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Augustin

CONTRE LES ACADÉMICIENS

Trad. par J.-L. Dumas

I, 1,3. Ce caractère donc, qui t’a fait toujours désirer ce qui est convenable et noble, préférer être
généreux plutôt que riche, ne jamais souhaiter être plus puissant que juste, ni jamais céder aux
forces hostiles et perverses : ce caractère divin en toi qui a été engourdi par je ne sais quel
sommeil léthargique de cette vie, une Providence secrète a décidé de le provoquer par les
diverses et cruelles tribulations que tu sais. Réveille-toi, réveille-toi, je t’en prie ; tu te féliciteras
grandement, crois-moi, de ce que les biens de ce monde ne t’ont flatté de presque aucune de
ces faveurs qui captivent les imprudents : ces biens tentaient de m’enchaîner moi-même quand je
tenais chaque jour ce propos-là, et ils y seraient parvenus si une douleur de poitrine ne m’avait
forcé à abandonner une profession vaine et à me réfugier dans le sein de la philosophie. C’est elle
qui maintenant me nourrit et me réchauffe, dans ce loisir studieux que nous avons instamment
souhaité : c’est elle qui m’a libéré de cette superstition dans laquelle je t’avais précipité avec moi.
C’est elle en effet qui m’enseigne, conformément à la vérité, que rien ne doit être cultivé à fond, et
qu’il faut mépriser la totalité de ce qui est perçu par les yeux mortels, de ce q’atteint un
quelconque de nos sens. C’est elle qui promet de faire connaître clairement le Dieu très vrai et très
caché, et qui veut bien le montrer, de façon imminente, comme à travers des nuages diaphanes.
I, 6,16. C’est pourquoi tu n’obtiendras de moi rien d’autre qu’une définition de la sagesse qui
n’est ni la mienne ni nouvelle, mais qui est celle des Anciens ; et je m’étonne que vous ne vous la
rappeliez pas : ce n’est pas la première fois que vous entendez dire que « la sagesse est la
science des choses divines et humaines. »

II, 3,7. C’est là ce qu’on appelle communément « philocalie ». Ne méprise pas ce nom parce que
le vulgaire le nomme ainsi. Car Philocalie et Philosophie sont presque désignées de même façon
et veulent passer pour parentes, et elles le sont. Qu’est-ce en effet que la philosophie ? L’amour
de la sagesse. Qu’est-ce que la philocalie ? L’amour de la beauté. Demande aux Grecs. Qu’est-ce
que donc que la sagesse ? N’est-ce pas la beauté même ? Philocalie et Philosophie sont donc
sœurs, nées du même père. Mais la première, rabattue loin de son ciel par le gluau de la
sensualité et enfermée dans la cage du commun, a conservé pourtant une affinité de nom pour
avertir l’oiseleur de ne pas la mépriser. Sa sœur, qui vole librement, la reconnaît souvent, sans
plumes, souillée, nécessiteuse : car la philocalie ne sait pas de qui elle descend, et la philosophie
non plus.

III, 18,41. […] Ainsi, peu de temps après cette époque, cette figure de Platon, la plus pure et la
plus lumineuse de la philosophie, chassa les nuées de l’erreur et resplendit principalement en
Plotin, philosophe platonicien que l’on trouva si semblable à son maître que l’on devait penser,
sinon qu’ils ont vécu ensemble, du moins (puisqu’il y a entre eux un si grand intervalle de temps)
que Platon est ressuscité dans Plotin !
III, 19,42. C’est pourquoi nous ne voyons presque plus de philosophes, si ce n’est des cyniques,
des péripatéticiens et des platoniciens : et encore n’y a-t-il de cyniques que parce qu’ils se
complaisent dans une certaine liberté et permissivité de la vie. En ce qui concerne la science et la
doctrine, ainsi que la morale par laquelle on prend soin de l’âme, certes il ne manqua pas
d’hommes très pénétrants et très ingénieux pour enseigner qu’Aristote et Platon étaient en
harmonie si parfaite entre eux que seuls des ignorants ou des observateurs superficiels pourraient
les croire en désaccord. Il a fallu pourtant bien des siècles et bien des discussions pour que
parvienne à se décanter ce que je considère comme la seule doctrine philosophique parfaitement
vraie. En effet, cette philosophie n’est pas celle de ce monde, que nos mystères abominent à très
juste titre, mais celle de l’autre monde, l’intelligible, auquel les plus grandes subtilités de la raison
humaine ne pourraient ramener les âmes aveuglées par les ténèbres multiformes de l’erreur […] si
l’autorité prédominante de l’intelligence divine ne s’était inclinée jusqu’à se soumettre au corps
humain, afin que […] les âmes fussent en mesure de rentrer en elles-mêmes et qu’elles pussent,
même sans débats ni discussions, retrouver le goût de la patrie.
III, 20,43. Voilà ce dont je me suis persuadé, pour le moment, au sujet des académiciens. Si c’est
faux, peu m’importe, à moi pour qui il suffit désormais de ne pas juger que l’homme est incapable
de trouver la vérité. Or quiconque estime que les académiciens ont eu cette opinion, qu’il écoute
Cicéron lui-même. Il dit en effet que leur coutume était de dissimuler leur doctrine et qu’ils avaient
l’habitude de ne la révéler à personne, sauf à celui qui aurait vécu avec eux jusqu’à la vieillesse.
[…] il ne fait de doute pour personne que nous sommes motivés à apprendre par la double
pression de l’autorité et de la raison ! Or c’est pour moi une certitude que je ne m’écarterai
absolument pas de l’autorité du Christ, car j’en trouve pas de plus puissantes. Quant à ce qu’il
faut poursuivre avec toute la subtilité de la raison (car je suis désormais en des sentiments tels
que je désire avec impatience saisir la vérité, non seulement par la foi, mais aussi par
l’intelligence), j’ai confiance de pouvoir trouver, pour le moment, chez le platoniciens un
enseignement qui ne répugne pas à nos mystères.

ENSEIGNER LE CHRISTIANISME

Trad. par J.-Yv. Boriaud

II, 40,60. Quant à ceux qu’on appelle les philosophes, s’il se trouve qu’ils ont dit des choses
vraies et conformes à notre foi, surtout les platoniciens, non seulement il ne faut pas les craindre,
mais il faut les revendiquer comme auprès de possesseurs illégitimes, pour en user nous-mêmes.
Non seulement les Égyptiens possédaient des idoles et imposaient de lourdes charges que le
peuple d’Israël ne pouvait que détester et fuir, mais ils avaient aussi des vases et des ornements
d’or et d’argent ainsi que des vêtements : le peuple, au moment de sortir d’Égypte, préféra les
revendiquer en secret pour lui, afin d’en faire meilleur usage, et cela non de son autorité propre
mais sur l’ordre de Dieu, et ce furent ainsi les Égyptiens qui mirent à leur disposition, sans le
savoir, ces objets dont ils faisaient mauvais usage. De la même manière, toutes les doctrines des
païens renferment non seulement des inventions fallacieuses et superstitieuses et des pesanteurs
inutilement fatigantes que chacun d’entre nous, au moment de sortir, sous la conduite du Christ,
de la société des païens, doit exécrer et éviter, mais elles contiennent aussi des disciplines
libérales plus adaptées à la pratique de la vérité, ainsi que des préceptes moraux particulièrement
utiles, et l’on trouve même chez eux des vérités à propos du culte du seul vrai Dieu : cela est
comme de l’or et de l’argent qu’ils n’auraient pas eux-mêmes produits mais extraits des mines de
la divine Providence partout répandue, pour en faire un usage pervers et funeste en les mettant
au service des démons ; lorsque le chrétien se sépare spirituellement de leur pernicieuse société,
il doit leur retirer cela pour le rendre à son juste usage, celui de la prédication de l’Évangile. Quant
à leur vêtement, c’est-à-dire les institutions des hommes, adaptées toutefois à la société humaine
dont nous ne pouvons nous passer en cette vie, il sera permis de le recevoir et d’en disposer de
manière à le convertir à l’usage chrétien.

II, 40,61. Qu’ont d’ailleurs fait d’autre nombre de bons chrétiens ? Ne voyons-nous pas de
combien d’or, d’argent et de vêtement s’et chargé Cyprien, ce savant si doux et ce martyr si
heureux, quand il est sorti d’Égypte ? Et Lactance ? Et Victorinus ? Et Optatus, et Hilaire, pour ne
rien dire des autres ? Et tous les Grecs ? Et avant eux l’avait fait Moïse, le plus fidèle des
serviteurs de Dieu, lui dont il est écrit qu’il fut instruit de toute la sagesse des Égyptiens. À tous
ces hommes les païens, dans leur superstition, surtout en ces temps où, refusant le joug du
Christ, ils persécutaient les chrétiens, n’auraient pas confié les disciplines qu’ils tenaient pour
utiles s’ils avaient soupçonné qu’elles seraient converties à la pratique du culte du seul Dieu qui
devait abolir la vaine adoration des idoles ; mais ils donnèrent leur or, leur argent et leur vêtement
au peuple de Dieu au moment où il sortait d’Égypte, sans savoir comment ce qu’ils donnaient
serait rendu au service du Christ. […]

II, 42,63. Entre la petite quantité d’or, d’argent et de vêtement que le peuple emporta avec lui hors
d’Égypte et les richesses qu’il acquit ensuite à Jérusalem, et celles, surtout, que l’on voit en
possession du roi Salomon, il y a le même écart qu’entre toute la science utile que l’on a puisée
aux livres des païens et la sciences des divines Écritures, si on les confronte. Tout ce que l’homme
apprend en effet en dehors d’elles, si cela est dangereux, y est condamné, si cela est utile, on l’y
trouve. Et chacun, quand il y aura trouvé tout ce qu’il a appris d’utiles ailleurs, y trouvera, en plus
grandes abondance, ce qui ne se trouve nulle part ailleurs et ne s’apprend que dans l’admirable
hauteur et l’admirable humilité des Écritures.