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3,00 € Première édition. No 12270 Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.

fr

daron noir
Jean-Michel Blanquer, en 2017. Photo Joël Saget. AFP

«Libération» a recueilli les témoignages d’anciens élèves


de l’association Avenir lycéen, créée de toutes pièces
fin 2018 pour soutenir le ministère de l’Education natio-
nale. Ils ­racontent avoir été «instrumentalisés». pages 2-5

Montagne,
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Un ouvrage Rencontre Mode de vie : 16 pages Rando
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Pages 21-23 Pages 35-37 Pages 46-47
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2 u
Événement Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Avenir lycéen,
éditorial
Par
Paul Quinio

Magouille

un syndicat
Toute ressemblance avec
des personnages ayant
existé n’est… pas fortuite.
La tentation est forte de
sourire et d’imaginer Kad
Merad adapter son rôle
dans la série télévisée Ba-
ron noir au personnage de

modèle modelé
Jean-Michel Blanquer.
Dans un épisode, l’acteur,
hiérarque socialiste du
Nord, joue au grand frère
qui chaperonne un respon-
sable étudiant, lui explique
comment tenir une AG, en-
traîner l’adhésion, tirer les
ficelles d’un vote. Il lui ex-
plique la vie… politique.

pour Blanquer
Un rôle inspiré de situa-
tions réelles, Julien Dray
ayant dans les années 90
joué ce rôle auprès de
l’Unef-ID. Cette histoire,
le scénariste de la série, Eric
Benzekri, la connaît par
cœur, puisqu’il militait à
l’époque dans le syndicat
étudiant. Blanquer, comme
le révèle notre enquête,
postule donc au même rôle,
avec cette fois l’instrumen-
talisation d’un syndicat ly-
céen, monté de toutes piè-
Après les révélations de «Mediapart» sur des dérives financières,
ces pour être à sa main. Si le «Libération» a interrogé d’anciens adhérents de l’organisation
parallélisme est tentant, il
existe des différences. Dray lycéenne. Ils décrivent comment la structure, officiellement
était un cadre militant d’un
parti politique. Blanquer
apolitique, a été créée fin 2018 et pilotée depuis la Rue
exerce, lui, des fonctions
ministérielles. Bien sûr, il
de Grenelle pour servir les intérêts du ministère et contrecarrer
n’apparaît pas en première la mobilisation contre la réforme du bac.
ligne dans cette tambouille.
Mais on a peine à croire
qu’il pouvait ignorer les Enquête
manœuvres du directeur de
la Direction générale de
l’enseignement scolaire. Par tous fait replonger. La semaine der- servir la communication du minis- propulsé sur tous les plateaux télé.
Sorte de bras droit du mi- Charles Delouche- nière, le site d’investigation démon- tre, et surtout rompre tout dialogue «A partir du moment où on a appelé
nistre, ce haut fonction- Bertolasi trait, relevés bancaires à l’appui, la avec les syndicats lycéens. les lycéens à rejoindre les gilets jau-
naire est mis en cause pour et Marie Piquemal façon dont cette structure, officiel- Retour en décembre 2018. A l’épo- nes, j’ai été invité partout. Je me suis
avoir piloté une opération lement apolitique, a touché que, le mouvement des gilets jaunes retrouvé un peu porte-parole du

C
de manipulation de lycé- es derniers jours, sa rancœur 65 000 euros de subventions publi- est à son apogée et la mobilisation mouvement du jour au lendemain.
ens. Des recteurs auraient a atteint un nouveau palier. ques du ministère en 2019 pour or- gagne les lycées. Jean-Michel Blan- Ça m’a dépassé.» Le voilà convié,
aussi trempé dans la ma- Un mélange d’aigreur, de co- ganiser un congrès qui n’a jamais eu quer, ministre de l’Education natio- fissa, Rue de Grenelle, dans le cabi-
gouille. Autrement dit, c’est lère et de désillusion. «C’est dégueu- lieu, préférant flamber l’argent en nale depuis plus d’un an, découvre net du ministre. «Ils voulaient qu’on
l’appareil d’Etat, Rue de lasse. On nous a utilisés, brossés bouteilles de champagne, chambres ses premiers blocus. Il n’est pas habi- discute. J’ai répondu que des points
Grenelle ou dans les admi- dans le sens du poil en nous filant d’hôtel à 300 euros et autres régala- tué à la contestation, jusqu’ici ses ré- de la réforme étaient à revoir.» Il sera
nistrations déconcentrées, plein d’argent. Sans contrôle, enca- des… Le cabinet du ministre, alerté formes passent comme des lettres à reçu deux autres fois, coup sur coup,
qui a été mis au service drement, ni rien. Et aujourd’hui, des cet été selon le site, a laissé faire, en la Poste, à l’image de Parcoursup. Il les 10 et 17 décembre. Puis, rideau.
d’une instrumentalisation mineurs sont suspectés de détourne- leur accordant même 30 000 euros est aidé aussi par un alignement des L’UNL ne sera plus conviée Rue de
partisane. Le ministre a re- ment de fonds. Cette histoire est supplémentaires pour 2020. planètes : l’Unef, syndicat étudiant Grenelle pendant des mois.
fusé de s’en expliquer au- folle.» Clairanne Dufour, l’une des englué dans des scandales internes,
près de Libération. Dom- fondatrices d’Avenir lycéen, une or- Premiers blocus est hors-service. Mais à l’approche «La com du rectorat»
mage. Outre ce mélange ganisation lycéenne peu connue Après la publication de l’enquête de de l’hiver 2018, la situation se com- Au même moment, en décem-
d’un mauvais genre, notre qui revendique 400 adhérents, Mediapart, le ministère de l’Educa- plique pour le ministre. Sa réforme bre 2018 donc, dans plusieurs aca-
enquête souligne deux au- avait pourtant fait un long travail tion a pédalé dans la semoule pour du bac chamboule l’organisation des démies, une même scène, éton-
tres choses. D’abord, ce sur elle-même, pour couper, s’éloi- se justifier, lançant une enquête ad- lycées. Un peu partout, des profs ral- nante, se répète. Des représentants
vide sidéral en termes de gner de tout ça. Plusieurs de ses ca- ministrative avec l’espoir d’enterrer lient les cortèges des gilets jaunes. lycéens, sortes de «superdélégués
relais d’opinion dont dispo- marades de l’époque ont fait de l’affaire. Raté. Libération s’est pro- Des lycéens leur emboîtent le pas. Le de classe» élus au Conseil académi-
sent Emmanuel Macron, la même, «dégoûtés de voir comment curé d’autres pièces du puzzle, et 6 décembre, le ministère annonce que de la vie lycéenne (CAVL), «une
majorité et LREM pour sou- les choses se passent en vrai». Avec nous sommes en mesure de démon- 360 lycées bloqués en France par des instance de dialogue entre lycéens et
tenir leur politique. Elle cette douloureuse prise de cons- trer comment l’idée de créer cette amas de poubelles. Louis Boyard, rectorat» (dixit le site du ministère),
confirme ensuite un défaut cience, «quand tu mesures que tu as organisation lycéenne a germé Rue 18 ans à l’époque, représentant de publient sur les réseaux sociaux des
persistant de la macronie : été instrumentalisé». Les récentes de Grenelle, dans l’entourage pro- l’UNL, syndicat lycéen qui revendi- communiqués quasi identiques
l’amateurisme. • révélations de Mediapart les ont che de Jean-Michel Blanquer, pour quait 7 000 adhérents, se retrouve dans le ton et les mots employés,
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Jean-Michel Blanquer entouré des


membres du Conseil national de la
vie lycéenne, le 5 avril 2019 Rue
de Grenelle. Parmi eux, une dizaine
de membres d’Avenir lycéen.
Photo PATRICK GELY. SIPA

appelant les élèves à descendre de même organisé la mobilisation manifestation pacifiste devant leurs «Quand on faisait cembre. Qui a soufflé à l’oreille du
leurs barricades et à retourner en dans son lycée, et militant à l’épo- lycées, bien que cette méthode soit rectorat qu’il serait bien utile de
cours. Zoée Perochon-de-Jametel, que au Mouvement des jeunes com- plus appropriée, elle n’en reste pas une publication sur mentionner ce hashtag, qui tournait
18 ans à l’époque, venait d’être élue
au CAVL de Créteil : «C’était le tout
munistes de France, il se lance dans
un exercice d’équilibriste : «Plu-
moins illégale, le droit de grève
n’étant pas reconnu pour les lycé-
Insta ou Facebook, déjà sur les publications de quelques
jeunes et dans les réseaux des jeunes
début de notre mandat. Le rectorat sieurs lycées ont adopté un mode de ens», écrit-il finalement. [le DGesco] nous macronistes ? Difficile de croire que
nous a proposé d’écrire un commu- manifestation pacifiste devant leurs ce fonctionnaire du rectorat ait pris
niqué pour apaiser le climat tendu. lycées, et c’est ce que nous encoura- Réseaux sociaux envoyait une cette initiative seul dans son bureau.
On se met d’accord avec les autres geons aujourd’hui. […] Nous espé- et hashtag réaction ou un Alors, d’où venait l’ordre ?
élus, on lit notre texte devant le rec- rons de tout cœur que cette semaine Le 9 décembre, nouveau conseil du Clairanne Dufour, l’une des fonda-
teur lors d’une réunion, qui nous de- sera marquée par un retour au rectorat sur sa boîte mail. Cette fois, message genre trices d’Avenir lycéen, répond d’un
mande de l’envoyer juste pour corri-
ger les fautes d’orthographe. Et là…
calme, et non nécessairement par un
arrêt des manifestations. Nous ne
le fonctionnaire de l’Education na-
tionale lui explique comment rédi-
“c’est top”, “ça, sourire, tellement, pour elle, c’est
une évidence. A l’époque, elle aussi
le texte qu’on nous renvoie est tout sommes pas mieux entendus lors- ger ses messages sur les réseaux so- c’est moins cool”.» est une jeune élue du CAVL dans
réécrit, avec une opposition ferme qu’il y a de la casse, bien au con- ciaux et quel hashtag utiliser. Un l’académie de Grenoble. Nathan
Clairanne Dufour
aux blocus, ce qui n’est pas du tout traire, les revendications sont dis- cours de community manager en Monteux, «un grand» à qui elle suc-
cofondatrice d’Avenir lycéen
l’idée initiale !» Sur WhatsApp, son créditées par l’Etat», écrit-il. Le somme: «Un #avenirlyceen a été créé cède à ce poste, la prend vite sous
interlocutrice à l’académie lui ré- rectorat lui répond, comme un prof par d’anciens élus CNVL et CAVL. Je son aile. Alors que les journées de
pond avec autorité : «Nous avons re- qui corrige un élève : «Bravo pour ta vous propose de le mentionner cha- Quand il comprend des mois plus blocus s’enchaînent, il lui explique
pris le communiqué avec la com du volonté de bien faire. J’ai lu attenti- que fois que vous communiquez sur tard, il supprime un à un tous ses que c’est lui qui a créé le hashtag
rectorat. C’est ce texte qui devra être vement ta tribune. Hélas elle com- la vie lycéenne.» Rien que d’y repen- messages sur les réseaux. #avenirlyceen, avec deux potes,
énoncé.» Dans l’académie d’Orlé- porte à mon avis de très grandes ser, Teddy Wattebled en est malade. Comment Teddy Wattebled aurait-il Maxence Duprez et Marc-Olivier
ans-Tours, Teddy Wattebled, 17 ans maladresses et ne peut pas dans «Ils nous ont instrumentalisés en pu savoir ? Le 9 décembre, quand le Lise, tous deux élus dans des CAVL
à l’époque, raconte la même chose : l’état être relayée par le CAVL. Tu tant qu’élus lycéens. Evidemment rectorat le «conseille» sur ses tweets l’année précédente. Le trio a noué
«Le rectorat nous a proposé d’écrire pourras lire toutes les annotations que je l’ai fait, j’ai mis ce hashtag et posts Facebook, l’association Ave- au cours de son mandat des con-
un communiqué. Sur le moment, je que j’ai portées.» Confus et pantois, partout sans me poser de question. nir lycéen n’existe pas encore. Les tacts étroits avec le ministère.
n’ai pas vu le problème. Je venais Teddy Wattebled s’exécute, en s’as- A l’époque, je n’avais jamais entendu statuts, que nous nous sommes pro- Et d’ailleurs, Maxence Duprez dit
d’être élu, je ne savais pas exacte- seyant sur ses convictions. «Plu- parler d’Avenir lycéen. Je n’ai décou- curés, n’ont été déposés en préfec- échanger régulièrement en
ment quel était mon rôle.» Ayant lui- sieurs lycées ont adopté un mode de vert ce syndicat que bien après !» ture que trois jours après, le 12 dé- tant qu’ancien élu Suite page 4
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Événement Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Suite de la page 3 avec Jean-Marc


Huart, à l’époque DGesco (directeur
«Ah ça, des jeunes yard, le ministère ne s’en cachait
même pas : «Je pense qu’ils étaient
général de l’enseignement scolaire), pareils, c’est le rêve convaincus qu’aucun de l’intérieur
un poste clé, un ministre bis qui or- [de Avenir lycéen] n’oserait parler.
chestre les politiques éducatives.
de tout ministre. Par peur, par loyauté aussi.»
Clairanne Dufour est convaincue Ils étaient Dans cette parole qui se libère au-
que les débuts d’Avenir lycéen se jourd’hui, un épisode revient sou-
sont écrits avec l’aide du DGesco. tellement gentils…» vent: les élections du CSE, le Conseil
«Le ministère voulait qu’on entende Un proche de supérieur de l’éducation, où siègent
dans les médias d’autres lycéens que Jean-Michel Blanquer quelque 90 représentants de la com-
les syndiqués type Louis Boyard. Il à propos des élus munauté éducative, des ensei-
voulait donner de la visibilité aux d’Avenir lycéen gnants, personnels administratifs,
élus des instances lycéennes, qu’il es- collectivités locales, parents, étu-
timait plus légitimes. Sur le prin- diants… et quatre lycéens, deux titu-
cipe, pourquoi pas. Sauf que, et j’ai avoir croisé Jean-Marc Huart, quel- laires et deux suppléants. Un enjeu
mis du temps à le comprendre, le ques fois. «Il s’intéressait à nous, il important pour les syndicats lycé-
vrai objectif du ministre, c’était de nous parlait comme s’il nous con- ens, en quête de visibilité. Nous
s’en servir pour exclure les autres naissait très bien. Je me souviens sommes en avril 2019, Avenir lycéen
syndicats.» Le 10 décembre, de re- qu’il m’avait demandé comment existe seulement depuis quatre
tour d’un rendez-vous à Paris avec s’était passé mon concours d’élo- mois… et remporte deux postes au
ses deux potes, Nathan Monteux quence, alors que c’était la première CSE. «J’aime à croire qu’on a gagné
annonce à Clairanne, qui avait tout fois que je le voyais ! J’étais très con- en bonne et due forme», dit Clai-
juste 17 ans : «Tu seras une parfaite tent.» Il ajoute : «A 17 ans, j’étais mal- ranne Dufour. Les élus du CSE sont
présidente. Une fille en bac pro, c’est léable.» Clairanne Dufour explique choisis par un vote des représen-
bien pour notre image. Tu seras que cette relation privilégiée avec le tants des CAVL, en lien régulier avec
donc cofondatrice avec nous.» Elle ministère était assumée, c’était l’un les rectorats. Elle raconte cette
rit en se remémorant cette phrase, de leurs arguments pour recruter scène, «gravée à jamais», le jour du
comme pour s’en détacher. Nathan dans les lycées : «Notre message, dépouillement Rue de Grenelle,
Monteux se défend aujourd’hui : c’était de dire qu’on avait l’oreille du avec les représentants des syndicats.
«C’est une façon de présenter les cho- ministre. Qu’à la différence des syn- «A l’annonce des résultats, je sors
ses. Elle voulait être présidente, on dicats, nous, on était écoutés.» dans les couloirs pour appeler mes
n’a forcé personne.» Clairanne Du- Maxence Duprez, lui, préfère parler camarades, et là, je tombe sur Jean-
four fait partie des quatre cofonda- de «coconstruction». Il cite la créa- Marc Huart avec un grand sourire,
teurs, dans les statuts déposés en tion des écodélégués, une idée souf- qui me sort : “Yes ! On a gagné !”»
préfecture le 12 décembre. «J’ai été flée au ministre par Avenir lycéen. Lors des séances au CSE, quel que
élue après un vote de 20 adhérents. Bouleversé par les dérives financiè- soit le sujet sur la table, les deux élus
Autant dire que ma légitimité… re- res révélées par Mediapart, il a ac- d’Avenir lycéen étaient toujours sur
prend-elle. Deux semaines après ma cepté de se confier. Lui reste au- la ligne du gouvernement, assure
nomination, je me retrouve dans le jourd’hui convaincu que les Zoée Perochon-de-Jamatel, élue
bureau de la conseillère sociale du relations avec le ministère étaient elle aussi au CSE mais sur une autre
ministre. Là, je tilte direct. Maxen­- saines, sans manipulation, ni arriè- liste. «C’était systématique. Même
ce, surtout, il était comme chez lui. re-pensée. «C’étaient des relations de sur les programmes scolaires, où tout
Il connaissait tous les conseillers, travail. J’avais rencontré Brigitte le monde était contre, eux étaient
tous les directeurs de cabinets. Dans Macron lors d’une action contre le d’accord», raconte-t-elle. Elle mar-
les couloirs, il tutoyait Jean-Marc harcèlement scolaire quand j’étais que un temps : «Enfin, si, une fois, ils
Huart, le DGesco. Il l’appelait par élu lycéen. J’ai eu la chance de déjeu- ont voté contre : le jour où l’on a pro-
son prénom. C’était complètement ner avec elle, et ensuite de nouer des posé d’intégrer la démocratie lycé-
fou.» Clairanne Dufour ne décroche liens de confiance avec Jean-Marc enne au programme de terminale,
pas un mot de l’entretien, sciée. Huart. Le ministre avait besoin pour que les élèves soient informés de
d’avoir en face de lui des lycéens avec leurs droits. Drôle, non ?»
«A 17 ans, j’étais un discours apartisan et sortir de
malléable.» l’opposition systématique. C’est juste «La sainte réforme»
Dans les semaines qui suivent, en ça.» Un proche de Jean-Michel Blan- Au sein même de l’association, les
dehors des rendez-vous très réguliers quer nous glisse, en parlant de ces prises de position progouvernement
Rue de Grenelle, Maxence Duprez et jeunes d’Avenir lycéen : «Ah ça, des finissent par créer des tensions. Gio-
Jean-Marc Huart échangent par jeunes pareils, c’est le rêve de tout mi- vanni Siarras tique en juin 2019 :
messages non-stop. «Quand on fai- nistre. Ils étaient tellement gentils…» «C’est lorsque j’ai commencé à pren-
sait une publication sur Insta ou Fa- Clairanne Dufour, avec deux ans de dre du galon dans l’association, à
cebook, il nous envoyait une petite ré- recul : «J’ai vite compris le rôle politi- avoir des responsabilités, que j’ai me-
action ou un message genre “c’est top, que que jouait Huart. On est beau- suré le pouvoir du comité de veille. Ce Deux semaines après l’épisode du siste Héloïse Moreau, présidente de
c’est cool”, “ça, c’est moins cool”, etc. coup à l’avoir perçu comme ça. comité réunissait les quatre fonda- SNU, nouveaux remous en interne. l’UNL de juin 2019 à 2020. Nous, au
On a fait un séminaire de travail au Maxence, non. Il n’y arrive toujours teurs. Ils décidaient de tout. Avenir Cette fois : la prise de position sur la même moment, ils nous ont réduit les
mois d’avril. Huart nous a dit que ce pas.» Le jeune homme, aujourd’hui lycéen, c’était uniquement leur avis, grève des notes du bac. Un moment subventions de moitié. C’était un vrai
serait “cool” si on pouvait communi- en troisième année de fac de droit à qui émanait de cette petite bulle. Je inédit où, pour la première fois, des coup de pouce pour eux, pour recru-
quer, ça m’a marqué.» Elle farfouille Paris-I, ne voit d’ail­leurs pas le pro- me souviens des débats autour du profs grévistes ont décalé le rendu ter de nouveaux adhérents et monter
dans son compte Instagram, à la re- blème quand on lui parle du poste service national universel [SNU]. Je des copies du bac pour protester en puissance.» Objectif manqué. •
cherche des pouces et des «like» lais- de chargé de mission à la DGesco venais d’être nommé porte-parole, contre la réforme. Axel, 15 ans l’épo-
sés par «Jean-Marc». Elle en repêche qu’il a décroché en avril en 2019, j’ai consulté le bureau exécutif et l’en- que, se souvient : «A ce moment-là, (1) Sollicité par Libération vendredi matin,
quelques-uns: un émoji de mains qui donc quatre mois après la création semble des personnes qui gravitaient la plupart des membres étaient d’ac- Jean-Marc Huart a répondu par écrit, que
applaudissent quand elle poste un d’Avenir lycéen. «J’ai toujours fait le autour. Les avis étaient très mitigés. cord pour lancer une pétition, mais «par principe [il] ne souhaite pas [s’]expri-
selfie devant le bureau de vote, un distinguo entre les deux.» Clairanne Limite contre. J’ai tourné le commu- bon, les termes ont choqué. Plusieurs mer sur des sujets qui relèvent de [s]es an-
autre pour saluer une vidéo d’archi- insiste : «C’est difficile d’accepter niqué de presse en ce sens, en propo- d’entre nous ont arrêté de croire en ciennes fonctions. Je laisse donc à la
ves sur les droits des femmes… qu’on a été utilisé à ce point. Très dur. sant des alternatives pour être dans l’association à ce moment-là.» Ex- DGesco le soin de vous répondre.» Plus tôt
Sollicité par Libération, Jean-Marc On n’a pas envie d’y croire.» la construction.» Le communiqué de trait de la pétition d’Avenir lycéen : dans la journée, le ministère nous avait en
Huart, aujourd’hui recteur de l’aca- Pour les responsables des autres Giovanni Siarras sera jeté à la pou- «Une poignée d’enseignants syndica- effet indiqué que sur ce dossier, la com-
démie de Nancy-Metz, ne souhaite syndicats, cela ne fait aucun doute : belle et réécrit en deux heures par le listes veut imposer sa loi. […] Aucun munication était gérée Rue de Grenelle.
pas s’exprimer (1). «Je rappelle sim- «On voyait bien comment le minis- comité de veille, affirme-t-il. «Appa- élève ne doit être pris en otage de ces Les réponses, pour le moins succinctes,
plement que dans le cadre de ces tère, à sa manière, voulait organiser remment, j’étais trop négatif… Pour blocages syndicaux. Nous réclamons nous sont parvenues juste avant le bou-
­anciennes fonctions, j’avais des rela- la vie lycéenne. Une vie lycéenne ra- eux, être dans la construction ça des sanctions, envers ces récidivistes clage. A la question «avez-vous participé,
tions avec l’ensemble des associations mollie, disons.» Un autre, préférant voulait dire oui à tout. Comme la ré- [les professeurs grévistes, ndlr] qui aidé d’une manière ou d’une autre, à la
et organisations lycéennes dans le rester anonyme : «Ce n’était pas une forme du bac, par exemple. Il ne fal- tentent de réduire à néant plusieurs création d’Avenir lycéen ?», le DGesco ac-
cadre de leurs engagements», nous orga progouvernementale, elle était lait surtout pas critiquer quoi que ce années d’études pour un combat po- tuel, qui n’est pas mentionné dans notre
écrit-il. Giovanni Siarras, l’un des pilotée directement par le ministère ! soit. La sainte réforme ! Il fallait en- litique sans consistance.» Peu de enquête, répond : «A titre personnel, non.»
adhérents de la première heure, qui On le savait tous, ce n’était pas secret. courager et pondre je sais pas com- temps après, Avenir lycéen reçoit Sollicités à plusieurs reprises, le cabinet
deviendra ensuite porte-parole pen- Ils se voyaient tout le temps, s’appe- bien de communiqués de presse. Tout 65 000 euros de subventions publi- du ministre Blanquer a renvoyé la balle à
dant quelques mois, se souvient laient tout le temps.» Pour Louis Bo- le temps. C’était la méthode.» ques. «Une somme importante, in- la DGesco… Jeu de ping-pong.
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Jean-Marc Huart,
ex-directeur général
de l’enseignement scolaire,
et Jean-Michel Blanquer
lors de la cérémonie
de remise des prix «Non
au harcèlement», à Paris,
le 3 juin 2019.
Photo Vincent Isore. IP3

truction d’un think tank, «le Lab républicain»,


qui prétend réunir des intellectuels et mili-
tants de la laïcité, pas nécessairement de
droite. Il devrait pouvoir compter, dans cette
entreprise, avec les soutiens des marcheurs
vallsistes comme les députés de Paris Anne-
Christine Lang et de l’Essonne Francis
Chouat. Dans l’entourage de Blanquer, on pré-
cise qu’avec les événements de cet automne
– crise sanitaire et assassinat de Samuel Paty –,
les projets du ministre ont «pris du retard».
Tout comme l’échéance des régionales : repor-
tées d’au moins quatre mois, les élections ne
devraient pas se tenir avant juin.

Controverse. Au fil des mois, Blanquer est


peu à peu sorti du relatif isolement dans le-
quel il se trouvait au début du quinquennat.
Si sa grande réforme inaugurale – le dédouble-
ment des classes de CP et de CE1 – a été unani-
mement saluée, certaines de ses positions
franchement droitières ont été accueillies
avec méfiance dans la majorité. Il y eut
d’abord ses critiques des «pédagogistes» et des
«égalitaristes» qui auraient fait des ravages
sous l’autorité de ses prédécesseurs. Il y eut
surtout les controverses sur sa conception très
stricte de la laïcité. Bien que désavoué sur ce
point par Macron, Blanquer n’a jamais caché
qu’il souhaitait étendre l’interdiction du port
du voile islamique aux accompagnatrices bé-
névoles de sorties scolaires.
L’an dernier encore, cette question était au
cœur d’une vive polémique chez les mar-
cheurs : réagissant à une déclaration de Blan-
quer selon qui le voile n’était «pas souhaitable
dans notre société», le député Aurélien Taché,
alors encore membre du groupe LREM, avait
estimé que le Rassemblement national ne
manquerait pas de «récupérer» de tels propos.
Furieux, le ministre avait exigé des sanctions.
Le mouvement macroniste avait dû saisir une
«cellule médiation». Estimant qu’on l’avait
mal compris, Taché avait fini par présenter
ses excuses. Il a, depuis, quitté le parti majori-
taire, entraînant avec lui beaucoup de ceux
qui partagent ses positions.
Au sein de la majorité, Blanquer a de bonnes
raisons de penser qu’il a gagné sa «bataille

Jean-Michel Blanquer,
culturelle». «Nous nous appelons La Républi-
que en marche, pas le communautarisme en
vadrouille !» a-t-il lancé en juin dans le huis
clos d’un bureau du parti majoritaire. C’est

le bon élève de la macronie


aussi la conviction de la député LREM Aurore
Bergé, ex-militante LR qui a vu près d’une
quarantaine de parlementaires rejoindre le
groupe des «blanqueristes» qu’elle anime. Sur
la messagerie Telegram, ils échangent sur une
boucle baptisée «Fan-Club JMB».
Jamais candidat, jamais élu, Michel Blanquer au début du quinquennat en la présidente ex-LR sortante Valérie Pécresse. Comme le ministre, ils se sont sentis soutenus
le ministre de l’Education, réformateur sans états d’âme, bousculant au On voit mal comment une telle candidature par les arbitrages de Macron dans le projet de
pas de charge «le mammouth», sur les traces pourrait espérer recueillir les suffrages de loi «confortant les principes républicains».
haut fonctionnaire de droite de son lointain prédécesseur Claude Allègre. l’électorat de centre gauche, ceux qui ont fait Depuis le début du quinquennat, Blanquer
qui aligne les réformes depuis Trois ans plus tard, il est devenu le héraut la victoire de Macron en 2017. On voit très bien, n’a cessé d’alerter sur les atteintes à la laïcité
son arrivée Rue de Grenelle, d’une laïcité «émancipatrice», le champion en revanche, comment elle peut prétendre ra- dans les établissements scolaires, dénonçant
envisage de se lancer dans de la bataille contre un «islamo-gauchisme» tisser large à droite. Les premiers sondages in- aussi bien l’«islamo-gauchisme» qui «fait des
la bataille des régionales qu’il traque jusque dans les salles de prof et diquent que cela sera loin d’être une évidence : ravages» à l’université que ceux qui préfére-
en Ile-de-France. les universités. mi-octobre, une enquête Ifop n’attribuait à raient ne rien voir au nom du «politiquement
Blanquer que 15 % des intentions de vote, très correct» et ainsi ne pas passer pour «islamo-

R
aide et obstiné, il incarne, mieux que Ratisser large. Il représente si bien le nou- loin derrière les 32 % de Pécresse. phobes». Deux semaines après le discours du
tout autre, le nouveau visage d’une veau visage de la macronie qu’après avoir sé- Jamais candidat, jamais élu, Blanquer n’a pas chef de l’Etat sur le séparatisme, l’assassinat
majorité présidentielle et d’un gouver- rieusement envisagé d’en faire son ministre caché qu’il était tenté par l’aventure. Pour s’y d’un professeur accusé d’avoir montré une ca-
nement qui font de la défense de la Républi- de l’Intérieur avant de céder au forcing de Gé- préparer, il a entrepris d’approfondir ses pen- ricature a tragiquement, mais sans doute pro-
que et de ses «valeurs» leur priorité absolue. rald Darmanin, le chef de l’Etat l’a convaincu sées républicaines et de les faire connaître visoirement, calmé les débats sur ces ques-
Homme de droite et haut fonctionnaire in- cet été de se lancer dans la bataille des régio- dans un livre qu’il devrait publier chez Galli- tions au sein de la majorité.
connu du grand public, on a découvert Jean- nales. Il pourrait affronter, en Ile-de-France, mard. Il s’est également lancé dans la cons- Alain Auffray
6 u
Monde Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

ARABIE SAOUDITE
Par
Hala Kodmani

U
n nouveau billet de 20 riyals
(4,6 euros) vient d’être mis
en circu­lation en Arabie Sa-
oudite à l’occasion du sommet des
20 pays les plus riches de la planète,
qui se tient ce week-end pour la pre-
mière fois sous présidence saou-
dienne. Sur une face : le logo du G20

MBS
à côté du portrait du roi Salmane.
Sur ­l’autre : un planisphère. Les
­Saoudiens se consoleront ainsi de
tenir le monde entre leurs mains à
défaut «d’accueillir fièrement» ses
puissants dirigeants sous leurs
cieux, selon les termes affichés sur
le site internet de l’événement.
Car comme toutes les autres
­grandes réunions internationales
de 2020, le sommet du G20 se dé-
roule en visioconférence, en raison
de la pandémie. La décision a été

le maudit
confirmée fin septembre, brisant
le dernier, quoique faible, espoir
­d’organiser les fastueuses récep-
tions et festivités royales prévues
pour l’occasion. Il n’y aura donc pas
de traditionnelle photo de famille
des chefs d’Etat réunis autour du roi
d’Arabie à Riyad.
Reste celle du précédent sommet
d’Osaka en 2019, sur laquelle ressort
l’imposante stature de Mohammed
ben Salmane (MBS) se tenant à la
droite du Premier ministre japonais
et au côté du président américain.
Le prince héritier saoudien, qui
­prenait alors la présidence du G20,
nourrissait d’immenses ambitions Le royaume comptait sur 2020 pour redorer
pour l’année 2020 afin de réha­-
biliter son image et celle de son son blason sur la scène internationale, notamment
royaume, toujours marquée par l’as-
sassinat du journaliste Jamal Kha- en accueillant le G20 de ce week-end. Mais le Covid
shoggi, la guerre du Yémen et autres
coups de force. Mais ses attentes
a eu raison de cette ambition : après l’annulation
ont été terrassées par l’annus horri-
bilis qui a eu raison de bien plus
symbolique du pèlerinage à La Mecque, le prince
puissants que lui. doit se contenter d’un sommet en visio.
«Bonne opportunité»
Première conséquence dévastatrice
de la crise sanitaire pour l’écono-
mie saoudienne : l’effondrement s­ aoudienne par un prince héritier comme la première urgence pour sophistiquées lancées par les rebelles dirigeants du G20 à tenir leurs hôtes
de la consommation et des prix qui continue de vouloir faire bonne Riyad en 2020, elle est venue s’ajou- houthis. La tension avec l’Iran ne saoudiens responsables de leurs vio-
du pétrole s’est traduit par une figure dans la contrariété. ter à d’autres crises majeures qui se faiblit pas. La pression internatio- lations des droits humains». Ils «de-
perte de 27,5 milliards de dollars «Il est vrai que la gestion de l’épidé- prolongent. nale sur les violations des droits de vraient appeler à la libération des
(23,18 milliards d’euros) pour le pre- mie par les autorités saoudiennes a La désastreuse guerre au Yémen l’homme par le royaume s’est ac- activistes et dissidents détenus», ré-
mier exportateur mondial, dont les été bien perçue politiquement en dans laquelle le royaume reste en- crue à la veille du sommet du G20. clame notamment l’ONG. «La ques-
ressources reposent à 90 % sur l’or ­interne, observe Stéphane Lacroix, glué se poursuit crescendo. Le terri- Ainsi, Human Rights Watch a tion des droits de l’homme n’est pour
noir. Le PIB a plongé de 7 % au cours professeur à Sciences-Po et spécia- toire saoudien continue d’être atta- lancé le 9 novembre sa campagne les Saoudiens qu’un problème de
du deuxième trimestre 2020, après liste du Moyen-Orient. En prenant qué par des armes de plus en plus #G20SaudiArabia, «exhortant les plus à gérer, au même titre que la
une guerre des prix engagée en avril rapidement des mesures nombreuses
avec la Russie, avant qu’une nou- et fortes, le jeune exécutif autour
velle entente ne soit trouvée.
En outre, la décision hardie d’annu-
de MBS a fait preuve d’une réactivité
et d’une efficacité surprenantes pour
G20 : Covid et dette des pays pauvres au programme
ler le pèlerinage annuel à La Mecque une population longtemps habituée La pandémie, ses conséquences économiques, à propos du vaccin qui doit être mis à disposi-
pour empêcher la propagation du à la lourdeur et l’immobilisme de la les vaccins et les mesures collectives possibles tion de tous les pays, y compris «les plus
virus a privé le royaume d’une autre vieille garde. Le coronavirus aura fi- pour surmonter la crise sanitaire accaparent ­fragiles», selon l’Elysée.
source de revenus importante. Pour nalement été une bonne opportunité ­forcément le sommet du G20 qui se déroule Liée à la pandémie, la question de la dette
compenser les déficits, le gouverne- pour le prince d’apparaître comme ce week-end. Les chefs d’Etat des 20 pays repré- des pays pauvres est l’autre urgence au menu
ment a pris des mesures très impo- le responsable qui sait gérer et proté- sentant les deux tiers de la population du globe du sommet. Les pays du G20, qui ont dépensé
pulaires, comme le tri­plement de la ger sa population.» et 90 % du PIB mondial discutent à travers ­quelque 11 000 milliards de dollars pour sauver
TVA, la réduction des ­allocations Au moment où le monde entier pei- leurs écrans pour cette réunion présidée l’économie mondiale, doivent s’attaquer au pro-
aux ménages les plus modestes et nait face à la pandémie, les Saou- par le roi Salmane d’Arabie Saoudite. blème de l’effondrement des financements exté-
aux fonctionnaires. Mais «une aus- diens se sont sentis mieux lotis que Emmanuel Macron est occupé tout le week-end rieurs (- 700 milliards de dollars, selon l’OCDE)
térité bien plus grave a été épargnée d’autres, y compris les pays des par les travaux du G20, précise-t-on à l’Elysée. auquel sont confrontés les pays les plus pau-
au royaume grâce aux réformes en- plus développés du G20. Il est vrai La France met en avant son rôle dans le lance- vres. La semaine dernière, les ministres des Fi-
treprises ces der­nières années pour qu’avec une contraction de son PIB ment en avril de l’initiative Access to Covid-19 nances du G20 se sont accordés sur un «cadre
la diversification de l’économie», de moins de 4 % pour 2020, selon les Tools Accelerator (Act-A pour les intimes) commun», impliquant pour la première fois
s’est vanté Mohammed ben Sal- prévisions du ministère français avec l’Organisation mondiale pour la santé, l’UE la Chine et les créanciers privés pour alléger
mane dans un long communiqué des Finances, l’Arabie Saoudite est et l’Allemagne pour coordonner l’action inter­- le fardeau de la dette. Sur ce sujet, également,
diffusé par l’agence d’information loin d’être l’économie la plus grave- nationale face à la pandémie de coronavirus. l’Elysée revendique «un succès de la France»
officielle le 12 novembre. Le ment affectée par la crise sanitaire. Elle aurait pesé pour faire adopter par le G20 le en faveur de la consolidation du moratoire et de
­message est destiné à l’opinion Mais si la pandémie s’est imposée ­concept de «bien public mondial», notamment la restructuration des dettes avec le FMI. H.K.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 7

Mohammed ben
Salmane, au sommet
d’Osaka, en juin 2019.
Photo ERIN SCHAFF.
The NYT-REDUX-REA

Les pays membres du G20


guerre au Yémen», selon Emile des relations privilégiées avec tous critiques du monde, et qui sont
­Hokayem, de l’International Ins­- les grands du monde : la Russie, ­devenues de la plus haute impor-
titute for Strategic Studies (IISS) la Chine et l’Inde». tance à la suite des difficultés cau-
à Londres. Projeter l’image d’un royaume dy- sées par le Covid-19», lit-on dans
Corée Australie
namique dirigé par un jeune prince du Sud l’entretien avec Patrick Simonnet,
Handicap médiatique modernisateur et réformateur est l’ambassadeur de l’Union euro­-
Japon Indonésie
En revanche, le changement de essentiel pour l’Arabie Saoudite, qui péenne au royaume.
­président aux Etats-Unis pose un veut marquer sa place parmi les
nouveau problème aux dirigeants 20 puissances économiques mon- «Le bateau coule»
saoudiens qui vivent depuis qua- diales. Mais compenser le handicap Russie La propension des officiels saou-
tre ans une simili-histoire d’amour médiatique d’un sommet du G20 en Canada Chine diens à ignorer les difficultés et
avec Donald Trump. Et même si le «distanciel» sera compliqué malgré mettre en avant leurs réussites n’est
roi Salmane n’a pas mis plus de les efforts déployés et les investisse- Etats-Unis pas nouvelle. Mais «MBS s’inscrit
Inde
vingt-quatre heures à féliciter Joe ments dans une communication Allemagne bien dans le jeu des nouveaux au­-
Biden après la confirmation de son adaptée au numérique. Mexique Italie toritaires, avec des réalités alter­-
élection, l’Arabie Saoudite ne peut Même les talents de la société natives», note Stéphane Lacroix.
Turquie
être rassurée par le nouveau loca- ­Richard Attias et associés, orga­- Arabie
Car si l’image du jeune prince
taire de la Maison Blanche, qui nisatrice des grands événements Saoudite aux immenses ambitions réfor­-
UE
l’avait qualifié d’«Etat paria» pen- dans les pays du Golfe ces dernières Brésil matrices pour son royaume corres-
dant sa campagne. «Biden paraît en années, ne suffisent pas. L’agence pond à celle qu’il projette chez lui et
effet être un ­partenaire sceptique. internationale de conseil en com- dans le monde, la concrétisation de
Mais son administration pourrait- munication ne peut afficher sur son ses entreprises et de ses projets sou-
elle ­aller jusqu’à punir Riyad pour ses site d’image plus récente que celle Royaume- Afrique lève bien des doutes.
Argentine Uni France du Sud
relations mielleuses avec Trump ?» des ministres de l’Economie et «Le temps presse, les réserves fondent
s’interroge Emile ­Hokayem. des directeurs de banques centrales et les investissements dans les ré­-
Le spécialiste rappelle que «la rela- du G20, dernière réunion tenue en «série du sommet digital global» publiée cette semaine par le formes ont pris ­encore du retard avec
tion avec les Etats-Unis reste un axe «présentiel» fin février à Riyad. Des avec des briefings en ligne et en di- ­nouveau site saoudien Arab News la pandémie», affirme le professeur
prioritaire pour l’Arabie Saoudite partenariats médias conclus avec rect sur le G20, ne font pas recette. en français, à l’audience confiden- de Sciences-Po. Et de conclure : «Si
sur tous les plans, économique, sé­- l’agence Associated Press pour des Mais une promotion du G20 circule tielle. «L’Arabie Saoudite a prouvé l’on regarde les données brutes, le ba-
curitaire et politique. Même si le interviews de responsables saou- dans les cercles diplomatiques qu’elle était championne du mul­- teau coule et MBS apparaît comme
royaume a diversifié ses partena- diens ou le quotidien britannique ­restreints, telle la série d’interviews tilatéralisme en utilisant le forum le ­capitaine du Titanic qui dirige
riats à l’international en établissant Financial Times, qui présente une «exclusives» avec les ambassadeurs du G20 pour s’attaquer aux enjeux l’orchestre sur le pont.» •
8 u
Monde Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Recueilli par les démocrates. La participation, ques tendances : l’avance de Trump Brookings Institution (think tank
Isabelle Hanne historique, a bénéficié aux deux auprès des hommes blancs est légè- basé à Washington DC) et profes-
Correspondante à New York candidats et le vote Trump ne s’est rement plus faible cette année seur au Population Studies Center
pas délité. Il a remporté les suffra- qu’elle ne l’était en 2016 face à Hil- de l’université du Michigan, a étu-

E
n 2008, Barack Obama avait ges d’au moins 73,7 millions d’Amé- lary Clinton ; la marge de Biden au- dié la carte électorale de cette
battu les records de voix ricains sur l’ensemble du territoire, près des électeurs noirs, même s’ils ­présidentielle, comté par comté,
­obtenues à une présiden- soit environ 10,7 mil- ont massivement voté Etat par Etat, et en livre les premiers
tielle, en remportant les suffrages lions de plus qu’il y a pour lui, connaît une enseignements.
de 69 498 516 électeurs. Son ancien quatre ans. légère érosion par rap- En termes géographiques, quels
vice-président l’a dépassé cette Les résultats n’ont pas port à leur vote pour la ont été les changements les plus
­année : Joe Biden a obtenu au encore été certifiés – et candidate démocrate il notables entre la présidentielle
moins 79 641 365 voix (le décompte Donald Trump refuse y a quatre ans ; et de 2016 et celle de 2020 ?
n’est pas encore définitif ), et ­a toujours de concéder Trump a réaffirmé son La première surprise d’un point de
­remporté le collège électoral la victoire de son ri- avance auprès des vue géographique, c’est à quel point

DR
avec 306 grands électeurs, val – mais des premiè- femmes blanches. le vote en faveur de Donald Trump
­contre 232 pour Donald Trump. Le res données partielles Interview Ces sondages, partiels est resté fort dans l’Amérique ru-
président élu a réussi à reconstruire permettent de com- et qui ne font pas rale. On avait vu, bien sûr, son suc-
le «blue wall», en récupérant le Mi- mencer à comprendre quels types l’unanimité auprès des chercheurs, cès dans les comtés ruraux en 2016.
chigan, le Wisconsin et la Pennsyl- d’électorats ont donné leurs suffra- donnent une image du vote au ni- Mais cette année, on s’attendait
vanie, Etats démocrates tombés ges aux candidats, et comment le veau national, quand l’élection à une érosion, même marginale, de
dans l’escarcelle de Donald Trump pays a évolué, politiquement, de- américaine se gagne Etat par Etat. ce vote, comme l’avaient indiqué les
en 2016. Mais pas à obtenir la «va- puis 2016. Les sondages de sortie Le démographe et sociologue élections de mi-mandat en 2018.
gue bleue» anti-Trump espérée par des urnes semblent indiquer quel- ­William H. Frey, chercheur à la Les républicains qui se présentaient
au Congrès n’y avaient pas été aussi

PRÉSIDENTIELLE
forts que Trump.
Le fait que le président sortant se
soit maintenu dans ces zones a
rendu plus important encore l’autre
trait notable de cette élection : Joe
Biden a remporté le vote des comtés
de banlieue. Et comme ce sont des
comtés bien plus peuplés, ça a fait
la différence dans les Etats clés.
Le vote pour Trump a reculé dans
certaines zones qu’il avait rempor-

AMÉRICAINE
tées en 2016, comme certains com-
tés suburbains autour de Détroit.
Biden a également fait de bons sco-
res dans les banlieues autour de
Philadelphie, ainsi que dans sa ré-
gion natale, dans le nord-est de la
Pennsylvanie, traditionnellement
démocrate mais que Trump avait
gagnée en 2016.
Et en termes démographiques ?

«Dans les Etats clés,


Les sondages de sortie des urnes in-
diquent que les électeurs blancs ti-
tulaires d’un diplôme du supérieur,
hommes comme femmes, qui cons-
tituent d’ailleurs une part impor-
tante de la population des ban-

les électeurs de couleur


lieues, ont plus voté pour Joe Biden
cette année qu’ils ne l’avaient fait
pour Hillary Clinton en 2016. Le dé-
mocrate a également remporté le
vote des villes, où vivent de nom-
breux électeurs afro-américains, et

ont été cruciaux pour


des Américains d’origine latino et
asiatique, ce qui n’a rien de surpre-
nant. Dans certains Etats, le vote dire, c’est que les électeurs blancs
­latino en sa faveur a cependant été ont continué à favoriser le candidat
un peu moins fort qu’il ne l’avait républicain, comme ils le font
été lors de la dernière présidentielle à chaque présidentielle depuis 1968,

la victoire de Biden»
pour la candidate démocrate. Joe mais avec une marge légèrement
Biden a également remporté un peu plus faible cette année.
plus de suffrages des électeurs En parallèle, l’avantage du candidat
blancs non diplômés que Hillary démocrate auprès des électorats
Clinton, mais ceux-ci ont néan- non blancs a été quelque peu réduit.
moins continué à soutenir forte- Mais il s’agit de projections nationa-
ment Donald Trump. les, et ces glissements ne s’appli-
Certaines analyses, s’appuyant quent pas à la plupart des Etats clés,
sur les sondages de sortie des où, au contraire, les électeurs de
Le démographe et sociologue William H. Frey ­urnes, ont souligné une érosion
du vote afro-américain et latino,
couleur ont été cruciaux pour la vic-
toire de Biden. Les Afro-Américains
a étudié la carte électorale du scrutin et un glissement de ces électo-
rats vers Donald Trump. Et
l’ont moins soutenu que les deux
précédents candidats démocrates,
du 3 novembre, à la participation record, à l’inverse, un vote blanc plus mais ce soutien a été beaucoup plus

et en livre les premiers enseignements. Trump s’est ­favorable que précédemment


à Joe Biden. Cette érosion est-
élevé en Pennsylvanie et dans le Mi-
chigan, où ils ont fait la différence.

ainsi maintenu dans les zones rurales, tandis que elle significative ?
Les sondages de sortie des urnes
Le vote latino, lui, est de toute façon
plus éparpillé dans le pays.
Biden a remporté les banlieues et plus d’électeurs pourraient être améliorés, il y a eu
des critiques sur l’échantillonnage
Cette élection a souligné à quel
point il était trompeur de consi-
blancs que Hillary Clinton en 2016. des votants. Ils doivent être réajus-
tés prochainement, quand tous les
dérer le vote latino comme un
bloc monolithique…
votes seront comptés. Ce qu’on peut Comme je le dis souvent, avant
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 9

A Washington,
le 7 novembre, lors de
l’annonce de la victoire
de Joe Biden. Photo
Lorenzo Meloni. Magnum

l’un ni l’autre. Biden a gagné parce


qu’il a rassemblé un peu de tous ces
électorats. Mais ça reste une élec-
tion serrée, et il a juste remporté ce
qu’il fallait pour être capable de ga-
gner la présidentielle.
Qui sont les 10 millions d’élec-
teurs supplémentaires qui ont
voté pour Trump cette année ?
On a répété que le Président ne
pourrait pas élargir sa «base»…
Il ne faut pas oublier que Biden a
remporté, lui, près de 15 millions de
voix de plus que Hillary Clinton.
Quand vous avez une participation
aussi élevée que cette année, sur-
tout par rapport à la précédente
présidentielle, il y a forcément des
voix additionnelles des deux côtés.
J’ai fait un calcul rapide, pour esti-
mer qu’en comptant les nouveaux
électeurs, ceux qui ont eu 18 ans
­depuis la précédente élection, et en
prenant en compte la différence de
participation, on arrive à près
de 20 millions d’électeurs supplé-
mentaires.
Tout ça nécessite, bien sûr, d’être
affiné avec de nouvelles données.
Mais une mobilisation élevée
se traduit par plus d’électeurs
parmi les mêmes segments de la
population.
La «base» de Trump, des
­hommes blancs sans diplôme du
supérieur, a-t-elle évolué ?
Cela nécessite des analyses plus
précises, mais ce groupe semble
avoir légèrement moins voté pour
Trump qu’en 2016, comme les
­hommes blancs diplômés. Mais il a
bénéficié, semble-t-il, d’un peu plus
de votes venant des électeurs noirs
et latinos. Il sera intéressant de
­connaître la participation des
­jeunes électeurs, notamment après
ces mois de mobilisations contre le
racisme et les brutalités policières.
Les sondages de sortie des urnes
montrent qu’ils ont plus voté pour
qu’ils ne s’installent aux Etats-Unis, population d’origine cubaine a une phie, l’histoire… Mais ça reste un Biden, et même plus qu’elles ne Biden qu’ils ne l’avaient fait pour
ils sont colombiens, mexicains, cu- tradition de vote républicain. Il n’y groupe qui tend à voter démocrate, l’avaient fait pour Clinton, selon Clinton, mais on n’a pas encore de
bains… Mais dès qu’ils mettent les a rien de surprenant, donc, à voir et je crois qu’on n’est pas encore certains sondages de sortie des ur- chiffre concernant leur participa-
pieds aux Etats-Unis, ils deviennent certaines régions de Floride voter près de les voir pencher majoritaire- nes. C’est intéressant parce que tion, traditionnellement plus faible
tous des «Latinos», appellation qui pour le candidat républicain. Ce ment pour le GOP [pour Grand Old Trump avait vraiment essayé de les que celle des électeurs plus âgés.
oublie leurs différences d’origines, n’est pas le cas dans d’autres Etats, Party, les républicains, ndlr]. convaincre, avec sa rhétorique sur Notamment dans des Etats comme
d’opinions, de valeurs, et de tradi- comme en Californie. Il y a des va- Qu’en est-il du vote des femmes ? les «banlieues» qu’il serait le seul l’Arizona ou la Géorgie, tous deux
tions électorales. Par exemple, la riations selon l’origine, la géogra- Elles ont majoritairement soutenu à même de «protéger»… Ça ne l’a vi- remportés par Biden, où la popula-
siblement pas aidé. Dans certains tion est en croissance, et qui comp-
Etats clés, des femmes blanches ont tent beaucoup de jeunes qui ont pu
LIBÉ.FR également suivi ce mouvement, faire la différence.
même si elles restent plus favora- Ce que l’on peut dire, c’est que la
«Fraudes» dans l’élection : bles à Trump au niveau national. base de Trump, et des républicains
Rudy Giuliani, ­pathétique Les femmes noires ont fortement en général, est faite d’un segment de
­laquais de Trump voté pour Biden, moins qu’elles la population qui rétrécit, à l’inverse
Lors d’une nouvelle confé- ne l’avaient fait pour Clinton mais de celle de Biden et des démocrates.
rence de presse interminable à de plus hauts niveaux que les Partant déjà de ce constat, après la
et délirante depuis le siège hommes noirs. défaite de Mitt Romney face à Ba-
du parti républicain, l’avocat En 2008, lors de la première élec- rack Obama en 2012, le Parti répu-
de Trump a continué à dénon- tion d’Obama, on a dit que les forces blicain avait publié un document,
cer des «fraudes» dans majeures derrière lui étaient les surnommé son «autopsie», qui
­l’élection présidentielle alors ­jeunes, les minorités et les femmes cherchait notamment à compren-
que son client tente une diplômées. Après l’élection de dre comment attirer les femmes, les
­nouvelle entourloupe dans Trump en 2016, on a dit qu’il s’agis- électeurs plus jeunes, la diversité…
le Michigan. Lire le billet sait des hommes blancs non diplô- Quatre ans plus tard, Trump a com-
de notre correspondante aux més vivant dans les régions rurales. plètement ignoré cette analyse, avec
A Steubenville (Ohio), le 22 octobre. Peter van Agtmael. Magnum Etats-Unis sur Libération.fr. Disons que pour Biden, ce n’est ni le succès qu’on connaît. •
10 u
France Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Loi sécurité globale


Un article 24
décrié, rebricolé
mais bien voté
L’Assemblée a adopté vendredi la disposition
qui prévoit, désormais «sans préjudice du droit
d’informer», de réprimer la diffusion de l’image
d’un policier si elle a pour but «manifeste» d’attenter
«à l’intégrité physique ou psychique». Une retouche
imposée à Darmanin qui ne lève pas les doutes.

Par du texte, sur fond d’inquiétudes Avec cette version de dernière


Laure Equy grandissantes face aux atteintes minute, qui pourra vraiment
et Ismaël Halissat répétées aux libertés publiques, être poursuivi ? Un quidam
Photo Marc CHaumeil est de restreindre la diffusion pourra-t-il, sans craindre une
des images d’intervention des condamnation, diffuser sans

R
ipoliné mais voté. Malgré forces de l’ordre. In extremis, le floutage les images dans une
les protestations des or- gouvernement a bricolé jeudi un manifestation ou lors d’une
ganisations de défense amendement pour tenter de ré- ­intervention dans un quartier
des droits de l’homme, les vives pondre aux vives controverses. populaire ? Gérald Darmanin a
inquiétudes des journalistes et «Sans préjudice du droit d’infor- insisté vendredi après-midi :
de la plupart des rédactions (lire mer», dit-il désormais, il sera «La réponse est oui !» Les rangs
ci-dessous), malgré les alertes de possible de réprimer la diffusion de La France insoumise fulmi-
la Défenseuse des droits et des de l’image du visage ou de «tout nent : «C’est faux, c’est faux !» Le
rapporteurs des Nations unies, autre élément d’identification» ministre de l’Intérieur assure
l’article 24 de la proposition de d’un policier ou d’un gendarme, qu’il sera toujours possible «de Il faut dire que le locataire de «incertaine la vie de nos conci- Gérald Darmanin
loi «sécurité globale» a été large- à l’exception de son numéro de diffuser la vidéo de monsieur Be- Beauvau donnait pourtant à toyens qui nous protègent». Et de et Jean-Michel
ment adoptée vendredi à l’As- matricule, quand cette diffusion nalla», mais plus de diffuser des cette disposition une lecture citer l’attentat de Magnanville, Fauvergue
semblée, sous les applaudisse- a pour «but manifeste qu’il soit images «en disant “eh les amis, bien plus large. Le même assu- en 2016, lors duquel un couple de (à gauche),
ments de la majorité. Le but de porté atteinte à son intégrité donnez-moi l’adresse de ce con- rait pendant des semaines que le policiers a été tué à son domicile. corapporteur
cette disposition, la plus décriée physique ou psychique». nard de flic”». floutage sera nécessaire en cas Des faits qui n’ont aucun rapport du texte,
de diffusion d’image de policiers. avec la diffusion d’images d’in- à l’Assemblée,
Le 2 novembre, par exemple, tervention de police. vendredi.
Nous n’accréditerons pas nos journalistes Darmanin déclarait qu’il avait
fait «une promesse, celle de ne «il franchit une ligne»
pour couvrir les manifestations plus pouvoir diffuser les images S’il feint le flegme en feuilletant
Responsables de rédaction, nous nous inquiétons de la volonté du ministre de l’Intérieur, de policiers et gendarmes sur les le code pénal pour préparer ses
Gérald Darmanin, de porter atteinte à la liberté de la presse dans le cadre des réseaux» et que «cette promesse réponses et ne lésine pas sur la
manifestations. La volonté exprimée d’assurer la protection des journalistes revient sera tenue puisque la loi prévoira défense de cette version refor-
à encadrer et contrôler leur travail. Ce dispositif s’inscrit dans un contexte particulièrement l’interdiction de la diffusion de mulée, Darmanin a tout de
inquiétant avec la proposition de loi sur la sécurité globale qui prévoit la restriction ces images». Et d’en remettre une même dû en rabattre. Sans
de la diffusion des images de policiers et de gendarmes. Les journalistes n’ont pas à se couche le 13 novembre : «Si vous doute a-t-il senti, dans la se-
rapprocher de la préfecture de police pour couvrir une manifestation. Il n’y a pas voulez diffuser sur Internet de maine, le vent tourner au sein de
d’accréditation à avoir pour exercer librement notre métier sur la voie publique. manière sauvage, il faudra flou- la majorité. L’article 24, au dé-
Nous refuserons, pour cette raison, d’accréditer nos journalistes pour couvrir les ter les visages.» part, faisait certes tiquer une
manifestations. Nous réaffirmons notre attachement à la loi de 1881 sur la liberté de la presse «La liberté d’expression est très frange des marcheurs, sans
et serons vigilants pour qu’elle soit préservée. importante mais elle n’est pas émouvoir l’ensemble du groupe,
AFP, BFM TV, le Canard enchaîné, Challenges, Charlie hebdo, C News, Courrier sans limite», lance Darmanin persuadé que la liberté d’infor-
international, Europe 1, les rédactions de France Télévisions, le HuffPost, la Croix, vendredi. «Nous pensons qu’elle mer n’y perdait pas de plumes.
la Croix hebdo, la Vie, LCI, le JDD, les Echos, l’Express, le Figaro, le Figaro magazine, est totale pour les journalistes», Mais le propos du ministre exi-
le Pèlerin, le Point, le Monde, le Parisien/Aujourd’hui en France, Libération, l’Obs, M6, veut-il rassurer, tout en ajoutant geant de pousser jusqu’au flou-
Marianne, Mediapart, Paris Match, Politis, Télérama, les rédactions des antennes une «petite limitation» quand tage des images en a chiffonné
de Radio France, RMC, RTL, Slate, TF1, 20 Minutes. cette liberté d’expression rend bon nombre, qui excluent d’aller
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 11

Billet
Par
Lilian Alemagna

Castex enfin
dans son rôle ?
S’éviter une «quatrième crise». Politique
celle-ci. Sur les fronts sanitaire, économi-
que et social, le Premier ministre aurait
aimé s’épargner, dans la période, de devoir
jouer les gardes-chiourmes d’une majorité
en déliquescence. Qui plus est sur une
­proposition de loi venant… de son propre
camp. Le genre de texte parlementaire
à la fois prévisible et, normalement,
sans aucun risque. Mais non.
Face au danger d’offrir à nouveau, ven-
dredi dans l’hémicycle, le triste spectacle
d’un groupe LREM divisé, d’un principal
allié (le Modem) qui vote contre et d’une
droite volant au secours de leur meilleur
ennemi (Gérald Darmanin) pour faire pas-
ser une vieille revendication des syndicats
de policiers, Jean Castex a finalement pro-
fité du moment pour (enfin ?) enfiler son
costume de chef du gouvernement et de la
majorité. «Le rôle du Premier ministre est
de recentrer les choses quand il faut le
faire», répond-on pudiquement à Mati-
gnon. Darmanin n’aurait donc été que
«dans son rôle» de premier flic de France
en poussant, sur le «floutage» des forces de
l’ordre, le curseur plus loin que ce qui est
écrit dans l’article 24 de ce texte sur la ­«sé-
curité globale». Et Castex aurait été tout
autant «dans son rôle» en priant son re-
muant et ambitieux ministre de l’Intérieur
de venir jeudi soir dans son bureau avec
un «amendement» précisant que la liberté
d’informer ne saurait être remise en cause
et qu’il faut vouloir «manifestement […]
porter atteinte à [l’]intégrité physique ou
psychique» d’un policier ou d’un gen-
darme filmé pour que le floutage de son
­visage soit imposé.
Peut-être… Mais ce serait oublier que
­Darmanin a pris, depuis plusieurs mois,
ses ­aises à Beauvau, citadelle politique
qu’il a obtenue comme il le voulait lors du
dernier remaniement. Un portefeuille que
l’ancien porte-parole de Nicolas Sarkozy,
si loin. «Gérald est dans ses ha- sonnelles dans le but d’exposer ment. Tout en récusant les craintes tion d’«intégrité psychique» trop lui-même locataire emblématique des
bits de premier flic de France qui une personne «ou les membres de que l’article 24 vise à une inter- large : «On ne punit pas une per- lieux, avait ­coché (comme le Budget) dans
adresse un message à ses troupes, sa famille à un risque d’atteinte à diction pure et simple de filmer, sonne pour ce qu’elle pense mais son plan de carrière politique. La séquence
mais là il franchit une ligne qu’on la vie, l’intégrité physique ou psy- Sacha Houlié interpelle le minis- pour ce qu’elle fait», explique «ensauvagement» de l’été a, certes, été bé-
ne veut pas passer», prévient un chique». Des marcheurs y voient tre dans l’hémicycle. «Vous aussi l’ex-magistrate en référence à ce néfique pour lui en termes de popularité,
marcheur. La levée de boucliers une porte de sortie pour évacuer avez nourri les inexactitudes en délit d’intention, applaudie sur mais elle a laissé des traces à Matignon.
des syndicats de journalistes et la polémique sur les images de affirmant que nous voulions flou- les rangs de la gauche. Castex n’a pas du tout apprécié d’avoir un
des rédactions a contribué à se- policiers et plaident pour suppri- ter les policiers, ce qui n’est pas «La rédaction est solide et envoie ministre qui, micro tendu, maintienne sa
mer le trouble. Au point que mer la disposition décriée. dans le texte», pointe le député deux messages fondamentaux : formule alors qu’il venait de siffler la fin
dans les boucles Telegram, un Sentant monter le débat, le pa- LREM, qui souligne avec plaisir on protège ceux qui nous protè- de la partie. Il n’a pas apprécié non plus de
défenseur du texte, observant tron du groupe LREM, Christo- que Darmanin a «dû céder des gent et ceux qui nous informent», voir, en octobre, l’ancien protégé de Xavier
que «beaucoup d’entre [eux] s’in- phe Castaner, propose alors une avancées à la majorité». se félicite Laetitia Avia (LREM) Bertrand communiquer bien plus sur les
terrogent», s’efforce de rassurer réunion au Premier ministre et tandis que Christophe Castaner saisies de drogues et la sécurité routière
ses collègues, et leur garantit au ministre de l’Intérieur. «Avec Le Modem divisé salue «un amendement de clarté, que sur le nécessaire respect de ce nou-
que «seule une minorité activiste le floutage, Darmanin a d’abord Reste que ces retouches, cosmé- qui rassure». Des réticences per- veau confinement et les contrôles – quand
et violente doit craindre le vote de dû se dire qu’il allait demander tiques, ne dissipent pas les in- sistent au Modem, très divisé. lui multipliait les visites dans les services
ce texte». le bras pour s’assurer qu’on ne lui quiétudes. «C’est le gendarme ou Dès le début, une partie des al- de réanimation, en combinaison intégrale
La deuxième sortie de Darmanin retirerait pas la main. Mais le fonctionnaire de police qui ap- liés centristes ont combattu et masques FFP2 sur le nez, pour bien faire
sur les journalistes priés de se ­défendre un texte en mettant le préciera seul si les images qu’on cette disposition. Si Bruno Mil- comprendre aux Français qu’il fallait rester
«rapprocher de la préfecture de feu aux poudres n’est pas la filme portent atteinte à son inté- lienne applaudit «le fait que la li- chez soi pour stopper l’épidémie.
police pour couvrir une manifes- meilleure manière de le faire vo- grité. […] 25 éborgnés, 5 mains berté de presse est surlignée au Comme avec Bruno Le Maire sur la ferme-
tation» n’a pas aidé à apaiser. ter, analyse un pilier du groupe arrachées. Vous répondez : pas Stabilo», Vichnievsky pointe le ture des commerces, cette séquence aura
D’autant que les députés décou- LREM. Gérald s’était mis dans d’images», s’inquiète le député risque d’inconstitutionnalité. permis à Castex de démontrer qu’il avait
vrent alors l’avant-projet de loi un coin, mais pour que ça bouge insoumis Alexis Corbière. Lau- Comme d’autres mesures égale- tout de même de l’autorité sur des minis-
sur les séparatismes et son arti- il fallait que ça vienne de lui afin rence Vichnievsky (Modem) re- ment critiquées qui, après le tres au fort poids politique. Son entourage
cle 25 qui crée «un délit de mise de ne pas perdre la face.» doute «une atteinte encore dis- ­débat au Parlement, pourraient s’en félicite : «A la fin, c’est lui qui tranche
en danger de la vie d’autrui» en Jeudi soir à Matignon, Darma- proportionnée à la liberté ne pas résister au Conseil et on n’a pas entendu de ministre contester
diffusant des informations per- nin vient muni de son amende- essentielle d’informer» et une no- constitutionnel. • les décisions prises.» Pas encore ? •
12 u
france Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Par faire face à une famille trahie et un


Julie Brafman pays berné. «Je leur ai enlevé leur
Envoyée spéciale à Vesoul fille. Je leur ai menti, prononce-t-il
Photos Raphaël Helle. d’une voix tremblante, à l’attention
Signatures des parents d’Alexia Daval. J’ai
aussi menti à ma famille, aux gen-

Q
uand à l’ouverture du pro- darmes qui ont dû faire des recher-
cès, ce jeune homme frêle ches supplémentaires, à la France.
s’est installé derrière la C’est pas pardonnable, mais je vou-
­paroi vitrée, quand il a dit «oui» de lais quand même le dire.» Blême, il
la voix fluette d’un enfant pris en s’effondre, au bord du malaise.
faute pour reconnaître le meurtre Son épouse – conseillère bancaire
de sa femme, quand il a promené devenue, un temps, la «joggeuse»
son regard perdu parmi les visages dans l’imaginaire collectif – a été re-
étrangers cherchant celui de sa trouvée le 30 octobre 2017 dans une
­maman, on a pensé à ces lignes forêt, près de Gray. La suite est bien
de Frédéric Pottecher. Le grand connue : les larmes de l’accusé à la
chroniqueur judiciaire évoquait télévision, l’hommage public, les
l’apparition de Raoul Villain, l’as- trois mois de mascarade avant qu’il
sassin de Jaurès, dans le prétoire : n’avoue le crime. L’épiphanie judi-
«Un pauvre hère, un minus blond au ciaire sera brève puisqu’il va four-
visage pâle […] retranché dans son nir ensuite «septversions», selon la
box comme un employé de banque ­partie civile. «Non, six», rectifie la
derrière son guichet.» Et ce frisson ­défense. Sous les lambris joliment
d’étonnement parcourant les bancs éclairés, résonnent en boucle ces
de la presse : «Dire que c’est ça qui «Mille et Une Nuits» de Jonathann
a tué Jaurès.» Bien sûr, nul accusé Daval, un conte qui semble parfois
n’est à la hauteur de l’effroi suscité avoir été écrit pour retarder le cou-
par son geste, encore moins de la ré- peret final de la sanction. Il y a le
putation qui le précède dans le box. chapitre de l’accident, celui du
Pourtant, ici, le contraste est sai­- complot de famille, de la dispute
sissant : Jonathann Daval, jugé pour conjugale… «Vous êtes désormais
«meurtre sur conjoint», présenté l’incarnation des conjoints qui ont
comme un roi de la duperie après commis un féminicide. Il va falloir
avoir habillé son crime en tenue de le porter, monsieur Daval», lance
jogging et pleuré une disparue qui l’avocat général à celui qui semble
ne l’était pas, a l’air d’un petit gar- avoir déjà assez de mal à porter son
çon au visage triste. «Dire que c’est propre dossier. Son implication ne
ça notre menteur national», pour- fait guère de doute tant les indices Lors de l’ouverture du procès à Vesoul (Haute-Saône), lundi. A gauche, les pièces à conviction. A droite,
rait-on paraphraser. matériels sont nombreux. Quant
L’homme de 36 ans, aux traits tirés au mode opératoire, il est limpide :
et aux cheveux gominés, écoute les Alexia Daval a reçu plusieurs coups «Je l’ai porté, je l’ai mis au monde, l’accusé, l’amène à abandonner le comptoir de leur bar PMU, jusqu’à
témoins qui défilent à la barre de au visage avant d’être étranglée. c’est ma chair. Je n’accepte pas ce scénario – digne d’un polar – où il leur canapé, jusqu’à leur table pour
la cour d’assises de la Haute-Saône ­Néanmoins, reste à comprendre qu’il a fait mais je serai toujours accuse toute sa belle-famille. En échafauder, avec eux, des hypothè-
pour lui lisser le portrait. Son méde- «pourquoi». ­présente quoi qu’il arrive.» Celle larmes, Jonathann Daval tombe à ses sur le crime qu’il venait de com-
cin : «Un bon petit gars, équilibré.» d’Alexia Daval est une élégante ses pieds : «Je suis désolé, j’ai pas mettre. Ils l’ont couvé, consolé, ca-
Son patron dans une société de «Dans sa bulle» sexagénaire, coupe de cheveux voulu… Je vais tout dire ce qui se jolé. Ne voient rien d’autre qu’un
maintenance informatique : «Ja- Dans la salle d’audience, une travée ­soignée, talons qui claquent sur le passe.» Elle le relève et l’étreint : «Tu redoutable cynisme. Le samedi ma-
mais un mot plus haut qu’un autre.» sépare deux mondes irréconci­- plancher. Isabelle Fouillot multiplie vas pouvoir te reconstruire mainte- tin, juste après avoir brûlé le corps
Sa voisine : «Il était gentil.» Son liables, deux mères qui ne se jettent les interviews sur les marches du nant, Jonathann.» Ils pleurent en- de sa femme, Jonathann Daval s’est
beau-père qui l’a côtoyé pendant pas un regard. Celle de Jonathann palais ; matin, midi et soir, elle tient semble, enlacés. fabriqué un alibi : il a vidé le seau à
dix ans : «Toujours égal à lui-même.» Daval est une dame blonde au vi- la chronique de l’audience et ré- Aujourd’hui, à la barre, les époux compost chez sa mère, bu un café
Un ami proche : «Une personne très sage rond, en fauteuil roulant, qui clame «la vérité». Apparaît alors sur Fouillot n’ont plus aucune compas- chez ses beaux-parents et envoyé ce
discrète.» Seulement voilà, ce type, veille sans bruit sur son «petit gar- les écrans, ceux de la cour d’assises, sion pour ce «gendre idéal» aimé SMS à Alexia: «Je vais au verre, vider
qui semble presque transparent aux çon un peu timide qui vivait dans sa cette scène dans le cabinet de la comme un fils, qui les a dupés pen- les cadavres que tu bois. LOL. je
yeux du monde, encourt la réclu- bulle» et se trouve désormais dans juge, en décembre 2018. Très émue, dant des mois, trimballant «son t’aime.» «Meilleur acteur, meilleur
sion criminelle à perpétuité, il doit un box. Martine Cussey s’émeut : la mère d’Alexia parle doucement à semblant de souffrance» jusqu’au scénariste. Mais dans tous les films,

Procès de Jonathann Daval


Autopsie de l’intime
Depuis une semaine, la cour d’assises de la Haute-Saône dissèque la vie
intérieure du couple et la personnalité d’un accusé entre immaturité et désir
de plaire. Ce dernier, qui a reconnu avoir tué sa femme, Alexia, encourt
la réclusion criminelle à perpétuité. Verdict ce samedi.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 13

l’avocat de Jonathann Daval, Randall Schwerdorffer.

il y a le mot “fin”», lâche Jean-Pierre


Fouillot. Et d’asséner, comme pour
ouvert : l’impuissance de Jona-
thann, le désir d’enfant d’Alexia, sa
Le psychologue cusé. «Comme d’habitude», il choisit
l’esquive et attrape ses clés de
­ utres». Avec autant de zèle que
a
lorsqu’il débarrassait la table chez
convertir le poids du chagrin en fausse couche, son traitement hor- avait prévenu : ­voiture. Mais Alexia l’en empêche. ses beaux-parents, il sert à pré-
lourdeur de la peine : «J’espère que monal. On connaît la date de leur S’ensuit une lutte dans la cage d’es- sent la cour. On veut des aveux, les
le maximum te sera octroyé.» Jona- dernier rapport sexuel, la marque
Daval «s’adapte calier. «Quand elle m’a mordu, j’étais voici. On veut des «pourquoi», c’est
thann Daval a les yeux rivés au sol. de son ovule gynécologique, le à ce que les gens hors de moi, j’étais en rage. J’ai pété fait. Mais il ne parvient pas à les
Il avait 21 ans, Alexia 16, lors de leur ­contenu de ses SMS comme de son un câble.» Celui qui ne s’est jamais ­habiller de détails, de souvenirs ou
rencontre au cours d’un séjour au «bol gastrique». On sait ce qu’elle a veulent entendre», battu de sa vie la frappe violemment ­d’émotion.
ski. Quand elle l’a embrassé, Jona-
thann n’en est pas revenu qu’une
confié à sa neurologue et ce qu’il a
dit à son généraliste. On a lu leurs
il n’«existe que au visage. C’est la «colère de toutes
ces années qui est ressortie», expli-
L’accusation peine à croire qu’Alexia
Daval se soit couchée en short de
si jolie fille s’intéresse à lui. Der- lettres d’amour. On a exploré leurs dans le miroir du que-t-il, d’un ton scolaire. «Je l’ai sport, ait pris un somnifère, puis
nier d’une fratrie de six, il a grandi rendez-vous manqués et leurs en- saisie par le cou, j’ai serré.» La vic- ­demandé un rapport intime. Elle
miné par les problèmes médicaux : vies désaccordées. Parfois, on au-
regard des autres». time s’effondre. Paniqué, Jonathann s’imagine une autre histoire, plus
asthme, surdité, retard d’élocution… rait aimé être ailleurs, échapper à Daval met le corps dans le coffre de classique, plus symbolique : celle
L’enfant chétif est devenu un ado- la tristesse de cette dissection, au sa fourgonnette, il se lève plusieurs d’une femme qui voulait quitter son
lescent moqué par ses camarades délitement d’un couple narré par un peu d’amour de l’autre côté de la fois dans la nuit pour voir si c’est mari. «Ce n’est pas ça», martèle l’ac-
parce qu’il portait un corset et bour- bribes. La sœur d’Alexia raconte : travée, chez Isabelle Fouillot qu’il «réel». «Le lendemain, à 9 heures, cusé. Me Gilles-Jean Portejoie, partie
geonnait d’acné. «Quand elle est allée faire sa grosse appelait «maman». Au quatrième j’ai pris la décision de me débarras- civile, s’énerve : «Essayez de vous lâ-
A 13 ans, juste après la mort de son opération [pour avoir un enfant, jour de son procès, quand on lui ser du corps en maquillant ça pour cher un peu, on voit que vous êtes blo-
père, ouvrier, il a commencé à déve- ndlr], elle était seule. Le soir elle donne enfin la parole, l’accusé pro- une sortie en jogging», dit-il simple- qué. Il faut des certitudes.» Silence.
lopper de sévères troubles du com- rentrait, se faisait à manger, regar- nonce d’une voix chevrotante : ment. Il traîne le cadavre dans la Isabelle Fouillot, qui en fait la de-
portement, se lavant frénétique- dait la télé, seule. Elle a signé pour «J’avais envie d’un ­enfant, je le vou- ­forêt, allume le feu et tourne les ta- mande, lui succède avec un mélange
ment les mains, ne supportant pas leur maison, seule.» Elle dépeint lais, mais avec le ­problème d’érection, lons. Pourquoi n’a-t-il pas prévenu de douceur et de théâtralité : «S’il te
la saleté, vérifiant la position de une femme pleine d’entrain et de c’était compliqué.» Enfin ­narrateur les gendarmes ? Ça doit être une plaît, c’est la dernière fois qu’on se
chaque meuble. Alexia est son pre- projets, mariée à une chiffe molle, de sa propre ­déroute ­conjugale, il «sorte de déni», «comme si c’était une parle tous les deux, j’ai besoin de sa-
mier amour. Très vite, ils emména- incapable de prendre la moindre évoque des «crises» de son épouse autre personne», analyse-t-il. voir la vérité…» Harassé, les yeux
gent dans un appartement à Besan- décision. «Une force d’inertie sou- provoquées par le traitement hor- rougis, Jonathann Daval ­répond :
çon. Elle entre à la fac, il termine son riante», cingle Me Cathy Richard, monal, des violences verbales et «c’est une dispute» «C’est une dispute, Isabelle, il faut le
bac pro et décroche un CDI dans avocate de la partie civile. «des reproches», qu’il ­synthétise avec Les gestes correspondent aux croire, une dispute.» La ­vérité de l’ac-
l’informatique en 2006. Ils décident cette même phrase : «Tu n’es pas un ­constatations légales, mais les cusé n’arrive pas à se frayer un che-
alors de revenir à Gray, chez les «Un obsessionnel» homme.» Il ne «répondait pas, pre- ­phrases, très courtes, sonnent creux. min dans les esprits, elle semble à ja-
Fouillot pendant un an, vivent en- Finalement, toute l’affaire se cristal- nait tout sur [lui], fuyait», dit-il. «Un «C’est la mort que vous vouliez ?» in- mais écrasée par une cascade de
suite dans une maison mitoyenne, lise autour du dilemme «davalien» : obsessionnel ne peut pas distiller son terroge le président. «Je lui ai donné mensonges. On repense à ces mots
avant d’acheter un pavillon. En 2017, être ou avoir un enfant. «Tu ne veux agressivité, ­décrypte le psychiatre la mort, oui.» «C’est particulièrement éclairants du psychiatre : «Jona-
ils ont un garage, une piscine et un pas d’enfant parce que l’enfant, Jean Canterino, se souvenant de ce violent et sordide», poursuit le magis- thann Daval n’est pas un manipula-
chat qui s’appelle Happy. c’est toi !» pointe Isabelle Fouillot. détenu bourré de tocs qui vérifiait trat au sujet du transport du corps. teur. Il a essayé de refouler ce qui s’est
Jurés, magistrats et journalistes «Une personnalité immature, mal vingt fois si la porte de la prison était «Oui, c’est dégueulasse. passé. Un obsessionnel est toujours en
entrent par effraction dans cette construite, en faux-self», renchérit fermée. Il refoule tout. Il accumule et — La thèse du complot, ça a eu des train de faire le ménage. Au propre
vie d’apparence ordinaire, ils se le psychologue. Jonathann Daval un jour ça déborde.» conséquences terribles ? comme au figuré.» «Le fait de tuer
faufilent dans la chambre à cou- mentait à son patron et à son Ce 28 octobre 2017, Alexia et Jona- — Oui, ça a détruit des vies, encore quelqu’un et de vouloir encore plaire
cher, ouvrent les tiroirs à sex-toys épouse, il allait en cachette, deux thann rentrent d’une raclette chez une nuit d’horreur.» aux autres», répète l’accusé de sa
et les ­placards à pharmacie. Les se- fois par jour, chez sa mère où il les Fouillot. Il est tard. «Elle me pro- Le psychologue avait prévenu : Jo- voix juvénile. Sa maman pense qu’il
crets – qu’ils soient médicaux ou ­mangeait et faisait du sport. Puis il pose une relation, je m’y oppose. Elle nathann Daval «s’adapte à ce que les a inventé «ce gros mensonge» après
sentimentaux – ne résistent pas ­rentrait chez lui suffisamment tard me fait des reproches comme quoi gens veulent entendre», il n’«existe le crime pour ne pas lui faire du mal.
aux assises. Tout est exposé à ciel pour éviter Alexia. Il grappillait aussi je ne la désire plus», poursuit l’ac- que dans le miroir du regard des Le verdict sera rendu ce samedi. •
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Expresso Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

LIBÉ.FR
L’ouverture au privé de la
formation vétérinaire fait
­rugir la profession Un article de
la très contestée loi de programmation de la recherche,
définitivement adoptée vendredi au Sénat, autorise les
établissements d’enseignement supérieur agricole pri-
vés à former les vétérinaires. Une mesure approuvée
sans concertation, qui provoque l’ire des professionnels,
de leurs syndicats et des étudiants. Photo AFP

Bruno Le Maire a prévu de la


«souplesse». Les personnels,
par exemple, ne seront pas
comptabilisés dans la jauge
des 8 m2, ni les enfants qui
accompagnent leurs parents.
Pour les surfaces supérieures
à 400 m2, un comptage des
clients sera rendu obliga-
toire. En revanche, la prise
de rendez-vous ne sera pas
obligatoire.

«Long terme». En échange


de ce filtrage renforcé, les
professionnels auront le droit
d’ouvrir également le diman-
che, avec des horaires ampli-
fiés, un dispositif qui se
poursuivra au-delà de la pé-
riode des fêtes. Ces nouvelles
règles sanitaires «de long
terme», comme l’a indiqué
Bruno Le Maire, sont en effet
prévues pour durer plusieurs
mois. «Il y avait trois condi-
tions pour parvenir à cette ré-
ouverture, a-t-il indiqué lors
d’un échange à distance avec
les journalistes. Une pour-
suite de l’amélioration des
chiffres concernant l’épidé-
mie, un nouveau protocole et
l’acceptation du report du
Black Friday. Le terrain est
maintenant dégagé mais ce
Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, et le ministre délégué chargé des PME, Alain Griset, vendredi. Photo Eric Piermont. AFP sera au Président et au Pre-
mier ministre de prendre la
décision finale.»

Réouverture des commerces :


Le protocole sera transmis
au Conseil scientifique pour
étude. Ce dernier devrait
donner son accord d’ici la fin

la décision dans les mains de Macron du week-end, selon un parti-


cipant aux réunions. Actuel-
lement en déplacement à
Crozon (Finistère) à la ren-
contre de commerçants, le
Le gouvernement blique. En échange d’une «On a créé les conditions pour acquis dans l’Hexagone. Car- (Medef et CPME), le nou- Premier ministre, Jean Cas-
et les organisations ­réouverture de l’ensemble parvenir à cet accord en mul- refour, Leclerc et les ensei- veau protocole sanitaire né- tex, connu pour incarner une
professionnelles sont des commerces dès le 28 no- tipliant les propositions, ex- gnes spécialisées n’auraient gocié ces derniers jours a été ligne plus dure que celle de
vembre, les différentes fédé- plique Jacques Creyssel, de la pas accepté de jouer le jeu si ­présenté. Bien plus strict Bruno Le Maire, a indiqué
tombés d’accord sur rations du commerce ont Fédération du commerce et Amazon ne s’y pliait pas. «Ils qu’avant le déconfinement, il que l’amélioration des indi-
une réouverture ­accepté de reporter d’une la distribution, qui regroupe ont donné une aumône, met- fait passer la jauge d’occupa- cateurs sanitaires, «sur la
générale le week-end ­semaine, au 4 décembre, la les gros acteurs physiques du tez le genou à terre, faites tion des commerces d’une bonne voie», devrait permet-
prochain, avec report méga braderie secteur. Tout le courbette et dites merci mon personne pour 4 m2 à une tre d’envisager la réouverture
du Black Friday et commerciale L'histoire monde a fini par seigneur», a ironisé sur Twit- personne pour 8 m2. Il s’ap- des commerces «autour
protocole sanitaire d’avant les fêtes. du jour se ranger à la so- ter le député insoumis Fran- pliquera à l’ensemble de leur du 1er décembre».
renforcé. Le choix Hors de ques- lution proposée çois Ruffin. surface, en ­incluant présen- Il reviendra à Emmanuel Ma-
final revient au chef tion pour le gouvernement de par le gouvernement, qui per- Lors d’une nouvelle réunion toirs, meubles et autres amé- cron, qui s’exprimera mardi
faire coïncider les deux dates, met d’envisager une réouver- de travail vendredi matin en- nagements densifiant l’es- soir, de confirmer cette réou-
de l’Etat. au risque de provoquer un ture pérenne des commerces tre le ministre de l’Economie, pace. De quoi rendre difficile verture des commerces avec
rush dans les magasins. en toute sécurité, malgré Bruno Le Maire, les fédé­- son application dans les pe- au moins trois jours d’avance
Car le Black Friday, qui a l’épidémie.» rations de commerçants et tits commerces comme les sur le calendrier initial. «On
Par ­généré 6 milliards d’euros en les organisations patronales salons de coiffure, même si laisse la primeur de l’annonce
Christophe Alix France en 2019 (dont 5 mil- «Aumône». En donnant, du jour au ­président de la Ré-
liards dans les points de en dernier, son accord jeudi publique, a ­déclaré sur BFM
Bien plus strict, le nouveau
A
u terme d’une se- vente physiques), est devenu soir à ce report, Amazon, François Momboisse, prési-
maine de tractations, le meilleur week-end d’acti- ­leader du e-commerce en protocole fait passer la jauge dent de la Fédération du
le grand marchan- vité dans les magasins. «En France, avait permis d’ouvrir e-commerce et de la vente à
dage du Black Friday a fini cette période chaque jour la voie à cette réouverture an- d’occupation des commerces distance (Fevad). C’est un
par produire un accord, qui
reste à valider définitivement
compte triple», témoigne un ticipée de l’ensemble des
commerçant dans une épice- commerces non alimentai-
d’une personne pour 4 m2 à une peu incroyable mais c’est
comme ça que ça se passe en
par le président de la Répu- rie fine parisienne. res. C’est dire le poids qu’il a personne pour 8 m2. France.» •
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 15

LIBÉ.FR
Le célèbre télescope
d’Arecibo n’écoutera
plus l’univers Gravement
endommagé par la rupture récente de deux câbles
porteurs, l’observatoire géant ­installé sur l’île de
Porto Rico vient d’être jugé ­irréparable. Il était de-
puis 1963 une pointure de la radioastronomie et
une star de la culture ­populaire, vue notamment
dans GoldenEye. Photo Arecibo Observatory. UCF

«Buzzfeed» gobe le «HuffPost»


«Nous voulons
voir plus de Les médias en ligne améri-
cains qui moissonnaient
tous les clics disponibles sur
«Pendant des années, j’ai connue et ouvert des décli-
passé mes journées sur le naisons à l’étranger. Notam-
projet du HuffPost, com- ment en France : en 2012,
cinquantaine de licencie-
ments et de décider la fer-
meture de Buzzfeed News en

femmes jouer Internet au tournant des an-


nées 2010 sont désormais
ment le développer et en faire le Huffington Post se lance
un média leader sur Inter- avec le soutien du groupe
Australie et au Royaume-
Uni. D’ampleur plus mo-

au football tout dans le dur. Alors, pour af-


fronter les années 2020, ils
se regroupent. Jeudi, Buzz-
net, a commenté Peretti au- Le Monde et des Nouvelles
près du Wall Street Journal. Editions indépendantes.
J’ai donc un profond atta- Aujourd’hui, le site Huffing-
deste, le HuffPost a connu
39 licenciements en 2017, et
une quinzaine en 2019.

en ayant une feed a ainsi annoncé l’acqui-


sition du Huffington Post,
chement à cette marque à tonpost.fr cumule 35,6 mil-
cause de notre histoire. Mais lions de visites par mois, se-
L’an dernier a vu le début des
rapprochements des gran-

famille.» détenu depuis cinq ans par


le géant américain des télé-
communications Verizon.
ce rachat n’est pas une ques- lon les chiffres de l’Alliance
tion de nostalgie, c’est un pour les chiffres de la presse
projet pour le futur, un projet et des médias (ACPM), ce
des marques avec les «nou-
veaux» médias ­américains.
En février 2019 a d’abord
Une manœuvre de consoli- de marque et qui en fait le été annoncée l’acquisition
dation pour ces sites gratuits d’audience.» Médias 26e site français du site féminin ­Refinery29
construits sur la publicité, S’ils se retrouvent d’information le par Vice, pour un montant
qui ont souffert de l’écra- sous la même bannière, pas plus consulté. Buzzfeed, évalué à 400 millions de dol-
sante concurrence de Goo- question de fusionner leurs de son côté, a ouvert en 2015 lars (337 millions d’euros)
gle et Facebook. L’acquisi- identités, affirme Peretti sa filiale française, avant par le New York Times. Puis
Sarai tion fait en réalité partie dans un communiqué : de la fermer avec fracas Vox Media a racheté en sep-
Bareman d’un accord plus large, dont «Nous voulons que le Huff- trois ans plus tard, limo- tembre le prestigieux New
Fifa. GEtty

directrice le montant n’a pas été dé- Post fasse plus de HuffPost et geant 14 salariés. York Magazine et ses sites
du football féminin voilé, entre Buzzfeed et Veri- Buzzfeed, plus de Buzzfeed. La fin des années 2010 a fait très identifiés (The Cut, Vul-
au sein de la Fifa zon. L’opérateur prendra Leurs audiences ne se super- des ravages chez ces médias ture…). Et en octobre, Group
une participation minori- posent pas tant que ça.» Un soumis aux algorithmes de Nine Media s’offrait le site li-
Le souhait de Sarai Bareman, directrice du football féminin taire dans le site d’infotain- nouveau rédacteur en chef Google et Facebook, qui festyle PopSugar pour l’ajou-
au sein de la Fifa, est clair : éradiquer le dilemme récurrent ment, qui pourra profiter devrait par ailleurs être captent dans le même temps ter à ses médias viraux Now-
chez les joueuses qui veut qu’à un moment donné, elles aient des capacités commerciales nommé à la tête du Huff- les deux tiers des revenus This et The Dodo.
à choisir entre leur carrière sportive et leur vie privée. Excepté et publicitaires de Verizon. Post, qui n’en avait plus de- de la publicité de la ligne. Cette consolidation ne de-
aux Etats-Unis et dans une poignée de pays qui avancent à Au-delà de leurs tendances puis mars. Le mastodonte Buzzfeed vrait pas s’arrêter là. Dans un
petits pas sur la question, le problème est prégnant. Le résou- au «clickbait» (ou «piège à Après avoir entamé les an- semble désormais vivre au entretien avec le Times,
dre est pourtant nécessaire pour ouvrir un peu plus la voie à clics»), les deux médias par- nées 2010 en pleine bourre, rythme de ses vagues de li- jeudi, Jonah Peretti n’a pas
la professionnalisation de la discipline. Trois mesures clés tagent des similarités. Créa- à coups, respectivement, de cenciements (100 employés exclu la possibilité d’autres
sont d’ores et déjà prévues par la Fifa : un congé maternité teur de Buzzfeed en 2006, quiz type «Quel personnage en 2017, 200 en 2019). rapprochements : «Nous al-
obligatoire minimal de 14 semaines, «rémunéré au minimum son PDG, Jonah Peretti, était de Friends êtes-vous ?» et de En 2020, des baisses de sa- lons ­continuer d’étudier les
aux deux tiers du salaire de la joueuse défini contractuelle- même à l’origine du lance- billets d’opinion incendiai- laires ont d’abord été décré- oppor­tunités, mais je n’ai pas
ment», ainsi qu’«une réintégration obligatoire au sein des clubs ment du HuffPost un an au- res, Buzzfeed et le HuffPost tées pour amortir l’impact l’intention non plus de me
à l’issue du congé maternité et la mise en place d’un suivi médi- paravant, avec Arianna Huf- ont développé des pôles de du Covid-19, avant de finale- presser.»
cal et physique adapté». fington et Kenneth Lerer. journalistes à l’expertise re- ment procéder en mai à une Adrien Franque

Streaming : l’Opéra de Paris a tout capté Mort de Daniel Cordier, héros discret
de la Résistance
L’ancien secrétaire de
L’Opéra de Paris bouge en- volonté de contrôler l’ensem- Jean Moulin est mort
core et compte bien se sortir ble de ses diffusions. Le pro- à 100 ans, a-t-on appris
de la poisse qui le plombe de- jet consiste à récupérer les vendredi de source gou-
puis un an. Une conférence droits de toutes les captations vernementale. Il était
de presse organisée en dis- depuis 2012 pour les proposer l’avant-dernier des Com-
tanciel vendredi par le nou- sur la plateforme, diffuser en pagnons de la Libération.
veau directeur, Alexander direct mais aussi présenter Né le 10 août 1920, ce mili-
Neef, la directrice de la danse, des cours et des masterclas- tant maurrassien et mo-
Aurélie Dupont, et le direc- ses. L’accès sera mixte : gra- narchiste rallie la France
teur général adjoint, Martin tuit pour la majorité des re- libre fin juin 1940 à Lon-
Ajdari, a permis de préciser prises, différentes gammes dres. Parachuté en France
les contours du désastre, de prix pour le reste . en 1942, il restera au ser-
mais aussi d’esquisser une A l’Opéra-Garnier, en 2018. Photo C. Platiau. REUTERS Cette initiative semble logi- vice de Jean Moulin jus-
prometteuse vision : l’inves- que de la part d’une grande qu’à son arrestation. Pour-
REUTERS

tissement dans le numérique. diffusion virtuelle via une teurs en direct, 6 500 au total maison qui veut conserver sa chassé par la Gestapo,
Fort des expériences de strea- nouvelle plateforme, l’Opéra ayant acheté le programme prééminence, mais reste am- Daniel Cordier retourne
ming du printemps (2,5 mil- chez vous, qui devrait être to- de près de 5 euros, et de bon- bitieuse alors que les salles en Angleterre et continue
lions de vues) et dans l’attente talement opérationnelle au nes remontées techniques et cherchent des moyens de dif- de travailler pour les services secrets des FFL. «Il avait
de la réouverture de ses salles premier semestre 2021. artistiques. Cette captation fusion pour sauver leurs pro- ­traversé ce que ­notre histoire a de plus brûlant, de plus dou-
(Bastille dans une semaine, Le 13 novembre, la diffusion fournie clé en main par le gé- ductions en cours et que la loureux, mais aussi de plus héroïque», a salué Emmanuel
Garnier en janvier), l’Opéra payante d’une soirée de bal- ant américain a fait crisser ­visibilité d’un retour à des Macron, avant d’annoncer la tenue d’un hommage
de Paris va jeter ses dernières lets sur Facebook s’est avérée des mâchoires. L’Opéra de jauges pleines est quasi nulle. ­national.
forces dans une formule de encourageante : 5 000 specta- Paris se reprend donc avec la Guillaume Tion Lire notre article sur Libération.fr
16 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Idées/
Recueilli par nous lui avons demandé de nous éclairer sur La lumière naturelle est en effet une lumière
Erwan Cario tous ces sujets. sauvage qui oscille à toutes sortes de fréquen-
Dessin Simon Bailly Quand on pense à la lumière, on a l’image ces, qui part dans toutes les directions. Alors
d’une ampoule qui s’allume ou celle du qu’une ampoule irradie tout autour d’elle, la

I
l faut attendre la page 337 de son livre pour Soleil. Vous qui avez passé votre carrière lumière du laser est directive. Le champ élec-
que Serge Haroche évoque succinctement à étudier cette lumière au niveau le plus tromagnétique qui la constitue oscille à une
le prix Nobel qu’il a reçu et partagé en 2012 fondamental, à quoi pensez-vous ? fréquence bien définie avec une phase stable.
avec David Wineland. Il n’y consacre que Plutôt qu’à une ampoule, je pense au laser. Elle peut aussi être très intense, car elle
quelques lignes avant de reprendre son dou- Il émet une lumière domestiquée qui a permis ­concentre toute l’énergie de la source lumi-
ble récit : celui de son parcours de chercheur de faire des expériences extraordinaires et neuse dans un seul mode de rayonnement.
et celui de l’histoire des connaissances scien- d’inventer des appareils omniprésents dans Vous racontez que les recherches sur la
tifiques autour de son sujet de prédilection, notre vie quotidienne. J’ai commencé dans lumière sont indissociables de l’histoire
la lumière. Non que la plus prestigieuse des la recherche à l’époque des premiers lasers et même des sciences…
récompenses de la physique soit anecdotique j’ai tout de suite été convaincu qu’ils allaient La science de la lumière a accompagné la
dans sa carrière, mais dans ­la Lumière révélée, ouvrir de nouvelles portes, même si j’étais in- naissance de la méthode scientifique, basée
de la lunette de Galilée à l’étrangeté quantique capable de prévoir tout ce qu’on allait gagner sur l’observation des faits expérimentaux et
(éd. Odile Jacob), Serge Haroche veut avant en précision, en capacité à observer des phé- l’établissement de lois qui en rendent compte
tout partager son enthousiasme pour la re- nomènes nouveaux. et les relient entre eux. Tout a commencé
cherche la plus fondamentale. Promis, ce Vous parlez de la lumière domestiquée du avec Galilée. Les idées d’Einstein, aussi bien
n’est pas uniquement pour le jeu de mots que laser, il y a donc de la lumière sauvage ? en relativité restreinte que générale, viennent
de principes fondamentaux établis par le sa-
vant italien au XVIIe siècle, en rupture avec

Serge
la physique d’Aristote. Il s’agit du principe de
la relativité du mouvement et de celui de
l’universalité de la chute des corps. La filia-
tion des idées entre Galilée et Einstein éclaire
la naissance de la théorie de la relativité, dans

Haroche
laquelle la lumière a joué un rôle essentiel.
J’ai suivi dans mon livre le fil conducteur de
la science de la lumière, depuis son point
d’ancrage au siècle de Galilée et de Newton
jusqu’à l’époque moderne. J’ai aussi décrit ce

«Quand on
que les lasers ont ajouté à cette histoire dans
les années que j’ai vécues comme chercheur,
en étant acteur et témoin de développements
spectaculaires.
Depuis Galilée, la science parle de phéno-

cherche ce qu’on
mènes qui sont contre-intuitifs, comme
la chute des corps…
Ce qui est contre intuitif n’est pas la chute en
elle-même, mais le fait que tous les corps,
lourds ou légers, tombent à la même vitesse.

ne connaît pas,
Un autre fait contre-intuitif, c’est la finitude
de la vitesse de la lumière. Beaucoup de pen-
seurs croyaient, jusqu’à la Renaissance, que
c’était un phénomène instantané. Galilée a
été un des premiers à supposer que la vitesse

on va entrevoir de la lumière était finie. Mais sa va-


leur, 300 000 kilomètres par seconde, est tel-
lement grande qu’il a été incapable de
­l’estimer. Il a néanmoins contribué à créer les
instruments qui ont permis d’en faire la pre-
Cette adéquation entre mathématiques et
sciences naturelles m’a fasciné très tôt et j’ai
su que je voulais faire de la physique pour
cette raison. Mon intérêt spécifique pour la

des choses mière mesure. Un aspect important de cette


histoire, c’est que la physique n’a ­progressé
que quand on a disposé d’instruments pour
faire des mesures quantitatives. Pour évaluer
lumière est venu plus tard quand, au labora-
toire, j’ai fait des expériences avec des lampes
et entrevu que les lasers allaient apporter une
dimension nouvelle à mes recherches. Mais

inattendues»
la célérité de la lumière, la lunette astronomi- il y a aussi un autre facteur : le hasard des
que et l’horloge pendulaire ont joué un rôle rencontres. J’ai eu à Normale sup des maîtres
essentiel. A leur origine, nous retrouvons Ga- exceptionnels, ­Alfred Kastler, Jean Brossel
lilée. Il a le premier observé avec sa lunette les et Claude Cohen-Tannoudji, des pionniers
satellites de Jupiter et il a été le premier à étu- de l’étude de l’interaction entre atomes et
dier de façon quantitative le mouvement d’un rayonnement.
pendule, ce qui a conduit cinquante ans plus Vous semblez être passionné par les pro-
Dans son dernier essai, tard à la mise au point de la première horloge grès actuels des ­instruments de mesure ?
le physicien raconte le rôle moderne. En mesurant avec elle la période Ces progrès ont permis des avancées specta-
primordial de la lumière des satellites joviens, l’astronome Rømer à culaires de la physique au cours du dernier
dans l’histoire des sciences l’Observatoire de Paris a pu évaluer pour la demi-siècle, dans un échange permanent en-
modernes depuis le XVIIe siècle première fois la vitesse de la lumière. tre recherche fondamentale et appliquée. Le
Ce qui, au départ, vous a motivé pour vous laser est né de la compréhension des proprié-
et comment elle l’a accompagné lancer dans la recherche scientifique, ce tés de l’interaction entre les atomes et les
durant toute sa carrière. n’est pas la lumière, mais la mesure… grains de lumière que sont les photons. Avec
Un plaidoyer pour la recherche Ce qui m’a attiré vers la physique, c’est qu’on cet instrument, on a pu faire des mesures ex-
fondamentale et ce mouvement y mesure des quantités d’une façon aussi plorant de façon extrêmement précise les lois
vers toujours plus précise que possible et qu’on en interprète les de la physique. Il y a là un cercle vertueux qui
de connaissance.
DR

résultats par des modèles mathématiques. va de la physique fondamentale aux applica-


Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 17

passe à l’échelle des atomes, mais elle l’est


aussi pour la plupart des gens parce qu’ils
n’ont pas maîtrisé le langage mathématique
qui permet de la comprendre, alors que ce
langage est relativement simple. Le principe
qui le régit, celui de la superposition des états,
ressemble à celui qui s’applique à la combi-
naison des vecteurs dans un espace­géométri-
que, avec des règles mathématiques qui sont
enseignées dans un autre contexte au lycée.
Vous expliquez que la recherche scientifi-
que, c’est avant tout du temps et de la
confiance. On vous sent quand même un
peu nostalgique d’une autre époque…
Je décris le climat de confiance qui régnait au
laboratoire qui m’a donné les moyens pour
faire mes expériences sans que j’aie à me bat-
tre pour obtenir des crédits. La carrière des
jeunes chercheurs est maintenant plus diffi-
cile. Dès le début, ils doivent devenir des en-
trepreneurs, émarger pour financer leur re-
cherche à des appels à projets sur contrats qui
ont de faibles probabilités d’aboutir. Le
­contrat, c’est par définition l’opposé de la
­confiance. Quand on en signe un, on s’engage
à obtenir des résultats dont on devra rendre
compte. Ce n’est pas comme cela que marche
une recherche ambitieuse. Si vous ne permet-
tez pas aux chercheurs de travailler sur le long
terme, ils ne se lanceront pas dans des projets
forcément risqués. Dans d’autres pays, on
donne aux scientifiques qu’on engage sous
condition tous les moyens de travailler. Et on
leur laisse six ou sept ans pour qu’ils fassent
leurs preuves avant de les titulariser. Cette
méthode, qui fait ­confiance aux meilleurs
avant de vérifier si cette confiance a été bien
placée, se révèle très efficace.
Vous semblez aussi en désarroi par
­rapport à la montée des fake news et des
théories du complot…
Le complotisme fonctionne à l’inverse de la
démarche scientifique. Il est alimenté par
une façon perverse d’invoquer le doute. Les
tenants du complot doutent de tout, depuis
l’alunissage d’Apollo 11 jusqu’à l’efficacité des
vaccins. Leur doute est à l’opposé du doute
rationnel, à la base de la pensée scientifique,
tions et vice-versa. Les progrès dans la me- Votre livre semble être un acte de trans- en évitant les équations, d’être relativement qui s’appuie sur des observations factuelles
sure précise du temps donnent le vertige. Les mission des connaissances, bien sûr, précis parce que je pense qu’il y a aujourd’hui pour valider ou réfuter un modèle théorique.
pendules du XVIIe siècle le mesuraient avec mais aussi de la motivation qui vous a un problème dans l’enseignement de la physi- Le doute pernicieux qui prospère sur les ré-
une incertitude de l’ordre de dix secondes par porté dans votre parcours… que. Les lycéens ont moins de bagages mathé- seaux sociaux n’a rien à faire de faits ou de
jour. Aujourd’hui, les horloges atomiques em- J’ai voulu parler de ce qu’est la vie d’un cher- matiques pour arriver à comprendre même théories. L’ironie, c’est qu’il se propage grâce
barquées dans les satellites du système GPS cheur, de l’importance de la curiosité, de des choses relativement simples. aux avancées scientifiques, Inter-
ont une précision de l’ordre du milliardième l’exaltation de participer au mouvement vers A l’époque où je faisais mes étu- net notamment, qui tisse une
de seconde par jour. Ce progrès de dix ordres toujours plus de connaissance. Et aussi du des, on me donnait les moyens de toile de millions de kilomètres de
de grandeur en trois siècles nous permet de plaisir procuré par la première observation faire des calculs pour décrire l’or- fibres optiques dans lesquelles
nous localiser à la surface de la Terre à un mè- d’un phénomène nouveau. Sans oublier le bite des planètes, ou la trajectoire circulent des faisceaux laser
tre près. Et ces horloges GPS, qui datent d’une rôle que joue la chance dans tout cela. Quand d’une fusée. Et c’est cette capacité transportant à la vitesse de la lu-
cinquantaine d’années, sont aujourd’hui dé- on cherche ce qu’on ne connaît pas, on va de calculer, d’appréhender de fa- mière une information gigantes-
passées par celles qui, en comptant les fré- avoir à certains moments des illuminations, çon précise les phénomènes, qui que. J’espère que nous guérirons
quences optiques de lasers ultrastables, sont entrevoir des choses inattendues. Une des m’ont attiré vers la science. Si on de ce dévoiement de la pensée.
de cinq ordres de grandeur plus précises. Si qualités d’un chercheur, c’est de savoir saisir ne donne pas aux jeunes esprits A chaque époque, la science a dû
deux de ces horloges avaient été synchroni- cette chance quand elle se présente. qui ont une curiosité scientifique faire face à des adversaires redou-
sées au moment du Big Bang, il y a plus de Il y a chez vous une vraie volonté de vul- les moyens de faire ce genre de tables. Galilée s’est retrouvé face
treize milliards d’années, elles ne seraient dé- gariser, mais tout en restant précis et très calcul, on les motive moins pour à l’Inquisition, Einstein a dû fuir
calées entre elles que d’un dixième de se- exact, avec l’utilisation d’expressions ma- faire de la science. ­la Lumière l’Allemagne nazie, Darwin a été
conde aujourd’hui ! Avec ces instruments, on thématiques. C’est une volonté de respec- Il faut manipuler la science révélée, de dénigré en URSS. Et finalement,
fait des mesures d’une précision phénomé- ter le matériel scientifique d’origine ? pour la comprendre ? la lunette de ce sont eux qui ont triomphé.
nale. On vérifie que l’espace-temps est J’ai pensé que cette précision pourrait être Il faut la manipuler pour l’appri- Galilée à L’histoire nous donne des raisons
courbe, que le temps ne s’écoule pas de la l’originalité du livre. Il y a énormément d’ou- voiser, pour qu’elle devienne, l’étrangeté d’être optimistes, de penser que
même façon suivant l’altitude, avec des varia- vrages, en particulier dans la littérature an- d’une certaine façon, intuitive. La quantique de la démarche de la recherche de
tions de fréquence d’horloge détectables pour glo-saxonne, qui abordent ces sujets. Mais en physique quantique nous semble Serge Haroche la vérité par la science est
des différences d’altitude de l’ordre du général, ce sont des livres qui donnent des étrange parce qu’on ne peut pas éd. Odile Jacob, ­suffisamment puissante pour
­centimètre. images un peu floues. J’ai voulu essayer, tout visualiser directement ce qui se 512 pp., 23,90 €. l’emporter. •
18 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Idées/
leaux de PQ présents dans la région. Certains fou, on voulait en savoir toujours plus. On di-
partaient discrètement en exode vers des ré- sait : «Dis donc, tu t’y connais en pangolin ?»
sidences secondaires, plus ou moins loin­- On observait dans le détail les écailles, les
taines, et, une fois arrivés sur place, se griffes, la carapace de cette bestiole jamais
voyaient soupçonnés de transporter le virus. vue avant, qui semblait avoir été inventée par
C’était le retour de la figure du Parisien qui un studio d’animation. Ça donnait l’impres-
fait chier tout le monde. sion d’avoir été projeté directement à la pré-
En confinement 1, l’humeur était à la fois à histoire, Jurassic Park ici et ­maintenant.
la sidération et à la continuité pédagogique, En saison 1, l’essentiel de notre temps se pas-
au télétravail, au Zoom du matin, du midi, sait à écouter, jour après jour, minute après
Écritures du soir, apéro Zoom, yoga Zoom, à 2, à 4,
à 20, orgie de Zoom. Et entre deux Zoom, la
minute, le décompte de tous les morts dans
le monde. Il y avait ces voix qui comptaient
vie semblait être un repas sans fin. En sai- et, en face, le silence, dans les rues, dans le
son 1, l’heure était à la cuisine performative. ciel, un silence de mort uniquement inter-
Cake au thé vert maison, brioches aux éclats rompu, chaque soir, par des applaudisse-
d’amandes légèrement torréfiées, gigot de ments. Tout un pays qui applaudissait en
huit heures sur son lit de gratin de cour­- même temps, qui pensait à la même chose,
Par gettes délicatement parfumé à la noix de aux mêmes gens, au même moment. En
Tania de Montaigne muscade, le tout pris en photo par des gens ­saison 1, on saluait le courage de ceux qui
qui donnaient l’impression d’avoir fait une ­allaient au front, sans rien pour se protéger.
formation accélérée en stylisme culinaire. A l’époque, on disait «aller au front». On
En confinement 1, la culture n’était présente pensait aux soignants, aux enseignants, aux

Le monde d’avant, dans aucun discours officiel, à part une his-


toire de tigre qu’il fallait chevaucher de toute
caissières, aux éboueurs. On les trouvait ad-
mirables. En saison 1, on se disait qu’on leur

saison 1 urgence pour pouvoir se procurer du jambon


et du fromage. Ça restait assez vague comme
projet artistique et, somme toute, très sportif.
devait beaucoup et qu’il ne faudrait pas
­l’oublier. On était en total «Monde d’après»,
«Changement de logiciel». Certains avaient
Alors, en attendant de résoudre l’équation même des théories sur ce monde qui se-

N
ous voilà en confinement saison 2, n’en finissait pas de gagner du terrain à me- ­tigre-jambon-fromage, les créations arri- rait évidemment très différent de celui
et la saison 1 semble déjà très loin, sure que les morts s’accumulaient, à mesure vaient de partout dans le monde, théâtre «d’avant». Un monde où on ferait des choses
quelques mois à peine qui donnent que les plans d’urgence et de sauvegarde de confinement, ballets de confinement, dingues comme : prendre soin des plus
l’impression d’une année, voire, de plu- s’amassaient, que les réunions s’empilaient, sketchs, livres, chansons, en solo, duo, trio, au ­faibles, payer correctement les gens,
sieurs. Le casting a un peu bougé, certains conseils scientifiques, conseils de sur- piano, à la flûte, au banjo. Il y avait aussi ­consommer moins et mieux, donner des
acteurs n’ont pas été renouvelés, certains veillance, conseils d’orientation, conseils ­beaucoup de vidéos rigolotes, essentielle- moyens au service public. C’est vrai qu’en
scénaristes non plus. En saison 1, les mots- sanitaires… Sa barbe blanchissait, comme ment centrées sur les pangolins. On assistait saison 1, on était sacrément fous. •
clés étaient : hydroxychloroquine, pangolin, si le temps passait plus vite dans sa vie que à la naissance d’un humour pangolinique.
farine. On était dans une humeur fin du dans la nôtre, désormais à l’arrêt. Des pangos-blagues, pangos-gifs, pangos-mè- Cette chronique paraît en alternance avec celles
monde. On voyait la barbe d’Edouard Phi- L’ambiance était au stockage, réserves de mes, du pango, du pango. On était à fond sur de Jakuta Alikavazovic, Thomas Clerc et Sylvain
lippe se couvrir d’une traînée blanche qui ­sucre, de pâtes, de riz, achat de tous les rou- cet animal étrange, ça nous prenait un temps Prudhomme.

Terreur 2022 Par Terreur Graphique


Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 19

le patriarcat. Les voix légères, claires des voix basses, aiguës, épaisses, memories, associations, they have
et très aiguës des contre-ténors et lisses, humides, sèches, nasales, been up and above on people’s lips.»
les voix profondes des altos sont gutturales, occlusives, sifflantes, Les mots que nous utilisons sont
celles qui transgressent les limi- minérales, aériennes, liquides, pleins d’échos, dit Virginia Woolf,
tes normatives du genre, comme grumeleuses, pâteuses, striées, co- de souvenirs, d’associations parce
­Philippe Jaroussky dans l’opéra tonneuses, claires, sombres, lu­- qu’ils sont montés sur les lèvres des
contemporain ou jadis l’im- mineuses, ­opaques, sautillantes, gens. Un mot n’est pas simplement
mense chanteuse égyptienne Oum martelantes, veloutées… une entité linguistique distincte,
Kalthoum. Si au début du XXe siècle, on il contient de façon mystérieuse la
Avant, la segmentation des voix en ­pensait que la photographie volait mémoire de tous les corps qui l’ont
Interzone termes de genre était redoublée
par les divisions raciales. Jusqu’au
l’âme, l’enregistrement sonore est
peut-être le moyen le plus appro-
prononcé auparavant. C’est ainsi
que Virginia Woolf comprend les
milieu des années 80, les com- prié pour la préserver. Les archives mots : comme des voix d’occasion
mentateurs de musique parlaient de la BBC et de la radio française, que l’écrivain décide de prononcer
de «voix noire», racialisant ainsi avec des centaines de milliers d’en- ou non. «Chaque fois que nous in-
­autant les voix que les styles musi- registrements, sont des dépôts in­- ventons un nouveau mot, dit Virgi-
caux. Les voix de blues pouvaient finis d’âmes. J’écoute le seul en­- nia Woolf, il veut sauter aux lèvres
Par être noires, mais les voix d’opéra registrement existant de Virginia et trouver une voix.» «Les mots,
Paul B. Preciado Philosophe devaient être blanches. En 1939, la Woolf, une déclaration à la BBC conclut le plus grand écrivain
chanteuse noire Marian Anderson en 1937. Sa voix fine, aérienne et ­anglophone du siècle dernier, ne
chante pour la première fois au ­intelligente laisse entendre son ­vivent pas dans les dictionnaires, ils
Metropolitan Opera après avoir ­caractère mélancolique, sa diffi- vivent dans les bouches.»
Les voix de la révolution été recalée au DAR Constitution
Hall par les Filles de la révolu-
culté à s’ancrer pleinement dans le
monde qui l’entoure. Sa voix est
C’est peut-être pour cela que les ré-
volutions commencent aux bords
tion américaine parce qu’elle un fil d’orfèvre avec lequel Virgi- des lèvres, là où le langage histo­-
n’était pas blanche. Face aux caté- nia Woolf essaie de relier sans rique rencontre le corps politique.

C
es derniers jours, pour me sonne peut atteindre en modulant gories sexuelles ou raciales nor- cesse son corps à la vie. Elle n’a MeToo, NiUnaMenos, Black Lives
protéger de l’intrusion sa voix. Selon les considérations matives, les études contemporai- que 55 ans : sa voix est celle de quel- Matter, Black Trans Lives Matter,
des vidéoconférences dans normatives des différentes exten- nes sur la voix, influencées par la qu’un de centenaire ou même de le mouvement pour la liberté
la chambre à soi de l’écrivain, j’ai sions de la voix, les voix mascu­- critique des études de genre et an- millénaire, quelqu’un qui, comme sexuelle en Pologne… ont tous
­décidé de me limiter aux seuls lines peuvent être basses, barytons ticoloniales et par le nombre de le personnage de son roman Or- commencé comme des révolutions
échanges vocaux. L’œil a été édu- ou ténors, et les voix féminines plus en plus important de person- lando, a traversé les siècles. Qua- de la voix : de nouveaux mots
qué culturellement comme un ­contre-ténors, mezzo-sopranos ou nes trans et non binaires, propo- tre ans plus tard, cette voix va se ­autrefois imprononçables ont
sens de la critique et du jugement, sopranos. Mais des hommes ont sent de comprendre la voix comme noyer dans la rivière Ouse, à quel- sauté aux lèvres des gens et ne
de la consommation visuelle et des voix de soprano et des femmes un organe qui change tout au long ques mètres de sa propre maison. ­veulent plus les quitter. •
du désir. En revanche, l’oreille, re­- des voix de basse. L’érotisation des de la vie. Plutôt que des voix Dans ce court enregistrement, Vir-
léguée à une position subalterne voix aiguës du castrat comme idéal d’hommes, de femmes ou d’en- ginia Woolf parle de la relation Cette chronique paraît en alternance avec
dans nos sociétés techno-visuelles, de la musique baroque incarne les fants, blanches ou noires, il serait ­entre la voix et le langage : «Words, celles de Pierre Ducrozet et d’Emanuele
possède une subtile capacité d’in- paradoxes du désir misogyne dans plus approprié de dire qu’il existe English words are full of echoes, of Coccia.
terprétation et de connaissance.
Alors que, une fois l’écran fermé,
la connexion visuelle vous laisse
encore plus seul et vide, les voix
s’enroulent autour de vous et vous
enveloppent.
La voix est le son produit par le vraiment sûr, ce vaccin quel et ses inconvénients). Sans
corps humain lorsque l’air prove-
nant des poumons passe par les
Si j’ai bien compris qu’il soit, et y en aura-t-il assez
pour tout le monde (paradoxa-
compter qu’on ne stocke pas un
vaccin comme du papier toi-
bronches et la trachée, atteint le lement, ces deux questions se lette qu’on n’est pas obligé de
­larynx et fait vibrer les cordes vo- posent simultanément) ? Pour conserver à des abysses au-des-
cales. Cette vibration subtile uti- le coup, les tenants du vaccin sous de zéro. Et puis, est-ce
lise le pharynx, la bouche et le nez à tout prix ne peuvent que se bien catholique, cette affaire ?
comme cavités de résonance et ­féliciter du prétendu obscuran- Y aura-t-il des manifestations
d’amplification du son. La fré- Par tisme des antivaccins qui dimi- contre le vaccin pour tous ?
quence de la voix humaine va Mathieu Lindon nuent la demande. Y aura-t-il Bien sûr, nous nous battrons
de 60 à 7000 Hz, avec une énorme à temps un vaccin franco-fran- toujours pour défendre la li-
variation de tons et de textures. La çais pour qu’on se sente plus en berté d’expression, que per-
voix précède la parole. Elle devient sécurité ? Nous cacherait-on un sonne ne s’avise de caricaturer
parole lorsque les vibrations des effet secondaire et le vaccin fe- notre position. Mais les anti-
cordes vocales sont modulées par
les mouvements rapides de la
La potion magique rait-il grossir (si on en prend
trop) ?
vaccins auront-ils droit aux
soins, aux voyages, aux embau-
­langue, de la glotte et des lèvres,
par l’interruption du flux d’air sor- est sur le feu Une fois que ce moment béni
sera arrivé de déconfinement
ches, aux restaurants ? D’autant
que le vaccin peut être pris pour
tant des poumons et par la fré- et campagne de vaccinations une arme comme les autres : si
quence à laquelle l’air glisse le long Mais ce n’est pas tout d’avoir un vaccin, ­cumulés, devra-t-on présenter c’est dangereux pour le virus,
du palais ou entre en collision avec des attestations dérogatoires de pourquoi ne serait-ce pas dan-
les dents. La voix articulée est
encore faut-il le cuire à point. vaccination pour aller au res- gereux pour moi ?
l’une des techniques du corps les taurant, au théâtre ou dans tout Peut-être que, grâce à cette per-

S
plus sophistiquées inventées his- i j’ai bien compris, la pensé aux pauvres ? Car il magasin ayant échappé au dé- spective, les hôpitaux auront
toriquement par les animaux hu- ­fièvre monte sur le front ­semble qu’aucun vaccin contre pôt de bilan ? Internet grouille- moins de mal à recruter ou
mains et, comme elle est différente de la recherche anti-Co- la pauvreté n’ait encore été ra-t-il de petites annonces telles ­conserver leur personnel, s’il
en chacun de nous, elle constitue vid-19. Une saine épidémie testé, manifestement on n’a pas que «Cherche partenaires en est prioritaire pour le vaccin.
un style d’articulations unique. de vaccins a l’air de se mettre dégagé des investissements de tous genres aimant Brahms et Mais il ne faudrait pas non plus
Les discours dominants en Occi- en route. A ce rythme, ce sera même envergure pour sa mise le sexe décomplexé, mineurs que des tricheurs se démènent
dent, tant en médecine que dans bientôt à nous de faire la fine au point. Et ce serait trop in- et non-vaccinés s’abstenir» ? à se fragiliser exprès ou devenir
l’histoire de la musique, différen- bouche. Est-il est végan, votre juste que les pays riches raflent Est-ce que, pour un vaccin obèses pour passer avant les au-
ciaient jusqu’à récemment trois vaccin ? Garanti sans gluten ? toutes les doses et qu’il ne reste ­efficace à 90 %, on aura 10 % de tres. Vu le doigté déployé avec
­types de voix humaines, segmen- Est-ce qu’il est local ? Peut-on le rien pour les pays pauvres. Mais remise, 5 % sur celui qui fonc- les tests, on pourrait s’inquiéter
tés par sexe et par âge : masculine, prendre par voie orale avec un qu’eux-mêmes aient la priorité, tionne à 95 % ? Un vaccin tota­- de la façon dont les autorités
féminine et enfantine. Dans cette goût vanille pour les enfants ? les pays riches au fond parais- lement inefficace permettrait mèneront une campagne de
tradition, les voix aiguës étaient Peut-on l’avoir plutôt en bleu sent assez d’accord, comme ça d’avoir 100 % de réduction, vaccination. Pourtant, si j’ai
appelées féminines et les voix ou en jaune ? Est-il moins cher les pays pauvres se frotteront pour un cependant maigre bé- bien compris, on a fait quelques
­graves masculines. Dans le langage ou au contraire plus pour les les mains d’avoir à bas prix le néfice tant la santé et l’écono- progrès : personne au gouver-
du chant, on appelle «extension» personnes à risque (ou gratuit vaccin rentabilisé – plus tard, le mie font étrange ménage (ce nement n’a encore déclaré que
la gamme de notes qu’une per- pour tout le monde) ? Avez-vous moment venu. Et puis, est-il qui ne vaut rien a ses avantages ça ne sert à rien, les vaccins. •
20 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

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JOUR DE FÊTE

«Tes jolis yeux bleu et or,


ta peau de soie, ton
parfum d’herbe coupée,
MESSAGES
PERSONNELS

Conseils à Dalila
de la fée des lilas
est
habilité
ABONNEZ-VOUS
ton rire, ton humour, ta  
La si-tu-a-tion mérite
pour
douceur, ton inépuisable
curiosité... Quelle chance
at-ten-tion
Vous avez cru l’aimer,
toutes
et quelle joie de faire
chemin avec toi depuis
je comprends
Quelques soient
vos
4 ans (et demi !).
Tendres baisers
vos raisons
Il vous faut oublier
annonces
d’anniversaire. Je t’aime.
Emilie»
à présent
Ces fantasmes,
légales
ces illusions
La vie vous offrira
sur les
ses présents
Ne craignez pas les
départements
égarements
Je vous aime tellement
Ne perdons plus
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Avançons ensemble 75 92 93
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Ce qu’il y a entre nous
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régions de la moitié sud avec le retour des quelques bruines le long des côtes du nord- Offre réservée aux particuliers.
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de nuages bas au nord avec un temps plus nord de la Loire. Au sud, le ciel est dégagé.

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doux près de la Manche. L’APRÈS-MIDI La grisaille pourrait persister AUTLIB20
L’APRÈS-MIDI Dans l'après-midi, le soleil sur le nord du pays. Entre Loire et Seine, les
, je m’abonne à l’offre intégrale Libération.
s'impose sur les trois quarts du pays alors éclaircies seraient plus belles, et au sud de
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que les nuages bas pourraient être plus la Loire, un beau temps ensoleillé, sans vent,
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Page 24 : Plein cadre / Robin Lopvet, paf le chien


Page 26 : Ciné / Net Found Footage, les films s’emmêlent
Page 28 : DVD / Billy Wilder, love etc.

PHOTO
Me + Cat de Wanda Wulz (1932). Photo Wanda Wulz. archives alinari. Florence. RMN

Où sont
les femmes !
22 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

«Il y a une
histoire
de courage
qui caractérise
les femmes
photographes»
L’historienne Luce Lebart
et la conservatrice Marie Robert
ont rassemblé le travail
de 300 femmes photographes
à travers le monde. Une somme
qui révèle, dès le XIXe siècle,
leur apport en termes d’esthétisme
et d’innovations, soulignant
l’ingéniosité et l’audace
dont elles ont fait preuve pour
Sans titre, tiré de la série «Révolte de la libido» avec Rosy Martin, (1989) de Jo Spence.
s’émanciper dans un monde
Photo Jo Spence Memorial Archive, Ryerson Image Centre. exclusivement masculin.
Recueilli par alors que le ministère de la Culture tête de chat en Italie, l’indomptable demandait si elles existaient vrai- étudiants à un moment où c’était
Clémentine mercier poursuit sa politique pour la visibi- Gabriele Stötzer qui explore les gen- ment… Cette exposition a été un dé- une démarche peu ­académique.
lité des femmes photographes avec res et fait de la prison en Allemagne clencheur et un manifeste pour la En quoi cette histoire est

H
aut les mains ! Dans le site Ellesxparisphoto.com, que de l’Est, ou la communiste Hou Bo vigilance. Il ne fallait pas avoir peur ­nécessaire ?
un autoportrait dé­- sont aussi publiés trois Photo Poche qui soigne la ­propagande de Mao Ze- des femmes photographes et, sur- M.R.: Il y a la réalité d’un effacement
terminé, l’Indienne dédiés aux signatures féminines, dong, inscrivent leur parcours origi- tout, les chercher ! Alors que, sou- massif de la contribution des fem-
Pushpamala N., l’œil l’heure est à la mise au point dans nal dans le fil de l’histoire. Mais vent, elles n’ont pas eu le temps mes dans l’histoire de la
mauvais, vise l’objectif avec un re- l’édition et l’historiographie fran- pourquoi avoir tant attendu pour d’œuvrer à leur postérité, j’ai pensé ­photographie, aussi bien en Occi-
volver sur la couverture d’Une his- çaise : les femmes sont nombreuses qu’existe un tel ­ouvrage ? Entretien que ce serait intéressant de faire un dent que dans le reste du monde. Cet
toire mondiale des femmes photogra- en photographie, ces nouvelles pu- avec ses deux directrices, Luce Le- livre sur les femmes photographes, effacement est dû à l’invisibilisation
phes. Gare à vous, derrière ce geste blications le prouvent. Si les noms de bart, historienne de la photographie, écrit par des femmes, pour recueillir – volontaire ou pas – des historiens.
agressif se déploie un cortège de célébrités (Cindy Sherman, Berenice et Marie Robert, conservatrice en des points de vue du monde entier, L’histoire a majoritairement, en pho-
300 femmes photographes et Abbott, Germaine Krull, Graciela chef au musée d’Orsay. pas seulement en Europe ou aux tographie, en arts comme ailleurs,
160 autrices dans les pages du volu- Iturbide, Dora Maar, Zanele Muholi Pourquoi une histoire mondiale Etats-Unis. été le fait des hommes. En montant
mineux ouvrage (éditions Textuel). ou Rineke Dijkstra…) parlent à tous, des femmes photographes ? Marie Robert : Nous n’avions pas l’exposition «Qui a peur des femmes
Nul besoin de rappeler les mots con- c’est la ­cohorte de photographes Luce Lebart : En 2015, l’exposition forcément conscience de l’impor- photographes ?», j’ai été frappée par
descendants de Louis Daguerre lors moins ­connues qui fait la saveur «Qui a peur des femmes photogra- tance qu’allait prendre l’exposition l’abondance de littérature – mono-
de la présentation de son invention d’Une ­histoire mondiale des femmes phes ?» de Marie Robert et Thomas de l’Orangerie. Ce fut finalement un graphies, ouvrages théoriques – ve-
en 1938 – «quoique le résultat s’ob- photographes, publiée grâce au prix Galifot, conservateurs au musée pavé dans la mare. Dans la foulée, nant d’historiennes anglo-saxonnes,
tienne à l’aide de moyens chimiques, des Rencontres d’Arles sur la recher- d’Orsay, a été très importante. Je j’ai proposé à l’Ecole du Louvre de d’Allemagne ou d’Europe de l’Est. En
ce petit travail [pourrait] plaire che concernant les femmes, soutenu travaillais alors à la Société française faire un cours sur l’histoire de la France, il y avait un vide historiogra-
beaucoup aux dames» – pour com- par le groupe Kering. Ainsi, la suffra- de photographie et j’ai soudain réa- photographie à travers le prisme du phique. Et surtout un retard pour ap-
prendre que la technique photogra- gette Madame Yevonde qui fait fu- lisé qu’il y avait des femmes photo- genre. Cela m’a permis d’approfon- préhender les questions de genre.
phique a été, dès sa naissance, sym- reur dans la publicité avec des ima- graphes au XIXe siècle. Alors que les dir mes recherches et de découvrir L.L. : Nous nous sommes rencon-
boliquement du moins, confisquée. ges en couleur dans les années 30, la féministes pointaient le manque de des centaines de femmes photogra- trées au sein de la Société française
Près de deux cents ans plus tard, sublime Wanda Wulz qui se fait une représentations féminines, on se phes. J’étais très encouragée par les de la photographie, où les princi-
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 23

ble extrêmement engagées, surtout


au XXe siècle. Je pense à Moira
­Forjaz, née au Zimbabwe, qui couvre
la lutte armée contre le pouvoir co-
lonial au Mozambique. Les photo-
graphes d’Afrique pendant la déco-
lonisation ont eu l’ambition de
participer au changement politique
avec leurs images. Les femmes ont
aussi été pionnières, comme Anita
Conti, océanographe et photogra-
phe, qui, dès 1920, dénonce la surex-
ploitation des océans.
Cette histoire mondiale est-elle
à la fois révélatrice d’un change-
ment des mentalités et un outil
pour les futures générations ?
L.L. : Le changement est un proces-
sus lent… Mais cela bouge en
France. Déjà, on en parle sans que
tout le monde s’insurge. J’ai beau-
coup entendu, dans le parcours
­Paris Photo, des femmes elles-mê-
mes qui se retranchent: «Ce n’est pas
parce que je suis une femme que je
fais ces photos-là.» Il y a une mise en
retrait, en France particulièrement,
par rapport à ces questions. Il y a
aussi un combat à mener pour la ré-
munération des auteurs, en particu-
lier des autrices.
M.R. : Véra Léon écrit une thèse sur
l’évaporation des femmes entre le
Sans titre (vers 1860) de Lady Frances Jocelyn. The Native Types, Yogini (2000-2004) de Pushpamala N. moment des études et le marché du
Photo National Gallery of Australia, Canberra Photo Pushpamala Nin with Clare Arni travail, où elles disparaissent pour
un grand nombre. Marie Docher, de
la Part des femmes [un collectif en-
paux historiens – des hommes – ont
écrit l’histoire depuis le XIXe. Cet ef-
«L’entre-soi Comment se sont-elles imposées
dans le métier ?
auxquelles on n’a pas facilement ac-
cès au Groenland, aux Caraïbes, en
gagé en faveur de la visibilité et de
la reconnaissance des femmes pho-
facement intéressait beaucoup les masculin est L.L. : Parfois en signant avec un Russie, en Nouvelle-Zélande… tographes], a fait des recherches
étudiants en sociologie qui venaient
nous voir pour éclaircir la manière
un phénomène nom d’homme ou en se déguisant
en homme.
M.R. : Il fallait trouver un équilibre
chronologique, historique et géopo-
pour montrer leur faible présence
dans les festivals, les galeries, les
dont les femmes avaient, ou pas, tra-
vaillé à leur postérité. C’était encore
universel, comme M.R. : Par exemple, Gisèle Freund
au début s’appelait Girix, c’était plus
litique. Mais on est forcément frus-
tré par la taille de l’ouvrage quand
foires. La part des femmes qui au-
raient dû être exposées par les gale-
un chantier exploratoire : une étu- chez Magnum, simple pour elle de se faire passer on sait qu’une monographie mexi- ries de ­Paris Photo ne s’élevait en-
diante colombienne avait découvert
par exemple qu’une photographe si-
collectif pour un homme. Les femmes se
sont imposées en embrassant les
caine compte déjà plus de 300 fem-
mes photographes…
core qu’à 20 %… La réception de
l’ouvrage par les jeunes est formi-
gnait du nom de son mari. d’hommes au genres du photoreportage, de la Que retenez-vous de la pratique dable. Je pensais que nous avions
Comment «l’effet Matilda» s’est photographie de guerre, du sport ou des femmes photographes ? un combat de quadragénaires,
produit dans la photographie ? départ, où les de la publicité. En écrivant l’histoire L.L.: Il y a quand même une histoire presque d’arrière-garde. Mais c’est
M.R: La minimisation systématique
de la contribution des femmes
photographes aussi : on n’est jamais mieux servi
que par soi-même. Madame Ye-
de courage qui les caractérise toutes.
Qu’elles soient dans leur studio, par-
plus que jamais d’actualité. Les jeu-
nes femmes d’aujourd’hui sont
scientifiques à la recherche – ou l’ef- vont aller coopter vonde, une Anglaise de l’entre- ties dans l’Ouest américain, ou plus affranchies et volontaires. El-
fet Matilda – est à l’œuvre dans tous deux-guerres, faisait beaucoup de qu’elles voyagent seules, elles ont les assument mieux leur engage-
les champs, avec un effacement pro- leurs camarades conférences en projetant ses photos. confiance en elles. Et la ­confiance ment féministe que nous. Les hom-
gressif au gré du temps. Les femmes
ont toujours été là, mais petit à petit
masculins.» A la veille de la guerre, elle ­publie sa
propre autobiographie en vantant
qu’elles dégagent donne des modè-
les. Avec leur exemple, tout semble
mes ont tellement ghettoïsé que
c’est un retour naturel des choses.
elles disparaissent du grand récit de Marie Robert conservatrice son rôle de pionnière dans l’emploi possible. Je pense à Donna Ferrato Et c’est une étape essentielle vers
la création et du savoir. Il existe de en chef au musée d’Orsay du Vivex, un procédé de photogra- qui a photographié les violences un monde plus inclusif, plus pari-
multiples mécanismes d’invisibili- phie en couleur. L’autopromotion conjugales aux Etats-Unis dans les taire, plus généreux. Du côté de la
sation : souvent ­associées à des pho- Hase, que certains patrimoines ont est un moyen efficace pour s’ins- années 80 : elle a essayé de modifier recherche, il faut continuer à ouvrir
tographes hommes – le père, le frère pu être conservés. Elles avaient par- crire dans l’histoire. les décisions politiques et fait en des portes, remonter aux sources,
ou le fils –, au sein d’entreprises fa- fois des vies amoureuses atypiques, L.L. : Ce que faisaient beaucoup les sorte que la photographie soit un faire en sorte que d’autres person-
miliales au XIXe, les femmes n’ont avec plusieurs conjoints ; certaines hommes… A la Société française de moteur de changement. nes que des historiens hommes
pas ­l’autonomie juridique ou politi- étaient lesbiennes, et elles n’ont pas photographie, j’ai été frappée par la M.R. : Ce qui m’a frappée, c’est la blancs se coltinent cette histoire.
que pour signer. Cette invisibilisa- toujours pu compter sur le soutien manière dont les hommes œuvrent ­dimension militante de ces photo- Les générations à venir, j’espère,
tion existe par exemple dans les d’un partenaire ou d’enfants pour pour laisser des traces, ce qui n’était graphes. Elles étaient dans l’ensem- vont s’en emparer. •
couples de photographes, comme mettre en valeur leur travail. Nom- pas un mécanisme très féminin.
Constance Talbot et William Fox breuses sont celles qui cessent leur Pour celles qui l’ont fait, ça a marché.
Talbot, et perdure jusqu’à nos jours : activité à partir du moment où elles Comment avez-vous sélectionné
Alice Springs et Helmut Newton, se mettent en couple, comme les photographes ?
Claude et John Batho, Bernd et Hilla ­Marion Post Wolcott qui travaillait L.L. : Au départ, on en voulait 600,
Becher. Parfois, d’elles-mêmes, les à plein temps pour la Farm Security voire beaucoup plus, mais nous
femmes minimisent leur rôle et Administration et voyageait à tra- sommes autour de 300. Il nous fal-
contribuent à leur propre efface- vers les Etats-Unis avant d’avoir des lait aussi des autrices capables
ment. Et surtout, il y a l’entre-soi enfants. Elle cesse sa pratique à la d’écrire sur ces femmes. Grâce à des
masculin et la cooptation. Un phé- demande de son mari. experts dans le monde entier, nous
nomène universel, comme chez L.L. : Certaines de ces photographes avons dressé des listes jusqu’en
Magnum, collectif d’hommes au dé- étaient très originales, comme Australie. Nous sommes parties des
part, où les photographes vont ­aller l’Américaine Helen Messinger Mur- nationalités pour simplifier, car les
coopter leurs camarades masculins. doch qui part à 51 ans faire le tour du trajectoires sont souvent interna-
Les archives de ces femmes monde pour le photographier en tionales : Julia Margaret Cameron, Une histoire mondiale des Femmes Photographes,
­ont-elles été négligées ? couleurs en 1913. Il y a beaucoup ­britannique, est née en Inde et a fini femmes photographes coffret en trois volumes
M.R. : C’est souvent grâce à des des- d’hommes dont la postérité a été sa vie au Sri Lanka. Nous nous som- sous la direction de Luce Lebart de Clara Bouveresse
cendants très actifs, comme le fils de construite par leur femme : l’inverse mes battues pour être multicultu- et Marie Robert édition Photo Poche,
Lee Miller ou la fille d’Elisabeth est un peu moins vrai ! relles et rendre compte de celles éditons Textuel, 504 pp., 69 €. 432 pp., 39 €.
24 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Images / Plein cadre

Attention,
chien
géant Par
CLémENTINE MERCIER

I
l est bien loin le temps où à jouer –, par un anticléricalisme l’armée… Puis, à la fin du XXe siè- Justice, aujourd’hui ­détruite. Sa Dans ce montage photographique,
l’on distribuait des images postrévolutionnaire et par les res- cle, les enfants ont été aspirés par ville natale lui a inspiré la série une procession d’hommes sans
aux enfants sages. En sources en bois des forêts vosgien- de nouveaux médias et l’industrie «Là d’où je viens» dont est extraite tête, armés de flambeaux, se pros-
­Lorraine, au XIXe siècle, la nes. Sous forme de devinettes, et a périclité. C’est à ce moment-là, cette image : un tableau en forme ternent devant un molosse aux ba-
ville ­d’Epinal fut le cœur d’une in- distribuées comme des bonbons, en 1990 précisément, que Robin d’énigme, virant sur le cauche- bines baveuses. L’étrange rituel
dustrie de petits ­dessins païens en les images d’Epinal ont bercé les Lopvet a choisi de naître. Le pho- mardesque. Pas vraiment une pro- (religieux ? satanique ? sacrificiel ?)
couleurs, portée par ­d’ingénieux jeunes générations de saynètes tographe a grandi à Epinal dans pagande touristique pour la pre- autour du dieu canin donne envie
cartiers – des fabricants de cartes vantant la patrie, le patrimoine ou une cité HLM du quartier de la mière ville des Vosges… de prendre ses jambes à son cou.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 25

ROBIN LOPVET

Au cœur d’une forêt sombre de rési- qui retourne régulièrement dans des éléments hétérogènes : le chien rie d’Epinal encore parsemé des refu- l’on tourne en rond en cherchant
neux, les jeux d’échelle inquiétants sa ville natale voir ses parents. ressemble à ceux qu’il croisait, pe- ges pour malades mis en quaran- l’horizon» le terreau fertile de son
évoquent un film d’épouvante C’est avec ses terreurs d’enfance et tit, dans sa cité où les pitbulls ré- taine lors des épidémies de peste imagination. Epinal trouve alors
pulsé aux hallucinogènes. Est-ce si son regard sarcastique d’adulte que gnaient en maîtres, terrorisant la noire : bannis, les pestiférés y péri- une nouvelle image, surréaliste et
courant de voir des chiens géants Robin Lopvet fait le portrait de sa population. La procession a eu lieu rent sans soin. Ils hantent toujours désenchantée, loin de toutes celles
à Epinal ? Tous les éléments du ville dans un petit film visible sur lors d’un festival d’arts de rue. les lieux et les souvenirs des pro- qui l’ont précédée. •
montage sont bien réels et spina- son site (1) et dans la série «Là d’où Quant à la forêt, il s’agit de la Qua- meneurs. Envoûté par sa ville,
liens, nous assure l’enfant du pays, je viens». Sur cette image, il mixe rante Semaine, lieu-dit en périphé- ­Lopvet fait de la ville-cuvette «où (1) Robinlopvet.com
26 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Ciné / Des fims épris


dans la Toile
Visible en ligne, la sélection tout embrasser, réduire les distances et réunir
Net Found Footage du festival le monde dans son entier, tandis qu’un vernis
de décalage ne parvient à être ôté entièrement.
Entrevues présente fictions Les écrans se font ressentir à nouveau de plus
et documentaires d’auteurs belle lorsque l’impuissance et le danger se mê-
élaborés à partir d’images lent à la conversation, alors que Periscope vou-
trouvées sur le Web. lait nous rendre ivres de téléportations.
Une immersion dans un océan Et nous téléporter, cette fois-ci dans l’histoire,
de pixels et autres vertiges visuels. c’est ce que semblent vouloir le cinéaste fran-
çais Jean-Marc Chapoulie avec l’écrivaine
Fraud de Dean Fleischer-Camp (2016). Photo DR ­Nathalie Quintane quand ils nous font visiter

V
ous êtes-vous déjà approché si le pourtour du bassin méditerranéen, d’une ca-
près d’un écran d’ordinateur que méra de surveillance à l’autre, greffées aux hô-
vous n’étiez pas loin d’y sombrer ? tels, campings, bords de route, et sur lesquelles
Comme si cet océan de ­cristaux nous avons tous possibilité de connexion.
liquides vous attirait à lui dans son vertige. C’est A partir de ces images de surveillance récupé-
de vertiges dont il sera question avec le pano- rées, le cinéaste déploie dans son film la Mer
rama Net Found Footage du festival Entrevues du milieu, projet montré pour la première fois
à Belfort. Si la 35e édition de cette manifestation au FID de Marseille en 2019, une réflexion poli-
prévue du 15 au 22 novembre, soumise comme tique et méditative sur le pouvoir de la traver-
toutes les autres festivités ­culturelles ces sée (des corps, des images) et de la surveillance,
mois-ci aux restrictions sanitaires en temps de tandis que l’auteure politisée d’Un œil en moins
pandémie, a dû être annulée, elle maintient en (P.O.L, 2018) échange en voix off ses pensées sur
revanche l’attribution d’un palmarès via un jury ce carrefour bleu salé, lieu de fantasmes, de
à sa compétition internationale et une sélection tourismes et de migrations importantes,
«film en cours» avec une aide à la postproduc- ­souvent mortelles. Aux étendues de parasols
tion. Côté panorama, Net Found Footage, dé- et volutes turquoise viennent s’apposer quel-
volu aux écritures cinématographiques qui se ques réflexions retraçant l’histoire de l’Arcadie,
La Mer du milieu de Jean-Marc Chapoulie (2019). Photo DR sont emparées d’images ­glanées sur le Web, ter- le développement de la piraterie. Mais aussi sur
ritoires numériques et autres applications la quête d’un refuge et d’une identité au cœur
­connectées, est repris partiellement et diffusé, d’un pays qui n’en donne parfois guère la
depuis vendredi, sur la plateforme SVOD indé- ­possibilité.
pendante Tënk, dédiée au documentaire d’au-
teur, et durant huit semaines. On a plongé une Multitude de félins. Si ces deux auteurs
tête dans ces films dont les trames de pixels usent d’images qui sont données pour faire af-
n’ont pour limites que le temps, et évoquer ceux fleurer pensées et récits, le cinéaste Guillaume
qui nous ont gardé dans leurs ­filets. Lillo assemble la très belle fiction lyrique et in-
timiste Rémy (2018), du nom d’un jeune garçon
Carrefour bleu salé. L’amusement, la criblé de dettes parti s’isoler dans la maison de
­ onsternation puis le dégoût se passent le relais
c ses parents au milieu des montagnes. Le film,
jusqu’à nous retourner le ventre lors du vision- qui semble avoir été cadré et tourné par une
nage de Roman national, film réalisé par seule et même personne, se trouve être en réa-
­Grégoire Beil en 2018. L’auteur trentenaire a lité le résultat d’un patchwork ­d’images et sé-
chopé tout ce qu’il pouvait de vidéos Periscope, quences trouvées sur le Web que Guillaume
application et propriété de Twitter lancée Lillo va bricoler comme autant de notes de par-
en 2015 qui permet à n’importe qui possédant tition redistribuées afin de jouer sa propre sym-
Vie et mort d’Óscar Pérez de Romain Champalaune (2018). Photo DR un portable dans le monde de diffuser en direct phonie spleenétique, où le garçon désabusé
et en streaming. Le film, conçu de séquences épanche son cafard en caressant son chat (in-
diverses extraites de l’appli puis montées, nous carné par donc une multitude de félins) ou
entraîne en 2016, il n’y a pas si longtemps, afin quand il trébuche dans la neige comme dans
d’épier de jeunes femmes et hommes vivant ses pensées, voit surgir un océan de requins. Et
leur vie, futilement, prenant la pose, insultant, c’est Rémy, définitivement, d’autant plus en ces
cherchant le plus de visibilité, de messages re- temps confinés, qui nous donne comme le reste
çus et autres «cœurs» qui s’affichent à l’écran : de la programmation du Net Found Footage à
«Il est tellement seul dans la vie qu’il galère sur rêver à des sorties, déviations et chemins d’éva-
Peri», lit-on. Plus loin, le feu d’artifice sions. Ces bouts, pépites comme rebuts numé-
du 14 Juillet illumine le ciel de Paris. Les gens riques, nous tendent les mains tandis que nous
filment sans interruption alors que des messa- sommes enfermés là chez nous. Il ne tient peut-
ges envahissent les écrans de portables que l’on être qu’à nous d’essayer à notre tour : les ima-
nous montre et font poindre l’horreur : celle de ges, à force d’être secouées, finissent, il paraît,
l’attentat de Nice, dont on sait aujourd’hui qu’il par souffler le nom d’inédites destinations.
fera 87 morts et 434 blessés. «Mais arrêtez de Jérémy Piette
penser qu’aux morts, c’est vous qu’êtes morts»,
dit un periscopien parisien qui s’énerve face panorama Net Found Footage
aux messages. Roman national dévoile ce dans le cadre du festival Entrevues de Belfort,
Rémy de Guillaume Lillo (2018). Photo DR temps d’ultraconnexion qui voudrait réussir à visible sur Tënk.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 27

Jeu / «Yakuza», l’abri et la fureur


Opérant un grand d’un énième épisode de (appelés «brutes capitalis- ne parlent pas de politique,
écart avec la franchise Yakuza, née tes») qui n’apprécient guère Yakuza débat frontalement
en 2005. Chronique des spas- de voir des sans-domicile de la liberté de disposer de
les précédents mes qui agitent les grandes traîner dans leur quartier. En son corps et de l’exploitation
épisodes, ce nouvel familles de la pègre de Kabu- quelques heures, ce Yakuza de la prostitution.
opus s’empare kichō, le quartier des plaisirs change la grammaire de la Jeu de tous les excès, ce
des mécaniques nyctalopes de Shinjuku ­série tout en gardant sa lan- ­Yakuza est à l’image de son
du jeu de rôle et transformé en mini-monde gue, sa façon de conjuguer un flamboyant personnage prin-
transforme son ouvert plein à craquer, la saga ton incroyablement excessif, cipal, Ichiban («le meilleur»),
héros en un justicier s’est transformée, au fil des capable d’aller très très loin frappé de folie des grandeurs,
épisodes, en une gigantesque dans le pathos – pour mon- qui transforme le moindre
SDF magnifique. fresque familiale, dense, trer la gravité des situations combat de rue en aventure
compacte et parfois un peu dans lesquelles s’embourbent romanesque. A travers son

C’
est proba- trop pour son bien. Jusqu’à ses personnages – et l’ab- regard, Nanba, l’homme qui
blement le cet épisode 2020, dans lequel surde – lorsqu’il s’agit de don- l’a sauvé et recueilli, n’est
braquage le studio Ryū ga Gotoku se ner à jouer. Ainsi, la course à plus un SDF bientôt invisibi-
de la fin débarrasse de son héros em- la canette consignée se pré- lisé, mais un magicien capa-
d’année. Retardée et conden- blématique, de son ancrage sente comme un ­mini-jeu où ble de précipiter sur ses enne-
sée autour du coup d’envoi local et, quitte à vraiment les sans-abri se ­chargent les mis une horde de pigeons
des nouvelles machines de tout péter, remplace son ga- uns sur les autres sur des vé- enragés, et l’Ehpad qu’ils ten-
Sony et Microsoft, la saison meplay de beat them up (soit los à charrette, pour se piquer tent d’infiltrer pour secourir
où fleurissent les blockbus- de baston, disons) par des leur maigre récolte. Ailleurs, un vieil homme en détresse
ters est illuminée par un titre mécaniques de jeu de rôle au pareil choix de gameplay se transforme en donjon de
qui n’a pas grand-chose de tour par tour façon Dragon mettrait mal à l’aise. Pas dans jeu de rôle. Fou merveilleux,
«next gen». Une production Quest. Le grand écart. une série qui n’a d’yeux que à la fois réactionnaire et pro-
parue en janvier au Japon et Dans les pas d’un yakuza dé- pour les marginaux, les lais- gressiste, tout autant égaré
bien moins clinquante vi- chu, renié par les siens et sés-pour-compte du rêve dans les simulacres qu’au
suellement que les créations banni hors de Tokyo, c’est ­japonais et qui n’a de cesse de contact des petites gens, cet
aujourd’hui mises en avant aux côtés des SDF que Ya- leur répéter son amour, Ichiban Kasuga en lutte con-
par les consoliers pour vanter kuza : Like a Dragon présente ­notamment au travers d’af- tre un monde qui a changé
les prouesses techniques de la cité portuaire de Yoko- frontements réguliers avec la trop vite est peut-être le plus
leurs nouvelles PS5 et Xbox hama. Le joueur est invité à milice citoyenne Bleach­ beau héros donquichottes-
Series. Like a Dragon n’a pas ramasser des canettes au ­Japan ­(«Japon javellisé») qui que de l’histoire du jeu vidéo.
non plus pour lui l’attrait du bord d’un ­canal, pointe au tente d’imposer un ordre mo- Marius Chapuis
petit nouveau, du visage frais Pôle Emploi ­local pour décro- ral qui débarrasserait le pays
qui suscite naturellement la cher quelques boulots/quêtes de «ses zones grises». Quand Yakuza : Like a Dragon
Ichiban («le meilleur»), personnage principal curiosité dans une industrie après avoir évité de se faire les géants occidentaux du jeu de Ryū ga Gotoku
de Yakuza : Like a Dragon. Photo Ryū ga Gotoku Studio franchisée, puisqu’il s’agit ­dérouiller par des salarymen vidéo répètent à l’envi qu’ils Studio sur consoles et PC.

Jeu / «Assassin’s Creed : Valhalla», le pari drakkar


Le nouveau volet la surprise, illuminé tout du long en s’offrant des ajouts anecdotiques
du blockbuster Ubisoft, par une flore sublime. Un juste mais plaisants, comme ces joutes
­retour des choses pour une fran- empruntant à la poésie scaldique,
installé dans l’Angleterre chise qui a sinon inventé du moins sorte de battle rap où il s’agit de
du IXe siècle, se révèle popularisé ce qu’on pourrait appe- chanter ses louanges tout en restant
étonnamment bien écrit ler le «gameplay fougères», en réfé- autour d’un thème et d’une métri-
et peaufine une formule rence à ces hautes herbes dans les- que imposée. En cette fin d’année
efficace. quelles le joueur a appris à se tapir chargée pour Ubisoft qui, après qua-
pour se dissimuler aux regards en- siment douze mois sans sortie ma-

D
es parterres de fleurs nemis et qui ont proliféré dans les jeure, dégaine trois titres XXL, les at-
sauvages mauves et jeux vidéo ces dernières années. tentes et idées préconçues sont
blanches à un jet de Passé un prologue nordique terne, contrariées. Le prometteur Watch
pierre d’un prieuré en Assassin’s Creed : Valhalla expose Dogs : Legion s’effondre à mesure
UBISOFT

flammes, des étendues de landes doucement ses qualités une fois la que se dégonfle son concept fort (la
grenat illuminées par un rayon qui mer prise et une colonie installée sur promesse d’interpréter n’importe
perce la mer de nuages des High- cette île écartelée en divers royau- quel personnage de son monde
lands, des pierres mangées par mes reflétant les jeux d’influence ­ouvert), tandis que ce Valhalla, que
­l’humus et la bruyère en forêt de des envahisseurs danois, saxons et récits courts et divers, faisant la part sa façon de capturer un lieu et une l’on pensait connaître avant d’y avoir
Mercie. Ce nouvel Assassin’s Creed bretons. En confiant au joueur la tâ- belle aux batailles brutales comme époque jusque dans ses plus infimes joué, n’en finit pas de charmer au fil
troque la douceur du bassin médi- che de faire prospérer ce campe- à l’exploration (une fois l’écran détails, cet Assassin’s Creed peaufine des heures englouties.
terranéen de l’Antiquité pour la mi- ment au gré de pillages, d’alliances ­nettoyé de ses milles indicateurs). une formule rodée, tout en exhu- M.C.
néralité de l’Angleterre d’Alfred le et de trahisons, Valhalla se révèle Fini le nettoyage compulsif de cam- mant quelques mécaniques laissées
Grand (IXe siècle), de la Norvège et étonnamment habile dans sa façon pements du précédent épisode. en plan ces dernières années – à Assassin’s Creed Valhalla
d’autres territoires dont on laissera de chapitrer sa trame principale en Toujours aussi époustouflant dans ­commencer par les assassinats – et d’Ubisoft partout ou presque.
28 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

DVD / Les beaux coups de cœur de Wilder


Deux grands films ques – ne voit en elle qu’une enfant,
comme s’il refusait l’évidence pour
du cinéaste Billy Wilder,
se prémunir de l’amour qu’elle
réédités aujourd’hui, pourrait lui inspirer, et qui l’oblige-
soulignent sa malice rait à prendre sa destinée en main.
à mettre en scène
les obsessions sexuelles Rêveuse rusée. Coscénarisé avec
de ses contemporains I.A.L. Diamond, le nouvel acolyte
(domination masculine, avec lequel Wilder écrira ses comé-
dies les plus abouties, Ariane – dont
sexisme…), vaincues
le titre anglais Love in the Afternoon
par le sentiment révèle sans ambiguïté la dimension
amoureux, qui triomphe sexuelle en jeu – creuse aussi le
toujours. thème de l’émancipation à partir
d’une intrigue reposant sur une au-

«Q
u’aurait fait tre forme de travestissement, moral
Lubitsch ?» cette fois. Pour se faire aimer de
Billy Wilder di- Frank Flannagan (Gary Cooper), un
sait se poser si Américain quinquagénaire qui col-
souvent la question au moment lectionne les maîtresses selon le ri-
d’écrire, de tourner, de composer tuel d’une séduction usée, répéti-
une scène, qu’il avait fini par l’enca- tive et sans affect, flanqué d’un
drer, telle une maxime en lettres Uniformes et jupon court de Billy Wilder, avec Ginger Rogers. Photo Rimini Editions orchestre tzigane qui rejoue sempi-
d’or, et l’accrocher au mur de son bu- ternellement les mêmes romances,
reau à Hollywood. Du prince de la une jeune fille (Audrey Hepburn,
comédie sophistiquée, qu’il considé- souvent dévolue aux rôles de chry-
rait comme son mentor, il soutenait salides, juvéniles et graciles que la
aussi, dans un entretien avec Michel métamorphose découvre femmes)
Simon, qu’il «faisait plus avec une se fait elle-même passer pour une
porte fermée que la plupart des réali- croqueuse d’hommes. Son père dé-
sateurs d’aujourd’hui avec une bra- tective privé (Maurice Chevalier),
guette ouverte». Formule qui en dit certes bienveillant, passe son temps
autant sur la finesse allusive du maî- à décourager sa propension à la rê-
tre que sur la sagacité un brin provo- verie amoureuse. En somme prise
catrice du disciple, accusé parfois de en étau entre deux hommes âgés
cynisme et de vulgarité. Il est vrai qui discréditent le sentiment amou-
que le cinéma de Wilder n’a jamais reux – son père parce qu’il n’y voit
lésiné à mettre en scène les obses- que le sordide des relations illicites
sions sexuelles de ses contempo- qu’il traque, et Flannagan par son
rains, la prétendue vulgarité n’étant mode de vie sans attache, qui le
en somme que le prisme inquiet condamne à des relations éphémè-
d’une société dévorante, usant de la res et mécaniques, la rêveuse rusée
sexualité comme d’un outil de domi- aspire elle aussi à la liberté d’aimer,
nation. A bien des égards, le sexe, vu qui s’avère à l’intérieur du film un
sous l’angle de l’exploitation, du fan- passeport pour la fiction. D’une
tasme, est l’un des nœuds gordiens précision d’horloge rappelant les
vibrant au cœur d’une œuvre infini- Ariane de Billy Wilder, avec Gary Cooper et Audrey Hepburn. Photo WARNER BROS. ENT. INC. meilleurs Lubitsch auquel Wilder
ment plus subtile que ses (rares) dé- rend un hommage étincelant,
tracteurs n’ont bien voulu le croire. Ariane, avec son décor glamour de
Trivialité sexuelle en ­contrepoint connivence avec le spectateur) où elle subit en permanence les as- qu’il déclinera à l’envi par la suite, palace parisien, évoquant l’âge d’or
duquel la (re)conquête du sentiment mais semblent aussi dialoguer en- sauts de la gent masculine, qui ne Wilder trouve dans ce ­subterfuge le des comédies des années 40, cultive
amoureux forme l’autre pendant se- semble. Dans les deux cas, il est voit en elle qu’un objet sexuel, Su- moyen d’aborder une double thé- volontairement une forme d’ana-
cret. C’est du moins ce qui affleure question de prédation sexuelle, de san (Ginger Rogers) décide de ren- matique essentielle dans son cor- chronisme, auquel s’adjoint une
à la (re)découverte des copies cise- ruse féminine, d’aveuglement vo- trer dans sa province mais, à court pus : le harcèlement sexuel – dont mise en scène jouant, comme celles
lées d’Uniformes et jupon court lontaire, de métamorphose, de li- d’argent pour payer son billet, elle Susan croyait pouvoir s’affranchir du maître, sur le hors-champ, le se-
(1942) et d’Ariane (1957), deux films berté conquise et, in fine, du senti- se fait passer pour une fillette en se déguisant, en vain puisqu’elle cret derrière les portes, les ellipses,
qui occupent une place charnière ment amoureux, triomphant de de 12 ans afin de bénéficier du de- est de nouveau au centre des con- la disproportion des invraisem­-
dans la filmographie explosive de l’infirmité affective, de l’amertume mi-tarif. Dans le train, démasquée voitises des cadets du campus –, et blances. Jeu de faux-semblants et
Wilder et dont un hasard heureux a ou de l’indifférence blasée. par les contrôleurs, elle se réfugie la quête de liberté, qui passera ici ­d’apparences flottantes, où tout
favorisé la conjointe réédition – le Premier film hollywoodien de Billy dans la cabine d’un gradé débon- par la découverte de l’amour, senti- ­converge à faire éclater la seule vé-
premier en Blu-ray chez Rimini, le Wilder, Uniformes et jupon court naire, le major Philip Kirby (Ray ment dont son expérience des hom- rité qui compte, celle des cœurs.
second dans un superbe coffret col- (The Major and the Minor), coécrit Milland), qui, lui, n’y voit que du mes semblait l’avoir éloignée. A cela Nathalie Dray
lector chez Carlotta. avec Charles Brackett – comme ses feu et la prend sous son aile. Obligée s’ajoute le motif de l’aveuglement
précédents scénarios pour Lu- de rester dans son école militaire, la volontaire : brave garçon lui-même Ariane de Billy Wilder
Montée de sève. Réalisés à bitsch, Hawks ou Mitchell Leisen –, voilà contrainte pour trois jours de engoncé dans la perspective d’un coffret Blu-ray, DVD, livre
quinze ans d’intervalle, non seule- livre, sur un sujet possiblement sca- tenir son rôle d’adolescente au mi- mariage qui l’empêche de s’engager (Carlotta).
ment ils usent de ressorts comiques breux, la quintessence du comique lieu d’une nuée de jeunes aspirants au front, Kirby – dont on apprend Uniformes et jupon
sous haute influence lubitschienne wilderien. L’argument est particu- en pleine montée de sève… Inaugu- qu’il souffre d’une paresse de l’œil de Billy Wilder Blu-ray ou DVD
(ironie, suggestion, quiproquo, lièrement ténu : lasse de New York rant le motif du travestissement nécessitant des exercices orthopti- (Rimini Editions).
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 29

Page 34 : Cinq sur cinq / La saga F Com


Page 35 : On y croit / Bonnie Banane
Page 36 : Casque t’écoutes ? / Simon Reynolds
Melchior Tersen pour Libération

Merch ou crève
30 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Des containers d’objets en tout genre inondent les boutiques et les sites marchands, qu’ils soient spécialisés en musique ou non. Le merchandising peut désormais

Goodies or not to be
leurs enfants à leur genre musical
favori en commençant une collec-
tion de figurines Funko Pop (de
Lemmy à Ice Cube en passant par…
Morrissey).
Certes, dès les années 70, le groupe
de hard rock new-yorkais Kiss avait
fait office de pionnier en signant
des accords de licence à tout-va (des
figurines type Big Jim aux flippers
via les Marvel Comics) imitant en
Figurines, jeux de société, jouets, alcool… Dans venus de certains artistes», explique
Barry Drinkwater, président de la
cela le manager visionnaire d’Elvis
Presley, le colonel Parker. Dès les
la musique, les produits dérivés vont aujourd’hui société anglo-américaine Global
Merchandise Services, en acti-
débuts de l’Elvismania, en 1956,
Parker comprend en effet l’intérêt
bien au-delà des simples badges et tee-shirts vité depuis 1972, qui gère les pro-
duits dérivés de têtes d’affiche
immense de vendre l’image de son
poulain, en termes de notoriété
à l’effigie des artistes. Le marché se développe et, comme les Spice Girls, Kylie
­Minogue, Lenny Kravitz, Slayer,
mais aussi et surtout de billets
verts. Président de Treat Me Nice,
en ces temps covidés, il devient une ressource Motörhead ou Iron Maiden. «Bien le plus ancien fan-club français dé-
sûr, seuls les artistes à forte noto- dié à l’homme de Graceland (en ac-
indispensable pour les musiciens. riété tirent des revenus considéra- tivité depuis 1965 !), Jean-Marc Gar-
bles du merchandising», prolonge giulo se souvient : «Avant de
Barry Drinkwater. travailler avec Elvis, en 1955, le colo-
Par Olivier Richard redevances versées aux artistes par confinements qui vont encore ac- Force est de constater que les artis- nel Parker était dans le métier de-
Photo Melchior TERSEN les services de streaming, souvent croître la paupérisation des artis- tes et leurs managements s’en don- puis longtemps. Il avait remarqué
perçus par les musiciens comme tes. Reste le merchandising qui nent à cœur joie. Au-delà des sem- qu’il existait des produits dérivés à

«M
ême les des né­griers d’aujourd’hui, qui leur constitue une source de revenus de piternels tee-shirts et souvenirs l’effigie de cow-boys chantants
artistes permettront de maintenir leur moins en moins accessoire à une vendus sur les stands de merch des comme Roy ­Rogers. Il s’en est inspiré
établis train de vie, déjà bien aléatoire. époque où presque plus personne concerts ou sur les sites officiels des pour Elvis. En seulement six mois
depuis L’histoire est ­désormais connue : n’achète de disques et où les con- musiciens, des conteneurs d’objets en 1956, les produits dérivés Elvis
des décennies comme moi ont vu pour stopper l’hémorragie de leurs certs sont interdits sauf, détail en tout genre inondent boutiques ont rapporté 26 millions de dollars
leurs revenus fondre avec l’effondre- revenus, les musiciens sont partis cruel, en Chine, où les clubs et fes- et sites marchands spécialisés en [214 millions d’euros d’aujourd’hui,
ment du marché du disque et l’arri- en masse en tournée, les revenus tivals rassemblent de nouveau un musique ou non. Nouveauté : l’in- ndlr], un chiffre monstrueux.»
vée du streaming», racontait il y a du live devant se substituer à l’ato- joyeux public qui ne porte même dustrie du jouet et des jeux est dé- Parker comprend que son artiste
quelques mois feu Mac Davis, su- misation de leurs droits d’auteur. plus de masques. sormais partie prenante de cette s’adresse à un nouveau public, les
perstar de la country surtout «Tout le monde est sur la route», frénésie de produits dérivés. Les teenagers, avides de goodies et gris-
connu sous nos latitudes pour confirme Tramber, le chanteur du Kiss et Elvis comme headbangers peuvent par exem- gris arborant le visage de leur idole.
avoir écrit A Little Less Conversa- groupe punk’n’roll parisien King pionniers ple jouer au ­Monopoly AC/DC en Gargiulo poursuit : «Les résultats
tion pour ­Elvis Presley. Ce ne sont Phantom. Hélas, c’était sans comp- «Dorénavant, le merchandising éclusant des mousses (AC/DC, évi- exceptionnels de 1956 encouragent
pas, effectivement, les misérables ter le ­Covid-19 et son cortège de peut représenter jusqu’à 80 % des re- demment), d’autres peuvent initier Parker à multiplier les produits

Depuis le début des années 2000, le succès mondial des superproductions ­hollywoodiennes familiales (les nouveaux Star Wars, Harry Potter, Marvel et DC) encourage les
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 31

voir un rocker sans concession tel


que Lemmy transformé en avatar
La découverte
de Playmobil. «Nous avions montré
à Lemmy les figurines et tous les au-
tres produits que nous avions faits
pour lui. Il en était fier. Au-delà des
revenus qu’ils génèrent, les produits
dérivés perpétuent l’héritage des ar-
tistes. Ils les aident à conserver le
statut emblématique qu’ils méri-
tent», poursuit le directeur de Glo-
bal Merchandise Services.

Victoria Hespel
«Des deals avec
un pourcentage»
«Nos figurines musicales qui mar-
chent le mieux se vendent à des mil-
lions d’unités ! Elles font jeu égal

Ascendant
avec les plus grosses ventes de héros
représenter jusqu’à 80 % des revenus de certains artistes. de films ou de séries télés, explique
Lucy Salisbury, «senior licensing

Vierge signe
manager» au sein de la société
­ érivés, en particulier des badges
d cette stratégie, précise Barry Drin- américaine Funko qui produit les
qu’il produit en plusieurs langues. kwater de Global Mechandise Ser- fameuses figurines Pop. Des figuri-
Il fait même faire des badges “Je
hais Elvis !”. Il pensait à tout : il a
lancé sur le marché des rouges à lè-
vices. Il y a des groupes avec qui il
est impossible de travailler sous
forme de licence comme les Arctic
nes comme celles de BTS [stars de la
K-pop, ndlr] touchent un public
jeune alors que celles de James
des temps
C
vres Elvis pour que les jeunes filles Monkeys. Ils ne veulent aucun Brown ou Lemmy concernent un omme un feu sic pétaradante et futuriste (Dis-
puissent avoir Elvis sur leurs lèvres, merch dans les boutiques, ils pen- public plus âgé.» Succès du biopic d’artifice. Ces coteca) à rendre certainement
des vêtements en tout genre mais sent que cela irait trop loin.» oblige, celle de Freddie Mercury dernières années, crazy les dancefloors de tous les
aussi des poupées en tissu d’environ Parfois, pourtant le marché n’est touche toutes les cibles. En règle la chanson fran- Macumbas de la Terre lors de
trente centimètres de haut. C’était pas convaincu. «J’avais proposé à générale, c’est le fabricant de jouets çaise se vit comme un vaste la- leur réouverture en 2032.
un vrai déluge !» Dans la décennie Elton John de lan- qui contacte les boratoire du possible. Où tous Une déferlante extrême (l’hysté-
suivante, les managements de grou- cer une ligne de repré s entant s les genres se mixent, se heurtent rique Jamais raison) et brutale
pes comme les Beatles, les Rolling vêtements. des artis- aussi, se réinventent toujours qui pourtant conserve en toutes
­Stones ou les Jackson Five adoptent Je lui avais tes. «On le sous les coups de boutoir d’une circonstances une élégance rare
les méthodes de Parker sans pour dit qu’il fait sou- jeune génération sans œillères. et une accessibilité quasi-pop.
autant atteindre la frénésie consu- était célèbre vent quand Bien sûr, tout n’est pas garanti Car les sept titres de Vierge sont
mériste de Kiss. pour son style on pense qu’il du meilleur goût, mais de cette autant de tubes en puissance
très éclectique y a un poten- soif d’aventures aux idées larges qu’on rêverait d’entendre abso-
Whisky, vin et bière et très à la tiel, ajoute naissent souvent les projets les lument partout. De la radio au
Au début des années 2000, le suc- mode. L’in- S a l i s b u r y. plus excitants. supermarché. Et surtout, les en-
cès mondial des superproductions dustrie m’a ré- Mais il arrive Comme cette collaboration im- têtants Impossible mais vrai ou
­hollywoodiennes familiales (les pondu qu’elle que les mana- probable entre le furieux pro- Faire et refaire provoquent une
nouveaux Star Wars, Harry Potter, comprenait ce gements nous ducteur Paul Seul, cofondateur envie immédiate de les entonner
Marvel et DC) et des héros de la que je voulais contactent. Les du collectif revivaliste techno à tue-tête, tout en se tortillant de
­japanimation encouragent leurs faire mais deals impli- hardcore Casual Gabberz, et l’ex- manière démente. Sauf que l’on
ayants droit à arroser le marché de qu’elle ne voyait quent toujours centrique chanteuse Mathilde ne possède pas l’organe vocal de
produits dérivés. A la recherche de pas vraiment qui aurait un pourcentage sur les Fernandez, capable dans un Mathilde Fernandez. Personne
nouvelles sources de revenus, les voulu s’habiller comme ventes.» En plus d’être même souffle d’évoquer Mylène n’est parfait.
managements des headliners de Elton John !» continue vendues à l’unité, les fi- Farmer, Maria Callas et Céline Patrice Bardot
l’industrie musicale adoptent mas- Drinkwater. Avec Motö- gurines peuvent aussi être Dion. La vache ! Sur son récent
sivement cette stratégie et se met- rhead, c’est beaucoup plus proposées en «plus produit» EP, le duo mouline une rave mu- Vierge (Live from Earth Klub)
tent à décliner frénétiquement simple. «Tout le monde aime avec l’album de l’artiste. «La
l’image de leurs artistes. Le marché Lemmy, qui était un musique est un axe de dé-
répond avec enthousiasme et, au- trendsetter. Avec Motör­- veloppement important le livre
jourd’hui, des boutiques comme head, on peut bien en- pour nous et nous som-
­Album Comics, un des principaux
importateurs de comics parisiens,
tendu licencier une grande variété
de vêtements rock mais aussi des al-
mes constamment à la recherche de
nouvelles opportunités», conclut Renaud
catalogué
proposent des figurines de Lemmy cools comme du whisky, du vin et de Salisbury.
ou Ozzy Osbourne entre deux per- la bière.» Des jouets aussi, comme Au-delà des artistes, les festivals se
sonnages des Avengers. «Tous les ceux produits par Funko Pop, mettent aussi aux jeux. Le Hellfest

M
artistes ne sont pas intéressés par même s’il peut paraître étrange de fait figure d’éclaireur. Ben Bar- ieux qu’une session de rat-
baud, son président, précise : «Le trapage. Fauchée par ce pu-
merchandising représente 3 mil- tain de Covid à peine quinze
lions d’euros sur nos 25 millions de jours après son démarrage,
budget. C’est énorme comparé aux Renaud, putain d’expo, organisée à la Philhar-
autres festivals. Cela s’explique par monie de Paris, bénéficie aujourd’hui d’une
le fait que notre public est très féti- nouvelle vie, même pendant le reconfinement,
chiste, qu’il est extrêmement atta- Renaud : grâce à un livre qui s’inscrit au-delà du simple
ché à notre événement, auquel il putain catalogue.
s’identifie. Nous avons été très vite de livre ! On y trouve bien sûr de nombreuses reproduc-
approchés par des maisons d’édi- Philharmonie tions des documents visibles dans l’exposition :
tion pour faire des livres et des jeux. de Paris/Plon, les manuscrits de Marche à l’ombre ou Banlieue
Avec Hachette, nous avons sorti un 24,90 €. rouge par exemple, ou des photos rares comme
Metal Quiz. L’année prochaine, une celle, savoureuse, de Renaud en train de faire
escape box doit sortir avant le festi- la manche sur un marché au tout début des années 70 sous le regard
val avec Edi8. On peut jouer en fa- d’un gendarme. Au fil des pages, on se place au cœur des multiples
mille et ces jeux nous permettent de facettes du «chanteur énervant», engagé, homme de scène, éternel
toucher des espaces culturels diffé- enfant tourmenté par ses démons.
rents, voire des publics différents. On se passionne aussi pour des témoignages futés, signés notam-
C’est ce qui nous intéresse dans le ment par le grand linguiste récemment disparu Alain Rey qui dé-
développement de la marque.» Des crypte cette langue si particulière, ou par Didier Varrod, directeur
artistes transformés en marques : musical des antennes de Radio France, qui livre un témoignage très
la grande escroquerie du rock’n’roll touchant sur «son» Renaud, compagnon d’une vie en chansons et
ayants droit à arroser le marché de produits dérivés. continue. • en action. Putain de livre, on ne saurait mieux dire.
32 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Prudence Starbabe
More Love (Kiddy Smile Remix) Attack
Quand l’ex-chanteuse de The Dø Régulièrement, ce duo de Tel-Aviv
s’acoquine avec le nouveau roi sort des ovnis électroniques joliment
house, ça fait frétiller les gambettes. décadents et libres. Les machines
playlist Une sorte de r’n’b futuriste au beat
bien trempé. On lui prédit un beau
analogiques pilonnent entre New
Beat, electro-techno et cold wave. La
succès sur les dancefloors. De la voix troublante scande des slogans
sphère privée, bien entendu… détournés. Certainement surréaliste.

chard Galliano ou des compilations


downtempo (Megasoft Office) et am-

Cinq sur Cinq bient (Musique pour les plantes ver-


tes)… Et bien sûr, les productions de
Laurent Garnier, locomotive artisti-
que et médiatique de la maison, qui
offre des tubes underground
comme Wake Up, Crispy Bacon ou
encore Flashback, dont le clip réa-
lisé par un certain Quentin Dupieux
tourne en boucle la nuit sur M6. Ce
même Dupieux qui réussira en 1999
le hold-up du siècle avec le tube
mondial Flat Beat sous le pseudo-
nyme Mr. Oizo.

4 Le cas St Germain
Pilier de la maison, Ludovic
Navarre signe dès 1992 une poignée
de classiques de la techno et de la
deep house française, en duo avec
Shazz dans divers projets ou au sein
de Choice avec Laurent Garnier
(l’hymne Acid Eiffel). En solo, c’est
sous le nom de St Germain qu’il va
passer à la postérité en 1995 avec son
premier album Boulevard, quitte à
essuyer les lazzis du noyau dur de la
scène pour avoir osé mélanger house
et jazz. Vendu à plus d’un million
d’exemplaires dans le monde, Boule-
vard attire l’attention d’EMI, qui le
débauche via son prestigieux label
de jazz Blue Note. Le choc est rude
pour F Com, qui voit partir un com-
pagnon de la première heure et un
artiste de premier plan. St Germain
sort en 2000 son deuxième album
Tourist, dont il écoule près de 4 mil-
Soirée F Com à Bruxelles, en 1994. De g. à d. : Shazz, Kenny Gates (de Pias), Laurent Garnier, Christophe Le Breton et Ludovic Navarre. dr lions de copies dans le monde.
Vingt ans après, il s’apprête à en li-
vrer en janvier une version revisitée.

F Com fantastique 5 La fin du label


Durant les années 2000,
F Communications fait face à un di-
lemme. Dans quelle direction aller ?
Le succès de la french touch a pro-
Le label qui a 1 Fnac Dance Division
S’il n’est pas le premier label
des blousons promotionnels. Le
terme french touch eut le succès
France au volant de la Nissan Micra
du DJ, décidèrent que leur logo,
fondément changé le game, comme
on dit aujourd’hui. Traitant la
«inventé» le son électronique français – c’est le joli-
ment nommé Rave Age Records,
qu’on connaît, même si Eric Morand
et ses camarades ne furent jamais
dessiné par la graphiste Geneviève
Gauckler, serait un F majuscule au
techno comme le nouveau rock, les
majors n’hésitent plus à signer de
house et techno lancé en 1990 par Manu Casana, vraiment acceptés par la clique des cœur d’un ovale comme on en utili- gros chèques pour s’offrir leur Daft
français réédite premier importateur des raves d’ou-
tre-Manche –, F Communications a
producteurs parisiano-versaillais. sait à l’époque pour signaler le pays
d’origine des voitures françaises.
Punk à elles. Après le départ de
St Germain et malgré le succès de
ses maxis connu une première mouture 2 F Communications,
pourquoi ?
Mr. Oizo, F Com n’a pas les moyens
dès 1991 sous la forme de la «divi- 3 Le son F Com de concurrencer l’industrie. Le label
emblématiques. sion dance» du label que possédait Alors que le succès pointait enfin Ni techno, ni house, électro- se cherche et part dans toutes les di-
la Fnac à l’époque. L’ex-attaché de après une longue période de prêche nique tout simplement, et sans li- rections, signant Avril, Gong Gong,

M
is en sommeil presse Eric Morand importait les dans le désert, les relations entre la mites, comme le scandait un des São Paris, Vista le Vie et même du
depuis les an- disques qui cartonnaient outre- direction de la Fnac et son sous-la- slogans du label, décidément doué «rock» avec Think Twice. Tous ne
nées 2000 par Manche (LFO…) mais laissaient les bel méprisé étaient devenues si dé- pour en trouver. Conforme aux tiennent pas leurs promesses, ni ar-
ses créateurs, Français de glace, voire hostiles. sastreuses qu’une séparation deve- goûts éclectiques de ses fondateurs, tistiques ni commerciales. Eric Mo-
Eric Morand et Laurent Garnier, on Très vite il eut l’intuition que, pour nait inévitable. C’est au cours d’un le catalogue de F Com est sans œil- rand s’épuise dans le rôle du chef
redécouvre F Communications faire accepter cette musique, elle voyage en Angleterre qu’Eric Mo- lères. Loin des querelles de clocher d’une entreprise qui compte une
grâce à une vague de rééditions de devait être portée par des Français. rand et Laurent Garnier eurent des années 90, où chacun doit choi- vingtaine d’artistes. Quelque chose
maxis emblématiques du label. Pour cela, il constitua une écurie de l’idée de baptiser leur label F Com- sir son camp, F Com voit large. De s’est cassé. Le label perd trop d’ar-
L’occasion de donner un coup de producteurs dont les premiers fu- munication, car «after E comes F». l’aveu d’Eric Morand, il est mal gent. Pour ne pas prendre le risque
projecteur sur une maison de dis- rent Laurent Garnier, Shazz ou Lu- Après le E d’ecstasy, la drogue à la compris de sortir dans un même de la faillite, F Com est mis en pause
ques qui, avant même la naissance dovic Navare (futur St Germain). mode sur la scène électronique, élan la house romantique de Nova en 2006, mais garde son beau cata-
du phénomène french touch, jeta En 1992, l’équipe de la Dance Divi- était venu le temps du F de France Nova, la techno tellurique de logue qu’on redécouvre aujourd’hui.
les bases du son house et techno sion eut l’idée du slogan «We give a et d’une musique plus raffinée. Les Scan X, la deep house d’Aqua Bass- Alexis Bernier
français. french touch to house», imprimé sur deux s’associèrent et, en rentrant en sino, les visions africaines de Ri- et Benoît Carretier
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 33

Mimaa Moscoman Nusky


Gipsy Eyes Wide Strut (Each Other remix) Ding Ding Ding
Soudain, une parfaite inconnue vous Passé inaperçu cet été, le deuxième Rap alternatif ? Oui, parce qu’il ne
offre un tube. On est tombé raide de ce album de l’Israélien Moscoman a droit trouve pas son bonheur dans la
mix improbable chanson-reggae- à une deuxième chance, grâce à un nébuleuse trap dominante. Découvert il
latino-balkanique-r’n’b. Parfaitement remix des New-Yorkais d’Each Other, y a quelques années avec son complice Retrouvez cette playlist et
indigeste sur le papier, on le concède. qui retravaillent Eyes Wide Strut avec beatmaker Vaati, ce rappeur assez un titre de la découverte
Pourtant, cette jeune femme, non sans une orgie de synthés analogiques. déglingo affiche un flow qui s’enflamme sur Libération.fr en parte-
humour, ensorcelle. Une gipsy, quoi. Deux versions, deux tubes. au fur et à mesure des punchlines. nariat avec Tsugi radio

La pochette On y croit

Ugo Bienvenu
«Je ne fais pas des
images publicitaires»
Le réalisateur et dessinateur français évoque son travail sur
la pochette du nouvel album folk de l’Américain J.E. Sunde.
La carte postale «Je n’ai pas échangé La maison «J’ai trouvé que le son de l’al-
avec J.E. Sunde avant de réaliser cette bum de Sunde était très américain et qu’il

Pierre-Ange Carlotti
image. Il voulait que je me sente libre d’in- fallait le représenter par une image typi-
terpréter sa musique et, de mon côté, je que de l’American Way of Life. C’est ce qui
souhaite garder l’esprit vierge pour ne pas m’a donné l’idée d’une famille de la middle
parasiter mon imaginaire. J’aime réaliser class qui, à force de travail, a pu s’acheter
des pochettes de disques, car elles condi- sa propre maison et se photographie de-
tionnent la manière dont on écoute la mu- vant avec fierté. Il y a par ailleurs quelque
sique. Je ne fais pas de pochettes d’albums chose de très nostalgique dans la musique
pour faire des images publicitaires. Il ne de Sunde. Si elle est plaintive, ce n’est pas
faut pas seulement illustrer la musique,
mais plutôt essayer de donner une inter-
tant à cause de ce qui s’est déjà passé que
pour ce qui va advenir. Cette musique Le r’n’b azimuté
de Bonnie Banane
prétation de l’album, chercher son sens porte en elle une sorte d’ultraconscience
profond et tenter de condenser tout le dis- de l’avenir et de ce qu’il nous réserve. Un
que en une seule image. J’ai grandi dans sentiment de l’inéluctable. Nous allons
les années 90 et Gorillaz a marqué mon vers quelque chose de compliqué. J’ai
imaginaire. Donner corps à un disque, juste changé quelques éléments du passé La Parisienne décalée sort Sexy Planet, premier album produit
j’aime ce défi. En revanche je n’ai gardé du pour les replacer dans le futur, les moder- un premier album entre ­notamment par Para One et le rappeur suisse
titre original de l’album que le mot love niser. La pose devant la maison date des second degré et comptines qui monte Varnish La Piscine, nous embarque
pour l’utiliser comme la signature d’une années 50, le robot vient du futur. On nous dans une galaxie toujours plus perchée.
carte postale qu’on adresse aux gens qu’on parle de transhumanisme, mais fonda-
pour adultes. Chanté en anglais et en français selon l’hu-
aime.» mentalement, nous resterons les mêmes.» meur, Sexy Planet dresse des ponts entre les

«E
ntre Aaliyah et André Rieu.» continents et les époques. Transformiste,
C’est ainsi que Bonnie Ba- Bonnie passe sans transition de la variété
nane définissait, au début azimutée des années 80 (Catherine Ringer,
d’une carrière initiée il y a Elli Medeiros, Lio) dans le minitube dance
huit ans, son univers loufoque. Depuis, la Pa- délirant Sexy Planet à la poésie surréaliste
risienne trentenaire nourrie à de ­Brigitte Fontaine (les Bi-
la pop culture américaine cul- joux de la reine). Aventureuse,
tive sans complexe l’art du dé- elle ­excelle tout autant dans
calage. Visuellement d’abord, un registre synth-funk plus
car la chanteuse-comédienne actuel sur la comptine pour
vue chez Bonello fait partie de adultes la Lune & le Soleil. Une
cette génération d’artistes qui belle leçon de tolérance sym-
idolâtrent les images. A travers bolisée par l’histoire de deux
une série de clips cheesy, B.B. a astres qui s’attirent malgré
laissé entrevoir une esthétique leurs différences.
assez irrésistible, inspirée par Mais Bonnie Banane sait se
le mauvais goût assumé des Bonnie banane Sexy faire plus terrienne. Le mélan-
années 2000. Planet (Péché mignon/ colique Mauvaise Foi témoigne
Sa verve musicale est tout Grand Musique d’une love story sur le déclin
aussi iconoclaste. Cette Bre- Management) tandis que le corrosif Limites
tonne d’origine a prêté son s’inscrit dans l’ère #MeToo en
timbre espiègle à quelques-uns des meilleurs rappelant l’importance du consentement. Pa-
francs-tireurs de la pop hexagonale au sens radoxe envoûtant, Sexy Planet incarne pleine-
extralarge (Chassol, Flavien Berger, Myth Sy- ment ce que pourrait devenir la sphère pop
zer). Une flopée d’EP en solo actualisant avec française de demain si elle acceptait toute la
La famille «C’est une famille très nom- J.E. Sunde 9 Songs facétie le r’n’b nineties (façon TLC et D’An- richesse des hybridations venues d’ailleurs.
breuse, même le robot de la maison a été About Love (Vietnam) gelo) a confirmé son sens de l’adaptation. Violaine Schütz
invité à participer à la photo. Il fait partie
de la famille après tout. J’ai passé beau- Vous aimerez aussi
coup de temps à dessiner ce robot, qui est Les lunettes «C’est une de mes signatu-
dans trois de mes BD. Je le voulais à la fois res. Donner des lunettes aux personnages Brigitte Fontaine Kali Uchis Yelle
inspiré de plein de robots familiers, mais est une manière de laisser plus de place à & Areski Belkacem Isolation (2018) L’Ere du Verseau (2020)
original en même temps. Quand on re- l’imagination. Quand on représente les Vous et Nous (1977) Cette Betty Boop colom- Fantasque et onirique,
garde bien les membres de cette famille, yeux, on en dit forcément beaucoup sur le Sur fond d’électronique bienne à voix de velours Yelle fait partie de ces
on s’aperçoit que certains n’ont pas l’air caractère des personnages. Sans les yeux, préhistorique, le duo dé- métisse le r’n’b anglo- ­projets qui agrandissent
bien malins. Il y a de tout dans cette fa- ils sont davantage anonymes et on peut nonce les affres de notre saxon de bedroom pop et la pop synthétique fran-
mille, comme dans la vie, de jolis enfants, projeter plus de choses.» ­société dans des textes d’electro pour un résultat çaise avec une naïveté
des idiots, des gens méchants…» Recueilli par Alexis Bernier aux airs d’incantations. des plus voluptueux. ­touchante.
34 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Casque t'écoutes ?
Simon Reynolds journaliste

«Si j’écoute, c’est que ça doit être bon !»


dr

L
es livres du critique an- core que j’avais faits dans les an- cela doit être bon ! Cela dit, je suis un Votre plus beau concert ? La chanson qui vous rend fou de
glais Simon Reynolds nées 90 sur les radios pirates. peu embarrassé quand j’écoute Rock Les Daft Punk faisant leurs débuts rage ?
sur la musique (Rip It Up Votre moyen préféré pour écou- You Like a Hurricane de Scorpions. en Amérique lors d’une rave au fin Citons celles qui m’enragent d’une
And Start Again, Rétro- ter de la musique ? Le disque que tout le monde fond du Wisconsin en 1996. manière positive et dionysiaque
mania ou Energy Flash) font auto- La radio, surtout les pirates de Lon- aime et que vous détestez ? Allez-vous en club pour danser, comme TV Eye des Stooges, Energy
rité. Le Choc du glam, qui paraît dres dans les années 90, et, au- Beaucoup de gens seront d’accord draguer, écouter de la musique Flash de Joey Beltram ou F*ck Up
­vendredi en français, analyse en jourd’hui, du rap et du classic rock si je dis que High Hopes de Panic ! sur un bon sound-system ou Some Commas de Future.
700 pages ce courant phare des an- sur les ondes de Los Angeles. At the Disco est horrible. ­n’allez-vous jamais en club ? La chanson qui vous fait tou-
nées 70 dont les audaces influen- Le dernier disque que vous avez Le disque pour survivre sur une J’ai longtemps passé ma vie dans les jours pleurer ?
cent encore notre époque. acheté, et sous quel format ? île déserte ? raves et les clubs, mais je n’y vais There Is a Light That Never Goes
Quel est le premier disque que En vinyle, c’était Some British Ac- Il m’en faudrait au moins trois : In a plus. J’y allais pour danser et faire Out de The Smiths, mais aussi Neon
vous avez acheté adolescent avec cents and Dialects (BBC, 1971) et en Silent Way de Miles Davis, The His- des trucs qu’on faisait dans ces en- Lights de Kraftwerk.
votre propre argent ? numérique, Echos + de la composi- sing of Summer Lawns de Joni Mit- droits. J’y suis aussi beaucoup allé Recueilli par ALexis bernier
Ian Dury and the Blockheads, Do It trice argentine Beatriz Ferreyra. chell et Solid Air de John Martyn. de manière quasi anthropologique,
Yourself en 1979. Un disque fétiche pour bien Quelle pochette de disque avez- pour observer, décoder les rituels…
Avez-vous besoin de musique ­débuter la journée ? vous envie d’encadrer chez vous Quel est le disque que vous par- Ses titres fétiches
pour travailler ou de silence ? Do It Together (London Massive) de comme une œuvre d’art ? tagez avec la personne qui vous Sly And The Family Stone
J’écoute ce sur quoi je suis en train Sacred. Electronic Panorama, de la série accompagne dans la vie ? Everyday People (1969)
d’écrire. Quand la date de bouclage La chanson que vous avez honte Prospective 21e siècle, un coffret pu- Il y en a trop. Parmi les principaux, The Sweet Ballroom Blitz
approche et qu’il faut que j’accélère, d’écouter avec plaisir ? blié par Philips en 1970. Il n’est pas Pixies, Cocteau Twins, Aphex Twin, (1974)
je me passe des enregistrements de Aucune. En toute logique, si j’écoute encadré mais sa boîte métallisée A.R. Kane, Fleetwood Mac, Saint Foul Play Open Your Mind
jungle et de musique de rave hard- c’est que d’une certaine manière trône sur une étagère de mon salon. Etienne, Omni Trio, Ultramarine… (Foul Play Remix) (1993)

Ne pas confondre :
BURIAL le sonorama Par
Fabio viscogliosi
Chaque semaine, l’âne fétiche du dessinateur-écrivain explore ses chansons préférées.
Ils s’écrivent de la même manière, mais n’ont rien
en commun ! Robert Wyatt — At Last I Am Free

Burial, producteur
électronique
britannique
Plus que tout autre genre,
GEORGINA COOK

la musique électronique
aime cultiver le mystère.
Underground Resistance,
Romanthony, Moody-
mann… pendant long-
temps, il a été impossible
de cerner l’identité de ces pionniers. Et encore ré-
cemment avec cet Anglais, apparu soudainement
en 2005, dont le premier album, Untrue, fascine tou-
jours par son mélange irréel de dubstep, jungle, UK
garage et ambient. Il y a incontestablement un son
Burial. Comme il y a un son Aphex Twin. Peut-être
pas un hasard si les limiers lancés aux basques de ce
mystérieux producteur l’imaginent vite comme em-
ployé de Warp, le label de Richard D. James. William
Emmanuel Bevan, son vrai nom, n’a jamais révélé
son CV lors de la poignée d’interviews qu’il a don-
nées. On mettrait bien une pièce sur cette hypothèse.

Burial, groupe
de death metal
britannique
«Enterrement», «sépul-
ture», «inhumation» : avec
la traduction française du
mot anglais burial, on
comprend pourquoi ce
DR

pseudo attire autant les


groupes de death metal
adeptes de la torture sonique. On en a compté une
bonne quinzaine sous cette appellation. En Angle-
terre et aux Etats-Unis, mais aussi en Indonésie, en
Pologne ou en Uruguay. On a jeté notre dévolu sur des
compatriotes de Bevan, venus de Manchester, qui se
sont justement formés en 2005. Mais très loin de l’hé-
donisme mélancolique des raves qui a nourri l’inspi-
ration du producteur britannique, ces diablotins sont
plutôt du genre à aller danser sur les tombes les soirs
de pleine lune. On s’amuse comme on peut.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 35

Page 38 : Muriel Pic / «Affranchissements» libre de port


Page 39 : Jonathan Baranger / Les Psycho-Bataves sur la route
Page 42 : les Marx Brothers / «Comment ça s’écrit»
Pascal Quignard, le 10 septembre 2019 à Paris. Photo Matthieu Raffard

«Je me fais
Recueilli par a donné de son vivant ses ar-
Frédérique chives à l’institution. Un legs
Roussel a priori paradoxal. Seul la to-
talité de Boutès (2008), sous

pleurer d’avance» D
ans son bureau vitrine au milieu de la salle, a
blanc lumi- réchappé au feu grâce à Irène
neux du XIXe à Fenoglio, spécialiste en géné-
Paris, l’univers tique (1). Les enveloppes qui
à trois cordes de Pascal Qui- contenaient ses autres ma-
gnard se voit d’entrée : une nuscrits et des feuillets resca-

Rencontre avec
importante bibliothèque, un pés, affichés sur les murs, ont
piano et des partitions, des un côté pictural et charnel : le
dessins sur les murs. Encore texte est rehaussé d’aquarel-
que certains soient partis le les colorées ou de peintures
temps de l’exposition Pascal plus sombres. Sur le geste de

Pascal Quignard
Quignard, fragments d’une l’abandon, dirigé par Mireille
écriture à la Bibliothèque na- Calle-Gruber, montre bien
tionale de France prévue jus- ces variations langagières et
qu’au 29 novembre. L’écrivain imagières de Suite page 36
36 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Livres/à la une

Rencontre avec Pascal Quignard,

Pascal Quignard en août 1987 à Paris.


Photo Despatin & Gobeli

Suite de la page 35 l’œuvre. dans une famille nombreuse fruit de la psychanalyse, ce décide pas de la fin, puis- une dette d’amour à l’égard
Lui ne se revendique ni pein- lettrée, c’est de lire ou même n’est pas la maîtrise, c’est qu’elle est décidée par le de la jeune femme allemande
tre, ni musicien, ni philoso- de faire semblant de lire. d’essayer d’avoir une sorte texte lui-même le jour où je qui a représenté un bonheur.
phe. Son existence a été rem- C’était vital pour moi. Je crois d’accès à l’inconscient. C’est n’ai plus rien à corriger. Dans Il m’est arrivé quelque chose
plie de lecture et d’écriture. que c’est vrai de beaucoup de donc de ne pas avoir de pos- toutes mes lectures et tout ce de très semblable à ce qui est
Son grand œuvre, «Dernier vrais lecteurs. sibilité panoramique une se- que je fais, je regorge de pos- arrivé à Françoise Dolto. Et
Royaume», ouvert en 2002 «Je pense que je n’aurais conde à l’égard de ce que je sibilités. Parfois ce sont des elle a dit très simplement, on
avec les Ombres errantes (prix pas survécu s’il ne s’était vais faire. Dans ce cas-là, ce romans qui surgissent, par- peut faire une dépression
Goncourt), se poursuit avec pas trouvé des livres pour qui conclura l’ensemble, c’est fois des poèmes… C’est un nerveuse à 18 mois parce
ce onzième tome, l’Homme tromper le désespoir.» la possibilité océanique, ce magma d’émotions. Mais je qu’on peut tomber follement
aux trois lettres, périphrase C’est une autre raison ? que détestait Freud par des- suis toujours sur un seul amoureux ou amoureuse à
pour désigner le voleur, fur Sans Schubert par exemple, sus tout. Ce que je fais est mouvement de marée. J’ai 18 mois. Et ça laisse des tra-
en latin. Ecrire, c’est d’abord je crois qu’on peut mourir. Il plutôt plus proche de Fe- une possibilité de concentra- ces. Donc la fin est forcément
dérober, dit l’auteur de l’es- y a des musiques qui permet- renczi. Le sujet en est très tion très grande, la joie de ma dédiée à ces traces-là.
sai formé de récits courts, tent de vivre, qui empêche simple, c’est le temps. C’est vie, mais pas plus de deux- L’Homme aux trois lettres
d’éclats autobiographiques, d’avoir envie de mourir. tout ce qui est en moi. Voilà trois heures par jour. Des se termine sur le souffle
de citations de lectures, Même chose pour la littéra- le projet. Maintenant j’en suis écrivains disent qu’ils tra- d’outre-tombe de Cathy
de formules contemplatives, ture. Les Hauts de Hurlevent aux heures. vaillent huit heures, j’en suis dans les Hauts de Hurle-
dans un parcours errati- a dû faire du bien à des tas de C’est-à-dire ? incapable. Vers 10 heures, ma vent, une métaphore de la
que, poétique et onirique. gens. Les livres d’heures. Les heu- journée est finie. littérature ?
Entretien. Pourquoi cette écriture res du duc de Berry par Avez-vous prévu une fin Quand Heathcliff entend un
Pourquoi mêler littérature fragmentaire ? exemple, c’est magnifique. au «Dernier Royaume» ? soupir sortir du cercueil,
et vol ? Le cerveau est capable de C’est très proche de cette in- J’en ai prévu une. C’est plus Emily Brontë écrit «a sigh»,
Dans les Petits traités, j’avais quelques pulsions de ré- vention géniale de la civilisa- fort que moi. Comme pour les un souffle impossible qui
trouvé une formule créée par flexion, mais je ne crois ab- tion japonaise qui est de faire romans, j’ai toujours des fins. monte. C’est ça la littérature.
Montaigne, qui dit que dans solument pas qu’il puisse le de chaque jour de l’année Est-elle déjà écrite ? Dans le Yorkshire, forcément
un traité, il faut deux thèmes. faire sur de longues pério- une époque, une saison, une Non, je me fais pleurer que les petites Brontë par-
De même là, lorsqu’il y a la des. Quand je lis dans cer- fleur, une émotion. d’avance. Dans l’histoire de la laient avec un accent impro-
littérature, il y a aussi le vol. tains essais des propositions Vous êtes sur les heures musique, de nombreux dé- nonçable. Colette, que j’ad-
Un mouvement et un autre, répétées une, deux, trois depuis que vous avez fini buts sont fabuleux et la plu- mire beaucoup, a eu jusqu’à
ça les enrichit. Dès que j’ai fois, je vois comment la pen- l’Homme aux trois lettres ? part des fins sont ratées. C’est la fin de ses jours un accent
l’ensemble de ces deux mou- sée ne pense plus à ces mo- Je ne peux pas travailler sur souvent des remplissages, bourguignon affreux. La lit-
vements, tout le reste tombe ments-là. Pour moi, elle deux choses à la fois. Mon des accords qui se répètent, térature c’est ça : il y a une
et tout ce que j’ai lu se re- pense par petits flashs ana- cerveau, le matin très tôt, des facilités insensées. Une voix dans Colette, d’un sen-
groupe un petit peu comme lytiques. Ce que je cherche sortant du rêve, dans mon des plus belles fins qui soriel, d’une beauté et d’une
de la limaille autour d’un n’est pas volontaire, ni bien petit lit, s’attelle à une seule soient, c’est le grave en fa mi- sensualité qui n’est pas bour-
morceau d’aimant. défini. Ce sont des portes de tâche qui à la fois relit tout ce neur du sextuor d’Ernest guignonne, qui est une voix
«J’aime les livres», com- contemplation. qui a été tapé la veille, et con- Chausson. C’est une splen- qu’à elle. On gagne une voix,
mencez-vous. Etiez-vous Aviez-vous en tête les éta- tinue à écrire. J’ai toujours deur. Alors je ne sais pas comme disait Lacan, peut-
un grand lecteur déjà très pes du «Dernier Royaume» pratiqué ce système. Ça me pourquoi, j’ai toujours la fin être même qu’on gagne un
jeune ? en 2002 ? prend quand même trente ou d’avance, je me fais pleurer nom ou un prénom, en écri-
La façon de pouvoir être seul Ce qui m’intéresse, et c’est le quarante versions. Et je ne avec mes fins. Elles m’émeu- vant comme disait Margue-
vent. rite Duras. Il y a une voix qui
Donc vous avez la fin du naît, qui n’appartient pas
«Dernier Royaume» ? d’ailleurs à celui qui écrit,
Oui, mais je serai mort avant. mais au livre qu’on ouvre. Et
Du coup, il n’y aura pas de c’est le «sigh». Ce qui est in-
fin. volable dans la littérature,
C’est bien plus important que c’est ça. J’ai vu l’endroit où
ce soit un océan plutôt écrivait Montaigne, une gar-
qu’une mare. La joie, c’est de-robe pleine de peintures
quand je supprime les trois délavées d’Ovide, et là, il ne
quarts de mon travail. Je parlait pas périgourdin.
peux dessiner, je peux écrire Pourquoi avoir décidé de
de la musique, mais je ne suis donner vos archives ?
pas musicien, je ne suis pas Je voulais donner pour qu’il
dessinateur. Un vrai artiste, n’y ait pas de retour. L’idée
c’est celui qui est obsédé par était d’épargner à ceux qui
quelque chose et qui le sa- me suivraient le soin de le
ture. Il n’y a que l’écrit que je faire. C’était par désespoir, je
sature. Saturer veut dire sup- peux utiliser le mot, quand
primer énormément. Mais je j’ai vu ce qui se passait pour
ne veux jamais laisser ce sen- certains auteurs considéra- Et nous étions tous deux les
timent que ce que j’ai trouvé bles… Et je me suis dit non. plus proches de Benveniste,
pour moi a le moindre intérêt J’avais une petite tendance à notre maître en fait. Mais je
pour autrui. Je ne suis pas un aller vers celui dont je me vous le dit très franchement :
maître artisan. sens le plus proche, Pierre il ne faut pas s’occuper de sa
Est-ce que la fin pourrait Klossowski, dont le fonds est mort, la pulsion de mort est
être une naissance ? à la bibliothèque Doucet. mauvaise. Il faut tout savoir
De l’univers ? Ça ne pourrait C’était un très grand penseur, perdre et abandonner, en dé-
pas être la destruction de la qui n’a pas été compris par charger les autres et brûler le
nature, et pourtant… On la tout le monde. Deleuze et reste. C’est ce que j’ai choisi
Enveloppe du manuscrit de Boutès, dessin de P. Quignard. BnF. Fonds Quignard détruit. Non, c’est forcément Foucault l’ont bien compris. de faire. Toute ma vie, j’ai été
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 37

Pascal Quignard
L’homme aux trois lettres
Grasset, 184 pp., 18 € (ebook : 12,99 €).
Sous la direction
de Mireille Calle-Gruber
Sur le geste de l’abandon,
Pascal Quignard
Hermann, 194 pp., 27 €.

lystes appellent la castration, m’intéresse. Ce n’est pas besoin de rêves pour pouvoir
j’adore ça. Ce n’est plus l’hypnose non plus qui est décider de qui j’aime, qui
écrire, c’est composer son li- liée au langage. Mais c’est un j’aime pas, ce que je veux, ce
vre. Et brûler, ça appartient état d’engloutissement, le que je veux pas. La langue
au domaine de l’adieu. Mais bonheur. C’est ça que je cher- n’est pas faite pour les rêves.
pas du tout un adieu mélan- che, depuis tout petit enfant. Mais je ne suis pas peintre, je
colique. Je suis allé sur la Etait-ce un refuge ? griffonne. Sauf pour Terras-
tombe de Tchouang-tseu, en Ce n’est pas un refuge, c’est ses à Rome, j’ai fait plein de
Chine, en sachant qu’il n’y un vertige, une extase. Au- dessins pour imaginer ce
repose pas car comme tout tant s’occuper de sa mort, je que faisait mon personnage
chamane il voulait mourir trouve cela douteux, autant graveur.
dans les arbres dévoré par les se laisser absorber complète- Avez-vous beaucoup des-
oiseaux. L’idée de mourir ment par la sensation, par le siné ?
tout nu, c’est le taoïsme. J’ai sensoriel, je trouve cela par- J’ai aussi beaucoup brûlé.
trop publié, semble-t-il, pour faitement magnifique. J’ai A 17-18 ans, je vivais à Sèvres
pouvoir prétendre être un voulu faire la première de où mon père était proviseur.
taoïste. Et en même temps notre récit-récital Boutès ou J’ai fait un grand brasier de-
j’aime être très vide, de le désir de se jeter à l’eau avec vant le pavillon de Lully.
même que j’adore travailler Aline Piboule, la seule pia- Quand je peins ou dessine, ce
dans les chambres d’hôtel, niste sur terre à être capable n’est pas la beauté que je
brûler tout. C’est très para- de jouer une transcription de cherche. Il y a des écrivains
doxal. la Mer de Debussy, dans la qui sont des peintres, comme
Etes-vous taoïste ? tour de Montaigne. On l’ac- Claude Simon pendant
Je ne peux pas dire ça. Le mot cusait d’avoir fui la peste, vingt ans avant d’écrire. Il y a
tao veut dire sentier, route, l’épidémie, et d’être rentré des écrivains qui deviennent
voie et je n’ai pas de voie. Je dans sa tour avec femme et peintres. J’admire Pierre
suis pré-tao, avant la voie. Je enfants. Il avait créé en bas Klossowski qui a vraiment
suis perdu. Perdu mais heu- une chapelle pour toutes les décidé de ne plus écrire.
reux d’être perdu. religions. Lui s’en fichait Comment est lu «Dernier
Que léguez-vous si vous royalement, je crois qu’il ne Royaume» ?
avez presque tout brûlé ? s’intéressait pas du tout à ça. Ce doit être troublant. Tous
Mes fiches de lecture. Le Et il a préservé une liberté, et mes textes sont publiés au
thème d’Hermès, du voleur, la liberté c’est mieux que le Japon, parfois directement
est plus important pour moi refuge. comme un livre récent sur
que celui de l’œdipe. Nous ne Les taoïstes disaient non à Nagasaki. J’ai vécu dans un
sommes rien, nous avons l’empereur qui voulait les port en ruines, Le Havre, Na-
tout volé. Et mes classeurs de faire travailler, ils se bou- gasaki était un port en ruines
fiches représentent tous les chaient les oreilles, s’en- et j’avais une sorte de dette
vols. Je veux qu’on dise : il n’a fuyaient… Par un mépris ex- par rapport à la violence
pas prétendu être un roman- traordinairement violent du américaine contre la popula-
tique ou un génie qui sort de désir de dominer l’autre, du tion. Je suis très lié à eux, ils
lui-même quelque chose du pouvoir. Ils voulaient rester sont tout aussi enfermés que
rien, voilà ce qu’il a volé. sauvages. Le sauvage n’est nous le sommes dans un con-
Comme une abeille, il mon- pas inférieur à la domestica- finement. Il m’a fait prendre
tre sa ruche, c’est ça que je tion forcenée et à la nation- conscience, avec les lettres
veux léguer. Etat. La suite de ma tournée que je reçois, que nous som-
Depuis quand constituez- se fera chez Etienne de mes dans des mondes tout à
vous ces classeurs ? La Boétie à Sarlat, pour qui fait différents. Eux, ils le vi-
J’étais étudiant à Nanterre, l’Etat n’était pas la bonne vent un peu à la japonaise
vers 1965. C’est le hasard qui formule. C’est plus vaillant comme la vengeance du
m’a fait trouver ce système que du refuge, c’est aussi du dieu. L’épidémie pour eux,
très simple qui perdure. En refus. L’engagement en re- c’est la vie qui se venge de
haut de chaque page, j’écris vanche me paraît douteux, Fukushima. Et le virus, c’est
le nom de l’auteur, comme car on est forcément pris un virus vivant, un bon dé-
celui-ci, «Levinas». Et pano- dans le mouvement de la va- mon avec lequel il faut paci-
ramiquement, j’ai toutes mes gue. Personne ne peut s’abri- fier. Pour nous, c’est comme
lectures depuis plus de cin- ter derrière ce que j’ai fait un ennemi, comme l’Occi-
quante ans. pour proposer quelque dent a toujours vécu la na-
Etre au onzième tome d’un chose de dangereux ou ture, tandis que pour eux,
grand œuvre, n’est-ce pas même d’un tout petit peu elle représente la mère, le
être sur une voie ? grégaire. Je trouve ça déjà père, le jadis, et elle nous
Non, c’est un état d’immer- très bien. gronde. Je pense qu’ils me li-
bouleversé par la façon dont sentir plus léger ? version. M’astreindre à sion. La pensée construite Il vous arrive de dessiner, sent comme des poèmes, qui
ceux qui survivaient avaient C’est plus grave que ça, j’ai écrire, à formuler des phra- volontaire n’est pas pour moi. sur vos écrits, pourquoi ? accompagnent la nature et
du mal à survivre, et parfois toujours eu un plaisir à dé- ses, des hypothèses profon- Ni le rêve absolu, rêver pour Quand je cherche quelque les sens. J’ai cherché dans
pouvaient tirer à vue sur ceux truire les choses. Les assu- des, des élucubrations com- les autres, car je ne suis pas chose, j’ai besoin d’avoir des le monde chinois, japonais
qu’ils avaient aimés, ne pas mer et ne pas les assumer, plètes. Je les note mais ça me chamane. Mais les états d’ab- images, ou plutôt des scènes. de quoi me faire un jardin
s’en soucier ou fuir ça comme c’est vraiment double en moi, pèse énormément. C’est ro- sorption, de contemplation, Elles n’ont pas de significa- d’éden très sensoriel qui doit
la pire des choses. Voilà com- complètement. mantique, c’est lyrique, ça ne des états où l’on perd le sens tion, comme dans les rêves, les toucher. •
ment je l’ai fait. C’est illégi- N’est-ce pas pour renaître ? me plaît pas du tout. Un livre du temps… Se retrouver dans on peut s’appuyer sur elles
time de s’occuper de soi Phénix, non. C’est plus sadi- commence pour moi quand une bulle étrange, c’est ce pour parfois découvrir un au- (1) Sur le désir de se jeter à l’eau,
avant. que. Je reconnais que je j’ai trois quarts de plus. La qu’on appelle en psychiatrie tre sens et elles sont de ce fait avec Irène Fenoglio, Presses Sor-
Détruisez-vous pour vous n’aime pas faire la première coupe, ce que les psychana- le quatrième état, c’est ça qui beaucoup plus riches. Moi j’ai bonne nouvelle, 2011.
38 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Poches «Une chevêche passait sur la


maison, étirant dans le noir son
grincement triste de girouette :
Maurice Genevoix encore une malveillante,
Raboliot quêtant un mauvais coup
Nouvelle édition préfacée nocturne. Ah ! ces nuits !
par Julien Larère-Genevoix. Est-ce qu’on pouvait dormir,
Grasset «Cahiers rouges», quand on avait, comme lui,
272 pp., 9,90 €. le métier dans le sang ?»

La disparue Mon oncle d’Angleterre


qui venait du froid
Sur la piste d’une
«Affranchissements»,
«jumelle», par Sigriður récit de Muriel Pic autour d’un
Hagalín Björnsdóttir bossu philatéliste et jardinier
Par Virginie Bloch-Lainé Par Frédérique Fanchette

E C
lles ne sont pas deux sœurs jumelles, elles ne sont omment abriter sa bosse chaux et les psychotropes, Muriel Pic
pas amoureuses non plus. Elles sont solidaires, ré- quand on est Londonien explique : «Il y a quelque chose à la fois
unies par des circonstances qui auraient dû en et que le temps est ins- de très mélancolique et de très ludique
faire des ennemies. En Islande, dans les an- table ? Mettre un par- dans Affranchissements, pour moi en
nées 90, Ragnheiður et Júlía ont pour amant un même dessus «brun clair», de trop grande tout cas, notamment par rapport à la
homme. Elles tombent enceintes, l’une quelques jours après taille, même exagérément long aux masse de connaissances. Mais je reste
l’autre. Ragnheiður rencontre Júlía afin de lui dire la vérité manches. C’est dans cet «éternel» vête- dans une logique : le livre est cadré, avec
sur le «mâle alpha» qui deviendra le père de leurs enfants. «Je ment qu’apparaît dès la première page des points de repère bien fixes pour
ne suis pas l’homme d’une seule femme et je ne le serai jamais», d’Affranchissements, Jim, son person- s’orienter. On peut se promener, il y a
avance Örlygur en guise d’explication. C’était à prendre ou à nage central. «Plongé dans son monde plein de chemins possibles. Chaque cha-
laisser. Mieux vaut laisser. Ragnheiður et Júlía congédient Ör- inachevé et malhabile, habitant de la pitre s’ouvre sur un timbre commémo-
lygur et emménagent ensemble, sans un sou mais décidées vie déformée», le grand-oncle de l’au- rant le passage au nouveau millénaire
à vivre heureuses. Modelés par ce curieux gynécée, leurs en- trice, qui souffrait de tuberculose os- et par une citation de Williams. Un ex-
fants, Edda et Einar grandissent à la manière de faux ju- seuse, est le guide de ce livre étrange, trait pris dans Spring and All, au ha-
meaux : «Ils forment pour ainsi dire une seule et même per- érudit et revigorant. Lequel n’est pas sard, sachant que mon rapport au ha-
sonne.» Leur fusion finira mal. une biographie du vieil homme aimé, sard est un peu particulier, assez
La Lectrice disparue est un beau roman, singulier, polymor- philatéliste et jardinier, ni une autobio- surréaliste. Ce sont ces deux logiques qui
phe, inquiétant, et parfois cru et drôle. Il joue avec la chronolo- graphie, malgré la reproduction d’ar- font avancer Affranchissements et pro-
gie pour créer des surprises ; il tient du conte, du roman noir, chives personnelles, mais plutôt une duisent du désir.»
du récit mythologique façon Romulus et Rémus. Des deux mè- sorte de «promenade faite de bifurca- Londres, Menton, Paterson, où vivait
res, l’une, Júlía, est la louve. Elle nourrit au sein les deux nour- tions et de détours», dit Muriel Pic. Des William Carlos Williams, Leysin et ses
rissons et mène son monde avec autorité. «Elle passe sa vie reproductions de documents (photos, sanatoriums suisses… le lecteur peut
à aider les gens, à répandre les bonnes actions dans son sillage, dessins, graphies…) sont insérées au fil donc cheminer d’un lieu à l’autre, au
elle va toujours plus loin dans sa bienveillance obsessionnelle.» des pages, renforçant l’impression de sein d’une chronologie volontairement
L’histoire est placée sous le signe du double. Chaque person- parenté avec l’œuvre de l’écrivain alle- déconstruite, en désordre, sans se per-
nage subit un revers de situation ; la vie n’en est pas avare. mand W.G. Sebald, auquel l’autrice a dre. La Riviera française est l’endroit où
L’autrice, une journaliste islandaise née en 1974, utilise à mer- consacré des essais. l’on s’attarde le plus. C’est aussi la partie
veille, bien qu’avec parcimonie, la géographie de son pays et Quand elle était enfant, en France, Mu- la plus fidèle à la réalité vécue par la fa-
l’imaginaire qu’il charrie. Le froid et la nuit pénètrent le lec- riel Pic collectionnait des timbres, et mille de Muriel Pic. A la suite de l’en-
teur. L’action se passe dans «le Reykjavík d’avant le tourisme» «l’oncle Jimmy», membre de la bran- fant bossu, on s’engouffre dans le hall
avant que «Björk s’apprête à installer la nation sur la carte du che anglaise de la famille, lui expédiait à damier de l’hôtel Bellevue, un palace
monde». Mais on entend aussi parler des fjords et des rennes. chaque mois une petite enveloppe de Menton propriété de ses parents,
L’isolement du pays par rapport au reste du monde, le souve- ­contenant de nouvelles émissions. Les dont l’empereur d’Ethiopie Haïlé Sélas-
nir de la pauvreté qui a précédé sa relative prospérité forment envois durèrent jusqu’à la veille de la sié fut client. Une histoire de panache
les remparts entre lesquels se déroule l’intrigue. mort de l’oncle en 2001, la petite-nièce puis de ruine en 1938, qui entraîna le ra-
Des murs, justement, se sont élevés dans la tête d’Edda, qui était entre-temps devenue adulte et la patriement dans le froid anglais. C’est rendue à Leysin, en Suisse, où l’hélio-
depuis l’enfance est une lectrice compulsive tandis que son philatélie, une passion délaissée. Des là que se construit la personnalité de thérapie était très prisée, et a enquêté
frère Einar est dyslexique et ne lit rien. Pour respirer, parce années plus tard, elle redécouvre des l’oncle : «De son enfance à Menton, avec sur cette station des Alpes couverte
qu’elle se sent «enfermée dans une prison dont les barreaux timbres du millénium et des envelop- ce corps misérable qui n’allait jamais d’établissements de santé. Le profil
sont les mots», Edda disparaît du jour au lendemain, aux Etats- pes de Jim. La dernière portait son croître, Jim garda une éducation irré- d’un enfant atteint de gibbosité arrête.
Unis. Einar y part pour la retrouver. L’Amérique du Nord, pour nom au crayon, indication posthume prochable, une passion naturaliste pour Jim ? Mais est-ce si important la véra-
un Islandais, c’est une autre planète : «Les avions ne sont pas qui la remue profondément et sera le les plantes et les timbres, une sensualité cité dans le flot d’un tel récit ? ­Retour à
conçus pour des hommes aussi grands, s’excuse l’hôtesse de l’air prétexte déclencheur de l’écriture. exacerbée par les parfums de Grasse, W. G. Sebald, qui lui aussi joue sur l’am-
après lui avoir écrasé le pied avec son chariot.» En alternance une ironie glaçante à l’égard du tou- biguïté entre réel et documentaire. «J’ai
avec l’enquête d’Einar, la Lectrice disparue raconte les coups Logique. Un autre homme habite ce risme, et toutes sortes d’anecdotes sur les en effet beaucoup travaillé sur Sebald,
du destin qui brisent l’élan des personnages. C’est un livre in- récit, dans lequel des livres ouvrent sur pensionnaires de l’hôtel.» Plan du Belle- je le connais bien, dit Muriel Pic, il y a à
telligent qui compte plusieurs phrases belles et graves, comme d’autres livres : le poète américain Wil- vue, carte postale de la baie, clichés du la fois du faux et du vrai dans cette vie de
cette pensée de Júlía, lorsque naît sa fille Edda : «Elle est fière, liam Carlos Williams. Dans la première père fumant, bel homme en costume Jim, mais c’est toujours exact, docu-
fière de la détermination de sa fille et de sa soif de vivre, elle est scène, alors que la petite-nièce a ren- trois-pièces, la mère, Jeanne, décon- menté, j’utilise des images, non pour
admirative de ce qu’elle exige de sa mère, de la vie, alors qu’elle dez-vous avec Jim à Londres, elle tractée devant les balustrades : toute tromper mais pour faire apparaître des
est à peine âgée de quelques jours.» • achète Spring and All dans une librairie l’époque smart de la «colonisation» an- vérités, ou des éclats de vérité.»
de Bloomsbury. Timbres du millénium glaise de la Riviera surgit.
Sigriður Hagalín et citations du recueil de 1923 : le dispo- Pendant à ce tourisme de santé : les sa- Dévotion. Un mot revient tout le
Björnsdóttir sitif d’Affranchissements peut se mettre natoriums. Des images d’enfants en cu- temps dans Affranchissements : «la
La Lectrice disparue en place. Jointe au téléphone en Suisse, lottes blanches, bronzés par le soleil de dette», et un chapitre est consacré à
Traduit de l’islandais par Eric Boury. où elle enseigne à l’université de Berne montagne, succèdent à celles du palace. l’argent. Ils sont liés à ce qui précède et
Gaïa, 352 pp., 22,50 € (ebook : 16 €). et mène des recherches sur Henri Mi- Pour Affranchissements, Muriel Pic s’est élargissent aussi le champ sur le politi-
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 39

«Le 1er janvier [2018, ndlr], je com- «Mais parfois, le petit cercle d'individus
posais le numéro d’Aharon Appel- et la lueur du feu ne faisaient qu'accen-
feld pour lui souhaiter une bonne Emily St. John tuer le vide et la solitude du continent,
santé, une année d’écriture et de Mandel telle la flamme vacillante d'une bougie
quiétude, et j’apprenais qu’il était Station Eleven dans un océan de ténèbres. Il est surpre-
Valérie Zenatti hospitalisé depuis deux jours, Traduit de l’anglais nant de voir la rapidité avec laquelle on
Dans le faisceau mais qu’il allait probablement (Canada) par Gérard en vient à trouver normal de vivre sur un
des vivants ­sortir bientôt. Il dormait et je ne de Chergé. Le Livre de banc, avec une simple valise, près d'une
Points, 168 pp., 6,10 €. pouvais lui parler.» poche, 504 pp., 9,20 €. porte d'embarquement.»

Au volant, sur la musique


des «garage bands»
Avec «Don Creux est mort»,
Jonathan Baranger revisite
le «road trip» américain
Par Jean-Didier Wagneur

J
onathan Baranger est entré en littérature une sorte de médium, un mentor enseignant une
en 2018 avec Chokolov City, un premier autre manière de vivre. Mais Jonathan Baranger
roman étonnant de maîtrise qui se dérou- laisse en creux, justement, beaucoup de renseigne-
lait au sein de l’émigration bulgare de ments sur ce que ce groupe a été et fait planer une
New York. L’auteur habitait si bien le roman améri- atmosphère de mystère. Le lecteur se retrouve à
cain et le récit à la Henry James qu’on pouvait se coudoyer des individus pour une part énigmati-
poser la question de sa langue maternelle. Il réci- ques dont il doit tenter de reconstituer la vie à par-
dive aujourd’hui avec Don Creux est mort, un road tir de bribes de conversations, d’allusions, d’images
trip parcourant les Etats-Unis d’est en ouest. et de flash. Mais ce qui est étonnant, c’est que tout
Alors que Chokolov City gravitait autour de la pra- cela fonctionne, qu’on entre dans ces tribulations
tique de la littérature, Don Creux est mort s’inscrit de losers souvent héroï-comiques mettant le souk
dans la continuité de la révolution musicale des dans un funérarium dont l’esthétique proprette di-
sixties, du moment de libération des corps et des gne de Desperate Housewives semble surréelle, ou
consciences, de la contestation du capitalisme et quêtant l’apparition d’un spectre et d’une orange
de la guerre. Mais ce n’est pas une évocation des dans le désert des Mojaves.
mouvements musicaux, ni même celle d’un Au fil des étapes surgissent les miettes d’une odys-
groupe, l’âge des concerts est passé depuis long- sée de la mémoire en même temps qu’un roman
temps et c’est sous l’angle d’une philosophie et initiatique pour le jeune Jeremiah, qui subira de
d’une éthique, le «Psycho-Batave», que se déploie nombreuses épreuves: le premier verre de bourbon,
ce roman rock, psychédélique et insolent, qui «la deuxième heure de la Louisiane» dans une de-
emmanuelle marchadour. Divergence

plonge le lecteur dans une Amérique mi-urbaine meure XVIIIe de La Nouvelle-Orléans squattée par
mi-rurale vivant entre ses motels, ses stations-ser- des ectoplasmes dignes d’un Ancien Régime du
vice, ses carrot cakes, ses hamburgers et ses certi- stupre fantasmé ; la «chaîne de douleurs» dans un
tudes. Au milieu des années 80, trois personnages baston colossal au sein d’un corps de ballet. Jere-
se retrouvent pour être investis d’une mission : miah est pressenti pour être l’héritier de Don Creux
transporter l’urne funéraire qui contient les cen- et doit se défaire de ses illusions. Aussi le roman
dres de Don Creux afin de les disperser dans la Ca- coud-il habilement divers niveaux de ­conscience
lifornie du Sud. Ils se nomment entre eux «phrè- et de réalité, «ce sont les faits de la vie», commentera
res». Il y a Sred Sweign, un employé des douanes un personnage. Et Jeremiah renaîtra au terme de
noceur, qui a pris sous son aile son neveu orphe- ces épreuves sous un nouveau nom.
lin, Jeremiah, élevé dans le rigorisme le plus étroit La bande-son de ce roman (Four Seasons, les al-
par sa sœur Hildegarde qui voit le diable partout ; bums Peb bles, Back From the Gr ave et Teenage
Randall Webb, un personnage violent et incontrô- Shutdown) se laisse parfois entendre et il faudrait
lable qui semble revenir d’entre les morts ; et un être un rockeur érudit comme Bruno Bayon ou Phi-
pandémonium de protagonistes hauts en couleur lippe Manœuvre pour commenter la playl ist du
que. «Ce livre essaye de parler de la exemple, travailler sur les timbres, c’est et déjantés qui apparaîtront au fil des chapitres, roman, empruntée principalement aux garage
dette, de ce qu’on doit à quelqu’un qui aussi travailler sur la manière dont on tels Boulter Lewis, Mademoiselle de Cerf, Jesús Jr bands auxquels les Psycho-Bataves vouent un culte
vous a envoyé comme ça des timbres produit des commémorations.» Dans Hernandez… absolu. Ont-ils fait partie de ce mouvement ? C’est
dans une sorte de dévotion affective, ça «affranchissement», il y a évidemment Don Creux est mort tient du «vingt ans après», évident, mais on n’en saura pas plus. Reste que Jo-
a aussi à voir avec l’idée d’héritage, de le mot «liberté», dont celle de l’imagi- quand les héros d’un temps, fatigués et trahis par nathan Baranger se nourrit de leur ironie pour sati-
legs. Il y a tout un fil dans la littérature nation, «beaucoup plus précise que le la falsification commerciale de la musique qu’ils riser les Etats-Unis des années 80 et rythmer ses
où on associe les mots et l’argent. Il faut réel». Et le mot «franchissement». La ont adorée, se mettent en route pour un ultime débauches d’images, qui semblent aussi dictées
que vous donniez du crédit à ce billet présence dans le récit de poèmes écrits hommage à celui qui a été leur guide. Cette bande par quelque herbe du diable.
pour qu’il ait une valeur, les mots c’est en anglais et traduits en français per- constitue les Psycho-Bataves dont Don Creux était Ce roman est un itinéraire intellectuel doublé
pareil, il faut qu’on accepte le sens qu’ils met d’imaginer les dernières années de d’une quête. Le Zarathoustra, le Maldoror, la Di-
donnent à une chose. Comment se met la vie de Jim. «C’est la première fois que vine Comédie et bien évidemment le Sur la route
en place la confiance ? La confiance avec
le lecteur ? Quel crédit on nous donne ?»
j’écris des poèmes en anglais. Avec ce li-
vre, il y avait aussi l’idée de franchisse-
Au fil des étapes, surgissent de Baranger. Modèles redoutables s’il en est mais
que l’auteur ne trahit jamais. Le livre est réglé au
Quelques phrases bien senties contre ment entre les langues et les formes. les miettes d’une odyssée millimètre, aucune fausse note, pas d’appel à la
le capitalisme émaillent le récit. Un de J’avais vraiment envie d’écrire un livre connivence du lecteur. Ecrire ce roman musical
ses nombreux détours. «La littérature qui passe d’une forme à l’autre, qui soit de la mémoire en même était en soi une gageure, mais la prose de Baranger
ne doit pas être une sphère séparée du tout le temps en mouvement.» • temps qu’un roman se fait elle aussi «corps électrique» des
social, poursuit Muriel Pic. Mais pour Etats-Unis. •
moi, la meilleure façon de faire du poli- Muriel Pic initiatique pour le jeune
tique par la littérature, c’est de briser
les stéréotypes, de déplacer les regards,
Affranchissements
Seuil «Fiction & Cie», 288 pp., 19 €
Jeremiah, qui subira Jonathan Baranger
Don Creux est mort Champ Vallon
faire voir les choses autrement. Par (ebook : 13,99 €). de nombreuses épreuves. «Détours», 338 pp., 21 € (ebook : 14,99 €).
40 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Sur Libération.fr
La semaine littéraire Lisez un peu de poésie le lundi,
par exemple Je soussigné, un recueil d’attestations dérogatoires
de sortie de ­Fabien Drouet (la Boucherie littéraire) ; vivez SF
le mardi, avec Claire Duvivier et son ­premier roman, Un long
voyage (Aux ­Forges de Vulcain) ; feuilletez «les Pages jeunes»
le mercredi : le Flocon, un album de Bertrand Santini et Laurent
Gapaillard (Gallimard jeunesse) ; jeudi, c’est polar : les Jardins
d’hiver de ­Michel Moatti (Hervé Chopin).

éditeur Jean-Pierre Montal truction, la reprise du travail Carl-Henning en 1933. Vraisemblablement une «Histoire de l’éloquence
Romans leur donne de la chair avant ou le chômage : très concrè- Wijmark destiné à une publication grecque» ainsi qu’une «In­-
Antoine choplin que le drame les heurte. Le tement, le récit de vies bri- La mort moderne dans un journal de Munich, il troduction à la Rhé torique
Nord-Est roman raconte, avec des pro- sées par ce qu’on appelle «les Traduit du suédois par était resté inédit. Un jeune or- d’Aristote». Inutile de dire
La Fosse tagonistes fictifs, l’incendie violences policières». Sophie Philippe Bouquet. Rivages, phelin de Galicie va vivre qu’on n’y rencontre pas un
aux ours, 206 pp., 18 €. réel de la boîte de nuit le 5-7, Divry, romancière, a inter- 172 pp., 18 €. chez son riche parent Perlef- «Nietzsche d’avant Nietz-
dans la nuit du 31 octobre rogé chacun des protagonis- ter, négociant en bois en Au- sche», mais Nietzsche en
1970, à Saint-Laurent-du tes, leur a adressé la version triche et observe. Dans ce personne – qui de la période
Pont (Isère), près de Greno- complète de leurs propos afin ­roman inachevé, Joseph Roth bâloise tirera la Naissance de
ble. Le lieu, situé sur le bord qu’ils les corrigent si néces- fait avec efficacité le portrait la tragédie. R.M.
d’une départementale, avait saire, et a opéré le montage d’un bourgeois arriviste, ti-
été récemment inauguré. Le final. C’est entièrement son moré, pingre, hypocrite, de Frédéric Pouillaude
système de chauffage était livre sans qu’aucun mot soit ceux dont l’attitude fera le Représentations
défectueux, le décor inflam- d’elle. cl.d. lit du nazisme. Des nouvelles factuelles
mable et les issues de sécu- ­jamais traduites lui font Cerf, 486 pp., 24 €
rité bouchées. Le feu a pris Kevin Barry suite. F.F. (ebook : 15,99 €).
vers 1 heure du matin. En dix Dernier bateau
minutes, 146 personnes sont pour Tanger Philosophie
Quatre hommes quittent un mortes. Près de la moitié Traduit de l’anglais Un séminaire organisé par le
camp, libres enfin de circuler, avaient moins de 18 ans. Le (Irlande) par Carine ministère de la Santé, sur «la Nietzsche
avec le désir d’aller dans les SAC (le Service d’action civi- Chichereau. Buchet- PTEH (Phase terminale de Rhétorique
plaines du Nord-Est. Ils par- que, d’extrême droite), le mi- Chastel, 269 pp., 21 € l’être humain)». L’allonge- Traduction de l’allemand,
tent à pied, sous l’impulsion litantisme d’extrême gauche (ebook : 14,99 €). ment de la durée de la vie présentation et notes par
de Garri, et traversent des et le rock sont la toile de fond pose des problèmes : les Anne Merker. Les Belles
plateaux, des villages dévas- de l’événement. Cette nuit du vieux en pleine forme sont Lettres, 320 pp., 26,50 €.
tés avec pour horizon l’au- 5-7 a inspiré neuf jours plus susceptibles d’aggraver le
delà de hautes montagnes tard la une de Hara-Kiri à la chômage des plus jeunes, et
apparemment infranchissa- mort de De Gaulle : «Bal quand ils sont grabataires pè-
bles, pour repartir à zéro. Au ­tragique à Colombey, un sent sur les actifs. Comment A côté des œuvres de fiction,
passage, ils sauvent d’un ma- mort.» V.B.-L. faire accepter par la popula- roman, fable ou poème, exis-
rais Ruslan, qui cherche des tion l’idée d’une limite d’âge, tent des œuvres qui «repré-
pétroglyphes sur les roches et Sophie Divry «d’un contrôle de la mort sentent» ce qui e st en réa-
retranscrit ces vestiges des Cinq mains coupées comme on parle d’un contrôle lité, ce qui est posé «comme
siècles passés, et ils motivent Seuil, 128 pp., 14 € des naissances» ? Les argu- existant ou ayant effective-
Tayna à quitter un groupe (ebook : 9,99 €). ments sont ingénieusement ment existé dans le monde,
pour les accompagner dans Deux Irlandais «qui viennent développés. Toute ressem- bref, comme ne relevant pas
l’équipée. Nord-Est s’appa- d’aborder la cinquantaine», blance avec la situation ac- d’une invention de l’imagina-
rente à un western, celui de la l’un avec un œil foutu, l’autre tuelle est sans fondement, le Depuis toujours attiré par la tion», par exemple une en-
quête d’un eldorado, où l’op- avec une jambe foutue, at- roman est sorti en 1978. Mais poésie et l’interrogation phi- quête, un film documentaire,
timisme du but à atteindre tendent sur un banc au ter- l’auteur a ajouté une postface losophique, Nietzsche a une performance théâtrale
contraste avec ce que l’on minal des ferrys à Algésiras en mai 2020 à la nouvelle édi- d’abord – en suivant son ou chorégraphique, un texte
comprend du passé d’enfer- les bateaux qui vont et vien- tion, afin de signaler les père, pasteur évangélique – accompagné de photogra-
mement et de torture de ses nent de Tanger. On dirait points où le monde du Covid voulu étudier la théologie, phies, une installation photo-
personnages. Un texte subti- deux personnages becket- a rejoint sa dystopie. Puis il puis faire de la musique son graphique, un enregistre-
lement politique et poétique, tiens, qui dialoguent sans est mort, à 85 ans. cl.d. métier. Il achève ses études ment sonore. Or, s’il existe de
sur la force des relations hu- queue ni fin sur leur exis- au collège de Pforta, nombreuses tentatives de
maines, de l’agir commun et tence. Ils cherchent la fille de Joseph Roth qu’avaient fréquenté Novalis, penser philosophiquement la
du souci de soi. F.RL «Je ne vois pas de psy. J’ai vu l’un d’entre eux, Dilly Perlefter, Histoire Fiche et les frères Schlegel, fiction, plus rares sont celles
trois psys. Je n’en vois pas en Hearne, 23 ans, partie pour d’un bourgeois par un mémoire sur le poète qui élaborent une théorie des
Jean-Pierre Montal ce moment. J’ai vu un psy à l’Espagne depuis trois ans, et Traduit de l’allemand élégiaque grec Theognis de «représentations factuelles»,
La Nuit du 5-7 Bel-Air une fois, on a parlé un ils sont prêts à retenir de par Pierre Deshusses. Mégare, puis, à Bonn, il étu- ou, si on veut, du documen-
Séguier, 248 pp., 20 € petit peu. Après, parler, par- force ceux qui arrivent dans Robert Laffont, 250 pp., die la philologie, et, à l’uni- taire, «terme qui connaît de-
(ebook : 13,99 €). ler, vous ne serez peut-être leur champ de vision et qui 20 € (ebook : 13,99 €). versité de Leipzig, découvre puis une quinzaine d’années
pas d’accord, mais je trouve pourraient l’avoir côtoyée. Schopenhauer, ainsi, sans au moins un usage multiple et
que ça sert pas à grand-chose. Le passé qui se déploie parle doute, que sa vocation phi­- proliférant, pouvant s’appli-
Je suis suivi par un psy parce de la misère de l’enfance, losophique. A seulement quer à des médiums aussi di-
que malheureusement, même de l’amour et du sexe, de 24 ans, il a son premier (et vers que la littérature, la
si ça va de mieux en mieux, consommation d’héroïne, de dernier) poste comme pro- bande dessinée, le théâtre, la
il y a des jours où on va se le- trafic de drogue et de taule. fesseur de philologie à l’uni- danse, ou même le cirque».
ver, on va être déprimé toute Maurice et Charlie semblent versité de Bâle et l’année sui- Existe-t-il un «art documen-
la journée.» Cinq voix se re- deux bons vieux copains dé- vante obtient déjà la chaire taire» ? S’il participe de nom-
laient dans ce texte choral bonnaires et inoffensifs, qui de philologie classique. L’édi- breuses pratiques contempo-
dont on espère qu’il sera re- vont s’arsouiller régulière- tion en 12 volumes, dirigée raines, de quelles façons les
pris au théâtre, pour raconter ment au bar du premier par Anne Merker et Paolo unifie-t-il, et quelle est sa
comment, à cause d’une étage dans l’attente de la fille D’Iorio, des Ecrits philologi- portée spéculative propre, sa
Fatigue, pesanteur des vies ­grenade, cinq hommes ont prodigue, attendrissants Ecrit en 1929, l’année précé- ques bâlois, est en cours, et valeur esthétique, politique,
familiales, lutte des classes, perdu une main au cours des dans leur quête mais tragi- dent celle de la rédaction du devrait s’achever en 2023. éthique ? Que dit l’art du
patriarcat, besoin urgent manifestations des gilets jau- ques. Dernier Bateau pour merveilleux Job. Roman d’un Rhét orique, le tome X, édité monde, ou quel monde est dit
d’émancipation, de distrac- nes. Ils sont chaudronnier, Tanger avance sans crier homme simple, Perlefter a été à partir des manuscrits de par l’art, dès lors qu’on «s’in-
tion et d’amour : ces senti- plombier, ouvrier, étudiant, gare, performant l’échange exhumé en 1978, presque Nietzsche, contient un vaste terdit les ressources de la fic-
ments et ces engagements syndicaliste, l’un vit chez sa entre les deux acolytes sans quarante ans après la mort de ensemble consacré à l’«Expo- tion» ? Un ouvrage très origi-
qui pèsent bas et lourd enve- mère, deux autres ont des en- guillemets ni tirets, avec un son auteur. Roth avait confié sition de la rhétorique anti- nal de Frédéric Pouillaude,
loppent les personnages de fants. La blessure, la chirur- humour noir et une langue deux cartons à son éditeur, que» et aux rapports entre la professeur au département
la Nuit du 5-7. L’écrivain et gie, la douloureuse recons- vive. F.RL avant de partir en exil à Paris, rhétorique et l’éloquence, art de l’université d’Aix-Mar-
seille. R.M.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 41

«Rue du Cherche-midi, il versait du whisky «Le terme de Citoyen est adopté,


dans nos verres. Il y ajoutait une larme d’eau. et se substitue à Monsie ur jusque
Ni glaçons, ni bulles. L’âpre boisson, aux Frédéric dans le répertoire dramatique :
tons chauds de l’ambre, c’est chez Michel Rouvillois le 26 avril 1794, tous les directeurs de
Mohrt que je l’ai le plus aimée. Elle opérait Histoire théâtre reçoivent l’ordre officiel de
Dominique immédiatement, pour vous arracher à toute de la politesse faire disparaître des pièces qu’ils font
Bona préoccupation annexe. Elle ouvrait les de 1789 à nos jours jouer mots et titres interdits, et de les
Mes vies secrètes ­landes sauvages, parsemées de bruyères Champs Histoire, remplacer par des termes “civique-
Folio, 336 pp., 8 €. et balayées d’embruns.» 672 pp., 13 €. ment corrects”.»

Librairie éphémère Mort


de Jude
La campagne d’Egypte Stéfan
d’Adrien Goetz «Le crâne de vanité repose /
sur mes livres inertes». Le
poète Jude Stéfan est mort
Par Jacques Martin Retraité de la fonction publique à Orbec (Calvados) le 11 no-
vembre à 90 ans. Il était né

A
la recherche d’un roman amusant ? D’un polar à Pont-Audemer (Eure),
pour rire ? Lisez Intrigue en Egypte d’Adrien Goetz. a enseigné toute sa vie en
C’est érudit, charmant, improbable et bien écrit. Normandie. Auteur de
L’intrigue est parfois curieusement ficelée, on s’en vingt recueils de poèmes
fiche. L’héroïne en est Pénélope Breuil, conservatrice au Louvre, (Gallimard), de nouvelles
département des Antiquités égyptiennes. Ce sont ses cinquièmes (Champ Vallon) et d’essais,
aventures, après Intrigue à l’anglaise, Intrigue à Versailles, Intri- Stéfan est réputé pour sa
gue à Venise et Intrigue à Giverny. Je ne connaissais pas. Péné- complexité, son lyrisme,
lope, une référence dans son domaine, a un grand amour nommé son obsession de la mort.
Wandrille. Il est le fils du ministre de la Culture, imbu de sa per- Selon Jacques Darras,
sonne, passablement crétin et snob, mais Pénélope aime cet esco- «la poésie de Jude Stéfan n’a
griffe parfumé. Il l’a quittée quand démarre ce nouvel épisode. pas de mal à éclater d’un
Tout commence un mardi, on est en train de démonter le cadre violent rire mortuaire».
de la Joconde (elle a une petite fissure dans le dos), avec les plus
grandes précautions, lorsque les «bottes vertes», équivalent rural
des gilets jaunes, font irruption dans le musée. Géraldine La- Cent ans
louette, la directrice et présidente, les arrête en leur faisant «un
cours de sixième» sur les pyramides, avec une pensée pour Marie- de PUF
Antoinette affrontant la populace à Versailles. Ce jour-là, nous
faisons connaissance avec «la princesse de Salerne, comtesse de Les Presses universitaires
Bénévent, cousine des Bourbons et des Habsbourg – mais sans au- de France fêtent leurs
cune parenté avec les Hohenzollern-Sigmaringen, elle y tient», et 100 ans en 2021. Au pro-
avec un vieux conservateur qui règne sur Chantilly et a un cousin gramme, des podcasts et
en Corse concerné de près par Napoléon. des penseurs, écrivains,
Napoléon et l’Egypte, tout le monde connaît. Mais qu’est-ce que artistes invités, selon Mo-
c’est que cette histoire de bague de Néfertiti volée à Reims ? Quel nique Labrune, directrice
secret décisif représente-t-elle ? Adrien Goetz fait intervenir le éditoriale, «à esquisser […]
professeur Leduc, spécialiste des traces d’ADN, et les égyptolo- la voie d’une nouvelle
gues, Pénélope, donc. Au terme d’enquêtes tirées par les cheveux, espérance collective.
du Caire à Jaffa, on en apprend de belles sur les Bonaparte. Sans céder ni à la croyance
De temps en temps, on se transporte dans le passé pour rendre mortifère dans un effon-
visite à l’impératrice Eugénie ou à Dominique Vivant Denon, c’est drement généralisé ni à
le plus succulent. • celle naïve dans un monde
futur régénéré, ces récits
Adrien Goetz Intrigue en égypte ouvrent des horizons, car
Grasset, 298 pp., 19,50 € (ebook : 13,99 €). Le sphinx de Gizeh. Photo Denis Dailleux. VU la pensée nous sauve de
­notre impuissance».

Prix
Ventes
Évolution Titre Auteur Éditeur Sortie Ventes

de saison
1 (1) L’Arabe du futur 5 Riad Sattouf Allary 05/11/2020 100
2 (0) Une terre promise Barack Obama Fayard 17/11/2020 61
Classement datalib 3 (2) Les Vieux Fourneaux t. 6 Lupano et Cauuet Dargaud 06/11/2020 28
des meilleures ventes 4 (3) Un cow-boy dans le coton Jul et Achdé Lucky Comics 23/10/2020 20 Eric Reinhardt (Comédies
de livres (semaine 5 (12) Ci-gît l’amer Cynthia Fleury Gallimard 01/10/2020 19 françaises, Gallimard) et
du 13 au 19/11/2020) 6 (5) Nature humaine Serge Joncour Flammarion 19/08/2020 18 Constance Debré (Love Me
7 (7) L’Anomalie Hervé Le Tellier Gallimard 20/08/2020 17 Tender, Flammarion) se
8 (4) Mortelle Adèle et la galaxie… Mr Tan et Le Feyer Bayard jeunesse 21 /20 /2020 15 partagent le prix du roman
9 (83) Vernon Subutex t.1 Despentes et Luz Albin Michel 12/11/2020 14 ou récit littéraire attribué
10 (6) L’Arabe du futur t.1 Riad Sattouf Allary 07/05/2014 14 pour la première fois par
les Inrockuptibles ; côté
étranger, le prix est allé à
Devenir une tête de gondole, ça, tout écrivain, tout illustra- sous l’eau. On passe commande sur Internet ou on télé- Source : Datalib et l’Adelc, d’après un Mon Père et Ma Mère
panel de 285 librairies indépendantes
teur pense avoir le profil. Mais dans ses rêves les plus fous, phone, on vient chercher son livre ou on le reçoit. Ce sys- de premier niveau. Classement
d’Aharon Appelfeld (tra-
Riad Sattouf avait-il envisagé qu’un jour il rivaliserait avec tème bénéficie aux auteurs dont tout le monde parle, aux des nouveautés relevé (hors poche, duit de l’hébreu par Valé-
Barack Obama ? valeurs sinon sûres du moins établies. Le premier roman scolaire, guides, jeux, etc.) sur un total rie Zenatti, L’Olivier). Le
de 78 217 titres différents. Entre
De plus en plus de poids lourds dominent le classement. que votre libraire vous conseillera et finira par faire son parenthèses, le rang tenu par le livre la grand prix de Littérature
Sattouf et Obama, donc, mais aussi Lucky Luke, et Virginie chemin, le bouche-à-oreille aidant ; le petit éditeur qui a semaine précédente. En gras : les ventes américaine a été décerné
Despentes qui débarque en bande dessinée. C’est un des déniché un chef-d’œuvre, éventuellement repéré par la du livre rapportées, en base 100, à celles à Stephen Markley pour
du leader. Exemple : les ventes d’Une
effets pervers du click and collect – qui a eu l’immense presse, mais sans que la librairie ait pu prendre le relais terre promise représentent 61 % de Ohio (traduit par Charles
vertu, rappelons-le, d’éviter aux libraires de se retrouver – eh bien ils attendront des jours meilleurs. cl.d. celles de l’Arabe du futur. ­Recoursé, Albin Michel.)
42 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Comment ça s’écrit
Les Marx Brothers,
liberté, hilarité, fraternité
Par Mathieu Lindon

John Lamb. Getty images


«D
ans chaque vieux, roce que celle d’une lionne. […] C’est
il y a un jeune qui elle qui remplissait de rires nos vies, de
se demande ce qui sorte qu’on s’apercevait rarement des
s’est passé.» Dans longs moments qui s’écoulaient entre
les Marx Brothers par eux-mêmes, deux repas, les jours où la bourse était
Chantal Knecht appelle «grouchoïs- à plat.» Groucho : on était «si pauvres
mes» ces aphorismes du plus célèbre que, quand quelqu’un frappait à la
des frères. On sait que les Marx Bro- porte, on se cachait tous sous les lits».
thers étaient trois comme les quatre Groucho et Harpo sont riches quand
mousquetaires, si ce n’est qu’ils étaient la crise de 1929 les ruine brutalement.
cinq. Chico (Leonard) est né en 1887 et Chico, qui perdait en paris divers son
mort en 1961, Harpo (Adolph puis Ar-
thur) est né en 1888 et mort en 1964 et
Groucho (Julius) est né en 1890 et
argent au fur et à mesure, à Groucho :
«Ça t’apprendra à faire des économies.
Maintenant tu es aussi pauvre que
POURQUOI ÇA MARCHE
mort en 1977, la même année que son moi.» Groucho sur la période : «Les
frère Milton (Gummo) et deux ans
avant Herbert (Zeppo) qui n’ont tenu
qu’un rôle secondaire dans la saga.
temps deviennent difficiles. A Central
Park, ce sont les pigeons qui commen-
cent à nourrir les gens.» On apprend
Combat pour la planète
S’appuyant surtout sur les livres pu-
bliés par Groucho et Harpo, les Marx
Brothers par eux-mêmes propose un
comment Groucho est vite devenu
ami avec Charlie Chaplin, il le défend
même contre sa pingrerie supposée,
net et carré Le nouveau
abécédaire de ces maîtres juifs du bur-
lesque et de l’absurde (la Soupe au ca-
nard, Une nuit à l’opéra…) qui conta-
ne lui trouvant qu’un défaut : «Par
certains moments, il n’a pas le moin-
dre sens de l’humour.»
polar d’Olivier Norek
minaient tout ce qu’ils approchaient, Les grouchoïsmes s’appliquent à tous
si bien que ça semblait un enfer de tra- les sujets : «La radio ne concurrencera
vailler avec eux – ils n’étaient jamais là jamais le strip-tease.» Mais la miso­- Par Alexandra Schwartzbrod
ensemble, changeaient tout en impro- gynie ostentatoire dont fait preuve le

C
visant en permanence – et qu’il est jus- cadet des trois Marx serait moins e qui est formi­- Su rface, l’an dernier, n’avait pas à tuer, et pourtant le grand
tifié de présen- bien reçue au- dable avec Oli- rien de politique, c’était un polar public prend fait et cause pour
ter aussi leurs «Les temps jourd’hui. «Je vier Norek, c’est plus classique, situé dans l’Avey- son combat.
amis, pour qu’on n’oublie jamais qu’il est capable ron, avec un beau personnage de
voie dans quel deviennent difficiles. un visage, mais je d’écrire des polars dans des gen- femme flic. 3 Pourquoi sommes-
monde leur hu- A Central Park, ferai une excep- res très différents et que ça fonc- nous captivés ?
mour vivait. tion dans votre tionne à chaque fois. Le dernier 2 Un salaud peut-il Parce que c’est propre, voilà.
Le scénariste ce sont les pigeons cas.» Ou : «Je me en date, Imp act, est apparu être sympathique ? Clair, net et carré. De là à énon-
George S. Kauf- suis marié devant dans la liste des meilleures ven- C’est tout le sujet d’Impact. Ob- cer ce cliché que l’on ne peut pas
man pour Noix qui commencent un juge. J’aurais tes quelques jours à peine après jectivement, Virgil Solal a tout attendre autre chose d’un flic, il
de coco : «Quoi ! à nourrir les gens.» dû demander un sa sortie, preuve que ce flic en contre lui. Glacial, sans états y a un pas que nous ne franchi-
tu voudrais me jury.» Le maga- disponibilité a désormais un pu- d’âme, il séquestre des leaders rons pas. Certes, Olivier Norek
faire écrire un spectacle pour les Marx zine Playboy lui demande : «Que fe- blic et que celui-ci attendait son économiques responsables de sait de quoi il parle quand il ra-
Brothers ? J’aime encore mieux le faire riez-vous si vous deviez recommencer nouveau livre de pied ferme. En projets dévastateurs pour la pla- conte l’univers de la police, et
pour les singes d’Afrique.» Le scéna- votre vie ? – J’inventerais de nouvelles six ouvrages seulement, il est nète et exige en échange de leur même celui de l’humanitaire
riste S.J. Perelman sur Plumes de che- positions.» C’est le même Groucho qui parvenu à devenir une valeur vie que leur entreprise revoie ra- qu’il a côtoyé autrefois, mais
val : «Ce furent cinq mois de folie, de déprise Hollywood, «son indice So- sûre tout en étant capable de dicalement sa stratégie. «Nous c’est aussi un bosseur, ça se sent,
disputes homériques, d’embuscades, dome et Gomorrhe est plus bas que ce- surprendre, ce n’est pas donné à connaissons l’histoire à venir l’intrigue est bien ficelée et les
d’intrigues qui auraient fait honte aux lui d’une bourgade agricole» : «Aussi, tout le monde. d’un monde à quatre degrés personnages sont travaillés, ils
Borgia !» Le même : «Quiconque a tra- si vous êtes friands de vice et de scan- ­supplémentaires. Depuis cin- ont une épaisseur : on aime
vaillé avec les Marx Brothers aurait dale, allez plutôt fonder un parti poli- 1 Quel genre de quante ans, tous les scientifiques beaucoup celui de Diane Meyer,
préféré être un galérien, recevant des tique.» Harpo s’est battu à la harpe et ­polar est celui-ci ? nous alertent. Même des enfants cette psychocriminologue qui va
coups de fouet toutes les dix minutes, au piano avec Sergueï Rachmaninov, Politique, à fond les ballons. Et nous alertent et s’époumonent en aider le capitaine Nathan Modis
plutôt que de travailler pour ces fils de mais la plus belle histoire est avec Ar- même militant pour la cause cli- vain. Ce que nous semblons igno- à comprendre l’esprit tortueux
garce !» Une citation de leur ami chan- nold Schönberg. Il s’agissait de lui matique. D’ailleurs ce livre est rer, c’est le conflit planétaire qui de Virgil Solal. Olivier Norek sait
sonnier, acteur et compositeur George trouver du boulot à Hollywood, ce qui dédié «à ceux qui n’ont jamais arrive. Qu’adviendra-t-il lorsque surtout s’emparer de sujets qui
Burns : «Ma femme ne s’arrête jamais n’était pas facile. Et Harpo le rencon- connu cette planète… autrement la moitié de la planète sera ex- nous parlent car ils traversent
aux feux rouges. Elle prétend que trait sans cesse avec «son chapeau, qu’en danger». Mais c’est aussi sangue, privée d’eau, de nourri- notre vie quotidienne. Sans es-
quand on en a vu un, on les a tous son pardessus et son étui à violon» une vraie réflexion sur un im- ture, de lieux habitables ?» mar- broufe ni mot en trop. •
vus.» Ou Alexandre Woollcott, à la dont il se demandait pourquoi Schön- portant sujet de société : la lutte tèle Solal devant la cage dans
base du séjour de Harpo en URSS, berg le trimballait – contenait-il un pour la préservation de la pla- laquelle il a emprisonné le pa-
en 1933 (d’où Fabio Viscogliosi a tiré Stradivarius trop précieux pour être nète, si difficile à hisser en tête tron de Total. L’homme se pré-
le roman Harpo chez Actes Sud, lire laissé à la maison ? Un soir qu’ils sont des priorités des leaders politi- sente comme membre du
Libération du 11 janvier 2020) : «Tout chez les Gershwin, Harpo pose la ques et économiques, doit-elle groupe Greenwar et réclame l’ar-
ce que je désire est immoral, illégal ou question. «Schönberg sourit et ouvrit passer par la violence pour être rêt de tous les projets d’extrac-
alors ça fait grossir.» la valise ; il y avait dedans quatre ra- efficace ? Une fois de plus, Oli- tion de gaz et de pétrole, notam-
Groucho sur son père : «Sa réputation quettes de ping-pong avec toute une vier Norek parvient à se saisir ment ceux concernant «le
de plus mauvais tailleur de Yorkville collection de balles. “On doit toujours d’une tragédie pour mieux la dé- pétrole bitumineux au Canada
[quartier de New York, ndlr] n’a ja- être prêts, dit-il, car on ne sait jamais noncer. En 2017, il nous avait dont les émissions de CO2 sont
mais été égalée à ce jour.» Harpo sur sa où on va trouver une table.”» • bouleversé avec Entre deux trente fois supérieures à celle du
mère : «Elle possédait la vigueur d’un mondes, qui racontait l’horreur pétrole normal». Ancien mili-
cheval de somme, la fermeté du sau- Chantal Knecht du camp de migrants de Calais taire, Solal a vu les ravages du
mon dans la remontée d’une chute Les Marx Brothers et les souffrances endurées par pétrole dans le delta du Niger et Olivier Norek
d’eau, la ruse du renard, et une dévo- par eux-mêmes celles et ceux que la guerre et la il a vécu une tragédie person- Impact Michel Lafon, 349 pp.,
tion pour sa progéniture tout aussi fé- Laffont, «Bouquins», 760 pp., 30 €. misère jettent sur les mers. nelle qui l’a fait vriller. Il n’hésite 19,95 € (ebook : 13,99 €).
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 43

À LA TÉLÉ CE SAMEDI carnet d’échecs Par pierre


gravagna

www.liberation.fr La première olympiade d’échecs pour personnes en si-


FRANCE 4 TFX 2, rue du Général Alain tuation de handicap débute ce samedi 21 novembre et se
TF1 de Boissieu, 75015 Paris
21h05. Tante Hilda !. Film 21h05. Chroniques tél. : 01 87 25 95 00 terminera le 27 novembre. Du fait de la situation sani-
21h05. Mask Singer.
Divertissement. Présenté par
d'animation. De Jacques-Rémy criminelles. Magazine. taire actuelle, cette compétition se jouera en ligne. Soi-
Girerd. 22h25. Scooby Doo L’affaire Fernando Mourao : Edité par la SARL
Camille Combal. 23h15. Libération xante et une nations se sont inscrites. Deux grands maî-
et le fantôme gourmand. Le voisin est-il coupable ? / SARL au capital
Mask Singer. L’enquête
Jeunesse. Un si lourd secret. 22h50.
tres participent à ces olympiades : le Polonais Marcin
de 71 275 665 €
continue. Divertissement. 2, rue du Général Alain Tabir (classé 2510 Elo) et l’Isralien Yaacov Silberman
Chroniques criminelles.
FRANCE 5 de Boissieu CS 41717 (2339). La Fédération française aligne une très belle
FRANCE 2
20h50. Échappées belles. CSTAR 75741 Paris Cedex 15
21h05. N’oubliez pas les RCS Paris : 382.028.199 équipe composée de Solenn Afraoui (1889), Jérémy Gui-
Magazine. Week-end à La 21h00. Ghost adventures :
paroles. Divertissement. Rochelle. 22h30. Un Français rencontres paranormales.
bert (1861), Marie Moulin (1579), Yann Harmand (1468),
Principal actionnaire
Deuxième demi-finale et finale nommé Gabin. Documentaire. Documentaire. 3 épisodes. Presse Indépendante SAS Jonathan Martinat (1257), Aldric Gomez, de son capi-
des Masters. 23h30. On est 22h30. Ghost adventures : taine Georges Vasquez (1871) et de Frédéric Dumont
presque en direct. Magazine. PARIS PREMIÈRE rencontres paranormales. Cogérants (1366). Ce dernier, ancien président et entraîneur du club
FRANCE 3 20h55. Alexandre Astier : Dov Alfon,
TF1 SÉRIES FILMS de Beaune, assure «se battre depuis des années pour que
l’Exoconférence. Spectacle. Denis Olivennes
21h05. Mongeville. Téléfilm. Avec Alexandre Astier. 21h00. Joséphine, ange gar- les joueurs handicapés puissent jouer sur PC comme sup-
Écran de fumée. Avec 22h55. Kaamelott. Série. dien. Série. La femme aux Gar- Directeur de la publication port pour toutes les compétitions valides et handicapées».
Francis Perrin, Gaëlle Bona. Dov Alfon
dénias - Parties 1 & 2. 22h50. Ce qui semble encore loin
22h30. Mongeville. Téléfilm. TMC Joséphine, ange gardien. Directeur de la rédaction d’être gagné !
Amicalement meurtre. 21h05. Columbo. Téléfilm. Dov Alfon
Il y a toujours un truc. Avec 6TER Informations et parties
CANAL+ Directeur délégué
Peter Falk, Anthony Andrews. 21h05. Les rois de la réno. en direct sur
21h10. À couteaux tirés. de la rédaction
22h50. 90’ Enquêtes. Magazine. 3 épisodes. 22h20. Paul Quinio https://dis.fide.com
Policier. Avec Daniel Craig, Magazine. Les rois de la réno. Magazine.
Chris Evans. 23h15. 9 épisodes. Directeurs adjoints
Miss Révolution. Film. W9 de la rédaction Les Blancs jouent et gagnent.
CHÉRIE 25 Stéphanie Aubert, S.Afraoui-S. Salonica, 2014.
21h05. Les Simpson.
ARTE Christophe Israël,
Dessin animé. La ville. 21h05. Jane Austen : bienve- Alexandra Schwartzbrod Solution de la semaine dernière :
20h50. L’odyssée de Faites confiance mais clarifiez. nue à Sanditon. Série. Épi- CXe5 et les Noirs s’en sortent avec
l’écriture. Documentaire. Amis mais pas trop. 22h15. sodes 7 & 8. 23h05. Forever. Directeur artistique la nulle. Mais pas la victoire
1 - Les origines. 2 - L’empreinte Nicolas Valoteau comme annoncé par erreur.
Les Simpson. Dessin animé.
des civilisations. 3 - Une nou- 9 épisodes. RMC STORY
Rédacteurs en chef
velle ère. 23h35. Neandertal. 21h05. Dossiers surnaturels. Michel Becquembois
Documentaire. Le mystère NRJ12 Documentaire. 5 novembre (édition), Christophe
Boulard (technique),

on s’en grille Une ?


de la grotte de Bruniquel. 21h05. Modern family. Série. 1990 : la mystérieuse nuit des
Laure Bretton (actu), Par GAëTAN
Massacre à la scie sauteuse. Ovni. 22h55. Dossiers surna-
M6
Embrasse-moi idiot !. turels. Documentaire.
Sabrina Champenois GORON
(modes de vie), Vittorio De
21h05. The Rookie - 22h00. Modern family. Série. Filippis (monde), Matthieu
Le Flic de Los Angeles. Série. 10 épisodes. LCP Ecoiffier (actu), Guillaume
Launay (société), Christian 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Sous pression. Héritage. 21h00. Police attitude, 60 ans
C8 Losson (enquêtes)
22h50. The Rookie - Le Flic de de maintien de l’ordre. Docu- I
Los Angeles. Série. Opération 21h05. Sébastien à la télé, mentaire. 22h00. Un monde Rédacteurs en chef adjoints
clandestine. Le contrat. c’est fou !. Divertissement. en docs. 22h30. Le rêve Jonathan Bouchet-
Petersen (France),
Protection de témoin. Pas Volume 1. 23h00. Le grand pavillonnaire, les dessous
Lionel Charrier (photo), II
de repos pour les braves. bluff. Divertissement. d’un modèle. Documentaire. Cécile Daumas (idées),
Noémie Destelle (actu),
Gilles Dhers (web), III

À LA TÉLÉ DIMANCHE
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Cédric Mathiot
(checknews), Didier Péron
(culture), Sibylle IV
Vincendon (société)
TF1 FRANCE 4 TFX
21h05. En eaux troubles. 21h05. Lumni histoire. 21h05. Gravity. Abonnements
V
Thriller. Avec Jason Statham, Documentaire. La fabuleuse Science-fiction. Avec Sandra Site : abo.liberation.fr
Rainn Wilson. 23h15. Esprits histoire des restaurants. Bullock, George Clooney. abonnement@liberation.fr
criminels. Série. Thérapie 23h00. Lumni histoire. 22h50. Chroniques tarif abonnement 1 an VI
France métropolitaine : 384€
de destruction. Victimes criminelles. Magazine. tél. : 01 55 56 71 40
à vendre. FRANCE 5
20h50. Les infusions en CSTAR VII
FRANCE 2 pleine ébullition. Documen- 21h00. Chicago Fire. Série. Publicité
21h05. Quantum of Solace. taire. 21h45. Café : le nouvel or En l’honneur de Shay. Avec Altice Media Publicité -
Film d'espionnage. Avec noir ?. Documentaire. 22h35. Joe Minoso, Jesse Spencer.
Libération VIII
2, rue du Général Alain
Daniel Craig, Olga Kurylenko. ONU : la bataille de De Gaulle 21h45. Chicago Fire. Série. de Boissieu, 75015 Paris
22h50. Red Sparrow. Thriller. 1944-1945. Documentaire. Zone refuge. Le fruit défendu. tél. : 01 87 25 85 00
Avec Jennifer Lawrence,
IX
Joel Edgerton. PARIS PREMIÈRE TF1 SÉRIES FILMS
Petites annonces
20h55. Nuremberg : les Nazis 21h00. Jacqueline Sauvage.
FRANCE 3
Carnet X
face à leurs crimes. Documen- Série. C’était lui ou moi - Team Media
21h05. Les enquêtes de Vera. taire. 22h40. Les camps Parties 1 & 2. Avec Muriel 10, bd de Grenelle CS 10817
Téléfilm. Pas si propre. de l’horreur Nazie. Robin, Olivier Marchal. 22h50. 75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00 XI
Avec Brenda Blethyn, Kenny Jacqueline Sauvage, victime hpiat@teamedia.fr
Doughty. 22h35. Les enquêtes TMC ou coupable ?. Documentaire.
de Vera. Série. Le bon 21h05. Cold Case : Affaires
6TER Grille n° 1681
samaritain. classées. Série. Championne. Impression
Midi Print (Gallargues), HORIZONTALEMENT
Brebis égarées. 22h45. 21h05. Les Femmes du 6e POP (La Courneuve), I. Infemmie II. Exfiltration romancée oscarisée III. 40 000 étudiants
CANAL+ Cold Case : Affaires classées. Étage. Comédie. Avec Fabrice Nancy Print (Jarville), aux Etats-Unis # Quelque part entre le sommier et l’ensommeillé
21h00. Rugby : La Rochelle / Série. 2 épisodes. Luchini, Sandrine Kiberlain. CILA (Nantes) IV. Un des maréchaux qui font le tour de Paris # On en prend qu’on le
Racing 92. Sport. Top 14 - Imprimé en France
W9
23h00. Amitiés sincères.
Membre de OJD-Diffusion
veuille ou non V. Point de départ quand, pour faire la queue, il vous
3e journée. Match en retard. Film. faut doubler les deux dernières # Prendre en main ce qui était pris en
Contrôle. CPPAP : 1120 C
23h05. Canal Rugby Club 21h05. Scorpion. Série. 80064. ISSN 0335-1793. main ailleurs VI. Son ascension est résistible # Calendrier, minutage,
le débrief. Magazine. Very bad flip. Dans sa bulle. CHÉRIE 25
synchronisation en un seul mot venu d’ailleurs VII. Choisit de faire
22h40. Scorpion. Série. 21h05. Une femme d’honneur. sans # Mi-août VIII. Grand vadrouilleur IX. Qui fait entendre beau-
ARTE 2 épisodes. Téléfilm. Bébés volés. Avec coup de noms de volatiles X. Ce sont des histoires, on nous les fait
20h55. L’échange. Drame. Corinne Touzet, Franck Capil- courtes XI. Telle muqueuse qui a perdu sa souplesse
Avec Angelina Jolie, John NRJ12 lery. 23h00. Crimes. Magazine. VERTICALEMENT
Malkovich. 23h10. Frank 21h05. Doctor Who. Série. 1. Ils permettent de faire le mur sans risque 2. Fin du règne de
Lloyd Wright. Documentaire. La chute des espions - RMC STORY Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées : Louis XVI # Au début, il est toujours dans un coin 3. Va mourir
Le phénix de l’architecture. Parties 1 & 2. Avec Jodie 21h05. Faites entrer l’accusé. 100 % Papier détenteur de dans l’arène # Indien, confident royal de Victoria 4. C’est le moment
Whittaker, Mandip Gill. 23h35. Documentaire. Le chevalier l’Eco-label européen de rattraper son retard # Fais comme vous 5. Quelles belles initia-
M6 N° FI/37/01
Doctor Who. Série. 2 épisodes. noir. 22h35. Faites entrer les ! # Réduire en poudre 6. Y de YHWH # Qui se rapporte à la
21h05. Zone interdite. Indicateur
C8
l’accusé. Documentaire.
d’eutrophisation : fièvre jaune 7. Il crèche sous le sapin # Qui a probablement moins
Magazine. Réparer, donner, PTot 0.009 kg/t de papier froid que les autres 8. Comme les masques gratuits en France pour
recycler : ils vivent mieux en 21h05. Nevada Smith. LCP
les plus pauvres 9. Les premiers grands opéras bouffes, c’est lui
gaspillant moins. Présenté Western. Avec Steve 21h00. Rembob’ina. Maga- La responsabilité du Solutions de la précédente Hz. I. MENCHEVIK. II. ÉLIMINE.
par Ophélie Meunier. 23h10. McQueen, Karl Malden. zine. Que deviendront-ils ?. journal ne saurait être
engagée en cas de non- III. NAZIES. SY. IV. FN. MR. LIN. V. LACS. BÂTÉ. VI. ARA. FOCUS.
Enquête exclusive. Magazine. 23h20. Mon nom est 23h00. Ces idées qui gouver-
restitution de documents. VII. FARCI. VIII. QUÉBÉCOIS. IX. ULTIMATUM. X. INAMICALE.
Sexe et amour en Russie. Personne. Film. nent le monde. Magazine. Pour joindre un journaliste XI. NA. ARÊTES. Vt. 1. MONFLANQUIN. 2. ANAR. ULNA. 3. NEZ.
par mail : initiale du CAFETA. 4. CLIMS. ABÎMA. 5. HIER. FRÉMIR. 6. EMS.BOCCACE. 7. VI.
prénom.nom@liberation.fr LA CIOTAT. 8. IN SITU. IULE. 9. KEYNÉSISMES. g.goron@libe.fr
44 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Assiette d’épaule
de veau au restaurant
la Grenouille à grande
bouche, à Rennes,
le 29 octobre.

grande gamelle de palettes de porc,


pour les effilocher avec les doigts,
après que la viande, marinée au
miel, piment doux, et à la moutarde
maison, a cuit toute la nuit dans
un four à basse température.
­Manifestement, la trentenaire est
ravie et «trop triste de ne pas pou-
voir revenir avant longtemps» en
raison de l’épidémie de Covid. A ses
côtés, Pascal, retraité, venu essen-
tiellement pour «faire des rencon-
tres», mais aussi féru de cuisine,
taille des panais en petits mor-
ceaux. On papote au-dessus des ga-
melles, on échange un ou deux
­conseils, on fait ­connaissance, en
toute décontraction. «C’est très sou-
ple et on ne demande aucun pré­-
requis, relève Fanny Amand. Cha-
cun va à son rythme et selon ce qu’il
sait faire, certains vont se contenter
de l’épluchage de légumes et d’autres
se sentir suffisamment à l’aise pour
préparer une sauce ou conduire une
recette. C’est aussi un lieu d’appren-
tissage d’un tas de petits gestes, de
petites techniques, où l’on découvre
par exemple tout ce qu’on peut faire
avec des fanes de légumes.»
Mais trêve de papotage, l’heure du
service ­approche. Et dans la salle,
une ancienne boucherie désormais
envahie de tables et de chaises de ré-
cupération totalement dépareillées,
Jean-Philippe, responsable du ser-
vice, est en pleine séance de briefing
avec les trois jeunes bénévoles (deux
filles en service civique et un chô-
meur) venus s’essayer à la délicate
tâche du service. Avec au menu (re-

La Grenouille
Par nouvelé tous les quinze jours) deux
Pierre-Henri Allain desserts et deux entrées au choix
Envoyé spécial à Rennes (vol-au-vent ou œuf parfait avec sa
Photos Richard Dumas

à grande bouche
crème de chou-fleur et son «écume
de brebis»), trois plats principaux

L
oin du centre-ville ren- (une épaule de veau confite au poi-
nais et de sa «bistrono- vre de Voatsiperifery, un lieu noir

régal à égal
mie» branchée, loin des rôti et un risotto végétarien avec sa
maisons à colombages «poudre de champignon», son mes-
et des crêperies de la place Sainte- clun et sa tomme de vache au cidre)
Anne, c’est au cœur du quartier po- et la palette de porc en joker pour un
pulaire du Blosne, mélange de «plat copieux et express». Le tout à
hauts immeubles, de pavillons et Ce restaurant participatif d’un quartier populaire du sud de Rennes des prix très doux.
d’espaces verts, entre rocade et li- reverse ses bénéfices à des associations et fonctionne grâce à de «On est un restaurant participatif,
gne de métro, qu’il faut aller déni- nombreux bénévoles qui, des fourneaux au service, choisissent leur poste mais on essaie aussi de proposer de
cher la Grenouille à grande bouche, selon leurs envies et compétences. Une revue trimestrielle et participative la qualité», souligne Fanny Amand,
restaurant hors des sentiers battus précisant que la plupart des pro-
à tous points de vue. Et qui tire son
accompagne le concept, entre mets et mots. duits mitonnés à la Grenouille pro-
nom d’un conte pour enfants où il viennent de producteurs locaux et
est question, comme il se doit, de sont majoritairement estampillés
nourriture, mais aussi de rencon- chée sur ses entremets ; Fanny, cueillons en cuisine et en salle, des volontaires à l’épluchage de patates bio. Il faut dire que la jeune quadra-
tres, d’aventures et de mots. la «coordinatrice», l’oreille scotchée bénévoles qui souhaitent participer ou à l’éminçage de petits légumes génaire, qui a traîné ses guêtres sur
Ce jour-là, à l’entrée du petit centre au téléphone, dont les sonneries au fonctionnement du restaurant. sont en effet très variés. Et les moti- les marchés où elle vendait des épi-
commercial Torigné – où se logent s’enchaînent, annonçant un taux de Depuis l’ouverture de la Grenouille, vations itou : rompre sa solitude, se ces avant de se tourner vers l’ani-
aussi une pharmacie, un kebab et réservations élevé. Mais aussi Pas- en janvier, nous en avons ac- trouver une occupation, voire tester mation socioculturelle et de propo-
un kiosque-tabac – , on s’active pour cal et Jessica, deux bénévoles venus cueilli 300, de tous âges et de tous les un projet de réorientation. C’est le ser des ateliers du goût, en connaît
le dernier déjeuner dans les cuisi- pour le seul plaisir de mettre la milieux sociaux.» cas de Jessica, veste de travail sur un rayon sur les textures et les sa-
nes de la Grenouille, avant la fer- main à la pâte. les épaules et chaussures de sécu- veurs, et les mille perceptions sen-
meture des restaurants pour cause «C’est le principe du restaurant par- «Faire des rencontres». Retrai- rité aux pieds, qui a enchaîné les sorielles liées à l’alimentation. «Il y
de confinement. Il y a là le chef, ticipatif, expose Fanny Amand, tés, demandeurs d’emploi, person- CDD de psychologue avant de se re- a tant de choses à faire autour de
Benjamin, 33 ans, qui aiguise ses l’une des trois personnes à l’origine nes en situation de handicap, étu- trouver sans emploi. Et qui plonge l’alimentation, notamment auprès
couteaux ; Chloé, sa seconde, pen- du projet. Chaque jour, nous ac- diants, les profils des candidats présentement les mains dans une des enfants», soupire celle qui, en
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 45

Food/
Manche
outre, ne dédai- puient des bénévoles, de la Grenouille à grande bouche, ce aux murs tapissés des pages et des ti-
gne pas de pren- MANCHE elle passe au crible, sont aussi des questions du genre : tres de la revue – «In the Food for
dre la plume pour depuis mars 2019, qu’est-ce qu’on mange ? Pourquoi Love», «Lait it Be», «Par ici la bonne
parler de nourri- CÔTES-
D’ARMOR Rennes
des sujets aussi on le mange ? Comment on le soupe» –, c’est bien le croisement en- Vu dans
ture, lorsque vastes et divers mange ? Autant de préoccupations tre les deux dimensions du projet : la newsletter
E

l’idée a germé, que le lait, la que l’on retrouve au fil des pages de littéraire et gustatif. «Lorsqu’on vient
«Tu mitonnes»
NN

ILLE-ET-
YE

avec deux amis – soupe, le casse- la revue. «On n’a pas besoin de savoir au resto par le biais de la revue ou que
M

MA

VILAINE
OR

Nathanaël Simon, croûte, le sexe et la écrire, dessiner, cuisiner, pour venir l’on découvre la revue en venant au
BI
HA

journaliste radio nourriture, ou en- à la ­Grenouille à grande bouche, in- resto, pour nous c’est le graal», les péchés mignons de…
N

LOIRE-
spécialiste d’écono- ATLANTIQUE core «la transmission siste Nathanaël Simon. Chacun ­confirme Nathanaël Simon. Le Joe Biden, Président
20 km
mie solidaire, et Louise par le goût». «Au départ, vient avec ce qu’il est, son envie et ­concept global a rapidement rencon- élu des états-unis
Katz, enseignante-cher- nous voulions faire un restau- son niveau. Un bénévole s’occupera tré un vif succès, attirant à sa table
cheuse en littérature –, de créer un rant et des ateliers d’écriture dans peut-être d’une seule table pendant les actifs du quartier qui n’avaient – Sandwich confiture
lieu mixant les passions de chacun un même lieu, raconte Nathanaël Si- le service, pendant qu’un autre sera aucun restaurant où déjeuner, mais et beurre de cacahuètes
et surtout les saveurs et l’écriture, le mon. La découverte des Robins des capable de porter quatre assiettes aussi des convives venus des quatre – Pâtes à la sauce tomate
rédactionnel et l’alimentaire, les bois, un restaurant participatif à sur chaque bras.» coins de la métropole, tandis que la – Poulet au parmesan
mets et les mots. Rien d’étonnant à Montréal qui fonctionne très bien, Ce qui enchante plus que tout revue, tirée à 3000 exemplaires, s’est – Pizzas
ce que la mayonnaise ait pris. nous a servi de modèle pour la l’équipe de cet endroit hors-norme, découvert des lecteurs sur l’ensem- – Croissant aux amandes
­Grenouille. Mais des ateliers d’écri- ble de l’Hexagone. Comptant une di- – Milk-shakes
«Son envie, son niveau». Préci- ture payants risquaient de limiter le zaine de salariés et pléthore de béné- – Crèmes glacées (beaucoup)
sons en effet que la Grenouille à public auquel on voulait s’adresser. «Chacun va voles, cette drôle de Grenouille était – Cookies
grande bouche, en plus d’être un Finalement, l’idée d’une revue, elle ainsi partie sur une belle trajectoire – Riz au lait
restaurant au statut de ­coopérative aussi participative et redistributive, à son rythme, avant que le premier puis le second – Cheesecake
– Tartes
d’intérêt collectif, reversant la tota- nous a paru la meilleure manière, à
lité de ses bénéfices à des associa- travers une recette mais aussi un
certains vont confinement ne viennent interrom-
pre son envolée. Le trio de base n’en
tions (1), est aussi le nom d’une très travail photographique ou une in- se contenter de reste pas moins confiant en l’avenir, Source : Mashed.com
belle revue, à la riche iconographie, terview, d’amener des gens à l’écri- avec l’ambition d’élargir sa palette de
sous-titrée «La société à travers ce ture alors qu’ils n’y seraient pas ve- l’épluchage de sociétaires – 73 aujourd’hui – pour A retrouver également
que l’on mange» et inspirée de la re- nus naturellement. Ce qui nous lancer de nouveaux projets. Et le dans la newsletter
vue XXI, qui décortique chaque tri- intéresse, c’est de brasser toutes sor-
légumes et d’autres prochain numéro d’une revue, à pa- «Tu mitonnes», envoyée
mestre sous l’angle sociétal, tes de gens, aussi bien dans notre cli-
­culturel, patrimonial, un thème lié entèle que pour la revue ou l’équipe
se sentir à l’aise raître début janvier, dont le thème
est d’ores et déjà arrêté : le
chaque vendredi
aux abonnés de Libération :
à l’alimentation, tout en proposant du restaurant. C’est aussi pour ça pour préparer cochon. • le menu VIP, la quille
des recettes ­originales. qu’on voulait être dans un quartier de la semaine, le tour de
Fonctionnant sur le même principe populaire.» une sauce.» (1) Jusqu’à présent, au P’tit Blosneur, une main, des adresses, la recette
que le restaurant, avec une équipe Plutôt que des querelles gastrono- Fanny Amand coodrinatrice association d’entraide des habitants du du week-end…
de professionnels sur laquelle s’ap- miques, ce qui taraude le noyau dur de la Grenouille à grande bouche quartier.

Retraités, demandeurs d’emploi, personnes en situation de handicap, étudiants… La vitrine du restaurant, situé à l’entrée du centre commercial Torigné, à Rennes,
Depuis son ouverture, la Grenouille à grande bouche a déjà accueilli 300 bénévoles. le 29 octobre.
46 u Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Dopé par les ventes


en ligne, le marché Billet
de la fripe est en plein
essor. Un créneau
qui séduit toutes Par
MARIE OTTAVI
les marques, Journaliste à «Libération»
y compris le luxe.
Vous n’avez pas regardé la qua-
Par trième saison de The Crown où
Fanny Guyomard Lady Di entre en scène ? Vous
Illustration ne vous êtes pas mis aux échecs
Graphikstreet après avoir eu vent du succès
de The Queen’s Gambit (le Jeu

L
a tendance était déjà là de la dame) ? Si ces deux séries
­depuis un moment, mais le de Netflix ne sont pas encore
confinement la décuple. arrivées jusqu’à vous, c’est que
Vive la seconde main, qui combine vous devez préférer la vie en
plusieurs aspirations : un monde mode avion à l’hyperconnexion
plus écolo, une industrie vestimen- qui nous guette. Difficile de
taire plus éthique, un ralentisse- ne pas être au courant que la
ment de la surconsommation. Or ­famille royale d’Angleterre est
on peut aisément négocier, vendre un poil égratignée dans la
ou acheter confiné depuis son ­nouvelle production du mas­-
­salon. Ça n’a évidemment pas todonte américain. Compli-
échappé aux marques, bon marché qué également de ne pas avoir
ou parmi les plus luxueuses. aperçu les moues appuyées de
En octobre, le site Zalando, lea- Beth Harmon, héroïne dysfonc-
der de la vente de vêtements en tionnelle évoluant dans l’uni-
­ligne en Europe, créait un onglet­ vers exclusivement masculin
«Seconde Main» dédié aux pro- des échecs.
duits reprisés. Bocage s’apprête Un territoire échappait encore
à lancer l’e-shop Comme neuves à la plateforme de streaming : le
pour vendre ses chaussures recon- mécénat culturel. Cet automne,
ditionnées, portées par des clientes Netflix a donc décidé de péné-
ayant souscrit à un abonnement trer le monde respectable des
qui leur permet de «changer musées en s’offrant une expo­-
de paire tous les deux mois». sition virtuelle au Brooklyn Mu-
Le 30 avril, ce sera au tour de Kapo- seum. On y découvre les créa-
ral, marque pour enfants et adul- tions vestimentaires des deux
tes, d’inaugurer un dépôt-vente en séries qui font la part belle aux
ligne où les particuliers seront ré- costumes. D’un côté, les robes
tribués en bons d’achat, abondés de la couronne britannique
de 30 %, à dépenser… chez Kaporal, et les tailleurs portés par Gil-
sur le modèle de ce que Cyrillus
pratique déjà depuis 2017. Et le luxe
s’y met aussi : Gucci et le site de re-
La seconde main lian Anderson alias Margaret
­Thatcher, de l’autre, la garde-
robe de la championne du mat

forte du confinement
vente de produits d’occasion The inspirée des années 50 et 60, de
RealReal ont lancé une plateforme Pierre Cardin notamment. Dans
commune où sont vendues, jusqu’à une salle du musée reconsti-
la fin de l’année, des pièces vintage tuée, il est possible de tourner
de la maison italienne. L’an der- autour des pièces, de voir un
nier, The RealReal avait noué un détail en gros plan, de visionner
même partenariat avec Burberry. bre d’annonces mises en ligne sur vrier, l’entreprise basque d’e-com- première motivation des clients des extraits et même de s’abon-
la plateforme», rapporte Natacha merce entend en occuper 100 au de la fripe reste le prix. Diminuer ner à Netflix (ben voyons).
Bond du numérique. L’intention Blanchard, porte-parole de Vinted. printemps et ouvrir des boutiques son impact environnemental vient Les expositions de mode car-
est claire : grignoter une part de L’entreprise, créée en 2008 à en propre courant 2021. après, ce qui n’est par ailleurs pas tonnent ces dernières années
marché des sites de vente entre ­Vilnius (Lituanie) et implantée en toujours garanti. Thomas Ebélé, et Netflix l’a bien compris. Au-
particuliers Vestiaire Collective France depuis 2013, affirme avoir «Acheter moins cher». Car la fripe cofondateur du label de mode res- cun doute sur l’intention : gla-
(10 millions d’utilisateurs dans le gagné 1,5 million d’utilisateurs de- gagne aussi du terrain en magasin. ponsable SloWeAre, met ainsi ner de nouveaux abonnés au
monde) et Vinted (12,5 millions de puis le début de l’année. Côté luxe, Citadium, enseigne de mode ur- en garde contre la «fausse» se- prétexte de leur donner un peu
membres en France). «En 2010, le site français Vestiaire Collective baine du groupe Printemps, a dou- conde main, en réalité «une pre- d’histoire à ronger. L’exposition
15 % de consommateurs ont acheté a vu son activité exploser à l’inter- blé la surface qu’elle dédie à la se- mière main qui n’a jamais été por- est trop légère (21 silhouettes)
un produit de mode de seconde national. Sa porte-parole Maï-Linh conde main rue Caumartin, à Paris tée et même pas commercialisée, ce et bien trop marketée pour
main, 40 % en 2019», évalue Tho- Fray : «Au premier confinement, –tout en annonçant la fermeture de qui arrive quand une marque sur- ­séduire. Quoi qu’il en soit,
mas Delattre, professeur à l’Insti- ­entre mars et juin, nous avons eu trois de ses sites. Sa directrice, So- produit des vêtements et n’a donc ­Netflix a ouvert une brèche
tut français de la mode (IFM). Un une augmentation de + 377 % de phie Bocquet : «On touche surtout pas le temps de les écouler avant dans laquelle s’engouffreront
bond favorisé par le développe- nouveaux membres. En octobre, les moins de 20 ans, une génération l’arrivée d’autres.» Et de regretter : probablement Amazon et
ment du numérique, qui permet nous avons fait + 173 %». adepte d’économie circulaire que ça «Le système industriel français de ­consorts. Aura-t-on bientôt
désormais aux particuliers de A l’autre bout du spectre, la fripe ne gêne pas de porter une chose qui revalorisation des produits textiles droit à des expositions Châ-
­vendre eux-mêmes. «Entre fin fé- pas chère de Patatam connaît l’a déjà été, mais je crois qu’ils sont reste sous-dimensionné.» Pour que teauvallon ou Un si grand soleil
vrier et mai, nous avons ­constaté aussi une envolée. Présente dans surtout férus d’acheter moins cher.» la fripe gagne en fibre éthique, un dans les musées français ? Ne
une augmentation de 17 % du nom- cinq hypermarchés Auchan en fé- De fait, selon Thomas Delattre, la changement de taille s’impose. • jamais dire jamais. •
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 47

radar/
Randos interactives pour Parisiens
Avec le confinement, vous êtes passé de
10 000 pas par jour à 1 000 (quand vous
vous octroyez le luxe de faire le tour du
quartier) ? Pour rattraper votre retard et
prendre un grand bol d’air quand le
confinement 2 ne sera qu’un mauvais
souvenir, un site (pour les Franciliens)
vous emmène dans une balade à la fois douce et éclairante.
Candice Poitrey, randonneuse amatrice, a conçu un site lu-
mineux, drôle et bourré d’informations (1), qui facilitera
­votre futur crapahutage. La jeune femme a sillonné l’Ile-de-
France avec l’idée d’élaborer une carte interactive indiquant
les chemins à parcourir, agrémentés de vidéos sympathi-
ques, ainsi que les trajets en métro et RER, pour atteindre
sa destination, au départ des gares parisiennes. A vous
Chaumont-en-Vexin, Gazeran et Marles-en-Brie. M.Ot. Le kit d’hygiène féminine d’OlaTaNea destiné aux sans-abri. Photo STUDIO SAGA

(1) Randonneeautourdeparis.com.

Je t’aide, je te kit
un besoin concret et béné­-

«Reset»
ficie directement au public
concerné, est très soutenu
par les citoyens en période
Selon la Fondation Abbé- produits de première néces- OlaTaNea procède par deux hivernale. Le numérique
Pierre, la France compte sité. L’experte en marketing voies, complémentaires. Les joue un rôle important dans
près de 300 000 personnes digital a créé trois kits dif­- rencontres directes : «Les le succès de ces initiatives.
sans domicile férents, qu’on personnes sans abri me L’essentiel des dons s’effec-
fixe. Soit deux peut sponsori- ­contactent sur Entourage tue via des plateformes en
fois plus que
Initiative ser moyennant [application de mise en rela- ligne (comme HelloAsso,
lors du dernier 39 à 179 euros. tion entre SDF et citoyens Ulule, Leetchi) ou sur les
recensement effectué par Le premier est centré sur volontaires, ndlr] via les ­sites des structures qui
Une tête ronde avec deux billes l’Insee, en 2012. Face à ces l’hygiène, avec brosse à
chiffres alarmants, cer- dents, dentifrice, savon,
­réseaux sociaux ou par l’in-
termédiaire d’un tiers», ­ex­-
prennent en charge la so­-
lidarité envers les SDF.
noires : cinq ans après sa rupture tains interrogent l’action de ­lingettes, mouchoirs. Le plique la trentenaire. Anne- Comme l’ONG humani-
l’Etat. D’autres misent sur la ­second ­comprend des vête- Gabrielle Compagnon col­- taire de ­sapeurs-pompiers
avec la maison Lanvin, Alber solidarité pour tenter d’ap- ments chauds, une trousse labore également avec des Groupe de secours catastro-
Elbaz a dévoilé mardi l’identité porter des ­solutions concrè- de soins (produit désinfec-
tes et locales, comme Anne- tant, pansements, bandage,
associations comme ­Caritas
ou Emmaüs : «Les deux
phe français (GSCF) ou en-
core l’association Féminité
visuelle de son nouveau label, Gabrielle Compagnon. masques et gel hydroal­- moyens d’action ont une di- sans abri, qui fournit des
La fondatrice de l’entreprise coolique…). Le plus com- mension participative qui me kits contenant des produits
AZ Factory. Premier aperçu à vocation sociale OlaTaNea plet, élaboré avec Emmaüs permet d’être au plus près des d’hygiène et de beauté. En
de ce «reset» (réinitialisation) distribue depuis le premier ­Solidarité et ­surtout destiné
confinement des kits de à traverser l’hiver, inclut
nécessités des ­associations ou
des personnes dans le besoin,
cette fin 2020, l’entrée dans
l’hiver couplée au confi­-
en janvier. D’ici là, la start-up ­survie aux sans-abri de la ré- un sac de couchage com- d’agir pour et avec ces per- nement semble avoir un
partenaire du géant Richemont gion parisienne. Il s’agit de pact, une couverture de sur-
sacs à dos solidaires dans vie ­réutilisable, une gourde
sonnes, et de ­m’adapter.»
Depuis plusieurs années, le
­double effet incitatif sur les
donateurs.
s’active sur les réseaux sociaux. lesquels sont rassemblés des Thermos. kit de survie, qui répond à BALLA FOFANA

#Comment
Se dérider sans sortir de chez soi
On parle ici au sens littéral – tamment avec le kobido ja- Une bûche pour Noël… au
pour la marrade, vu le con- ponais), les pro­positions poulet frit. Plus précisément,
texte, on ne voit pas. Or pré- pour activer les 57 muscles saveur «11 herbes & épices».
cisément : c’est notoire, le qui font plus ou moins bien C’est la troisième année que la
mouron est l’ami de la ride, tenir front, yeux, lèvres, chaîne de fast-food américaine
il l’entretient, la creuse, no- pommettes, joues, cou Kentucky Fried Chicken (KFC)
tamment celle dite «du lion» abondent, notamment en propose la chose à 20 dollars,
que génère le froncement ­ligne. Les très motivés peu- (17 euros) et rencontre un
des sourcils. On va tous res- vent s’abonner à une plate- friand succès auprès des foyers
sortir du tunnel du confine- forme de vidéos en ligne (1) américains. Du coup, elle étend
ment plissés comme ja- pour suivre des démonstra- l’opération au Canada. Le reste
mais… Heureusement, il y a tions de face ­fitness, une du monde, dont la France,
les facialists. Ces as de la méthode russe (sous-en- en est, pour l’heure, privé
face de rêve l’affirment en tendu : sérieux exigé, effica- (protégé ?). A noter qu’aussi
chœur: en 2020, la ride peut cité garantie, ça sent le boot appétissante soit-elle, la bûche
trembler car il y a le fitness camp…). S. Ch. n’est pas comestible : seules les
du visage. Yoga, muscula- flammes du feu de cheminée
KFC

tion, automassage ciblé (no- (1) App.okofacefitness.fr. ont le droit de la lécher. F.G.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe

Vivre livres
routh pour ses reportages. Un quotidien «haché» et un divorce
auront raison de sa vie entre deux pays. C’est en 1999 qu’elle
se stabilise sur la Côte d’Azur, presque la Provence de Pagnol.
Elle travaillera dix ans dans l’immobilier : «Ça marchait bien,
mais ça ne me plaisait pas. J’ai écrit trois romans.»
Florence Kammermann La libraire de Cannes Le 19 mai 2017 en plein Festival du film, Florence Kammermann
a longtemps refusé de fermer boutique et s’insurge ouvre la seule librairie indépendante de Cannes. Dans le monde
d’avant déjà, il était difficile de tenir l’équilibre entre les loyers
du sort réservé au petit commerce et à la culture. élevés, la Fnac voisine et le géant Amazon. Dans son 45 m², les
livres s’entassent, et elle dégage un espace de restauration. «Je
faisais tout : les courses, les croque-monsieur, les commandes,
les conseils, le ménage, la comptabilité. Et je louais mon apparte-
ment pour amortir les frais car je ne me versais pas de salaire.
C’était rock n’ roll et compliqué.» Les festivaliers s’y pressent,
séduits par la déco vintage et la proximité des marches. Les
Cannois y retournent à la recherche de bons conseils.
L’année suivante, elle rencontre son compagnon, toujours à
la librairie, toujours pendant le Festival. Ensemble, ils démé-
nagent dans 180 m². Elle vend sa voiture et un appartement.
Ils embauchent deux salariés, animent des brunchs littéraires
dominicaux, organisent des rencontres avec Amélie Nothomb
et Nicolas Sarkozy, meilleure vente de sa boutique cannoise.
Il y a des choses qui ne changent pas : les croque-monsieur
et le sacrifice des salaires.
Aujourd’hui, la librairie est un condensé de ses «petits bon-
heurs» : l’odeur des livres neufs qui embaume, les Post-it collés
sur les couvertures en guise de recommandation, les petits
mots de la libraire pour les
coups de cœur. Et si elle
n’aime pas un livre ? «J’ai une Janvier 1968 Naissance
règle : je m’oblige à aller jus- au Liban.
qu’à la page 100.» 1999 Quitte le Liban
Pendant le premier confine- pour la Côte d’Azur.
ment, la librairie a «bien évi- Mai 2017 Ouverture
demment» fermé. Des clients d’une librairie à Cannes.
ont insisté pour venir récu- Juillet 2019 Nouveaux
pérer des ouvrages. «Dans les locaux.
premiers jours, je vendais des Novembre 2020 Refus
livres comme de la contre- de fermer.
bande. Ils arrivaient à la
porte de derrière et, avec des
gants, on leur remettait des livres. Ils repartaient avec un sac
de courses Monoprix pour que ce soit discret, en rigole après
coup Florence. Ça ne pouvait pas durer car c’était stressant.»
Pour le second confinement, la situation se complique. Les
économies sont déjà parties dans le paiement du loyer. Les
1 500 euros d’aide de l’Etat ne suffisent pas, les 7 000 euros
promis tardent à arriver. La livraison ? Pas rentable. Le click
and collect ? Impossible sans site marchand. «J’ai désobéi et
je le revendique, assume la libraire soutenue par le maire LR
de Cannes, David Lisnard, et les écrivains Didier Van Cauwe-
laert et Alexandre Jardin. Comment justifiez-vous que les li-
brairies demeurent fermées alors qu’elles ne sont pas des clus-
ters ? Il y aura une faillite des métiers du livre, des auteurs.
Certains ouvrages risquent de partir au pilon.»
Sa porte reste donc ouverte, et les clients rivalisent d’imagina-
tion pour les attestations. On vient acheter ses kakis au mar-
ché et on repart avec un livre. On fait ses courses à Naturalia
et on flâne dans les rayons. Avec masques, gel et distanciation.
Ce jour-là, il y a une mère venue chercher Alcools d’Apollinaire
pour le bac de son fils, ce monsieur qui achète un livre par jour

D
u fond de sa librairie, Florence Kammermann semble pas de la drogue et des armes, je vends des livres. Je vends notre «en soutien» et une grand-mère qui repart avec des comptines
sortie d’un film de Jean-Pierre Jeunet. Sa queue-de- culture. Je vends Gary, Sartre, Camus, De Gaulle.» Elle ouvre, de Noël. Les clients passent, les forces de l’ordre suivent. De-
cheval sautille quand elle file chercher un livre, son œil elle écrit à Macron, pour qui elle a voté au second tour de 2017, puis deux semaines, les policiers nationaux ont toqué à quatre
scintille quand elle le retrouve de mémoire parmi les et elle transforme sa page Facebook en tribune. Apolitique reprises : évacuation, contrôle d’identité et d’attestation, pro-
30 000 références. Sans jamais perdre le fil de la conversation. et «pas militante», la libraire n’avait manifesté qu’une seule cès-verbaux. C’est quand elle a entendu les mots «fermeture
Demander ce qu’elle aime dans la vie, c’est l’entendre raconter fois dans sa vie jusqu’alors : c’était en 1989 à Beyrouth. administrative» et «garde à vue» que Florence Kammermann
ses «petits bonheurs», Amélie Poulain au- Car Florence Kammermann a longtemps a pris peur. Lasse des sollicitations des journalistes – «même

Le Portrait
rait dit ses «tout petits plaisirs» : «J’aime partagé sa vie entre le Liban et la France. la BBC a appelé» – et des réunions avec son avocat, la Cannoise
les voyages en roulotte et les bords de mer. D’un père suisse ophtalmologue et d’une a décidé de stopper le militantisme, de fermer et de «passer
J’aime admirer les pétales d’une fleur, en- mère jusqu’à récemment sénatrice Les Ré- le relais» à un collègue libraire de Paris qui poursuivra l’action.
tendre le gravier crisser, lire une belle citation dans un bou- publicains des Français de l’étranger, elle naît au Liban. Elle «Il y a un drame : cela fait six jours que je n’ai pas lu. D’habitude
quin. Certaines vont jusqu’à me faire frissonner.» Pour que ces a 7 ans quand la guerre éclate. «En plus, j’ai perdu un frère la le matin, je suis dans mon lit et je lis. Le dimanche, je suis affa-
moments suspendus perdurent, Florence Kammermann, même année : les deux en même temps, c’est un peu compliqué lée dans mon canapé et je lis. C’est grave, c’est mon oxygène.»
52 ans, est entrée en résistance : elle a continué d’ouvrir sa li- à gérer pour une petite fille. Le livre m’a sauvée, relate-t-elle. Et son métier. Si elle n’a pas pu plonger dans l’odeur envou-
brairie de Cannes, commerce «non essentiel» qui devait fer- Au début, c’étaient les Martine et les Bob et Bobette. Plus âgée, tante des livres, ses doigts ont glissé sur le clavier. Florence
mer pendant le reconfinement. En seulement deux semaines, j’ai lu les Pagnol. C’est de là que vient mon amour pour la Pro- Kammermann rédige son quatrième ouvrage,commencé en
la gérante de la seule librairie indépendante de Cannes est de- vence et mon rêve d’y vivre.» Elle valide d’abord un diplôme mars et continué en novembre. Elle a déjà trouvé le titre : ce
venue la figure du malaise des petits commerçants. «Le sym- de journalisme à Beyrouth, elle commence «par les chiens sera «Journal d’une libraire confinée… et résistante». •
bole, ce n’est pas moi. C’est le livre, rectifie-t-elle. C’est pour cela écrasés» et finit par présenter les journaux pour la radio et la
que je refuse de sacrifier ma librairie. J’ai 85 000 euros à payer télé libanaise. Les années 90 sont rythmées par la naissance Par Mathilde Frénois
avant la fin de l’année. Si je ferme, je dépose le bilan. Je ne vends de ses deux fils et d’indénombrables allers-retours Paris-Bey- Photo Laurent Carré
MONTAGNES
samedi 21 Novembre

Une saison
en hiver
Rando alpine avec l’écrivain
Cédric Gras, les stations de ski face
au coronavirus, les dernières
tendances, cinq recettes pour cinq
massifs, notre sélection livres…
Tour d’horizon vertical.
Cédric Gras, début novembre. Photo Pascal Tournaire
II u
montagnes
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

«Partir en
«Libération» a
invité l’écrivain
Cédric Gras
pour deux jours

montagne, de randonnée
à travers
les massifs

c’est s’offrir une


des aiguilles
Rouges et du
Haut-Giffre, en
Haute-Savoie.

parenthèse»
Une échappée
belle hors
du temps…
Par ment entretenue et équipée, blottie n’écrasent pas tout, c’est magnifique. supporter toutes les conditions. Ça
François Carrel contre un rocher. Cédric Gras sou- C’est à cette saison que les tableaux devient normal car tu sais que ça
Envoyé spécial en vallée rit : «C’est comme en Sibérie, tu mar- naturels sont les plus beaux ! Je suis aura une fin.»
de Chamonix (Haute-Savoie) ches des jours sans croiser la moin- un chasseur d’automne : je viens de
Photos Pascal Tournaire dre trace et tu tombes sur ce genre le poursuivre pendant un mois, de Lueur laiteuse
d’abri. Certains sont très anciens : l’Arctique russe à Vladivostok, et je Le lendemain, nous reprenons no-

«A
u cœur des mon­- là-bas, tout le monde est chasseur !» boucle ici ma course avec lui.» tre cheminement sur le fil vers le
tagnes, l’hiver nais- Au-delà, le sentier se désagrège, L’après-midi est avancé lorsque mont Buet. Le temps se couvre peu
sant était teinté d’au- tandis que les gorges se resserrent. nous atteignons le col d’Anterne, à peu. A l’approche du sommet,
tomne, et l’automne La progression se complique et se à 2 257 mètres. Une traversée d’arê- nous sommes pris dans les nuages,
poudré d’hiver», écrivait Cédric Gras fait vertigineuse : en contrebas, la tes de près de 8 kilomètres nous at- la visibilité se réduit à quelques
dans l’Hiver aux trousses (Stock, Diosaz bouscule ses eaux cristalli- tend, ininterrompue jusqu’à notre mètres. Tout est noyé dans une
2015), l’un de ses récits de voyages nes à travers un lit creusé dans le objectif du lendemain, le mont Buet lueur laiteuse et humide. Le mar-
à travers l’Extrême-Orient russe. roc. Le versant d’en face, tout pro- (3 096 mètres). Inscrivant ses traces cheur n’entend plus que le son hyp-
Nous l’avons pris au mot : c’est avec che, déroule sa forêt tranchée de dans celle d’un chamois esthète qui notique de ses pas dans la neige et
lui que nous avons réalisé une tra- cascades, où les mélèzes qui ont a lui aussi, la veille peut être, par- de son souffle court : moment d’in-
versée dans les massifs des aiguilles viré à l’orange se mêlent au vert per- couru toute cette «arête sans fin», trospection, hors du temps et de
Rouges et du Haut-Giffre, face à un sistant des épicéas. L’écrivain a le Cédric Gras mène la danse : «J’ai l’espace…
Mont-Blanc drapé des premières pas sûr et l’œil averti ; il savoure toujours aimé le concept de la haute Au sommet, qui offre par temps
chutes de neige. Deux jours de ran- cette entrée en matière inattendue : route, cette traversée qui permet clair l’un des plus beaux points de
donnée d’altitude, un itinéraire aty- «Il y a dans le massif des endroits d’habiter les hauteurs pendant des vue des Alpes, Cédric Gras se con-
pique à travers une montagne sauvages qu’on ignore, tant la ten­- jours. C’est une manière de sortir du sole : par une trouée fugace dans les
­désertée en cette morte-saison tou- tation de prendre un téléphéri- monde, d’être au-dessus : la verticale nuages, il a aperçu le Valais et
ristique ? Cédric Gras n’a pas hésité que pour être projeté directement est la seule dimension qui permette l’Oberland suisses, cela suffit à son
à accepter l’invitation… dans le monde glaciaire de la haute d’échapper à une géographie un peu bonheur. Et puis il y a une belle
Petit jour à Servoz, tout en bas de altitude est forte. J’ai été victime, trop étriquée…» A gauche, les pen- ­table d’orientation, sur laquelle il
la vallée de Chamonix : l’écrivain- comme d’autres, de l’attraction des tes nord plongent vers le Chablais, se penche avec appétit : «L’alpi-
voyageur, athlétique gaillard de hauts lieux !» au-delà duquel on aperçoit le Jura nisme est profondément géographi-
38 ans, charge son sac à dos flanqué suisse. A droite se dresse, plus que et toponymique. C’est une néces-
d’un piolet léger d’un geste familier. «Chasseur d’automne» ­monumental et sublime que jamais sité pour l’alpiniste : confronté à
S’il a vécu dix ans entre Russie et Cette approche a une contrepartie : dans les lumières changeantes une géographie complexe, il doit
Ukraine et arpenté inlassablement la remontée du vallon nous prendra d’automne, le Mont-Blanc, lardé de pouvoir nommer, montrer, lll L’écrivain-voyageur Cédric Gras a
la taïga sibérienne, les montagnes des heures. Un barrage EDF, dressé lourdes traînées de nuages. «J’adore
du Tadjikistan et du Kirghizistan, et au plus étroit des gorges, devra être les brumes ! Je suis très dérangé par
s’il rentre tout juste d’une longue vi- escaladé, une barre rocheuse sera les ciels bleus, céruléens, sans un
rée en Russie en compagnie du réa- contournée par le haut, en suivant nuage, en été comme en hiver», souf-
lisateur Luc Jacquet, il se sent à sa des sentes d’animaux, à travers une fle l’écrivain.
place au pays du Mont-Blanc. Il a végétation désordonnée, bouleaux Nous avons trop traîné : la nuit nous
pratiqué ici l’alpinisme jusqu’à l’âge enchevêtrés en pleine pente, ornés surprend au milieu des arêtes. Ce
de 20 ans, avant de se consacrer au de leurs dernières feuilles d’or. Sur n’est qu’à la nuit noire, après le pas-
voyage, à la Russie et à l’écriture ; un replat, nous découvrons des sage de sections escarpées rendues
c’est pour lui un retour aux sources. ­ruines qui inspirent le géographe : délicates par la neige et l’obscurité,
La haute montagne vient d’ailleurs «J’imagine la vie de ce hameau que nous découvrons avec soulage-
de prendre place dans son œuvre : ­d’éleveurs… En montagne, on est ment notre havre, une cabane de
son dernier livre, Alpinistes de Sta- confronté à une vie antique, celle que bois spartiate, haubanée au-dessus
line (Stock), en lice pour le prix Al- menaient nos ancêtres. C’est très fort du vide. Au loin, les lumières de Ge-
bert-Londres 2020 en catégorie li- en Sibérie, où l’on croise au hasard nève rougeoient dans les brumes
vre, mêle l’histoire soviétique, et en de la taïga des gens qui vivent encore nocturnes. Nous avons marché
particulier la Grande Terreur stali- de chasse et de cueillette.» dix heures, nos chaussures sont
nienne, au parcours de deux grands Après une traversée de la Diosaz à trempées : le bonheur simple de la
alpinistes sibériens, les frères Ev- gué, pieds nus dans l’eau glacée, chaleur du réchaud, d’une soupe
gueni et Vitali Abalakov. nous retrouvons un sentier pavé et fumante et bientôt de nos duvets
Pas question d’emprunter des sen- balisé. Il conduit à l’alpage de Por- est total. «J’ai connu des nuits bien
tiers trop balisés avec un baroudeur menaz aux teintes mordorées, do- ­pires, rigole Cédric Gras. J’ai une
de cet acabit : nous entamons notre miné par les rochers des Fiz, formi- grande capacité à accepter l’incon-
périple par l’un des vallons les plus dable citadelle aux reliefs soulignés fort, le risque ; je ne les recherche
sauvages du massif, les gorges de la par le blanc des premières neiges. pas, au contraire, mais je fais avec.
Diosaz. Un sentier en bon état mène Cédric Gras rayonne : «Cette subti- L’alpinisme est une excellente école,
à une cabane de chasseurs parfaite- lité des lumières d’automne, qui tu passes partout, tu apprends à Pour Cédric Gras, l’alpinisme est «une excellente école».
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u III

marché 30 kilomètres avec Libé, entre Servoz et le hameau du Buet, du 2 au 3 novembre.

lll reconnaître une montagne une analogie évidente avec ceux de


sous toutes ses faces. Je suis toujours Sibérie. Bien sûr, l’exotisme de la
stupéfait par le nombre de noms de Russie réside dans son immensité et
lieux que le montagnard maîtrise…» sa très faible population, mais ce
que nous venons de réaliser en deux
«Itinéraires sauvages» jours, par ces itinéraires sauvages,
Une longue descente commence, c’est fantastique… et à l’échelle de
sans visibilité. La carte et l’altimètre l’Europe. Pas besoin d’aller à l’autre
ne suffisent plus, c’est au GPS que bout du monde pour vivre cette école
nous cherchons, presque à tâtons, de la nature !»
à déjouer les pièges de l’itinéraire, Nous retrouvons le bitume au ha-
non sans quelques errances… L’écri- meau du Buet, derrière le col des
vain garde son flegme : «Chercher Montets, à 30 kilomètres de notre
son chemin, c’est un luxe, en parti- point de départ. En attendant le tor-
culier en France où c’est devenu très tillard montagnard qui nous ramè-
rare. La montagne est la dernière nera à Servoz, Cédric Gras confie
géographie où tu peux te perdre…» sa plénitude. Paris, le confinement
Nous basculons sous le nuage en et la rédaction d’un nouveau roman
même temps que nous abandon- l’attendent, mais il est prêt : «Partir
nons la neige. Le long et superbe en montagne, c’est s’offrir une pa-
vallon de Bérard nous ramène, sous renthèse, une échappée. Le bonheur,
une pluie fine, à la forêt automnale : ce n’est pas un état permanent,
«J’aime profondément cette forêt on ne le trouve que par contraste :
tempérée, c’est mon milieu. Ces pay- j’ai autant de plaisir à partir qu’à
Repos, lecture ou écriture le temps d’une halte le long du chemin. sages me sont très familiers : il y a rentrer.» •
IV u
montagnes
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

obligatoire sur les remontées et l’accès aux sta-


tions, dans les offices du tourisme et chez les
hébergeurs», énumère Corinne Rixens, res-
ponsable presse chez Hautes-Pyrénées tou-
risme et environnement.
Parmi les professionnels des vallées, les
champions ont leurs méthodes. Le skieur Ben
Buratti fait partie de l’équipe de France de slo-
pestyle (descente acrobatique). Vice-cham-
pion de France en 2019, il explique que le cir-
cuit de la Coupe du monde a connu quelques
déboires avec des étapes annulées. «On devait
être muni de tests Covid réalisés moins de soi-
xante-douze heures avant. Car si on est positif
et qu’il arrive un accident, on n’est pas assu-
rés», commente le champion, qui réalise éga-
lement des films. «C’est très dur, soupire-t-il.
J’avais un projet l’hiver dernier qui a été an-
nulé à cause de l’épidémie. On a tous ressenti
une grosse frustration car la fin de saison cor-
respond aux meilleurs moments : la neige est
molle, on peut essayer plein de nouveaux
sauts…» Ben Buratti, qui skie habituellement
avec des copains, se retrouve seul skieur sur
le tournage. «Il y a moins de partage, cela n’a
pas la même valeur…»

«Dernière minute»
«Le planté de bâton, monsieur Dusse…» Cette
année, l’Ecole du ski français (ESF) fête ses
75 ans. Drôle d’anniversaire pour cette organi-
sation qui regroupe 85 % des pulls rouges en
exercice, soit quelque 17 000 moniteurs bron-
A la station des Deux-Alpes (Isère), le 16 octobre. Photo JEFF PACHOUD. AFP zés. Sa centrale d’achat a pu se procurer le
matériel nécessaire (gel, plexiglas et mas-
ques). Des binômes de «référents Covid» ont

Covid : une avalanche


été mis en place dans les stations. Mais mal-
gré ces précautions, les ventes en ligne affi-
chent -35 %. «Il y aura beaucoup de décisions
de dernière minute, on n’a pas trop de soucis
sur la clientèle française, même si les classes
de découverte neige s’annulent, et que beau-

de précautions
coup de petites stations en souffriront, souli-
gne Jean-Marc Simon, directeur général de
l’ESF et du Syndicat national des moniteurs
du ski français. Mais on a créé un fonds de do-
tation enfance et montagne pour soutenir les
classes de découverte, été comme hiver.»
En prise directe sur le terrain neigeux, Eric
Guillotin, 55 ans, moniteur de ski à Villard-de-
Comment s’organisent les stations nement), on ne déplore pas de grands maga-
sins ayant dû mettre la clé sous la porte. Mais
Lans dans le Vercors, insiste de son côté sur
les masques ESF rouge avec cache-cou validés
de ski face la crise sanitaire ? «on reste tous en attente car on ne sait pas si la
clientèle étrangère [Anglais, Belges et Hollan-
par l’ARS. «Les masques seront obligatoires sur
les remontées mécaniques, c’est le même règle-
Eléments de réponse recueillis dais, ndlr] sera au rendez-vous».
De Vaujany à Val Thorens, il y a un gouffre.
ment que pour les transports en commun. En
revanche, quand on skie avec nos élèves, le port
auprès des professionnels du secteur. Taille, volume de skieurs, chiffre d’affaires… n’est pas obligatoire.» Il faut reconnaître
Benjamin Blanc, le directeur général du do- qu’avec le combo casque-gants-masque de
maine skiable Val Thorens et les Menuires ski, les risques sont moindres.
aborde pourtant la situation avec calme, fort Côté office du tourisme, celui de la Haute-
Par un espace dédié mais le matériel sera essayé de l’expérience acquise cet été : «On sait gé- Maurienne attend le début de saison avec im-
Didier Arnaud chez soi. «Ski, bâton, planche… On peut aller rer.» Lui aussi dit se mettre «en mode agile» : patience, mais pas sans préparation. Son di-
vers une préparation à 100 %. On a une tech- se concentrer sur le marché français, permet- recteur, Anthony Collet, a mis en place depuis

A
près le Covid de Pâques et le Covid nologie avec un scanner du pied qui permet de tre les annulations de dernière heure… S’il dé- le printemps, avec les remontées et les héber-
d’été, voici le Covid de Noël ! Un proposer au client les chaussures adaptées au plore, comme ailleurs, une chute 26 % des ré- geurs, une «charte vacances sereines» pour
challenge pour les stations de sports premier coup», explique Julien Gauthier. servations, Benjamin Blanc ne se montre pas rassurer les vacanciers : «On a renforcé nos
d’hiver alors que les départements «super inquiet». D’après lui, les gens ont envie plans de communication autour de la nature
montagnards ne sont pas épargnés par la pan- «En mode agile» de venir au ski, de fréquenter les grands espa- préservée, une vraie demande ! On l’a vu avec
démie et que l’on attend toujours les directi- Les petites structures font comme les autres ces, plus que les autres années. «Ils ont les les résultats dithyrambiques de cet été, +8 %.»
ves gouvernementales pour décembre. et s’adaptent à la crise sanitaire. Ainsi Pierre- spatules qui les démangent ! Maintenant, on La communication sur les outils numériques
En attendant, on croise les doigts et l’on se Emmanuel Jacquemet, directeur de la station se prépare à mille et un scénarios mais on sait est en place et un remboursement est prévu
prépare. Pour Julien Gauthier, directeur déve- de Vaujany, près de Grenoble (Isère), est passé bien que celui qui arrivera, on ne l’aura pas en cas de fermeture des frontières. «Les gens
loppement du groupe Skiset à Albertville ­(Sa- en «vigilance maximale» : «On a été réactifs et prévu», conclut-il, philosophe. ont redécouvert que la montagne leur offrait
voie), une seule priorité : «Respecter le proto- on n’a pas eu de cas de Covid déclaré.» Son tra- PDG du groupe Labelle Montagne, sept do- de grands espaces. On a une belle carte à jouer
cole prévu par les organisations syndicales. La vail consiste à mettre en place la prévention maines skiables sur onze communes, Jean- cet hiver, la montagne pourrait constituer une
distanciation dans les files d’attente, le gel à et à suivre les préconisations de l’Agence ré- Yves Remy insiste pour sa part sur les «points valeur refuge.» Les industriels du milieu sont
l’entrée des magasins, les sens de circulation… gionale de santé : port systématique du mas- à risques» pour ses 250 collaborateurs régu- sur la même ligne et Benjamin Thaller, du
Après viennent les adaptations propres à cha- que, vérifier les jauges, les créneaux de réser- liers et les 1 200 à 1 400 saisonniers (remon- groupe Outdoor Sports Valley, insiste sur les
que magasin.» Dans son secteur, cela se tra- vation pour la piscine… Et le check-in se fait tées mécaniques, hôtesses d’accueil, pisteurs, bienfaits des sports à l’air libre, «conseillés
duit par des chaussures et des casques traités désormais en ligne. Pierre-Emmanuel Jacque- dameurs…). «Il faudra bien gérer les débuts de dans les périodes de confinement». Selon lui,
avec des produits antibactériens et de nou- met observe actuellement un retard de 20 % journée et les repas. Nous allons décomprimer la crise sanitaire n’a fait que renforcer le sec-
veaux services «pour rassurer les clients et leur dans les réservations. Mais espère une vague les lieux comme les vestiaires. Les déjeuners teur mais «avec un nouveau public, moins en-
faciliter la phase d’équipement, en mode de rattrapage «dans les derniers jours». Si les pourront se prendre sur des plages horaires traîné, il nous faudra développer des appro-
“drive”». On demandera ainsi à chacun de professionnels de la montagne ont été touchés plus longues.» Même sérieux dans les Pyré- ches plus douces, comme le trail-running, le
remplir une fiche avec sa pointure, sa taille, la saison passée (les vacances de printemps nées, où sera mis en place «le protocole initié camping bivouac, la randonnée pédestre sim-
son poids… Le retrait se fera en magasin dans ont été annulées in extremis à cause du confi- par France Montagne, soit le port du masque ple ou encore le VTT électrique». •
© Photographies : Laurence jeanson - Istock - Shutterstock.
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montagnes
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

En piste pour
la collection

hiver
Formes
perfectionnées,
nouveaux
ractérisé par son élastique passant sous le pied
qui maintient le bas du vêtement dans la
chaussure, a modelé une silhouette embléma-
tique aux skieurs jusque dans les années 60…
et même gagné le monde de la mode, avec
l’adoption du modèle «Bogner» par des stars
matériaux… hollywoodiennes.
Passé les errements de la combinaison inté-
l’équipement n’a grale des années 80, le pantalon de ski d’au-
jourd’hui se caractérise par sa légèreté, son
cessé d’évoluer imperméabilité, son confort, sa solidité, sa ré-

ces dernières sistance au vent et sa respirabilité. Typique de


cette évolution, le modèle féminin «Incendia»

années. Revue de la marque canadienne Arc’teryx, disponi-


ble en version pantalon ou salopette, affiche

de détail. une élégance sobre, voire minimaliste, et as-


sure la liberté de mouvement avec un poids
de 560 grammes. Les guêtres intégrées sont
Par en cordura, tandis que l’imperméabilité et
FRançois Carrel la respirabilité garanties par l’utilisation du
Gore-Tex sont doublées d’une évacuation de
la chaleur via des fentes d’aération au niveau

L
es outils du des cuisses.
skieur ont consi-
dérablement La veste, trois couches
évolué depuis sinon rien
l’après-guerre et la pé- Enterrés le gros pull en laine, le sous-pull co-
riode des Trente Glo- ton à col roulé et les lourds anoraks. Le prin-
rieuses, âge d’or de cipe du «trois couches» moderne assure au
l’évolution du matériel skieur un confort maximum : une absence
et de la massification d’humidité liée à la transpiration (sous-vête-
de la pratique. Ces ment technique respirant en fibres synthéti-
quelques produits ré- ques ou laine mérinos, pour la première
cents témoignent des couche), de la chaleur (les dou-
avancées techniques dounes légères et compactes
réalisées ces derniè- par exemple, qui ont pris l’as-
res décennies, pour cendant sur la polaire, pour la
le plus grand confort deuxième couche) et une
Rossignol

des skieurs dans les imperméabilité quasi


conditions rigoureu- totale avec la veste
ses de la montagne. (coupe-vent et respi-
rante elle aussi, pour
Le pantalon, la troisième couche). La future championne olympique Andrea
toujours plus Voici un exemple du
respirable et top actuel de la troi-
imperméable sième couche, tiré teurs de poudreuse depuis montant, jupe pare-neige pour la relier
Premier vêtement de la collection son film la Liste. Cette veste au pantalon, capuche à visière renforcée…
spécifiquement créé Freeride 2020-2021 ­robuste en Gore-Tex aux ca-
pour le ski, le fuseau, d e l a m a rq u e pacités maximales représente Les skis, du bois massif
inventé en 1926 par le ­Mammut, baptisé pour le freerider une coquille au Kevlar
ut
Mamm

Mégevan Armand Al- la Liste pro en de moins de 700 grammes, En 1907, Abel Rossignol, artisan menuisier isé-
lard, a longtemps ré- hommage au free- performante et ultra-fonc- rois, crée un premier atelier où il usine des skis
Arc’teryx

gné sur les pistes. Ce rider Jérémie tionnelle : poches étanches en bois massif, bientôt cintrés à la vapeur.
pantalon élégant mais Heitz, célèbre multiples à fermeture éclair En 1926, l’Allemand Rudolf Lettner a l’idée
peu imperméable, ca- parmi les ama- bidirectionnelle, col très d’équiper de carres métalliques les arêtes du
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u VII

défi pour l’acheteur. Pour le skieur généraliste, Le masque, aéré et antibuée,


heureusement, les fabricants ont développé s’il vous plaît
des skis polyvalents, les «all mountain», très Lointain héritier des lunettes de glacier bor-
performants sur piste et d’une facilité éton- dées de cuir des années 50, le masque est lui
nante en neige profonde, à l’image du Stance, aussi devenu un élément incontournable de
best-seller de Salomon. Ici, en hommage au l’équipement, le plus souvent associé au cas-
précurseur Abel Rossignol, le dernier-né de que, d’ailleurs. Le Quickshift de la marque
la gamme freeride de la marque française, le française Julbo est représentatif de ce qui se
Blackops Sender TI au large patin de 105 mm, fait de mieux, avec son écran cylindrique au
excellent en poudreuse grâce à la maîtrise traitement antibuée, garantissant un champ
technologique de la marque… mais pourtant de vision maximal, son écran photochromi-
tout aussi rapide, précis et confortable sur que – il fonce ou s’éclaircit selon l’intensité
piste. Clin d’œil à l’histoire : son noyau est en ­lumineuse et reste efficace par mauvais
bois de peuplier. temps. Ce modèle, outre son aération intégrée
dans la monture empêchant la formation de
Les chaussures, à chaque pied buée, prévoit deux pièces amovibles aiman-
son modèle tées sur le bas de la monture, pour permettre
A l’origine en cuir, version adaptée au ski des au skieur de choisir une position ventilée,
lourds brodequins d’alpinisme, dotée de cro- pour l’effort, ou hermétique, pour la vitesse et
chets de fermeture dans les années 60, un la poudre… •
temps dominée par la vogue des coques mon-
tantes futuristes, la chaussure de ski moderne
est légère, précise, confortable, chaude et sur-
tout adaptable à toutes les morphologies. Té-
moin de l’énorme travail
d’amélioration sur cet élé-
ment de la panoplie du
skieur qui fut longtemps le
plus inconfortable, la der-
nière version de la Mach 1,

Julbo
modèle phare de l’entreprise
italienne Tecnica. Non seulement son chaus-
son déjà très anatomique est «thermoforma-
ble» (adaptation à chaque pied ­réalisée à
l’achat), comme pour la majorité des modèles
récents toutes marques confondues, mais sa
coque est également déformable pour être
adaptée à chaque skieur : une double person-
nalisation qui va sans doute devenir la norme. A l’origine en cuir,
Cette coque est par ailleurs dotée d’un renfort
carbone qui permet d’améliorer le «flex», l’effi- dotée de crochets de
cacité et la précision de la chaussure… bref, de
mieux skier.
fermeture dans les
années 60, un temps
dominée par la vogue
des coques
montantes futuristes,
la chaussure de ski
moderne est légère,
précise, confortable,
chaude et surtout
adaptable à toutes les
tecnica

morphologies.

Le casque, petit nouveau


plébiscité
C’est le seul nouveau venu par rapport
aux temps héroïques ou l’on skiait
coiffé d’un bonnet, voire d’un béret.
Depuis les années 90, le casque
s’est lentement imposé et au-
jourd’hui, il est plébiscité tant par
les adeptes du freeride que par les
skieurs de piste, pour qui les vitesses ont
Mead Lawrence s’entraîne dans l’Idaho en 1947. The Life Picture Collection. Getty Images considérablement augmenté, notamment en
raison de l’évolution des pistes transformées
en boulevards uniformes pour les besoins de
ski pour limiter l’usure du bois : cette idée révo- courcit et adopte la «taille de guêpe» (large à l’enneigement artificiel.
lutionnaire a gardé toute son actualité. Le bois la spatule et au talon et plus étroit au patin au Ici, le modèle femme Vida, produit par
massif est ensuite supplanté par la superposi- centre du ski) ; il se cambre, relève ses spatu- la firme américaine Smith, répond aux
tion de plusieurs essences de bois contrecol- les, le tout pour faciliter la conduite des vira- meilleurs standards : sûr (structure polymère h
it
Sm
lées, puis par des combinaisons de couches de ges quel que soit l’état de la neige. en nid d’abeille absorbant les chocs et rédui-
métal, de fibre de verre, de plastique ou de Aujourd’hui, le nombre de modèles disponi- sant drastiquement le risque de fracture du
Kevlar… Au-delà des matériaux, la mutation bles a de quoi donner le vertige. A chaque dis- crâne), léger, chaud et confortable. Il s’attache
vient ensuite par la forme des skis, avec la ré- cipline correspond son type de matériel : com- aussi à réduire le seul inconfort du casque,
volution du parabolique au début des an- pétition, piste, freeride, big mountain, l’excès de chaleur, grâce à un système de ven-
nées 90. Le ski, jusqu’alors long et droit, se rac- freestyle, ski de randonnée, freerando… Un tilation réglable relié aux ouvertures latérales.
VIII u
montagnes
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

cades de glace, et cela peut rapide-


ment être assez technique.» Son en-
treprise propose deux formules :
une «découverte», dédiée aux néo-
phytes avec une à deux heures de
descente, et une «sportive» qui
compte entre trois et six heures de
descente. «Il faut des gens qui peu-
vent marcher sans s’arrêter pen-
dant deux à trois heures», explique
le secouriste. Capables de gérer le
froid, le stress et les passages sou-
terrains. «On est dans un environ-
nement plus impressionnant que
lorsque l’on est au soleil.»

Insolite : aglagla
Le fatbike peut être électrique ou non. dans l’igloo
Passer une nuit dans un igloo,
à 1 700 mètres d’altitude par 0 °C,
­confortablement emmitouflé dans
un duvet… A Gourette, dans les
Hautes-Pyrénées, au sommet de la
télécabine du Bézou, après une sor-
tie en raquettes, un bain nordique et
un solide dîner – on vous suggère
garbure, confit de canard, tomme de
brebis, jurançon et madiran –, vous
voilà seul face aux étoiles. «C’est un
moment rigolo à passer dans la
neige. Les igloos sont déjà construits
quand les hôtes arrivent, on dispose
d’une cabane utilisée par un berger
l’été, avec toilettes et douches», expli-
que David Bordes, accompagnateur
en montagne, conteur, et responsa-
Canyoning sur une cascade de glace. Photos Getty Images Dans l’igloo, le tapis de sol est obligatoire. ble avec son collègue Pierre Vidal de
l’Aventure nordique (3).
Tapis de sol obligatoire, couverture

Trois activités
celui d’été, du sommet de la mon­- de survie, «le problème n’est pas tant
tagne. Depuis la source des glaciers, le froid que l’humidité», explique
on suit donc les torrents en pas- David Bordes. Il décrit l’activité
sant par tous les endroits où se fau- igloo «comme un carrefour de l’inso-
file l’eau – grottes, gorges, goulots lite un peu rude et le côté cocon, le
et autres «étroitures». On évolue tout dans une ambiance montagne

en marge du ski
à pied, casqué, protégé par une un peu posée. On veille à ce que les
combi­naison rembourrée et lorsque gens aient un peu leur moment tran-
des obstacles verticaux se présen- quille, puissent se ressourcer, quand
tent, on descend en rappel avec une tout est à 400 à l’heure toute l’année.
corde. En France, on utilise le mot Souffler, se retrouver, découvrir un
«canyonisme», adopté par l’Acadé- environnement…» L’accompagna-
mie française en 2012, mais le terme teur sourit et poursuit : «On a de la
anglais de «canyoning» reste large- chance d’avoir des vallées où il y a
Par classiques, puis il y a trois ans, nous Le fatbike constitue une activité en- ment utilisé. encore des bergers, où tout n’est pas
Didier Arnaud sommes passés sur des électriques, cadrée, et il le faut, car la présence En Haute-Savoie, Gilles Leroy tra- artificialisé. Pendant la sortie ra-
raconte Simon Masi. On est à des dameuses matinales qui tra- vaille sur le massif du Haut-Giffre, quettes, il n’est pas rare qu’un conte

E
nfourcher un fatbike pour 2 000 mètres d’altitude, donc il est vaillent avec de longs câbles peut dans le cirque du Fer-à-Cheval ou deux s’échappent.»
dévaler les pistes, explorer difficile de pédaler avec un vélo clas- être assez dangereuse. Spécialisé ou du côté du vallon de Sales. Le «A partir de 6 h 30, le poêle est al-
glaciers et grottes grâce au sique, on ne faisait que de la des- dans le trial en VTT, Simon Masi ­canyoning hivernal, qui se pratique lumé dans la cabane où se trouve
canyoning, passer la nuit cente. L’électrique nous évite de per- propose également des shows de à la source des glaciers, vise sur- quelqu’un en permanence. On a été
emmitouflé dans un igloo… Libéra- dre du temps avec une logistique fatbike. Outre son activité de moni- tout un objectif pédagogique. «On bien accompagné par la mairie et la
tion vous propose trois activités qui navette. L’activité se pratique à la teur vélo, il exerce le métier de pis- ne fait pas de sauts ni de toboggan, station, on correspond aussi à cette
changent du slalom. fermeture des pistes, de nuit, avec teur secouriste à la Plagne. L’ouver- explique Gilles Leroy, il s’agit sur- réflexion du développement quatre
bien entendu de l’éclairage sur les ture de la station est prévue tout d’expliquer aux gens le cycle de saisons», développe David Bordes.
Fatbike : en roue libre vélos. On suit un parcours qui passe le 12 décembre, si le déconfinement l’eau sur la planète, d’évaluer les Les deux responsables de l’Aventure
sur les pistes au cœur du domaine de la Plagne, et le permet, «avec des mesures d’hy- disparités, d’apprendre à connaître nordique sont originaires de Lys et
Ils sortent généralement le soir qui dure entre une heure et demie et giène très strictes, et port du masque cette ressource à partir d’un gla- de Laruns, deux villages tout pro-
quand la nuit tombe, mais on peut deux heures. Il permet de faire voir durant le briefing». cier.» Et de poursuivre : «Bien en- ches. «On a envie de vivre ici. Pour
aussi les croiser à l’aube… Les fat­- aux bikers le domaine skiable sous tendu, il y a une partie sportive, on pouvoir rester, il faut travailler.
bikes, littéralement «gros vélos» (le un autre angle.» Canyoning hivernal : est dans un endroit magnifique, le C’était la possibilité de monter un
nom passe mieux en anglais), ou Difficile, le fatbike ? «Il faut savoir l’âge de glace paysage est totalement blanc. On ne projet plus important, on s’éclate à
VPS (vélos à pneus surdimension- faire du vélo, mais grâce à l’assis- Gilles Leroy a plus de vingt ans d’ex- le trouve pas quand on fait de la être avec les gens. Ici, nous bénéfi-
nés), se sont imposés depuis quel- tance électrique, on arrive à faire périence dans le secours en monta- rando, car c’est souvent trop raide cions d’un paysage incroyable, d’une
ques années dans les stations avec partir presque tout le monde. Ce gne et aquatique, avec des expé­- pour y aller. On évolue dans un en- faune et d’un terrain de jeu qui vont
leurs grands pneus et leurs jantes n’est pas de la glisse, on est dépen- ditions dans le monde entier. Il vironnement vertical, avec des cas- bien», conclut David Bordes. •
épaisses. Ainsi, cela fait six ans que dant des conditions de neige. Plus s’est lancé dans le canyoning avec
Simon Masi, 36 ans, moniteur de c’est mou, plus on a tendance à s’en- son entreprise Latitude canyon, (1) 69 euros la sortie.
VTT à la Plagne (Savoie), propose à foncer. Il est préférable d’avoir un fondée en 2015, parce qu’il voulait Depuis la source Rens. : www.elpro.fr/outdoor/e-fat-bike
des groupes de six ou sept person- “fond dur” et que la neige soit bien «faire partager sa passion pour la
nes de monter puis de dévaler les tassée. On cherche surtout l’adhé- montagne et faire mieux connaî-
des glaciers, on suit (2) 50 euros pour la sortie découverte,
pistes de ski (1). Il travaille dans le rence, pas la glisse. Le maître mot de tre ces ­endroits isolés» (2). Un peu les torrents en 75 euros pour le tarif sportif.
cadre de la société Elpro, fondée par cette spécialité, c’est la douceur. Te- aussi parce qu’il s’est retrouvé «dans Rens. : www.latitudecanyon.fr
l’ancien champion de ski Eric La- nir son guidon avec souplesse, se des opérations de secours nocturnes passant par tous
boureix (34 victoires en ski acroba-
tique en Coupe du monde).
montrer progressif quand on utilise
les freins. Lorsqu’on est brusque, on
dans des endroits enneigés, avec des
personnes qui ont fini à la rivière».
les endroits où (3) 115 euros (rando raquettes, repas et
nuit en igloo), 95 pour les enfants. Rens. :
«On a commencé avec des fatbikes perd le contrôle de la trajectoire…» Le canyoning d’hiver part, comme se faufile l’eau. www. laventurenordique.fr/nuit-igloo
SAINT-LARY • GRAND TOURMALET / PIC DU MIDI • PEYRAGUDES • CAUTERETS •
PIAU-ENGALY • LUZ ARDIDEN • VAL LOURON • GAVARNIE • HAUTACAM

De vraies vacances au ski


 

   

© Kudeta - Photos : Simon Foto, Shutterstock.


Chéri dis-moi oui Louisette et les huskies 6NLƬHVWD
PEYRAGUDES GRAND TOURMALET SAINT-LARY - VILLAGE
Tout à coup les montagnes s’ouvrent et révèlent une vallée, Choisir le Grand Tourmalet, non seulement pour ses À Saint-Lary vous êtes à quelques kilomètres à peine
comme un écrin, où règne une atmosphère à la fois chic 100 km de pistes mais aussi pour l’ambiance intimiste et de l’Espagne et ça se sent ! Le village est festif, réputé
et tranquille qui séduit les amoureux. Au bord du lac, les boisée du Plateau du Lienz, royaume de jeu de Frédéric pour ses nombreux bars et restaurants, on peut faire
maisons et les bergeries se serrent autour de l’église. C’est et ses chiens huskies. L’attelage est prêt, il n’attend plus les boutiques le soir et se mélanger à la foule le long de
ici, dans l’intimité et l’élégance d’un hôtel 4* que vous que vous pour s’élancer entre les mélèzes et les épicéas, la rue principale. Téléphérique et télécabine permettent
serez accueillis. À quelques pas de là, vous savourerez avant de revenir chez Louisette. Pyrénéenne truculente, d’accéder facilement au domaine skiable qui offre sur
avec délice le luxe de barboter en plein air dans de vastes Louisette vous invite à sa table, dans son refuge. 100 km de pistes une variété de paysages, alternant de
lagunes. Entre les panaches vaporeux vous apercevrez les Sans chichis, au coin du feu de cheminée on y déguste beaux vallons avec de belles forêts. À deux pas de la
sommets enneigés et la télécabine Skyvall qui vous mènera sa garbure et son pâté de Porc Noir. télécabine, un hôtel chaleureux et un service hôtelier
en quelques minutes au domaine. aux petits soins pour que tout le monde profite de
À PARTIR DE 3 jours/3 nuits en hôtel 3*, labellisé ses vacances !
À PARTIR DE 2 jours/2 nuits • en hôtel 4* en ½ pension •
491€/pers. Logis, en B&B • Forfait ski 3 jours
460 €
/pers.
Forfait ski 2 jours à Peyragudes avec pass
(base 2 pers.)
au Grand Tourmalet • Location du matériel À PARTIR DE 1 semaine en hôtel 3* en B&B • Forfait ski
(base 2 pers.) Skyvall illimité • Location du matériel de ski
pendant 2 jours • 1 entrée (2 h) à Balnéa,
de ski pendant 3 jours • 1 initiation à la
conduite de traîneau à chiens (1 h) • 1 dîner dans une auberge
2 683€/fam. (famille) 6 jours à Saint-Lary avec accès
illimité à la station en télécabine • Location
(base 2 adultes
centre de balnéo avec bassins extérieurs, lagunes, hammam, de montagne « 1 toque au Gault&Millau ». du matériel de ski (famille) pendant 6 jours
+ 2 enfants)
jacuzzi, lits à bulles… • 1 soin du corps (« Rituel Vahiné » À partir de 648€/pers. • Leçons de ski pour 2 enfants (2 h par jour
pour femme, « Rituel Maori » pour homme). (billet d’avion et location de voiture inclus). pendant 6 jours) • 1 entrée famille (2 h) au centre de balnéo Sensoria.
À partir de 626€/pers. (billet d’avion et navette inclus). À partir de 3 249€/fam. (billet d’avion et navette inclus).

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montagnes
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Cinq recettes
Parce qu’il n’y a
pas que la fondue
et la raclette dans
la vie, «Libé» vous

qui tombent à pic


donne des idées
piochées au gré
des massifs
français.
Par Jacky Durand Des Hautes Vosges aux Pyrénées en passant 1 Pyrénées : le haricot tarbais les avec des grains de poivre, les oignons pi-
par les Alpes et le Massif central, la montagne Rien ne vaut une bonne garbure, qués de clous de girofle (environ 4 par oi-

C
omme si le reconfinement ne suffi- française est un très riche florilège de terroirs soupe à boire et à manger, pour adopter le gnon), le céleri-branche découpé en petits
sait pas, voilà que la pénurie de qui, parfois, ne tiennent qu’à un plateau, un haricot tarbais. Voici la recette de Nicolas morceaux de 1 à 2 cm, 3 à 4 branches de thym
­raclette menace, les Français se ré- fond de vallée, un mont où le sol, l’air, le so- Aubiban du restaurant la Grange à Saint- et 2 à 3 feuilles de laurier. Déposez le tout dans
confortant à outrance avec ce plat leil, le savoir-faire des femmes et des hommes Lary, dans les Hautes-Pyrénées. Pour huit à un grand faitout. Venez recouvrir ces ingré-
synonyme de sports d’hiver, de grand air, de offrent des nourritures aussi culturelles que dix personnes (réduisez les ingrédients si dients de 4 litres d’eau un peu salée. Lorsque
poudreuse et de convivialité autour du fro- gastronomiques. vous êtes moins), il vous faut : 400 g de hari- l’eau commence à bouillir, baissez le feu et
mage coulant et de la charcutaille. La recette, C’est ainsi que la montagne est également cots tarbais secs, 6 à 8 pommes de terre, 5 na- laisser cuire pendant environ une heure et de-
dit-on, remonte au Moyen Age quand des ber- terre de vins, de fruits et de légumes, de vian- vets, 8 carottes, 1 à 2 gros oignons, 3 beaux mie. Pendant ce temps-là, coupez vos légu-
gers faisaient fondre du fromage au feu de des, de poissons. Longtemps l’homme n’a eu poireaux, 8 à 10 cm de céleri-branche, 1 chou mes (sauf le chou vert frisé et les pommes de
bois dans les alpages. L’image est aussi belle que ses bras et ses jambes pour la travailler, vert frisé, 1 jarret de porc, 1 talon de jambon terre) en dés, assez grossièrement, et faites-les
que réductrice, car les nourritures de monta- affrontant les rigueurs du climat, la dureté du de pays avec os, 250 g de poitrine de porc sa- suer dans 2 à 3 cuillères à soupe de graisse
gne sont beaucoup plus qu’une fondue juras- relief et l’isolement des vallons du bout du lée (dans la région, on choisit la viande de d’oie. Après une heure et demie de cuisson,
sienne ou une raclette savoyarde, si délecta- monde. Il s’est aussi nourri de toute la natura- porc noir de Bigorre). Pour une garbure retirez le talon et le jarret du faitout et réser-
bles soient-elles. Certes, depuis des temps lité de la montagne à travers ses plantes sau- royale, il faudra ajouter à votre soupe avant vez quelques cuillères d’eau de cuisson. Ra-
immémoriaux, les massifs alpins sont terres vages, célébrées depuis un ­demi-siècle par le de la servir du confit de canard (un morceau joutez dans le faitout les légumes revenus. A
d’élevage et de transformation du lait, offrant chef savoyard Marc Veyrat. Pour toutes ces par personne). ce moment-là, il est temps d’égoutter les hari-
une magnifique palette de munster, beaufort raisons, la montagne française est, plus que Mettez les haricots tarbais à tremper toute cots tarbais et de les ajouter aux autres légu-
et autres tommes. Ce qui fait leur succès gas- jamais, un formidable garde-manger patri- une nuit. Le jour même, commencez la prépa- mes. Faites cuire le tout pendant deux heures
tronomique mais occulte aussi en partie la monial à cultiver et à préserver. La preuve en ration de votre recette par la cuisson du talon puis ajoutez le chou coupé en lanières dans
multiplicité des goûts en altitude. cinq spécialités. de jambon de pays et du jarret. Assaisonnez- le bouillon bien chaud. Recouvrez votre fai-
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u XI

La montagne recèle un florilège de


saveurs. Photo Getty Images
1. Haricots tarbais. Riou. Photocuisine
2. Lentilles du Puy. Ramen. Photocuisine
3. Crozets de Savoie. Leser. Photocuisine
4. Morbier. Lukam. Photocuisine
5. Tofaille (côté vosgien) ou
roïgebrageldi (côté alsacien). Muriot.
Photo cuisine

5 rondelles. Salez et poivrez puis mélangez.


Parsemez le beaufort restant sur le dessus du
gratin. Enfournez pendant vingt minutes.
Servez chaud.

4 Arc jurassien : le morbier


Fromage au lait cru de vache de la fa-
mille des pâtes pressées non cuites, le mor-
bier est une appellation d’origine protégée
(AOP) depuis 2002. Moins starisé que le
comté, il fait pourtant des bonheurs en cui-
sine, comme dans cette recette de gnocchis
au potimarron et au morbier. Pour quatre
personnes, il vous faut 100 g de morbier, 1 po-
timarron, 300 g de farine, 1 œuf, de l’huile
d’olive, du sel et du poivre. Préparez la purée
de potimarron : préchauffez votre four
4 à 200 °C. Coupez en quartiers et épépinez le
potimarron. Disposez les quartiers sur une
plaque de four recouverte de papier sulfurisé,
la chair tournée vers le haut. Versez un filet
d’huile d’olive. Enfournez pour vingt-
cinq minutes. A la sortie de four, laissez tiédir
puis réduisez en purée. Préparez la pâte à
gnocchis : râpez le morbier, en en gardant un
peu pour le dressage final. Dans un cul-de-
poule ou un saladier, incorporez la farine,
l’œuf et le morbier râpé à la purée de poti-
marron. Salez et poivrez. Vous devez obtenir
une boule de pâte ferme. Faites les gnocchis :
divisez la pâte en six parts égales. Roulez
chaque boule en un long boudin d’environ
2 cm de diamètre. Sectionnez des portions de
2 à 3 cm. Pour leur donner belle allure, roulez
1 2 3 chaque gnocchi sur les dents d’une four-
chette. Plongez-les dans une grande casse-
role d’eau bouillante salée et ­retirez-les dès
qu’ils remontent à la surface. Egouttez-les
soigneusement.
Pour un rendu plus gourmand : faites dorer
rapidement les gnocchis dans une poêle bien
chaude préalablement huilée ou avec une
noix de beurre, selon vos goûts. Dressez les
gnocchis bien chauds dans chaque assiette
avec encore un peu de morbier râpé.

5 Vosges : les tofailles


ou roïgebrageldi
En cuisine comme en géographie, tout est une
question de point de vue. Entre Colmar et Re-
miremont, nos papilles balancent de part et
tout afin que les feuilles de chou rajoutées Si vous optez pour une préparation de gar- fraîche. Rectifiez l’assaisonnement, servez d’autre de la ligne gourmande des Vosges au-
restent bien vertes (cuire environ une demi- bure royale, c’est à ce moment-là qu’il faut très chaud. tour d’une recette au long cours de patates
heure). Ajoutez ensuite vos pommes de terre s’occuper de votre confit de canard. Faites-le mijotées en cocotte, appelées tofailles côté
coupées en gros morceaux et laissez mijoter rôtir au four et ajoutez-le dans l’assiette ou 3 Alpes : les crozets vosgien et roïgebrageldi, côté alsacien. Pour
à nouveau une demi-heure. Enfin, rajoutez dans le faitout à la dernière minute, afin que On en pince pour ces petites pâtes sa- quatre personnes, il vous faut 1,5 kg de pom-
les petits dés de poitrine et laissez cuire en- le croustillant du confit se maintienne, et ser- voyardes que sont les crozets et qui font, par mes de terre, 300 g de lard fumé coupé en fi-
core une petite demi-heure. A présent, votre vez immédiatement. exemple, le bonheur des soirées d’hiver en nes lamelles, 150 g de beurre, 2 gros oignons,
garbure est prête à être servie. gratin avec les diots, autre spécialité charcu- du sel et du poivre, 20 cl de vin blanc. Pré-
2 Massif central : tière locale. Pour quatre personnes, il vous chauffez votre four à 200 °C. Epluchez les
les lentilles du Puy
Longtemps, Avec la recette du restaurant Tournayre au
faut 1 bouillon cube de bœuf, 375 g de crozets,
250 g de beaufort, 20 cl de crème, 3 poireaux,
pommes de terre et coupez-les en rondelles.
Epluchez et émincez les oignons. Garnissez
l'homme s’est aussi Puy-en-Velay (Haute-Loire), la lentille verte 4 diots fumés, du sel et du poivre. Faites le fond d’une cocotte des fines lamelles de
nourri de toute du Puy devient une savoureuse crème. Pour
quatre personnes, il vous faut 300 g de len-
bouillir de l’eau avec le bouillon cube. Ver-
sez-y les crozets et faites-les cuire quinze mi-
lard et ajoutez de petits morceaux de beurre.
Puis alternez une couche de pommes de terre,
la naturalité de tilles vertes du Puy, 3 carottes, 3 échalotes, nutes. Egouttez. Pendant la cuisson des cro- une couche d’oignons, des lamelles de lard,
la montagne à travers 3 gousses d’ail, 100 g de beurre, 25 cl de crème
fraîche, du sel et du poivre. Faites revenir au
zets, râpez le beaufort, émincez les poireaux
et faites-les revenir dans une poêle. Préchauf-
un peu de beurre, poivrez et salez légèrement
entre les couches. Terminez par une couche
ses plantes sauvages, beurre les carottes, les échalotes et les gousses fez votre four à 200 °C. Versez les crozets dans de lard et le reste du beurre. Mouillez avec
célébrées depuis un d’ail épluchées et émincées. Ajoutez les len- un plat beurré allant au four. Ajoutez le beau- le vin blanc. Enfournez pour au moins
tilles et quatre fois leur volume d’eau avec du fort râpé et réservez une petite poignée pour deux heures. Otez le couvercle un peu avant
demi-siècle par le chef sel et du poivre. Laissez cuire 60 minutes à faire gratiner. Ensuite, incorporez la crème la fin de la cuisson pour faire dorer les pom-
savoyard Marc Veyrat. petit bouillon. Mixez le tout, ajoutez la crème fraîche, les poireaux et les diots coupés en mes de terre à la surface. •
XII u
Montagnes
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

Jean-Marc Rochette,
l’homme qui a vu l’ours
Le dessinateur, qui se prépare à un hiver lique de ce qui se passe en ce mo-
ment.» Des propos confirmés par le
fique. Il remplit ses caves de bo-
caux, salaisons, pâtes, vin et bière,
coupé du monde dans son hameau philosophe Baptiste Morizot, qui a
signé la postface du Loup : «L’ours
«tout ce qu’il faut pour tenir quatre
mois», dit-il avec un sourire. Il ne
du massif des Ecrins, évoque ses projets nous fait rentrer dans la chaîne ali-
mentaire. Cela change ton rapport
vise pas l’autonomie complète mais
essaie d’en être le plus près possible.
et son amour de la nature préservée. au monde de passer du statut de
dieu à celui de steak…»
«Comme je prêche pour une écologie
de décroissance, je tente de donner
une impulsion… Beaucoup de gens
«Comme un manque» reviennent ici, les gens veulent habi-
Pour Jean-Marc Rochette, l’ours est ter à nouveau dans ces vallées.»
différent du loup, son autre animal Depuis quelques années, ses princi-
fétiche. «D’abord, il pèse 300 kilos, et pales sources d’inspiration sont les
puis il rayonne d’une présence très animaux, la nature vierge, et bien
forte. Même si dans une nature sûr la montagne. Jean-Marc Ro-
vierge, il n’attaque pas l’homme, chette cite le grand écrivain améri-
car il est essentiel­lement frugivore.» cain Jim Harrison, chantre de la
Dans la ­relation vie sauvage. Lui
d’un homme sau-
vage avec l’ours,
«L’ours nous fait serait le dessina-
teur de la der-
«c’est la nature rentrer dans nière ­nature pré-
qui remet sa patte servée, même s’il
sur le réel», pour-
la chaîne éprouve la mé-
suit le dessi­- alimentaire. chante impres-
nateur, qui rap- sion que l’Europe
pelle qu’il y a une Cela change ton n’en possède plus
«énorme nostalgie
de l’animal sur
rapport au guère. «La France
a une nature sous
le plateau du Ver- monde de passer contrôle, regrette-
cors»: «Comme un t-il. Les gens vi-
manque. Le pla-
du statut de dieu vent en ville, cou-
teau était fait à celui de steak…» pés de tout, mais
pour les ours.» Pas malgré tout ils
question, pour Baptiste Morizot sentent cette rela-
autant, d’envisa- philosophe tion intime avec
ger sa ­r éin­- la nature qu’on a
troduction. Trop de problèmes en en nous depuis toujours. Une rela-
perspective avec les stations, les tion qui se coupe difficilement,
skieurs de fond, les randonneurs ou comme une nostalgie… Les plaines
les éleveurs… «Dans l’imaginaire des céréalières sont un peu mortifères.
gens, ce n’est pas un animal qui a La montagne c’est l’écrin, c’est le lieu
peur de l’homme et c’est vraiment de la Résistance, où les maquisards
rare. Mon histoire part des relations se sont cachés…»
très anciennes entre l’homme et
l’ours, au moment où ils arrivent tous Retraite enneigée
deux directement en concurrence. Beau conteur, Rochette aime dis-
L’ours est dans la grotte, donc il faut serter sur ces vallées perdues, cette
virer l’ours, car l’homme veut aussi montagne qui apparaît comme «le
y habiter, raconte le dessinateur. On lieu refuge de ceux qui ne veulent
est à peu près au même niveau ques- pas marcher droit. Le simple fait
tion hiérarchie animale, plus qu’avec d’être là est un sentiment très fort.
le loup qui se tient au loin.» Quand je pars de chez moi, il n’y a
En ce matin de novembre, la France plus de loi humaine, tu es avec toi et
est confinée. Rochette explique toi seulement. Il te faut faire atten-
qu’il n’a pas vraiment «vécu» cet état tion où tu mets les pieds, ne pas te
d’urgence sanitaire. Ces derniers faire mal… C’est tout un rapport à
temps, il s’est beaucoup occupé de la responsabilité personnelle».
son potager, descendant rarement Sa nouvelle bande dessinée devrait
au village pour s’approvisionner. Le sortir à l’automne 2022, il s’appel-
dessinateur vit désormais dans un lera la Dernière Reine, en référence
hameau de la splendide vallée du à l’ourse et à la femme qui se parta-
Jean-Marc Rochette à Berlin, en 2015. Photo Guido CASTAGNOLI Vénéon, au sein du massif des gent le rôle principal. En attendant,
Ecrins, objet du documentaire les il profitera de sa retraite enneigée.
Ecrins, entre ciel et terre de David «Si un ou deux loups passent, je les
Par 2019), travaille actuellement sur chette. A l’époque, il s’en tuait quatre Rybojad et Baptiste Massaloux, pro- verrai. Quand je dessine, je vois très
Didier Arnaud l’histoire du dernier ours abattu ou cinq par an. On peut d’ailleurs jeté en avant-première au festival peu de gens, cela me permet d’avoir
dans le Vercors avec, en toile de encore en voir un spécimen empaillé du Grand Bivouac d’Albertville, en une concentration sur mon travail.

J
ean-Marc Rochette jamais ne fond, une histoire d’amour tragique. au Muséum d’histoire naturelle de octobre. Un endroit isolé, coupé du Je suis un peu solitaire…» Il y a des
s’arrête. Le dessinateur et «On dit que le dernier ours a été tué Grenoble. L’ours, dans la hiérarchie monde durant les mois d’hiver. A guides et des CRS de montagne qui
peintre, dont la dernière en 1904, mais il y en avait encore des animaux, est au-dessus de nous. partir du 15 décembre, la route sera passent le voir, et conclut ironique-
bande dessinée était consa- dans les années 30, qui ont été abat- Il a régné durant 300 000 ans. On fermée. Et Rochette se prépare donc ment Rochette, en profitent pour
crée au loup (le Loup, Casterman, tus clandestinement, affirme Ro- est du gibier pour lui, et c’est symbo- comme pour une traversée du Paci- «rendre visite à l’ours». •
ÉPICURIEN

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XIV u
montagnes
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020

«Au-delà des
sommets»
Confessions
d’un ultraterrestre
L’alpiniste Kílian douloureux… Quand l’acci-
Jornet lève dent arrive avec un autre
grimpeur, on se demande
le voile sur ses pourquoi c’est lui et pas soi, on
questionnements essaie ensuite de voir quelle
dans une mauvaise décision a été
autobiographie. prise.»
Après vient le temps du deuil,

K
ílian Jornet est un mais on ne parvient jamais à
drôle d’oiseau. Le «banaliser» ce qui s’est passé.
Catalan ­enchaîne Une épreuve toujours diffi-
les courses specta- cile, même s’il veut croire que
culaires de ski-alpinisme, ali- c’est à «chaque fois une façon
gne des records de grimpe sur d’apprendre davantage, de se
toutes les montagnes du connaître mieux soi-même» et
monde (1), s’entraîne comme d’éviter de nouvelles erreurs.
un fou, exerce son L’alpiniste est un
activité de façon garçon qui ne
«intense» et, par- cesse de s’interro-
fois, se fait peur, ger. A tel point
comme il le ra- qu’il a conscience
conte dans une de s’être laissé
autobiographie emporter par son
parue ce mois-ci public, ceux qui le
chez Arthaud. soutiennent, les
Inconscient, le médias, la Toile, Kílian Jornet lors de l’ultra-trail du Mont-Blanc, en août 2018. Photo JEFF PACHOUD. AFP
coureur multimé- ces défis qui atti-
daillé que l’on rent les gros titres
surnomme «l’ul- et les sponsors… senti et la popularité provo- compétition, mais pas être opté pour une maison au montre «apte au change-
traterrestre» ? Kílian Jornet Dans cette course quée par ses exploits. «Quand heureux sans pouvoir m’en- cœur de la Norvège pro- ment». Et de ­conclure sobre-
«J’essaie d’être le Au-delà des à la performance, je me mets en danger, expli- traîner.» fonde, avec des moutons ment : ce qui est important,
plus en sécurité sommets cette «dynamique que l’alpiniste, c’est d’une fa- Kílian Jornet a habité dix ans pour tondre sa pelouse… au fond, c’est «d’accepter no-
possible, le ris- Arthaud, 32 pp., de croissance» où çon réfléchie.» Kílian Jornet à Chamonix, mais il a voulu Le Catalan affirme connaître tre ignorance et savoir chan-
que zéro n’existe 21 €. on demande établit cette distinction entre vivre dans un endroit plus beaucoup de montagnards ger d’avis».
pas en montagne, «toujours de faire l’entraînement et la compéti- connecté avec la nature, pour qui sont des artistes ou des Didier Arnaud
raconte le grimpeur à Libéra- plus», et où, finalement, on tion. Le premier, dit-il, mon- pouvoir passer une journée scientifiques, passionnés par
tion. La haute montagne, oublie son «développement tre qu’on aime le sport et sa en montagne sans rencon- ce milieu hostile qui permet (1) Il détient ­plusieurs records
lorsqu’on la pratique depuis intérieur». pratique. Il égrène : avoir mal, trer personne. Avec sa com- l’exploit, par ces sommets qui de vitesse d’ascension à travers
longtemps, provoque des acci- Il faut, selon l’athlète, trouver connaître des bons et des pagne, la championne du incitent à la réflexion. Il ra- le monde, dont une double vic-
dents. On perd des amis, on le bon équilibre, entre ses mauvais jours, une certaine monde suédoise de skyrun- conte que plus il voit de per- toire de l’Everest sans assis-
doit l’accepter, c’est toujours propres émotions, son res- routine. «Je peux vivre sans ning Emelie Forsberg, il a sonnes différentes, plus il se tance, ni corde, ni oxygène.

«Bravo Papa !»
autres. Depuis 1958, soixante secouristes, traite, un sentiment de vide ? «Inconsciem-
dont six de ses amis proches, ont ainsi payé ment ou consciemment, cela te manque, c’est
le prix fort. plus qu’une partie de ta vie. Quand je vois l’hé-
Mais ce qu’aborde Pascal Sancho, c’est aussi lico passer, je lève le nez mais j’ai moins le fris-

Une vie passée à en sauver


cette qualité propre au secouriste : savoir se son. La souffrance et la blessure, tu ne les re-
débarrasser de ses peurs et de ses grettes pas.»
affects lors des interventions. Le guide a le sentiment que sa
«Dès qu’on est impliqué affective- ­carrière s’est déroulée «très vite»,
ment, dit-il, cette froideur qui fait malgré un parcours où il a franchi
Pascal Sancho relate fois à la retraite, il s’est parfaitement souvenu que tu es bon, tu la perds. Tu toutes les étapes, du groupe opé-
en détail son quotidien de tout, dans les moindres détails. Les adoles- perds tes compétences et donc tes rationnel jusqu’au commande-
de guide-secouriste, ses cents coincés lors d’une randonnée, les acci- moyens.» Cela peut arriver no- ment. «Le secours, c’est la notion
dents d’hélicoptère qui emportent ses co- tamment lorsque des enfants d’équipe, rappelle-t-il utile-
victoires et ses souffrances. pains secouristes, l’enquête après la mort sont impliqués. Il raconte : «L’en- ment. A plusieurs, on est plus fort.
d’un alpiniste… fant, quand il lui arrive un acci- Même dans les passages à vide, tu

T
rente ans de secourisme en monta- Le quotidien de Pascal Sancho est une succes- dent, il y a un côté injuste. Nous, peux trouver un sens. Tu serres les
gne ! A grimper des parois, aligner des sion d’histoires vertigineuses dans lesquelles, secouristes, avons alors une pres- dents, tu avances.» Cette profes-
marches d’approche, atteindre par même si on remporte parfois des victoires, sion supplémentaire, le ressenti sion-là rassemble des athlètes de
tous les temps des endroits inaccessi- c’est toujours, à la fin, la montagne qui gagne. est plus sensible.» Un jour, il in- Pascal Sancho haut niveau qui n’en font pas une
bles pour sauver une vie. Et risquer parfois, Le guide-secouriste se devait d’effectuer ce tervient dans un canyon où sont Bravo Papa ! gloire, mais où le courage s’inscrit
souvent, la sienne. Pascal Sancho, guide de «devoir de mémoire» ne serait-ce que pour bloqués des adolescents, l’un 30 ans comme dans chaque intervention. «C’est
haute montagne dans les unités CRS de la po- «encourager ceux qui continuent la mission» d’eux ressemble terriblement à secouriste un métier où tu as beaucoup de
lice nationale, raconte tout cela avec une pré- et aussi, confie-t-il, pour «l’aspect exutoire» son fils et, à son insu ou non, il le en montagne chance si tu arrives au bout et en
cision qui fait la force de son récit. Il n’a ja- de «tout ce qu’on vit» et de tous ceux qui y lais- gardera à ses côtés durant toute Mareuil Editions, bon état», conclut Pascal Sancho.
mais rien noté de ses interventions, mais, une sent leur vie en voulant préserver celle des l’intervention. A l’heure de la re- 330 pp., 20 €. D.A.
Libération Samedi 21 et Dimanche 22 Novembre 2020 u XV

Quatre livres l’aventure est finie, de retour la célèbre Pasang Lhamu


pour les longues dans la vallée, place aux mots Sherpa, première alpiniste
soirées d’hiver et aux longs récits. Car les al- népalaise à atteindre le som-
pinistes, gens taiseux et dis- met de l’Everest en 1993. Vo-
Par FABRICE DROUZY crets, sont souvent d’élégants lontaires et combatives, elles
stylistes que secondent nom- ont refusé le destin tout tracé,
bre d’écrivains ou journalistes travail, famille et soumission
ANTHOLOGIE passionnés par ces vies d’ex- (le suicide est la première
ception. cause de mortalité féminine
Avec Montagne: les plus belles Et c’est ainsi que naissent au Népal), que leur réservait
pages de l’Antiquité à nos les chefs-d’œuvre de Lionel la société pour partir à l’as-
jours, les éditions du Mont- Terray, Roger Frison-Roche saut des montagnes, synony-
Blanc proposent, sous la ou Jean-Marc Rochette (lire mes de liberté et d’émancipa-
plume de Frédéric Thiriez, page XII) ; que vivent les lé- tion. Des parcours pluriels de
également auteur d’un Dic- gendes d’Elizabeth Hawkins- guide, journaliste ou instruc-
tionnaire amoureux de la Whitshed, Walter Bonatti trice de haute montagne ; sa-
montagne (paru aux éditions ou Tensing Norgay ; et qu’en- ges épouses, mère courage ou
Plon il y a quatre ans), une fin s’écrivent au quotidien profil plus rock’n’choc, enga-
­superbe anthologie, florilège les exploits au long cours gée dans des associations
de 75 textes de passionnés d’Adam Bielecki et d’Alex ­caritatives ou humoriste à
des sommets et de la marche. Honnold comme les aventu- New York… Avec en commun
On y trouve une compilation res d’un jour d’une Gaëlle une énergie et une volonté
­mêlant, selon le joli distin- ­Cavalier et d’un Nadir Den- qui forcent le respect.
guo de Pierre Mazaud qui si- doune.
gne la préface, des extraits Ces innombrables autobio-
d’œuvres «d’écrivains mon­- graphies, récits d’expéditions
tagnards» – voyageurs, ro- ou témoignages, sont généra-
manciers, poètes ou encore lement destinées à un public
scientifiques – et des récits de adulte. Les 30 Destins d’alpi-
«montagnards écrivawins» – nistes parus chez Paulsen
grands alpinistes avaleurs s’adressent, eux, «aux filles et
de 8 000 mètres ou de voies garçons qui rêvent de gravir
verticales. les montagnes», ados ama-
Au gré des pages de l’ouvrage, teurs de sensations fortes qui
on croisera donc l’empereur rechigneraient peut-être à se
Hadrien, Pétrarque, Rous- plonger dans des «pavés» Anne Benoit-
seau, Goethe ou Hugo pour de 300 pages chichement Janin
les classiques ; Whymper, ­illustrées. Les Népalaises
­Lachenal, Rébuffat, Terray Rédigé par la journaliste Jes- de l’Everest
ou Bonatti pour les géants sica Jeffries-Britten qu’ac- Glénat, 184 pp.,
des cimes ; Batard, Berhault, compagnent les dessins 15,95 €.
Lafaille, Destivelle, les stars d’Emmanuelle Halgand, le li-
contemporaines ; et quelques vre retrace donc la vie
belles plumes d’hier et d’au- ou l’histoire de 30 grands ROMAN
jourd’hui comme David-Néel, noms de la montagne : légen-
Tesson, Rufin ou encore des du passé ou contempo- Quand deux écrivains espiè-
­Bodet… Avec comme point rains ; écrivains, sportifs ou gles, amoureux des mots et
commun, par-delà les siècles, chasseur de cristaux… Un in- de la montagne, décident
les cultures et les sensibilités, telligent tour d’horizon pour de s’encorder pour une éton-
«la même recherche de soli- faire découvrir un univers nante expédition littéraire,
tude, la même exaltation des sauvage et inspirant. on se retrouve avec cette Sa-
paysages, les mêmes effrois lade russe au mont Blanc, ca-
face à la mort, mais aussi les davre exquis au goût glacé.
mêmes joies, le même bon- Durant deux ans, Hervé Bo-
heur, et avant tout la liberté et deau et Cédric Sapin-Defour
l’amitié». ont rédigé à tour de rôle un
chapitre, en s’interdisant de
communiquer ou de s’enten-
dre sur l’histoire. Au bout du
compte, ils nous proposent
un thriller des cimes survita-
miné, course-poursuite à tra-
Jessica Jeffries- vers le massif alpin où gui-
Bitten et des, truands, enquêteurs et
Emmanuelle héroïnes tentent de mettre la
Halgand main sur un étonnant trésor.
30 destins
d’alpinistes
Frédéric Thiriez Paulsen jeunesse,
Montagne : les 132 pp., 19,90 €.
plus belles
pages de
l’Antiquité RÉCIT
à nos jours
Editions du Mont- Elles sont comme souvent les
Blanc, 534 pp., 25 €. oubliées de l’histoire. Dans
un pays où les femmes ne bé-
néficient pas des mêmes
BIOGRAPHIES droits que les hommes, s’atta-
quer au toit du monde sem- Hervé Bodeau
Les histoires de montagnes se blait une gageure impossible. et Cédric Sapin-
déroulent souvent en silence. Et pourtant… Avec les Népa- Defour
Dans l’univers glacé des ci- laises de l’Everest, la sociolo- Salade russe
mes et des neiges éternelles, gue Anne Benoit-Janin nous au mont Blanc
la parole est rare, le souffle fait rencontrer une dizaine JMEditions,
compté. Mais une fois que de ces femmes qui ont imité 184 pp., 12,90 €.