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2020 10:54

Lettres québécoises
La revue de l’actualité littéraire

Anne Hébert
Architecture romanesque de Janet M. Paterson
Neil B. Bishop

Numéro 43, automne 1986

URI : https://id.erudit.org/iderudit/39513ac

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Éditeur(s)
Éditions Jumonville

ISSN
0382-084X (imprimé)
1923-239X (numérique)

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Citer cet article


Bishop, N. B. (1986). Anne Hébert : Architecture romanesque de Janet M.
Paterson. Lettres québécoises, (43), 48–49.

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ETUDES LITTERAIRES

Aune Hébert
Architecture
romanesque
de Janet M. Paterson

On saura gré à Janet Paterson d'avoir fait roman d'Anne Hébert, posé ainsi comme lieu l'impulsion de «C'était au» qui renvoie à
paraître sa thèse de doctorat1, enrichie no- d'élaboration d'une «structure matricielle» l'univers du conte. Dès l'incipit donc s'af-
tamment d'un important chapitre sur les Fous (p. 14) gouvernant forme et sens; structure firme les trois codes qui structurent la repré-
de Bassan. Le titre déjà est riche d'un sens dont la deuxième partie du volume (p. 139- sentation: ceux du réel, de l'onirique et de
pluriel: «architexture» évoque «architec- 177) repère les traces dans Kamouraska, les l'irréel. Cette analyse est fort méritoire.
ture», et l'oeuvre romanesque hébertienne sera Enfants du Sabbat, Héloïse, les Fous de Bas- D'autres critiques ont mentionné que ce ro-
étudiée de façon à dégager quelques grands san. Dans les deux parties, Paterson étudie man renvoie tantôt au réel, tantôt au rêve, et
principes scripturaux qui la structurent; «ar- d'abord la présence et les modalités de la re- contient en germe cet univers du «monde
chitexture» dit aussi «texte», et le seul lieu présentation, et ensuite celles de l'auto- autre», de l'irréel/fantastique qui s'épanouira
d'investigation sera le texte hébertien dans sa représentation. La priorité accordée aux dans les romans postérieurs; mais personne,
matérialité signifiante; «architexture» offre Chambres de bois, beau roman que la criti- à notre connaissance, n'a mis en lumière
enfin «texture», qui signale qu'en plus d'étu- que néglige parfois au profit de ses succes- l'omniprésence, l'emploi généralisé et sys-
dier les macrostructures des textes, ce livre seurs, renforce l'apport d'Anne Hébert. Ar- tématique par le roman hébertien de ces trois
sondera leur organisation et leur fonctionne- chitexture romanesque. codes. La notion de code est très utile car elle
ment aux niveaux les plus fins. L'analyse tra- permet de saisir les liens entre les multiples
versera tous les niveaux textuels depuis les Pour dégager les mécanismes de la produc- occurrences de ces phénomènes à divers ni-
«unités minimes (l'analyse des sèmes) aux tion du sens, Paterson commence par une fine veaux textuels, et de voir qu'elles s'organi-
structures les plus larges (les systèmes de re- analyse de l'incipit — «C'était au pays de sent en systèmes, en réseaux. Ce livre dé-
présentation)» (p. 14) pour y repérer les mé- Catherine» — et surtout de «pays». Après un montre admirablement l'un des grands types
canismes du fonctionnement textuel. L'ap- survol du traitement de ce mot par la critique de fonctionnement textuel grâce auquel le
proche est sémiotique, et par là ce livre s'avère des Chambre de bois2, Paterson démontre que parcours du personnage hébertien, entre réel
original par rapport à plusieurs travaux hé- ce mot, dans ce roman, a un sens dénotatif négatif, mondes oniriques et irréel, et réel po-
bertiens antérieurs; les références théoriques visant à produire un effet de réel, puis dési- sitif, prend texte.
et métholologiques sont Barthes, Riffaterre gne le lieu du fantasmagorique et de l'oni-
Ricardou, Derrida et surtout Lotman. rique, et relève aussi d'un code de l'irréel sous
Il convient toutefois, à notre sens, de re-
connaître d'autres types de fonctionnement
Comme toute la critique, Paterson voit
langagier structurant l'écrire hébertien: ainsi,
l'oeuvre d'A. Hébert comme marquée d'une
telles phrases relevées par Paterson comme
profonde unité, mais elle insiste aussi sur la
pluralité des romans hébertiens qui, sans y Anne ayant pour seule fonction l'effet de réel —
appartenir, participent de diverses esthéti- HEBERT «les femmes essuyaient sur les vitres des mai-
sons les patines des feux trop vifs de la nuit»,
ques: réaliste, historique, psychologique,
existentialiste, surréaliste, féministe (p. 13).
Cette pluralité «appelle une analyse détaillée
.RCHI «le carrelage de la cuisine luisait comme un
bel échiquier noir et blanc» (p. 42-43), ou en-
des fonctionnements internes» portant sur
TFYTURF core maints vocables dans les schémas de la
JL JL-JU V JL KJ X \JL-i «typologie du réel» dans les trois parties du
«plusieurs niveaux de représentation dont
l'autoreprésentation» afin de dégager «l'arti- ROMAN roman — ont en même temps pour fonction
l'effet de réel et une fonction symbolique,
culation réciproque de la parole au sens»
(p. 13), «la pluralité de la représentation»
ESQUE renvoyant et à une imagination matérielle et
à la problématique du bonheur et de la libé-
(p. 15).
janet m, paterson ration du personnage hébertien. La richesse
Ce livre est divisé en deux parties complé- du texte hébertien provient largement de ce
mentaires d'inégale longueur mais d'un égal que beaucoup de ses éléments remplissent
intérêt: la première, «l'Architexture des chacun diverses fonctions signifiantes en
Chambres de Bois» (p. 17-138) comporte même temps. Pour revenir aux schémas de la
deux volets consacrés respectivement à «la typologie du réel qu'offre ce livre, ils sont
Production du sens dans le texte» et au «Texte néanmoins très utiles, tout comme les sché-
comme inscription du sens» dans le premier mas analogues consacrés aux codes onirique

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et irréel et à l'autoreprésentation, et témoi- La deuxième partie d'Anne Hébert Archi-
gnent de la lecture minutieuse, attentive,
nuancée et sensible qu'a faite Paterson des
textes étudiés.
texture romanesque consacre un chapitre à
chacun des autres romans hébertiens, pour y
repérer la présence et le fonctionnement des
AGENCE
On appréciera le caractère méthodique de
la démonstration qui procède du manifeste à
trois codes de la représentation, et les pro-
cédés de l'autoreprésentation. Ces analyses
sont claires et convaincantes (même si celle
DU LIVRE
ce qui l'est moins. L'analyse du code oni- de Kamouraska nous semble un peu sévère
rique commence par les rêves explicitement pour Elisabeth, vu les contraintes sociales pe-
identifiés comme tels, pour ensuite montrer sant sur elle; il en allait de même pour la «dé-
sa présence à travers des métaphores, une cision» de Catherine de se marier avec Mi-
structure lexicale qui diffuse les sèmes du rêve, chel). Ces romans commencent d'habitude par
la répétition d'un micro-récit et celle d'un vers l'effet de réel, mais les Enfants du Sabbat
de Supervielle. Rêver et raconter, onirisme et impose d'emblée un code de l'irréel même si
récit sont apparentés ici, ce qui «suggère [...] par la suite réel et irréel tendront à s'inverser.
un lien fondamental [...] symbiotique entre Certains aperçus intéressants de ces chapitres
les processus inconscients et l'activité litté- concernent l'importance croissante du conte
raire», (p. 72) de fées, de la sorcellerie et de la théâtralité
L'onirisme et le micro-récit fonctionnent comme procédés constitutifs du code irréel;
comme charnières entre réel et irréel. Celui- la théâtralité, comme les autres arts évoqués
ci mène à l'autoreprésentation: «S'introdui- par les romans hébertiens, participe aussi de
sant subtilement dans le roman par le biais de 1 ' autoreprésentation.
la brume et des sèmes de l'égarement, l'irréel
Dans les Fous de Bassan, où la même his-
révèle le procès de son écriture qui lui donne
toire est racontée cinq fois, plus qu'ailleurs
tout son sens»; c'est dire que l'irréel permet
fonctionnent la fragmentation et la pluralité;
au roman «d'accuser l'irréalité qui la gou-
mais ici aussi, grâce aux structures de redon- 1246, rue Saint-Denis. Montréal
verne» (p. 92). Les Chambres de bois se dé-
dance (notion-clé dans presque toutes les dé- Tél.: 844-6896 8444967
signe littérature et embraie l'analyse de la re-
monstrations de Paterson), s'affirme l'unité
présentation à celle de l'autoreprésentation,
du sens. Pour l'auteure, tous les personnages
objet du deuxième volet de cette première
des Fous de Bassan, hommes et femmes, sont
partie.
psychologiquement handicapés; à notre sens,
Paterson reconnaît que tout texte comporte ces propos seraient à nuancer pour ce qui en
de la représentation et de l'autoreprésenta- est de Nora et même d'Olivia, comme le se-
tion, entre lesquelles il peut y avoir (nonob- raient l'affirmation selon laquelle le crime de
stant Ricardou et Dâllenbach) complémenta- Stevens «n'est que l'actualisation du désir fou
rité. L'auteure démontre fort bien la présence de Perceval (et de celui des autres person-
de l'autoreprésentation dans les Chambres de nages)» (p. 169): en quoi le désir des person-
bois et les mécanismes scripturaux qui l'ins- nages féminins de ce roman est-il «fou»? Le
taurent: un lexique du récit et de la parole, sens que répètent les divers récits serait (et là
des mises en abyme (récits et rêves), des «fi- l'auteure, par une formule belle et juste, re- système d'autoreprésentation, nulle mention
gurations» (le miroir, l'art), des «métaphores joint d'autres critiques) «le sens de la rupture n'est faite au chapitre qu'a consacré J. Waelti-
textuelles» («dont le sens renvoie à la prati- et la douloureuse impasse du désir» (p. 162). Walters aux Chambres de bois en tant que
que du texte»: la broderie, le motif/dessin), Faisant, comme souvent, preuve d'origina- conte précisément — «Beauty and the Beast
l'intertextualité et l'intratextualité. Toute cette lité, Paterson lit les références à la guerre (qu'a and The Silent Rooms (Hébert)» — dans son
démonstration est passionnante. On aurait pu négligées la critique) comme «une extension Fairy Tales and the Female Imagination
souhaiter qu'elle aborde un paradoxe qu'a déjà significative des thèmes du viol et de la vio- (Eden Press, 1982).
signalé la critique: comment expliquer qu'un lence» (p. 164). Ce chapitre reste sémiotique Ces quelques lacunes n'empêchent pas
roman à ce point réflexif dévalorise Michel et mais comporte de séduisants élans vers une Anne Hébert. Architexture romanesque —
Lia dont le comportement obéit au même lecture psychanalytique tout en montrant que livre rédigé dans un style clair, sobre, acces-
principe de réflexivité, comportement parfai- «les cris des fous» deviennent «l'écrit des sible, et riche d'analyses fines, convain-
tement conforme donc à celui de l'écriture de fous», et le fou de Bassan (l'oiseau), le sym- cantes, originales et parfois brillantes — d'être
ce roman telle que Paterson la définit à l'aide bole de la production textuelle: il s'agit «d'une une contribution stimulante et importante aux
d'une phrase de Foucault: «le texte [...] ne véritable écriture de la folie [...] la plupart études hébertiennes comme à la méthodolo-
cesse de 'se recourber dans un perpétuel re- des caractéristiques du texte dit 'psychotique' gie critique. D
tour sur soi'» (p. 134) — comme Michel et ou 'délirant' [...] marquent ce roman»
Lia, justement? (p. 170). Ce chapitre se clôt par une étude de Neil B. Bishop
l'intertextualité, surtout biblique (et souvent
Cette première partie se termine en souli- parodique).
gnant la complémentarité entre représenta- 1. Janet M. Paterson, Anne Hébert. Architexture
tion et autoreprésentation: «Le système d'au- La «Conclusion» situe l'écriture d'A. Hé- romanesque, Ottawa, Éditions de l'Université
d'Ottawa, 1985, 192 p.
toreprésentation participe en tout temps à la bert dans l'évolution du roman québécois et 2. Ce livre survole le traitement de la notion de
production du sens au niveau de la fiction alors international, et surtout par rapport à l'esthé- pays dans les Chambres de bois par la critique
que la représentation dirige notre lecture vers tique «postmoderne.» La bibliographie du roman; il aurait été intéressant, dans le cadre
de l'étude de l'effet de réel, de dégager les fac-
la découverte du fait littéraire» (p. 137); les comme le texte ne se réfèrent qu'aux travaux teurs qui ont amené certains critiques québécois
deux, dès l'incipit, «cristallisaient l'aptitude hébertiens publiés, jusqu'en 1983. Quant aux à croire mordicus que le «pays de Catherine»
des Chambres de bois de dire un monde tout pages consacrées au code de l'irréel et à la renvoyait à la région de l'amiante québécoise.
C'est là encore un exemple de la polyvalence
en se disant.» (p. 138) part du conte dans ce code comme dans le signifiante du texte hébertien, à notre sens.
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