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C - LE DELIRE SENSITIF DE RELATION

I - INTRODUCTION

La notion de "tempérament sensitif", disposition caractérielle


particulière, prédisposant à l'éclosion du "délire sensitif", apparaît en 1927
dans l'ouvrage psychopathologique et clinique d'Ernest Kretschmer,
"Paranoïa et sensibilité".
La paranoïa, pour Kraepelin, est un délire chronique, endogène et
constitutionnel, systématisée dans ses thèmes, basé sur des interprétations,
des illusion et des intuitions. Particularité importante, il n'implique pas
d'évolution déficitaire, contrairement à la "démence précoce" de Bleuler.

II - SENSITIVITE ET DELIRE DE RELATION : SITUATION


ACTUELLE

La notion de tempérament ou de caractère sensitif, telle que l'a


décrite Kretschmer, s'est maintenue dans la psychiatrie européenne jusqu'à
nos jours. La psychiatrie anglo-saxonne, et notamment américaine, ignore
une telle typologie dont les éléments apparaissent dans le DSM-III-R dans
les traits des personnalités évitantes et passives-agressives.
Le concept de "délire de relation des sensitifs" s'est également
maintenue dans la nosographie européenne, surtout en France et en
Allemagne. Le délire de relation demeure l'un des aspects cliniques des
délires paranoïaques.

III - LE CARACTERE SENSITIF

Considéré comme "de type éminemment asthénique", il est


essentiellement marqué par un défaut d'expansion, une vie psychique
intériorisée et l'incapacité d'opérer une décharge des affects.
Modeste, timide, effacé dans les groupes, décontenancé par la
moindre attaque, le sensitif ne semble avoir, du premier regard, qu'un
lointain rapport avec le paranoïaque.
Cependant de la personnalité de base du paranoïaque, on retrouve:
- la susceptibilité dans les rapports avec autrui relevant de la
méfiance et à la limite du délire de persécution;
- la psychorigidité dont témoigne souvent un certain degré
d'intolérance;
- sous l'apparente modestie, se cache une conscience aiguë et
parfois douloureuse de leur valeur, l'ambition des projets et les exigence de
la réalisation de soi.
Mais il s'y ajoute des traits de caractère qui l'apparentent au
psychasthène de P.JANET:
- fatigabilité psychique et physique;
- tendance aux scrupules extrêmes;
- tendance à l'introspection douloureuse permanente de la vie
affective;

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- perfectionnisme et sentiment d'insatisfaction masquant l'orgueil
et l'ambition;
Enfin il est classique de retrouver chez lui, une grande rétention des
affects : il est travaillé au fond de lui-même par des sentiments et des
passions qui n'effleurent guère à la surface. Il se soumet aux expériences
vécues avec une passivité douloureuse et pénible. Des remarques
désagréables l'affectent profondément. Il y repense longuement sans trahir la
moindre réaction apparente. Il souffre "en silence" et éprouve ainsi un
sentiment d'échec social.

IV - LES DECOMPENSATIONS DU CARACTERE SENSITIF

A - DECOMPENSATION DEPRESSIVE

Le tempérament sensitif "incline volontiers à une tristesse morose"


qui peut aller jusqu'à la dépression authentique.
La thématique dépressive est moins centrée sur l'autodépréciation et
la culpabilité. Il s'agit surtout de sentiments d'échec, aggravés par la solitude
matérielle et morale et renforçant la conviction de l'hostilité générale du
monde extérieur.

B - LE DELIRE DE RELATION DES SENSITIFS

Il représente une forme asthénique ou hyposthénique de délire


paranoïaque.
La psychogénèse du délire fait intervenir l'influence simultanée d'une
expérience vécue "déclenchante" (humiliation, déception, promotion non
obtenue,…) et des conditions du milieu.
La symptomatologie délirante marque le paroxysme des dispositions
habituelle du caractère:
- l'introversion et la timidité deviennent la certitude douloureuse
d'une totale impuissance;
- la propension aux doutes s'affirme comme une conviction
délirante persécutive;
- la conscience d'une valeur méconnue devient la certitude d'une
hostilité générale d'autrui;
- la susceptibilité exacerbée est source d'une souffrance
relationnelle permanente et se déploie dans le délire sous forme
d'interprétations attestant de la malveillance du monde extérieur.
Le délire est essentiellement interprétatif, mais aussi intuitif et
illusionnel.
Les thèmes les plus fréquent sont la persécution, la filiation ou
concernent l'homosexualité.
Le délire de référence (décrit initialement par Wernicke), est ici
exemplaire: toute expérience vitale ou relationnelle confirme le sujet dans sa
certitude d'être en butte à l'hostilité et à la malveillance. Certitude toujours
douloureuse car accompagnée d'un sentiment de culpabilité.
Le délire est vécu dans l'angoisse, la tension conflictuelle, l'asthénie
et la dépression.

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Le délirant régit le plus souvent, par la fuite, la passivité
douloureuse, l'isolement et la soumission résignée aux persécutions. C'est ici
que des réactions dépressives, dans un contexte d'épuisement physique et
psychique, peuvent conduire au suicide.

V - DIAGNOSTIC POSITIF DU DELIRE SENSITIF

Le diagnostic positif du délire sensitif repose sur l'association:


- d'une structure sensitive sous-jacente;
- d'un événement déclenchant;
- de la présentation du délire en continuité avec "les événements
déclenchants";
- la systématisation et la non extension du délire;
- le vécu passif voire dépressif.

VI - DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL

1 - délire d'interprétation de Sérieux et Capgras:


Ce délire survient généralement sur une personnalité "paranoïaque".
L'extension se fait en réseau et la participation thymique est plus importante.
2 - les délires passionnels
Ce délire repose sur un postulat de base et s'étend en secteur, chez
un sujet hypersthénique.
3 - les autres délires chroniques : PHC et paraphrénie
La prédominance des mécanismes, respectivement, hallucinatoire et
imaginatif, et la désinsertion social qu'engendrent ces délires permettent de
les distinguer du délire de relation.
4 - la mélancolie délirante
Le diagnostic repose essentiellement sur l'antériorité des troubles de
l'humeur sur le délire. De plus, la douleur morale et la tristesse sont au
premier plan.

VII - EVOLUTION

Les délires de relation sont peu extensifs ne s'étendant guère au-delà


du domaine des relation (secteur); ils s'enrichissent de la réalité
environnante et sont déterminés par l'évolution des événements vécus.
Les décompensations dépressives sont fréquentes et peuvent donner
lieu à des idées suicidaires lorsque l'anxiété s'y ajoute.
L'évolution est le plus souvent favorable; le délire disparaît en
quelques mois permettant une cicatrisation caractérielle.
Sous traitement, la guérison est de règle.

VIII - ETIOPATHOGENIE

Ces délires correspondent aux psychoses de type II distinguées par


J.Guyotat à partir de critères psychodynamiques et
psychopharmacologiques.
Ces délires, sont également dites psychose par anti-dépression, car le
délire serait un moyen de lutter contre la dépression.

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Le modèle psychodynamique renvoie les délires de relation à une
fixation et régresion au stade sadique-anal. La paranoïa s'organise autour
d'un conflit spécifique, celui d'une homosexualité inconsciente ou latente
contre laquelle le sujet se défend par deux mécanismes: la dénégation et la
projection.
L'élaboration du système délirant repose sur une série de
transformation de la représentation pulsionnelle:
"je l'aime" (un homme) est détourné et déplacé en "je le hais" qui est
projeté à l'extérieur par le Moi. "il me hait" devient ainsi acceptable pour le
Moi conscient.
D'autres auteurs ont souligné l'importance de la régression aux
pulsions agressives du stade sadique-anal concernant le système persécutif
imaginaire (à la recherche d'un châtiment inconsciemment désiré).

IX - PRISE EN CHARGE

A - CHIMIOTHERAPIE

Du point de vue thérapeutique, ces délires répondent mieux aux


antidépresseurs et aux thymorégulateurs qu'aux neuroleptiques.
Les neuroleptiques sont nécessaires au paroxysme des moments
anxieux et en cas d'exacerbation délirante. On associera deux types de
neuroleptiques, l'un pour ses propriétés incisives (type Halopéridol) et
l'autre pour ses propriétés sédatives (type Lévomépromazine). Il faut de
préférence avoir recours à des doses modérées, car des doses fortes, risquent
en abrasant le délire, de précipiter l'état dépressif.
La nécessité de poursuivre ce traitement au long cours nous renvoi à
l'indication des NAP.
Les antidépresseurs: leur adjonction se fait souvent d'emblée. Les
tricycliques sont d'une efficacité prouvée. On évitera les doses trop élevées.
B - PSYCHOTHERAPIES

La psychothérapie permet la restauration du narcissisme. Le


thérapeute doit être particulièrement prudent dans son attitude; une
familiarité ou une situation de rapprochement excessif peut être vécue
comme une menace de destruction. A l'inverse, une certaine distanciation ou
une attitude froide peut être interprétée comme un rejet de la part du
thérapeute.

C - L'HOSPITALISATION

Elle peut être indiquée lors des périodes d'exacerbations délirantes


ou lors de décompensations dépressives sévères comprenant un risque
suicidaire élevé.