à la dignité et la puissance du Souverain universel,
Cinggis qan est pareil à ce faisceau de flèches brandi bien des générations
plus tôt à Belgünütei, Bügünütei et à leurs frères par leur mère Alan Go’a 3.
Chaque flèche peut être brisée, leur réunion seule est invincible : chaque
raison qu’a Temüžin de devenir Cinggis qan est sans doute insuffisante, leur
rencontre seule est grosse d’une ascension indécise jusqu’à la veille du
triomphe.
Là sans doute, et non dans les conquêtes, est l’œuvre durable de Cinggis
qan. Édifiant et assurant son pouvoir, brassant les peuples qu’il soumet et
leur diversité, il fonde tout à la fois un empire et la nation mongole, qu’il est
légitime de dater de son entreprise. Telle est d’ailleurs, après plusieurs
siècles d’un culte plus profond que les avatars des religions, la leçon que
conserve de son passé, dans son indépendance reconquise, le peuple mongol
(et sans que soient oubliés les désastres de campagnes meurtrières dont lui-
même eut à souffrir autant sans doute que les peuples conquis). C’est dans ce
rôle de fondateur, de bâtisseur, de législateur et d’idéologue que résident la
grandeur de Cinggis qan et les racines de cette sagesse et de cette majesté
dont ses contemporains, même parmi ses victimes, l’ont revêtu.
De même les conquêtes, sauf à reconnaître sans doute par anachronisme
un vaste rêve d’empire mondial (extrapolation hâtive de quelques phrases
sur les volontés du Köke Tengri, le « Ciel bleu » des peuples de la steppe),
ne peuvent-elles être saisies comme l’irruption soudaine, dans un monde
serein, de hordes fantomatiques surgissant des sables ou de la forêt. Tout
comme la constitution de l’empire et de la nation, les conquêtes mongoles
sont le fruit d’une rencontre entre les conditions sociales qui avaient présidé
à l’unification et une tradition longue et complexe de relations entre les
sociétés nomades et leurs voisins sédentaires. Que l’unification et l’empire
aient été forgés par et au profit d’une aristocratie permet de comprendre

3
Histoire secrète des Mongols, §§ 19-22
46
(sans que les variations climatiques, sécheresse ou humidité, souvent
invoquées de façon tout à fait contradictoire, puissent avoir joué un rôle
autre que très secondaire) et que cette aristocratie n’ait pu trouver qu’au-
dehors de la société de petit élevage nomade qui prévalait en Mongolie
même l’assise économique nécessaire à son essor, et que le peuple mongol
lui-même ait dû payer d’un prix très lourd les succès et la poursuite de
l’entreprise.
C’est cette nature des conquêtes, enfin, outre que celles-ci n’étaient pas
lancées au hasard et qu’elles répondaient aussi bien à l’affaiblissement des
empires voisins — source d’enchaînement de campagnes fulgurantes
(division de la Chine entre le Nord déjà aux mains de dynasties barbares et
l’empire des Song, guerre civile en Perse et naissance récente du sultanat du
Qwarazm, émiettement des principautés russes et jusqu’à l’affrontement
entre monarques européens, entre la Papauté et le Saint Empire) — qu’à la
réalité d’échanges et de conflits séculaires entre nomades et sédentaires, qui
permet le mieux de saisir l’enchevêtrement paradoxal en apparence des
destructions et des massacres, des pillages et des ravages, mais aussi de la
reconstitution des appareils administratifs et fiscaux, de la restauration des
grandes voies de commerce et d’échange, telle l’illustre Route de la Soie, du
drainage vers la cour mongole des artisans déportés (tel l’orfèvre français
Guillaume Boucher, capturé en Hongrie), de l’intérêt porté à la culture des
peuples soumis, Cinggis qan faisant venir, en quête sans doute de
l’immortalité, un maître de la magie taoïste ou se posant, en 1220, dans la
grande mosquée de Boukhara, en « Fléau de Dieu » certes, mais aussi en
protecteur de l’islam.
Images heurtées on le voit, portrait de fureur et de tumulte, avers et revers
une fois encore mêlés, dans lesquels c’est au lecteur de faire la place de son
imaginaire, puisque aussi bien, des traits innombrables du héros je n’ai su en
puiser que quelques-uns au carquois de l’Histoire.

47
L’Asie orientale et septentrionale continentale dans la
préhistoire 4

Les hypothèses relatives aux origines des peuples de l’Asie orientale, à


leur composition ethnique, aux sources de leur histoire, reposent sur les
résultats de recherches anthropologiques et archéologiques étendues sur plus
d’un siècle. Aux noms et aux travaux de savants européens Andersson,
Andrews, Davidson Black, Chard, Licent, Maringer, Theillard de Chardin,
Weidenreich, Debec, Zubov, Laričëv, Okladnikov, Čeboksarov, etc.) se sont
mêlés dans une mesure croissante ceux de chercheurs issus des pays
concernés (Pei Wenzhong, Wu Rukang, Peng Ruce, Jia Lanpo, An Zhimin,
etc., pour la Chine, Dorž, Doržsuren, Navaan, Perlee, Ser-Odžav etc., pour la
Mongolie ; Serizawa, Kobayashi, Egami, etc. pour le Japon). Les tentatives
de synthèse reposent déjà sur une masse considérable de matériaux et
d’observations. Pour autant il ne semble encore le plus souvent possible que
de proposer des ordres de vraisemblance permettant de distinguer, aux
sources du peuplement et des cultures les éléments de continuité et de
parenté, mais aussi les ruptures et l’intervention d’éléments et d’influences
extérieurs à la zone examinée. Pour l’aire considérée ici, il convient de
rejeter de façon très nette l’image encore trop souvent invoquée d’une Asie
éternelle, repliée sur elle-même dans une continuité sans faille. Le
paléolithique: Dès le paléolithique, il est possible de percevoir à la fois le
développement d’une continuité dans le peuplement du continent asiatique,
l’ébauche d’une constitution de fragments et d’aires relativement autonomes
et la probabilité de relations avec l’extérieur. Si on a pu mettre en évidence
sur le territoire de l’Asie orientale d’espèces parentes des anthropoïdes
(Dryopithèque de Kaiyuan, Yunnan) remontant à la fin du tertiaire (vingt à
douze millions d’années), il n’existe encore aucun élément qui permette de
faire remonter les hominiens asiatiques les plus anciens datés avec une

4
Asia oriental y septentrional continental, Historia Universal, Salvat, Barcelona,
fasc. 73 (1981), en espagnol

48
précision suffisante à une origine locale et spécifique (nous sommes mal
renseignés sur l’Hernanthropus sinensis, découvert en 1976 par Wu Rukang
dans la Chine centrale). L’existence même d’espèces anthropoïdes géantes,
établie à l’origine d’après l’examen des "dents de dragon" des apothicaires
chinois, est largement controversée. Les gigantopithèques, qui auraient pu
dépasser deux mètres et deux cent cinquante kilogrammes à la fin du
Tertiaire et au début du quaternaire, outre qu’ils ne peuvent en aucun cas
constituer des ancêtres de l’homme, ne seraient, de l’avis actuel des
spécialistes que le fruit d’extrapolations hâtives ayant interprété de façon
erronée le caractère robuste de données par ailleurs insuffisantes. Il semble
exclu, ce qui est au demeurant conforme aux conceptions largement "
admises sur la mono genèse des populations humaines, que l’hominisation se
soit opérée en Asie orientale de façon autonome, mais il est probable qu’elle
y a été un résultat de mouvement de populations issues de régions plus
occidentales. Ces mouvements seraient intervenus dès une période très
précoce. C’est ce que suggère la découverte de l’homme de Lantana, Shenxi
(Homo erectus Lantianensis, Homo erectus officinalis), daté de -800.000
à -600.000, peut-être antérieur, relativement proche de l’Homo erectus de
Djetis, Java, associé à une faune subtropicale, voire tropicale, et dont
l’industrie lithique présente certaines parentés avec l’industrie la plus
ancienne de l’Eurasie occidentale. Longtemps pris pour l’hominien le plus
archaïque de l’Asie orientale, le célèbre Homme de Pékin (Sinanthropus
pekinensis, Pithecanthropus pekinensis, Homo erectus pekinensis),
découvert à Zhoukoudian à une cinquantaine de kilomètres de Pékin,
apparaît comme un "descendant" de l’Homme de Lantian, avec lequel il
présente une continuité certaine. Malgré le caractère fragmentaire des
trouvailles et la rareté des restes autres que ceux de boites crâniennes, leur
nombre (environ 50 individus recensés) et l’étude de l’outillage et de
l’environnement font que l’Homme de Pékin nous est relativement bien
connu. Daté de -500.000 à -300.000 (-400.000 à -200.000 selon certains),
entouré d’une faune froide, il est de petite taille (de 150 à 162 cm). Par son
volume crânien (1075 cm3 en moyenne contre 780 à l’Homme de Lantian et
1400 à l’Homo sapiens), par l’attestation de la station verticale et de la
libération de la main, par l’usage du feu, par la diversification et
l’élaboration de son outillage, l’Homme de Pékin présente les traits les plus
nets d’hominisation. Il semble, sans qu’il s’agisse sans doute d’une filiation
49
simple, que l’Homme de Pékin pourrait constituer une des sources asiatiques
des populations néandertaloïdes de la fin du paléolithique moyen et du
paléolithique récent (Hommes de Maba, Guangdong, de Dincun, Shenxi, de
Changyang, Hubei, de l’Ordos, de Šar us gol dans la Boucle du Fleuve
jaune), confirmant ainsi les vues couramment admises sur l’hétérogénéité de
la famille néandertalienne. Pour autant, l’absence de formes transitoires
amorçant la sapientisation, comparables aux néandertaliens "avancés" du
Mont Carmel (Palestine) semble exclure, contrairement à la thèse défendue
par Weidenreich, une paternité directe du Sinanthrope dans le peuplement
moderne de l’Asie orientale. La mise en évidence de traits "mongoloïdes"
chez le Sinanthrope repose en particulier sur l’attribution hâtive aux seuls
"ancêtres" des Mongoloïdes contemporains de certains traits effectivement
présents chez ces derniers mais également massivement répandus chez
l’ensemble des archanthropes (ainsi de l’incisive "en pelle"). S’il semble
impossible d’envisager la différenciation anthropologique conduisant aux
populations modernes comme antérieure à la généralisation de l’Homo
sapiens, et qu’il semble. difficile d’assigner à celui-ci plusieurs foyers de
constitution, il ne s’ensuit pas que l’Asie orientale ait constitué au
paléolithique un tout indifférencié. Bien au contraire, c’est dès le
paléolithique récent, voire moyen, que se dessinent des aires et des
ensembles, des directions préférentiel les de circulation et d’échanges qui
permettent de supposer que les ruptures ultérieures sont loin d’être
aléatoires. On peut sans doute considérer de ce point de vue le cours du
Fleuve jaune (Huang he) comme une zone privilégiée de rencontre entre une
aire paléolithique s’étendant jusqu’à l’Asie du Sud-est et à l’Inde, qui serait
caractérisée par l’industrie des galets remaniés (chopper, chopping tool) et
par des échanges grossièrement orientés nord-sud, et une autre aire,
septentrionale, correspondant à la ceinture de steppes dont elle constitue
l’extrémité orientale. Alors que la continuité et les parentés propres à ce
qu’on peut appeler, encore anachroniquement, l’espace "chinois" du
paléolithique nous apparaissent principalement à travers des données
paléontologiques, ce sont surtout des matériaux archéologiques, fournis en
particulier par l’étude récente de la Mongolie, qui permettent le mieux de
saisir l’unité et l’originalité de cette aire septentrionale. Un des foyers
essentiels semble en être le territoire actuel de la Mongolie. L’abondance des
sites, tant sur l’ensemble de ce territoire qu’à sa périphérie (Sibérie du Sud,
50
Mandchourie, Mongolie intérieure, Turkestan) et l’importance des matériaux
découverts en font un terrain d’étude d’une richesse exceptionnelle. Par ses
caractéristiques, ce foyer paléolithique "mongol" témoigne d’une originalité
certaine : Dès le paléolithique ancien, les sites découverts sont
essentiellement des centres de production lithique et non des lieux
d’habitation, suggérant des conditions de mobilité de la population
différentes de ce que semble indiquer l’occupation prolongée d’un site
comme Zhoukoudian (le foyer présente des débris de combustion sur une
profondeur de six mètres !). L’ensemble du paléolithique mongol présente,
par rapport à la chronologie et à la typologie européennes classiques une
inertie et une stabilité considérables. L’existence très précoce d’une industrie
du biface, abbevillienne et acheuléenne (Dariganga, Jarx uul, Bogd sum,
Jerööl gov’) très semblable à la production européenne et beaucoup plus
typique que ses équivalents "chinois" (Dingcun), est désormais bien attestée.
Cependant que la technique levalloisienne et l’industrie moustérienne
couvrent l’ensemble du paléolithique moyen et récent, donnant naissance
tant à une industrie des lames (Altan bulag) qu’au microlithique du
paléolithique final (Gobi et frange méridionale s’étendant de la Mandchourie
au Turkestan). La Boucle du Fleuve jaune (en mongol: Ordos, en chinois
Hetao) apparaît ici avec ses découvertes archéologiques et paléontologiques
comme une charnière essentielle entre aires "mongole" et "chinoise". Plus
important encore, la coexistence complète tout au long du paléolithique de la
Mongolie entre techniques du biface et de l’éclat et techniques du chopper
semble devoir remettre en cause ou du moins fortement relativiser la
conception de H. Movius, devenue classique sur la constitution de grandes
aires culturelles’’ reposant sur la distinction de ces deux lignées
technologiques et sur leur non-cohabitation. Une question essentielle
soulevée par cette originalité du paléolithique de la Mongolie est
évidemment celle des contacts noués avec des aires culturelles plus ou moins
éloignées, en particulier avec l’Ouest de l’Eurasie. Il semble à la fois que ces
contacts ne puissent être niés, ce que manifestent des parentés avec le site de
Xadžikent (Ouzbékistan), et peut-être avec le néandertalien irakien de Shani
dar (sans parler du grand mouvement de population paléolithique tardif que
suggère le peuplement de l’Amérique via l’isthme de Behring), mais aussi
que la Mongolie ait à son tour constitué un foyer propre d’élaboration, un
"résonateur" spécifique. La tentation d’une solution simple à la question
51
posée par l’originalité du paléolithique de cette région: coexistence de deux
cultures parallèles ou constitution d’une culture mixte apparaît donc comme
encore prématurée.

Le néolithique et l’âge du métal


C’est la période suivante (en termes larges, de -20 000 à -6 000),
paléolithique final et transition mésolithique vers le néolithique, qui
constitue le tournant crucial au cours duquel les ébauches de différenciation
que nous venons d’évoquer donnent naissance à une véritable régionalisation
de l’Asie orientale, préfigurant directement, sans schématisme certes, les
cadres dans lesquels s’opère et se fixe au néolithique la genèse des
communautés ethniques encore observables aujourd’hui. Les conditions dans
lesquelles s’effectue ce tournant sont extrêmement diverses et complexes.
Trois ordres de facteurs au moins, sans doute étroitement liés, semblent
intervenir. D’une part la fin de la période glaciaire et l’établisse ment de
conditions climatiques plus clémentes aboutissant de -8000 à -4000 à un
optimum climatique jouent un rôle complexe en permettant à la fois un
accroissement démographique sans précédent et en bouleversant les
conditions de mobilité qui avaient prévalu pendant la période glaciaire : le
réchauffe ment facilite pour une part la mobilité "locale", mais ferme dans le
même temps de grands itinéraires du fait du dégel des cours d’eau, de
l’installation de grandes zones marécageuses et d’une transgression marine
qui, pour nous en tenir aux effets les plus spectaculaires de ce phénomène,
submerge l’isthme de Béring et fait du Japon, jusqu’alors péninsule de
l’Eurasie comparable au Kamtchatka moderne, l’archipel que nous
connaissons aujourd’hui. Ainsi se constituent à la fois des zones plus ou
moins nettement délimitées, susceptibles de renfermer des isolats culturels,
foyers d’individualisation et d’homogénéisation, et se modèlent les
possibilités de contacts et d’échanges ultérieurs entre ces zones. D’autre part,
cette période voit, dans ces conditions, la généralisation du peuplement
Homo sapiens, en particulier en Asie centrale et orientale. Dans le cadre
conceptuel d’un monocentrisme large, on peut avancer l’hypothèse d’une
origine unique de l’Homo sapiens, probablement à partir de l’Est du Bassin
méditerranéen, dans une zone sans doute étendue mais relativement
continue. L’extension de cette zone et les progrès de la sapientisation
52
auraient agi non par un simple processus de diffusion linéaire, par expansion
d’un modèle uniforme d’hominisation, mais à la fois par des séries de va-et-
vient correspondant à des mouvements concrets de populations et par
absorption et assimilation au moins partielle des populations
néandertaliennes préétablies. C’est ce dont pourrait témoigner la
"récupération" variable de "traditions" technologiques locales (ainsi
l’occupation paléolithique finale et mésolithique de sites paléolithiques plus
anciens : Zhoukoudian (Shanding dong) en Chine, Moiltyn am en Mongolie
centrale). Dans le même temps, alors que cette extension conduit à
l’isolement pendant des périodes relativement prolongées de groupes
d’importance variable mais sans doute encore faible, la sapientisation
s’accompagne au sein des populations concernées, sous l’effet
d’automatismes génétiques et par le jeu de facteurs adaptatifs (qui pourraient
traduire l’entrée de l’espèce dans une phase terminale de son évolution
prioritairement biologique et de la sélection naturelle), d’une différenciation
physique portant d’ailleurs sur un nombre limité de caractères secondaires.
La formation des "races" humaines, et ici des Mongoloïdes, apparaît donc
comme un phénomène très tardif. Si la différenciation mongoloïde semble
globalement acquise dès la fin du paléolithique, c’est au mésolithique
seulement que se dessine en son sein une différenciation secondaire entre
Mongoloïdes continentaux, peuplant essentiellement la zone de steppe
septentrionale (eux-mêmes présentant la possibilité de transitions vers les
populations arctiques et "américanoïdes"), et Mongoloïdes "pacifiques"
(eux-mêmes subdivisés en orientaux et en méridionaux), occupant la
majeure partie de l’espace "chinois" et présentant du Nord au Sud une
tendance de plus en plus marquée à une transition: vers le peuplement
australoïde. Enfin, une différenciation dans les formes sociale d’activité
accompagne et modèle ce contenu essentiel de la "révolution néolithique",
pour reprendre l’expression de Gordon Childe, qu’est le passage de la
collecte des aliments à la production de nourriture. Largement lié aux
ruptures qu’imposent sous ce rapport les conditions naturelles (on a souligné
l’importance de l’isohyète des 250 mm), mais procédant plus encore sans
doute de l’émergence de déterminations ethniques et culturelles, le clivage
déjà esquissé entre la zone de steppe, où une place croissante est faite à la
domestication animale (élevage, pastoralisme), et le domaine "chinois" de
plus en plus marqué par le développement de la domestication végétale
53
(agriculture). Encore une fois, il ne s’agit pas ici d’une coupure établie
d’emblée de façon radicale, mais de l’affirmation de tendances qui ne
s’accomplissent et ne s’achèvent qu’avec les: époques du bronze et du fer.
La traduction la plus directe en est qu’à une aire "pastorale", marquée par le
perfectionnement et la diversification extrêmes des techniques
microlithiques (qui pénètrent encore au moins jusqu’au Henan) s’oppose
toujours plus nettement une aire « agricole » associée au développement de
la céramique. C’est à partir du néolithique (à partir du VIème ou du Vème
millénaire av. n.è.) que ces facteurs de différenciation nourrissent des
processus de genèse des communautés ethniques modernes, qu’il est déjà
légitime de considérer comme socio-historiques : peuplement chinois dans la
zone méridionale ; peuplement mongol (dans un sens large) dans la zone de
steppe. Sans qu’il soit possible de s’aventurer dans le foisonnement des
cultures néolithiques chinoises et de leurs variantes, dont la chronologie et
les parentés suscitent encore maints débats, il semble que des groupes de
population néolithique du sud de la Chine (Sichuan actuel) aient accompli au
Ve millénaire une migration qui les aurait conduits à travers la chaîne des
Dingling jusqu’au Bassin du Fleuve jaune et plus précisément à la vallée de
son affluent la Wei, où il aurait absorbé la frange méridionale du peuplement
microlithique. Une telle hypothèse s’appuie sur les témoignages
anthropologiques associant à un ensemble Mongoloïde pacifique oriental
certains traits caractéristiques des Mongoloïdes méridionaux (prognathisme
alvéolaire, etc.) dans le peuplement néolithique de la vallée de la Wei. Le
développement rapide de l’agriculture dans cette région conduit à la fin du
Ve et au début du IVe millénaire à la constitution d’une culture néolithique
caractérisée par sa céramique peinte, la culture de Yangshao et sa variante
précoce, Banpo. La diffusion au IVe millénaire et la différenciation de la
culture de Yangshao, ainsi que ses interactions avec les autres cultures
néolithiques (telle la culture à céramique noire de Longshan, Henan, qui
semble indépendante dans ses origines), l’individualisation de variantes
(Miaodigou, Majiayao, Jinwangzhai, etc.), aboutissent à une double
orientation. Vers l’est, la descendance de Jinwangzhai, associée à la culture
de Longshan, donne naissance à la communauté ethnique des Yin (Shang),
cependant que la branche occidentale, à partir de Majiayao, engendre d’une
part sur le haut Fleuve jaune le groupe connu ultérieurement sous le nom de
Qiang ou Rong (que le caractère chinois qui les désigne identifie à une
54
pratique privilégiée de l’élevage en incluant la représentation du mouton:
yang ) et d’autre part la communauté dont sont issus les Zhou. Ces derniers
s’assurent, contre les Yin, le contrôle de la plaine de Chine centrale à la fin
du Ile millénaire. Avec cette genèse ethnique, culturelle, linguistique et,
bientôt, politique, de la communauté des Huaxia ou Zhuxia, accomplie entre
le VIe et le IIe millénaires, nous entrons dès lors de plain pied dans l’histoire
de la Chine. Dans le même temps, et bien que son devenir historique au sens
classique du terme soit beaucoup plus tardif, le monde de la steppe centre- et
nord-asiatique n’en connaît pas moins une évolution tout aussi profonde qui
s’étend pour l’essentiel du néolithique jusqu’aux derniers siècles du Ier
millénaire av. n.è. Cette évolution intègre aussi bien le développement
autochtone des cultures néolithiques de chasseurs éleveurs et agriculteurs
que les interactions entre ces cultures et la grande zone de steppe herbeuse
étirée de la Russie du sud, voire de l’Europe orientale (Hongrie) jusqu’à la
Mandchourie. Les traits majeurs et étroitement imbriqués de cette évolution
(qui ne s’achève réellement que plusieurs siècles après la période considérée
ici, pratiquement avec l’unification mongole et l’établissement de l’empire
de Cinggis qan au XIIIe siècle) tiennent d’une part à des innovations
techniques extrêmement importantes. On assiste alors au développement de
l’arme de jet qu’est l’arc (et plus particulièrement l’arc composite), à
l’introduction à partir de l’ouest et à la généralisation de la domestication du
cheval et de la monte équestre (introduction du principe du levier dans la
bride, mors articulé, selle à arçon rigide et, dans les premiers siècles de notre
ère seulement, invention de l’étrier), diffusion et développement de la
technologie du bronze, en particulier à partir des centres métallurgiques de
l’Altaï, qui fournissent un métal de très haute qualité. On assiste d’autre part
à la mise en œuvre de processus ethniques, culturels et socio-économiques
essentiels. C’est alors que la population Mongoloïde dominante absorbe de
nombreux éléments europoïdes encore présents sur sa frange occidentale
jusqu’au Ier millénaire. Par ailleurs, la spécialisation pastorale du monde de
la steppe s’approfondit et s’affirme, donnant naissance au Ier millénaire et
surtout dans sa deuxième moitié, sans doute sous la pression de facteurs
d’ordre démographique, à des formes mobiles, nomades de ce pastoralisme
désormais dominant. Un des traits les plus importants pour saisir le sens de
cette évolution et pour comprendre la profondeur de la coupure qui s’établit
entre monde de la steppe et monde chinois (et qui marque fortement le
55
devenir historique ultérieur de ces deux entités, y compris dans les formes et
la nature des relations qui s’établissent entre elles par la suite) réside dans la
certitude de contacts suivis et approfondis entre la steppe nord-asiatique et le
domaine des steppes occidentales. La continuité des cultures qui assurent le
passage du néolithique à l’époque du bronze est à cet égard frappante. Une
zone relativement restreinte de la Sibérie du sud, le bassin de Minusinsk, sur
le haut Ienisseï, semble avoir joué de ce point de vue un rôle considérable de
"plaque tournante". Aux IVe-IIIe millénaires, encore fortement marqués par
le perfectionnement des techniques lithiques, on voit apparaître dans la
région l’arc composite (Serovo, Transbaïkalie, env. -2500), mais la
céramique est encore rare et présente une forme en "coquille d’œuf" et des
décorations en relief relativement primitives. Les témoignages les plus nets
de contacts occidentaux apparaissent à la fin du IIIème millénaire dans la
culture dite d’Afanas’evo, bassin de Minusinsk, dont la population europoïde
utilise pour ses ornements des coquillages caractéristiques de la faune de la
mer d’Aral, pratique l’inhumation dans des kurgan (tumuli de pierres) et
dont les activités agricoles sont attestées par une céramique de forme
conique, fortement décorée d’impressions en relief, semblable à la
céramique de Kel’teminar, mer d’Aral. C’est alors aussi qu’apparaissent les
premiers ornements de cuivre suggérant une apparition du métal dans notre
domaine à partir de l’ouest en cette fin de IIIe millénaire. A Afanas’evo
succède, au début du IIe millénaire, une culture encore mal connue,
Okunevo, dont l’intérêt réside en ce qu’elle est la première à attester le
caractère massif de la domestication animale, qu’elle dispose d’une
technologie du bronze en net progrès sur Afanas’evo et qu’elle apparaît
actuellement comme le maillon le plus ancien de la grande tradition
culturelle qu’est l’"art animalier des steppes". Dès le milieu du IIe millénaire
(en n’oubliant pas le caractère relatif et conventionnel de ces esquisses
chronologiques), à Okunevo se substitue une nouvelle culture
vraisemblablement d’origine occidentale, Andronovo, qui présente encore
les traits du néolithique, mais qui assure l’implantation massive et définitive
de la métallurgie du bronze. Une autre culture lui correspond
chronologiquement dans la région du lac Baïkal, moins avancée dans la
maîtrise de la métallurgie, Glazkovo. Il est probable qu’une rencontre
s’opère entre une tradition déjà élaborée de production du métal, dont sont
porteurs les hommes d’Andronovo, et les conditions exceptionnelles de
56
l’Altaï, à la fois carrefour de populations et réservoir colossal de richesses
minières. L’Altaï et les régions voisines deviennent ainsi, à leur tour, un
foyer de diffusion et un "résonateur" historique majeur. Cette diffusion est
essentiellement le fait des successeurs d’Andronovo. La culture de Karasuk
(deuxième moitié du IIe millénaire) et les relations entretenues alors entre
cultures voisines ont soulevé et nourri maints débats qu’il n’est sans doute
pas possible de résoudre de façon unilatérale. Les bronzes de Karasuk, en
particulier un modèle de poignard très caractéristique, sont alors diffusés
dans l’ensemble de la Mongolie, en Sibérie du nord, dans le bassin de
l’Amour. Les contacts avec la Chine, peut-être par l’intermédiaire de
l’Ordos, peut-être aussi grâce aux Dingling, groupe ethnique que l’expansion
de Yangshao aurait chassé du bassin du Fleuve jaune vers le nord-ouest, sont
attestés par la présence de bronzes de Karasuk dans les sépultures Yin
d’Anyang (et ce en l’absence de formes primitives, suggérant ainsi une
diffusion de Karasuk vers la Chine et non l’inverse comme on l’a longtemps
pensé). Dans le même temps, la Mongolie orientale et la Transbaïkalie
présentent des modèles dont l’origine chinoise est très probable, tels des
récipients tripodes. C’est à la fin de la période de Karasuk (fin du Ile
millénaire) que la multiplication des pièces de harnachement atteste du
développement de la monte équestre, au demeurant sous des formes
d’emprunt (les mors les plus anciens étant déjà articulés), cependant que l’art
animalier atteint un de ses points culminants. La phase finale de la période
couverte ici, c’est à dire le Ier millénaire av. n.è., caractérisée par la
substitution d’une coupure est-ouest aux coupures nord-sud de la période
précédente, est marquée par le développement ultérieur de la culture de
Karasuk sous des formes proprement scythes (Tagar, Taštyk, Pazyryk), ce
qui semble attester la permanence des échanges avec les steppes
occidentales, et par l’ébauche assez nette d’une différenciation sociale dont
témoigne la diversité et l’"inégalité" des sépultures. Au plan ethnique, on
assiste à l’achèvement de la mongolisation des populations en présence. De
façon nette et homogène dans la partie orientale, intégrant au contraire à des
degrés divers des mélanges entre éléments Mongoloïdes et europoïdes dans
la partie occidentale, la domination mongoloïde est alors un fait accompli
dans le nord de l’Asie (si la différence entre Turcs et Mongols est
essentiellement d’ordre culturel, il est probable que leur individualisation a
pu s’appuyer dans une certaine mesure sur ces disparités anthropologiques).
57
C’est alors également, et peut-être dans le cours de l’absorption des éléments
occidentaux, que la tradition agricole dont ils étaient porteurs est
définitivement supplantée et que le pastoralisme nomade s’érige en mode
économique et social dominant puis hégémonique. Enfin, et. alors que les
techniques du fer pénètrent tardivement dans la région (IVème-Ier siècles av.
n.è. ; on se demande si la haute qualité des bronzes de l’Altaï n’a pas alors
constitué un frein à la diffusion du fer), la convergence des évolutions
techniques, économiques, sociales, culturelles, aboutit à la constitution, liée
aux impératifs politiques et guerriers du pastoralisme nomade, d’un facteur
décisif pour l’histoire des peuples nomades de la steppe et pour l’histoire de
leurs relations avec l’ensemble de l’Asie orientale et de l’Eurasie : l’archer à
cheval.

58
Aux origines des Mongols : formation ethnique, histoire et
pastoralisme nomade 5

Esquisser un tableau des origines des peuples mongols est, comme


souvent en pareil cas, une entreprise risquée. La tentation est grande de
recouvrir d’un même manteau, de saisir comme un même phénomène des
réalités de nature très diverses. La rigueur scientifique n’est pas seule
engagée et le sentiment des nations, les émotions et les simplifications
politiques, voire les ambitions ont ici facilement le verbe haut 6 . Nous
n’aurons pour notre part d’autre prétention que de tracer quelques pistes et
de marquer quelques repères.
La question doit être abordée sous au moins deux angles distincts : par
« Origine des Mongols », on peut faire référence avec une égale légitimité
bien qu’à des niveaux naturellement divers à deux types de phénomènes.
D’une part, il est possible de présenter un "acte de naissance" événementiel
de la nation 7 mongole. D’autre part, il est nécessaire de se pencher sur
l’histoire longue de sa formation.
Les deux dimensions sont bien réelles, et les liens qui les unissent sont
un appel à dépasser le vieux dilemme entre histoire événementielle et
histoire tendancielle.
L’histoire des Mongols possède bien un point de départ concret et précis.
Celui-ci est étroitement associé à la personnalité et à l’œuvre de Cinggis qan,
à la fondation par celui-ci de l’empire mongol. En un mot, il n’est pas faux
de poser que la réunion en 1206 du Quriltai ou assemblée qui confirme la
souveraineté de Temüžin sous le titre de Cinggis qan est aussi un acte de

5
Slovo. Revue du CERES, INALCO, 14, 1994, pp. 23-44
6
Participant en 1992 en Mongolie à l’expédition de l’UNESCO « Route des
nomades » dans le cadre du projet Etude intégrale des Routes de la Soie, j’ai été
témoin de la facilité avec laquelle la tentation nationaliste pouvait ressurgir chez
certains, qu’ils soient turcs, chinois ou mongols, dès lors que les questions
soulevées, même remontant à plusieurs siècles, leur semblait toucher à leur identité
et à leurs racines.
7
Le terme de “nation” est employé ici comme équivalent du mongol Улс ulus, dont
la valeur première est simplement “les gens” et même “ceux-là, eux”
59
fondation pour la nation mongole elle-même. Ajoutons qu’elle est bien
ressentie comme telle par les Mongols contemporains.
Pour dépasser le détail chronologique, disons que c’est toute la période
décisive de l’unification, entre les dernières années du XIIème siècle et la
première décennie du XIIIème qui doit être prise en considération. Episode
politique et guerrier, l’unification présente également des ramifications
sociales et ethniques considérables. Alors qu’il est fréquent de considérer les
groupements nomades rivaux dans cette entreprise (Kereit, Naiman, Merida,
etc.) comme des "peuples" dont on s’évertue - le plus souvent sans référence
documentaire sérieuse - à cerner les traits ethniques propres, l’unification
cinggisqanide affirme entre tous le partage d’une identité essentielle : par les
actes d’allégeance, mais surtout par les brassages auxquels donne lieu la
formation des unités et des regroupements qui structurent le nouvel empire
(avec son système d’organisation un peu improprement dit "décimal"),
chaque éleveur de la steppe devient un Mongol.
L’unification n’est pas l’élimination des rivaux, mais l’établissement de
nouvelles règles du jeu dans tout le monde de la steppe. Hormis quelques
règlements de comptes familiaux, n’en sont exclus qu’un groupe nomade, les
Tatar, plus ou moins inféodés à l’empire Žürčed (Jin) de Chine du nord, dont
la liquidation physique (tous ceux dont la taille dépasse l’essieu des
charrettes...) est le prix d’une vieille vendetta avec le lignage de Temüžin
(qui leur reproche en particulier rien moins que l’empoisonnement de son
père Jisügei ba’atur), mais aussi ceux qui ne partagent pas à un degré
suffisant la communauté de vie et d’intérêts propre au pastoralisme nomade
(ceux que l’Histoire secrète des Mongols, dès le milieu du XIIIe siècle
caractérise très explicitement : les hoi-jin irgen, Gens de la forêt) 8,
Cette nouvelle identité est d’abord un nom. Surgit une première
embûche : ce nom de "Mongol", quel en est le sens, mais aussi, d’abord
peut-être, quelle en est l’extension?

8
Histoire secrète des Mongols, § 207, éd. L. Ligeti, Budapest 1971, p. 177 ; v. à ce
sujet P. Pelliot, « Les mots à "H" initiale aujourd’hui amuie dans le mongol des
XIII et XIVe siècles », Journal Asiatique, avril-juin 1925, pp. 193-263 (sur le point
abordé ici, v. p. 218).
60
L’Asie centrale présente en effet, de ce point de vue une particularité au
premier abord étrange : les noms des peuples y semblent des oripeaux qui
peuvent être empruntés ou repris, comme à l’étal d’un fripier. Le piège est
redoutable : qu’un peuple porte le même nom qu’un autre, à plus forte raison
à quelques siècles de distance, n’est pas la preuve de leur parenté. Ainsi les
Uigur de l’actuel Xinjiang n’ont-ils que des rapports éloignés avec les Uigur
ayant peuplé, et dominé, les même régions du Ve au IXe siècle, et ils n’en
sont nullement les descendants directs. De même la dynastie Moghol de
l’Inde du nord, créée par des conquérants turcs timourides, n’avait- elle de
mongol que le nom. Il serait tentant de penser de tels faits, dont nous ne
rapportons que deux exemples parmi bien d’autres, en termes d"‘ usurpation
". Sans doute est-il plus approprié d’y voir une instance de légitimation, une
image directe ou déjà symbolisée des jeux d’influence où tout est de nature à
forger ou à étayer des rapports de force vitaux.
Quoi qu’il en soit, la situation est d’autant plus inextricable que les
témoins extérieurs, par ignorance ou par préjugé, en épaississent encore à
plaisir l’obscurité. L’exemple le plus spectaculaire est sans doute le succès
du terme "Tatar" (puis "Tartare") appliqué à tort aux Mongols tant en Chine
(tata, tatan) au XIIe siècle qu’en Russie puis en Europe (N’a-t-on pas
attribué pas à Saint Louis ce hardi calembour : "Renvoyons ces Tartares au
Tartare dont ils n’auraient jamais dû sortir"). Le terme « Mongolo-tatar »
Татаро-Монголы a même été légitimé scientifiquement 9. Et nombreux sont
ceux qui voient là l’évidence d’une parenté avec les modernes Tatar (Turcs
de Crimée ou de la Volga).
Or il s’agit d’un de ces jeux ethnonymiques familiers dans l’histoire de
l’Asie centrale : Les Turcs de la Volga, partiellement issus de populations
soumises et intégrées à la Horde d’or "reprennent" un nom qui n’a jamais été
celui des Mongols. Les Tatar sont en effet un des nombreux groupements
nomades qui se disputent la suprématie dans le monde de la steppe au cours

9
v.Тихвинский C. Л., oтв. peд.. Tатаро-Moнголы в Азии и в Европе (Les
Mongolo-tatar en Asie et en Europe), Москва, 1970, le terme étant même repris
dans l’édition mongole du même ouvrage : Монгол-Татарууд Ази Европд,
Улаанбаатар, 1984.

61
des décennies qui précèdent et préparent l’unification cinggisqanide. Nous
avons déjà signalé qu’ils constituent le seul groupe nomade délibérément
éliminé physiquement (pour l’essentiel en 1202).
Sans doute est-il intéressant que ce nom, dont il n’est pas sûr qu’ils aient
été les premiers porteurs, ait connu une telle célébrité étendue à toute
l’Eurasie. Ceci témoigne de l’existence de canaux de communication et
d’information d’ampleur continentale bien avant la conquête mongole. Il
n’en reste pas moins qu’en faisant des Mongols des "Tatar", la Russie et
l’Europe commettent une erreur qui associe aux conquérants le nom d’une
entité anéantie depuis plusieurs décennies, mais qui plus est donne aux
Mongols le nom d’une population qu’ils ont eux-mêmes exterminée.
Le nom des Mongols peut être rencontré bien avant le XIIIe siècle. Dès
les annales des Tang (618-907), il est fait référence à des "Menggu". Dans
les siècles suivants, des "Menggu" sont mentionnés comme groupe
constitutif des Shanwei (eux-mêmes peut-être à rattacher aux groupements
Xianbei qui avaient pris le relais de la première grande confédération
nomade, les Xiongnu (IIIe s. av. n.è.-Ier siècle de n.è,). Il est tentant de voir
dans ces Menggu (aujourd’hui encore la forme de leur nom en chinois) des
ancêtres des Mongols. Mais, comme nous venons de le suggérer, il y a un
risque certain à se fonder sur la seule parenté de nom pour poser une
continuité historique rien moins que certaine avant le XIIe siècle.
Toujours est-il que le nom est porté au XIIe siècle par un groupement
probablement assez restreint et composite ayant acquis une certaine
suprématie dans la région des monts du Xentei (nord-est de la Mongolie
actuelle). A en croire les sources mongoles elles-mêmes, l’arrière grand-père
de Cinggis qan, Qabul qan aurait déjà "pris en son pouvoir tous les
Mongols" 10
Ce nom du moins, même s’ils ne sont pas les premiers à le porter, leur
appartient bien, soulignant l’existence et la transmission d’héritages
ethniques essentiels. D’une part, il s’agit d’une auto-appellation, et non
d’une désignation étrangère. D’autre part, le mot lui-même, au delà de
maintes conjectures et hypothèses, possède une forte charge identitaire :

10
Histoire secrète des Mongols, §52
62
"Mongol" est en effet à rattacher à une importante famille lexicale, formée
en mongol par tous les termes à contexte initial en [m] + [voyelle variable] et
dont la première dérivation est un [n] 11 . Les termes produits dans ces
conditions sont soit directement porteurs des notions de mon [mini, min’],
notre [manai, ma:n’], soit véhiculent plus largement les notions d’identité et
d’intégrité : [mön] démonstratif soulignant l’identité : bien celui- là, celui-là
même-, [mönx] éternité, éternel-, [mend] à la polysémie révélatrice : à la fois
la « salutation » et « intégrité physique », « santé » ; [menge] l’un des deux
noms (l’autre étant [o:r] "LA trace" < [or] trace) de la tache mongolique,
marque lombaire congénitale, très fréquente en particulier chez les
Mongoloïdes et ainsi explicitement revendiquée comme un signe distinctif
propre. Il semble donc vraisemblable que le terme [mongγәl] puisse être une
auto-identification ayant le sens de "Nous", "Notre communauté ". Cette
identification aide à comprendre comment des groupes d’origine ethnique
variable peuvent en venir à former une entité nouvelle, "nos" Mongols, dès
lors que se constitue une communauté nouvelle à l’échelle de toute la steppe.
Or tel est bien l’effet de la création de l’empire de Cinggis qan. De ce
point de vue, la définition du fait mongol qu’instaurent l’unification et la
constitution de l’empire comporte donc une double dimension : épisode
politique et processus d’ethnogenèse y sont indissociables. L’adhésion à la
communauté mongole ne pose pas l’exigence d’une étroite identité ethnique
préalable. Sans doute avec quelque exagération, on pourrait soutenir que tout
homme, tout groupe de population, dès lors qu’ils sont entraînés dans le
processus de l’unification cinggisqanide, dès lors qu’ils sont intégrés aux
institutions et aux sujétions de l’empire, deviennent Mongols sans qu’on leur
demande de comptes sur leurs origines. Nous reviendrons sur les rapports
qu’une telle capacité d’absorption peut entretenir avec les contraintes du
pastoralisme nomade. Observons simplement ici que la facilité avec laquelle,
dans l’empire mongol, des fonctions élevées étaient accessibles à des
étrangers mériterait d’être réexaminée à la même lumière (si Marco Polo a
beaucoup exagéré sa propre importance, il appuie sa vantardise sur une
situation bien réelle). Sans doute la faiblesse numérique des Mongols de la

11
Sans entrer dans les détails, rappelons que le mongol construit intégralement son
matériau lexical par la mise en œuvre de suffixes en dérivation sur un radical
initial
63
conquête les obligeait-elle à faire de nécessité vertu, mais cette capacité à
intégrer les éléments les plus disparates à leur propre dispositif est sans
doute aussi un écho à des mécanismes plus ancrés, plus profonds et pour eux
plus naturels, qu’une réponse aux seules urgences administratives, fiscales
ou militaires.
S’il y a bien "acte de naissance" des Mongols au XIIIe siècle, c’est donc
très clairement sous la forme d’une association d’éléments ethniquement
composites. Le plus remarquables est qu’un tel phénomène, qui aurait pu
péricliter avec l’éclatement et le déclin de l’empire, lui ait survécu, la
"mongolitude" étant qui plus est non seulement assumée dans la
communauté héritière des Mongols " impériaux ", mais étant en outre
revendiquée par des groupes de population, parmi les Mongols occidentaux
en particulier, qui avaient justement été tenus à l’écart de l’unification.

Les Mongoloïdes : un héritage commun 12


Dès le paléolithique, il est possible de percevoir à la fois le
développement d’une continuité dans le peuplement du continent asiatique,
l’ébauche d’une constitution de fragments et d’aires relativement autonomes
et la probabilité de relations avec l’extérieur. Si on a pu mettre en évidence
sur le territoire de l’Asie orientale la présence d’espèces parentes des
anthropoïdes (Dryopithèque de Kaiyuan, Yunnan) remontant à la fin du
tertiaire (vingt à douze millions d’années), il n’existe encore aucun élément
qui permette de faire remonter les hominiens asiatiques les plus anciens
datés avec une précision suffisante à une origine locale.
Il semble exclu, ce qui est au demeurant conforme aux conceptions
largement admises sur la monogenèse des populations humaines, que

12
Les deux sections qui suivent (« Les Mongoloïdes : un héritage commun » et
« Du néolithique au pastoralisme nomade » sont largement reproduites, en y
adjoignant certaines références et les caractères chinois de la majeure partie des
sites mentionnés, de ma contribution « L’Asie orientale et septentrionale
continentale dans la préhistoire », publiée en espagnol dans Asia oriental y
septentrional continental, Historia universal, Salvat, Barcelona, fasc. 73 (1980). v.
ci-dessus, pp. 39-48
64
l’hominisation se soit opérée en Asie orientale de façon autonome, mais il
est probable qu’elle y a été un résultat de mouvement de populations issues
de régions plus occidentales et surtout, pour la phase la plus ancienne -
méridionale. Ces mouvements seraient intervenus dès une période très
précoce. C’est ce que suggère la découverte de l’Homme de Lantian, Shenxi
(Homo erectus Lantianensis, Homo erectus officinalis), daté de -800 000 à -
600 000, peut- être antérieur, relativement proche de l’Homo erectus de
Djetis (Java), associé à une faune subtropicale, voire tropicale, et dont
l’industrie lithique présente certaines parentés avec l’industrie la plus
ancienne de l’Eurasie occidentale.
Longtemps pris pour l’hominien le plus archaïque de l’Asie orientale, le
célèbre Homme de Pékin Sinanthropus pekinensis, Pithecanthropus
pekinensis, Homo erectus pekinensis), découvert à Zhoukoudian à une
cinquantaine de kilomètres de Pékin, apparaît comme un "descendant" de
l’Homme de Lantian, avec lequel il présente une continuité certaine. Malgré
le caractère fragmentaire des trouvailles et la rareté des restes autres que
ceux de boites crâniennes, leur nombre (environ 50 individus recensés) et
l’étude de l’outillage et de l’environnement font que l’Homme de Pékin nous
est relativement bien connu. Daté de -500 000 à -300 000 (-400 000 à -
200 000 selon certains), entouré d’une faune froide, il est de petite taille (de
150 à 162 cm). Par son volume crânien (1075 cm3 en moyenne contre 780 à
l’Homme de Lantian et 1400 à l’Homo sapiens), par l’attestation de la
station verticale et de la libération de la main, par l’usage du feu, par la
diversification et l’élaboration de son outillage, l’Homme de Pékin présente
les traits les plus nets d’hominisation. Il semble, sans qu’il s’agisse sans
doute d’une filiation simple, que l’Homme de Pékin pourrait constituer une
des sources asiatiques des populations néandertaloïdes de la fin du
paléolithique moyen et du paléolithique récent : Hommes de Maba
(Guangdong), de Dingcun (Shenxi), de Changyang (Hubei), de Šar us gol
dans la Boucle du Fleuve jaune, confirmant ainsi les vues couramment
admises sur l’hétérogénéité de la famille néandertalienne.
Pour autant, l’absence de formes transitoires amorçant la sapientisation,
comparables aux néandertaliens "avancés" du Mont Carmel (Palestine) ne
peut qu’exclure une paternité directe du Sinanthrope dans le peuplement
moderne de l’Asie orientale. La mise en évidence parfois proclamée de traits
65
"mongoloïdes" chez le Sinanthrope repose en particulier sur l’attribution
hâtive aux seuls "ancêtres" des Mongoloïdes contemporains de certains traits
effectivement présents chez ces derniers mais également massivement
répandus chez l’ensemble des archanthropes (ainsi de l’incisive "en pelle").
S’il semble impossible d’envisager la différenciation anthropologique
conduisant aux populations modernes comme antérieure à la généralisation
de l’Homo sapiens, et qu’il semble difficile d’assigner à celui-ci plusieurs
foyers de constitution, il ne s’ensuit pas que l’Asie orientale ait constitué au
paléolithique un tout indifférencié.
Bien au contraire, c’est dès le paléolithique récent, voire moyen, que se
dessinent des aires et des ensembles, des directions préférentielles de
circulation et d’échanges qui permettent de supposer que les ruptures
ultérieures sont loin d’être aléatoires. On peut sans doute considérer de ce
point de vue le moyen cours du Fleuve jaune comme une zone privilégiée de
rencontre entre une aire paléolithique s’étendant jusqu’à l’Asie du Sud-est et
à l’Inde, qui serait caractérisée par l’industrie des galets remaniés (chopper)
et par des échanges grossièrement orientés nord-sud, et un autre aire,
septentrionale, correspondant à la ceinture de steppes dont elle constitue
l’extrémité orientale. Alors que la continuité et les parentés propres à ce
qu’on peut appeler, encore anachroniquement, l’espace " chinois " du
paléolithique nous apparaissent principalement à travers des données
paléontologiques, ce sont surtout des matériaux archéologiques, fournis en
particulier par l’étude récente de la Mongolie, qui permettent le mieux de
saisir l’unité et l’originalité de cette aire septentrionale. Un des foyers
essentiels semble en être le territoire actuel de la Mongolie 13. L’abondance
des sites, tant sur l’ensemble de ce territoire qu’à sa périphérie (Sibérie du
13
Nous en avons l’image dans les très riches matériaux recueillis jusqu’à ces
dernières années par l’Expédition historique et culturelle soviéto-mongole
permanente : Деревянко А.П., Дорж Д., Васильевский P.C., Ларичев B.E.,
Петрин B.T., Археологические исследования в Монголии, Новосибирск,1984
(8 fasc,), 1985 (17 fasc.), 1986 (18 fasc.). Pour donner une idée de l’importance
des recherches et des découvertes, indiquons que la seule campagne de 1983, sur
deux itinéraires, a permis la découverte de 43 sites paléolithiques sur le premier
(rive droite de la rivière Xovd, aimag de Bajan Ölgii) et de 14 autres, dont les
remarquables ateliers lithiques de Xoit cenxer, sur le second (sum de Manxan,
aimag de Xovd).
66
Sud, Mandchourie, Mongolie intérieure, Turkestan) et l’importance des
matériaux découverts en font un terrain d’étude d’une richesse
exceptionnelle. Par ses caractéristiques, ce foyer paléolithique "mongol"
témoigne d’une originalité certaine : dès le paléolithique ancien, les sites
découverts sont essentiellement des centres de production lithique et non des
lieux d’habitation, suggérant des conditions de mobilité de la population
différentes de ce que semble indiquer l’occupation prolongée d’un site
comme Zhoukoudian (le foyer présente des débris de combustion sur une
profondeur de six mètres!) ou comme certains sites récemment découverts
dans l’Altaï
L’ensemble du paléolithique mongol présente, par rapport à la
chronologie et à la typologie européennes classiques une inertie et une
stabilité considérables. L’existence très précoce d’une industrie du biface,
abbevillienne et acheuléenne (Dariganga, Jarx uul, Bogd sum, Jerööl gov’)
très semblable à la production européenne et beaucoup plus typique que ses
équivalents "chinois" (Dingcun), est désormais bien attestée. Cependant que
la technique levalloisienne et l’industrie moustérienne couvrent l’ensemble
du paléolithique moyen et récent, donnant naissance tant à une industrie des
lames (Altan bulag) qu’au microlithique du paléolithique final (Gobi et
frange méridionale s’étendant de la Mandchourie au Turkestan). La Boucle
du Fleuve jaune (Ordos, Hetao) apparaît ici avec ses découvertes
archéologiques et paléontologiques comme une charnière essentielle entre
aires "mongole" et "chinoise".
Une question essentielle soulevée par cette originalité du paléolithique
de la Mongolie est évidemment celle des contacts noués avec des aires
culturelles plus ou moins éloignées, en particulier avec l’Ouest de l’Eurasie.
Il semble à la fois que ces contacts ne puissent être niés, ce que manifestent
des parentés avec le site de Xadžikent (Ouzbékistan), et peut-être avec le
néandertalien irakien de Shanidar (sans parler du grand mouvement de
population paléolithique tardif que suggère le peuplement de l’Amérique via
l’isthme de Behring), mais aussi que la Mongolie ait à son tour constitué un
foyer propre d’élaboration, un "résonateur" spécifique. La tentation d’une
solution simple à la question posée par l’originalité du paléolithique de cette
région : coexistence de deux cultures parallèles ou constitution d’une culture
mixte apparaît donc comme encore prématurée.
67
Du néolithique au pastoralisme nomade
C’est la période suivante (en termes larges, de -20 000 à -6 000),
paléolithique final et transition mésolithique vers le néolithique, qui
constitue le tournant crucial au cours duquel les ébauches de différenciation
que nous venons d’évoquer donnent naissance à une véritable régionalisation
de l’Asie orientale, préfigurant les cadres dans lesquels s’opère et se fixe au
néolithique la genèse des communautés ethniques encore observables
aujourd’hui. Les conditions dans lesquelles s’effectue ce tournant sont
extrêmement diverses et complexes. Trois ordres de facteurs au moins, sans
doute étroitement liés, semblent intervenir. D’une part la fin de la période
glaciaire et l’établissement de conditions climatiques plus clémentes
aboutissant de -8 000 à -4 000 à un optimum climatique jouent un rôle
complexe en permettant à la fois un accroissement démographique sans
précédent et en bouleversant les conditions de mobilité qui avaient prévalu
pendant la période glaciaire : le réchauffement facilite pour une part la
mobilité "locale", mais ferme dans le même temps de grands itinéraires du
fait du dégel des cours d’eau, de l’installation de grandes zones
marécageuses et d’une transgression marine qui, pour nous en tenir aux
effets les plus spectaculaires de ce phénomène, submerge l’isthme de
Behring et fait du Japon, jusqu’alors péninsule de l’Eurasie comparable au
Kamtchatka moderne, l’archipel que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi se
constituent des zones plus ou moins nettement délimitées où se constituent
des isolats culturels, foyers d’individualisation et d’homogénéisation, et où
se modèlent aussi bien les identités que les possibilités de contacts et
d’échanges ultérieurs entre ces zones.
Cette période voit aussi, dans ces conditions, la généralisation du
peuplement Homo sapiens, en particulier en Asie centrale et orientale.
L’extension de la zone de sapientisation et les progrès effectués auraient agi
non par un simple processus de diffusion linéaire, par expansion d’un
modèle uniforme d’hominisation, mais à la fois par des séries de va-et-vient
correspondant à des mouvements concrets de populations et par absorption
et assimilation au moins partielle des populations néandertaliennes
préétablies. C’est ce dont pourrait témoigner la "récupération" variable de
"traditions" technologiques locales (ainsi l’occupation paléolithique finale et
68
mésolithique de sites paléolithiques plus anciens : Zhoukoudian (Shanding
dong) en Chine, Moiltyn am en Mongolie centrale). Dans le même temps,
alors que cette extension conduit à l’isolement pendant des périodes
relativement prolongées de groupes d’importance variable mais sans doute
encore faible, la sapientisation s’accompagne au sein des populations
concernées, sous l’effet de mécanismes génétiques automatiques et par le jeu
de facteurs adaptatifs, d’une différenciation physique portant d’ailleurs sur
un nombre limité de caractères secondaires. La formation des races
humaines, et ici des Mongoloïdes, apparaît donc comme un phénomène très
tardif. Si la différenciation mongoloïde semble globalement acquise dès la
fin du paléolithique, c’est au mésolithique seulement que se dessine en son
sein une différenciation secondaire entre Mongoloïdes continentaux,
peuplant essentiellement la zone de steppe septentrionale (eux-mêmes
présentant la possibilité de transitions vers les populations arctiques et
"américanoïdes"), et Mongoloïdes "pacifiques" (eux-mêmes subdivisés en
orientaux et en méridionaux), occupant la majeure partie de l’espace
"chinois" et présentant du Nord au Sud une tendance de plus en plus
marquée à une transition vers le peuplement australoïde. Enfin, une
différenciation dans les formes sociale d’activité accompagne et modèle ce
contenu essentiel de la "révolution néolithique", pour reprendre l’expression
de Gordon Childe, qu’est le passage de la collecte des aliments à la
production de nourriture. Largement mais non exclusivement lié aux
ruptures qu’imposent les conditions naturelles, le clivage s’approfondit entre
la zone de steppe, où une place croissante est faite à la domestication
animale (élevage, pastoralisme), et le domaine "chinois" de plus en plus
marqué par le développement de la domestication végétale (agriculture).
Encore une fois, il ne s’agit pas ici d’une coupure établie d’emblée de
façon radicale, mais de l’affirmation de tendances qui ne s’accomplissent et
ne s’achèvent qu’avec les époques du bronze et du fer, La traduction la plus
directe en est qu’une aire "pastorale", marquée par le perfectionnement et la
diversification extrêmes des techniques microlithiques (qui pénètrent encore
au moins jusqu’au Henan) s’oppose toujours plus nettement une aire
"agricole" associée au développement de la céramique.
C’est à partir du néolithique (à partir du Vie ou du Ve millénaire av. n.è.)
que ces facteurs de différenciation nourrissent des processus de genèse des
69
communautés ethniques modernes, qu’il est déjà légitime de considérer
comme socio- historiques : peuplement chinois dans la zone méridionale;
peuplement mongol (dans un sens large) dans la zone de steppe. Sans qu’il
soit possible de s’aventurer dans le foisonnement des cultures néolithiques
chinoises et de leurs variantes, dont la chronologie et les parentés suscitent
encore maints débats, il semble que des groupes de population néolithique
du sud de la Chine (Sichuan actuel) aient accompli au Ve millénaire une
migration qui les aurait conduits à travers la chaine des Dingling jusqu’au
Bassin du Fleuve jaune et plus précisément à la vallée de son affluent la Wei,
où il aurait absorbé la frange méridionale du peuplement microlithique.
Une telle hypothèse s’appuie sur les témoignages anthropologiques
associant à un ensemble mongoloïde pacifique oriental certains traits
caractéristiques des Mongoloïdes méridionaux (prognathisme alvéolaire, etc.)
dans le peuplement néolithique de la vallée de la Wei. Le développement
rapide de l’agriculture dans cette région conduit à la fin du Ve et au début du
IVe millénaire à la constitution d’une culture néolithique caractérisée par sa
céramique peinte, la culture de Yangshao 仰韶 et sa variante précoce, Banpo
半坡. La diffusion au IVe millénaire et la différenciation de la culture de
Yangshao, ainsi que ses interactions avec les autres cultures néolithiques
(telle la culture à céramique noire de Longshan (Henan), qui semble
indépendante dans ses origines), l’individualisation de variantes (Miaodigou
廟 底 溝 , Majiayao 马 家 窑 , Jinwangzhai, etc.), aboutissent à une double
orientation. Vers l’est, la descendance de Jinwangzhai, associée à la culture
de Longshan 龍 山 , donne naissance à la communauté ethnique des
Yin(Shang), cependant que la branche occidentale, à partir de Majiayao,
engendre d’une part sur le haut Fleuve jaune le groupe connu ultérieurement
sous le nom de Qiang 羌 (que le caractère chinois qui les désigne identifie à
une pratique privilégiée de l’élevage en incluant la représentation du
mouton ; yang 羊) ou Rong 戎 et d’autre part la communauté dont sont issus
les Zhou 周. Ces derniers s’assurent, contre les Yin, le contrôle de la plaine
de Chine centrale à la fin du IIe millénaire. Avec cette genèse ethnique,
culturelle, linguistique et, bientôt, politique, de la communauté des Huaxia
ou Zhuxia, accomplie entre le Vie et le IIe millénaires, nous entrons dès lors
de plain pied dans l’histoire de la Chine.

70
Dans le même temps, et bien que son devenir historique au sens
classique du terme soit beaucoup plus tardif, le monde de la steppe centre et
nord-asiatique n’en connait pas moins une évolution tout aussi profonde qui
s’étend pour l’essentiel du néolithique jusqu’aux derniers siècles du Ier
millénaire av. n.è. Cette évolution intègre aussi bien le développement
autochtone des cultures néolithiques de chasseurs éleveurs et agriculteurs
que les interactions entre ces cultures et la grande zone de steppe herbeuse
étirée de la Russie du sud, voire de l’Europe orientale (Hongrie) jusqu’à la
Mandchourie.
Les traits majeurs et étroitement imbriqués de cette évolution (qui ne
s’achève réellement qu’avec l’unification mongole et l’établissement de
l’empire de Cinggis qan au XIIIe siècle) tiennent d’une part à des
innovations techniques extrêmement importantes. On assiste alors au
développement de l’arme de jet qu’est l’arc (et plus particulièrement l’arc
composite), à l’introduction à partir de l’ouest et à la généralisation de la
domestication du cheval et de la monte équestre (introduction du principe du
levier dans la bride, mors articulé, selle à arçon rigide et, dans les premiers
siècles de notre ère seulement, invention de l’étrier), diffusion et
développement de la technologie du bronze, en particulier à partir des
centres métallurgiques de l’Altaï, qui fournissent un métal de très haute
qualité. On assiste d’autre part à la mise en œuvre de processus ethniques,
culturels et socio-économiques essentiels.
C’est alors que la population mongoloïde dominante absorbe de
nombreux éléments europoïdes encore présents sur sa frange occidentale
jusqu’au Ier millénaire. Par ailleurs, la spécialisation pastorale du monde de
la steppe s’approfondit et s’affirme, donnant naissance au Ier millénaire et
surtout dans sa deuxième moitié, sans doute sous la pression de facteurs
d’ordre démographique, à des formes mobiles, déjà nomades, de ce
pastoralisme désormais dominant.
Un des traits les plus importants pour saisir le sens de cette évolution et
pour comprendre la profondeur de la coupure qui s’établit dès lors entre
monde de la steppe et monde chinois (et qui marque fortement le devenir
historique ultérieur de ces deux entités, et des relations qui s’établissent entre
elles par la suite) réside dans la certitude de contacts suivis et approfondis
entre la steppe nord-asiatique et le domaine des steppes occidentales. La
71
continuité des cultures qui assurent le passage du néolithique à l’époque du
bronze est à cet égard frappante.
Une zone restreinte de la Sibérie du sud, le bassin de Minusinsk, sur le
haut Ienisseï, semble avoir joué de ce point de vue un rôle considérable de
"plaque tournante". Aux IVe-IIIe millénaires, encore fortement marqués par
le perfectionnement des techniques lithiques, on voit apparaître dans la
région l’arc composite (Serovo, Transbaïkalie, env. -2500), mais la
céramique est encore rare, présentant une forme en "coquille d’œuf" et des
décorations en relief relativement primitives.
Les témoignages les plus nets de contacts occidentaux apparaissent à la
fin du Ille millénaire dans la culture dite d Afanas’evo (bassin de
Minusinsk), dont la population europoïde utilise pour ses ornements des
coquillages caractéristiques de la faune de la mer d’Aral, pratique
l’inhumation dans des kurgan (tumuli de pierres) et dont les activités
agricoles sont attestées par une céramique de forme conique, fortement
décorée d’impressions en relief, semblable à la céramique de Kel’teminar
(mer d’Aral). C’est alors aussi qu’apparaissent les premiers ornements de
cuivre, suggérant une apparition du métal dans notre domaine à partir de
l’ouest en cette fin de IIIe millénaire.
A Afanas’evo succède, au début du IIe millénaire, une culture encore
mal connue, Okunevo, dont l’intérêt réside en ce qu’elle est la première à
attester le caractère massif de la domestication animale, qu’elle dispose
d’une technologie du bronze en net progrès sur Afanas’evo et qu’elle
apparaît actuellement comme le maillon le plus ancien de la grande tradition
culturelle qu’est 1’« art animalier des steppes ». Dès le milieu du IIe
millénaire (en n’oubliant pas le caractère relatif et conventionnel de ces
esquisses chronologiques), à Okunevo se substitue une nouvelle culture
vraisemblablement d’origine occidentale, Andronovo, qui présente encore
les traits du néolithique, mais qui assure l’implantation massive et définitive
de la métallurgie du bronze. Une autre culture lui correspond
chronologiquement dans la région du lac Baïkal, moins avancée dans la
maîtrise de la métallurgie, Glazkovo.
Il est probable qu’une rencontre s’opère entre une tradition déjà élaborée
de production du métal, dont est porteuse la culture d’Andronovo, et les

72
conditions exceptionnelles de l’Altaï, à la fois carrefour de populations et
réservoir colossal de richesses minières. L’Altaï et les régions voisines
deviennent ainsi, à leur tour, un foyer de diffusion et un « résonateur »
historique majeur. Diffusion et contacts sont toutefois déjà inséparables de
réseaux et de voies d’échanges plus animés que nous ne le supposons
couramment. Ainsi, le développement des techniques du bronze à l’étain, qui
se démarquent de plus en plus nettement de la production de cuivre à
l’arsenic (également communément identifié au « bronze ») peut avoir été lié
à la présence de ressources en étain situées pour les plus riches d’entre elles
bien à l’Est de l’Altaï (bassin de l’Onon).
Cette diffusion est essentiellement le fait des successeurs d’Andronovo,
la culture de Karasuk (deuxième moitié du IIe millénaire). Les relations
entretenues alors entre cultures voisines ont soulevé et nourri maints débats
qu’il n’est sans doute pas possible de résoudre de façon unilatérale. Les
bronzes de Karasuk, en particulier un modèle de poignard très caractéristique,
sont alors diffusés dans l’ensemble de la Mongolie, en Sibérie du nord, dans
le bassin de l’Amour.
Les contacts avec la Chine, peut-être par l’intermédiaire de l’Ordos,
peut-être aussi grâce aux Dingling 丁零, groupe ethnique que l’expansion de
Yangshao aurait chassé du bassin du Fleuve jaune vers le nord-ouest, sont
attestés par la présence de bronzes proches de ceux de Karasuk dans les
sépultures Yin d’Anyang, cependant que la Mongolie orientale et la
Transbaïkalie présentent des modèles dont l’origine chinoise est très
probable, tels des récipients tripodes. C’est à la fin de la période de Karasuk
(fin du IIe millénaire) que la multiplication des pièces de harnachement
atteste du développement de la monte équestre, au demeurant sous des
formes d’emprunt, les mors les plus anciens étant déjà articulés), cependant
que l’art animalier atteint un de ses points culminants.
La phase finale de la période couverte ici, c’est-à-dire le 1er millénaire
av. n.è., caractérisée par la substitution d’une coupure est-ouest aux coupures
nord-sud de la période précédente, est marquée par le développement
ultérieur de la culture de Karasuk sous des formes proprement scythes
(Tagar, Taštyk, Pazyryk), ce qui semble attester la permanence des échanges
avec les steppes occidentales, et par l’ébauche assez nette d’une

73
différenciation sociale dont témoigne la diversité et : 1’"inégalité" des
sépultures.
Au plan ethnique, on assiste à l’achèvement de la "mongolisation" des
populations en présence. Plus exactement, un continuum anthropologique se
dessine dans le nord de l’Eurasie. De façon nette et homogène dans la partie
orientale, intégrant au contraire à des degrés divers et croissants des
mélanges entre éléments mongoloïdes et europoïdes dans la partie
occidentale, la domination mongoloïde est alors un fait accompli dans le
nord de l’Asie. Une des grandes différences ethniques de la région, entre
Turcs et Mongols, y trouve probablement un élément de compréhension. Si
la différence entre Turcs et Mongols, qu’on ne peut au demeurant considérer
comme avérée avant le milieu du premier millénaire de notre ère, est
essentiellement d’ordre culturel, il est probable que leur individualisation a
pu s’appuyer dans une certaine mesure sur ces disparités anthropologiques :
le substrat de la formation de populations turques, à partir de mouvements de
migration et d’expansion le long des grandes voies de steppe Est- Ouest
associe des éléments mongoloïdes à des influences et à des participations
plus occidentales dont ceux qui vont donner naissance aux Mongols
historiques sont plus massivement préservés (nous devons hélas renoncer à
aborder ici les problèmes soulevés par l’extension continentale des faits de
peuplement et de culture scythe). Ainsi ont pu se constituer, au cours d’une
période de quelques siècles, aussi bien l’identité commune que les disparités
qui unissent et distinguent les peuples turcs à la fois entre eux et avec leurs
cousins mongols.
C’est alors également, et peut-être dans le cours de l’absorption des
éléments occidentaux, que la tradition agricole dont ces derniers étaient
porteurs est définitivement supplantée et que le pastoralisme nomade s’érige
en mode économique et social dominant puis hégémonique.
La grande difficulté consiste à repérer comment, à quel rythme et selon
quelles lignes de force, s’opèrent au sein de ce continuum des clivages
ethniques, linguistiques, historiques, qui n’en épousent pas directement ou
de façon constante les variations. Bien des éléments de distinction classiques
(par exemple les frontières linguistiques entre " indo-européen " et "turco-
mongol" ou "altaïque") apparaissent d’autant plus relatifs qu’on les examine
de plus près. Bien des identifications de groupements nomades en " turcs "
74
ou " mongols " (l’emploi des restrictions "proto-turcs" ou "protomongols"
n’étant qu’une apparente clarification) sont des anachronismes souvent
intéressés.
Ceci ne signifie pas que Turcs et Mongols naissent d’une population
centre-asiatique indifférenciée, mais que les distinctions qui préexistent à la
généralisation du pastoralisme nomade ne sont pas les sources directes de
leur propre identité historique, ce dont les phases historiques plus tardives
donneront maintes illustrations nouvelles 14.
C’est à nouveau toute une définition du concept d’"Asie centrale " qui se
profile, où l’instauration du pastoralisme nomade, sa généralisation et le
développement de formes politiques et historiques auxquelles il donne
naissance sont les véritables moteurs de l’ethnicité et de ses variations 15.
Alors que les techniques du fer pénètrent tardivement dans la région (IV-
Ier siècles av. n.è. ; on se demande si la haute qualité des bronzes de l’Altaï
n’a pas alors constitué un frein à la diffusion du fer), la convergence des
évolutions techniques, économiques, sociales, culturelles, aboutit à la
constitution, liée aux impératifs politiques et guerriers du pastoralisme
nomade, d’un facteur décisif pour l’histoire des peuples nomades de la
steppe et pour l’histoire de leurs relations avec l’ensemble de l’Asie
orientale : l’archer à cheval.
Un travail considérable reste à accomplir pour mesurer ce qui associe dès
lors les épisodes d’une histoire tourmentée, émergence quasi-cyclique de
confédérations nomades, les " Empires des steppes " dont celui de Cinggis
qan est le dernier héritier, au long cheminement qui, depuis la préhistoire, a
préparé les hommes et les peuples de ce cœur de continent à être à la fois si

14
On notera les mises au point déjà anciennes mais encore utiles de deux excellents
spécialistes, archéologue pour l’un, historien pour l’autre : Сэр-Оджав Н.,
Монголын эртний түүх, Histoire ancienne de la Mongolie,
ШУАХ,Улаанбаатар, 1977 ; ainsi que Ишжамц Н., Монголд нэгдсэн төр
байгуулагдаж феодализм бүрэлдэн тогтсон нь, Fondation de l’Etat unifié et
formation du féodalisme en Mongolie, ШУАХ, Улаанбаатар, 1974
15
C’est à cette définition que nous nous sommes essayés dans Legrand J., Les
Mongols en Asie centrale, Asie centrale, Autrement, Paris 1992, p.60-72 (Série
Monde, H.S. n° 64, sous la direction de Catherine Poujol).
75
proches malgré leurs différences et si divers au sein d’une communauté qui
les unit de la Mer noire à la Corée. Les racines de chaque peuple sont à
rechercher à la fois dans le foisonnement de cette immense matrice et dans
l’éclair d’une proclamation. Voir les Mongols à l’aube des temps serait
anachronique, méconnaître le rôle fondateur de Cinggis qan en resterait à la
vision bien terne d’une histoire faite sans les hommes. Mais sans doute est-il
tout aussi essentiel de percevoir que cette naissance historique des Mongols
est inséparable du devenir de la steppe bien des millénaires avant eux.
Une des dimensions du travail à mener, du moins cet aspect nous tient-il
à cœur, réside dans l’estimation des rythmes et du temps de l’histoire. Une
image se glisse à la dérobée : ce qui s’est produit il y a très longtemps
n’aurait pu s’accomplir qu’en un temps lui-même très lent. Pour nous, et la
compréhension des faits ethniques est ici un enjeu de première ligne, cette
vision est fausse. Bien au contraire, ce qui semble le plus frappant, chez des
peuples mettant en œuvre des techniques de déplacement qui n’avaient guère
évolué depuis l’apparition de la roue et de l’attelage, c’est la capacité à
accomplir dans des délais brefs (quelques années, voire quelques mois) des
déplacements à l’échelle du continent tout entier. Ces techniques elles-
mêmes avaient été moins un gain de rapidité qu’un gain en "charge utile",
bien des expéditions comportant des groupes à pied ou une traction bovine
guère plus rapide qu’un piéton. Cette vision délibérément "accélérée" de la
mobilité, associée à une conception des migrations comme ouverture de
"zones d’interaction" plus que comme trajet linéaire et irréversible, est
appuyée sur les expériences historiques que fournit l’histoire des Mongols :
histoire impériale et post-impériale, histoire des Mongols occidentaux. Sans
doute est-ce là, à travers des interrogations et des recherches très concrètes,
que l’identité mongole peut se dessiner avec tout à la fois un immédiat bien
vivant et une profondeur qui fait de chaque épisode un jalon irremplaçable.

76
Le monde de la steppe jusqu’à la chute de l’empire mongol 16

L’expérience historique des peuples de la steppe est évidemment très


différente suivant qu’on l’observe du point de vue de leurs voisins ou du leur
propre.
L’image simple et communément admise pour laquelle il s’agirait ici
d’un antagonisme "naturel" entre nomades et sédentaires, cet antagonisme ne
faisant lui-même qu’illustrer le fossé qui sépare les "Barbares" de la
"Civilisation" (aux sens hellénique, et chinois, de cette opposition), ne résiste
pas à l’examen.
Une double approche s’impose donc, qui permette de comprendre la
nature des relations entre les peuples nomades de la steppe et leurs voisins
(en particulier bien sûr dans cette manifestation extrême que constituent les
conquêtes mongoles), qui permette également de saisir le devenir propre de
peuples dotés d’une histoire longue et complexe que rien n’autorise à
réduire aux apparences d’une menace fantomatique et permanente, ni
surtout aux seuls éclats de conflits avec l’extérieur.
Il convient d’une part d’observer comment le pastoralisme nomade
développe, sur le territoire où il se généralise au Ier millénaire av. n.è., des
contraintes et des formes d’organisation qui lui sont propres. Il convient
d’autre part de saisir la nature et la dynamique des relations qui s’établissent
entre cette société nomade et ses voisins, tout particulièrement avec la Chine.
L’accès extensif aux ressources en pâturages et en eau, dans des
conditions naturelles rigoureuses, dont le trait majeur est moins le niveau
absolu des difficultés climatiques (aridité, hivers prolongés et sévères
propres à un climat ultra continental froid) que l’extrême irrégularité, la
mobilité et l’occupation nomade de l’espace n’ont rien d’une errance
anarchique. Ils constituent au contraire une appropriation sociale adaptée à
ces conditions et destinée à les maîtriser. Très tôt, dans les conditions d’un
bond démographique qui présente un risque paradoxal de surpeuplement,
cette appropriation produit ses formes et ses procédures propres de
régulation et d’organisation.

16
El mundo de las estepas, Historia Universal, Salvat, Barcelona, fasc. 79-80 (1981)
77
Dans les conditions historiques concrètes du développement du
nomadisme en Asie centrale et septentrionale, marqué par l’importance de la
monte équestre et l’apparition de l’archer à cheval, cette régulation et cette
organisation, loin d’aboutir à des schémas égalitaires de répartition des
pâturages et d’accès aux ressources, se fonde sur une structuration du
territoire dictée par l’émergence de rapports de forces, et par le jeu de ces
rapports dans des relations d’associations, d’alliances et de conflits d’intérêts
qu’il semble juste de qualifier de rapports politiques (sans en écarter le
nécessaire moment guerrier), ainsi que sur des mécanismes de
différenciation sociale.
C’est pour l’essentiel dans l’unité et la permanence du jeu de ces rapports
politiques et des processus de différenciation depuis la fin du Ier millénaire
av. n.è., mais aussi dans la relative étroitesse et faiblesse d’assise que leur
assurent la société nomade et l’économie pastorale, et non dans l’apparition
individuelle et quasi miraculeuse de personnages de génie que réside
l’explication des tentatives périodiques, disons même faussement cyclique,
d’unification et de centralisation qui scandent l’histoire des peuples de la
steppe jusqu’à 1’unification mongole et à la constitution de l’empire de
Cinggis qan, point culminant de cette continuité heurtée.
C’est également en définitive l’ensemble de ces mécanismes qui fonde
les relations des peuples de la steppe avec leurs voisins. On l’a vu à propos
de la préhistoire, une profonde solution de continuité se creuse, sans doute
dès la fin du paléolithique, entre le monde de la steppe et le monde
"chinois". Ceci ne signifie nullement absence de relations, mais au contraire
que celles-ci, loin de se nouer au sein d’une totalité indifférenciée, se
constituent à l’époque historique et selon des modalités historiques propres
entre des entités bien individualisées et profondément dissemblables. C’est
sans doute à matérialiser cette dissemblance, plus qu’aux seuls besoins de
l’hypothétique défense d’un limes fort étendu, que s’attache l’édification par
Qin Shin Huangdi et son général Meng Tian de la première Grande Muraille.
Très tôt, les relations entre la steppe et la Chine sont faites d’échanges
complexes et de grande ampleur. Nous sommes loin d’une diffusion de la
"civilisation chinoise" vers la steppe "barbare". Pour ne donner qu’un
exemple, c’est aux peuples de la steppe que les Chinois empruntent la monte
équestre et ... le pantalon. Les nomades pour leur part se procurent chez leurs
78
voisins ce que leur propre économie ne peut produire par elle-même, articles
manufacturés divers, mais aussi produits de l’agriculture. Les historiens
chinois de l’antiquité, tels Sima Qian 司馬遷 / 司马迁 (Shi Ji 史記) ou Ban
Gu 班 固 (Han shu 漢書 / 汉书), tout en soulignant l’ethnicité chinoise, ne
répugnent pas à reconnaître aux Chinois et aux "Barbares" des ancêtres
communs.
Tout naturellement, les peuples de la steppe et les groupes qui s’assurent
politiquement et militairement leur contrôle ne peuvent, dans la pratique de
ces échanges, que recourir aux démarches et aux méthodes qui leur sont
propres. D’où le recours aux moyens guerriers (y compris sous forme de
campagnes et d’expéditions de pillage dans les régions frontalières), en
particulier quand il y a rupture des échanges normaux, pour en assurer et en
imposer la permanence ou pour se procurer les produits qui viennent alors à
manquer. D’où des conquêtes fort éloignées dans leur principe et dans leur
déroulement des mouvements de population que comportent les grandes
invasions de la fin de l’Empire romain. D’où enfin un intérêt constant et
marqué pour le contenu et la portée politique de ces relations, entrant
souvent en interférence profonde avec l’histoire de la Chine impériale.
Il est tout à fait frappant, dès lors qu’on décape une tradition
historiographique trop souvent sino-centrique, de constater la fréquence avec
laquelle des dynasties d’infiltration ou de conquête issues du monde de la
steppe détiennent le pouvoir impérial au moins en Chine du nord. De la
dynastie tabgač/Toba des Wei du nord Bei Wei (北隗 386-534) aux grandes
dynasties "barbares", Kitan 契丹 des Liao 遼 (907 ou 916-1125), Jurcen 女
眞 / 女真 des Jin 金 (1115-1234), mongole des Yuan 元 (1271-1368), enfin
mandchoue des Qin 清 (1644-1912), la Chine est partiellement ou totalement
(pour les deux dernières) entre des mains non-chinoises. Il n’est pas
jusqu’aux grandes dynasties chinoises, tels les Tang 唐 (618-907), ne
doivent pour une part leur origine ou des pans essentiels de leur histoire et de
la "géométrie" de leurs successions impériales aux interventions des peuples
de la steppe.
Il ne fait pas de doute au demeurant que cette implication dans le monde
chinois exerce sur le monde nomade une action en retour considérable, en
particulier dans le domaine politique, qu’il s’agisse d’emprunts d’institutions
79
ou de titres, de la constitution de tendances centralisatrices, de l’émergence
d’une idéologie impériale.
Le plus souvent connues, pour les plus importantes d’entre elles, par des
témoignages extérieurs (Annales chinoises) souvent sujets à caution, et par
des découvertes archéologiques encore trop fragmentaires, plusieurs
tentatives de structuration politique constituent, du IIIème s. av. n.è. à
l’avènement de l’Empire mongol, une succession impressionnante (v.
tableau).
Au delà de certaines disparités, ces divers "Empires des steppes", selon
l’expression plus suggestive que précise de René Grousset, présentent une
parenté et une continuité indiscutables. C’est sans doute au cours de cette
période et à cette occasion que les communautés turques et mongoles, au
demeurant fortement interpénétrées, achèvent de constituer leur identité
ethnique, culturelle et linguistique. Pour autant, vouloir attribuer à telle ou
telle de ces tentatives un caractère turc ou mongol exclusif apparaît le plus
souvent comme un faux problème.
On constate d’une part une constance remarquable dans la délimitation du
territoire embrassé par ces tentatives - du lac Balkhach à l’Ouest à la
Mandchourie à l’Est et du lac Baïkal au Nord aux Gobi et à la Grande
Muraille au Sud. Plus frappant encore est que des groupes de provenance
diverse accordent de façon répétée, pour s’assurer le contrôle de ce territoire,
le même intérêt au massif montagneux du centre de la Mongolie, les Xangaï,
où ils établissent invariablement leur "capitale". Après tous leurs
prédécesseurs, les Mongols eux-mêmes, pourtant issus du Xentei, quelque
500 km plus à l’Est, fondent Qaraqorum (Xar xorin) au cœur des Xangaï.
On observe d’autre part une tendance, certes irrégulière et inégale d’une
tentative à l’autre, à la mise en place et à la consolidation d’institutions
centralisatrices et de conceptions et d’instruments associés plus ou moins
directement à l’exercice et à la justification d’un pouvoir politique
(organisation "décimale" des armées, relais de poste, écriture runique des
Turcs de l’Orxon, puis adoption par les Uigur d’une écriture d’origine
sémitique, ultérieurement reprise par les Mongols et à leur suite par les
Mandchous, pénétration du bouddhisme et du christianisme nestorien,
pensée politique chinoise).

80
Dans le même temps, à la "démocratie militaire" qui traduit dans
l’élection des chefs la réalité et la mobilité des rapports de forces se substitue
la constitution de souverainetés héréditaires. La primauté d’une lignée tend à
prévaloir sur les rivalités et sur les alliances entre lignages, ce dont le "coup
d’Etat" accompli chez les Kitan par le clan des Yelü 耶律 au début du Xème
siècle fournit un exemple remarquable.
Que les assemblages tribaux puis les lignées que nous venons d’évoquer
soient le plus souvent précaires et éphémères, que souvent les tentatives
avortent après un bref éclat ne tient évidemment pas à quelque incapacité
métaphysique. Les raisons de cette précarité tiennent d’une part à ce que les
ressources matérielles sur lesquelles un empire doit asseoir son pouvoir sont
très insuffisantes ou en tous cas en limitent étroitement le développement
dans les conditions d’une économie pastorale confrontée à des conditions
rigoureuses et, répétons le, essentiellement irrégulières et instables. D’autre
part, la tentative centralisatrice n’est qu’un moment dans le jeu des rapports
politiques, dont nous avons souligné à quel point il est intégré au devenir
économique, social et culturel des nomades. La poursuite de ce jeu politique
interne à la société nomade au cours même des tentatives de centralisation, la
persistance de processus objectifs de développement inégal, contribuent à
l’approfondissement de contradictions anciennes ou nouvelles, à
l’élargissement de dissensions, à ce que tel ou tel groupe dépendant soit en
mesure, et se considère comme susceptible de canaliser à son profit les
alliances comme les antagonismes.
C’est ainsi que la première grande tentative d’organisation du monde
nomade, les Xiongnu (à partir du IIIème s. av. n.è.) s’effondre au début du
Ier siècle av. n.è. (-90) dans ses divisions et sous les coups des Xianbei, un
temps leurs féaux. Qu’en 553 les Turcs de l’Altai prennent la tête d’un
soulèvement contre la domination des Ruruan ; qu’au VIIIème s. ces mêmes
Turcs profondément divisés en Occidentaux et Orientaux sont abattus par les
Uigur qui sont à leur tour renversés par leurs "sujets" Kirgiz ...

L’unification mongole et l’Empire cinggisqanide :


L’unification mongole et l’Empire cinggisqanide fournissent tout à la fois
une illustration, un achèvement et une remise en cause des tendances que
nous venons de dégager.
81
Les mécanismes de différenciation sociale propres à la société pastorale
aboutissent, dans le courant des XIème et XIIème siècles, à la constitution au
sein de divers groupes nomades de couches aristocratiques, d’où naît un
renouveau des tentatives d’unification et d’hégémonisme politiques. Le
monde de la steppe est alors dans une situation de vide politique majeur. En
effet, les Kitan issus de Mongolie orientale et de Mandchourie sont absorbés
par le gouvernement de la Chine du nord et par leur confrontation avec la
Chine des Song, puis éliminés par les Jürcen.
Ces tentatives sont multiples et simultanées, ce que traduit
l’extraordinaire complexité des événements de la fin du XIIème siècle. Des
pouvoirs politiques autonomes se forment chez les Kereid, peuple mongol du
nord de la Mongolie, chez les Naiman, Turcs mongolisés qui occupent alors
le massif des Xangaï, chez les Mongols proprement dits, petit peuple
d’éleveurs dont le berceau est au cœur des monts du Xentei, dans la
Mongolie du nord-est.
Le succès final des Mongols tient sans doute pour une bonne part moins à
une supériorité intrinsèque qu’à la position territoriale stratégique qui est la
leur. Celle-ci les met mieux à même de jouer des rapports complexes entre
éleveurs de la steppe, au sud, auxquels ils appartiennent, et chasseurs de la
forêt, au nord, leurs voisins immédiats. Ils sont en outre plus directement que
d’autres confrontés à la politique menée par les Jürcen Jin en direction de la
steppe et à leurs "agents" ou intermédiaires Tatar (ceux-là mêmes dont le
nom est alors si fameux qu’il désigne pour le monde sédentaire l’ensemble
des peuples de la steppe - nos "Tartares" ou les Tata des Annales chinoises).
Peut-être sont-ils plus assurés dans l’idéologie dominatrice qui voit les
actions de l’aristocratie mongole réaliser la volonté du Köke Tngri, le "Ciel
bleu". Sans doute enfin l’émergence au sein de cette aristocratie de
personnalités d’exception achève-t-elle de réunir les conditions de la réussite
majeure d’une entreprise en elle-même classique.
Quoiqu’il en soit, ce sont les Mongols qui, au terme d’un enchevêtrement
d’alliances nouées, renouées et défaites, de combats longtemps indécis,
s’assurent au début du XIIIème s. le contrôle sans partage de la steppe.
L’artisan le plus illustre de cette aventure est bien sur Temüžin, né en
1167 dans un lignage très activement impliqué de longue date dans la genèse
de l’aristocratie nomade. Au terme d’un quart de siècle de luttes acharnées, il
82
se fait reconnaître de tous comme Souverain universel ou Cinggis qan
(Gengis khan) en 1206.
L’essentiel de son œuvre tient en ce qu’il érige pour la première fois une
domination nomade en Etat et en ce que, reconnaissant la permanence du jeu
des rapports politique dont il est lui-même le fruit, il tente - imparfaitement
au demeurant - d’en contrôler et d’en maîtriser les effets par le brassage des
communautés ethniques qu’il soumet et par la destruction des ordres anciens,
en particulier des vieilles solidarités lignagères et claniques. Il donne par là
naissance à une réalité nouvelle, le peuple mongol.
Répartissant la population du nouvel Empire dans un réseau d’unités
sociales et militaires très structurées, à base "décimale", Cinggis qan fait
appel à des lettrés uigur pour se doter d’un appareil administratif permanent,
d’une écriture, cependant qu’il édicte des règles juridiques et codifie des
normes de conduite (Jasa, Bilig).

Les conquêtes mongoles :


Très tôt, les implications extérieures de l’événement, mais plus encore la
nature du nouvel empire conduisent ses fondateurs à entreprendre une
longue suite de guerres de conquête. Œuvre d’une aristocratie à son propre
profit, l’Empire se heurte à la même étroitesse économique de la société
pastorale que les tentatives antérieures et recherche dans des campagnes
extérieures un élargissement de son assise et de ses ressources. En un mot, la
société mongole est appelée à fournir à ses chefs, par un effort de guerre qui
épuisera ses ressources humaines et matérielles, ce qu’elle ne peut leur
procurer par son travail.
Les premières expéditions sont tournées contre des voisins encore plus ou
moins liés au monde de la steppe (Tangud Xixia puis Uigur et Qara kitai,
tenue en lisière des peuples de la forêt du nord de la Mongolie et du sud de la
Sibérie) et peuvent apparaître comme des suites directes de l’unification.
Mais, dès 1211, Cinggis qan se lance sur la Chine du nord (Pékin est pris en
1215) et, en 1218, il entreprend contre le sultanat du Qwarazm (Khorezm) la
conquête de l’Asie centrale. Tout au long des conquêtes, du vivant de
Cinggis qan (mort en 1227) et surtout sous ses successeurs, une double
tendance s’affirme et s’affronte entre une simple expansion de la société
pastorale nomade au détriment des populations sédentaires et une mise en
83
œuvre, pour le compte et pour le profit exclusif de l’Empire mongol et de
l’aristocratie, d’une nouvelle complémentarité entre la Mongolie nomade et
les sociétés paysannes et marchandes conquises (tel est le sens de la Pax
mongolica tant vantée).
Les conquêtes mongoles apparaissent d’autant plus saisissantes dans leur
ampleur qu’elles sont le fait d’une armée supérieurement organisée mais peu
nombreuse (guère plus de 130 000 hommes), souvent secondée il est vrai par
des troupes étrangères levées au cours même des conquêtes (en particulier
pour les armes techniques : génie, marine). Ces contingents étrangers
illustrent un des paradoxes et une des explications du succès des conquêtes.
L’Empire mongol se constitue alors que tous ses adversaires sont divisés et
affaiblis affrontement entre Jin et Song en Chine, guerre civile en Iran et
fragilité du jeune sultanat du Qwarazm, formation récente du sultanat
Mameluk du Caire sur les ruines de l’Empire Abassîde au Moyen orient,
émiettement et rivalités des principautés russes, conflit en Europe, encore
confrontée aux aventures des Croisades, entre le Saint Empire et la papauté
(ainsi est-ce au Concile de Lyon, en 1245, qu’est simultanément mesurée
l’immensité de la menace mongole et qu’est condamné pour sacrilège et
excommunié l’Empereur Frédéric II).
Sur un projet initial très évident mais sans doute limité, se greffe ainsi la
logique d’un enchaînement qui conduit en quelques décennies la cavalerie
mongole de la Corée à l’Adriatique, de la Russie au Tonkin et à la Birmanie,
et qui va jusqu’au lancement d’expéditions maritimes sur les côtes du Japon
et de Java.
L’organisation des conquêtes, la création de monarchies mongoles dans
les pays conquis après la mort de Cinggis qan tiennent à la rencontre qui
s’opère entre le vide politique que les Mongols remplissent sur leur passage,
la répartition des attributions et des tâches entre ses fils du vivant même de
Cinggis qan (il s’agit là plus d’un mode traditionnel nomade de transmission
de l’héritage que d’une organisation rationnelle de l’Empire) et enfin la lutte
que se livrent ses derniers et leurs descendants pour la suprématie impériale.
Ces deux derniers aspects contiennent en germe la ruine de l’Empire
mongol. Si Cinggis qan avait bien tenté de mettre un terme à l’instabilité
dont le jeu permanent des rapports politiques était lourd dans le monde
nomade, il avait en fait préservé ce jeu au sein de son propre lignage, et
84
aussi, à un degré moindre pendant un temps seulement, au sein des
institutions qu’il avait créées.
Conservant le principe, aussi factice qu’il ait été en 1206 dans les
conditions de sa victoire, d’une désignation élective du souverain, il
maintenait par là même la nécessité d’une reprise des luttes pour le pouvoir.
Si son successeur désigné (encore cette désignation est-elle sujet à
controverse), son troisième fils Ögedei, règne sans partage (1229-1241), la
lutte est bientôt très âpre pour une succession à laquelle prétendent en fait
toutes les branches cinggisqanides. Plutôt que la soumission à un empereur
dont la légitimité est contestée, les chefs de ces branches en viennent donc,
là où la conquête les avait envoyés, à fonder leur propre dynastie, cependant
que les liens entre eux se distendent en alliances contradictoires, et qu’il est
hasardeux, moins d’un demi-siècle après la mort de Cinggis qan, de
continuer à parler d’un Empire mongol unifié.
La branche aînée (Žöcides), pratiquement en dissidence dès le vivant de
Cinggis qan, fonde en Russie du sud la Horde d’or, sous l’autorité des qan
Batu puis Berke, cependant que les descendants du deuxième fils
(Čagataïdes) établissent leur pouvoir en Asie centrale. Alors que la lignée
d’Ögedei sombre dans des luttes sanglantes après le bref règne de son fils
Güjüg (1246-1248), c’est la lignée du cadet, Tolui, en possession de la
Mongolie propre, qui remporte les plus grands succès, dès l’élection du
quatrième empereur, son fils Möngke (1251-1259). En Chine, le deuxième
fils de Tolui, Qubilai, au terme d’une guerre civile qui l’oppose de 1259 à
1264 à son frère cadet Arig böge, s’arroge le pouvoir impérial et fonde en
1271 la dynastie des Yuan après avoir fait de Pékin sa capitale (Qan baliq, le
Cambaluc de Marco Polo). Le troisième fils de Tolui, Hülegüü, chargé de
conquérir et de pacifier l’Iran, y établit la dynastie mongole des Il qan.
Les développements propres à chacun de ces empires échappent dès lors
dans une large mesure à l’histoire des peuples de la steppe, encore
maintiennent-ils jusqu’à la fin la logique des conquêtes : les pays soumis
restent essentiellement une source de revenus, souvent colossaux, pour une
aristocratie conquérante largement parasitaire qui ne s’implique que très
superficiellement et très partiellement dans leur vie sociale et culturelle.
L’affaiblissement de la Mongolie propre, appauvrie et dépeuplée par des
décennies de guerres de conquête puis de guerre civile, le recours dans les
85
pays conquis aux formes locales de gouvernement, de fiscalité,
d’administration qu’imposent au Mongols leur petit nombre et leur difficulté
à gérer par eux-mêmes des sociétés sédentaires, tout ceci fait de leur
domination une présence pesante mais marginale et de plus en plus ressentie
comme insupportable.
A l’opposé d’une idée fort répandue, il n’y a pas (sauf dans le mélange
entre Turcs et Mongols de la Horde d’or) d’assimilation des Mongols par les
peuples conquis, en particulier en Chine, mais l’isolement croissant d’une
aristocratie militaire médiocrement préparée à maîtriser une évolution
économique et sociale qui lui échappe de plus en plus.

86
Определение политического содержания Монголын нууц
товчоо и установление даты его сочинения 17

Данное сообщение имеет свой исходный пункт в широкой


дискуссии о категориях общественных отношений развёртывающейся
среди французсих специалистов по разным отраслям общественных
наук - философов, историков,социологов, психологов, антропологов,
лингвистов, и нашедшей своё выражение в частности по страницам
журнала La Pensée (Мысль, Мышление), органа парижского Института
Марксистских Исследований.
Сущность этой дискуссии – как наиболее эффективное и
обоснованное совмещение в единый научный подход и общетеоре-
тических положений об общественных отношениях и комплексное
исследование их конкретно-исторического формирования, распростра-
нения и преобразования.
Оказывалось в курсе обсуждения, что множество исследовательских
полей, по крайней мере у нас, должным образом не расследовалось. Из-
за практических причин (огромная масса и возрастающая популярность
у читателей биографической литературы) и по общим соображениям о
значимости проблем социального наследования и общественного
воспроизводства, одной из тем дискуссии стала именно биография и
биографическая передача, которым посвяшается выходяший на днях
сентябрьский выпуск журнала 18.

I. Всеобщие исторические условия формирования


чингисхановской индивидуальности
Вопрос сейчас не ставится о какой-нибудь переоценке личности или
исторической роли Чкнгис-хана, а о таких исторических и социальных
условиях при которых он проявился и на которые он сам служил
ответом,

17
Олон Улсын Монголч Эрдэмтний IV Их Хурал 1982, I боть, Улаанбаатар,
1985, 164-173
18
Type et modèle historique d’individualité, Cinggis qan, La Pensée, n° 228
87
1 - Собственные требования функционирования обшества и
кочевого животноводческого хозяйства, в особенности необходимость
общественного доступа к пастбишным и водным ресурсам приводит к
тому, что в условиях постоянной подвижности населения, очень рано
развитие соседских отношений, вступление в союз или в соперничество,
составление разных группировок и соединений принимают такие
формы и такое содержание, которые можно законно характеризовать
как политические отношения.
К тому же, ещё важнее оказывается то, что эти политические
отношения вместе с военным моментом их реализации, имея
непосредственную связь с овладением необходимыми экономическими
ресурсами, т.е. имея прямое отношение с овладением
производительными силами, играют роль прямых непосредственных
производстенных отношеннй. Кстати в этом может состоять специфика
кочевых обществ, хотя из этого никак не вытекает, что можно говорить
о «кочевом способе производства» как это делали некоторые
антропологи.
2 – по разным причинам, которые на наш взгляд в зачителькой мере
связаны с вышеуказанным весом политических отношений (имеем в
виду перенесение центра тяжести киданской империи из степи в
северный Китай), как раз в период предшествующий объединению
Монголов (примерно с X в.) отмечается углублением и ускорением
процессов неравного экономиическсго и социального развития.
3 - Совпадение этих процессов привело тогда к возникновению и
зафиксированию классовой структуры обшества, к формированию
господствующей пасторально военной знати, кочевой аристократии.
Главные направления дальнейшей истории Монголов - объединение
и создание ханского государства, проведение военных походов н
завоеваний - определены в значительной мере двумя неотложными
задачами, стоящими перед этой возрастающей аристократией и перед
отдельными её составными элементами или подгруппировками. Эти
задачи - прочно установить свою власть на длительных основах, а
вместе с тем срочно расширить социально-экономическую базу своего

88
господства, ввиду низкого уровня производительных сил самого
собственного монгольского общества и хозяйства.
Именно в этой двойной почве – т.е. в специфике, в том числе
политической, образования классового общества у Монголов и в
необходимости для только что возникшей аристократии приступить к
экспансионистской политике - заключается сущность чингис-
хановской личности, нового исторического типа индивидуальности, и
объяснение к его дальнейшейму превращению на протяжении веков
вплоть до современного времени, в исторический модель
индивидуальности и личности передаваемый монгольской
аристокрацей ради свойх собственных интересов, ради
воспроизводства своего господства, хотя под изменяемыми
конкретными формами.
На наш взгляд, в связи с этим представляет огромный интерес
исследование политического содержания Монголын Нууц Товчоо. Как
уже неоднократно заметили, образ Чингис хана оказывается здесь во
многом противоречивым. Мы сейчас не будем опять напоминать о всех
таких эпизодах или чертах которых можно считать унижающими по
отношению к Чингис хану. Подчеркнем что, при истолковании таких
эпизодов, необходимо опасаться всегда возможного психологического
анахронизма.
Хотя эти прямо биографические анекдоты свидетельствуют по
крайней мере о том, что автор (или авторы, инспираторы) сочинения не
питает к Чингкс хану слепого, религийного уважения,
противоречивость образа Чнигис хана и его значения как исторический
модель выявляют себя и в более глубоких и существенных чертах
произведения.
Хотя Чингис хан является несомненно отражением и орудием
подъёма монгольской аристократии как класса и несмотря на то, что
сама эта аристократия принимает непосредственное участие в создание
государственных институтов, тем не менее играет в этом поцессе и в
создании ханской власти глубоко противоречивую роль. Известно, что
в истории весьма обычным является то, что практика и интересы в
ханской или, шире говоря, в политической, государственной

89
надстройке и тесно связанной с ней прослойке, подлежат относительно
быстрой и радикальной автономизации по отношению к самым
непосредственным интересам целых групп и прослоек пасторально-
военной аристократии. Эта противоречивость время от времени
принимает и острый, открытый характер. Это показывают например
хорошо известные споры 1229-1230 гг. по вопросу о формах
эксплуатации северного Китая и подобные случаи, когда прямые
интересы части аристократии в простом расширенпт: своей
пастбшдной базы сталкивались с возрастающей силой
централизованной власти, уже заинтересованной в комплексной
экономической эксплуатации завоеванных стран 19.

II. Обновляющий характер Чингис хана н создание этого


характера у автора Монголын Нууп Товчоо
В этих условиях, передача образа Чингис хана как исторический
модель, предназначен на воспроизводство аристократического
господства, не может быть прямой, безоговорочной агиографией. В
рамках модели должны сожительствовать, совмещаться, примерно с
одинаковой силой, и образ хана-императора как новое историческое
явление, как образ подъёма нового класса, и те условия и требования,
на которые хан должен отвечать, чтобы испоянять роль
соответствующую аристократическим интересам. Именно в этом -
главное политическое содержание Монголын Нууц Товчоо, а не в
абстрактном, анахроническом споре «за» или «против» сам принцип
ханской централизации 20.
Вопрос об историческом обновляющем характере Чингис хана и о
сознании этого же характера у современников, в том числе у автора
Монголын Нууц Товчоо, представляет большой общеисторический
интерес. Было бы конечно ошибочным искать свидетельства полного и
ясного сознания этого. Хорошо известно, что в истории очень редки

19
Мункуев Н. Ц. , Китайский источник о первых монгольских ханах, М. , 1965;
20
или же в полемиках, имевших в свое время методологическое значение, о
относительно «демократическом» или «аристократическом» характере
Чжамухи и Темучжина (отм. 2011 г.)
90
такие случаи и события обновляющий характер которых понимали
сразу, полностью и на крупном масштабе. Наоборот, чаше всего,
историческое новшество на более или менее продолжительное время,
либо совсем не замечают, либо принимают за повторение или простое
продолжение происшедшего в прошлом. Сами деятели и участники
крупных реформаторских действий часто уверены в том, что их
деятетьность является лишь продолжением прошлого. У самого Чингис
хана находим указание на своих прешественников «с тысячи лет».
В то же время о полном отсутствии какого нибудь этого сознания
нельзя говорить. Сознание это наиболее определённо выражается у
автора Монголын Нууц Товчоо когда речь идет у него об уже созданной
империи. В параграфе 255, Чингис хану приписывается мнение о том,
что свой успех он объясняет введением принципа единства империи,
отсутствующего у своих предшественников, и тем, что он избежал
споры и разногласия которые ослабляли его соперников, в частности
Алтана н Хучара.
Итак нам кажется что представления автора Монголын Нууц Товчоо
зрая ли найдутся в прямых, открыто сознательных формулировках, по
крайней мере потому, что формирование у него подобных
сознательных представлений является маловероятным.
Но тогда задается вопрос: откуда же разыскать эти представления?
По нашему при исследовании в самом тексте двух типов противоречий,
противоположных элементов: таких моментов в каких Чингис хан
является продолжителем предыдущей истории, т.е. элементов
последовательности, непрерывности, и напротив тех элементов, на наш
взгляд решаюших, указывающих на переломы, на нарушения
последовательности, элементов прерывитостн, доказывавших об
опреленной степени сознательности о переломном, обновляшем
характере чингисхановской индивидуальности.
Элементы приписываемые каждой из этих тенденций, их
взаимосвязи и взаимодействия вполне законно и желательно
исследовать по всей протяжности текста Монголын Нууц Товчоо.
Сейчас остановимся на богатейший, с данной точки зрения, фрагмент

91
сочинения. Имеем в виду те пятьдесять начальных параграфов в
которых излагается генеалогия Чингис хана.
Хорошо известна роль генеалогии как способ передачи
наследования, как орудие общественного воспроизводства, т.е.
социальной непрерывности, особенво у народов с чисто устной
традицией, какими являются Монголы до ХIII в. Поэтому, не
удивительно ни то, что Монголын Нууц Товчоо начинается с такой
генеалогии, ни то, что эта генеалогия включает в себе двадцать три
поколения с обшпм примерно протяжением времени полутысячелетия.
А нам тоже известно с какой лёгкостью генеалогические схемы
поддаются манипуляциям и подделкам. Не ставя уж вопрос о
правдоподобии генеалогических данных, ибо их подтвергать какой
нибудь проверке вряд ли явится возможным, нам оказывается, что
самое изложение чингис хановской генеалогии представляет собою
сочетание элементов непрерывности с такими очевидными переломами,
что мы вправе говорить о «генеалогии прерывитости», о генеалогии
парадоксально обосновывающей образ Чингис-хана как новый
исторический тип индивидуальности.
Элементы последовательности легко заметить! То, что генеалогия
классически поставлена в самом начале сочинения, видимое линеарное
изложение от Буртэ-чиио до Есугэй-баатура, указание на очень ранние
материальные стратегии, совмещающие похищение жён с
установлением союзнических отношеннй, например у Добунмэргэна и
отчасти у Бодончара, напоминаюшне подобные практики у Есугэй-
баатура, и с похищением Оэлуны и с первоначальным планом
кассающимся брака молодого Тэмучжяна. Дополнительным элементом
последовательности можно считать и то, что практически всех
монгольских обоков с которыми имеем дело в последствии в Монголын
Нууц Товчоо автор перечисляет с указанием их места в генеалогической
схеме.
Несмотря на эти, кстати наверно не исключительные, элементы
последовательности, более существенными оказываются нам
переломные элементы, проявления прерывистого и самого текста.

92
С одной стороны, месту придаваемому определению обоков же
соответствует в последствии текста одинакового значения этой формы
общественной организации. Обоки, как это уже отмечали, не
представляет собою ведущей силой иди даже эффективными рамками
для политических группировок ставшись фокусом внимания автора
Монголын Нууц Товчоо, Имеем сейчас в виду тот капитальный эпизод
на параграфах 120-123, когда происходит разрыв между Тэмучшгом и
Чжамуха (подчёркивая здесь, что разрыв является односторонным
шагом Тэмучжина и его окружения, особенно матери и жены). После
ночи езды, пока неизвестно кто с кем пошёл, автор нам очень подробно
извещает о том что за «Тэмучжином утром идут не столько целые
обоки, сколько отдельные от них группы, не а силу родовой
дисциплины, а ва основании самостоятельных политических решений и
выборов.
С другой стороны, самое главное, переломы выражаются в ходе
самого изложения генеалогических данных, в том числе и через
выразительные, излагательные приёмы и способы.
Во-первых, Тэмучжин сам не прямо включён в свою собственную
генеалогию. Он «рождается» на параграфе 59, после рассказа о борьбе
Есугэй-баатура с Татарами, т. е. вне чисто генеалогического
перечисления.
Во-вторых, при описании этого перечисления, автор Монголын Нууц
Товчоо входит в подробностн только в таких случаях, когда речь идет о
переломных эпизодах или персонажах. Особый интерес вызывают в
этой связи женские образы. За целые 23 поколения, является только
пятеро их, включая Гоа-марал, притом характер каждой из них нам
кажется переломным. Самой значительной, с этой точки зрения,
является по параграфам 17-22 персонаж Алан-гоа [Alan qo’a]. Уже
вдовой Добун-мэргэна с двумя сынами (Бэлгунутэй [Belgünütei] и
Бугунутэй [Bügünütei]), она еще троих сыновей (Буху хатаги [Buqu
qatagi], Бухату салжи [Buqatu salži] и Бодончар мунхаг [Bodončar
mungqaγ]) рождает от магического существа (мифический характер
которого является здесь не случайно). Именно младчим этих
«сверхестетственных» сыновей является Бодончар, прямой предок

93
Монголов-борчжигид и самого Тэмучжина 21. Имэнно здесь, поэтому,
автор Монголын Нууц Товчоо самым определённым образом показывает,
что последовательной преемственной связи от Буртэ чино до
Тэмучжина в действительности нет.
Переломные место и роль женшин в генеалогии подчёркивается
автором другим образом: сообщает лишь об одной жене Бодончара,
кстати о предке Чжамуха но ничего не говорит о той жене по которой
происходит Тэмучжин.
Ешё один элемент прерывистости на который мы желаем сейчас
указывать носит прямой политический характер. Автор развивает
описание политических отношений в котором принцип наследования
но старшему поколению, и вообще всякий наследственный принцип,
никак не являются регулярными чертами или институтами. Напротив,
не менее, чем в трёх важных обстоятельствах вопрос о власти и о её
наследования формулируется в оторванности от какого нибудь
наследственного принципа. У Бодончара, которого отгонили от
семейной группы, речь идёт о чистом захвате власти над другими:
«Хорошо, что у тела была бы голова, хорошо, что у одежды был
воротник», как и сам говорит на параграфе 33. О Хабул хане
выражается совсем прямо на параграфе 52, что «Хабул хан захватил
власть (или пришел к власти, «meden aba») над всеми Монголами». В
том же параграфе излагается, что «Хотя у Хабул хана было семеро
сыновей, по словам самого Хабул хана властителем стал Амбахай, сын
Сэнгум-билгэ».
По нашему, через элементы прерывистости подобные выше
излагаемым, автором Монголын Нууц Товчоо передаётся более или
менее ясное представление о том, что Тэмучжин не является
естественным последователем и продолжителем всей предыдущей
истории Монголов, а что он является основателем определённого
нового исторического явления, и тем самым новым историческим
типом.

21
о Бодончаре, см. Монголын Нууц Товчоо, пар. 30 по 40
94
III - Противоречивый характер образа Чингис хана
Не будем ешё раз останавливаться на оговорки с которыми
монгольская военная аристократия принимает этот новый тип в
качестве моделя. Лишь коротко скажем следующее: из текста по
разным эпизодам видно,что аристократия от своего хана ожидает
оплату за оказанные ему услуги, но еще больше требует уважение к
собственным правам, уважение к уже установленным позициям и
привилегиям военной знати. С этой точки зрения было бы очень
интересно исследовать образ «противоречивого двойника» Тэмучжина
каким является Чжамуха. Отметим тоже, что об этом идет и речь, когда
на самом последнем параграфе текста, Угэдэй хан обвиняет себя в
дурном отношении к старым нукерам своего отца, особенно в
ненужной расправе с Дохулху. Тем самым, по самым последным
строкам Монголын Нууц Товчоо обнаруживается обшее политическое
содержание целого сочинения 22.
Аристократия нуждается в императоре нового, чингис хановского
типа, ради расширения своего господства, ради удовлетворения своих
потребностей и нужд, своих жизненных интересов. Но император этот
должен остаться в рамках установленных уже внутри-
аристократических отношений. Желательным ограничением ханской
власти являются уважение интересов пасторально-военной
аристократии, а ешё важнее уважение первого среди этих интересов -
целостности этого класса.

IV - К установлению даты сочинения Монголын Нууц Товчоо


Такой противоречивый характер текста, повторность таких более
или менее открытых предупреждений приводят нас к давно спорному
вопросу об установлении даты Монголын Нууц Товчоо. При этом, нам
приходится выражать убеждение в том, что каков бы не был интерес
подробного исследования внутренных тексту признаков и сведений,

22
МНТ, пар. 281
95
отвечать на данный вопрос возможно только в сопоставлении этих
сведений с обше-историческим подходом.
У нас нет сейчас претензий на окончательное решение данного
вопроса. Нам хотелось хотя бы выдвигать гипотезу примиримую с
нашей интерпретацией политического содержания сочинения. Именно
с этой точки зрения часто выдвинутые до сих пор гипотезы в своём
большинстве нам оказываются неудовлетворительными.
Среди возможных «годов мыши, хулуган жил», 1228, 1240, 1252,
1264, 1270 и т. п. гг., как известно чаше всего выдвигался учёнами год
1240. Подтверждением к этому выбору выдвигается аргумент на наш
взгляд слишком негативного, отрицательного характера о том, что
смерть Угэдэй хана и последующие события на упоминаются. Имеется
тоже предположение о том, что автор должен был быть очевидцем
событий чингис хановского времени.
На первый аргумент, ответим своими собственными. Во-первых, мы
не совсем уверены в том, что о смерти Угэдэя нет упоминания.
Параграф 281, как уже Рене Груссе замечал (в чем Пол Пэлльо
соглашался с ним) имеет «характер явного посмертного итога» 23 ,
Особенно интересно сейчас подчеркнуть что имеет не только
посмертый, но и заключительный характер. Во-вторых, с научно-
методологической точки зрения, отсутствие какого-нибудь события в
каком-нибудь источнике отнюдь не может служить доказательством,
или даже подтверждением о том, что источник этот составлен раншье
или позже данного события.
На второе предположение можно возражать, что хотя конечно не
исключается, что автор был очевидцем или близким к очевидцам
человеком, кет никакого прямого доказательства этого. Притом нам
надо учитывать возможность устной или же письменной передачи от
очевидцев к более позднему автору, считаясь с такой жизненной силой,
которой была и есть у устной традиции среди Монголов. А скорее
добавим, что ни по сложности идеологического содержания, ни по
уровню своей литературной обработки, Монголын Нууц Товчоо не

23
Grousset R., L’empire mongol (1ère partie), Paris, 1941, p. 303
96
представляет собою простой и сухой перечень личных воспоминаний.
Именно мировое художественное значение Монголын Нууц Товчоо (уже
не говоря об историческом интересе) состоит в том, что является
сочинением созданным настоящим мастером слова. Особенно важно
подчёркивать, что введение стихотворных фрагментов, на наш взгляд
не обязательно являющихся цитатами «фольклорных» преданий, не
происходит стихийно или случайно, а отвечает на определённое
желание автора производить на читателя, во выбираемых им местах,
сильнейщее эмоциональное впечатление. Притом, автор прибегает к
такому приёму, чаше всего для изложения как раз переломных
эпизодов. Только укажем на два интересного примера. Стихотворной
является речь Дэй сечена, в которой тот убеждает Есугэй-баатура в
целесообразность брака Тэмучжина со своей дочерью Буртэ, что
одновременно отталкивает Есугэя от первоначально намеченного им
матримониального плана. Таким же стихотворным является описание,
на параграфе 185, последней великой битвы Тэмучжина с Чжамухой и
Таян ханом найманским (притом с использованием интереснейшей
зверинной символики).
Кроме того, на наш взгляд, нет достаточного основания в 1240 году
для развёртывания среди аристократии такой аргументации которой
есть по нашему основным содержанием Монголын Нууц Товчоо.
Открытого кризиса нет, и вряд ли ожидается, раз по описанию Рашид
ед-Дииа «болезнь Угэдэя кажется не продолжительной и его кончина
сравнительно скоропостижной» 24 В конце концов, хотя не придавая
чрезмерного значения этому, также не забудем о странно пророчэском
характере параграфа 255, уже замечонном многими исследователями.
Предыдущую дату, 1228 г., вряд ли можно выбирать,
Предполагается тогда, что авторами Монголын Нууц Товчоо не может
быть меньше, чем два разные человека, о чем у нас нет никакого
подтверждения. Предполагается также последующая переработка
текста, в виде камример, как это предлагается Игорьем де Рахевилц,
очень сложной а, по нашему маловероятной манипуляции текста уже

24
Rachid-al-Din, The successors of Gengis Khan, Transl. by J.A.Boyle, New York,
1971, pp. 65-66
97
китайскими переводчиками, с перемещением колофона 25 .
Действительно, конец текста оказывается, по выражению нашего
коллеги Д. Цэрэнсоднома «спешным», но наличие второго автора никак
этим не доказыаается. Кстати эта особенность может иметь какое-то
отношение к предлагаемой нами датировке, как увидим ниже.
Датировка эта, по содержанию сочинения долна быть связанной с
периодом политического кризиса у самой ханской верхушки, во время
которого созревала выдвинутая аргументация. По этому отстраняем
поздные гипотезы, 1276 г. и сл. , так как в это время власть Хубилая
прочно уже установлена, несмотря на борьбу против Хайду (а
Монголын Нууц Товчоо никак на является оправдательным орудием в
руках у сторонников рода Угэдэя ).
Поэтому нам нужно выбирать дату последующую за кончиной
Угэдэй хана и предшествующую прочному установлению власти
Хубилай хана.
1252 год представляет собою вполне допустимая гипотеза. Это через
год после того, когда на престол поднимался Мунхэ, в результате
первеворота при котором исполняется пророчество параграфа 255, т. е.
в результате которого власть переходит в руки Тулуйдов с открытой
поддержкой виднейшего и старшего представителя монгольской
военной аристократии, князя Бату 26. При этой гипотезе Монголын
Нууц Товчоо был бы тогда составлен во время наследственного кризиса
1248-1251 гг. , и окончен уже после решения кризиса (что не
представляет особого затруднения).
На наш взгляд, ешё более все таки удовлетворительной оказывается
гипотеза о 1264 году. Несмотря на то, что Хубилай совершает свой
военный переворот уже в 1260 г. , прочно устанавливает свою ханскую
власть только в 1264 г., после окончательного покорения своего брата
Ариг бугэ. Правдоподобным является то, что период с 1230 по 1264 гг.,
был времением ожесточённых дискуссий и споров политического
содержания. Уже Уильам Хунг выдвигал такую же гипотезу о 1264, а

25
I. de Rachewiltz, Index to the Secret History of the Mongols, Bloomington, 1972
26
Rachid-al-Din, op. cit., p. 201-202
98
её подтверждал чисто внутренними признаками, в том числе формой
названия китайского города Сюаньдэ на параграфе 247 в таком виде
которого не использовали до 1263 г. Но Игорь де Рахевилц позже
указал на появления этой формы по его мнению с 1233 г. 27.
Более существенным является то, что сочинение окончено в
седьмом месяце (хуран сарада) года мыши во время хурилтая в месте
Худээ арал [ködege aral] на реке Хэрлэн 28. Именно в том же месяце (с
25 июля по 22 августа 1264 г. ) через месяц после своего
окончательного поражения на реке Завхан, Ариг бугэ лично объявлает
о своей капитуляции и отдаётся на милость своего брата на
торжественном собрании, которому в присутствии хана вероятно дали
название хурилтая, и который, судя по истекшему времени должно
было состояться в восточной Монголии 29. Внезапность такого исхода
борьбы Хубилая с Ариг бугэ может служить объяснением той
«спешности» конца текста, подчеркнутой Цэрэнсодномом и о которой
выше шла речь. В то же время, поздним временем сочинения
объяснялся бы такое широкое употребление длительной формы титула
хан (хаан [qaγan]), которую П. Пэлльо приписывал именно
хубилаевскому времени 30.
В конце концов, нам кажется сейчас возможным, по всем этим
соображениям и рассуждениям, предлагать в качестве гипотезы для
окончания сочинения Монголын Нууц Товчоо июль или август 1264
года. Именно характер источника как передача исторического
индивидуального типа хана-аристократа, а не как чисто
документальная хроника, позволяет решать вопрос о том, почему
Монголын Нууц Товчоо, хотя написанный через два десятилетия после

27
I. de Rachewiltz, op. cit.
28
Монголын Нууц Товчоо, пар. 282
29
Rachid-al-Din, op. cit., p. 261; Yuanshi, vol. I, Beijing, 1976, p. 98 ; Grousset, op.
cit., p. 323
30
P. Pelliot, Notes on Marco Polo, t. III (Index), Paris 1972, entrée « qaγan »
99
смерти Угэдэя, не упоминает о последующих событиях и ханах, что
затруднял А. Мостэрта принимать гипотезу У. Хунга 31.
Чингис хан, и отчасти Угэдэй, являются ханами, проводившие
захватническую политику, отвечающую на интересы пасторально-
военной аристократии, хотя под политическими, организационными
централизованнными формами, вызывающими времением
определённые возражения и оговорки у этой самой аристократии.
Следующий период, до возведения Мунхэ на престол, отмеченный
полным прекращением захватнических кампаний ради внутренней
борьбы за власть оценивается аристократией отрицательно и поэтому
не включается в модель. То, что царствование Мунхэ не упоминается
можно объяснять либо какими-то ешё политическими разногласиями,
либо просто тем, что по внезапности событий, автор Монголын Нууц
Товчоо «окончил», «завершил», как сам пишет, свой труд не выполнив
своего первоначального плана полностью.
А сейчас, выдвинем такое предложение. Если эту гипотезу принимать,
почему же нам не искать, например по юаньским биографическим
материалам и источникам, в самом близком к Хубилаю круге лиц,
такого человека из Монгольской пасторально-военной знати, высокой
литературой талантливости, чья политическая деятельность в период
1260-1264 может быть не совсем непогрешима, и который являлся бы
автором Монголын Нууц Товчоо.

31
А. Моstаеrt, Quelques passages de l’Histoire Secrète des Mongols, HJAS, Vо1.
13. (1950) ; 14. (1951) ; 15. (1952)
100
Type et modèle historique d’individualité, Cinggis Qan 32

Levons tout d’abord une hypothèque : ce n’est pas à la perception qu’ont


eu de Temüžin/Cinggis qan (1167-1227) 33 et de sa personnalité, les victimes
des conquêtes mongoles du XIIIe siècle que nous nous arrêterons ici, non
plus qu’aux jugements associés à cette perception à travers les siècles.
L’image pourtant a fait recette et la liste est longue des portraits plus ou
moins idéalisés ou mythiques du Bâtisseur d’empire, du Conquérant tout à la
fois implacable et politique, analphabète et éclairé. Il y a sans doute, dans ce
mélange d’horreur devant la violence et la profondeur des ravages de la
conquête et de fascination devant la Pax mongolica, un champ d’étude
passionnant où nous retrouverions pour l’Occident à la fois le souvenir du
Fléau de Dieu (ainsi que le manifeste le Concile de Lyon en 1245) et la
nostalgie de la Pax romana ; pour l’Extrême-Orient, pour la Chine en
particulier, l’omniprésence d’une pensée sociale et politique dominée par le
conflit entre la permanence du modèle de l’unité impériale remontant à Qin
Shi Huangdi et aux Han et la réalité historique des fréquentes divisions de la
Chine entre dynasties rivales.
Sans doute est-ce dans la profondeur des résonances qu’éveillent ces
questions dans les consciences sociales qu’il faut situer l’actualité de l’image
« mondiale » de Cinggis qan. Rappelons qu’en 1962, le huitième centenaire
(supposé) de sa naissance fut l’occasion de polémiques extrêmement vives
entre historiens chinois (Han Rulin, Shao Xiongzheng, Zhou Liangxiao, etc.)
d’une part, historiens soviétiques et mongols d’autre part (Vjatkin,
Tixvinskij, Širendyb, etc.) 34. Une conférence d’historiens chinois, tenue à
Xöx xot (Köke qota, capitale de la Mongolie intérieure) du 22 au 29 juin

32
La Pensée, N° 228 Juillet-Août 1982
33
A des fins de simplification, nous n’emploierons dans la suite de cet article que le
titre Cinggis qan, même là où il serait souvent plus juste et plus rigoureux de faire
apparaître son nom personnel Temüžin.
34
Sur les termes de cette polémique, v. S.L. Tixvinskij, Tataro- rnongol’skije
zavoevanija v Azii i Evrope (les invasions mongoles en Asie et en Europe), Tataro-
rnongoly v Azii i Evrope (les Mongols en Asie et en Europe), Moscou, 1970, pp.
3-21 ; A. Feuerwerker, ed., History in Communist China, [Cambridge (Mass.) –
London, 1969],
101
1962, tout en reconnaissant le caractère « réactionnaire » et « destructeur »
des campagnes mongoles mettait l’accent sur le rôle de Cinggis qan comme
unificateur de la Chine, comme « ayant posé les fondements de l’unification
de notre patrie sous la dynastie des Yuan, cette dernière ayant constitué un
apport éminent au développement et à l’édification de notre Etat unifié
multinational ». Dans le même temps, historiens soviétiques et mongols
insistaient fortement sur le rôle destructeur des conquêtes. Concluons sur ce
point en citant le jugement global porté en Mongolie sur cette question en
octobre 1962 :
« Certes, Cinggis qan, dans la période initiale de la constitution d’un Etat
mongol unifié, joua un rôle positif, en agissant pour l’unification des tribus
mongoles. Toutefois, toute son activité ultérieure fut profondément
réactionnaire, et tournée vers la conquête de pays étrangers, vers la
destruction des valeurs matérielles et culturelles qu’ils avaient créées. Les
guerres de pillage de Cinggis qan conduisirent au déclin des forces
productives en Mongolie même et apportèrent au peuple mongol des
souffrances incommensurables» 35.
Nous abandonnerons donc ici l’examen de Cinggis qan « conquérant du
monde » selon l’expression de René Grousset 36 reprise de l’historien persan
du XIIIe siècle Juvaini 37 ou de la « Vie de Temüžin, qui avait pensé
soumettre le monde » par E.I. Kyčanov 38
Nous limitant au cadre strictement mongol, nous voudrions situer
maintenant notre approche de la biographie de Cinggis qan et des problèmes
qu’elle soulève dans la continuité de la démarche entreprise antérieurement
dans plusieurs articles de la Pensée et portant sur la catégorie de rapport
social, plus précisément sur la constitution historique concrète des rapports

35
IIIe Plenum du Comité central du Parti populaire révolutionnaire mongol, octobre
1962
36
René Grousset, Le conquérant du monde,Paris. 1944 ; 2° éd., Paris, 1972 (Livre
de Poche, n° 3354).
37
Alal-al Dîn Ata-Malik žuvaini, Ta’rikh-i-Jahan-gushai, The History of the World
Conqueror, Transl. John A. Boyle, vol. I-II, Manchester, 1958).
38
E.I. Kyčanov. Žizn’ Temučžina, dumavšego pokorit’ mir, Moscou, 1973.
102
sociaux tant au sein d’un mode de production déterminé que dans la
transition historique entre modes de production.
Dans cette perspective, saisir Cinggis qan et sa biographie comme
production historique du réseau de rapports sociaux qui constituent un type
d’individualité, puis sa transformation en modèle transmissible
d’individualité, nous impose plusieurs priorités :
a) évaluer dans quelle mesure l’individualité retenue constitue une
réponse, et contribue à fournir une réponse aux exigences d’une réalité
sociale en mouvement. En l’occurrence, situer Cinggis qan dans les
transformations sociales que connaît la steppe mongole entre le XIe et le
XIIIe siècles ;
b) examiner l’ensemble complexe des déterminations qui, au sein de
cette réalité sociale, contribuent à la constitution d’un modèle historique
d’individualité, et tenter d’isoler celles de ces déterminations qui jouent plus
directement un rôle moteur ;
c) enfin, cerner le moment où s’effectue le passage de la constitution
d’un type historique d’individualité à sa transmission en tant que modèle
historique d’individualité. En d’autres termes, identifier la transmission
biographique, dans son fonctionnement et en particulier dans les relations
qu’elle entretient avec la notion d’héritage (tant rétrospectif que prospectif),
en tant que rapport social spécifique constitutif, dans la sphère de la
conscience, des mécanismes de la reproduction sociale.

Modèle d’individualité et transmission biographique


Ce dernier aspect du problème est en définitive le siège des questions
essentielles. La transmission biographique, l’existence même, dans des
cultures très diverses, de traditions biographiques beaucoup plus profondes
et significatives qu’un « simple » genre littéraire (soit dit sans nulle
condescendance envers l’approche proprement littéraire, essentielle dans ce
domaine) nous renvoient simultanément au problème historique des formes,
des éléments et des modalités, des processus de la reproduction sociale, ainsi
qu’aux questions philosophiques de la relation entre intériorité et extériorité

103
dans les rapports sociaux. Il y a là place pour des contributions significatives
à une théorie matérialiste de l’individualité 39.
Par ailleurs, l’incidence de la transmission elle-même, à la fois dans ses
mobiles et dans ses formes, sur le contenu de la biographie n’est évidemment
pas sans effet sur le choix des sources et sur le traitement critique auquel il
convient de les soumettre. Pour être plus précis, le critère d’« authenticité »
ou de « véracité » des éléments biographiques transmis (à supposer, ce qui
n’est pas toujours le cas, qu’il existe des moyens de vérification) est ici
largement insuffisant. Faute de déceler la logique et les motivations propres
à chaque source 40, faute de se rappeler que la biographie nous en apprend
souvent plus sur son auteur que sur son héros, nous laissons le champ libre à
la fois à l’adoption de jugements implicites de l’auteur pour une
représentation objective et à l’intrusion subreptice de notre propre
subjectivité. Peut-être l’a-t-il dans cette illusion d’objectivité une des sources
essentielles de l’anachronisme psychologique, si fréquent dans les ouvrages
biographiques, dont George Duby, après Lucien Febvre, relève la nocivité et
le caractère insidieux 41.

39
Ainsi suis-je amené à ne pas partager la vision quelque peu schématique que
propose Jacques Texier dans « La théorie matérialiste de l’individualité dans
l’Idéologie Allemande », La Pensée, n° 219, mars/avril 1981, p. 80, dans laquelle
l’opposition entre intériorité et extériorité des rapports sociaux pour l’individu se
trouve réduite, en s’appuyant sur la lecture d’une rédaction peut-être rapide de
l’Idéologie allemande, à une opposition entre intérieur/positif (contribution au
développement de la personnalité) et extérieur/négatif (entraves à ce
développement).
40
Nous pensons ici en premier lieu aux sources primaires, directement
documentaires, mais la remarque peut bien sûr être étendue à la production
biographique si abondante aujourd’hui : cette dernière ne doit-elle pas être étudiée
à la lumière des bouleversements subis par les rapports sociaux dans les conditions
mondiales modernes et actuelles ?
41
Georges Duby. Histoire des mentalités, l’Histoire et ses méthodes, Gallimard.
Paris, 1961 (Encyclopédie de la Pléïade), pp. 937-939. Observons par exemple que
ce sont dans une large mesure les préoccupations religieuses de l’Europe
médiévale et le fait que les voyageurs occidentaux dans l’empire mongol furent, à
l’exception de Marco Polo, des membres du clergé, qui ont conduit à ce que la
104
Pour le cas qui nous intéresse ici, une double tâche apparaît : la
biographie de Cinggis qan ne pouvant être une simple collection, censée
atteindre l’exhaustivité, de l’ensemble des épisodes qui nous sont transmis
par les sources les plus diverses, il s’agit de :
a) déceler les mobiles et les priorités différentes auxquels obéissent
d’une part les historiens persans et musulmans travaillant souvent pour le
compte ou directement au service des souverains mongols régnant sur l’Iran
après la conquête de 1222-1257 (dynastie des Il-qan) - tel est le cas du plus
célèbre d’entre eux, Rashid ed-Din (mort en 1318), auteur d’une des
premières histoires universelles, le Jami’ at-tawarikh, Recueil des chroniques
(1310-1311), d’autre part les annalistes et chroniqueurs chinois, dont la
démarche est différente suivant que nous avons affaire à des auteurs
confrontés dans l’empire des Song à la menace mongole et aux progrès de la
conquête 42 , à des contemporains de la dynastie mongole des Yuan 43 ou,
comme c’est le cas de l’œuvre la plus importante à notre disposition, le Yuan
shi, histoire officielle de la dynastie des Yuan 44 , à des ouvrages établis
postérieurement à la restauration chinoise des Ming en 1368.
b) identifier les relations existant entre ces ouvrages divers et des
sources proprement mongoles, qu’il s’agisse d’emprunts à des sources
écrites ou de la reproduction d’informations orales, ou qu’il s’agisse de la
traduction plus ou moins complète d’ouvrages mongols, ce qui est par
exemple le cas du plus important des ouvrages en langue chinoise
contemporains des Yuan, le Shengwu qinzheng lu 聖武親征錄 (ca. 1285) 45,

vision occidentale de Cinggis qan et de l’empire mongol surestime jusqu’à nos


jours l’importance des mobiles religieux, ainsi chez George Vernadsky, The scope
and contents of Gengis khan’s Yasa, Harvard Journal of Asiatic Studies, vol. III
(1938).
42
Zhao Hong, Mengda beilu, description complète des Mongolo-tatars. Œuvre s
posthumes de Wang Guowei, facs. (ce) 37, s. l., 1940.
43
Li Zhichang, Xiyou ji, Le voyage vers l’ouest, trad. A. Waley, The travels of an
alchemist, Mc Millan, Londres. 1931
44
Yuan shi, Histoire des Yuan. Beijing. 1976, 78 + 4678 pp.
45
Paul Pelliot, Louis Hambis, trad., Histoire des campagnes de Gengis khan, cheng-
wou ts’in-tcheng lu. Brill. Leiden, 1951.
105
dont on pense que l’original mongol aurait été la principale source à la fois
de Rashid ed-Din et du Yuan shi.
Dans la perspective d’une homogénéité dialectique entre formation
historique d’un type d’individualité et transmission biographique contribuant
à la reproduction sociale, c’est évidemment la question des sources
historiques mongoles elles-mêmes qui présente le plus grand intérêt. Plus
directement encore qu’à l’égard des observateurs extérieurs de la réalité
mongole que sont les historiens persans ou chinois, les chroniqueurs russes,
arméniens ou autres, une critique attentive et prudente s’impose. Si Cinggis
qan apparaît bien, en tant que type d’individualité, comme le produit et
l’instrument des bouleversements profonds vécus par la société pastorale
nomade mongole, c’est au cœur de ces bouleversements eux-mêmes qu’il
convient de rechercher la compréhension à la fois de l’image que les sources
mongoles nous donnent de Cinggis qan et des modifications subies par cette
image depuis le XIIIe siècle. Nous ne pouvons malheureusement entamer ici
l’examen de la tradition historiographique mongole post-impériale dans son
ensemble, tant elle est abondante 46 . Signalons simplement l’intéressant
dédoublement auquel donne lieu la pénétration et l’implantation du
bouddhisme lamaïque en Mongolie à partir du XVIe siècle. Alors que la
tradition historiographique, riche de nombreux textes du XVIe siècles, tend,
non sans arrière-pensées politiques, à inscrire Cinggis qan dans l’orthodoxie
lamaïque, en faisant à la fois une divinité tutélaire et le descendant du roi
mythique de l’Inde Mahâsammata 47 , les formes populaires d’un culte de
Cinggis qan, « dieu initiateur » selon l’expression de W. Heissig, constituant
le refuge des croyances « pré-lamaïques », chamaniques 48.
C’est aux conditions mêmes de la formation de l’individualité
cinggisqanide et à la phase initiale de sa transmission biographique que nous

46
C.Ž. Žamcarano, Mongol’skie letopisi XVII v., Moscou-Leningrad, 1936, trad. R.
Loewenthal, Mongolian chronicles of the XVIIth century, O. Harrasowitz,
Wiesbaden, 1955 ; L.S. Pučkovskij, Mongol’skie rukopisi i ksilografy Instituta
vostokovedenia, Manuscrits et xylographes mongols de l’Institut d’orientalisme,
(Moscou- Leningrad, 1957).
47
W. Heissig, Familien- und Kirchengeschichtsschreibung der Mongolen, I. 16-18
Jh., O. Harrasowitz, Wiesbaden, 1959.
48
G. Tucci. W. Heissig. Les religions du Tibet et de la Mongolie, Payot, Paris, 1973.
106
nous arrêterons dans les pages qui suivent, que nous consacrerons à la seule
source mongole contemporaine de cette phase qui nous soit parvenue,
l’Histoire secrète des Mongols, mongol-un ni’uca tobčijan, également
connue par son titre chinois, Yuan chao bishi 元朝秘史.
Relatant la vie et le règne de Cinggis qan et de son fils et premier
successeur Ögedei, cet ouvrage, composé de deux cent quatre vingt deux
paragraphes, constitue à coup sûr la pièce maîtresse, le document le plus
riche et le plus controversé des études mongolisantes depuis plus d’un siècle.
Si l’Histoire secrète, qui nous est parvenue en langue mongole, mais dans
une transcription chinoise établie selon toute vraisemblance par le Bureau
des traductions de la cour des Ming, - sans doute à la fin du XIVe siècle -, a
donné lieu, à des discussions philologiques sortant naturellement de notre
présent propos mais qui ont permis une reconstitution du texte que nous
pouvons sans doute considérer comme pratiquement définitive 49 , son
interprétation historique reste largement ouverte.

49
P.I. Kafarov (Archimandrite Palladius), Starinnoe mongol’skoe skazanie o
Čingisxane, un ancien récit mongol sur Cinggis- qan, Saint-Petersbourg, 1866 ; E.
Haenisch. Manghol-un Niuca Tobča’an (Yüan-ch’ao pi-shih), Die Geheime
Gescichte der Mongolen, 1. Text, Leipzig, 1937 ; S. A. Kozin, Sokrovennoe
skazanie, 1, Moscou-Leningrad, 1941 ; P. Pelliot, Histoire secrète des Mongols,
restitution du texte mongol et traduction française des chapitres I à VI,
Maisonneuve, Paris, 1949 ; B.I. Pankratov, Jüan’-čao bi-ši (sekretnaja istorija
Mongolov), t. I., texte, Moscou, 1962, (édition fac-similé) ; le texte à notre avis le
plus satisfaisant est celui établi par le grand mongolisant hongrois L. Ligeti.
Histoire secrète des Mongols, Monumenta linguae mongolicae collecta, vol I.
Akademiai Kiado Budapest, 1971. Je mentionne ci-dessous les articles
remarquablement éclairants d’Antoine Mostaert parus dans le HJAS en 1950-1952.
Une restitution du texte en mongol moderne a été proposée par l’académicien C.
Damdinsüren, qui avait en outre publié en Mongolie la première édition du texte
en écriture uigur-mongole, Mongolyn nuuc tovčoo, Ulaanbaatar, 1947. 2e éd..
1976. (Note 2011) Une traduction française, établie par Marie-Dominique Even et
Rodica Pop, Histoire secrète des Mongols, Chronique mongole du XIIIe siècle,
Gallimard, Paris, est parue en 1994. Mais l’ouvrage essentiel, tant par la rigueur de
l’établissement du texte (préparé par plusieurs ouvrages essentiels – transcription
et index) et l’étendue de l’érudition que par la qualité de la traduction, est sans
107
A la vision traditionnelle d’orientalistes plus souvent préoccupés il est
vrai de philologie que d’histoire et pour lesquels le contenu de l’Histoire
secrète, chronique entrecoupée de passages versifiés, serait la relation
linéaire et sans doute relativement fidèle de la vie du héros, les problèmes
soulevés étant le plus souvent de nature technique 50 , s’opposent des
tentatives plus directement historiennes, cherchant à situer le texte dans la
réalité sociale et historique de son époque, le XIIIe siècle. Le point de vue le
plus radical à notre connaissance a sans doute été exprimé par l’historien
soviétique L.N. Gumilëv 51 , pour lequel l’Histoire secrète est une pièce
politique représentant les positions de l’aristocratie guerrière mongole dans
le débat ayant opposé cette dernière à l’accentuation de la centralisation
impériale sous les successeurs de Cinggis qan.
Sans nous associer automatiquement au détail des interprétations souvent
hasardeuses de Gumilëv 52, c’est indiscutablement à cette deuxième tendance,
sans négliger les exigences d’un travail d’érudition toujours exigeant, que
nous conduit notre propre démarche. Pour être plus précis, nous pensons
pouvoir interpréter globalement l’Histoire secrète non comme un recueil
d’informations transmises de façon plus ou moins neutre, mais comme un
document présentant un contenu idéologique parfaitement défini et délibéré
de la part de son auteur. Pour adopter des formulations conformes à la
problématique d’ensemble de cet article, disons que l’Histoire secrète
constitue une mise en forme du type d’individualité sociale (Cinggis qan)
représentatif, pour l’aristocratie guerrière mongole, de sa propre ascension et
de sa propre accession au pouvoir, ainsi qu’une mise en place du modèle
d’individualité sociale (Cinggis qan et Ögedei) conforme aux intérêts de la

conteste désormais Igor de Rachewiltz, The Secret History of the Mongols, a


Mongolian epic chronicle of the Thirteenth Century, 2 vol., Brill, Leiden, 2004
50
Un exemple très net est fourni par les trois grands articles, au demeurant
remarquables et impressionnants d’érudition consacrés par le P. Antoine Mostaert
à Quelques passages de l’Histoire secrète des Mongols, Harvard Journal of Asiatic
Studies, vol. 13 (1950), 14(1951), 15 (1952) (cité plus loin HJAS).
51
L.N. Gumilëv, Poiski Vymyšlennogo carstva (A la recherche d’un empire
imaginaire), Moscou, 1970
52
L.N. Gumilëv. « Tajnaja » i « javnaja » istorija mongolov XII-XIII vv. (Histoire «
secrète » et « officielle » des Mongols des XII-XIII ss.), Tataro- mongolv v Azii i
Evrope, Moscou, 1970, pp. 455-474.
108
domination aristocratique, mais dans les limites historiques et les
contradictions propres à ces mêmes intérêts. Ainsi nous semble- t-il possible
de rendre compte du caractère indiscutablement contradictoire du texte. On a
en effet constaté à maintes reprises l’abondance des notations apparemment
péjoratives à l’endroit de la personne de Cinggis qan, qui nous est montré
facilement craintif (enfant, n’a-t-il pas peur des chiens !) 53, irrésolu, tortueux,
meurtrier même d’un demi-frère 54. Encore convient-il, certes, de se méfier
de l’anachronisme psychologique que nous dénoncions plus haut 55 . Quoi
qu’il en soit, le texte est autre chose qu’un panégyrique destiné à
l’édification future des descendants du conquérant, interprétation souvent
donnée au terme « secrète » (ni’uca) du titre (« secrète », c’est-à-dire
« confidentielle », réservée au cercle restreint de la famille impériale). Il faut
plus probablement replacer effectivement le texte dans une situation
conflictuelle — à mon avis la période d’incertitude politique qui s’étend de
la mort de Ögedei en 1241 à l’issue de la véritable guerre civile et fratricide
qui porte au pouvoir l’empereur Qubilai tout en infligeant un coup décisif
sinon au principe du moins à la réalité de l’unité impériale mongole.
De ce point de vue, l’appréciation portée sur la nature même du texte
conduit à réévaluer le délicat problème de la datation de l’Histoire secrète, la
solution adoptée étant à son tour riche d’implications proprement historiques.
Le paragraphe 282 nous apprend en effet seulement, avec quelque
solennité, que l’œuvre a été achevée dans le mois du daim (quran sarada,
septième mois) de l’année du rat (quluhana žil), lors de la réunion d’un
quriltai (grande assemblée de la haute aristocratie). En l’absence de toute
datation absolue propre au calendrier duodénaire, l’« année du rat »
généralement retenue est l’année 1240. Cette identification est le plus
souvent tacite et repose sur le fait que le texte serait muet sur tout événement
postérieur au règne de Ögedei, mort le 11 décembre 1241. Or, deux passages
importants du texte ont été à plusieurs reprises relevés, qui en eux-mêmes

53
Mongol-un ni’uca tobcijan (cité plus loin MNT). § 66
54
MNT, §§ 76-78
55
Sur l’image de Cinggis qan dans la tradition historiographique mongole, N.P.
Šastina, Obraz Cingisxana v srednevekovoi literature mongolov (L’image de
Cinggis qan dans la littérature médiévale des Mongols), Tatar-Mongoly v Azii i
Evrope, Moscou, 1970, pp. 435-454
109
rendent le choix de 1240 problématique : Cinggis qan, réglant sa succession
au profit de son troisième fils Ögedei, énonce que, si les descendants de
celui-ci s’avéraient indignes du pouvoir suprême, l’empire passerait entre les
mains d’une autre branche, Ögedei émet ses doutes au même sujet,
cependant que le cadet, Tolui, tout en protestant de sa fidélité, s’annonce prêt
à reprendre le flambeau :
umartaqsan-i duratqažu remémorant ce qui a été oublié,
umtaraqsan-i seri’ülžü réveillant celui qui s’est endormi 56 ,
accumulation étonnamment prophétique, sinon pour qui aurait déjà connu la
suite des événements.
Aux dernières lignes du texte proprement dit - et on n’a sans doute pas
porté une attention suffisante à ce caractère conclusif -, l’empereur Ögedei
trace un bilan de sa vie qui, comme le remarque R. Grousset, « a toutes les
apparences d’un bilan posthume » 57 difficilement compréhensible si la
rédaction est antérieure de plus d’un an au décès et les propos rapportés plus
lointains encore.
Toutefois, ces deux passages ne sauraient suffire à eux-seuls de remise en
cause de 1240 et moins encore à déterminer de façon positive une date
plausible. C’est à notre sens la nature du texte, par elle-même et dans sa
confrontation avec ce que nous savons par ailleurs de l’histoire mongole
après la mort de Ögedei, qui, à la fois, nous suggère une hypothèse de
datation différente de 1240 et fournit une illustration de ce que nous
appelions plus haut les limites du modèle d’individualité.
Les « années du rat » possibles, à part 1240, compte tenu du cycle
duodénaire, sont 1228 58 , 1252, 1264, 1276, etc.. Il nous semble que le
caractère polémique (même voilé) du texte, joint aux deux passages cités,
permette d’exclure 1240. Malgré des conflits avec une fraction de
l’aristocratie guerrière portant sur l’exploitation des pays conquis, en

56
MNT, § 255
57
MNT, § 281 ; R. Grousset, L’empire mongol, de Boccart, Paris, 1941, p. 303
58
mais le choix de cette année, la première année du rat postérieure à la mort de
Cinggis qan suppose une refonte lourde du texte dans les années suivantes
110
particulier en Chine du nord en 1229-1230 59 , Ögedei règne alors sans
partage, rien ne laisse présager l’ouverture prochaine d’une succession et
Rashid ed-Din nous décrit son décès, des suites d’un excès de boisson,
comme assez subit 60 . Nous écartons par ailleurs 1276 et les possibilités
ultérieures. Bien que confronté à la dissidence en Asie centrale de Qaidu,
petit-fils de Ögedei, Qubilai est solidement établi à la tête de l’empire des
Yuan et jouit de l’alliance fidèle de son frère Hulegü, maître de l’Iran.
Le décès de Ögedei ouvre une période extrêmement troublée : un
interrègne de cinq années, de 1241 à 1246, est nécessaire pour assurer
l’accession au trône de son propre fils Güjüg. Celui- ci meurt dès 1248 et
trois années s’écoulent à nouveau avant le triomphe de Möngke, fils de Tolui.
Le fait est d’importance : la « prophétie » de Cinggis qan au paragraphe 255
de l’Histoire secrète s’accomplit, au profit de la branche cadette, c’est-à-dire
conformément aux principes de succession en usage, avant même Cinggis
qan, chez les nomades mongols, et entrant comme rapport social constitutif
dans la formation de l’aristocratie mongole en tant que classe.
La grande aristocratie guerrière n’est évidemment pas étrangère à ce
bouleversement. Le témoignage le plus clair en est fourni par un long
discours prêté par Rashid ed-Din au prince Batu, petit-fils de Cinggis qan par
la branche aînée et considéré alors comme le porte-parole naturel des chefs
de la conquête, moins à ce titre généalogique que comme principal artisan
des campagnes d’Europe (Russie, Pologne, Hongrie, Bohême) de 1236-1242,
Batu, ayant épuisé l’énumération des mérites personnels de Möngke, conclut
précisément par un rappel du principe coutumier selon lequel la branche
cadette, c’est-à-dire la descendance de Tolui, est héritière légitime du
domaine personnel du père 61.
Une hypothèse plausible consisterait donc à attribuer l’établissement du
texte de l’Histoire secrète à la période de troubles que forme l’interrègne

59
N,C. Munkuev, Kitaiskij istočnik o pervyx mongol’skix xanax, (une source
chinoise sur les premiers qan mongols), Moscou, 1965.
60
Rashid-al-Din, The successors of GengisKhan, transl. by J.A. Boyle. Columbia
University Press, New York, 1971, pp. 65-66 (cité plus loin Rashid ed-Din, trad.
Boyle).
61
Rashid ed-Din, trad. Boyle, pp. 201-202.
111
1248-1251, le retard d’un an, l’achèvement (et non la rédaction) en 1252 ne
posant pas au demeurant de réelle difficulté.
La possibilité suivante, 1264, nous semble pourtant plus satisfaisante
encore. Bien que Qubilai, frère de Möngke (mort en 1259), parvienne au
pouvoir en 1260, au prix de ce qu’on ne peut considérer que comme un coup
d’Etat, il s’en faut de beaucoup que la situation soit paisible avant cette
année 1264. Toute la période 1260-1264 est occupée en effet par une guerre
de succession violente et indécise entre Qubilai et son frère cadet Arig böge,
et apparaît donc propice à l’expression de contradictions politiques. Par
ailleurs, un point concret mérite l’attention que lui avait prêtée le sinologue
William Hung 62 et que soulignait à sa suite, sans toutefois en tirer de
conséquences, A. Mostaert : au paragraphe 247 de l’Histoire secrète, la ville
chinoise de Xuande est désignée sous la forme Xuandefu (söndevu dans le
texte mongol), qui n’est employée en Chine qu’à partir de 1263 (la forme
connue antérieurement étant celle employée sous la dynastie des Jin —
1115-1234, c’est-à-dire Xuandezhou, fu et zhou désignant le type d’unité
administrative dont la ville est le chef-lieu). Plus décisif encore, alors que
comme nous l’avons vu le texte est achevé à l’occasion d’une Assemblée,
quriltai, aucune source ne fait état d’une telle réunion pour les dates
précédentes. Le septième mois de l’année du rat 1264 (septième mois de
l’année Heyuan, entre le 25 juillet et le 22 août 1264) est au contraire le
moment d’un quriltai s’étant tenu en Mongolie et qui plus est fort important
puisqu’il voit Arig böge venir faire sa soumission à Qubilai et marque ainsi
le début effectif du règne de ce dernier (qui ne meurt qu’en 1294) 63.
Au terme de ces considérations, il nous semble ainsi possible de proposer
pour date de l’Histoire secrète des Mongols l’année du rat 1264 et de nous
représenter son auteur, sans doute à tout jamais anonyme, comme un
membre de l’aristocratie guerrière exprimant non pas une opposition
abstraite entre intérêts de l’aristocratie et centralisation impériale, ce qui
nous semble impensable pour l’aristocratie cinggisqanide du XIIIe siècle,

62
W. Hung. The transmission of the book known as the Secret History of the
Mongols, HJAS, 14(1951), pp. 489-490 ; A. Mostaert, article cité. HJAS, 15(1952),
p. 395.
63
Rashid ed-Din, trad. Boyle, p. 261 ; Yuan shi, vol. I. Beijing. 1976, p. 98 ; R,
Grousset. L’empire mongol, op. cit., p. 323.
112
mais un rappel solennel de ces intérêts par le rappel du modèle historique
d’individualité, d’ailleurs contradictoire, que constituaient Cinggis qan et,
encore dans une certaine mesure, Ögedei. Il l’a là, à notre sens l’explication
du silence de l’Histoire secrète sur les évènements postérieurs à Ögedei.
Incompréhensible pour une chronique « neutre » qui tairait ainsi un quart de
siècle, ce silence se justifie si on l’interprète comme un cas, idéologiquement
et politiquement fondé, de transmission d’un modèle historique
d’individualité et de ses limites : Cinggis qan et son successeur direct Ögedei,
créateurs de l’organisation politico-militaire et animateurs des grandes
conquêtes ayant répondu le plus directement aux intérêts et aux attentes de
l’aristocratie guerrière constituent ce modèle. Mais les années qui suivent,
avec le ralentissement des conquêtes au profit des luttes pour le trône ne
coïncident plus avec ce modèle (la conquête de la Chine des Song
n’intervient principalement qu’entre 1268 et 1277) et n’ont donc pas lieu de
figurer dans l’ouvrage, cependant que les descriptions d’épisodes peu
glorieux, en particulier le rappel de mauvais traitements infligés à de fidèles
compagnons d’armes font clairement figure de mise en garde (ainsi quand,
au paragraphe 281, Ögedei reconnaît avoir injustement mis à mort Doqulqu,
compagnon de Cinggis qan).
Il ne s’agit pas ici d’une question étroitement technique, mais bel et bien
du cœur du problème : la biographie de Cinggis qan ne nous est pas connue
par des annalistes nous informant avec un détachement d’archivistes, mais
par la classe dont il est issu.
Poser la question de la date de l’Histoire secrète des Mongols dans les
termes où nous venons de le faire, outre l’intérêt propre que présente la
datation de la seule source proprement mongole sur l’unification de la fin du
XIIe et du début du XIIIe siècle et sur la fondation de l’empire, c’est surtout
aborder l’ensemble des problèmes liés à la constitution de l’aristocratie en
tant que classe dominante et contribuer donc à saisir Cinggis qan non comme
un destin individuel contingent mais comme une individualité inscrite dans
les réalités et dans le mouvement de la société.

La société pastorale nomade à la veille de l’unification mongole

113
Nous ne pouvons évidemment entreprendre ici une présentation détaillée
des connaissances actuelles et de nos propres hypothèses sur l’état de la
société mongole au XIIe siècle, connaissances auxquelles nos collègues
mongols ont apporté dans les dernières années des contributions
essentielles 64. Deux points principaux doivent toutefois être mis en lumière,
sans lesquels l’histoire mongole du XIIIe siècle et l’entreprise cinggisqanide
sont incompréhensibles.
1) Les nécessités propres au fonctionnement de la société et de
l’économie pastorale nomade, le rapport nécessaire entre le troupeau et la
terre, en particulier les exigences d’une maîtrise sociale des ressources en
pâturages et surtout en eau — compte tenu du climat de la Mongolie —
aboutissent dans les conditions d’une mobilité permanente de la population
et de façon très précoce à ce que les relations de voisinage, d’alliance ou de
rivalité entre groupes associés ou concurrents, et formant ces groupes, se
constituent en un réseau de ce que nous pensons pouvoir désigner comme
des rapports politiques. Par ailleurs, plus décisif encore, ces rapports
politiques et l’instrument guerrier de leur réalisation interviennent, dans la
spécificité nomade 65, l’compris le moment guerrier, en tant que rapports de
production directs.
2) Des informations concordantes permettent de considérer la période
qui précède l’unification mongole (XI-XIIe siècles) comme marquée par
l’accentuation et l’accélération de mécanismes de développement
économiquement et socialement inégalitaire.
La confluence de ces deux grands facteurs, en particulier à travers une
dynamique complexe des modes et des formes de groupement sociaux,
conduit à l’émergence et à la relative fixation d’une différenciation de
classes, à la formation d’une aristocratie dominante, pastorale et guerrière.

64
Pour nous en tenir à deux ouvrages récents (lors de la parution de cet article…) :
D. Gongor, Xalx tovčoon (Histoire des Xalx), Ulaanbaatar, vol. I, 1970 ; vol, II,
1978 ; Š. Nacagdorž, Mongolyn feodalizmyn ündsen zamnal (Voies fondamentales
du féodalisme mongol), Ulaanbaatar, 1978
65
Nous avons esquissé ce point de vue par ailleurs dans « El mundo de las estepas »,
Historia universal, Salvat, Barcelona, fasc. 79, 80, octobre 1981 (v. ci-dessus Le
monde de la steppe jusqu’à la chute de l’empire mongol)
114
L’axe essentiel de l’histoire mongole ultérieure, au premier chef
l’unification de la Mongolie et l’édification impériale, c’est- à-dire les traits
fondamentaux de l’individualité de Cinggis qan en tant qu’homme politique
et fondateur d’empire, semble tenir dans la nécessité à laquelle cette
aristocratie est rapidement confrontée d’élargir une base de domination que
le faible niveau des forces productives en Mongolie même rend précaire.
Que cet élargissement ne puisse être assuré par une intensification de
l’exploitation d’une population peu nombreuse (bien que présentant peut-
être paradoxalement des traits de surpeuplement relatif), mais doive au
contraire être recherché dans l’extension des domaines et des populations
soumis à l’aristocratie mongole nous fournit dès lors et le moteur des
conquêtes et la clef de Cinggis qan conquérant.
Ainsi s’explique l’intérêt porté par les Mongols et Cinggis qan en
particulier à la liberté de commerce et à la maîtrise des grandes voies
d’échanges entre l’Asie orientale et centrale et le monde méditerranéen
connues sous le nom traditionnel de Route de la soie. Ce point est d’autant
plus important que les Mongols sont loin d’être des nouveaux venus dans les
relations politiques et économiques existant en Asie. Pour nous en tenir à un
exemple portant sur les échanges économiques, l’Histoire secrète fait état
d’une rencontre, dans l’été 1203, entre Cinggis qan et un marchand
originaire du Turkestan :
… önggüd-ün Alaqus digit-quridaca Asan sartaqtai caqan teme’etü
minqan irges ta’uju Ergün-e mören huru’u buluqat keremün qudalduju
abura ajisurun Baljuna usulan oroqui-tur uciraba 66, … « une rencontre se
produisit avec Asan /Hasan/, un sartaqtai /du Turkestan/ qui venait de chez
Alaqus-digit-quri des Önggüd /groupe du S-E de la Mongolie/ et se rendait
vers le fleuve Argun /cours supérieur de l’Amour/ en conduisant avec son
chameau blanc mille moutons châtrés pour acheter des zibelines [buluqat] et
des écureuils [keremün] et qui était venu au Balžuna (lac du bassin de la
Xerlen encore mal identifié) pour y faire de l’eau » 67.
Passage explicite nous donnant une idée de la réalité des échanges
marchands antérieurs à l’établissement de l’empire, mais dont l’intérêt réside

66
MNT. § 182
67
Pelliot, Hambis, Histoire des campagnes de Gengis khan, op. cit., PP. 42-49
115
surtout pour nous ici dans le fait que l’auteur de l’Histoire secrète éprouve le
besoin de noter le détail d’une rencontre accidentelle.
Ainsi Cinggis qan en tant qu’individu se trouve-t-il inscrit, avec ses traits
majeurs (politique, guerrier, conquérant) dans un devenir collectif dont il est
à la fois le produit et à coup sûr un des acteurs principaux.

La formation d’un type historique d’individualité


Il nous reste à préciser en quels termes la réalité politique et historique de
Cinggis qan comme effet et comme réponse à l’ascension de l’aristocratie
mongole à la fin du XIIe siècle prend la forme d’un type historique
d’individualité susceptible d’être transmis, constitué en modèle, en tant
qu’instrument de la reproduction sociale (ici de la domination aristocratique).
De même que les conditions de cette reproduction apparaissent
contradictoires, puisque l’extension de la domination aristocratique par les
conquêtes du XIIIe siècle s’accompagne d’une transformation des rapports
entre l’aristocratie en tant que classe et les institutions étatiques qu’elle avait
mis en place (centralisation administrative et division de l’empire en grands
Etats de plus en plus distants dès le XIIIe siècle, interactions inégalitaires, au
sein même de l’aristocratie mongole, entre les intérêts de celle-ci et les
intérêts des couches socialement dominantes des peuples conquis, etc.), de
même la formation du type cinggisqanide d’individualité est-elle riche d’un
tissu de contradictions que nous ne pouvons ici qu’esquisser.
La question essentielle est sans doute ici celle du mouvement historique
producteur d’une forme nouvelle d’individualité sociale. En d’autres termes,
il convient d’apprécier dans quelle mesure c’est à l’émergence de nouveaux
rapports sociaux caractéristiques de la domination aristocratique qu’est relié
le type d’individualité que constitue Cinggis qan. Naturellement, il serait
vain d’attendre des sources contemporaines de l’événement l’exposé d’une
claire conscience de ce mouvement.
Cette conscience de la nouveauté de Cinggis qan existe certes, mais dans
les conditions de l’empire déjà édifié. Réglant sa succession comme nous
l’avons déjà vu, Cinggis qan met en avant le principe de l’unité impériale (en
fait, sans doute, déjà le mythe de l’unité impériale si l'Histoire secrète est
116
effectivement achevée en 1264) et surtout situe explicitement dans cette
unité sa propre originalité en l’opposant aux divisions ayant affaibli ses
prédécesseurs et leurs descendants Altan et Qučar 68.
Quoi qu’il en soit, la conscience immédiate des intérêts liés à une réalité
sociale en mouvement constitue nécessairement un écran, ou du moins un
filtre associé aux pesanteurs de la conscience sociale antérieure, pour la
conscience du sens historique de ce mouvement. Les exemples sont
nombreux de bouleversements majeurs opérés avec la conscience de
poursuivre l’accomplissement d’une tradition, voire d’un retour aux sources
de cette tradition (n’en va-t-il pas ainsi dans une large mesure, par exemple,
de la Réforme en Europe, mais aussi dans des mouvements de rupture
politique plus contemporains se présentant comme un « retour aux normes »
d’une référence invoquée ne serait-ce que pour les besoins de la cause ?
Ajoutons qu’on prête à Cinggis qan des propos comparables à l’égard des
tentatives politiques l’ayant précédé et ayant embrassé « depuis mille ans »
le monde de la steppe).
Plus qu’une illusoire évidence, dont la nécessaire absence conduit
certains à l’image d’une immobilité de l’histoire ou d’une continuité
intemporelle des sociétés pastorales nomades,6936 c’est la dialectique de la
continuité et des ruptures décelables aussi bien dans le contenu que dans
l’énonciation des sources qui peut nous fournir la clef du problème posé. De
ce point de vue, un terrain particulièrement riche nous est fourni par la
généalogie dont l’Histoire secrète fait procéder Cinggis qan 70 et qui s’étend
de la dénomination des ancêtres communs de tous les Mongols :
Cinggis qahan-nu huǰa’ur de’ere tenggeri-ece žaja’atu töreksen Börte
čino aju’u gergei inü Qo’ai-maral aǰi’ai... 71.
« L’origine de Cinggis qan est Börte čino [le loup gris], né de la volonté
du Ciel suprême, et son épouse Qo’ai-maral [la biche fauve]»,

68
MNT, § 255, nous reviendrons plus loin sur ce à quoi il est fait ici allusion
69
Tel est nous semble-t-il, pour nous en tenir à un ouvrage sérieux, le défaut
inhérent à la démarche, par ailleurs richement documentée, de G.E. Markov.
Kočevnïki Azii (les nomades d’Asie), Moscou, 1976
70
MNT, §§ 1-52
71
MNT, § 1
117
à la première mention d’un pouvoir proprement mongol :
Qamuq mongγol-i Qabul qahan meden aba Qabul qahan-nu qojina
Qabul qahan-nu üge-ber dolo’an kö’üd-ijen bö’etele Senggüm-bilge-jin
kö’ün Ambaqai-qahan qamuq mongγol-i meden aba 72
« Qabul qahan reçut [prit] le contrôle de tous les Mongols. Après Qabul
qahan, conformément aux paroles de Qabul qahan et alors que celui-ci avait
sept fils, c’est Ambaqai-qahan, fils de Senggüm-bilge 73 qui reçut [prit] le
contrôle de tous les Mongols ».
Le rôle de la généalogie comme modèle de transmission et de
reproduction sociale, donc de continuité, est bien connu, en particulier chez
les peuples de culture orale, ce que sont les Mongols du XIIe siècle. Il n’est
donc pas étonnant que la biographie de Cinggis qan s’ouvre, au moins dans
le cas de l’Histoire secrète, par des informations de cette nature, ni que les
vingt-trois générations antérieures à sa naissance suggèrent une durée
approximative d’un demi-millénaire. Nous savons en effet, par ailleurs, que
les schémas généalogiques se prêtent particulièrement aisément aux
manipulations (nous en avons parlé plus haut à propos des origines «
indiennes » de Cinggis qan, nous en connaissons un autre exemple éclatant
avec la parenté cinggisqanide aussi fictive (ou du moins indirecte et
sollicitée) qu’intéressée dont se dote au XIVe siècle le turc Tamerlan). Il se
trouve que la généalogie de l’Histoire secrète, si on l’examine avec attention,
apparaît comme un étonnant entrecroisement de continuité et de ruptures
susceptible de nous permettre la saisie du type d’individualité cinggisqanide
dans la spécificité que lui attribue la conscience sociale mongole du XIIIe
siècle.

72
MNT, § 52
73
Cousin germain du père de Qabul qan (MNT § 47) ; Ambaqai est le père de cet
Altan qui, avec Qucar et un autre parent, Saca- beki, décernent à Temujin le titre
de Cinggis qan aux environs de 1190 (MNT, § 123, voir Marco Polo : « Alors
advint qu’en l’an 1187 de l’incarnation du Christ, les Tartares firent un nouveau
seigneur et roi de leur cru. qui avait nom Cinghis Can en leur langue,,. », La
description du monde, chapitre LXV, (éd. L. Hambis, Klincksieck Paris, 1955). p.
76.
118
Il nous semble en effet nous trouver ici devant un cas paradoxal de
généalogie de la rupture. Continuité, certes, tout d’abord dans son exposition
parfaitement linéaire de Börte čino à Jisügei ba’atur, le père de Cinggis qan.
Ensuite, parce que nous y rencontrons l’écho de stratégies matrimoniales
retrouvées jusqu’à Cinggis qan et où se combinent la pratique du rapt des
femmes et, très précocement, l’établissement de relations d’alliance sous la
forme d’échanges préférentiels. Enfin, parce que pratiquement tous les
groupes ou lignages proprement mongols (oboq, oboγ) ralliés ou soumis
dans le cours de l’unification y sont mentionnés avec la filiation qui les
rattache aux ancêtres communs.
Mais plus marquantes encore nous semblent les ruptures. Celles-ci
apparaissent d’une part dans la comparaison entre la linéarité du tableau
généalogique et le déroulement réel de l’unification. Pour être plus précis,
sans toutefois entrer dans les détails qui nous contraindraient à retracer toute
l’unification qui s’opère entre 1180 environ et 1206, aboutissant à la
fondation de l’empire cinggisqanide, nous sommes frappés par le fait que les
lignages (oboq) apparaissant dans le tableau généalogique et leurs
apparentements ne constituent pas dans les conflits de l’unification, en
particulier dans la délimitation des camps politiques et militaires en présence,
un principe efficace d’organisation sociale. De façon tout à fait révélatrice,
c’est à l’occasion d’une redistribution brutale qui fait éclater explicitement
les solidarités lignagères que Temüžin reçoit le titre de Cinggis qan 74. Il y a
là un phénomène qui ne nous semble pas avoir reçu une attention suffisante
et dont l’examen permettra sans doute une interprétation affinée des mesures
de brassage appliquées par Cinggis qan lors de la fondation de l’empire et
dont Marco Polo avait parfaitement saisi l’importance : « Quand il avait
gagné et pris les royaumes, cités et villages par la force (en Mongolie même,
J.L.), il ne faisait occire ni dépouiller personne en leur faisant nul tort, et rien
ne prenait de leurs biens. Une fois organisés les pays à nouveau avec des
seigneurs et des gardiens de son propre peuple, et avec ceux en qui bien se
fiait, il prenait tous les chefs et les braves jeunes hommes et les emmenait

74
MNT, §§ 120-123
119
conquérir les autres gens. Et ainsi conquêta cette grande multitude de gens
dont vous avez ouï » 75.
Ce brassage apparaîtrait ainsi, plutôt que comme l’action arbitraire du
souverain, comme la prise en compte d’un mouvement historique de
dissolution des oboq en tant que principe de groupement social concret au
profit d’une structure de classes et comme la tentative d’achèvement de ce
mouvement en tant qu’objectif politique.
Les ruptures se manifestent, enfin, dans l’exposition des données
généalogiques elles-mêmes et dans les faits d’énonciation auxquels elle
donne lieu. D’une part, Cinggis qan lui-même ne voit le jour qu’au
paragraphe 59, c’est-à-dire hors de l’énumération directement généalogique.
Surtout, la filiation de Cinggis qan est clairement décrite comme ne relevant
pas d’une succession linéaire, ce que souligne l’apparente irrégularité de la
succession dans le texte entre énumération généalogique pure et simple et
relation détaillée des épisodes porteurs de rupture. Les femmes (cinq
seulement sont mentionnées en vingt-trois générations) occupent une place
qui en fait aussi, soit par le rôle qu’elles jouent, soit par leur absence, des
éléments de rupture. La plus importante, de ce point de vue, est Alan qu’a
qui, déjà veuve de Dobu-mergen, descendant direct de Börte čino, met au
monde, des œuvres d’un être surnaturel (le surnaturel étant ainsi mobilisé en
tant que rupture), trois fils dont le cadet Bodončar (dit Bodončar mungqaγ, «
Bodončar l’idiot », ce mot étant à prendre au sens de l’« isolé », le « paria »),
est l’ancêtre direct des Mongols Boržigid auxquels appartient Cinggis qan 76.
l’Histoire secrète est ainsi explicite : il n’existe pas de filiation continue de
Börte čino à Cinggis qan. Ce Bodončar qu’on nous montre de plus rejeté des
siens avant qu’il parvienne par ses propres moyens à se soumettre un
peuple 77 est de plus coupé dans une certaine mesure de sa propre
descendance : si on nous indique le nom d’une de ses épouses, il ne s’agit
pas de celle dont descend la branche de Cinggis qan, mais de l’aïeule de son
grand rival Jamuqa (davantage double négatif qu’ennemi au sens ordinaire,

75
Marco Polo, édition citée, p. 77
76
MNT, §§ 5-9
77
MNT, §§ 30-40
120
ce que souligne l’insistance avec laquelle est rappelée la fraternité jurée,
anda, qui le lie à Cinggis qan).
Rupture enfin, au plan politique, quand on nous montre avec force détail
(ce qui nous renvoie peut-être à la datation de l’Histoire secrète et à la
consolidation du pouvoir entre les mains de la branche cadette) que le
principe d’aînesse, qui se maintient vivace en particulier dans le droit civil
mongol jusqu’à l’époque moderne, ne s’applique pas à la conquête du
pouvoir : ni Bodončar, qui refait l’unité de sa famille et soumet des groupes
voisins ni Qabul-qan, ni ses successeurs n’accèdent au pouvoir par simple
droit de succession, mais par un acte d’autorité : « Frères, frères, dit
Bodončar, il est bon qu’un corps ait une tête et qu’un vêtement ait un
col ! » 78 auquel répond le meden aba « reçut », ou plus probablement « prit
le contrôle, le pouvoir » de Qabul qan 79.
Il est donc possible, à travers la forme et le contenu de cet exposé
généalogique - mais le schéma se reproduit à maintes reprises - de déceler
aussi bien une trame de continuité que des éléments majeurs, et en définitive
moteurs, de rupture.
S’il y a contradiction, c’est ici dans le jeu dialectique des deux niveaux de
légitimation de Cinggis qan, type historique d’individualité : son originalité,
son unicité, la nécessité historique pour l’aristocratie guerrière mongole de
l’adopter - non sans conflits - pour point de départ d’une nouvelle continuité,
d’en assurer la transmission en tant que nouveau modèle historique
d’individualité sociale, instrument majeur de la reproduction d’une
domination, ne peuvent s’ancrer dans le réel, ne sont possibles, n’ont à la
limite de signification que dans la conscience illusoire d’une continuité qui
n’est pour cette aristocratie perdant ses racines dans l’étendue de ses
conquêtes rien d’autre que le rêve de sa propre permanence. Et tel est bien
sans doute le Cinggis qan de la conscience aristocratique mongole du XIIIe
siècle.

78
MNT, § 33
79
MNT, § 52
121
Conceptions de l’espace, division territoriale et divisions
politiques chez les Mongols de l’époque post-impériale (XIVe-
XVIIe siècles) 80

Problématique générale
L’idée a été avancée, et semble avoir acquis une certaine audience dans la
littérature anthropologique récente, de la double incapacité des sociétés
pastorales nomades à se hiérarchiser et à se doter de structures politiques
centralisées. Les phénomènes de hiérarchisation et l’irruption du centralisme
politique ne constitueraient que la traduction de l’impact sur la société
nomade de forces extérieures, pour être plus précis, de l’impact de sociétés
sédentaires à structures étatiques. Deux points essentiels semblent sous-
tendre ces hypothèses : la faible densité démographique et la mobilité
géographique.
Sans doute cette hypothèse, égalitaire et non centralisatrice, a-t-elle été
élaborée en réponse aux besoins de la description empirique de telle ou telle

80
Equipe écologie et anthropologie des sociétés pastorales: Pastoral Production and
Society, Maison des Sciences de l’Homme - Cambridge University Press 1979.
This article proposes first to criticize the arguments advanced about the egalitarian
and non-centralizing character of nomadic societies and the non-pertinence of the
criteria upon which these arguments are based. To this end, attention is drawn to
the history of the Mongols between the downfall of the empire of Genghis Khan
(end of the fourteenth century) and the submission of the Mongols to the empire of
the Qing (seventeenth—eighteenth centuries). After touching on the
methodological conditions of our choice of the post-imperial period for examining
the problems under consideration, the connection is made between social and
political hierarchization and appropriation of nomadic space, in particular by the
establishment and fixation of territorial limits. It is the very relationship to space of
the entire nomadic society that is implicated here. Therefore it is necessary to look
for categories of space, of its perception and its appropriation, other than those —
issuing directly from the sedentary experience — that too often still serve to
describe nomadic societies. As a hypothesis and a perspective of study, a typology
of the dynamics of nomadic space (expansion and contraction), based on the data
drawn from Mongol history, is proposed in conclusion.
122
société nomade. Nous voudrions pour notre part la confronter, en tant
qu’historien, à l’expérience de la société mongole et soulever dans le même
quelques problèmes théoriques que semblent appeler cette hypothèse, ses
présupposés et ses implications.
Un point nous semble devoir constituer un préalable important sur le plan
méthodologique: le refus de la fausse théorisation que nous nommerons
vision generative de l’histoire. En d’autres termes, la gêne extrême que nous
éprouvons en face d’un placage sur l’histoire de modèles plus ou moins
formels (mais le problème n’est pas dans leur caractère formel) issus non
d’une élaboration qui parte de l’expérience historique concrète et la
généralise en abstractions destinées à une nouvelle confrontation, élargie,
aux réalités de l’histoire, mais résultant d’une axiomatique abstraite, au
départ même de la démarche, d’universaux aprioristes. En ce sens, il nous
semble évident que le maniement de notions comme celles de densité
démographique ou de mobilité spatiale ou géographique appelle une ou des
définitions fondées historiquement, et que ces notions ne sauraient sans
grand danger apparaître implicitement, «innocemment», comme des
catégories universelles.
Ce refus de 1’«histoire générative» implique son corollaire: s’écarter du
danger qui consiste à sacrifier aux apparences de la logique en abordant
l’étude d’un phénomène historique ou d’un processus social par leur genèse.
Le lien est en effet étroit, quoique rarement élucidé, entre une axiomatique
aprioriste, entre l’imposition de généralités anhistoriques au cours de
l’histoire, et une vision de celui-ci mécaniquement évolutionniste. A
prétendre aborder l’étude d’un processus par sa genèse, on se condamne en
effet à introduire subrepticement à son point de départ les seuls
déterminations qui découlent de la constatation empirique implicite des
manifestations du processus développé. On procède dès lors incidemment à
rebours de ce qu’on croit poursuivre et les seules «causes» retenues du
processus sont celles dans lesquelles ont été reconnus des «effets» ultérieurs,
leur lien dialectique, non linéaire, ne pouvant que se trouver altéré, voire
radicalement faussé. De plus, il est rare que les sources contemporaines d’un
phénomène social et l’information historique contemporaine de sa genèse
soient à même de permettre l’appréhension et l’élucidation de cette dernière.
Les témoins ne s’avèrent qu’exceptionnellement aptes à saisir et à
123
comprendre l’apparition d’une réalité nouvelle avant l’émergence de traits
caractéristiques majeurs dénotant une relative maturité du phénomène. Cette
myopie du témoignage historique immédiat ne tient pas essentiellement à
des caractéristiques propres à ce témoignage, mais bien plus au caractère
nécessairement contradictoire de toute genèse. Celle-ci est le fruit des
contradictions de la phase précédente et apparaît le plus normalement
comme le jeu de contradictions internes à une situation d’ensemble dont, sur
le moment, on perçoit plus aisément les éléments de continuité et de
permanence que de rupture (ces derniers pouvant apparaître comme, et dans
une certains mesure être, des conflits ou des tensions passagers et
provisoires).
C’est donc bien d’une étude du phénomène développé que peut naître
non seulement une appréciation d’ensemble correcte, mais encore une
connaissance réellement satisfaisante de la genèse elle-même. Ainsi
seulement se trouveront isolées des moteurs réels du mouvement les
«fausses pistes», potentialités non retenues par le mouvement de l’histoire, et
les incidences de contradictions annexes, ainsi se dégagera à la fois dans sa
multiplicité et dans son unité d’orientation (mais une unité d’orientation qui
ne signifie pas prédétermination mécaniste dont les accidents historiques ne
seraient que des variantes plus ou moins facultatives) le faisceau, le réseau
de contradictions au sein de la société, entre la société et le cadre des
contraintes écologiques et économiques dans lequel elle se meut, entre la
société et ses voisins, partenaires et concurrents, etc. Il va de soi que la
détermination au sein de ce réseau de la maturité relative d’un processus
n’est pas chose aisée et que la continuité dialectique de l’histoire d’une
société entretient des rapports extrêmement complexes avec les apparences
de la simple successivité chronologique. L’histoire des peuples mongols
nous offre une multitude d’exemples de cette complexité et le choix d’un
maillon de la continuité sociale en tant que phase «développée» s’avère
crucial. En d’autres termes, est posée comme impérative la détermination
d’un «laboratoire» de l’histoire sociale mongole qui permette une démarche
pertinente tant régressive, vers la genèse, que progressive, vers le devenir
ultérieur du réseau de contradictions qui forme une époque historique
déterminée. Ce devenir est en effet essentiel à la compréhension des
relations internes, des tensions et des rapports de forces internes à ce réseau,
voire à leur simple perception. Eléments importants de cette détermination,
124
l’état, le niveau, l’origine des sources et moyens d’investigation et
d’information, les problèmes de leur orientation d’ensemble, de leur degré
de validité et d’implication dans le jeu même des contradictions sociales, de
questions en apparence purement méthodologiques, deviennent essentiels à
la problématique historique elle-même.
Il est tout a fait évident que l’étude de l’histoire mongole est partie
intégrante du cadre plus général que constitue l’étude d’ensemble des
sociétés nomades d’Asie centrale, et en particulier l’étude des structures de
classe et du centralisme politique et de l’Etat dans ces sociétés. A ce titre, les
approches des sociétés nomades anciennes et de leurs structures (appuyées
essentiellement sur les données de l’archéologie soviétique des dernières
décennies) ne peuvent laisser indifférent. Toutefois, pour ce qui concerne
l’histoire proprement mongole, le tournant essentiel, le fait majeur, est bien
entendu l’épopée cinggisqanide et l’empire, accentué encore par le
déferlement des guerres de conquête, leur aspect spectaculaire, leur rôle de
coupure plus ou moins durable et plus ou moins profonde dans l’histoire de
nombreux peuples eurasiatiques (ce qui exerce une influence d’autant plus
lourde sur les approches «de l’extérieur» que la conscience en est voilée et
obscurcie). Ce n’est pourtant pas cette période qui nous semble devoir
constituer le «laboratoire» évoqué plus haut. Nous penchons pour notre part
à considérer l’époque impériale, en y incluant la phase d’unification de la fin
du XIIe siècle, la mise sur pied d’un pouvoir impérial centralisé, l’expansion
impériale des conquêtes et l’effondrement de l’empire, comme étant dans
son ensemble une phase initiale, une phase de genèse dont les contradictions
et les implications ne peuvent être complètement appréhendées qu’au regard
du devenir de la société mongole après l’effondrement de l’empire. Il nous
semble en effet que la compréhension des rapports entre hiérarchisation
sociale et centralisation politique gagne à ne pas se voir occulter, alors même
qu’il s’agit de rapports en gestation, par le masque massif des institutions
impériales, par le tourbillon des conquêtes et par les problèmes spécifiques
de la domination d’un empire nomade sur des sociétés sédentaires conquises.
En centrant notre examen sur la société mongole telle qu’elle survit à
l’épopée impériale, nous pensons mettre mieux en évidence les rapports
dialectiques qui unissent hiérarchisation et centralisme, à la fois dans les
structures sociales elles-mêmes, dans la matérialisation de ces rapports au
sein d’un ou de modes de production à déterminer et dans la permanence
125
d’une idéologie centralisatrice (à laquelle l’héritage impérial, même déchu,
n’est évidemment pas étranger, mais qui ne saurait s’y réduire). Cette
période post-impériale et son issue, la soumission des terres et des peuples
mongols à l’empire mandchou, puis sino-mandchou aux XVIIe et XVIIIe
siècles, dominent enfin très largement le devenir ultérieur de la société
mongole sous la domination sino-mandchoue et même au-delà, quand on
constate que les frontières actuelles entre la République populaire de
Mongolie, l’URSS et la Chine populaire reposent sur des clivages sociaux et
territoriaux remontant précisément à l’histoire de cette époque post-
impériale. En outre, d’un point de vue historiographique, cette période
constitue le poste d’observation souhaité: c’est en effet le moment où naît
une littérature historique proprement mongole (et l’héritage impérial est
certes encore ici omniprésent), cependant que les conditions sociales qui
voient cette naissance nous sont transmises par la conjonction de sources
narratives et documentaires partageant une vision «de l’intérieur», ce qui
n’était évidemment pas le cas des annales chinoises qui constituent pour les
siècles précédant la période impériale notre ressource documentaire quasi
exclusive. Enfin, l’irruption du lamaïsme et la conversion des Mongols, les
conditions mêmes qui président à cet important événement à la fin du XVIe
siècle, ne sont pas le fait du hasard et contribuent à dessiner les contours
d’une phase clef, charnière essentielle de toute l’histoire des Mongols, et qui
s’étend de la fin du XIVe à la soumission aux Mandchous. Cette soumission
même n’est pas qu’un épisode événementiel, identifiable aux seules dates
historiques marquantes (1634, 1691, 1754), mais constitue à son tour une
période entière, irréductible aux seules incidences de l’intervention
extérieure, et dont la substance est au contraire, pour l’essentiel, le jeu des
forces et des contradictions propres de la société mongole.

La Mongolie à l’effondrement de l’empire


En 1368, la convergence des soulèvements populaires disloque d’un coup,
après quelques années de troubles croissants, le mince couvercle de la
domination mongole en Chine, ouvrant une époque majeure et complexe des
relations entre la Chine et ses voisins nomades. En 1370, Timour arrache aux
Mongols Cagataïdes, dans le Maverannakhr, le reste de leur pouvoir sur
l’Asie centrale des oasis et édifie en quelques années un empire qui doit
126
beaucoup au prestige cinggisqanide sans pour autant être son héritier
légitime. En 1380, enfin, lors de la bataille de Kulikovo, les troupes russes
commandées par le grand-prince de Moscou Dmitri Ivanovitch (qui tire de
cette victoire le surnom de Donskoï), si elles ne détruisent pas la Horde d’or,
donnent un coup d’arrêt très sensible à la pression mongole en Russie. Les
conséquences furent essentiellement politiques, accélérant l’unification des
principautés russes autour de Moscou, et permettant par exemple à Dmitri
Donskoï, en dépit des tentatives de retour offensif de la Horde en 1382, de
transmettre la grande principauté à son fils Vassili I Dmitrievitch sans se
soumettre à la sanction, imposée depuis le milieu du XI 11c siècle, des qan
de la Horde. Le tournant politique de la fin du XIVe siècle, d’une extrémité à
l’autre de l’immense empire (mais l’unité de celui-ci n’était plus depuis
longtemps qu’une pieuse fiction), semble ainsi radical. En fait, ce qui se
démembre ainsi, suivant des clivages déjà anciens, est moins la société
mongole que le système de domination des conquérants nomades, fragmenté
à la fois par les contradictions internes à la base sociale de leur empire et,
plus encore peut-être, par l’insertion de cet empire dans des réalités
étrangères à la société mongole et étrangères entre elles. L’effondrement de
ce système, le repli de la société mongole sur elle-même se traduisent par la
manifestation de phénomènes importants, en particulier des faits de
régression économique dans le monde de la steppe à la suite des conquêtes.
Celles-ci s’étaient principalement traduites pour l’ensemble de la population
mongole par une longue suite de ponctions en hommes et en richesses
diverses (bétail et, en particulier, chevaux), aggravées des effets et du poids
des prélèvements fiscaux ou parafiscaux de l’administration impériale et des
couches dominantes. De nombreuses sources font état d’un sensible
appauvrissement des éleveurs nomades sous l’empire 81. La régression et la
crise sociale de la fin du XIVe siècle constituent, dans un contexte fait à la
fois du reflux en Mongolie d’une fraction importante des Mongols de la
conquête, coupés depuis longtemps d’activités productives, et de
l’interruption brutale des échanges culturels et commerciaux entre la
Mongolie et les sociétés voisines, l’aggravation de tendances ainsi

81
Munkuev, N.C. 1965a. K voprosu ob ekonomičeskom položenii Mongolii i Kitaja
v XIII—XIV w [Sur la situation économique de la Mongolie et de la Chine aux
XlIIe et XlVe siècles], Kratkie soobščenija Instituta Narodov Azii, 76: 137—142.
127
décelables dès l’époque impériale, souvent dès l’apogée des conquêtes. Ainsi,
alors que la dissolution de la forme de nomadisme en grands groupes
consanguins (kürij-e) au profit du nomadisme par unités restreintes fondées
sur la propriété privée du bétail (ajil) avait constitué une des conditions
essentielles de l’unification politique dans le courant du XIIe siècle 82
(l’émergence de forces sociales et politiques fondées à la fois sur une
appropriation inégale du cheptel, sur la maîtrise des pâturages nécessaires à
ce type de nomadisme et sur la constitution de la force militaire assurant
cette maîtrise tant à l’intérieur du groupe que vis-à-vis des groupes voisins
— le lieu n’est pas ici de s’étendre sur les faits de développement inégal qui
conduisent, au cours du XIIe siècle et à la charnière des XIIe et XIIIe siècles,
d’une situation que tout indique assez uniformément répandue dans
l’ensemble du monde de la steppe, à l’empire mongol proprement dit, tant
dans ses superstructures politiques que dans sa base aristocratique), la fin du
XIVe siècle et le XVe siècle voient la réapparition du nomadisme en kurij-e,
résurrection qui témoigne d’ailleurs plus de l’insécurité que font peser sur les
terres mongoles le retour d’armées débandées et l’effritement de l’autorité
impériale que d’une sorte de retour à la situation sociale qui avait vu les ajil
se dissocier des kurij-e. En d’autres termes, la présence d’un type résidentiel
identique n’indique que les apparences d’une continuité, les implications
sociales en ayant radicalement varié.

Le système social et les classes


L’activité essentielle de la population de la Mongolie post-impériale
consiste en un élevage extrêmement extensif, le cheptel présentant une grand
diversité: chevaux, bovins (espèces pures et hybrides), chameaux, ovins,
82
Cette vision d’une évolution linéaire dissociant et opposant le kürij-e et l’ajil
compris comme des phases historiques distinctes, reprise par de nombreux auteurs et
largement empruntée à Vladimirtsov, est désormais pour moi totalement dépassée,
au profit d’une conception qui voit dans la dispersion en ajil le fondement même du
pastoralisme nomade mongol et centre asiatique, la formation de rassemblements en
« cercles » kürij-e constituant des réponses périodiques et normalement temporaires
qui, pour politiquement et historiquement essentiels qu’ils soient, ne sont que des
échos aux dysfonctionnements au sein du modèle dispersé, seul durablement viable
(note 2011).
128
caprins. Cette diversité et la variété subséquente des formes d’exploitation
des pâturages rendent difficile, y compris pour ses réalités modernes et
contemporaines, l’approche des rapports entre économie et société dans le
nomadisme mongol. La résidence est de deux types étroitement apparentés:
la tente de feutre montée à demeure sur un chariot, selon une tradition déjà
ancienne, et la tente, assez semblable à la précédente, mais démontable et
posée à même le sol. Le passage de la tente sur roues à la tente démontable
semble avoir accompagné le mouvement général de régression économique
et technologique déjà évoqué, l’artisanat ayant notablement souffert des
troubles politiques et militaires (nombre d’artisans, en Mongolie même,
étaient d’ailleurs originaires des pays conquis, d’où ils avaient été déportés).
Il faut toutefois noter que l’effet négatif de la raréfaction des transports sur
roues se trouva alors notablement atténué par la diffusion, alors encore
récente, du chameau à tout le territoire mongol. Outre l’élevage nomade, et
alors que celui-ci avait acquis une position absolument dominante dans la
société mongole, éliminant en particulier l’agriculture comme activité
sociale organisée, la population continuait à s’adonner à la chasse, tant sous
forme d’une activité auxiliaire assurant un complément permanent de
ressources (viande et fourrures) que sous forme de battues saisonnières,
généralement automnales, sous les ordres et pour le compte de l’aristocratie
dominante.
La société est alors rien moins qu’égalitaire: la descendance directe et
collatérale de Cinggis qan fournit les tenants d’une pyramide hiérarchique,
censée procéder du qaγan-empereur et des princes héritiers et organiser les
liens de dépendance personnelle de diverses couches de la population vis-à-
vis du qaγan, des princes et des seigneurs héritiers des anciens
commandements d’unités décimales impériales. Le membre de l’aristocratie
(nojan) est le maître (ezen) à la fois de la population placée dans sa
mouvance et des terres sur lesquelles cette population est autorisée à
nomadiser, c’est là un point capital sur lequel nous reviendrons sans tarder.
L’autre point capital à noter est que la propriété privée du bétail, dont nous
avons évoqué l’importance dans les origines de l’empire, n’ait pas régressé,
mais se soit au contraire développée et fixée tout au long de l’empire. La
petite exploitation «familiale», nonobstant les avatars de certaines formes de
groupement face à l’insécurité des temps, devient ainsi, avec son opposé la
grande propriété du bétail, un des pôles essentiels de la vie sociale mongole.
129
La grande propriété était pour sa part le fait des mêmes couches qui avaient
hérité de l’empire, outre ces richesses, les moyens de contrainte extra
économique (et nous allons voir le rôle déterminant, au sein de cet arsenal,
joué par la fixation territoriale). La petite exploitation individuelle, astreinte
à divers prélèvements en nature et en travail (la garde des troupeaux plus
nombreux des ezen et la responsabilité du petit éleveur devant ces derniers
étant une charge des plus pesantes) se trouve en outre enserrée dans un
réseau de contraintes personnelles (concernant la transmission des héritages,
le mariage des enfants, etc.) qui fixent des limites étroites à la liberté
juridique de l’éleveur, à la libre disposition du troupeau qui lui appartient en
propre et de ses biens. Si les clivages au sein de la couche dominante
obéissaient encore largement en apparence aux relations et aux luttes
héritées de l’histoire dynastique des siècles précédents (toute l’aristocratie
étant censée procéder de Cinggis qan lui-même ou à la rigueur de ses frères,
et les chroniques mongoles postérieures s’évertuant à préciser la place du
moindre maillon dans cette glorieuse filiation), les découpages sociaux au
sein des populations non aristocratiques semblent s’être opérés suivant des
critères liés à la fois à la richesse en bétail et, permanence de l’héritage
politique de l’empire, à l’accès ou à l’association au pouvoir. Les éleveurs
riches (sajin kümün, litt. « homme bon ») trouvaient dans leurs rangs et à
leur niveau les « privilégiés » (jambatu, jambatan), c’est-à-dire les
personnages investis par l’aristocratie de fonctions de contrôle sur la
population des éleveurs. On trouvait ensuite les éleveurs aisés (dumdadu
kümün, litt. « homme moyen »), mais n’ayant pas accès aux rouages
politiques (jamba ügei) et enfin la « populace » (qar-a kümün, qaračus, litt.
« homme noir » ou « les noirs »). L’esclavage (boγol) 83, peu développé, ne
concernait qu’une frange de la population presque exclusivement adonnée
aux tâches domestiques auprès de l’aristocratie. Une institution quelque peu
excentrée par rapport à cette pyramide mérite une mention rapide: certains
individus s’étant acquis des mérites particuliers auprès des empereurs
mongols s’étaient trouvés, quelle que soit leur classe d’origine, exemptés,
protégés (darqan) contre l’arbitraire et contre la pression des prélèvements
fiscaux et parafiscaux. Le fait intéressant est que cet élément de relative

83
Il est même permis de penser que la traduction systématique de boγol par
« esclave » introduit un risque est à tout le moins un schématisme excessif.
130
mobilité sociale ait joué un rôle certain dans le processus de division sociale
du travail, fournissant l’embryon d’une couche adonnée principalement à
l’artisanat, et plus spécialement à l’artisanat des métaux, « un maître en
travail des métaux », qu’il s’agisse d’un orfèvre ou d’un forgeron, sens qui
est trop souvent donné comme signification unique de ce terme. Le terme
darqan a gardé en même temps son sens de protection, de mise à l’abri,
comme le montre l’usage toujours actuel de darqan caγažitu / caγažitai
γažar, « lieu protégé, réserve ».
Le problème se pose d’une caractérisation de la société dont nous avons
ainsi indiqué rapidement quelques traits majeurs, d’une définition du mode
de production qui prédomine dans les steppes mongoles à partir de la fin du
XIVe siècle. C’est en dernière analyse cette question qui détermine les
réponses à fournir concernant la capacité ou l’incapacité de la société
mongole à la hiérarchisation et au centralisme. Sa formulation implique à
notre sens certaines précautions de caractère, ici encore, méthodologique. Il
est certain que le tableau des rapports de production et des rapports sociaux
chez les Mongols post-impériaux permet d’exclure le recours à la notion de
« mode de production nomade », en ce qu’elle s’avère inapte à un usage plus
profond qu’une simple dénomination, qu’un strict étiquetage de données
empiriques. Ce rejet ne signifie en rien se contenter de puiser dans
l’inventaire des modes de production disponibles et reconnus. Il implique au
contraire que, tout en recherchant les implications dialectiques essentielles
qui permettent de rattacher les réalités du nomadisme mongol aux XIVe -
XVIIe siècles à un mode de production défini, l’accent essentiel soit mis sur
cet aspect dialectique. En d’autre termes, la recherche d’un mode de
production ne saurait prendre les allures d’une errance dans un rayon de
prêt-à-porter historique. Il doit être évident que, pour parvenir à intégrer à un
mode de production donné l’expérience historique d’une société, il est
capital de prêter la plus grande attention à la spécificité de l’insertion de
rapports de production et de rapports sociaux réels, concrets, dans des
réalités généralement étrangères à celles qui ont justifié l’élaboration
théorique de tel ou tel mode de production. Ainsi se trouvent simultanément
posés les problèmes de la spécificité de l’intégration d’une expérience
particulière à un mode de production et de la formulation générale du mode
de production lui-même. Une grande attention doit être portée, à notre sens,
à ce que nous appellerons la trajectoire propre de l’observateur relativement
131
à la trajectoire propre du phénomène observé, ainsi qu’à la formation
massivement «sédentaro-centrique» des modes de production précapitalistes,
d’une part du fait du champ expérimental/empirique qui s’est trouvé délimité
jusqu’à une période récente par l’histoire des sciences sociales (les sociétés
européennes terriennes et paysannes), et d’autre part en raison des biais
imposés par le propre arrière-plan socioculturel des chercheurs impliqués.
Ainsi nous semble-t-il peu approprié de réduire le déplacement nomade à un
«modèle résidentiel» (residence pattern), alors même qu’il s’agit pour la
société nomade d’une occupation globale de l’espace, sous forme de pâture
du troupeau, et que cette occupation aboutit à la définition d’une aire/trajet
qui dans la grande majorité des cas fait entrer l’éleveur ou le groupe en
contact en concurrence, voire en conflit, avec des voisins. (Dans la fréquence
des conflits et tensions pour le contrôle des pâturages, apparaît, nous semble-
t-il, la fragilité de la notion de faible densité démographique; et ce qui
semble peu dans l’absolu ne l’est que relativement à notre expérience de
sédentaires: moins d’un habitant au km2.)
La spécificité de l’insertion d’une société nomade dans les concepts d’un
mode de production déterminé tient précisément à la place qu’occupent
concrètement dans le jeu des forces sociales le poids de réalités matérielles
propres et, concurremment, l’appropriation par la conscience sociale de la
traduction psycho- et sociolinguistique de ces réalités, leur intégration
symbolique et magique. Pour en rester à l’exemple abordé plus haut, on ne
peut approcher séparément, pour comprendre le nomadisme et interpréter
son organisation sociale à une époque donnée en termes de plus large
validité théorique, la réalité concrète que constitue l’occupation
chronologiquement discontinue de l’espace par déplacements périodiques,
celle que constituent les distances, la présence de barrières naturelles qui
isolent souvent de façon hermétique l’éleveur nomade, etc. et l’ensemble de
notions, de représentations et de symboles par lequel l’éleveur appréhende,
et maîtrise ainsi, cet espace. Mesure-t-on la rupture que représente avec nos
habitudes mentales de paysans inscrits dans leur paysage immuable le fait
qu’en mongol les localisations «devant», «derrière», «droite», «gauche»
soient dénommées, non pas relativement au locuteur, mais en empruntant la
terminologie des points cardinaux — respectivement «sud», «nord», «ouest»,
«est»? De même, sur un autre plan, ne peut-on faire abstraction de
l’ensemble de l’héritage proprement historique. Dans le cas de l’histoire
132
mongole post-impériale, l’omniprésence de l’héritage est évidente. Sur un
plan spectaculaire d’abord, par l’irruption et la poursuite de luttes aux sein
de la classe dominante pour s’arroger le monopole de cet héritage et
restaurer le pouvoir impérial, soit par usurpation, comme le tente
l’aristocratie — non cinggisqanide — des Mongols occidentaux tout au long
du XVe siècle, soit par restaurations légitimistes successives, qui vont de
l’instauration de la «dynastie» des Bei Yuan, au lendemain de
l’effondrement de l’empire en Chine, aux dernières tentatives en 1634, face à
la conquête mandchoue; en ce sens, ensuite, que l’empire apparaît bien
comme étant dans son ensemble lié a la genèse d’une société de classes
déterminée, qu’il continue d’exercer une influence profonde sur le devenir
de cette société, et précisément au point nodal que constituent les rapports
entre hiérarchisation et centralisme. Une contradiction très forte s’établit
entre une tradition étatique, centralisatrice, d’autant plus résistante à
l’érosion du temps qu’elle a été mise en place et développée consciemment
comme moyen de destruction des vestiges de la société sans classes fondée
sur le «clan» (oboγ), et le vide politique qui accompagne l’effondrement du
pouvoir central. La «réponse» de la société de classes est dans le
parachèvement de l’identité entre maintien politique de la tradition impériale
et rapports sociaux de domination, dans l’émergence de pouvoirs de fait, à
même d’assurer le contrôle de la population face à la décadence des unités
décimales désormais privées de leur raison d’être centrale et à la carence des
anciennes structures claniques. Ici, nous retrouvons la question de la
domination et de la conception de l’espace. En effet, ces pouvoirs de fait des
représentants les plus puissants de l’aristocratie cinggisqanide ne sont pas
perdus entre ciel et terre, mais bel et bien ancrés à des réalités territoriales
que le renforcement des prérogatives du prince aboutit rapidement à
délimiter, tout au moins dans les grandes lignes, donnant naissance à des
frontières encore actuelles (XVIe siècle).
Pour ce qui est du centralisme politique, il serait tentant d’objecter que
nous faisons état ici d’une fragmentation, d’un émiettement, et non d’une
centralisation. Il est de fait que la situation des terres et des peuples mongols
à la fin du XVIe-début du XVIIe siècle semble fort éloignée de l’unité
impériale du XIIIe siècle. En rester à la simple formulation statique des
termes de cette réelle contradiction serait cependant s’attarder à l’apparence
du phénomène. S’il est vrai qu’aucun des princes s’étant arrogé un pouvoir
133
de fait n’est en mesure de reconstituer à son seul profit l’ancienne unité
territoriale de l’empire, support matériel du centralisme politique (rappelons
le soin mis par Cinggis qan et ses successeurs à faire fonctionner leurs relais
de poste — que bien des Etats sédentaires leur empruntent par la suite), ceci
ne signifie nullement qu’à l’intérieur de ses possessions chaque prince ne
mette en place des institutions politiques qui, compte tenu des effets de la
régression économique et culturelle qui se fait sentir jusqu’aux XVe-XVIe
siècles, reproduisent les rapports centralisés de l’empire. L’échec des
reconstitutions de l’unité impériale doit beaucoup, outre à cette régression
économique et culturelle qui met en cause les instruments mêmes d’un
éventuel centralisme, aux données sociopolitiques de la structure de classe,
en particulier à l’ascendance commune revendiquée par la totalité de
l’aristocratie cinggisqanide et à la forte pression mentale que faisait peser
cette commune revendication sur la question de la légitimité politique. Il en
découle alors régulièrement un rejet massif des tentatives d’unification, les
princes refusant la soumission à un concurrent dont les forces ne présentent
généralement pas une suprématie disproportionnée, aussi bien qu’à un parent
dont les titres de priorité dynastique ont peu de chances d’être reconnus
suffisants pour susciter le déséquilibre charismatique susceptible d’entrainer
la rupture de l’équilibre des forces réelles au profit du prétendant. Celui-ci
n’a pas la possibilité de faire l’économie des démonstrations de sa force,
cette dernière s’avérant le plus souvent insuffisante. C’est ce double rejet,
nettement exprimé, qui scelle par exemple l’échec des ambitions du Qan des
Čaqar, Ligdan qan, en 1634, ses pairs de Mongolie du Sud s’en remettant à
une suzeraineté mandchoue pour rejeter et fuir la mongole 84.
La question se pose naturellement de la nature et de l’origine de ces
rapports politiques centralisés. La formulation de W. Irons : «Among
pastoral nomadic societies hierarchical political institutions are generated

84
La seule tentative réussie, celle de Dajan qan (1488—1543) ne survit à son
vainqueur que sous la forme des divisions successorales échues à ses héritiers,
elles-mêmes largement fondatrices des découpages territoriaux modernes de
l’espace mongol (ainsi la Mongolie du nord, allouée à son fils cadet Geresangza,
conformément au modèle successoral réservant au cadet l’héritage du domaine
paternel immédiat).
134
only by external relations with State societies» 85 (souligné par nous) pose en
termes insuffisamment dialectiques le vaste problème des emprunts entre
sociétés inégalement développées (au sens où elles ont connu des
développements différents et non au seul sens de «plus» ou de «moins»
développées). Un principe essentiel est que, les phénomènes d’emprunts
étant généraux et constants dans l’histoire des sociétés humaines, ces
emprunts ne se matérialisent en effets sociaux perceptibles que pour autant
qu’ils répondent à une nécessité objective interne à la société «emprunteuse».
Bien que cet emprunt initial échappe largement au cadre chronologique de la
présente étude (fin du 1er millénaire av. n. è. et 1er millénaire de n. è.), et
que donc l’empire mongol naissant se soit beaucoup plus nettement référé à
ses prédécesseurs nomades qu’aux Etats sédentaires voisins, ceci ne signifie
nullement inexistence des problèmes de relations avec les voisins sédentaires
et d’emprunt. Lawrence Krader montre à juste titre par ailleurs que ces
échanges et emprunts constituent pour une part importante des faits de
division sociale du travail entre groupes spécialisés (éleveurs/agriculteurs).
Dans cette perspective, nous voudrions souligner que, outre la constitution
d’une force de contrôle du territoire et des pâturages à son propre profit,
l’aristocratie mongole, dès les premiers temps de l’empire poursuit le but
d’assurer, au besoin par la force, la permanence d’échanges dont la
suspension ou la rupture lui est particulièrement préjudiciable. Ainsi en est-il
des entreprises très précoces menées par Cinggis qan pour s’assurer le
contrôle de la Route de la soie. De même ses lointains descendants
entretiennent-ils avec la dynastie des Ming des rapports fortement
contradictoires, une longue succession de guerres et d’expéditions ayant
pour objectif permanent le rétablissement de relations normales, les princes
mongols exigeant régulièrement l’ouverture ou la réouverture de marchés
frontaliers avec la Chine. En définitive, et ici encore, la politique de Cinggis
qan confirme sa nature de genèse de rapports qui n’arrivent à maturité qu’au
cours des siècles suivants, et les conquêtes mongoles apparaissent marquées
du double caractère de l’étroitesse de la base intrinsèque de la domination de
classe de l’aristocratie mongole et de la nécessité d’assurer l’ouverture de

85
Equipe écologie et anthropologie des sociétés pastorales: Pastoral Production and
Society, Maison des Sciences de l’Homme - Cambridge University Press 1979, p.
362
135
voies de contact avec les économies voisines complémentaires. En d’autres
termes, la dualité des conquêtes mongoles réside dans la double recherche
d’un élargissement tant interne qu’externe de sa base par et pour
l’aristocratie mongole. En ce sens, et bien que les deux mécanismes
présentent des traits nettement distincts, le mouvement d’unification des
peuples de Mongolie sous l’égide de Cinggis qan et de ses compagnons à la
fin du XIIe siècle et les grandes conquêtes des décennies suivantes
apparaissent dialectiquement liés. Ici encore, nous rencontrons les notions de
territoire et d’espace.

Nouvelles hypothèses
Les divers angles sous lesquels est réapparue cette notion d’espace
nomade (et j’appelle de mes vœux une authentique sociolinguistique du
nomadisme) manifestent clairement l’impossibilité de considérer cet espace
comme une entité statique. Suivant la variation de nombreux paramètres, en
effet, les modalités d’organisation sociale se trouveront fortement
différenciées, et parmi elles les notions de densité et de mobilité. Quoi qu’il
en soit, la permanence et même le renforcement d’une définition territoriale,
d’une assise territoriale permanente, associée aux rapports de classe tels que
nous les avons décrits pour la phase post-impériale, nous font fortement
pencher en faveur d’une appartenance du nomadisme mongol de cette
époque au mode de production féodal. Encore ne faut-il pas projeter ceci
comme un voile sur la continuité indistincte d’une Mongolie qui serait
féodale des origines à nos jours.
Les variations apparues nous semblent appeler en conclusion une
hypothèse typologique relative à l’espace nomade et à sa dynamique. Cette
hypothèse nous a été inspirée par une remarque d’André Bourgeot 86 à
propos de l’histoire du peuplement en Ahaggar et des conquêtes territoriales
qui la marquent, et selon laquelle «à la conquête correspond une nouvelle
distribution territoriale à laquelle s’ajuste une plus grande division technique
et sociale de la production pastorale». Cette remarque et nos propres
86
Equipe écologie et anthropologie des sociétés pastorales: Pastoral Production and
Society, Maison des Sciences de l’Homme - Cambridge University Press 1979,
pp. 141—153
136
observations relatives à l’histoire mongole nous conduisent à proposer la
présentation de schémas variables de l’occupation de l’espace, qu’il nous
semble possible, dans l’état actuel de notre hypothèse, de réduire à quatre
figures elles-mêmes associées en deux tendances principales : espace
nomade en expansion ou espace nomade en contraction. A ce point de notre
démarche, nous réservons provisoirement les incidences d’un rapport
pourtant essentiel des nomades à l’espace et à sa variabilité, en l’occurrence
la double dialectique du caractère structurel ou conjoncturel et du caractère
causal ou consécutif de cette expansion ou de cette contraction. Rapport
essentiel, toutefois, que la suite de notre élaboration ne pourra que prendre
en compte et réintégrer, en ce sens que les cas de figure que nous allons
dégager ne sont scientifiquement significatifs que s’ils n’apparaissent pas
comme une formalisation vide, mais bien comme une modalité
historiquement déterminée et déterminante des relations entre rapports
sociaux en général et rapports de production directs et, en particulier, entre
ces derniers et la nature et le contenu des rapports politiques.
Premier cas: espace nomade en expansion absolue, c’est-à-dire situation
historique (conquêtes, par exemple) aboutissant à l’élargissement du
territoire embrassé par le pastoralisme nomade. Les exemples historiques en
sont sans doute relativement nombreux et, sous réserve d’une meilleure
connaissance de notre part, le cas de la conquête opérée en Ahaggar par les
guerriers chameliers nous semble pouvoir être rattaché à cette figure. Dans
l’histoire mongole, un épisode, trop souvent évoqué sur un mode
anecdotique, nous semble riche d’information: la proposition avancée en
1229-1230 par une faction de l’aristocratie mongole de massacrer la
population de Chine du nord, alors déjà conquise, et de transformer les terres
agricoles en pâturages 87 . L’expansion absolue de l’espace nomade ici
projetée apparaît comme le simple élargissement, mécaniquement quantitatif,
de la base socio-économique de la domination aristocratique. C’est
précisément dans son caractère mécanique qu’elle entre fortement en
contradiction avec la complémentarité et la nature nécessaire et permanente
des échanges entre nomades et sédentaires. Ainsi s’explique à notre sens,

87
Munkuev N.C. 1965, Kitajskij istočnik o pervyx mongol’skix xanax [Une source
chinoise sur les premiers qan mongols]. Moscou
137
autant que par les instances du kitan sinisé Yelü Chucai, le rejet final de la
proposition par l’empereur Ögedei.
Plus généralement, cette contradiction nous semble d’ailleurs limiter
assez étroitement l’ampleur potentielle de cette expansion absolue. C’est
sous cet angle que doivent être reconsidérées les conquêtes de l’empire
cinggisqanide, en particulier en Chine. L’image commode de la «sinisation»
des Mongols dans la Chine des Yuan doit être abandonnée tant parce qu’elle
ne correspond qu’à un aspect superficiel des données historiques (mode de
vie d’une partie de l’aristocratie mongole en Chine et de la cour impériale),
que, surtout, parce qu’elle masque cette réalité essentielle des rapports
d’échange entre nomades et sédentaires. L’autonomie du moment politique
dans l’élargissement de sa base de classe par l’aristocratie mongole tient
précisément à assurer l’hégémonie d’un pouvoir nomade sur ces échanges,
ce qui ne signifie nullement que, faute d’avoir «mongolisé» la Chine, les
Mongols ne pouvaient que se siniser. Entreprise impliquant un projet
stratégique et la concentration de moyens à même de rompre des résistances
profondément ancrées (l’aspect militaire des conquêtes, tactiquement capital,
nous semble en définitive secondaire ici), l’expansion absolue de l’espace
nomade appelle, nous semble-t-il, la présence d’éléments centralisateurs,
d’une structure politique unificatrice. L’exemple mongol, en outre, lie cette
structure à l’affermissement d’une domination de classe.
Deuxième cas: espace nomade en expansion relative. Si l’expansion
absolue implique, comme nous venons de le voir, l’existence même d’une
volonté et de structures centralisatrices, cette implication nous semble
démontrer la caractère interne à la société nomade divisée en classes d’une
organisation politique hiérarchisée, sa nature intrinsèque. Les faits
d’emprunt, en particulier de formes politiques particulières, sont dès lors à
resituer, en tant que facteurs initialement extrinsèques, dans le réseau global
des relations interne/externe, nomades/sédentaires, et ne peuvent plus
apparaître comme une simple irruption, dans un domaine nomade auquel
elles seraient consubstantiellement étrangères, des réalités étatiques des
sociétés sédentaires.
La formation même des structures centralisatrices chez les nomades,
c’est-à-dire la manifestation dans l’organisation sociale et dans les mentalités
de cette exigence centralisatrice, nous semble être à rattacher à une
138
deuxième figure, où la hiérarchisation politique apparaît dans un rapport très
étroit à la constitution de la domination hégémonique d’une classe
dominante associant la grande propriété privée du cheptel à la maîtrise, en
particulier la domination militaire, de l’espace nomade. C’est ce phénomène
auquel nous attribuons l’appellation d’»expansion relative», en ce sens qu’il
s’agit d’une expansion interne à l’espace nomade lui-même, l’émergence de
forces de domination sociale et politique se traduisant par une redistribution
territoriale s’accompagnant, pour reprendre l’expression de Bourgeot, d’une
«plus grande division technique et sociale de la production pastorale».
L’exemple le plus frappant, dans l’histoire mongole, de cette phase semble
être l’unification des groupes et peuples nomades de la steppe et de la steppe
boisée par l’aristocratie mongole à la fin du XIIe siècle 88. C’est alors que se
constituent chez les nomades des institutions et instruments politiques
centralisateurs spécifiques, liés en particulier à la domination de l’espace, tel
le réseau des relais de poste. Ici encore, il nous semble essentiel
d’appréhender le caractère interne des transformations politiques
centralisatrices.
Troisième cas: espace nomade en contraction absolue, c’est-à-dire
situation historique où l’espace embrassé par la production pastorale nomade
subit, généralement du fait de son refoulement par l’expansion territoriale
des sociétés sédentaires paysannes, des amputations plus ou moins sévères.
Un bon exemple nous en semble fourni par le recul des pâturages devant
l’extension des terres agricoles et la colonisation paysanne chinoise chez les
Mongols du sud et de l’est (Mandchourie) à l’époque moderne et
contemporaine, la destruction de ce fait des équilibres de l’élevage nomade
et la fréquente sédentarisation forcée de la population mongole 89.
Quatrième cas: espace nomade en contraction relative, dans lequel les
effets d’un «flux global des nomades ne s’accompagnent pas d’un
rétrécissement notable de l’étendue des pâturages. Ainsi, l’effondrement de
l’empire, qui ne s’était accompagné que d’une extension territoriale

88
Legrand, J. 1976. La Mongolie, Paris: Presses Universitaires de France.
89
Lattimore, O. 1969. The Mongols of Manchuria, New York

139
négligeable du nomadisme en tant qu’activité économique, n’entraîne à son
tour qu’un repli spatial insignifiant dans l’immédiat. La politique des Ming
face aux Mongols est moins en effet une stratégie de conquête «en retour»
qu’une politique de stabilisation et de fixation des marches sino-mongoles,
ce qu’atteste l’expérience des wei, commanderies frontalières mongoles
soumises, plus ou moins solidement et durablement, à la nouvelle dynastie
chinoise, se traduisant en termes de modifications structurelles au sein de la
société nomade. Ces modifications, pour l’essentiel, nous semblent liées à la
réinsertion des rapports de domination de classe, élaborés et formalisés en
termes expansionnistes, dans un contexte général de repli et de régression.
On le voit, les diverses phases proposées ne sont pas à notre sens des entités
figées et mécaniquement isolées entre elles. La remarque, pour triviale
qu’elle puisse paraître, n’est pas totalement innocente: autant il nous semble
évident que le temps se mêle consubstantiellement à l’espace, du fait même
des activités nomades, dans la perception de cet espace, autant ces phases
structurelles de rapport de la société nomade à son espace global nous
semblent devoir être envisagées sous l’angle d’un temps atypique, c’est-à-
dire déterminé historiquement, contradictoirement, excluant l’hypothèse
mécaniste de leur successivité linéaire et leur formulation en termes de
retour cyclique. C’est cette exclusion que nous avions en vue en opposant
plus haut la continuité historique à la simple successivité chronologique. Les
conséquences en sont multiples. Le point le plus important nous semble être
que les problèmes de domination, de maîtrise et d’appropriation de l’espace,
ne peuvent ni évacuer bien entendu les rapports de classe et la réalité de la
domination de la classe aristocratique, ni faire oublier que ces rapports se
sont forgés dans une situation de maîtrise des ressources, et en particulier des
échanges, qui impliquait leur insertion dans des structures politiques
centralisatrices. La permanence d’une idéologie née de cette nécessité de la
centralisation comme soutien et instrument de la domination aristocratique
alors même qu’a disparu le maillon central de la centralisation (l’appareil
d’Etat impérial) joue dès lors un rôle considérable d’instrument de la
domination de classe dans un contexte de contrôle et d’appropriation des
ressources «densifiés» par le repliement de l’espace nomade sur lui-même.
C’est cette association contradictoire de l’idéologie centralisatrice et de la
base morcelée de la domination de classe de l’aristocratie, privée de son
centralisme «réel», qui nous semble largement déterminer, dans l’exemple
140
de la Mongolie post-impériale tout au moins, les formes et les limites de la
hiérarchisation politique propre à la société nomade. Cette association
entraîne à la fois, sous la forme des pouvoirs de fait dont nous avons évoqué
la constitution, la fixation de possessions territoriales plus ou moins
définitives et le maintien, à l’intérieur de ces dernières, de rapports
économiques et extra-économiques de domination largement façonnés par la
tradition centralisatrice et la persistance de l’idéologie impériale ou de ses
succédanés: apparition des Qan, substituts de l’ancien Qaγan, en Mongolie
du nord dans le premier tiers du XVIIe siècle.
Les implications ultérieures de cette situation sont considérables. Au delà
des aspects politiques et stratégiques immédiats de la soumission des
Mongols à l’empire mandchou, la politique menée par celui-ci en Mongolie:
assurer la solidité de son contrôle par la multiplication des découpages
territoriaux et l’utilisation de la domination aristocratique locale pour faire
respecter l’intangibilité de ces découpages, aboutit simultanément à pousser
à l’extrême la logique de l’appropriation territoriale et à en faire éclater les
contradictions. En même temps que la politique mandchoue multiplie les
unités territoriales (en Mongolie du nord: de 8 en 1691 à 86 en 1765),
l’interdiction faite aux éleveurs de franchir les frontières de ces unités
manifeste l’étroitesse de la base sociale de l’aristocratie en mettant en
contradiction les limites territoriales politiquement définies et les besoins
objectifs de l’accès aux ressources de l’économie pastorale. Cette
contradiction prend la forme très concrète de violations permanentes et
régulières de l’interdiction du franchissement des frontières. En d’autres
termes, le mode normal de fonctionnement de la société «civile» est ici sa
propre illégalité 90. On notera au demeurant que le rapport entre le territoire
et l’accès aux ressources n’est pas lui-même un rapport figé et intemporel,
mais qu’il est susceptible de se modifier, sous l’effet d’une division variable
du travail social, intégrant entre autres éléments la variable démographique
et le niveau technologique (par exemple, l’introduction des transports

90
On trouve de multiples exemples de cette réalité dans les volumineuses archives
judiciaires et pénales de la dynastie des Qing, dont une partie a été publiée: voir
Nacagdorž, Š. , Nasanbalžir N., Ardyn Zargyn bičig [Livre des plaids du peuple].
Ulaanbaatar : ŠUAX, 1968.
141
automobiles dans la steppe mongole à l’époque contemporaine), en termes
d’extensivité ou d’intensivité variables de la production pastorale.
Dernière implication, que nous n’abordons ici que pour souligner la
complexité des questions posées: il nous semble possible de lier à ce rapport
entre fixation territoriale à modalités politiques et permanence d’une
idéologie centralisatrice comme à la crise de cette dernière face à une réalité
divisée, le succès de l’implication du bouddhisme lamaïque et la coloration
particulière prise par cette religion en Mongolie à partir de la deuxième
moitié du XVIe siècle. D’introduction aristocratique (mais c’est là un trait
majeur commun à toute la diffusion continentale du bouddhisme), le
lamaïsme apparaît au premier degré, en particulier par sa justification de la
qualité des réincarnations, comme un appui des divisions et de la domination
de classe établies. Plus encore, peut-être, la lamaïsme intervient comme
substitut partiel à une idéologie impériale qui ne répond plus qu’à une partie
des besoins sociaux en tant qu’idéologie dominante, ce qui ne signifie
nullement que le lamaïsme intervienne globalement comme une idéologie de
«remplacement». Une synthèse s’opère, qu’exprime très clairement à notre
sens la réécriture lamaïsante de l’historiographie mongole des XVIIe et
XVIIIe siècles, et dont la tendance majeure consiste en une recherche
délibérée et soutenue de la légitimité bouddhique de l’empire (les
généalogies de Cinggis qan remontent dès lors aux rois mythiques de l’Inde),
et une identification de la tradition impériale et de la foi lamaïque, en une
assimilation, en définitive, des deux légitimités de la domination
aristocratique sur les terres mongoles et de la prédominance de la foi
lamaïque, qui conduit celle-ci, tout au long du XVIIIe et du XIXe siècle, à
s’intégrer toujours plus profondément aux structures sociales mongoles, au
point de prendre, en 1912, la relève politique de l’aristocratie chancelante.
Toujours l’espace et ses divisions.

142
La dénomination des ordres décimaux en mongol et leur contenu
sémantique 91

A partir de l’exemple limité de certaines dénominations numériques, je


souhaiterais présenter ici quelques-unes des conclusions principales d’un
travail de plus grande ampleur, une Grammaire du mongol dont la mise au
point et la réalisation en sont aujourd’hui à leur phase finale 92 . Cette
observation est l’occasion de souligner que certaines des vues exprimées ici
sous une forme trop rapide et schématique pourront de ce fait sembler
excessivement spéculatives. Il doit toutefois être clair qu’il ne s’agit
nullement de simples opinions, mais d’éléments de conclusions tirées de
recherches et de travaux importants et appuyées sur l’expérience de quinze
ans d’enseignement du mongol à l’Institut National des Langues et
Civilisations Orientales de Paris.
Conscient de la difficulté qu’il y a à présenter un projet aussi ambitieux
en quelques mots, ce qui m’a conduit à ne retenir ici qu’un exemple très
limité, je dois malgré tout en indiquer les orientations essentielles de la
démarche.
Celle-ci consiste à lier aussi étroitement que possible, en particulier dans
une perspective pédagogique, la description grammaticale proprement dite
aux acquis des recherches récentes en psycho- et sociolinguistique, dans le
domaine de l’énonciation et des conduites du discours, de la communication
et de l’information. Dire que la communication n’est pas une simple
transmission d’information mais l’un des champs centraux de l’interaction
sociale est en passe de devenir un lieu commun. Il y a toutefois loin encore,

91
Religious and lay symbolism in the Altaic world and other papers, Proceedings of
the 27th Meeting of the Permanent International Altaistic Conference, Walberberg,
Federal Republic of Germany, June 12th to 17th, 1984, Edited by Klaus Sagaster
in collaboration with Helmut Eimer, Otto Harrassowitz, Wiesbaden, 1989, pp.
162-174
92
Grammaire mongole, Description et apprentissage, t. I, Principes généraux et
phonologie, INALCO, Paris, 1984, 343 p. t. II, Phonétique, INALCO, Paris, 1987,
130 p. La forme actuelle de la publication est provisoire. L’ensemble de cette
grammaire fait actuellement l’objet d’un projet d’édition pour lequel le texte du t. I
actuel en particulier est appelé à subir de très importants remaniements.
143
dans le champ linguistique mongol, de l’affirmation de ce principe à sa
démonstration par l’étude des structures et des réalités linguistiques elles-
mêmes.
Les études en ce sens ont largement négligé la diversité des langues
naturelles et reposent principalement le plus souvent sur la description de
quelques langues européennes. A l’inverse, il n’y a nullement sous-
estimation du travail accompli dans le passé et de nos jours par de nombreux
chercheurs dans la constatation d’une prise en compte encore insuffisante
dans notre domaine des acquis des deux dernières décennies en linguistique
générale et d’un attachement parfois trop étroit à la tradition philologique.
Le premier élément majeur de ma démarche consiste en une mise en
relation entre l’étude de la communication, du réseau global de besoins,
situations, rapports, outils nécessaires aux échanges d’information et plus
largement aux interactions multiples constitutives de la vie sociale et
produits par celle-ci, et la description grammaticale, c’est à dire
l’identification des mécanismes et des procédures proprement linguistiques
intervenant dans ces échanges et dans ces interactions. En d’autres termes, et
en me gardant en particulier du sociologisme sommaire qui a favorisé un
temps la sous-estimation des rapports entre langue et société, il s’agit de
saisir l’impact sur la communication de ses modalités linguistiques et plus
encore, dans l’immédiat, de décrire réalités et structures linguistiques en
intégrant à cette description les conditions et les contraintes qu’y introduit la
communication.
La première de ces conditions est l’existence de deux ou plusieurs
interlocuteurs. Aussi important que soit le discours monologique (qui sert
souvent de base aux descriptions grammaticales), il doit toujours être
considéré comme un sous-produit de structures langagières élaborées pour
faire face aux besoins d’une communication dialogique. C’est ce que
permettent de montrer par exemple en mongol les mécanismes pronominaux,
qu’il suffise de signaler ici les emplois du pronom čin’. Une deuxième
condition, tout aussi importante sinon plus, est fournie par les
développements récents de la psycholinguistique et de la neurophysiologie

144
de la perception. Loin d’un schéma assez largement accepté implicitement 93,
la communication ne se constitue pas d’une émission active confrontée à une
réception passive. Non seulement la réception, aussi bien phonique qu’aux
divers niveaux d’organisation linguistique, est aussi active que l’émission
elle-même, mais ces deux activités sont indépendantes l’une de l’autre et
dans une large mesure antinomique. Chaque interlocuteur, à partir de son
propre champ de présupposition, intervient dans la communication avec son
identité, ses intérêts, ses conceptions, sa stratégie propres, qu’il est
condamné à défendre. C’est à ce titre qu’on analyse la communication en
termes d’échange polémique. De fait, il n’est pas de besoin de
communication et il n’y a pas d’échange entre des interlocuteurs dont les
champs de présupposition et les intérêts coïncideraient totalement.
L’activité du récepteur, dans une projection anticipative permanente,
filtre les informations ou signaux qui lui parviennent de façon à n’en retenir
de préférence que ce qu’il est lui même préparé ou disposé à recevoir. Je ne
développerai pas ici les nombreux cas de quiproquos, incompréhensions ou
échecs communicationnels qui sanctionnent le caractère normal et
permanent de cet état de choses. L’effet le plus important de ce caractère
actif de la réception et du contenu concret de cette activité est que l’émetteur,
s’il souhaite être tout simplement entendu, ne peut se permettre de faire
abstraction de l’action d’anticipation à laquelle se livre de façon continue
son interlocuteur.
L’émission se construit ainsi non comme un discours qui se suffirait à lui-
même, mais comme une stratégie de réplique à l’activité d’anticipation de la
réception (évaluée d’ailleurs avec plus ou moins de succès). Elle est une
tentative, elle aussi permanente, pour canaliser et contrôler L’activité du
récepteur, pour exclure autant que faire se peut de la réception tout ce qui
peut conduire l’interlocuteur à comprendre autre chose que ce qu’on veut lui
faire comprendre, que la déviation du sens soit délibérée ou involontaire. En
ce sens, le langage et les structures linguistiques, généralement assimilés à la
seule émission, sont marqués par une priorité très puissante de la réception.

93
Ce que des expressions courantes, comparables dans de nombreuses langues,
consolident quand elles semblent signifier qu’on « parle une langue »…
145
Cette priorité, qui ne signifie pas une antériorité mécanique, se manifeste
dans de nombreux domaines. Un des plus importants est sans doute la
fixation de modèles articulatoires eux-mêmes porteurs des pertinences
phonologiques, niveau le plus élémentaire de la construction et de la
transmission du sens. La nécessité d’assurer à cette fin une discrimination
efficace est largement constitutive du système phonologique de toute langue.
Il en va évidemment de même en mongol. C’est à partir de cette vision qu’il
nous est possible de préciser les caractères propres du système mongol :
structure syllabique initiale faisant intervenir un inventaire vocalique large
(voyelles postérieures et antérieures, non-arrondies et arrondies, brèves,
longues, diphtongues ouvrantes et fermantes) associé à un inventaire
consonantique restreint (consonnes simples), cette syllabe initiale s’opposant
aux contextes non initiaux marqués par la réduction drastique des
oppositions vocaliques (maintien de la seule opposition non-arrondie /
arrondie, matrice d’une non pertinence du timbre et des faits d’inertie
traditionnellement décrits par le terme d’« harmonie vocalique ») et par la
prolifération d’oppositions consonantiques complexes (consonnes nues,
éventuellement associées à l’intervention pertinente de traits subsidiaires de
palatalisation, de vocalisation, ainsi qu’à des combinaisons à priorités
variables de ces deux traits, donnant naissance à des consonnes vocalisées-
palatalisées et palatalisées-vocalisées). Cette économie articulatoire est par
ailleurs inscrite dans, et fortement soumise à une dynamique, tant
synchronique (idiolectale et dialectale) que diachronique, marquée par des
variations d’intensité (à laquelle renvoie le terme classique d’« aspiration »).
Ces oppositions, s’il est légitime de les étudier du strict point de vue
phonologique, ne peuvent être dissociées dans une perspective plus large du
système monématique ou morphématique de la langue mongole. Rappelons
de façon un peu triviale que la phonologie se distingue de la phonétique en
ce qu’elle prend en considération non les seules distinctions articulatoires ou
acoustiques mais leur capacité à être porteuses d’oppositions significatives.
Or, une image classique fait des monèmes ou morphèmes, unités
significatives élémentaires, des « combinaisons de phonèmes». Cette image
est certes fournie par la réalité statistique de nombreuses langues, par
exemple le français, dans lesquelles les unités significatives élémentaires
sont massivement, mais non exclusivement, polyphonématiques (qu’on
pense par exemple aux multiples unités tant grammaticales que lexicales
146
formées d’un monème unique, de la préposition « à », aux conjonctions
« et », « ou », aux pronoms « y », « en », « on », etc.). Il ne s’agit donc
nullement d’une contrainte universelle et incontournable, chaque langue
ayant ses stratégies propres pour gérer les ambiguïtés qui peuvent résulter du
voisinage de ces dangereux homonymes, tels que « à » et « a », « en » et
« an », etc. Quoi qu’il en soit, l’idée d’une langue présentant un système
monématique ou morphématique mono-phonématique n’a rien qui doive
surprendre ou choquer 94.
Tel est bien le système que l’analyse permet de dégager en mongol qui
apparaît ainsi, pour reprendre un terme traditionnel comme un des prototypes
les plus extrêmes de langues «agglutinantes» :
à un inventaire limité de bases monosyllabiques (cette limitation étant
simplement celle que fait peser la combinatoire des faits phonologiques
présents en contexte initial - d’ailleurs exploitée de façon non exhaustive par
la langue : une voyelle, précédée ou non d’une consonne initiale)
s’adjoignent des unités de dérivation, elles aussi en inventaire limité,
pouvant présenter entre elles des combinaisons statistiquement plus ou
moins stables (suffixes ou affixes au sens classique de ces termes), plus ou
moins nettement reconnues et stabilisées par la conscience linguistique
mongole, mais dont l’analyse en unités élémentaires mono-phonématiques
s’avère toujours possible et fructueuse, tant aux plans combinatoire que
sémantique. Il n’est évidemment pas question de céder ici à un quelconque
« symbolisme phonétique ». Hors du domaine des onomatopées, dont l’étude
peut d’ailleurs être renouvelée à cette occasion, il ne s’agit nullement de
parer la voyelle ou la consonne de vertus sémantiques ou combinatoires qui
lui seraient consubstantielles. Par contre, il est possible de démontrer
l’organisation et l’économie d’un systèmes global dans lequel chaque
pertinence agit de façon permanente, répétée et reproductible. Ainsi est-il
possible de montrer que le monème ou morphème formé d’une voyelle
arrondie en dérivation présente un comportement constant, en particulier un
effet de nominalisation, qu’il intervienne au sein des marques de pluriel (-

94
Je ne reprendrai pas ici, car tel n’est pas le propos de cette contribution, des
questions pourtant essentielles, celle de l’arbitraire du signe et de ses champs de
validité, celles aussi de la motivation et de ses multiples échelles.
147
ud), des factitifs verbaux (-ul-, imposant au passage une reverbalisation à
l’aide d’une unité jouant massivement un rôle de commutateur verbo-
nominal -l-), des dérivations nominalisées (-ur, xevlür embauchoir < xevle-
donner une forme, imprimer, ölgür crochet, patère < ölgә- accrocher,
suspendre < öl- être pendu, pendre (intransit.), etc.) ou en -ul ou -ul’ (songul
choix, élection < songә- choisir ; surgul’ école, entraînement < surgә-
enseigner < sur- apprendre + gә- factitif, etc.), et que ce comportement est
d’abord celui de l’unité significative constituée d’une voyelle arrondie isolée
permettant une dérivation nominalisée à partir de nombreuses unités
verbales : jadu démuni, pauvre < jadә- ne pas pouvoir, être dans
l’incapacité, daru modeste < darә- presser, opprimer (daru = celui qui se
soumet à la pression alors que dargә = celui qui exerce la pression, chef) ;
zalu jeune < zalә- guider, conduire (zalu = celui qui obéit) ; zalxu paresseux,
désobéissant < zalxә- se soustraire, désobéir, et bien d’autres 95. Il est en
outre, comme le suggèrent ces exemples, porteur d’un contenu sémantique
stable, ici l’intervention d’un facteur personnel ou humain, souvent d’une
implication de l’interlocuteur, comme le montre la modalité interrogative :
ter irsәn il est venu. / ter irsnu est-il venu ?
Chacune de ces unités, qui est ainsi de façon autonome un suffixe au sens
strict, qu’elle intervienne seule ou associée au sein d’une chaîne plus
complexe, opère comme un moment essentiel du rapport émission-réception
évoqué précédemment. Sous la contrainte forte de la continuité linéaire
propre à l’émission phonique, chaque unité significative contrôle et canalise
l’activité d’anticipation du récepteur en mettant en place ce que je désigne
sous le terme d’«exclusion». L’information, contrairement à l’image que
s’en fait couramment le sens commun, n’est pas transmise par addition
d’éléments positifs, mais au contraire par réduction, par la restriction
progressive de la liberté laissée à l’anticipation du récepteur. En d’autres
termes, on ajoute du sens en « restreignant » de l’information.

95
Le système de notation des voyelles utilisé ici tient compte de la différence entre
structure syllabique initiale et contextes non-initiaux :
syllabe initiale : voyelle brève : a ; voyelle longue: aa ;
hors initiale : voyelle (sans pertinence de longueur) : a, u
vocalisation détimbrée: ә
148
Le message, qui part d’une information potentielle initialement non
spécifiée ou faiblement spécifiée (en particulier par les données
extralinguistiques de la situation de communication elle-même), vise à
aboutir à une actualisation irréversible, censée ne laisser d’autre choix à
l’interlocuteur que la compréhension de ce qui lui est réellement destiné (ou
le comportement que son interlocuteur attend de lui). Ce fonctionnement,
dont on trouve les manifestations à tous les niveaux de l’organisation
linguistique est particulièrement actif dans le domaine de la dénomination et
de la lexicalisation. Des bases monosyllabiques sont spécifiées et précisées
par l’adjonction successive de suffixes qui en diversifient et réduisent
progressivement le champ initialement très large. Ainsi la base « nai » est-
elle productrice, dans l’inventaire qu’en fournit le dictionnaire de Cevel, de
87 termes 96 qui apparaissent comme des spécifications diverses d’un champ
commun délimité par la base elle-même, d’ailleurs disponible comme unité
lexicale autonome (« nai ») : « amitié, bonnes relations, attitude positive
envers, penchant pour », mais aussi « (bonne) composition »…
Ces exclusions ne peuvent évidemment consister en une représentation
immédiate de la réalité, qui conduirait du fait d’une prolifération illimitée à
leur incommunicabilité. Chaque réalité n’est pas dénommée et communiquée
par l’accumulation exhaustive de ses traits ou caractères constitutifs, mais
par une sélection de ceux de ces traits que la communauté linguistique et la
société considèrent comme pertinents et significatifs. On sait l’obstacle que
repésente pour la traduction la non-coïncidence de ces choix entre des
sociétés et des cultures différentes.
Or, pour des raisons d’économie, le nombre de spécifications admises
pour chaque acte de dénomination est très limité. Sur l’ensemble de
l’inventaire de Cevel, le nombre moyen d’unités de dérivation par entrée est
de 3,36. Chacune de ces unités représente donc un choix et/ou une contrainte
tout à fait élémentaires, voire rudimentaires, tant au plan du comportement
syntaxique, verbal ou nominal, qu’au plan du contenu sémantique des
combinaisons ainsi créées, les «mots» de l’usage courant. Chaque unité de
96
Цэвэл Я., Монгол хэлний товч тайлбар толь Petit dictionnaire de la langue
mongole (qui compte près de 20 000 entrées), 1966 ; 173 dans le Монгол хэлний
дэлгдрэнгүй тайлбар толь Grand dictionnaire de la langue mongole, Болд Л.
Ред., 5 vol., Улааньаатар, 2008, dans lequel la même régularité est observable
149
dérivation, dont l’inventaire est lui-même limité, rappelons-le, par
l’extension des oppositions phonologiques hors syllabe initiale, est ainsi
détentrice d’un contenu qui lui est propre, porteuse d’une relation
sémantique spécifique. La vitalité de ce système se manifeste en mongol
aussi bien par sa grande capacité de résistance aux incidences externes, qu’il
s’agisse d’évolution diachronique, de différenciation dialectale ou de la forte
tendance à créer des néologismes mongols de préférence aux emprunts
directs (ainsi авилбар ăźĞĄʒƎ˃Ġ [avialbәr] pour phonème et plus
largement la faible part et la longévité généralement médiocre des emprunts
directs, rapidement « mongolisés » dans le lexique scientifique et technique
le plus contemporain), qu’il s’agisse encore de la grande liberté de création
lexicale dont jouit le discours poétique, sans que cette liberté puisse être
prise pour de la « fabrication » néologique.
Pour éviter toute incompréhension ultérieure, il doit être clairement conçu
que les termes par lesquels chacune de ces relations peut être décrite et
interprétée ne peuvent que très rarement être confondus avec une traduction
immédiate. L’ensemble du système, et chaque relation en son sein, est un
équilibre complexe entre les contraintes d’un langage articulé et les formes
de socialisation, les « grilles » ou les «cribles » au travers desquelles la
culture mongole, au fil de son histoire, s’est appropriée la réalité et l’a
dénommée. De nombreuses traductions standard, par la recherche d’une
correspondance terme à terme, s’avèrent trompeuses et leur usage non
critique - désastreux (le problème n’est d’ailleurs nullement propre au
mongol). L’objectif poursuivi est donc moins de proposer à tout prix une
traduction directe que de saisir l’économie d’ensemble d’un système
sémantique et la place qu’y occupe chaque unité. Ainsi quand je fais
référence aux notions de relations centripètes ou centrifuges à propos du
«Datif-locatif » ou de l’« Ablatif », quand je mets en œuvre des catégories et
des relations telles que « segmentation », « dynamique », « existence »,
« concret », « abstrait », etc., attachées à tels ou tels traits ou unités, il doit
être clair qu’il s’agit là d’instruments d’interprétation et non de traductions,
qui relèvent pour leur part non du seul système mongol mais également des
contraintes propres au passage d’un système à un autre. Il est non moins clair
que je dois rejeter par avance les objections et critiques par trop naïves et
simplistes qui confondraient recherche explicative et traduction ou

150
s’appuieraient ce faisant sur les biais dont sont chargées beaucoup de
traductions courantes mais inadéquates.
C’est pour éviter ces éventuelles incompréhensions que je m’abstiendrai
ici, à la différence de la présentation orale de cette communication, de
fournir sous une forme nécessairement trop concise et trop schématique la
description d’ensemble du système des unités significatives élémentaires et
de leurs contenus tant syntaxiques que sémantiques. Cette description sera le
fait d’une des parties centrales sans doute la plus importante, de la
Grammaire annoncée plus haut.
Les axes principaux en sont tout d’abord l’établissement de l’existence
autonome de chaque unité et donc de leur inventaire, dont les rapports au
système phonologique sont très étroits, puis la mise en évidence de son
comportement syntaxique, c’est à dire de son effet sur l’appartenance
verbale ou nominale de la combinaison obtenue par son intervention :
nom → nom
nom → verbe
verbe → verbe
verbe → nom
éventuellement indifférent
Ce tableau en apparence simpliste est compliqué par la possibilité pour
une même unité de présenter des comportements différents dans des
contextes variables.
Enfin, par l’observation de commutations terme à terme, des paradigmes
formés par les unités lexicales occupant un même champ sémantique et par
celles qui se constituent à partir de la même base, mais aussi par l’étude du
contenu sémantique des unités grammaticales, il est proposé une
interprétation sémantique de chaque unité et du système dans son ensemble.
Cette interprétation, si elle reste largement ouverte à la discussion, n’est en
rien le fruit de l’imagination et n’est permise que par un rapport rigoureux
aux autres niveaux de l’analyse linguistique. Elle ne doit rien, rappelons-le,
aux théories préscientifiques du «symbolisme phonétique ». Dans le même
temps, il est vrai, elle soulève le problème ardu de l’arbitraire du signe,
qu’elle contribue non à nier mais à préciser en substituant l’étude de ses

151
formes et de ses limites concrètes, dans un système linguistique donné, à une
affirmation souvent inutilement mécaniste.

La dénomination des ordres numériques décimaux


Ces quelques lignes générales tracées, venons-en au thème concret de
cette communication, les termes désignant en mongol les ordres numéraux
décimaux. Point n’est besoin de démontrer longuement ici l’extrême
importance de la dénomination numérale pour la plupart des sociétés, les
Mongols ne faisant nullement exception. Je rappellerai, pour m’en tenir à un
domaine particulier, la grande fréquence des ethnonymes à résonnances ou à
implications numériques rencontrés dans le cours de l’histoire des Mongols:
Naiman, Dörben Ojirad, Dörbed, Tümed, Mjangan, Muu Mjangan, Ix
mjangan, Mjangad, Dolon soxtu, etc.
Comme pour beaucoup d’autres langues, la question du contenu
sémantique spécifique des noms de nombres, de l’existence de
correspondances sémantiques les associant à d’autres paradigmes lexicaux
doit être soulevée en mongol. En général en effet, les noms de nombres ne
sont pas seulement, ni même sans doute d’abord des unités numériques, a
fortiori mathématiques, mais la trace de réalités, de pratiques et de
perceptions socialisées multiples à travers lesquelles les catégories
numériques n’acquièrent que progressivement leur autonomie, dans un
processus historique et mental de longue durée et de grande complexité. Une
image de ce processus est fournie, dans l’ordre de la quantification bien que
non directement numérique, par la polysémie de алд ăʒʬć [ald], à la fois
«envergure, brasse » et indication d’un « caractère approximatif » (sans
qu’il soit facile de déterminer laquelle de ces valeurs est première,
probablement la plus concrète), ainsi que par la polysémie de ses dérivés :
алдла- Aldala- aldlә- mesurer en ald ou écarter les bras et алда- Alda- aldә-
se tromper, rater et autres valeurs proches qui me semblent à mettre en
rapport avec le sens d’approximation de ald.
Tous les noms de nombres mongols méritent un grand intérêt. C’est le
cas par exemple de la diversité des opérations de découplement, de
dédoublement, de division dénommées à l’aide de termes dérivés de la même
base xo- que xojәr deux, ou des bases associées à la précédente, telle que
152
xoi~ > xoinә Nord, qui renvoie à une vision du monde clairement organisée
autour d’un axe Sud-Nord, matrice à la fois de l’orientation et de la
latéralisation. Il en va de même avec naim huit, dont l’appartenance aux
dérivés de la base най [nai] me suggère une interprétation du type alliance,
communauté en bonne intelligence. Cette hypothèse me semble consolidée
par l’existence du terme наймаа ŋĄġĞʌĄĠ [naima], commerce,
généralement pris par erreur ou par calembour pour un emprunt au chinois
买 卖 maimai, de même sens. Sans exclure cette interprétation, celle-ci
permet seulement de comprendre que si le terme chinois est effectivement
passé en mongol, sous la forme маймаа ʋĄġĞʌĄĠ [maima], c’est sans
doute en raison du monopole chinois sur le commerce du XVIIe au XXe
siècles, mais aussi du fait de l’existence d’un mot mongol auquel il pouvait
partiellement au moins s’assimiler, la perte de la palatalisation finale
pouvant aussi être expliquée par la perte de ton qui atteint en chinois la
deuxième syllabe de maimai. En fait, le terme naima désignant un commerce
fait de bonne foi et en bonne intelligence, doublon antinomique de худалдаа
[xudәlda] commerce dont la dénomination fait bien appel au terme d’alliance
matrimoniale xud compères et commères, mais rappelle aussi l’intéressant
dérivé худал [xudәl] mensonge, tromperie.
Les termes désignant les ordres décimaux retiennent plus spécialement
l’attention pour des raisons historiques évidentes. Ces termes apparaissent
comme numéraux, mais également comme dénominations d’entités sociales
et politico-militaires lors de l’organisation de l’Empire cinggisqanide, et
probablement antérieurement. Cette inscription dans la longue durée est un
élément important d’interprétation, La question centrale est en effet celle de
la priorité respective, dans le contenu sémantique de ces termes revenant à
leur valeur purement numérique ou à leur valeur de dénomination dans
l’organisation sociale mongole, voire plus largement centre-asiatique. Les
traces d’organisation décimale semblent remonter au moins à l’« Empire »
des Ruanruan, voire aux Xiongnu. Il est donc probable que le processus de
différenciation et de spécialisation sémantique numérique et sociale des
termes dénotant cette organisation s’est étendu sur toute la période précédant
la fondation de l’Empire mongol. Avec ce dernier et sa terminologie, nous
ne sommes en définitive en présence que de la fixation d’une évolution
antérieure, de l’aboutissement de ce processus.

153
Il peut sembler très simple de penser que la terminologie de
l’organisation sociale n’a fait qu’emprunter les numéraux existants pour
dénommer des institutions dont on suppose par là-même qu’elles sont
fondées sur la logique numérique de leurs effectifs – au moins théoriques.
Les relations mises en jeu sont toutefois plus complexes, et on a maints
exemples de non-correspondance entre l’institution et la valeur numérique
du terme qui la désigne, en particulier dans le cas du tümen. En procédant à
cette assimilation, on perd surtout de vue l’inclusion de ces termes dans des
familles dérivationnelles plus larges qui permettent d’en cerner le contenu
sémantique spécifique. C’est à cette dernière opération, qui me conduit à
proposer des termes arәw, zuu, mjanγә et tümen une interprétation dans
laquelle la dénomination de faits d’organisation sociale est première et la
valeur strictement numérique est secondaire, que je vais consacrer la fin de
cette communication.
arba [arәw] ă˃Ųő arban «dix» est formé de la base vocalique a-, dont
l’existence autonome est largement attestée en tant que verbe «être». Cette
base est ici dérivée dans un premier temps en -r-, dont le contenu de
« localisation » est dégagé par mes propres analyses, mais est également
explicitement reconnu par les chercheurs mongols 97 puis en -u/-w/-b
présentant avec l’ensemble des unités significatives labiales la valeur
d’« accomplissement », « achèvement » que nous lui connaissons par
exemple dans l’indicatif passé fini ou, au plan lexical, dans une unité telle
que le verbe bar- «finir, s’achever». [arәw] peut ainsi être interprété comme
le «niveau élémentaire», la «base d’existence», c’est à dire comme la
désignation de l’organisation sociale la plus simple, à quoi je rattacherai le
terme arәd/arad «simple éleveur» c’est à dire «celui qui est lié, rattaché
(adscriptus) à ce niveau“ (de par le contenu centripète de la dérivation -d, d:
le datif-locatif), le sens politique moderne de « peuple », « populaire » qui
s’est adjoint à ce terme visant de toute évidence une identification socio-
politique qui ne nous éloigne guère du sens premier.

97
C. Ölziixutәg, Mongol ügiin bütәc, tüüniig zaax arga Structure du mot mongol et
méthode didactique, Ardyn Bolovsrolyn Jaamny Xevlel, Ulaanbaatar, 1972, pp. 90,
93, 94.
154
zuu zaγu(n) cent met en jeu deux unités significatives très importantes: z-
et la voyelle arrondie (ici postérieure et longue).
Le monème basé sur la consonne palatale [z] apparait en mongol comme
une unité significative fortement spécialisée dans la dénotation d’un acte
essentiel aux processus de socialisation et à leur traduction linguistique, au
point qu’on a pu en faire une des sources probables de l’origine du langage 98,
le geste de l’indication. Du verbe zaa- montrer mais aussi enseigner à züg
orientation, direction, azimut ; zur- tracer, dessiner et ses dérivés, etc., il est
peu de notions relatives à l’indication qui ne puissent être rendues par un ou
plusieurs des termes appartenant à ce vaste paradigme (et en nous limitant ici
à la présence de z- à l’initiale). Ceci se vérifie avec une acuité particulière
dès lors qu’est concerné ce domaine particulier, privilégié, de l’indication
qu’est la prescription, l’autorité, le commandement, le pouvoir. Quelques
exemples suffiront ici : zasәg (le) pouvoir, zaxir- commander, administrer,
diriger ; zarlig édit, décret, etc. Dans les conditions d’apparition de l’écriture
mongole, étroitement liée à la formation de l’Empire cinggisqanide, il n’est
pas étonnant que les termes dénotant les usages de l’écrit zaxia, zaxidәl lettre,
missive, mandat, zaxialәgә commande relèvent de ce paradigme. Certains
termes appartiennent enfin à cet ensemble alors que leur traduction et dans
une large mesure leur compréhension moderne semblent les en éloigner.
C’est ce que nous avons pu voir avec des termes tels que zalu jeune désigne
celui qui se soumet aux directives, définition par l’obéissance qui vaut bien
celle de notre in-fans. A l’inverse, zalxu paresseux, fait intervenir une unité -
x- indiquant une rupture ou une segmentation. Il est donc identifié en
mongol comme «celui qui se soustrait aux ordres, qui ne fait pas ce qu’on
lui dit de faire» plus explicitement que comme un simple inactif..
Si nous poursuivons l’hypothèse d’un contenu sémantique lié aux
structures sociales, zuu apparaît ainsi comme associant le geste de
l’indication et, peut-être, un contexte humain ou social porté par le monème
en voyelle arrondie. Le zuu serait ainsi le niveau d’organisation auquel le
commandement, l’autorité, s’exercent de la façon la plus directe ou auquel

98
André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Albin Michel, Paris, 2 vol., 1964,
1965; Tran Duc Thao, Recherches sur l’origine du langage et de la conscience,
Editions Sociales, Paris, 1973
155
une unité d’orientation s’impose au groupe humain. Cette interprétation peut
être confortée par l’existence de termes dérivés de la même base et dont le
sens indique d’une façon ou d’une autre la cohésion, l’établissement d’un
lien: zuur- s’accrocher, se cramponner, mais aussi mélanger, brasser, son
dérivé zuurәldә- se lier, épaissir, mais aussi être inséparable, indissociable
comme par exemple dans l’expression zuurәldәn baildәx combat corps à
corps ; zuuč marieur, intermédiaire et son dérivé verbal direct zuučlә-
s’entremettre, servir d’intermédiaire (en particulier en vue d’un mariage).
C’est enfin le même contenu qui semble se manifester dans le terme
largement polysémique zuur, entre, en cours de route, intermédiaire, mais
aussi à l’intérieur ainsi que dans le cri d’appel zuu zuu! destiné à rassembler
les chèvres.
mjanγә, mingγ-a, mingγan «mille» me semble être de tous ces termes le
plus intéressant du fait de l’étendue de ses implications. Ici encore, les
conclusions de mes recherches sur l’inventaire des unités significatives
élémentaires et de leurs contenus sémantiques doivent être brièvement
évoquées. J’ai déjà signalé l’accomplissement, l’achèvement que transmet
l’unité significative «labiale». L’unité «nasale» -n-, telle que nous la
rencontrons en particulier dans le génitif, mais également dans des bases
telles que nai déjà évoquée, ou nij, etc. est pour sa part chargée d’une forte
valeur de mise en relation. Il en va de même plus largement du trait de
nasalisation, quand il se manifeste au sein de l’unité -m-, labiale nasalisée,
qui cumule ainsi les effets de la labialisation, « accomplissement », fait de
former un tout, et de la nasalisation, la « relation », association qui ne
constitue pas une collection aléatoire, mais au contraire rassemblant un
accomplissement reposant sur une relation dominante et unifiante, ensemble
qu’il convient souvent de saisir comme définissant une « communauté ».
Dans cette perspective, mjanγә apparaît comme la désignation d’un niveau
de l’organisation sociale caractérisé par la formation de groupes reposant sur
une relation fondatrice identifiable. Or, telle est bien l’image qui se dégage
de la formation historique du mingγan lors de la fondation de son empire par
Cinggis qan, en particulier aux paragraphes 209-224 de l’Histoire secrète des
Mongols. Ce passage nous informe en effet en détail sur la formation des 95
mingγan, mais également sur les relations variées, consanguines et autres,
ayant justifié la constitution de ces unités. A cette occasion, de même que
pour le tümen, nous pouvons constater, par exemple au paragraphe 212, que
156
le mingγan possède une réalité sociale propre, hors de toute référence
immédiate et élémentaire à un contenu numérique. Encore une fois, ceci ne
signifie ni que ce terme ait été créé à cette occasion, ni qu’il n’ait pu
antérieurement à l’Empire posséder déjà sa valeur numérique, mais que cette
valeur n’a pas été l’élément premier de son choix pour désigner l’institution.
Le plus frappant pour ce terme est sans doute son intégration à
l’ensemble d’une famille terminologique délimitée par la présence d’une
base où l’initiale m- est associée à diverses voyelles suivies d’une première
dérivation -n- (ou en d’autres termes par la présence d’une combinaison
initiale {m-voyelle-n}). Avec un très fort degré de cohérence, ce qui n’exclut
évidemment pas le fait que certaines identifications soient délicates ni la
possibilité de mots d’emprunt qui se seraient glissés dans ce modèle, ces
termes sont associés soit directement à la notion de communauté telle qu’elle
a été définie plus haut, soit aux opérations et aux phénomènes nécessaires à
la formation de cette communauté ou au contraire susceptibles de la
détériorer ou de la détruire. Observons quelques exemples, limités et qui
appelleraient sans doute des développements dépassant les limites de cette
communication :
min~, seul (min’) ou dans minij (mais aussi peut-être dans mingγan) ou
man~, maan~ dans manai et maan’. Le sens de «communauté» est ici assez
évident pour se passer de commentaire. Son caractère fortement socialisé
apparaît par exemple dans le verbe man-, « garder », « assurer la sécurité »
ou dans manlai « premier, avant-garde ». C’est également cette idée de
formation d’un ensemble qui, complétée par l’accumulation centripète donne
au verbe mantai- le sens d’une accumulation excessive « devenir trop grand,
trop gros».
mön~ transmet la notion de «communauté » à travers l’« identité » que
contient cette combinaison intervenant de façon isolée, aussi bien comme
démonstratif (celui-là même, bien celui-là) que dans ses emplois prédicatifs
(copule mön). C’est cette même identité que véhicule mönx éternité.
men~ présente, dans mend, une intéressante dualité. D’une part, il se
réfère aux usages de sociabilité, à la constitution éventuellement entre deux
interlocuteurs seulement d’une « communauté » même éphémère, avec son

157
sens de «salut, salutation » - d’autre part, il dénote une variante essentielle de
l’intégrité quand il désigne la santé
Que la «communauté» puisse être conçue non seulement en termes
positifs, pour sa définition ou sa création, mais également négatifs, en en
dénommant la destruction ou la négation, n’est pas étonnant. C’est ce qui se
manifeste d’une manière générale avec les termes dérivés d’une même base.
Ainsi, étudiant la base xe~, j’ai constaté que les unités lexicales qui en sont
dérivées sont massivement porteuses d’une notion de « limite », ceci pouvant
intervenir aussi bien sur le mode de l’établissement, de la description d’une
limite ou des effets de la délimitation, comme dans хэсэг [xesәg] «partie,
fraction » ; хэмх [xemx] « fragment, petit morceau » ; хэмхлэ- [xemxlә-]
« casser, fragmenter, détruire », que sur le mode de la transgression de cette
limite comme dans хэтрэ- [xetrә-] «excéder, dépasser“, mais aussi хэрмэл
[xermәl] vagabond, хэтрэмгий [xetrәmgij] impudent, effronté, qui passe les
bornes, хэнээ [xene], хэнэрэл [xenәrәl], хэнэрхэл [xenәrxәl] folie,
aliénation mentale, psychose... Dans le cas des combinaisons en {m-voyelle-
n}, le rapport possible à la négation, à la destruction de la communauté est
présent dans des termes tels que мангас [mangәs], мангад [mangәd]
« monstre mangeur d’hommes », ainsi que dans des termes dénotant l’idiotie,
la stupidité, assimilée en ce cas à l’incapacité de s’intégrer à la communauté
et à son fonctionnement normal. Tel est effectivement le contenu de
nombreux termes: мангар [mangәr], мангуу [mangu], маанаг [maanәg],
монжуу [monžu], мэнэг [menәg], мэнэнцэг [menәncәg] etc. On peut
joindre à ce rapide inventaire des termes tels que мун- [mun-] tomber en
sénilité, мунда- [mundә-] être insuffisant, мунгина- [mung’nә-] se perdre,
мундар [mundәr] honte (opposé à мундаг [mundәg] qui reste attaché à une
valorisation positive : puissant, colossal»). Un des termes appartenant de
plein droit à cet ensemble mérite pour des raisons historiques importantes
une attention spéciale. Il s’agit de мунхаг [munxәg] mungqaγ, généralement
traduit par idiot, bête, ignorant. Aussi correctes que ces traductions soient
dans l’usage courant, elles doivent être fondamentalement révisées lorsque le
terme est appliqué à un des héros fondateurs essentiels, Bodončar. Dans ce
cas en effet, tout l’épisode 99 le démontre, le terme ne porte nullement sur les
capacités mentales de Bodončar, mais seulement (et, soulignons le,

99
MNT, §§ 17-44
158
rétrospectivement) sur le fait qu’il est rejeté et chassé de sa famille par ses
demi-frères en raison d’une paternité incertaine. Ici le terme munxәg signifie
simplement « coupé de sa communauté », distinction essentielle puisque
c’est dans cette caractéristique et les épisodes qui s’y rattachent que réside le
rôle propre de Bodončar pour l’histoire des Mongols.
Un dernier terme, mais non le moindre, est à rattacher à cet ensemble :
монгол ʋĦō˺ɆĦʓ mongγol, Mongolie, mongol, constitue par la
spécification du groupe initial [mon-] désignant une communauté, par l’unité
«segmentative» -γ- puis par l’unité « définie » -l-. Le mot Mongol, qui a fait
l’objet de maintes interprétations étymologiques fantaisistes, peut dans ces
conditions être compris comme un terme de forte auto-identification, une
sorte de «Nous, membres de la même communauté, du même groupe».
tümәn tümen « dix mille » associe à une base tü~ / tüü~ largement
porteuse de la notion de rassemblement, d’accumulation sous diverses
formes le même enchaînement {m-voyelle-n} que nous avons vu fonctionner
précédemment. Cette configuration peut être interprétée moins comme la
dénomination concrète d’un groupe social réel que comme la définition d’un
principe de groupement. Ainsi s’expliquent des écarts manifestes à maintes
occasions entre le tümen comme entité sociale et la valeur numérique 10 000.
Tel est en particulier le cas des effectifs engagés dans la première campagne
contre les Merkid 100 et qui, décomptés en attribuant à chaque tümen sa
valeur numérique stricte, sembleraient hors de toute vraisemblance (quatre
tümen soit quarante mille hommes pour une empoignade qui n’a guère dû en
mobiliser alors plus de quelques centaines, voire quelques dizaines). C’est
encore cette distance à prendre avec la valeur numérique stricte et ce rapport
à un principe de groupement qui permet de comprendre l’usage moderne du
terme dans une expression telle que ard tümәn «peuple, masses populaires»
à la fois indépendamment des siècles écoulés depuis l’effondrement des
institutions impériales et hors d’une sollicitation excessive de la symbolique
qui s’attacherait au nom, et au nombre « dix mille », en particulier par
décalque du chinois 萬 wan « dix mille » et de ses usages.

100
MNT, §§ 106-107
159
Le pastoralisme nomade mongol : une tradition entre nature et
histoire 101

Un quart de siècle d’étude ininterrompue des réalités mongoles tant


historiques que contemporaines. Une si longue fréquentation, qui donne
parfois l’illusion - qu’il convient de maîtriser - de pouvoir être un
protagoniste des événements en cours, mais qui fait de toutes façons
qu’aucun épisode ne peut être vécu comme quelque péripétie lointaine et
étrangère et que la connaissance des faits et des hommes est inséparable
d’une charge affective intense toujours présente. La curiosité eut-elle fait
défaut que le devoir pédagogique m’imposait de tenter de saisir événements,
faits et devenir dans leurs plus larges et leurs plus multiples connections. Au
delà de la conclusion triviale, mais si souvent ressentie au vif, de
l’inépuisable vitalité des ignorances, de l’obstination rusée de l’objet à se
dérober à la connaissance, quelques idées ont pris corps qui peuvent trouver
place à ce séminaire. Même formulées en termes généraux, même si leur
portée peut être plus large que le seul cas mongol, ces idées, ces hypothèses
ne sont pas les "illustrations mongoles" d’une vision transposée de
l’extérieur. Elles sont nées de l’étude du terrain mongol considéré en lui-
même et pour lui-même, sans éprouver la tentation de comparaisons souvent
hâtives et facilement biaisée et sans subordonner la saisie des faits à une
conformité préalable à un schéma explicatif ou justificatif. Ceci n’exclut
nullement les va-et-vient avec le mouvement général de la connaissance
scientifique, que les disciplines concernées soient d’ailleurs aussi largement
les sciences de la matière que celles de la société.

101
version primitive en français de Mongolian nomadic pastoralism, a tradition
between Nature and History, The Silk Roads, Highways of Culture and Commerce,
Vadime Elisseeff, ed., Berghahn Books/Unesco, New York, Oxford, Paris, 2000,
pp. 304-317 (Matériaux du séminaire conclusif de l’expédition de l’UNESCO
“Route des Nomades”, Etude intégrale des Routes de la Soie, Ulaanbaatar, août
1992)

160
Avant d’en venir plus concrètement au nomadisme mongol, je
souhaiterais souligner une dimension qui est à la fois de l’ordre de la
connaissance et de l’ordre d’une prospective pratique, j’ajouterai en ce cas :
de l’ordre aussi du sens des responsabilités qui doit habiter quiconque
avance des idées, formule des projets, voire - pour les plus imprudents -
risque une recommandation ou un conseil. La connaissance du réel est à la
fois saisie d’ensemble, perception globale, et reconnaissance d’aspects et de
facteurs partiels, durables ou momentanés, complémentaires et
contradictoires. Le besoin est aussi grand d’une vision que de l’autre. En
quelque sorte, le stéréoscopique et le microscopique sont également
nécessaires. Le risque, lui aussi, est permanent soit de se contenter de
l’image d’ensemble en restant aveugle à l’existence propre des éléments qui
la composent, soit de privilégier ces éléments, voire tel ou tel d’entre eux, au
détriment de leurs interactions. Dès lors, il peut être tentant d’isoler comme
seule décisive l’action à laquelle ce facteur peut être soumis. S’il est possible
de repérer, parmi les éléments constitutifs du nomadisme mongol, des
facteurs écologiques, techniques, sociaux, historiques (chacun de ces
domaines étant lui-même formé d’un faisceau complexe de paramètres et de
relations), le choix d’un seul de ces facteurs comme critère unique ou
dominant d’interprétation ou d’évaluation s’avère lourd de conséquences.
Plus encore, alors que de multiples techniques, par exemple les modèles de
gestion économique, sont désormais à même d’agir sur des facteurs isolés et
d’en modifier séparément les paramètres (à l’instar des manipulations par
lesquelles l’acoustique moderne parvient à réaliser expérimentalement une
dissociation, impensable dans les conditions naturelles, entre fréquence et
hauteur du son), la priorité pratique qui serait accordée à ce facteur dans la
mise en œuvre d’une stratégie de transformation serait cause de graves
déséquilibres. Les exemples historiques d’effets de ce type sont nombreux,
en particulier à l’époque contemporaine l’illusion que la sédentarisation était
par elle-même porteuse de progrès social. Les possibilités offertes
aujourd’hui multiplient à l’évidence ce danger.
Je voudrais tenter de dégager ici à grands traits un modèle de l’unité du
pastoralisme nomade, de souligner en quelque sorte la présence d’une
logique qui loin de nier la réalité propre de chaque phénomène partiel
permette au contraire de mieux en mesurer l’impact sur l’ensemble des
autres aspects ou dimensions, à la fois objets d’étude propres ( relevant des
161
sciences de la nature et des sciences de l’homme les plus diverses) et
constituants d’un ensemble doté d’une existence et d’une histoire
susceptibles d’être saisies en termes d’identité. Abordé sous cet angle, le
pastoralisme nomade mongol offre l’image d’une culture et d’une histoire
bâties dans un cadre remarquablement homogène dans la longue durée
(depuis le milieu du 1er millénaire avant notre ère), dans des conditions, sur
des bases et selon des modèles largement différents des évolutions traversées
par les sociétés à bases agraire et urbaine, mais en définitive confrontées à
un même défi essentiel : la satisfaction et la maîtrise des besoins changeants
d’une population elle-même en évolution. Une constante acquiert ici une
portée considérable : le nomadisme centre asiatique, et le moment venu le
nomadisme mongol lui-même, n’a d’autre choix, comme tout autre modèle
d’activité et d’organisation socio-économiques, que d’optimiser le rapport
entre les besoins de la société et les ressources dont elle peut disposer. En
d’autres termes, succès et échecs sont mesurés au solde, positif ou négatif,
du rapport entre "ce que ça rapporte" et "ce que ça coûte", ces deux notions
devant naturellement être prises dans un sens très large, depuis la balance
énergétique (un acte de production de nourriture apporte-t-il plus ou moins
de calories qu’il n’en consomme) jusqu’aux valeurs et aux critères
d’acceptabilité qui se bâtissent tout au long de l’histoire d’une société.
Conditions écologiques : niveaux et régimes
Le pastoralisme, depuis la priorité croissante accordée à la domestication
animale jusqu’à l’adoption des formes d’activité et de vie nomades sont des
réponses à ce défi, une appropriation et une gestion des conditions naturelles
et non une fuite devant elles.
Dans le nomadisme mongol, cette gestion est confrontée moins à la
rigueur de niveaux climatiques absolus (sécheresse, froid, etc.) qui font
souvent image qu’à l’extrême irrégularité tant des régimes physiques que
des effets écologiques qu’imposent ces traits somme toute classiques des
climats continentaux. Cet aspect doit être souligné avec force. Cette
irrégularité constitue une clef essentielle pour la compréhension de pans
entiers de la réalité économique, mais aussi sociale et politique du
nomadisme mongol. Outre qu’elle aide à se débarrasser de l’illusion un
facteur plutôt qu’un autre aurait une valeur décisive permanente, elle doit

162
être bien comprise pour ne pas mesurer le nomadisme selon les critères
propres aux sociétés paysannes des zones tempérées.
Contraintes techniques : extensivité et maîtrise concurrentielle des
ressources
Les réponses écologiquement optimales consistent en un «éventail de
dispersion» associant une non spécialisation du troupeau (chaque
exploitation possédant des bêtes de plusieurs espèces, même si les disparités
dans la structure du cheptel dénotent le jeu de modèles culturels et sociaux
fortement ancrés) aux diverses manifestations d’un impératif d’extensivité :
l’adaptation optimale impliquerait la nomadisation de petits groupes de
population vivant de troupeaux eux-mêmes restreints. Il est en effet évident,
et la vérification en est apportée de façon constante jusqu’à la période
contemporaine, que le rapport entre besoins de la population et ressources
dégagées par le pastoralisme nomade est en permanence fragile ou, en
d’autres termes, que des seuils de surpeuplement peuvent être franchis par
des populations ou des troupeaux dont l’effectif (en termes absolus ou
évalués en densité) peut au premier abord sembler très modeste. Ainsi, dans
la Mongolie contemporaine, il apparaît qu’une densité de l’ordre de 1
habitant au km2, si elle n’a rien d’intangible, donne malgré tout l’image d’un
seuil bien réel. La sortie de cette configuration implique une dégradation qui,
si elle se perpétue, ne peut être que fatale à l’économie et à la société
pastorales elles-mêmes. Concentrations de population, concentrations de
troupeau, occupation prolongée d’un même site ou d’un même pâturage sont
autant de facteurs de cette dégradation, autant de formes dans lesquelles la
société nomade risque de succomber. Or, cette société n’est pas confrontée à
la maîtrise abstraite et intemporelle d’un schéma ou de simples contraintes
écologiques.
Compte tenu des seuils de surpeuplement, et de la multiplication de zones
favorables (couples relief/ressources) on peut mettre en évidence la
formation d’un schéma optimal : occupation saisonnière par groupes de
population peu nombreux, vivant de troupeaux aux dimensions modestes
(élevage en ajil ; pas de grande propriété de bétail, peu ou pas de couches de
la population non adonnées à l’élevage, la non spécialisation du pastoralisme
mongol pouvant sans doute être en partie rattachée également à ce niveau
relativement faible de la division du travail) . Mais, dans ces conditions
163
"optimales" de dispersion, intervient le jeu de l’irrégularité des ressources.
Des concurrences voient le jour, nécessitant la mise en œuvre de modes de
régulation (on soulignera l’importance de la communication) et induisant la
formation et l’affirmation de solidarités, et de réseaux d’alliances.
A la fois dans leur pratique sociale immédiate et dans des continuités
historiques de plus grande ampleur, les nomades doivent en effet intégrer des
phases au cours desquelles ils renoncent à leur dispersion optimale au profit
de formes multiples et souvent complexes de rassemblement et de
groupement. Il peut s’agir d’activités techniques nées des besoins du
pastoralisme, telle la tonte des moutons. D peut s’agir aussi des impératifs de
sécurité et de défense qu’engendrent simultanément la dispersion «optimale»
du pastoralisme nomade, les diverses concurrences qu’elle éveille et la
multiplicité des rapports, réseaux et stratégies d’alliances destinées à y faire
face. Enfin il peut aussi s’agir des formes d’urbanisation nées, en territoire
nomade, de l’histoire nomade elle-même, et dont l’importance est beaucoup
plus grande que la visions des sédentaire n’est disposée à le reconnaître.
Disponibilité et gestion des ressources, maîtrise et régulation de l’accès à
celles-ci, profondément marquées par l’extrême irrégularité des régimes
naturels, ne peuvent s’élaborer que dans un jeu extrêmement mouvant et
instable de constitution et de et de maturation de rapports de forces.
Ici s’esquisse une possible résolution du vieux débat sur la priorité des
modes de groupement dispersés/regroupés : le passage au nomadisme
intervient par dispersion de communautés de paysans/éleveurs, avec
formation des ajil. La montée des concurrences sur des ressources
relativement faibles et surtout très irrégulières fait naître l’insécurité et
provoque des regroupements à bases multiples, lieux d’autodéfense, mais
aussi instances où s’élaborent tant les hiérarchies sociales que les stratégies
dont le but ultime est de permettre le retour au pastoralisme "optimal",
dispersé, qui seul assure concrètement la survie de la société. La réussite de
l’entreprise de "concentration" est donc couronnée par sa propre négation
(nature transitoire et fragile des hiérarchies, nécessité pour les groupes un
moment dominants de rechercher des bases de légitimité alternatives - par
exemple le prestige extérieur - tant dans la période de formation et de
consolidation que lors de l’affaiblissement des bases de cette légitimité.

164
Ainsi, ces rapports de force ne peuvent être maintenus et ne peuvent se
perpétuer que sur un mode profondément contradictoire : 1) visant à la
gestion des ressources, ils ne peuvent avoir pour but qu’un retour de la
société nomade à son état «optimal» de dispersion ; 2) ce faisant, ils sapent
leurs propres bases en restaurant le libre jeu des tensions, des concurrences
et des alliances qui sont appelées à donner le jour à un nouveau rapport de
forces, celui-ci traduisant à la fois le renouvellement des alliances et
l’évolution des conditions matérielles.
C’est dans ces conditions que peuvent être interprétés aussi bien la
formation des «Empires des steppes», la soudaineté apparente de leur
apparition et la relative régularité, d’aspect quasi-cyclique, de celle-ci, que
leurs divisions pratiquement originelles (en particulier entre une aile
orientale et une aile occidentale) et leur longévité le plus souvent limitée. D
en va de même pour les manifestations de reprise très précoce, dans les
empires en formation, de phénomènes qui traduisent moins une volonté
politique centralisatrice que la prise en compte de rapports propres à la
société nomade. Un exemple saisissant, par rapport à une vision de l’empire
mongol comme produit de la seule autorité de Cinggis qan, est fourni par le
détail de la formation des 95 mingan Mi,xga?, moins procédure administrative
que mise en forme de solidarités déjà établies mais devant être renouvelées
(mais aussi par le fait que l’Histoire secrète des Mongols tiennent à fournir
ces précisions). Mais l’autorité relative, souvent éphémère des pouvoirs
politiques révèle encore un de leurs traits essentiels : être des tentatives pour
assurer la pérennité de structures que condamnent leurs succès mêmes, qui
les engage, avec une puissance et des succès divers certes, mais avec une
grande régularité, sur la voie des conquêtes continentales. De ce point de vue,
la perception d’une aire centre asiatique définie par sa «transparence» au
nomadisme, qu’il s’agisse de territoires propices au pastoralisme ou de la
présence des voies et moyens d’échange avec lesquels les nomades ont pris
l’habitude de relations plus ou moins régulières fournit un cadre d’analyse
sans doute plus opératoire que la supposition d’une volonté mongole de
«domination mondiale» (vision toute européenne qui n’est étayée que par
quelques formules, elles-mêmes bien rares et largement postérieures à
Cinggis qan), pour saisir la parenté qui unit en profondeur, à travers des
époques diverses, le sort des multiples régions périphériques confrontées à
des invasions nomades.
165
Qu’il s’agisse des empires et des dynasties «Barbares» qui dominent la
Chine du nord pendant le plus clair de son histoire ou des invasions en
Eurasie occidentale, les entreprises nomades ou à initiative nomade
répondent d’abord à une circonstance majeure : si la recherche de procédures
de régulation dans l’accès aux ressources rend nécessaire la formation des
«empires» nomades, elles n’est en rien de nature à modifier le niveau même
de ces ressources, à faire échapper le pastoralisme nomade à l’irrégularité de
ses résultats et au fait que toutes les richesses produites - le bétail - ont pour
trait dominant le fait d’être éminemment périssables. Plus encore, alors que
les surplus susceptibles de «payer» le développement des empires sont
faibles et irréguliers, leur fonctionnement, le développement même modeste
d’institutions telles que les relais de poste ou le maintien de contingents
armés permanents, à plus forte raison les tentatives que ces empires peuvent
engager pour maintenir et asseoir leur existence ne peuvent être appuyés sur
les seules richesses dégagées du le pastoralisme nomade. Dans ces
conditions, c’est pour l’essentiel en reprenant les schémas et les voies
d’échange, de commerce, de circulation d’une aire déjà familière, en
direction de partenaires eux-mêmes connus que les conquêtes, mais aussi les
éventuels mouvements migratoires, recherchent, pour le profit des empires
nomades et surtout de leurs chefs, des ressources vitales dont ils sont par
trop dépourvus.
La description qui précède a évidemment pour objet un état avancé de
développement et de généralisation du pastoralisme nomade. Ne percevoir
que ce moment rétrécirait de façon dommageable le champ examiné (à la
manière dont l’emploi d’une focale trop longue mutile la photographie d’un
paysage). En d’autres termes, il convient de situer chaque épisode - ici, les
conquêtes mongoles du XIIIème siècle - dans une succession de grandes
phases, en sachant que les césures entre celles-ci ont plus de chances d’être
les opérations parfois arbitraires, voire intéressées, d’observateurs
rétrospectifs que d’authentiques frontières, a fortiori des ruptures vécues
comme telles par leurs acteurs et leurs contemporains. Ce qui n’apparaissait
que comme l’ intrusion d’envahisseurs venus de 1’Est prend une autre
coloration quand on s’aperçoit qu’avec d’autres mouvements ainsi orientés
d’Est en Ouest (migrations des peuples turcs en particulier), et préfigurant
les derniers d’entre eux (la migration des Kalmouks vers la Volga dans la
première moitié du XVIIème siècle), les conquêtes mongoles doivent aussi
166
être insérées dans un tissu historique qui fait la part tout aussi belle - pour
l’ensemble de 1’Eurasie continentale - a des courants, des pulsions orientées
d’Ouest en Est, depuis la diffusion de formes majeures de la domestication
animale (je ne rappellerai ici que le cas, décisif, de la monte équestre)
jusqu’aux diffusions de l’écriture (les empiétements de la tradition graphique
chinoise sont marginales dans le monde nomade - Tangud. partiellement
Kitan - au point que ce point pourrait contribuer à la délimitation de 1’ Asie
centrale esquissée plus haut).
Le lieu n’est pas ici de reprendre La « liste» de ces empires. Du moins
faut-il souligner, à nouveau, que ce n’est pas en termes d’irruption subite
que se pose le problème de l’apparition des Mongols. Plus encore, il apparaît
que tracer la frontière, dans le temps et dans l’espace, entre le jeu interne de
la société nomade dans son processus d’unification et l’ « entrée en
conquête » d’un empire constitué relève, sauf précautions extrêmes, d’un
formalisme sans doute un peu vain.
Si la constitution et l’évolution des réseaux et des stratégies d’alliances
sont consubstantielles à la formation de empires nomades, cette dimension
inclut les relations entretenues avec les partenaires extérieurs au nomadisme
proprement dit (au degré le plus élémentaire, la notion de « partenariat»
invoquée n’implique tout simplement pas que les partenaires soient
semblables : ce qui semblerait étonnant entre nomades et sédentaires
n’appelle aucune surprise dès lors que les partenaires sont tous les deux
sédentaires,..). Les relations privilégiées entretenues avec tel ou tel
partenaire, où qu’il se trouve, sont un moyen de peser en sa propre faveur sur
les rapports de force dans lesquels on est engagé : qu’il s’agisse d’échanges
commerciaux, d’obtention d’avantages, de titres honorifiques, de
l’effroyable consommation de la Chine en «princesses» à l’ascendance plus
ou moins douteuse destinées à satisfaire l’insatiabilité des chefs nomades est
la marque de leur obstination à obtenir les signes tangibles, «monnayables»
dans les négociations entre nomades, d’un rôle prééminent que leur
notifierait ainsi le puissant voisin sédentaire). Il en va de même, par exemple,
au moment même de l’unification mongole, avec les liens matrimoniaux
établis entre les Naiman et les Uigur, qui s’avèrent le moment venu un des
facteurs, ou un prétexte, précipitant l’intervention des Mongols en direction
de l’Asie centrale des oasis, une conquête apparaissant dès lors comme un
effet de suite direct des conflits de l’unification. On ne saurait d’ailleurs
167
sous-estimer, d’une façon plus générale, dans l’histoire des conquêtes
mongoles, le rôle des enchaînements mécaniques, des entraînements
automatiques, des fuites en avant. Mais cet effet de cercle vicieux aurait-il eu
la même force si toute l’entreprise ne s’était développée selon une logique
persistante et dans une aire qui n’est qu’exceptionnellement une terra
incognita (de façon caractéristique, le témoignage de Plan Carpin est ici
essentiel, les Mongols de la conquête vivent comme un saut dans l’inconnu
effrayant leurs incursions hors de l’aire centre asiatique, par exemple lors de
leur campagne vers l’Inde ou de leur traversée du Caucase)? 102
Sans doute existe-t-il, mais selon un calendrier historique qui n’a rien
d’un automatisme abstrait, un rapport entre conquête et migration. Ce n’est
pas le nomadisme qui avait inauguré les migrations eurasiatiques, le
paléolithique en est déjà - sans jeu de mots - peuplé, qu’il s’agisse de la
pénétration asiatique des néandertaliens et, plus encore de la diffusion
d’homo sapiens. Les mouvements de populations ne cessent pas avec la
chute du rôle des nomades, même si la colonisation européenne de la Sibérie
a une solide dette envers ceux, Turcs et Mongols, qui lui ont vendu du bétail
dont les paysans sans terre étaient bien dépourvus, n n’en reste pas moins
que, pendant deux millénaires, c’est le pastoralisme nomade qui a modelé les
contours et le devenir de l’Asie centrale. En ce sens, ce qu’il était naguère
encore tentant de considérer comme ses phases ultimes constituent, presque
encore sous nos yeux, un prodigieux laboratoire des formes concrètes par
lesquelles s’est faite toute l’histoire des hommes dans une région immense, à
nos portes. Elles nous obligent à constater qu’une migration, qu’elle ait eu
lieu il y a plusieurs millénaires ou qu’elle intervienne de nos jours est une
des formes majeures d’existence de l’humanité, et qu’elle présente des traits
constants que masque l’apparence immédiate : Elle est à la fois le fait de
progressions rapides, de bonds largement compatibles avec la durée de vie
adulte de ses acteurs, même sur des distances considérables, et dans le même
temps une période prolongée qui n’implique pas l’abandon unilatéral de tout
lien avec le point de départ. Plus que par une simple translation, une
migration s’accomplit par la constitution d’une zone incluant aussi bien les
nouveaux foyers de peuplement que les voies de circulation et d’échange qui

102
Jean de Plan Carpin, Histoire des Mongols. Ed. Franciscaines, P. 1961, p. 63-65
168
continuent à les relier à leur creuset initial et à être durablement empruntées
en tous sens.
Ces quelques observations ont peut-être un fil commun : je crois pour ma
part y percevoir les diverses formes, les multiples étapes par lesquelles
savoir après savoir, expérience contre expérience, se bâtit dans l’histoire et
dans la conscience d’un peuple ce qu’on nomme une tradition. Ce qu’en
d’autres termes on peut tout simplement définir comme l’existence de ce
peuple dans toutes ses dimensions. La tradition n’est ni une statue du
commandeur pointant un doigt accusateur sur le présent, ni un âge d’or
auquel on pourrait retourner. Elle est, plus que jamais, une dimension sans
laquelle il sera chaque jour plus difficile pour l’homme de bâtir un futur qui
soit aussi un avenir.

169
Les Mongols en Asie Centrale 103

Pour le plus grand nombre, l’association entre les Mongols et l’Asie


centrale s’opère selon des schémas et à travers des symboles largement liés
aux seules conquêtes du XIIIe siècle, aux effroyables destructions et aux
massacres dont elle a été alors le théâtre. Ce n’est nullement gommer cette
réalité (quitte à souligner - on ne prête qu’aux riches - qu’on attribue encore
aux Mongols toutes les atrocités dont la région a souffert, ainsi des
pyramides de crânes, quand bien même d’autres qu’eux-mêmes s’en seraient
rendus coupables) que tenter de dégager les perspectives plus longues d’une
histoire faite d’interrelations profondes et durables. Aux symboles parfois
usurpés (quand on persévère à voir dans l’entreprise de Tamerlan un empire
mongol) peut-on sans doute substituer quelques essais d’ouverture de notre
champ de vision à la fois dans l’espace et dans le temps.
Ainsi les conquérants mongols sont-ils annoncés, attendus dirais-je,
jusqu’en Europe orientale, sous un nom qui n’est pas le leur mais qui
témoigne que dès cette époque toute l’Eurasie continentale, et au premier
chef l’Asie centrale, sont parcourues, sillonnées de voies d’échanges, de
canaux de communication rapides et efficaces, en un mot que s’y sont
depuis longtemps dessinés les grands traits d’un espace commun. En effet,
quand on apprend, à partir de 1218, que déferle de l’Est une vague
meurtrière, on sait déjà, on est sûr, que ces barbares conquérants sont ces
Tatar dont marchands, envoyés, voyageurs ont ramené la rumeur et la
réputation menaçante, depuis la steppe, depuis la Chine, jusqu’aux oasis du
Turkestan et de là jusqu’à la Volga et aux principautés russes. Comme
souvent dans l’histoire, c’est une erreur qui nous dit le faux pour nous
apprendre le vrai : Au moment où s’engage la conquête mongole vers
l’Ouest, les Tatar (dont le nom n’est déformé en "Tartare" - référence
mythologique oblige - qu’en Europe occidentale) ne sont plus en effet
qu’une ombre, qu’un souvenir. Jouant un temps, au XIIe siècle, un rôle de
tampon entre Chine du nord et steppe nomade, favorisés par une Chine qui
voit dans l’"utilisation des Barbares pour contrôler les Barbares", politique
aussi régulièrement reprise que prise en défaut, le dernier mot de ses

103
Catherine Poujol, ed., Asie centrale, Autrement, n° 64, 1992, pp. 60-72
170
rapports avec la steppe, les Tatar sont bientôt insupportables aussi bien pour
leurs "commanditaires" de Pékin que pour leurs voisins nomades. Le
contentieux avec ces derniers s’alourdit si bien, fait de rivalités d’intérêts,
mais aussi de rancœurs et de haines personnelles (un chef Tatar, Temüžin
üge, tué par le Mongol Jisügei ba’atur, avait bien involontairement donné
son nom au premier né de celui-ci ; Temüžin, le futur Cinggis qan - Les
Tatar rendent la politesse en empoisonnant Jisügei alors que Temüžin n’a
que neuf ans) que lors de l’unification mongole, les Tatar sont le seul groupe
ethnique à faire l’objet d’une élimination physique systématique (l’ordre
étant donné de tuer tous ceux "dont la taille dépasse la hauteur de l’essieu
des chariots"). Ainsi les Tatar ne sont plus quand s’engage la conquête. Il
n’en est que plus frappant de constater que c’est leur réputation qui précède,
à travers tout le continent, leurs vainqueurs.
Plus près de nous, et plus pacifiquement, il convient de mesurer le rôle
joué par les Mongols dans l’entrée en contact de l’Est et de l’Ouest du
continent ; sait-on par exemple que c’est à des contacts diplomatiques avec
une principauté mongole occidentale que la Russie doit de découvrir, au
début du XVIIe siècle, un produit dès lors inséparable de la culture russe, le
thé ? Plus loin à l’Est, ce sont encore des Mongols qui favorisent, entre la
Russie et la Chine, l’établissement de relations dont la signification pour le
sort de l’Asie centrale en général s’est avérée considérable. Ce sont des
Mongols aussi, qui contribuent à la pénétration russe à travers la Sibérie du
Sud et la Sibérie orientale. Des témoins de ce rôle subsistent, tel le nom du
fleuve Amour, du mongol amur "paisible, tranquille", sans référence aux
noms tunguz (mandchou) Sakalien ula "Fleuve noir" ou chinois 黑龙江
Heilong jiang "Fleuve du dragon noir" de ce fleuve.
Ces quelques exemples, qu’il serait facile de multiplier, ont pour intérêt
principal de souligner que les relations entre les Mongols et l’Asie centrale
sont au plan le plus large celles qui se tissent au cœur d’une identité
partagée. Si l’on entend par Asie centrale le seul noyau, pratiquement limité
à une partie du Turkestan, que la tradition russe désigne comme l’Asie
médiane (Средняя Азия), la traduction courante de ce terme par "Asie
moyenne" étant au passage une impropriété, alors certes les irruptions des
Mongols ne sont le fait que de ces apparents imprévus qui révèlent ou
ruinent les civilisations. Mais il y aurait, et il y a hélas, dans cette vision une
171
impasse complète sur l’extension d’une aire, tant territoriale qu’historique,
dont les éléments de continuité et d’identité méritent autant d’être soulignés
que les inévitables ruptures. En un mot, la notion même d’Asie centrale doit
pouvoir s’appliquer au vaste ensemble territorial qui prend pour axe la
grande zone des steppes qui coupe l’ensemble eurasiatique de façon
relativement continue entre les 40° et 50° de latitude Nord. En ce sens, il
apparaît que l’Asie centrale va plus loin, vers l’Ouest comme vers l’Est,
qu’on ne le considère le plus souvent. En ce sens, aussi, les Mongols y
trouvent une place qui n’est pas celle d’intrus surgis du néant mais celle
d’acteurs dont le rôle, à travers l’ensemble de cette aire, au cœur de laquelle
s’inscrivent leurs territoires propres, en souligne l’identité et la cohérence.
S’il faut proposer un cadre plus concret, je suggérerai que cette cohérence,
dans la définition de l’Asie centrale, peut être fournie par la diffusion et
l’extension du pastoralisme nomade et des formes de développement qui en
sont nées ou s’y sont trouvées associées. Si l’on retient ce critère, l’aire qui
se dessine s’étend pratiquement du bassin de la Volga aux confins de la
Corée. S’y associent tout particulièrement le grand commerce caravanier
trans-asiatique et les oasis du Turkestan, une partie au moins du monde
iranien, la périphérie la plus continentale du monde chinois.
C’est la perception de cette identité et de cette continuité qui éclaire le
plus nettement ce qu’ont été les actes et ce qu’ont pu être les mobiles des
Mongols dans l’histoire de l’Asie centrale. Deux données sont ici
essentielles : les Mongols, constitués en tant que tels à la fin du XIIe siècle,
s’inscrivent dans une longue suite d’entreprises historiques, qui se succèdent
à travers toute la zone concernée depuis le deuxième millénaire avant notre
ère et accompagnent, après que se soit affirmée la prédominance de la
domestication animale et de l’élevage, la généralisation du pastoralisme
nomade. Qu’il suffise ici de rappeler le nom des Scythes, présents de la Mer
noire à l’Altaï pour prendre la mesure d’un héritage dont les Mongols ne
sont dès lors que les légataires. Vaste échelle donc, à la fois d’un continent
entier et d’une histoire de vingt siècles.
Mais dans le même temps, comment ne pas être frappé, au delà de cette
ampleur quasi-planétaire, par la proximité entre eux de ces "Empires des
steppes", pour reprendre une fois encore le terme de René Grousset.

172
Comment ne pas voir que l’un naît moins après son prédécesseur que dans
son sein.
Une constante acquiert ici une portée considérable : le nomadisme
centre-asiatique, et le moment venu le nomadisme mongol lui-même,
cherche comme tout autre modèle d’activité et d’organisation
socioéconomiques à optimiser le rapport entre les besoins de la société et les
ressources dont elle peut disposer. Dans le cas du nomadisme, la gestion de
celles-ci est confrontée moins à la rigueur de niveaux climatiques absolus
(sécheresse, froid, etc.) qui font souvent image qu’à l’extrême irrégularité
tant des régimes physiques (hygrométriques, hydrologiques et thermiques)
que des effets écologiques qu’imposent ces traits somme toute classiques
des climats continentaux.
Les réponses écologiquement optimales consistent en un "éventail de
dispersion", tant quantitatif que qualitatif, associant une non spécialisation
du troupeau (chaque exploitation possédant des bêtes de plusieurs espèces,
même si les disparités dans la structure du cheptel dénotent le jeu de
modèles culturels et sociaux fortement ancrés) aux diverses manifestations
d’un impératif d’extensivité : l’adaptation optimale impliquerait la
nomadisation de petits groupes de population vivant de troupeaux
composites eux-mêmes restreints. Il est en effet évident, et la vérification en
est apportée de façon constante jusqu’à la période contemporaine, que le
rapport entre besoins de la population et ressources dégagées par le
pastoralisme nomade est en permanence fragile ou, en d’autres termes, que
des seuils de surpeuplement peuvent être franchis par des populations ou des
troupeaux dont l’effectif (en termes absolus ou évalués en densité) peut au
premier abord sembler très modeste. Ainsi, dans la Mongolie
contemporaine, il apparaît qu’une densité de l’ordre de 1 habitant au km2, si
elle n’a rien d’intangible, donne malgré tout l’image d’un seuil bien réel. La
sortie de cette configuration implique une dégradation qui, si elle se
perpétue, ne peut être que fatale à l’économie et à la société pastorales elles-
mêmes.
Concentrations de population, concentrations de troupeau, occupation
prolongée d’un même site ou d’un même pâturage sont autant de facteurs de
cette dégradation, autant de formes dans lesquelles la société nomade risque

173
de succomber. Or, cette société n’est pas confrontée à la maîtrise abstraite et
intemporelle d’un schéma ou de simples contraintes écologiques.
A la fois dans leur pratique sociale immédiate et dans des continuités
historiques de plus grande ampleur, les nomades doivent intégrer des phases
au cours desquelles ils renoncent à leur dispersion optimale au profit de
formes multiples et souvent complexes de rassemblement. Il peut s’agir
d’activités techniques nées des besoins du pastoralisme, telle la tonte des
moutons. Il peut s’agir aussi, chose plus importante pour mon propos actuel,
des impératifs de sécurité et de défense qu’engendrent simultanément la
dispersion "optimale" du pastoralisme nomade, les diverses concurrences
qu’elle éveille et la multiplicité des rapports, réseaux et stratégies
d’alliances destinées à y faire face. Enfin il peut aussi s’agir des formes
d’urbanisation nées, en territoire nomade, de l’histoire nomade elle-même,
et dont l’importance est beaucoup plus grande que la vision des sédentaires
n’est disposée à le reconnaître. Disponibilité et gestion des ressources,
maîtrise et régulation de l’accès à celles-ci, profondément marquées par
l’extrême irrégularité des régimes naturels, ne peuvent s’élaborer que dans
un jeu extrêmement mouvant et instable de rapports de forces. A leur tour,
ces rapports de force ne peuvent être maintenus et ne peuvent se perpétuer,
faute de répondre à leur raison d’être même, que sur un mode profondément
contradictoire : 1) visant à la gestion des ressources, ils ne peuvent avoir
pour but qu’un retour de la société nomade à son état "optimal" de
dispersion ; 2) ce faisant, ils sapent leurs propres bases en restaurant le libre
jeu des tensions, des concurrences et des alliances qui sont appelées à
donner le jour à un nouveau rapport de forces, celui-ci traduisant à la fois le
renouvellement des alliances et l’évolution des conditions matérielles.
C’est dans ces conditions que peuvent être interprétés aussi bien la
formation des "Empires des steppes", la soudaineté apparente de leur
apparition et la relative régularité, d’aspect quasi-cyclique, de celle-ci, que
leurs divisions pratiquement originelles (en particulier entre une aile
orientale et une aile occidentale) et leur longévité le plus souvent limitée.
Mais c’est aussi un de leurs traits essentiels : être des tentatives pour assurer
la pérennité de structures que condamnent leurs succès mêmes, qui les
engage, avec une puissance et des succès divers certes, mais avec une
grande régularité, sur la voie des conquêtes continentales. De ce point de
174
vue, la perception d’une aire centre-asiatique définie par sa "transparence"
au nomadisme, qu’il s’agisse de territoires propices au pastoralisme ou de la
présence des voies et moyens d’échange avec lesquels les nomades ont pris
l’habitude de relations plus ou moins régulières fournit un cadre d’analyse
sans doute plus réel que la recherche d’une volonté de "domination
mondiale" (vision bien européenne à vrai dire, étayée par quelques formules,
elles-mêmes bien rares), pour saisir la parenté qui unît en profondeur, à
travers des époques diverses, le sort des multiples régions périphériques
confrontées à des invasions nomades.
Qu’il s’agisse des empires et des dynasties "Barbares" qui dominent la
Chine du nord pendant le plus clair de son histoire ou des invasions en
Eurasie occidentale, les entreprises nomades ou à initiative nomade
répondent d’abord à une circonstance majeure : si la recherche de
procédures de régulation dans l’accès aux ressources rend nécessaire la
formation des "empires" nomades, elles n’est en rien de nature à modifier le
niveau même de ces ressources, à faire échapper le pastoralisme nomade à
l’irrégularité de ses résultats et au fait que toutes les richesses produites - le
bétail - ont pour trait dominant le fait d’être éminemment périssables. Plus
encore, alors que les surplus susceptibles de "payer" le développement des
empires sont faibles et irréguliers, leur fonctionnement, le développement
même modeste d’institutions telles que les relais de poste ou le maintien de
contingents armés permanents, à plus forte raison les tentatives que ces
empires peuvent engager pour maintenir et asseoir leur existence ne peuvent
être appuyés sur les seules richesses dégagées du le pastoralisme nomade.
Dans ces conditions, c’est pour l’essentiel en reprenant les schémas et les
voies d’échange, de commerce, de circulation d’une aire déjà familière, en
direction de partenaires eux-mêmes connus que les conquêtes, mais aussi les
éventuels mouvements migratoires, recherchent, pour le profit des empires
nomades et surtout de leurs chefs, des ressources vitales dont ils sont par
trop dépourvus.
La description qui précède a évidemment pour objet un état avancé de
développement et de généralisation du pastoralisme nomade. Ne percevoir
que ce moment rétrécirait de façon dommageable le champ examiné (à la
manière dont l’emploi d’une focale trop longue mutile la photographie d’un
paysage). En d’autres termes, il convient de situer chaque épisode - ici, les
175
conquêtes mongoles du XIIIe siècle - dans une succession de grandes
phases, en sachant que les césures entre celles-ci ont plus de chances d’être
les opérations parfois arbitraires, voire intéressées, d’observateurs
rétrospectifs que d’authentiques frontières, a fortiori des ruptures vécues
comme telles par leurs acteurs et leurs contemporains.
Ce problème de l’échelle adoptée pour l’observation est essentiel dans le
cas présent : A nouveau, on peut se contenter de prendre pour centre de
gravité un événement spectaculaire, la prise de Samarkand ou la mort du
Sultan Muhammad du Qwarazm. Cette approche est peut-être appropriée à
l’étude de l’histoire des oasis de l’Asie moyenne et du choc qu’est
l’irruption des Mongols. Elle ne tient pas si l’objet poursuivi est cette
irruption elle-même, ses conditions, ses mobiles.
Ce qui n’apparaissait que comme l’intrusion d’envahisseurs venus de
l’Est prend une autre coloration quand on s’aperçoit qu’avec d’autres
mouvements ainsi orientés d’Est en Ouest (migrations des peuples turcs en
particulier), et préfigurant les derniers d’entre eux (la migration des Kalmuk
vers la Volga dans la première moitié du XVIIe siècle), les conquêtes
mongoles doivent aussi être insérées dans un tissus historique qui fait la part
tout aussi belle - pour l’ensemble de l’Eurasie continentale - à des courants,
des pulsions orientées d’Ouest en Est, depuis la diffusion de formes
majeures de la domestication animale (je ne rappellerai ici que le cas,
décisif, de la monte équestre) jusqu’à la diffusion de l’écriture (les
empiétements de la tradition graphique chinoise sont marginales dans le
monde nomade - Tangud, partiellement Kitan - au point que ce point
pourrait contribuer à la délimitation de l’Asie centrale esquissée plus haut).
Comment présenter cette succession de grandes phases ? Tout d’abord en
soulignant que succession ne signifie ni répétition ni substitution. Qu’en
d’autres termes, éléments de rupture et de nouveauté affrontent des
continuités qu’ils doivent tout à la fois absorber et rejeter, comme dans tout
processus de transition.
Une première phase peut être proposée, que je ne ferai ici qu’indiquer, en
dépit de l’intérêt considérable qu’elle présente : celle de la formation du
pastoralisme nomade centre-asiatique, voire eurasiatique, c’est à dire celle
de la constitution de cette aire unique qui s’étend au moins de la Mer Noire

176
à l’Ouest à l’Altaï à l’Est et couvre chronologiquement, pour des
populations anthropologiquement et ethniquement très diverses mais qui
acquièrent ainsi les bases d’une communauté historique transcendant leurs
différences, les siècles (très approximativement depuis les VIe à IVe
millénaires av. n. è.) qui voient s’associer la prééminence croissante de la
domestication animale et de l’élevage à l’emploi naissant puis triomphant du
métal (cuivre et bronze, le fer étant ici très tardif). Cette phase culmine et
s’achève avec la période proprement scythe (stricto sensu : VIIIe, voire VIIe
siècle au IIIe siècle av. n. è).
La caractéristique majeure en est double. C’est d’une part une transition
au cours de laquelle des régimes économiques et sociaux composites agro-
pastoraux sédentaires donnent naissance au pastoralisme nomade
proprement dit. Celui-ci se constitue comme réponse optimale à une
demande accrue sans doute en raison d’une évolution démographique
rapide. Un des effets de ce bouleversement est sans doute de dégager un
surplus de produits disponibles pour l’échange alors encore sans précédent.
C’est d’autre part en effet la mise à profit des formes et des outils de la
mobilité offerts par le nomadisme pour étendre le champ et l’ampleur des
contacts et des échanges sur une échelle considérable, entre des partenaires
souvent séparés par des distances en apparence énormes. Un complexe sans
précédent, et peut-être sans équivalent par son ampleur dans l’histoire du
monde, dont l’archéologie nous donne un portrait saisissant, associe la
culture matérielle et les modes de vie des peuples dans l’ensemble de la
grande ceinture des steppes. Image, s’il en faut une de la profondeur et de la
richesse de cette communauté, l’art. Cet art animalier des steppes, fait à la
fois de son incontestable unité, des emprunts auxquels il procède où que les
peuples des steppes rencontrent leurs voisins, mais aussi des influences qu’il
exerce, des Celtes à la Chine.
Sans doute a-t-on quelque peine à mesurer l’ampleur d’un phénomène
qui modèle pendant aussi longtemps ce qui est alors l’essentiel du monde
habité. Il est plus tentant, parce que plus facile pour le quotidien de notre
imagination, de nous raccrocher aux multiples disparités qui fragmentent cet
ensemble. Il faut pourtant consentir à l’effort qui en perçoit l’identité et,
dans un monde où l’émergence de l’universel apparaît anthropologiquement
liée aujourd’hui à un certain achèvement, au dépassement peut-être, de notre
177
héritage néolithique, pouvons-nous échapper à la sensation fascinante que
nous contribuons seulement à clore la gigantesque parenthèse ouverte par
les premiers nomades eurasiatiques.
Pour l’histoire de l’Asie elle-même, c’est alors que se constituent surtout
les modèles et les mobiles qui charpentent l’histoire ultérieure. C’est alors,
et alors seulement, quand les Scythes "cèdent la place" aux Xiongnu, que
s’ouvre à proprement parler l’ère des "Empires des steppes", dont j’ai
esquissé plus haut le modèle et les rapports qu’ils entretiennent avec la
réalité la plus immédiate du pastoralisme nomade. C’est avec eux aussi que
l’appropriation "géopolitique" ou mieux "géo- sociopolitique" de l’aire
centre-asiatique par le pastoralisme nomade prend sa forme mixte, mais
aussi contradictoire, de zones d’unification (et simultanément d’exclusion,
comme le montre le cas des peuples forestiers hoi-jin irgen, lors de
l’unification mongole) maîtrisant, s’appropriant, voire s’associant des zones
de conquête. Ici encore, il devient plus facile de percevoir ce qui unit, dans
la diversité des formes de domination instaurées par la conquête mongole, la
terreur militaire (plus que guerrière) utilisée comme outil de la conquête, la
diversité des politiques de prélèvement, la pratique des fiscalités multiples,
la restauration des monopoles, le jeu sur l’inflation du papier-monnaie en
Chine, la déportation des artisans, mais aussi le recours à l’élite financière
des oasis du Turkestan comme gestionnaire de l’énorme butin accumulé, le
soutien conditionnel apporté aux princes russes dès lors que le tribut dû par
leurs sujets est régulièrement acquitté. Cette unité réside le plus souvent, au
delà de telle ou telle innovation technique, dans le fait que les nomades se
meuvent alors dans un champ familier, historiquement balisé par les
entreprises précédentes, et ce à la fois par contact direct (à l’image de l’aide
que les Mongols reçoivent de leurs cousins kitan, héritiers de l’empire des
Liao, dans leur conquête de la Chine) et par adoption d’un modèle de plus
vaste ampleur (quand nous rapprochons par exemple le bouddhisme de
Qubilai de ce qu’avait été la politique de l’empire des Tabgač/Toba -
dynastie des Wei du Nord, 北隗 386-534, en quête d’une caution à la fois
étrangère et acceptable pour la culture et la société chinoises conquises).
Le lieu n’est pas ici de reprendre la "liste" de ces empires. Du moins
faut-il souligner que, à nouveau, ce n’est pas en termes d’"irruption subite"
que se pose le problème de l’apparition des Mongols. Plus encore, il
178
apparaît que tracer la frontière, dans le temps et dans l’espace, entre le jeu
interne de la société nomade dans son processus d’unification et l’"entrée en
conquête" d’un empire constitué relève, sauf précautions extrêmes, d’un
formalisme sans doute un peu vain.
Si la constitution et l’évolution des réseaux et des stratégies d’alliances
sont consubstantielles à la formation de empires nomades, cette dimension
inclut les relations entretenues avec les partenaires extérieurs au nomadisme
proprement dit (au degré le plus élémentaire, la notion de "partenariat"
invoquée ici n’implique tout simplement pas que les partenaires soient
semblables : ce qui semblerait étonnant entre nomades et sédentaires
n’appelle aucune surprise dès lors que les partenaires sont tous les deux
sédentaires...). Les relations privilégiées entretenues avec tel ou tel
partenaire, où qu’il se trouve, sont un moyen de peser en sa propre faveur
sur les rapports de force dans lesquels on est engagés ; qu’il s’agisse
d’échanges commerciaux, d’obtention d’avantages, de titres honorifiques,
de reconnaissances matrimoniales (l’effroyable consommation de la Chine
en "princesses" destinées à satisfaire l’insatiabilité des chefs nomades n’est
pas la marque de la concupiscence de ces derniers, mais de leur obstination
à obtenir les signes tangibles, "monnayables" dans les négociations entre
nomades, d’un rôle prééminent que leur notifierait ainsi le puissant voisin
sédentaire). Il en va de même, par exemple, au moment même de
l’unification mongole, avec les liens matrimoniaux établis entre les Naiman
et les Uigur, qui s’avèrent le moment venu un des facteurs, ou un prétexte,
précipitant l’intervention des Mongols en direction de l’Asie centrale des
oasis, une conquête apparaissant dès lors comme un effet de suite direct des
conflits de l’unification. On ne saurait d’ailleurs sous-estimer, d’une façon
plus générale, dans l’histoire des conquêtes mongoles, le rôle des
enchaînements mécaniques, des entraînements automatiques, des fuites en
avant. Mais cet effet de cercle vicieux aurait-il eu la même force si toute
l’entreprise ne s’était développée selon une logique persistante et dans une
aire qui n’est qu’exceptionnellement une terra incognita /de façon
caractéristique, le témoignage de Plan Carpin est ici essentiel, les Mongols
de la conquête vivent comme une tragédie leurs incursions hors de l’aire

179
centre-asiatique, par exemple lors de leur campagne vers l’Inde ou de leur
traversée du Caucase) ? 104
C’est encore cette impression d’une aire familière et partagée, dont la
conquête est dès lors un mode normal de fréquentation, qui se dégage de
l’histoire mongole en Asie centrale tout au long de la période post-
impériale. Cette histoire est largement marquée par le décentrement de
l’histoire mongole vers l’Ouest, dans un phénomène de dédoublement dont
maints "empires" nomades avaient déjà donné le spectacle. Une puissance
nouvelle, les Oirad, descendants de ces hoi-jin irgen, écartés de
l’unification cinggisqanide parce qu’alors incomplètement passés au
pastoralisme nomade, tente simultanément, à partir de la fin du XIVe
siècle, de capter l’héritage de Cinggis qan en refaisant l’empire mongol à
son profit, mais aussi de jouer un rôle dominant dans la restauration d’une
unité de l’aire centre-asiatique, d’où aussi bien la recherche d’une
mainmise 105 sur leurs voisins nomades turcs (une partie des Kazakh, les
Kirghiz), que l’apparente errance d’une partie d’entre eux, dès lors connus
sous le nom de Qalimag (Kalmuk) jusqu’aux plaines d’entre Volga et Don.
Il y a dans ce mouvement, qui occupe les dernières années du XVIe siècle
et les quatre premières décennies du XVIIe, plus que foucades de chefs
ambitieux ou fuite au hasard devant l’adversité. Des liens étroits sont
maintenus avec le reste de la Mongolie occidentale (en septembre 1640, Qo
Örlüg et ses fils, princes des Torgud, le principal groupe des Kalmuk de la
Volga, participent à l’élaboration des "Lois mongoles-oirad" adoptées par
les Mongols orientaux et occidentaux pour tenter de s’unir, en réaffirmant
l’identité pastorale nomade de tous les Mongols contre la menace
mandchoue croissante. Les exemples sont par ailleurs nombreux de la
permanence des échanges entre Kalmuk et reste des Mongols. Le célèbre
retour des Kalmuk en 1770 vers une Mongolie d’ores et déjà soumise aux
Mandchous, mais où ils croient échapper à l’emprise croissante des appétits
russes a sans doute - compte tenu des circonstances - les accents d’une
marche funèbre pour toute l’histoire nomade de l’Asie centrale, il n’en est
pas moins un événement qui, en lui-même, pourrait être banal. L’histoire

104
Jean de Plan Carpin, Histoire des Mongols. Ed. Franciscaines, P. 1961, p. 63-65
105
bientôt en concurrence, mais aussi en association avec les nouveaux venus que
sont les Russes, surtout à partir du début du XVIIe siècle
180
des Mongols occidentaux, au cours de la période post-impériale, et sur
laquelle des sources abondantes, tant mongoles que russes ou chinoises
nous informent largement, s’avère être un champ de recherche
considérable. Plus nettement sans doute qu’au cours des époques
précédentes, c’est l’identité centre-asiatique qui se trouve définie et
affirmée, jusque dans les atteintes qu’elle subît.
Le mouvement des Kalmuk vers la Volga est en effet la reprise d’un
héritage : celui des Mongols de la conquête installant sur la Volga, voie de
rocade idéale mais aussi zone propice au pastoralisme, la domination d’un
empire nomade, la Horde d’or, plus qu’ils ne conquièrent la Russie. Faut-il
souligner, de ce point de vue, que ni les distances, ni les coupures
chronologiques entre les Mongols de la conquête et l’entrée en scène des
Kalmuk ne sont aussi considérables que ce que l’éloignement nous suggère.
Pour l’espace, constatons qu’il n’est un obstacle que pour ceux qui se
refusent à l’affronter. Un trajet entre la Mongolie occidentale et la Volga
(guère plus ambitieux qu’une traversée de l’Europe de Séville à Riga à la
même époque) prend, dans le pire des cas, quelques mois, et les
témoignages sont nombreux de ce que les routes sont fort fréquentées.
Surtout, trop peu de temps sépare des histoires que nous avons trop
tendance à isoler pour que le souvenir en ait disparu. Le dernier vestige
direct des entreprises héritées de la conquête mongole, le khanat mongol
puis turc de Kazan, héritier de la Horde d’or, fondé en 1441, ne cède qu’en
1552 sous les coups d’Ivan le Terrible. L’arrivée des premiers Kalmuk sur
la Volga intervient à peine un demi-siècle plus tard, à partir de 1601.
A cet aspect de continuité historique presque directe s’ajoute un aspect
plus général ; la progression des Kalmuk vers l’Ouest reste un mouvement
de "remplissage" de l’aire pastorale nomade centre-asiatique. Né alors que
des dominations rivales, en Sibérie du sud, s’effondrent sous les premiers
élans de la poussée russe, ce mouvement amène les Kalmuk jusqu’où les
conditions du pastoralisme nomade restent réunies. Sans doute faut-il que
les conditions écologiques soient satisfaisantes, ce qui est le cas sur la basse
Volga et dans les steppes d’Astrakhan, mais ce qui est impératif n’est pas
par lui-même suffisant. Il faut également que les exigences sociales du
pastoralisme nomade, liberté et mobilité des alliances permettant de
renégocier en permanence le rapport entre structures et ressources, puissent
181
jouer leur rôle. Et c’est bien là l’histoire des relations entre princes Kalmuk
et Empire russe : la cohabitation est possible aussi longtemps que le Tsar est
pour les Mongol un allié, extérieur certes à l’aire nomade, mais qui peut
précisément à ce titre être sollicité comme appui ou caution dans les
rapports entre nomades. Que l’alliance se fasse contrôle croissant, que
l’enrôlement des Kalmuk dans les structures cosaques se précise, et c’est
moins un problème immédiatement politique qui se pose - la révolte d’une
volonté libertaire mongole contre l’alourdissement du joug russe - que la
destruction d’une des conditions majeures de l’existence même du
pastoralisme nomade - sa capacité propre d’adaptation et de régulation. En
un mot, et leur retour vers l’Asie en 1770, au delà des péripéties qui isolent
une partie d’entre eux, n’a pas d’autre sens, les Kalmuk se trouvent, sans
avoir changé de territoire, exclus de leur aire intrinsèque, du "territoire
social" qui leur est nécessaire avec toutes ses composantes. Il y a dès lors
moins "fuite" que réintégration de zones pouvant fournir un tel territoire (il
est à noter qu’en kalmuk, comme dans les autres langues mongoles, la
dénomination du territoire, nutug, nutk est de l’ordre de la relation, et est
distincte d’une désignation de l’étendue debisger, devskr qui ne prend guère
le sens de territoire que de façon figurée). Le fait que les Kalmuk
réintègrent en fait une Mongolie occidentale ravagée par la conquête
mandchoue et par le génocide qui lui fait suite, dont ils deviennent
d’ailleurs en partie les victimes, ne peut intervenir dans la qualification de
leur mouvement. Sans doute cette circonstance souligne-t-elle que l’Asie
centrale touche alors à un nouveau terme dans son histoire : avec la fin du
XVIIIe siècle s’achève le rôle que le pastoralisme nomade avait joué dans
sa formation même.
Ce n’est pas le nomadisme qui avait inauguré les migrations
eurasiatiques, le paléolithique en est - sans jeu de mots - peuplé, qu’il
s’agisse de la pénétration asiatique des néandertaliens et, plus encore de la
diffusion d’homo sapiens. Les mouvements de populations ne cessent pas
avec la chute du rôle des nomades, même si la colonisation européenne de
la Sibérie a une solide dette envers ceux, Turcs et Mongols, qui lui ont
vendu du bétail dont les paysans sans terre étaient bien dépourvus. Il n’en
reste pas moins que, pendant deux millénaires, c’est le pastoralisme nomade
qui a modelé les contours et le devenir de l’Asie centrale. En ce sens, les
dernières phases de sa grande histoire constituent, presqu’encore sous nos
182
yeux, un prodigieux laboratoire des formes concrètes par lesquelles s’est
faite toute l’histoire des hommes dans une région immense, à nos portes.
Elles nous permettent de constater qu’une migration est à la fois un fait de
progressions rapides, largement compatibles avec la durée de vie adulte de
ses acteurs, même sur des distances considérables, et une période prolongée
qui n’implique pas nécessairement l’abandon unilatéral de tout lien avec le
point de départ, qui peut s’accomplir par la constitution d’une zone incluant
aussi bien les foyers de peuplement que les voies de circulation et
d’échange qui continuent à être durablement empruntées en tous sens.
Ce que l’examen de ce laboratoire suggère enfin, pour la compréhension
des rapports entre les Mongols et l’Asie centrale, une hypothèse peut-être
paradoxale. Le déclin historique des grandes oasis d’Asie centrale peut être
attribué aux conquêtes mongoles. Mais il est permis de se demander si la
cause principale en réside dans les destructions du XIIIe siècle. Après tout,
Samarkand ne connaît-elle pas sa plus grande prospérité sous les
Timourides. Par contre, aux lendemains de l’empire mongol, et dès sa phase
de décomposition, la même impossibilité, pour les Mongols d’assurer
durablement l’unité et la continuité de l’aire centre-asiatique tout entière,
puis la prise de relais de l’expansion européenne soit directe, soit indirecte
(Russes en Sibérie, Britanniques en Perse et en Inde, Européens en Chine
avec les effets de cette situation sur la périphérie de la Chine en Asie
centrale) mettent les oasis définitivement hors d’état d’assurer leur
prospérité et d’affirmer leur grandeur comme portes entre deux mondes. En
un mot, les oasis d’Asie centrale, tout comme les nomades de la steppe et
avec eux, ne paient-elles pas le prix, non de leur hostilité mais de ce que la
Pax mongolica n’a su être qu’une éphémère illusion ?

183
Nourriture et cuisine mongoles 106

Nourriture, cuisine et goûts sont étroitement dépendants des contraintes et


des rythmes du pastoralisme nomade.
Vivre de son troupeau signifie qu’on soumet celui-ci à une pression aussi
légère que possible, et qu’on tire l’essentiel de ses ressources du lait et de ses
innombrables préparations. La gastronomie mongole est surtout l’art de faire
avec du lait un assortiment aussi riche que possible d’aliments et de boissons,
les цагаан идээ [caγan ide] caga? IdekË aliments blancs.
D’une façon générale, la nourriture de tous les jours ne donne pas lieu
dans la journée à des préparatifs particuliers, seul le dîner constituant un
repas complet. Il en va bien sûr tout autrement lors des repas de fête ou de
cérémonie.
Les mêmes préparations sont étonnamment communes à l’ensemble de
l’aire mongole (jusqu’aux Kalmouk de la Volga), mais présentent
naturellement de multiples variantes. Un produit sensiblement constant peut
porter des noms différents dans diverses régions, cependant que le même
nom sert souvent à désigner des produits présentant certaines différences.

Les laitages et aliments tirés du lait :


Le lait сүү [sü:(n)] sü? : Le lait est le symbole de la vie, et la Mer de lait
сүүн далай [sü:n dalә’] sü? Dalaî qui entoure le Mont Sumeru Сүмбэр уул
[sümәr u:l] sümbeR Agulâ de la cosmogonie indienne, est bien faite pour
parler à l’imaginaire mongol. Mais il est aussi présent dans la plus humble
expérience : A notre Chat échaudé craint l’eau froide correspond Сүүн
халсан хүн тараг үлээх [sü:n xalsәn xün tarәk ülex] sü? Qalahsa? Ûimu?
TaraH ÜlijeÛ , Qui s’est brûlé avec du lait soufflera sur du yoghourt. Le lait
est normalement utilisé après avoir été bouilli. Il n’est bu qu’en petites
quantités, en été, surtout au dîner. Il est également coupé d’eau bouillie, et

106
La cuisine mongole, dans Auray M. et Perret M., éd., Cuisines d’Orient et
d’ailleurs, traditions culinaires des peuples du monde, Glénat, Paris 1995, pp.
118-127
184
donné en boisson ou utilisé pour diluer d’autres produits ([xjarәm] kira%ä
хярам). Il est largement associé au thé, pour préparer la boisson la plus
courante, le сүүтэй цай [sü:tә’ ca’] süteî caî thé au lait salé, parfois
additionné de beurre.
Le lait, caillé ou fermenté, éventuellement recuit, est principalement la
matière première de multiples produits et préparations. Le colostrum уураг,
уурган сүү [u:rәγ, u:rgәn sü:] UguraH; Uguraga? sü?, ou plus largement
lait trait pendant les cinq premiers jours de la lactation est lui-même
largement utilisé.
L’айраг [airәk] AiiraH : de tous les laitages mongols, celui qui a le plus
largement excité les imaginations est sans conteste l’airag, айраг [airәk]
AiiraH, lait de jument en cours de fermentation alcoolique, plus connu en
occident sous le nom de «koumyss». I1 est obtenu par la fermentation du lait
versé dans une outre en peau хөхүүр [xöxür] ÛiÛuR, le processus étant
entretenu et contrôlé grâce à un battage permanent à l’aide d’un agitateur, le
бүлүүр [bülür] ôiliÛR. Le liquide obtenu est blanc, acidulé, légèrement
pétillant et titre entre 0,6° et 2°, exceptionnellement plus. Il est consommé
pendant toute la période estivale, et en grandes quantités (en absorber
plusieurs litres dans la journée n’a rien d’un exploit).
Il s’agit aussi d’une boisson très chargée de symboles de prospérité. Un
«Eloge de l’airag» le proclame Aliment de la riche Mongolie, Don des preux
éleveurs, Bienfait de la Mongolie glorieuse, Grâce des troupeaux de
chevaux... Sa consommation est précédée d’aspersions propitiatoires rituelles
цацах [cacәx] cacaqû, adressées aux points cardinaux, au ciel et à la terre.
Quelques gouttes d’airag, projetées sur sa route lors du départ, assurent le
voyageur d’un trajet heureux, une aspersion d’airag sur la crinière et la
croupe récompense le cheval de course après la victoire. L’airag est enfin
réputé pour ses vertus thérapeutiques et serait particulièrement indiqué dans
la cure des maladies respiratoires.
өрөм [örәm] Öru%ë. C’est une «peau» du lait associant matière grasse et
albumine, d’une épaisseur de plusieurs millimètres. Le lait est chauffé
presque à ébullition et agité en permanence en versant de haut de grandes
louchées du liquide brûlant, puis réchauffé à plusieurs reprises. Le lait ainsi
préparé est alors mis à refroidir et à reposer. En quelques heures, la croûte
qui se forme à la surface se desséche, tandis que le dessous de la couche,
185
restée au contact du lait, est plus moelleuse. Elle est alors séparée du bord du
chaudron d’un trait de couteau et prélevée en un seul morceau, la face molle
repliée vers l’intérieur. L’öröm est alors soit mis à part pour servir à la
préparation d’autres produits, soit consommé directement frais ou plus ou
moins séché : découpé en morceaux rectangulaires, il est mangé nature ou
accompagné de sucre, raisins, baies diverses, étalée sur du pain.
L’öröm se prête aussi à diverses transformations, tel le хутгууш [xutγuš]
Quvqugusî (ou хутгамш [xutγәmš] Quvqumsî) dans lequel de l’öröm
encore humide est pétri avec de la poudre d’eezgii ou d’aaruul (lait caillé
cuit et séché). Une préparation semblable, mais cuite, est appelée хайлмаг
[xailmәk] QaiilumaH, (de хайл- [xai1-] Qaiil- fondre, se dissoudre).
Les produits laitiers sont souvent préparés en petites quantités et
accumulés pour une utilisation ultérieure. Ce stockage s’accompagne de
fermentation. Le résultat de cette fermentation de l’öröm est nommé зөөхий
[zö:xi] Zökekeî, mais ce terme désigne également une préparation avec
cuisson de farine mélangée au produit, une variété de l’öröm, voire un
simple synonyme.
La fusion à feu doux et prolongé de l’ öröm ou du zööxi permet d’obtenir
une matière grasse à consistance de pommade, largement employée mêlée
aux aliments ou, en petites quantités, fondue dans le thé au lait : le шар тос
[šar tos] siRä Tosû, souvent traduit, malgré quelque impropriété, par
«beurre». Très variable suivant la matière première employée, le degré de
fermentation du zööxi, la durée de sa conservation, son goût peut être plus ou
moins marqué. . Il est tout à fait essentiel dans la préparation de crêpes
хуймаг [xuimәk] QuiimaH ou galettes бин [bin] bi,K à la pâte frite et repliées
maintes fois sur elles-mêmes, servies avec une soupe ou un bouillon.
Il est aussi mélangé à des ingrédients tels que l’eezgi, déjà mentionné, ou
aromates tels que la racine de ямаахай [jamaxә’] Imaqaî Sphallerocarpus
gracilis, pour fournir le цагаан тос [caγan tos] caga? Tosû ou хольсон тос
[xol’sәn tos] Qolihsa? Tosû, beurre blanc ou mélangé. Ce produit porte
souvent le nom de l’adjuvant : beurre à l’eezgi, beurre au jamaaxai, etc.
D’autres mélanges comparables forment une large famille, les борзон
[borzәn] ôrzo,K ou бор тос [bor tos] ôrû Tosû beurre gris.

186
Les dépôts collés sur les parois et le fond du chaudron lors de la fusion du
"beurre" forment le хусам [xusәm] Qusu%, litt. le râclé, friandise
particulièrement appréciée des enfants.
La deuxième famille des laitages mongols comprend les nombreuses
variétés de lait caillé, fermenté, et des préparations par pressage, séchage,
cuisson, distillation, etc. dont il est la base.
тараг [tarәk] TaraH, assimilable à du yoghourt. Ce produit, une autre des
bases essentielles de l’alimentation mongole, est préparé avec du lait de
vache ou de yack, de brebis ou de chèvre.
On fait cailler le lait, modérément chauffé, en lui incorporant le ferment
хөрөнгө [xörәngә] Ûiru,xkË. Le tarag est épais et homogène, avec un goût
acidulé. Il est consommé directement, mais peut aussi faire l’objet de
nouvelles transformations :
аарц [a:rc] Agarcâ: le plus largement fabriqué à partir de tarag frais
таргийн аарц [targin a:rc] TaraHu? Agarcâ, porté environ une demi-heure à
ébullition puis égoutté plus ou moins intensément. On utilise aussi les
résidus de distillation, dilués dans du lait [nermәlin a:rc] Neremeùu? Agarcâ
нэрмэлийн аарц aarc de distillation.
цагаа [caγa] caHÄ est un autre nom de l’aarc, parfois mélangé à du tarag
et à de l’airag.
ааруул [a:rul] Agaruuù, aarc ou cagaa pressé et séché, soit en gros
vermicelle (croquant), soit en masse (le plus souvent très dure). En
morceaux assez volumineux (parfois en séchant les morceaux enfilés en
guirlande), on utilise dans ce cas le terme de хурууд [xurud] QuruV.
ээдэм [e:dәm] Ekede%: Litt. l’aigri. Du lait de vache, yack, chèvre et
surtout brebis, chaud et mousseux est additionné d’un lait préalablement
acidifié, en particulier tarag ou airag. Le lait caillé obtenu est alors égoutté
et pressé. C’est un des produits les plus consommés par les Mongols pendant
la saison estivale
Après pressage dans un linge (бяслаг шаха- [bjaslәk šaxә-] bisilaH
siqa- presser le "fromage"), on parle de бяслаг [bjaslәk] bisilaH, terme
généralement traduit par «fromage» (avec les mêmes précautions que
précédemment). Sa pâte est ferme et en principe homogène, d’un goût
souvent peu prononcé. Il est consommé frais ou séché, conservé en
187
morceaux ou en poudre, et incorporé par la suite à des mélanges de produits
laitiers, à du lait, au thé, etc.
ээзгий [e:zgә’] Ekezekeî, plus concentré, obtenu par cuisson prolongée du
lait caillé ээзгий чана- ([e:zgә’ čanә-] Ekezekeî cina-). Ce produit est séché,
sur des caissettes ou plateaux de bois posés sur le toit de la yourte. Il est
alors consommé, le plus fréquemment émietté ou réduit en poudre, ajouté à
du lait, à d’autres laitages ou à du beurre.
Si l’airag, tiré du lait de jument, jouit d’une faveur toute particulière, il
n’exclut pas la préparation de breuvages comparables produits à partir du lait
d’autres bêtes que la jument C’est alors le хоормог [xo:rmәk] QogormaH ou
ундаа [unda/umda] UmdaHÄ, littéralement «boisson» qui sont soit bus
comme l’airag soit distillés.
архи [ar’x’] Ariki& ou alcool de lait, distillation de caga, xo:rmәk, unda,
parfois airәk. Un chaudron est surmonté d’une sorte d’entonnoir de bois à la
sortie duquel divers procédés de refroidissement assurent la condensation de
l’alcool. Beaucoup ont pris l’habitude d’élever le degré alcoolique initial par
adjonction de sucre.
C’est pour les Mongols l’arxi essentiel шимийн архи [šimin ar’x’]
sr%ëii? Ariki&, ou mongol arxi distingué ainsi de l’alcool de grain (vodka) :
цагаан архи [caγan ar’x’] caga? Ariki& alcool blanc ou... хар архи [xar
ar’x’] QaRä Ariki& alcool "noir" - en fait limpide.
II s’agit d’un liquide généralement transparent, dont le titre assez faible
(inférieur à 20°). Du moins tant qu’il n’a pas été distillé une deuxième арз
[arz] Arazâ, voire une troisième fois хорз [xorz] Qoorzâ, terme rappelant
explicitement le poison, хор [xor] QooR!

La viande
Nous avons insisté sur la place essentielle des produits laitiers et souligné
les restrictions qui pesaient sur la consommation de viande. Celle-ci, parfois
nommée улаан идээ [ulan ide] Ulaga? IdekË, nourriture rouge, n’en reste
pas moins l’élément essentiel de la nourriture après les laitages. Elle est
même sans doute le premier dans le coeur de bien des Mongols. Ceux-ci
consomment principalement du mouton et du boeuf. La consommation de
cheval ou de chameau est beaucoup plus exceptionnelle, du moins chez les
188
Xalx, le plus souvent dans des situations de crise et de pénurie. Le porc,
animal sédentaire s’il en est, est l’objet, sans qu’aucun interdit religieux
intervienne, d’une répulsion assez marquée. A la viande d’élevage vient
s’ajouter le gibier.
L’abstention sur le poisson, totale jusqu’à une date récente et encore très
générale, est sans doute à ranger parmi les multiples précautions qui visaient
à préserver l’eau, ressource vitale, plutôt qu’elle n’émane d’un interdit
bouddhiste, comme on le croit souvent.
La viande est consommée fraîche, congelée en hiver, séchée. Dans ce
dernier cas, la viande est découpée en fines lanières séchée à l’air et
conservée pendant toute la saison hivernale. La viande séchée борц [borc]
ôrcâ, avec une teneur en humidité maximale de 5-7 %, est conservée dans
des sacs en peau, eux-mêmes soigneusement nettoyés et séchés. Dans les
conditions optimales, la conservation est de plus d’un an.
La viande est le plus souvent bouillie, qu’elle soit mangée seule ou entre
dans la composition d’une soupe шөл [šöl] silû yölû. Dans ce dernier cas,
la viande séchée ou fraîche, mais aussi de la graisse pure, est incorporée à la
soupe, en compagnie des pommes de terre, oignons, choux, pâtes, etc.
Un vrai repas de viande n’a en fait besoin d’aucun accompagnement. La
bête, bouillie parfois entière чанасан мах [čanәsәn max] cinahsa? MiHä, est
découpée et apportée à table en une pyramide de morceaux à
l’ordonnancement soigneusement observé, dont la pièce maîtresse est la
région lombaire de l’animal ууц [u:c] Ugucâ accompagnée de la queue
сүүл [sü:l] seÛù, chacun se servant selon son goût, mais aussi selon son rang.
La queue de mouton, masse graisseuse de taille imposante, bénéficie d’un
soin particulier. Elle est bouillie avec le reste du mouton, mais servie
séparément, avec plus de cérémonie. Découpée en larges tranches, de
l’épaisseur d’un doigt, elle est servie telle quelle.
La tête constitue un autre met convivial. Bouillie normalement, mais
n’ayant pu être dépouillée, elle est préalablement soigneusement flambée
хуйхла- [xuixlә-] Quiiqala-. Après qu’un petit carré de cette peau a été
prélevé sur le front à titre d’offrande, la tête circule parmi les convives, la
joue et l’oeil étant des morceaux honorifiques.

189
Les pieds de mouton et de chèvre, pâturons de bovins, sont parfois
considérés comme des aliments de pénurie. Il n’en est rien (peut-être cette
impression est-elle née à Ulaanbaatar même). Les Mongols aiment
décortiquer les petits muscles attachés aux nombreux os du pied,
particulièrement savoureux, un peu gélatineux. I1 n’est pas rare de trouver
sur la table une imposante pile de pieds bouillis, dont le décorticage assure
des conversations longues et détendues.
La viande au sens strict тураг мах [turәk max] TuruH MiHä est souvent
remplacée par les abats дотор мах [dotәr max] DotuRä MiHä. Rarement
servis dans les repas de fête ou de cérémonie, les poumons, coeur, foie,
tripes, sang sont des aliments importants.
Hormis la cuisson bouillie, on pratique aussi, surtout sur des pâturages
éloignés, en voyage, à la chasse, la cuisson rôtie ou grillée мах шар- [max
šar-] MiHä sir-, мах шорло- [max šorlә-] MiHä yorola-. Ce terme entre
directement dans le nom des plats, parfois improprement assimilés aux
seules brochettes шорлон [šorlәŋ] yorula,K, шорлог [šorlәk] yorulaH.
Une spécialité très originale est le боодог [bo:dәk] ôguduH (de [bo:-]
ôgu- боо- emballer, empaqueter). On désosse une bête (mouton mais
surtout chèvre ou marmotte) par une incision aussi réduite que possible de la
peau, le plus souvent au niveau du cou. La viande est préparée, découpée et
assaisonnée pendant qu’un grand nombre de pierres, de préférence galets de
rivière, sont mis à chauffer dans un feu. Les pierres brûlantes, les morceaux
de viande, des oignons, de l’ail et des herbes aromatiques, parfois un peu
d’eau, sont replacés dans la peau. L’ouverture est alors refermée et la bête
est placée sur le feu, grillée de l’extérieur pendant qu’elle cuit à l’étouffée de
l’intérieur. La cuisson est assez rapide (quelques dizaines de minutes). A
l’ouverture du boodog, la dégustation du bouillon précéde la distribution des
morceaux de viande. Les pierres chaudes, noyées dans le bouillon gras, sont
prises à deux mains par chaque convive. Les Mongols leur attribuent un effet
remarquable de relaxation. Pratiquée en plein air, cette cuisson peut être
tentée à la maison : il suffit de conserver une collection de galets, un four
pour les chauffer, et de posséder, au lieu de la peau de l’animal... un grand
bidon à lait en aluminium fermant hermétiquement, la cuisson s’effectuant
alors sur la gazinière familiale (on parle alors plutôt de хоорхог xoorxog) !

190
Farines, semoules et pâtes
L’usage du pain à pâte levée (fermentée) et cuit au four талх [talx] TalHä
(le terme a également un sens, plus ancien, de en poudre, moulu) est
aujourd’hui solidement établi, du moins dans les villes. Il n’en est pas moins
un phénomène récent.
L’usage de la farine est pourtant une longue tradition. Aux traces d’une
agriculture propre à la steppe s’ajoute l’effet des échanges avec les
agriculteurs sédentaires voisins, principalement chinois. Leur influence se
manifeste dans l’usage du froment, buda jaune шар будаа [šar buda] siRä
ôdaHÄ, sous forme de pâte, cuite dans du bouillon, à la vapeur ou frite.
La céréale locale est l’orge арвай [arwә’] Arbaî, présente sous diverses
variétés sauvages et domestiques, utilisée en farines et bouillies, la замбаа
[zamba] ZambaHÄ bien connue des Tibétains, mais aussi, fermentée, pour la
préparation d’une bière légère, l’airag jaune шар айраг [šar airәk] siRä
AiiraH. Sont également connus le millet, buda noir хар будаа [xar buda]
QaRä ôdaHÄ, le riz, tsagan buda цагаан будаа [caγan buda] caga? ôdaHÄ,
etc.
Outre le gruau, il est fait appel à la farine, гурил / гулир [gur’l/gul’r] /
GuliR, terme générique pouvant désigner aussi diverses semoules, elles aussi
utilisées en bouillies, pour épaissir des laitages, etc.
La pâte est préparée fraîche. Sa confection est très simple, et n’a recours,
outre la farine, qu’à l’eau et au sel (l’adjonction d’oeufs semblant une
innovation de fraîche date). Elle permet de multiples préparations :
гоймон [goimәn] Guiimi,K Goiimi? Goiimo?, du chinois gua mian,
assortiment varié de vermicelles et de nouilles, la pâte ferme et fine, étalée
puis farinée et roulée et découpée en lanières plus ou moins étroites. Peuvent
être consommés seuls, mais sont plus fréquemment adjoints à un bouillon ou
à une soupe гоймонтой шөл [goimәntә’ šöl] Goiimi,xtaî silû ou гурилтай
шөл [gur’ltә’ šöl] Guriltaî silû.
банш [banš] ba,xsî, raviolis fourrés à la viande jetés dans le bouillon
банштай шөл [banštә’ šöl] ba,xsitaî silû, mais aussi très populaires dans le
thé банштай цай [banštә’ cai] ba,xsitaî caî.
La cuisson à la vapeur жигнэ- [žignә-] Zi,xne- est très utilisée. L’ustensile
en est le жигнүүр [žignür] Zi,xneÛR, aujourd’hui le plus souvent en
191
aluminium, chaudron où bout l’eau salée, surmonté d’une marmite sans fond
de même diamètre dans laquelle se superposent les plateaux perforés
amovibles où sont déposées les pièces à cuire, le tout étant fermé par un
couvercle.
Le plus populaire sans doute de tous les plats mongols est le бууз [bu:z]
ôozâ (du chinois baozi, très semblable). De la viande de mouton, mais aussi
de boeuf est hachée (à la main !) et mélangée très délicatement à des oignons,
de l’ail et une plante à feuilles vertes et juteuses, ces plantes ayant été elles-
mêmes ciselées grossièrement (la farce, salée au dernier moment, ne doit
jeter son jus que très doucement pendant la cuisson). La pâte (farine, eau et
sel, assez ferme) est roulée en un boudin de 3 cm de diamètre environ, puis
débitée en petits morceaux, eux-mêmes étalés en petites galettes rondes et
fines dont le pourtour doit être plus mince que le centre. Une cuillerée de
farce, est alors déposée sur chaque cercle de pâte, refermé en boule de 3 à 5
cm de diamètre. Les buuz sont déposés sur les plateaux du žignüür. La
cuisson est rapide, en général une douzaine de minutes.
Les buuz, brûlants, servis par trois ou multiples de trois, sont mangés à la
main, la dégustation commençant (par goût, mais aussi par précaution !) par
l’aspiration du jus
Les мантуу [mantu] Ma,taû, du chinois mantou, de préparation identique,
sont des sortes de petits pains, à peu près de la taille du poing, cuits à la
vapeur après avoir subi un début de fermentation. C’est un rouleau de pâte
replié sur lui-même. Les mantuu, servis chauds sont le plus souvent
uniquement formés de pâte. Il en existe toutefois une variante farcie à la
viande, шанзтай мантуу [šanzәtә’ mantu] si,zataî Ma,taû.
Les préparations de pâte à cuisson frite sont également très appréciées.
Nous avons déjà mentionné les crêpes et galettes. Le buuz a un équivalent
sauté, le хушуур [xušur] QuuyuuR. Ingrédients, pâte et farce sont identiques,
mais la forme est aplatie et allongée en forme de «museau» et la cuisson
s’effectue sautée dans la graisse.
боорцог [bo:rcәk] ôgurcuH ôgursuH, pâte fraîche (plus rarement levée)
à laquelle est souvent incorporé du šar tos fondu, parfois du sucre. La pâte,
façonnée en un rouleau de l’épaisseur d’un doigt, est tronçonnée en tranches
de 2 cm de long. Ces morceaux sont alors frits dans la graisse jusqu’à

192
cuisson complète, prenant une coloration brune assez intense, et dégustés
chauds ou froids, à mi chemin entre amuse-gueule, confiserie et pâtisserie.

Plats composés
Les soupes constituent sans doute le domaine culinaire le plus varié et le
plus riche, le terme хар шөл [xar šöl] QaRä silû soupe noire désignant les
soupes à la viande. On ajoute à la viande, (de l’ordre d’une livre pour deux
litres d’eau), des pommes de terre (traditionnellement des tubercules
sauvages) төмс [tömәs] Tömusû, des carottes шар лууван [šar luwәn] siRä
Luuba,K ou d’autres racines comparables, du choux байцаа / байцай
[baica/bacә’] baiicaî, presque toujours des oignons сонгино [song’nә]
so,xki?Â. La durée de cuisson est très variable, les soupes comportant de la
viande de boeuf (et la viande de boeuf en général) étant cuites de 3 à 4
heures.
Une spécialité très spectaculaire, qui n’est que partiellement mongole, le
chaudron brûlant халуун тогоо [xalun togo] Qalagu? ToguHÄ, souvent
dénommé «marmite mongole» (mais aussi désormais fondue chinoise...), en
fait en chinois huo guo «marmite à feu». Il s’agit d’un brasero de table formé
d’une cheminée centrale autour de laquelle est rapporté un bassin circulaire.
La chaleur du foyer central y maintient à bonne température un bouillon
dans lequel les convives plongent à leur guise les éléments divers préparés à
l’avance : viandes en tranches très fines, pousses d’oignon et de poireau,
légumes émincés, vermicelle, en fait tout ce que l’imagination ou les
ressources du moment permettent. La légende veut qu’un éleveur, contraint
d’accorder l’hospitalité à son Qan, aurait réuni en hâte auprès de ses voisins,
les ingrédients les plus disparates ! Après une rapide cuisson dans le bouillon,
ces éléments sont repêchés et immédiatement consommés, accompagnés de
mantuu ou de bing. En fin de repas, le bouillon est distribué dans les bols des
convives. Cette spécialité est assez familière aux Mongols de Mongolie
intérieure. Sans doute le fut-elle aux Mongols qui fréquentaient jadis les
marchands et colons chinois, mais le souvenir s’en est largement perdu.

193
Plantes et condiments
Les plantes autres que les céréales sont des espèces sauvages, dont la
recherche et la cueillette occupent maints loisirs. Certaines sont utilisés en
tant que condiments, frais ou conservés (en particulier dans le sel), d’autres
interviennent comme aliments à part entière.
Plusieurs dizaines de plantes sont cueillies pour être utilisées comme
condiments. La place principale revient à d’innombrables variétés d’oignons
et d’aulx : сонгино oignon [song’nә] so,xki?Â; ail саримсаг
(сармис) [sar’msәk (sarm’s)] sarimsaH; mais aussi plantes plus spécifiques
de la steppe, tel le mangir мангир [maŋg’r] Ma,xkiR, très abondant en été,
cueilli et conservé pendant des mois mélangé à du sel. Les Mongols
connaissent également l’oseille хурган чих [xurγәn čix] Quraga? ciki&, lit.
oreille d’agneau, la rhubarbe гишүүнэ [gišünә] kisiÛ?Ê (ou бажууна
[bažunә] bazigu?Â), le gingembre гаа [ga:] Gâ dont plusieurs variétés
locales sont présentes.
Les tubercules төмс [tömәs] Tömusû (ou булцуу [bulcu] ôlcagû) de
diverses plantes, en particulier liliacées сараана [saranә] sara? présentes
dans le nord et le nord-est de la Mongolie. Ces tubercules, que la pomme de
terre (qui a adopté leur nom töms) tend à remplacer, sont mangés en
particulier coupés en rondelles et mélangés à de l’öröm.
Les fruits et baies sont variés, et leurs utilisations diverses, soit mangés
directement soit destinés à aromatiser d’autres préparations. Ainsi l’arxi est-
il parfois amélioré par la macération de baies et de fruits sauvages, donnant
alors un «vin» дарс [dars] Darasû. Particulièrement appréciées, à la fois pour
leur goût généralement acidulé et pour leur richesse en vitamines et autres
principes actifs : la pomme sauvage, la fraise des bois, la sorbe, le raisin
sauvage, les prunelles, les baies de nombreux arbustes, dont le plus fameux
est sans doute l’argousier чацаргана [čacәrγәnә] cicarga? à la valeur
gustative et thérapeutique connue de longue date.
Ajoutons les noix de cèdre et les pignons самар [samәr] samuR et les
champignons [mö:g] MöÛ ou MöuÛ мөөг dont une dizaine sont repérées pour
les qualités de goût, texture, facilité de conservation.

194
Le thé
Le thé accompagne à chaque instant la vie des Mongols. S’il ne semble
pas avoir été encore connu des Mongols à l’époque de Cinggis qan,
l’adoption du précieux liquide fut assez précoce pour que ce soient des
intermédiaires mongols qui le fassent découvrir aux Russes au début du
XVIIe siècle.
Le thé est à la fois une boisson et un aliment. Le thé est préparé le plus
généralement à partir de thé vert pressé en briques, originaire de Chine, puis
de Russie (mais la steppe fournit des succédanés, une vingtaine de plantes
pouvant être utilisées en infusion, avec un résultat assez proche), additionné
de lait, souvent de beurre, et toujours salé (un liquide salé est plus efficace
contre la déshydratation). Il est bu à toute heure, versé d’une haute théière
conique en bois, mais aussi en cuivre et en argent домбо [dombә] Domô ou
d’une théière à bec данх [danx] Da,xHä. Il peut être aussi enrichi de laitages
(örәm, bjaslәk, e:zgi, zö:xi, šar tos) ou de produits à base de farine, voire de
raviolis (banštә’ cai).

195
Draft project for the creation of the Institute for Nomadic
Civilisation 107

I. Denomination :
International Institute for Nomadic Civilisation 108

II. Exposition of motives :


The Nomads, who have been inhabiting for several thousands of years
vast areas in Eurasia and in other regions of the world, have created during
the whole of their history a nomadic civilisation which forms an original
branch of the world culture and civilisation. The concept of nomadic culture
and civilisation join together many cultural, intellectual, educational,
economical questions related to the Nomads’ way of life - the relationship
between the Nomads and their natural environment and surrounding, the rise
and formation of technical skills and behaviours, an economic model, a
political system, law, traditions, ideology, psychology, religious beliefs,
aesthetics issued from the nomadic way of life itself and suited to its
conditions.
Despite of the works of value which were devoted to them in the past, the
study and understanding of features and of significance of the nomadic
civilisation are yet partial and remained aside from major trends in
contemporary scientific research and thinking. Moreover, in numerous
regions of the world, present situation and future of nomadic populations are
faced with crucial interrogations and are placed under threats to their
existence or identity.
The time has come to make a significant international effort, which
would allow to deal with those matters in accordance with the requirements
and possibilities of contemporary scientific research. The form taken by this

107
Ulaanbaatar, June 7, 1995
108
the projected Institute for Nomadic Civilisation was ultimately renamed
International Institute for the Study of Nomadic Civilisation (IISNC)
196
effort should be the creation of a specialised international research centre,
being in charge of studying the nomadic heritage and experiences all over
the world with a twofold concern for the preservation of heritage of the
nomadic civilisation and for the developing of a modern nomadic pastoral
sector. This ambitious aim must be reached by realistic means. The
successful realisation of an initial limited operation, focused around one
region for which the problems delt with present the highest sharpness,
proves to be a necessary stage.
Numerous countries and peoples, which were in the past either nomadic
or placed in the reach of nomadic civilisation, constitute today a specific
ensemble with Mongolia. This Central Asiatic area, which includes
Northeast and Northwest China, Xinjiang, Qinghai, Mongolia, Kazakhstan,
Kirgizstan, Tuva, Buriatia and many other territories, has played a major role
for world nomadic culture and civilisation. Mongolia is located more or less
in the central part of this large area of Central Asiatic nomadic civilisation.
Not only was Mongolia one of the cradles where this civilisation arose,
but the Mongols are one of the few human populations among whom
nomadic pastoralism was up to now carried out continuously, and whose
way of life had the opportunity to retain many specific features of nomadic
culture and civilisation.
Therefore, Mongolia has a particular calling for hosting an international
centre devoted to scientific research of nomadism, and for taking a direct and
active part in its activity. This centre, largely focused on a thematic and
multidisciplinary study of nomadism, will be broadly opened to any research
relevant to nomadism in every part of the world, such as Western Asia, the
Middle East, the Arabic peninsula, Africa, etc., naturally beginning with
Mongolia, Central Asia. It will organise, receive or contribute to projects in
accordance with and relevant to the six major guidelines of Unesco’s world
Decade for Cultural Development (WDCD) : Acknowledgement of the
cultural dimension in development ; Relationship between culture, science
and technology ; Preservation of cultural heritage ; Humanity and the
mediasphere ; Participation in cultural life and development ; Promotion of
creation and creativity in the arts.
According to Article 21 of the Agreement concluded between Unesco
and Mongolia on April 26, 1992, and wishing to embody the intentions
197
expressed by the participants in the international scientific expedition "The
Nomads’ Roads" and in the seminary "The Nomads and the Silk Roads"
organised by Unesco in July, August 1992, an International Institute for
Nomadic Civilisation (hereinafter called "INC") is established in
Ulaanbaatar, under Unesco’s auspices.

III. Aims and activities of INC


The vocation of INC will be the study of the broadest field of problems
relevant to nomadic civilisation, such as history, culture, language and
communication, economics, technology, relationships between the Nomads
and their natural environment, trends in development and evolution, contacts
and ties between nomadic and sedentary civilisations, etc. These studies will
aim at outlining the contribution of the nomadic civilisation to the world
civilisation, at enhancing and adapting the everlastingly valuable features of
the nomadic heritage to modern requirements. An annex will provide a first
tentative survey of subjects for further researches and projects.
INC will make use of the largest range of scientific activities. Organising
international scientific expeditions, conferences, seminaries, publishing of
the course and results of researches, creating data bases, etc. A particular
attention will be paid to methods and techniques allowing INC to carry out
its activity in spite of the very large dispersion throughout the world of teams
and scientists interested in taking part in its activities. With this aim in view,
one of the first short-term goals of INC will be to set up and to give life to an
electronic network for information and reflection (connection to INC’s data
bases, opening of one or more Forums through Internet, etc.) Rather than a
heavy concentration of new research means, which would be illusory, INC’s
philosophy is to be a light and compliant structure, as largely accessible as
possible to all institutions and individuals concerned. INC will elaborate and
carry out its projects, conducting its own actions, but also inspiring,
stimulating and federating the efforts of teams and scientists carrying out
their activities in multiple other existing bodies.
This conception, apart from a concern for economy and realism, and
beside the fact that it requires a thorough use of every practical and technical
198
possibility offered nowadays to the international scientific co-operation, is
mainly inspired by the necessity to associate to the activities of INC the
broadest set of multidisciplinary researches devoted to the study of
nomadism, but even also of researches and works relevant to its topics
though not either exclusively or mainly focused on nomadic pastoralism.
Although INC will mainly carry out its activities devoted to nomadic
civilisation in the field of various relevant human and social sciences, it will
have equally to resort largely to natural and exact sciences.
One of the essential missions of INC will be to gather, to preserve and to
rehabilitate the Nomad’s cultural heritage, to make this patrimony and the
results of researches available for the world public at large under various
forms, such as the creating of a museum, and the organising of exhibitions.
INC will organise, stimulate or associate with actions or initiatives in the
field of cultural tourism, favouring encounter with live nomadic culture and
civilisation, especially for youth. With the same idea in mind, INC will
consider as a part of its action to preserve nomadic patrimony to pay
constant attention to encourage and stimulate artistic creativity in connection
with traditional and vivid features of nomadic culture.
INC will consider as its mission to promote, relying on scientific studies,
the advance towards the contemporary way of life and culture of the
nomadic population, in Mongolia or elsewhere, of elements of
modernisation , the spread of advanced techniques and technologies, and to
contribute in this way to bring their development level closer to the world
potential level.
Fulfilling multiple tasks in popularising and promoting scientific
information relevant to the nomadic culture and civilisation, INC will
provide expert consultation, deliver recommendations and practical advice in
the interest of nomadic populations, taking into account possibilities and
requirements of modern life.
INC will ascribe, as one of its most important tasks the training of young
research workers, combining high skills and competence in definite
scientific fields with a good global understanding of the problems and
perspectives of nomadic civilisation. In this purpose, higher education,
postgraduate training will be provided by INC, with the sanction of relevant
academic degrees. This training may be given either by INC itself, or as a
199
form of co-operation between INC and scientific or academic institutions, in
Mongolia or abroad.
In a world deeply marked by the development of mass media and by the
fast-growing spread of information and communication flows, INC will pay
a constant attention to the image of nomadic civilisation spread in world
culture and communication. INC will contribute to improve the knowledge
of nomadic culture among the public at large. INC will support and provide
and practical help to information organisations and to journalists.
Through its own researches and thanks to the whole of its activity, INC
will draw attention to nomadism in the developed countries, and will study
the multiple capacities in which these countries may contribute to the
modern development and modernisation of nomadic pastoralism, elaborate
and deliver recommendations and proposals in this spirit.

IV. Legal Statute of INC


INC is a non-governmental independent international centre for scientific
research, conducting its activity under Unesco’s auspices. Its central siege is
established in Ulaanbaatar, the capital of Mongolia.
The Legal Statute of INC will be precisely defined in accordance with
principles enunciated in the Director-General’s report to the 109th session of
the Executive Board of Unesco (Elaboration of principles and guidelines
regarding the establishment of international and regional centres under the
auspices of UNESCO and regarding support for the activities of existing
centres, 109 EX/6, April 23,1980) and adopted by the 21-st session of the
general Conference (Principles and guidelines for the establishment and
operation of international and regional centres under Unesco’s auspices, 21
C/36, September 24, 1980). INC will be included in the general group of
International and regional centres not legally part of Unesco. It will however
keep specific and permanent relationships with Unesco, both during the
period of its establishing and in its further activity.
Depending on the number and quality of participation and supports
gained for the establishing of INC, and in particular depending on whether
200
States take part or not in this setting up, INC will be included either in the
category of International and regional centres set up under multilateral
agreements between States or International and regional centres set up by a
State with Unesco’s participation and receiving assistance from it.
Differences between the two types of organisations, one on which being a
matter of public international law while the other relies upon national law of
one given State, would affect the composition of governing boards and
bodies of INC, beside sources of financing.
In both cases, documents or agreements by which INC will be set up shall
include provision for the participation in its General Assembly of a
representative of the Director-General of Unesco, with the right to vote.
Relevant Institutes of the Academy of Sciences of Mongolia will provide
the core basis for INC. In its projects, INC will largely rely upon this already
existing potential, and will mobilise its scholars and scientists for the
execution and realisation of its own projects. INC will associate in its
projects with all interested institutions, teams and scientists, both from
Mongolia and from abroad. In this respect, a special attention shall be paid
by INC to its permanent and tight co-operation with the International
Association for Mongol Studies (IAMS) as well as with any other similar
regional or thematic associations or organisations.
Although the field of researches carried out by INC will be focused in the
beginning on Mongolia, it is in no way restricted to this sole country, and
INC will co-operate with all the institutions and scientists from foreign
countries and from other parts of the world, engaged in research about the
Nomads. From the very beginning, Statute and Rules of Procedure of INC
will grant and emphasise its international nature. At the same time, it must
be firmly acknowledged, that INC does not rival with any other international
or regional institution dedicated to the study of areas or problems partially
identical with its own field of activity, especially the International Institute
for Central Asian Studies (ICAS), established under Unesco’s auspices and
in which Mongolia is already participating. Advisable contacts would be
held forth to avoid any misunderstanding and to co-ordinate actions of the
concerned bodies and of INC.

201
V. Structure, Organisation, Staff
A) Structure and organisation :
Without prejudice of the consequences of the participating of States in
the setting up of INC, several advisable provisions may be underlined.
Definition of membership : The regular membership of INC will consist
of the States which participate in its creating, and those which will associate
in the future. The associate membership of INC, granted by a decision of the
Academic council taken by a qualified majority (two-third ?), will consist of
public or private institutions and non-governmental organisations of a
scientific or cultural nature. Corresponding members of INC will include
individuals, whose application is approved by a vote of the Academic
council, taken by a qualified majority (two-third or just simple majority ?).
Director-General of Unesco delegates to INC his representative and
defines his mandate. The representative’s mission of assistance and of advice
allows him to keep a permanent contact between Unesco and INC and
contributes to the improvement of INC’s reputation. He takes part in the
sessions of INC’s General Assemblies and of Academic council, possibly
with the right to vote.
The highest body of INC is its General Assembly. The General Assembly
shall consist of delegates of the States members of INC, and possibly of
qualified representatives of scientific disciplines and sectors of activity
involved in INC’s action. The term of sessions of the General Assembly, the
participation of associate members and of corresponding members in the
General Assembly, and the definition of their rights and powers will be a
matter for further discussion.
The General Assembly decides on the general policy of INC, adopts its
own Rules of Procedure, elects the members of the Academic council,
appoints the Director and Assistants to the Director, adopts projects and
actions proposed by the Academic council, examines and approves the
budget of INC, supervises its execution, fixes the fees of the membership
and any other contributions.
The guidelines for INC activity, the choice of research projects and
evaluation of the on-going research work are submitted to an international
Academic council, with periodical meetings, and including scholars and
202
other specialists with highly recognised scientific and moral authority. It is
advisable that the Academic council should include both scientists with a
direct specialisation in the study of various aspects of nomadic civilisation
and international personalities with other backgrounds, whose notorious
scientific stature and humanistic commitment will help to enlarge the scope
and perspectives of INC’s activity.
All the activities of INC are placed under the responsibility of the
Director. He is assisted by two Assistants to the Director, one of whom is in
charge of scientific matters, the other being in charge of financial and
economic affairs, and by a Secretary general.
The Director is appointed by the General Assembly for a four-year term,
not immediately renewable. This appointment may be submitted to
consultation with the Director-General of Unesco, on proposal made by the
Unesco Representative to INC.
INC’s basic units are its four Departments, along with the Library and the
Museum, which would be in due time their expression.

The main functions of the Departments will be :


- Department of Patrimony :
* To organise and conduct researches devoted to the Nomads’ technical,
economic, historic and cultural heritage ;
* To gather materials and monuments of the nomadic culture, aiming at
the further opening of a Museum of nomadic life and culture ;
* To fulfil expert work in the field of preservation and restoration of the
nomadic cultural heritage.
- Department of Development :
* To organise and conduct researches on the spread of advanced
technologies in the nomadic way of life and on possibilities for their further
spreading ;
* To study the effects of this spread and of the technical modernisation as
a whole on the natural environment, on the economic, social, psychological
and cultural aspects of the nomadic way of life ;

203
* To fulfil expert work and deliver practical advice in the field of
modernisation and of the spread of new technologies ;
* To assume responsibility for the organisation of the postgraduate
training and studies. The choice of this Department to fulfil this activity is
not fortuitous : it must contribute to the perception and as far as possible to
the taking into account of the possible contemporary implications and effects
of these studies.
- Department of Information and Communication :
* To create and operate data bases devoted to the various fields studied
by INC’s projects ; to manage INC’s documentary resources (data bases ;
setting up a Library, by the means of exchange and purchase) ;
* To create and operate electronic networks connections and news
forums ;
* To publish books and periodicals giving an account of the researches
and of their results ;
* To popularise by various means the cultural treasures of the nomadic
civilisation ;
* To provide materials and to give consultations to the mass media
professionals intending to deal with the nomadic life and the nomadic
civilisation.
- Department of Financial and Economic Affairs :
* To administer the INC’s budget, and to look for new resources ;
* To maintain and to manage the INC’s equipment and material means,
technically and financially ;
* To commercialise INC’s publications ;
* To organise operations in the field of cultural tourism and every action
which may join together the gaining of new resources and the fulfilment of
INC’s missions.

Tentative survey of themes for INC’s research projects and activities

204
This annex is neither an organised programme, nor an inventory of
problems which INC would deal with and willing to be exhaustive. This
document is deliberately provisional and remains opened to any new
proposal. Some of the ideas herein expressed reflect discussions and
considerations which came with the evolution of the project of creating INC.
They intend to give the shape and scope of concrete research projects to
concerns and hypothesis which played some role for this creation. Some
others are the fruit of proposals already expressed, and to which the creation
of INC would provide a framework for their carrying out.
Furthermore, this annex gives the opportunity to express some remarks
about the nature and scope of the research fields and studied areas, discipline
demarcation and multidisciplinary co-operation.
* INC does not aim to substitute oneself for other institutions with such
goals as the integral study of a given geographical area, or as any other
disciplinary or multidisciplinary approach.
* INC will be careful that the projects it will organise, host or support
present an unquestionable relevance to nomadism. This does not exclude
neither a large thematic scope nor a wide multidisciplinary availability.
* In other terms, the broadest themes, resorting to the most diverse
disciplines, may be delt with by INC, as far as they are relevant for
nomadism, at least partially, and for aspects in which they prove to be
relevant.
* The bringing into coherence with themes and aspects which could not
be delt with by INC, as well as the global integration of researches, if this
would go far beyond the scope of the study of nomadism, would be a matter
for exchanges and co-operations with other institutions, an activity to which
INC will attach a permanent attention.

Activities and projects


The ranking set out below, in particular the separation between actions
carried out within the INC’s framework or organised on its initiative, and
research projects, is obviously conventional and have no other aim but to
make the reading easier : the scientific research, either basic or applied and
the practical actions, both relevant to preservation of the heritage as well as
205
contributing to the contemporary development, will be closely and
continuously combined.

I. Inventory of resources
A first action to undertake, which is linked with the very creation of INC,
would be to make : 1 ) a census of the institutions and organisations, and of
the scholars and specialists of every discipline possibly interested by INC’s
activity and willing to develop co-operation with it ; 2 ) a world-wide
inventory of documentary resources relevant to nomadism (collections,
books and periodicals, etc.) ; 3 ) creating of databases ensuring to these
census and inventory the largest scope and availability. This action would
make together possible to assess the scientific and editorial potential relevant
to nomadism and to have interested institutions and persons informed about
the creation of INC and opportunities of co-operation thus offered.

II. Actions for preservation and conservation of historical and


cultural heritage
By the gathering and conservation of collections, INC would create an
International Conservatoire of nomadic pastoralism and of nomadic
civilisation, or International Archives of nomadic pastoralism and of
nomadic civilisation. The creation of theses collections, not necessarily
concentrated in a unique place, some of them involving sophisticated
equipment, could be a matter of establishing co-operation with outside
partners who could get on that occasion Associate membership of INC
(Laboratories, specialised Museums, Galleries and Foundations, Universities,
etc.).
These actions, some initiatives being already proposed, could be, among
others, the following :
* Iconography Archive and collections, decorative arts and graphic arts
(both originals and reproductions) ;
* Music and sound Archive (An initiative in this way has been proposed
by Mr Alain Desjacques and Lille III University - France) ;

206
* Photography and Film Archive, which could gather both documentary
materials and art and fiction works ;
* Archive of Nomadic technology and know-how. This activity would
combine the gathering of collections of artefacts and the opening, with the
contribution of the professionals concerned, of one or more workshops
devoted to the preservation, reproduction and demonstration of handicraft
and popular skills (proposal already expressed by Mr Ken Teague,
Ethnography Department, The Horniman Museum, London). This activity
would activate scientific and technological study, as well as popularising
actions and could be used in the field of cultural tourism (in the form of
Initiation or advanced sessions or holidays). Beside their own creation and
training activity, these workshops could perform conservation and
restoration missions.
Furthermore, INC could host more specialised initiatives, either thematic
or regional, such as temporary exhibitions.
In due time, these various actions would enable to open a living museum
of nomadic civilisation, which commitment would be to highlight the most
representative facts, objects and works among the nomadic heritage, either
presenting permanent collections or under the form of temporary, travelling
exhibitions.

III. Actions contributing to development and modernisation,


Scientific research themes and projects
* Permanent Forum associating ecology, technology, economics,
sociology, devoted to the philosophy of development and modernisation
(intensive/extensive, revaluation of historical development strategies, market
economy and nomadic pastoralism, etc.) and to the discussion of forms, rates
and effects of development.
* Pastoral resources and techniques, major domain which will justify the
creation of a permanent observatory. One of the core problems is indicated
below :
* Complex study of pastureland, ecological, technical, economic : survey,
classification, evaluation. Study of over-grazing. Study and experimentation
of techniques for control and rehabilitation. This sector of activity,
207
immediate and long-term importance of which is considerable, requests co-
operation of numerous partners, both scientists from several disciplines and
official services (Ministries of Agriculture or similar, Central or specialised
Boards of Statistics, etc.).
* Water resources, a sector closely connected with the above indicated :
Natural resources, their maintenance and conservancy, consumption,
reclamation and recycling.
* Actions connected with the introduction of advanced technology :
- New and traditional materials, evaluation, search for new composite
solutions (on the example of yurt). Study of resources and deficits. Study
and experimentation of partial replacing traditional materials with
substitution materials, less heavy and more resistant, under condition that
they meet at least equal overall performance requirements (for instance for
wood, felt, etc.) ;
- Energy. Study and experimentation upon sources of energy and their
availability under nomadic conditions (response to conditions and resources,
energy supply, consumption scattering, storage possibilities, diversity of
solutions, technical feasibility, gap between technical feasibility and
economical availability, environmental impact of energy production and of
energy transport for nomadic pastoral areas, energy and environment safety,
etc.).
- Communications and telecommunications. Study and experimentation
of the possibility for supplying the nomadic populations with efficient
communication equipment, carried out in co-operation with industry partners.
Communication and telecommunication equipment, spotting and location
beacons and systems, etc. Technical and economic feasibility.
- Computerisation. Experimental producing of integrated software,
adaptation of existing software to meet needs of nomadic populations in
various fields. Testing of hardware and software. Discussion and
experimentation upon the forms of computerising to be carried out.
* Actions with a concern for social matters :
- Family, grouping and settlement patterns, territory occupancy,
proposals in regional planning and development. Settlement and patterns of

208
living (domestic equipment, materials of personal or professional use, fitted
for nomadic life).
- Women’s condition and social status.- Child’s definition and condition.
- Social body’s response to the modernisation, attitudes and effects.
- Social and educational stakes : social development and efficiency are
more and more directly and evidently linked with each other. Thus,
educational strategies retain an obvious priority. Actions to be undertaken
would be in particular :
Adapting and reorienting existing school institution and teaching staff
(recycling, part taken in teachers’ training),
Working out and experimentation in the field of educational methods and
skills, developing appropriate educational approaches (remote teaching,
decentralisation, vocational and adult education),
Setting up teaching tools and methods and appropriate technology
(telecommunications and computer assisted educational devices), setting up
of programmes for educational research and experimentation with authorities
of the concerned States.
In all innovation fields, INC, in agreement with concerned institutions,
will establish contacts with potential partners with the aim of drawing their
attention on the finality, timeliness and importance of each project adopted
or supported by INC.

These points are not of their own the items of projects, which will be
formulated par research teams and scientists themselves, in agreement with
INC Academic council. They merely present a range of domains in which
studies and research would be of immediate interest for the complex study of
the nomadic civilisation and of its foundations.

209
The Mongolian «zud», facts and concepts: From the
description of a disaster to the understanding of the nomadic
pastoral system 109

The mass disasters, which struck Mongolia since 1999 deepened the
interest for these extreme facts and their rehearsal, for the evaluation of their
effects and for the measures which would allow to face it. It is striking all
the more that these phenomena has practically not been the object of specific
researches. Although they are known, listed, usually evoked in the everyday
life, although they are not absent from political discourse, they seem not less
widely ignored as a domain of scientific study. To take only one illustration,
the catalogue of the Library of Congress in Washington, how rich it is,
doesn’t refer to any title of work or study devotes to such calamities. There
is doubtlessly in this silence something more than a pure coincidence.
To fill this lack belonged for a long time to the number of my projects of
a global description and analysis of the Mongolian pastoralism nomad, but
this one remained subordinate to the unpredictable conditions in which,
among many other tasks, I try to achieve this complex task. What could be a
matter of chance in the programming became, because of the events, which
Mongolia has experienced during winter 2000-2001, a feeling of imperative

109
The present article is widely based on our conference “The Mongolian
pastoralism nomad - its roots and current events, its future” presented on February
28, 2001, for the French - Mongolian cultural Association in the Senate, Paris. By
necessity, among the three subjects announced for this conference, our attention
seems to have focused above all on the current events. Firstly because of the
dramatic nature of the informations coming at that time from Mongolia throughout
the winter, but also due to the sensation caused by the crash of an helicopter on
January 14, 2001, in which international civil servants who were taking part in
estimating the disaster tragically died beside Mongolian citizens. This version was
later published in Dialogue among civilizations : interaction between nomadic and
other cultures of Central Asia (IISNC,Ulaanbaatar, August 15-16, 2001),
Ulaanbaatar, 2002, pp. 14-30
210
urgency. These events requested that the most spectacular episodes be put in
a wider and if possible more rational perception and perspective.
Mongolia’s livestock decreased from 33,5 million heads of cattle in 1999
to a little more than 30 millions in December 2000 110 . One estimates at
approximately three million heads the losses of the winter 1999-2000. If we
compare these figures with the current number of births, approximately 7
million in 2000, apparently to be reduced by about 9% in 2001 111 , the
current evaluations of the risk let think that, in the current state of things, 6
million heads of cattle are directly threatened. A million seems to have
already undergone the worst; it is quite possible that the phenomenon could
have even heavier consequences in 2001 than in the previous year. The
scenario is simple: the end of spring was dry and the summer drier than the
average then followed by important snowfalls, forming from the end of
October a coat of several centimetres to several dozen centimetres thick.
These few centimetres could seem of small significance, but the fact is
important for a country in which the common snow coverage is comprised
between a few millimetres and about fifteen centimetres. Under these
conditions, the snow coverage remains manageable. When the snowfalls are
more important, and certain regions presented in 2000-2001 snow coverage
60-80 centimetres thick on considerable areas, the pastoral economy is
facing a situation of a very different nature.
The immediate effects are losses in cattle but also, which illustrates the
depth of the phenomenon, losses within the wild fauna, that is among
animals a priori better prepared to face the bad weather: several hundreds of
antelopes, but also several Przewalski horses, actually reintroduced only
recently in their natural environment.
To register the losses of cattle is obviously an essential tool to estimate
the gravity of the crisis. It is nevertheless naturally in no way an exhaustive
treatment of the subject. The figures of the losses of cattle do not supply a

110
According to statistics published in Zuuny Medee, the livestock decreased in
2000 with regard to 1999 by 3.473.000, i.e. 10.3 %. Such evolution was observed
for all the sorts of livestock: 33.300 for camels, 512.200 for horses, 737.300 for the
cattle, 1.385.000 for sheep, 803.100 for goats (EDN, January 3, 2001)
111
According to mid-May 2001 information
211
complete and satisfactory picture of the situation: it would be advisable to
give here the description of the multiple aspects taken on by the
phenomenon: animals lost in these conditions can be neither exchanged nor,
for the main part, consumed. One cannot underestimate besides the negative
cumulative effects on the fertility and the reproduction of the cattle.
Besides, other effects do not affect only the breeding in itself. One have
to multiply the concrete examples: the cuts of the roads and communication
lines because of the snow coverage, the interruption of the energy routings,
when the petroleum does not reach any more its users, when heating systems
freeze because of very low temperatures and when maintaining numerous
equipments in function becomes insuperably difficult.
In this scenario, the big colds associated with aridity and snow still more
than in 1999-2000. The cold wave having struck Central and Southern
Siberia obviously had as well its effects in Mongolia. Records of cold were
beaten, many places having suffered official minima falling below -50°C.
Lower night-temperatures at -45 or 48°C were common on a big part of the
country, and the diurnal temperatures fell too below -40°C or stayed at this
level during prolonged periods and on considerable areas. The area
dimension is an important aspect of the problem as far as the possibility of
finding parades, by movements of crowds is then under question.
Let us remind that the wintry «zud» is not the only cause of falls of
livestock: from 12 till 17 April 1980, a storm with winds of 190 in 200 kph
caused the loss, within five days, of 790 000 heads of cattle. It would be
necessary to mention here the predators: one estimates at approximately 1
million heads the annual losses due to wolves. But also epizooties: Mongolia
is struck in 2001 by an epidemic of foot-and-mouth disease. The epizooty
having been revealed at first in a breeding of Xentei, three of the oriental
regions of Mongolia were struck before several other regions, including
Ulaanbaatar were contaminated too.
Climatic disasters and epizooties belong certainly to the landscape of the
pastoralism nomad: foot-and-mouth disease, plague, cholera (the epidemic
of 1998 had caused 178 victims among the population).

From a report to a diagnosis:

212
This entire current event is certainly in itself very worrisome but we
should try to exceed the most spectacular aspects or at least to integrate these
aspects into a perspective that makes them more legible. It is a question of
understanding better a phenomenon so profoundly registered in the
Mongolian culture, what the Mongols, for centuries, name by a brief and
unique term, the «zud»: people give a name of their own only to what is
familiar to them, and it is necessary to try to analyse this phenomenon in its
natural, but also in its human dimensions.
What deserves our attention is this cultural dimension itself, the fact that
mechanisms, «ingredients» which, for the outside observer, can seem to have
no evident connections between themselves are interpreted as the multiple
facets of a phenomenon possessing a proper identity. It is particularly
interesting to underline that the ethnogenic dimension, the role of the man in
the management, even the release, of such episodes should be also seized in
their multiple dimensions, but within the same identity. To pass from an
empirical sum to the sketch of a systematic analysis of the disasters finally
means that we try to seize them simultaneously as perception and
conceptualisation, as they are at the same moment a mirror image of the
perceived reality but also a filter commanding behaviours aiming at the
management of the catastrophe.

The «zud», a natural phenomenon:


The “zud”, first of all, is a natural phenomenon. It consists in a complex
of issues and features or, even better, in an encounter between circumstances
and tendencies. A conjunction of factors which, taken in themselves could
have only marginal, eventually for some of them even positive effects, but
which can join into cumulative tendencies and therefore carry the most
obvious disasters. The two mechanisms evoked here are on one hand the
proper characters of the continental climate, on the other hand the trend
setting evolutions that seem to reveal themselves on an even more global
scale.
The continental climate, and particularly the ultra-continental climate,
which reigns over Mongolia, presents in most of its parameters highly
characteristic irregularity. These irregularities frequently veil the absolute
levels. When one speaks of about -40 or -50°C, these data naturally strike
213
imaginations. But these extreme temperatures are not by themselves the
single major cause of the disaster. They are indeed one of the causes, far
from being unimportant. It is clear that the cold as such is capable of killing
animals or men weakened by a prolonged winter and by periods of under
nutrition. This is particularly true when such a winter was preceded by a too
dry summer during which animals restore insufficient forces.
But to understand the dimension of the phenomenon imposes to perceive
that these absolute level data are themselves «active» only when they take
place in a regime of extreme irregularity. This includes diurnal - night-
disparities, severe gaps between high and low temperatures in brief moments
or at very short distances. This regime includes as well the seasonal contrasts
very often questioned by side effects that can even invert them. The local
effects of relief, orientation, and altitude are themselves omnipresent. What
is rather a common place in the climate of any mountainous region is spread
here on the scale of a gigantic subcontinent. For instance, while January
offers an average temperature of –20° to -30°C, just a few meteorological
stations did not recorded in January some positive absolute maximum
temperatures 112 . Paradoxically, these rough ascents of the temperatures
above 0°C can be factors of disaster in the same way as the unexpected
assault of cold: by provoking superficial thaws followed by new frost, they
provoke the forming of an ice crust on the surface of the pasture. The
irregularity ends in the fact that not a single parameter, which set in itself
could even be favourable, cannot on the contrary contribute to a disaster.
Another element which intervenes today and measure of which one
begins to take into account (although it is still maybe too early to say
anything more), is the place of Mongolia and thus of Mongolian pastoralism
in the heavy tendencies, perceptible for the last decades on the decades to
come, that are the mechanisms of global warming. This one strikes quite
particularly the region, which interests us, beyond doubtless of the statistical
probability.

112
Tables of the maximum temperatures of January in Народное хозяйство МНР,
National economy of the MPR, L’économie nationale de la RPM, 1921-1981,
Ulaanbaatar on 1981, pp. 34-37, with 5 maximum temperatures only remaining
negative out of 17 listed stations.
214
The UN conference on the global World climatic change, held in The
Hague in November 2000, re-evaluated the former diagnoses and considered
that the global temperature for one century had risen not by 0,4° but 0,6°C,
but since 1924, when the Mongolian Meteorological Office was created, the
average temperature on the Mongolian territory seems to have risen for its
part by not less than 1,3°C.
The “zud” phenomenon examined here is without a doubt for a large part
to be related with the overlapping and interferences between these
tendencies, irregularity due to the continental situation and contradictory
effects inferred by local parameters (relief, altitude: practically everywhere
over 1000 metres high). Naturally, one can identify very general regime,
with a sharp ascent of the temperatures in summer and net increase of the
humidity at the same period. But most important is the fact that these two
curves, the one being the sinusoid of the ascents and the descents of the
temperatures and the other the summer peak of rainfalls, are only poorly and
roughly dependent on each other. In this way, although they are more or less
subject to the same evolving tendencies as indicated above, the ascents of the
temperatures and of the humidity are not unavoidably coordinated and react
with each other in a more or less unpredictable way.
Consequently, two additional scenarios may be brought about. If the
temperatures rise earlier than humidity, one observes a drought period. On
the contrary, if humidity gradient supersedes the ascent of the temperatures,
it occurs under negative temperatures, causing thus strong snowstorms,
which strike all or any part of the territory. In fact, the tendency to reheating
can be measured: during forty odd past years, the statistical day of crossing
over 0°C (with concrete forms being naturally much more unpredictable)
shifted ahead by almost three weeks.
Moreover, the catastrophe doesn’t intervene only when the gaps between
both curves reach paroxysmal values: a relative increase, or the cumulative
effect of average gaps of similar nature during some successive seasons, can
lead to same consequences.
Therefore, the potential risk of aridity during a part of springtime seems
to be a relatively massive fact, most likely a long-lasting trend like one. If
the models publicized at the UN conference, which foresee that Northern
Central Asia would be one of the poles of the reheating in the century to
215
come, will prove to be true 113 , one would be even more worried of the
current disaster. This would indeed include the increased probability for a
long time of a rehearsal and an escalation of the aridity during the end of
spring and the beginning of summer. This threat of aridification is definitely
not exclusive of snowstorms and excessive snow coverage in winter and at
the beginning of the spring. Among other fatal effects, the increase of the
risk of floods paradoxically associated to the aridity has to be noticed.
The convergence of these two elements is the heaviest source of disaster.
That is what the Mongols tracked down for a long time and named by the
term «zud», widely attested in the whole of the Mongolian languages and
dialects 114. To associate it to a series of qualifiers clarifies its variety without
darkening it the essential unity. A precaution is imperative in itself: this
naming should not be taken with naivety.
The Mongols do not build this terminology in purposes of simple
description or by concern of denominative exhaustiveness. As for any
taxonomy, the reality is for them more complex and more contradictory, but
it is a question of tracking down forms, which allow placing the events in
logic of wider intelligibility. The event is not perceived for itself, as an
anecdotal and isolated episode, but as a moment of the long chain of
difficulties and challenges, which mark out the path going from natural
conditions, and from resources, that are possible to obtain, to a workable and

113
In these conditions, one of the observations put forward during the Conference of
The Hague, the fact that, independently from “La Niña” episodes, the surface
reheating of the oceans was twice less pronounced than that of the emerged lands,
turns out potentially to have heavy consequences: besides the inherent risks in
likely turnover of streams, it is the limitation of the rate of saturation in steam,
increasing relatively slower than the reheating of the continental zones, which
contributes risks of increased aridification of places like landlocked Central Asia.
114
Xalx Mongol, of Buriad and Kalmuk or Mongolian dialects of China (v. on this
subject Sun Zhu, Menggu yuzu yuyan cidian (Dictionary of Mongolian dialects),
Qinghai renmin chubanshe, Xining 1990, p. 460. It is not less interesting to notice
that among some groups, like the Dagurs, the term in use is just [zoblon] distress,
suffering.
216
sustainable human establishment 115 . The links between this moment and
long-term trends of human history are indeed more or less easy to identify.
This «zud» maybe white (Mongolian cagan zud), and consists of
excessive snowfalls. This can be widely observed during the winter 2000-
2001. That a snow covering hides the pasture could be a good thing, because
it protects the vegetation and the grounds against the effects of a too deep
frost. But, beyond a certain thickness, and independently of the possible
effects of the frost, it imposes on the animal which should look for its food
to waste one’s forces in a manner which must draw attention on the heart of
the problem: the energy balance.
In case of important snow coverage (the snowdrift effects having to be
added to the very thickness of the fallen snow), the animal should spend a lot
of energy just to move. He should clear his road in the snow, and more this
one is deep more this effort, and consequently the energy spending is
considerable. Besides, he should scratch to find the rests of vegetation and
get themselves blades of grass almost one by one. To graze a clear and
abundant meadow reduces this effort: the animal can almost graze blindly,
and food can be obtained without considerable expense of energy.
Let us imagine on the other hand that some twenty centimetre snowfall.
This one hides the grass and every piece of hidden food must be found by
clearing the snow. For a comparable daily food ration (provided that such a
comparison could have a sense between summer and winter conditions), the
displayed efforts and wasted time then raise in proportions which can prove
excessive. If the animal consumes more calories in a given time than gained
food supplies it with, this under nutrition can be fatal.

115
A linguistic, minor fact seemingly, should moderate too much cut approaches:
the absence in Mongolian of a category of number inherent to the naming (a
lexical item is neither a singular nor a plural as long as this last one is not clarified
by a specialized suffix but a term not specified from the point of view of the
number) does not allow us to cut radically enter a translation by «the zud «and
«zud». The hypothesis of an abstract uniqueness, if it bases on the employment of
a unique term, should leave a certain place with a confrontation between the unity
of essence and the plurality of sorts, which the term «zud» can contain with an
equal legitimacy.
217
This cause of losses adds itself naturally and combines to those which
strike directly because of the bad weather conditions: animals already
excessively weakened by the previous stages suffer worsened deterioration
between their diminished food ration and proportionally greater efforts
which they must spend for it. This fatal spiral can arise very quickly. This
phenomenon is all the more likely as the constant temperatures remain very
low. It must be added that, in an ultra-continental climate the snowfalls,
possibly abundant, can intervene under temperatures of -17° -20°C
accompanied with winds reaching or exceeding 50 to 70 kph 116.
By contrast with the white «zud», the black «zud» (xar zud) is the
wintertime without snow, but more generally without water. The
unavailability of almost every surface waters and of main part of springs,
frozen, makes the absence of snowfalls a redoubtable accident. The
vanishing of resources in consumable water leads naturally to direct animal
losses by dehydration. But the effects are also connected to the fact that
ground is directly exposed to important frosts, aggravating in particular
mechanical transformations, which weaken soil in front of different forms of
erosion. The deep frost and immediate exposition to cold cause too an
accentuation of the chemical degradation of plants consumed by animals,
decreasing their nutritional value.
Aridity is in that case an evident dimension of disaster, but drought alone
may also intervene by itself independently of the temperature. It can receive
then the naming of “dry zud” (gan zud), sometimes confused in its naming
with “iron zud” (gan presenting a homonymy between «aridity» and «steel»,
from the Chinese gang). That too much snow is a disaster does not mean that
its lack is not one.
The same accumulation of extreme pressure upon the energy balance and
excessively narrow room for manœuvre is recognized with the variant said
“zud-famine”(ölön zud), characterized without other consideration by a
scarcity in food and in water.
This narrow manœuvre freedom degree is observable even more sharply
in the phenomenon called “iron zud” (tömör zud), re-frost following a

116
Here still, it is less the strength of the wind than its conjunction with the cold,
which is redoubtable.
218
superficial and short-term thaw, a mechanism evoked earlier. According to
the intensity of the phenomenon, the ice crust, which forms on the surface of
the pasture, still allows the strongest animals to get their food at the cost of
more or less exhausting efforts. The use of robust animals to break the ice
crust can allow sometimes again the small cattle to look for its food. But this
solution contains itself an opposite effect by obliging the different sorts of
the herds and flocks to live on the same grazing land at least for periods of
transition while the consumption patterns, the nutritional habits and needs of
every species may enter competition.
A last variant in this naming list, which is far from being closed on itself,
and which does not constitute neither a normative naming nor an exclusive
catalogue within which it would be necessary to choose between a variety of
disaster rather than one other, is presented by the “hoof zud” (tuurain zud),
with a too high density of cattle on a part of the pasture, an episode
obviously susceptible to amalgamate with other devastations. It is a
phenomenon doubtless rarely dominant otherwise than very locally, but its
identification by the Mongolian tradition and its clear connection with
herder’s behaviour and competency is in itself quite interesting.
A contrast appears between the apparently diverse character of the “zud”
naming, if one perceives it mainly through the variety of the activating
factors, and the deep unity of the common diagnosis applied to the pastoral
economy when one uses this term. Without wanting too much to theorize,
this unity is expressed indeed by the invention, at the very beginning of the
90s by the excellent Mongolian caricaturist Baidy, of « green zud «(nogoon
zud), criticism of the all-powerfulness that dollar, and money more generally,
were gaining within the Mongolian economy and society.
Without being considered as a simple artefact of the ethnographical
description, these short observations allow to identify the phenomenon and
its variants. The Mongolian breeders know better than whomever those are
not mutually exclusive, and that the naming, which precedes, should be
naturally taken with caution.
In fact, one seems to be faced with interactions between various, perfectly
natural, phenomena, and for the main part of them completely out of man’s
command. The temptations of a global power over nature dissolve today.
One knows that the implementation of such projects would doubtless have
219
been heavy of consequences even more considerable than the disasters,
which one intended to fight. Neither the animal or vegetable domestication
implied the disappearance or the negation of every natural feature among the
concerned species (including those “entirely” created by man), nor the
disasters could be purely and simply denied or eliminated.
One certainly could wonder about what are or could be the ways of their
taming. Rather than to dream about a disappearance of the «disasters», it is a
question of including their unavoidability into the general understanding of
such a system, nomadic pastoralism, frequently affected but not condemned
in its very existence.

From natural phenomena to human behaviour:


Each of the evoked phenomena can intervene and strike a herd or a
holding, but not any bad weather, even severe, is inevitably recognized as
«zud». One really begins to speak of «zud» only when these phenomena
strike an important proportion of the herds and this also all over significant
areas. This was obviously the case during 2000 and 2001, when 90 % of the
Mongolian territory underwent excessive snowfalls.
The phenomenon acquires so by degrees its general dimension. When
thinking about main climatic regimes or about the evolution in longer-term
tendencies, one is faced with the relationship developed between irregularity,
under multiple forms, and the requirements of permanence in the
management of needs, energy balance and essential biologic cycles. These
requirements are not only those of the herds but also those of the human
population. The effort spent on getting food itself (but more widely the
global calorific expenditure) and the quantities of calories the animal can
obtain enter a equilibrium in which the positive or negative balance is
determining. Depending on this balance, positive or negative, the animal
survives or faces a more and more unavoidable vital risk.
For the animal this phenomenon has an asymmetrical character. This
asymmetry affects the whole nutritional cycle. There is naturally first of all a
big gap between a summer seasons during which plants reproduce and where
the animal has fresh, partially renewable food, and a winter period during
which the animal gets only what has not been consumed during the previous

220
summer, because no new growth can take place before next spring and
summer.
This first asymmetry returns to us the image already proposed of the non-
coincidence between ascents of temperature and of humidity. The restoration
cycle of the vegetation and the variations within it are of a major importance
depends on a large scale from the quality of this correlation. The nutritional
needs of the animal are heavily dependent on growth and vitality of
vegetation, these essential ingredients of the nutritional value being assured
only when warmth and humidity are in an optimal convergence. Under any
disparity between both parameters in one trend or another, the vegetation is
much less plentiful and much less prosperous and its nutritional value may
sharply decrease.
Anyway, the initial vegetative period is by far the richest and supplies the
animal with a food contribution of first importance. A deficit at this stage
can never be completely filled how auspicious the following phases may
seem to be. After all, the curve of the nutritional contribution, measured in
the daily weight taking data, cannot be represented as a symmetrical bell-
shaped Gauss curve, but as an asymmetrical curve, with a fast initial ascent
quickly followed by a slower but long term degradation.
Several aspects should be put here in correlation. The vegetation, as soon
as it begins to grow, aims naturally at a bloom and at a rather hasty
maturation of seeds to allow them a new sowing during the same season. Cut
or grazed before having bloomed, the grass grows again until it blooms. On
the other hand, grass which bloomed does not grow again any more. A first
paradox is that the pasture, which could provide food for the herd in summer,
should be continuously grazed, but that, to allow the pasture to regenerate
before the following season by sowing itself again, it should cease to be used
as food for this time.
The second aspect relates to the properties of grass consumed in winter
period. This one grows mostly on distant grazing lands held in reserve for
that purpose. In that case of the grass which one lets grow and decorate with
flowers and which, once consumed in winter, has no more grown until
following spring and summer. It is consequently a resource consumed once
for all. Thus, it is struck by a double deficit, which helps to understand better

221
to what degree the winter pasture represents a major bottleneck for the whole
system.
These first two aspects are really only the simplest and the most evident.
The third aspect, less evident, is related with the animal’s daily weight gain.
This parameter declines very early in the course of the summer (studies
show that this phenomenon is perceptible from the end of June, in other
words even before the most important precipitation intervene), sending back
image of a profound asymmetry 117.
Naturally, the animal continues to gain weight during the end of summer
and the beginning of autumn, but in a gradually slowed down rhythm. If the
animal does not manage to store from the very beginning of the summer the
ingredients of its force and its health, the whole annual cycle may be
endangered, and the forecast may be cautious, or even openly pessimistic.
Even when the global weight gain, in the best possible configurations,
remains seemingly important, the daily one undergoes in any case a
predictable trend setting decrease which only the duration of summer and
autumn, if they are long enough, allows to mask.
The fourth aspect likes the state of the animal body placed in these
conditions. As a rule, the animal arrives at the end of the autumn in a
satisfactory state of preparation for winter, but it suffers in the course of the
winter a treatment mainly of mere preservation and undergoes a diet from
insufficient to very insufficient to rigorous. It is under the menace of an
insufficient fattening in the beginning of season as well as of a particularly
severe degradation of the climatic or nutritional conditions in the course of
the winter and at the beginning of the spring.
The winter and the beginning of the spring are marked by a very
noticeable loss of weight. A grown-up ewe weighing at the end of summer
or at the beginning of autumn from 48 to 52 kg, does not weigh more than 34
to 37 kg at the end of winter or at the beginning of spring. The scale of this

117
Tuvaansüren G., Mijiddorj R., Erdenetsogt N., The potential effects of climate
exchange one livestock production in Mongolia, Nomads and uses of pastures
today (International symposium «Nomads and uses of pastures today «), IISNC,
Ulaanbaatar 2000, pp. 181-191;
222
loss in weight determines the vital risk for the animal to be killed directly by
bad weather.
Insignificant events and seemingly minor disturbances are enough: it may
be even temporary and insubstantial shortages during the previous summer
period coming along with a decrease of weight gain, it may be too a
complete absence of resources during a part of winter period, or a phase of
dehydration how brief it may be. Then, the animal still loses some extra
kilograms and its body’s fat ratio falls down below the thresholds when vital
functions are not insured any more. It is here necessary to consider
simultaneously the encounter of the two asynchronous curves of the
temperatures and the humidity, with the asymmetrical curve of the daily
weight gain.
The optimal encounter between these three curves can certainly take
place, but even minor gaps take the shape of snowfalls preceding the heat or
on the contrary of drought associated with the ascent of the temperatures,
casting in both cases serious doubt on the strengthening of animals’
organism.
This asymmetry is by no means a fortuitous, isolable fact, likely to be
eradicated, but a necessary dimension, inherent to driving forces of nomadic
pastoralism, quite particularly to seasonal alternation in the use of pastures.
The «zud», critical paroxysm of this intrinsic necessity, thus appears lesser
and lesser as a simple natural climatic «accident», and more and more as a
significant borderline in the confrontation of Man with his own strategies of
mastering the natural conditions. The rupture in balance and the
unpredictable imbalance are not only a permanent dimension, but also much
more major economic and social mechanisms steering the whole system.
Care exercised by the nomadic pastoral culture in defining these episodes,
when it records their simultaneous value of diagnosis and prognosis,
illustrates how important they are, and not just because of their immediate
consequences. This dimension allows as well a better measuring of the
observable changing social perception of the phenomenon (mainly changes
in praising or depreciating judgments toward behaviours facing the disaster).
These accidents seem to have their own real logic. It is certainly a big
problem to understand whether they isolated catastrophic episodes or pieces
of a long-term evolution where they would accumulate and repeat. But at the
223
same time, it is necessary to admit that these same phenomena are at the
source of the most normal necessities of the nomadic dispersal. Are
concerned here at the same time the permanency of food intakes that allow
the herds to grow and reproduce regularly, and the regeneration of
vegetation.
We have moreover here a contribution to the understanding of one of the
«abnormalities» in the behaviour of the Mongolian breeders, who choose to
give birth to the small cattle at the worst climatic moment of the year, while
snowstorms can intervene most frequently. This could make treat this
behaviour as «illogical». On the contrary, this is perhaps the only solution
for the new born animals of the year to survive their first next winter.
It is indeed only with birth rather premature, while their mother is going
to be nevertheless able to breast-feed them even often in poor quantities and
in relatively inferior quality, due to under nutrition which strikes herself, that
the small animals can be weaned early enough to make by their own forces
before the end of autumn the vital reserves which they need to spend the
next winter. This surprising choice is indeed really an illustration of the
complexity and the speculative richness, which are at the core of pastoralism
and of the Mongolian nomadic pastoralism in particular.
To underline that disaster is not received as a simple accumulation of bad
weather, but evaluated in the complex continuum of connections of man
managing his resources, and emphasising that the «zud» cannot be
interpreted as a simple natural phenomenon, request obviously particular
carefulness.
It is advisable first of all to eliminate polemical temptations consisting in
incriminating the policy led at the time when these disasters happen: this
policy, the organization of the system would cause the disaster. It is probably
partially true. But, in that case, it is necessary to recognize that various
formula roughly speaking gave comparable results.
If we take the period of the post-war years, for which the available data
are the most plentiful and the most reliable, Mongolia was the scene of big
three «zud». The one occurred during the winter 1944-1945. One still calls it
the «Big zud of the monkey year». This time, Mongolia ended a particular
period. Since 1932 Mongolia had crossed a period of exceptional political
harshness (purges and political repressions, elimination of the lamas clergy),
224
but the economic and social policy had been centred on the support for the
small domestic exploitation, before any temptation and any attempt of
economic planning 118.
Until 1940 (in fact, the years of the World War II contributed that no
radical change was introduced before the end of the 40s), Mongolia had
become a politically socialist regime, but the social and economic system of
which, in particular for what got (touched) the breeding, remained
characterized by the ascendancy of the small domestic and individual
holdings (strengthened by the distribution of livestock seized from lamas
convents). The Mongolian animal husbandry had reached an unprecedented
prosperity, with a total of the livestock, which had never been known
previously: 26 million heads in 1940 (in spite of difficult winters in 1934 and
1935).
This level should not be moreover found any more before the 90s. But in
1944-1945, Mongolia was struck by a «zud» of an exceptional intensity: on
the 17 aimag of that time, nine were struck and 65 percent of the concerned
territory was considered to be victim. 8,7 million heads of cattle were then
lost: practically one third of the country’s livestock disappeared in some
weeks.
The second episode, in a very different context, the winter 1967-1968. I
was able myself a witness of this devastating catastrophe: saddening scenes
of lost animals, distress of the breeders, solidarity within the population. In
1967-1968, the «zud» had not been preceded by aridity as in 2000 and 2001,
but on the contrary by catastrophic floods in 1966, the dikes which line the
river Tuul to Ulaanbaatar being a remembering of this tragical episode.
Taking more than hundred human victims, the disaster killed practically 3
800 000 heads of cattle from a livestock which was then about 24 million
heads of cattle. The losses thus concerned a proportion larger than 15 % of
the country’s livestock.

118
The imitation of the Soviet collectivisation, led in 1929-1932, later qualified as
“leftist deviation”, having been abandoned during Sine ergelt by the spring, 1932.
This reorientation did not moreover prevent the winters 1934-1935 and 1935-1936
from being very murderous (J.Legrand, Le choix mongol, Editions sociales, Paris
1975, pp. 209-210)
225
The disaster intervenes while the Mongolian animal husbandry, globally
reorganized in a cooperative network of “Rural Unions” (Xödöö azh axuin
negdel) and of State farms or “Treasury holdings” (Sangiin azh axui), is
governed by a centralized State economic planning. At the same time, the
will to align the country on an industrial-agrarian development pattern based
on the USSR model cannot but consider the nomadic economy as a survival
of the past condemned to evolve and probably disappear radically and
quickly.
The third episode, the current disaster, intervenes in a political and socio-
economic situation drastically different from both previous ones, henceforth
dominated by the hopes and the tensions of a fast, sometimes forced passage,
in the “market economy”. The 2000 «zud» caused approximately three
million losses, but it is not relevant to isolate 1999-2000 from the 2000-2001.
For the first time on this scale, we may observe consecutive and cumulative
episodes of the same process for two following years.
If we recapitulate these three big episodes, we notice that they intervened
in very different economic and political contexts and forms of organization.
The more or less radical differences between these situations did not
prevented the phenomenon from reproducing. This rehearsal in multiple
contexts (social as natural) suggests that the disaster itself should be
integrated into our understanding of the system. This should be associated to
the simultaneous consideration of the radical uniqueness of every episode
and of the links, which this one maintains with its immediate as like as more
remote circumstances.
Nevertheless it is possible to advance as hypothesis an observation on a
deep relationship between the three historic stages enumerated here: in the
three cases, and although under variable forms, this relationship could be
based on a noticeable modification of the ratio between livestock and
population of active breeders (in 1940: fast growth of the livestock facing a
fragile demographic situation, unbalanced by the repressive policy of the
previous years and by the military losses undergone in 1939 during Xalxyn
gol campaign against Japan; in 1968: major structural reorganization of the
breeding consecutive to the forming of cooperatives and the drift away from
the land rapidly expanding; in 1999-2001: new strong growth of the
livestock following the privatisations and the transition towards market
226
economy, while the return of population towards the breeding, how very real
it is, is far from checking the stream of drift from the land)
It is necessary therefore to reduce the «zud» neither to a timeless natural
mechanism nor to a simple projection of the economic, social and political
context in which it takes place. While identifying the part of these two
dimensions it is possible to illustrate the appropriate character for every
episode, to grab it as the rehearsal of what one identifies as «zud» in general
and as a particular and unprecedented event. In this way, at the same
moment relative and essential, every event is connected to specific aspects of
the economic, social and political background of its time. To this extent, the
most recent events (1999-2001) present unmistakably certain aspects and
some form associated with the transition to the market economy.
Some essential aspects among others characterize this transition: the
privatisation of livestock encourages a very noticeable increase of the direct
responsibility of the breeder towards his herd. This potentially positive effect
urges the breeders to mobilize a long and essential tendency of any pastoral
culture: the maximizing of their livestock. This trend, widely observed all
over the pastoral societies, consists in looking in various manners for the
growth of livestock, even sometimes to an irrational extent.
No one can forget only that to increase livestock supposes the enlarging
of the pasture resources. The lack of increasing the pasture area or the yield
from the pasture condemns in the short run herders to suffer an excessive
increase of the livestock density on grazing land. One have to remember that
the thresholds of overpopulation, in the ecological conditions of the
Mongolian steppe, remain very low, and are inseparable from meagre and
mostly erratic annual natural returns, in the order of 60 to 100g by sq.m of
dry food matter and of 0,2 to 1,5l by sq.m of water, what impose that
consumption and expenditure strategies must be extremely cautious.
The term of strategy is all the more essential as it contains or expresses
the major challenge of the whole system: to build a long term sustainable
economy and society upon a set of resources the major feature of which is
the most extreme irregularity. In this respect, managing either food resources
or effects of bad weather are by no way isolated mechanisms. A detour
through practices seemingly very remote from «zud» is essential here.

227
One of the most remarkable strategies is what one can gather under the
general term of succession right. In the nomadic pastoralism, the inheritance
is not passed to the children after the death of parents but through the
swarming of the patrimony, distributed to the children according to their
entrance (entry) to the adulthood and to their constitution of a new
household (the youngest son sharing his parents’ camp last). It is a question
less patrimonial transmission than reproduction, in phase of release
(extension), the social device.
The meaning of this form of extension in the social reproduction is
particularly important, as the constitution of a new household is generally
inseparable from a matrimonial choice. It is remarkable too that this strategy
found its translation in the political field, for example in the imperial
successions. A political model clearly based on the pastoral system was thus
established. Cinggis qan, as well as his successors, as well as authors of
multiple attempts of Empire restoration in different times modelled their
behaviour on this pattern, witnessing vitality of this mental frame, the only
one available to conceive of succession within a society with the nomadic
pastoralism reaching its highest degree of generalization and hegemony.
This point remains difficult to clear up as long as one applies here the
categories supplied by the agrarian sedentary societies within which the land
constituent of the transmission provides the most general frameworks. The
extension of the land patrimony, without being there atypical in phase of
forming, remains afterwards, as a general rule, a marginal experience, apart
from periods or episodes of expansion (colonization, conquest, forest
clearing, but also historic or political episodes putting abruptly on the
«market» important “new” land resources, as it was the case during the
French Revolution with the sale of the Biens nationaux, etc.).
This limitation produces historically emergence and consolidation of an
essential principle, the joint possession of the estate, with its major social,
cultural, legal consequences, such as the birthright, which shaped the whole
of agrarian civilizations. To this principle of joint possession, the nomadic
pastoralism answers as for him by a not less central principle, that is the
living sharing out or swarming of the patrimony.
This swarming is first of all a means allowing avoiding excessive density
of the livestock on pastures, assuring this dispersal on a more and more
228
widened grazing space. Even if that means managing and correcting by
politics, and even by war, the competitions, tensions or conflicts which arise
when the increase of the livestock and the reproduction of the successions
end locally or globally in a saturation of the available pastoral space.
A major problem here, in the case of contemporary «zud», lies in that
there was no possibility that such mechanism and its corrective devices
intervene by themselves, neither in the socialist conditions, nor in the
conditions of the crossing to the market economy. This passage, with the
privatisation of the cattle, the liberation of the responsibilities and the
energies, also intervenes on the previous background of a bankruptcy of
structures and system, blocking and degradation of a whole series of
mechanisms and institutions (for example the veterinarian and zoo-technical
follow-up, all previously assured by the State budget) 119.
The same may be noticed about the mechanisms of outlets and
distribution on the whole scale of the rural society: the State, under different
forms, took the surplus of pastoral products intended to supply with raw
materials the industrial tissue, these outlets allowed in return the functioning
of the supply mechanisms and of goods distribution to the herders. All this
jammed and collapsed at the same moment, firstly because the socialist
regime was economically and politically in crisis, but also because those
mechanisms did not answer any more plans and priorities which are those of
the market economy or those promoted by this economy. The model, which
is set up, expects private firms getting involved in selling to the herders the
goods and products that are necessary for them.
What makes difficulty is that neither herders nor business companies
could really play this role. Conditions did not exist, on the scale of the whole
pastoral world, for a viable and profitable network of outlets and distribution
to be set up. The herders, in terms of mass needs, mainly require products
119
These breaks of the post-socialist structure are a reality, at the same time as one is
always in a phase where people are at the same moment in the market economy
and continue to count on the State: «why isn’t there any stock of feed? «- «You are
free herders, you should thus constitute your own reserve of feed «. Another
illustration of this characteristic situation is supplied by the number of wells,
previously maintained by collectives, and who are not useful any more at present
(Observation of Mr J.O . Manent, Ambassador of France in Mongolia)
229
like flour, rice, sugar, candles, electric batteries, ammunitions for their
hunting gun, etc. To buy more expensive manufactured goods, rely on a
solidly established cultural tradition, with herder’s preference sharply going
to make a movement sometimes at rather big distance to get by themselves
the article, which they need. Obviously, the «luxury» of a journey to the city,
especially to Ulaanbaatar, allows a better-mastered choice of goods (articles)
or products, which one wishes to purchase.
The turnover of the distribution business, in these conditions, thus bases
on goods with low value per unit or with weight-value ratio risking to be
little incentive, not very mobilizing for storekeepers. The only apparent
exception, production of cashmere wool has to be carefully studied. It should
have been difficult, and in fact very improbable that the use of all the
available pastoral spaces, that is 80 to 90 % of the 132 to 137 million
hectares of Mongolian grazing land could be made from then on in an
harmonious way 120 . Concretely, the herders, with difficulties as well for
their supply as for the realization of their production, tended very sharply
from the beginning the 90s, and especially from the livestock privatisation,
to concentrate towards the main communications and urban areas. There had
they a better chance to find an outlet for their products and the possibility for
themselves to stock up with different goods and articles with this activity not
taking proportion of a problematic expedition.
This results in simultaneous phenomena of densification and
desertification. Less by forming a classical desert, than by a more insidious
desertification: one «un-domestication» of the steppe. Indeed, in a steppe not
grazed, the balance between the botanical species consumed or not by
livestock can quickly modify and the pasture returns to a wild space. The
Mongolian pasture, the natural vegetal space, is not less, in spite of
appearances, a domesticated space. The fact that plants are not sowed is after
all of a lesser significance. There are naturally areas in a total dereliction, but
for the main part there, the phenomenon to be observed there is in accord
with main trends of domestication: to switch from a wild population
constituted by many species represented by few individuals, to a situation in

120
To give a scale(ladder) to this surface: it is, in one or two million hectares near,
the surface of farmlands in the totality of the Indian Union
230
which only few species, those profitable as food resources for animals, are
finally represented by a bigger number of individuals.
This is obtained paradoxically by making pasture consumed by the herd.
A species more consummate is also spread more widely and vigorously. This
makes easier the spreading of wished endemic sorts. A double process may
be thus noticed, this desertification aggravating the effects of
disproportionate density.
This phenomenon is undergoing aggravation itself, during past years, by
a mechanism in which Mongolia, as many countries of a comparable level of
development, continues to be the place of an important drift away from the
land 121, but where simultaneously, one observes a movement begun from
the years 1992-1993 of return of urban population towards the pastoral life.
One counts approximately 200 000 breeders’ households today, a big
number of which is formed by a population having left the city and mainly
Ulaanbaatar to return to the breeding. While breeders’ households were, in
1989, 68 900 (that is 135 400 grown-up breeders), this number grew as high
as 187 100 (414 000 breeders) in 1998 122. The most recent elements confirm
this evolution, which cannot just be explained by natural demographic
dynamics of the rural population. Thus, a very important proportion of the
total number of households in the country (542 300 according to the January,
2000 census) is facing this situation.
This population presents a double characteristic. Many of these people
who leave or return to the pastoral life have only scarce if any experience
which should allows them to take all the necessary measures and precautions
before the bad weather will get worse. So when the Mongolian president
denounced in a recent speech “the zud of incompetence, irresponsibility,
carelessness”, this expresses clearly the human dimension of the «zud» but
the aimed persons can be considered only as partially responsible.

121
One considers as well as the capital Ulaanbaatar could count, in the
neighbourhood of 2020 , a million hundred thousand inhabitants. This estimation
is doubtless lower than the most serious probability and the forecast according to
which 75 percent of the population would be urbanized before this date is not
doubtless unrealistic.
122
T. Sodnom, Önöödör, February 1, 2000
231
They have fled away from the crisis, from the unemployment who struck
them in the city, and returned to their roots, but could these compensate for
the lack of technical preparation, the insufficient number of livestock they
were able to gather during the privatisation period, the limited possibilities
for them to get by a support by relatives sharing their experience during their
installation on pasture. All these difficulties offer obviously so many
opportunities to the bad weather and to the elements of a disaster. So, it is
paradoxically the return of a fraction of the Mongolian population to the
nomadic breeding which exemplifies the deepening of a split within it 123.
In the sixties, this cut was still a marginal phenomenon: very numerous
inhabitants of Ulaanbaatar had relatives in some dozens kilometres from the
city (this moreover contributed that the authorities neglected the
development of the retail trade: everybody got himself one’s meat and dairy
products from close relatives). Afterward the urban population exploded and
reproduced, more distant populations, coming in particular from western
regions of the country, being involved in the migration stream.
These people, henceforth in their second and third generation of
urbanization, have no more any near point for returning, and cannot intend to
resume a rural life in a remote region where they have no more necessary
contacts. This population, without possibility to return and settle down in its
regions of origin, aggravates the phenomena of greater and excessive density
in the suburb of urban areas. She looks in fact for the most immediate
possibilities to live on this breeding. In other words, this potential wealth for
the development of a rural revitalized economy around the nomadic
pastoralism, is for the moment a supplementary burden, not the third

123
A study on the «zud» of 2000 watch that practically two thirds of the
homes(foyers) the livestock of which fell under the threshold of viability during
this disaster are established(constituted) by breeders of first generation, that it is
about urban or from employees of rural exploitations who entered the breeding
only after the privatisation. Number of them would have moreover in this occasion
abandoned again the pastoral life. It is characteristic that the breeders who had
lived for example the «zud» of 1968 were able to take precautions, in particular by
the movement of their crowds on distances moreover relatively limited
(Communication of Mr J.-O . Manent)
232
problem has to settle (adjust), but a factor of escalation of already raised
problems.
All this draws a panorama which is that of fragility, as a constant element,
and outstanding feature of the nomadic pastoralism, probably to be ascribed
to it as its greatness: its long term capacity to live, to ensure evolutions, to
manage fluctuating resources, relations among widely dispersed people,
complex networks and balance of power which result in historic
undertakings as considerable as the empire of Cinggis qan.
This durability in the fragility should help us to think on a larger scale,
more profoundly, the disasters by trying to perceive them not as and the
simple accumulation of negative facts, not as an unwanted episode of which
it would be enough to get rid, but as a constituent and inescapable element,
let us dare the word as a necessary element, in the management by the
pastoral nomadic society of its own fragility. In other words, the disaster is
one moment and one dimension of the auto-regulation of the nomadic
pastoral system.
This does not naturally mean that it would be unnecessary to do anything.
It is advisable to do everything possible to make this episode as painless as
possible for the victims. One should also try to bring out significance of
criteria and of models of viability, which allow pursuing in the long run
nomadic pastoralism – as the best model of adaptation to the conditions
prevailing in the steppe region.
To incorporate these moments and chaotic dimensions (as well clearly
historical explosions as paroxysmal episodes seemingly natural), into the
broad understanding and global management of the system seems to be
necessary to define what one could name a regional optimum.
As well empirical data as elements of theoretical reflection expressed
here incite to formulate a few observations, interpretations and hypotheses.
More than ever it is necessary to think of a system from its proper bases, and
not by starting from a comparative a priori, an external model being here
supplied by the agrarian or urban societies of medieval or modern Europe
(how interesting they may be by themselves). These ones built their own
system on logic of accumulation, lasting incorporation of work and product
in the durability at least relative of land ownership and immovable.

233
The core of the system is inseparable of this durability, of this central
stability. The marginal and peripheral phenomena play in it mostly only a
«negative» role. And such is indeed the glance, which these societies throw
on their own imbalance. The examination of the «zud» calls for a major
reversal of perspective. In the logic of the nomadic pastoralism, on the
contrary, the whole system is defined and led by its marginal functions, by
its peripheral fringes. Them, and the structural imbalance which are
inseparable there, are essential constituents of a socio-economic and socio-
cultural model which bases itself on the dispersal of the human population in
small groups getting their resources from relatively less numerous very herds.
The fact which such a system offers only especially irregular and
relatively weak margins of reproduction and growth has not to be taken as a
symptom of «incapacity» of this system to conform to the ideal of a mode
based on the accumulation.
It is on the contrary essential here to think of these imbalance and of
these irregularities not as accidents “in spite of which” the nomadic
pastoralism would have «survived» during centuries, but indeed as central
elements and engines of a nomadic pastoral system. This one, so perceived,
is neither a survival of a primitive state (what the archaeology and the
history establish clearly), nor too an adaptation to the «lacks» of what could
allow a development in compliance with the imperatives of a sedentary
agrarian model. It offers on the contrary a major alternative (probably not the
only one) to the models based on accumulation, providing in this way the
possibility and the modalities of a durable and sustainable human populating
in dry areas.
This approach calls the very hypothetical opening still, of a research
direction, doubtless promising: the necessity of including the problem of the
nomadic pastoral disaster, in a wider scientific thinking, which is the
reflection about any catastrophe. To include the consideration on the «zud»
in the framework of the thinking of the chaos or the imbalance, means to
connect it with scientific thought born in a big measure from the movement
of physics and mathematics (Poincarré, Edward Lorenz, Ilya Prigogine,
theories of chaos and related ones).
To work in this perspective, while schematising very crudely at that time,
that is to join a current of thought which tried to evaluate evolutions, and the
234
possibilities of forecast evolutions, to interpret a system, showing the
variability of its initial conditions intervening on every phase and in every
state of the development of this system. Familiarity with the Mongolian
realities, reflections, observations and the first investigations led in this
direction suggest that this is a perspective of an exceptional fertility.

235
Les bases des rapports entre civilisations nomade et sédentaire
124
(Eléments préliminaires pour une approche systémique)

Introduction :
1) Les observations avancées ici prennent place dans une démarche de
longue durée, faite de plus de trente ans de contact empirique avec les
réalités mongoles et de réflexions méthodologique et théorique (nécessité et
possibilité de développer une anthropologie spécifique du pastoralisme
nomade). Cette démarche a porté sur des aspects historiques, sociologiques,
linguistiques et proprement anthropologiques.
2) Cette démarche, malgré sa durée, ne trouve que dans la période
actuelle une expression publique. Entamée dès un premier séjour prolongé
en Mongolie (1967-1968) mais longtemps limitée à mon enseignement
universitaire (1970 - langue et civilisation mongoles à l’INALCO ; 1989 -
anthropologie du pastoralisme nomade mongol à l’Université Paris 8), cette
expression me semble aujourd’hui nécessaire et opportune. Elle doit
prolonger le travail accompli pour la création de l’IISNC. En outre, j’y suis
incité par les signes d’intérêt qui me sont adressés par un grand nombre de
collègues, souvent éloignés du terrain mongol. Ainsi ai-je été sensible à
l’accueil très positif réservé lors du Colloque Espace et Temps en Asie
centrale, IFEAC, Tachkent, octobre 2000 à l’exposé que j’y présentais sur
Perception, conception et appropriation nomades de l’espace. Cet écho était
pour moi d’autant plus encourageant que cette communication s’appuyait
principalement sur un texte élaboré en 1979 et resté depuis lors inédit.
3) Les axes de la démarche proposée ici sont multiples, mais une
priorité centrale en est une volonté d’associer aussi étroitement que possible
l’étude pluridisciplinaire du pastoralisme nomade et le mouvement actuel
des sciences. Ceci signifie la nécessité d’entreprendre ou de revitaliser dans
les domaines les plus divers des recherches tant ponctuelles que globales
dont la seule préoccupation, résolument libérée des tentations idéologiques

124
[Présenté dans sa version russe (v. ci-dessous), à la Conférence de l’IISNC,
Dialogue among civilizations : interaction between nomadic and other cultures of
Central Asia, Ulaanbaatar, August 15-16, 2001, non publié dans les actes en raison
d’une confusion avec le texte The Mongolian « Zud »…( v. ci-dessus)]
236
ou nationalistes, soit à la fois de mettre à profit l’état le plus avancé des
recherches et de la pensée scientifiques contemporaines, mais aussi de
s’inscrire dans le mouvement de ces disciplines en partenaires actifs et
exigeants. Cette dernière exigence est primordiale : l’« orientalisme » est
plus souvent « consommateur » que « producteur » de constructions
théoriques dont les limites de validité sont floues et dont la « logique », loin
d’être universelle, contient aisément un ethnocentrisme implicite, qu’il soit
sédentaire, agraire ou urbain, et qui soumet l’étude de notre domaine à des
distorsions sérieuses. Il ne s’agit pas ici de réduire le champ de la recherche
à une soi-disant « originalité » ou « exclusivité » nomade, mais au contraire
de contribuer à ce que l’« universalité » de la science ne mérite ce nom qu’en
prenant à leur juste dimension la diversité et la richesse des conditions et des
situations dont elle prétend rendre compte.
4) Remarque complémentaire essentielle : même si ma démarche
recherche une cohérence d’ensemble et est exposée comme telle, il ne
s’ensuit nullement que je prétende en faire une théorie achevée et fermée,
qui ne pourrait être qu’acceptée ou rejetée. Fruit de travaux menés dans des
domaines multiples où j’ai souvent le sentiment de compétences très
insuffisantes (au point que je m’interroge souvent avec inquiétude sur une
discipline dont je pourrais à bon droit prétendre être spécialiste), ma
démarche ne prétend à aucun moment détenir ou fournir des réponses à
toutes les questions que soulève l’étude du pastoralisme nomade, moins
encore imposer « la » clef qui en épuiserait la problématique. L’exposé qui
suit pourra même sembler procéder d’une volonté trop affirmée de
démonstration. Je ne cherche en fait, à la fois, dans mes travaux en cours,
qu’à fournir des éléments de réponse sur des problèmes concrets auxquels je
suis confronté et, dans le même temps, à doter ma démarche de cadres assez
assurés pour proposer des perspectives plus globales dont la discussion
pourrait apporter un profit […]. Mon but sera atteint si des travaux naissent
des débats que je souhaite susciter ou poursuivre et auxquels j’apporte ces
aliments.

Dimension méthodologique : ne pas appliquer indistinctement comme


universelles des catégories liées à un domaine empirique spécifique –

237
particulièrement essentiel dans la confrontation et la compréhension des
rapports entre nomades et sédentaires.

I. Le problème posé et son environnement


Sur le fond : les éléments d’une symétrie (à la fois complémentarité et
contradictions constitutives des rapports entre nomades et sédentaires) où
chacun des deux systèmes (ou familles de systèmes) doit être compris dans
sa logique propre.
Or le système pastoral nomade s’est largement vu refuser dans l’histoire
de la pensée cette capacité à exister sur des bases qui lui soient spécifiques.
Longtemps représenté comme un état primitif, « barbare », il est largement
conçu et analysé dans une référence négative à un ordre « normal » du
développement humain, dont le prototype reste fourni par le modèle des
sociétés agraires, agro-industrielles puis industrielles, désormais « post-
industrielles », les plus avancées. Cette vision trouve une actualité nouvelle
dans le contexte d’une globalisation ou d’une mondialisation où la tendance
à annoncer le triomphe unilatéral de ce modèle s’accompagne de tentations
plus ou moins clairement assumées pour en faire un schéma explicatif
universel, mais aussi pour en faire l’horizon uniforme nécessaire, voire
obligatoire, du développement proposé ou imposé aux populations les plus
diverses. Il ne resterait dans ce cas, au delà de vastes proclamations
humanistes, qu’à envisager les modalités d’une adaptation de la diversité
humaine à l’uniformité d’un seul moule. Rétrospectivement, les bases et
particularités d’autres modèles d’activité et d’organisation humaines ne
pourraient révéler que leurs insuffisances, que leur incapacité à avoir rejoint
à temps le mouvement ascendant. Elles ne mériteraient plus qu’une mise en
évidence des « manques » qui permettraient tout au plus de mesurer les
écarts entre les sociétés et leur modèle implicite ou explicite, voire d’en
proposer une hiérarchie. Ce paysage intellectuel est nouveau dans maints
aspects et maints enjeux mais reste aussi rattaché à une tradition séculaire. Il
est à remarquer que ces approches néo-universalistes, qui sont allées un
moment jusqu’à poser la « fin de l’histoire » se posent tout à la fois en
négatrices de la notion de progrès historique et, s’appliquant dans le même
temps à imposer l’idée qu’un seul modèle de développement serait porteur

238
de l’universalité anthropologique, en empruntent les traits les plus réducteurs
et les plus mécanistes.
Engager une réflexion critique et constructive complexe signifie que la
démarche proposée n’est pas une « réhabilitation » ou une apologie du
pastoralisme nomade, et que les jugements de valeur n’ont ici
éventuellement leur place qu’en tant qu’objets d’une histoire des dimensions
psychiques et mentales des rapports entre nomades et sédentaires (approche
au demeurant nécessaire). Une fois posé le postulat que le pastoralisme
nomade constitue un système social à analyser dans ses caractères
spécifiques et sur ses bases propres, celui-ci n’a rien à « justifier » ou à
« revendiquer ». Le problème n’est pas ici celui d’un choix entre
pastoralisme nomade et sédentarité agraire, d’un dilemme du « pour » ou du
« contre », mais celui du choix des meilleurs instruments dans l’analyse d’un
ensemble de réalités.
Que ce système puisse être en voie d’extinction ou reste porteur d’avenir
relève de potentialités et de contraintes multiples, qui ne peuvent être
examinées ici, mais relève aussi de diagnostics et de stratégies qui ne
peuvent être dictés par des a priori implicites. Le niveau et la qualité des
réflexions à dégager et des recherches à mener doivent contribuer à
permettre des choix, à assurer une nouvelle efficacité pratique à un système
qui a au moins su apporter la preuve de sa vitalité à traverser les siècles.
Ce n’est pas postuler une improbable concurrence entre les deux
systèmes, qu’elle soit rétrospective ou prospective que de dégager entre eux
un faisceau remarquable de corrélations, voire de symétries, qu’il me semble
souhaitable de traiter sur le mode d’une approche systémique croisée. Outre
une meilleure compréhension de chacun des systèmes, mais aussi peut-être
des formes les plus larges de l’activité humaine en général, cette approche
doit avoir pour but plus immédiat de rendre plus clairement perceptibles les
conditions et les traits qui ont modelé et façonné dans la longue durée les
voisinages concrets entre les deux systèmes, aussi éloignés d’une hostilité
générique et irréductible que des illusions d’une harmonie de commande.
Dans la mesure où elle introduit certains éléments de comparaison, la
présente présentation fera naturellement référence à des caractères essentiels
du modèle sédentaire agraire, qu’il soit euro centrique (j’entends par ce
terme, préféré ici à « européen », que ce modèle s’est imposé par des voies
239
diverses très au delà du domaine qui en avait vu la naissance et le
développement premier) ou, essentiel pour notre démarche, chinois.
Paradoxalement, compte tenu des priorités affirmées plus haut, il pourra
sembler que c’est ce modèle qui prend ici la première place. Il n’y a pas de
paradoxe. Ebaucher une description et une analyse propre des deux systèmes
impose que le point de départ en soit l’état réel des démarches les plus
largement partagées. Il n’est pas question d’aller au delà d’une présentation
délibérément schématique et le débat ne pourrait porter utilement sur un
caractère limité que j’assume ici clairement. Histoire et pensée de la ruralité
et de l’urbanité, des techniques et des modes de production, de la collectivité
et de l’individualité (en particulier en ce que, depuis le XVIIème et le
XVIIIème siècles au moins les uns et les autres ont contribué à nous doter
d’outils et d’habitudes intellectuels majeurs – qu’on pense au poids dont a
pesé la pensée des Physiocrates dans la naissance de l’Europe moderne - et
pour certains toujours actifs) sont au cœur de ma réflexion. Mais on
concevra que le traitement qui devrait en être fourni, emprunté aux plus
fécondes recherches de nos devanciers et nécessairement fruit à l’avenir de
coopérations multiples, ne saurait trouver place en détail dans les limites
d’une simple communication.
L’usage fait ici de l’expression « deux systèmes » doit être pris avec
précaution : il n’est évidemment pas question des termes d’une confrontation
comparable à celle auxquelles les idéologies et l’histoire des XIXème et
XXème siècles nous ont accoutumés. Celle-ci impliquait la proclamation
d’une suprématie, ou au moins d’une alternative. Sans que cette dimension
ait toujours été totalement absente de la relation entre nomades et sédentaires,
ce qui est mis ici au centre de notre attention est simplement la constitution
de deux grands types d’activité en systèmes, c’est à dire en ensembles
structurés de traits et de relations organiques et logiques. « Culture
sédentaire » ou « culture nomade », c’est en définitive le degré variable de
parenté, plus ou moins étroite, ou de spécificité, plus ou moins radicale,
entre ces traits et ces relations qui fournit, d’une activité à l’autre, l’image de
deux systèmes distincts, dans leurs identités communes comme dans les
contradictions ou les tensions qui les opposent.
Diverses dimensions essentielles ne jouent pour eux et entre eux un rôle
essentiel qu’à travers des médiations multiples. Ce n’est qu’au fil de la
constitution et des évolutions des deux systèmes, perceptibles de façon
240
rétrospective, dans la longue durée anthropologique, que ces rôles peuvent
être mis en évidence. En ce sens, repartir de la révolution néolithique et de la
permanence toujours actuelle qu’elle instaure du rapport entre « ce que ça
coûte » et « ce que ça rapporte », de la primauté constante d’un bilan
énergétique élargi dont le maintien en équilibre est la condition minimale de
la survie, n’a rien d’un anachronisme. Il convient de garder à l’esprit le fait
que les deux systèmes partagent ce même impératif, ce qui est même une
clef majeure de compréhension des parentés entre les deux systèmes. Il n’y a
pas lieu de les penser comme des essences indépendantes, mais au contraire
comme des ensembles comportementaux remarquablement proches, dans
des démarches confrontation-réponse-stratégies cherchant, dans des
conditions plus ou moins radicalement différentes, à atteindre un niveau plus
ou moins équivalent de perception-formulation-satisfaction des besoins.
Avant d’en aborder les originalités et les spécificités, avant de traiter comme
ils doivent l’être les affrontements qui les ont opposés, il faut réaffirmer très
clairement pour les deux systèmes une même appartenance au mouvement
de l’humanité.
Des formulations encore fréquentes doivent être clarifiées. On rencontre
souvent, parfois jusque dans les manuels scolaires, un exposé apparemment
simple. Le peuplement humain serait « nomade » au paléolithique et c’est
avec le néolithique qu’interviendrait la sédentarisation. Il s’agit en fait d’un
abus de terme, ou au moins d’un glissement qui ne traduit en fait que la
conception triviale que la conscience sédentaire se fait du nomadisme
comme mobilité, voire comme errance, généralisée. En fait, s’il y a bien lieu
de dater du néolithique l’apparition de la sédentarité (que celle-ci soit
agricole ou pastorale), celle-ci est une rupture avec une mobilité migratoire
(qui n’exclut d’ailleurs nullement l’occupation prolongée de sites stables par
des populations paléolithiques même précoces), et non avec un nomadisme
qui est alors encore loin d’être apparu. En outre, pas plus que les
mouvements migratoires des époques historiques ne peuvent être confondus
avec la diffusion des populations archanthropiennes, caractéristique d’un
mouvement de colonisation par une espèce prédatrice (cueillette et chasse)
encore en phase biologique d’évolution 125, la mobilité de cette phase n’est

125
Il nous faut laisser de côté ici, en dépit de l’intérêt que ce problème présente pour
notre sujet, les questions de la formation des espèces, de leur adaptation à des
241
pas en tant que telle parente des formes et du modèle nomade
d’appropriation de ses ressources par les moyens d’une production pastorale
domesticatrice prédominante ou exclusive. Sans rester prisonniers de
l’étymologie, celle-ci permet d’éviter un contresens : « nomade » désigne
l’éleveur et non le migrateur.
Ainsi corrigée, il reste de cette idée partiellement juste le rappel de la
primauté initiale de la domestication végétale (à l’origine de l’agriculture au
sens étroit) par rapport à la domestication animale (à l’origine de l’élevage
au sens étroit), qui en est un sous-produit avant d’avoir pu en devenir un
contre-produit ou un concurrent.

II. La description des deux systèmes


La part majeure (tendanciellement dominante) revenant au végétal dans la
culture agraire et la part dominante, voire exclusive revenant à l’animal dans
la culture pastorale nomade constituent des distinctions essentielles, mais qui
ne jouent pleinement qu’à travers des médiations complexes et ne peuvent
suffire à elles-seules à opposer les deux systèmes. Il s’agit bien sûr de
dimensions que nous retrouvons à maints niveaux et dont les manifestations
sont multiples, mais la généralité même de ces distinctions, le fait qu’elles
peuvent au mieux confirmer que nous sommes en présence de deux modèles
distincts, les rend peu opératoires au premier degré. C’est pourquoi les
recherches, y compris portant sur elles, gagnent à être consacrées plus
particulièrement aux structures internes et aux mécanismes propres aux deux
systèmes.
De ce point de vue, le modèle sédentaire, avant même qu’il fût proposé
pour universel, a été l’objet d’études d’une extrême précision et d’une
grande profondeur, que ce soit dans le domaine de l’économie politique, de
la philosophie et de nombreuses autres disciplines.
Une tendance naturelle de ces démarches a évidemment consisté à en
élargir le champ, et à appliquer à ces nouveaux domaines d’investigation les
résultats déjà acquis. Il est même normal que cette extension ait donné lieu à

conditions et à des milieux en transformation et leur rapport au mouvement


historique de « construction » des espèces domestiques, tant végétales qu’animales.
242
des élargissements indus, tant il est difficile pour toute science de penser
d’un même mouvement ses propres acquisitions et ses nécessaires limites de
validité. Cette définition épistémologique constitue un des moteurs de
l’étude du pastoralisme nomade : il convient de mettre en évidence ce qui est
spécifique dans ce système non seulement par lui-même, mais parce que sa
description et son analyse ont été largement le fait de démarches élaborées
dans l’étude de réalités sédentaires. Ceci ne prétend nullement nier leur
valeur à ces démarches, y compris pour une partie de ce qui s’appliquait à
l’étude du nomadisme.
C’est de ce vaste mouvement de connaissance et des mises en questions
qu’il suggère que nous voudrions tirer quelques réflexions pour une
meilleure compréhension des caractères propres à chacun de deux systèmes,
de leur coexistence et de leur confrontation.

Les traits spécifiques des deux systèmes


Chacun des deux systèmes repose évidemment sur une architecture
complexe et multiforme. Certains des éléments de cette diversité répondent,
pour des raisons d’adaptation, à l’enchevêtrement des conditions naturelles,
aux conséquences imprévisibles de choix ou de contraintes techniques, aux
effets à long termes de schémas culturels et subjectifs, de modèles – positifs
ou négatifs - de valeurs, etc. instaurés à des époques souvent très reculées.
Ces éléments circonstanciels, apparemment inscrits dans la nature même du
système, jouent effectivement un rôle important et peuvent sembler décisifs.
Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là souvent d’un filtre qui risque de
dissimuler, au moins partiellement pour le propos qui est le nôtre, les
véritables dimensions de la relation entre sédentarité et nomadisme. Il est
ainsi banal de réduire celle-ci à une opposition binaire entre fixité ou
immobilité sédentaires, et mobilité nomade. Il s’agit là d’apparences,
souvent trompeuses quand on prétend mesurer le nomadismes au rayon
d’action ou au nombre des déplacements, et il est nécessaire de rechercher
des éléments d’explication plus profonds et des traits plus centraux, même si
ceux-ci sont facilement masqués par des phénomènes plus anecdotiques.

Le système sédentaire

243
Sans que ce trait épuise la large diversité des sociétés sédentaires,
qu’elles soient agraires ou urbaines antiques, médiévales ou modernes, elles
ont édifié leur propre système de développement matériel, mais aussi
immatériel, sur une logique d’accumulation. Cette notion fournit une clef
essentielle centrale, bien au delà de la place que lui reconnaît le plus souvent
la pensée occidentale, qu’il s’agisse de ses effets propres ou de ses
implications.
L’accumulation ne se réduit pas en effet à son apparence première de
rassemblement ou d’amoncellement de produits de l’activité humaine, même
si cet aspect est loin d’être négligeable. Une dimension première, plus
profonde, réside dans l’incorporation, dans le produit, certes, mais plus
encore dans les instruments (outils, installations et équipements divers) et
dans les processus de la production elle-même d’une part tendanciellement
croissante du travail dépensé pour satisfaire les besoins de la société. C’est
d’ailleurs cette incorporation tendanciellement croissante de travail comme
cœur de l’accumulation qui permet le mieux d’y délimiter le champ propre
de la sédentarité.
Ceci est sans doute évident si on se limite à l’examen des modèles
strictement industriels, dans lesquels l’investissement puis la maintenance et
l’entretien de l’outil de production ne sont en dernière analyse que
l’immobilisation d’un travail naguère vivant, désormais incorporé dans la
matérialité des choses avant d’être remis en mouvement dans le produit. Il en
va en fait de même dans toute entreprise de domestication agricole prolongée
sur un espace fini. A la phase initiale de défrichement succède, outre
l’investissement constant que peut nécessiter le maintien de l’espace
domestique face à la « reconquête » naturelle (en dépit des apparences, on
peut penser ici à la fragilité des gains humains sur la forêt, mais surtout sur
le désert comme dans la vallée du Nil, sur la mer avec les polders…), une
part essentielle de l’effort que permet le produit obtenu est réinvesti – à la
fois dépensé et immobilisé – dans les stratégies et les technologies visant les
gains de rendement que nécessite la pérennisation dynamique du rapport
entre besoins et croissance démographique.
Cette dernière, si elle est en tant que phénomène naturel partagée par de
nombreuses espèces, est chez l’homme un aspect étroitement associé à la
logique d’accumulation, dont elle est une manifestation particulièrement
244
complexe. Elle est même sans doute un objet d’intérêt remarquable en ce
qu’elle rappelle que l’accumulation est un phénomène propre aux sociétés
humaines et que celles-ci sont loin de se comporter à cet égard de façon
uniforme.
La croissance démographique renvoie en effet à toute notion de
croissance et impose une série de questions dont les réponses, loin d’être
évidentes, sont dotées d’une pertinence de première importance. La
croissance est-elle un fait naturel ? Croissance et multiplication sont-elles
des phénomènes semblables, voire interchangeables ? Tout d’abord, comme
nous l’avons souligné pour l’abus de termes relatifs au « nomadisme »
paléolithique, une distinction s’impose entre la simple multiplication du
nombre d’individus constitutifs de l’espèce, semblable à la multiplication de
toute espèce en cours de colonisation, et la croissance démographique
proprement dite, dès lors que celle-ci ne peut plus être envisagée comme un
fait isolé, mais comme un des éléments, associés les uns aux autres et
relativisés les uns par les autres, constitutifs des stratégies, dans lesquelles la
conscience en émergence prend une place grandissante, par lesquelles les
sociétés cherchent à assurer le propre devenir.
Sans anticiper sur l’approche globale du système nomade, se dessine ici
un point critique : peut-on aborder la formation de ce système comme un
décrochage historique par rapport à logique d’accumulation. Si oui, quelle
place spécifique peut-on réserver à la tendance à la maximisation du cheptel
largement observable dans les économies et sociétés pastorales nomades.
S’agirait-il par une sorte de survivance d’un maintien de la logique
d’accumulation au cœur du système nomade (tendance à la croissance ou
non ?), ou d’un phénomène d’une autre nature, né des traits propres du
système pastoral nomade lui-même.
Le modèle sédentaire ne se réduit pas à l’agriculture (et que celle-ci, loin
d’être aujourd’hui l’« activité-mère », est toujours plus soumise tant aux
priorités industrielles – mécanisation, « chimisation », manipulation
génétique – que financières – la rentabilité imposant toujours plus sa loi aux
rendements). Mais celle-ci n’en constitue pas moins son fondement premier
et elle est, et reste, à l’origine et à la racine des appareils conceptuels et
mentaux les plus constants. C’est donc naturellement sur les formes agraires
de l’accumulation et de sa gestion que le système sédentaire édifie ses
245
propres catégories dans les domaines les plus divers. Une dimension
essentielle en réside en particulier dans la permanence au moins relative du
foncier comme catégorie organisatrice et dans la distinction du mobilier et
du non-mobilier. Il n’est pas jusqu’à la définition centrale de la catégorie
juridique de propriété qui, loin d’être universelle, ne soit une réalisation de
cette priorité.
L’accumulation n’est évidemment conceptualisée que tardivement. Sa
place dans la logique de la rupture néolithique répond d’abord au cœur des
réalités matérielles à la nécessité, vitale pour les sociétés humaines en cours
d’établissement, de mettre en place et de consolider un rapport entre la durée
et l’accroissement des besoins dicté par la croissance démographique.
L’accumulation, de ce premier point de vue, entre dans une stratégie
globale de mise en place d’une garantie non-périssable que fournissent la
possibilité de conservation de certains produits agricoles – principalement
les céréales, et les techniques mêmes de cette conservation, qu’il s’agisse de
la maîtrise de l’ensilage ou plus particulièrement encore du développement
de la céramique et des récipients étanches. Elle s’avère inséparable du
développement des techniques, ainsi que de l’élargissement de la division du
travail, mais les uns et les autres de ces aspects, bel et bien constitutifs du
système sédentaires, doivent être eux-mêmes associés à plusieurs conditions
non moins essentielles, et qui s’avèrent plus immédiatement pertinentes pour
notre propos.
Des choix particuliers découlent de la priorité accumulatrice : celle-ci
n’est concevable qu’à la condition que la production, quelle qu’en soient les
formes, assure un surplus, un excédent subsistant une fois la consommation
minimale 126 satisfaite. Or ceci suppose des cadres matériels et mentaux, des
comportements, permettant de garantir que la production de ce surplus soit
assurée, et cela plus encore dans la durée et surtout dans la régularité, que
dans la quantité absolue de produit sauvé 127 d’une consommation immédiate.

126
J’entends par « consommation minimale » le prélèvement sur le produit, ici
encore quelles qu’en soient les formes, assurant strictement la reconstitution du
potentiel énergétique nécessaire à sa production.
127
Cette notion de « sauvetage » est-elle mobilisée par hasard pour désigner
l’« épargne » dans maintes cultures sédentaires ?
246
Cet impératif de régularité, condition et bientôt attribut essentiel de
l’accumulation, est lui-même, à son tour producteur de ses propres
corollaires, entre lesquels il n’est pas souhaitable, à ce stade de la démarche,
de prétendre imposer une hiérarchie, mais qui, à des degrés divers et à des
époques diverses, peuvent prendre une importance plus ou moins décisive.
Contentons-nous ici d’une simple énumération, sans doute incomplète, dont
chacun de ces traits appellerait des développements complexes et
volumineux : il s’agit de stabilité, de centralité, d’intensivité et d’indivision.
Si la stabilité constitue une condition qui se comprend sans doute d’elle-
même, chacun des traits énumérés se trouve lui-même pris dans un réseau de
relations et de rapports dont les implications historiques concrètes sont d’une
richesse inépuisable. Que l’on envisage les mécanismes mêmes de la
production agraire puis industrielle, l’aménagement de l’espace rural puis
urbain, la formation et les évolutions des catégories et instruments juridiques
de propriété et de succession, la hiérarchisation des modes de domination
territoriale et des unités leur donnant corps à diverses époques, on retrouve
immanquablement, à des degrés évidemment variables, des manifestations
des interactions unissant ces traits secondaires à la logique motrice
essentielle, l’accumulation. Une mention particulière peut être réservée à
l’intensification, observable sur des périodes prolongées, et dont le rapport à
l’accumulation est spécifique. Elle n’est en effet pas autre chose que
l’incorporation tendanciellement croissante de travail dans les conditions
préalables de la production et dans la production elle-même, en dépit
d’apparences souvent contraires.
Quoi qu’il en soit, le cœur du système, dans ses multiples variantes, est
inséparable de cette permanence, de cette stabilité centrales et, avant tout, de
sa logique d’accumulation. Une étude globale et complexe devra se pencher
en particulier sur le rôle de chacun des éléments évoqués dans la formation
et les évolutions absolues ou tendancielles des taux d’accumulation. Ce qui
doit ici retenir le plus clairement notre attention est que les phénomènes
marginaux et périphériques y sont par définition secondaires, voire
accessoires, et n’y jouent le plus souvent qu’un rôle que le système considère
comme contradictoire avec sa logique propre et qu’il ne peut évaluer que
comme « négatif ». Et tel est bien le regard que ces sociétés projettent sur
leurs propres déséquilibres, qui éprouvent une grande difficulté à analyser
les crises qui les frappent et prononcent massivement la condamnation de
247
toute marginalité, que celle-ci soit spatiale ou sociale, même si cette
condamnation est souvent lourde d’ambiguïtés. Il en va de même avec le
traitement auquel le système sédentaire soumet sa propre périphérie, à la fois
zone à conquérir, non pour ce qu’elle est en elle-même mais pour l’intégrer
au système sédentaire, et espace irréductible auquel il est tentant de nier – en
en faisant le domaine des « barbares » - son appartenance à l’œcoumène. Il
est au passage tout à fait compréhensible que les contradictions se nouant
entre ces tendances fortes et le mouvement historique d’extension des
modèles économiques, sociaux et politique basés sur le système sédentaire –
et auquel les formes actuelles de « globalisation » ou de « mondialisation »
ne font pas exception - aient pu être ou soient chargées de tensions affectives
si lourdes.

Le système nomade
C’est à un renversement majeur de perspective qu’appelle l’examen du
système pastoral nomade. De ce point de vue, l’étude rendue nécessaire des
épisodes catastrophiques qu’a connu la Mongolie au cours des dernières
années, en particulier des « zud » répétés nous a suggéré d’en réévaluer la
place dans la logique du système nomade dans son ensemble 128 et, ce faisant,
de remettre en examen cette logique elle-même. La présente communication
doit être considérée comme le prolongement de cette analyse, aussi n’en
reproduirai-je pas ici les développements. Du moins est-il indispensable de
revenir sur les traits les plus généraux du pastoralisme nomade, puisque c’est
en eux que résident les éléments de la confrontation proposée ici.
Il doit être clair que, sous le terme de « système nomade », est entendu ici
exclusivement le pastoralisme nomade. Il y a dans ce postulat plus qu’un
rappel étymologique. Le terme « nomade » a pu et peut certes être utilisé de
façon très large, comme le montrent les abus publicitaires aujourd’hui
fréquents. Mais ces emplois, dans lesquels « nomade » n’a guère d’autre
signification que « mobile », reposent sur une incompréhension essentielle
du système auquel cette dénomination doit être réservée. De même que pour

128
Jacques Legrand, The Mongolian "zud", facts and concepts : from the description
of a disaster to the understanding of the nomadic pastoral system, February-June
2001, IISNC, v. ci-dessus
248
le système sédentaire, c’est au delà des phénomènes les plus apparents qu’il
convient de rechercher les moteurs les plus actifs et les plus puissants du
système nomade.
Quelques données élémentaires doivent être gardées à l’esprit. Deux
paramètres étroitement associés sont au cœur du système nomade et leur
maîtrise en est l’horizon même : le faible rendement unitaire des ressources
primaires et, surtout, plus encore, l’irrégularité qui frappe l’ensemble des
conditions écologiques et que nous avons tenté d’analyser dans l’étude
mentionnée ci-dessus.
Il est de fait que ce système n’offre que des marges de reproduction et de
croissance relativement faibles et surtout elles-mêmes extrêmement
irrégulières. Mais cette double caractéristique n’est pas le signe d’une
« incapacité » de ce système à se conformer à l’idéal d’un mode fondé sur
l’accumulation : elle est une condition et un symptôme central de la mise en
œuvre d’une logique fondamentalement différente. Il ne s’agit pas ici d’une
adaptation du modèle précédent (même si la successivité historique instaure
une certaine ambiguïté), mais d’une stratégie radicalement distincte, dont
l’objectif majeur est une capacité à la colonisation humaine durable et
autonome d’espaces aux conditions naturelles a priori impropres.
Naturellement, une telle opposition est présentée ici sous une forme plus
tranchée et plus radicale qu’elle ne l’a été sans doute à maintes époques et
dans diverses régions du monde. Il n’en reste pas moins que, dans la
perspective de l’implantation durable d’une société humaine, cette pression
de la nature et du niveau des ressources ne pouvait que privilégier l’élevage,
qu’assurer la priorité du pastoralisme, comme mieux approprié, susceptible
des perfectionnements nécessaires.
Il est en définitive secondaire que ce dernier caractère ait été lié à un
mouvement migratoire d’appropriation de ces espaces, ou à une modification
des paramètres écologiques et démographiques dans des régions
préalablement colonisées par l’homme et dans lesquelles il devenait
impossible à une culture agraire ou agropastorale de maintenir dans une
logique d’accumulation à un niveau satisfaisant le bilan entre énergie
investie et énergie restituée par la production.
C’est précisément le maintien de ce bilan, mais dans une logique qui
rompt avec l’accumulation qui constitue le cœur du système nomade. Une
249
fois encore, les deux systèmes, au delà des apparences, reposent sur un
impératif commun et sont paradoxalement aussi étroitement parents qu’ils
sont radicalement dissemblables. Dans le cas du système nomade, la
population humaine est confrontée à la nécessité de se procurer les moyens
de sa subsistance, qu’il s’agisse de survie ou de reproduction, en se
soumettant à une urgence contradictoire : le double impératif d’un
prélèvement suffisant en quantité et en qualité nutritionnelle 129 et d’une
préservation de la régénération des ressources primaires sans laquelle, après
épuisement plus ou moins radical, la seule issue reste la migration (et donc la
rupture de la viabilité durable recherchée). En d’autres termes, la pression
humaine sur les ressources primaires, qui s’exerce par l’intermédiaire du
troupeau, doit à la fois permettre la satisfaction des besoins et être assez
légère, dans un contexte marqué par une irrégularité massive, pour permettre
une implantation territoriale permanente. La réponse à ce défi, outre la
priorité pastorale évoquée plus haut, mais qui ne suffit pas à fournir
l’ensemble de la réponse, prend des formes relativement simples, elles-
mêmes guidées par la complémentarité contradictoire de ces enjeux. C’est
ainsi que le système se fonde sur la dispersion de la population humaine en
petits groupes tirant leurs ressources de troupeaux eux-mêmes relativement
peu nombreux. Si le principe est simple, l’exploitation alternée et saisonnière
par le troupeau des ressources primaires – herbages et eau constitutifs du
pâturage - et ses paramètres entrent dans un rapport (plus exactement un
réseau de rapports) d’une grande complexité entre paramètres écologiques
(disposition topographique et pédologique, nature et densité de la couverture
végétale, irrégularité climatique et ses multiples effets), techniques
(extension territoriale, nombre et rythme des alternances, composition du
troupeau) et sociaux (loin d’être exclusive, la relation démographique entre

129
Il est évident, même si ceux-ci jouissent d’un rôle essentiel, d’où la formulation
adoptée ici, que le bilan ne se limite pas à la satisfaction des seuls besoins
alimentaires et que la dynamique des besoins sociaux appelle, dans sa complexité,
la poursuite des études, ethnographiques, technologiques et autres qui apportent
déjà tant de lumières. Je pense ici aussi bien aux travaux de X. Njambuu
(Xödölmört xandax xar’caand niigem sudlalyn s’inz’ilgee xiisen düngees,
Түүхийн судлал, IX/20, Ulaanbaatar 1973, pp.85-91) et de S.Badamxatan et de
bien d’autres collègues mongols qu’à S. Szynkiewicz, Rodzina pasterska w
Mongolii, Wroclaw 1981.
250
évolutions respectives des besoins, de la force de travail disponible et des
technologies mises en œuvre pour les tâches de production et la maîtrise de
l’espace pastoral joue un rôle majeur).
Dans ces formulations apparaît un terme qui constitue sans doute la clef
essentielle de l’économie du système. Cette notion centrale, auxquelles les
autres traits pouvant être mis en lumière sont en quelque sorte subordonnés,
est la dispersion. La thèse exposée ici est que la dispersion joue au cœur du
système nomade un rôle non pas identique, mais également fondateur, au
rôle joué par l’accumulation au cœur du système sédentaire. A la fois dans
son principe et dans son échelle, c’est la dispersion qui rend conciliables les
deux impératifs dégagés plus haut (satisfaction des besoins et limitation de la
pression sur les ressources). Et c’est sa maîtrise sociale qui en détermine
l’échelle et les rythmes. Cette maîtrise consiste à reproduire, dans des
conditions variables d’environnement, de démographie, de technologie et de
contexte sociopolitique, un rapport relativement constant entre besoins
humains, ressources primaires et cheptel (les impératifs biologiques du
troupeau, qu’il s’agisse de ses besoins, des conditions de sa reproduction ou
du produit disponible constituant une contrainte difficilement manipulable).
La mobilité, souvent considérée comme caractéristique en tant que telle
du nomadisme, apparaît dans ces conditions comme subordonnée à la
dispersion, dont elle n’est qu’un des modes de réalisation, qu’un outil – aussi
important soit-il. Ce faux-semblant, l’assimilation du nomadisme à la
mobilité, et pire encore sa réduction à la mobilité, sont des obstacles majeurs
à une compréhension efficace du système. Il en va évidemment de même des
classifications des populations nomades fondées sur leur mobilité et en
particulier sur le rayon d’action de leurs déplacements annuels. Comprendre
que la variabilité de ces paramètres entrent dans les rapports constitutifs d’un
même système offre au contraire la possibilité de comprendre en quoi un
éleveur du Xangai, avec ses quelques kilomètres de parcours, et son
homologue du Sud-Gobi, qui en parcourt souvent plusieurs centaines,
partagent une même culture, s’inscrivent dans une même logique, maîtrisent
les mêmes contraintes 130 et que cette affinité, s’étendant très au delà des

130
Ceci n’enlève rien à la valeur de symptôme que peut revêtir la mobilité, mais ses
fluctuations, lorsqu’elles ne sont pas dictées par l’économie propre du système
nomade, ne traduisent en dernière analyse qu’une altération des optima de
251
parentés ethniques prises au sens étroit, fonde une communauté culturelle
d’ampleur continentale.
Présentées ici comme constituant chacune le cœur d’un des deux
systèmes, la dispersion et l’accumulation forment l’axe d’une symétrie sans
pour autant s’opposer mécaniquement terme à terme. Il semble clair en
particulier qu’on ne trouve pas, dans la dispersion, le report de
consommation caractéristique de l’accumulation. Mais cette impression doit
sans doute être corrigée : il nous apparaît en effet qu’il existe une symétrie
plus profonde entre le décalage dans le temps imposé à la consommation par
l’accumulation (l’investissement d’une part du travail et du produit
précédant le retour sur investissement et la croissance escomptée de la
production et, éventuellement, de la consommation) et l’investissement
préalable en énergie qu’exige la mise en œuvre de la dispersion pour qu’en
soit tiré le produit nécessaire à la satisfaction des besoins du groupe humain.
C’est à ce point de la démarche qu’il devient possible de répondre à une
question formulée plus haut par anticipation : en quoi la multiplication, et
même les stratégies de maximisation, du cheptel ne constituent-elles pas une
accumulation ? Outre le caractère éminemment périssable et directement
consommable de l’accroissement du troupeau et de la « richesse » ainsi
produite, la dimension d’incorporation de travail est bien présente, mais ne
survit pas à la consommation de l’animal, alors qu’elle survit à la
consommation du produit agricole ou industriel, qu’il s’agisse du champ
entretenu pour les récoltes futures ou du matériel de production. Ce dernier
existe bien chez l’éleveur nomade, qu’il s’agisse de son habitation mobile,
qui doit être construite et entretenue ou réparée (par contre, ses montages et
démontages successifs sont clairement exclusifs d’une logique
d’accumulation telle qu’elle a été proposée ici) ou des divers outils auxquels
il a recours, mais la variété et l’importance matérielle 131 de cette

dispersion et une dégradation globale du système. Cette observation, en les


précisant sur ce point, confirme l’importance des travaux qui soulignent à juste
titre les dangers de la limitation et de la perte de mobilité, comme c’est le cas dans
les études de C.Humphrey, D.Sneath et leurs équipes, The end of nomadism ?,
Cambridge 1999 et dans les deux volumes ayant préparé cette publication.
131
Il n’en va pas de même de l’investissement cognitif et conceptuel nécessaire à la
pratique de la production pastorale nomade, mais le caractère apparemment
252
immobilisation reste minime, même par rapport à la plus rudimentaire des
exploitations agricoles. Il conviendra donc, dans la suite des recherches, de
revenir de ce point de vue, c’est à dire en les distinguant d’une stratégie
d’accumulation, aux questions très intéressantes que posent les stratégies de
maximisation du cheptel mises en œuvre par l’ensemble des sociétés
nomades.
Autre trait, qui pourrait n’être évoqué que par contraste avec l’intensivité
qui s’attache à l’accumulation sédentaire : l’extensivité. Celle-ci n’est pas
exclusivement nomade, mais prend ici une place particulière : d’une part, ce
pourrait être simplement un autre nom de la dispersion, mais d’autre part, ce
concept peut être associé à une mesure, à une fonction-limite de la viabilité
du système nomade et acquiert ainsi une place propre qui doit être maintenue
dans l’analyse du système. Toute intensification, même tendancielle au delà
de seuils toujours bas en termes de concentration du troupeau sur un
pâturage exigu, de durée de son maintien sur un même pâturage,
d’intervention de productions extra-pastorales complémentaires mais en fait
concurrentes – fussent-elles paradoxalement destinées à la production de
fourrage, c’est à dire l’introduction au sein du système nomade d’un élément
intimement associé au modèle accumulatif, est porteuse d’une détérioration
plus ou moins sévère des rapports entre ressources, consommation et
reproduction, autrement dit ont pour prix une perte de viabilité plus ou moins
sévère et rapide allant jusqu’à la destruction irréversible des fondements
mêmes de la production pastorale nomade 132. L’extensivité n’est pas dans
ces conditions un simple constat, mais également un fait d’ordre stratégique
Pour les mêmes raisons, loin de tendre à l’établissement d’un centre
unique ou de centres dans lesquels ou autour desquels s’opèrent les phases
de l’accumulation dès lors qu’est dépassé un stade primaire
d’autosubsistance, le système nomade – même s’il est amené, en particulier

sommaire et en tous cas modeste par sa masse de l’inventaire matériel est encore
aujourd’hui un argument injustement avancé pour considérer le nomadisme
comme inévitablement primitif.
132
C’est ce qu’Owen Lattimore avait remarquablement souligné dans les
phénomènes de sédentarisation comme régression, O.Lattimore, Mongols of
Manchuria, 1935 (2nd edition, 1970)
253
en raison des structurations politiques dont il est amené à se doter, à fonder
ses points d’appui spécifiques (forteresses et fortifications, centres politiques
et administratifs, dans une moindre mesure économiques, etc.), dont les
modèles techniques et architectoniques peuvent être empruntés au système
sédentaire, mais dont la nécessité lui revient en propre - se trouve piloté au
contraire par ses fonctions marginales, par ses franges périphériques. Une
illustration essentielle de cette dynamique motrice périphérique est fournie
par le schéma successoral, c’est à dire par un modèle de reproduction sociale
en élargissement qui, à l’inverse de l’indivision sédentaire, prend la forme
d’un essaimage dont les limites sont celles de l’élargissement de groupes
voisins et potentiellement concurrents.
Mais il y a plus, et les aspects déjà énumérés sont impliqués dans un
ordre plus vaste. L’irrégularité n’est pas un facteur déclenchant ou favorisant.
Elle reste une dimension constante du système nomade et de la dispersion
que celui-ci instaure comme mode dominant. Elle y joue un rôle structurel,
et non circonstanciel : le nomadisme est un système qui s’instaure pour la
mise en exploitation d’espaces marqués par l’ampleur de leurs irrégularités
plus encore que par celle du niveau absolu de leurs « déficits ».
L’irrégularité et sa maîtrise restent un enjeu permanent et central du système.
C’est ce que l’étude des « zud » et des phénomènes catastrophiques en
général me semble permettre de montrer : une des lignes de force du système
réside par définition dans sa confrontation chronique aux ruptures
d’équilibre.
En dépit de l’apparente provocation que pourrait contenir la formule, on
peut avancer que le cœur du système nomade est une logique de
confrontation à la catastrophe, de gestion de celle-ci, permettant à la fois de
la surmonter, mais surtout de l’intégrer à la pérennité du système. Alors que
l’accumulation est le mode nécessaire de mise en œuvre de ressources
prévisibles et régulières (et dans ce cas, la « catastrophe » - mauvaise récolte,
sécheresse, inondation, épidémie, invasion de parasites ou de nuisibles, mais
aussi guerre ou autre cataclysme humain – mérite la signification que lui
donne le bon sens sédentaire), la dispersion est et reste une logique de
gestion du chaos. Le plus difficile ici est précisément de pouvoir faire usage
des notions de « catastrophe » et de « chaos » en en retirant les valorisations
et surtout dévalorisations qu’a pu y attacher la pensée des cultures

254
sédentaires : une rupture avec la régularité et la prévisibilité qui ne peut
porter qu’une négation de l’accumulation ou du moins un obstacle à celle-ci.
Au lieu de représenter des interruptions dans un développement régulier
du modèle social comme dans le système sédentaire, les épisodes
catastrophiques sont des éléments constitutifs de la durée du système
nomade. Déséquilibres, irrégularités et instabilité y sont en effet non des
accidents « en dépit desquels » le pastoralisme nomade aurait « survécu »,
mais bien des éléments centraux, fondateurs et moteurs du système lui-même.
C’est dans cette perspective que le recours à des démarches
pluridisciplinaires se proposant de penser en général le déséquilibre, le chaos
et la catastrophe me semblent une des voies nécessaires du développement
des recherches consacrées au pastoralisme nomade.
Celles-ci, et les déséquilibres structurels qui en sont inséparables, sont
des constituants essentiels d’un modèle socio-économique et socioculturel
spécifique. Celui-ci, ainsi perçu, n’est ni une survivance d’un état primitif
(ce que l’archéologie et l’histoire établissent par ailleurs), ni surtout une
adaptation aux « manques » de ce qui dû permettre un développement
conforme aux impératifs du modèle sédentaire. Il constitue au contraire une
alternative majeure (probablement non exclusive, ainsi pouvons-nous penser
en termes propres les cultures plus ou moins strictement maritimes) aux
modèles centrés sur l’accumulation, offrant la possibilité et les modalités
d’un peuplement humain durable et viable en milieux plus ou moins
sévèrement arides.
Ce n’est pas ici le lieu de développer le cheminement à la fois
écologique, technique, social, politique et historique qui, à partir des
éléments évoqués précédemment, conduisent le système nomade à la
formation et aux évolutions de ses rapports sociaux et de ses institutions
spécifiques. On pourrait le regretter, car on y trouverait la matière principale
de notre démarche, et tout particulièrement la mise en évidence empirique du
rôle majeur de la dispersion et de ses formes concrètes (c’est à dire incluant
les phases de renonciation provisoire à cet optimum écologique et technique)
dans la construction des réseaux d’alliance, dans les formation des rapports
de force et dans l’émergence des institutions « impériales » nomades.
C’est dans l’étude concrète de ces phénomènes, hors de toute
transposition arbitraire, préconçue ou préjugée d’un modèle dans un autre
255
(ce qui n’élimine nullement les emprunts et leur importance mais les place à
leur niveau et en leur temps propres), que réside en effet la réponse à la
question la plus cruciale, celle qui domine toute interrogation sur
l’interaction entre les cultures : comment une nécessité massive et durable de
dispersion de la population et de ses ressources est-elle en mesure de
produire une culture commune à des groupes restreints dans leurs effectifs,
mais qui manifestent dans la longue durée et sur une étendue territoriale
considérable, en termes de communication, de solutions technologiques aux
problèmes rencontrés, de partage de systèmes de valeur, d’édification
d’institutions qui leur sont propres, une maîtrise qui n’est en rien moindre
que celle dont s’enorgueillissent les cultures des peuples sédentaires.

Les rapports et les relations entre les deux systèmes


Ainsi se trouvent esquissés un certain parallélisme et une certaine
symétrie entre les deux systèmes : à l’intensivité, à la stabilité et à la
centralité centripète attachées à l’accumulation et au système qu’elle fonde
répondent l’extensivité, l’instabilité et la pulsion périphérique et centrifuge
propres à la dispersion.
« Symétrie » des deux systèmes ne signifie pas un simple jeu de balance,
l’établissement d’un équilibre abstrait. Que leurs relations soit nourries
autant de conflits, de contradictions souvent aiguës, que d’échanges n’a rien
pour surprendre et l’image classique, mais banale – pour ne pas dire triviale
– d’une hostilité congénitale entre sédentaires et nomades a bien quelques
arguments à faire valoir. La mise en évidence, esquissée ici, que les deux
systèmes s’édifient sur des bases souvent radicalement hétérogènes prend
naturellement en compte la force et le poids des tensions qui s’exercent dans
cette optique au sein du couple, comme au sein de chacun des systèmes.
Mais nous avons pris soin d’ébaucher aussi un autre aspect inséparable de
notre conception : les degrés divers de parenté unissant les deux systèmes
dans la recherche d’une « même » satisfaction des besoins humains. Dans
cette perspective, en définitive, le plus remarquable n’est pas dans la
confrontation, mais dans le fait que deux systèmes reposant sur des
fondements aussi contrastés aient trouvé dans la longue durée historique les
formes de leur cohabitation et de leur complémentarité, parfois de leur
coopération.
256
Deux questions distinctes, au point que chacune peut parfaitement être
étudiée de façon autonome, se complètent : d’une part celle d’une relation
diachronique et génétique, où le lien entre les deux systèmes relève d’une
éventuelle filiation-rupture ; d’autre part celle des rapports synchroniques,
dans la mesure où les deux systèmes, une fois constitués et quelles que
soient les réponses apportées à la question précédente, sont conduits à établir
et entretenir entre eux des rapports concrets, quotidiens, à travers chaque
phase de l’histoire des peuples impliqués dans cette cohabitation. Il est
évident qu’il s’agit ici de perspectives de recherches plus que de réponses
Partageant après André Leroi-Gourhan et Charles Parain la conviction
que la genèse d’un processus est loin de constituer la phase optimale d’étude
de sa formation, dont le phénomène parvenu à maturité fournit
rétrospectivement un panorama autrement riche et complexe, c’est par un
artifice de présentation que nous considérerons ici le problème comme
résolu et que nous entamerons cette dernière partie de notre exposé par
l’approche des relations génétiques entre les deux systèmes.

1) Relations génétiques
Sous ce premier angle, la relation essentielle entre les deux systèmes – et
c’est en ce sens que notre emploi du terme « diachronie » peut à la fois
sembler paradoxal et s’éclairer – est de l’ordre d’une filiation et d’une
rupture. Bien qu’étroitement associées, domestication végétale et
domestication animale ne sont pas pour autant des phases mutuellement
indifférentes et interchangeables et la première jouit d’une sensible
antériorité. Sans refaire ici l’histoire du néolithique, rappelons que, sur le
territoire de la Mongolie actuelle, les traces de cultures agraires nettement
plus anciennes que le pastoralisme ont été mises en évidence et datées 133. Il
existe donc probablement un cheminement allant de cultures agraires ou
agropastorales initialement sédentaires vers une priorité croissante puis une
exclusivité du pastoralisme, celui-ci élaborant ou adoptant des formes de

133
En particulier sites de Tamcagbulag (Окладников А.П., Новые материалы по
неолиту Восточной Монголии, Монголын эртний түүх, соёлын зарим
асуудал, Studia Archaeologica, V/3, 1972, pp. 3-37 ; Séfériadès M., Les premiers
agriculteurs de Mongolie, Archaeologia, , 1999)
257
dispersion dont il semble qu’elles aient touché en premier lieu la production
proprement dite avant de conduire à l’adoption globale d’un mode
résidentiel nomade.
Le pastoralisme nomade apparaît ainsi non comme une « invention »,
comme une création ex nihilo, mais comme un prolongement contradictoire
complexe, présentant à la fois les caractères d’une rupture majeure dans le
devenir humain, mais aussi d’un prolongement, d’une continuité
civilisationnelle, dans le mouvement de peuplement des régions dans
lesquelles il s’instaure. De ce point du vue, même si cette originalité n’est
pas à tous points de vue indifférente, précisément en termes d’interactions
avec les cultures voisines, il est secondaire, comme nous l’avons suggéré
plus haut, que le processus de formation du pastoralisme nomade soit l’effet
d’une migration, pénétrant dans une zone impliquant un changement
d’appropriation et de gestion des ressources, ou un effet second de la
modification du rapport entre la dynamique des ressources et celle des
besoins de la population humaine. L’adaptation, si cette idée doit être utilisée
avec prudence (en ce qu’elle peut sembler suggérer qu’il existerait un
modèle idéal par rapport auquel des écarts seraient « tolérés » sous certaines
conditions), n’est pas nécessairement synonyme d’une réponse
mécaniquement passive à un stimulus externe au devenir social.
Les motifs de cette rupture sont à coup sûr multiples et mêlent les effets
de contraintes (raréfaction absolue ou relative de ressources, qu’il s’agisse de
phases climatiques critiques ou de variation de la pression démographique),
mais aussi ceux d’opportunités (apparition de nouvelles espèces domestiques
et différenciation du cheptel, évolution des techniques. Ces deux aspects se
combinent de la façon la plus spectaculaire dans la diffusion et la
généralisation de la monte équestre en Asie orientale septentrionale à partir
du IIIème millénaire av. n. è., fournissant à son tour les moyens – ou nous
retrouvons la mobilité – d’une démultiplication toujours plus efficace de la
dispersion en permettant à main d’œuvre égale de maîtriser un espace
pastoral et un cheptel en expansion, plus encore a fortiori dans le cas d’un
courant de croissance démographique, dans lequel l’évolution des besoins, et
donc de l’espace de pâturage nécessaire, a pour corollaire l’accroissement de
la main d’œuvre disponible).

258
2) Relations entre les systèmes développés
Les domaines à aborder ici seraient très nombreux, et fournissent
d’inépuisables thèmes de recherche, qu’il s’agisse des périodes et des
accidents d’une histoire événementielle aussi dense, des emprunts et des
relations économiques, techniques et culturelles, politiques et
institutionnelles entre nomades et sédentaires, des apports linguistiques
réciproques qui jalonnent ces relations.
Les disparités que présentent les deux systèmes et leur filiation
contradictoire évoquées plus haut, déterminent dans une large mesure les
relations concrètes de coopération et de rivalité que les deux systèmes
entretiennent dès lors qu’ils sont parvenus l’un et l’autre à un degré élevé de
maturité. Abordant la question de leur relation en tant que systèmes
constitués, nous restons en fait sur le terrain de la confrontation des traits
spécifiques à chacun d’eux. Plus qu’un tour d’horizon nécessairement
superficiel des multiples canaux par lesquels passent leur relations, nous
nous attachons plutôt ici à la nature dans chaque système de ses relations
avec l’autre et à l’importance qu’elles revêtent. Or ces éléments entrent dans
la formation des systèmes eux-mêmes au même titre que chacun des traits
que nous avons déjà examinés.
Un examen de ce type nous semble mettre en évidence une zone
spécifiquement féconde d’interaction de l’économique et du politique, au
cœur de laquelle la dimension de symétrie (c’est à dire potentiellement de
complémentarité et d’opposition simultanée) se manifeste à nouveau. La
conduite des échanges comme des conflits répond de part et d’autre à des
motivations spécifiques.
A un premier degré, nous pouvons considérer les formes économiques
propres dans lesquelles ces relations sont abordées par chaque système.
Le système sédentaire, fondé sur l’accumulation, présuppose le
prélèvement d’un surplus et la transformation de celui-ci en marchandise.
C’est cette logique qui préside pour une large part aux relations avec les
voisins nomades : dans la recherche de produits susceptibles d’être obtenus
auprès de ceux-ci, un critère essentiel est celui de la plus-value qui peut être
escomptée une fois le produit injecté dans le marché sédentaire. Ce peut être
le cas de produits fournis en quantité insuffisante par la production
sédentaire (par exemple les chevaux dans les échanges entre Steppe et
259
Chine), ou encore de produits « exotiques » alliant une valeur élevée à une
masse réduite (par exemple fourrures, ginseng, bois de cerf, etc.). Sur ce plan,
la relation à la périphérie nomade est incorporée à une priorité qui est celle
d’un marché.
Le système nomade pour sa part répond à une autre priorité. Les produits
recherchés sont dans une large mesure ceux que la production pastorale
nomade ne peut fournir, en tous cas en quantité suffisante. C’est le cas de
produits d’origine agricole, y compris alimentaire, mais l’essentiel est sans
doute fondamentalement dans le faible niveau de division du travail
maintenu dans la longue durée par la dispersion. Celle-ci s’accompagne
d’une large diffusion des savoir-faire les plus divers, mais la constitution
marginale d’une couche d’artisans et la fragilité du surplus en produits autres
que ceux de la production pastorale elle-même crée un besoin qui peut
difficilement être satisfait autrement qu’en recourant à une production
extérieure. A ceci s’ajoute les conditions dans lesquelles se forment et
évoluent des modèles de consommation liés à l’histoire des peuples
concernés (les conquêtes mongoles constituent de ce point de vue un vaste
champ d’enquête 134 ). Mais le système nomade ne peut équilibrer ces
échanges, comme le fait le marché sédentaire, en les alimentant par un
surplus constant et régulier. Ce sont donc d’autres tensions, différentes de
celles qui animent la pratique sédentaire, qui s’y mettent en œuvre.
Les deux systèmes sont donc soumis, à des niveaux inégaux et variables
de pression et d’urgence, à des besoins que leur voisinage permet de
satisfaire et les confronte à une complémentarité à la fois nécessaire et
instable. Les éléments de cette instabilité, qu’il s’agisse des déséquilibres
dans les termes de l’échange (par exemple sous l’effet d’une évolution des
besoins de part et d’autre) ou dans le recours à des méthodes variables, allant
du commerce (frontalier ou au contraire en profondeur dans le territoire de
l’autre système) à la razzia et à la conquête ou à la colonisation, doivent être
compris par rapport à la logique propre de chacun des deux systèmes. C’est à
ce titre que l’instabilité entrent dans la composition complexe des relations
entre eux et de leur continuité : l’affaiblissement des contrastes qui opposent

134
Je pense ici en particulier aux travaux de N.C. Munkuev
260
les deux systèmes signifie en définitive une baisse du niveaux de leurs
échanges tout aussi sûrement que l’interruption de leurs relations.
A un deuxième niveau, ces priorités économiques n’épuisent toutefois
nullement le sujet.
La marchandise et sa valeur se constituent certes historiquement en
arbitres du système sédentaire. La puissance politique s’y édifie dans une
large mesure sur la possession ou le contrôle de la richesse (la place des
institutions fiscale ou monétaire dans l’histoire des cultures sédentaires est
loin de se restreindre à un prélèvement « public » sur le surplus : elle
explicite l’intimité qui se crée entre le marché et le pouvoir. Les conflits
entre Philippe le Bel et l’ordre des Templiers, entre le « Grand argentier »
Jacques Cœur et le roi de France au XVème siècle, entre le surintendant
Fouquet et Louis XIV, mais aussi entre les empereurs de Chine et la
puissance économique des monastères bouddhistes ont ainsi un sens
dépassant de loin le conflit d’intérêt immédiat). Mais l’accumulation
économique est loin de se confondre avec la puissance politique et celle-ci
est loin de se réduire au poids de la richesse. Celle-ci exerce au sein du
système sédentaire une pression directe sur les échanges et peut les orienter
de façon dominante. Mais d’autres préoccupations se font jour, souvent
difficiles à démêler mais pesant d’un poids propre. Les plus spectaculaires
sont sans doute de nature politique.
Les priorités politiques du système sédentaire dans ses relations avec le
système nomade sont plus directement liées à des considérations stratégiques.
Il s’agit dans une large mesure, à travers diverses techniques au sein
desquelles les échanges proprement dits, et leur manipulation, s’associent
aussi bien à des « alliances » préférentielles qu’à des précautions
directement militaires, d’assurer la sécurité et, plus encore peut-être la
démarcation de l’espace sédentaire. De ce point de vue, priorités du marché,
pour lequel les relations avec les nomades restent secondaires et
préoccupations stratégiques se font écho et on peut se représenter le système
comme orienté vers lui-même, tourné vers son propre centre et ses propres
centres de gravité. Même conduites dans la longue durée, les relations avec
les nomades ne peuvent être incorporées directement au modèle accumulatif,
gardent un caractère marginal et accidentel qui ne tient pas seulement à leur
réalité territoriale périphérique.
261
Au sein du système nomade, l’architecture des relations avec le système
sédentaire répond à une logique sensiblement différente. Face à la logique de
marché active dans le système sédentaire, le système nomade met en jeu une
logique de réseaux. Or les bases de ce réseaux ne sont pas principalement
économiques mais sociopolitiques. Le niveau globalement faible et surtout
l’irrégularité du surplus produit par l’économie pastorale confèrent une place
spécifique aux échanges intervenant au sein de la société nomade. Dans une
large mesure (naturellement non exclusive), ces échanges répondent à des
mobiles extra-économiques. Il s’agit d’une part du développement de
coopérations entre groupes d’éleveurs, de mesures destinées à consolider la
viabilité des foyers dispersés, comme c’est le cas dans les prêts mutuel de
bétail entre éleveurs, mais aussi d’un aliment de conduites sociales de plus
grande ampleur, allant des stratégies matrimoniales à la formation de réseaux
de rapports de force plus directement politiques dont le point culminant est
atteint dans les structures « impériales ». L’exemple le plus achevé en est
bien sûr fourni par l’empire mongol, à condition de ne pas isoler les périodes
extraordinairement instructives pour notre sujet qui s’étendent de la
deuxième moitié du XIVème siècle à la fin du XVIIème.
Ici encore, c’est en deux temps qu’il faut aborder la place des relations
entretenues avec le système sédentaire. Dans un premier temps, la
circulation de biens, qu’il s’agisse de productions pastorales ou des leurs à-
côtés (fourrures par exemple) acheminés jusqu’au marché sédentaire ou au
contraire de produits sédentaires diffusés dans l’espace nomade, entre dans
le jeu des relations sociales visant à réguler et harmoniser la dispersion. A ce
titre, la pratique ou le contrôle de ces échanges sont en bonne place dans
l’élaboration et l’évolution des rapports de force et d’alliance qui structurent
le monde de la steppe. Tout élément aussi bien interne qu’externe, matériel
que symbolique, qui vient étayer ou renforcer une position, est recherché
avec énergie. Il est parfaitement normal, dans ces conditions, que l’échange
qui est une des formes majeures de cette recherche ait pour objet les termes
les plus divers et que des éléments immatériels, comme des titres
honorifiques étrangers, des mariages princiers plus ou moins fictifs y
jouissent d’un intérêt aussi immédiat, et y acquièrent un degré de réalité
aussi direct que des biens plus tangibles. A cette phase, la relation avec le
monde sédentaire n’est pas fondamentalement distincte de celle qui peut
s’établir au sein de la société nomade elle-même. Celle-ci adopte des
262
comportements plus facilement tournés vers le monde sédentaire que
l’inverse n’est vrai.
Une deuxième phase, qui correspond aux grands épisodes impériaux, est
liée à la première par deux types de liens. D’une part, la dimension
permanente de faiblesse et d’irrégularité du surplus, caractère dominant du
système nomade, exerce une pression constante. Interdisant la constitution
des réseaux de rapports de force en modèles résidentiels groupés durables,
elle impose des retours relativement rapides à la dispersion. Elle pousse à la
recherche rapide de solutions, plus souvent fondées sur l’acceptation de
compromis que sur la destruction des rivaux dans des conflits de longue
durée, et confronte surtout tout empire en émergence à des besoins croissants
(entretien de troupes, embryons d’administration, maîtrise territoriale) qui ne
peuvent qu’exceptionnellement être durablement couverts par les ressources
de la seule économie pastorale. L’orientation du système nomade, sous sa
forme impériale, renforce les tendances évoquées plus haut et acquiert dans
ces conditions la dimension plus profondément structurelle de son
excentration vers le système sédentaire. Pour autant, et sous peine
d’effondrement, chacune des deux logiques est maintenue. La difficulté
historique, sans doute une gageure intenable, tient ici à la gestion d’une
interaction entre un système qui ne peut continuer à s’affirmer qu’en
pérennisant son identité nomade, liée à la dispersion, tout en tirant une part
croissante, voire dominante, de ses ressources, et donc en y enracinant sa
durée, de la société sédentaire fondée sur l’accumulation.

Création d’un modèle complexe de voisinage : la frontière nomades-


sédentaires
C’est ce dilemme, cette nouvelle manifestation de la polarité qui unit et
oppose systèmes sédentaire et nomade, qui nous amène au dernier point de
notre propos. Les éléments soulignés ou esquissés, matériels ou symboliques
(mais la limite entre les deux est bien délicate à décréter) entrent, en effet,
dans toutes les interactions qui peuvent se développer, aussi bien de
coopération que d’affrontement. Celles-ci se réalisent non de façon abstraite
mais à travers la réalité multiple des voisinages, des emprunts, des échanges
de produits et d’images, comme des soupçons et des conflits. C’est ce que,
dans l’espace comme dans l’histoire, on désigne comme une « frontière ».
263
Or, il s’agit d’un modèle complexe que nous ne pouvons ici que schématiser.
Phénomène protéiforme, la frontière entre nomades et sédentaires nous
renvoie naturellement à la logique de chacun des deux systèmes. A la fois
horizon de convergence et démarcation, elle ne peut donc pas comporter une
même nature et une même signification de part et d’autre. Qu’il s’agisse de
l’orientation inverse, centripète pour le sédentaire, centrifuge pour le nomade,
du déséquilibre entre marché et réseau et de la priorité économique et
politique variable, mais aussi de sa matérialité même (la Grande Muraille de
Chine a-t-elle un rival en tant que forme d’« accumulation frontalière » ?), la
frontière est un objet dynamique parce que chargé de symétries inverses :
« ligne de démarcation » facilement isolationniste pour le système sédentaire,
qui en fait l’outil d’un « containment » plus ou moins vigilant, c’est une zone
de contact vers laquelle s’orientent avec insistance les réseaux constitutifs de
la société nomade.
De cas marginaux d’isolats nomades au cœur de l’espace sédentaire ou
sédentaires en contexte nomade (le cas des oasis demande ici une attention
propre), et de rencontres apparemment fortuites des périphéries des deux
systèmes, il est passionnant de passer à l’étude globale de ce qui constitue un
front de relations, sous diverses formes de frontières, pour en arriver à un
modèle historique majeur, où le voisinage occasionnel se transforme en
interpénétration couvrant une longue durée et produisant une culture
matérielle et spirituelle majeure. Dans le cas des voisinages entretenus par
les peuples des steppes d’Asie septentrionale, ce modèle est évidemment
constitué par la longue cohabitation des peuples nomades et des peuples
sédentaires de Chine du nord. Chacun des protagonistes a puisé des éléments
essentiels des identités qui, construites dans ces interactions, sont pourtant
propres à chacun d’eux. Que ce soit au plan des techniques, de modes de
consommation, de schémas culturels, de croyances, de la formation de leur
patrimoine historique ou politique, aucun des peuples de la région n’est resté
à l’écart d’une dynamique. Celle-ci est autant le fait des contrastes que des
parentés parfois paradoxales que nous avons cherché à esquisser ici.

264
Основы отношений между кочевыми и оседлыми
цивилазациями (Предварительные элементы к системному
135
анализу)

Взаимоотношения и взаимодействия кочевых и оседлых культур не


ограничиваются совокупностью эпизодов и событий имевших место на
протяжении столетий.
Долго отрицали способность кочевых культур иметь свои
собственные основы и категории. Доминирующие представления о
кочевых обществе и культуре - образ примитивного, «варварского»
общественного порядка, для которого характерны недостатки по
сравнению с «нормальным» человеческим, т.е. оседлым, развитием.
Кочевые и оседлые общества и культуры - комплексные системы,
имеющие самостоятельные структуры, категории и ценности,
располагающиеся своей собстенной логикой. Именно идентификация
логики существенной для каждой системы является темой этого
доклада. На этой основе проявляется между двумя системами симетрия
определяющая в свою очередь характер и уровень их взаимодействий,
включащих конфронтацию и соткудничество.
Хотя никак не игнорирую остальные аспекты человеческой
деятельности, остаётся для меня очевидно, что в конечном итоге
решаюшее место занимает реальное существование человека. Уровень,
качественная структура и динамика его нужд, его демография, хотя всё
больше и больше неотделимы от всех остальных материальных и
символических элементов человеческой сущности, сохраняют
первостепенную роль.
Стратегический вопрос о шагах позволяющие, при постоянному
удовлетворению человеческих нужд, сохранять соотношение между
потреблённой и производимой энергией остаётся актуальным на
протяжении целой человеческой истории. Этот вопрос - общий для
каждого живого существа, для каждого общества и, поэтому, кочевые и

135
Version russe du texte précédent, initialement destiné à une publication dans le
cadre de l’IISNC
265
оседлые культуры ищут в разные способы ответ на один и тот же
вопрос.

Оседлая система и накопление


Хотя эта черта не исчерпывает широкое разнообразие оседлых
культур, все создали собственное развитие, материальное и
нематериальное, на основе логики накопления. Это ключевое понятие
наиболее ярко отделяет оседлую логику от кочевой.
Накопление не можно ограничать обыкновенным его пониманием
как количественное увеличение, хотя это значение тоже важное. Самое
существенное в том, что оно осуществляет интеграцию труда не
столько в продукт деятельности, что во многом очевидное, сколько в
самые орудия, условия этой деятельности (оборудование,
инфраструктуры всякого типа) и в самые процессы производства.
Огромную, если не центральную, роль играет факт, что эта интеграция
носит характер возрастающей тенденции. В оседлом отношении
работа-продукт, труд, когда то живой, превращается в мёртвую
материальную вещь без роста которой соотношение между продукцией
и человеческими нуждами не может быть гварантированным.
Значительная и растущая часть энергии предаставленной продуктом в
этот способ инвестируется назад в стратегии и технологии повышения
эффективности.
Седентарная модель не ограничивается сельским хозяйстом, хотя бы
через историческое расширение разделения труда, но аграрные формы
и категории долго остались основой целой системы и их место в
оседлой логике трудно переувеличивать.
Накопление занимает центральное место уже в неолитическом
скачке : оно включается в стратегию стремящуюся к «пищевой
безопасности» требуемой демографической динамикой. На этой фазе,
накопление неотделимое как от распространения разных техник
(хранение пищи, особенно наиболее потребуемых зерновых, развитие
керамики и т.д.) так и от расширения разделения труда. Но эти аспекты,
несомненно важные элементы оседлой системы, ассоцируются с

266
другими не менее необходимыми условиями и обстоятельствами, и
касающимися нашей темы.
Накопление есть возможное только при таком условии, кроме
удовлетворения минимального потребления, диспозиции постоянного
добавочного продукта. Притом должны создаться необходимые
материальные и психические условия, целеустремлённые поведения
ориентированные на регулярность (ещё больше, чем объём)
доставления добавочного продукта, но тоже на постоянное отделение
части продукции от неспосредственного потребления.
Эта необходимость регулярности имеет в свою очередь
подчинённые эффекты : стабильность, центральность, интенсивность и
неподелаемость (в первой очереди земельной собственности).
Если «стабильность» само собою разумеется как элементарное,
материальное но и общественное условие регулярности,
«центральность» требует более тщательное наблюдение. Содержание
этого понятия многогранное и совмещает пространственные,
общественные и логические элементы способстующие и
гварантирующие регулярнось.
Одним словом, всякие периферийные и маргинальные явления
считаются «негативными», поскольку их воздействие на целость
системы редко способствует получению регулярного продукта
назначенного на накопление. Создаётся тенденция к отрицанию и к
уничтожению не желаемых явлений. Тем характеризуется отношение к
диким видам животных и растений, конкурентов доместицированных.
Но то же самое относится к человеческой периферии, земли варваров и
«ненормальность» будущи рассмотрены в близких негативных
терминах. Самые понятия и явления типа кризиса, неравновесия,
катастрофы являются тем более трудноосознаемые, не могут находить
себе места в системе, должны быть определены как чужие и отрицены.

Кочевая система и дисперсия


К радикальному перевороту призывает исследование кочевой
скотоводческой системы. Под этим взглядом, анализы
катастрофических эпизодов и «зуд» ударивших Монголию в последних
267
годах меня убедили в том, что нужно переоценивать их место в кочевой
системе в целом. Нынешный подход является продолжением этой
работы.
Под термином «кочевая система» речь идёт исключительно о
кочевой скотоводческой системе. Термин «кочевник», «nomad» сегодня
широко употребляется в смысле «подвижный». Например говорится о
«Nomad technologies». В этом злоупотреблении термина лежит
трудность осознания настоящего характера номадизма.
Два параметра чётко ассоцируются у основ кочевой системы :
низкая единичная урожайность первычных ресурсов и, ещё более
значительно, постоянная не-регулярность всех экологических
параметров.
Такие условия ограничивают на сравнительно низком уровне и в
весьма не регулярных формах воспроизведение и рост. Но дело не в
«неспособности» кочевой системы воспроизводить идеальную систему
основанную на накоплении. Тысячелетия существования кочевой
системы свидетельствуют о том, что найдены формы продолжительной
жизнеспособности вне логики накопления. При одинаковой цели :
творить быт в котором энергетический биланс сохраняется и
способствует продолжительной биологической и общественной жизни
человека на постоянной территории, создалась новая системная логика.
Там где создаётся кочевая система, сочетается две противоречивые
необходимости : удовлетворять нужды, но одновременно
способствовать воспроизведению первичных ресурсов (скорое
исчерпывание этих последних не оставляя другого выхода как
миграция, т.е. провал пробы продолжительного проживания на одной
территории). Первый элемент ответа в возрастающем приоритете
скотоводству по сравнению с растительной продукцией. Но самое
главное - в принятии форм производства и организации позволяющие
ограничивать в постоянном порядке человеческое давление на
первичные ресурсы. В такой способ именно создаётся возможность
продолжительного постоянного территориального потребления.
Конкретные формы в которые решаются эти задачи – сравнительно
просты (функционирование системы – гораздо сложнее). Их
определение во многом зависит от сочетания экологических и
268
технических условий, но принцип – в дисперсии населения маленькими
группами удовлетворяющими свои нужды эксплуатацией сравнительно
немногочисленных но разновидных стад и через сезонное,
алтернативное ползование натуральных пастбищ. Каждый термин здесь
отсылает к развернутой сетьи мнгогчисленных и многогранных
отношений, созыдающих комплексный общественный срой.
Ключевое понятие является дисперсия. Именно предлагаю это
понятие как сердце кочевой системы, а другие параметры системы как
ему подчинены. Хотя играет роль не совсем идентичную с ролью
накопления в оседлой системе, дисперсия является также решающей и
её эффекты во многом симетричны (поэтому предлагаю образ
«диагональной симетрии»). Как в своём принципе, так и своим
масштабом, дисперсия осуществляет выше указанную задачу
удовлетворения нужд при ограничении давления на ресурсы.
Воспроизводится постоянное соотношение между человеческими
нуждами, нуждами стада и доступностью первичных ресурсов.
Но это осуществляется в тех самых нерегулярных условиях о
которых мы уже говорили. Нельзя же удивляться тому, что формы
присущие кочевой системе могут сильно изменяться внутри самой
системы. Хангайский и Южногобийский скотоводы, хотя живут в
условиях времением очень разных, с разными структурами своих стад,
тем не менее осуществляют ту же логику, реагируют на такое же
давление и имеют одну и такую же цель. Одним словом создаётся, при
значительных внешних разницах, единый культурный комплекс
границы которого менее определены принадлежностью языковой,
национальной или этнической группе, чем самой кочевой системе.
В этих категориях стоит рассматривать вопрос о подвижности.
Кочевая подвижность, кстати не имея ничего общего с миграцией,
выступает в нескольких ролях, что осложняет её анализ. С одной
стороны состоится из движений стада и каждого животного на
пастбищах, с другой из самых перекочевок. Но ни в каком случае не
имеет своей собственной, самосоятельной цели. Подвижность служит
орудием дисперсии и есть её формой, подчиняется своим масштабом
требованиям этой последней. Короче говоря, не двигается чаще и

269
дальше чем нужно (общественное обусловление этого «нужно» -
чрезвычайно сложное).
Симетрия двух систем поразительна : с одной стороны отобрана и
накоплена часть продукта в целях будущей инвестиции, с другой
стороны часть энергии сперва инвестирована в дисперсию перед тем
как стадо предоставит продукт.
Также симетричны являются черты уже перечисленные в описанию
оседлой системы. Экстенсивность можно было бы считать просто
синонимом дисперсии, но приобретает особый характер для кочевой
системы в контрасте с оседлой интенсивностью (лучше говорить об
«анти-интенсивности»). Интенсификация, когда переходит границы
поголовья стада на данной площади, продолжительности стояния на
данном пастбище, пользования земли в целях чуждые скотоводству,
необоснованный «импорт» оседлой логики в кочевую систему,
приносит с собой деградацию отношений между ресурсами,
потреблением и воспроизводством вплоть до безвовратного
разрушения скотоводческого производства и кочевой системы.
По этим же причинам, кочевая система не организуется вокруг
постоянных центров, потребительские нужды которых трудно
совместимы с необходимой дисперсией. На определённых этапах своей
истории кочевые народы создали оборонительные, политические,
позже и религиозные центры. Вопрос исторического обусловления этих
эпизодов слишком широк для настоящей версии моего доклада.
Иллюстрацию того, что система ориентирована не на центр или вокруг
центра даётся наследственными институтами, опять в большой степени
симетрическими оседлых.
Ещё более поразительно является в кочевой системе место
нерегулярных и не стабильных явлений, потерей равновесия, катастроф.
Нерегулярность в этой системе не есть внешней, случайной. Есть и
остаётся постоянным и центральным движущим фактором целой
системы. Когда оседлая система и накопление устанавливаются на
основе регулярно ожидаемых ресурсов, кочевая система и дисперсия
остаются нераздельно связанные с постоянной борьбой с хаосом.
Вместо представлять собой перерывы в регулярном развитии
социальной модели, как в оседлой системе, катастрофические эпизоды
270
и хаос являются существенные элементы самой кочевой системы. Все
эти элементы, то не «несчастные случаи» «вопреки» которых кочевое
скотоводство случайно «пережил», но самые основы кочевой системы,
без которых она не имела бы уже своей собственной закономерности.
Большую здесь эпистемологическую трудность несомненно
представляет употребление понятий «катастрофа» или «хаос» очищая
их тяжёлой субъективной «оседлой» оценки.

Отношения между двумя системами


«Симетрия» между двумя системами есть главной основой их
взаимоотношений. И здесь, главные черты каждой системы останутся
основой наших наблюдений.
Обмен продуктами является не единственным, но важным сектором
в этих отношениях. Две системы во многом отделяются и здесь
разницей между сущностью их добавочного продукта. В оседлой
системе, его относительное изобилие и разнообразие приводит к
проявлению рынка и к развитию рыночных отношений. Под этим
взглядом, обмен с внешним пространством касается продуктов или
дефицитных (как лошади в истории китайско-монгольских отношений)
или просто экзотичных (жэньшэнь, пуховые материалы, оленные рога).
Со своей стороны кочевая система не имеет в своей диспозиции
значительного добавочного продукта, до того более однообразного, что
приводит к развитию обмена в формах скорее вне-экономических чем
рыночных. За то, система интересована продуктами, которые низкий
уровень разделения труда не позволяет производить вообще или в
достаточных количествах (например металлические изделия).
Но обмен – только часть отношений между двумя системами. Со
стороны оседлой системы, приоритет внешней безопасности часто
совпадает со стратегией отделения «своего» от «чужого» мира. Хотя
более ещё радикальная, оседлая политика по отношению к кочевым
соседам не фундаментально отличается от их традиций соседства
между собой. Наилучшая иллюстрация здесь является парадоксально
Великая Китайская Стена. Кто помнит о том, что этот символ
китайской бдительности на своей северной границе с «кочевыми
271
варварами» есть ничто иное, чем продолжение модели земляных
укреплений которыми защищались одно от другого китайские
княжества эпохи Чжаньго по всему бассейну реки Хуанхэ.
Со стороны кочевой системы, вместо рыночных отношений
выступают сети родственных и чисто политических союзов благодаря
которым регулируются конкуренции и конфликты и установливается
оптимальный доступ к ресурсам. Группы руководящие этими союзами
или стремившихся к этому считают своими интересами всякие
материальные и символические вклады в их мощь или престиж. Так
контакты и обмены с соседными оседлыми народами переходят в сферу
политики. Так как собственные ресурсы кочевого общества не
позволяли бы долго содержать политические сткуктуры крупного
масштаба (что не представляет трудности, эти структуры нося как
правило переходящий характер), то что могут достать обменом,
грабёжом или войной является очень нужным элементом силы в
осуществлении своих «внутри-кочевых» задач. Грабёж и война, в этих
условиях, хотя могут стать регулярной деятельностью «односторонного
обмена», чаще являются методом принуждения с целью открыть или
возобновить обмены. Во вторых, материальные блага не всегда
являются главным объектом и целью : знаки различия, титулы,
бракосочетания занимают тоже большое место в логике этих
отношений.
Все эти тенденции, в которых высказывается основная логика
каждой системы, находят свою апогею во время создания и расцвета
крупнейших политических структур – кочевых «империй». Масштаб
этих предприятий уже такой, что ресурсы доступные «пограничными»
методами недостаточны, и принимается расширение этой политики в
форме завоеваний и продолжительной эксплуатации покорённых
регионов и народов.
И здесь опять дело в конфронтации двух системных логик :
соседство имеет свою институцию – граница. Но кажда из наших двух
логик имеет свои собственные взгляды о границе. В оседлой модели,
граница должна быть линией разграничения, часто материализованной,
изолирующей от соседей, потенциальных врагов, тогда как для
кочевников, граница остаётся не линией, но зоной в которой
272
развиваются и соотношения сил так вне- как и внутри-кочевых, и
взаймодействия с внешним миром.

273
Les marches de l’empire chinois : Grande Muraille et empires
nomades 136

Je souhaite placer cette démarche sous le parrainage toujours actuel


d’Owen Lattimore 137 : à plusieurs reprises, ce remarquable observateur des
relations entre Chine et Mongolie a attiré utilement notre attention sur le
contraste entre les aspects à la fois positifs et négatifs de l’étude des
questions frontalières dans l’histoire de la Chine. Positive en ce qu’elle
dispense d’une théorie prématurée des frontières en général, cette étude peut
être aussi négative par la tendance qu’elle nourrit à exagérer la question
frontalière dans l’histoire de la Chine en général.

I. L’image grandiose d’un affrontement intemporel ?


La Grande Muraille de Chine 138 est d’abord une image. Qu’il s’agisse de
l’évaluation de sa longueur, ou de l’affirmation fréquente qu’elle serait le

136
Conférence prononcée dans le cadre du cycle 2001-2002 Marches et confins
d’empires, Centre d’études d’histoire de la défense, Paris, 17 décembre 2001 ;
Publié comme Les marches de l’empire chinois, Face aux Barbares, Marches et
confins d’empires, de la Grande Muraille de Chine au Rideau de Fer, Cycle de
conférences 2001-2002 du Centre d’études d’histoire de la défense, sous la
direction de Jean-Christophe Romer, Tallandier, Paris 2004, pp. 53-85
137
Aussi bien Inner Asian Frontiers of China, 1940, réédition 1988, Oxford UP, que
Studies in Frontier History, 1928-1958, Mouton 1962
138
En chinois 万里长城 Wanli chang cheng, la «Muraille longue de 10.000 li», soit
environ 5.000 km. Le total des tronçons est d’ailleurs sans doute supérieur à cette
estimation. D’une épaisseur à la base de 4,5 à 9 m environ pour une épaisseur au
sommet de 3,5 à 5 m, elle présente une hauteur généralement comprise entre 7 et 8
m. Tous les 180 m environ, un fortin plus élevé pouvait abriter entre 10 et 60
hommes. Pour ses voisins mongols elle est connue sous le nom de «Muraille
blanche» cagan kerem. Il est intéressant de noter au passage que les premières
mentions européennes, en l’occurrence russes, de la Grande Muraille au XVIIe
siècle la nomment également la «muraille blanche» Белый город, tout simplement
parce que ce sont des Mongols qui servent de guides aux premières expéditions
russes se rendant en Chine.
274
seul monument humain visible de la lune, ce monument appartient à
l’imaginaire de l’humanité toute entière. Chacune de ces images mériterait
sans doute maintes observations, des données sont parfois imprécises. Il est
ainsi fréquent qu’on décrive son sommet parcouru par des chariots. A
l’exception de quelques tronçons, un rapide examen permet d’en douter : les
pentes y sont souvent extrêmement raides, parfois très supérieure à 45°, et on
peut même s’étonner que des patrouilles, armées et chargées, aient eu la
possibilité d’emprunter commodément cet interminable chemin de ronde.
Sa présence dans notre imaginaire est incontestable : peut-être se
souvient-on de l’âpreté de la polémique dont la Grande Muraille a été il y a
une dizaine d’années le prétexte, lorsqu’une universitaire britannique a
prétendu démontrer que Marco Polo n’avait pu se rendre en Chine. Son
argumentation s’appuyait principalement sur des silences du Vénitien, en
particulier sur le fait qu’il ne parlait ni des baguettes, ni du thé, ni des pieds
bandés, ni, surtout, de la Grande Muraille. Tous ces arguments ont été assez
facilement contestés par divers chercheurs. Pour ce qui est de la Grande
Muraille, il y a d’excellentes raisons pour que Marco Polo n’en parle pas :
les tronçons qui existent alors, dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, ont
perdu depuis plusieurs siècles leur importance et leur signification et ne sont
plus entretenus.
Par ailleurs, il est connu que Marco Polo se rend principalement dans des
régions de Chine centrale et méridionale, et non en direction de la steppe et
les tronçons qu’il aurait pu y rencontrer appartiennent à la génération la plus
ancienne des fortifications, sont totalement en ruine, et ne sont sans doute
déjà pratiquement plus perceptibles à cette époque.
Pour ce qui est des tronçons anciens, dont certains ne sont plus repérables
que grâce à des photographies aériennes, ils sont constitués de levée de terre,
le creusement d’un fossé, qui contribue à l’efficacité défensive, fournissant
la terre d’un remblai façonné en rempart, dont la hauteur et l’épaisseur ne
devaient pas dépasser trois à quatre mètres.
Il s’agissait d’instruments probablement relativement rudimentaires, mais
sans doute impressionnants, comme le montrent des constructions
approximativement comparables bien que très postérieures (VIIe – VIIIe

275
siècle) avec des murailles de terre en remblai qu’on peut encore observer en
Mongolie proprement dite 139.
Quoi qu’il en soit, l’entreprise est gigantesque. Ce n’est pas par ailleurs
«une» Muraille mais une série de tronçons. Les premières traces remontent
au VIe - Ve siècle avant notre ère (peut-être même au VIIe siècle pour les
plus anciennes), mais ce que nous en connaissons aujourd’hui, ce serpent de
brique et de pierre avec ses fortins, ses pentes raides et ses créneaux, n’est
représentatif que d’une étape tardive, le XVe siècle, et presque anachronique
dans l’histoire de la Grande Muraille.
La Grande Muraille, monument colossal : quelle meilleure image d’une
société sédentaire, paysanne et urbaine, se protégeant des menaces du monde
incertain et fluctuant des nomades, succombant parfois, le temps d’une
conquête, à un empire surgi de la steppe ou du désert ? Derrière cette image
se profile une confrontation générique, systématique, une hostilité
congénitale et intemporelle entre deux univers. Il serait absurde de nier
l’existence effective de tels éléments. Comme en témoigne l’image de la
frontière, amère et nostalgique, que nous transmet la poésie des Tang :

Ils n’avaient à l’esprit que leur serment d’écraser les Xiongnu


Cinq mille d’entre eux, vêtus de zibeline et de soie, sont tombés dans le
désert
Mais, se levant de leurs ossements émiettés sur la berge du fleuve, à la
frontière,
Leurs rêves, comme des hommes en vie, se glissent dans les chambres où
leurs amours
[reposent endormies
Chen Tao

Batailles des jours anciens sur la Grande Muraille

139
Дашням Л. et alii, Монгол нутаг дахь түүх соёлын дурсгал, Monuments
historiques et culturels sur le territoire de la Mongolie, Улаанбаатар 1999,
рр.173-200
276
Gloire et fierté dans chaque mot, chaque pensée
Mais les temps anciens ne sont plus qu’une poussière jaune
Ruines et ossements blanchis mêlés parmi les herbes

Wang Changling

Ils chantent, vident leurs coupes de jade,


Du haut de leurs chevaux, ils grattent leur pipa
Ne riez pas quand ils tombent ivres, endormis sur le sable
Combien de soldats reviendront jamais chez eux ?

Wang Han 140

La Grande Muraille est donc une construction militaire défensive


permettant de protéger la Chine contre les invasions des nomades et en
particulier des nomades mongols. Sa fonction technique, militaire, est donc à
un premier degré évidente et semble pouvoir se limiter à un isolement de la
Chine par rapport à ses voisins nomades. Il convient de souligner, pour
éviter tout anachronisme, que la construction de la muraille remonte à une
époque où les Mongols proprement dit n’étaient pas encore constitués en tant
que tels, et que la conquête mongole de la Chine, par une ironie de l’histoire,
s’accomplit alors que la Muraille, nous l’avons vu, traversait une longue
période d’abandon.
Il n’existe évidemment aucun doute sur la réalité de cette vocation
défensive de la Grande Muraille. Sa configuration le démontre, avec ses
remparts crénelés vers l’extérieur, vers le nord, sa succession de fortins
disposés de manière à être tous en vue de l’un à l’autre quels que soient les
accidents de terrain, et dont les signaux de fumée permettaient de signaler
140
Tang shi sanbaishou, Three Hundred Poems of the T’ang Dynasty, Hongkong
1968, pp. 18-19, 376-377, 380-381
277
sur de grandes distances en peu de temps l’approche de l’ennemi, le très
faible nombre d’ouvertures (ainsi, sur le tronçons moderne, soit sur une
longueur d’un millier de kilomètres, on peut trouver en tout et pour sept
portes principales). Les autres passages sont pour l’essentiel des poternes de
petites dimensions, ne laissant passer de front qu’un cheval et assez basses
pour obliger le cavalier à mettre pied à terre.
La Muraille est interprétée, en outre, comme la matérialisation d’une
frontière radicale : nomades au nord, sédentaires au sud. La culture chinoise
elle-même se réfère au symbole de la muraille dans des expressions
extrêmement fortes et explicites : 城 外 cheng wai «à l’extérieur de la
Muraille» ; 成内 cheng nei «à l’intérieur de la muraille», dont la valeur
d’opposition binaire renvoie à des conceptions et représentations
cosmogoniques de la dualité Chinois - non Chinois, voire humain - non
humain, sur lesquelles nous allons revenir.
Mais cette image, qui n’est certes pas fausse, est loin d’épuiser la
question. Elle doit être prise avec prudence pour éviter anachronismes et
erreurs de perspective. Il est ainsi évident que nous ne sommes pas en
présence de «frontières» tranchées par des décisions politiques ou militaires
modernes, et qu’il est peut-être risqué d’employer à leur sujet la même
terminologie. Sans doute faut-il ne pas perdre de vue sa profondeur
historique, son « épaisseur » dans la longue durée et les variations que les
missions mêmes de la Grande Muraille ont pu subir au fil des siècles.
Ainsi doit-on bien distinguer entre l’historicité d’ensemble de la Grande
Muraille, de ses réalités propres et de leur relation au modèle chinois
d’espace et de frontière, et l’image de « notre » Grande Muraille, largement
tributaire qu’elle est de l’aspect moderne de cette construction, dont il faut se
souvenir qu’elle exprime le traumatisme et l’obsession de la Chine des Ming
au début du XVe siècle, au sortir de près de deux siècles de domination
mongole.
En un mot, il est nécessaire de relativiser la question des frontières entre
la Chine et le monde de la steppe. Cette relativisation consiste
paradoxalement à la fois à restreindre et à étendre le champ du problème
abordé.

278
1) Il convient de rappeler qu’il ne s’agit pas d’une «histoire éternelle».
Jusqu’au Ier millénaire avant notre ère, cette question n’occupe aucune place
dans le développement historique de la Chine antique. Dans son Art de la
guerre, rédigé entre 400 et 340 avant notre ère environ, Sun Zi ignore encore
tout de la cavalerie. Or, celle-ci, et son accessoire essentiel, le pantalon, fait
son apparition en Chine au contact de ses voisins nomades, une fois ceux-ci
constitués en une puissance politique, les Xiongnu.
2) Par ailleurs, la problématique de la frontière et de ses formes doit être
inscrite dans une conception systémique large, qui cherche à en retrouver les
racines et le devenir dans les fondements et les évolutions sociales et
culturelles de l’histoire de la Chine et de la région dans leur ensemble.

II. La Grande Muraille dans l’histoire chinoise : une frontière dans un


modèle d’espace
Au delà de son utilité militaire directe, souvent prise en défaut - comme
pour bien d’autres fortifications après elle, la Grande Muraille inscrit sa
démesure dans une vision globale et durable qu’il est tentant d’identifier aux
dimensions les plus essentielles de la réalité et de l’identité de la Chine. Elle
n’est ni l’invention d’un homme, ni l’œuvre d’une époque, mais l’expression
de toute une culture.
Comprendre la constitution d’un modèle frontalier chinois qui cherche à
établir une délimitation physique continue (ou voulue comme telle) avec le
monde « barbare » conduit à rechercher les clivages et les oppositions en
présence, mais aussi les forces et les tropismes ayant produit une conception
aussi radicale.
On peut bien sûr relever dans un premier temps des éléments
événementiels :
Après la succession des dynasties primitives probablement partiellement
légendaire et l’empire des Zhou occidentaux (1066 - 770 avant notre ère), le
bassin du Fleuve Jaune et les régions qui l’entourent, où est en train de se
constituer l’entité chinoise, connaissent de 722 à 481, malgré le maintien
formel de l’empire (Zhou orientaux, 770-256), une période de division en
nombreuses principautés, connue comme la période 春 秋 Chun-qiu
«Printemps et automnes», petits royaumes cherchant à constituer et
279
reconstituer des confédérations souvent éphémères. Jusqu’au IIIe siècle
avant notre ère, l’histoire de la Chine est une histoire fragmentée, morcelée,
mais aussi une période caractérisée par des évolutions techniques et
militaires majeures, qu’il s’agisse de la formation d’une infanterie paysanne
(VIe siècle), de l’apparition de l’arbalète (Ve siècle), qu’il s’agisse enfin de
l’apparition encore marginale (IVe siècle) de la cavalerie, témoignage de
l’établissements de premières relations avec les peuples d’éleveurs nomades.
La période qui précède le IIIe siècle, et surtout la période qui va du Ve au
IIIe siècle, de 403 (ou 451) à 223 avant notre ère, est connue sous le nom des
«Royaumes combattants», qui voit s’affronter les plus puissants des États
issus de la période précédente, qui restent alors au nombre de trois
principaux, et émerger en définitive les forces «modernes» des fondateurs de
l’empire chinois unifié. Le plus septentrional, le royaume de Qin (d’ailleurs
lui-même semi barbare, mais à qui nous devons le nom même de la «Chine»),
après avoir absorbé la mosaïque des petits États du nord, réussit à établir
progressivement sa domination sur les deux plus méridionaux, Chu (au sud-
ouest) et Wu (au sud- est).
Tout au long de cette époque, les royaumes rivaux ont déjà recours à des
constructions défensives qui constituent les premières murailles, ancêtres de
la Grande Muraille. Il est remarquable que l’orientation principale de ces
murailles primitives ne les destine pas principalement à protéger la Chine
d’une menace barbare venue du nord. Sans exclure la construction de
premiers tronçons faisant face au nord, leur principale raison d’être tient
avant aux affrontements entre entités chinoises. Les tronçons de Muraille les
plus anciens n’ont donc pas pour vocation première de matérialiser une
délimitation d’ensemble entre le monde chinois et le monde nomade (les
plus anciens semblent même être apparus au sud, entre Fleuve Jaune et
Yangzi).
C’est au IIIe siècle avant notre ère, en cinquante ans environ, que les
choses basculent de façon décisive. Dans le royaume de Qin, un personnage
majeur émerge et devient l’unificateur de la Chine moderne : en 223 avant
notre ère, la Chine sort de l’antiquité pour former un ensemble unifié. Même
si celui-ci, qui connaîtra encore des divisions, n’a pas d’emblée la
configuration que nous lui connaissons dans l’histoire moderne, la Chine
acquiert à cette occasion une identité complexe mais unique. Ce personnage,
fondateur de la première dynastie unifiée de l’histoire de Chine, est connu
280
sous son titre de Qin Shi Huangdi, le « Premier Empereur jaune des Qin»141.
Il est l’héritier direct d’une histoire politique, militaire, technologique. Plus
qu’à une entreprise entièrement nouvelle, c’est à une refonte des dispositifs
existants que s’attaque le nouvel empire.
Qin Shi Huangdi prend en effet la décision de faire renforcer et étendre
les murailles qui bordent le nord de ses nouveaux domaines. Plus qu’une
création, il s’agit plutôt d’abandonner les tronçons de muraille qui séparaient
les principautés désormais unies et de reporter l’effort sur la frontière qui
sépare les Chinois des Xiongnu. L’empereur charge de l’opération son
général Meng Tian, d’autant mieux préparé à remplir cette mission qu’il
avait préalablement passé dix-sept ans comme prisonnier de guerre chez les
Xiongnu. Celui-ci, à la tête de 300.000 hommes s’acquitte de sa tâche en dix
ans, à la vitesse phénoménale de 1,5 Km par jour.
L’œuvre de Qin Shi Huangdi est d’abord une œuvre de rationalisation et
d’uniformisation, qu’il applique dans les domaines de la monnaie, des poids
et mesures, des voies de communication. Il s’agit, pour unifier la Chine, d’y
imposer des normes systématiques, nécessaires à l’exercice du pouvoir dans
l’Empire en formation. Ces méthodes et ces innovations, qui rappellent
certains aspects de l’œuvre organisatrice accomplie dans la Rome antique,
sont caractéristiques des rapports entre pouvoirs, politiques et technologies.
Cette œuvre de rationalisation s’appuie sur une volonté de
développement et de perfectionnement technique. Là où les Murailles étaient
principalement formées de levées de terre, on généralise l’emploi de
murailles de briques, dont la fabrication est généralement confiées aux unités

141
la célébrité de cet empereur fondateur s’est répandue à l’époque contemporaine
grâce en particulier aux découvertes archéologiques puisque c’est dans le
complexe funéraire qui lui étaient destiné qu’ont été disposées les extraordinaires
armées de guerriers en terre cuite, grandeur nature, dont les hommes, soldats,
officiers, généraux étaient fabriqués grâce à une ingénieuse technique : bras,
jambes et torses fabriqués séparément puis montés dans des positions diverses, les
têtes présentant une individualité plus marquée. On notera au passage que le
tombeau proprement dit de Qin Shi Huangdi n’a toujours pas fait l’objet de
fouilles directes.

281
militaires chargées de la frontière elle-même, associées à la pierre, mais
aussi à la terre damée (c’est probablement l’apparition de ce matériau, le
plus souvent constituées de briques de terre séchée, généralement gris clair,
qui est à l’origine de l’appellation de «muraille blanche» donnée à la Grande
Muraille par les Mongols. Il semble que seule la Muraille des Ming ait eu
recours à la brique cuite).
La construction même de la Grande Muraille poursuit en outre un objectif
direct de politique intérieure chinoise. L’opération est délibérément utilisée
comme un outil d’unification de l’empire centralisé. La construction est
instrumentalisée, érigée en objectif «national» imposé à l’ensemble de
l’Empire, y compris aux populations éloignées qui sont mises à contribution
sous des formes diverses. Tout le pays subit des prélèvements et fournit des
contingents envoyés sur les chantiers, etc. Cette campagne de mobilisation
revêt un autre aspect plus redoutable encore : la construction de la Grande
Muraille est aussi utilisée comme méthode de coercition, comme un outil
destiné à faire régner l’ordre et à débarrasser le nouveau pouvoir de ses
opposants. La construction rapide de la Grande Muraille est donc aussi
assurée grâce à une politique de pénalisation et de criminalisation, appuyée
sur chaque soupçon de déloyauté ou d’autres «crimes» réels ou imaginaires.
On assiste à cette époque à un alourdissement considérable des dispositions
pénales aggravant et les délits et les peines, l’envoi sur la Grande Muraille
entrant en tant que tel dans l’échelle des châtiments. Des fractions
importantes de la population, surtout dans les parties de l’Empire qui
viennent d’être soumises par les Qin, sont ainsi déportés vers le nord et
astreintes à la construction de la Grande Muraille.
On peut dire enfin qu’un matériau dont est aussi faite la Grande Muraille
est le papier. Une fois construite, elle n’est pas abandonnée à son sort : elle
n’est pas un édifice, elle est une institution. Sa construction et sa mise en
service s’accompagnent de la rédaction d’un volume considérable de
règlements et de prescriptions volumineux et tatillons : stationnements de
population, franchissements de la Muraille, aussi bien à l’entrée qu’à la
sortie, effectifs des gardes, armement, instructions (par exemple les divers
signaux de fumée à employer selon le nombre des ennemis approchant de la
Muraille), rythmes de leur relève et de leur renouvellement, etc.

282
Les règlements relatifs au franchissement sont particulièrement
complexes, spécifiant le nombre de Chinois autorisés à séjourner à
l’extérieur de la Muraille pour une période donnée. A cette politique de
contingentement s’attache une bureaucratie volumineuse, des techniques de
contrôle et de communication entre les points de passage, etc. Ces pratiques
amènent à relativiser l’image classique d’une muraille purement défensive
destinée à protéger la Chine d’une invasion du nord : la réglementation
apporte un soin au moins égal à régenter et contrôler les sorties depuis la
Chine vers l’extérieur. A nouveau se détache l’image que la Grande Muraille
chinoise joue bien un rôle de démarcation à usage interne et que cette
mission politique, cimenter très rapidement l’unité de l’Empire, tout en en
délimitant clairement les contours, est tout aussi importante que sa mission
militaire externe.
Après la brève durée de la dynastie fondée par Qin Shi Huangdi, qui ne
survit pas à son premier successeur, la mission de constituer la Chine
«moderne» revient à la grande dynastie des Han (206 avant notre ère - 220
de notre ère) à laquelle les Chinois actuels empruntent leur nom ethnique et
qui poursuit énergiquement l’édification de la Muraille. Les Han succombent
aux divisions qui opposent entre eux leurs principaux généraux, la montée en
puissance de ces derniers témoignant de l’affaiblissement de l’Empire et
surtout du dépeuplement relatif de la Chine du nord. Ce dépeuplement,
entraînant simultanément le délabrement du système fiscal et
l’affaiblissement du potentiel humain mobilisable, contribue à substituer à
une armée de « conscription » des armées quasi-privées permettant à
quelques généraux de s’approprier le pouvoir. Le déclin dans les
recensements du nombre de paysans payant l’impôt et soumis à la corvée est
plus sensible dans les régions septentrionales et frontalières, c’est-à-dire là
où ils seraient les plus nécessaires tant pour les besoins de la défense que
pour l’entretien de l’Empire. Cette situation s’accentue à partir de 220, avec
la mort du général Cao Cao (155-220). L’Empire, en se décomposant, jette la
Chine dans une nouvelle phase de division connue sous le nom d’époque des
«Trois royaumes» :
Au nord, le royaume de Wei, formé par le fils de Cao Cao qui, en
usurpant le trône, met un terme à l’Empire des Han ; à l’ouest, centré
principalement sur l’actuel Sichuan, alors connu sous le nom de Shu, le

283
royaume de Shu Han ; à l’est et au sud, amorçant la colonisation chinoise
vers le sud, le royaume de Wu.
La reconquête de Shu Han, puis de Wu, par les Wei ou par des forces qui
en sont issues (empire Jin), entre 263 et 280, ne reconstitue qu’en apparence
de l’unité de la Chine mais contribue à un glissement sensiblement accru des
centres de gravité du pays vers le sud, renouvelant et amplifiant ainsi le
mouvement comparable qui avait suivi les victoires des Qin sur le royaume
méridional de Chu au IIIe siècle avant notre ère.
C’est cette vaste évolution, dont procède pour beaucoup la formation
définitive de l’identité chinoise, qui contribue à donner sa configuration et sa
signification à la grande Muraille. Elle intervient sous l’effet de deux forces
distinctes dont les résultantes modèlent la société et la culture, le devenir
politique et intellectuel de la Chine historique. Il s’agit d’une part de la
pression qu’exercent sur celle-ci ses voisins nomades et d’autre part du
développement d’un système sédentaire agraire et urbain parvenant à sa
maturité.
La pression nomade : le dépeuplement de la Chine du nord constaté à la
fin des Han a pour corollaire un exode chinois massif vers le sud, les régions
situées sur le cours du fleuve Yangzi voyant la population Han multipliée
plusieurs fois entre le IIIe et le Ve siècle, celle-ci absorbe les populations
autochtones et contribue ainsi fortement à l’ethnogenèse «moderne» de la
Chine. Un des facteurs majeurs de cette évolution est la multiplication des
invasions et l’accroissement de la pression «barbare» pesant sur le nord de la
Chine. Alors que l’Empire Han avait mené une politique d’expansion et de
contrôle, fixant et stabilisant une partie des Xiongnu, dont certains avaient
même adopté un mode de vie semi agricole cependant que d’autres étaient
même mobilisés dans les armées de l’empire chinois, la décomposition de
celui-ci ouvre la voie à un renouvellement stratégique essentiel.
L’interpénétration, le partage d’intérêts et de connaissances qui s’était ainsi
créés contribuent à faire de la Chine du nord, sans lui retirer son caractère
agraire sédentaire dominant, une zone d’intérêt et d’influence ouverte à la
société pastorale nomade pour une période qui dure jusqu’à l’histoire
moderne.
Le système sédentaire - une logique et une économie tournées vers le
centre : on assiste à la maturation d’un modèle social et économique propre à
284
la Chine dont un trait majeur est une prédominance quasi-hégémonique de la
production agricole sédentaire. Ce modèle se constitue dans le bassin du
Fleuve Jaune (au contact même des espaces dans lesquels se développent
pour leur part des sociétés pastorales évoluant vers le nomadisme) et repose
dans une large mesure sur une écologie propre à cette région et une
technologie, la culture sur lœss associée à une irrigation intensive. Cette
combinaison entraîne une série de conséquences essentielles. Comme l’a
montré Karl Wittfogel 142 (même si l’extension de cette « théorie de
l’irrigation » et certaines de ses utilisations politiques du concept de
« société hydraulique » ont pu être excessives), l’importance prise par
l’irrigation, dans une logique dominée de plus en plus fortement par un rôle
central de l’intensité et des rendements, permet un développement rapide de
la technique du creusement et de l’entretien de canaux. Ceux-ci, à leur tour,
permettant un transport accru des récoltes, en facilite l’accumulation au sein
d’un réseau de villes fortifiées. Celles-ci, formant des unités homogènes (on
a étudié depuis longtemps les équidistances remarquables qui peuvent être
relevées entre ces villes 143 ), sont à la fois inscrites dans les structures de
l’État et de l’Empire dont elles sont un fondement et maintiennent leur
identité propre.
Sans prétendre ici traiter de l’ensemble des réalités chinoises ou en
proposer une vision globale et unique, le problème traité – la question des
marches et des frontières du système – conduit à mettre l’accent sur un de
ses aspects essentiels. Que ce soit du fait des nécessités techniques de la
production agricole ou de la consolidation des structures agraires, la
fragmentation territoriale, l’établissement de délimitations reconnues qu’il
est légitime de reconnaître comme la matrice d’authentiques frontières, sont
inhérents à la formation de chaque unité et à l’élargissement du système. Un
deuxième aspect est tout aussi marquant. Chaque « cellule » du tissu social
chinois, ainsi isolée à l’intérieur de ses limites, ne constitue pas un espace
amorphe mais s’organise selon une orientation dominante, que dictent les
besoins de l’accumulation à base agricole : celle-ci intervient en direction du

142
Wittfogel K.A., Wirtschaft und Gesellschaft in China,
143
Skinner G.W., Marketing and social structure in rural China, The Journal of
Asian Studies, XXVI.1(2,3), 1964 [XI]
285
centre du système, que celui-ci soit la ville fortifiée ou, à plus long terme, la
principauté puis l’empire. Le plus remarquable n’est pas ici dans l’apparition
de frontières, fussent-elles matérialisées, ou dans l’émergence d’une
orientation centralisatrice dominante, mais dans la profondeur de
l’interdépendance qui lie ces deux faits et qui, simultanément, les rattache
aux racines les plus profondes de la culture agraire.
L’existence même de ce maillage d’entités à la fois délimitées et tournées
vers leur propre centre rend d’autant plus naturel, dans les conditions de
l’Empire en cours de formation, que s’impose une cohésion établie de
l’extérieur, et tel apparaît un des rôles dévolus à la Grande Muraille : ligne
de défense, elle est dans le même temps un instrument de démarcation
politique à usage «interne», une « frontière des frontières » se substituant
aux anciennes divisions et affirmant le triomphe du nouveau « centre des
centres ».
Un affrontement se dessine entre un ordre du monde idéel (et voulu idéal)
et l’ordre - ou le désordre - du monde réel. La frontière prend ainsi sa place
comme élément périphérique d’un schéma cosmogonique essentiel : un Ciel
rond est superposé à une Terre carrée. Dimension inséparable de cette
configuration, une opposition hiérarchique s’établit entre le centre et la
périphérie, l’éloignement du centre étant associé à une dégradation
qualitative.
Sur la Terre carrée, à l’image du champ, la partie se trouvant située «sous
le ciel» Tianxia, est la Chine, et elle seule. La Chine, par ailleurs définie
comme Zhong Guo, «l’Empire du milieu» qui exprime le plus fortement la
priorité du central et de l’orientation vers le centre. Ce qui n’est pas « sous le
ciel » (les «Quatre mers» qui occupent les angles extérieurs du schéma) est
nécessairement peuplé de «barbares» dont l’appartenance humaine est
couramment mise en doute. Un axe préside aux relations qui doivent
s’établir entre les sphères et les éléments. C’est le centre même de
l’ensemble du système, le Temple du Ciel dans la capitale de l’Empire et,
surtout, la personne même de l’empereur. Dans la conception cosmogonique
impériale, la personne de l’empereur définit l’axe des relations entre les
éléments et entre ceux-ci et l’homme. L’impact de l’intercession impériale
va en diminuant au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre de l’Empire

286
vers sa périphérie. La frontière peut apparaître comme la limite extrême
d’efficacité de cette intercession.
Cette dimension, ethnocentrique et politiquement centralisatrice, est
porteuse de conséquences essentielles : la dégradation propre à
l’éloignement vers la périphérie est à la fois une perte de sinitude et une
perte d’humanité. On notera ainsi la place occupée par le bannissement dans
l’échelle des peines du droit pénal chinois impérial, en particulier lorsque le
délit considéré constituait une atteinte aux valeurs considérées comme
essentielles, telles la piété filiale 144.
Mais cette frontière linéaire, dont la conception même apparaît si
directement liés à des modèles idéologiques, ne rentre que partiellement en
adéquation avec les réalités historiques. Sans que l’établissement d’une
frontière intangible soit d’ailleurs explicitement contestée, cette fonction
limite, cet horizon de l’efficace impérial ouvrent un espace pour des
conceptions, ou du moins des pratiques alternatives.
1) A la définition d’une frontière linéaire et à sa matérialisation concrète,
en l’occurrence la construction d’une Muraille, s’associent et s’opposent des
«tampons sociaux» multiples. Dans le cas de la Grande Muraille, ceux-ci se
manifestent dans la complexité des règlements, dispositions, commentaires
auxquels donne lieu, avec le développement d’une bureaucratie spécifique,
l’usage des installations proprement dites. Apparemment destinés à faire
face à toutes les réalités, ils mettent surtout en évidence l’immense diversité
des situations et des comportements et le caractère illusoire d’une définition
étroitement linéaire de la frontière. Cette étanchéité relative apparaît aussi
dans l’incapacité de la frontière à délimiter les zones de diffusion de traits
culturels majeurs. C’est le cas de la diffusion en Chine du bouddhisme, dont
on a souligné à quel point il aurait pourtant dû apparaître choquant pour la
pensée chinoise proprement dite 145, et du rôle joué par la dynastie nomade
des Wei du nord (386-534).

144
v. par ex. Etienne Balazs, Le traité juridique du «Souei-chou», Etudes sur la
société et l’économie de la Chine médiévale, II, Bibliothèque de l’Institut des
Hautes Études Chinoises, volume IX, E.J. Brill, Leiden, 1954, p. 44).
145
J.K.Fairbank, E.O.Reischauer, A.M.Craig, East Asia, Tradition and transfor-
mation, Allen & Unwin, London 1973, pp.86-96
287
2) La délimitation de cette frontière linéaire sous la forme d’une muraille
«défensive» est loin d’avoir constitué le seul modèle disponible. Des
interprétations et des politiques alternatives ont été mises en œuvre. D’une
part, à l’établissement de la frontière en tant que telle, on peut opposer la
pratique de campagnes militaires expansionnistes lancées sur le terrain
même des populations pastorales nomades. Ces campagnes, inspirées dans
une large mesure de la pensée légiste affirmant la priorité d’un recours aux
méthodes militaires pour assurer une sécurité des confins, ont pour objectif
ultime le maintien de l’ordre intérieur.
A l’opposé, la pensée confucéenne, imprégnée de la certitude que c’est au
contraire du développement interne de la société que peut procéder une
action pacificatrice en direction des confins, s’oppose à la mise en œuvre de
moyens militaires, considérant ces actions comme coûteuses et inefficaces.
Convaincue en outre de la «qualité inférieure» inhérente à l’espace extérieur,
elle oppose aux intérêts du centre le poids des moyens à mettre en œuvre
pour des résultats problématiques, voire indésirables, et condamne les
politiques d’expansion comme les guerres menées contre les Xiongnu.
Ce débat permet de s’interroger sur l’efficacité de la Grande Muraille. Si
on se pose la question de son efficacité en n’ayant à l’esprit que le schéma
voyant dans la muraille une fortification uniquement destinée à empêcher les
barbares nomades d’entrer en Chine, cette efficacité peut sembler faible. Il
est clair qu’elle n’a jamais arrêté une invasion. Du IIIe siècle avant notre ère
au XVe siècle, c’est-à-dire pendant près de deux millénaires, on construit et
l’on reconstruit cette muraille en sachant parfaitement que son efficacité
militaire est dans une disproportion considérable au regard des efforts
qu’elle coûte à la société chinoise. Est-ce à dire que l’histoire chinoise se
serait montrée aveugle pendant 2000 ans de leur histoire ? Ce serait lui faire
une injure imméritée. Il faut déporter, décaler l’image qui est communément
celle de la Grande Muraille. Celle-ci n’a jamais été continue et il n’y a
aucune raison pour que, par sa seule vertu, elle arrête toutes les tentatives de
franchissement. La prise d’un fortin, d’une tour, voire d’une porte reste à la
portée d’une offensive militaire puissante et décidée. La notion de frontière,
la conception de celle-ci selon un modèle linéaire de démarcation et son
devenir historique effectif, ne peuvent reposer sur des certitudes simples ni
surtout être réduits à leurs aspects strictement guerriers. C’est dans un ordre

288
de réalité plus vaste, qui concerne la Chine du nord dans son ensemble, que
réside une clef majeure du problème.
J’ai déjà signalé le rôle joué par la pression nomade dans les mouvements
de population dirigés vers le sud. Dès l’époque de Qin Shi Huangdi, la
Muraille poursuit comme un de ses buts le maintien de la Chine à l’écart
d’interférences supplémentaires avec les peuples de la steppe. Mais un autre
objectif, tout aussi important pour les Qin, consiste à utiliser la démarcation
frontalière comme un instrument destiné à empêcher la dilution de leur
propre potentiel dans l’établissement des équilibres entre Chine du nord et
Chine du sud.
Ces mouvements de population exercent des effets profonds au cours des
siècles suivants :
1) L’Empire de Chine, né et constitué au nord, entame dès son histoire
précoce un glissement vers le sud de son centre de gravité. Outre des aspects
politiques et la réalité de la pression nomade, nous retrouvons ici le rôle
moteur des gains de rendement et d’intensité, le passage déterminant à la
riziculture irriguée et la colonisation de régions se prêtant à des récoltes
annuelles multiples. Cette orientation vers le sud détache de plus en plus
nettement l’Empire de Chine et la Chine elle même de ses voisinages
«barbares» de la steppe.
2) Par ailleurs, cette évolution place potentiellement le peuplement
chinois septentrional, et la Chine du nord dans son ensemble, bien qu’ils
aient été les porteurs de l’unification, dans une situation de marginalité et
d’instabilité. Leur identité chinoise, à base agricole sédentaire, est confrontée
à une tension historique majeure avec des réseaux de pouvoir et d’influence
à base nomade. Les images de cette ambivalence sont multiples,
caractéristiques d’une histoire politique qui ne s’interrompt qu’avec la fin de
l’Empire mandchou en 1912. Les traits essentiels en sont une division
fréquente de la Chine entre le nord et le sud, et une alternance quasi-
permanente au nord entre des empires proprement chinois et une multiplicité
de pouvoirs et d’empires directement nomades ou plongeant leurs origines
dans les profondeurs du monde de la steppe.
L’importance de ce phénomène, sa permanence au fil des siècles, ne
peuvent être interprétées comme la succession aléatoire d’épisodes
anecdotiques. C’est la personnalité propre de la Chine du nord, et par
289
conséquent une grande partie de l’identité chinoise elle-même, qui y puise
leurs racines. C’est également dans cette optique que doivent être abordées
les notions et les formes prises par la frontière septentrionale de la Chine,
confrontée aussi bien à un problème pratique – le voisinage nomade devenait
menaçant et dangereux –qu’à une angoisse identitaire, voire métaphysique.
Or, il n’existait pas de véritable démarcation territoriale pouvant s’appuyer
sur la reconnaissance d’une délimitation naturelle et il n’existe
paradoxalement pas dans la conscience chinoise, à ses origines, de frontière
ethnique claire entre la Chine et le monde de la steppe, au point que
l’historien Sima Qian affirme que les Xiongnu sont bien de même origine
que les Chinois 146. Alors même que le mythe de l’unité de la Chine subit les
contrecoups des divisions répétées entre le nord et le sud, les fonctions aussi
bien matérielles que symboliques de la Grande Muraille y trouvent une
légitimité qui les transcende : la Grande Muraille est elle-même l’unité de la
Chine. Et elle ne remplit jamais autant ce rôle qu’en se plaçant elle-même
dans l’axe qui est celui de tout l’empire : tournée vers le centre, elle tourne le
dos à la frontière qu’elle matérialise.

III. L’histoire nomade et la frontière chinoise – un espace dans un


modèle de société
Initiative chinoise, la Grande Muraille, et plus largement la frontière entre
la Chine et la steppe doivent être également perçues à travers des
démarcations trouvant leur pertinence dans le monde nomade.
Au cours de la période qui aboutit en Chine à la formation du premier
empire unifié, les évolutions du monde de la steppe débouchent,
approximativement entre 270 avant notre ère et 223 avant notre ère, sur le
premier épisode politique majeur dans l’histoire du pastoralisme nomade.
Dans ce «mouvement vers l’histoire», les concurrences et les tensions, le jeu
des réseaux d’alliances se constituant entre groupes intrinsèquement faibles,
la formation et l’affrontement de coalitions associant et opposant ces réseaux,
l’émergence de lignages aristocratiques porteurs de prétentions politiques
dominatrices, celle d’un rôle durable de régulation au sein d’une société

146
Sima Qian, Shiji, Notes historiques, chapitre 110, Kwong chi Book Co.,
Hongkong, 1967, vol. 2,
290
nécessairement dispersée, conduisent à la constitution encore en
rudimentaire d’un appareil institutionnel et d’une culture politique. Ce
processus, dans lequel on va reconnaître l’irruption des empires nomades,
des «empires des steppes» de René Grousset, intervient donc au cours des
décennies mêmes, sinon des années qui voient la formation de l’Empire de
Chine. Il est tentant de penser que cette simultanéité fait sens et que les deux
mouvements, les deux processus se sont dans une certaine mesure renvoyés
l’un à l’autre, et qu’ils présentent un degré de corrélation plus important que
celui qu’on est tenté de leur reconnaître classiquement.
Quand Qin Shi Huangdi passe des anciennes levées de terre au
développement massif d’une institution nouvelle qui devient la Grande
Muraille, cette évolution, pour une part, épouse la réalité d’une menace
croissante : le pastoralisme nomade n’est plus une société en train de naître
mais un système développé, qui affirme sa suprématie et bientôt son
hégémonie sur des étendues continentales considérables, mais qui se dote
aussi de structures politiques qui peuvent être décrites, schématiquement,
comme impériales, et apparaissent susceptibles d’entrer en concurrence avec
celles de l’empire chinois naissant.
Il n’est donc pas étonnant que les sources écrites chinoises, dont
l’archéologie n’a pris le relais qu’assez récemment, insistent sur l’image
d’une prédominance et d’un pouvoir politiques. Il est souvent tentant de
procéder par analogie et d’utiliser le terme d’empereur pour des chefs de
statut variable. Dans le cas des Xiongnu, on relève l’émergence de ce que les
sources chinoises transcrivent par le terme de Shanyu, titre du chef suprême
de cet ensemble nomade. Xiongnu est-il un nom ethnique ou de la
dénomination d’une des coalitions, d’un des réseaux d’alliances politiques
qui structurent le monde nomade ? La question peut sans doute rester
ouverte même si, me semble-t-il, c’est la deuxième hypothèse qui s’approche
sans doute le plus de la vérité. L’étymologie même du nom des Xiongnu
pose problème. Il est tentant d’y reconnaître le nom mongol kümün/xün
«homme» et les historiens occidentaux sont souvent prêts à y reconnaître le
nom des Huns. Ni l’une ni l’autre des hypothèses ne sont absurdes, mais il
faut souligner que manquent malgré tout des éléments de preuve décisifs.
Plus que le nom d’une population, «Xiongnu» désigne sans doute,
comme l’histoire ultérieure nous en donne maints exemples, la confédération
291
politique qui établit sa domination, au IIIe siècle avant notre ère, sur une
étendue coïncidant grossièrement, mais en le débordant sensiblement, avec
le territoire de la Mongolie actuelle. Ce territoire est d’ailleurs rapidement
fragmenté en une aile occidentale et une aile orientale, ce qui apparaît aussi
comme un élément récurrent dans les empires qui prennent dans les siècles
suivants le relais de la puissance Xiongnu, sans autre explication sans doute
que l’étirement naturel de la zone de steppe le long du 45e parallèle. S’il n’y
a aucun contresens à privilégier une dimension proprement politique, celle-ci
doit être perçue comme inséparable aussi bien de l’ordre social pastoral
nomade que des mobiles propres qui animent celui-ci quand il se tourne vers
ses voisins sédentaires.
La première question qui se pose, à laquelle renvoient aussi bien
l’histoire politique et militaire que les échanges entre nomades et sédentaires
en Asie du nord, tient à la nature des délimitations qui distinguent les deux
populations et les deux systèmes. Agriculteurs sédentaires d’un côté,
éleveurs nomades de l’autre, tout semble séparer et opposer ces deux réalités.
Ici encore, il faut se méfier des évidences trop simples.
Un critère de discrimination est souvent invoqué, l’isohyète des 250 mm
annuels. Cette courbe aurait une valeur absolue et tracerait la frontière
délimitant l’agriculture sédentaire de la steppe pastorale, un total annuel des
précipitations supérieur à 250 mm étant «naturellement» associé à la
présence d’une agriculture sédentaire, cependant que des précipitations
inférieures à 250 mm y seraient au contraire impropres. Malgré une vision
qui ne perçoit le pastoralisme nomade qu’en termes de « défaut » par rapport
à la norme agricole, cette conception n’est pas totalement dénuée de
fondement, mais ne peut être adoptée comme une discrimination absolue. On
peut en observer le tracé et elle fournit des indications intéressantes, mais
elle ne peut pas fournir un critère exclusif. La démarcation entre Chine et
steppe constitue un processus anthropologique et historique complexe et
prolongé. Elle se profile en fait dès le néolithique.
Il est particulièrement intéressant de noter que ce n’est pas une opposition
primaire entre agriculture et élevage qui s’affirme d’emblée. C’est une
différenciation au sein des modes de domestication végétale, au cœur de
l’agriculture proprement dite, qui est en définitive un moteur essentiel de la
divergence entre celle-ci et le pastoralisme ultérieurement développé en
292
pastoralisme nomade. On observe dans la zone, de part et d’autre du Fleuve
Jaune, qu’un élément de spécialisation intervient dans les productions
céréalières, le nord utilisant principalement l’orge, plus robuste, cependant
que le sud privilégie la culture du millet. Or cette spécialisation joue un rôle
direct dans l’évolution des modes de vie des populations concernées et
intervient comme un élément discriminant des processus d’ethnogenèse.
L’orge, plante de régions froides et arides à écorce résistante, ne peut être
consommée qu’en la décortiquant et en l’écrasant en farine. Il faut donc la
moudre et, avec cette farine, faire des bouillies, des galettes, etc. On peut
aussi en faire un usage, marginal, sous forme de grains entiers grillés. On
peut enfin en faire une base de fermentation, qui fournit la bière. C’est
d’ailleurs sous ces diverses formes que l’orge reste aujourd’hui encore une
des bases de l’agriculture et de l’alimentation tibétaines.
Le millet, quant à lui, peut être consommé après décorticage superficiel et
concassage éventuel relativement grossier, les grains entiers pouvant être
directement bouillis sous forme de gruau. La chaîne opératoire qui doit être
parcourue jusqu’à sa consommation est donc moins longue et moins lourde
que celle de l’orge (ainsi l’obtention de l’orge perlée, la mieux décortiquée,
réclame-t-elle six opérations de frottage successives). La consommation
directe de l’orge grillé, ne représentant qu’une consommation marginale du
fait d’une déperdition de matière alimentaire plus importante, la nécessité de
moudre l’orge en vue de sa consommation accroît la part d’énergie
nécessaire par rapport à l’énergie restituée, et rend donc cette culture moins
« rentable » et moins « énergétique » (dans ce sens) que celle du millet.
En outre, il semble qu’on ait pu observer une différence sensible de
rendement global entre le millet et l’orge, à l’avantage du premier. La ration
alimentaire liée à ce rendement définit la viabilité et le niveau d’entretien
d’une population humaine. Or, le niveau numérique de cette population
présente des seuils minima en dessous desquels l’édification d’une structure
sociale par un trop petit nombre d’individus sur un espace très étendu
s’avèrerait impraticable. L’orge, avec des rendements faibles et surtout
irréguliers, se serait donc avérée impropre à assurer un accroissement
démographique pourtant socialement nécessaire. Dans ces conditions, le
passage à la production pastorale offrait en définitive une solution plus
efficace, le rapport entre énergie nécessaire dans un cadre pastoral pour la
293
capture de la domestication le dressage et l’exploitation des animaux et
énergie restituée par le troupeau et ses produits apparaissant à l’usage plus
favorable que la pratique d’une agriculture en zones arides. Les évolutions
qui s’imposent dès lors sont celles d’une part croissante de la production et
de l’économie pastorales. Puis, à la fois probablement pour répondre à la
pression d’une croissance démographique favorisée par le pastoralisme et
maîtriser les effets de la relative aridité des zones continentales de latitude
moyenne en Asie orientale, le développement de techniques d’usage alterné
et saisonnier des ressources, dont la généralisation, rendue possible par la
diffusion de la monte équestre, donne naissance au IIe millénaire av. n. è. au
mode de vie et au système pastoral nomade.
Le tournant pastoral du monde de la steppe, et la mise en œuvre des
mécanismes propres à l’économie pastorale nomade, établissent un système
confronté dans la longue durée à la disponibilité de surplus faibles et surtout
irréguliers. La configuration d’ensemble de ce système voit la population
s’organiser en petits groupes pastoraux, souvent restreints à la famille
nucléaire, ou à des réunions plus ou moins durables de quelques familles,
vivant des produits de troupeaux eux-mêmes relativement peu nombreux et
généralement non spécialisés, n’exerçant qu’une pression modérée sur le
complexe de ressources, eau et herbages fournis par la couverture végétale
naturelle. Contrairement à une image banale, le maître-mot de ce système
n’est pas la mobilité, mais la dispersion, qui y joue un rôle comparable à
celui de l’accumulation dans les sociétés agraires puis urbaines sédentaires.
C’est en effet la dispersion qui permet d’établir et de maintenir, au prix de
stratégies de modulation, un rapport viable et durable entre besoin humains,
rendement du troupeau, rendement et régénération des ressources primaires.
La complexité du système, et la place qu’y occupent des mécanismes
délicats de régulation sociale, tient à ce que chacun des paramètres évoqués
ici de façon très superficielle connaît des variations qui ne sont ni corrélées
ni en règle générale prévisibles.
Un tel système, caractérisé par la structuration des relations sociales en
réseaux incorporant la notion majeure de distance, n’a d’autre alternative que
de se tourner de façon dominante vers l’extérieur à chacun de ses niveaux.
Ceci reste un impératif constant pour des groupes peu nombreux et, par
conséquent, exposés de l’extérieur aux effets très lourds de modifications,
même minimes, des rapports de forces qui régissent leurs relations avec des
294
voisins proches ou lointains. Cette orientation centrifuge est, de même,
induite par la nécessité de conduire, au sein des réseaux, une stratégie
positive d’action sur ses partenaires. Or les stratégies de renforcement de son
propre potentiel, qui seraient destinées à modifier à son propre profit les
rapports de force, sont par définition sujettes à trop d’éléments
impondérables. La modestie et l’irrégularité des surplus rendent en effet
problématiques des gains de productivité qui pourraient alimenter ces
stratégies volontaristes. Dans ces conditions, la solution passe
nécessairement par la recherche d’alliances en évolution constante et donc
une ouverture permanente vers l’extérieur, dimension essentielle de la
viabilité. C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison que les échanges, loin
d’être secondaires, y revêtent un caractère prioritairement extra économique
(qu’il s’agisse des stratégies matrimoniales, des stratégies d’entraide et de
garantie mutuelle matérialisée par exemple par des échanges de bétail ou de
la gestion des conflits, y compris par le recours à la force).
Mettre en évidence cette logique essentielle du régime social nomade fait
apparaître l’ampleur des contrastes dans lesquels celui-ci se situe par rapport
aux priorités du système agraire chinois.
La recherche de biens ou de services que la société pastorale nomade ne
produit ou n’assure pas, ou sur une échelle trop marginale, est liée à
l’absence de spécialisation, au faible niveau de la division sociale du travail.
Ceci ne signifie nullement l’absence des savoir-faire, mais leur diffusion au
sein de la société. Ces biens ou ces services sont donc moins ceux qui
supposent des compétences techniques exceptionnelles que ceux dont la
production ou la mise en œuvre imposent une immobilisation massive et
prolongée de population (ce qui est le cas de la métallurgie, mais ce qui
permet aussi de mieux comprendre la raréfaction dans la culture nomade de
la production de céramique). On se tourne alors vers l’extérieur pour se
procurer ces éléments, ce qui intervient d’autant plus facilement que le
fonctionnement même des unités dispersées favorise ce type de démarche.
La société nomade se structure donc en un ensemble d’unités dispersées,
celles-ci constituant des réseaux modelés par les relations de chaque unité
aux autres. Il est par conséquent normal que l’orientation globale du système
soit elle aussi tournée vers l’extérieur. Un rôle premier revient ici
naturellement à l’impératif écologique, technique et économique de
295
dispersion. C’est en se tournant vers l’extérieur que des éléments essentiels
de viabilité peuvent, à chaque niveau, être obtenus, mais aussi que tout
mouvement d’expansion est susceptible de remettre en cause des équilibres
fragiles et provisoires. La recherche d’harmonisation et de régulation de
l’accès au ressources suscite moins le partage inné d’une volonté délibérée
de solidarité au sein de l’ensemble du tissu social que le jeu de réseaux
d’alliances, et de réseaux de réseaux embrassant de loin en loin et à
intervalles relativement réguliers l’ensemble du monde nomade.
C’est ce jeu des réseaux, de leurs contradictions, synergies,
interpénétrations et interactions multiples, s’inscrivant dans la durée, se
rattachant à des traditions fondatrices et à des légitimités lignagères
renouvelées, qui créent les fondements de grandes entreprises politiques et
historiques « impériales » dont les Xiongnu établissent l’archétype.
Les mêmes phénomènes et les mêmes tendances à se tourner vers
l’extérieur jouent à une plus vaste échelle une fois que se constitue un
pouvoir. A un premier degré, la mission de ces « empires », moment de
recherche d’une régulation, est de permettre le retour le plus rapide possible
de la société pastorale nomade à la dispersion qui lui est nécessaire. En
d’autres termes, le triomphe de l’empire est dans sa dilution. Mais à un
second degré, il est fréquent que les artisans d’une telle entreprise prennent
la mesure des avantages qu’ils tirent de l’exercice du pouvoir et cherchent à
les pérenniser. C’est bien dans ce cas qu’il devient légitime de parler
« d’empire », voire « d’Etat ». Or cette nouvelle étape crée d’autres
impératifs.
Créer et entretenir, même de façon rudimentaire, une administration, une
armée, des relais de poste, etc., rend nécessaire de concentrer un certain
volume de moyens. Or, l’économie pastorale proprement dite, si elle fournit
bien des moyens et dégage des surplus, les fournit de façon irrégulière. Il est
donc difficile qu’elle assure le développement et surtout la permanence d’un
empire durable dont les ressources subiraient des fluctuations importantes,
constantes et aléatoires. La naissance d’un empire à base nomade suppose
qu’il gère habilement ses relations tant avec adversaires qu’avec partenaires
pour permettre à la population de reprendre un mode de vie fondé sur la
dispersion. L’édification de ses structures propres le contraint à entrer dans
une autre perspective, celle de la durée : devoir se procurer des ressources à
296
l’extérieur, qu’il s’agisse de biens matériels ou de la consolidation d’un
système et de ses institutions. Ceci se reproduit environ tous les 200 ans, du
IIIe siècle avant notre ère jusqu’au XIIIe siècle, et s’accompagne du
développement d’idéologies impériales dont un des ingrédients majeurs est
plus un souci de durée qu’une volonté d’expansion « gratuite » qu’on leur a
souvent supposée. Cette durée ne peut s’accomplir qu’en se tournant vers
l’extérieur pour se procurer les ressources que l’élevage nomade lui-même
est incapable de fournir de façon suffisamment massive et surtout
suffisamment régulière. L’image des «envahisseurs nomades» venant
« piller » le monde sédentaire sont bien sûr directement appuyées sur cette
réalité. Ceci n’est pas une vue de l’esprit. C’est bien un des moteurs du
système que sa capacité à intégrer dans sa gestion du temps et de la durée la
nécessité de se procurer des ressources à l’extérieur. Mais ici encore
l’évidence doit être prise avec prudence.
Un effet majeur de cette logique tournée vers l’externe réside dans
l’absence d’une pertinence propre de la notion même de frontière. La notion
de frontière est chez les nomades, spontanément inexistante, en particulier
celle d’une frontière ethnique. Si le réseau de relations qu’ils constituent est
prioritairement centré sur le partage d’un mode de vie pastoral nomade, il
s’accommode sans difficulté insurmontable de disparités ethniques voire
linguistiques profondes. Il s’avère même capable, de même que des éleveurs
nomades peuvent cohabiter sans s’y diluer au sein de sédentaires
majoritaires (ce qu’on a souvent voulu exprimer grâce au dilemme de la
« sinisation des barbares », souvent affirmée, rarement mise en évidence),
d’incorporer plus ou moins durablement des franges importantes de sociétés
sédentaires voisines. C’est, parmi de nombreux autres aspects qui le
rapprochent des empires nomades l’ayant précédé, une des capacités
remarquables dont témoigne la formation de l’Empire mongol et
l’organisation des conquêtes.
La frontière linéaire, aussi bien à l’échelle de l’économie pastorale qu’à
une échelle plus importante, n’intervient que sous l’action de puissances
extérieures et il serait vain d’en chercher des traces immédiatement nomades.
La logique même d’un réseau est d’être enchevêtrés et superposés à d’autres
réseaux et l’empreinte territoriale d’un réseau, si elle est souvent bien réelle
ne constitue pas une parcelle territoriale exclusive des autres. Il est important
qu’un éleveur, une famille, à plus ou moins long terme, s’approprient un
297
espace hivernal correspondant à leurs besoins. Ceci ne signifie pas qu’il en
découle la délimitation d’une zone territoriale quantifiable. Ce qui est vrai à
l’échelle d’un foyer l’est aussi à plus grande échelle. En d’autres termes, la
notion d’une frontière nomade, d’une frontière mongole, quelle qu’en soit
l’époque historique, y compris la période impériale, et au-delà l’image d’une
«Mongolie» conçue sur un modèle territorial délimité par des frontières,
restent jusqu’au XXe siècle, des anachronismes. Ce qui reste impérativement
premier est constitué par les relations humaines, ce qu’explicite
remarquablement le terme nutag, communément traduit par «territoire» et
dont la sémantique propre renvoie non à la notion d’étendue, mais à celle
d’un «réseau concret de relations humaines» 147.
Si la notion de frontière peut avoir un sens dans le contexte nomade, c’est
sous la forme non d’une ligne de délimitation, mais en tant que zone,
étendue ou espace de relations et de partage. Cette observation vaut pour la
production pastorale elle même et son appropriation territoriale : sur quelle
base pourrait-on penser une délimitation des pâturages d’un éleveur par
rapport à un autre ? Elle n’en a aucune, en particulier dans la longue durée.
Dans le même temps, aussi dispersée que soit la population, elle connaît et
intègre la position, les besoins, des groupes voisins, souvent distants, parfois
très éloignés.

147
La fixation de frontières territoriales n’a pu apparaître dans l’histoire mongole
que sous l’effet de la domination bureaucratique sino mandchoue des Qing
(mandchoue, XVIIe - XXe siècle), créatrice d’unités administratives territoriales,
mais c’est également à la suite de la conclusion par ce même empire de traités
délimitant ses frontières septentrionales avec la Russie et dont plusieurs
comportaient des dispositions applicables à la Mongolie (Nerchinsk en 1689,
Kiakhta/Bur en 1727, etc.). Quant à la frontière méridionale actuelle de la
Mongolie, elle est le résultat direct de la proclamation d’indépendance de 1911 et
de ses suites politiques et diplomatiques jusqu’en 1945, même si pour une part elle
renvoie à des partages de succession remontant au XVIe siècle. Quoi qu’il en soit,
ces frontières, sous la forme où nous les connaissons, n’émanent pas de la société
pastorale nomade elle-même mais lui sont en quelque sorte surimposées de
l’extérieur.

298
Un fait peut sembler paradoxal : cette société doit élargir sa propre
dispersion sous peine de succomber à son propre surpeuplement, aussi relatif
que puisse sembler celui-ci, mais cette dispersion, si elle ne contient pas le
retour vers l’autre, débouche sur un conflit dont l’issue reste souvent
aléatoire. Le conflit, quand il n’est pas une banale vendetta est donc un signe
que le voisinage n’a pas été géré efficacement. La cohésion du système
social nomade repose ainsi sur une complémentarité entre les relations et les
tensions. Elle tient aussi à la part considérable qui revient à la
communication. Le contraste est très net avec la situation de sociétés rurales
sédentaires constituées de villages, îlots pouvant être fortement isolés, et
entre lesquels on peut parfois constater jusqu’à des difficultés de
communication. Celles-ci sont partiellement surmontées, dans une division
sociale du travail assez poussée par l’intervention de la couche spécialisée
des marchands, colporteurs, etc.. Mais subsiste la rigueur avec laquelle
s’imposent les limites et les frontières. C’est ce trait qui rend compréhensible
la violence des conflits de bornage entre village (mais aussi leur
dépassement symbolique, rituel et ludique, dans nos modernes sports
d’équipe), sans équivalents directs en société pastorale nomade.

IV. La Chine du nord et la longue durée des interactions et des


superpositions
Face à cette vision nomade, centrifuge, susceptible d’inclure une
périphérie marquée par la cohabitation de systèmes différents (ce qui est
applicable au réseau nomade de relations peut également se mettre en place
entre nomades et sédentaires), des communautés sédentaires se démarquent,
tournées, elles, vers un centre de gravité interne. Ces communautés se font
de la frontière la conception d’une ligne de démarcation exclusive,
normalement associée à la fois à la définition de leur propre espace vital et à
la confrontation avec un «extérieur» 148 auquel elles tournent le dos.

148
Qu’on s’interroge sur la sémantique du nom même de «frontière». Les Mongols,
pour leur part, ont eu recours pour nommer la frontières aux termes zax, qui peut
désigner le «bord», «bord d’un vêtement» en particulier, et qui tirent en outre de
son usage dans le sens de «frontières» un emploi particulier, historiquement liée à
299
Cette production de la frontière comme ligne entre naturellement et
fortement dans la logique du système constitué par la société rurale et
urbaine sédentaire. On comprend mieux, dès lors, au-delà de ses fonctions
purement militaires, la complexité des missions assignées à la Grande
Muraille. Démarcation linéaire et logique centraliste renvoient au premier
degré à l’histoire de l’espace chinois. A l’opposé du modèle nomade de
dispersion, cette répartition tendanciellement isomorphe et homogène de
l’espace agraire et urbain est pilotée par deux carrés : le champ et la muraille
de la ville fortifiée, orientée selon les axes des points cardinaux et retrouvant
le modèle cosmogonique de la Terre elle-même. En poursuivant la
comparaison des deux systèmes, nous pouvons revenir à un point évoqué
plus haut : la logique qui guide la société nomade, l’économie des réseaux,
n’est liée ni au lieu d’implantation, ni au problème du rayon d’action d’un
groupe ou de sa zone d’influence. Ce sont la vitalité, la mobilité du réseau
des alliances qui s’y intègrent, mais aussi leur orientation, qui sont
déterminantes (un bon exemple de la fragilité qui en découle est donné par
les effets quasi immédiats de la mort de Jisügei, père de Temüžin, qui
montrent clairement les limites du rôle des relations consanguines comme
modèle opératoire d’organisation de la société).
La part des réseaux de relations propres à la société nomade dans la
gestion des relations avec l’extérieur rentre dans la confrontation de ces deux
logiques. D’une part, les échanges qui peuvent être conduits à la frontière le
sont, du côté nomade, par les détenteurs ou les prétendants à un rôle
dominant. Les produits obtenus, injectés par leurs soins dans la société
contribuent avant tout à asseoir leur importance et leur propre prestige. Il en
va de même de la recherche, à la périphérie de la zone nomade, d’éléments
de caution ou de légitimation, titres honorifiques ou mariages princiers,
contributions à la consolidation du réseau qu’on domine.
Dans ce recours aux relations extérieures, les limites du réseau ne
s’arrêtent pas en effet aux nomades eux-mêmes. Dès lors que la notion de
frontière ne s’impose pas, dès lors que, dans la longue durée, le centre de
gravité de la vie sociale se situe dans le devenir des réseaux d’alliances, peu

celui-ci, puisqu’il assure la dénomination du «marché». Les termes alternatifs xil


et xjazgaar entrent pour leur part dans le champ des termes de segmentation.
300
importe que l’allié du moment appartienne à une population ou à une autre.
D’où la possibilité de l’intégrer à son propre dispositif, comme de lui
emprunter certains éléments de sa propre puissance (dans le même temps la
société sédentaire est amenée beaucoup plus lourdement à se poser aussi
bien les questions de l’identité que celle de l’intégration). C’est sur ce plan
que la question des emprunts entre nomades et sédentaires, y compris ceux
d’institutions politiques, acquiert toute son importance.
Un des éléments moteurs de la relation et des formes historiques prises
par le contact des nomades et des sédentaires tient à ce que du côté nomade
les échanges ne sont pas prioritairement de nature économique mais restent
liés à la logique des réseaux centrifuges. Cependant que, du côté sédentaire,
on est en présence d’un système comportant de façon dominante les
exigences d’un marché convergeant vers une ville fortifiée et, au-delà, vers
les centres d’un empire. Dans cette logique de marché, ce qui est premier
n’est pas la circulation elle même, mais l’accumulation et le bilan entrée -
sortie qui lui est associé, et qui se doit de faire apparaître un excédent
capable d’alimenter l’accumulation.
Il y a dans la mise en contact de ces deux dimensions aussi bien les bases
de relations durables que le maintien tout aussi persistant de déséquilibres
essentiels entre la Chine sédentaire et la steppe nomade.
Les relations qui s’établissent, quels que soient les termes concrets de
l’échange (des chevaux contre de la soie, des fourrures contre du métal, etc.),
ne visent à aucun moment à l’obtention d’un équilibre permanent et figé
selon des critères de valeur comptable des produits échangés. Les deux
partenaires ont des motivations, des priorités et des «modes de calcul» qui ne
sont ni similaires ni, à l’extrême, comparables. Si on adopte une
représentation vectorielle de ce schéma, on peut observer que dissymétries et
déséquilibre, moteurs historiques et facteurs de mobilité, sont
paradoxalement représentés par des vecteurs de même orientation :

Nomades frontière sédentaires


centre périphérie ! périphérie centre

301
Les formes et les contenus multiples de ce déséquilibre peuvent être
rapidement évoqués : là où les acteurs nomades de l’échange sont des chefs
ayant en vue leurs intérêts politiques, les acteurs sédentaires sont des
marchands préoccupés de rentabilité et d’accumulation, ainsi que des
administrateurs ou des chefs militaires dont la préoccupation première est le
maintien de l’ordre à la frontière. Ainsi, quand des demandes de produits
alimentaires apparaissent au moment de négociations sur les marchés
frontaliers, il s’agit de démarches directement politiques destinées à
consolider les positions de leurs auteurs, et qui sont traitées comme telles.
Comment ces divers éléments rejoignent-ils une histoire réelle, et quelle
est la place de la Grande Muraille dans cette logique ? A chaque fois que
l’histoire nomade produit un accroissement de sa tension centrifuge, c’est-à-
dire quand les structures politiques au sein du monde de la steppe convergent
dans l’émergence d’un nouvel «empire», cette tension a un effet double sur
la réalité chinoise elle-même. Premièrement, nous l’avons vu, l’unification
de la Chine est liée à un recentrage majeur : les Qin sont un royaume
périphérique qui entreprend d’étendre son pouvoir sur l’ensemble de la
Chine par les méthodes d’une centralisation radicale. Cet ensemble est
soumis non à une invasion mais à une pression de la puissance Xiongnu elle
même en cours de formation. Un des effets essentiels de cette situation, qui
découle largement de l’émergence nomade, désormais effectivement
menaçante, est le recentrage spécifique qui accompagne l’unification
chinoise, et en déplace le centre de gravité vers le sud. Par contraste, la zone
située à proximité de la Grande Muraille, berceau historique de l’Empire, en
devient une périphérie sociale et économique, une province marginale. Dans
ces conditions, la population chinoise du nord se trouve en quelque sorte
«abandonnée». Ce processus va faciliter à partir du IIIe - IVe siècle un
phénomène marquant de l’histoire chinoise du nord jusqu’à l’époque
contemporaine : la mise en place d’un modèle dans lequel le décentrement
chinois vers le sud laisse la Chine du nord largement ouverte, malgré la
Grande Muraille, à un espace de superposition entre un système à priorité
sédentaire, chinois, et la présence, prolongée et répétée de dominations
impériales nomades, ces dernières pouvant parfaitement prendre la forme de
dynasties « chinoises » comme le montrent les empires des Wei du nord
(Tabgač, 386-534), des Liao (Kitan, 907-1125), des Jin (Žürčed, 1115-1234),
des Yuan (Mongols, 1279-1368) et enfin des Qing (Mandchous, 1644-1911).
302
Il faut considérer en définitive la Chine du nord, et dans cette perspective
la Grande Muraille elle même, comme terrain d’interactions associant des
complémentarités essentielles et des dissymétries radicales entre monde
chinois et monde nomade.
1) complémentarités : ce sont tout d’abord celle qui se matérialisent
dans les produits échangés entre la Chine et le monde de la steppe. Le
catalogue en est abondant et beaucoup mieux équilibré que ce qu’une
opposition superficielle et vulgaire entre Chine «civilisée» est steppe
«barbare» suggère parfois. Il est évident que l’offre nomade, dans la longue
durée, a porté sur certains objets essentiels, parmi lesquels le cheval occupe
une place privilégiée. Mais d’autres produits, tels que les fourrures, les bois
de cerf, le ginseng et d’autres substances très recherché en Chine ont joué
également un rôle important. De son côté, la Chine du nord a pu fournir au
monde nomade des produits dont il était demandeur et peu ou pas producteur,
qu’il s’agisse de textiles, au premier rang desquels la soie, mais aussi le
coton, de articles métallurgiques, coutellerie ou chaudronnerie, de produits
alimentaires, dont le thé mais aussi des céréales. A ces échanges matériels,
doivent être associés également l’emploi par la Chine de contingents
nomades, auxquels répondaient, comme cela a été signalé plus haut, la
fourniture à des chefs nomades de titres honorifiques, voire de mariages
princiers qui intervenait directement dans les réseaux politiques et les
rapports de force de la société nomade.
2) dissymétries : ces éléments de complémentarité, loin d’être porteurs
de stabilité, entrent en réalité dans une dynamique d’attirance et de rejet dont
l’intérêt tient à ce qu’elle repose sur des polarités différentes.
La stratégie sédentaire, appuyée comme nous l’avons souligné sur la
conception forte d’une frontière linéaire étroitement dictée par sa logique
tournée vers le centre, est à la fois guidée par une orientation des échanges
selon des intérêts directement économiques et marchands, et par une
conception, souvent contradictoire, visant à prémunir les espaces sédentaires
contre les risques d’un franchissement de leurs propres limites et d’une
violation de leur propre identité ethnique et sociale.
La stratégie nomade, tournée vers l’extérieur, y recherche à la fois des
partenariats et des cautions. Mais elle est surtout conduite à s’y procurer les
ressources qu’exige la durée de ses entreprises politiques.
303
La confrontation de ces deux conceptions, loin d’empêcher les échanges
entre nomades et sédentaires, a fourni à chacun des deux partenaires des
mobiles d’en entretenir la permanence. Il faut toutefois souligner à nouveau
que les mobiles des uns et des autres sont non seulement différents mais dans
une large mesure opposés. C’est de cette dissymétrie, et des «bascules»
historiques auquel elle donne naissance, de ce déséquilibre entre centripète
sédentaire et centrifuge nomade qu’est largement faite l’histoire de leurs
relations.
C’est cet ensemble qui fait de la Chine du Nord non un espace autonome
délimité et protégé par une ligne frontalière qui aurait prétendu à l’étanchéité,
mais une zone d’interaction prolongée, dont la démarcation septentrionale
contribue à souligner l’identité propre sans pour autant l’enfermer dans un
isolement radical. Elle apparaît dans cette optique simultanément comme le
foyer constitutif essentiel du peuplement chinois et de son identité, et comme
la zone d’action, complémentaire à celle de la steppe, qui permet à des
empires nomades de jouer pendant plusieurs siècles un rôle renouvelé à
plusieurs reprises mais toujours majeur dans le devenir historique de la
Chine elle même.
Si la Grande Muraille est un symbole de la Chine toute entière, n’est-il
pas tout aussi symbolique que l’unité territoriale de la Chine impériale,
préfigurant l’entité chinoise moderne, ait été, avec les grandes dynasties
chinoises des Han et des Tang, l’œuvre de dynasties de conquérants, les
Mongols Yuan puis les Mandchous Qing ?

304
Воздействует ли исторический образ Чингис хана на
современную монгольскую действительность ? 149

Как будто очевидно и бесдискуссионно для нас всех обсуждать


актуальное значение Чингис хана после 840 лет. Но этот факт является
ли настолько натуральное, что можно его пропускать без хотя бы
секунды размышления ? Ведь сколько других государственных
деятелей, полководцев, и даже художников, в своё время известных и
славных, исчезло из нашей памяти. Как объяснять такое редкое явление
? Совершенно естественно, каждый народ имеет и уважает свои
символы, воспоминает замечательные страницы своей истории и
отмечает роль своих выдающихся людей. Целая эта символика
составляет неотделимую и даже центральную часть общественного и
культурного сознания данного народа. Незакономерно отрицать эти
явления и, ещё более опасно, запрещать или репрессировать их
выражения. Не менее естественно, каждая новая фаза в истории
данного народа сопровождается изменениями в изображении и в оцене
прошлого. Ничего удивительного нет, в том что в переломные периоды
эти изменения осуществляются под сильным эмоциональным влиянием
и даже давлением. Бывают, конечно, случаи когда образ какого-то
«Золотого века» или выдающейся личности подчиняется
политическому или коммерческому утилитаризму, когда этот образ
превращается в инструмент националистических манипуляций (имею в
виду как епизоды связанные с 800-летием Чингис хана в 1962 г. в
Монголии и за её границами, так и преувеличения в употреблении
фигуры и имени Чингис хана в 90-х годах в политических,
религиозных, но и торговых целях ). Эти явления требуют собственные
исследования и подходящие ответы, но они ни в коем случае в
состоянии или создать, или испортить целую и полную картину. Если
речь идёт о Чингис хане, особое богатство Монголии и Монголов
является огромная беспрерывная историческая и историографическая
традиция ему посвящена.

149
IXe Congrès International des Mongolisants, Ulaanbaatar, 5 août 2002
305
Можно утверждать, что существование до сих пор и живой характер
этой традиции, является первым вкладом Чингис хана в современную
монгольскую действительность. Нет больших вопросов современности
в обсуждении которых не был бы возможным, идаже неуникаемым
возврат к Чингис хановским временам и наследию. Это так оказывается
на пример в дискуссиях самых актуальных экологических проблем. В
эту традицию входят выдающиеся исторические дела глубокого
прошлого, которые несправедливо ещё определяют как «хроники»
(когда «Алтан товч», «Эрдэнийн товч» и другие сочинения, не говоря
уже о «Монголын нууц товчоо», настолько шире и богаче чем простые
летописи). В эту богатую традицию включаю наших коллег и друзьей,
монгольских историков XX века, археологов, специалистов многих ещё
наук. То, что они пользовались новыми, научными, методами
исследования, и ещё больше то, что они проводили трудную и
мужественную работу под огромным давлением сложных и часто
трагических исторических условий никак их не исключает из этой
традиции. Конкретно в этот способ подчеркивается, что эта традиция
никогда не была замкнутым корпусом и всегда существовала и
развивалась неоторванная от собственных условий различных
исторических эпох.
Уникальное явление, собственное монгольской культуре, является
сосуществование и взаимодействие в этой традиции этих письменных
памятников с огромной устной народной литературой, широкое
распространение которой обясняет между прочим, что образ Чингис
хана не остался собственностью узкой социальной или культурной
элиты. Формированию и развитию этой традиции содействовали ещё в
значительной мере культ и элементы культа Чингис хана, как в
собственных, так и в ламаизированных формах.
Сам портрет поднимает ряд вопросов, которых я не претендую
решать. Мне кажется только, что мы не располагаем достаточно
бесспорными информациами касающимися физической внешности
Чингис хана. Все описания скупые, и известные портреты, китайские
или персидские, являются поздными картинами или миниатурами и
можно сомневаться в их реализме. За то, не исключено, что отсутствие
верного физического портрета играло свою роль в «психологизации»
306
образа Чингис хана. Использование известного юаньского портрета
конца XIII века отвечает на практическую нужду конкретного
изображения и не вызывает особых возражений, но сам характер
портрета в какой-то степени определён психологией художника (можно
сравнивать под этим взглядом портреты Чингис хана опубликованные в
разных европейских книгах в XVIII-XIX веках и широко
распространенные в последние годы в Узбекистане портреты Тимура,
инспирация которых являтеся известная реконструкция Герасимова.
Удивительное сходство между этими портретами не случайное и
сводится к тому, что все художники, включая Герасимова, очевидно
передают впетчатление грозного выражения лица своего героя). Не
исключено тоже, что, особенно у некоторых европейских авторов XIX
в., представления о Чингис хане в известной степени соединялись со
тогда модным расистским мифом о «Жёлтой опасности».
Переход к психологической стороне личности Чингис хана должен
быть также осторожным. Тенденция как раз к такому изображению
Чингис хана наверно занимает доминирующую позицию. Одно из
наиболее полных изображений характера Чингис хана получаем из
страниц «Монголын нууц товчоо». И есть наш долг перед неизвестним
автором, констатировать каков богатый, сложный, но и
противоречивый является этот характер. Не исключено, что
комплексны - намерения автора «Монголын нууц товчоо», и не только
характер Чингис хана. Но проявляются в нём и грандиозное величие, и
храбрость, мудрость, реализм. Но в то же время, бывают у него
моменты нерешительности, когда мать и жена как будто ему диктуют
самые кардинальные решения. Одним словом, не позваляется забывать
о том, как ещё малчиком боялся собак.
К сожалению, психологический портрет Чингис хана слишком часто
ограничивается более или менее либо мифизацией его личности, либо
произвольным выбором «хороших» качеств или «плохих» недостатков
нашего героя (в зависимости от ориентации и приоритетов автора),
основанных как правило на очень фрагментарных, часто
сомнительных, отрывках всякого типа источников и чаще всего
переписанных из книг в книги без необходимого критического
обсуждения.
307
Было бы трудно создавать концепцию роли Чингис хана в
современной монгольской действительности, основанную на такой
«психологии».
Далеко от такой концепции, по какой осталась бы только
искусственная немая фигура Чингис хана, его величие, его способность
играть такую роль в сознании современных Монголов,
непосредственно связаны с тем, что он является конкретным
человеком, и что его индивидуальные черты, в свою очередь, близкие
тем, пусть даже идеализированным, которые Монголы признают
присущими для самого себя вообще. Хотя собственные его
психологические черты и эпизоды его биографии единственны и
неповторимы, тем не менее создаётся исторический и
антропологический тип индивидуальности, в котором эти черты и
эпизоды занимают чуть не центральноеместо. Благодаря этому типу,
игравшему и играющему решающую этногенетическую роль в
создании и эволюциях тождества монгольского народа, осуществляется
продолжительная общественная и культурная интеграция черт
характера, норм личного поведения и системы индивидуальных
ценностей. Первый опыт описания этого исторического типа
индивидуальности был предложен мной 20 лет тому назад в статье
французского журнала «Ля Пансе» 150 . К сожалению, я тогда ещё
останавливался главным образом на обсуждении политических черт
личности Чингис хана, что ограничило значение этого опыта.
Хотя Чингис хан, его жизнь и деятельность, их восприятие
современниками и наследниками внесли в данный тип существенные
корректы и изменения (особенно в области связей между собственной и
политической сферами поведения), тем не менее он не является её
единственным творцом. Корни этой индивидуальности лежат в самых
основах и во фундаментальных категориях монгольского
общественного строя -кочевого пасторализма. Тем самым, лучше
освещаются на мой взглядь роль Чингис хана и продолжительность его

150
J.Legrand, Type et modèle historique d’individualité : Cinggis qan, La Pensée,
№ 228, р. 104-115
308
влияния. При этом подчеркивается, что зря считаются
противоположными индивидуальное и общественное.
Конечно, гигантские и спектакулярные события, грандиозные
походы и завоевания быстрее притягивают внимание, чем ежедневные
нужды и трудности кочевых скотоводов, и это можно понимать. Но всё
таки именно на этом уровне находятся ответы на поставленный вопрос.
Трудности в интерпретации личности и роли Чингис хана в какой-то
степени могут быть связаны с недостатками в анализе кочевого
пасторализма. С одной стороны история Монгольской империи и
самого Чингис хана ещё не так редко излагается, особенно в
популярной литературе, забывая, временем полностью, кочевую
сущность монгольского общества, условия и последствия этого
положения. Во вторых, хотя учёные разных стран и направлений, в том
числе монголоведы, уже провели огромную работу, ещё немало не
тронутых вопросов. Но больше всего, многие исследования
употребляют научные подходы, как будто универсальные, а на самом
деле непосредственно и узко связанные с условиями и опытом оседлых
обществ и народов. Характерен такого положения является
бесконечная и в значительной мере бесплодная дискуссия о «земельной
собственности» у кочевников, которая в своё время задерживала
переход к нужному обсуждению земельных отношений в кочевом
пасторализме на реальных научных началах. И здесь, когда решаются, в
условиях сегодняшней Монголии, вопросы земельного права и
персрективы приватизирования земли, остро проявляется актуальность
глубшего анализа кочевого общества прошлого. Здесь нет время и
место излагать в подробностях глобальную систему кочевого
пасторального общества. Ограничусь теми наиболее общими
характерами непосредственно определяющими черты типа
индивидуальной личности которому отношу Чингис хана. 1- Дисперсия
как главный ответ (и как фундаментальный принцип) кочевого
пасторализма на природно-ресурсные условия северо-
центральноазиатской степи. Подвижность как вторичный элемент,
позваляющий реализацию дисперсии. 2 - «Низкий уровень»
общественного разделения труда. Как раз «низкий уровень» здесь
типичный пример пользования «седентарного» понятия. Речь не идёт о
масштабе, но о том, что наблюдаются явления качественно разного
309
характера. Во первых, одно из наиважнейших последствий дисперсии в
том, что каждое хозяйство должно быть в состаянии удовлетварать все
свои основные нужды. Последствие этого, в свою очередь, в широком
распространении среди скотоводов, часто на высоком уровне, всяких
форм умелости, разных технических способностей, в любопытстве к
всему новому, в пользованию широким кругом комплексных знаний,
понятий и операционных комплексов (переведя этим термином понятие
«chaîne opératoire», центральное для А.Леруа-Гуран).
Во вторых, для выяснения особенностей личности Чингис хана,
совершенно решающее значение имеет факт, что в этом обществе, не
может существовать какого нибудь слоя постоянно оторванного от
непосредственного животноводческого кочевого производства (что мы
только что видели с ремеслом). Совсем другую картину можно
наблюдать на пример в европейском феодализме, где
аристократическое сословие сеньоров даже не имеет права лично
заниматься земледелием. Эта разница - огромная. Нам припоминает,
что Чингис хан - скотовод и кочевник, и что это определяется не
столько анекдотическими обстоятельствами, сколько самой сущностью
кочевой технической, экономической, социальной и культурной
системы3 - Доступ к ресурсам - источник одновременно
кооперирования и конкуренции, о чём не стоит говорить здесь дольше,
но которое во многом определяет следующий пункт.
4 - В условиях дисперсии немногочисленных групп, располагающих
относительно слабыми силами, и между которыми соотношения сил
мало стабильны, развитие сетей отношений и союзов на близких и
далёких, родственных и не-родственных началах и основах является
общим принципом организации общества как целого.
5 - Открытый и центробежный характер общественной сруктуры
(когда логика оседлой системы является во многом
центростремительой) придаёт этим сетям и отношениям то, что можно
определить как сущность политической институции, в которой сила
играет конечно определённую роль, но как правило, после
исчерпывания «дипломатических» возможностей и коммуникации.

310
6 - На этих основах, проявление родовых форм и развитие, через
продлительные механизмы, доминирующих аристократических родов
играющих руководящую, хотя как правило не постоянную роль, вплоть
до создания известных «кочевых империй». Здесь занимает особое
место вопрос внешних отношений, тесно с этими связанный.
Нужно ли долго доказывать в чём связана личность и деятельность
Чингис хана с этими разными аспектами кочевой системы. Я уверен в
том, что каждому из вас имеет в виду гораздо больше эпизодов, слов и
воспоминаний, чем я мог бы сам цитировать. Не исключаются из этого
предприятия никакие мотивации и оправдания, никакая реакция на
неожиданные события, ни вес материальной необходимости, ни
мобилизация идеологических и религиозных схем, ни давная традиция
ни революционная иновация.
Все эти аспекты, и ещё некоторые другие, служат в конечном итоге
реализации одной фундаментальной проблематики : превращать хаос,
слабые и не равные ресурсы, беспрерывные скоки и столкновений
природы и человека, как внутри так и вне степи, в постоянную
жизнеспособную структуру. Создавать постоянность исходя изо
мгновенности непредвидимого. И в этом, в конце концов - наиболее
тесная связь личности и деятельности Чингис хана с актуальностью и
современностью : на вопросы которые нам не кажутся уже в конечном
итоге такими чужими, он искал ответы, и некоторые из них
перебрались к нам через столетия.

311
Les nomades : histoire d’espaces 151

Un espace hors du temps ?


C’est une steppe immense, grise et dorée. Au Nord, le trait noir des cimes
des mélèzes dessine une crête. Sous les pieds monte l’odeur du serpolet et de
l’absinthe sauvage. Loin, au pied d’une pente interminable, trois yourtes sont,
image d’un écrivain mongol, des boutons blancs sur la soie jaune de la
steppe.
Plus près du campement, quelques moutons et quelques chèvres, une
longue corde à même le sol à laquelle sont entravés des poulains. A
quelques mètres, deux chevaux de selle, prêts au départ, hochent la tête, leur
bride nouée au cordage de l’ujaa. Un enfant, les cheveux doués d’un ruban,
joue avec un agneau. Une porte s’ouvre, un homme jeune, hautes bottes à
semelle plate et pointe recourbée, sa longue deel brune retenue par le tissu
orange de sa ceinture, s’approche des chevaux, dénoue une bride, prend son
envol sur un étrier et dans une volte disparaît vers la montagne, déhanché sur
le flanc de sa monture, à peine secoué par son trot ras et saccadé.
En hiver, l’image aurait pu sembler la même. Les yourtes enfoncées
peut-être davantage dans un creux de vallée, une pierre gelée qui se fend et
dont on entend le claquement à des lieues, un mince filet de fumée bleue
montant tout droit vers le ciel dans un air cristallin, presque palpable. Notre
cavalier, sans doute aurait arboré un large bonnet de renard et le bord de sa
deel aurait laissé voir une fourrure claire.
Il est tentant de voir dans cette paix de début du monde un rythme
immuable et immémorial. Depuis la nuit des temps, les hommes et les
femmes de la steppe auraient ainsi vécu sans que le devenir eut prise sur eux.
Ils auraient ainsi suivi leurs troupeaux, ne les délaissant de loin en loin que
pour une chasse aux fourrures dont ils faisaient parfois le commerce avec
leurs voisins.
Et tout à coup, sans crier gare, sans que rien ne laisse présager cette
fureur, ces paisibles éleveurs seraient devenus, par la force d’un conquérant

151
Paru sous le titre « Un espace hors du temps ? » dans Michel Setboun,
Mongolie, Rêve d’infini, La Martinière, Paris, 2002, pp. 7-12
312
aux yeux de feu, le grand fléau qui fit vaciller le monde et qui jette encore,
après un millénaire presque, un frisson de terreur dans la mémoire des
peuples.
Gengis khan ! Gengis khan ! Quelle force nouvelle les avait ainsi
poussés à la conquête de l’univers - éclair de génie ou cataclysme de folie
meurtrière ? A quoi surtout tient cet abîme entre une vie au rythme des
saisons et des bêtes, quand sur le pâturage le gris et l’or, le blanc, le vert et le
violet tournoient au kaléidoscope inconstant de l’ombre des nuages, dans
l’immensité d’un silence que ne rompt que la mélopée du magtaal, et le
fracas des batailles, l’ivresse des campagnes lointaines, quand les sabots des
chevaux piétinent le sang des villes saccagées et s’éclaboussent à l’écume de
rivages inconnus ?
Quels stéréotypes se repoussent, et auxquels croire : les nomades
mongols auraient vécu et vivraient en dehors du temps, mais aussi quels
bouleversements et quelles évolutions entre les implacables guerriers du
XIIIe siècle et le berger hospitalier et placide qui nous reçoit sur son seuil.
Les conduites comme les mobiles sont naturellement multiples et
enchevêtrés. Du moins peut-on avancer quelques éléments de
compréhension. Leur enchaînement est si ténu et si fluide qu’il défie souvent
la perception, mais en même temps il est si implacable, qu’il n’y a rien, dans
la steppe, qui puisse prétendre s’y soustraire. Cette longue chaîne
d’interactions unit les cadres naturels, les conditions et les ressources, avec
leurs opportunités et leurs contraintes, au devenir des hommes et des
peuples.
Le pastoralisme nomade, et celui des Mongols est exemplaire, n’est ni
une errance passive ni l’obéissance à quelque pulsion surnaturelle. C’est,
dans des conditions qui peuvent nous sembler exceptionnelles, le mode de
vie d’homme et de femmes qui, comme ailleurs, cherchent par leur travail à
ravir à la nature les moyens de leur existence. Que cette quête les conduise
aussi loin sur les voies de l’invention ou de la conquête, est ici donné à voir.
Ce qui pourrait apparaître comme la recherche d’une simple réponse à
l’hostilité de conditions extrêmes, voire comme une fuite devant elles,
comme la saisie désespérée de chaque fragile chance de survie, doit être bien
perçu comme une réponse originale, riche et complexe aussi bien dans ses
techniques et ses stratégies que dans ses valeurs. Aussi bien dans sa vie
313
quotidienne que dans ses espoirs, ses rêves et ses frayeurs, dans son être au
jour le jour que dans les torrents de son histoire.
Dans sa quête non de survie mais d’existence, l’homme a su élire, dans
les steppes du Nord de l’Asie, une stratégie, une maîtrise de son destin,
infinité de compromis entre lui-même et la nature, mais aussi entre lui-même
et ses semblables.
Un grand cadre, tout d’abord, se dessine : la steppe elle-même. Une
bande de territoire étirée de la Mer Noire à l’Océan Pacifique, dont les
confins septentrionaux et méridionaux se perdent dans les toundras ou les
déserts. Entre les deux, un enchevêtrement de forêts et de prairies, mais aussi
un climat écrasant, moins par sa rudesse absolue que par son imprévisibilité
et son irrégularité constantes. D’une saison à une autre, du jour à la nuit,
entre les heures d’une même journée, les ruptures sont violentes,
irrésistibles. À la fois sec et froid, ce climat n’autorise que des récoltes
maigres et irrégulières. Même s’il semble qu’un régime associe les chaleurs
de l’été à l’humidité qu’apportent alors les pluies, la réalité est plus
complexe. Quelques semaines, voire quelques jours de décalage, toujours
possibles, se transforment en sécheresses printanières ou au contraire en
tempêtes de neige tardives et meurtrières, qui, les unes comme les autres,
peuvent suffire à déséquilibrer les rythmes et ruiner les espoirs d’une année
entière.
Là où le néolithique avait vu l’homme pratiquer aussi bien l’agriculture
que l’élevage, l’âge de bronze entame une évolution vers un pastoralisme de
plus en plus exclusif. Une leçon s’impose en effet : dans la recherche du
meilleur équilibre possible entre l’énergie qu’il dépense pour satisfaire ses
besoins et celle que lui procure son travail, l’élevage fournit une à l’homme
des réponses plus souples et en définitive plus efficaces. Rendements faibles
et fluctuants sont peu compatibles avec le maintien sur une même terre. Le
bétail, au contraire, peut être dispersé, déplacé aussi bien pour trouver sa
nourriture que pour échapper à une calamité toujours menaçante.
L’homme, alors, trouve un nouvel allié : le cheval. Domestiqué, comme
la plupart des espèces qui vont constituer le bétail des nomades mongols,
beaucoup plus loin dans l’Ouest du continent eurasiatique, le cheval se
répand vers l’Asie et devient, dans le courant du IIème millénaire avant notre
ère, l’auxiliaire essentiel du modèle nouveau d’économie et de société en
314
train de se construire. À la nécessité d’une dispersion toujours plus large, il
répond en apportant l’instrument majeur de la mobilité. C’est lui aussi, avec
les perfectionnements qui sont apportés à son harnachement, avec
l’invention de l’étrier, avec l’arc, enfin, donc s’arme son cavalier, qui
fournit au fil des siècles l’arme la plus redoutable des conquérants nomades.
Ainsi capables de gérer par la rapidité de leurs déplacements un espace
pastoral étendu sur lequel leurs troupeaux n’exercent qu’une pression
supportable, les éleveurs nomades contrôlent cette dernière en alternant
selon les saisons les pâturages et les campements, mais aussi en associant
dans leur cheptel plusieurs espèces aux conduites et aux besoins
complémentaires.
Ce pastoralisme, qui doit beaucoup dans ses formes ses rythmes et son
extension aux nécessités que lui imposent les ressources en eau, est un
système constitué principalement de petits groupes de population vivant de
troupeaux eux-mêmes de taille assez restreinte, mais comprenant plusieurs
espèces, dispersés sur toute l’étendue de pâturages que ces groupes ont la
force de contrôler.
Les alternances saisonnières sont assez simples. En hiver, les
préoccupations principales, outre celles d’une alimentation permettant au
bétail de traverser sans affaiblissement excessif cette saison maigre alors
même qu’aucune herbe ne repousse, tiennent à la recherche d’un abri et
d’eau, qu’il s’agisse de neige ou des quelques sources que n’atteint pas le
gel. En été, l’apparente abondance d’une prairie qui se régénère en quelques
semaines se change en course contre le temps. Il faut tout à la fois permettre
aux bêtes de refaire leurs forces avant le retour du froid, faire grandir et
sevrer avant l’automne les agneaux, veaux et poulains nés pendant les
tempêtes du printemps. Il s’agit aussi d’avoir tondu la laine, foulé le feutre,
tanné les peaux, alors même que six fois par jour doivent être traites les
juments dont le lait, fermenté en airag, fournit leur nourriture aux hommes.
Il n’est guère que l’automne, l’automne doré, l’"Altan Namar" des Mongols,
qui puisse faire figure d’un moment de répit avant les rigueurs d’un nouvel
hiver
Les changements de pâturages sont variés, fréquents. Il faut guider le
troupeau, suivant les heures de la journée, sur les pâtures où chaque espèce
trouvera les herbes qui lui conviennent, les emplacements les mieux adaptés
315
à sa digestion. Et il n’est pas fortuit que ceci soit exprimé par un verbe,
zala-, "guider le troupeau sur le pâturage", mais aussi "inviter de façon
pressante", qui appartient bel et bien au vocabulaire de la hiérarchie sociale
et du pouvoir. D’une région à l’autre, les formes et l’ampleur des
nomadisations sont diverses, mais une constatation s’impose : la mobilité
nomade n’est jamais un but en soi, n’est jamais la réalisation d’une mystique
du mouvement. La mobilité n’est que l’outil de la dispersion, que la mise en
adéquation des besoins des hommes, de ceux du troupeau, avec la réalité et
la disponibilité des ressources. Que celles-ci soit plus maigres, comme c’est
le cas dans les régions de Gobi, et l’espace nécessaire conduit à des
déplacements plus fréquents et de plus grande ampleur. Qu’au contraire les
pâturages soit plus abondants, dans la steppe boisée et surtout dans le
Xangai, et le troupeau peut stationner plus longtemps ou parcourir des
distances plus courtes.
Etre nomade, beaucoup plus que parcourir sans cesse de grandes
étendues, c’est modeler tout son mode de vie sur la maîtrise d’un troupeau et
d’un espace de pâturages alternant au fil des saisons. Il ne s’agit d’une
errance derrière des bêtes en quête aléatoire de pitance, mais d’un système
organisé faisant de la steppe sauvage l’espace d’une domestication sans
cesse reprise et répétée.

Une histoire dans tous ses espaces

En quoi ce système, qui reste bel et bien au fondement même de la vie


quotidienne des éleveurs d’aujourd’hui, pourrait-il être aussi aux racines
d’un des plus fantastiques empires que la Terre ait portés ? Il y a dans ce
tableau, qui à nouveau semble défier le temps, une interrogation voire un
doute. Ne faudrait-il pas que de façon soudaine, irréfléchie, sous l’effet
d’une pulsion brutale, un peuple ait été saisi d’une volonté de puissance,
d’un désir de domination mondiale ? Ou, au contraire, est ce dans la
bucolique image qui précède que se trouveraient cachées les clefs de
l’aventure ? Sans taire l’ampleur de l’épopée, sans méconnaître la richesse et
la diversité des interactions ayant fourni aux peuples nomades les moyens de
celle-ci, c’est bien cette dernière hypothèse qui semble la plus féconde.

316
La répétition des cycles annuels, la volonté, d’un hiver à l’autre, de
retrouver les mêmes campements où vos pères, parfois, ont déjà abrité leurs
troupeaux, peuvent n’être qu’apparences. En peu de temps, quelques jours
parfois, votre troupeau peut se trouver décimé, anéanti même, par une
sécheresse prolongée, par une succession de tempêtes, par la famine, la
maladie, les prédateurs au premier rang desquels le loup omniprésent. Il
n’est pas jusqu’à la prospérité elle-même qui, avec les besoins accrus en eau
et en nourriture d’un cheptel plus important, ne remette en question le fragile
équilibre de vos pâturages.
De plus, qui dit élevage nomade dispersé en petits groupes signifie aussi
que ces groupes restent faibles, à la merci de changements même infimes
dans les rapports de force entre voisins. Si la valeur par trop fluctuante des
pâturages en rend la propriété impensable, un droit s’instaure, fondé d’abord
sur celui du premier occupant. Mais ce droit reste tributaire de la force de qui
l’exerce. Aussi la dispersion, nécessaire à la prospérité nomade, comporte-t-
elle ses propres pièges. Lourde de concurrences et de tensions, elle appelle
des stratégies sociales complexes. Face à cette fragilité, des alliances
s’instaurent, se renouvellent, s’enchevêtrent. Un mode de succession original
voit les héritiers prendre leur envol, comme un essaim quitte la ruche, au fur
et à mesure de leur entrée dans l’âge adulte, le benjamin restant de tradition
le dernier compagnon de ses parents, gardien et héritier du foyer paternel.
Certaines de ces alliances se fondent donc sur les liens consanguins et
matrimoniaux, d’autres s’appuient sur des solidarités de voisinage et
d’intérêt. De temps à autre, les tensions s’aggravant, il n’est pas d’autre issue
que des regroupements défensifs plus importants que les rassemblements
utilitaires ou festifs dont les Naadam modernes perpétuent la tradition. Ces
regroupements, qui par la force des choses ne peuvent prétendre à la durée
(prolonger la concentration des hommes mais aussi des troupeaux sur un
espace restreint serait en effet suicidaire), n’en sont pas moins des moments
décisifs dans la fondation de l’ordre social. C’est à cette occasion que des
lignages imposent leur primauté et affirment leur légitimité. Ils sont
inséparables de la naissance et du renforcement au fil des générations d’une
"aristocratie nomade". Celle-ci plonge ainsi les racines de ses ambitions
impériales au plus profond du devenir même de la société pastorale. Cette
aristocratie, toutefois, n’est pas une caste ou un ordre. Quiconque appartient
à cette société y est d’abord éleveurs et nomade. Tout comme l’art de la
317
guerre est un des savoir-faire partagés par tous, aussi présents dans la vie
quotidienne que dans les aventures lointaines.
De loin en loin, tous les 200 ans environ à partir du IIIème siècle avant
notre ère, cette supériorité d’un moment, qui ne peut viser d’autre but que le
retour de la société à sa dispersion, donne naissance à une entreprise plus
ambitieuse. C’est alors, au prix peut-être d’un abus de termes, qu’on parle
d’un "empire" nomade, d’un de ces empires des steppes qui se succèdent
pendant près de deux millénaires au cœur de l’Asie centrale. Or ces empires
reposent sur une contradiction essentielle : nés des besoins de régulation de
la société pastorale nomade, et obéissant à ses conditions, ils ne peuvent
espérer trouver en elle les ressources et les moyens de leur propre pérennité.
La faiblesse et l’irrégularité des surplus dégagés par l’économie pastorale
sont en effet incompatibles avec l’entretien permanent et prolongé des
institutions propres à un Etat même embryonnaire : une administration, une
armée, une cour impériale, etc. Aussi, bien des entreprises peuvent-elles
rester éphémères et retournent à la steppe aussitôt leur but premier atteint.
La clef de ce dilemme tient à ce que société et culture nomades sont loin
de vivre en autarcie. Le monde extérieur et bien présent dans la vie de la
steppe, et celle-ci n’est pas une inconnue pour ses voisins. Des échanges se
nouent, fourrures et animaux, chevaux surtout, contre des étoffes, des objets
de luxe, voire des céréales, mais aussi des titres nobiliaires ou honorifiques
fournissant des arguments dans les luttes politiques nomades. Que ces
échanges ne suffisent plus ou s’interrompent, et leur succèdent alors ou s’y
associent la razzia puis la conquête. Il faut aller plus loin : dans l’histoire de
la Chine, fréquemment coupée entre Nord et Sud, une place toute
particulière revient à des dynasties que la Chine a faites siennes, mais qui
n’en sont pas moins des échos de cette cohabitation et de cette confrontation
complexes. De sa sortie de l’antiquité jusqu’au cœur des temps modernes, de
la dynastie Tabgač des Wei du nord (386 - 534), une des principales
introductrices du bouddhisme en Chine du Nord, et jusqu’à l’Empire
mandchou des Qing (1644 - 1912), en passant par les Mongols Yuan (1279-
1368), fondés par Qubilai, petit-fils de Gengis khan, la Chine connaît une
longue suite de périodes pendant lesquelles c’est moins en termes de
voisinage que d’interpénétration que doivent être perçues ses relations avec
les peuples nomades.

318
À l’espace des forêts et des pâturages propre aux peuples nomades,
s’ajoute ainsi un espace historique auquel les attache intimement leur
tradition, peuplé de sédentaires, certes, mais qui n’a rien pour eux d’un
lointain exotique.
La place exceptionnelle qu’occupe Gengis khan aussi bien dans l’histoire
de son peuple que dans l’histoire du monde tient à ce qu’il est à la fois le
continuateur le plus abouti de cette tradition, un novateur mais aussi
l’annonciateur d’un crépuscule, en ce qu’il en est le dernier grand
représentant.
Continuateur tout d’abord, quand, dans la steppe des dernières années du
XIIe siècle, en proie à l’anarchie depuis l’effondrement des Kitan (cousins
des Mongols, le Cathay de Marco Polo et de ses contemporains) qui avaient
fondé en Chine la dynastie des Liao (907 - 1125), il se veut le nouvel artisan
d’une unification ébauchée par ses ancêtres comme par d’autres depuis
plusieurs générations. Il parvient au pouvoir suprême en vingt ans d’une
lutte à la fois subtile et brutale, d’alliances construites puis renversées en
allégeances personnelles, de fraternités jurées puis reprises en édification
patiente d’une force irrésistible, de revers à qui tout autre aurait succombé en
victoires éclatantes, où la ruse le dispute à la force.
Novateur aussi, quand, dès les combats de l’unification et plus encore
après qu’en 1206 Temüžin acquiert définitivement le titre de Gengis khan
(Cinggis qan), il construit un édifice politique et militaire soumis à sa
volonté absolue. En quelques années, son triomphe est total. Sans rival dans
le monde de la steppe, il soumet la Chine du Nord et ses chevaux parcourent
l’Asie de Samarkand au Caucase et au bassin de la Volga. À sa mort en
1227, les conquêtes mongoles sont encore loin d’avoir atteint leur apogée,
mais l’impulsion qu’il a donnée est sans retour.
Et pourtant, paradoxalement, c’est lui aussi qui contribue à faire de son
empire le dernier de ce type. D’une part, plus nomade qu’empereur sans
doute, lui qui a grandi berger parmi les bergers fait du mode de succession
qui lui est familier un principe politique dont l’effet est une décomposition
précoce de l’Empire après sa mort. D’autre part, la force et l’étendue de son
renom, la légitimité dont il est à lui seul le fondateur rend impossible pour
une longue période la renaissance d’un nouvel empire qui ne se réclamerait

319
pas de cette continuité. Or, on le conçoit, ces deux circonstances sont
mutuellement exclusives.
Que quelques siècles plus tard, ses descendants n’aient plus de réponse
militaire à opposer à la diffusion des armes à feu est moins essentiel que leur
incapacité à proposer un modèle politique renouvelé. Que des prétendants se
présentent sans la caution d’une origine remontant à Gengis khan suffit à les
réputer irrecevables.
Quand, au XVIIe siècle, une puissance nouvelle, les Mandchous se
constitue à son tour en empire, c’est comme naturellement que Nurhachi, son
fondateur, reprend le modèle et jusqu’à l’écriture de son illustre prédécesseur
mongol. Mais les temps sont désormais autres, et l’avènement des Qing
marque l’entrée de l’Asie centrale et orientale dans le maelström d’un monde
moderne où il n’y a plus de place pour un grand empire nomade.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette aventure ? À la fois bien peu et
davantage peut-être qu’il n’y paraît. Plus que des événements et des épisodes
qui ne sont désormais que des points de repère bien lointains, aux traces
souvent imprécises et brouillées, c’est l’identité de tout un peuple, au-delà de
ses frontières actuelles sans doute, qui se reconnaît. Nul ne sait encore avec
précision le lieu où furent célébrées les funérailles de Gengis khan, ni même
s’il reçut véritablement un tombeau. Mais chaque Mongol sait qu’il en est
l’héritier. Il garde contre sa poitrine, dans la poche que forme le devant de sa
deel, ce qu’il a de plus intime. Ce qu’il y tient de ses ancêtres conquérants
est moins l’enivrement des victoires et des campagnes guerrières que le
partage d’une culture pastorale et nomade toujours vivante qui reconnaît les
herbes et les changements du ciel, qui jauge d’un regard la prise du lutteur
et sait déjà l’issue du combat, qui embrasse comme l’œil du gerfaut le ciel
bleu, la steppe et la montagne. Culture revendiquée à travers les tourbillons
de l’histoire et sans laquelle chaque espoir de modernité garderait un goût
d’inachevé et d’amertume. Sans interruption, depuis le XIIIe siècle, Gengis
khan, à la fois personnage historique bien réel et objet de cultes et de
mythes, est resté pour chaque Mongol le symbole de cette nation dont il
avait été le fondateur. Orale ou écrite, la tradition littéraire en a porté l’image
en réservant à l’histoire et à l’épopée les plus riches de ses pages. Chaque
regard aussi, qu’il se pose sur un pâturage apparemment désert, sur une joie

320
ou une peine, sur un vieillard ou un enfant, retrouve sans même le vouloir le
reflet de cet héritage.

321
Les conquêtes mongoles peuvent-elles être expliquées par la
démographie ? 152

Ce titre est volontairement choisi à contre emploi. Il ne renvoie à la


question, telle qu’elle est le plus souvent posée, que pour montrer
qu’un changement de terrain, un déplacement tant heuristique que
méthodologique, est nécessaire pour élucider la relation entre le
démographique et l’historique dans le cas des conquêtes mongoles.
Précaution essentielle, il faut avoir présent à l’esprit que la
démographie des peuples de la steppe et des Mongols en particulier,
ne travaille que sur des petits nombres et que s’impose de ce fait une
prudence extrême. Les projections séduisantes mais hasardeuses, en
particulier en l’absence de données assurées et suivies, nous sont
interdites ou du moins doivent toujours être signalées comme telles.
Soulignons en outre le caractère fragmentaire et souvent douteux des
informations qui nous sont parvenues. Les données d’époque
impériale concernent plus la fiscalité des pays conquis que la
démographie des Mongols eux-mêmes.
Cette prudence vaut pour l’image la plus courante des conquêtes
mongoles touche à l’estimation des pertes causées chez les peuples qui
en furent victimes. L’intérêt est multiple, à l’évaluation des
événements et de leur impact s’ajoute la possibilité de contribuer à la
mesure des forces mises en œuvre. Encore convient-il de traiter les
données de façon critique. Les chiffres avancés sont en effet souvent
douteux, ne s’appuyant que sur des indications sur l’importance des
populations antérieures elles-mêmes peu fiables, ainsi que sur des
évaluations du nombre de victimes parmi ces populations qui
renvoient plus à l’image saisissante perçue lors des conquêtes, voire à
l’imaginaire transmis par les générations suivantes, qu’à des données

152
Journée d’étude du CEHD, Défense et sciences sociales / Démographie (2003)
322
précises et vérifiées.
Ce n’est pas là, surtout, le chantier de recherche le plus fructueux,
ni celui qui apporte les réponses les plus directes à la question posée.
Ce qui peut sembler d’emblée relever d’une étude géostratégique
devient un problème d’histoire sociale et politique. Encore est-il
essentiel de chercher les bases propres de cette histoire. S’il semble
implicite que l’expansion est une des réponses directes à la croissance
de la pression démographique (et plus précisément à la dégradation du
rapport population/ressources et du bilan énergétique global), cette
vision doit être fortement relativisée, voire remise en question.
D’une part elle établit un continuum inapproprié entre trois notions
distinctes : conquête, expansion, migration. D’autre part et surtout,
elle interdit, au profit d’un discours traditionnel sur l’agressivité et
l’hostilité réciproques entre nomades et sédentaires, la perception des
rapports spécifiques qui s’établissent entre société nomade et
conquêtes mongoles (en entendant sous ce terme non seulement les
campagnes les plus lointaines et les plus spectaculaires mais tout
épisode de recours à la force dans les relations des empires mongols et
plus largement nomades).
Une question centrale est celle des buts assignés à ces entreprises.
Or, s’il est évident que des préoccupations immédiatement politiques,
voire idéologiques interviennent, comme c’est le cas dans plusieurs
conflits accompagnant le parachèvement de l’unification mongole ou
dans les expéditions de Qubilai vers le Japon, la recherche d’une
expansion de l’espace pastoral n’occupe qu’une place marginale. Une
chose est l’installation des conquérants dans des régions conformes ou
favorables à leur mode de vie, comme c’est le cas dans le Zagros en
Iran ou sur le cours de la Volga pour la Horde d’or. Autre chose serait
la transformation de ces espaces stratégiques en colonies de
peuplement répondant à l’accroissement insupportable de la pression
démographique dans leurs régions d’origine. Or, aucun élément ne
vient étayer cette hypothèse. On l’a souvent noté, les conquêtes
323
mongoles sont le fait d’armées en campagne, au demeurant
relativement peu nombreuses, et non la migration de populations. En
outre, la question est tranchée très tôt, en 1229-1230, dès le début du
règne de Ögedei, premier successeur de Cinggis qan, à l’occasion
d’une polémique restée célèbre grâce à la stèle funéraire de Yelü
Chucai, fonctionnaire Kitan passé au service des Mongols, à qui on
longtemps prêté, à tort – l’anecdote étant antérieure de plusieurs
siècles - la formule « On peut conquérir l’empire à cheval, mais on ne
peut le gouverner à cheval ». La transformation des terres agricoles de
Chine du nord, au prix de l’élimination des populations agraires, est
alors écartée. Il a longtemps semblé possible de s’en remettre à
l’attrait exercé sur Ögedei par la différence de revenus que l’empire
pouvait escompter, en particulier grâce à des ressources fiscales
accrues, argument central de Yelü Chucai. L’essentiel est toutefois
ailleurs, dans la nature même du système pastoral nomade. Le facteur
démographique y intervient bel et bien, mais selon une logique et
selon des modalités originales, au prix d’une médiation sociopolitique
forte.
En effet, la viabilité durable d’une colonisation humaine du monde
de la steppe sous des formes pastorales et plus spécifiquement
nomades (tout indiquant qu’il s’agit là d’un complexe écologique et
technique optimal), exclut une stratégie d’accumulation et repose au
contraire sur une logique de dispersion. Or, comme pour tout autre
mode de colonisation, une condition majeure de l’économie du
système réside dans le maintien du peuplement et des activités sur un
territoire aussi restreint que le permet le rapport entre ressources et
besoins. Tout déplacement superflu constitue une dépense excessive
d’énergie, et rien ne permet d’exclure la mobilité nomade de cette
équation. L’usage alterné saisonnier des pâturages, loin d’un simple
mouvement vers les ressources, constitue ainsi un élément essentiel
d’une réalité maîtrise territoriale cohérente et permanente, de son
étendue comme de ses rythmes. La construction et le maintien
prolongé d’un bilan énergétique positif exige dès lors, dans des
324
conditions marquées moins par la pénurie que par l’irrégularité des
ressources, que la société s’organise en petits groupes,
tendanciellement réduits à une famille nucléaire, vivant des produits
de troupeaux eux-mêmes restreints sur un espace de pâturages à la fois
assez vaste pour répondre aux besoins du groupe et limité dans son
étendue par la modestie des forces de chaque unité autonome. Cet
espace lui-même, loin de constituer une étendue amorphe, est modelé
par la disposition et le nombre limité de sites propres aux hivernages.
Pour ce qui concerne le problème traité ici, les implications de ce
noyau essentiel du système pastoral nomade (dont les effets touchent
en fait à tous les aspects de la vie sociale) sont d’une double nature.
D’une part, sur un plan strictement démographique, le modèle non
accumulatif qui s’édifie et se perpétue est porteur d’une contrainte de
stabilité constante, d’un plafonnement démographique qui s’impose
assez strictement aux populations tant humaine qu’animale. Il est
compréhensible qu’une telle « anomalie » ait dérouté les observateurs
et analystes sédentaires pour qui la croissance constituait une
circonstance nécessairement associée au développement et au progrès.
Si la régression est naturellement néfaste, une croissance excessive,
synonyme de surpeuplement, s’avère également lourde de dangers.
C’est d’ailleurs bien l’image que suggèrent les quelques éléments
d’estimation qui jalonnent l’histoire des peuples nomades. Ainsi, si
nous prenons l’image des 95 mingan organisés par Cinggis qan lors de
l’unification de 1206, et que nous prenions pour base de calcul (ce qui
reste au demeurant à légitimer) l’effectif théorique de 1000 hommes
constituant cette unité, l’application de coefficients variables de
composition matrimoniale (monogamie dominante ou degrés divers de
polygamie) et de fertilité (fournis par l’observation de comportements
reproductifs à vrai dire ultérieurs) suggère un chiffre de population
entrant dans une fourchette comprise entre 450 000 environ, à
rapprocher des 580 000 recensés en 1918 (mais auxquels doivent être
adjoints les chiffres des Mongols de Chine et de Russie) et moins de
ou à peu près 2 000 000 d’individus (sachant que nous opérons ici sur
325
une définition territoriale différente de ce qu’elle était à l’époque de
l’unification, et en supposant strictement atteint l’effectif de 1000
hommes en âge de porter les armes par mingan et que tous aient été
polygames avec trois épouses également fertiles, il eut fallu que
celles-ci donnent le jour à six enfants viables pour que le chiffre total
de la population approche, avec 2 350 000 environ, le niveau du
peuplement contemporain. Quelles que soient les reconstitutions
auxquelles on peut procéder, une image se dégage, celle d’une
population sans doute un peu inférieure en nombre à la population
moderne (celle-ci n’ayant connu de croissance rapide qu’à une époque
très tardive, postérieure à la Seconde guerre mondiale), mais dont les
évolutions sont sans commune mesure avec la croissance des
populations paysannes puis urbaines que nous prenons le plus
communément pour références. Cette relative stagnation renvoie au
passage à l’estimation des effectifs engagés par les armées mongoles
de la conquête (inférieurs en tout état de cause à 150 000 hommes).
D’autre part, la dispersion en petits groupes place le potentiel
politique et guerrier de chacun d’eux à la merci de fluctuations de
faible ampleur, ne serait-ce qu’un ou quelques individus en plus ou en
moins pouvant déséquilibrer un rapport des forces. Or, en mettant en
présence des voisins-partenaires-concurrents aux forces limitées, dont
chaque unité, ne dégage au-delà de la simple reproduction du troupeau
et d’une consommation humaine élémentaire qu’un surplus limité et
instable, cette dispersion place les mécanismes sociaux de régulation
sous le signe de la recherche vitale d’alliances en réseaux, tournés vers
l’extérieur, et dont les rapports de forces fluctuants poussent à
l’émergence périodique, voire cyclique (tous les deux cents ans
environ, des Xiongnu du IIIe s. av. notre ère jusqu’aux Mongols du
XIIIe s. , voire aux Mandchous du XVIIe), d’entreprises de
restructuration à l’échelle de tout ou partie de la zone de steppe, et
auxquelles il a été convenu d’attribuer l’appellation d’Empire.
C’est sans doute dans la rencontre entre ces deux nécessités
contradictoires que réside la clef du problème. Le maintien d’une
326
démographie plafonnée, ainsi que la dispersion et la faiblesse des
surplus dégagés par l’économie pastorale rendent nécessaire la
récurrence des épisodes politiques « impériaux » mais excluent de leur
fournir sur leurs ressources propres les moyens d’une puissance
durable. Or, cette exigence de pérennité s’associe rapidement à la
formation d’élites lignagères, aristocratie guerrière le plus souvent,
dont l’entretien sur les ressources étroitement pastorales s’avèrent
insuffisantes à court ou moyen terme.
La conquête, associant campagnes militaires classiques,
multiplication d’incursions et de razzias qui ne sont frontalières que
pour celui qui s’impose une frontière, ou formation de vastes zones
d’interaction et d’interférence, poursuit un but central : fournir à
l’empire né dans la steppe les moyens d’une durée que la steppe lui
refuse. Des intérêts complexes se jouent et des « barbares » en
viennent à acquérir au cœur même du monde sédentaire des
légitimités indiscutables, sanctionnées par des ancrages dynastiques
prolongés. Le prototype de ces diverses situations est offert à
l’évidence - dans l’histoire universelle, mais sans y être isolé - par la
Chine du nord et par l’enchevêtrement de son histoire avec celle de
ses voisins et envahisseurs nomades, de la dynastie des Wei du Nord à
l’empire mongol.
Quoi qu’il en soit, c’est à son tour cette maîtrise de la pression sur
les ressources qui génère les mécanismes politiques du pastoralisme
nomade et, en dernière analyse, le recours obligé des institutions qui
en sont les produits à des ressources externes que l’économie pastorale
ne peut fournir à un niveau et avec une régularité suffisants pour
garantir une viabilité durable. Le rapport de la démographie, telle que
la façonne la logique propre du pastoralisme nomade, à l’empire, et de
l’empire à la conquête apparaît ainsi très prégnant. Pour autant, il ne
repose pas sur l’image classique d’un alourdissement cumulatif
mécanique de la pression démographique. Ce dernier intervient
probablement plus tôt dans l’histoire des peuples de la steppe, lors du
passage préférentiel au pastoralisme puis du développement de celui-
327
ci en pastoralisme nomade. Mais, dès lors que cette dernière formation
se stabilise de façon hégémonique sur l’ensemble de la zone des steppes
eurasiatiques de latitude moyenne, la stratégie qui s’impose met un terme à
la tendance lourde à une croissance ininterrompue. La question se pose sans
doute du degré de maîtrise sociale qui intervient ici : Sommes-nous en
présence d’une démarche délibérée ou la pression des conditions physiques
suffirait-elle à rendre compte d’une résultante nécessaire au développement
prolongé d’une société et d’une culture dans la région ? La question est sans
doute plus riche que ne le suggère cette simple alternative.

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Кочевые формы городов в степных кочевых империях 153

Предоставляя вашему вниманию данное сообщение, я не столько


намерен выявить новые факты, сколько предложить альтернативный
способ их трактовки. Соединить в одну тему город и кочевую историю
на первый взгляд может показаться просто попыткой исследовать
взаимоотношения и взаимодействия двух противоположных, явно
отдельных субстанций.
Многие полагают, что город — самое естественное выражение
оседлости и что кочевники вряд ли имеют в нем и в его истории свое
место.
Безусловно, по этой проблематике ученые разных направлений уже
проводили огромную работу. Тем не менее большинство научных
подходов, как бы они ни были богаты и ценны на документальном,
источниковедческом и фактическом планах, поддерживаются во
многом, если не в основном, интерпретациями, предопределены
схемами, исходящими из исторического опыта оседлых народов и
культур и из концепций, рожденных в этих условиях и уже поэтому
оцениваемых как универсальные.
Всякое явление отчитывается в категориях, приемлемых для
оседлых культур, и все остальное, отходящее от этого типа
универсальности, оценивается в категориях недостатка по сравнению с
ожидаемой моделью. Нужно постоянно подчеркивать, что
универсальное —значит не данное раз и навсегда, что оно не
ограничивается проверкой сходности новопроявляемых фактов и
явлений с уже установленными анализами, которые были бы не больше,
чем частичные уточнен