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À PROPOS

L’auteur, le livre
et le lecteur dans
les travaux de
Odile Riondet
Pierre Bourdieu
Université de Haute-Alsace
ierre Bourdieu a-t-il quelque chose à dire aux
odile.riondet@wanadoo.fr
P bibliothécaires dans le cœur de leur profession,
dans la relation au livre ? Comment aborde-t-il cette
question ? Nous aurions pu revenir ici sur ce qu’il a écrit
de la reproduction du goût artistique et de la
fréquentation des lieux culturels officiels, ou de la formation
(de la déformation ?) scolaire. Mais on ne parle alors que de
l’extériorité du lecteur, de son profil social. Or, Pierre Bourdieu a
aussi travaillé sur la littérature. C’est cet angle d’approche qui a
été choisi.

Pourquoi ce choix ? Parce que le livre, Mais n’est-ce pas mal traiter un
tout comme l’acte d’écrire et celui auteur de sociologie que de lui appli-
de lire, sont les réalités des biblio- quer des catégories de pensée qui ne
thèques. Parce que Pierre Bourdieu sont pas les siennes ? Car ces notions
lui-même mettait au centre de son (auteur, livre, lecteur) n’appartien-
œuvre la raison pratique. C’est donc nent pas à la sociologie. Leur combi-
une forme de respect que d’exiger de naison, leur ordre même est une réfé-
sa pensée une mise en lumière du rence explicite à l’analyse littéraire,
quotidien. notamment à l’analyse de la récep-

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sociale. Les classes sociales « domi- duction et de la transmission cultu-


Odile Riondet, est maître de conférences en nantes » ont peut-être plus de « com- relles 2 ». Des affirmations que H.-R.
sciences de l’information et de la communication
à l’université de Haute-Alsace. pétences », mais surtout une certaine Jauss ne renierait pas : l’analyse d’un
Elle a déjà collaboré à plusieurs reprises au BBF. manière d’utiliser la langue, qui les ouvrage passe aussi par l’histoire de
Sa dernière publication est Former les utilisateurs
en bibliothèque, Presses de l’Enssib, 2000. distingue. « Il existe, dans l’ordre sa réception, par ses effets sur les
de la prononciation, du lexique et comportements individuels et collec-
même de la grammaire, tout un tifs.
tion, et plus précisément encore aux ensemble de différences significati-
travaux de Hans-Robert Jauss et vement associées à des différences Euphémisation contre corporéité
à l’École de Constance. Or, Pierre sociales qui, négligeables aux yeux
Bourdieu était un sociologue.Mais un des linguistes, sont pertinentes du Mais peut-être y a-t-il pire dans le
sociologue parlant, à sa manière, de point de vue du sociologue parce langage que ce champ de luttes pour
l’auteur,du livre,du lecteur. Alors,l’in- qu’elles entrent dans un système imposer une norme. Nous enregis-
terpeller sur ces catégories littéraires d’oppositions linguistiques qui est trons comme manière privilégiée de
est un juste retour des choses, une la retraduction d’un système de dif- parler le langage tel qu’il a été prati-
règle nécessaire aux bonnes relations férences sociales 1. » Les différences qué autour de nous. Or, le langage
entre les disciplines. Car lorsque les d’expression, minimes sur le plan n’est pas avant tout une capacité in-
sociologues se préoccupent d’ana- grammatical, sont essentielles pour tellectuelle, mais une technique du
lyse littéraire avec leur regard exté- le sociologue : elles sont discrimi- corps : nous apprenons à articuler
rieur à la littérature, ils légitiment par nantes. d’une certaine manière, à prononcer
là même la démarche inverse : et si Ainsi, la langue n’est pas une réa- des mots, à contrôler la rapidité des
l’analyse littéraire se préoccupait de lité objective, mais un lieu de luttes paroles. Ces éléments font partie de
la manière dont le sociologue exa- comme un autre.Dans le domaine du notre habitus.Dans nos sociétés,pour
mine la littérature ? langage il y a,comme dans toute la so- bien parler, il ne faut pas parler trop
ciété,une situation de marché : les in- fort, il faut avoir un débit lisse, des
dividus issus des classes dominantes mots pas trop imagés. Bref, il faut une
La vision de la parole et de imposent la valeur de leur expres- expression « polie » dans la tonalité
l’écrit chez Pierre Bourdieu sion. Les individus issus des classes comme dans le choix des mots.
dominées n’ont pas d’autre choix Cette exigence, Pierre Bourdieu la
De la parole à la littérature que de tenter d’acquérir les mêmes rattache au platonisme : l’intellect a
capacités, érigées en normes. Le été conçu comme supérieur et le
Avant l’écrit, il y a la parole. Il y a champ littéraire est le sommet de la corps comme inférieur. C’est un « re-
les mots : ceux que l’on profère spon- hiérarchie : bien parler, c’est parler foulement originaire qui est consti-
tanément,leur diction,leur niveau so- comme un livre.Un bon livre est celui tutif de l’ordre symbolique 3 ». On
nore. Les mots qui se sont gravés en qui a un beau langage. Et le beau lan- crée des distinctions hautaines entre
nous lorsque les adultes entourant gage est ce qui est possédé par les do- le penseur et l’homme du commun
notre première enfance les ont pro- minants. par exemple. Ainsi, tout ce qui est le
noncés, ont rendu exemplaire « ce Que signifie alors l’analyse litté- plus détaché du corps serait le plus
qui se dit » et « ce qui ne se dit pas ». raire ? Étudier le style, n’est-ce pas valorisé. Le véritable plaisir artistique
Nous avons alors construit à travers jouer un jeu social : le critique n’est-il serait le plus pur, le plus loin des
eux ce qui restera pour nous la ma- pas celui qui, plus ou moins nécessités immédiates. Pour Pierre
nière la plus sûre d’utiliser la langue. consciemment, confirme une norme Bourdieu, après le platonisme, cette
Or, dans les faits, il y en a plusieurs. arbitraire du « bien parler » ou du tendance a été celle de la scolastique.
Laquelle avons-nous apprise : celle « bien écrire », du « beau langage », de « L’aveuglement scolastique » voit le
qui est constituée en norme ou une la « bonne littérature » ? Le travail so- corps comme un « empêchement à
autre ? ciologique remettrait, à l’inverse, la la connaissance 4 ».
Pour les linguistes, il y a la langue question à l’endroit : pour parler d’un Non seulement le corps est nié,
(le système grammatical objectif, par- écrit littéraire, il faut revenir à l’expé- mais encore, dans le même mouve-
tagé par ceux qui la parlent) et la pa- rience sociale qu’il manifeste. Il faut ment, les conditions économiques
role (la manière dont nous utilisons la se demander quel impact social il a
langue pour une expression propre). eu. Il faut « resituer la lecture et le
2. Pierre Bourdieu, « Lecture, lecteurs, lettrés,
Pour le sociologue, la langue est une texte lu dans une histoire de la pro- littérature », Choses dites, Éditions de Minuit,
fiction. On n’utilise pas le lexique ni 1987, p. 140.
3. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes,
la syntaxe de la même manière en 1. Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Seuil, 1997, p. 35.
fonction de sa position sur l’échelle Fayard, 1982, p. 41. 4. Idem, p. 164.

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qui rendent possible l’acte de lecture c’est un idéal aisément partagé, mais politique ou économique et les ma-
ou d’écriture sont gommées. On veut parce que c’est leur avantage.La mise nières de les conquérir ne sont pas
ne garder de la lecture ou de l’écri- en évidence de certaines formes d’art identiques.
ture que le sens d’un investissement comme « classiques » ou « montantes » Il y a un paradoxe de la domina-
tout intellectuel, pur et détaché de est en effet totalement arbitraire,et le tion symbolique : elle ne s’acquiert
toute nécessité.Or,on ne peut lire ou résultat d’un jeu de force particulier qu’en renonçant au bénéfice financier
écrire sans posséder une position pri- immédiat.Certes,celui qui la cherche
vilégiée et particulière. On ne peut s’illusionne lui-même en affirmant
lire ou écrire sans temps libre. C’est que son action est désintéressée.Mais
pourquoi on ne peut s’intéresser en Quel que soit le champ en même temps, s’il ne proclame pas
sociologue à la lecture ou à l’écriture son désintéressement, s’il n’est pas
« sans se demander quelles sont les dans lequel un individu capable de renoncer à une domina-
conditions sociales de possibilité de vit et agit, son objectif tion financière, s’il ne croit pas d’une
la lecture 5 ». Le temps libre, qui l’a ? certaine manière aux convictions qu’il
Qui sont ceux qui ont le temps est de s’assurer affiche, il ne peut conquérir la domi-
d’écrire ? Qui a le temps de lire ? Et une domination nation symbolique. Ce que cherche
surtout de lire des textes comme les l’auteur (littéraire ou scientifique),
romans, dont la nécessité pratique c’est une reconnaissance. C’est à la
n’est pas évidente ? fois « recherche égoïste de satisfac-
Ce temps libéré,il appelle la skolè. et non d’une appréciation universelle tion de l’amour-propre » et « pour-
Pour lire, pour écrire, pour vivre une du beau. Ce qui est dit « beau » n’est suite fascinée de l’approbation d’au-
jouissance esthétique, il faut avoir du pas une œuvre qui rejoint un senti- trui 7 », un autrui qui peut nous
temps gratuit. Mais est-il gratuit pour ment universel de plénitude, mais ce approuver ou nous rejeter.
tous ou est-il offert par d’autres qui, que des groupes sociaux sont par-
par leur travail incessant, nous per- venus à imposer comme objet d’ad- La lutte pour la conquête
mettent de l’avoir ? Est-il si gratuit miration. « L’arbitraire est aussi au du champ
pour nous-mêmes ? Car l’investisse- principe de tous les champs, même
ment dans la lecture aura sa contre- les plus purs, comme les mondes Quel que soit le champ dans le-
partie sociale.Si nous apprenons dans artistiques ou scientifiques 6. » quel un individu vit et agit,son objec-
ces temps à apprécier la « bonne litté- Le terme « homologie » désigne tif est de s’assurer une domination.
rature », nous aurons notre récom- une sorte de collusion plutôt qu’une L’objectif du littéraire ou du scienti-
pense en termes de diplôme ou de équivalence complète. Car le champ fique n’est pas différent : il cherche
place dans la société, en tant qu’indi- artistique ne fonctionne pas selon les à conquérir une position prédomi-
vidu « cultivé ». Alors, ce temps est-il mêmes règles que le champ écono- nante.
réellement gratuit ? mique. Les différents acteurs cher- La première des luttes vise à dé-
chent, bien entendu, à dominer leur finir ce qui appartient au champ.
La particularité champ d’action. Mais l’une des ca- « En fait, un des enjeux majeurs
du champ littéraire ractéristiques des champs dits « sym- des luttes qui se déroulent dans le
boliques » (c’est-à-dire ceux de l’ex- champ littéraire ou artistique est la
Pour Pierre Bourdieu, il y a homo- pression et du savoir), c’est que les définition des limites du champ,
logie entre l’expression artistique et règles ne sont pas les mêmes que c’est-à-dire de la participation légi-
l’univers économique. Ce sont les dans le champ économique : l’argent time aux luttes 8. » Qui est considéré
plus riches qui disposent de plus par exemple n’est pas forcément le comme auteur ? Le premier argu-
de temps pour lire ou admirer les signe de la réussite. Dans les champs ment de la lutte sera de refuser à un
œuvres. Ce sont eux qui imposent symboliques (dont le champ littéraire opposant le qualificatif d’auteur : il
leurs critères de sélection du bien fait partie), la domination ne se mani- est alors disqualifié tout de suite, on
parler, du bien écrire. Eux qui, dispo- feste ni par la richesse matérielle, ni n’a ni à en parler ni à le faire parler.
sant de temps et d’une langue consi- par un pouvoir administratif ou poli- Il s’agit ensuite de prendre pied
dérée comme canonique, imposent tique sur d’autres. Le pouvoir exercé dans le champ en se construisant par
un type d’écriture et une vision de la est bien réel, la domination est réelle, rapport à ce qui est, par différence et
littérature comme gratuité, désincar- mais ils ne se manifestent pas de la ressemblance. C’est une sorte de tra-
nation. Ils l’imposent non parce que même manière que dans les champs
7. Idem, p. 199.
8. Pierre Bourdieu, « Le champ intellectuel, un
5. Choses dites, op. cit., p. 132. 6. Méditations pascaliennes, op. cit., p. 116. monde à part », Choses dites, op. cit., p. 171.

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vail de composition. « Chacune des lation entre la biographie et l’œuvre. cial, le capital symbolique et culturel
conduites de chacun des person- La relation à la biographie pourrait qui permet de passer du rêve d’être
nages viendra préciser le système faire croire que l’œuvre est le produit auteur à la réalisation, de la contesta-
de différences qui l’opposent à tous d’une histoire individuelle, alors tion inefficace à la concrétisation
les autres membres du groupe ex- qu’elle est le produit d’une histoire d’une œuvre, les moyens financiers
périmental ; sans jamais ajouter collective.L’analyse interne de l’œuvre qui permettent de vivre sans travail
vraiment à la formule initiale 9. » ne voit que le texte et n’imagine pas contraignant autre que la pensée. Car
Autrement dit : un auteur ne va pas la force structurante du champ sur littéraires et scientifiques participent
réellement inventer sa situation, mais l’œuvre. « La théorie du champ d’une même condition scolastique.
repérer, dans ce qu’il sait faire, ce qui conduit effectivement à refuser Le chercheur, comme l’écrivain, dis-
va lui permettre de se distinguer de aussi bien la mise en relation di- pose de temps pour sa recherche ou
manière à conquérir une domination recte de la biographie individuelle l’écriture de ses articles. Même le fait
sur une portion de champ. et de l’œuvre […] que l’analyse in- de s’arrêter sur ses pratiques pour les
Ce sont, au bout du compte, ces terne d’une œuvre singulière ou analyser est une manière de bénéfi-
luttes qui expliquent la configuration même l’analyse intertextuelle, c’est- cier de ce temps libre, de s’absenter
des textes. Les concepts esthétiques, à-dire la mise en relation d’un en- de l’action : « Du seul fait que nous
dit-il,sont flous tant qu’on ne les a pas semble d’œuvres 11. » Autrement dit, nous arrêtons sur notre pratique,
replacés dans ce contexte de lutte, la critique littéraire n’aurait que peu que nous retournons vers elle pour
« dans la logique purement sociolo- de possibilités explicatives. Elle serait la considérer, nous en devenons
gique » qui est la leur en réalité. Car plutôt un détournement de l’atten- d’une certaine façon absents 14. »
tion qu’une démarche scientifique : La lutte est interne à chaque champ
pourquoi, en effet, examiner de près scientifique (sociologie, littérature ou
une forme littéraire qui n’est que l’ex- autre). Elle règne aussi entre les disci-
Les champs littéraires, pression arbitraire ayant réussi à s’im- plines, chacune cherchant à imposer
poser ? Pourquoi la transformer en sa valeur face aux autres. La sociolo-
artistiques, scientifiques, norme, pourquoi en faire l’éloge ? gie,notamment,peut contester la pré-
participent tous du champ tention de la philosophie à réfléchir
L’unité des auteurs toute science. La perspective histo-
de la production rique du regard sociologique permet
Si l’on considère l’écriture de cette de relativiser toutes les certitudes qui
intellectuelle. manière, il n’y a pas lieu de faire de s’imposent à nous comme naturelles
Tous trois relèvent différence entre le champ littéraire et en montrant leur fondement arbi-
le champ scientifique. « Les conflits traire. La sociologie démontre la rela-
d’une lutte pour intellectuels sont toujours aussi des tivité des vérités.Les sciences sociales
la domination symbolique conflits de pouvoir, les polémiques sont donc « seules en mesure de dé-
de la raison des luttes de rivalité masquer et contrecarrer les stra-
scientifique 12 » et « les polémiques tégies de domination tout à fait in-
sont les temps forts d’une concur- édites 15 » qui ne cessent de surgir.
les arguments esthétiques ne sont rence symbolique de tous les ins- Dans le domaine littéraire aussi, seule
rien d’autre que des « stratégies sym- tants 13. » Les champs littéraires, artis- la sociologie peut « rendre justice
boliques dans les luttes pour la do- tiques, scientifiques, participent tous à la singularité des grandes rup-
mination symbolique 10 ». On peut du champ de la production intellec- tures 16 » comme celle accomplie par
comprendre la guerre des genres ou tuelle.Tous trois relèvent d’une lutte Baudelaire, auteur « sans concessions
celle des écoles littéraires comme pour la domination symbolique. Les conciliatrices ».
une tentative de modifier les posi- auteurs, quel que soit leur champ
tions dominantes. d’appartenance, se répartissent entre
C’est parce que l’œuvre est au dominants et dominés. La règle du De l’écrit à l’action
fond le produit d’un « champ » autant désintéressement affiché est la même.
que d’un auteur que l’on refusera Les conditions de réussite sont ho- Du point de vue critique, Pierre
l’analyse interne de l’œuvre et la re- mogènes : la place dans l’univers so- Bourdieu opère une tentative légitime
pour faire « parler » le texte littéraire.

9. Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, Seuil, 1992, 11. Idem, p. 174.
p. 33. 12. Méditations pascaliennes, op. cit., p. 132. 14. Méditations pascaliennes, op. cit., p. 66.
10. « Le champ intellectuel, un monde à part », 13. Pierre Bourdieu, Homo academicus, Éditions 15. Idem, p. 99.
op. cit., p. 171. de Minuit, 1984, p. 26. 16. Idem, p. 102.

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Mais une tentative parmi d’autres. tégories de pensée de la microsocio- sociale de la littérature ne se mani-
On ne peut qu’être d’accord avec lui logie. Le poème peut être lu comme feste dans toute l’ampleur de ses
lorsqu’il affirme que l’œuvre d’art n’a un « rapport du moi au monde envi- possibilités authentiques que là où
pas à échapper à l’explication. Il est ronnant », un mode « d’interaction l’expérience littéraire du lecteur in-
moins facile de le suivre lorsqu’il sociale 20 ». La sociologie ne parle pas tervient dans l’horizon d’attente de
reproche à la critique littéraire de se seulement des tendances globales sa vie quotidienne 21. » Pour Pierre
retrancher sans cesse derrière l’indes- d’une société. Elle commence dans Bourdieu, la microsociologie n’est
criptible du texte. Selon lui, la litté- la relation d’individus et de groupes, pas un niveau explicatif satisfaisant.
rature « veut se vivre comme une Et la fonction de « reproduction » de
expérience absolue, étrangère aux la littérature est plus manifeste que
contingences d’une genèse 17 », et la ses possibilités innovatrices. Ainsi, la
littérature conçue ainsi, comme pur Le regard sociologique critique sociologique de la littérature
plaisir esthétique, ne produit que des n’est pas une, mais se déploie dans la
apologies. On peut prendre plaisir à voit ce que l’analyse diversité même des écoles sociolo-
un texte soumis pourtant à l’analyse stylistique ne voit pas, giques.
scientifique. Il faut donc mettre Cette position à la fois forte et re-
« l’amour de l’art » sous le scalpel de et, en contrepartie, lative de la sociologie se recadre en-
la sociologie. core dans une question plus globale :
le regard littéraire qu’elle soit structuraliste, génétique,
La place de la critique voit ce que le regard sociologique ou autre, jusqu’où une
sociologique en littérature critique est-elle explicative de l’œuvre ?
sociologique Ici, Pierre Bourdieu crierait au scan-
Si l’on prend pour référence les ne peut observer dale : nous serions suspectés de vou-
travaux de H.-R. Jauss, on peut certes loir retirer le texte littéraire de la né-
retrouver certaines des propositions cessité d’une analyse scientifique. La
de Pierre Bourdieu concernant l’im- question est plus complexe.Elle n’op-
portance du regard socio-historique dans les interrelations qu’ils construi- pose pas les scientifiques aux parti-
sur l’œuvre littéraire. On se référera sent et les rapports qui s’établissent sans du flou, mais deux positions
par exemple à une analyse comme La entre eux. Cette perspective micro- scientifiques.
douceur du foyer 18 : sur un corpus sociologique, interpersonnelle, est la En sciences de la communication,
de poèmes du XIXe siècle, d’auteurs plus explicative dans la perspective par exemple, on estime qu’un tout
connus ou oubliés, on constate que de H.-R. Jauss. n’est jamais réductible à la somme de
l’idéalisation de la famille portée par Lire une œuvre littéraire, c’est ac- ses parties, reprenant en cela une
les textes impose un modèle aux cepter de confronter sa manière de idée d’Aristote. Si l’on applique cette
classes sociales qui ne le vivent pas. voir le monde avec celle d’un autre.Se proposition à l’analyse littéraire, on
Mais il faut noter aussi que les ana- rendre disponible pour une nouvelle est proche de la position critique
lyses de H.-R. Jauss vont être succes- perception des choses.Commencer à d’Umberto Eco dans La Structure ab-
sives : la première lecture porte sur la se projeter dans une expérience que sente 22 : on a beau disséquer une
forme,la deuxième sur la constitution l’on n’a pas encore soi-même vécue. œuvre de part en part dans chacune
du sens, la troisième seulement sur le Ce mouvement du lecteur,qui le rend de ses composantes,dans chacune de
contexte social et historique. Ce qui capable d’une certaine innovation, ses structures, la compréhension de
signifie que le texte prend de la pro- n’est accessible que dans le détail de l’œuvre ne peut être décrite comme
fondeur dans l’histoire,mais aussi que sa réception. Et il est prêt à se proje- la compréhension de la somme des
sa signification naît de ce qu’il est. ter dans ces expériences nouvelles parties.
Toujours dans cette étude, H.-R. dans la mesure où, plus ou moins Et, en littérature, cela ne signifie
Jauss privilégie pour sa démonstra- confusément, il les attend. La littéra- pas que la critique est illégitime, mais
tion l’histoire sociale de la famille et ture a ainsi une force d’invention, au contraire que tous les modes de
de la place de l’enfant. Dans d’autres de mise en mots, d’attentes qui cher- lecture sont les bienvenus, car cha-
textes, notamment dans ses études chent à s’exprimer : « La fonction cun,si forte que soit sa cohérence,ne
sur Baudelaire 19,il fait allusion aux ca- dit jamais la totalité du texte, la tota-
lité de ses interprétations possibles. Il
19. H.-R. Jauss, « Le texte poétique et le
17. Les règles de l’art, op. cit., p. 14. changement d’horizon de la lecture (Baudelaire :
18. H.-R. Jauss, « La douceur du foyer : la poésie Spleen II) », Pour une herméneutique littéraire,
lyrique en 1857 comme exemple de transmission Gallimard, 1988. 21. Idem, p. 80.
de normes sociales par la littérature », Pour une 20. Pour une esthétique de la réception, op. cit., 22. Umberto Eco, La Structure absente, Mercure
esthétique de la réception, Gallimard, 1978. p. 320. de France, 1972.

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y a donc une relativité de tous les re- de neuf, à quelle question inédite, lastique » ? La scolastique est ici un
gards,dont aucun n’est suffisant,bien non formulée, l’œuvre répond. Le cri- synonyme du platonisme, interprété
que tous soient nécessaires.Le regard tique,travaillant sur ses propres expé- comme séparation des actes de l’in-
sociologique voit ce que l’analyse sty- riences vitales, comprendra ainsi ce tellect ou de l’esprit, d’avec ceux du
listique ne voit pas, et, en contrepar- que l’œuvre a signifié,pourquoi elle a corps. On ne peut nier, certes, la
tie, le regard littéraire voit ce que le été saisie comme nouvelle. « Pour dé- persistance à toutes les époques (y
regard sociologique ne peut obser- couvrir le problème dont l’œuvre compris dans notre si moderne
ver. Et l’un n’est pas plus efficace que nouvelle a représenté, dans la série XXIe siècle) de tendances gnostiques,
l’autre, plus vrai que l’autre. Il est seu- historique, la solution, l’interprète dont on lit sans difficulté la trace dans
lement autre. doit mettre en jeu sa propre expé- les discours les plus modernistes et
rience 23. » La relation entre le lecteur technologiques autour de la virtuali-
Équilibrer l’auteur, le livre, et l’œuvre,entre le critique et l’œuvre, sation du monde. Tendances tout
le lecteur n’est pas une relation fascinée.Elle se aussi amplement dénoncées à toutes
dissocie d’ailleurs en de multiples ni- les époques,ce qui a été fait largement
Depuis Aristote, on analyse toute veaux de réception : celui du lecteur, avant le Moyen Âge, par exemple par
œuvre selon trois dimensions : celle mais aussi celui du critique.Le lecteur saint Augustin dans sa lutte contre
de l’auteur (qui est-il pour avoir écrit a ses attentes, au nom desquelles il le manichéisme. Pour notre sujet, la
ce qui est écrit ?), celle de l’œuvre appréciera l’œuvre.Le critique est un question doit se transposer dans
(comment a-t-elle joué du langage ?), l’analyse de l’acte de lecture : dans
celle du lecteur (comment l’œuvre quelle mesure l’arrêt de l’activité im-
prend-elle sens pour lui ?). Entre ces posé par toute lecture est-il un temps
trois pôles,Pierre Bourdieu a nettement
Le temps de la lecture socialement inefficace ? Dans quelle
choisi. L’œuvre n’est que partielle- n’est pas un temps refusé mesure la lecture est-elle une néga-
ment présente et le lecteur a presque tion de la réalité économique qui l’au-
totalement disparu. L’approche par au réel, torise ?
l’auteur est prépondérante.C’est l’au- mais une confrontation Nul ne peut lire si, quelque part,
teur d’abord, avec ses conditions his- quelqu’un ne met à sa disposition
toriques et sociales de vie, qui est pri- avec soi-même et son ce temps gratuit : l’État qui finance
mordial. L’auteur avec son envie de les enseignants, les parents qui ga-
s’imposer et de prendre pied dans le
mode de relation à l’autre, gnent leur vie pour un enfant, le ni-
champ dans lequel il vit. Puis, c’est le confrontation nécessaire à veau de salaire et la législation sociale
livre. Le livre qui manifeste ce désir, qui autorisent le loisir. Ainsi, pour
explicite la lutte intérieure et exté- l’action ultérieure Pierre Bourdieu, lire est toujours,
rieure pour la domination du champ. d’une certaine manière, une forme
Le lecteur enfin,le plus falot des trois, d’inconscience. Lire, c’est oublier les
semble se laisser indéfiniment prendre lecteur à la fois déterminant (il a droit conditions de la jouissance esthé-
par l’illusion développée par l’auteur. à la parole) et relatif (sa parole, tique.
Il paraît toujours fasciné par le cha- comme celle de l’œuvre, ne sera pas Pour H.-R. Jauss aussi, la lecture
toiement littéraire qu’on lui impose, entendue si elle n’est pas attendue). est libération de la contrainte quoti-
inconscient des jeux de pouvoir dans Les interprétations peuvent conver- dienne et plaisir esthétique. Mais la
lesquels il est pris. Pour Pierre ger ou diverger, et l’efficacité sociale lecture est en même temps une expé-
Bourdieu, il y a moins une place du de l’œuvre ne se comprendra que rience sociale : « Dans la mesure où
lecteur qu’une complicité objective dans leur confrontation. la jouissance esthétique libère de la
lecteur-auteur-œuvre dans l’entreprise contrainte pratique du travail et
de domination. Le temps de la lecture des besoins naturels de la vie quoti-
On peut alors mesurer la distance ou de l’écriture : temps isolé dienne, elle fonde une fonction
entre cette position et celle de H.-R. ou temps partagé ? sociale spécifique par laquelle l’ex-
Jauss,qui est une réintégration du lec- périence esthétique s’est depuis tou-
teur dans la critique : le récepteur at- Dans quelle mesure le temps de la jours distinguée de toutes les autres
tend une œuvre d’un certain type et lecture, le temps de l’écriture, sont-ils activités. » L’expérience esthétique a
il la reçoit d’une certaine manière en des temps coupés du monde, un pour fonction de faire travailler inté-
fonction de ses attentes. On ne com- temps que Bourdieu dénomme « sco- rieurement le lecteur sur sa réalité
prendra une œuvre que par l’analyse individuelle et ses expériences inter-
de cette attente, et en particulier en 23. Pour une esthétique de la réception, op. cit., individuelles. Ainsi, « l’expérience es-
découvrant ce que cette attente avait p. 72. thétique ne s’oppose aucunement

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par nature à la connaissance ni à payer pour qu’il y ait aussi invention de normes est par définition même
l’action 24 ». Au contraire : elle est ou- éthique. L’art est créateur de normes une entreprise de domination. La
verture vers l’action. parce qu’il permet de mettre à jour le construction de normes par livre in-
Ainsi, le temps de la lecture n’est « savoir existentiel amassé dans la terposé ne contredit pas cette affir-
pas un temps refusé au réel,mais une pratique quotidienne 26 ». En aidant mation.
confrontation avec soi-même et son le lecteur à construire sa relation au
mode de relation à l’autre, confronta- monde, aux autres, il introduit un es- Une différence des
tion nécessaire à l’action ultérieure. pace de retour sur soi, d’affinement représentations anthropologiques
Renouveler sa perception du monde, des attitudes et des comportements.
comprendre les relations sociales de- La relation au livre ne se comprend Au fond, la position de Pierre
mande du temps. Il y a diverses ma- que comme une transaction perpé- Bourdieu se différencie de celle de
nières de prendre ce temps. On peut tuelle,un mouvement hésitant,un tra- Hans-Robert Jauss par son anthropo-
y penser en accomplissant des tâches vail de comparaison jamais achevé et logie sous-jacente. Pierre Bourdieu
matérielles ou dans tous les instants poursuivi de livre en livre, parce que, opte pour une définition de l’humain,
de solitude de l’existence.Ou en lisant. de livre en livre, on se poursuit soi- Hans-Robert Jauss pour une autre.
Le temps de la lecture est sociale- même,on s’invente soi-même.Si on ne L’anthropologie de Pierre Bourdieu
ment efficace : il permet de stabiliser saisit pas cette potentialité première présente deux caractéristiques essen-
ses représentations, distinguer celles de mouvement individuel offert par tielles : l’absence de sujet et l’absence
que l’on partage et celles qui vous l’art, cette ouverture vers l’invention de médiation entre les sujets.
sont propres. Envisager des actions dans la relation aux autres, on ne Pour Pierre Bourdieu, la vie n’est
possibles. Ébaucher de nouvelles pourra que raisonner en termes de pas un ensemble cohérent et orienté.
normes d’action. reproduction de comportements. En Elle est discontinue. On ne peut la dé-
résumé, « l’expérience esthétique est crire comme un chemin ou un par-
De l’interprétation amputée de ses fonctions sociales cours.Dans la réalité,nous ne sommes
aux normes d’action primaires tant qu’on l’enferme dans pas constants à nous-mêmes, pas
les catégories de l’émancipation et prévisibles, pas intelligibles. Ce que
La lecture, comme l’écriture, n’est de l’affirmation, de l’innovation désigne notre nom propre « n’est ja-
pas d’abord une œuvre intellectuelle. et de la reproduction, et que l’on mais qu’une rhapsodie composite et
Elle n’est pas un détachement, elle n’introduit pas les catégories inter- disparate 29 » des réalités biologiques
n’est pas de l’ordre de l’abstrait ou du médiaires d’identification, d’exem- et sociales instables. Cette position
gratuit. Pour Pierre Bourdieu, c’est plarité et de consensus ouvert 27 ». est très ancienne. Sans remonter à
une réalité viscérale, un engagement Pour Pierre Bourdieu, cette pers- l’Antiquité, c’est celle de Locke, de
total, parce qu’elle est une projection pective est inadmissible.Tout d’abord, Nietzsche ou, plus près de nous, de
de soi dans sa volonté de puissance. quand il pense la question de la Varela.C’est donc en ce sens que l’on
Ce qui est en jeu est mon combat norme en littérature, c’est prioritai- peut parler de position anthropolo-
pour être présent dans le monde qui rement celle de l’esthétique. Et puis, gique : il y a une lignée de pensée qui
est le mien, un monde dans lequel il s’il s’agit de réfléchir aux normes ne perçoit pas l’unité d’un quel-
me faut être dans les gagnants si je ne d’action véhiculées par la littérature, conque « moi » ou la conteste. Dans
veux pas être parmi les perdants. on ne peut dire que les œuvres litté- cette perspective, une narration est
Chez H.-R. Jauss non plus, l’art raires créent des normes d’action : une forme particulière de mensonge,
n’est pas gratuit.Il n’a d’intérêt que si elles les imposent.Elles aident parfois une manière de refuser de voir cette
on le pratique comme quelque chose à modifier une coutume, la changer discontinuité de la vie : le roman tra-
de vital. Mais son enjeu est l’inté- pour une autre, qu’elle dénomme ditionnel, en racontant des histoires,
gration de normes d’action. L’art est alors nouvelle norme. Car, au début masque cette vérité en construisant
« expérience de communication 25 » de toute norme, il n’y a que la cou- l’illusion de la continuité.
et peut ouvrir à une « nouvelle soli- tume,une coutume qui « n’annule ja- À l’inverse, chez H.-R. Jauss, le lec-
darité dans l’action ». Certes, l’ex- mais l’arbitraire de la force 28 ». Il ne teur a une intériorité. C’est un sujet
périence esthétique, qui engage à peut y avoir affinement des normes, qui pense, cherche son unité, sa co-
l’identification avec un modèle, mais remplacement d’un rapport de hérence, son identité, à travers la per-
risque de sombrer dans l’étonnement force par un autre. La construction manence des règles qui l’animent. Il
ou la fascination. Mais c’est le prix à est proche en ce sens de la position
26. « Petite apologie de l’expérience de Paul Ricœur,pour qui chacun a be-
esthétique », Pour une esthétique de la réception,
24. Idem, p. 141. op. cit., p.164.
25. Pour une esthétique de la réception, op. cit., 27. Idem, p. 172. 29. « L’illusion biographique », Actes de la
p. 148. 28. Méditations pascaliennes, op. cit., p. 114. recherche en sciences sociales, n° 62-63, p. 69-72.

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L’ a u t e u r, l e l i v r e e t l e l e c t e u r d a n s l e s t r a v a u x d e P i e r r e B o u r d i e u

soin de se représenter ce qu’il fait de de prise de pouvoir. On ne peut que phique » et sa certitude d’une incons-
son histoire.Une nécessité qui permet dénoncer. Dénoncer l’arbitraire du tance des organismes biologiques.
de se construire soi-même comme bon goût, de la littérature comme Mais il faudrait alors renoncer à
continu. Non pour se mentir en mas- objet à admirer. Dénoncer l’arbitraire prendre au sérieux la certitude qu’il
quant le discontinu, mais parce que du jeu des normes qui s’opère dans la manifeste, d’être le seul à engager le
nous n’atteignons pas à notre vérité transaction du lecteur et de l’œuvre. combat « contre des forces sociales
en tant qu’organisme humain si nous On voit alors la difficulté essentielle démesurées, telles que le poids des
refusons de construire notre cohé- à laquelle on se heurte : y a-t-il place habitudes de pensée, des intérêts de
rence. Une cohérence qui se négocie pour une dénonciation exempte de connaissance, des croyances cultu-
entre rupture, héritage et contesta- prise de pouvoir ? Si tout le travail relles léguées par plusieurs siècles de
tion. Qui se construit dans une « idée intellectuel est guidé par le souci culte littéraire, artistique ou philoso-
directrice » de nous-même et de l’his- de prendre position dans le champ phique 32 ». Ou penser que – nouvelle
toire humaine. Qui s’élabore parce concerné, on peut lire chez Pierre incohérence – cédant régulièrement
que,sans être jamais capables de maî- Bourdieu comme auteur une volonté à l’illusion biographique, il avait fon-
triser le temps, nous sommes tirés et de prise de pouvoir. Et si les protes- damentalement besoin d’interpréter
unis par une « conception épique de tations de désintéressement ne sont sa vie comme une histoire dans
l’humanité 30 », par un avenir voulu, que le camouflage habile qui permet l’Histoire, selon l’expression de Paul
par une représentation partagée du la domination symbolique, on peut Ricœur. Besoin de se sentir investi
souhaitable. interpréter la prétention de Pierre d’une mission. Besoin de manifester
Et nous touchons ici à la deuxième Bourdieu à défendre la situation des une continuité d’être.
profonde dissemblance. Chez H.-R. dominés comme une illusion ou une Pierre Bourdieu est un auteur
Jauss,l’expérience esthétique ne joue forme de cynisme 31. S’agit-il vraiment ayant écrit une œuvre lue par des lec-
son rôle que si elle ouvre sur l’expé- de défendre les dominés ? Ou la dé- teurs. Son œuvre est peut-être le pro-
rience de l’autre. Une œuvre fait mé- fense des dominés n’est-elle pas sim- duit des tensions de son champ (pro-
diation entre un individu et le monde plement le moyen le plus efficace de duit d’une confrontation aux autres
social, parce qu’elle permet de jouer s’assurer une domination symbolique sociologies, à la philosophie, à la lin-
en imagination des attitudes possibles, dans le champ sociologique ou dans guistique ou à l’histoire littéraire
qui seront ensuite tentées dans la vie le champ intellectuel en général ? entre autres). Une rencontre particu-
réelle. Elle offre une possibilité d’imi- Allons plus loin.Si toute norme est lière de nécessité et de hasard, d’une
tation ou de refus, d’imitation ou de arbitraire, l’affirmation que les domi- unité jamais atteinte. Un travail sans
dissociation. Le langage est une mé- nés doivent être protégés est contes- cohérence directe avec ses actes,tant
diation, parce qu’il permet d’appro- table.Je peux penser que les dominés comme participant au pouvoir intel-
cher l’expérience et de la confronter. n’ont que ce qu’ils méritent.Que leur lectuel que comme militant. Elle a
Chez Pierre Bourdieu, tout ce qui défense n’a pas de sens. Sauf comme peut-être une unité que l’on ne peut
pourrait faire médiation entre moi et la trace d’un habitus, d’un non-pensé, décrire qu’en passant par ce qu’il au-
l’autre (la langue, l’œuvre, la société d’une illusion jamais remise en cause. rait appelé illusion biographique.Une
commune dans laquelle on vit) ne Ou comme prétexte à la domination unité dans la poursuite constante
sert qu’à établir le partage entre l’ar- de la part d’un sociologue dans le d’une intuition pratique,d’une norme
bitraire dominant et les dominés. La champ qu’il désire contrôler. indicible.
relation est duale. Elle ne peut être Il faudrait alors suspecter toute Le choix entre les deux revient à
que confrontation, gain de l’un et l’œuvre de Pierre Bourdieu. Ou com- chaque lecteur. Même si, nous en
perte de l’autre. prendre la défense des dominés avons parfaitement conscience, les
Un auteur alors n’a que deux solu- comme une règle pratique, distincte termes même de ce choix ne sont
tions : jouer le jeu de la domination de la cohérence de sa pensée. Après qu’un instant dans l’histoire de sa ré-
ou en proférer la dénonciation.Toute tout, cette perspective serait logique ception.
autre proposition serait une tentative avec son refus de « l’illusion biogra- Octobre 2002

30. Paul Ricœur, Temps et récit, tome 3, Le Seuil, 31. Jeffrey C. Alexander, La Réduction, Critique
1985, p. 370. de Bourdieu, Cerf, 2000. 32. Méditations pascaliennes, op. cit., p. 15.

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