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9 mai 2019

TD : HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE


Commentez un de ces textes au choix
Pierre Abélard, Collationes

TEXTE 1 : Le Juif et le Philosophe

J : S’il est vrai, comme nous le croyons, que par Dieu même nous fut donnée la Loi
que nous suivons, en la suivant aucunement nous ne sommes répréhensibles, mais,
tout au contraire, de cette obéissance nous devons être rémunérés, et ceux qui la
condamnent sont dans une profonde erreur. Même nous ne pouvons vous forcer à
croire qu’elle ait été donnée par Dieu, vous ne pouvez non plus démontrer le
contraire. Pour prendre un exemple dans les coutumes de la vie humaine, conseille-
moi, je te prie, sur le cas que voici : je sers un maître que je crains très fort d’offenser,
et je vis avec maints autres serviteurs, qui éprouvent la même crainte. Ceux-là me
disent qu’en mon absence notre maître a prescrit une certaine tâche, dont j’ai
connaissance et que les autres accomplissent, m’exhortant à coopérer avec eux.
Quelle conduite juges-tu louable à supposer que je mette en doute cette prescription
qui fut donnée en mon absence, […] surtout si ce précepte semble de telle sorte
qu’aucune raison ne le puisse réfuter ? Quelle nécessité pour moi de mettre en doute
un péril que je puis écarter pour vivre ainsi en sûreté ? Si le maître a prescrit ce que
confirme le témoignage de beaucoup et qui est fort raisonnable, je suis tout à fait
inexcusable de ne point obéir. Mais si, trompé par le conseil des autres serviteurs, […]
j’accomplis la tâche en question alors qu’elle ne doit l’être, c’est eux qu’il faut accuser
plutôt que moi, qui n’agis ainsi que par respect pour le maître.
P : Certes tu as découvert toi-même le conseil que tu demandais et personne de sensé
ne pensera autrement, mais applique à notre propos l’exemple de ta comparaison.
J : Depuis maintes générations, tu le sais bien, notre peuple conserve, en lui obéissant,
ce Testament que Dieu, dit-il, lui a donné et, tant par la parole que par l’exemple, nos
anciens ont, de la même manière, formé à son observation ceux qui venaient après
eux, et le monde presque entier s’et accordé à croire que par Dieu cette Loi nous fut
donnée. […] C’est pieuse opinion, parfaitement raisonnable et non moins congruente
à la bonté divine qu’au salut des hommes, que Dieu prenne assez soin des humains
pour ne dédaigner non plus de les instruire par quelque Loi écrite, en sorte qu’à tout
le moins de par la crainte des peines soit réprimée notre malice. […] Car sans loi de
quelle manière se pourrait donc régir un peuple soumis, chacun alors, réduit à son
propre arbitre, n’en faisant qu’a sa tête ? Ou de quelle manière pourrait-on, par juste
punition des méchants, contenir leur malice à moins que ne fussent d’abord instituées
des lois interdisant de mal agir ?
TEXTE 2 : Le Philosophe et le Chrétien

P : Aucun conseil ne mérite mieux d’être suivi et rien n’est plus sot que de renoncer à
des lois anciennes pour des nouvelles à moins que celles-ci ne soient doctrinalement
meilleurs. Ceux, en effet, qui composent des lois nouvelles les peuvent rédiger avec
d’autant plus de sûreté et de perfection qu’instruits déjà par la discipline des
anciennes et par l’expérience même du nécessaire il ne leur fut malaisé d’ajouter,
grâce à leur propre talent, ce qui faisait défaut, comme c’est aussi le cas dans les
autres disciplines philosophiques. Mais là où il ne faut confier davantage à la
perfection des écrits postérieurs, c’est lorsque les nouveaux rédacteurs ont pu par leur
talent égaler les anciens. Et s’il arrive qu’ils les dépassent de loin, que ne peut-on
espérer ? Que tel soit le cas du Christ législateur, que vous identifiez à la Sagesse
même de Dieu, certes vous n’en doutez. […]
C : À présent nous avançons beaucoup, ce me semble, vers la fin et plénitude de
toutes disciplines, que vous nommez éthique, c’est-à-dire morale et que nous avons
coutume d’appeler Divinité [divinitas], car nous la considérons à partir de celui vers
lequel nous tendons pour Le saisir : c’est-à-dire Dieu, alors que vous le faites en
partant des moyens par lesquels on y accède, c’est-à-dire ces bonnes mœurs que vous
appelez vertus.
P : J’approuve ton dire, qui est clair, et je fais grand cas aussi de votre nouveau mode
de dénomination, car vous jugez plus digne le but auquel l’on parvient que les moyens
celui qui l’a atteint que celui qui s’en approche ; ainsi c’est à partir de ce qui est le plus
important que vous opérez votre dénomination et vous alléchez fort le lecteur en
situant dès l’origine ce qu’il lui faut proprement découvrir. […] À présent, s’il te plaît,
nous voulons définir d’abord en quoi consiste au total la véritable éthique, ce que
nous devons attendre de cette discipline et jusqu’où il nous faut parvenir pour qu’en
soit pleinement réalisée l’intention.
C : Tout le contenu de cette discipline se réduit, je pense, à montrer ce qu’est le Bien
suprême et par quelle voie nous le pouvons attendre.
P : « Il me plaît fort qu’en si peu de mots tu aies résumé une chose si importante et si
soigneusement compris l’intention totale de l’éthique. Il suffit de définir cette intention
par les mots dont tu as usé pour ravir aussitôt l’auditeur et lui recommander l’étude
de cette discipline, en sorte que, comparés à elle, perdent leur valeur les
enseignements de toutes les arts. […] Car l’étude des autres sciences reste bien loin du
Bien suprême et ne touche en rien à l’éminente béatitude ; en elles n’apparaît aucun
fruit, sinon dans la mesure où elles se mettent au service de cette suprême philosophie,
telles des suivantes qui s’affairent autour de leur maîtresse.