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Jacques Derrida

Heidegger:
la question de l'Etre
et l'Histoire
Cours de l'ENS-Ulm 1964-1965

Édition établie par Thomas Dutoit


avec le concours de Marguerite Derrida

OUVRAGE PUBI..IÉ AVEC LE CONCOURS


DU CONSEIL Rf:GJONAL D'iLE-DE-FRANCE
ET DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE

© 2013, flDITIONS GAL!LEE, 9, rue Linné, 75005 Paris


En app!ication de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduíre intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l'édireur ou du Centre frano;:ais X'!&a'X
d'exploitation du droit de copie (CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. )(ii¡¡¡
ISBN 978-2-7186-0885-3 ISSN 0768-2395
www.editions-galilee.fr Éditions Galilée
Introduction générale

Au moment ou para!t le présent cours, Heidegger: la question


de l'E'tre et l'Histoire (octobre 2013), l'édition des séminaires de
Jacques Derrida a l'EHESS (École des hautes études en sciences
sociales) compre déja trois titres, correspondant a trois années
d' enseignement 1• Comme nous l' écrivions dans l'Introduction
générale de ces volumes, la publication des cours et séminaires de
Jacques Derrida a pour bur d' offrir aux lecteurs la possibilité
d' accéder a sa paro le enseignante comme a une sorte de labora-
mire de travail o u s' est élaborée son ceuvre.
Nous présentons ici le nouvel ensemble qu'ouvre ce volume:
l'enseignement de Jacques Derrida antérieur a l'époque de
l'EHESS, donné entre 1960 et 1964 a la Sorbonne, et entre 1964
et 1984 al'ENS (École normale supérieure)-Ulm 2 • Contrairement

], Jacques Derrida, Séminaire La béte et le souverain. Volume 1 (2001-2002),


M. Lisse, M.-L. Mallet, G. Michaud (éds), París, Galilée, 2008; Séminaire La béte
et le souverain. Volume JI (2002-2003), M. Lisse, M.-L. Mallet, G. Michaud (éds),
París, Galilée, 2010; Séminaire La peine de mort. Volume 1 (1999-2000), G. Ben-
nington, M. Crépon, Th. Dutoit (éds), París, Galilée, 2012. La publication des
séminaires de l'EHESS se fait des plus récents vers les plus anciens.
2. Au sujet des dénominations « cours » et « séminaire » : depuis longtemps
l'habitude avait été prise par Jacques Derrida comme par ses étudiants et audi-
teurs de parler de son '' séminaire >> comme cela a été ou est encare le cas pour
d' a u tres auteurs de formes comparables d' enseignement. T outefois cette
dénomination n'est pas aussi ordinaire dans l'université franyaise qu'elle peut
I'étre ailleurs, singuliCrement en Allemagne oU le sens religieux du mor a des le
XIX" siCcle migré dans la pratique universitaire. Cet usage s' est répandu dans
les sphCres linguistiques anglo-saxonnes plus tót et plus largement qu'en
France, oU le terme de« cours >> est resté d'usage constant dans l'université (et
méme au CollCge de France). A l'époque oU Derrida commenc;:ait a enseigner

9
Iieidegger: la question de !'Etre et !Histoire lntroduction généra!e

a la série des séminaires de l'EHESS, ces cours OU séminaires ont Canguilhern, Poirier, Polin, Ricreur et Wahl' ''· Il établit done seul
des durées et des forrnats parfois tres différents d'une année a les sujets et le prograrnrne; ces cours ont un succes te! qu'il est obligé
l'autre et leur présentation rnatérielle- rnanuscrits jusqu'en 1967, d' en doubler voire d' en tripler les séances. L' archive contient ses
puis dactylographiés avant le passage a 1' ordinateur en 1987 -- cours rédigés, mais aussi des cours sous forme de plans détaillés et
présente, pour les responsables de publication, des difficultés par- des le~ons ou corrigés rédigés de le~ons. Les cours peuvent varier
ticulieres (déchiffi-ernent, saisie, etc.). Pour ces differentes raisons, de quatre adix-sept séances, celles-ci n'étant pas toujours de durée
1' ordre de parution de cette partie de 1' enseignernent de Jacques égale d' une année a 1' autre. Une le~on o u un corrigé peut tenir en
Derrida ne suivra pas nécessairement la cbronologie. une séance ou en plusieurs. Cornrne a !'ENS entre 1964 et 1969,
quelques cours ont été donnés plus d'une année.
* Voici une liste des cours a la Sorbonne 2 :
Ala Sorbonne (1960-1964), seul assistant de « Philosophie géné-
rale et logique », Jacques Derrida était, cornrne ill' écrivit plus tard, ANNÉES TlTRES DE COURS NOMBRE
«libre d'organiser [s]on enseignernent et [s]es séminaires comrne [il] DESÉANCES

le voulai[t], ne dépendant que forr abstraiternent de tous les profes- 1960-61 ""Le mal est dans le monde comme un 8
esdave qui fait monte~ 1' eau" - Claudel ))
seurs dont [il] étai[t] done, en droit, l'assistant: Suzanne Bachelard,
« Penser, e' est dire non )) 4
<< La substance )) 9
comme assistant a la Sorbonne, le terme << séminaire ,, n' était employé que
« La raison >J 10
pour des réunions de chercheurs initiées par un professeur et consacrées a des
<< Le sensible J> 15
exposés et dialogues de partidpants choisis (ainsi dans les années 60 le sémi-
naire de Ricoeur réunissait des assistants - dont Derrida et Levinas- avec des 1961-62 (( Qu' est~ce que r apparence? )) 8
étudiants de maítrise et de doctorar). Cette pratique sans caractere instiru- ,, Le sens du transcendantal )) 17
tionnel précis restait tout a fait distincte de l' enseignement proprement di t. 1962-63 '' La cinquieme des Méditations cartésiennes 5
Lorsqu'il enseignait, Derrida faisait des cours. Ou, pour étre plus fidele a de Husserl 1>
t'usage, il donnait des cours : ce verbe indique bien l'idée d'une dispensation << Méthode et métaphysique J> 11
ex cathedra distincte de l' entretien du séminaire, plus libre et plus égalitaire. « Phénoménologie, téléologie, théologie: 4
A partir de son emrée a l'École normale supérieure - érablissemem avoca- le Dieu de Husserl »
rion míxte de formation universitaire-professionnelle et de développement ,, Peut-on dire oui a la finitude? 11 6
libre de la recherche -, Derrida a eu affaire simultanément aux programmes
1963-64 « L'Ironie, le Doute, et la Question >J 15
de l'agrégation, qui imposaient de traiter des rhemes et des auteurs, et a la
<< Phénoménologie et Empirisme >> 6
possibilité de faire partager ses propres recherches. Il semble que les appella-
Histoire et vérité » 6
tions (( cours >> et (( séminaire >> aient alors commencé a interférer entre elles.
<<

Par la suite, a l'École des hautes études en sciences sociales, il n' a plus eu
affaire aux programmes universítaíres. l. J. Derrida,{< La parole- Donner, nommer, appeler », dans Paul Riaeur.
I1 en résulte que pour les années antérieures a 1984 il est utile et juste de distin- Cahier deL 'Heme, Paris, L'Herne, 2004, p. 21. On lira a ce sujet les pages que
guer entre les deux registres d' enseignement (le mot (( enseignement >> lui-méme Benoit Peeters y consacre dans son Derrida, Paris, Flammarion, 2010,
prenant des connotations différentes dans un registre ou dans l'autre). Méme si p. 145-147.
les usages de Derrida et de ses auditoires ont pu varíer et n'étre pas strictement 2. Cette liste, comme celle de l'ENS donnée plus lo in, est établie d' apres le
déterminé, il nous paraít expédient de désigner comme « cours >> les enseigne- matériel répertorié a cette date. Elles sont done appellées a étre précisées et/ou
ments plus proprement universitaires et magistraux (orientés soit par un pro- amendées dans les années a venir. Nous n'y intégrons que les cours ou sémi-
gramme ~ d'agrégation par exemple -, soit par le choix de certains themes, naires soit emierement rédigés, soit- comme pour 1960-1961 - élaborés par
auteurs, ou périodes) et de réserver '< séminaire ;> pour les autres. Cette distinction J. Derrida sous forme de notes, mais avec toutes les caractéristiques d'un cours
ne peut valoir bien entendu que pour les enseignemems tenus en France. (exduant ainsi l'archive de nores de seulement une ou quelques séances).

10 11
fleidegger: la question de l'Étre et l1fistoire lntroduction générale

* (( Nature, Culture, Écriture ou la 13 ENS


violence de la lettre; de C. Lévi-
En 1964-1965, a l'ENS, devant un auditoire comportant entre Strauss a J.-J. Rousseau; Écriture
vingt et quarante personnes, éleves de I'ENS, étudiants d'univer- et Civilisation)>

·----··-
siré et auditeurs libres, Derrida entame une nouvelle étape dans !966-67 (( Les fondements de la critique >> 5 (?) JHU, CU (Paris)
sa carriere d' enseignant, apri:s les quatre années passées en tant 1967-68 Cours sur Hegel ?
qu' assisrant en philosophie a la Sorbonne. A l'ENS, une premiere 1968-69 (( Littérature et vérité : le concept 9
r--ENS
)HU
période, qui va jusqu' en 1969, contient certains cours destinés de la mimesis >>
non pas au public de l'ENS, mais aux étudiants américains de ({ L'écriture et le théátre: 9 )HU
Mallarmé 1Artaud »
París, venant des graduate schools (niveau master ou doctorar)
de Johns Hopkins University et de Cornell University. Pendant
cette premiere période- dont une partie del' archive est routefois Dans la seconde période, de 1969-1970 a 1983-1984, le cours,
lacunaire 1 - , Jacques Derrida enseigne un cours au titre du pro- dans son intitulé, faít référence a la notion figurant au pro-
gramme de 1' agrégation et un cours hors programme. gramme de l'agrégation, bien que Jacques Derrida soit totale-
ment libre de construire son développemem a sa guise 1•
ANNJ:<~ES TITRES DE COURS NOMBRE CoNTEXTE
Durant ces années, Derrida enseigne quelques semaines aYale,
DE JNSTJTUTIONNEL 2 généralement avant le début de 1' année universitaire a l'ENS. Il
SÉANCES reprend a Yale son enseignement de 1' année précédeme a l'ENS,
1964-65 1\Heidegger : la question de l':Étre 9 ENS mais développe aussi parfois un nouveau séminaire de recherche
et l'Histoire » con~u spécialement pour le public de Yale- comme par exemple
"La théorie de la signification 12 ENS celui de 1979-1980, «Le Concept de littérature comparée et
daos Les Recherches logiques et daos (cours d'agrégation)
Ideen I » les problemes théoriques de la traduction 2 ». Ce qui change
!965-66 {( Les dialogues sur la religion natu- 6 ENS aussi, e' est le nombre d' au tres institutions auxquelles Derrida pré-
relle ct le concept de religion au (cours d' agrégation) sente ces enseignements 3 • En outre, d'autres séminaires a l'ENS
XVIII" siede >>

l. Nous remercions notre collegue Philippe Sabor qui nous a fourni, pour la
l. L'ENS ne disposant pas d'archives a proprement parler, nous n'avons pas période de la carrihe fran0-ise de Derrida qui nous intéresse ici, la liste des notions
pu y obtenir d'informations supplémentaires. Différents témoins de I' époque au programme depuis 1970, ainsi que les sujets de dissertations depuis 1949 et de
- Étienne Balibar, Frans;ois Galichet (normalien de 1963 a 1968), Alain Gigandet l'épreuve d'histoire de la philosophie de 1949 a 1969, de commentaire de texte a.
(normalien de 1968 a 1972), et Bernard Pautrat (professeut a l'ENS des 1968) -, partir de 1970, et les auteurs au programme depuis 1970.
que nous tenons aremercier chaleureusement ici, nous ont toutefois donné de 2. Dont les deux premieres séances et le début de la troisieme ont été
précieuses indications. Pour 1966-1967: J. Derrida a aussi tenu un séminaire publiés, traduits en anglais, dans le numéro spécial double de la revue amé-
sur l'art, lié au programme d'agrégation; pour 1967-1968: le cours sur Hegel, ricaine Discourse sous le titre « Who or What ls Compared? The Concept of
do m aucune archive n' est conservée, est confirmé; pour 1968-1969 :J. Derrida Comparative Literature and the Theoretical Problems ofTranslation », tr. angl.
a aussi donné un séminaire sur Hegel et un sur l' épistémologie frans:aise. E. Prenowitz, dans Dragan Kujundiié (dir.), Discourse, << "Who" or 'What?"
2. Pour ce tablea u et le suivant : cu = Cornell University; San Sebastian - jacques Derrida», 30, 1-2 (hiver et printemps 2008).
=Universidad Zoroaga, Espagne; Uf = University ofToronto; UM = Univer- 3. Il convient de préciser aussi que, dans les années 1970, 1980 et 1990 et
sity of Minnesota; UCB = University of California, Berkeley; UG = Université jusqu' a u nouveau millénaire, Derrida, répondant a de nombreuses invitations
de Geneve; uc = University of Chicago; NYU = New York University (París); internatíonales, présentera des parties de ses enseignements dans des sémi-
FUB = Freí e Universitat Berlín; uz = Universitat Zürich; o u = Oxford Univer- naires réguliers, d'une a cinq semaines. Pour les années qui nous concernent
sity; }HU= Johns Hopkins University (Baltimore); YU = Yale University. ici, il a enseígné dans les universítés suivantes : Johns Hopkins a Baltimore

12 13
Heidegger: la question de !Étre et l'Histoire Introduction générale

·----
s'inscrivent dans le cadre du GREPH (Groupe de recherche sur 1' en- 1976-77 << Benjamin )) [YU Paris, ENS] 3
seignement philosophique) 1 <<La Chose (Heidegger/Blanchot) >> G
[ENS, YU]
,---- << Blanchot - Thomas l'Obscur )) [YU 8
ANNÉES TrrREs D'ENSEIGNEMENT NOMBRE NOTIONS
Paris, ENS]
[ET CONTEXTE INSTITUTIONNEL] DE AU I'ROGRAMME f-- -
SÉ/I.NCES DE L'AGRÉGATION 1977-78 ''La Chose (Heidegger et l'autre de 4 << L'idée d' ordre >>

DE I'HJLOSOPHIE Heidegger) >> [ENS, YU, UCB, ENS]

1969-70 <<Théorie du discours philosophique : 10 << Le langage >> << Donner -- le temps 11 [ENS, YU, UC] 15
la métaphore dans le texte philoso- 1978-79 (( Du droit a la littérature )) [ENS, YU, 6 «Le temps >>

phique » [ENS] UCB, UT]


1970-71 « Théorie du discours philosophique » 5 1979-80 « L' esthétique de Hegel [= "La repré- ? "Arr et nature »
[ENS] sentation"] >>
'' Lautréamont » [JHU Paris] 8 « Le Concept de !ittérature comparée 6 1,
'' La Psychanalyse dans le texte » [ENS, 11 « La matiere ,, et les problCmes théoriques de la tra-
jHU] duct~on » [ENS, YU, TU, UCB, UM]

1971-72 « La Famille de Hegel }> [ENS, JHU, 14 «Le droit; la 1980-81 «Le Respect >> [ENS, YU] 12 « La morale >>

ou] politique » «La Représentation >> [ENS, YU] 8


'' Philosophie et rhétorique au 8 « La méthode
1981-82 «La langue et le discours de la 13 >)
XVIW siede : Condillac et Rousseau J>
mérhode » [ENS. YU, San Sebastian]
[ENS, JHU, UZ]

1972-73 « Religion et philosophie !> [ENS, UZ, 8 (( Religion et 1982-83 « La Raison universitaire >> [ENS, YU, 13 «Le rationnel et
cu] l'irrationnel >>
JHU] philosophie ))
1973-74 « L'Art (Kant))) [ENS, FUB, NYU, JHU 8 '' L'art )) 1983-84 << Du droit a la philosophie >> [ENS, 4 <<Le droit »
Paris] EHESS, YU, CU]

1974-75 GREI'H (<< Le concept de l'idéologie 10 '' La société >)

chez les idéologues franc;:ais ») [ENS, *


]HU, YU]
<<La vie la mort >! [ENS, YU, UG, UCB] 14 <<La vi e et la La période d' enseignement de Jacques Derrida a l'ENS- Ulm
mort » coincide avec des publications majeures, en 1967 notamment, qui
1975-76 « La Chose (Heidegger!Ponge) )) [ENS, 3 voir paraítre De la grammatologie, La voix et le phénomene et L 'écri-
YU]
ture et la dijftrence. Méme s'il s'agit, entre la rédaction de l'ensei--
({ Théorie et pratique » [ENS, YU] 9 (( Théorie et pra-
tique )) gnement et l' écriture de 1' ceuvre, de deux champs différents, on
GREI'H (« Séminaire sur Gramsci ») 1 trouvera, dans les cours de cette époque, certaines analyses qui
informeront ou prépareront des ouvrages tels que G&s, La Vérité
(1968, 1971, 1974); Alger (1971); Oxford (1971-1972); Zurich (1972);
en peinture, ou La Carte posta/e, Lorsqu'il est possible d'établir un
Berlin (Freie Universiüit, 1973-1974); Yale a New Haven, automne ou prin- lien entre un cours, ou une de ses parties, et des publications ulté-
remps continuellement (1975-1986); Californie (Berkeley, 1978); Geneve rieures de Derrida, la précision en sera systématiquement donnée,
(1978); Minnesota (Minneapolis, 1979); Toronto (1979, 1984),
l. Pour plus de renseignements sur le GREPH, on peut se reporter ala pre- Geojfrey Bennington, Marc Crépon, Marguerite Derrida,
mihe séance du séminaire de 1974-1975, publiée sous le titre « OU commence
et comment finit le corps enseígnant l>, dans Du droit a la philosophie, París,
Thomas Dutoit, Peggy Kamuf, Michel Lisse,
Galilée, 1990, au chapitre « Qui a peur de la philosophie? », p. 111-153. Marie-Louise Mallet, Ginette Michaud, Jean-Luc Nancy

14
Note du responsable
de la publication

Le cours de Jacques Derrida« Heidegger: la question de l'Etre


et l'Histoire » s' est ten u en neuf séances distinctes un !undi sur
deux a l'ENS-Ulm, du 16 novembre 1964 au 29 mars 1965, avec
quelques séances de discussion. organisées le samedi. 1964-1965
est la premiere année ou Derrida occupe le poste de « ciiman >>
- agrégé-répétiteur- en philosophie, au coté d'un unique collegue
en philosophie, Louis Althusser. 11 faut souligner qu'a cette époque,
dans ce poste et en ce lieu bien particuliers de 1' enseignement supé-
rieur franc,:ais, Jacques Derrida pouvait librement choisir son sujet.
« Heidegger : la question de l'Etre et l'Histoire » est done un cours
émaoant de ses propres travaux de recherche et d' enseignement,
et non pas un cours du programme de !' agrégation de philosophie,
a laquelle il préparait par ailleurs ses étudiants 1•

L'original du manuscrit se trouve dans le fonds Jacques Der-


rida de la Critica! Theory Archive, dans les Special Collections de
l'université de Californie, a Irvine. Le manuscrit compre enviran
deux cents feuillets recto verso, soit quatre cents pages de rexte.
Une photocopie se trouve aussi a I'Institut Mémoires de l'édition
contemporaine (IMEC), a l'abbaye d'Ardenne pres de Caen. La

l. Nous remercions Michel Tort et Frans:oise Dastur pour leurs précisions


a a
concernant les conditions de l'enseignement l'ENS-Ulm et la Sorbonne
pendant la période concernée. Cf supra,« Introduction générale ,,, p. 11-12.

17
Heidegger: la question de !Étre et !'Histoire Note du responsable de la publication

transcription du manuscrit s'est faite a partir d'nne photocopie d'un stylo qui parfoís touche a peine le papier, Pour les mots illi-
noir et blanc, que j'avais réalisée pour Jacques Derrida dans les sibles ou incertains qui, malgré tous nos efforts, demeurent, le pro-
années 1990, et du lichier de sa numérisation faite en 2007, cédé suivant est adopté: [mor il!isible], entre crochets, est placé a
Cette transcription tient pour beaucoup ala patience et ala dair- l'endroit du mot concerné, S'il s'agit de plusieurs mots íllisibles,
voyance du déchiffrement réalisé par Marguerite Derrida, N ous le nombre est précisé, par exemple: [trois mots illisibles], Dans
avons aussi bénélicié de la vérification de notre premiere transcrip- la mesure du possible, íl est aussi précisé si le mot íllisíble est ajouré
tion par Marc Goldschmit pendant 1' année universitaire 2009- entre deux lígnes. Pour les mots dont la transcriptíon est incer-
2010, et de l'aide de Jean-Luc Nancy, Qu'ils soient ici, tous trois, taine, la signalisation entre crochets de, par exemple, [mot incer-
chaleureusement remerciés, taín] se réfere au mot quí précede immédiatement, Le nombre de
Le manuscrit original - écrit principalement a 1' eocre bleue, mots incertains est précisé lorsqu'íl y en a plus d'un,
parfois naire, avec des ajours en rouge et au crayon- n' ayant pas I1 arrive (rarernent) dans le manuscrit qu'un accord sujet-verbe
encare été numérisé par les Special Collections de l'université de soít ou semble erroné, ou qu'une phrase soít incomplete, Lorsque
Californie, seules une vingtaine de pages- dont seize sont repro- cela est nécessaire, une note précisant « te! dans le manuscrit >> esr
duires dans ce lívre- ont pu, a notre demande, étre obtenues en ajoutée, et parfois un mot manquant est ajouré au texte, roujours
fichiers numéríques couleur 1, encadré par des chevrons (< >), Assez souvent, J, Derrida ne met
Les reproductions que nous proposons, méme réduites, don- pas de<< s >> au pluríel, ou bien il se contente d'un << 1 >> pour l'ar-
nent une bonne ídée de 1' ensemble du manuscrít - 1' aspect tide définí masculin et féminin et pluríel : nous rectifions alors,
vísuel de la mise en page, quelques-uns des effets graphíques - et Il se sert par ailleurs d' abréviatíons systématíques pour les
laíssent voir quelques pages ou des mors íllísíbles ou íncertaíns mots courants comme pour le lexíque phílosophique, Sont gardés
persisten e dans cette transcription les signes avec lesquels Derrida écrit les
Il est a noter que la composition du manuscrít, pas plus que notions << égal a, et << dífférent de >>, a savoír = ou oto, Maís lorsqu'íl
ses couleurs, n'apparaissenr dans notre publication : en effet, outre recourt a des raccourcís insolites (il luí arrive courammenr de
les pages rédigées du cours, le manuscrít contíent parfoís, selon réduíre certaíns mots a une lettre ou a un vague signe), nous
un systeme courant avam la machíne a écrire (1968-1969 pour nous sommes efforcés de les déchíffrer et de les transcríre. Aínsí
J, Derrida), des fiches servant a insérer des ajours ou a transcrire par exemple du signe=, dont nous rendons compre par<< Com-
des cítations, Le présent lívre restítue au plus pres, a partir de ce menrer >>, ou bien des abréviations << H, >> pour Heidegger, Husserl
matériau composite, le cours conrínu et complet tel que Jacques et Hegel, que nous transcrivons chaque foís par le nom complet,
Derrida 1' a lui-meme prononcé, tour comme nous détaíllons les abrévíatíons des titres de livres,
Le manuscrit donne l'impressíon d'avoír été écrít avec rapídité, L' usage que fait ], Derrida des vírgules est parcimonieux, ce
quí donne líen a une syntaxe quí suspend, sollícite parfois la lec-
l. Nous remercions Stephen E. MacLeod, bibliothécaire aux Specia! Co!lec- ture, maís sans jamaís manquer de darté, Il n' a pas été jugé né-
tions and Archives a l'université de Californie, Irvíne, pour la fourniture de ces cessaíre de modífier cet effet de style, sauf en cas de confusion
pages - demandées notamment en raison des difficultés de lecture particu- possible,
lihes qu' elles présentaient -, dont le déchiffrement a ainsi été rendu plus aisé.
Il est certain que le fait de disposer, pour les autres cours manuscrits de J. Der-
La transcríption des citations données par Derrida dans le
rida, d'unc version numérique en couleur de l'intégralité du manuscrit rendra, manuscrit suít les regles habíruelles, Ces cítations sonr transcrites
comme il aurait rendu ici, le déchiffrement beaucoup plus rapide, et que le telles qu'illes a écrítes, mais lorsqu'il modífie une citation ou une
nombre de mots illisibles ou incertains sera, comme ill' aurait été, réduit. traduction citée, nous le sígnalons, Beaucoup de ces cítatíons

18 19
Heidegger: la question de litre et !Histoire Note du responsable de la publication

sont ses propres traductions, dans lesquelles il arrive, assez rare- autant d' adresse que d' acuité diverses articulations de Heidegger,
ment, qu'il ne transcrive pas exacternent la ponctuation del' alle- Derrida se donne simultanément pour táche de construire daire-
mand : il peut par exemple mettre en italique ce qui est entre ment le diflicile projet de Heidegger, et ce tres largement a partir
guillemets dans 1'allemand, omettre les italigues de l' allemand, des partí es de Etre et temps qui n' étaient alors pas encare traduites.
omettre des guillemets sur un mor, ou déplacer le début ou la fin Méme les pardes traduites alors ne !'étaient que depuis le mois
des guillemets d'un mot a un autre. Parfois, Derrida ne recopie d' avril 1964 (le cours de J. Derrida démarre au mois de novembre
pas la citation (comme ill'explique, il s'agit alors de traductions 1964). Autrement dit, dans 1' année universiraire 1964-1965, nous
lues rapidement et non pas regardées «a la loupe >>), mais, dans sommes encore au tout début de 1' étude de 1' oeuvre de Heidegger
son exemplaire du livre duque! la citation est a prélever, illa met dans les établissements d' enseignement supérieur en France 1• En
entre crochets : nous avons encadré ces citations-la par un asté- traduísant presque toujours lui-méme Heidegger, J. Derrida donne
risque (*), et le renvoi a la note de bas de page est donné avant la ainsi une lecture, sa lecture de Heidegger.
citation, a l'endroit o u Derrida place sa didascalie. Ce cours annonce aussi les futures analyses de l' oeuvre de
Lorsque Derrida annonce une citation qu'il va Jire, il donne Heidegger que proposera J. Derrida, .non seulement dans les
souvent le titre allemand, suivi du numéro de page, mais qui est années immédiatement postérieures (dans De la grammatologie,
en réalité celui de la traduction franc;:aise (quand elle existe). Par certes, publié sous forme de livre en 1967, o u dans « Ousia et
exemple : << Einführung p. 80 », ou la page 80 vaut en faít pour la grammé », écrit et publié en 1968, puis de nouveau en 1972), mais
traducrion franc;:aise. N ous gardons sa maniere d' annoncer ses aussi d' aurres beaucoup plus tardives, par exemple avec De !'esprit.
citations, et nous précisons dans la note les éléments nécessaires. Heidegger et la question (1987). Son article de 1983, « Geschlecht l.
Contrairement au manuscrit, dans lequelles références biblio- Différence sexuelle, différence ontologique " (repris dans Psyché Il),
graphiques sont restreintes au minimum (titre, numéro de page revient au § 72 de Sein und Zeit, si décisif dans ce cours de 1964-
ou numéro de paragraphe), et dans lequel il n'y a aucune note, 1965, et Apories (1992, repris en tant que livre en 1996) est une
les références sont ici complétées systématiquement en notes de autre explication so utenue avec Heidegger, dont le theme (o u la
bas de page, lesquelles sont done toutes, sans exception, des notes nécessité) central(e) de l'inauthenticité est clairement abordé( e) ici.
d'éditeur. D' autre part, on peut observer dans ce cours du milieu des
années 1960 comment la pensée de Derrida se met en place
* et élabore ses « concepts » majeurs ou opératoires. Rapidement,
Dans Heidegger: la question de !1Jtre et l'Histoire 1, Derrida ne soulignons qu'ici méme « écriture ~), << texte '' et « greffe » sont
présente pas un commentaire de Sein und Zeit, mais opere dans longuement élaborés. Le terme méme de « déconstruction »,
le livre de Heidegger une lecture-intervention quasi chirurgicale, explicitement proposé comme traduction de Destruktion, est
guidée par le titre méme du cours 2 • Tour en identiliant avec écarté par Derrida a plusieurs reprises ici, en faveur d' autres tra-
ductions, comme « sollicitation » et « ébranlement », qui, elles,
l. Les capitales aux deux termes ont été retenues, meme si, dans le manus- ne seront (a quelques exceptions pres) pas retenues pour qualilier
crit, il arrive que Jacques Derrida écrive «erre» et" histoire )),
2. Le cours est constamment fidele a chaque mor du ritre - sauf peut-etre l. La publicarion de ce cours permertra par ailleurs de compléter, voire de
pour le mor de (( question l>. Dans la derniere phrase du cours, Derrida rectifier, la présenrarion jusqu'ici rec;:ue de l'histoire de la lecrure de Heidegger
explique que le seul mor qui n' a pas éré étudié dans le cours esr bien le mot de en France. On peut penser par exemple aux ouvrages de Dominique Janicaud,
"question )) (sur lequel il reviendra en 1987, dans son livre De !'esprit. Hei- Heidegger en France. Entretiens, Paris, Albin Michel, 2001, er de Marlene
degger et la question). Zarader, Lire « /Jtre et temps )) de Heidegger, Paris, Vrin, 2012.

20 21
Heidegger: la question de l'Étre et tHistoire

la pensée de Derrida. Ce n' est que bien plus tard que Derrida
revendiquera le mot de « déconstruction >> et luí consacrera de
nombreux développements.

*
En réalisant cette publication, nous nous inscrivons non seule-
Premiere séance
ment dans le projet de publication des séminaires de Jacques
Derrida, mais aussi dans la lignée d' a utres publications de ses
Le 16 novembre 1964
écrits du début de sa carriere d' étudiant et d'enseignant 1•
Enfin, nous concrétisons pent-étre un souhait de Jacques
Derrida, formulé a plusieurs reprises. Un pro jet de livre, qui allait
reprendre ce cours, avait, semble-t-il, été con~u par lui, comme
ill'expliquait a Dominique Janicaud: << Quand j'ai commencé a
111 {voir ill. 1} Je dois d'abord m'expl.iquer sur le titre de ce
cours, sur sa lettre méme, a laquelle je tiens.
étre ca'iman a l'École, mon premier cours, qui n' a jamais été
publié, était sur "L'histoire chez Heidegger"; c'était en 1965-66.
1) 1 Je dis, la question de l'Etre et non de l'ontologie, paree que
A ce moment-la, d'ailleurs, je pensais écrire un livre sur Hei-
le mot d' ontologie do ir se révéler de plus en plus inadéquat, a
degger, qui a été annoncé chez Minuit. Je ne l'ai jamais écrit.
mesure que nous nous enfoncerons dans la trace de Heidegger,
Titre annoncé : La Question de l'histoire. On peut en retrouver
pour désigner ce qui est en question chez luí quand il est ques-
1'annonce dans la revue Critique. Axe!os devait le publier. Je ne
tion de LEtre. Non seulement l'entreprise de Heidegger, ici, n'est
1' ai jamais écrit, mais le cours est totalement rédigé' >>.
pas la fondation d'une ontologie, ni méme d'une ontologie nou-
Thomas Dutoit velle, ni méme d'une ontologie en un sens radicalement nou-
veau, ni méme d' ailleurs la fondation de quoi que ce soit, en
l. La publication, a l'initiative de Frans:oise Dastur et Didier Franck, et quelque seos que ce soit; ce dont il s'agit ici c'est plutot d'une
réalisée par Elisabeth Weber, de son mémoire de maí:trise écrit en 1953-1954, Destruction de 1' ontologie. Le paragraphe 6 de Sein und Zeit éta-
intitulé Le Probleme de la genese dans la philosophie de Husserl (1990), repré- blit comme une rache primordiale la Destruction (Destruktion)
sente déja un exemple de la haute tenue des premiers écrits de Derrida, datant
de plus de dix ans avant le présent cours.
de l'histoire de 1' ontologie. Ici la destruction est, ici seulement;
2. 1< Jacques Derrida», dans D. Janicaud, Heidegger en France, op. cit., destruction de 1' ontologie. C' est-a-dire del' ontologie telle qu' elle
p. 96. V érification faite de tous les numéros entre 1966 et 1974, le souvenir a été pensée et pratiquée au cours de toute son histoire, cette his-
de Jacques Derrida se révele (outre l'erreur sur la date du cours), en apparence toire étant déja, des le début de Sein und Zeit, décrite par Hei-
a
inexact: il n'est jamais annoncé de livre paraltre chez Minuit avec ce titre,
degger comme un recouvrement ou une dissimulation sous les
mais daos la revue Critique, du 0° 272 de janvier 1970 au 11° 295 de décembre
1971, sont annoncés au début de chaque numéro mensuel les artides a dépots non ontologiques mais ontiques de l'authentique ques-
paraí:tre daos les prochains numéros, parmi lesquels figure ((J. Derrida, Les tion de l'Étre. << Cette táche, dit Heidegger, nous la comprenons
questions de Heidegger». Aucun anide de Derrida portant ce titre ne fut comme 11 bisl la destruction, menée en vue de la question de
publié. Aces annonces, toutefois, s' en ajoute une autre : daos tous les numéros
l'Étre [littéralement : en prenant la question de 1' étre comme fil
de Critique enrre décembre 1972 (no 307) et juin 1973 (n" 313), un article a
paraítre de Derrida est annoncé, jamais paru lui non plus : (( L' é-loignement
de Heidegger)>. l. La numérotation commencée ici n'a pas de suite dans le manuscrit.

23
Heidegger: la question de l'f!:tre et !'Histoire Premil:re séance. Le 16 novembre 1964

conducreur : am Leitfoden der Seinsfrage], du dépór auque! la tra- un objer et que n' appartiennent a l'histoire que les conceptions
dition a réduir 1' ontologie classique, destruction qui devra recon- de la vérité, les approximations plus ou moins valables de cette
duire aux expériences originaires dans lesquelles furent acquises vérité anhistorique. Seule la connaissance, er non la vérité, serait
les premieres dérerminations de l'Érre qui devaient servir de historique, et elle ne le serait que dans la dimension de sa dis-
guide pour !'avenir 1 , tance a la vériré, e' est-a-dire de son erreur. Mais, comme 1' avair
Au sujet de cette notion de destruction il faut faíre quelques déja montré Hegel, il n'y a pas d' erreur simple en philosophie
remarques. 1) 2 Desrruction ne veut pas dire anéantíssement, des lors que la vérité esr hisrorique. La métaphysique de la réfota-
annulation, rejet dans les ténebres extérieures du sens philoso- tion flotte done a la surfaee d'une vérité sans histoire, c'est-a-dire
phique. Cela ne veut méme pas dire critique ou contestarion ou qu' elle esr jútile. La réfutation est fu rile, aux yeux de Heidegger.
réfotation a l'intérieur d'une théorie de la connaissance de I'Étre. Mais cela ne veut pas dire que sur ce point, Heidegger rejoigne
Il ne s' agit pas de dire que tous les penseurs de la tradition se sont simplement Hegel. Vous savez que Hegel a beaucoup médité
rrompés, ont commis une erreur regrettable, qu'il faudrait re- cette difficulté de la réfutation (Widerlegung) en philosophie. ll
dresser. Nous verrons plus rard que ce qui pourrair superficiel- était naturellement concluir par son concepr pleinement histo-
lement étre interpréré comme erreur sur l'étre ou oubli de l'érre a rique de la vérité et de la philosophie. « La philosophie ,, dans
son fondement dans une errance fondamentale qui esr un mou- Lerons sur la philosophie, << tire son origine de l'histoire de la phi-
vement nécessaire de la pensée de I'Étre er de l'histoire de 1' érre. losophie et inversement. La philosophie er l'histoire de la philo-
Heidegger, en détruisant l'histoire de 1'ontologie, ne réfute jamais. sophie sont l'image !'une de l'autre ..Étudier cette histoire, c'est
La réfotation au sens o u 1' on peut 1' entendre dans les sciences o u étudier la philosophie elle-méme er noramment la logique 1 >>. Et
dans le langage courant n' a pas de sens pour la pensée. Et ici, notamment la logique.
déja, nous avons abordé le 121 contenu méme de notre ptobleme. Et e' est jusrement paree que pour Hegel, a la différence de
Le concepr de réfotation apparrient - implicitemenr a une Heidegger, la philosophie est, en un sens profond et radical de ce
métaphysique anti-hisrorique de la vérité. Si on peur réfuter, mor, une logique, que tour en historialisant radicalement l2bisl
e' esr que la vériré peut étre établie une fois pour routes comme le sens, Hegel ne peut abandonner purement er simplement la
notion er la valeur de<< réfutation >>.N e pouvant l'abandonner, il
l. Martin Heidegger, Sein und Zeit, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, en étend la signification, il la gonfle jusqu'a luí faire signifier le
1963 (JO• édition, celle utilisée par Derrida), p. 22 (traduction de J. Derrida); moment de la négativiré en général. Et on sait que cette négari-
L 'étre et le ternps, tr. fr. R. Boehm et A. de Waelhens, París, Gallimard, 1964, vité esr essentielle a la producrion historique, a la producrion de
p. 39. Lorsque Jacques Derrida cite Sein und Zeit en fournissant sa propre l'histoire en général, ala production, a la productivité en général :
traduction (et quand cette distinction est sans doute), nous donnons d'abord
la référence de l' allemand, suivie par la rraduction de Gallimard, 1964, dont
se sert par ailleurs Derrida dans ce cours. Quand il cite la traduction de Galli-
Les différenres philosophies se sont non seulemenr contredires,
mard, ou qu'il la modifie, la référence premiere sera celle de la traduction mais aussi réfutées; on peut done poser la question : quelle est
Gallimard, suivie de l' allemand. Cependant, la traduction de Boehm et de alors la signíjication de cette réfutation réciproque? La réponse est
Waelhens s'arrétant ala fin du § 44 de Sein und Zeit (p. 230 de l'édirion alle- donnée par ce qui vient d'étre dit. 11 n'y a de réfurable que cene
mande), les citations de la section de Sein und Zeit non traduite en 1964 (§ 45 proposition qu'un aspect ou une forme concrete quelconque de
a § 83, p. 230-437, autrement dit toute la deuxieme section de la premiere l'Idée passe pour la forme supréme maintenant et a toute époque.
partie de Sein und Zeit) se ré.ferent a 1' édition allemande, et les traductions
frans:aises sont systématiquement de Jacques Derrida. l. Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Le¡:ons sur l'histoire de la philosophie,
2. La numérotation commencée ici n' a pas de suite dans le manuscrit. tr. fr. J. Gibelin, Paris, Gallimard, 1954, p. 110.

24 25
f!eidegger: la question de !1!tre et l'Histoire PremiCre séance. Le 16 novembre 1964

Elle 1' a été en son temps; mais en concevant 1' activité de 1' esprit de la phénoménologie sur !' erreur, par exemple) s' éclaire le sens
comme une évolution, elle descend. et cesse de l'étre, n'est plus de ce que veut dire l3bisl en général la demiere philosophie. La
reconnue comme telle et regardée en quelque sorte de fayon a derniere philosophie comme la plus haute philosophie, la philoso-
n'étre qu'un moment du degré suivant. Le contenu n'a pas été phie supérieure, cela ne veut pas dire, bien sur, la derniere en date,
réfuté. La réfutation ne fait que mettre a un rang inférieur une dans la succession factice des systemes. Et a cet égard le récent est
détermination en la subordonnant. Ainsi ne s'est perdu aucun loin d'erre toujours le dernier, et la philosophie hégélienne est
principe philosophique mais tous les principes se sont conservés bien plus derniere que bien des philosophies qui 1' om suivie
dans ce qui a suivi. lis n' ont fait que modifier la place qu'ils occu-
" dans l'histoire 11 comme on dit. Le concept hégélien de « der-
paient. Cette réfutation se présente dans tout développement
niere philosophie 11 ne traduit pas un empirisme de fait accompli
comme quand l'arbre sort du germe. La fleur, par exemple, est la
réfutation des feuilles; elle paraít étre l'existence 131 supréme véri- qui laisse le dernier mot a celui qui parle le dernier. Si on parle
table de 1' arbre. Mais la fleur esr réfurée par le fruit. Le fruit qui pour ne rien dire, o u saos comprendre ce quí s' est déja passé, saos
vient en dernier lieu renferme tour ce qui l.' a précédé, toutes les suivre la conversatíon philosophíque depuis son origine, on a
forces quise sont développées antérieurement. ll ne peut pas par- beau continuer a tenir le crachoir, on ne représente pas le dernier
venir a se réaliser sans étre précédé par les degrés antérieurs. Les mor ni la derniere philosophie. La derniere phílosophie, au sens
degrés se séparent dans les existences naturelles; carla nature d'une aurhentiquement hégélien, est une philosophie qui comprend en
manihe générale est la forme de la division. Cette succession, soi la totalité de son passé et en requiert 1'origine ou s'y efforce
cette réfutation, existe aussi dans 1' esprit, mais les degrés précé- saos cesse. Devoir vraiment [mot incertain] parler le dernier et non
dents demeurent dans l'unité. La derniere, la plus récente philoso- bavarder apres le dernier parlant pour avoir le dernier mot.
pbie doit done contenir les príncipes des philosophies antérieures, Et il se pourrait bien que la philosophie, qui a été la premiere
elle est done la philosophie supérieure 1• acomprendre comme tel ce que signifiait le dernier, l'etre dernier
de la derniere philosophie, il se pourrait bien qu'une telle philo-
]e m'arréte un Ínstant au milieu de cene citation. Vous avez vu
sophie - celle de Hegel - ait été non seulement la derniere phi-
que 1'exemple narurel, 1' exemple de 1' arbre, ne fonctionne ici que
losophie en son temps mais la philosophie absolument derniere.
par analogie. En vérité nous n'avons ici qu'une forme inférieure
On le dit souvent mais il faut encare comprendre ce que cela
de la réfutation, la réfutation dans la forme de la division. La
veut dire saos céder aux niaiseries 141 qui circulent un peu par-
nature est la forme de la division et le dépassé ou le réfuté, le
tour sur la mort de la philosophie, sur Hegel qui a cru que l'his-
germe par exemple est simplement périmé, et non présent comme
toire s' arréterait avec lui et le peuple prussien alors que, comme
tel dans 1'arbre, la fleur n' est pas présente dans le fruit. Dans 1' es-
on ne manque pas d' ajouter daos cecas-la, il s' est trompé puisque
prit, au contraire, et la philosophie est la plus haute forme de
l'histoire a continué apres lui, qu'il y a eu plusieurs guerres mon-
1' esprit se pensant lui-méme, la réfutation se conserve dans la
diales, vingt-cinq systemes de philosophie, et que, preuve ultime
présence- ce qu'on peut appeler d'un terme qui n'est pas hégé-
que l'histoire continue, nous sommes la, nous existons et nous
lien, mais ne trahit pas, je crois, l'intention hégélienne, la sédi-
parlons et nous faisons de la philosophie, comme si tout cela était
mentation - et la sédimentation des forces (Hegel parle ici de
évident, comme si tour cela était important, et comme si tour
forces) est un phénomene non narurel mais spirituel. C' est 1'es-
cela avait la moindre pertinence réfutative au lieu ou Hegel se
prit lui-méme. Avec ce texte de Hegel et tant d'autres textes (ceux
place pour déclarer le Dernier. Pour peu qu' on lise et qu' on en
l. G. W. F. Hegel, Le>ons sur !'histoire de la philosophie, op. cit., p. 116-117.
fasse autre chose qu'un- disons ici précisément- un demeuré, il
C'est Jacques Derrida qui souligne, sauf pour << signification >>. va de soi que la fin de l'histoire et de la philosophie ne signifie pas

26 27
Heidegger: la question de !Etre et l'Histoire Prerrtiere séance. Le 16 novembre 1964

pour Hegel une limite factuelle apres laquelle le mouvement de mesure oit, en tant que subjectité absolue de la volonté inconditionnée
l'histoire se serait stoppé, arrété, mais que l'horizon et 1' ouverture de la volonté, l'étre se rassemble en l'adieu de son essence jusqu 'alors
infinie de l'historicité est enfin apparu comme te/ 1, o u enfin été de mise, essence marquée par lafrappe de la Métaphysique'.
pensé comme te!, e' est-a-dire comme ouverture infinie -1' ouvcr-
Je ne commente pas cette derniere phrase sur laquelle nous
ture absolue infinie étant pensée comme telle. C' est bien la fin et
reviendrons tout a l'heure,
la fermeture de quelque chose mais de rien moins que l'histoire.
Je reprends done la lecture interrompue du texte de Hegel
Pour en revenir a notre theme précis de la réfutation, il est peut-
(p. 117).
étre possible que la derniere philosophie soit bien celle qui, ne se
comentant pas de réfuter, essaie de penser 1' essence de la réfuta- La derniere, la plus récente philosophie doit done contenir les
tion et l' essence du dernier. La philosophie de Hegel n' a pas été príncipes des philosophies antérieures, elle est done la philoso-
l4bisl la derniere philosophie comme celles d' Aristote, de Des- phie supérieure. Il est plus facile par conséquent de réfuter que de
cartes ou de Kant (peut-étre) ont été en leur temps les dernieres justifier, e' cst-a-dire de voir er de souligner ce qu'il y a d'affinnatif
philosophies. en quelque chose. L'histoire de la philosophie montre d'une part
La philosophie de Hegel comme derniere philosophie a été la la borne, le cOté négatif des principes, mais aussi d' autre part leur
philosophie qui a pensé en elle l' essence de la derniere philoso- cóté affirmatif. Rien n' est plus facile que d' en rnontrer le cóté
phie en général, de ce que dernier voulait dire en philosophie. Le négatif. On satisfait sa conscience en constatant qu'on se trouve
dernier n' est pas le dernier tant qu'il n' apparalt pas comme tel. au-dessus de ce qu' on juge quand on en découvre le cóté négatif. La
vanité en est flattée; on dépasse en effet ce que 1' on réfute; mais si
L' eschaton comme tel se dit done dans la philosophie hégélienne
l' on dépasse, on ne pénetre pas; or pour découvrir le cOté affirmatif,
de la réfutation et la logique de Hegel est bien une eschatologie.
il faut avoir pénétré l' objet, 1'avoir jusrifié: e' est bien plus difficile
Cette logique eschatologique de Hegel est, vous le savez, une
que de le réfuter. Dans la mesure done ou les philosophies se rnon-
ontologie. Dire que l' ontologie est ici eschatologie, e' est dire que trent réfutées, il faudra également qu' elles se montrent conservées.
l'essence de l'étre, l'apparaltre de !'erre en son essence est eschato- On peut en outre remarquer qu' aucune philosophie n' a été réfutée,
logique. C' est ce que dit Heidegger dans Der Spruch des Anaxi- toutes le sont néanmoins. Mais ce qui a été réfuté, ce n' est pas le
mander (texte de 1946 recueilli dans les Holzwege ou on le traduit príncipe, rnais ceci qu'il l5bisl est !'ultime, l'absolu et qu'il ait
par «La parole d'Anaximandre ». Spruch, c'est, en fait, la sen- comrne tel une valeur absolue; il s' agit d' abaisser nn príncipe au
tence, le jugement prononcé, la Décision, au sens fort de ce mot). rang d'un moment déterminé de !'ensemble. Il n'y a pas disparition
Heidegger y écrit en particulier ceci : du príncipe rnais uniquement de sa forme d' ~tre absolu, ultime ..
Voila ce qui signifie la réfutation des philosophies 2 •
L'hre lui-m~rne en tant que geschicklich [qu'on rraduit par des-
tina!, l'Ctre en tant que destinateur, dispensateur du Destin] est en Malgré l'immense progres que marque ce concept de réfuta-
lui-rn~rne eschatologique. Dans l'expression eschatologie de l'~tre, tion, des lors qu' on veut prendre a u sérieux ce que peut étre une
nous ne comprenons pas le mot d'eschatologie comme titre d'une histoire de la vérité et une histoire de la philosophie, malgré la
discipline rhéologique ou philosophique. Nous pensons 1' escharo-
logie de l'~tre 151 au sens correspondant a celui dans lequel il faut l. M. Heidegger, "La parole d'Anaximandre" [1946], dans Chemins qui ne
penser, pour répondre a l'Histoire de l'l':tre, la phénoménologie de menent nulle part, rr. fr. W. Brokmeier, Paris, Gallimard, 1962, p. 267 (rraduc-
!'Esprit. Celle-ci constitue une phase dans l'eschatologie de l'etre, dans la tion modifiée par J. Derrida).
2. G. W. F. Hegel, Le¡ons sur l'histoire de la philosophie, op. cit., p. 117-118
l. Singulier mascullo tel daos le manuscrit. (traduction légCrement modifiée par J. Derrida).

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Heidegger: la question de !1!tre et l'Histoire Premif:re séance. Le 16 novembre 1964

proximité entre ce rapport hégélien a l'histoire de la philosophie Et un peu plus loin, examinant les trois préjugés qui obscur-
et le rapport heideggerien a l'histoire de la philosophie, une dif- cissaient jusqu'ici la question de l'étre, il cite d'abord le préjugé
férence décisive demeure sur !aquel!e je voudrais m' arréter un qui fait de l'étre un concept et le concept le plus général, et il accuse
instant, vérifiant pour la premiere fois mais non la derniere que, Hegel non seulement d' avoir détermíné !'étre comme le concept le
comme l'indiquent l'itinéraire de Heidegger et la multiplication plus pauvre, comme immédiat indéterrniné au début de la Phéno-
croissante de ses références a Hegel, e' est dans la différence entre ménologie et de la Logique, et comme base de tous les dévelop-
Hegel et Heidegger que notre probleme a son lieu. pements ultérieurs, mais d' avoir méme, ce faisant, négligé o u
La Destructíon de l'histoire de l'ontologie n'est pas une réfuta- oublié, << abandonn[e1 1 », dit-il, le probleme posé par Aristote de
tion méme au sens hégélien. l' uniré de 1'étre comme généralité non générique, comme trans-
D' abord paree que la philosophie hégélienne de la réfutation, cendant la généralité, comme transcendantale au sens que la sco-
cette extension ontologique d'une réfutation qu' on entend en lastique donnait a cette expression en la fon;ant pour exprimer ce
général comme une opération discursive et logique (la réfutation qu'Aristote entendait par !'uniré analogique de l'étre.
est au sens propre un discours, une dispute), cette extension est Et plus lo in dans le chapitre 2 6 consacré précisément a la des-
commandée par une logique et une philosophie de l'Idée ou du truction de l'histoire de !' omologie, Heidegger insiste sur cette
Concept en laquelle Heidegger voit lui-méme un moment de l'his- J6bisl appartenance du hégélianisme a la tradition ontologique
toire de !' ontologie, le dernier moment, le moment d' épanouisse- qu'il veut précisément détruire. L'histoire de !' omologie issue de
ment er de " résumption >> mais qui reste encore une dissimulation !' ontologie grecque montre (je cite) " que cette ontologie, a partir
de 1'étre sous 1' étant. Des le premier paragraphe de Sein und Zeit, la d'une te!! e naissance, s' est dégradée en tradition et comment,
logique de Hegel est évoquée a la fois comme J6Jle dernier moment devenue évidente, elle n' offre plus que des matériaux propres a
d' une tradition de 1' Ontologie classique remontant a Piaron et a erre seulement retravaillés (ainsi qu'il est vrai pour Hegel) 3 ». Et
Aristote, mais comme un dernier moment appartenant a cette tra- plus loin :
dition, la recomprenant, la résumant, mais ne faisant pas ce pas
au-dela d'elle, c'est-a-dire aussi bien en dec;il d'elle-meme que veur En sa formule scolastique, l' ontologie grecque passe, pour 1'es-
faire Heidegger. Parlant de la nécessité d'une répétition expresse de sentid, par des Disputationes metaphysicae de Suarez, dans la
la question de 1'erre, Heidegger écrit : « métaphysique » et la philosophie transcendanrale de 1' époque
moderne; elle détermine encare les fondements et les buts de la
La question de l'étre est aujourd'hui rombée dans 1'oubli, bien Logique de Hegel 4
que notre époque tienne pour un progres d' accepter anouveau la
« métaphysique ». On se croit pourtant dispensé des efforts que Pourquoi !'entreprise hégélienne, si proche d' ailleurs de celle
demanderait une renai.ssance de la gígantomachía peri tes ousias de Heidegger, est-elle encare enfermée dans le cercle de l'onro-
[Le sophiste]. La question que nous soulevons n' est pourtant pas logie classique? C' est une question qui ne nous laissera pas en
arbitraire. Elle a inspiré la réflexion de Piaron et d'Aristote, bien paix tour au long de ces réflexions mais d' ores et déja la réponse a
qu' elle se soit éteinte avec eux, du moins comme thtme explicite
d'une vraíe recherche. Ce que ces deux penseurs ont conquis s' est
maintenu tant bien que mal, atravers d'innombrables déviations l. !bid, p. 18; Sein und Zeit, op. cit., p. 3.
2. T el dans le manuscrit. Il s' agit du paragraphe 6 et non du chapitre 6.
et surcharges, jusque dans la Logique de Hegel 1

3. M. 11eidegger, L 'étre et le temps, op. cit., p. 38; Sein und Zeit, op. cit.,
p. 22.
l. M. Heidegger, L'étre et le temps, op. cit., p. 17; Sein und Zeit, op. cit., p. 2. 4.Ibid, loe. cit.; Sein undZeit, op. cit., p. 22.

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Heidegger: la question de litre et l'Histoire Premiáe séance. Le 16 novembre 1964

percé dans les deux textes queje viens delire. 1) Celui sur le pré- tion. L' époke de l'étre appartient a l'etre lui-meme. Elle est pen-
jugé qu' on pourrait appeler conceptualiste, le préjugé qui fait de sée a partir de 1' expérience de l' oubli de 1'étre 1 >> *) du sens de
l'étre un concept, ou de la pensée de l'étre un concept. 2) Celui l'Étre lui-méme. Pourquoi ce sceau est-il sceau de la J11étaphy-
sur l'eschatologie de l'étre dans «La parole d'Anaximandre », et sique, pourquoi « l'étre se rassemble-t-il en l'adieu de son essence
dont je relis la derniere phrase : jusqu' alors de mise, essence marquée par la Métaphysique 2 »?
Paree que la métaphysique, e' est, pour Heidegger, le no m de la
Celle-ci [La Phénoménologie de !'Esprit] constitue une phase [done détermination de 1' étant en général o u de l' étant excellent, émi-
une phase seulement, autrement dit 1' acd:s au Savoir Absolu de la nent, par excellence, c'est-a-dire Dieu. La Métaphysique est
Phénoménologie de !'Esprit, quand !'esprit esr enfin rassemblé onto-théologie. La logique de Hegel se donnait bien d' ailleurs
aupres de soi], une phase dans l' escharologie de !' érre, dans la comme la Métaphysigue. Dans le paragraphe 18 de l' Encyclo-
mesure oU [voila pourquoi ce n'est qu'une phase], en tant que pédie (entre autres lieux) Hegel écrit: «Die Logik fol!t [. .. } mit
subjectité 171 absolue de la volonté inconditionnée de la volonté, der Metaphysik zusammen "• « La Logique se confond avec la
l'étre se rassemble en l'adieu de son essence jusqu'alors de mise,
métaphysique 3 >>.
essence marquée par la frappe de la Métaphysique 1• On pourrait étre tenté de penser que ce que Heidegger dit
l7bisl ici de la Phénoménologie del' esprit comme phase, comme
Qu' est-ce que ~a veut dire? Cela suppose que le rassemble-
phase seulement de l'eschatologie de l'étre, ne vaudrait plus pour
ment de 1'étre, ce qui se donne pour rassemblement de 1'étre n' est
la Logique, ... 4 puisque la Phénoménologie de !'Esprit représente
encare que le rassemblement d'une détermination ontique de
le momenr du devenir-phénomene de 1'esprit, le moment de la
l' étre, en l' es pece de la subjectivité de la volonté. Sur! e fondement
conscience - en vérité, ce moment de la réflexion o u de l' arti-
moderne du cartésianisme, Hegel a déterminé l' absolu comme
culation subjective de l'Idée. Ceci expliquerait que le dialogue
sujet. La substance devient sujet comme ille dit lui-meme - et
que Heidegger entreprend avec Hegel privilégie toujours la Phé-
comme subjectivité volontaire, décidant, voulant sa manifesta-
noménologie de 1' esprit. En vérité, cette détermination de l'Étre
tion. La subjectivité et le volontarisme frappe 2 de son sceau la
comme subjective, comme Idée en soi pour soi, n' est pas levée
téléologie hégélienne : l'Idée veut se manifester et l' esprit est cette
(daos la Logique). Nous reviendrons sur ces problemes.
volonté d' épiphanie. L'Étre est l'Idée, l'Étre est la subjectité,
Ainsi, dans la mesure ou Hegel persiste aobscurcir la question
l'Étre est la volonté de la volonté, l'Étre est Dieu comme totalité
du sens de 1' étre sous 1' onto-théo-logie, la destruction de l'his-
et les déterminations de l'Étre sont encore des dissimulations
toire de 1'ontologie est aussi une destruction du hégélianisme,
époquales (commenter) (lire Holzwege, p. 275 : * << Nous pou-
vons nommer époke 3 de l'étre cette retenue éclaircissante de la l. M. Heidegger,« La parole d'Anaximandre », dans Chemins qui ne mCnent
vérité de son essence. Ce mot, emprunté a l'usage du Portique, nulle part, op. cit., p. 275. Il arrive que J. Derrida donne le titre allemand mais
ne nomme pas ici, comme chez Husserl, le procédé méthodique la page franyaise, ou le titre franyais et la page allemande. Ces citations non
de 1' arrét des actes thétiques de la conscience pendant 1' objectiva- copiées daos le manuscrit et placées ici entre astérisques (**), nous les ajoutons
quand elles sont et clairement indiquées par les crochets qu'utilise typique-
a
ment J. Derrida dans ses exemplaires pour démarquer la citation lire dans ses
l. M. Heidegger,« La parole d'Anaximandre », dans Chemins qui ne mCnent cours, et en correspondance avec le contexte du présent cours.
nu!le part, op. cit., p. 267. 2. !bid., p. 267.
2. Singulier tel dans le manuscrit. 3. G. W. F. Hegel, LEncyclopédie, édition de 1830, en fait § 24.
3. Pour toutes les occurrences de mots grecs, y compris daos les citations, 4. Tel dans le manuscrit. On retrouvera réguliáement des poínts de sus-
nous unifions en translittérant. pension insérés ainsi dans une phrase.

32 33
Heidegger: la question de l'Étre et l'Histoire Premifre séance. Le 16 novembre 1964

est méme par priví!ege une destruction du hégélianisme comme Hegel avec les concepts de positif et de négatif, prévient une
« résumption » de toute cette histoire; et malgré des ressem- mésinterprétation de son projet de destruction. Vous allez voir
blances troublantes la destruction heideggerienne n' est pas la comme ce texte ressemble a celui de Hegel, que j' ai !u il y a un
réfutation << recollectante >> de Hegel. Elle s' en distingue par un instant. Je lis paragraphe 6.
ríen, un léger tremblement du sens qu'il ne faudra pas manquer
car tout le sérieux de l' entreprise y résume sa fragilité et son prix. Cette recherche de la filiation [Nachweis der Herkunft,
Un léger tremblement, puisque Heidegger ne dit ríen d'autre recherche de, jusrification de la provenance] des conceprs fonda-
apres l' ontologie hégélienne, e' est-a-dire occidental e, qu'il va dé- teurs del' ontologie, en tant que mise au jour [Ausstellung: osren··
truire. Il ne dit ríen d' autre, il ne pro pose pas une autre onto- sion, monsrration] de leur Geburtsbrief [lettre de noblesse, dir la
logie, une autre topique, une autre Métaphysique et son premier traduction, lettre de naissance, état civil, chiffre d'origine], cette
geste est de s' en défendre. En ce sens ISI il confirme bien la recherche n'a rien de comrnun avec une mauvaise relativisation
des points de vue ontologiques '.
(conscience) hégélienne de la fin de la philosophie. Mais il la
confirme en n' ajoutant au cune autre propositíon, e' est-a-dire qu'il
l'entoure d'un silence ontologique dans lequel cette conscience Cette destruction a aussi peu le sens ~égatif(sou!igner) d'une
hégélienne va étre mise en question, va étre sollicitée, c'est-a-dire Abschüttelung (les traducteurs c\isent rejet, e' est beaucoup plus
mise en branle; trembler et laisser voir ce qu' elle dissimule encore concret et parlant : d'une démolition qui met bas, qui met en
dans ce tremblement, laisser entendre ce a partir de quoi elle peut ruine par des secousses, provoquées de 1' extérieur : opération
encore étre questionnée depuis un lieu qui n' est ni hors d' elle ni et métaphore cartésiennes, d'une destruction méthodique pour
en elle. trouver de nouveaux fondements, pour recommencer a primis
La différence entre la réfutation intériorisante, la réfutation fondamentes le sol inébranlable et la sécurité dans la certirude).
comme Erínnerung hégélienne et la destruction heideggerienne Cette destruction a done aussi le sens négatif d' une telle démoli-
est done aussi proche que possible du ríen. Comme la réfotatíon tion de la tradition ontologique. Cette destruction 191 doit, au
hégélienne, la destructíon heideggerienne n' est ni la critique d'une contraire, arpenter, mesurer (ab-stecken : ici la traduction trans-
erreur, ni l'exclusion simplement négative d'un passé de la philo- forme le texre en bouillie pour les chats : ab-stecken devient
sophie. C' est une destruction, e' est-a-dire une déconstruction, « dévoiler >>) la tradition dans ses possibilités posítives et cela

e' est-a-dire une dé-structuration, e' est-a-dire 1' ébranlement qui signifie toujours dans ses límites, limites qui sont données en fait
est nécessaire pour faire apparaítre les structures, les strates, le chaque fois (non traduit) par chaque position de la question,
systeme des dépóts. Comme Heidegger disait dans le texte de fa~on de poser la question, pour chaque problématique, et par la
tout a l'heure, des dépóts de la tradition ontologique, dépóts qui délimitation ainsí prescrite au champ de recherche possible. Ce
ont selon une certaine nécessité toujours recouvert la question n' est point a 1' égard du passé que la destruction se comporte de
nue de l'étre, recouvert une nudité qui en fait ne s'est jamais fa~on négative, sa critique atteint 1' aujourd'hui et le traitement de

dévoilée comme telle. l'histoire de l'ontologie tel qu'il prédomine aujourd'hui, que ce
C' est done en restant attenrif, avec la vigilan ce la plus aigue, traitement ait le style de la doxographie, de l'histoire de 1' esprit
ISbisl a ce léger, inconsistant, presque immatériel mais décisif ou l'histoire des problemes. Mais la destruction ne veut pas
déplacement qui se produit, de la réfutation (Wíderlegung) hégé-
lienne a la Destruction heideggerienne, qu'il faut entendre les l. M. Heidegger, L'étre et le temps, op. cit., p. 39 (traduction modifiée par
quelques ligues que je vais Jire et ou Heidegger, jouant comme J. Derrida); Sein und Zeit, op. cit., p.
22.

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Heidegger: la question de l'Etre et lHistoire Premiáe séance. Le 16 novembre 1964

enterrer le passé dans le néant (la nullité), elle a un dessein posítif question de l'étre de l'étant. Il veur réveiller l'ontologie fonda-
(souligner); sa fonction négative reste inexprimée et indirecte. mentale sous 1' ontologie métaphysique et !'onto!ogique sous 1'on-
Dans le cadre du présent traité qui vise a une élaboration princi- tique. Mais immédiatement apres Seín und Zeít, et de plus en
pielle de la question de l'étre, la destruction de l'histoire de l'on- plus a mesure qu'il avancera, le mot d' ontologie lui para1tra de
tologíe qui fait essentiellement partí e de cette question et n' est plus en plus dangereux a la fois en raison de son usage tradi-
possible que dans son horizon, la destruction de l'hístoire de tionnel et de la signification qui, au fond, légitime cet usage tra-
1'ontologie ne peut que se limiter de fac;on principielle aux sta- ditionnel, ontologie voulant dire non pas pensée o u logos de r étre
tions décisives de cette histoire. (double génitif sur lequel il insistera dans la Lettre sur l'huma-
Ce qui veut dire que les principes d'une destruction systéma- nísme) mais discours sur 1' on 1, e' est-a-dire sur 1' étant en général,
tique et exhaustive sont ici présents et que Heidegger l9bisl n' ex- sur l'étant en tant qu'étant (métaphysique générale).
clur pas cette possibilité. Pour suivre cet abandon progressif de la notion et cette des-
Le développement que je termine ici était destiné a expliquer truction de 1' histoire de l'ontologie comme destruction de !' onto-
de la fac;on la plus préliminaire pourquoi j'intitulais ce cours la logie elle-méme, je prendrai trois points de repere dans le
question de l'Étre et l'Histoire et non Étre et Hístoire ou ontologie et cheminement de la pensée de Heidegger a cet égard :
hístoire. Mais cette explication n' en est qu'a son commencement. II Obisl Premier point de repere : 1'ouverture de Seín und Zeít
Car ce que nous avons évoqué pour la soutenir e' est la Destruc- ( 1927). Dans le § 3 de Sein und Zeít, Heidegger définit la pri-
tion de 1' histoire de l'ontologíe et non la destruction de 1' ontologie mauré de la question du sens de l'étre par rapport aux disciplines
elle-méme. On pourrait imaginer, au point ou nous en sommes, régionales, aux ontologies régionales particulieres qui chacune
que Heidegger, détruisant la tradition de l'ontologie, devait [mot concernent un type d' étant particulier. A chaque science, a
incertain] sauver ou fonder une ontologie authentique et qu'il chaque discipline particuliere, mathématique, physique, bio-
pense ainsi qu'il y ait quelque chance pour l'ontologie, chose de logie, sciences historiques, théologie et ... 2 , doit correspondre
la tradition, o u au-dela de la tradition, que 1' ontologie a été offus- une ontologie qui détermine préalablement le sens de 1'étant,
quée et qu' on peut la rendre enfin asa vraie lumiere. l'etre de l'étant qui en fait l'objet. Une science positive parti-
Eh bien i1 n'en est rien, la destruction de l'histoire de l'onto- culiere ne peut déployer son champ théorique et déterminer
logie est une destruction de 1' ontologie elle-méme, du tour du l'unité de son champ théorique qu' en présupposant la lumiere
projet ontologique lui-méme. Ce queje dis va contre 1'apparence faite sur le sens de 1'étant o u du type d' étant qu' elle a pour objet.
et contre la rumeur publique et il est certain que e' est au no m Il faur savoir que! est le sens de l'etre de I'étant physique, de
d' un point de vue ontologique et en se servant, surto m dans Sein 1'étant comme eh ose physique pour constituer une physique. Le
und Zeit, du mot « ontologique >> que Heidegger détruit la tradi- savoir est en fait pour le physicien toujours un pré-savoir, une
tion et conduit ses analyses. Mais si ces destructions veulent erre pré-compréhension non thématique mais elle est indispensable
ontologiques, ce qu'il veut constituer n' est rien moins 11 ül qu'une et il faut poner cette pré-compréhension a la lumiere de 1' expli-
ontologie. Ici il faur considérer la pensée de Heidegger dans son cite. Chaque science régionale devra done faire 1' objet d' une
mouvement; o u ici, plus que sa pensée, sa terminologie. Il ne fait question ontologique sur le sens de 1'étant dont elle traite. Mou-
aucun doute que dans Sein und Zeit le terme d' ontologie est pris
en bonne part et ce que Heidegger veut réveiller e' est une onto-
l. Dans le manuscrit, J. Derrida écrit le mot grec pour « étant >> tant6t en lettres
logie fondamentale sommeillant sous la métaphysique spéciale
grecques, óv, tantót en lettres romanes, on. Nous unifions en translirtérant.
ou générale qui ne s'intéresse qu'a l'étant et qui ne pose pas la 2. T el dans le manuscrit.

36 37
Heidegger: la question de l'Etre et l'Histoire Premif:re séance. Le 16 novembre 1964

vement parallele a celui que Husserl précise lui-meme. Et la réfé- Mais de telles questions, qui pourraient définir ]' ontologie
rence ici a Husserl est presque patente dans le§ 3. Husserl aussi entendue au sens le plus large, et absrraction faite de tous cou-
définíssait la nécessité de ces fixations du sens des objets corres- rants et tendances particuliers, ont encore dles-mémes besoin
pondan! a chaque ontologie régionale ou matérielle. La diffé- d'un fil conducteur. Le questionnernent onrologique est certes
rence ici, et elle est décisive, e' est que les régions o u ontologies ~lus ori.~inaire que le questionnement ontique des sciences posi-
matérielles dont parle Husserlllll délimitent des domaines d' ob- tlves. [Commenter.] Mais ce questionnement lui-méme reste naif
et opaque tant que les recherches concernanr l'étre de l'étant lais-
jets, les étants sont des objets déterminés par une conscience
sent hors d'atteinte, hors de débar (uner!Jrtert) le sens de l'étre
transcendantale, un sujet transcendantal. Les ontologíes régio-
en général. Et assurément la táche ontologique < propre > a une
nales constituent les domaines de l'objectivité. Le monde est la généalogie - qui ne serait pas une construction déductive - des
totalité des régions, done la totalité d' objets apparaissant a une différents modes possibles de l'Étre, une telle rache a elle-méme
conscience non mondaine, la région conscience n' étani pas une besoin d'une pré-compréhension, d'une pré-entente (Vorverstiindi-
région parmi d' autres mais l' UR-Region, l' UR-Kategorie. Et l' on- gung) de íí ce .9-ue nous entendons vraiment en us~mt de 1' expres-
tologie formelle concerne non pas la structure d'objectivité d'une sion ''Sein ", "Etre" )) 1.
région mais la strucrure de l' objectivité en général, rapportée
a quelque chose comme objet en général pour une conscience Et voici l' aniculation de l' ontologie fondamentale avec les
en général. Évidemment, Heidegger prétend étre plus radical en ontologies régionales, et de celles-ci avec des sciences ontiques
refusant de se donner tour cet idéalisme transcendantal, toute la déterminées.
thématique de la réduction, etc., qui pré-détermine l' étant en
général comme objet en général. Pour Heidegger, l'objet en Die Seinsfrage - la question de 1' étre - vise done la condition
apriorique de possibilité non seulement des sciences, qui interro-
général n' est qu'un type d' étant déterminé et il en est de méme
gent ll2ll'étant comme te! ou tel et qui déja se meuvent dans une
de son corrélat, le sujet ou la conscience en général. Nous y
certaine compréhension de l'étre, mais encore la condition de
reviendrons. Acette différence fondamentale pres, le mouvement possibilité de toutes les ontologies qui précedent et fondent les
qu'il effectue ici est analogue, sinon identique, acelui de Husserl. sciences ontiques 2 •
Une fois que les questions ontologiques particulieres auront
déterminé le sens des différentes régions del' étant, il faudra poser Et voici dans ce premier texte, que Heidegger, tour en acceptant,
la question de l'étre lui-meme, de !'erre non régionallui-meme. pour le moment, l' omologie et le terme d' ontologie, commence
Les différences ontologiques régionales présupposent, qu' elles néanmoins al' ordonner al'instance supérieure qui est la question o u
parlent de l' erre de te! étant o u de tel do maine d' étant, elles pré- la pensée du sens de l'etre. Ce mouvement, qui se confirmera plus
supposent le sens del' erre; elles ont un savoir implicite de ce que tard, est tct seulement annoncé. Je poursuis ma traduction :
veut dire le mot etre quand elles se demandent qu'est-ce que
l' étant physique, l' étant biologique, l' étant mathématique, histo- T oute ontologie, si riche et si solidement arrimé [cramponné :
rique, etc. Ce savoir implicite doit devenir explicite. ftstverklammertes] que soit le systeme de catégorie qu'elle mette en
lllbisl Cette question du sens de !'erre en général (qui n'est ceuvre, reste au fond aveugle et trahit son dessein le plus original
pas une généralité construite) e' est ce que, dans Sein und Zeit, il
appelle l'ontologie fondamentale. Dans Sein und Zeit Heidegger L.~· Heidegger,. L 'étre ~t le temps, op. cit., p. 26 (traduction largement
modifiee par J. Dernda); Sem und Zeit, op. cit., p. 11.
accepte le mot d' onrologie pour désigner cette entreprise. 2.Jd., Sein und Zeit, op. cit., p. 11 (traducrion de J. Derrida); l. ~tre et le
Voyez par exemple la fin du § 3. (Commenter.) temps. op. cit., p. 27.

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Heidegger: la question de litre et l'f-Iistoire Premifre séance. Le 16 novembre 1964

tant qu'elle n'a pas commencé par éclairer suffisamment le sens grande est l'extension d'un concept- et qu'est-ce qui pourrait en
de 1' étre et tant qu' elle n' a pas con<;u cet éclaircissement comme la avoir une plus grande que le concept d'étre? - plus son con ten u
táche fondamentale '· est indéterminé et vide.
Ces raisonnements sont convaincants immédiatement et sans
Quelque huit ans plus tard - et ce serait notre deuxieme poim réserve pour tout homme qui pense normalement - et nous
de repere - le méme mouvement est répété, mais cette fois il voulons tous étre des hommes normaux. Mais la question est
se donne comme passage au-dela. De !' ontologie et du mot tout de méme, maintenant, la suivante: cette position de l'étre
ontologie. comme le concept le plus général, atteint-elle l'essence de l'étre,
o u bien n' en est-ce pas d' emblée une mésinterprétat.ion qui
II2bisl Dans I'Einfohrung in die Metaphysik, qui est un cours
bouche toute issue au questionner? La question est tour de
de 1935 et que Heidegger considere comme une sorte de com-
rnéme celle-ci : l' étre ne peut-il étre considéré que comme le
plément de Sein und Zeit, Heidegger pose de nouveau la ques- concept le plus général, qui paralt inévitablement dans tous les
tion du sens de l'étre (étre = illusion), et de nouveau, dirigeant autres concepts, ou bien l'étre est-il d'une essC·nce totalement
cette fois sa protestation contre Nietzsche plutót que contre différente et, par suite, tout ce qu' on ·voudra sauf 1' objet d'une
Hegel- Nietzsche et Hegel étant les deux penseurs dans la proxi- « ontologie l>, si du moins on prend ce mot dans sa signification
mité privilégiée desquels Heidegger fait résonner sa propre diffé- traditionnelle?
rence -, il montre <que> la pensée de l'étre n'est pas le concept Le terme « ontologie )) n'a été créé qu'au xvw sif:cle. Il corres-
de l'étre. De méme que tout concept général ne peut étre ponda la constitution de la doctrine traditionnelle de l'étant en
construit et fixé que s'il est guidé par une pré-compréhension du une discipline de la philosophie et en une branche des systemes
sens de ce dont on veut former le concept, ici aussi le concept philosophiques. Et la doctrine traditionnelle est le démembre-
d'étre, car il y a un concept d'étre < qui > renvoie a une pensée ment et la systématisation scolaires de ce qui, pour Plaron et Aris-
tote, et de nouveau pour Kant, fut une question, maís une question
préalable du sens de l'étre lui-méme. Et c'est alors que, rétrécis-
qui n'était déja plus originaire. C'est en ce sens que le mot « onto-
sant !' extension du mot « ontologie » a sa signification et son
logie » est employé encare aujourd'hui. Sous ce titre, la philoso-
usage de fait dans la tradition, il propose de l'abandonner. Je phie se livre, chaque fois d'une fayon différente, a la mise sur pied
vous lis ce passage p. 49-50 2 • et a la présentation d'une discipline, au sein de sa propre systéma-
tique. Mais on peut aussi prendre le terme « ontologie" en son
* Il est facile, cenes, de faire montre de pénétration et d'une
sens « le plus large >t, « sans référence a des directions et a des ten-
grande hauteur de vues en remettant sur le tapis une considéra-
dances ontologiques » (cf Sein und Zeit, 1927, p. 11 en haut). En ·
tion bien connue : << étre » eh bien! e' est le concept le plus général.
ce cas « ontologie » signifie un effort pour faire parler 1' étre, et
Son do maine de validité s' étend a tout et a chaque eh ose. Ainsi,
cela en passant par la question: "Qu'en est-il de l'étre »? (pas
en dehors de la sphere de validité de ce concept le plus général,
seulement de l'étant comme tel). Mais, comme cette question n'a
« étre ))' il n'y a, a la lettre, plus rien a partir de quoi il pourrait
pas jusqu'a présent trouvé d' écho, ni encare moins de réplique,
encare étre déterminé davantage. ll faut s'arranger de ce degré
mais a été récusée, expressément méme, par les différents milieux
supréme de généralité. Le concept d' étre est un concept ultime.
de!' érudition philosophique scolaire, laquelle aspire a une" onto-
Et cela correspond aussi a une loi de la logique qui dit : plus
logie >> au sens traditionneL il peut étre bon de renoncer désor-
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 11 (traduction de J. Derrida); mais aux termes « ontologie », « ontologique >l. Des manieres de
L '<tre et le temps, op. cit., p. 27. questionner qui, comme vous pouvez maintenant l' entrevo ir,
2. Id., !ntroduction a la métaphysique, tr. fr. G. Kahn, Paris, PUF, 1958, sont séparées par tout un monde, ne doivent pas non plus poner
p. 49-50. le méme nom.

40 41
Heidegger: la question de tfitre et lHistoire Premiltre séance. Le 16 novembre 1964

Si nous tkmandons la question: « Qu'en esr-il de l'étre? Qucl ture survenue apres Aristore et non [mot illisible]. Et Nietzsche
est le sens de rene?)) ce n'est pas pour bitir une ontologie de style esr prisonnier dans cette limitation métaphysique.
traditionnel, ni, encore moins, pour relever de fa<;on critique les
fa u tes qu' on pourrait trouver dans les tentatives antérieures.ny Paree que la Métaphysique n'a ni médité l'origine, ni meme
va de tout autre chose. * posé la question de cette distinction entre essentia et existentia, le
rapport essentiel, qui reste a penser, entre« Volonté de Puissance »
et « Éternel Retour du Pareil » ne se laisse pas encore exposer ici
Troisieme étape. Cette fois Heidegger ne se contente plus de de fa~on immédiare (p. 196 de Hofzwege 1).
renoncer au terme ontologie paree qu'i] est chargé d'une équi·
voque qui tiendrait a un certain usage qu' on en a fait en foit dans Eh bien cette métaphysique comme détermination de !' étant
l'histoire. Cette fois Heidegger va considérer que le concept comme étant, et aveugle a la question originaire de !'Erre, cette
d' ontologie lui-méme ne peut étre qu'inadéquat, pour des rai- métaphysique traditionnelle que Nietzsche a voulu démolir mais
sons non de fait mais d' essence. Le mot méme d' ontologie ne peut n' a pas su détruire, Heidegger !' appelle aussi dans ce texte onto-
plus désigner autre eh ose qu'un discours dirigé vers 1' étant, soit la logie, consacrant cette fois non pas la dépréciation - car il n'y a
totalité de l'étant soit l'étant en génétal, soit l'étre de l'étant pas précisément [mor Íncertain] de limitation attribuée a ce
(étantité) mais non de l13ll'étre lui-méme. L'ontologie concerne concept : lire p. 173-174 :
1' on et non!' einai. L' ontologie n' a done aucun privilege au regard
de la métaphysique, du moins de la métaphysique génétale. Alots [... ] pour Nietzsche aussi, penser signifie: représenter l'étant en
qu' au début Heidegger voulait fonder la métaphysique dans ]' on- tant qu'étant. Toute pensée métaphysique est ainsi onro-logie [en
rologie, il pense maintenant que !' onto-logie est Métaphysique. deux mots unis par un trait] et rien d'autre 2 •
Maintenant, e' est-a-dire encore huir ans apres !' Einfohrung... ,
seize ans apres Sein und Zeit, dans la conférence prononcée pen- Vous voyez que Heidegger ne s' est pas contenté du pro jet de
dant la guerre, en 1943 sur << Le mot de Nietzsche : "Dieu est « détruire » l'histoire de !' ontologie, il a bien voulu détruire l' on-
mort" >>, a partir du Cours sur Nietzsche donné de 1936 a 1940. !1 tologie elle-méme quise confond avec son histoire. C'est ce que
s' agit d' une méditation sur la Métaphysique de Nietzsche. Malgré je voulais montrer par ces remarques qui ne sont meme pas
la démolition nietzschéenne de la métaphysique classique, il y a encore des prolégomenes et par lesquelles je voulais justifier la pre-
une métaphysique de Nietzsche, et qui n' est pas simplement a miere partie du titre de mon cours : la question de l'étre- et non
cóté de son esthétique, de sa théorie de la connaissance, etc. pas !' ontologie - et l'histoire. Il nous faudra parler de l'histoite,
Cette métaphysique, comme route métaphysique, veut détet- c'est-a-dire du et, c'est-a-dire dulieu de la communication et du
miner l'étant en tant qu' étant. Ici e' est une métaphysique de passage entre I'Etre et I'Histoire, ce passage, ce et étant le lieu
l'étant comme valeut, métaphysique de la valeur, et poursuivant m eme de notre probleme, ce et dont il n' est pas décidé encore si
l' explicitation de cette métaphysique de la valeur, Heidegger
rente de montrer que 1' étant comme te! en son essence est volonté l. M. Heidegger, «Le mot de Nietzsche : "Dieu est mort" )>, dans Chemins
de puissance et son existence « Éternel Retour du Pareil ». Mais qui ne mfment nulle part, op. cit., p. 196. Dans les cas de citations comme
celle-ci, oU Derrida fournir dans son manuscrir le numéro de page, voire le
cette dissociation entre essentia et existentia n' a pas été méditée titre, apres sa citation, le renvoi a la note de bas de page sera, comme id, placé
par la métaphysique qui vit sur cet héritage sans l13bisl poser la apres la référence abrégée qu'il donne dans son texte, et non pas apres le der-
question de 1' uniré du sens de 1' étre avant la rupture de l' ens qua nier mor de la citation.
ens, de 1'étant en tant qu' étant comme essence et existen ce. Rup- 2. !bid., p. 174.

42 43
Heidegger: la question de !Étre et tHistoire

nous l'écrirons ou non et ou est. Tous les mots du titre n'au-


ront pu étre de ce fait justifiés : il y a ici encore la question et
surtour le de de la question de 1' etre. Mais de cela nous < ne >
nous occuperons que de maniere récurrente et bien apres les
Prolégomenes.
Questions 1•
Deuxieme séance

Le 30 novembre 1964

111 La derniere fois, j' avais tenté, de fa~on toute prélirninaire, de


justifier, dans sa lettre, le titre de ce cours. Il m' avait d'abord fallu
préciser pourquoi ce titre clisait la question de l'étre et l'histoire. Ceci
nous avait conduits aexpliquer en quoi et pourquoi la pensée hei-
deggerienne n' était pas et ne voulait pas étre, quoi qu' on en dise et
quoi qu' on en écrive, une ontologie. Quoi qu' on en écrive, paree
que non seulement on écrit partout de 1'ontologie de Heidegger,
rnais les auteurs des deux plus gros livres qui ne sont pas les meilleurs
livres écrits sur Heidegger en fran~ais, ces deux auteurs, dont !'un
est le co-traducteur de Sein und Zeit, écrivent !'un un essai qui s'in-
titule Chemins et impasses de l'ontologie heideggerienne 1, sans se douter
que le chemin de Heidegger, que d' ailleurs Heidegger ne représeme-
rait pas comme une impasse, Heidegger étant peu soucieux de
1'aboutissement des chemins, ceux qui n' abourissent pas, comme les
Holzwege, n' étant pas les plus mauvais chemins de pensée, est préci-
sément, cornrne nous l' avons vu, la recherche d' une issue hors de
l' ontologie en général. Ce qui fait qu' on ne voit pas cornment on
peut parler d'une ontologie heideggerienne et a fortiori de son
impasse, et a fortiori de plusieurs irnpasses, car le mot est au pluriel
dans le titre, hommage inconscient a une pensée riche d' arriver a
plusieurs irnpasses a la fois (aporie de SZ'). L'autre, Chapelle,

l. Alphonse de Waelhens, Chemins et impasses de tonto!ogie heideggerienne.


Apropos des<< Holzwege ,>, Louvain, Nauwelaerts/Paris, Desdée de Brouwer, 1953.
2. La transcription de 1' abréviation est incertaine. Ce pourrait étre Sein und
l. T el dans le manuscrit. Zeit.

45
Heídegger: fa question de !'Í!tre et !'Histoire Deuxifme séance. Le 30 novembre 1964

consacre 250 pages a ce qu'il appelle 1'omologie phénoménolo- Ceci nous avait permis, au passage, d' apercevoir un autre
gique de Heidegger'. Il est vrai qu'il s'agir d'un commentaire de recouvrement et un aune déplacement a peine perceptible mais
Sein und Zeit seulemem o u, comme nous 1' avions vu, le pas au- décisif entre le concept hégélien et le concept heideggerien du
dela de!' ontologie est seulement annoncé. demier et de la derniere philosophie. Et pourquoi Hegel appar-
J1bisJ Pour montrer que la pensée de Heidegger n' était pas tient, bien qu'il la réfute et l' accomplisse totalemem, a 1' omo-
une omologie, il nous avait fallu séjourner dans le probleme de logie métaphysique que Heidegger veut détruire, c'est-a-dire
ce que Heidegger appelle, dans les premieres pages de Sein und déconstruire, déstructurer, ébranler (solliciter) pour faite appa-
Zeit, la Destruktion de l'histoire de 1'ontologie. Destruktion qui .ra1tre la pensée de l'étre qui se cache sous les dépóts ontiques.
ne voulait dire ni annihilation, ni démolition (nous avions déter- Nous avons suivi, dans trois textes, cette desrruction du momem
miné ce concept), ni critique, ni réfuration d'une erreur. Pas hégélien :Hegel qui réduit la pensée de l'étre au concept d'etre et
meme réfuration au sens que Hegel donne a ce mot. Et pour le Hegel qui détermine toujours tout l'étre comme subjectivité
préciser, nous avons dú nous rendre attemifs a la différence, qui volontaire (sur le fondement du cartésianisme), comme volomé
parfois pouvait paraítre nulle entre la Widerlegung hégélienne de la volonté, l'idée absolue, Dieu et le concept, étant volonté de
- avec 1' extension totale que Hegel donne a cette notion qui lui se manifester - l' omologie o u la métaphysique hégélienne qui,
permet de logiciser la totaliré de la négativité dans l'étre- diffé- comme dit Hegellui-méme, se,confond avec la logique et l'omo-
rence qui pouvait paraítre nulle entre la Widerlegung hégélienne théologie. Les précautions quam J2J a la différence a peine per-
et la Destruction heideggerienne. ceptible mais décisive entre 1'ontologie hégélienne et la pensée
heideggerienne de 1'étre nous avaient permis d' entendre dans sa
La détermination hégélienne de l'histoire comme développe- juste résonance le texte du § 6 de Sein und Zeit ou Heidegger
mem de l'esprit n'est pasfousse (unwahr), elle n'est pas non plus définit la Destruktion de l'histoire de 1' omologie en des termes
en partie juste, en partie fausse. Elle est vraie comme est vraie qui ressemblent beaucoup a ceux que Hegel utilise pour définir
la métaphysique qui pour la premiere fois dans le systeme fait la Widerlegung en philosophie dans le texte que nous avons !u
advenir au langage son essence pensée de fa<;on absolue. La méta-
(Lettre sur l'humanisme). Le caractere a peine perceptible de la
physique absolue avec les renversements que lui ont fait subir
différence est ce qui permet d' éviter ces renversemems spectacu-
Marx et Nietzsche, appartiem al'hisroire de la vérité de l'~tre. Ce
qui prend racine en elle ne se laisse atteindre ni mettre de cóté par laires de la métaphysique hégélienne dom on sait bien que, en
des réfutations. Cela se laisse seulement accueillir en tant que sa tam que renversemems, ils restem prisonniers a leur insu de ce
vérité, recueillie et cachée dans l'étre lui-méme, est soustraite au qu'ils voudraient transgresser (Nietzsche et Marx). Tout cela ne
cercle d' une simple opinion humaine. Dans ce champ de la pensée justifiait qu' en partie que le cours s'intitulát la question de 1' étre
essentielle, cette réfutation est tOricht [insensée, sotte, folle, bavarde,
délirante]. (Lettre sur l'humanisme, p. 86 2 .)
[1976]). L'exemplaire de 1957 utilisé par Jacques Derrida lors de la rédaction
de ce cours n'a pu étre retrouvé. (En 1964, une traduction légCrement modi-
l. Albert Chapelle, S.J., L'Ontologie phénoménologique de Heidegger. Un fiée de Munier fut publiée, toujours en édition bílingue, et fut rééditée en
commentaire de 11 Sein und Zeit », Paris, Editions universitaires, 1962. 1966. Cette derniCre (1966) est encore dans la bibliothCque de Derrida, mais
2. M. Heidegger, Lettre sur !'humanisme, édition bilingue, tr. fr. R. Munier, ne peut bien súr pas avoir été celle utilisée pour ce cours.) Des lors, c'est bien
Paris, Éditions Aubier-Montaigne, 1957, p. 86 Q. Derrida souligne et modifie l'édition de 1957 que nous utiliserons pour produire les citations appelées par
la traduction). L'édition citée étant bilingue, nous ne préciserons pas davan- le manuscrit ((( lire p. 63-67 )l, par exemple) et non recopiées, mais avec une
tage les références a l' édition allemande (« Brief über den 'Humanisrnus" )/ incertitude pour marquer leur début et leur fin exacts, incertitude d'ordinaire
[1946], dans Wegmarken, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 2004 levée par les crochets indiqués par J. Derrida dans ses livres.

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lfeidegger: la question de !'f!tre et !Histoire Deuxil:me séance. Le 30 novernbre 1964

et l'histoire er non 1' ontologie et l'histoire. Car la Destruktion détermination classique de vérité d' énoncé judicatif comme adé-
do m parle Heidegger a u début de Sein und Zeit est une Destruk- quation. Nous 131 aurons a en reparler. Ce qui s'appelait onto-
tion de l'histoire de 1' ontologie et non de 1' ontologie. J' ai done logie fondamentale dans Sein und Zeit et ce qui ne s' appellera
essayé de montrer que cette Destruktion de l'histoire de 1' onto- méme plus ontologie par la suite veut étre une remontée non
logie est expressément la Destruktion de l'ontologie elle-méme. seulement en de.;:a de l' étant mais m eme de 1' étre de 1' étant
J' aurais pu citer encare un quatrieme texte qui confirme ce comme étantité, vers la vérité de l' étre lui-méme. C' est ce que,
mouvement de passage au-dela de 1' onrologie qui ne concluir pas dans le passage de la Lettre sur l'humanisme que je viens d' expli-
a une nouvelle ontologie, a une nouvelle proposition ontolo- quer, dit dairement Heidegger qui se montre si soucieux de jus-
gique ou a une nouvelle proposition d'ontologie. Il s'agit d'un tifier en retour ce titre de Sein und Zeit dont on essaie souvent de
passage de la Lettre sur l'humanisme ou, a propos du rapport transformer l'inachevement en impasse et qu' on essaie d' opposer
entre Éthique et Ontologie, Heidegger affirme l2bisl que 1'« onto- aux écrits ultérieurs, soit pour le préférer, soit pour en faire un
logie >>, je cite, « ne pense jamais que 1' étant (on) dans son étre 1 " faux pas saos conséquence.
(p. 145 sq.). Je lis (p. 145 trad.):
« L' omologie ne pense que l' etre de l' étant o u 1' étant dans son
étre ,, voila une proposition difficile a entendre et qui est riche L'ontologie ne pense jamais que l'étant {on) dans son étre. Or,
de mil!e confusions possibles. « L'Étre de 1' étant », cette expres- auss.i longtemps que la vérité de l'Etre reste impensée, toute onto-
sion peut signifier deux choses. Souvent on entend dire que Hei- logie demeure sans son fondement. C' est pourquoi la pensée qui
degger ne s'intéresse pasa l'étant mais a l'etre de l'étant. Or ici, il cherchait dans Sein und Zeit as'orienter vers la vérité de 1' étre (das
Denken, das mit Sein und Zeit in die Wahrheit des Seins vorzu-
semble ne pas se satisfiüre d'une ontologie qui ne pense jamais
denken versuchte) [commenter] s'est appelée ontologie fondarnen-
que !'erre de l'étant. Qu'est-ce que qa veut dire? C'est qu'on peut
tale. Celle-ci remonte au fondement essentiel d'ou provient la
entendre et articuler de deux faqons le de de l'etre de l'étant. pensée de la vérité de !'Erre. Par la seule introduction d' une autre
Quand ill' entend au sens de 1' ontologie métaphysique qu'il veut question, cette pensée est déja soustraite a 1\< ontologie >> [guil-
"überwinden >>, surmonter, Heidegger entend par !'erre de l'étant lemets] de la Métaphysique (y compris celle de Kant). Mais
l'etre-étant de l'étant, l'etre de l'étant en tant qu'étant, si vous r,, ontologie », qu'elle so.it transcendantale ou (( pré-critique », est
voulez 1' étantité de 1'étant (Seiendheit). L' ontologie métaphy- justifiable d'une critique non point paree qu'elle pense l'étre de
sique traditionnelle s' en tienta ce qui fait de 1' étant particulier o u 1' étant et par la méme réduit 1' étre au concept; elle 1' est pour cette
de 1' érant en rotalité o u de 1' étant en général, un étant (on). Mais raison qu'elle ne pense pas la vérité de l'Etre et méconnalt ainsi.
elle ne pose pas la question de 1' erre de 1' étant comme question qu'il est une pensée plus rigoureuse que la pensée conceptuelle 1•
de 1' erre de 1' étantité. On peut parler aussi a la rigueur de 1'erre de
l'étant mais !'erre n'a plus ici le méme sens que dans l'expression Naturellement nous aurons a répéter concretement et effecti-
homonymique de tout a l'heure. Il ne s'agit pas ici de l'erre de vement ce l3bisl mouvement de la destruction de l'histoire de
1' étant comme étantité de 1' étant mais, par un autre degré dans la 1' omologie comme destruction de 1' ontologie, mouvement dans
régression questionnante, de 1' erre de 1' étantité en général. C' est lequel nous n' avons fait que prendre quelques points de repere.
ce que Heidegger appelle aussi la vérité de l'étre, expression qui J e erais done avoir expliqué pourquoi je n 'ai pas utilisé le mor
suppose aussi tour un itinéraire arrachant la notion de vérité asa ontologie dans le titre de ce cours. Mais je n' ai pas expliqué pour-

l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisrne, op. cit., p. 145. l. !bid.. loe. cit. (traduction modifiée par J. Derrida).

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Heidegger.· la question de l'Etre et l'flistoire Deuxifme séance. Le 30 novernbre 1964

quoi j'ai dit la question de !'erre et non l'etre ou la vérité de l'étre. et as' en renir au moins a une lecture banal e. Apres Hegel, la rhé-
Mais cela appartient a l' ordre des justifications qui ne peuvent matique et la prise au sérieux de l'histoire par la philosophie ont
pas étre préliminaires. Je pourrais le faire de maniere insuffisante justemenr pris la forme d'un renoncement au probleme de l'érre.
et purement indicative en radicalisant ce que je viens de dire de La tentative la plus sérieuse pour penser l'hisroricité de l'érre,
l'histoire de l'ontologie et de l'ontologie, a savoir qu'il y a aussi apres Hegel, est la tenrative marxiste que, selon Heidegger, on
un projet de destructíon - au sens tres précis de ce mor- de la n' a jamais prise au sérieux comme te!! e. En définissant I'Ent-
notion d' i'tre elle-méme et du mot étre lui-méme. Je pourrais le fremdung, l' aliénation, Marx a atteinr a une dimension essentielle
faire de fa~on indicative mais tres précise en indiquant rel rexte de l'histoire comme Geschichte qui va bien plus loin, dit Hei-
bref de 1955, offert a Ernst Jünger et dont la deuxieme version degger dans la Lettre sur l'humanisme, que le concept banal et
porte pour titre Zur Seínsfrage, la question de l'étre, texte dans courant de l'histoire. Et Heidegger ajoute :
lequel, a partir de la page 30, das Sein s' écrit roujours sous une
rature en forn1e de croix, une croix, une Durchkreuzung, une Par contre, du fait que ni Husserl, ni encore a ma connais-
kreuzweise Durchstreichung, qui laisse 1' étre présent, visible er sance, Sartre, ne consentent a reconn;:títre que l'historique a son
lisible derriere le chiffre négarif qui le neutralise surtout, précise essentialité dans !'Erre, la phénoménologie, comme !'existentia-
Heidegger, comme objet dans la relation sujet-objet ou comme lisme, ne peuvent parvenir ~ certe dimension dans laquelle seul
est possible l4bisl un dialogue fructueux avec le marxisme 1•
concepr de la tota!ité de l' étant.
Mais je préfere laisser cette justification venir a maturité, en
Le dialoguen' est possible et ne peut étre fructueux que si, note
son remps. De meme pour la justification du terme de question,
Heidegger:
du mot de dans la question de !'erre, et du mor et qui relie la
1) On se libere des représentations nalves et de réfutations a
question de !'étre a l'histoire et de la syntaxe qui permet la lecrure
bon marché.
de cette expression. Ces trois mots étant les plus importants et les
2) Si on cesse de voir dans la matérialité la simple affirmation
plus problématiques.
que tout n' est que matiere.
141 La question gui nous guidera done aujourd'hui, de fa~on 3) Si on le comprend comme la détermination métaphysique
tres préliminaire, sera la suivante, tres simplement énoncée.
de !' étant en général comme le matériel (Materia! et non Stojf)
Qu'est-ce que l'histoire a a voir avec la question de l'étre, au sens
d'un travai!.
ou semble l' entendre Heidegger?
Ce faisant, néanmoins, et atteignant a l' essence de l'historicité
Il serait facile de montrer, et je ne m'y attarderai pas, que
a partir de !'essence du travail, Marx reste prisonnier de la déter- ·
jamais, dans l'histoire de la philosophie, ne s' est produite l' affir-
mination métaphysique hégélienne du travail. Hegel avait déja
mation radicale d'un lien essentiel entre l'étre et l'histoire. L'on-
pensé, dans La Phénoménofogíe de !'Esprit, l' essence métaphysique
tologie s' est toujours constituée par un geste d' arrachement a
et moderne du travail comme sich se!bst einrichtende Vorgang der
l'historicité et a la temporalité, méme chez Hegel pour qui l'his-
unbedingten Hersteffung, comme processus s' organisant lui-méme
toire est l'histoire de la maniftstation d'un concept absolu et
dans la production inconditionnée (production inconditionnée
érernel, d'une subjectivité divine qui, en son origine et en sa fin,
voulant dire ici que le travail et la force de production, la produc-
semble résumer infiniment son hisroricité, e' est-a-dire la vivre
tivité, ne sont pas définis par la dérivation a partir d' autres condi-
dans la présence totale de l'étre aupres de soi, c'est-a-dire dans
une non-historiciré. L'histoire est la phénoménologie et non
1' ontologie o u la logique, a considérer au moins la lettre de Hegel l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 99.

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f{eidegger: la question de lt!tre et l'Histoire Deuxit:me séance. Le 30 novembre 1964

tions, mais sont ressaisis dans une originalité absolue par rapport expérience élémentaire de ce qu) est l'hisroire du monde [o u plutót
a tour autre concept ou signification dont on voudrait les faire de ce qui est historico-mondial: was weltgeschichtlich ist]. N e voir
dériver). « C'est-a-dire comme l'objectivation du réel (Vergegen- dans le « communisme » qu' un « parti » ou une « conception du
stiindigung des Wirklichen) 1 >> par !'homme expérimenté lui- monde», c'est avoir la vue aussi cou.rte que ceux qui, sous l'éti-
méme comme subjectivité (durch den als Subjektivitiit erfohrenen quette d' <' américanisme », ne veulent désigner, et qui plus est en
le dépréciam, qu'un style de vi e particulier 1•
Menschen). Cette derniere phrase veut dire que le concept erigí-
naire 151 du travail ou de la production, chez Marx, ne peut pas
Si les eoneepts fondateurs de technique ou de travail ou de
étre délié d'un rapport essentiel a l'homme comme sujet du tra-
produetion o u d' aliénation o u d' objectivation appartiennent a
vail. L'humanisme, la subjectivité et la métaphysique sont indis-
l'histoire de la métaphysique, comme le dit ici Heidegger, et si
sociables comme le montrera plus loin Heidegger, et finalement,
cette histoire de la métaphysique - o u de 1' ontologie - n' est
Marx serait resté, daos son concept du travail, si profonde que
qu'une phase- phase marquante et la seule quenous puissions
soit la pénétration de l'historicité que celui-ci permet, un héritier
embrasser du regard comme tradition -, une phase de l'histoire
de la métaphysique hégélienne, en !'es pece du volontarisme sub-
de 1' erre, alors l'historieité profonde a laquelle le marxisme accede
jeetivant dont nous parlions la derniere fois et finalement d'un
n'est pas encore l'histoire de l'étre elle-méme, et e'est cette cló-
anthropologisme humaniste. Pour s' en délivrer et pour penser
ture métaphysique qui empéche le marxisme defaire passer son
vraiment le travail (et done l'histoire) hors de l'horizon de la
concept de l'historicité au-dela de la sphere ontique; e' est cette
métaphysique il aurait fallu penser 1' essence du technique abritée
clóture qui 1' empéehe de radicaliser l'historicité qu'il pense pour-
et dissimulée dans eette notion de travail. Voyez page 1O1 de la
tant eomme historicité de l'étre lui-méme et de la vérité de l'étre
Lettre sur l'humanisme:
lui-méme. Ceci au fond paree que, comme Hegel et comme
L' essence du matérialisme se dissimule dans r essence de cette Nietzsche, 1' étre n' est pour Marx que 1' objet indéterminé du
technique sur laquelle, a vrai dire, on a beaucoup écrit mais peu concept le plus pauvre. Si la tentative la plus sérieuse pour radica-
pensé. La technique est dans son essence un destin historico- liser la pensée de l'histoire n' a pu échapper a la métaphysique et
ontologique (Die Technik ist ihrem Wesen ein seinsgeschichtliches a l'histoire de l' ontologie, il faut done penser ce et qui relie la
Geschick) de la vérité de l'étre en tant qu'elle repose daos l'oubli. question de l'étre et l'histoire 161 a une profondeur qui a toujours
Ce n' est pas seulement selon 1' étymologie qu' elle remonte a la été enfermée, c'est-a-dire présupposée mais impensée. Qu'en est-il
techne des Grecs, mais sa source historique-essentielle (sie stammt done du rapport entre la question de 1' étre et l'histoire?
wesensgeschichtlich aus der techne) est a chercher dans la techne
comme mode de I'aletheuein, e'est-a-dire eornme mode de révéla-
tion de 1' étant. En tant qu' elle est une forme de la vérité, la tech- Nous pouvons nous ménager une entrée dans ce probleme en
nique a son fondement dans l'histoire de la métaphysique. Cette ouvrant la question suivante, qui n' est extrinseque o u simple-
derniere est elle-méme une phase marquante de l'histoire de l'Íitre, la
ment méthodologique qu' en apparenee, a savoir : daos quellan-
seule qu' on ait l5bisl pu jusqu'ici embrasser du regard. On peut
gage va pouvoir s' exposer, se traiter, la question de l'étre daos son
prendre position de différentes manieres vis-a-vis de la doctrine
du communisme et de ce qui la fonde; du point de vue de l'his- rapport avec l'histoire, au degré de la radicalité absolue que Hei-
toire de l'etre une chose est certaine, c'est qu'en elle s'exprime une degger a ehoisi, e' est-a-dire a u fond de 1' originarité que d'une part

l. M. Heidegger, Lettresur!'humanisme, op. cit., p. 101. l. !bid., loe. cit. (traduction modifiée et soulignée par J. Derrida).

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Heidegger: la question de !'Etre et !1Iistoire Deuxieme séance. Le 30 novembre 1964

la destruction aura dénudé, et d' abord, et d'autre part, a partir opératoíre qui permettra dans chaque cas de résoudre cette difíi-
duque! la destruction elle-méme a pu érre entreprise. culté a partir d'une regle. Achaque instant, dans le malaise mais
Ou va-t-on puiser les concepts, les termes, les formes d'encha!- avec vigilan ce, dans le travail de !' analyse, dans les correcrions et
nement nécessaires du discours de la Destruction, du discours les sutures, les ratures de sutures, on procédera lentement a l'in-
destructeur? On ne peut visiblement pas les emprunter simple- térieur du logos re~u, tantót en le modifiant lui-meme, en le cor-
menta la tradition qu' on est en train de déconsrruire, on ne peut rigeant lui-méme par lui-méme, et 171 en ce sens la destruction
pas les reprendre simplement, e' est trop évident. Mais on ne peut sera roujours une auto-destruction du logos de l' onrologie, et de
pas non plus, la destruction n'étant pas une démolition ou une la philosophie par la philosophie. Je dis de la philosophie par la
annihilation, les effacer ou les abandonner dans quelque remise philosophie car il va sans dire que la destruction de l' ontologie
conceptuelle, comme instruments définitivement périmés. La est la destruction de la philosophie elle-méme pour Heidegger
Destruktion étant dans son geste comme une Wiederholung, une (,f fin de la Lettre sur l'humanisme). En raison de ce probleme de
répétition, elle ne peut ni se servir ni se priver simplement du langage, la destruction de la philosophie sera. toujours surprise
logos traditionnel (cf Qu'est-ce que la philosophie? p. 371). S'en dans la philosophie, surprise par la philosophie, enveloppée par
priver simplement serait « justement » donner au l6bisl {voir ilL 2} la philosophie au moment méme ou elle veur la détruire, ne
traditionalisme un sens qui esr précisément celui que Heidegger serait-ce que paree que c'est le logos philosophique qui procede a
ne veut pas et qui apparrient a un moment de la métaphysique, a sa propre destruction. T antót, on forgera des mots nouveaux, des
savoir le sens d'un recommencement a zéro dans le sryle an-his- concepts nouveaux, en puisant a des ressources de la langue, a
torique qui serait celui de Descartes ou peut-erre (les choses sont certaines ressources de la langue qui sont, devraient étre plus
moins simples) celui de HusserL Non que le Descartes du dis- jeunes que la philosophie, plus tard venues que la philosophie.
cours o u le Husserl dans sa veine cartésienne aient décidé de créer Mais la création de nouveaux concepts, et de concepts nou-
de toures pie~es un nouveau langage pour échapper a l'héritage veaux non pas comme nouveaux concepts philosophiques mais
historique. En tour cas, si cela avait été possible pratiquement, comme concepts nouveaux par rapport a toute philosophie pos-
on peur supposer qu'ils 1' auraient fait et que ríen dans leur Ínten- sible, cette création de concepts nouveaux, meme quand elle
tion philosophique ne s'y opposait. Et quand ils se servent de sera possible, sera tres insuffisante pour régler notre probleme de
mots re~us, ils ont bien la cerrirude - sans doute naive aux yeux langage. Car ce probleme n' est pas seulement un probleme de
de Heidegger- que l'intention nouvelle qui les anime suffit ales concepts et de mots. Ce n'est pas seulement un probleme de lexi-
libérer de leur poids historique. Heidegger ne peut pas et ne veut cologie philosophique mais e' est un probleme de syntaxe qui
pas précisément de la facilité de ce radicalisme an-historique et, con cerne les formes d' enchalnement des conceprs. Par exemple
projetant de détruire l'histoire de 1' ontologie et 1' ontologie, il l'herméneutique ne pourra se satisfaire ni d'un langage purement
veille atoujours faire communiquer intrinsequement et essentiel- descriptif, d'une explicitation continue et sereine, ni d'un lan-
lement la question de !'erre la plus radicale et l'historicité la plus gage synthétique o u déducrif La description et la déduction sont
radicale. Le probleme de langage qui se pose aluí esr done redou- des méthodes dont l7bislla valeur ne va pas de soi, et qui appar-
table et il va sans dire qu'il est sans solurion générale. Sans solu- tiennent a l'histoire de la métaphysique.
tion au príncipe, sans solurion de príncipe. Il n'y a pas de scheme - trait d' union et rupture : a certains moments du rapport
sujet-attribut pour lier la signification (par exemple Étre et
L M. Heidegger, Qu 'est-ce que la philosophie ?, tr. fr. K Axelos et J. Beau- histoire).
fret, Paris, Gallimard, 1957. - substantification de prédication (Le La ... ).

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Heidegger: la question de tÉtre et l'flistoire Deuxif:me séance. Le 30 novembre 1964

- double génitif histoire (la quesrion de l' erre, la pensée de autre que de saisir l'étant dans son étre. Pour accomplir cette der-
l'etre). Cf Humcmisme, p. 27. Lire. nihe tache, ce ne sont pas seulement les mots qui le plus souvent
nous manquent, 181 e' est avant mut la grammaire : s'il est permis
de renvoyer a des recherches antérieures comme analyses de l'étre,
Penser est l'engagernent par l'Etre pour l'Etre. ]ene sais si le lan-
recherches incomparables a leur ni vea u, que l' on compare done
gage peut unir ce double << par» et « pour >~ dans .une seule for-
les passages ontologiqucs du Parménide de Platon oule quatrieme
mule comme penser c'est l'engagernent de l'Etre. !CI, la forme du
chapitre du septieme livre de la Métaphysique d' Aristote, avec une
génitif" de !'... , doit exprimer que le génitif est ala fois subjectif
partie narrative de l'oeuvre de Thucydide et 1' on verra l'inou1 de la
et objectif. .Mais « sujet» er <i objet » sont en l' occurr.ence d~s
formulation que leurs philosophes ont imposée aux Grecs. Et au
termes impropres de la métaphysique - cette métaphysrque qm,
point oU les forces sont sensiblement plus limitée~ et oU en. o~:re
sous les especes de la « logique » et de la « grammaire » ~c~iden­
le domaine d'etre a ouvrir est ontologiquement bren plus drfficrle
tales, s' est de bonne heure emparée du langage. Ce que drssrmule
que celui qui s'offrait aux Grecs, la circonspection dans la forma-
un tel événement, nous ne pouvons qu'a peine le pressentir
tion des concepts et les différences d'expressions ne feront que
aujourd'hui. La libération du langage des liens de la contrainte
1'accroítre 1•
« grammaticale » en vue d'une articulation plus originelle des élé-
ments, est réservé a la pensée et a la poésie. Lettre sur l'humanisme,
p. 27'. Métaphore ontique 2• ,
La difficulté de langage rient done - avant meme toutes les
raisons que j' en ai données tour a l'heure - a ce que pour la
Cette question du langage dans lequel s' opérera la destruction
premiere fois on va s'interdire résolumem et. absolument de
n' est pas une question que je pose o u que j'impose a Heidegger.
<< raconter des histoires >>. L'écriture est fac!le qur raconte des hzs-
Elle est posée par Heidegger lui-meme a la fin de l'Introducnon
toires, la narration est facile et la philosophie, malgré les appa-
a Sein und Zeit qui s'intitule " Exposé de la question du sens de rences, ne s' en est jamais privée. Il s' agit de rompre avec le roman
l'étre ». Elle est posée dans une remarque additive, ce qui sur-
philosophique, et de rompre avec lui radicalement et non pour
prend un peu et, si j'ai forcé la pensée de Heidegger, c'est en pla-
donner lieu a quelque nouveau roman. Le roman phrlosophrque,
~ant a]' avant-scene cette remarque additive. .
la narration philosophique, e' est bien sur mais ce n' est pas seule-
Eh bien Heidegger expose un probleme analogue, mars non
ment l'histoire de la philosophie comme doxographie qui raconte,
identique, puisqu'il s' agit cette fois non de tels o u tels concepts
qui rapporte, qui recueille et déroule la série des systemes philo-
mais de la totalité du logos philosophique. Je traduis cette remarque
sophiques. << Raconter des histoires », en philosophie, e' est, pour
et vous alJez voir quelle entrée nouvelle elle nous ménage dans
Heidegger, quelque chose de toujours plus profond et qur ne se
notre probleme. Fin§ 7.
dénonce pas aussi facilement que la doxographie. Le Roma-
nesque dont il faut se réveiller, e' est la philosophie elle-méme
Sur l'expression dans les analyses qui suivent, express~on qui
comme métaphysique et comme onto-théologie.
n'est ni <i aisée » ni « belle >i, il faut faire la remarque slilvante:
e' est une eh ose que de« raconter des histoires » sur l' étant [littéra-
Qu'est-ce que ~a veut dire? Et pourquoi, au momem méme
lement, que de procéder par information narrative, que d'informer ou l'historicité doit étre enfin prise absolument au sérieux, doit-
en racontant : über Seiendes erziihlende zu berichten], e' en est une
1. M. Heidegger, Sein und Zeit, op, cit., p. 38-39 (ttaduction de J. Derrida);
L'étre et le temps, op. cit., p. 57. . ,
l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 27. Les mots italicisés 2, Tel dans le manuscrit. Il s'agit de deux mots souhgnés et non d un
sont en frans:ais dans l' original. sous-titre.

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Heidegger: la question de l'Etre et l'lfistoire Deuxifme séance. Le 30 novembre 1964

on cesser de raconter des histoires? Pourquoi, au moment o u d' ontologie, e' est-a-dire qui se passerait essentiellement, dans son
la question de l'histoire a la méme dignité - et non seulement essence, de la référence hisrorique au passé de la philosophie.
une dignité égale a - que la question de l'iotre, doit-on cesser Cela signifi.e que la transgression de la philosophie quise produit
de raconter des histoires? pourquoi d' une certaine fa~on avec la question de l'étre doit prendre et garder appui dans la
Platon et Aristote avaient-ils eux aussi << raconté des histoires '' et philosophie. La question de l' étre - par-dela toures les ontologies
n' avaient pas rompo radicalement avec la narration de Thucy- régionales et l' ontologie générale- n' a pas de sens si elle ne ques-
dide? Pourquoi le récit et la mythologie et les histoires de la tionne pas a partir del' étant et de ]' étantité de l' étant en totaliré,
métaphysique auraient-ils [quelques mots illisibles] soustrait done la totalité de son histoire, et dans la totalité de son explici-
l'étre al'histoire? ISbisl Avant de nous rendre sensibles a ce que le tation dans la philosophie (comme métaphysique ou onto-théo-
geste de Heidegger, donnant congé aux histoires au moment o u logie). Comme 1' erren' est pas 1'étant, il n' est rien hors de !' étant,
il pose la question de l'erre, avant de nous rendre sensibles a ce il n' est pas un aurre étant, il n' est done rien onriquement - hors
que ce geste a de singulier et de difficile, il faur d' abord recon- de ses déterminations ontiques, done hors de sa totalité et de la
na1tre ce qu'il a de classique. totalité de son histoire. C' est done manquer ce sens de 1' étre
Heidegger est conscient de ce classicisme. ll se trouve que lui-méme que de questionner a son sujet hors de la référence
chaque fois qu'on a voulu dans la philosophie instaurer une onto- historique a la rotalité de sa détermination ontique et de leur
logie, o u renouveler l' ontologie, on a commencé par dire adieu explicitation dans l'histoire de la métaphysique.
aux histoires. Mais il se trouve que chaque fois e' est de l'histo- C' est pourquoi Sein und Zeit, dans un style qui n' est rien
ricité en général qu' on a ainsi pris congé. moins que celui de la doxographie et au moment méme ou
Heidegger ne prend qu'une réftrence acet égard mais on pour- Heidegger refuse de raconter des histoires, commence par une
rait en prendre d' autres, et je le ferai tour a l'heure. référence (Sophiste) et égrene les références tour au long de son
Avant d'examiner cette référence, je veux dire quelques mots parcours. Cette parenthese sur les références étant fermée, j' en
du statut de la référence historique, de la référence a l'histoire de reviens a la référence premiere annoncée en ce qui concerne le
la philosophie chez Heidegger, du point de vue qui nous inté- « raconter des histoires >t.
resse. Lorsque Heidegger dit (§ 6) que la << destruction de l'his- Apres avoir défi.ni et critiqué les trois préjugés qui obscurcis-
toire de 1' ontologie fait essentiellement partie de la question de sent la question de l'étre, a savoir < 1) > le préjugé qui fait des
l'étre et n' est possible que dans la perspective de cette derniere 1 », pensées de l'étre un concept absolument l9bisl général; 2) celui
il veut dire que les références a l'histoire de l'ontologie (ou de la qui congédie la question de l'étre sous prétexte que l'érre est par
philosophie) ne sont ni des ornements rhétoriques ou littéraires défi.nition indéfinissable; Pascal : on ne peut entreprendre de
du discours élaborant la question de l'étre, ni un préambule définir !'erre sans tomber dans cette ahsurdité : car on ne peut
méthodologique, ni, en quelque sens que ce soit, une phase pré- définir un mot sans comrnencer par celui-ci, c'est, soit qu' on l' ex-
liminaire o u extrinseque de 1' élaboration de la q uestion de 1' erre. prime o u le sous-entend. Done, pour définir l' étre, il faudrait
Celle-ci se produit dans la desrruction de l'histoire del' ontologie. dire c'est et ainsi employer le mor défini dans la définition; 3)
On ne peut pas imaginer, est impossible o u n' aurait aucun sens celui qui congédie la question de l'étre sous prétexte que l'étre
191 une question de l'étre, une position de la question de l'étre est un concept évident (Selbstverstandlich) et que, par consé-
qui se produirait avant ou indépendamment d'une destrucrion quent, il ne mérire aucune explicitation supplémentaire. Done,
apres avoir dénoncé ces rrois préjugés, Heidegger expose ce qu'il
l. M. Heidegger, L'étre et le temps, op. cit., p. 39. appelle la structure formelle de la question de !'erre. Structure

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Heidegger: la question de !1!:tre et !'l-Iistoire Deuxil!me Jéance. Le 30 novembre 1964

formelle de la question de l'étre, c'est-a-díre ce qui, dans sa struc- Heidegger n'aít pas encore prononcé ces mots --, elle se lance
ture, est analogue a la structure de toute question en général. ll dans le seul espace qui soit le sien propre, la diffirence entre l'étre
faut savoir ce que c'est qu'une question en général pour déter- et !' étant (ontíco-ontologique).
miner ce que doit étre la question de l'étre. Cette structure ne Alors qu' est-ce que e' est que raconter des histoires? Raconter
peut étre dessinée sans les trois p6les du Gefragte, du Befragte et 11 Obisl des histoires, e' est ignorer cette différence et confondre le
du Eifragte. Qu'est-ce que ya veur dire? Gefragte et le Befragte, e' est ignorer l' Eifragte, e' est assimiler l' étre
Toute questíon est une recherche et en tant que telle elle a un et l'étant, c'est-a-dire détermíner l'origine de l'étam comme étant
objet (Gesuchten) dont elle s'inquiete. Toute questíon a un objet a partir d'un autre étant. C'est répondre a la quesrion qu'esr-ce
demandé [deux mots illisibles] en général. « Das Fragen hat als que l'étre de l'étant par l'appel a un autre étam quien serait la
Fragen nach sein Gefragtes [. .. )1. » Mais toure question s'enquiert cause o u !'origine. C' est fermer 1' ouverrure et réprimer la ques-
aupres de quelque chose (ici la traduction est inintelligible- Hei- tion du sens de l'érre. Ce qui ne veur pas dire que toute explica-
degger ne dit pas adresser une question a mais s' enquérir aupres tion ontique en el!e-méme revienta raconter des histoires; quand
de quelque chose (Anfragen bei). « Zum Fragen gehort ausser dem les sciences déterminent des causalités, .des ·légalités, ordonnant
Gefragten ein Befragtes. » A toure question appartient, ourre le les rapports entre des étants, quand la théologie explique la rota-
demandé, 1' interrogé. lci le demandé, Gefragte, e' est l' étre, l'in- lité de!' étant a partir de la création o u de la mise en ordre opérée
terrogé (Befragte) c'est l'étant). Et alors l'intention qui guide la par un étant supréme, elles ne racontent pas nécessairement des
question, ce qui fait passer du Befragte au Gefragte, l'interrogé au histoires. Elles << racontent des histoíres » quand elles veulent
demandé, si vous voulez, c'est l'Eifragte, qu'on traduit parques- faire passer leur discours pour la réponse a la question du sens de
tionné. Cette structure II ül fondamentale et formelle qui est celle l'étre ou quand, incidemment, elles refusent tour sérieux a cette
de toure question se détermine encore si l' on songe qu' elle peur question. Quand des sciences ou la rhéologie ou la métaphysique
étre une question posée comme c;a, en 1' air, dans la vacuité du disent, nous nous occupons de 1'étant, des étants de cette région
bavardage qui ne pense pas au mot ou, bien au contraire, une o u de!' étant en totalité o u de!' étantité sans avoir beso in de poser
question explicite et aurhentique. C' est a partir de ce Fait que ce la question de la vérité de !'erre, alors ces discours se contentent
qui est demandé (Das Gefragte) vient en question. Le Gefragte, de raconter des histoires, ceux qui les tiennent refusent de poser
!'erre, est toujours déja précompris et cela est nécessaire pour la question de savoir de quoi ils parlent et d' expliciter le sens de
qu'un étant nous apparaisse et soit déterminé comme étant. Cet leur langage. Que ce geste soit celui de la métaphysique, de la
horizon ou cette ouverture de l'étre dans lequel tour étant que! théologie, o u de la science, il est, en sa racine, !' expression méme.
qu'il soit appara1t ne peut bien évidemment erre elle-méme 2 un de 1' obscurantisme lui-meme; d'un obscurantisme dans lequella
étant. Dans notre pré-compréhension du demandé (Gefragte) science est complice de la théologie et de IIII cet humanisme
nous savons déja que l'étre n'est pas lui-méme un étant puisqu'il qui, nous le verrons plus tard, est toujours associé a ce refus de la
est ce a partir de quoi tour étant est ce qu'il est. Nous savons question de !' étre.
done que le Gefragte (l'étre) n'est pas le Befragte (l'étam interrogé ]e le précise encore car on n'est jamais assez prudent quand on
sur ce quien fait un étant). Notre question se lance done dans la touche a ces questions, on ne prévient jamais assez les réflexes,
différence entre le Gefragte et le Befragte, done déja - bien que méme si les intentions - ici celles de Heidegger - sont ici déja
plus daires : je précise done que tour cela ne revient pas a
l. M. Heidegger, Sein undZeit, op. cit., p. 5; L ~tre et le temps, op. cit., p. 20. condamner la métaphysique, la rhéologie ou la science (surtout
2. Féminin tel dans le manuscrit, pas la science puisque e' est le point sensible) sous le no m d' obs-

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Heidegger: la question de tEtre et l'Histoire Deuxieme séance. Le 30 novembre 1964

curantísme. Il y a obscurantísme non dans 1' explícatíon ontique rience et la compréhension préscientifiques du do maine de 1' étre
en tant que telle, maís quand ceux quí la pratíquent refusent, contenant la région considérée. De prime abord, les ,( concepts
réfutent ou refoulent la question du sens de l'étre qui est préa- fondamentaux » ainsi obtenus servent de fil conducteur a une
premiere exploration concrete de la région. Méme si le poids de
lable- et non seulement théoríquement- a leur activité. Et íl va
pareille recherche porte toujours sur le plan <~ positif )), son pro-
aussi de soi que, bien entendu, la question de l' étre n' est en rien
gres véritable n'est pas tant d'accmnuler des résultats conservés
une réaction para!ysante au regard du progres de la recherche dans les << manuels )) que de provoquer des questions touchant
ontique quelle qu'el!e soit. Non seulement elle n'exerce aucune la structure fondamentale de la région considérée; questions qui,
réaction paralysante mais, bien entendue, elle est nécessaire au le plus souvent, naissent, par réaction, de l'accroissement des
mouvement de la recherche ontíque. Elle est d' autant plus néces- connaissances << positives ».]
saire comme question du sens de l'étre en général qu'elle est déja Le véritable « mouvement >> d'une science s'accomplit dans la
nécessaire comme question ontologique déterminée concernant révision plus ou moins radicale et consciente de ses concepts fon-
te! o u te! type d' étant faisant 1' objet de telle o u telle science. damentaux.] Le nivcau d'une science se détermiúe par sa capacité
Voyez par exemple ce qu' en dit Heidegger au § 3 de Sein und de subir une crise de ses fondements. Ces Crises immanentes
Zeit. ]e lis directement la traduction p. 24-25 1• ébranlent la relation qu'une recherche positive entretient avec son
objet. Partout, les disciplines scientifiques manifestent aujourd'hui
* Uusqu'a présent, nous avons motivé la nécessité de répéter des tendances a établir la recherche sur de nouveaux fondements.
cette question, soit par la dignité de son origine, soit encore par La science apparemment la plus rigoureuse et la plus solide-
l'absence de toute réponse certaine, ou méme par le défaut d'une ment construite, la mathématíque, connaít une << crise des fonde-
position convenable du probleme. On peut cependant souhaiter menrs >>. Le conflít du formalisme et de l'intuitíonnisme a pour
savoír quelle est l'urilité de cette question. Demeure-t-elle símple- fin d' obtenir et d' assurer le mode d' acces primordial a ce qui doit
ment ou est-elle une spéculation nuageuse sur les plus générales devenir l'objet de cette science.] *
généralités- ou est-elle, au contraire, non seulement la question qui ,, Raconter des hístoires »,done, c'est-a-dire s'abandonner a
a la portée la plus générale mais aussi la question la plus concrete? un discours mythologique - j' en viens enfin a la référence an-
L'étre esta chaque fois l'étre d'un étant. [La totalité de l'étant,
noncée -, e' est quelque eh ose a quoi on a voulu renoncer pour
articulée selon ses différems domaines, peut fournir un champ
la premiere fois en philosophie au moment précisément ou le
d'investigations et un lieu de délimitation pour l' étude des régions
d' objets particuliers. Celles-ci (par exemple, l'hístoire, la nature, probleme de l'étre s' est annoncé 111 bisl comme tel. Heidegger ne
l'espace, la vie, l'etre-Ia, le langage, etc.) peuvent, en outre, devenir multiplie pas les références, il cite seulement cette '' premiere .
l' objet thématique de recherches sciemifiques correspondantes. fois » ou le raconter des histoires a été congédié devant le pro-
La recherche scientifique effectue, de maniCre encore na"ive et bleme de l'étre. Il s'agit du Sophiste de Piaron (242e). § 2:
grossiere, un premier dégagement et une premiere détermínation
de ces régions. L' explicitation de celles-ci selon leurs structures Le premier pas philosophique dans la compréhension du probli:me
fondamentales est, d'une certaine fas;on, déja réalisée dans l' expé- a[
de l'étre consiste au présent et non au passé comrne traduísent
les traducteurs - « la philosophíe a fait son premier pas lorsque » :
Heidegger ne se réfere pas ici a Platon comme un fait passé maís
l. M. Heidegger. L'étre et le temps, op. cit., p. 24-25. Le début er la fin de la pour indiquer la nécessíté d'un geste mena~ant toujours hier,
citation qui suit ne sont pas certains, car J. Derrida signale par deux crochets
rnaintenant et demain, la question de l'etre] consiste a ne pas
deux points de départ différents, et par trois crochets, trois fins de citation
possibles. Nous insérons done ses crochets dans notre transcription de la cita- muthon tina dii:geisthai, a (keine Geschichte erzdhlen), c'est-a-díre a
tion prise de son exemplaire. ne pas déterrniner 1' étant comme étant dans la provenance [1' ori-

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Heidegger: la question de l'Etre et l1listoire Deuxibne séance. Le 30 novembre 1964

gine de l' étant comme étant] par le recours a un autre étant, lis m' ont l' air de nous comer les mythes (muthon tina ekastos
comme si l'étre avait le caracthe d'un étant possible. L'étre, en phainetan moi diegeisthai) chacun le sien, comme on ferait a des
rant que Gefragte (demandé), exige un mode original de mons- enfants. D'apres l'un, il a rrois étres, qui tantOt s'entreguerroient
tration qui se distingue essentiellement de tout dévoilement de les uns ou les aunes en quelque f8..1_(on, tantOt, devenant amis,
1' étant 1 • nous font assister a leurs épousailles, enfanternents, nourrisse-
ments de rejetons [ici e' est l'histoire de 1' étre a la maniere des
Cette référence au Sophiste est, en trois pages, la deuxieme que présocratiques o u des sophistes, l'histoire de l' étre cornme his-
fasse Heidegger. La premiere est 1' exergue de Sein und Zeit. Lire toire de famillc, comme arbre généalogique]. Un autre s'arréte
le grec et la traduction dans le texte allemand 2• a deux : humide et sec, ou chaud et froid, qu'il fait cohabiter
et marie en due forme. Chez nous, la gent Éléatique, issue de
* delon gar os humeis men tauta (ti pote boulesthe semainein hopotan Xénophane et de plus haut encore, ne voit qu'unité dans ce
on phthengesthe) gignl!skete, hemeis pro tou men l!i'ometha, nun qu' on no mm e le Tour et poursuit en ce sens l' exposé de ses my-
d'i:pori:kamen. thes. Postérieurement, certaines Muses d'Ionie et l12bisl de Sicile
(Empédode) ont réfléchi que le plus súr est d'entrelacer les deux
" Denn offenbar seid ihr doch schon lange mit dem vertraut, was ihr theses [... ] 1•
eigentlich meint, wenn ihr den Ausdruck "seiend" gebraucht, wir
jedoch glaubten es einst zwar zu verstehen, jetzt aber sind wir in L'Étranger énumere ainsi toutes les ontologies passées, celles
Verlegenheit gekommen. "* qui disent que l'Etre est un ou multiple, ou les deux, qu'il est le
chaud ou le froid, le mouvement ou le repos, etc., des vues éter-
Or précisément ce passage sur 1'aporie (244a) intervient un nelles [deux mots incertains] ou fils de la terre, des amis des
court moment apres le passage du "muthon diegesthai » (242c). formes, et, au milieu de la Gigantomachie qui se leve entre eux
C' est a partir du moment o u on renonce, o u I'Étranger du - gigantomachie qui est aussi évoquée au début de Sein und Zeit-,
Sophiste et ses interlocuteurs renoncent a raconter des histoires survient !' aporie de l' erre, sous la forme de la question du triton
qu'ils entrent dans l'aporie de l'etre, qu'ils abordent les vraies ti. Le schéma de la question de l'étre ici est le suivant: vous di res
difficultés. que l'etre est ceci ou cela, ceci et cela (mouvement ou repos, etc.).
1121 De quoi s'agit-il ici? Heidegger n'explique pas sa réfé- Mais qu'esr-ce que l'érre dont vous dites qu'il est ceci ou cela et
rence; il cite l' expression platonicienne, en donne l' équivalent que! est l'etre du est qui permet de dire l'etre est ceci ou cela?
idiomatique allemand et e' est tour. Mais je crois qu'il serait bon Que! est ce troisieme terme, l' etre lui-meme qui ne se laisse pas
de séjourner un peu dans le Sophiste pour bien comprendre déterminer par un discours mais permet au contraire toutes les
que! est l' enjeu du probleme. Apres la réfutation de Parménide déterminations qui s'y produisent? Pour cesser de raconter des
et le parricide, l'Étranger évoque ceux qui sans fa~on (iukolos) histoires, il faut cesser de répondre a la question << qu'est-ce que
projettent de déterminer cambien il y a d'étants (onta) et quels 1'étre? , sous la forme du << il y a 1' étre comme mouvement, il y a
ils sont. Et c'est le commencement d'une perite histoire de la l'étre comme repos, il y a l'étre comme matiere sensible, il y a
philosophie : !'erre comme eidos "· Schéma analogue a celui du théátre sur la
scene. Commenter. Raconrer des histoires scientifiques [mot
l. M. Heidegger, L'etre et le temps, op. cit., p. 21 (rraducrion modifiée par
J. Derrida); Sein und Zeit, op. cit., p. 6. l. Platon, Sophiste, dans CEuvres completes, t. VIII, 3" partie, tr. fr. A. Di es,
2. Id., Sein und Zeit, op. cit., p. l. París, !.es Belles Lerrres, 1950, 242c-e, p. 345-346.

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Heidegger: la question de l'ÍJtre et l'J!istoire Deuxifme séance. Le 30 novembre 1964

incertain]. [commenter]ll faur done une réponse pauvre et aus- froid ou quelque couple de cette sorte, que pouvez-vous bien
tere a la question « qu'esr-ce que l'étre? )), Alors, voici les deux mettre sous ce vocable que vous appliquez au couple, quand vous
passages ou perce ainsi le discours 1131 non mythique comme dites et que le couple et que chacun de ses termes "est"? Par ce
quesrion du sens de 1' étre sous la forme initiale de la question sur "est", que voulez-vous nous faire entend.re? Y verrons-nous un
la signification du mot etre. troisiCme tenne ajouté aux deux autres et devrons-nous, sdon
Lire Sophiste 243a-244b, p. 346-348 1• vous, poser, comme Tour, trois et non plus deux? Car il ne vous
suffit point, j'imagine, d'appeler "Ctre" l'un ou l'autre des deux
* L'érranger. - Quand l'un d'eux éleve la voix pour dire que pour dire que, a titre égal, l'un et l'autre "sont"? On aurait la, a la
l'étre esr, fut, devient multiple ou unique ou double; quand un rigueur, une double maniere de faire que un soit, mais aucune
autre raconte le mélange du chaud au froid, apres avoir posé le maniere de faire que deux soient. »
principe des dissociations et associations; par les dieux, ThéétCte, Théétete. - Tu dis vrai.
comprends-tu quelque chose a ce qu'ils disent ]'un ou l'autre? L' étranger. - '' Serait-ce done le couple que vous en rendez ap-
Pour moi, dans un áge plus jeune, a toutes fois qu' on énons:ait peler erre )) ?
r objet qui présentement nous embarrasse, le non-€:tre, je m'ima- Théétete. - Possible.
ginais 1' entendre exactement. Et, maintenant, tu vois quel est en- L' étranger.- « Mais alors, amis )), répliquerons-nous, ,, ce serait
core, a son sujet, notre embarras. encare la, trCs manifestement, appeler un le deux ».
Théétere. - Je vois. Théétere. - Ta réplique est parfaitement juste,
L'étranger. - Or il se peut tres bien que, par rapport a nrre, L' étranger. - ,< Puis done que nous y avons échoué, a vous
nous ayons l'áme pleine d'une égale confusion, et que nous, qui de nous faire voir clairement ce que vous enrendez signifier par ce
nous affirmons si parfaitement a l'aise en ce qui le concerne, qui vocable "Ctre". Évidemment ce sont la choses qui vous sont depuis
prétendons comprendre ceux qui 1' énoncent et ne rien entendre a l~ngtemps fa.miliCres. Nous-mémes, jusqu'ici, nous nous figu-
1' autre terme, nous en soyons a u m eme point en ce qui con cerne nons les comprendre; a cette heure, nous voici dans 1' embarras.
l'un et l'autre. Commencez done par nous insrruire la-dessus pour éviter qu'ima-
Théérere. - Cela se peur. ginant comprendre ce que vous di tes il ne vous arrive, en fait, tout
L' étranger. - Formulons done la m eme réserve pour tous les le contraire. '' Voila quelles questions et quelles réclamations nous
termes dont nous venons de parler. adresserons a ces gens et a tous autres qui disent que le T out est
Théétete.- Volontiers. plus qu'un. Y trouves-tu, mon fils, quelque fausse note? *
L'étranger.- Or, a la troupe qu'ils sont, nous étendrons posté-
rieuremenr 1' examen, si bon re semble. Mais e' en esr le plus grand, Apres cette aporie reprend la doxographie, a un niveau plus
le chef, qu'il faut d'abord examiner. élevé. Et défilent les doctrines militairement matérialistes, celles
Théétete.- Lequel veux-tu dire? Évidemment, c'est pour l'étre des amis des formes, les partisans du mouvement et ceux du
qu' avant tour s'impose, selon roi, ce devoir : de découvrir quelle repos et a ces ontologies nalves qui racontent encare des histoires,
signification ceux qui l'énoncent peuvent bien lui préter? il est posé la méme question, celle du Triton ti en 250b.
L' étranger. - Tu as saisi ma pensée au bond, ThéétCte. Voici Lire p. 359 1•
done, selon moi, quelle mérhode s'impose a notre recherche.
Nous les supposerons présents en personne er leur adresserons ces
questions : « Voyons, vous tous pour qui le Tour est le chaud et le * L' étranger. - C' est done en riers a eux surajouté que tu poses
alors l'é:tre dans l'áme; et c'est en rassemblant sous lui, qui les
l. Piaron, Sophiste, dans CEuvres completes, t. VIII, op. cit., 243a-244b,
p. 346-348. l. !bid.. 250b-c, p. 359.

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Heidegger: la question de lÉtre el l'Histoire Deuxieme séance. Le 30 novembre 1964

embrasse pour ainsi dire, du dehors, le repos et le mouvement, et lerons tout a l'heure si vous voulez, Sans méme, d' ailleurs, passer
en domi~ant du regard la communauté qu'ils ont avec l'etre, que par la lecture heideggerienne de Piaron, lectnre selon laquelle
tU en es VCllU 3. les dire etre, l'un et l'autre. * 1'eidos et surtout l'agathon, qui devait répondre a la question
« qu'est-ce que l'étre? >>, ne sont pas l'étre mais des étants par
L'Etre est autre que les déterminations des onta, C~ qui ne veut excellence, des étants véritablement étant (ontós onta), au moment
pas dire qu'il soit un autre on, Et il faut prendre consczence de cette méme o u 1' agathon est présem comme epekeina tes ousías, sans
altérité qui n' est pas différence entre onta pour transg~ess,er la méme passer par cette lecture, on peut invoquer de nombreux
mythologie au moment ou on se demande quelle est l ongme textes de Piaron qui sont inégaux a la percée et a la promesse du
de l' étant dans son etre, C' est la condition pour cesser de parler Sophiste, Tres remarquable acet égard est le Ttmée o u, au moment
comme on parle aux enfants, Le discours philosophique,;du!te, d'expliquer !'origine du monde, !'origine des étants qui nous appa-
ici, suppose done qu' on prenne au sérieu:' la q~esuo~ d~ 1 erre, ~t raissent, !'origine du systeme ordonné (Cosmos) des phénomenes,
¡¡ est remarquable, soit dit entre parentheses dedtcacees a Ge?rges Timée, en réponse aSocrate qui demandait enfin une hisroire vraie
Lapassade, que, dans tous les discours phdosophrques qm ont (letinou logou) et non un muthon, annonce (29c-d) que, quand il
voulu se présenter comme radicalement nouve~ux, on tro~ve u~e est question de 1' origine des étants, un discours philosophique
allusion explicite al' enfance dépassée, Pourqumla valeur d un drs- a la hauteur de la question est impossible, Jl4J un discours vrai
cours philosophique se mesure-r-elle spontanément a l' aune de la et exact est impossible et qu'il faut se contenter de réciter, de
maturité adulte, e' est Hr une question a laquelle rl n~ est pas s~ facrle dérouler comme une genese, comme un devenir réel des choses,
de répondre sérieusement, Pourquoi au fond un drscours, d adulte ce qui n' est pas devenir mais origine des eh oses, Il faut dérouler
est-il meilleur qu'un discours d' enfont? Et pourquoi la phrlosophre l'Arche comme une genese, Il faut tenir un díscours, un récít dans
aurait-elle partie liée avec la maturité? , , ,, des termes de devenir, dans ce qui est déja la, déja né alors qu'il
Jl3bisJ Si la question vous intéresse, eh bren notez les refe- faudrait parler de l'origine et de la naissance du monde, Ceci,
rences suivantes, nutre Platon que nous venons de lrre, nutre les dit-il, paree que << nous ne sommes que des hommes, en sorte
textes bien connus de Descartes et de Comte, on tro,uve cette qu'il suffit d'accepter en ces matieres un conte vraisemblable (ton
critique de l' enfance et de 1' enfantillage dans Bergson (mtroduc- eikota muthon) et que nous ne devons pas chercher plus loin 1 >>,
tion La pensée et le mouvant 1) et dans Husserl (Logique Ji:rmelle et Résignation qui peut erre aussi interprétée comme le princi pe
transcendantale, fin du § 95 ou la peur du solrpsrsme methodol~­ d'une réponse ironique a la question de l'étre- au sens heídegge-
gique et le refus de comprendre !' ég?Ité trans~endantale sont pre- rien -, question de ]'origine de l'étant dans son étre, Au fond,
sentés comme le fait des enfants phrlo~ophes l;, , , Timée semble dire qu'íl est vain de vouloir dire quelque chose
Quand Heidegger dit que la quesuon de 1 erre do!t rmpos?: de !'etre quí le concerne lui-meme, Au su jet de l'étre quí en lui-
silence aux histoires et qu'illit Platon, cela ne veu,t pas due q~ a méme n'est ríen, on ne peut que raconter des histoires, c'est-a-dire
ses yeux Piaron n' ait pas, a la fin des fins, raconte aussr des hrs- des discours ontiques ou mondains (íci cosmologiques, métaphy-
toires, Je ne veux pas m'engager ici dans cette vore, nous en par- síques, sans le Démiurge), On ne peut que,,, c'est-a-dire les
hommes, les philosophes comme hommes, ne peuvent que,,,
1. Henri Bergson, La pensée et le mouvant. Essais. ~t conférences,, Pa~is, << nous ne sommes que des hommes », dít-il (29c), ce qui signifie
PUF 1969 ,< Introduction (deuxieme partie). De la posttwn des problemes »,
p. 92 sq. (~ous avons vérifié a partir d'une édition postérieure ae~ c?urs) ...
2. Edmund Husserl, Logique forme/le et transcen~ntale. Essat d une cntzque 1. Platon, Timée, dans CEuvres completes, t. X, tr. fr. A. Rivaud, Paris, Les
de fa raison !ogique, tL fr. S, Bachelard, París, PUF, 1957, p, 318, Belles Lettres, 1956, 29c, p, 142,

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Heidegger: la question de !'litre et I'Histoire Deuxiáne séance. Le 30 novembre 1964

que ceux qui voudraient proférer une parole philosophique qui nous la ferait comprendre dans l'horizon d'un idéalísme trans-
ne soit pas anthropologique sur l'érre et !'origine de l'étantité, cendantal, je préfere me référer a Hegel. Hegel (par ex. § 88,
ceux-la se leurrent et délirent encare plus que ceux quise conten- remarque 3 de l' Encyclopédie) essaíe de faire comprendre ce qu'il
tent d'histoires vraisemblables, de bons mythes. C' est-a-dire de la entend par l'unité de l'etre et du néant pur. Cette proposítion
science car e' est la science, le comen u du savoir scientifique que que 1' étre est le néant para\t contradictoire au sens commun qui
déroule Tirnée dans ce dialogue. ne peut l'entendre, qui ne peut l'entendre paree qu'íl ne peut
Jl4bisJ Il est vrai que cette résignation au myrhe vraisemblable pas penser l'étre hors de toute déterminatíon, hors de ceci ou de
n' est pas la seule intention de ce passage du Timée, il y a aussi, cela. Le passage aIa pensée de l'étre pur, qui est rupture avec la dé-
brievement suggéré, le theme d'un ésotérisme, dénouement [mor terminarían en général, et qui nous fait comprendre que l'etre,
incertain] qui le contredit un peu. ll faut se contenter du mythe n' étant aucun étant en partículíer, n' esr ríen, ce passage a la pen-
vraisemblable - ici des récits ontiques, dirait Heidegger- quand sée de l'érre comme pensée du néam est le commencement du
on n' a pas la chance, la possibilité o u le mérite rares d' accéder a savoir philosophíque, et suppose Ia rupture avec 1'attírude de
1' origine du monde de !' étant dans son étre. « Quant a l' auteur et la conscience naturelle ou de la conscíence sciemifique qui est
pere de ce monde, il est difficile de le trouver et quand on l' a aussí une conscíence naturelle prisonniere de la détermínatíon.
trouvé, de le faite conna\tre a tout le monde I )) Raconter des Devant l'incompréhensíon de la conscíence naturelle, << il n'y a
hisroires - au sens que nous donnons maintenant a cette expres- pas autre chose a díre que cecí que le savoir philosophique est
sion -, e' est done une nécessité quand on s' adresse a tout le assurément différent du savoír auquel on est habitué dans le
monde, e' est une nécessité d' exposition quand le philosophe él u cours ordinaire de la vie, et rnérne du genre de savoir que l'on trouve
de Dieu o u le philosophe au regard d' aigle patient, o u en tour cas dans les autres sciences 1 ». Hegel semble done détermíner la diffé-
le philosophe qui a rompu avec 1' attirude narurelle, etla no?-phi- rence entre le savoir Jl5bisJ narurel, commun ou scíentifique, et
losophie, quand il 2 veur transmettre la questwn d ongme a. ceux le savoír phílosophique, entre la pensée de 1'étant détermíné et la
qui n'y ont pas encare acces. Nécessité de la métaphore onnque. pensée de 1'etre pur comme néant, Hegel semble déterminer
Cela n' est pas, par ce rapprochement avec le Tirnée, transfor- cette différence comme différence de ruprure, différence qui ne
mer la question de 1' étre o u de 1' origine de !' étant et de son étre peur étre franchie que par un mouvemem violent de conver-
en question initíatique et la pensée de Heidegger en gnose. Au sion. Mais en meme temps, dans la suite immédiate du meme
contraire, la possibilité d'accéder a la question de l'etre par-dela texte, Hegel montre que ce que le savoir naturel affirme ne pas
1' attirude naturelle, les sciences nalves et meme les ontologies cri- comprendre, a savoir l'etre pur, ill'a toujours déja compris, qu'il
tiques mais [mot íllisíble 3], cette possíbilité est la plus radicalement a un" nombre infiní de représentations » de l'unité de l'étre pur
universelle. Mais elle est d'abord une possibilité qui ne peut s'ex- et du néant pur et que, chaque fois que la pensée détermine, elle
plicíter que dans la rupture avec le langage et l'attítude naturelle. a déja pensé l'etre de 1'étant déterminé. Elle 1'a pensé sans le
Jl5J Aussí, plutót que d'en jouer pour faite comprendre cette penser mais pour penser ce qu'elle a pensé, illui suffit de réfléchír
rupture et par comparaison, plutót que d' évoquer Husserl qm et d' expliciter ce qu' elle a toujours déja fait comme pensée déter-
minante. Autrement dit, la conversíon et la rupture qui ferait
1. Platon, Timée, dans CEuiJres completes, t. X, op. cit., 28c, p. 141 (traduc-
passer du savoir na!f de la détermínation au savoir philosophique
tion modifiée par J. Derrida).
2. Répétitíon telle dans le manuscrit. l. G. W. F. Hegel, Précis de I'Encyclopédie des sciences philosophiques, rr. fr.
3. Il pourrait s'agir de (( régionelles )> ou de« ignorées ». J. Gibelin, Paris, Vrin,
1952, p. 79.

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Heidegger: la question de !1'itre et !Histoire Deuxifme séttnce. Le 30 novembre 1964

de l'étre pur, cette conversion est une explicitation. La Différence comme expérience fondamentale du néant. Dans Was ist Meta-
entre la différence comme rupture er la différence comme ínter- physik ?, Heidegger écrit ceci (il s' agit de montrer que l' expérience
valle d' explicitation, la différence entre la différence de rupture et du l16bisl néant n' a pas son origine daus la négation logique) :
la difference d' explicitation, serait une fausse différence, une dif-
Cette évocation historique sommaire montre le Néant comme
férence indifférente; et le probleme qui s'y attacherait serait, il
concept opposé a celui de l'étant authentiquc, c'est-3.-dire comme
faudrait encore comprendre pourquoi, un faux probleme. sa négatiou. Mais sí le N éam devient probleme, en quelque fa.;on,
Vous voyez en tour cas ce que peur signilier, du Timée a Hei- alors ce rapport d' opposition ne donne pas lieu a une détermina-
degger, ce secret de la question de l'étre qu'on ne peut partager tion plus distincte, mais au contraire éveiHe la question métaphy-
avec ceux qui n'y ont pas acces, sans risquer, en traversant le lan- sique autbemique au sujet de l'étre de l'étant. Le Néant ne
gage commun a la conscience naturelle et a la conscience philo- demeure pas seulement le vis-a-vis indéterminé de 1' étant mais il
sophique, de « raconter des histoires ». Et poortant rien n' est se dévoile comme appartenant a [accordé a: zugehiirig zum Sein
moins secret que ce secret. Rien n' est mieux partagé. des Seienden]l'étre de l'étant. « L'Étre pur ct le Néant pur sont
1161 Maintenant, le texte et l'intention de Hegel, tels queje done identiques. » Cette proposition ele Hegel est légitime 1 • Etre
viens de les évoquer, si proches qu'ils soient une fois encore de et Néant s'appartiennent l'un et l'autre mais non pas- suivanr le
l'intention heideggerienne, ne doivent pas nous laisser l'illusion concept hégélien de la Pensée - paree que tous deux co!ncidem
dans leur indéterminité et leur immédiai:eté mais paree que l'Etre
que Heidegger, qui ne dit pas autre chose, dit la méme chose.
lui-méme est fini dans son essence et ne se révele que dans la
Une chose identique. Poor Heidegger, s'il faut passer par cette
transcendance du Dasein reten u dans 1' étant et se projetant vers le
identité de l'étre por et du néant pur pour comprendre que l'étre Néant (in der Transzendanz des in das Nichts hinausgehaltenen
n'est aucun étant, n'est pas un ou la totalité des étants déter- Daseins ojfenbart) 2•
minés, poor comprendre la différence entre l'étre et l'étantité,
l'étre n'est cependant pas seulement la non-étantité ou plurót Non seulement la proposition de Hegel reste une proposition
l' étant indéterminé, il n' est pas seulement indéterminatíon, indé- métaphysique dominée par une logique de la négation mais, a
terminité, et si 1' expression íJtre pur n' est pas heideggerienne, ce l'intérieur méme de la métaphysique, Heidegger en conteste la
n' est pas un hasard. L'Etre, encare une fois, n' est pas poor Hei- portée. Elle est vraie mais pas au sens que croyait Hegel.
degger la pauvreté abstraite d'un concept vide précédant l'expé- Historiciser la révélation de l'étre dans les frontieres de la
rience et les étants [trois mots incertains] possibles, il est concret métaphysique ainsi compromise, c'est done d'une certaine fus;on
et présence du présent. La question de l'étre, dit Heidegger, dans encore « racomer 1171 des histoires >>. Et Hegel aorait en ce sens ·
le § 3 de Sein und Zeit, est la question la plus principie/le et la été un des plus grands raconteurs d'histoires, un des plus grands
plus concrete (et Heidegger souligne ces mots). romanciers de la philosophie, le plus grand sans doute et vous
Si bien que la proposition hégélienne de l'identité du néant voyez comment la Phénoménologie de !'Esprit et les Lefons sur la
pur et de l'étre por, si nécessaire qu'elle soit, est encore une pro- philosophie de l'histoire pourraient venir illustrer ce propos.
position préliminaire, une proposition ontique et métaphysique
qui prononce négativement l'étre comme étantité indéterminée. l. Elle se trouve dans G. W. F. Hegel, Wissenschaft dcr Logik, Livre l, Ham-
bourg, Felix Meiner Verlag, 1932, p. 78.
Que la proposition hégélienne soit aux yeux de Heidegger une
2. M. Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique!, tr. fr. H. Corbin, Paris,
proposition métaphysique ou ontique, aveugle encore a la vérité Gallimard, 1938, p. 40 (traduction modifiée par J. Derrida);" Was zSt Meta-
de l'étre, c'est ce qui apparaít dans Was ist Metaphysik? (1929) physik? », dans Wegmarken, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 1976,
dont le lil conducteur est la question du néant, et l'angoisse p. 120.

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!Ieidegger: la question de l'!Jtre et l'Histoire Deuxifme séance. Le 30 novembre 1964

Pour libérer la question de l'étre et l'histoire, il faut done cesser entendue au sens de la causaliré psychologique ou au sens d'un
de raconter des histoires, c'est-a-dire qu'il faut faire un pas au- développement historique. Quel autre sens du mot est alors visé?
dela de l'histoire ontologique. Ce pas qui peut ressembler a une La question ne potma erre portée que plus tard a la darté de la
réflexion et de la science 1 •
sortie hors de l'hisroire en général vers l' anhistorique est en vérité
la condition d'un acces a une radicalisation de la pensée de l'his-
Et ce qui est ici traduit par : nous ne parlons pas ici en termes
roire comme histoire de l'etre lui-meme. Il faudra done sans cesse
d'histoire, ,e' est 1' expression allemande courante : on ne va pas
maintenir fermement la défiance a l' égard de l'historicisme pour
raconter d htstotre. Husserl écrit: « ts werden hier keine Ge-
penser l'histoire comme vérité de 1' étre, pour penser vraiment
schichten erziihlt 2 "· L' expression esr de Heidegger.
l'histoire a la hauteur de la vériré de l'étre. Il y a done chez Hei·
degger- sans, bien évidemment, que tout s'y réduise, mais il y a
chez lui en sous-jacence la méfiance classique a 1' égard de l'his-
11 nous faut maintenant comprendre comment, dans 1' élabo-
toire et de l'historicisme, méfiance qui apparrient a une veine
ration de la question de !'erre par Heidegger 1181 a la faveur pré-
cartésienne (penser a la distinction cartésienne des Regulae entre
ctsément du keine Geschichten erziihlen; s'introduit le rheme de
le savoir philosophique et le savoir hisrorique : Descartes aussi
l'historicité.
était quelqu'un qui voulait en finir avec le roman et l'enfantillage
Ce sera dijficile et lent et on peut dire déja (tres sommaire-
du « raconter des histoires >1), veine cartésienne, et done veine
ment) que le theme de l'historicité del' étre lui-méme, de l'histo-
husserlienne. Husserl pensait, lui, sans y aller par quatre chemins,
ricité de la vérité de l'étre, n'appartient pas vraiment a Sein und
que Hegel n' avait fait que raconter des histoires et que la méta-
Zeit. L'historiciré qui est un theme important de Sein und Zeit
physique, <;a consiste a raconter des histoires (exemple, la dialec-
qui fournit a son sujet les développements les plus abondants et
tique) [commenter].
les plus systématiques de Heidegger (contenus dans le 5' chapitre
Avant meme d'entrer, comme nous aurons a le faire, dans le
de la partie publiée, chapitre encare non traduit), l'historicité
probleme l17bisl des rapports entre Husserl et Heidegger, du
dans Sein und Zeit est l'historicité du Dasein et non de Sein, e' est-
point de vue qui nous intéresse, il est certain que le geste de Hei-
a-dire de l' étant privilégié qui nous ménage un acces privilégié a
degger est ici tout a fait analogue - je ne dis pas identique - a
la vérité de l'étre. L'historicité est, si vous voulez, celle du Beftagte
celui de Husserl : réduire l'historicité, refuser de « raconter des
(de l'étant inte~rogé en vue de l'étre) et non du Gefragte (de ce
histoires », mettre la genese réelle onrique ou pratique entre
qm est le quesnonné de la question, de l'étre lui-méme). Si im-
parentheses pour ressaisir ensuite dans son originaliré profonde
portantes et si révolutionnaires que soient les analyses cansa-·
l' historicité du sens. Car ce n' est pas un hasard si, dans l'hisroire
crées a l'hisroricité de Sein und Zeit, elles sont préliminaires, elles
de la pensée, le seul livre qui, avec Sein und Zeit, commence
appartien~ent a l'herméneutique du Dasein qui n'est qu'une
expressément par le refus de « raconter des histoires , e' est, non
mtroducnon dans la question de l'étre. Historicité du Dasein et
pas le Sophiste, qui ne commence pas par ce refus, mais bien
non du Sein.
Ideen J. La premiere note du premier § du premier chapitre des
Mais il nous faudra suivre patiemment cette phase prélimi-
Ideen I exprime ce refus. ]e lis la traduction de M. Ric"'ur. La
note commente dans le texte le mor origine/e :
1. E. Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, tr. fr. P. Ricceur,
Paris, Gallimard, 1950, p. 13.
Nous ne parlons pas ici en termes d'histoire. Ce mot d' origine 2. Id, Ideen zu einer reinen Phiinomenologie und phiinomenologischen Philo-
ne nous contraint, ni ne nous autorise a penser a quelque gen?:se sophie, Halle, Max Niemeyer, 1913, p. 7.

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Heidegger: la question de !'E:tre et !1Jistoire Deuxü:rne séance, Le 30 novembre 1964

naire a la fois en raison de son importance intrinseque et paree intéresse, pourquoi la question de l'historicité de l'étre passe-
qu'ici le préliminaire est peut-étre plus que le préliminaire et t-elle par la question de ll9ll'historicité du Dasein? ]ene dis pas
qu'il n'y a pas, entre le Dasein et le Sein, entre le Beftagte et le de l'étant.
Geftagte, de rapport simple de m oyen et fin, de voie d' acces a C' est a cette question tres générale qu'il nous faur temer de
chaque accessible ou de seuil a autre seuil'. répondre avant de décrire cette historiciré du Dasein.
Apres avoir, dans les passages que j' ai déja évoqués, détruit les
préjugés qui offusquaient la question de l'étre, apres avoir dessiné
ll8bisl Sil' on veut tenter de mesurer de tres lo in et de tres haut la structure formelle de la question de l'étre, c'est-a-dire la structure
l'immensité de !'itinéraire qui doit conduire a la question de l'his- qu' elle a en commun avec toute autre question, Heidegger coro-
toire et de l'étre lui-méme, il faut prendre d' abord conscience menee a ouvrir le chemin propre a la question de 1'erre elle-meme.
que la question de l'historicité du Dasein (ou de l'Existenz), qui Pour le faire, il doit bien évidemment ne se donner au départ
n' est qu' une question préliminaire a celle de l'historicité du Sein, aucun présupposé métaphysique d' aucune sorte, aucune propo-
constitue elle-méme un progres immense. Progres immense non sition métaphysique d' aucune so rte. Sa .demande do ir étre a cet
seulement au regard des idéalismes anti-historiques, mais méme de égard absolument radicale et radicalement commen~ante, en
ce qu' on pourrait considérer comme la question de l'historicité de droit. Mais en droit déja, Heidegger se donne, croit devoir se
la subjectivité transcendantale chez Husserl. C'est au prix d'un donner, deux ... disons vaguement et entre guillemets, d'un mot,
immense effort et au bout d'un long chemin que l'historicité trans- impropre, deux assurances dans lesquelles déja appara!t le carac-
cendantale a été découverte par Husserl, et encore n' affectait-elle tere pleinement historique de la question de l'etre.
que l'historicité du sens et d'une inquiétude. Si l' on songe que le Comme cela arrive toujours, ce que doit se donner une ques-
Dasein heideggerien est une notion qui nous fait redescendre en tion absolument radicale quand elle est historique dans sa radica-
de~a des distinctions propres a l'idéalisme transcendantal (activité- lité, ce qu'elle doit se donner- c'est-a-dire les deux assurances
passivité, conscience, sujet, objet, etc.), distinctions grevées de pré- que je viens d' annoncer - elle se les donne dans la forme d' un
supposés métaphysiques, parler d'historicité du Dasein, e' est déja Déja, ou plutót d'un toujours déja.
aller tres loin, fút -ce a titre préliminaire. II9bisl Et il faudrait méditer le sens et la fonction gramma-
tico-philosophiques de cette expression « toujours déja >> (expres-
sion qui n'est pas fran~aise, qui heurte le logos tres fran~ais et je
dirai méme la syntaxe philosophique fran~aise, ce qui en dirait
peut-étre long sur les rapports entre ce logos philosophique fran-
Ouvrant done ici la premiere grande partie de ce cours, nous ~ais dans ses rapports a l'histoire : !' expression toujours déja ne
nous posons la question suivante : s' est vue hypothese dans les textes fran~ais que dans la trace des
Quelle est la nécessité qui líe le Geftagte a te! Beftagte? C'est- traducteurs de l'immer schon, du toujours déja allemand).
a-dire, en d'autres termes, pourquoi la question de l'étre passe- Le signifiant « toujours déja >> est la rraduction hisrorique ou
t-elle par une analytique du Dasein? Et plus pres de ce qui nous plutót le fondement historique du « signifiant >> «a priori>>. Le
« toujours >> modifie le déja de telle sorte que le déja ne dépende
l. En bas de la page manuscrite, Jacques Derrida écrit: « (éventuellement
pas de telle ou telle situation contingente mais ait valeur d'uni-
s' arréter ici) ». versalité << inconditionnée >>. Le toujours arrache l'historicité du
2. La numérotation qui s' ouvre ici n' est pas suivie dans le manuscrít. déja a 1' empiricité.

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Heidegger: la question de l'Etre et !Histoire Deuxiáne séance. Le 30 novembre 1964

Ici le déja essentiel est inconditionné, le toujours déja est done entente du sens de 1'étre, la quesrion explicite du sens de 1' étre ne
la forme sous laquelle Heidegger doit non pas se donner ni sim- pourrait méme pas surgir. Il y a done un déja de la question du
plement rencontrer des présupposés, mais commencer au sens de sens de l' étre, une référence a un toujours déja, a un passé tou-
répéter le commencement d'une question quien fait n'a jamais jours déja enfoui mais toujours efficace qui permet a la question
été posée mais qui a toujours déja été rendue possible. Nous ver- la plus radicale, la plus libre, la plus indépendante, la plus
rons tour a l'heure - ou la prochaine fois - pourquoi la présence concrete, la premiere et la derniere, de surgir. Le poíds du déja
d'un Déja dans un quesrionnement qui prétend a la radicaliré dans l' originaire signifie déja l'historicité absolue et originaíre de
n' est pas un cercle, au sens du cercle vieieux o u de la fa ute de la question de l'etre, signifie que la question de l'étre est pleine-
ra1sonnement. ment et originairement et de parten pan historique.
1201 Quelles sont done les deux assurances qui, loin de La pré-entente ou la familiarité du sens de l'étre qui guide
grever la radiealité de la quesrion, la rendenr possible comme notre question des son lever, cette farniliarité est un fait (Faktum),
radiealité? mais bien sur un fait unique en son genre. L'originalité, l'unicité
1) 1 Étant donné la strucrure formelle de toute question, la de ce faktum, nous pourrions la fixer selon deux themes. Mais
question de l'étre doit étre orientée par cela méme en vue de quoi pour le faire, je dois traduire quelques ligues de Heidegger sur
elle questionne. Comme le dit Heidegger, en tant que Suchen lesquelles je m'appuierai ensuite: p. 5, § 2.
(recherche, quéte), la question a besoin de recevoir une direction
préalable du Gesuchten (de ce qui est cherché, et non pas de l' objet En tant qu'acte de chercher, le questionner a besoin d'étre pré-
de la recherche, comme on traduit dans une traduction qui n' est alablement orienté par le cherché, par ce qui est cberché. Le sens
pas innocente puisqu'elle fait de l'Etre l'objet d'une question: il de l'étre doit done nous étre déjli d'une certainc maniere dis-
est le cherché de la recherche). Pour que la question de l'étre soit ponible [comprébensible? ... ]. Nous l'avons annoncé: nous nous
préalablement guidée par cela méme en vue de quoi elle ques- n1ouvons toujours déjil dans une entente de 1' étre [phrase dislo-
tionne, il faut, comme le note Heidegger, que le sens de l'étre quée par les traducteurs]. C'est d' elle que na1t la question expresse
[explicite] du sens de l'etre et le mouvement vers son concept.
nous soit déja d'une certaine fas:on verfogbar (Der Sinn von Sein
1211 Nous ne savons pas [wissen souligné] ce que« étre >> veut dire
muss uns daher schon in gewisser Weise verfogbar sein 2) ••• accessible (was Seín besagt). Mais déja quand nous demandons [et non" des
dans la traduction, laissanr ainsi entendre que nous le connaissons que nous demandons ;>] : « was ist "Sein'? »: « qu'est-ce que c'est
déjii. En fait verfogbar veut dire «disponible>>, d'une certaine [souligné]l'étre? », nous nous tenons dans une certaine entente
fas:on disponible, non pas disponible comme un objet a notre [compréhension, Versttlndnís .. .] de ce <' est », sans pouvoir fixer
disposition, mais accueillant, disposé a se laisser enrendre, a se dans un concept ce que « est » signifie (ohne das wir begrijjlich
laisser approcher de quelque fas:on, proche de nous (nous ne jixieren konnten, was das « ist '' bedeutet). Nous ne connaissons
savons pas encere ce qu'il faut mettre sous ce nous- ni entende- meme pas l'horizon apartir duquel nous devrions saisir et fixer ce
ment, ni raison, ni homrne) dans une certaine farniliarité. sens 1•
I20bisl Sans cette farniliarité avec le sens de !'erre ou cette pré-
(Phrase tres importante : cela veut dire que nous ne pouvons
l. La " deuxiCme assurance )) commencera a étre développée a la toute fin meme pas anticiper ce qui se révélera bientót comme l' horizon
de cette séance (cf infta, p. 83) et se poursuivra dans la séance suivante transcendantal dans lequel est déterminé le sens de l'étre dans la
(cf infra, « Troisieme séance. Le 17 décembre 1964 ,, p. 85 sq.)
2. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 5; L etre et le temps, op. cit.,
p. 20. l. !bid., loe. cit. (traduction de J. Derrida): L'étre etle temps, op. cit., p. 20.

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Heidegger: la question de !'Etre et !'llistoire Deuxil!me séance. Le 30 novembre 1964

premiere partie de Sein und Zeit, asavoir le temps. Cette premiere minations et tomes les propositions scientifiques qu' elles pour-
partie, la seule publiée, s'intitule, vous le savez : « L'interpréta- raient produire présupposent comme leur sol de validité, comme
tion de l'ttre-la par la ternporalité et l'explicitation du ternps leur source de valeur cela méme dont elles voudraient rendre
cornrne horizon transcendantal de la question de l'étre ».) A compre, a savoir la compréhension du sens de l'étre, puisque
pro pos de l'horizon transcendantal : « Le T ranscendantal dont il toutes !eurs propositions explicatives y font na!vement appel.
s' agit n' est pas celui de la conscience subjective, il se détermine a Naturellemenr, cela ne veut pas dire - comme on pourrair avec
partir de la ternporalité existentiale-ekstatique de l'étre-le-la », quelque uiaiserie étre tenté de le penser en écrasant Heidegger-
etc. (Einfohrung ... , p. 26 1). que le Désir qui m cut ces sciences, étant frustré de 1' essentiel, a
Je poursuis la traduction cornrnencée : savoir de rendre compre du sens de la signification erre, serait
frustré de tour. Et cela ne veur done pas dire que toute 1' activité
Cette [et non pas une (trad.)] entente de l'étre (Seinsverstiindnis) mise en branle par le désir scientifique serait vaine ou stérile.
courante [banale} et vague est un Fait (Fakturn) [souligné] 2 Bien a u contraire : elle peut étre tres féconde. Elle est la fécondité
elle-méme et elle est nécessaire et légitime. Toute l'exploration
Et un peu plus loin :
psyché ... de la psyché 1 - philologique, linguistique, grammati-
Ce qui est cherché dans la question de l'étre n' est pas totale- cale -, se lan~ant a !'assaut du mot étre est une rache indispen-
ment inconnu bien qu'il soit d'abord totalement insaisissable 3 . sable, m eme sí on peut dire a priori qu' elles' essouffiera finalement
devant le sens méme de 1' étre, non pas par impuissance o u par
J' ai annoncé que 1'originalité de ce Faktum enveloppé dans la quelque limite de la rationalité qui !'anime, par quelque irratio-
question de l'étre pouvait donner lieu a deux déterminations. nalité, mais paree que le sens de l'étre est cela méme qui luí
1) Il est toujours évident que notre pré-compréhension permet de parler, de former quelque proposition; e' est done
(comme Heidegger dit ailleurs : Vor-verstiindnis) du sens de l'étre !'origine et la possibilité de son désir de science et de recherche;
n'est pas un l2lbisl Fait parmi d'autres, n'est pas un fait ernpi- et s'il arrivait au savanr de questionner sur cette origine ultime et
rique ou contingent, pour la bonne raison que le contenu de ce sur le matin de son Désir, alors sa question ne serait plus simple-
fait c'est l'acces au sens de l'etre lui-meme qui permettra ultérieu- ment scienrifique, sans pour autant devenir anti-scientifique. Au
rement la détermination en général de tour fait en général. Com- contraire, 1' anticipation de cette limite qui n' a rien de négarif
prendre, fut-ce confusément, la significarían du mor étre, est un peut et doit méme étre le stimulanr le plus positif de la science, et
Faktum absolument irréductible, hors de prise pour toute science les néo-scientistes de caserne qui refuseraient de s'interroger sur
déterminée, pour toute science de fait, en particulier pour les les fondemenrs de la science, sous prétexte qu'ils font remonter
sciences les plus friandes de cette chair, a savoir les sciences en de~a de la science et qu'ils sont done non-scientifiques sous
humaines, par exemple toutes les sciences de la psyché (que cette prétexte que se risque une crise de la science, ceux-la, ces néo-
science soit une logique ou autre chose) que! que soit leur style, scienristes-la sont évidemment les premiers a trahir 1'exigen ce
ou d'une philologie ou d'une linguistique, etc., et dans la mesure scientifique. L' exigen ce scientifique authentique doit permettre
ou l' exercice m eme de leur activité scienrifique et toutes les déter- de distinguer entre le pré-scientifique comme fondement de la
science et le pré-scientifique comme irrationalité [trois mots illi-
a
l. M. Heidegger, lntroduction la métaphysique, op. cit., p. 26.
sibles] d'analphabere et balbutiement apeuré.
2.ld., Sein und Zeit, op. cit., p. 5 (traduction de J. Derrida); L 'étre et le
temps, op. cit., p. 21.
3.lbid., p. 6 (traduction de J. Derrida); L 'étre et le temps, op. cit., p. 21. l. T el dans le manuscrit.

80 81
lleidegger: la question de lE'tre et f'f{istoire Deuxihrte séance. Le 30 novembre 1964

2) Le Faktum dont nous partons et dont nous parlons est teur et avec les moyens nécessaires, qu' elle exige un itinéraire
déterminé par Heidegger comme phénomene du langage et ce immense, a peine imaginable et qu' elle ne s' élevera pas sérieuse-
n' est pas par hasard si la pré-compréhension du sens de l' étre est ment demain, sauf sur le mode d'une velléité qui peut parfois
d' abord présentée comme pré-compréhension de la signification etre tres bavarde et abondante, et que, pour ma part, je préfere ici
du mot étre. La pré-compréhension du Sinn est illusrrée et méme réserver. Nous aurons a rencontrer de nouveau ce probleme.
démomrée par la pré-compréhension de la Bedeutung du « est » Pour le moment, je me contemerai de vous renvoyer a 1' Ein-
dans la phrase. Heidegger dit bien : führung... (grammaire et étymologie du mot etre). Ce que je
veux seulement souligner ici, e' est qu' en partant du Faktum du
[ ... ] nous ne savons pas ce que «ene'> [entre guillemets, le mot langage et d' un langage o u le mot étre est entendu, précis et
Étre] veut dire (besagt). Mais déja quand nous demandons : " was incontournable, Heidegger l22bisl {voir ill. 3} líe la possíbilité de
ist ''Sein "? », nous nous tenons dans une entente du « ist » [entre sa question et done de tour son discours ultérieur a la possibilité
guillemets] sans pouvoir 1221 fixer dans un concept was das (( ist >r de !' histoire. Car il n'y a pas de langage sans histoire et pas d'his-
bedeutet'. toire sans langage. La question de l'etre. est la question méme de
l'histoire. Elle nalt de l'histoire, et elle vise l'histoire. Elle est !'ab-
Vous apercevez déja l'immensité des problemes et des impli- solution de l'histoire elle-meme sur elle-meme comme histoire
cations auxquels reconduit ce geste de Heidegger dont il faut de l'etre.
comprendre la nécessité. Dont on ne cessera jamais de com- Le Faktum était done la premiere des deux << annonces , que
prendre la nécessité et que les développements ultérieurs de la j' avais annoncées. Assurances non « contractées )) mais toujours
pensée heideggerienne ne feront précisément que déployer. Car déja présentes quand un discours commence et meme quand un
il est bien évident que, se donnant le langage et la possibilité d' un discours questionnant commence.
langage o u d' une langue o u le verbe étre serait en fait ou en droit, La deuxieme est celle qui, avec le Gefragte, le questionnement,
virtuellement ou virtuellement 2 ce qui fait advenir le langage a sa se donne le Befragte, comme questionnant. L' étant interrogé,
véritable essence (cf Einfohrung... , p. 64: « l'essence et l'étre Befragte, en vue de 1' etre e' est nous, a savoir !' étant questionnant.
parlent roujours déja dans une langue 3 >>; p. 92 : sans le mot etre Et ce nous est déterminé comme Da-sein. Eh bien, e' est a la
tous les mots disparaítraient 4), se donnant cela, Heidegger ne se nécessité de ce geste que nous nous intéresserons pour com-
donne pas une simple prémisse, ou un príncipe, ou une facilité. mencer la prochaine fois. Nous serons alors prets pour étudier
I1 se donne seulement la possibilité d' une question et illie la pos- les structures de l'historicité du Dasein questionnant, interrogé,
sibilité de la question a celle du langage. C' est la un droit qu' on en vue de l'historicité du Sein, qu'est !'ultime questionné de la
peut peut-etre vouloir contester : je crois pour ma part- et je le question.
dis pour mettre au moins provisoirement ce probleme redoutable
de coté (et non pour me voiler la face devant les questions)- que Cf Einfohrung... , p. 80 pour la suite 1•
cette contestation n' a pas encare été entreprise jusqu'ici, ala ha u-

1. M. Heidegger, Sein und Zeit, p. 5 (traduction de J. Derrida); L'étre et le l. Dans son exemplaire, Derrida met entre crochets, du dernier paragraphe
temps, op. cit., p. 20. de la page 79 (,, Pouvons-nous [ ... } )}) a la fin du dernier paragraphe de la
2. Tel dans le manuscrit. page 80 (11 [••• ] seulement cela?»), la citation qu'illira effectivement au cours
3. M. Heidegger, !ntroduction ala métaphysique, op. cit., p. 64. de la séance suivantc (cf infra, « Troisif:me séance. Le 17 décembre 1964 »,
4. Derrida paraphrase ainsi le texte de Heidegger dans ibid., p. 92. p. 93).

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T roisieme séance
Le 17 décembre 1964

111 Nous ne ferons aujourd'hui aucun progres. Nous allons


marquer le pas aujourd'hui et nous séjournerons presque tout le
temps dans un probleme que nous nous apprétions la derniere
fois a laisser derriere nous. N ous allons nous tenir en suspens
entre les deux assurances sur lesquelles j' ai conel u la derniere fois,
n'en ayant explicité qu'une.

Pour gagner du temps, je ne veux pas remonter trop loin dans


ce qui a été dit la derniere fois. Je rappellerai seulement qu' avant
de conclure, j' avais annoncé les deux assurances que devait se
donner Heidegger en posant ou en répétant la question de I'Étre.
Double assurance qui n' étaient 1 pas « contractées "• de fas:on
conventionnelle o u arbitraire, quin' étaient pas non plus des pro-
positions métaphysiques puisque la question de I'Etre qu' elles
assurent va au-dela de la métaphysique; double assurance qui,
bien qu' elles aient trait a quelque eh ose comme le langage, n' en
étaient pas pour autant des pétitions de príncipe ou des présup-
positions logiques puisque la question de l'etre rétrocede en des:a
du logique lui-méme, fút-ce du logique au sens hégélien en tant
qu'il se confond avec la métaphysique.
r avais essayé de montrer que cette double assurance se pro-
nons:ait dans la forme d'un Déja et d'un toujours déja, expression
dont nous avons interrogé la syntaxe et la signification philoso-

l. Dans toute la phrase, pluriel tel dans le manuscrit.

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Heidegger: la question de !Étre et !Histoire Troisil:me séance. le 17 décembre 1964

phique d' enveloppement de ces deux assurances, dans le confine- Comment Heidegger le montrerair-il? A cette question on
ment totalement immotivé, ontiquement et métaphysiquement pourrait répondre en deux temps,
immotivé de la question de l'etre, l'enveloppement de ces deux 1) 1 dans le temps de la pure formalité,
assurances, de ces deux toujours déja dans 11 bislla quesrion de Avant méme de la déterminer comme question de l'étre, la
l'etre nous était apparu comme la marque de l'hísroricité origi- question en général dont Heidegger, vous vons en souvenez,
naire et interprétée de la question de l'etre, commence par dessiner les nervures, la structure formelle, la
La premiCre de ces deux assurances, e' était, vous vous en so u- question en général ne peut pas s' élever avant le langage en
venez, le Faktum d' un langage en général (n' importe lequel) dans généraL Objecter ala procédure heideggerienne qn' elle se donne
lequella signification (Bedeutung) du mot est (étre) est toujours trop, trop tot, e' est lui poser une question, o u m eme e' est déja
déja pré-comprise, ]' avais essayé, par deux vagues de considéra- répondre a une quesrion qui, el!e-meme, ne peut apparaltre que
tion, d'atteindre a l'originalité et a l'unicité de ce Faktum, ]e n'y dans cet éther du !angage dans lequel précisément on reproche a
reviens pas mais avant d' aborder la deuxieme de ces deux assu- la question l2bisl heideggerienne de prendre trop tót sa respira-
rances, ou plutót la deuxieme forme de la meme assurance et du tion, La possibilité de la question en .général ne se donne pas le
méme « roujours déja ,,, je voudrais prolonger un pe u ce que j' ai langage, elle 1' ouvre, purement et simplement. Si peu qu' elle se
dit la derniere fois du Faktum, donne, méme si elle ne se donne rien, ce rien-la n' exclut pas ce
On pourrait se demander de quel droit Heidegger 1) part-il moins que rien qu' esr ici 1' ouverrure de la question, Poser une
du fait du langage < et > 2) affirme-t-il que la signification (Bedeut- question a la question heideggerienue- en tam qu' elle enveloppe
ung * Sinn) du mor erre y est toujours déja pré-entendue? Est-ce le langage -, e' est lui donner raison,
qu'une question absolument radicale ne devrait pas remonter N éanmoins, il ne faur pas entendre ce schéma dans sa valeur
vers 1' origine du langage, e' est-a-díre questionner vers une zone logique formelle, Il ne s' agit pas seulernent de dire : celui qui
pré-linguistique o u pré-symbolique du discours de 1'expérience, reproche a Heidegger de supposer le langage dans sa questiou de
e' est-a-dire vers une ouverture de 1' expérience o u la pré-entente l'étre, celui-la parle aussi et, posant une question a la question
de la signification étre ne se serait pas encore produite? Démarche heideggerienne, demandant a Heidegger d'ou vient le langage,
dont on pourrait en effet penser que non seulement 1) elle est il se le donne aussi, de telle sorte que la seule fa~on de détruire
plus radical e que celle de Heidegger, et done 2) qu' elle fait appa- ici o u d' ébranler la question heideggerienne consisterait non pas
raítre l2lle geste de Heidegger dans un certain assujettissement a simplement en une violence (la violence passant toujours par le
une métaphysique du lagos- métaphysique vulnérable a quelque langage et Heidegger lierait essentiellement la guerre au langage,
agression ou geste de,,, destruction précisément, le polemos au logos (Einfohrung,, ,)) , la seule fat;:on de détruire ici
Mais aussi, et troisieme démarche qui, remontant en de~a o u d' ébranler la question heideggerienne consisterait non pas
de la Bedeutung du mot étre, aurait enfin la chance de rendre simplement en une violence de parole quise détruirait elle-méme
compre de son surgissement, et son rapport au Sinn et Sein, et au comme parole proférant l'étre, rnais en ce que j'appellerai, en la
Seinssinn, distinguant de la violence, la bruralité, le murisme et la surdité
Si j' ai évoqué les possibilités de questions sous la forme d' ob- d'un incendiaire de bibliotheque ou d'un étrangleur de la pensée
jections possibles a Heidegger, e' est bien súr - et par un certain qui pousserair sa col ere de brute jusqu'a ne pas savoir ce que e' est
respect du texte - pour donner a Heidegger non pas méme 1' oc- qu'une bibliotheque et que c'est une bibliotheque qu'il brúle, la
casion d'y répondre, mais d' abord 1' occasion de montrer que ces
questions sont précisément les siennes, l. La numérotation qui s'ouvre ici n'est pas suivie dans le manuscrit.

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Heidegger: la question de !Etre et l'Histoire Troisieme séance. Le 17 décembre 1964

confondant avec une patisserie ou avec quelque tour EiffeL Et sans íncohérence, ala question heideggerienne de l' etre. Et on en a
apres tout 1' explicítation de la question de 1' étre seraít sans res- le droit paree que 1'on se tient précisément dans la sphere du for-
sources devant un phénomene aussí naturel que cette brutalité, me!, e' est-a-díre dans une sphere o u l' on parle seulement en général
brutalíté que j' ai évoquée en ne faísant que le gros et de faqon cari- des strucrures forme!Ies de la question en général, sans distinguer
catura! e maís dont on pourraít trouver la monnaíe dans des événe- encare entre question ontique et question de 1' étre, o u 1' originalité
ments qui ont la forme extéríeure de la paro le o u de!' écríture '· du Gefragte n' est pas encare prise en considération. Tant qu' on en
Non, íl ne s'agít pas seulement d'un tel schéma de l3llogique reste la, les questions concernant la théoríe physique, la mínéra-
formelle. Mais pour passer icí au-dela de la formalité logique et logie, la structure de la plante, de l'affect, du protozoaire, le silence
díscursíve, íl faut prendre en eonsidératíon le fait qu'íl s' agít de la des espaees infinis ou toute autre question de ce type, ces quesrions
question de l'étre et que cette questíon de l'étre n'est pas une ques- out une antériorité ontíque sur la question de l'etre, sur la ques-
tíon parmí d' au tres, une question venant, comme un exemple, rllus- tion explicite de 1' étre, et on peur adresser a cette derniere des
trer la structure formelle générale de la questíon en général. objecríons concernant son ontíque. Ce quí, soit dit au passage,
En effet, le schéma queje viens de décríre rapídement vaudraít confirme le déja er l'historícité de la question de !' étre.
en tant que schéma logíque forme! pour toute questíon. Toute Mais a partir du moment ou la question de l'érre est reconnue
questíon implique le langage, done aucune questíon ne peut sur- et o u l' on s' aper~oit qu' elle 'n' est plus un éehantillon parmi
gir, a fortiori s' élever comme objectíve. a l' égard de, eette impli- d' aurres de eette strueture formelle de la question en général,
catíon puísque, de focto, elle eommettrart la faute qu elle voudrart alors tour ehange.
dénoncer (a savoir le Faktum du langage). Si l' on s' en tenait a 141 Tour change paree qu'on s'aper~oit que la présupposítion
cette formalité, i1 serait facíle de montrer qu' on n' a pas beso in de du langage dans la questíon de l'étre a un sens qu'elle n'a dans
faire référence intrinseque au langage concernant des étants ou aucun autre cas; et que, si la question de l'etre est un exemple de
des formes d' étants qui n' ont ríen a voir avee le langage, e' est-a- la question en général dans sa structure formelle, elle esr un
dire pour la totalité de l' étanr dans lequel le langage n' a pas exemple non pas au sens de 1' échanrillon índifférent, mais de
encare fait írruptíon, e' est-a-dire la presque totalité du monde : 1' exemplaire téléologique qui révele a la questíon en général son
non seulemenr la Terre, le soleil et les vents, mais méme une origine, son modele et son horízon. C' est en ce sens que la ques-
zone pré-logíque de l' expéríenee, telle o u telle zone de 1' effort tion de l'étre serait exemplaire.
animal, ínfantíle ou méme humain en général, zone dont on Exemplaire non seulement en ce qu'elle esr présupposée par
pourrait peut-étre penser qu' elle est plus vieílle, plus archa!que toute question sur 1' étant non lié au langage : quand on se
que le langage. Dans ce cas - au niveau de la formalité encore demande qu'est-ce que l'étant physique ou l'étant psychologique
une fois -, on pourraít penser l3bísl qu'il y a des questions dont au niveau peut-étre de 1' affect pré-logique, íl faur queje sache ce
le Gefragte n' est pas du langage, n' est pas étre de langage, que ce que je veux dire en demandant ce qu'il est et en voulant le res-
Gefragte est antérieur en fait au langage et done que la questíon le pecter comme ce qu'il est; mais exemplaire aussi par le type de
coneernant, la Frage de ce Geftagte, est premiere par rapport a la líen qu' elle a au langage.
question de 1'étre; et par eonséquent que depuís eette instan ce on En effet, toute autre question que la questíon de l'étre, bien
a le droit d' objecter sans contradíction logique avec soí-méme, qu' elle aít nécessairement le langage pour élément, n' est pas in-
trinsequement et totalement líée au langage; ce quí fait 1' objet
l. Ajout en marge : "Il y a un texte de Heidegger sur la brutalité (cf [mot de la questíon, !' étant, existe dans son sens, indépendamment de
illisible]) "· la Bedeutung.

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Heidegger: la question de 1'/Jtre et l'Histoire Troisieme séance. Le 17 décembre 1964

En esr-il de méme de l'érre er de la quesrion de l'érre? C'esr en n' a pas pu ne pas étre tenté de comprendre comme processus de
répondant a cette quesrion qu' on quitte la problémarique pure- coneeptualisation, eomme gen ese d' un concept, du concept le
ment formelle de la quesrion en général er qu'on jusrifie l'assu- plus absrrait et le plus pauvre en compréhension, e' est-a-dire le
rance enveloppée par la question, a savoír que l' on a toujours plus vaste en extension. Le cursus grammatical quí libere le mode
pré-compris non pas le Sinn maís précisément la Bedeutung du infinitif de tout complément, sujet, etc., rend possible, ou est
mor etre (non pas le sens maís la signification). rendu possible par, en tour cas est solidaire de l'interpréraríon de
Heidegger ne répond pas vraiment a cette question dans Sein la pensée de l'étre comme concept de 1' étre. Premier des préjugés,
undZeit. vous vous en souvenez, dénoncé par Heidegger. Ensuite, l'ex-
l4bisl Partanr de la pré-compréhension de la signífication du pression étre n' esr pas seulement un infinitif mais un substantif
mot étre, il conclut que cette pré-compréhension doit étre guidée verbal, un infinitif précédé comme tour substantif d'un arricle
par un sens qu'il faut expliciter er il cherche a que! type d'étant il défini. Le passage au subsrantif et a la substantivité- c'est-a-dire
faut s' adresser, que! type d' étant il faut interroger (Geftagte) pour ontologico-grammaticalement a la substantialité -, ce passage,
développer cette question. Et e' est 1' analytique du Dasein que pour reprendre l'expression de Heidegger, consolide en quelque
nous retrouverons tour a l'heure. sorte le vide qui habite l'infinitif. Ille consolide et il en fait quel-
Le probleme des rapports entre le sens, la signification er le mot que eh ose. Il organise la limitation ontique sous l' es pece substan-
dans le cas du mor étre n' esr posé comme te! pour la premiere tialiste. Puisqu' on dit to einai, das Sein, l'etre, e' est que l' étre est
fois que dans I'Einfohrung in die Metaphysik, c'esr-a-dire quelque quelque chose, un étant, un autre étant, un étant caché ou supé-
huit ans plus rard. C' est ce développement qui assure au point de rieur, etc. La dissimularion coneeptuelle de la pensée de l'étre,
départ de Sein und Zeit, point de déparr dans la pré-eompréhen- dissimulation qui étair déja dissimulation ontique, se produisait
sion de la Bedeutung, sa véritable justification, justifieation qui ne dans l'infinitisation, la dissimulation ontique comme telle de la
luí manquait pas simplemenr, mais qui était réservée dans l'im- pensée de l'érre se l5bisl produit dans la substantivation du verbe,
plieire. Il esr done opportun de prendre un chemin de rraverse telle qu' elle apparaít en général, en allemand et en fran<;ais, les
pour rejoindre cette jusrification avant de poursuivre; d' autant deux formes de la méme dissimulation s'unissant puissamment
plus que le style de cette justification nous renvoie a l'hisroriciré et irréparablement en anglais o u 1' on ne peut pas mettre 1' article
qui est ici notre rheme. devant le be de to be, et ou il faut dire Being (étant) pour étre, de
Dans le chapirre 2 de ce livre, élevant l' objecrion selon !aquel!e telle sorte qu' on a osé rraduire Sein und Zeit, dans la seule tradue-
le mot etre serair un vocable vide et une significarion évanescente, tion qui existe dans eette langue, par Being and Time.
Heidegger traite ce qu'il appelle la grammaire et 1' étymologie du Doir-on abandonner une forme grammaticale si mena<;ante
mot étre. Je ne vais pas suivre Heidegger pasa pas ici. Je prendrai pour la pensée juste de l'etre, pensée qui n'est ni un concept ni la
seulement quelques points de repere dans son chemin en vous pensée d'un étant? Heidegger feint de le penser mais c'est pour
invitant a lire ce texte. La << grammaire , du mot étre suit le pro- montrer que le simple renoncement a cette forme, le simple effa-
cessus au terme duquell'étre, to einai, esse, s'est imposé, dans la eement de ce mor qu'est le subsrantif verbal obscurcírait encore
méraphysique, dans la forme de l'infinitif, et plus précisément du davantage le probleme.
substantif verbal. 151 Ce proeessus grammatical explique que la Et alors, pour le montrer, il utilise un schéma qui nous sera
signification << étre » se soit in-déterminée, ou si elle ne s'ex- tres u rile tout a l'heure ou plutót la prochaine fois, quand nous
plique pas - au sens étymologique du mot -, elle est solidaire de ce en viendrons a ce que j' ai appelé la deuxieme assurance enveloppée
processus d'indéterminarion. Processus d'in-détermination qu' on dans la question de l'étre.

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Heidegger: la question de !Etre et !'Histoire Troisieme séance. Le 17 décembre 1964

Le schéma esr le suivant: qu'arriverait-il si, renon~ant dans le Je lis quelques lignes. Lire p. 79-80 1 •
discours philosophique a la forme grammaticale du substanrif
*Pouvons-nous maintenant nous étonner encore que l'étre soit
verbal, on devait se limiter aux autres formes? Ce serair la le un mot si vide, quand déja la forme du mot est orientée vers une
geste méme de 1' empirisme, de ce qu' on appelle l' empirisme pene de sens, et vers une consolidation semble-t-iL de ce vide? Ce
(bien que Heidegger n'urilise pas ici ce mot). Dans ce cas-Er, on mot << l'étre » devient pour nous un avertissement. N e nous lais-
dirair, l' étre, connaís pas. 161 ]e ne sais pas ce que cela veur dire sons pas entraíner vers la forme d'un substantif verbal, qui est la
et d' abord paree que je ne l' ai jamais rencontré er qu' on ne le plus vide de toutes. N e nous laissons pas prendre non plus dans
rencontrera jamais. La pré-compréhension dont parle Heidegger l'abstraction de l'infinitif << étre >>.Si du moins nous voulons par-
au début de Sein und Zeit n'est dans cecas qu'une incompré- venir a íí étre )) a partir de la langue, tenons-nous-en a: je suis, tu
hension. ]e ne comprends ce que étre veut dire que quand étre es, il (elle, cela) est, nous sommes, etc., j'étais, nous étions, ils ont
vient déterminer quelque chose ou est déterminé par quelque été, etc. Mais notre compréhension de ce que « étre )) veut dire ici,
chose, quand je dis je suis, et tu es, et il ou cela est, etc. Et le et de ce en quoi réside son essence, n'en est pas plus distincte, loin
noyau ou le príncipe d'intelligibilité ici, c'est la premiere ou les de la, nous allons le voir tout de suite ..
Nous disons: <<]e suis >>. L'étre ainsi désigné, personne ne peut
premieres personnes : nous comprenons pleinement ce que étre
jamais le dire que pour soi: rpon étre. OU glt-il et en quoi consiste-
veut dire dans les phrases : je suis o u bien, dit Heidegger, puisque
r-il? Apparemment e' esr celui que nous devrions le plus facilemem
aujourd'hui le theme du nous est a la mode, dans la phrase nous mettre au jour, étant donné qu'il n'y a pas d'étant dont nous soyons
sommes. aussi pres que de celui que nous sommes nous-mémes. Tout autre
Or Heidegger s'emploie- d'ailleurs tres rapidement- a mon- étant, nous ne le sommes pas nous-mémes. Tout autre « est ))
trer (p. 80) que dans ce cas, en abandonnant toute référence a encore, et déja, lorsque nous-mémes ne sommes pas. Il semble que
!'erre, a ce que étre veut dire, nous entendons/comprenons eneore d' aucun étant nous ne puissions étre aussi proches que de r étant
moins bien qu'auparavant la proposition « je suis ,, ou « nous que nous sommes nous-mémes. A propre.ment parler, nous ne
sommes ». Et alors ce qui m'intéresse ici e' est le seheme de!' argu- pouvons meme pas dire que nous soyons proches de l' étant que
memation a peine esquissée de Heidegger. Ce qui guide eette nous sommes nous-mémes, puisque enfin nous sommes nous-
démonstration tres breve, e' est je dirais encore la destruction o u mémes cet étant. Et pourtant il faut dire : chacun esta soi-méme
en tout eas la dénoneiation de la signification de proximité er le plus lointain, aussi loin de soi que le moi est loin du roí dans le
identité a soi, telle qu' elle peut intervenir dans le díscours de «tu es».
Mais aujourd'hui ce qui compre, e' est le nous. C' est maintenant.
celui qui dirait :je suis est la proposítion d'etre la plus claire et la
le << temps du nous •>, au lieu du temps du moi. Nous sommes.
plus súre, paree queje sais de que! étant je parle et je sais de que! Que! étre désignons-nous dans cette phrase? Nous disons aussi :les
étant je parle paree que la, la proximité de eelui qui parle a!' étant fenétres sont, les pierres sont. Nous sommes. Y a-t-il dans cet
qu'il est semble absolue, absolue au l6bisl point qu' elle n' est énoncé la constatation de la présence d'une pluralité de << moi "?
méme pas une proximité mais une idemité. Or la métaphore de Et qu' en est-il de << j' étais » et de « nous étions l>, de 1' étre a u passé?
la proximité, qui sous-tend la proposition d'identité, est iei trom- Est-il passé loin de nous? Ou sommes-nous précisément ce que
peuse. Heidegger n' explique pas pourquoi et semble assuré qu' on nous étions? N e deveno.ns-nous pas précisément ce que nous
le suivra facilement quand il affirme qu'iln'y a pas de proximité sommes, et seulement cela? *
absolue de soi a son étre et qu' au contraire, chacun est a soi-
méme le plus lointain, aussi loin de soi que le moi est loin du toi
dans le '' tu es ». l. M. Heidegger, !ntroduction ala métaphysique, op. cit., p. 79-80.

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Iieidegger: la question de l'.Etre et l'Histoire Troisil:me séance. Le 17 décernbre 1964

Ce qui apparaít ici, en particulier, e' est la proximité, et tres c'est la peut-etre son ejficacité opératoire- ce que Heidegger veut
singulierement cette proximité de soi a soi - qui veut s' énoncer dire, non seulement (et sur ce premier point queje ne fais que
dans le cogito ou le ego sum, proximité qui, sous la forme de la nommer pour l'instant, nous reviendrons la prochaine fois)
proximité absolue, c'est-a-dire de !'identité a soi, fonde la signifi- c¡uand il choisit 1'étrange expression de Da-sein, o u !' étrange
cation de cette autre proximité, toute proximité n' ayant de sens et usage qu'il en fait au regard de sa valeur conventionnelle dans la
n' apparaissant qu'a partir d'un ici qui est justement proximité langue allemande ou elle signifie simplement existence, mais
absolue de soi a soi, identité de soi avec soi. Orce que semble vou- aussí et surtout ce qu'il veut dire quand, par exemple dans la
loir dire ici Heidegger, c'est que le sens de cette proximité absolue, Lettre sur l'humanisme, il parle a plusieurs reprises de la proximité
dans la forme du je suis, ne peut s' éclairer qu'a partir du sens de de l'étre (p. 73, 79, 91, 93, 105, 107, 133).
l' étre qui est impliqué dans le je suis; le je suis étant une détermina·- Le sens commun- qui se nourrit a ce point de métaphore que
tion d' étre et cette détermination fondant seule le sens de la proxi- la métaphore est la derniere chose qu'il puisse reconna!tre sauf
mité en général, seule la pensée de !'erre, seulle rapport au sens de quand elle se présente spectaculairement dans la rhétorique -, le
l'etre peut m'annoncer de fa~on non métaphysique l7lle sens de la sens commun serait tenté d' entendre 1' expression « proximité de
proximité en général, ce que veut dire en général le proche et le l' etre )) comme une aimable métaphore o u comme une dange-
lointain. T ant que l' étre, le sens de !' étre impliqué dans la proposi- rense métaphore, aimable ou dangereuse paree qn'elle serait cal-
tion de proximité absolue qu' est le je suis, tant que ce sens de !' étre quée sur la structure d' au tres proximités que nous croyons bien
qui y est impliqué n' est pas explicité, la proposition de proximité connaítre, la proximité du voisin, la proximité de l'instrument
n' a pas son sem propre. C'est-a-dite qu' elle n' est que métaphysique. qui est a ma portée, la proximité de 1' avenir [mot illisible] o u la
Et la métaphysique qui repose sur 1'évidence non questionnée du proximité de Dieu dont parlent certains croyants [mot incer-
je suis est aussi une métaphorique. Et elle est aussi un empirisme tain]. Le sens commun sait ce que veut dire proche ou lointain, il
puisque e' est le geste de 1'empirisme de dissimuler l'horizon trans- sait que le sens propre de ces expressions fait référence a1'espace,
cendantal a partir duque! le déterminé se détermine; ici, de ne ou déja a un temps déja spatialisé ou, en tout cas, a un étant dans
vouloir entendre 1'étre que dans sa détermination de je suis, tu es, son rapport a un autre étant, rapport pensé déja métaphorique
il est, etc., o u il est ceci o u cela, etc. Et cette conjonction de 1'em- guand il s'agit d'étants non spatiaux (Dieu par exemple). Que
pirisme et de la métaphysique n' est pas surprenante. Kant et Hus- l' ÍCÍ OU le maintenant nécessaÍre a toute détermÍnatÍon de proxi-
serl ont toujours critiqué ou limité d'un seul et méme geste la mité ne soit pas simplement !SI dans 1' espace o u dans le temps,
métaphysique et l' empirisme. cela déja ne le dérange pas; comment serait-il de surcroít dérangé?
Si le je suis, par exemple, reste une proposition métaphorique, Alors quand le sens commun entend parler de proximité del' étre,
empruntant son sens propre a une pensée de l'étre qui reste il dit: ou bien l'étre est un étantet alors il faut savoir ce que c'est
cachée ou tue, si la proximité qui y est énoncée, y est énoncée pour que 1'expression ait un sens propre; il faut compléter cette
dans la forme de la métaphore, e' est done quand on parlera de expression incomplere; ou bien l'étre n'est ríen, et alors cette
proximité de l'étre que 1' on détruira la métaphore et que du méme expression est une pure et simple métaphore vide qu'il faut
coup on pensera comme métaphores des propositions comme édairer d' autres eh oses qu' elle-méme.
« Je SUIS >l, etc. Et pourtant, nous avons vu que sans un rapport de familiarité,
La direction que j'indique ici prolonge fidelement je crois de voisinage ou de proximité avec l'étre- qui n'est ríen, qui n'est
l7bisll'indication de Heidegger dans le passage que j'ai lu tour a qu'un étant mais qui est le sens de 1' étant- je ne pourrais jamais
l'heure. Fidelement, paree qu' elle permet de comprendre - et comprendre la proposition de proximité absolue : le je suis ou le

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Heidegger: la question de lÉtre et l'ffistoire Troisieme séance. Le 17 décembre 1964

ici o u le maintenant o u le présent, la présence du présent. C' est sans que le modele en soit donné hors de o u avant l'histoire;
done dans la proximité au sens propre de l'étre ou de la lumiere done, este si 1' on veut, se produit, advient a la Wesenheit] comme
de l'étre que s'éclaire toute autre proximité, c'est dans la proxi- le langage lui-méme 1•
miré de ce rien qu' est !'erre que se produit la proximité o u 1' éloi- Qu'est-ce que cela veut dire, que la proximité de l'etre se pro-
gnemem de tout étant. duit comme iangage? L'Etre n' est ríen, n' est pas un étant; il
Ce queje viens de dire nous imroduit a te! passage de la Lettre n' appartient pas a la totalité de l' étant. Son sens ne peut appa-
sur l'humanisme queje traduis rapidement (p. 73). raitre que sil' étant vient aetre 191 déclaré comme ce qu'il est dans
son étre, c'est-a-dire sí l'étre est dit. Mais cela ne veut pas dire
Toutefois l'Etre, qu'est-ce que l'Etre? L'Etre est lui-méme. Es
« ist » Es selbst. C' est cela que la pensée a venir doit apprendre a que l'étre n'appartient qu'au langage au sens oü l'on parlait d'un
eifahren [expérimenter, traverserJ et a dire. L'Ene- ce n'est ni erre de langage en un sens péjoratif. Un étre qui ne serait que
Dieu ni un fondement du monde- L'Etre est done plus loin que dans et par le mor ne serait ríen qu'un phénomene verbal, il ne
tour étant [et dans Sein undZeit: L'Etre est le Transcendant) et il serait done que l'Etre. La co-appartenance de l'etre et du langage
est aussi bien plus pres de l'homme que chaque étant, rocher, - sur !aquel!e nous aurons a revenir - interdit qu' on fasse dé-
animal, j8bisl reuvre d'art, machine, ange ou Dieu. L'étre est le pendre l'étre du langage comme simple caractere ou pouvoir
plus proche. Das Sein ist das Nachste. Mais cette proximité reste parmi d'autres d'un étant qui s'appellerait homme, par exemple.
pour l'homme au plus lointain. L'homme s'en tient d'abord tou- C' est done 1' essence du langage qu'il faut repenser dans la
jours déja et seulement a1' étant 1 • lumiere du sens de l'étre. On en viendra alors au-dela de cette
philosophie du langage qui fait de celui-ci le caractere original de
Et si nous suivons le theme de cette proximité lointaine dans l'homme. Au contraire, on en viendra (« L'homme parle done,
1'ensemble de la Lettre. .. , nous voyons d' abord que Heidegger mais c'est paree que le symbole l'a fait homme 2 ''• Lacan, La Psy-
l'appelle le langage lui-méme. Voyez p. 78. ]e traduis: chanalyse, I, p. 121 ; o u, comme on a dit depuis, « 1' ordre du
symbole ne peut plus étre eon~u comme constitué par l'homme,
L' Unique (cLzs Einzige) [et non l'unique réalité comme traduit
Munier] que la pensée qui cherche as' exprimer pour la premiere mais comme le constituant 3 "• Lacan, Lettre volée) a déterminer
fois dans Sein und Zeit voudrait atteindre, est que! que chose [et l'homme a partir du langage comme langage de 1' erre et ce n' est
non une r~alité encare une fois], quelque chose de simple. En tant pas la une simple nuance ou une simple inversion logique de la
que te! l'Etre demeure caché [Geheimnis: caché dans la secrete démarche. Cette inversion a une immense portée puisqu' elle
familiarité] 2, la proximité simple d'une puissance non importune libere l'étre de la détermination ontique et qu'elle permet de ne ·
(unaufdringlichen Waltens). Cette proximité west [non qui « se plus " raconter d'histoires », e' est-a-dire de ne plus penser la
réalise » comme traduit Munier, mais ... mais quoi? Le traducteur question de l'étre eomme le produit, ou l'idée, ou le earactere,
de I'Einfohrung traduit west par este de ester en expliquant que
cela veut dire << se réalise historialement comme essence (Wesen) 3 ,, l. M. Heidegger, Lettre sur lñumanisme, op. cit., p. 78 (traduction de
J. Derrida).
l. M. Heidegger, Lettre sur !'humanisme, op. cit., en fait p. 72 (ttaduction 2. Jacques Lacan, " Fonction et champ de la parole et du langage en psy-
de J. Derrida). chanalyse, (Rapport du Congres de Rome des 26 et 27 septembre 1953),
2. Derrida commente le substantif Geheimnis, car le mot allemand dans le dans La Psychana!yse, n° 1, "Sur la parole et le langage n, Paris, PUP, 1956,
texte de Heidegger est « geheimnisvoll J>. p. 121.
3. « Index des termes allemands )), dans M. Heidegger, lntroduction a la 3. Id., «Le Séminaire sur "La lettre volée" ;>, dans La Psychana!yse, n° 2,
métaphysique, op. cit., p. 239. Paris, PUF, 1957, p. 2.

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Heidegger: la question de tEtre et l'Histoire Troisifme séance. Le 17 décembre 1964

d'un étant déja connu, ou qu'on croir déja connaltre, a savoir Mais l'homme n' est pas seulement un Ctre vivant qui, a cote
l'homme. Ce qui interdirait la possibiliré méme d'une vérité en d' autres aptitudes, posséderait aussi le langage. Le langage est bien
général. plut6t la maison de l'Étre dans laquelle y habirant, l'homme ek-
]e crois qu'ici, il vaut mieux que je poursuive ma rraducrion. siste (ek-sistiert}, en ce que, la gardam, illui appartient '·
Done:
Avant de m' arréter sur le statut de ce qui ressemble a une
Cette proxirnité [... ] este comme le langage lui-méme. Mais le
langage n'est pas seulemem le langage au sens ou nous le j9bisj métaphore et a une rhétorique romantique, je commencerai a la
représentons, tour au plus eomme l'unité de la forme vocale (ou justifier ainsi: ce que veut montrer Heidegger, c'est que dans la
de la graphie), de la mélodie, du rythme et de la signification mesure o u il n'y a de langage que dans 1' édairement de !' étre et
(sens). Nous pensons la forme vocale ou graphique comme la dans la mesure ou l'étre ne peut pas étre un simple produit du
chair du mor (Wortleib), la mélodie et le rythme cornme l'iime et langage, sans quoi il ne serait pas et done ne serait pas ce qu'il est,
la signifiance comme l'esprit du langage. Nous pensons le langage dans cette mesure, le sens de 1' étre est, disons sans métaphore et
habituellement a partir de la correspondance avec 1' essence de abstraction, la condition de possibilité du langage dont il dépend
l'homme en tant que celui-ci esr représenré comme [Husserl] pourtant. Des lors l'homme ne peut pas posséder le langage
animal rationale, e' est-;l-dire comme unité du corps-J.me-esprit. comme une simple faculté parmi d'autres car autrement la vérité
Mais de méme que dans l'humanitas de ]' homoanimalis, 1' ek-sis- de 1' étre - ce qui permet la vérité en général - dépendrait de la
tence et gráce a elle le support de la vérité de !'erre a l'homme faculté déterminée d'un étant déterminé et serait done relative,
restent voilés, de méme l'interprétation métaphysico-animale du
etc. Il n'y a pas de vérité dans l'anthropologie. Schéma facile sur
langage dissimule son Seinsgeschicht!iches Wesen - essence histo-
rico-ontologique 1 • Jeque! je n'insiste pas. Il faut done penser le langage a partir de
1' étre et 1'essence de l'homme a partir de la possibiliré du langage.
Commenter. Ce que n' a jamais fait explicitemem la métaphysique déterminant
Et alors ici apparalt ce qui ressemble une fois de plus a une l'homme comme composition d'áme et de corps ou comme un
pure et simple métaphore de style expressionnistico-romantico- type d' étant créé a partir d'un autre étant, Dieu, o u 11 Obisl comme
nazi (qui est peut-étre, sans dome méme, aussi romantico-nazi un étant narurel doné du pouvoir de dire la vérité, e' est-a-dire
mais le probleme, notre probleme, est de savoir si elle n' est ayant le pouvoir du langage- et non seulement du langage animal,
qu'une métaphore et si son sryle romantico-nazi l'épuise; et si, mais d' un langage énon~ant la vérité, e' est-a-dire laissant étre 1'étant
en se laissant fasciner par ce style, on ne manque pas, par une autre comme ce qu'il est, e' est-a-dire se libérant du support imra-ontique.
vwlence philologique, l'essemiel). Heidegger poursuit done: ayant done ce pouvoir de langage a coté d' autres pouvoirs.
Maintenant, si 1' on se met d' accord sur ceci qu'il faut penser
Dans la dime~sion de _cette essence [historico-omologique] le l'homme a partir du langage et le langage a partir de la vérité de
langage est la mazson de !'Erre, venue de lui et assemblée par lui. ]] 1' étre, pourquoi traduire ces « apartir de » et ces « conditions de
Importe done de penser l' essence du langage dans la correspon- possibilité » en maison, abrí, habitar, ere.? Pourquoi cette opéra-
dance al'Erre et comme eette eorrespondance, e' est-a-dire en tant tion qui semble chargée d' affectivités obscures pointe [mor in-
que Behausung [abris, habitation] de 1'essence de l'homme. jl o¡ certain] une nécessité de penser ou un simple ordre dans
l'enchaínement des implications?
l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 78 (traduction de
J. Derrida). l. !bid., loe. cit. (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de l'.Étre et l'Histoire Troisikme séance. Le 17 décembre 1964

D' abord si l' on parlait le langage des conditions de possibilité, L'étre n'étant pas un étant, il n'apparalt que dans le langage.
on laisserait entendre- manifestement contre l'intention de Hei- IJ.I bi.slIl est dans le langage. Si le langage venai.t a disparaítre,
degger- que I'étre, condirion de possibilité du langage, est une l'etre et la différence entre l'étre et l'étant s'effondreraient aussi.
instance formelle, abstraite, absente, condition transhisrorique de Done le langage est l'abri de l'étre, le langage garde l'étre. Cet
l'histoire; l'histoire apparaítrait avec le langage mais la condition abri est historique, c'est-a-dire qu'il n'a pas été constirué de toute
du langage ne serait pas historique. Or e' est précisément le con- éterníté (détermínation hi.storique), il est l'hístoire elle-méme,
traite que veur montrer Heidegger. Le méme schéma vaudrait c'est-a-dire qu'il est un abrí construir, quí se construir, qui s'as-
dans les rapports du langage et de 1'essence de l'homme. En disant semble : une habítatíon. Mais l'habitation n' est pas seulement
du langage qu'il est la condition de possibiliré de l'homme, on cela, e' est aussi le lieu originaire, 1' ici a partir duque! je mesure
hypostasierait le logos, un logos pré-humain, logos de Dieu, comme mes mouvements, je sors de m.a maison, je reste dans ma maison.
on aurait hypostasié tour a l'heure !'erre en en faisant un étant pré- Mais il n'y aurait aucun mouvement possíble pour moi sans la
historique. De la m eme fa<;:on, on ne peut traduire 1'ordre des réference a un l.ieu originaire hors duque! je m' expose. Sans la
signilications en question dans l11ile langage de la chronologie ou référence a l'icí de la maison, 1' exposition, 1' aventure et le danger
de la logique (moments antérieurs, puisque premiers) et la pré- de la sortie eux-mémes n' auraient pas de sens. Bien súr, déja
séance de 1' étre et du langage sur !'essence de l'homme n' est pas penser l'áme sans corps, e' est oublier l'histoire mais penser,
une antériorité chronologique ni logique pour cette simple raison comme chez certains phílosophes modernes, 1' ici comme d' abord
qu'il n'y a pas de rapport chronologique ni logique entre la logique, celui de mon corps, e' est peur-étre aussi céder a une métaphy-
le logos qui rend possible une logique et quoi que ce soit d' aurre. sique du corps dressé et debout comme un Dieu, sans autre ori-
Il faur done parler un aurre langage qui respecte ce rapport gine que soi, et penser hors de tour milieu 1• Le milieu s' ouvre ici,
d' implication qui lie !' étre, le langage et l'homme. Rapport d'im- ori.ginaire, e' est ce dans quoi on habite, ce dans quoi l'homme
plication concret et historique en un sens de l'historique qui se habite, l'homme avant d' étre déterminé comme animal rationale,
précisera de plus en plus a mesure que nous avancerons. corps et ame, etc. Habiter, c'est non seulement étre dans son ici
En quoi ce rapport d'implication est-il plus lidelement décrit d'une fa<;:on tour a fait originale, ce dans ne traduisant pas ici l'in-
comme rapport d'habitation? Pour le savoir, il faudrait déter- essence d'une 1121 chose dans une bolte, habiter, c'est aussi avoir la
miner l'essence de l'habitation. Je vais essayer de le faire tres sché- garde de sa maison et de ce qui s'y trouve réservé, et avoir la garde
matiquement du point de vue qui nous intéresse mais aussi tres de ce toujours-déja qui est le sens de mon rapport a la maison.
volomairement dans un langage non heideggerien, dans un lan- L'historialité, e' est l' étre daos un toujours-déja, e' est ne pouvoir
gage dépouillé de philologie allemande et du pathos qui risque de remonter avant la maison, car naí:tre e' est naltre dans une maison,
choquer, par exemple dans un des textes sur Holderlin ou daos dans un lieu aménagé et prét avant moi; e' est mon ici originaire
cette conférence de 1951 qui s' appelle << Bátir, habiter, penser 1 », comme ici queje n'ai pas choisi mais a partir duque! tour choix
qui se clót par une remontée de la crise du logement a une crise explicite prendra sens. T el est le rapport que l'homme a au lan-
de l'habitation dont, linalement, la métaphysique serait respon- gage, et le langage a !'erre. ]e n'insiste pas. Heidegger dit done:
sable (je caricature mais e' est plus sérieux que ~a). Lisez-les si
vous voulez. Nous allons parler dans un aurre style. L'homme n'est pas seulement un erre vivant qui, acOté d'autres
facultés, posséderaít aussi celles du langage. Bien plut6t, le lan-
l. M. Heidegger, " Bátir habiter penser ))' dans Essais et conférences, tr. fr. l. Derrida griffonne entre les lignes ici : « (pas de corps chez Heidegger =>
A. Préau, préface J. Beaufret, Paris, Gallimard, 1958, p. 170-194. [deux ou trois mots illisibles]) >>.

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f{eidegger: la question de l'Etre et lHistoire 1Yoisieme séance. Le 17 décembre 1964

gage est la maison de l'étre dans laquelle, y habitant, l'homme du logement, au sens historial ou Heidegger entend la métaphy-
ek-siste, en ceci qu'il appartient, en la gardant, a la vérité de sique - racine hisrorico-métaphysigue. Ne traduisez pas, Hei-
l'étre 1 • degger pense qu'il suffit de méditer le rapport a l'étre pour y
remédier. Et i! est inutile pour cela de construire des HLM ou des
Si, maimenant, l'on songe que les mouvements de sortie (d'ek- cités [phrase ajoutée interligne illisible]. Vous seriez plus na'if que
sistence, d'inessence comme habitation de parole, d'ici ou de la, lui et vous ne l' auriez pas compris. Avant de quitter ce point, je
etc.) ne peuvent déterminer en vérité des significations ontiques vais traduire quelques ligues encore dans la Lettre sur l'huma-
que si leur sens est d' abord fixé ontologiquemeut, alors nous ne nisme, ligues que nous devons étre maintenant en mesure d' en-
saurons ce que maison et habiter veulent dire, au sens propre, tendre convenablement (p. 150).
qu' en méditant sur le rapport de l'homme au langage, et du lan-
gage a l'etre. Nous ne savons pas d'abord ce que veut dire maison, La pensée travaille ala construction de la maison de l'étre (baut
meme si ce mot nous semble tres familier et renvoyer a la chose arn Haus des Seins) en tant que celle"ci, ajointement de l'étre, die
la plus familiere du monde. En vérité e' est ce que la familiarité et Füge des Seins, enjoint, verjUgt, toujours a 1' essenCe de l'homme)
selon le destin (geschickhaft) d'habiter dans la vérité de l'étre. 1131
la proximité veulent dire que nous ne savons pas, avant d' avoir
Cet habiter est !'essence de !'" étre dans-le-monde " (« in-der-
explicité le rapport de l'homme au langage et du langage a !'erre. Welt-sein ») (ej. Sein und Zeit,' p. 54) 1 •
Si bien qu'il faut renverser les termes et la direction de la méta-
phore [phrase ajoutée en marge, illisible]. Le sens commun, Lire p. 53-54, trad., p. 75 2 •
quand il entend dire IJ2bisl le langage est la maison de l'etre,
entend ceci : le connu pour moi e' est la maison et en référant * 3/ L' étre-a ... comme te!; il faut ici dégager la constirution
ontologíque de 1' « inhérence )) exprimée par la préposition (( a... )
l'inconnu (le langage dans son rapport a 1' etre) au connu, on veut
dans l'expression << étre a>> (cf.le chapirre V de cette section).
me rendre connu l'inconnu. En vérité, e' est le contraire qui se
[ ... ]
passe : comme il n'y a pas de maison et habitation sans hommes, Que veut dire étre-a ... (In-Sein) ? Tout d' abord, en complétant
pas d'hommes sans langage, et pas de langage sans erre, e' est le l'étre-3. ... par étre-au-monde, nous sommes portés aconcevoir cet
rapport a l'etre, a l'erre-habitation, qui m'apprend vraiment ce étre a... comme « étre-dans ... ». Cette expression vise un mode
que e' est que l'habitation et ce que e' est que maison, et dans la d'étre d'un étant qui est << dans >> un autre, comme 1' eau est << dans »
maison a ce que c'est que [deux mots illisibles] - et le sera- ce le verre et le veternent << dans >> la garde-robe. Ce « dans '' nous fait
queje ne peux apprendre sans méditation sur le langage. penser a une relation d'etre de deux étants étendus (( dans)) l'espace,
C' est au sens propre que !' on doit dire que le langage est la quise rapportent !'un a l'autre eu égard aleur lieu dans cet espace.
maison de!' erre dans laquelle habite l'homme. Et on parle méta- L' eau et le verre, le vétement et la garde-robe sont tous de la merne
phoriquement- ce qui en dit long sur le statut de la métaphore maniere en un lieu dans 1' espace. Cene relation d'etre peut encore
- quand on dit la maison hors de ce rapport a !'erre. La crise du s' étendre : par exemple, le banc est dans !'auditoire, !'auditoire est
dans le bátiment universitaire, le bitiment universitalre est dans la
logement - pourrait-on dire - en sautant beaucoup de chaínons
ville, etc., jusqu'J. : le banc est << dans le monde ,>, e' est-a-dire « dans
intermédiaires, est !'expression de cette déportation dans une
l'espace du monde>>. Les étants que l'on peut alnsi déterminer
métaphore qui ne se pense meme plus comme telle, c'est-a-dire
dans la métaphysique. Il y a une racine métaphysique a la crise
l. !bid, p. 150 (traduction de J. Derrida). C'est Heidegger qui renvoie a
l. M. Heidegger, Lettre sur thumanisme, op. cit., p. 78 (traductíon de Sein und Zeit dans la dtation.
J- Derrida). 2. Id., Sein und Zeit, op. cit., p. 53-54; L 'étre et le temps, op. cit., p. 75-76.

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Heidegger: la question de tfitre et l'flistoire Troisieme séance. Le 17 décembre 1964

comn1e étant l'un « dans >> l'autre possCdent tous le mode d'étre: la maison; mais c'est apartir de l'essence de l'étre pensée comme ce
étre-subsistant comme choses survenant « a l'intérieur >> du monde. qu'elle est qu'on pourra penser un jour ce que c'est que maison et
L'étre-subsistant << dans » un étant subsistant, l'étre-subsistant-avec ce que c'est que « habiter >>. De méme, jamais la pensée ne crée la
quelque chose d'autre du méme mode d'étre, selon un rapport maison del'étre' [... ].
déterminé des lieux, sont des caracteres ontologiques de l'ordre
catégoríel; les catégories sont propres a l' étant qui n' est pas sclon le Etc. (vous voyez bien pourquoi).
mode d'étre de l'érre-la. Si je vous ai longtemps retenu dans ce détour, c'est paree que
Au contraire, l'érre-a ... désigne une constitution d'étre de nous pouvons suivre la, sur un exemple privilégié, 1' opération a
l'étre-la et est un exístentíal. On ne peut a son propos penser a laquelle se livre Heidegger quand il semble utiliser des méta-
l'étre-subsistant d'une chose corporelle (le corps humain) qui se phores, opération qui, aux yeux de Heidegger, est d' essence
trouve « dans » un étant subsistant. L'étre-3. ... vise aussi peu alchimique o u illusionniste o u mystificatrice et quien vérité n' est
1'« inhérence » spatiale d'étants subsístants que la préposition alle- méme pas une opération. Ce n'est méme pas une opération paree
mande in ne désigne originellement une relation spatiale du type qu'i] s'agit ici non pas d'utiliser les métaphores comme des ins-
indiqué. La préposition allemande in dérive de 1' ancien verbe
truments de rhétorique [mot illisible] (didactique, heuristique,
ínnan, quí signifie « habiter », habitare, séjourner; an veut dire :
je suis habitué, je suis familier de ... , j'ai couturne de ... ; il faut le etc.) Jl3bisJ {voir ill. 4} mais de revenir a !'origine de la méta-
comprendre comme colo au sens de habito et diligo. L'étant auquel phore ou de la métaphoricité, done penser la métaphore comme
appartient l' étre-a... ainsi déterminé a été caractérisé comme telle avant son arraisonnement par une rhétorique ou une tech-
l'étant queje suis moi-méme. La premiere personne bin [je suis] nique d' expression. La, vous 1' avez vu, et ce scheme se retrouve-
doit étre mise en rapport avec la préposition bei [a, chez, pres de]; rait partout ou le langage de Heidegger semble métaphorique
ich bin [je suis] signifie done de nouveau : j'habite, je séjourne -le sens propre du mor maison ou du mot habitation est hors de
au ... monde, tel qu'il m' est familier. Erre, comme infinitif du" je portée pour une parole qui ne parle pas a partir de la vérité de
suis » [ich bin], c'est-3.-dire entendu comme existenrial, signifie l'étre. Quand nous croyons savoir ce que nous disons quand
« habiter a [chez, pres de] ... », i< étre familier de ... ». L'étre-a ... nous disons maison tous les jours dans le langage courant et non
est done l'expression existerttiale formelle qui désigne l'étre de l'étre- poétique, nous sommes dans la métaphore. Or la pensée de la
¡¿¡ en tant que celui-ci possf:de pour constitution essentielle l'étre- vérité de l'étre est a venir rnais a venir comme ce qui a toujours
au-monde.
déja été enfoui. Il s' ensuit que la métaphore est 1' oubli du sens
L'« étre prCs >l du monde, au sens d'étre i< pris )) par le monde,
propre et originaire. La métaphore ne survient pas dans le lan-
sens qu'il nous reste a expliciter davantage, est un existencial
fondé sur l'étre-a ... * gage comme un procédé rhérorique; elle est le commencement
du langage dont la pensée de l'étre est pourrant 1' origine enfouie.
Je reprends : On ne commence pas par 1' originaire, e' est cela le premier mor
de l'histoire.
[... ] cet habiter est l'essence de l'In-der-Welt-sein. L'indication Cela signifie en particulier qu'il n'y a aucune chance, qu'il n'y
donnée en entier (Sein undZeit) sur le ln-Sein comme" Wohnen, aura jarnais aucune chance pour ceux qui penseraient la méta-
n'est pas une etymologische Spielerei. L'indication donnée dans la phore comme un déguisement de la pensée ou de la vérité de
conférence de 1936 sur le mor de Holderlin, « l'homme habite en l'étre. Il n'y aura jarnais aucune chance de dévétir ou de dépouiller
poCte sur cette terre l>, n'est pas un ornement de la pensée qui
cherche son salut loin de la science dans la poésie. Le discours sur l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 150 (traduction et ita-
la maison de l'étre n 'est pas une transposition a l'étre de l'image de liques de J. Derrida).

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Heidegger: la question de l'Etre et l1fistoire Troisifme séance. Le 17 décembre 1964

eette pensée nue de l'étre qui n'a jamais été nue et qui ne le sera métaphysíque, méme surmontée [et la on peut díre métaphore au
jamais. Le sens propre dont la métaphore rente de suivre le mou- líeu de métaphysíque, la métaphysíque est une métonymíe pour
la métaphore et la pensée de l'étre seule permet de penser cette
vement sans jamais le rejoindre ni le voir, ce sens propre n' a
étrange rnétonymic], ne disparaít point. Elle revient sous une
jamais été dit o u pensé et ne le sera jamais eomme tel. C' est
autre forme et conserve sa suprématie, comme la distinction, tou-
1' opposition méme du sens propre et de la métaphore dont il faut jours en vígueur, c¡ui de l'étant dífférencíe l'étre 1 •
non pas se détourner mais se méfier si 1141 on est tenté de les
penser comme l' opposition de deux termes. C' est dans la dériva- C' est done 2) paree que ce qui est absolument fondamental, ce
tion rhétorique, e' est dans la déportation lo in du poétique o u de n'est ni l'étre qui n'est rien, ni l'étant, mais la dijftrence ontico-
la pensée, e' est dans la philosophie que cette opposition cache ontologique, < er > que l'inauthenticité métaphorique est indé-
son sens en se présentant comme opérarion bi-polaire (rhéto- passable et ne figure pas, pas plus que l14bisll' inauthenticité en
rique et philosophique). général pour Heidegger, un accident regrettable et évitable. La
Si !' on considere que la métaphore esr interminable et qu' elle dissimulation est aussi originaire et essentielle que le dévoile-
est le recouvrement ontique de la vérité de l'étre, que la méta- ment. Cf Vom Wesen. Sans cela, c'est l'historicité de l'étre qui
phoricité est 1' essence méme de la métaphysique, alors on prend serait dérivée et seeondaire.
conscience !) qu'il n'y a pas de dépassement simple, d' Überwind-
ung possible. Si dépassement veut dire dépassement. Et e' est Comment en sommes-nous venus la? Nous en sommes venus
bien ce que précise souvent Heidegger en partieulier dans ce texte a ces anticipations - et Heidegger montre que la pensée en trans-
qui s'intitule préeisément « Dépassement de la métaphysique '' eendance [deux mots incertains] vers la vérité de 1' etre est antici-
(1936-1946) o u!' on peut lite eeei : pation - a partir de la grammaire du mot étre et de cette
thématique de la proximité que Heidegger développait a un eer-
Le dépassement dont nous parlons ne doit surtout pas nous
faire supposer qu'une discipline soít refoulée hors de l'horizon de tain moment.
la " culture » phílosophíque 1• La grammaire du mot étre que nous avions interrogé pour
édairer la premiere des deux assurances prises par la question
Plus loin : dans le langage, cette grammaire nous avait laissés dans la per-
plexité. La forme du substantif verbal - l'etre- semblaít a la fois
On ne peut se défaire de la métaphysíque comme on se défaít préter la forme, se préter eomme forme a la dissimularion de la
d'une opinion. On ne peut aucunement la faire passer derrihe vérité de l'étre (ontico-eonceptuelle) et devoir pourtant étre ·
soi, telle une doctrine a laquelle on ne croit plus et qu'on ne sauvée-préférée a 1' empirisme des formes non infinitives, de je
défend plus 2 • suis, tu es, etc., il est ...
Plus loín : Pour le moment du moins, a elle seule, la grammaire, e' est-a-
dire la considération morphologique formelle du mot étre, ne
[... } nous ne devons pas nous figurer que nous nous tenons hors peut nous aider. Il faut done passer a la considération matérielle,
de la métaphysíque paree que nous en pressentons la fin. Car la si vous voulez, de !'origine du mor étre, c'est-a-dire a l'étymo-
logie. P. 80-81 :
1, M. Heidegger, « Dépassement de la métaphysique », dans Essais et confl-
rences, op. cit., p. 80.
2. !bid., p. 81. l. !bid., p. 82.

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Heidegger: la question de !'l~!tre et l'Histoire Troisieme séance. Le .17 décembre 1964

La considération des formes verbales déterrninées d' « étre >> ne apparaítre comme ce qu'il est dans la vérité de l'étre, des lors que
donne rien moins qu'un édaircissement de .l'étre. Bien plus elle notre signification étre n' est plus prédéterminée et contrainte par
nous meten présence d'une nouvelle difficulté. Comparons I'infi-
une limitation ontique. C' est pourquoi Heidegger lie dans Vom
nitif << dire >> et la forme i!s dirent, avec l'infinitif étre et la forme
Wesen des Grundes la différence omico-ontologique a la liberté
« ils furent ». Nous voyons que 1151 << étre » et << furenr » sont des
mots qui different quanr a leur radicaL De !'un et de l'autre dif- comme transcendance.
ferent également les formes du passé << étais » et << été ». Nous Le philosophe-philologue (Renan, Nietzsche) se háte trop
nous trouvons devant la question des différentes racines du mot d' enregistrer les résultats de la science philologique et croit se
étre 1• contenter de les enregistrer quand il dit: voila ce que voulait dire
a l' origine, et de nous renvoyer aux racines pour comprendre ce
Et alors dans la deuxieme partíe du chapitre de 1'Einfohrung. , , qu'il veut dire vraiment. L'effacement de cette signifiance pre-
qui s'intítule "L'étymologie du mor "étre" 11, Heidegger déter- miere est une abstraction et- dira en particulier Nietzsche- e' est
mine en quelque sorte le seuil sur lequel devront s' arreter et en fa.isant fond sur cette abstracrion sémantico-grammaticale que
s'épuiser l'étymologie et d'une fa~on générale la philologie, la lin- la philosophie occidentale, depuis Parménide, s'est enfoncée dans
guistique, et la sémantique, En tant que telles. le chemin aberrant que vous savez. (Nietzsche [mor illisible] de
Le mot étre en grec, latin ou germain a trois racines indo- Heidegger quoique 1.)
européennes. Je vous renvoie, n'ayant pas le temps de m'y arréter Cette théorie de 1' abstraction conceptuelle est tres répandue
ici, aux pages 81 et 82 de 1' Einfohrung,, Les trois racines ren- mais elle est paniculierement intéressante chez les philologues
voient a des significations différentes qui sont vivre, s'épanouir, que sont Renan et Nietzsche, précisément paree qu'ils étaient
demeurer. Les significations se sont effacées et l'histoire du mot philologues et paree qu'ils pensaient qu' en parlant d' abstraction,
étre est l'histoire de cet effacement. Cet effacement la linguis- ils étaient a !'abrí de l16ll'interprétation métaphysique venant
tique peut le constater et nous attachons le plus grand prix a tout doubler le simple déchiffrement philologique des faits. J e vais
ce que la linguistique peut nous dire, nous apporter comme cer- done m'y arréter un instant en marge de la lecture de Heidegger
titude sur cette histoire de 1' effacement. Mais sur ce qu'il signifie, qui ne fait pas allusion a ces textes, surtout pas a celui de Renan.
la linguistique est nécessairement muerte. Cet effacement inscrit- La conjoncture de ces deux textes- je veux dire de De !'origine du
et il inscrit la différence entre l'étre et l'étant. Ce quise produit langage de Renan (c'est-a-dire 1848) et du fragment de Nietzsche
dans cet effacement e' est que étre va a ce point se libérer de la de 1872, « La naissance de la philosophie a 1' époque de la tra-
métaphysique du vivre, du s'épanouir, du demeurer, qu'il va pou- gédie grecque 11 -,la conjoncture de ces deux textes est d'autant.
voir signifier le non-vivre, le non-épanoui, le non-demeurer. La plus.,, énigmatique que, vous allez le voir, des conclusions sem-
possibilité d'une libération IJ5bisl a 1' égard de toute métaphore blables y procedent de prémisses diamétralement opposées.
possíble, c'est-a-dire de toute signification ontique déterminée, Dans le chapitre 5 de De !'origine du langage, Renan coro-
voila ce dont la sémantique en tant que telle ne peut rendre menee par avancer les propositions suivantes que je ne puis
compre. Cette libération, cette in-détermination est le phéno- qu' épeler ici.
mene historique originaire de ce qu' on peut appeler en profon- 1) A sa naissance le langage érait aussi comp!et que la pensée
deur et en général la liberté; ce qui permet de laisser erre, de humaine qu'il représentait alors, ce qui signifie qu'il n'y a pas de
laisser l'étant étre ce qu'il est, c'est aussí de pouvoir le laisser pré-cession de la pensée sur le langage; celui-ci n' est pas un ins-

L M. Heidegger, Introduction a la métaphysique, op. cit., p. 80-8L l. T el dans le manuscrit.

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l1eidegger: la question de lt!tre et l'Histoire Troisieme séance, Le 17 décembre 1964

trument qui s' adapte tant bien que mal en courant apres une vraiment humain. L' erreur du XVIII' siede fut de 1171 renir trop peu
pensée faite. de compte de la grarnmaire dans ses analyses du discours. Des sons
2) « La saine psychologie >> guidant << 1'état des langues » ne forment point une langue, pas plus que des sensations ne font
attribue un róle prédominant ala sensation dans !'origine du lan- un homme. Ce qui fait le langage comme ce qui fait la pensée, e' est
gage. Ce qui fait que la langue primitive ignorait l'abstraction et le lien logique que !'esprit établit entre les choses. Une fois qu'on a
randis que le systeme grammatical de la langue ancienne ren- réservé cet élément supérieur arexpérience, qui constitue l' origina-
ferme, dit Renan, « la plus haute métaphysique », on y voit par- lité de 1'esprit humain, on peut sans scrupule abandonner au monde
inférieur tout ce qui ne fait, si j' ose le dire, que verser de la matiere
tour dans les mots une conception matérielle devenir le symbole
dans les moules préexistants de la raison 1•
d'une idée. 11 y a la une aliénation premiere que Renan décrit en
citant Maine de Biran et Leibniz 1•
Mais 3) précisément, Renan distingue nettement la grammaire La conséquence la plus immédiatement perceptible de cette
et la lexicologie. Seule la grammaire est purement humaine et métaphysique de la grammaire et de la lexicologie, e' est que le
rationnelle, seule II6bisl elle n' est pas assujettie a la sensibilité, et grammatical est anhistorique comme le sont les maules préexistants
la logicité du langage, e' est le grammatical pur (nous retrouvons de la raison et que l'historicité du langage, d'une part, n'est que le
notre theme husserlien, theme qui se donnait en vérité comme mouvement de la matiere, e' est-a-dire des mots, d' autre part est
tres dassique). Et vous allez voir que! est le statut de la méta- orientée par la rationalité ou la téléologie grammaticale. L'histoire
phore dans cet intervalle entre le lexicologique et le grammatical, du langage, e' est l'histoire des mots se libérant progressivement de
qui est l'intervalle entre la matiere et la forme, le nihilisme et la la matiere o u de la gangue secrete pour se purifier et s' épeler et
religion. Avant de poser cette question du statut de la métaphore, s'adapter aux catégories purement rationnelles de la grammaire.
je lis quelques ligues de Renan ou se définit l'intervalle et la trans- Or la force de cette histoire, ce qui la met en mouvement,
cendance du grammatical par rapport au lexicologique, transcen- e' est-a-dire ce qui rend possible le passage de la matiere verbal e a
dance qui est proprement celle de la raison comme attribut de la forme grammaticale, ce qui rend possible le désir (au sens aris-
l'homme et la logicité du langage, le logos lui-méme, p. 63 du totélicien puisque ici le Désirable est forme pure et immobilité
tome VIII des CEuvres completes. mettant en branle et aspirant vers soi II 7bisjla matiere), le lien
et le no m du Désir comme historicité du langage, e' est la méta-
Le langage primitif fut done le produit commun de 1'esprit et phore. Ou encore, comme dirait Renan, le transport. C' est le
du monde : envisagé dans sa forme, il était l'expression de la raison transpon qui a peu a peu délivré les mots de leur origine sensible
pure; envisagé dans sa matif:re, il n' était que le reflet de la vie déterminée, les a fait littéralement voyager, les a déraeinés et ainsi
sensible. Ceux qui ont tiré le langage exclusívement de la sensation rendus de plus en plus diaphanes et propres a étre informés par la
se sont trompés, aussi bien que ceux qui ont assigné aux idées une grammaticalité pure.
origine purement matérielle. La sensation a fourni 1' élément va- Encha1nant immédiatement apres le passage que j' ai !u il y a
riable et accidente!, qui aurait pu étre tout autrement qu'il n'est,
un instant, Renan poursuit en effet :
c'est-a-dire les mots; mais la forme rationnelle sans laquelle les mots
n' auraient point été une langue, en d' aunes termes la grammaire,
tel est 1' élément transcendant qui donne a 1'reuvre un caracthe Le transport ou la métaphore a été de la sorte le grand procédé
de la formation du langage. Une analogie en a entraíné une aurre
l. Ernest Renan, De !'origine du langage, dans Benriette Psichari (éd.),
CEuvres completes, t. VIII, Paris, Calmann-Lévy, 1958, p. 62-63. l. !bid, p. 63 Q. Derrida souligne ,, forme)) et « exclusivement })),

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Heídegger: la question de l'Etre et !1iistoire Troisieme séance. Le 17 décembre 1964

et ainsi le sens des mots a voyagé de la maniere en apparence la tant pour Heidegger]; mais ce pronom lui-méme, quelque abs-
plus capricieuse' [... ]. trair qu'il soit, semble se rapporter a un sens primitivement
concret 1•
Suit une série d' exemples extre.mes, intéressants, tirés pour la
plupart de l'hébreu. Et au milieu de cette cohorte d' exemples, le jlSbisl Ce texte appelie plusieurs remarques (5).
mot étre. l) Que Renan esr probablement in juste a l' égard de Víctor
Erre est simplement un mot, un matériel verbal pour Renan. Cousin qui, lorsqu'il disait « je ne connais aucune langue ou le
Et voici ce qu'il en dit a partir du méme contenu philologique mor fran~ais etre soit exprimé par un correspondanr qui repré-
que celm auquel se réfere Heidegger, mais en y ajoutant une note sente une idée sensible », n' entendait visiblement répondre a
hébra!que ou sémitique (p. 66-67). aucun probleme de dérivation ou de genese sémantique mais
seulemem a un probleme de signification ou d'intention de si-
Le soujjle dans toutes les langues est devenu synonyme de la vie, gnification, pourrait-on dire dans 1'état présent de la langue oit
a laquelle il sert de signe physique. C' est une eh ose bien digne !'origine sensible a été enfouie. Propos sans do u te issu de la veine
de réflexion que les termes les plus abstraits donr se serve la méra- hégélienne de Víctor Cousin qui s' attache ici, comme Hegel dans
physique aient tous une racine ji S] matérielle, apparente ou non, te! texte évoqué la fois derniere, a l'in-détermination radicale de
dans les premieres perceptions d'une race toute sensitive [réfé- cette signification d' erre. ·
rence a Locke, Essai, t. !1!. ch. !, § 5]. Le verbe étre dont
2) Renan ne pose pas la question de la libération absolue de la
M. Cousin disait hardiment en 1829 : « Je ne connais aucune
langue oll le mot franyais etre soit exprimé par un correspondant
signification étre par rapport a ces ancrages métaphoriques. C' est-
qui représente une idée sensible »; le verbe étre, dis-je, dans a-dire la question du sens de l'étre comme histoire de la vérité de
presque toutes les langues, se tire d'une idée sensible. L' opinion l'étre.
des philologues qui assignent pour sens premier au verbe hébreu 3) Faisant du mot étre, un mot, un matériel verbal exclu,
haia ou hawa (2tre) celui de respirer, er cherchenr dans ce mor des en tant que tel, de la grammaticalité pure et de la rationalité
traces d' onomatopée, n' est pas dénuée de vraisemblance. En arabe a
pure, il reconnaít sans dome sa signification, a la signification
et en éthiopien, le verbe k!!na, qui joue le méme róle, signifie pri- de ce mot une histoire, mais précisément une histoire empiri-
mltlvemenr se tenir debout (exstare). Koum (stare) en hébreu passe que, extérieure au mouvement de la rationalité - qui elle n' est
ausst dans ses dérivés au sens d' étre (substantia). Quant aux lan- pas historique. Histoire empirique de la signification de l'étre.
gues indo-européennes, elles ont composé leur verbe substantif Or que peuvent étre une rationalité et une grammaire sans
avec trois verbes différents: 1) as (sanscrit asmi, ímmí, eimi, sum); (( etre )) ?
2) bhú (phu6, foi, allem. bin, persan bouden); 3) sthd (stare, persan
4) Il va de soi que cette théorie de la ji9j métaphore est essen-
hestem), devenu partie du verbe étre, au moins comme auxiliaire,
tiellement solidaire d'une métaphysique, métaphysique dualiste
dans les langues modernes de l'Inde et dans les langues romanes
{stato, été). De ces trois verbes, le troisieme est notoirement un déterminant en particulier l'homme comme animal rationale. La
verbe physique er signifie se tenir debout. Le deuxieme a eu tres métaphore repose, en sa possibilité, sur le parallélisme, dont
vraisemblablemenr le sens primirif de soujfler. Quant au premier, l'homme est le lien, entre le monde physique et le monde psy-
il paraít se rarracher au pronom de la rroisieme personne [impor- chique o u rationnel, entre le dehors et le dedans, etc. C' est
en particulier par cette métaphore et cette analyse entre deux
l. E. Renan, De !'origine du langage, dans CEuvres completes, t. VIII, op. cit.,
p. 64.
l. !bid, p. 66-67.

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f{eidegger: la question de l1Jtre et l'Histoire Troisteme séance. Le 17 décembre 1964

domaines que Renan explique la possibilité de l' écriture. Lire des catégories essentielles de 1' esprit, et sans lesquels les dormées de
vne: la sensatíon e!les-mémes seraient incomplftes, comme sont certains
pronoms, certaines particules simples. Nous ne prétendons pas que
Le parallélisme du monde physique et du monde inrellectuel 1'origine de ces mots soit absolument immatérielle et qu'il ne s'y
fut le trait distinctif des premiers áges de l'humanité. U est la cache point une sorte d' onomatopée subjective, s'il est permis de
raison de ces symboles, transportant dans le domaine des choses s' exprimer ainsi; nous disons seulement que la raison de leur for-
religieuses le procédé qui avait servi au développement du lan- mation a pu erre dans l'homme et non au dehors. Ces mots, en
gage; la est la raison de cene écriture idéologique, donnant un ejfet, appartiennent tout autant a la grarnmaire qua la lexicologie;
COlps a_ la pensée Ct appliquant ;\la représentation éctite des idées orla grammaire est tout entiere l'ceuvre de la raison; le dehors n Ya
le méme principe qui présida a leur représentation par les sons. aucune part 1• La distinction des mots pleins et des rnots vides qui
En effet, le systf:me de nomendature que nous avons décrit est-il dominait l'ancienne grammaire [ici Renan fair allusion a la Gram-
autre chose qu'un symholisme, qu'un hiéroglyphe continuel, et maire Générale de Port-Royal era la poétique d'Aristote] trouve
tous ces faits ne se groupent-ils pas pour témoigner de l'étroite ici sa parfaite applicarion. Les premiers, qu' on pourrait appeler
union qui, a l'origine, existait entre l'áme et la nature 1 ? mots objectífi, désignant des choses ~t formant un sens par eux-
memes [categoremata syncategoremata] ont tous eu pour cause j20j
Or bien que pensée comme composition et dans l'horizon de leur apparition un phé!lomene extérieur; les seconds, qu' on
métaphysique du dualisme, cette idée de l' étroite union origi- pourrait appeler mots subjectífi, ne désignant _qu' une relation o u
nelle entre l'áme et la nature, etc., aurait pu permettre a Renan une vue de 1' esprit, ont dU souvent avoir une cause purement
d' échapper, au moins précisément quand il est question de 1' ori- psychologique [la grammaire rarionnelle dépend done ici d'une
gine du langage, a ce dualisme du lexicologique et du gramma- psychologie de la raison]. Cette réserve ou, pour mieux dire,
tical. Et de fait, mais peur-étre, il existe chez Renan une rhéorie cette distinction une fois faite, la loi générale que nous avons éta-
blie conserve sa parfaite vérité 2 •
fort peu élaborée et timide du mot primitif qui sourient une relle
intention. Mais précisément cette théorie II9bisl est timide, elle
Malgré cette na:iveté, cette théorie des mots primitifs indique
se donne comme une sorte d' appendice concernant des excep-
la direction ou Renan aurait pu poser la question du mot etre
tions a la regle et en tour cas, pour ce qui nous intéresse, le mor
en l' arrachant a u pur lexicologique naturel. En remontant en
etre n' est pas concerné par elle. Cette théorie ne con cerne que
de~a de la distinction du grammatical et du lexicologique, il
certains pronoms et particules simples et le mot étre appartient a
eút pu rencontrer dans la signification du mor etre ce qui le
la matiere du langage soumise a une histoire empirique ne trans-
gressant jamais le métaphorique. fait échapper a cette distinction, puisque le sens de !'erre, te!
Je lis p. 68-69 : que le questionne Heidegger, est antérieur, comme leur foyer
commun, a la distinction entre l'etre comme essence et comme
Toutefois comme un tel état [étroite union qui a!'origine exis- existence, ou de l'usage du mot erre comme copule du jugement
tait entre l'áme et la nature] était loin d'exdure l'exercice de la [mot illisible] ou comme jugement [mot illisible], antérieur meme
raison, mais la tenait seulement enveloppée dans des images au jugement et a la prédication en général. Cene derniere rai-
concretes, nous croyons qu'on doit admettre comme primitifs son, s' ajoutant aux précédentes, explique que Renan, parmi tant
dans leurs significations plusieurs des mots qui correspondent a
l. C'est J. Derrida qui souligne la premiere occurrence et celle-d.
l. E. Renan, De !'origine du langage, dans CEuvres completes, t. VIII, op. cit., 2. E. Renan, De !'origine du langage, dans CE:uvres completes, t. VIII, op. cit.,
p. 67-68. p. 68-69.

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f-leidegger: la question de l'Étre et l'Histoire Troisil!me séance. Le 17 décembre 1964

d' au tres, se laissant guider ici par la gramrnaire rationnelle elle- morphique, et en tour cas par une 1211 {voir ill. 5} transposition
m eme guidée par la phrase judicative, ne pouvait que laisser som- illogique. Mais méme pour l'homme, done en dehors de cette
rneiller ces questions. transposition, la maxin1e: (( Je respire, done l'étre existe», est
5) Vous avez vu que Renan parle d' abstraction comme le pro- absolument inadéquate, car il faut élever contre elle la meme
eessus de libération de la métaphore et singulierernent dans le cas objection que contre le précepte Ambulo, ergo sum, o u ergo est 1 •
de l'étre. Cette abstraction est guidée par la logique et la méta-
phore est aspirée hors de soi par !'appel d' une grammaire rationa- En so mme, les différences que j' ai signalées entre Nietzsche et
hsant,e anhistorique et done toujours préexistante, et e' est paree Renan reviennent a ce que Renan croit que la métaphore libere
que l hornrne est amrnal métaphysique qu'il peut aussi se libérer de la métaphore et de 1' étymologie et que le transfert guidé par la
de la rnétaphore et se laisser guider par la grarnrnaire. L' abstrac- raison libere des encha1nements métaphoriques antérieurs et plus
tion et la logique sont le bien de la Métaphysique. Eh bien vous secrets (=> métaphorique [mor incertain]). Nietzsche pense qu'il
alJez voir I20bisl que Nietzsche aboutit au rneme résultat en n'y a pas de méta-métaphore et done pas de métaphore logique.
décrivant ce processus comme !' illogique et en accusant la méta- Pas de grammaire pure (if. Volonté de puissance, § 97, p. 65 (1 sur
physique de se nourrir de eet illogisme. la grammaire) et § 151 2 (repérer)). Mais tous les deux font de la
Comme il est tard, ici je lis seulement le texte de Nietzsche signification étre, une signification abstraite d' une signification
san~ le commenter. Il est d' ailleurs sans ombre (p. 89 dans La ernpmque.
Nazssance de la philosophie).
l. F riedrich Nietzsche, La Naissance de la philosophie a l'époque de la tra-
P~rménid~, dans l'ig~orance naive qui est celle de son temps en gédie grecque, tr. fr. G. Bianguis, Paris, Gallimard, 1938, p. 89.
rnanere de cnnque de lmtellect, a pu croire qu'il parviendrait par 2. !d., La Volonté de puissance, vol. I, tr. fr. G. Bianquis, Paris, Gallimard,
1947, p. 65 et p. 83. Dans son exemplaire du livre, Derrida met ces deux
le concept, éternellement subjectíf, a un étre en soi, mais a notre
passages entre crochets, ce qui, selon son systeme, est sa fas;on de marquer une
époque, aprCs Kant, c'est une arrogante ignorance que de donner citatíon a lire en cours, bien qu'ici il n'écrive que « cf ». Nous les donnons
pour táche a la philosophie, comrne on le fait <;a et la, surtout done ici:
chez des théologiens mal instruits, de « saisir l' absolu par la P. 65: "La croyance aux mots et a la grammaire ll, § 97: "Notre plus
consctence » bu encore d' ernployer la formule de Hegel : « L' ah- vieux fonds métaphysique est celui dont nous nous débarrasserons en dernier
sol u~ ex1sre, comment le chercherait-on?ou celle de Beneke:
>• lieu, a supposer que nous réussissions a nous en débarrasser- ce fonds qui s' est
il doit nous étre en
« L'Etre doit étre en quelque maniere donné, incorporé a la langue et aux catégories grammaticales et s'est rendu a ce point
indispensable qu'il semble que nous devrions cesser de penser, si nous renon-
quelque manihe accessible, sans quoi nous n' aurions méme pas
cions a cette métaphysique. Les philosophes sont justement ceux qui se libe-
le c~ncept de l'étre "·. Le concept de l'étre! Comme si 1'origine rent le plus difficilement de la croyance que les concepts fondamentaux et
empmque la plus mrsérable n'apparaissait pas déja dans l'éty- les catégories de la raison appartiennent par nature a 1' empire des certitudes
mologre du mor! Car esse signifie au fond respirer : si l'homrne métaphysiques; ils croient toujours a la raison comme a un fragment du
emplme ce mot en parlant de toutes les eh oses, e' est que, par monde métaphysique lui~méme, cette croyance arriérée reparaít toujours chez
métaphore, e' ~st-a-dire par ~n procédé illogique, il transpose la eux comme une régression toute-puissante )).
COllVICtlOll qu d respire et qu il vit, a tOUtes les autres choses dont P. 83, § 151 : (( L 'étre et le devenir. - La "raison ", développée sur une base
il cons:oit 1' existen ce comme une respiration analogue ala sienne. sensualiste, sur les préjugés des sens, c'est-a-dire dans la croyance a la vérité des
jugernents des sens. 1 "L'étre", généralisation du concept de "vivre" (respirer),
Mais bientót la signification primitive du mot s' efface, il n' en
"étre animé", "vouloir", "agir", "devenir". 1 Le contraire est: "étre inanimé",
reste pas moins que l'homme se représente l' existen ce des eh oses "ne pas devenir", "ne pas vouloir". Done, on n'oppose pasa l'étre le non-étre,
par analogíe avec son existence, propre, done de fa¡;on anthropo- ni l'apparent, ni le rnort (carne peut étre rnort que ce qui peut aussi vivre) )).

116 117
Heidegger: la question de !'Etre et !Hístoire Troisifme séance. Le 17 décembre 1964

C' est cette interprétation abstractionniste que, vous le savez, cave. Et afortiori l'étre en général n'est pas la totalité de l'érant.
détruit inlassablement Heidegger. D' abord paree qu'il faudrait Doit-on en con dure que l' étre consiste dans la signification et
en premier lieu savoir ce que e' est qu' abstraire et que pour dans le mot? Non, car ce serait aussi injuste que de dire que l'étre
conduire convenablement cette opération di te d' abstracrion, du bátiment consiste en une signification du mor. La significa-
il faut étre guidé par une pré-compréhension pré-conceptuelle tion du mor étre signifie précisément qu'il s' agit de plus que la
du sens qui commande le concept (arbre p. 90 1). Comme le signification, sans quoi ce ne serait pas conforme a la significa-
note Heidegger, Aristote avait déja compris que !' étre n' était tion (cf saint Anselme). S'il n'y a qu'une chose au 1221 monde
pas un genre ni le plus général des genres (théorie du pollakós do m 1' analyse ne s' épuise pas en analyse de signification, e' est
legomenon). bien etre.
11 s' ensuit, et ici nous fermons narre boucle aujourd'hui, que I1 s' ensuit que étre, sans exister hors de la signification etre, ne
le mot, la signification et le signifié so m dans le cas de 1' étre liés se réduit pas a la signification étre. De telle sorte que le lien d' í!tre
d'une fa~on tour afait originale et unique; ce qui explique que la et la signification étre est d'un rype absolument unique. P. 99 de
deuxieme assurance qui nous enracine dans le Faktum de la pré- 1' Einfii.hrung .. .
compréhension de la Bedeutung étre esr elle-méme tour afait sin-
guliere. Se référant l2lbisl a la distinction bien connue (et en Le mot << hre », considéré avec toutes ses modifications et dans
particulier husserlienne) du signe physique, de la signification et toute 1' étendue de son do maine linguistique, est finalement celui
de la chose elle-méme, Heidegger momre dans I'Einfii.hrung que oU le mot et la signification sont liés le plus originairement a ce
dans le cas de 1' étre la chose semble ne pas exister. Quand je dis qu'ils désignent, quoique le contraire soit vrai également 1• L'é.tre
horloge, il y a le mot (physique), la significarion et l'horloge elle- méme est attaché au mor en un sens rout autre, et plus essent!el,
méme. Et tant qu' on fait des analyses du mot et de la significa- qu' aucun étant ne l' es t.
Le mot « étre », dans toutes ses modifications, se' rapporte it l'étre
tion, on ne parle pas de la chose meme. Et de meme on ne saurait
rní!me qui est dit d'une foron essentie!lement diffirente de celle dont
expliquer l'étre lui-méme a partir d'une simple étude du mot ou
tous les autres noms ou verbes de la langue se rapportent a l'étant qui
de sa signification. Ce serait une erreur aussi impardonnable que
est dit en eux 2 •
de vouloír étudier les mouvemems de 1'éther o u de la matiere o u
les processus intra-atomiques en donnant des explications gram- Voila ce qui justifie apres coup et rétroactivemenr la deuxieme
maticales des mots << atome » et << éther », au lieu de procéder aux assurance et le raktum qui, dans Sein und Zeit, installent la
expériences nécessaires. question de l'étre dans l'élément du langage et de la pré-compré"
Mais il se trouve ici que la chose méme n 'est pas un étant, m eme hension de la Bedeutung ist. Justification rétroactive puisque ces
sí par etre on désigne ]' etre de te! o u te! éram. L' etre du bátiment rhemes ne sont qu'implicites dans Sein und Zeit.
n' est pas le bátiment o u une partie du bátiment, le toit o u la l22bisl Ce Faktum en lequel nous avions reconnu la fois _der-
niere le signe de l'historicité de la question de l'étre, on ne fimra
l. M. Heidegger, lntroduction a la métaphysique, op. cit. p. 89-90 : " Pour jamais de le justifier. Car au-dela de 1' étymologie et de la gram-
commencer, on peut se demander si la généralité de 1' étre est bien celle du
maire et de la linguistique historique, il va se révéler en particu-
genre (genus). Déja Aristote soups.onnait cette question. Par suíte il reste dou-
teux qu'un étant singulier puisse jamais étre pris comme exemple pour l'étre, lier que notre pré-compréhension du sens de 1' étre en tant que
comme ce chéne peut l'étre pour l"'arbre" en général. Il est douteux que des
modes de l'étre (étre en tant que nature, étre en tant que pro-venance) consti- l. C'esr J. Derrida qui souligne ici.
tuent des "especes" du genre "étre" ». 2. M. Heidegger, Introduction a la métaphysique, op. cit., p. 99.

118 119
Heidegger: la question de l'Etre et l'!Iistoire Troisihne séance. Le 17 décembre 1964

déja, elle échappe aux prises des sciences historiques ou structu-


rales du langage, en ce point ou elle leur résiste, est pourtant déja
marquée, limitée par sa provenance déja historiale, provenance fe crois que nous sommes maintenant plus préparés a poser la
historiale dont < on doit >non pas se libérer comme d'une simple question de la deuxieme assurance, e' est-a-dire a répérer la ques-
métaphore, mais qu' on doit re-pérer et comprendre comme te!le. tion queje posais en terminant la derniere fois. Pourquoi laques-
Heidegger montre en effet, encore dans l'Einfohrung.. . , que tion de l'histoire de l'érre commence-r-elle par la question de tel
notre pré-compréhension actuelle du sens de 1'étre privilégie encare, Beftagte, e' esr-a-dire sur l'historiciré de rel érant, dans la forme de
en profondeur, la troisieme personne du singulier, le est. Et que ce Da-sein, c'est-a-dire de l'étant que nous sommes en tant que ques-
privilege est grec. Cette limitation qui va entra!ner tour un autre tionnants? Et que vaur cette deuxieme assurance quise justifie par
cortege de limitations, doit étre sinon critiquée, du moins ébranlée, cette l23bisl proximité de nous-mérnes a nous-mémes, de notre
sollicitée dans sa portée historial e. Ce qu' on ne peut faire qu' en question a elle-rnéme, de notre parole a elle-méme? Compre
posanr hisrorialement la quesrion de 1'erre. Ceci annonce la Durchs- ten u de ce que nous avons questionné, avec Heidegger lui-méme,
treichung de la norion et du mor etre do m je parlais la derniere fois. cette signification, énigmatique, métaphorique, de la proximité
Avam de conclure, je lirai done quelques ligues de l'Ein- < est la > proximité de la paro le a elle-méme tant qu' elle n' est pas
fohrung ... ou cette crise de la limitation s'annonce (p. 103). encore pensée a partir de l'essence de l'étre. Tant que le Da du
Dasein n' est pas pensé a partir du Sein.
La forme verbale déterm.inée et particulif:re '' est >>, la troísifme
personne du síngulíer ele l'índícatifprésent, a ici un privilf:ge. Nous
Comment justifier anticipativement !' argument de la proxi-
ne comprenons pas l'étre en ayant égard a {(tu es>>, 1231 {{vous mité qui risque d'étre fondé sur la rnétaphore, c'est-a-dire la
étes >>, << je suis >>, ou << ils seraient >>, qui tous pourtant constituent métaphysique, tant que l'essence de l'étre ne !'a pas éclairé en
aussi, et au méme titre que le« est )), des forn1es du verbe << étre ». retour? En d' autres termes, est-ce que le départ dans 1' analytique
Nous sommes amenés involontairement, comme si pour un peu de l'historicité du Dasein et du Da du Sein, n' est pas justifié par
il n'y avait pas d'autre possibílité, a nous rendre clair l'infinitif Heidegger encore dans la limitation et dans le style de la méta-
(( étre )) a partir du {{ est )). physique? Heidegger ne le nierait sans doute pas, et ne nierait
Il en résulte que 1',, étre )> a cette signification que nous avons pas que le Da de Da-sein a un certain sens métapborique; et
indiquée, qui rappelle la fa~on dont les Grecs comprenaient l'es- quand le Da est métaphorique, quand la proximité absolue est
tance (Wesen), er qu'il possf:de ainsi un caracthe déterminé qui ne métaphorique, de quoi peut-elle !'erre? Est-ce d'une autre proxi-
nous est pas tombé de n'importe oU, mais qui gouverne depuis
mité? O u d' un éloignement, et 1' autre proxirnité, 1' autre Da,
bien longtemps notre ~tre-la [geschichtlich: proventuel, traduit
n'est-ce pas un fort? La différence dufort et duDa, n'est-ce pas la
G. Kahn]. Du coup, notre recherche de ce en quoi est déterminée
la signification du mot <í étre )) devient expressément ce qu' elle est,
prerniere métaphore du Sein, la premiere occultation rnétaphy-
une méditation sur 1'origine de notre histoire [Geschichte : pro- sique de la question de !'erre? Heidegger ne le nierait sans doute
venance, traduit Kahn] cachée, latente. La question, qu' en est-íl pas rnais alors? Alors ... on ne pourra ríen faire d'autre que de
de l'~tre ?, doit se maintenir elle-méme dans l'histoire [la pro- continuer a en parler et a parler en elle.
venance] de l'étre pour pouvoir, elle aussi, déployer et garder sa
propre portée historiale 1•

l. M. Heidegger, lntroduction a la métaphysique, op. cit., p. 103 (traduction


léghement modifiée par J. Derrida).

120
Quatrieme séance

Le 11 janvier 1965

111 N ous avions la derniere fois longuement séjourné dans le


champ problématique de ce que j' avais appelé la premiere assu-
rance de la question de tEtre, a savoir le Faktum de la pré-com-
préhension de la signification du mot.étre. Faktum original d'un
langage, du langage, dans lequella présence de !'erre a toujours
déja opéré si ce langage est un langage.
Nous nous étions chemin faisant et notamment en conclusion
interrogés sur la signification énigmatique de la proximité, proxi-
mité a soi daos le je suis, proximité du Da dans le Da-sein et tout
ce que nous avons dit alors a ce sujet et queje ne peux reprendre
ici, m eme schématiquement, préparait, comme je 1' avais annoncé,
le probleme de la deuxieme assurance que nous abordons mainte-
nant. Deuxieme "' autre assurance/racine commune des deux
assurances. ]e rappelle tourefois d'un mor que nous développons
cette question des deux assurances dans la dépendance de la
question générale que j'ai posée lors de l'avant-derniere séance, a
savoir : pourquoi, quelle nécessité justifie-t-elle que la question
de !'Erre comme Histoire, de l'Etre/Histoire passe par le moment
préliminaire d'une analytique de l'historicité du Da-sein. Et que
signifie ici ce préliminaire?
Le Iaktum du langage esquissait la réponse - avec les diffi-
cultés que nous avons rencontrées. Puisque l'Etre n'est, ni ne se
produit, ni n'apparaít, hors du langage, il est histoire certes mais
il se produit a travers (et je laisse cet a traversa toute sa puissance
d' énigme) un étant parlant, étant parlant qui pose ou a qui ou

123
Heidegger: la question de l'Etre et lHistoire Quatrierne séance. Le 11 janvier 1965

par qui ou a travers quila questíon de l'étre précísément se pose, Je reviens a la prudence heideggerienne et enfin ala deuxieme
Et se jl bisl posant ainsi constitue immédiatement et par la 1'orí- assurance prise dans ce texte qui date de pres de quarante ans,
ginalité de l' étant au que! o u a travers lequel o u pour lequel elle se Rappelons-nous la structure : Geftagte, Bejragte, Erfragte, L'Étre
pose, La réflexion du se pose, ící, qui semble fairc de rErre le sujet est le questionné, le Geftagte du Fragen, Sí l'Étre est l'Etre de
de la question, ne doit pas étre, par une autre falsification, pré- l' étant, le Befragte, !' interrogé de la question ne peut étre que
texre a penser que I'Étre est un autre Étant, un sujet, un Díeu qui l' étant, l' étant interrogé quant a son étre, Mais pour que, inter-
1' adresse a te! étant, en 1' occurrence a 1'étant sous la forme do rogé, il nous révele convenablement le questionné, il faut qu'il
Dasein, et que ce faisant, il le constitue comme Da-sein [phrase soit convenablement intcrrogé et que notre acd;s a 1'interrogé soit
marginale ajoutée, illisible], L'Etre n'étant pas un étant, il n'y a le bon acces,
aucune chance pour qu'une telle hypostase métaphysique de L'Étant est interrogé, mais l'étant c'est tout ce qui est et n'im-
l'initiation de la question se produise, sauf évidemment a s'en porte quoL L'l~tre se produit sous toutes les formes de !' étant,
voir fournir 1' occasion par quelque fonction de méconnaissance, Les formes del' étant- qu'il ne faut pas confondre avec les régions
D' autres démarches- qu' on ne s' attendrait pas ici a voir com- de l'étant- som tres nombreuses: il y a l'étant dans la forme
parées a celles qui nous occupent en ce moment et quejen' évoque de ce qu' on appelle 1' existence, le fait que que! que eh ose est, le
que par,,, divenissement- sont en effet guettées par l'hypostase que (Dass-sein), l'étant dans la forme et l'essence (du ce que la
métaphysique, a u moment o u 1' on s'y attendrait le moins et ceci chose est, du te! quel est So-sein), Sous la forme aussi de la Res
faute d' avoir pré-critiqué philosophiquement les notions en (Realitdt), sous la forme de l'étre-objet permanent devant nous
question, Ces démarches nous sont assez familieres pour que je (Vorhandenheit: << étre subsistant » traduit Gallimard), dans la
me contente de trois citations ou la fonction grammaticale de ce forme du contenu, ou de la constance (Bestand), sous la forme de
que Heidegger appellerait le langage de l'etre est occupée dans l'Etre-la (Dasein), sous la forme de la valeur (Geltung), sous la
ces propositions par le symbole ou le mythe et ou le Dasein (par- forme du il y a (es gibt),
lant) devient l'homme comme si on savait alots et déja sous ces Le fait meme que Heidegger se demande aquelle forme d' étant
trois noms (symboles, mythes et hommes) de quoi 1'on parlair, s' adresser, le fait qu'il marque que la question mérite d'étre posée,
]e crois que j' avais lu les deux premieres citations tres vi te la si rapidement l2bisl et si discretement qu'ille fasse ici, est le signe
derniere fois, Je relis done ces phrases, d'une vigilance qui ne s'est jamais manifestée comme telle dans
1) << L' ordre du symbole ne peut plus étre cons;u comme l'histoire de !'ontologie, Tomes les ontologies (a !'exception pres
constitué par l'homme, mais comme le constituam » (Lettre volée de ce qu' on pourrait, avec des précautions, appeler 1'ontologie de
2) 1, Husserl) ont implicitement choisi comme guide te! ou tel type
2) << L'homme parle done mais e' est paree que le symbole 1' a d' étant sans faire de leur choix un theme o u une question, Et
fait homme »(La Psy I, p, 121) 2, selon Heidegger e' est le plus souvent l' étre sous la forme de la
121 3) « Nous ne prétendons done pas montrer comment les Vorhandenheit (de l'objet, si vous voulez, et par ce qui n'est
hommes pensent dans les mythes, mais comment les mythes se qu'une alternance sous la forme du sujet) qui a servi de forme
pensent dans les hommes, et a leur insu » (ce 20)', d' étant exemplaire, Cf § 6 sur Kant et Descartes (p, 45, trad,),
Or e' est précisément le probleme de !' exemplarité que Hei-
1. ]. Lacan, ''Le Séminaire sur "La lettre volée" l>, art. cit., p. 2.
degger ne veut pas esquiver ici, Il écrit dans le deuxieme §, p, 22
2. Id., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse >>,
art. cit., p. 121. de la traduction, je traduis :
3. Claude Lévi-Strauss, Le cru et le cuit, Paris, Plon, 1964, p. 20.

124 125
Heidegger: la question de FEtre et f'}fistoire Quatril!me séance. Le 11 janvier 1965

Sur que! étant le sens de l'~tre doit-il ~tre lu (An welchem cette métaphore de la lecture, si discrete qu' en soit ici 1' appari-
Seienden sol! der Sinn von Sein abgelesen werden), a partir de quel tion, n' est nullement un accident dans le style de Heidegger, pas
étant 1'ouverrure (active) 1' ouvrir (Erschliessung) de l'F.tre procé- plus qu' elle ne l'a, je crois, jamais été partout o uelle a fonctionné.
dera-r-elle (sol! ihren Ausgang nehmen)? Est-ce que le point de Partout oü elle a fonctionné, e' est-a-dire je crois partout, partout
départ est arbitraire ou bien un étant déterminé a-t-il un privilege dans la totalité du discours occidental, au moins, de Piaron a
(Vorrang) dans l'élaboration de la question de l'~tre? Quel est cet Heidegger (l'laton, Phi!dre). Freud nous recommande dans la
étant exemplaire et en quel sens a-t-il un privilege 1 ? Traumdeutung (p. 98 1) de nous méfier de la métaphore du texte,
de la métaphore faisant de l'inconscient un texte dont le conscient
Probleme, done, d' exemplarité et de droit, de justification de ne serait que 1' Umschríft (transposition, traduction, falsification).
1' exemplarité, de privilege. 11 semblait ce faisant de refuser la métaphore du texte que quand
Une remarque sur le passage queje viens delire. Heidegger dir í1 s'agissait d'un rype d'écriture (phonétique). Car, commenté
((sur quel étant le sens de l'étre doit-il etre lu » (relire l'allemand). dans deux textes ultérieurs 2 • Dans l3bislla Notiz über den « Wun-
Et Heidegger ne s' arréte pas sur cette notion de lecture qui fonc- derblock »(t. 14, 3-8 3), il ne manque pas de comparer l'incons-
tionne ici en sourdine ... cient a ces blocs de cire que vous connaissez peut-étre, qui sont
On peut done se demander jusqu'a quel poim cette métaphore protégés par une feuille de plastique transparent. On écrit avec
de la lecture est innocente? Jusqu'a quel point est innocente 131 une pointe sur la feuille transparente, les signes s'inscrivent sur la
{voir ill. 6} la définition d'une question qui fait -par métaphore cire grise et il suffit de tirer ensuite la feuille transparente pour
au moins- du Befragte quesrionné un sens (Sinn, le sens de l'étre) que 1'écriture visibles' efface. Mais les traces invisibles restent ins-
et du Befragte, de 1' imerrogé, un texte sur lequel le sens se crites dans le relief de la cire. leí inscription et non rexte.
déchiffre. Ce qui transforme, au moins par métaphore, mais Cette métaphore du texte n' est pas un hasard chez Heidegger,
quelle métaphore, le Sinn en Bedeutung. Et c'est le Da-sein (qu'on on peut presque di re qu'ill' assume résolumem malgré toutes les
traduit souvem trop vire par l'homme) qui sera déterminé protestations ultérieures du sryle nietzschéen contre la grammaire
comme le bon texte, sans que la pratique de cette métaphore ait la et 1'écriture. Ill' assume puisqu' un peu plus lo in, au moment ou,
meme nalveté que celle de Hobbes dans L'Introduction au Lévia- comme vous savez, il définit sa méthode comme phénoménologie,
than, elle y fait penser < que > « la sagesse s' acquiert non pas en omologie phénoménologique, et celle-ci comme apophamique,
lisant dans les livres mais en lisant dans les hommes >>; les autres répétant l'histoire et réactivam l'histoire du phainesthai et du
formes d' étant seront done déterminées comme de mauvais logos, Heidegger précise que la phénoménologie comme science
textes pour le déchiffrement du sens de 1'etre, comme textes apo~ de l'étre de l'étant, comme ontologie, et singulierement, en tant
cryphes e' est-a-dire comme mauvaises cryptes, comme cryptes qm qu' elle prend pour theme un étant privilégié qui est le Da-sein, a
cachent en éloignant (apo-kruptein) alors que le Dasein sera la
bonne crypte qui cache encore bien sur mais de fa~on telle qu' elle
ne nous éloigne pas mais nous rapproche du sens qu' elle nous 1, L' édition alaquelle se réfere Derrida ici n' a pas pu étre vérifiée : la page
98 des tomes II et III rassemblés en un volume, Die Traumdeutung, de la
donne a Jire. Et cette métaphore de la lecrure qui fait de l'érre un Gesammelte Werke, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1942, ne semble pas étre
sens lisible dans un texte- comme si le texte o u le livre n' était pas celle a laquelle Derrida se réfere .ici.
lui-méme une forme d' étant bien plus déterminé que le Dasein - 2. La transcription des deux derniCres phrases est incertaine. On compren-
drait mieux " ne refuser ,), plutót que « de refuser ».
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 6-7 (traduction et italiques de 3. Sigmund Freud, << Notiz über den 'Wunderblock" N, dans Gesammelte
J. Derrida); L 'étre et le temps, op.
cit., p. 22. Werke, t. XIV, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1948, p. 3-8.

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Heidegger: fa question de !'Étre et l'flistoire Quatril:me séance. Le 11 janvier 1965

pour sens méthodologique I'Auslegung, qu' on traduit par explici- sans l'historicité du Dasein (pas de Historie sans Geschichte) l'her-
tation - ce que cela veur dire en effet. C' est bien le geste du méneutique nous donnant a lire ou a penser l'historicité du
déploiement qui étale et retourne l' enveloppé- mais qui est aussi Dasein est la condition l4bisl de possibilité de l'herméneutique
le mot qu' on utilise pour désigner l' exégese - par exemple de comme méthode de la science historique. Bien emendu ce geste
textes sacrés - et l'interprétation : !' ermeneuein. Acte de lecture est tres lourd de conséquences et e' est dans I' enchaínement des
décryptante.l41 Et c'est bien ainsi que l'entend Heidegger, p. 37, propositions heideggeriennes un maillon discret sinon fragile et
§ 7: sur lequel ceux que la stratégie ou la tactique anti-heideggerienne
intéresse auraient tout intéret apeser.
Le logos de la phénoménologie dans l'étre-la a le caractiore d'un Il s' agit en effet de savoir si le renversement de la rnétaphore
hermeneuein par Jeque! est annoncé (Kundgegeben) a la compré- dont nous avions tenté de prouver la derniere fois la légitimité a
hension de l'étre qui appartenait au Dasein lui-méme le sens pro- propos de la notion d'habitation peut se justifier ici. Est-ce que
pre de 1'étre et les structures fondarnentales de son étre 1• l'herméneutique comme lecture d' un texte, au sens ou cette opé-
ration nous est familiere, est un geste qui non seulement peut se
Et Heidegger va plus loin dans ce sens : non seulement il a le
transposer quand il s'agit du sens de l'étre mais est lui-méme
sentiment de ne pas transposer dans un ordre plus originaire une
enraciné dans la premiere lecture de ce méme texte? Da-sein,
opération (la lecture interprétative d'un texte) qui serait propre a
premiere lettre a l'Étre. Est-ce qu'on peut dire que le Da-sein est
un champ bien particulier et bien déterminé de la science, mais
un texte alors qu' on serait tenté de penser que puisqu'il est seul
au contraire, e' est l'herméneutique dont il parle qui serait l'her-
en fait a écrire des textes, il n' est pas lui-méme texte? Est-ce que
méneutique au sens propre, dont serait dérivé ce qu' on appelle
le sens de l' étre en général peut se déchiffrer dans un texte, si non
plus paisiblement, et avec un sentiment de sécurité, l'hermé-
seulement on dome que le Da-sein est un texte mais.si l'on pense
neutique : a savoir la méthode de déchiffrement par lecture de
en outre que le texte est une forme d' étant fort particuliere, qui
documents écrits dans les autres champs, dans les autres sciences
est dans le monde et quin' a méme pas le privilege du Da-sein? A
de 1' esprit : par exemple : l'histoire, l'histoire littéraire, la théo-
supposer méme que 1' analytique du Dasein soit légitimement
logie, etc., p. 38 :
une phénoménologie et une apophantique (pré-judicative, préci-
sons-le avec Heidegger), légitimement paree que le Da-sein est
C'est dans cette herméneutique- en tant qu'elle élabore onto-
logiquement l'historicité (Geschichtlichkeit) du Da-sein comme langage, a pour essence propre d' étre structuré comme la possibi-
condition ontique de la possibilité de l'histoire [de la science his- lité du langage, il reste encore a savoir si de la parole au texte, .la
torique: Historie] que s'enracine ce qui ne peut étre appelé Her- conséquence ici est bonne 151 et si ce passage ne pose aucun pro-
méneutíque qu'en un sens dérivé, a savoir la méthodologie des bleme quam a la méthode de réception, c'est-a-dire ne laisse
sciences historiques de l'esprit 2 • surgir au cune différence décisive et essentielle entre l' audition et
la lecture du sens; et si on peut parler sans risque d'une lecture
On rencontre ici un schéma qui nous intéressera pour lui- du sens parlé (Dasein langage seulement [quelques mots illisibles
méme plus tard : puisqu'il n'y aurait pas de science historique en marge]).
Heidegger semble le penser et on peut imaginer ici sa réponse.
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 37 (traduction de J. Derrida);
D'une pan il nous jugerait bien assurés de notre savoir de ce que
L 'étre et le temps, op. cit., p. 55. c'est qu'un texte et qu'une lecture quand nous disons que le texte
2. !bid., p. 38 (traduction de J. Derrida); L 'étre et le temps, op. cit., p. 56. en général est dans le monde, qu'il est une forme d' étant fort

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Heidegger: la question de l'Etre et lHistoire Q_uatrü:me séance. Le 11 janvier 1965

dérerminé et dérivé er qu'il appelle une opération bien particu- qui est pensé, si 1' écrire n> est pas capable de demeurer - ~Cm,e
liere [phrase inrerligne illisible]. Il dirair aussi qu'on ne sait pas ce encore dans l' écrit - une marche de la pensée, un chem111. A
que c'est qu'un texte sans référence a la possibilité de la parole (ce l'époque oll cette parole: ¡¡le désert croí:t >}, tomba, Nietzsche
qui est sans doute, répondrions-nous, se limiter a des modeles écrit dans son carnet (G. W XIV, p. 229, aph. 464 de l'année
d' écriture alphabétique o u en tout cas phonérique, e' est-a-dire 1885) : << un homme pour qui presque mus les livres sont devenus
dont la srructure est commandée par la représentation de la superficiels, qui n' a gardé encore - et cela pour un petit nombre
parole. Mais la il faut avouer que le probleme esr trop complexe d'hommes du passé- que la croyance qu'ils avaíent suffisamment
de profondeur pour ne pas écrire ce qu'ils savaient ». Mais
pour que l'on puisse démeler dairement ce qui, méme dans les
Nietzsche devait crier. Et il ne lui restait aucune autre fac;on de le
écritures idéo-picrographiques, est inrerprétation de la parole).
faire, sinon d' écrire - le cri écrit de sa pensée est le livre que
Puis, Heidegger ajouterair que parler d'une écriture indépen- Nietzsche intitulaALw sprach Zarathustra '·
danre de la parole, e' est la penser << indépendante » de la voix et
non de la parole en général qui désigne la possibiliré de la signifi- 161 Penser 1'écrit comme déchéance bavarde du cri ou de la
carion et du langage en général. Gesagte * Gesprochene. Si bien pensée parlante, e' est done se méfier de la grammaire et du
qu' on ne pourrair parler de déchiffrer un rexre - si dérerminée modele grammatical. Et e' est bien ce que fait Heidegger qui, tour
que soir cette norion - sans que la possibiliré de déchiffremenr, comme Nietzsche, ici, accuse- si je puis dire, improprement, car
de l'herméneurique de la significarían en général 1'air déja condi- il ne s'agit de rien moins que d'une accusation -, réveille le geste
tionnée. Enfin, pour Heidegger, le passage de la parole voyelle a quasi somnambulique par Jeque! la métaphysique occidentale
l'inscriprion n' esr pas le surgissemenr d'un mode essentiellemenr s'est laissé guider par le modele grammatical, c'est-a-dire paree
nouveau du langage. Pour deux raisons. qu'il donnait au sens fort de ce mor son statut, sa station, sa stance
1) Paree que Heidegger, de maniere tres rradirionnelle, je veux a la paro le vive tentant d' écouter sans corps et sans substance. La
dire ici plaronicienne, pense que le surgissemenr de 1' écriture, fixité de la grammaire, e' est-a-dire son inscriptibilité, a fasciné le
la modificarion l5bisl de la parole en écriture esr plur6t une philosophe qui a pensé la possibilité du langage a partir de la
déchéance, une lérhargie, done déja une mise en veilleuse, un possibilité de la grammaire et done la possibilité de la pensée a
oubli de la parole vive. Et déja le commencement du bavardage partir de la possibilité de la grammaire. D' o ula ten dance apenser
(oubli et Piaron, Phedre). Par exemple daos Was heisst Denken ?, l'étre dans des catégories grammaticales et ... vous connaissez ce
p. 46 de la traduction, Heidegger évoque le devenir-bavardage probleme. Voyez p. 7 4 de la traduction de 1' Einfohrung... :
qui menace le cri de Nietzsche des lors qu'il doit devenir écrit:
La langue aussi, les Grecs la cono;:oivent comme quelque chose
11 faut bien parfois que le maítre éleve la voix. Il doir méme rire
d'étant; ils la pensent done selon leur compréhension de l'étre.
et crier, meme lorsqu'il s'agit de faire apprendre une chose si
Est étant ce qui esr stable, er, a ce titre, se pro-pose: l'apparais-
silencieuse que la pensée. Nietzsche qui étair l'un des hommes les sant. Celui-ci se manifeste surtout a la vue. Les Grecs considé-
plus silencieux et les plus craintifs, avait le savoir de cene néces-
raient la langue optiquement, en un sens relativement large, a
sité. 11 endura la souffrance de devoir crier [... ]. Mais, énigme sur
savoir du point de vue de 1' écrit. C' esr la que le parlé vient a
énigme : ce qui était autrefois un cri, <i le désert croít )), menace de
stance. La langue est, e'est-a-dire qu'elle se tient debout dans l'reil
devenir bavardage [... ]. Dans les écrits, les cris s'érouffent facile- du mor, dans les signes de l' écriture, dans les lettres, grammata.
ment et completemem lorsque l' éerire se pro mene dans le décrire,
lorsqu'il vise a occuper !'esprit, a lui fournir toujours en quantité l. M. Heidegger, Qu'appe!le-t-on penser?, tr. fr. A. Becker et G. Granel,
suffisante de la matitre. Dans ce qui est fixé par écrit disparaít ce Paris, PUF, 1959, p. 47.

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Heidegger: la question de litre et !Histoire Quatrikme séance. Le JI janvier 1965

C' est pourquoi la grammaire représente la langue étante, tandis que la parole vive, le legein, le dire était déja un texte, méme s'il
que, par le flux des paroles, la langue se perd dans l'inconsistant. n' était pas un texte inscrit, gravé dans 1' extéríorité solide. Un
Ainsi done, jusqu'a notre époque, la théorie de la l6bisllangue a
texte comme son no m !'indique est un tissu, écrit o u non, imprimé
été interprétée grammaticalement. Cependant les Grecs connais-
o u non. Un tissu cela veut dire une mu!tiplicité synthétique tenant
saient aussi le caractere oral de la langue, la phoné. !ls fonderent la
rhétorique et la poétique. (Toutefois tout ceci ne conduisait pas
asoi, se retenant elle-méme; il y a texte des qu'il y a phrase, c'est-
de soi a la détermination adéquate de 1' essence de la langue.) a-dire une uniré symhétique et signifiante de plusieurs mots orga-
L' étude déterminante de la langue reste l' étude grammaticale 1 • nisés. Le logos est done toujours un texte en ce sens, il relie,
rassemble des significations et les retient. (Le retenir doit étre pen-
Cette méfiance a l'égard de l'écrit et de la grammaire se mani- sé avant la destruction de !'ame et du cogito a partir de laquelle
feste souvent ailleurs chez Heidegger dans des préfaces ou il dit on pense couramment la différence entre texte et logos.)
par exemple que « le parlé ne parle plus dans !'imprimé 2 '' (Ein- Les retient, qu' est-ce que s:a veut dire? <;:a veut dire d' abord les
fohrung), etc. Par cette méfiance Heidegger est plus que platoni- retiem ensemble, les rassemble (legein). Et il n'y aurait pas de
cien. Je disais tour a l'heure qu'il était platonicien. En fait, il phrase, done pas de discours sans cela. Le texte, ici, e' est le tissu
serait facile de montrer que Piaron, comme tous les Grecs dont dans la sumploke, dans 1' emrelacement de noms et de vérités,
parle le texte de Heidegger queje viens de lire, se soumet malgré dont Piaron dit qu'elle est la constitution du logos. Mais les
les protestations du Phedre, au modele del' écriture; il s'y soumet retient cela veut di re aussi, et du meme coup, les retient dans une
a son insu et ici encore dans le registre métaphorique puisqu'il mémoire, dans une rétention qui constitue proprement la
dit préférer a 1'écriture sensible, a l'invention du Dieu Thot, condition du texte. Il n'y aurait pas de phrase si a la fin de la
!'écrirure de la vérité inscrite dans !'ame. Le vrai discours est, phrase élocutoire, je ne retenais son début, et 1' anticipation ainsi
dit-il en 276a, « celui qui accompagné de savoir (os met' épistémes nécessaire ne serait pas possible sans cette retenue et ce recueille-
graphetai) s'écrit dans !'ame de l'homme qui apprend" (fixité du mem du sens passé. Cette nécessité essentielle et originaire de la
savoir)'. Trace, dans 1' engramme pourrait-on dire, dans le langage non
Or Heidegger semble bien se méfier ici du modele gramma- écrit lui-méme, cette nécessité l7bisl de la trace fait que la parole
tical en généraL Par cette méfiance (premiere des deux raisons est toujours déja écriture, toujours déja texte, que le texte ne fait
que j' annonl'ais et pour lesquelles Heidegger ne reconnaitrait pas pas une apparition irruptive, ne sutprend pas la parole, et done
de dignité original e a 1' écrit), on pourrait croire que Heidegger peut aussi éventuellement, dans l' écrirure proprement di te, la tra-
devrait s' abstenir aussi et surtout de l' idée de 1' herméneutique qui duire et l' exprimer. Si la paro le n' était pas déja rexte, aucun rexte
en paraít rigoureusement dépendante. ne pourrait transponer aucune parole. (Le texte est l'union de
Mais la deuxieme raison annoncée va lever cette objection. !'ame et du corps non pensée métaphysiquement comme suture
171 {voir i!L 7} 2) En effet l' écriture n' est pas l'irruption du mais originairement.)
nouveau dans la parole, n' est pas un mode de ruprure essentielle C' est ce que j' appelle ainsi la deuxieme raison < qui > ne
avec la parole, méme si elle en est la premiere déchéance, paree contredit pas la premiere et n'interdit pas la méfiance initiale a
1'égard du graphein. Elle signifie simplemem, et ceci est cohérent
l. M. Heidegger, Introduction a la métaphysique, op. cit., p. 74.
avec le tout de la pensée de Heidegger, que la déchéance, 1' oubli,
2. !bid.,<< Avanr-propos >>,p. 7. le bavardage, moment du texte, sont des possibilités essentielles
3. Piaron, PhMre, tr. fr. L Robin, Paris, Les Belles Lettres, 1961 (5' édition), et toujours déja présentes au cceur de la parole, que l'inauthenti-
p. 276a. cité ne surviem pas a 1' authenticité, ne la surprend pas de 1' exté-

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fleidegger: la question de FÉtre et l'Histoire Quatribne séance. Le 11 janvier 1965

rieur mais en esr 1' essentiel et permanent et nécessaire compliee. tion. L' étant exemplaire dont nous allons partir devra erre déter-
C' est la complicité o u la duplicité qui est fondamentale, la diffé- miné, dans son exemplarité, par la seule possibilité de la question.
renee, et non 1' authenticité vierge et mythique. L' étant - fil conducteur et guide transcendantal de la question
Cette deuxieme raison qui viendrait done fonder et légitimer de l'étre- devra étre prescrit par la seule question. C'est pour-
le dessein herméneutique, explique aussi rel ou te! éloge de la quoi Heidegger détermine le Befragte, l'interrogé, comme étant
lettre, qu' on rrouve ici o u la chez Heidegger et done on pourrait questionnant.
eroire, au premier abord, qu'il contredit les passages que j' ai lus l8bisl Le seul présupposé de la question c'est qu'elle soit posée et
il y a un instant. Ainsi, dans la Lettre sur l'humanisme, parlant l'étant privilégié de la question de l'étre sera l'étant questionnant,
du bavardage qui guette le langage sur la vérité de l'í'tre et !SI {voir posant la question de l'étre; eet étant déterminé dans son étre par
ill. 8} sur l'histoire de l'étre, Heidegger, contrairement, en appa- la possibilité du questionner- et de questionner sur !'erre- c'est
renee, a ce qu'il semble dire ailleurs, voit dans le retour a un nous-mémes.
arrisanat, a une patience de l' éeriture, le garde-fou centre l' ex-
pression précipitée. La vérité de l'étre, dit-il (p. 109), serait ainsi [... ] et étant, dit Heidegger, que nous les questionnants sommes
soustraite aux pures opinions et conjectures et remise a cet arti- nous-mémes (des Seienden, das wír sind, die Fragenden, ja selbst
sanat de l' éeriture devenu si rare aujourd'hui (rar gewordenen sínd). L'élaboratíon de la question de l'étre veut done dire: rendre
Hand-werk der Schrift) 1 • Ou bien encere, a la fin de la Lettre sur transparent, clair {Durchsichtigmachen), porter a la lumiere un
étant - celui qui questionne - dans son ene 1 •
l'humanisme, appelant a l'humilité du sillon tracé a pas lents,
Heidegger écrit :
Ce que Heidegger veut éviter, e' est de laisser s' ouvrir entre le
Te! est bien ce qu'il nous faut dans la détresse actuelle du sens de l'étre et l'étant privilégié, entre la question et l'exemple,
monde : moins de philosophes et plus d' attention a la pensée: une faille par laquelle quelque présupposé ou option métaphy-
moins de littérature mais plus de soin donné a la lettre comme sique puisse s'insinuer et par l'injonction du ehoix d'un exemple,
telle 2
• prédéterminer toute 1' entreprise. Pour que la suture soit faite
de cette faille entre la question et 1'exemple qui est la premiere
Voila pourquoi Heidegger pouvait légitimement parler de amoree de la réponse, il faut que 1' exemple ne soit pas simple-
« » le sens de l' étre dans un étant privilégié et exemplaire. Je
lire ment [mot incertain] choisi mais prescrit en raison de quelque
dos done ici ma remarque sur ce mor de lecture et eette méthode absolue proximité. C' est ici que nous retrouvons cette énigma-
herméneutique. tique signifieation de proximité qui nous avait sollieités la der-
Comment Heidegger répond-il a la question de l' étant exem- niere fois.
plaire? Il s' agit de choisir l' étant exemplaire en un geste qui ne Ici la proximité peut paraítre double.
soit pas métaphysique ou philosophigue, qui n'implique aucun 1) D'une part, elle est l'immédiateté du passage de la question
présupposé d'aucune sorte. Tour ce dont nous avons le droit de au questionnant. Ríen n' est plus proche de la question que 1' étant
disposer au moment de ehoisir cet étant exemplaire, c'est laques- qui questionne. C' est la question elle-méme qui se trouve inter-
tion elle-meme. La question de l'etre elle-méme et sa premiere rogée, e' est dans la question et dans la proximité de la question a
assuranee, a savoir le langage qui permet 1' élocution de la ques-

l. M. Heidegger, Lettresurl'humanisme, op. cit., p. 109-111. l. Id., Sein und Zeít, op. cit., p. 7 (traduction de J. Derrida); L 'etre et le
2. !bid., p. 165-167. temps, op. cit., p. 22.

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Heidegger: la question de !Étre et l'flistoire QuatriCme séance. Le 11 janvier 1965

son origine questionnante que le sens questionné est cherché. La Le Da-sein est en vérité ontiquernent non seulement proche ou
réponse n'aura jamais la forme d'un objet venant !91 combler ou meme le plus proche : nous le sommes nous-me1nes. Malgré cela
satisfaire une attente ou un désir, venant épouser (la responsa étant o u plutót a cause de cela, il est ontologiquement le plus lo in l.
une promesse d'épousailles), le creux de la question.ll faut cesser
d' espérer a la question ici en question une réponse en forme Qu'est-ce que ~a veut dire? Littéralement, cela veut dire: la pro-
d'objet dont on puisse s'emparer et dire: voila, euréka, voila la ximité ontique du Da-Sein a lui-méme, a nous-mémes, est éloi-
formule qu' on peut inscrire au tablean. lci la question ne nous gnement ontologique. Commenter. [Phrase marginale illisible.]
laisse ríen attendre de te!, ni rien attendre en général, sinon son Cette identité sous un rapport différent de 1' éloignement et de la
propre éveil qui n' a jamais fini de se réveiller a soi. En choisissant proxirnité nous introduit au probleme du cercle herméneutique.
comme étant exemplaire 1' étant dans lequel se dit et se traduit la Le cercle herméneutique dont la problématique accompagne
question, Heidegger prétend done rester aussi pres que possible ce que nous appelons ici la deuxieme assurance, je ne m'y atta-
du sens de la question et ne jamais 1'ensevelir dans le lisier de la cherais pas s'il ne devait nous installer au creur de cette histori-
réponse. cité de la question de !'erre qui est ici notre theme. Le cercle
2) D' autre part, la proximité absolue dont nous parlons, herméneutique pourrait prendre de ce fait pour naus la forme
e' est notre proximité a nous-memes. « Cet étant que nous suivante: je ne peux accéder au sens de l'Étre-Histoire qu'en par-
sommes nous-mémes et qui a, par son erre, entre autres choses tant des structures de l'historicité d'un étant déterminé comme
la possibilité de poser des questions 1• '' C' est la que la deuxieme Da-Sein. Mais je ne peux déterminer ces structures qu'a partir du
assurance est prise. C' est ce que j' appellerai le Faktum du nous sens de l'étre et de l'anticipation de ce sens de l'etre. Mais avant
sommes. Le nous sommes ici est totalement in-déterminé. Naus que le cercle ne se détermine ainsi, il prend une forme beaucoup
ne savans pas encare ce que nous sammes. Le nous ne désigne plus générale et qui serait la suivante :
aucune communauté humaine, aucune socialité déterminée en En fait, ontiquement, nous sommes absolument proches de ce
un sens a u en un autre. Il n' est méme pas encare déterminé par que nous sommes, nous, erres questionnants, mais notre point
la catégorie du Mitsein qui se découvrira plus rard. Le nous de départ ne paurra étre justifié qu' en retaur, quand naus aurons
sommes n'est déterminé que par la proximité de la questian. Nous répondu a la question du sens de l'étre. Ou, inversement, pré-
sommes en train de questionner et de dialoguer dans la ques- tendre commencer par déterminer le Da-Sein dans son étre avant
tion. Nous sammes veut dire ici: nous sommes questionnants. de savoir et pour savoir ce que étre veut dire, est-ce que 11 O! ce
Nous sammes questionnants, nous sommes dans la question, n' est pas la entrainer dans un cercle vicieux une demande qu' on
nous sommes en question. Nous sommes dans la proximité de voulait absalument radicale et sans présupposé?
la question mais ce faisant nous sommes et le nous sommes est Cette impression pourrait paraítre d' autant plus justifiée que
1' expression de praximité de la questian comme proximité a le norn que Heidegger donne a l'étant questionnant que nous
nous-mémes. Nous sammes veut dire naus sommes proches de sammes est introduit de la fa<;:on la plus abrupte, sans le moindre
nous-memes. semblant d' explications. Heidegger, qui en général se montre
l9bisl Or, au début du chapitre 2, § 5 : soucieux de garantir patiemment chacun de ses gestes, n' explique
jamais dans ce début de Sein und Zeit le choix de l' expression

l. M. Heidegger, L'étre et le temps, op. cit., p. 22; Sein und Zeit, op. cit., l. Id., Sein und Zeit, op. cit., p. 15 (traduction de J. Derrida); L 'étre et le
p. 7. temps, op. cit., p. 31.

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Heidegger: la question de l'Étre et f'!Jistoire Quatrieme séance. Le 11 janvier 1965

Da-sein. Et d'ailleurs il ne l'expliquera jamais comme un concept la, sans que le la soit encore clairement compris, sans qu'il soit
mais comme un foyer mystérieux et énigmatique, aux inflexions décidé si ce la de l' étre que nous sommes est une proximité o u un
complexes, séparant de plus en plus le Da de Sein, faisant de Da éloignement, avec toutes les chances que ce Da, qui n' a aucun
non simplement, déterminatif de Sein, un adjectif ou un adverbe sens spatial, désigne plut6t un mouvement, la transcendance qui,
mais une sorte de nom-verbe aussi originaire que le Sein (Étre-le- passant de l'étant a l'étre de l'étant, délivre le sens de l'etre lui-
la : Beaufret). méme. La question est la. L'f.tre en question est la.
Dans Sein und Zeit cette dénomination intervient comme un En tour cas, l'indétermination initiale et son in-justification
décret. A plusieurs reprises, Heidegger dit : voila comment on apparente garantir contre la précipitation anthropologiste dans la
appellera cet étant exemplaire que nous sommes : Da-sein. Voyez dérermination de l'étre-la. On !'a rarement évitée, il faut bien le
p. 7: dire, cette précipitation, et elle est tentante. C' est elle qui a fait
accuser Heidegger d'anthropologisme par Husserl (en note de
Cet étant que nous sommes nous-mCmes et qui a entre autres Sein und Zeit qui lui est dédié mais aussi dans le Nachwort). C' est
possibilités d' Ctre celle de questionner, nous le saisissons termino- elle qui a fait traduire Da-sein par cette locution proprement
logiquement comme Da-sein 1 • catastrophique qu' est réalité hu maine 1 et qui a propagé ses dégáts
bien au-dela de la premiere traduction proprement dite de Hei-
Et Heidegger enchaíne sans explication. Début du § 4 : degger, mais dans L Etre et le Néant e.t dans toute la probléma-
tique qui s' est tenue dans la méme mouvance apres la guerre.
[ ... ] nous réservons ace dernier le nom d'Ctre-la 2

Le Da-sein n' est pas l'homme. Qu' est-ce que c;a veut dire? <;:a
ne veut pas dire que le Da-sein soit autre chose que l'homme
Cet arbitraire apparent cache une nécessité profonde meme si mais seulement qu'on n'accede pas au Da-sein, a l'étre de l'étant
la nécessité ne résorbe pas en elle tour 1' arbitraire. N écessité de ne qu' on appelle Da-sein, a partir de ce qu' on croit connaítre sous le
pas déterminet trop r6t l'étre-la par une autt·e carégorie. Aucune nom d'homme, a partir de ce que le bon sens et la métaphysique
notion arbitraire de l'étre et de la réalité, dit Heidegger page 16, ont déja déterminé comme homme : animal rationale, zoon poli-
si« évidente » (selbstverstiindlich) soit-elle, ne doit, sur la foi d'un tikon, o u tout ce qu' on voudra.
systeme ou d'un dogme, etre imposée a cet étant: aucune ((caté- 1111 La question de savoir ce que nous sommes et ce que
gorie » qui releverait d'une pareille notion (commenter) ne peut « homme » veut dire est done réservée au moment ou on parle du
étre imposée a l'étre-la sans examen ontologique 3 • llübisl Le la Da-sein. Et quand Heidegger, a deux ou trois reprises, laisse
de Da-sein serait la seule différence entre un X et la premiere entendre que pour lui le Da-sein est l'homme, il montre que
catégorie de Dasein. Et c'est la seule qui détermine l'étant exem- 1' éclairage de la définition va du Dasein a l'homme et non !'in-
plaire du seul point de vue de la question qu'il ait la possibilité de verse. Quand par exemple, page 11, il écrit << l'etre de cet étant
poser, a savoir la question de l'érre. Dans cette question, !'erre se (l'homme) 2 >>, la parenthese a pour fonction a la fois de montrer
produit, est la, dans l'étant que nous sommes, l'étre se produit que d'une part, l'humanité du Da-sein est pour le moment entre
comme te!, énigmatiquement, e' est-a-dire comme question, il est paremheses, d' autre part de vouloir dire : le Da-sein (o u si

l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 7 (traduction de J. Derrida);


L'étre et le temps, op. cit., p. 22-23. l. Cette traduction est celle de Jean-Paul Sartre dans L 'Étre et le Néant.
2. Id., L 'étre et le temps, op. cit., p. 27; Sein und Zeit, op. cit., p. 11. 2. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 11 (rraduction de J. Derrida);
3. Id, Sein und Zeít, op. cit., p. 16; L 'étre et le temps, op. cit., p. 33. L 'étre et le temps, op. cit., p. 27.

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f!eidegger: la question de l'Etre et l'Histoire Quatrifme séance. Le 11 janvier 1965

l' on veut, ce que nous appelons l'homme sans savoir encore Ce n'est done pas par souci d'originalité terminologique que
ce que <;a veut dire). Quand, autre exemple, Heidegger écrit nous éviterons l'usage de ces ter.mes, eomme aussi des termes
page 25, « l'etre-la, c'est-a-dire l'étre de l'homme 1 », le c'est-a-dire a vie, homme, pour désigner 1' étant que nous som.mes nous-1némes
deux fonctions: d'une part, il s'agit de préciser daos le contexte (p. 46 1).
ou cette phrase est inscrite, ce que c'était que l'étre-la de l'onto-
logie grecque : Qu' en est-il des lors de l' accusation du cerde? Cette accusa-
tion est d' entrée de jeu et principiellement frappée de nullité si
Cornme celle de toute ontologie, la problématique de l' onto- 1' on considere qu' elle se réfere a un modele logique, a une logique
logie grecque doit chercber dans 1' étre-la lui-méme son fil conduc- de la preuve et a une structure déductive du raisonnement qui
teur. L'étre-la, e' est-3.-dire fétre de l'homme, se trouve déterminé, ne sont pas ceux que nous devons suivre ici. Ils ne sont pas ceux
tant dans une définition vulgaire que dans la définition philoso- que nous devons suivre ici, non pas paree que nous allons suivre
phique, comme zoon logon ekon : le vivant dont l'étre est déter- une logique in-cohérente au mépris de tome voie déductive en
miné essentiellement par le pouvoir du discours 2 • affirmant !'improbable. L'improbable, s'il surviem, ne sera pas
ce qui, a 1'« intérieur )) d'une logique de la preuve, contredit les
D' aurre part, le c'est-a-dire, en tant qu'il porte au-dela du normes, mais ce qui, autérieur, a la démarche déductive et a la
contexte grec, montre bien la direction du passage : meme si logique en général, s'interroge en particulier sur 1' origine du
l'homme est un aurre nom du Dasein, le sens vrai de ce nom ne logique, du logos, c'est-a-dire sur l'étre qui le rend possible. Et
se dit que comme Dasein et qu' apres explicitation du Dasein. Cer cette imerrogation est pré-déductive paree qu'elle est phénomé-
ordre d'implication, sous son aspect forme! et méthodologique, nologique ou apophanrique.
doit étre rigoureusement maintenu, faute de quoi, dans la pra-
tique, les plus graves inconséquences, et les plus inaper<;ues aussi Une telle présupposition, dit Heidegger (p. 8), ne ressemble en
sont a craindre. On s' en apercevrait tres vi te en mettant la main rien ala pétition de príncipe, dont on déduirait ensuite les consé-
a la pate dont sont faites bien des philosophies pré- ou post-hei- quences. Un« raisonnement >> circulaire ne peut apparaítre d'au-
deggeriennes. L' anthropologie 111 bisl philosophique, toute né- cune maniere dans la problématique du sens de 1' étre, paree que
cessaire qu' elle est, doit s' adosser a cene analytique du Dasein la réponse a cette question ne cherche pas a établir son fondement
et lui succéder si elle veut reposer sur une base philosophique par voie de déduction, mais par un dégagement apophantique
suffisante comme le note Heidegger, page 17. (aujiueisende Grund Freilegung! 2 •
Voyez aussi l'important paragraphe 1O qui traite des rapports
entre l'analytique de l'étre-la et l'anthropologie, la biologie ou la [Peur-étre cela est-il un commencement de réponse a laques-
psychologie. tion que vous posiez, Tort 3 , l'autre jour, parlant de<< logique de
Apres avoir indiqué ce qui restait encore non questionné, non la preuve ».]
critiqué dans les notions dont se servaient ces sciences, et en par- Cette réponse a 1' objection du cercle est une réponse de prín-
ticulier dans celle de sujet (méme quand elle est déterminée avec cipe, réponse 1121 formelle a une objection formelle. Maintenant,
la rigueur cartésienne husserlienne), Heidegger écrit:
l. !bid, p. 67; Sein und Zeit, op. cit., p. 46.
l. M. Heidegger, L 'étre et le temps, op. cit., p. 42; Sein und Zeit, op. cit., p. 25. 2. !bid., p. 23; Sein und Zeit, op. cit., p. 8.
2. !bid, loe. cit.; Sein und Zeit, op. cit., p. 25. 3. Il s'agit de Michel Ton, alors éleve a l'ENS-Ulm et qui suivit !e cours.

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Heídegger: la questíon de l'Etre et l'Hístoíre Quatrítme séance. Le 11 janvier .1965

plus concrerement, pourquoi n'y a-t-i! aucun cercle dans la disposons pas d' elle, paree qu' elle a déja commencé, paree que
démarche heideggerienne, ou s'il y a cercle, en quoi la circulariré nous ne pouvons pas la contourner, paree que nous sommes pris
de ce cercle est-elle autre chose qu'une faute, est-elle le processus eu elle qui dispose de nous sans nous asservir. Ce cercle et ce
méme de 1' explicitation herméneutique? On peut déterminer un commencement dans le pré-ontologique qui n' est ni le non-sens
étant dans son etre avant méme d' avoir a sa disposition un de l'étre ni le concept explicite du sens de l'étre, rendent compre
concept explicite du sens de l'étre. L'anticipation, qui n'est pas la de cette uníté du proche et du lointain, d' un Da qui est un ici et
conception, 1' anticipation implicite de ce sens de !'erre, la pré- un !a-bas, et d' abord le mouvement qui les rassemble, et de ce
compréhension du sens de 1' étre non seulement y suffit mais est que la logique métaphysique ne peut plus penser que comme des
nécessaire pour que, comme nous 1'avons vu, la question de 1' étre contradictions. Les contradictions sont l'historicité, e' est-a-dire
en général, et de l'étre du Da-sein puisse surgir. Toute ontologie l'impossibilité d'un point de départ pur dans la proximité absolue
doit, a dú, présupposer ce sens implicite de 1'étre pour chercher un de l'ontique ou de l'ontologique, l'impossibilité d'un te! point de
concept explicite. Et cette présupposition ou cette pré-compré- départ et la nécessité, done, de partir du précontologique, cette
hension, loin d'etre une faute de logigue, appartient a l'étre nécessité -- apparemment non méthodologique - de partir du
meme du Da-sein, ce qui en fait justement un erre ontologique pré-ontologique renvoie bien, et la confirme, a la différence
comme dit aussi Heidegger, mais elle est meme ce qui permet a ontico-ontologique, a la différence entre l'étre et l'étant comme
cette question de logique d'etre posée. Cette pré-compréhension plus<< fondamentale, (entre guillemets paree qu'elle n'est pas un
ou cette pré-supposition, est justement ce gui constitue le privi- fondement) que ]'erre et que ]' étant, plus fondamentale et que la
lege de l'étre-la. L'Étre-la, c'est d'avoir déja commencé a com- proximité et que ]' éloignement. Il n'y a de proximité et d' éloi-
prendre le sens de l'etre et pouvoir ainsi < poser > la question gnement que par la différence. C'est pourquoi, avant de quitter
explicite du sens de 1' etre. C' est la un éclairage, au moins, de cene question du cercle, je vais traduire deux courtes pages de
l'expression Étre-la: dans l'étre-la, le sens de !'erre est déja la, Sein und Zeit.
s' annonce dans la possibilité de la question le concernant D' abord ceci § 5, p. 16.
explicitement.
Le privilege ontico-ontologique du Dasein est done le fonde-
S'il y a un cercle, ce cercle n' est done pas la stérilité itérative du ment du fait que reste cachée au Dasein la constitution d'érre qui
<< tourner en rond >> dans un syllogisme, mais le mouvement lui est spécifique (constitution comprise au sens de la structure
meme par lequel nous sommes déja pris, surpris, entra!nés dans catégoriale qui lui appartient). Ontiquement, le Dasein est au plus
la question du sens de 1' etre. Des lors, comme le dit ailleurs, je ne proche de soi, ontologiquement au plus loin, mais pré-ontologi-
sais plus ou, Heidegger, il ne faut pas tenter de rompre le cercle quement {onta!on} il n' est pas étranger asoi 1•
mais savoir bien et justement y entrer et s'y mouvoir, s'y situer et
s'y retrouver. C' est cela le cercle et e' est pourquoi il n'y a pas de cercle
II2bisl La circularité est l'historicité, c'est-a-dire la gravité logique.
d' un déja la alourdissant et donnant son lieu, son centre, a la Alors voici le deuxieme passage encore. Fin de § 2, p. 8.
question de l'étre qui a toujours déja commencé a nous provo-
quer, qui nous surprend non pas comme le caprice imprévisible
d'une nouvelle mode, d'un mode nouveau, ou simplement futur, l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 16 (traduction de J. Derrida);
de poser les questions, mais nous sur-prend paree que nous ne L 'étre et le temps, op. cit., p. 32.

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Heidegger: la question de !Étre et !Histoire Quatrifme séance, Le 11 janvier 1965

Il n'y a pas de cercle logique dans la question du sens de l'étre theme de l'historicité est grejfé sur le theme de la temporaliré. Le
mais bien une remarquable Rück oder Vorbezogenheit, une rétro § 5 venait d' aborder le rheme de la temporalité comme horizon
ou une pré-référence [pré-férence] [une référence rétrospective transcendamal du probleme de l'étre, avant que le§ 6 n'aborde
ou amicipative) du questionné (Geftagten) (':iein) au questionner celui de l'historicité du Dasein. Et les l13bisl 3' et 4• chapitres 1
comme mode d'étre d'un étant. L'affectation essentielle de !'acre
étaient consacrés a la temporalisation authentique et inauthen-
de questionner par son questionné appartient au sens propre 1131
tique, avant que le 5' chapitre n' aborde les rapports de la tempo-
de la question de l'étre. Cela veut seulement dire ceci: l'étant
dans le Charakter du Dasein a, a la quesrion de l'étre elle-méme,
raliré et de l'historicité. Le probleme de l'historicité est grejfé sur
un rapport sans do u te éminent 1 • celui de la temporalité, cela signifie, bien súr, que l'historicité
n' est pas la temporalité, et que le concept confus de devenir ne
Je ferme ici le développement concernant la deuxieme assu- doit pas enténébrer leur spécificité, mais cette greffe signifie sur-
rance, a savoir le point de départ dans le Da-sein. ll est temps tour que l'hisroricité ne peur étre pensée dans sa racine qu'a partir
maintenant, puisqu'il faur commencer par l' analytique du Da- du mouvement de la remporalité, d' une interrogation ontolo-
sein, de se demander ce que signifie l'historicité du Da-sein et gique de ce que signifie la temporalité du Da-sein.
en quoi elle introduit au sens de l'Érre-Histoire. Eh bien, suivant Vous savez que Sein und Zeit ne prétend pas fournir une ana-
le fil de cette question, nous allons de fa~on en apparence surpre- lytique complete ni méme définitive de l'étre-la. Relativement au
nante, a un certain détour décisif de notre chemin, voir réappa- projet ultérieur d'une anthropologie philosophique reposant sur
raítre, fondée en nécessité, une signification connotative de ce une base philosophique suffisante, Sein und Zeit, dit Heidegger,
que j'ai appelé tour a l'heure le rexte ou la texture originaire. Tex- ne présente que quelques « fragments » (Stücke), méme si ces frag-
turologie, comme dit J. Dubuffet. N ous allons l' attendre et la ments sont essemiels. Or le << fragment » le plus essentiel, e' est
voir venir, revenir. ici l' explicitation du sens de 1' étre de l' étant dénommé étre-la,
comme temporalité. L'explicitation de l'étre-Ia comme tempo-
ralité ne suffit pas a fournir une réponse a la question principale,
L'historicité du Da-sein n' apparaít comme un theme, dans celle du sens de l' erre en général, mais elle est un poim de départ
Sein und Zeit, qu'a deux moments d'importance inégale. Tout ontologique a cette réponse. Si justement l'étre-la est un étre pré-
d' abord, tres vi te et assez brievement dans le§ 6, e' est-a-dire dans ontologique, e' est-a-dire un étant qui a pour étre de comprendre
l'introducrion. Ensuite, reprenant systématiquement et abon- l'étre et de pouvoir poser la question de l'étre, un pas important
damment !'esquisse introductive, dans 1' ensemble du cinquieme sera franchi si l' on montre, comme Heidegger entend le faire dans.
chapitre dans les 5 paragraphes - le 5' chapitre s'intitulant Sein und Zeit, que ce a partir de quoi, l'horizon a partir duque!
<< Temporalité et historicité
2
». Dans ces deux séries de dévelop- l'étre-la pré-comprend l'étre, c'est ce qui s'appelle le temps.
pement, § 6 de l'introducrion et chapitre 5, et comme le signifie Il s' ensuit que le pro jet méme de Sein und Zeit prend la forme
le titre du 5' chapitre (« Zeitlichkeit und Geschichtlichkeit ,), le suivante : explicitation originaire du temps comme horizon de la
compréhension de l'étre, expliciration partant de la temporalité
comme érre de l'étant qui 1141 comprend l'étre.
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 8 (traducrion de J. Derrida); Que cette explicitation doive étre originaire, cela suppose en
L 'fitre et le temps, op. cit., p. 23-24.
2. Le << cinquiCme chapitre >> désigne ici le cinquiCme chapirre de la deu-
particulier que les concepts du temps tels qu'ils sont hérités de la
~ieme section, alors non traduite (les " 5 paragraphes )) sont les paragraphes 72
a 76). <<Le§ 5 )) mentionné apres appartient a l'introduction. l. Précisons : de la deuxiCme section,

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lieidegger: la question de !Étre et l11istoire Quatrifme séance. Le 11 janvier 1965

métaphysique, d'Aristote a Bergson en passant par Kant er Hegel, tions une histoire et un monde sont possibles et peuvent appa-
doivent étre réduits o u détruits. C' est ce a quoi directement o u ra1tre. Or l'un des trairs essentiels des analyses les plus importantes
indirectement, par des réferences historiques ou par des descrip- de Sein und Zeit (chapin·e 3), c'est de montrer ce que veut dire
tions, s' emploie la premiere partie, seule publiée, de Sein und monde, ce que c'est que l'étre du monde, la mondéité du monde
Zeit. Nous allons devoir, par raison d'économie et en raison de quise constitue dans le rapport de l'etre au monde du Da-sein. Je
notre choix initial, opérer une abstraction; notre attention va ne peux pas entrer ici dans ces importantes analyses. ]e fais seule-
devoir prélever dans Sein und Zeit ce theme de l'histoire do m j' ai ment remarquer que sous prétexte de décrire l'historicité, on
dit qu'il était grejje. Naturellement l'image de la greffe serait tres décrit l'histoire du monde, l'histoire de la totalité universelle des
malheureuse si elle vous faisait penser a une implantation ou a événements du monde, on présuppose déja le savoir de ce que
une importation, a la domestication d' un concept étranger. Par signifient la totalité et le monde et l'etre-monde du monde. Pré··
greffe, il faur penser ici branche dérivée ayant surgi avec une supposition qui n' est jamais critiquée par les histoires universelles
auronomie relative et que nous sommes ici obligés de considérer ou les philosophies de l'histoire qui prétendent dire le tour de ce
un peu apart. Mais nous verrons comment la greffe nous renvoie qui se passe dans le monde avant méme d'avoir questionné sur
nécessairement ala racine. l'étre-monde (Hegel?). Or cette question sur .la Weltlichkeit ne
La racine, c'est la condition de possibilité. L'étre du Dasein a peut étre développée qu'a partir 1151 d'une analytique du Da-sein
son sens dans la temporalité. Celle-ci est, je cite § 6, « la condi- orientée par la question de l'étre. Or cette analytique du Da-sein
tion de possibiliré de l'historicité comme un mode d'!!tre temporel montre que le monde n 'est pas, qu'il n' est pas un contenant o u
du Dasein lui-méme 1 » (mode d'étre temporel : zeitliche Seinart). un contenu total mais qu'il se mondifie (weltet) a partir de la
Cela veut dire que l'historicité est un mode, un certain mode de transcendance et de la liberté du Da-sein dans son pouvoir de se
la temporalité. Ce qui explique en particulier que ce mode se projeter vers le tour, d' anticiper au-dela de la totalité de 1' étant,
modifie, se modalise selon des structures qui sont celles de la vers le Rien done. Ce mouvement d' anticipation étant lié au
temporalité elle-méme, en particulier que les significations d' au- mouvement méme de la temporalisation. Vous pourrez retrouver
thenticité et d'inauthenticité se retrouveront en lui. cet enchainement aussi bien dans Sein und Zeit que dans Vom
Et alors, voici le premier geste qui paraít nécessaire quand Wesen des Grundes (1929), dissertation traduite par Corbin et
ll4bisl on veut accéder a l'historicité originaire du Da-sein. recueillie dans Qu 'est-ce que la métaphysique?
Ce geste est de ré-duction ou de ré-gression : réduction ou 2) L'historicité du Dasein est aussi antérieure a l'histoire au
régression en de<;a de deux histoires, de deux significations du sens de science historique. Il est vain de l' adresser a !'historien en
concept d'histoire qu' on a trop ten dance a considérer comme tant que te! pour lui demander ce que e' est que l'historicité.
premieres et fondatrices alors qu' elles so m dérivées et devraient L'historien esde savant qui a déja affaire a un champ scientifique
renvoyer a l'historicité du Da-sein comme leur condition de délimité qui s' appelle précisément la réalité historique, l' Historie
possibilité. comme un champ qui est la Geschichte, et !'historien a un objet
1) Ce sont la l'histoire universelle, l'histoire du monde (Welt- dont il s' occupe et qu'il appelle l' objet historique. Mais sur 1' ori-
geschichte). On ne peut parler d'une histoire du monde que si l' on gine et les conditions de possibilité de ce champ d' objectivité,
sait déja ce que histoire et monde veulent dire et a quelles condi- !'historien en tant que te!, dans sa pratique d'historien, ne peut
ríen en dire. Mais cela ne veut pas dire, [ajout interligne illisible],
l. M. Heidegger, L 'étre et le temps, op. cit., p. 36 (traduction modifiée par d' opérer un simple recul réflexif et critique, une régression trans-
J. Derrida); Sein und Zeit, op. cit.•p. 19. cendantale au sens classique vers les conditions de l' objectivité

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Heidegger: la question de tPtre et !'Histoire Quatrieme séance. Le 11 janvier 1965

historique pour découvrir cette origine de l'historicité vers requérir 1' origine pré-scientifique de la science. De méme, pour
laquelle Heidegger veut nous reconduire. En effet Heidegger ne reprendre encore un autre schéma analogue : de méme que Hus-
suit pas ici tout ce qu' on pouvait appeler les critiques de la Raí- serl veut refaire une esthétique transcendantale qui ne se laisse
son historique, telles qu' elles ont f!euri et se sont multipliées en pas guider par la science toute faite, par la géométrie et la méca-
Allemagne avant et autour de Heidegger chez Dilthey (Dilthey nique, comme l' a fait Kant, mais revenir a l' espace et au temps
qui est un auteur aussi présent que Husserl dans les coulisses de prospecrif de la perception, de méme, Heidegger veut revenir en
Sein und Zeit), chez Simmel, chez Rickert, critiques de la Raison de<;:a de la question sur l'objectivité historique quise donnerait
historique qui ont voulu en quelque sorte, daos un style néo- déja !'ohjet historique, et prédétermine l'historique comme objet.
kantien, réveiller la question : a quelles conditions la science A la page 375, § 72, il joue de la difference entre II61 Objekt et
historique l15bisl est-elle possible? la réveiller dans un style néo- Gegenstand pour dessiner l'intervalle qui sépare ses questions des
kantien e' est-a-dire non pas en se demandant sous la forme scien- questions de l'histoire et de 1' épistémologie. Ceux-ci, dans leur
tífiquement désespérante qui est celle de Kant dans Le Conflit Fragestellung, s' occupent seulement de 1' Objekt en tant qu' acces-
des focultés : « Comment une histoire est possible a priori? - sible a une science, en tant que theme .(et comme Husserl, Hei-
Réponse : Si le devin foit et organise lui-méme les événements degger dit ici thi:me, ohjet d'un theme absolument scientifique).
qu'il annonce a 1' avance 1 ». Mais sous une forme plus féconde, Mais s' occupant de ]' Objekt, ils ne se demandent pas comment
plus accordée a tous les pro gres et a tout l' optimisme historique l'histoire peut devenir, a un moment donné, car elle ne 1'est pas
du XIX' siecle : a quelles conditions la connaissance et 1'objecti- d' abord ni roujours, le vis-a-vis, le Gegenstand; la fa ce thématique
vité historique ont-elles été possibles, des gens comme Dilthey, objective de la science. lis ne peuvent pas se le demander, et ils ne
Rickert, Simmel, etc., étant o u croyant étre a 1' égard de la science peuvent pas y répondre, car la réponse ne peut venir que du cóté
historique dans la situation de Kant a 1'égard de la science d'une analytique pré-scientifique, pré-épistémologique de l'his-
physico-mathématique? torique de l'hisroricité et de son enracinement dans la tempora-
Mais ces questions, qui sont de 1' ordre de 1'épistémologie his- líté. Il y a dans la structure de l'hisroricité quelque chose qui lui
torique, et qui sont marquées par le recul d'une théorie de la permet a un moment donné de devenir objet sciemifique et il
connaissance historique, nous laissent aussi démunis que !'histo- faut redescendre en des;a du projet scientifique pour le savoir.
rien devant la question de l'historicité elle-meme. En effet ces Nous venons de distinguer deux niveaux de superficialité ou
questions, en tant que questions épistémologiques, se laissent plutót de dérivation par rapport a ce qui est en question pour
guider par l'idée de science et d' ohjet scientifique. Elles surgis- Heidegger. Le niveau de la Weltgeschichte ou de philosophie de
sent au moment ou l'hisrorique peut commencer a étre thématisé l'histoire et le niveau de la science historique qui lui-meme se diffé-
par la science. On pourrait dire pour reprendre le khéma husser- rencie en activité scientifique de !'historien et en réflexion cri-
lien utilisé daos la Logique Forme/le et Transcendantale et qui me tique de 1'épistémologie. Notons que le niveau de la Weltgeschichte
para1t fonctionner ici de fas;on parfaitement analogue: l'histoire et de la philosophie de l'histoire est celui de la plus grande na!-
et 1'épistémologie de l'histoire s' occupent de la face thématique veté puisqu' elles s' appuient toutes deux o u prétendent en tout
objective de la science mais elles ne pensent pas définitivement cas s' appuyer sur une vérité historique livrée par la science. Elles
ont toutes deux déja la certitude que quelque chose comme la
l. Emmanuel Kant, Le Conjlit des focultés, tr. fr. J. Gibelin, Patis, Vrin.
vérité historique est possible, qu'une ouverture est possible qui
1973 (3' édition), p. 94 (traducrion modifiée par J. Derrida ou traduction nous donne acces au passé hisrorique, que! que soit le travail
directe de l'allemand: il ne donne pas de référence aune traduction fram;:aise). critique auquel on se livre ensuite sur les documents, les signes,

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Heidegger: la questíon de l'Efre et l'Histoire Quatriáne séance. Le llJanvier 1965

les mouvements, les archives, etc. Le travail critique lui-meme l'histoire. La traduction la plus neutre mais non la moins ridicule
suppose cela meme qu'il veur protéger, a savoir la possibilité de serair 1' historier qui aurait !' avantage de garder la forme verbale et
la vérité historique. Ce qui est visé ll6bisl ici, c'est le type de par conséquent 1' opération synthétique qui se produit dans le
construction ou de reconstruction du monde hisrorique auquel Geschehen qui est justement un rassemblement (Ge-), une esquisse
se livre Dilthey. En utilisant les mots mémes du titre d'un livre de totalisarion qui a sa possibilité dans la synthese de rempora-
de Dilthey, Heidegger écrit: la thématisarion, c'est-a-dire le lisarion, justement. [Phrase interligne illisible.] Le Geschehen
dévoilement historique -le dévoilement par la science historique comme srructure du Da-sein se reconnaít dans le fair suivam : le
(die historische Erschliessung) de l'histoire (Geschichte)- est la pré- Dasein dans son étre de fait est ce qu'il était et comme ill'était.
supposition de tout possible << Aufbau der geschichtlichen Welt in Cette formule de Heidegger (p. 20) : « Das Dasein íst je in seinem
den Geisteswissenschaften » 1• faktischen Sein, wie und "was" es schon war' », cette formule, dont
Nous aurons a retrouver, au lieu propre de sa dérivation, le les traducreurs ont raison de suggérer qu' elle veut évoquer le
probleme de 1' objectivité et de la science historique qui, outre de passé énigmatique qui habite la définition aristotélicienne de la
nombreuses remarques, ici et la, est traité pour lui-meme par le quiddiré (to ti.. .), doit erre entendue avec prudence. Cette pré-
§ 76 de Sein und Zeit. Pour le moment, il nous faut revenir a sence du passé dans l'etre présent, dans le ist, du Dasein, oblige a
l'historicité du Da-sein comme structure fondée dans la tempora- ébranler la confiance na'ive que nous avons dans narre langage
liré comme sens de 1' erre du Da-sein. Nous suivrons quelques quand nous disons j' érais, il étair, quand nous mettons au passé
indications du § 6 et les analyses de tour le chapitre 5. un verbe se rapportant au Dasein. Paute de re-comprendre ce
L'hisroricité comme consritution d'etre du Da-sein, c'esr ce que le passé veur dire dans ce cas, e' est la possibiliré de l'hisroire
que Heidegger appelle le Geschehen. lci nous allons avoir de dif- elle-méme que nous nous fermerons. Évidemmenr, ici encore, ce
ficiles problemes de traduction. Gallimard le rraduit tanrót, avec n' est pas la gramrnaire qui peut nous apprendre ici ce que e' esr
Corbin, par historial, tantór avec Boehm-de Waelhens par accom- que ce passé du verbe erre.
plissement; ces deux traductions sont également insarisfaisantes ll7bisl Que veur done dire la phrase: l'érre-la est (guillemers)
mais il faur bien dire qu' on est fort en peine de les remplacer. ce qu'il était, il est son passé, seine Vergangenheit 2 •
Nous ne le traduirons pas er nous essaierons de l'éclairer, de le N arurellement, route catégorie issue du monde de la narure et
traduire par 1'analyse er non pas par définition, par 1'analyse et des objets vorhandene ou spariaux manquerait le sens de !'erre
par le jeu de son fonctionnement dans le discours heideggerien, passé comme étre du Da-sein. Le Dasein esr son passé, cela veur
et par le sysreme de superficialiré - qui lui sont associés : dire que son passé n' est pas dépassé, qu'il n' est pas derriere lui
Geschichte et Geschick (Destin). Le Geschehen e' est le mouvement comme un autre lieu ou une autre force qui aurair encore une
originaire, le 1171 surgissement de ce qui ensuire est appelé his- efficace causale et garderair sur le présenr une influence. Le passé
toire, Geschichte. C' esr le survenir, 1'advenir, !'a-venir, tous ces ne suir pas le présenr comme un boulet que le Dasein rrainerait a
mors étant dangereux dans la mesure ou ils risquent d'etre conta- la parte. Le Dasein est intrinsequement son passé : le ist est inrrin-
minés par les notions d' événement o u d' avenement qui sont dans sequement constitué par la Vergangenheit, sans quoi le Da-sein ne
serait pas essentiellement historique (je pense forme!). Le passé
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 376. Le livre de Wilhelm Dilthey ne suir pas, cela veut dire que dans chaque Geschehen qui « his-
auquel renvoíe Heidegger est Der Aujbau ckr geschicht!ichen We!t in die Geístes-
wissenschaften [1910], traduit pat L'Édification du monde historique dans les l. M. Heidegger, Sein und Zeic, op. cit., p. 20.
sciences de /'esprit, tr. fr. S. Mesure, Paris, Le Cerf, 1988. 2. !bid., loe. cit. (tradl!ction de J. Derrida); L 'étre et le temps, op. cit., p. 36.

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Heidegger: la questíon de !'Etre et l'Histoire Quatrieme séance. Le 11 janvier 1965

torie >> en projetant vers !'a-venir - et il n'y a d'histoire que par Lorsque celle-ci (Geschichtlichkeit) reste eaehée au Dasein et
cette sorte de passé - ex-tase vers !'a-venir - chaque Geschehen aussi longuement qu' elle le reste, sont aussi c01npromises la pos-
ouvrant 1' avenir est déja non pas suivi mais pré-cédé par le passé sibilité d'un questionnement et d'un dévoilement historique
que mon érre est. Le Pré-cédé. Commenter. (historisch). Le manque d'histoire (Historie) n' est pas une ll8bisl
preuve contre l'historicité du Dasein mais, en tant que mo~e
I1 y a la un noyau srructurel élémentaire irréductible a l'inté-
déficient de cette constitution d'etre, elle en est au contraire
rieur duque! le mouvement du Geschehen paraít isomorphe au
la preuve méme. [Passage tres mal traduit dans Gallimard.]
mouvement de la temporaliré. Noyau irréduetible paree que si Une époque ne peut etre un-historisch que paree qu'elle est
on en défaisait la synrhese, le Zusammenhang, le tissu (Texre, geschichtlich 1 •
texture, phrases fondements) on n' aurait plus aucune chance de
comprendre l'histoire autrement que comme un accident empi-
En paraphrasant on dirait que se livrer a la science historique
rique étranger au mouvement de la vérité (Kant et le temps).
comme ne pas se livrer a la seience historique,. poser des ques-
Bien entendu, il appartienr essentiellemenr a cette structure
tions historiques comme ne pas poser des questions historiques,
élémentaire non seulement de ne pouvoir étre défaite mais - et
avoir conscience de la tradition comnie telle ou n'en avoir pas
paree qu' elle est toujours déja 1181 opérante - de pouvoir passer
conscience, [trois mots illisibles) de historicité ou non, cela sup-
inapers;ue, comme elle le fait non seulement dans la vie courante
pose dans les deux eas l'historicité (Geschichtlichkeit), ces deux
et la conception vulgaire de l'histoire mais méme dans certaines
comportements sont tous deux des modes de la Geschichtlichkeit,
philosophies de l'histoire ou certaines conceptions phtloso-
1' un tout comme 1' autre définis et inauthentiques. C' est cette
phiques de l'historicité. .
affirmation que je voudrais commenter plus patiemment mais
Qu' est-ce que cela veut dire et a quoi peut-on penser en dtsant
avanr d'y revenir, je vais traduire les quelques ligues qui suivent
cela? Avant de donner des exemples - que ne donne pas Hei-
et qui font communiquer eette affirmation et la question du sens
degger - je vais d' abord traduire deux sous-paragraphes du § 6
de l'étre.
(p. 20-21).

Si d' autre pan 1' étre-la a saísí la possibilité présente en luí de


Cette hisroricité élémentaire du Dasein peut a lui-meme
rester cachée. Mais elle peut aussi erre découverte selon un cer-
porter a l' évidence non seulement son Existenz mais le sens de
1' existentialité elle-méme, e' est-a-dire de questionner préalable-
tain mode et erre soumise a un rraitement particulier. Le Dasein
ment le sens de l'Etre en général, et si dans un tel questionnement
peut découvrir la tradition, 1' entretenir, et s'y consacrer expres-
son regard s' est ouvert a l'historicité essentielle du Da-sein, alois
sément. La découverte et le dévoilement d'une tradition, de
l' évidence suivante est incontournable (unvergiinglich) : la ques-
ce qu' elle livre et de la fa<;on dont elle le livre, peuvent etre con-
tion de l'étre [le questionnement vers !'erre: Das Fragen nach dem
<;US comme une tache spécifique. Le Dasein se produit alors dans
Sein] qui a été montré dans la nécessité ontico-ontologique, est
le mode d'étre du questionner et de l' enqueter hístorique (histo-
earactérisée par l'historicité. L'élaboration de la question de l'étre
rischen Fragens und Forschens). Maís l'histoire [la science histo-
doit se laisser assigner (die Anweisung vernehmen) par le propre
rique, Historie], l'historicité rigoureuse (Historizittit) n'est pos-
sens d'etre de la question en tant 1191 qu'il est hístorique, doit
sible comme mode d'étre du Dasein questionnant que paree
se laisser assigner d'interroger sa propre histoire (seiner eigenen
que fondamentalement son étre (celui du Dasein) est détermi-
né par l'historicité (G'eschichtlichkeit). [Done l'Hútorizitdt n'est
possible comme reeherche scientifique du Dasein que paree que --1.-M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 20 (traduction de J. Derrida);
le Dasein est déterminé par la Geschichtlichkeit. Commenter.] L'itre et le temps, op. cit., p. 36-37.

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Heidegger: la question de !1Jtre et l'flistoire Quatrü:me séance. Le 11 janvier 1965

Geschichte nachzufragen), e' est-a-dire de devenir historique (his- suppose pas moins, elle en est seulement un mode inférieur ou
torisch) [... ] '. déficient. Tandis que pour Hegel la possibilité de l'histoire (l' His-
torizitdt) ne présuppose pas mais se confond avec la Geschichtlich-
lci le traducteur Gallimard n'a tenu aucun compre de l'usage keit, de telle sorte que l' absence de conscience historique o u de
tres calculé de ces deux mots et la traduction est plus approxima- science hisrorique est l' absence de Geschichtlichkeit tour court. La
tive et libre que jamais. Done, je paraphrase : le sens méme de la non-historicité comme Un-historizitdt esr pour Hegel la non-his-
question de l'étre luí commande d'interroger sa Geschichte, c'est·· roricité comme Geschichtlosigkeit. La différence est importante et
a-dire le devenir historisch, pour 0e poursuis ma traduction) : nous allons voir comment et pourquoi.
Commen~ons par placer cóte a cóte deux textes, l' un, bien
[... ] pour en venir elle-méme a la pleine possession de ses propres
connu, de Hegel et l'autre, moins connu, de Heidegger. Ils sem-
possibilirés de questionner gráce a 1'appropriation (Aneignung}
de son passé. La question du sens de l'étre en vertu du mode
blent vouloir dire la méme chose. Avant de les lire, je rappelle
de production qui est le sien, c'est-J.-dire comme explication que le mot histoire, dans la racine gréco-latine, remonte a histo-
préalable du Da-sein dans sa temporalité et dans son historicité, ria qui vient de historein qui veut dire s' enquérir, s'informer,
est conduite d'el.le-méme a se comprendre comme historique apprendre. Et e' est l'une des branches d'un arbre étymologique
(historische}'. dont la racine a nourri une autre branche qui est épistéme
(science). Done le mot histoire s'est déterminé d'abord a partir
]e reviens done, comme je 1' ai annoncé il y a un instant, a ce de l'idée de science historique et non d' expérience historique. Ce
probleme de l' absence de science o u de conscience historique n' est qu' ensuíte qu' on a appelé histoire le contenu du réeit, le
comme preuve non pas contre maís de l'historicité et comme contenu qui pouvaít faire l'objet d'un récit historique. Et ces
mode déficient de l'historicité plutót que comme mode de non- deux significations sont intriquées dans le mot histoire qui dé-
historicité. Cette affirmation est tres lourde de conséquences et signe a la fois les deux, l' événement et le récit. Done le eoncept
je voudraís pour con dure aujourd'hui en souligner l' originalité gréco-latin tire vers la science, vers 1' Historizitdt une signification
en commen~ant a la confronter a des affirmations voisines mais qui devrait ne pas s'y téduire. Il[20[ détermine l'histoire a partir
radicalement différentes pour peu qu' on y préte attention, de de la science historique alors que, selon Hegel, elles sont insépa-
Hegel et de Husserl. rables et n' ont pas de privilege d' originarité, ne sont pas dérivées
Hegel d'abord. Je commencerai par une proposirion de rap- l'une de l'autre, et alors que, selon Heidegger, c'est la science
prochement tres général. Tous les deux, Hegel et Heidegger, ont hístorique qui est dérivée, qui présuppose dans sa possibilité une
insisté sur le fait que [19bis[la science historique (Historie) pré- histoire qui n' est pas encore science. Autrement dit, le concept
suppose, que la vérité historique présuppose la Geschichtlichkeit. ]e gréeo-latin d' historia ou bien (selon Hegel) privilégie légitíme-
viens de di re présuppose et déja une différence s' annonce entre ment l'une des deux significations co-originaires, ou bien (selon
Hegel et Heidegger. Pour Heidegger la possibilité de l' historie Heidegger) in verse les vrais rapports et fait du dérivat un origi-
présuppose la possibilité de la Geschichtlichkeit mais, nous l' avons naire. Cette opération n' est pas seulement un accident linguis-
vu, la non-histoire, l' absence de conscience historique, ne le pré- tique, elle abrite une opération métaphysigue fondamentale et
une opération précisément historico-métaphysique. Le privilege
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 20-21 (traduction de J. Derrida); accordé ala science historique dans la détermination de l'histoire
L 'étre et le temps, op. cit., p. 37. est lui-meme une aventure historique qui a un sens historique
2. !bid., p. 21 (traduction de J. Derrida); L'étre et le ternps, op. cit., p. 37. qui n' est autre que la conception philosophique ou métaphysique

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Heidegger: la question de l'Etre et l1Hstoire Quatri'eme séance. Le 11 janvier 1965

de l'histoíre, e' est-a-dire une conception scientifique, la philoso- nement historique; e' est un commun fondement interne qui les
phie se pensant d' entrée de jeu avec Piaron comme épistéme. 1211 fait se manifester ensemble 1•
Orla notion germanique de la Geschichte échappe d' elle-méme
a cette déterminarion sciemifico-philosophico-métaphysique de Heidegger (début du § 73 de Sein und Zeit, p. 378, non
l'hjstoire, elle échappe a la détermination historique de l'histoire. traduit) :
« Echapper a la déterminarion historique de l'hisroire , s' entend
en deux sens car « détermination historique » veut dire deux La double signification (Zweideutigkeit) du terme Geschichte,
choses. A) Cela veut dire détermination qui s'est produite hisro- telle qu'elle apparaít au premier abord, te!le qu'elle a été souvent
riquement : il appartient a l'histoire de la pensée que l'histoire ait remarquée rnais qui n' est nullement fortuite s' annonce en ceci
été déterminée comme elle ]'a été a partir de la philosophie que ce terme vise aussi bien l' effectivité historique (geschichtliche
grecque. B) Cela veut dire aussi que, si cette détermination reste Wirklichkeit) que la science qu'il est possible d'en avoir 2•
l2übisl historique (au sens de historisch opposé a geschichtlich),
e' est alors que le comen u de la détermination est la science histo- Les deux textes étant rapprochés, revenons a celui de Hegel et
rique. Bien entendu l'histoire de cette détermination historique voyons ce qu'il veut dire et en quoi l'intention qui !'anime est
échappe a la science historique comme telle, elle est plus pro- différente de celle de Heidegger. Savoir en quoi elle est diffé-
fonde et plus vieille qu' elle. rente, e' est savoir en quoi la non-fortuité, la nécessité essentielle
La notion allemande de Geschichte en est venue a désigner qui se cache derriere ce phénomene linguistique est pensée diffé-
l'histoire comme science, en est venue a fonctionner comme remment par Hegel et par Heidegger. Pour tous les deux, il ne
synonyme du terme gréco-latin d'histoire-historia. Mais originai- s' agit pas d'un hasard linguistique et Heidegger souscrirait méme
rement, elle désigne non le récit mais le rassemblement de ce qui sans doute a telle remarque de Hegel se réjouissant, apropos non
échoit, de ce qui est dispensé comme un présent et comme une pas du terme Geschichte mais Aufheben qui réunit en lui-méme
destruction. Ce qui fait que la notion de Geschichte en tant que deux significations contradictoires (supprimer et conserver), se
telle réunit les deux significations sans privilégier a priori l'une ou réjouissant done de ce que la langue allemande ait le privilege de
l' autre. ce concept proprement intraduisible paree que contradictoire, et
Et elle fait du méme coup appara!tre le caractere essenriel et soit ainsi une langue d' entrée de jeu spéculative (au sens hégélien
nécessaire, nullement fortuit, de l'unité des deux sens du mot de ce mor).
histoire. Cela, et Hegel et Heidegger en ont conscience et avant Pour Hegel, pas de hasard linguistique dans ce mor Geschichte.
de revenir sur la différence annoncée tour al'heure, je lis done les paree que 1'effectivité historique appara!t en méme temps que la
deux textes quise font écho. possibilité du récit, done de la science historique. L 'Historizitiit
Hegel: C' est dans les Lerons sur la philosophie de l'histoire, dans n' est pas seulement un mode, une modification ultérieure et
l'introduction, a la page 62 de la traduction Gibelin. éminente, de la Geschichtlichkeit, elle en est 121 bisl contempo-
raine et co-substantielle. Vivre historiquement, cela n'est possible
En notre langue, histoire (Geschichte) unir le coté objectif et le que si on a le langage et si on a la conscience et si par conséquent
cOté subjectif et signifie aussi bien historia rerum gestarum que
on peut rassembler - ré-sumer son expérience. La mémoire, au
les res gestas elles-m emes; elle est fait non moins que récit. Cette
union des deux significations doit étre considérée par nous
comme dépassant la simple contingence extérieure; il faut penser l. G. W. F. Hegel, Lerons sur la philosophie de l'histoire, op. cit., p. 62.
que le récit historique apparalt en méme temps qu' action et évé- 2. M. Heidegger, Sein undZeit, op. cit., p. 378 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de !1!tre et l'Histoire Quatrifme séance. Le 11 janvier 1965

sens profond er productif que Hegel donne a ce mot, est !'esprit Premier point : !'origine de l'histoire comme origine de l'État,
lui-méme, la Mnémosyne et le Geist, c'est-a-dire le pouvoir de p. 62:
se recuei!lir soi-méme, d'hérirer de soi. Cette puissance de re-
cueillemem et de résumption et de ré-cit est le fondement com- Souvenirs de farnille, traditions patriarcales ont un intéret dans
mun de l'expérience historique et de la scieuce historique. Un la famille et la tribu : le cours uniforme de leur condition n' est
individu, une conscience ou un peupie sont historiques (ge- point ohjet de mémoire 1 •
schichtlich) a partir du moment o u ils sont en mesure de former le
projet du récit de leur expérience, ou leur expérience est en lci, point de mémoire, puisque d'une pan, le cours est uni-
mesure de se réciter elle-méme, de produire des signes d' elle- forme, c'est-a-dire répétitif, quantitatif, et que d'autre part, au-
méme (et dans I'Encyclopédie Hegel explique que Mnémosyne, la cun projet n'apparaít de portera l'universalité rationnelle, a la
mémoire, est la productrice du signe) done de produire des face du monde, le témoignage de ce devenir. Les souvenirs sont
signes, des ceuvres, de se produire dans des ceuvres, e' esr-a-dire encore des habitudes e' est-a-dire des sédimentations animales ne
dans un a priori objectif sans lequel il n'y aurait ni Geschichte ni se pensant pas comme telles. Hegel poursuit :
Historie. Ce qui implique du méme coup qu'il n'y ait pas d'his-
Mais les actions qui se distinguent ou des tournants de la des-
toire strictement individuelle mais au niveau du peuple constitué
tinée peuvent pousser Mnérhosyne a saisir ces images de mérne
en État, c'est-a-dire en institution raisonnable, rationnelle et que l'amour et les sentiments religieux excitent la fantaisie a don-
concrete, l'individu étant abstrait. Ce qui confirme aussi ce que ner une forme a de telles impulsions primitivement vagues. Ce-
Hegel dit dans la Phénoménologie, asavoir que la vie animal e n' ait pendant seul l'État fournit une matihe qui n' est pas seulement
pas d'histoire méme si l'espece évolue: l'évolution de l'espece, propre a la prose de l'histoire, mais qui contribue elle-méme a la
incapable de se résumer soi-méme, de garder la mémoire théma- produire 2 •
tique de son devenir et de son progres, n' est pas historique. Seuls
l' esprit et la Raison ont une histoire, senli'État a une histoire et Cela signifie que l'F:rat fournit une matiere déja universelle et
l'individu séparé de l'État a le méme statut que !'animal. Les objective dans sa signification et dans cette mesure déja apte a
notions d'histoire, d'esprit et de culture ou de politique, et de nourrir la forme universelle du récit et de la science historique.
moralité objective (Sittlichkeit) se connotent rigoureusement. l22bisl Non seulement l'État est apte a recueillir les signes
La conséquence en est qu'un peuple qui 1221 ne se constitue pas dans des monuments, des bibliotheques, institutions de consi-
thématiquement, expressément en État rationnel gardien des ins- gnation, non seulement il organise rationnellement la circulation.
titutions et du patrimoine historique, un peuple qui n' a pas la des signes et des oeuvres historiques, mais il produit ces signes et
poli tique de sa science historique, un tel peuple n' a pas d'his- des signes aptes a circuler de fa~on rationnelle, transparente et
toire, n' est pas geschichtlich. Vous voyez poindre la différence universelle et univoque (volonté générale). Je poursuis:
heideggerienne. Un tel peuple pour Hegel ne vit pas dans un
monde déficient de Geschichtlichkeit, il n' est pas geschichtlich du Une société quise fixe er s' éleve a l'État, exige a u lieu d' ordres
tout. Sa culture n' est pas une culture, elle est animal e et elle est subjectifs, suffisants pour les besoins du moment, des commande-
nature. ments, des lois, des décisions générales et universellement valables
Je m'appuierai, pour le momrer et le préciser, encore une
fois sur l'introduction aux Lerons sur la philosophie de l'histoire l. G. W. F. Hegel, Lerons sur la philosophie de l"histoire, op. cit., p. 62-63.
(p. 62-63 de la traduction). 2. !bid., loe. cit.

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Heidegger: la question de FÉtre et l'flistoire Quatril!me séance. Le 11 janvier 1965

et produit ainsi un exposé aussi bien qu'un intérét d'action et L' exemple qui illustre ici l'intention hégélienne, e' est la diffé-
d' événement raisonnables, en soi déterminés, et durables dans rence entre la Chine et l'lnde. Je lis (c'est la suite du texte).
leurs résultats, auxquels Mnémosyne, dans le but constant de Lire p. 63-64 et commemer 1•
fOrmer et de constituer l'Érat, est amenée a conférer la durée au
souvenir 1• * I1 est surprenant pour tous ceux qui commencent a se fami-
liariser avec les trésors de la littérature hindoue, que ce pays si
L'État est done a la fois l' origine de la réalité historique et de riche en ceuvres del' esprit et des plus profondes, n' ait point d'hís-
l' exposé historique. Seul il est 1' origine de l'histoire complete. toire, faisant ainsi avec la Chine le plus vif contraste puisque celle-
C' est pourquoi, réciproquement, il n'y a pas d'État sans histoire. ci possede une histoire remarquable, remontant aux époques les
Un État ne peut pas se passer de sa propre histoire, de la plus anciennes. L'Inde ne possede pas seulement d'-ancíens livres
conscience de son propre passé. ll est incomplet en lui-méme religieux et des reuvres poétiques brillantes, mais aussi de vieux
sans cela. Tandis que l'expérience pré-étatique (l'amour, la reli- livres de lois, condition de la production historique qui vient
gion, etc., sont complets en elles-mémes sans avoir besoin pour d'etre exigée, et cependant elle n'a pas d'histoire. Mais dans ce
cela de la conscience de leur passé'. Elles sont actuelles en elles- pays 1' organisation commenyante des distinctions sociales, s' est
m emes alors que l' acrualité de l'État est incomplete sans la aussitót pétrifiée dans les castes en conditions naturelles en sorte
que les lois concernent sans doute les droits civils, mais les font
conscience du passé.
dépendre des différences naturelles et fixent notamment l' état
réciproque de ces castes (moins des droits que leur contraire),
En général, dit Hegel, le sentiment profond, celui de l' amour
e' est-a-dire l' état des castes supérieures par rapport aux infé-
par exemple, ensuite l'intuition religieuse et ses images sont en
rieures. De cette fayon, de cette éclatante vie hindoue et de ses
eux-memes tour a fait actuels et satisfaisants, mais l' existen ce de
empires, se trouve banni le facteur moral (Sittlichkeit). Au-dessus
l'État qui avec ses lois et coutumes rationnelles, est en meme
de l' asservissement dú a cette stabilité de l' ordre, rigide comme la
temps extérieure, est un actuel incomplet dont l'intelligence exige
nature, tout le lien social n' est qu' arbitraire déréglé, agitation pas-
pour l'intégrer la conscience du passé 3 .
sagere ou plutót décha!nement sans but final du progres et de
l' évolution : par suite il n'y a pas de souvenir de la pensée, d' objer
1231 Voila pour l'État comme origine de l'historicité en général. pour Mnémosyne, et une fantaisie profonde sans doute, mais
inculte rampe sur le sol, incapable d'histoire, privée qu' elle est
Maintenant 2) les peuples sans État, les cultures sans État ne d'une fin propre a la réalité comme a la liberté substantielle. *
vivent pas dans une historicité déliciente mais dans une non-
historicité. Ceci n' est que la réciproque de ce que nous venons Bien entendu cette pétrilication et cette naturalisation de 1' es-
de dire mais Hegell'illustre d'un exemple singulier et curieux qui prit o u de l'historicité n' est pas un phénomene accidente! qui
mérite qu' on s'y arrete un peu, ne serait-ce que comme a une s'est produit ici ou la, a un moment donné ou a un autre (en
contribution au probleme encore brúlant des sociétés dites sans Inde par exemple). C'est la menace qui guette toute commu-
histoires, qu' on assimile souvent sans autre forme de proces aux nauté, peuple o u nation, en 1'espece de la dé-politisation o u de la
peuples dits sans écrirure. conception naturelle ou biologique, ou organiciste, voire meme
techniciste du politique.
l. G. W. F. Hegel, Le(ons sur la philosophie de l'histoire, op. cit., p. 63
Q. Derrida souligne).
2. Phrase telle dans le manuscrit, et parenthese non fermée.
3. G. W. F. Hegel, Le(om sur la philosophie de l'histoire, op. cit., p. 63. l. !bid., p. 63-64.

160 161
Heidegger: la question de tEtre et l'Histoire

La prochaine fois nous nous intéresserons aune intention ana-


logue mais déja différente de Husserl, concernant !'origine de
l'historicité et les peuples dits sans histoires. Puis nous verrons
comment Heidegger rompt avec cette métaphysique hégéliano-
husserlienne de l'hisroire, métaphysique spírirualiste, méta·
physique du Geist, dérerminant trop vire l'histoire a partir de
la possibilité de savoir et du savoir de soi, de la science et de la Cinquieme séance
conscience et se laissant commander par la différence catégo-
riale de la culture et de la nature en de~a desquelles Heidegger Le 25 janvier 1965
entend remonter, interrogeant l'historicité d'un Da-sein qui n' est
encare déterminé ni comme esprit, ni comrne sujet, ni comrne
conscience mais comme temporalité, cette temporalité étant pour
I'instant le seul horizon transcendantal prescrit a la question de 111 Je rappelle que nous nous apprétions, a la fin de la séance pré-
l'étre dont il ne faut pas se laísser distraire ... cédente, a considérer, du point de vue de r origine de l'historicité et
du point de vue des peuples dits sans histoires, du point de vue d'un
hypothétique degré zéro de l'historicité, une intentlon husserlienne
do m je dirais qu' elle était analogue a celle de Hegel, telle que nous
l'avions repérée a partir notamment de l'Imroduction aux Lerons sur
la philosophie de l'histoire. Intention analogue, c'est-a-dire différente
a l'intérieur d'un méme systeme de rapport, d'une méme strucrure.
Cette confrontation, avais-je dit, devait donner un lieu, donner son
lieu a une certaine rupture « destructrice ,, de Heidegger, rupture
avec la métaphysique hégélienne-husserlienne de l'histoire, méta-
physique spiritualiste, métaphysique du Geist et de la Ratio détermi-
nant encore trop vi te l'historicité a partir de la possibilité du savoir et
du savoir de soi, de la science et de la conscience, et se laissant com-
mander par la différence catégoriale de la nature et de la culture ·
tenue pour originaire et irréductible, différence survenue pourtant
comme un événement de la métaphysique et en de~a de laquelle
Heidegger entend remonter au moment ou il interroge l'historicité
du Dasein a une profondeur d' originalité o u celui-ci n' est pas encore
.déterminé comme esprit ou raison, sujet ou conscience (ni inverse-
ment, ce qui revient au rneme quoique ces notions n' ont de sens
que par leurs différences et leurs oppositions proprement méta-
physiques, corps ou affect, objet ou inconscient). Mais comme
temporalité, cette temporalité étant dans Seín und Zeít, nous 1' avons
vu, le seul horizon transcendantal prescrit a la question de l'etre.

163
Heidegger: la question de l'Étre et l'_Histoire Cinquiáne séance. Le 25 janvier 1965

llbisl Avant de parler- tres vi te, comme je viens de le faire de a un moment de l'itinéraire husserlien o u il s' agit avant tour de
la métaphysique hégélienne-husserlienne de l'histoire - il faut montrer l'indépendance de la valeur de vérité, de la normativité,
rappeler que, dans !'esprit de Husserl, chaque fois que la phéno- au regard d'un moment ernpiriquement détermíné de l'histoire,
ménologie rencontre l'histoire et en fait un theme, il ne s' agit pas quitte plus tard a expliciter l'historicité originale et non empi-
de métaphysique et a fortíorí < pas > de métaphysique hégélienne, rique de la vérité, Or, aux yeux de Husserl, si Hegel arrive a éviter
Bien sur, Husserl entend rompre avec toute métaphysique- nous au moins 1' apparence du relativisme, e' est gráce a une spécula-
sommes les vrais positivistes!,,, Il entend que la phénoménologie tion rnétaphysique qui vient doubler la description empirique et
soit au moins la réduction dilatoire de la métaphysique, La méra- qui, au lieu de décrire les choses mémes, procéderait a un acre
physique, toute proposition métaphysique sera différée jusqu'a de fái dans la téléologie de la Raison et de !'Esprit qui permet
ce que la phénoménologie lui ait assuré son droit. Cette réduc- de reconna1tre la vérité universelle en marche vers elle-méme dans
tion de la métaphysique - sur laquelle je ne veux pas m' étendre le travail de l'histoire, Mais précisément Iorsque la foi dans cette
ici - vise tout particulierement HegeL Le hégélianisme est pour métaphysique de l'histoire a été perdue, apres Hegel, par tous les
Husserl- qui le connaíssait mal, il faut bien dire, mais ceci n' est post-hégéliens, il n' est plus resté que l'historicisme qui était le
pas une origínalité - le rype méme de la pensée spéculative, de la noyau méme du hégélianisme,
dialectique emballée d' avoir rompu avec la description de l' expé- Aussi n' est-il pas question -'bien sur - de faire de Husserl
rience et des choses memes, et cela des la Phénoménologíe de un héritier pur et simple de la métaphysique hégélienne de
!'esprit elle-meme, La réduction de la métaphysique par la phéno- l'histoire,
ménologie vise tout particulierement Hegel et plus particuliere- N éanmoins, lorsque autour de la Krísís, l'historicité devient
ment encore la métaphysique hégélienne de l'histoire, Pour lui, un theme pour la phénoménologie, la téléologie de la Raison
Hegel est responsable de ce réveil de l'idéalisme métaphysique réappara1t 12 bisl et avec elle des accents fort hégéliens, Je ne veux
dogmatique qui a couvert de ses lourds et puissants systemes la pas ici entrer au coeur de ce probleme et répéter tout ce qu' on a
question transcendantale kantienne, re-sommeil dogmatique, Et pu dire au sujet de la Krísís et de l'histoire chez HusserL Je vou-
ce qu'il lui reproche plus précisément e' est une sorte d'histori- drais seulement, comme je 1' ai fait pour Hegel, aborder le pro-
cisme, En liant le mouvement de la vérité aux figures historiques bleme de la science historique et des peuples dits sans histoire,
de l' esprit, il aurait réduit la valeur de vérité a une Weltan- en pla~ant toujours en exergue de ces considérations la phrase
schauung, expression en effet utilisée par Hegel pour désigner les de Heidegger lue la derniere fois et qui affirmait que l'absence
figures de 1' esprit dans la phénoménologie, et reprise dans le sens d'Hístoríe (de science ou de conscience historique) loin de prou-
que vous savez 121 précisément par Dilthey, Quand Husserl évite ver 1' absence de Geschíchtlíchkeít, n' est qu'un mode- déficient, il
l'historicisme ou le relativisme de Dilthey dans La Phílosophíe est vrai - de la Geschíchtlíchkeít du Dasein,
comme scíence rígoureuse, illui reproche précisément d'ignorer le
sens de la vérité, le sens de la valeur de vérité qui a en propre, qui Dans la Krísís, vous le savez, Husserl commence par affirmer
implique intrinsequement, la prétention aune universalité infinie que les peuples et les civilisations dans lesquels l'idée de la
et inconditionnée, sans aucun lien de fondement avec un lieu ou
un temps 1, La philosophie comme science rigoureuse appartient a
structure et la phénoménologie )), présenté sous forme de conférence Cerisy-
la-Salle en 1959 et publié dans le recueil Genese et structure dirigé par MM, de
Gandillac, Goldmann et Piager, Paris/La Haye, Mouron, 1964, puis repris
l. Dans le manuscrit, Derrida laisse ici un grand blanc puis écrit, au milieu : dans J, Derrida, L'écriture et la difftrence, Paris, Le Seuil, 1967, p, 238
a
" ici revoir texte Cerisy )). La référence va sans dome son essai, « Genese et précisément.

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fleidegger: la question de !'ÍJtre et !Histoire Cinquii:me séance. Le 25janvier 1965

science o u de la philosophie n 'a pas fait irruption, ces peuples Non-historicité, cela voulait dire ~a- historici.té finie, finie par des
et ces civilisations n' ont d'historicité qu' ernpirique. Historicité horizons verrouillés, dit Husserl.
ernpirique, pourquoi? et qu' est-ce que cela veut dire? Cela veut Autrement dit, et e' est le premier poinr que je voulais souli-
dire que tant que l'idée de la science cornrne idée d'une tradition gner ici, la possibilité de l'historicité (Geschichtlichkeit) dépend
infinie, d'une ouverture infinie de l'horizon dans l'aequisition et de la possíbilité de la science ou de la philosophie [ajout intra-
la transmission de la vérité, e' est-a-dire de valeur universelle, tant ligne de trois rnots illisibles] et celles-ci ne sont, elles, irnpos-
que cette ldée o u que eette tache n' ont pas fait irruption, une sibles 1 que si l'idée de l'infini s'est produite, l'idée de l'infini
cornmunauté ne peut se penser eornme historique. Elle ne peut eomme ouverture indéfinie. Il n 'y a pas d'historicité pure avam la
se penser cornrne historique paree qu'elle ne forme pas le projet Raison et la possibilité idéale de la transmissibilité infinie du
d'une tradition, d'une transmission pure, univoque, transpa- sens. Il n~y a pas d'historicité pure, cela veut dire qu'il n'y a pas
rente, cornrne doit l'étre dans son idéal une transrnission scienti- de devemr proprement historique (geschichtlich) et pas d' objet
fique. Il n'y a pas d'historicité pure sans la eonscience de cette proprernent historique (historisch) pour une science de l'histoire.
historicité pure, e'est-a-dire sans l'idéal 131 conscient de eette [Ajout interligne de sept mots illisibles]
pure traditionnaliré qui ne peut étre que la traditionnalité de la Autrement dit, ici, la raison et l'infinité sont du cóté de l'his-
vérité, puisque celle-ci dans son sens d'étre implique l'universa- toire. Cornrne chez Hegel et sernble-t-il, contre les grandes méta-
lité inconditionnée et infinie. Or tant qu'une société n' est pas physiques pré-hégéliennes pour lesquelles il n'y avait d'historicité
habitée par ce pro jet- projet qui a déterrniné 1' eidos gréco-euro- qu' ernpirique et pour lesquelles le mouvement de la vérité, s'il
péen- elle n'est qu'un agrégat empirigue. C'est ce que Husserl y en avait une, n' était rien moins qu'historique. De telle sorre
dit de la Chine et de l'Inde, par exernple. Elle n' est qu'un agrégat que, soit dit en passant, si contre ces grands rationalisrnes et ces
empirique paree qu'elle ne pense pas son uniré a partir d'un grandes définitions de 1' historicité du sens que sont encore Hegel
projet universel et a partir de l'idée d'une historicité pure, c'est-a- et Husserl, on voulait ré-affirmer la finitude du sens pour se déli-
dire infinie. Elle pense son uniré encore comrne uniré acciden- vrer de l'horizon théologico-rnétaphysique gui reste encare celui
telle, fortuite, narurelle (rappelez-vous le texte de Hegel que j' ai de Hegel et de Husserl, il faudrait tres curieusemem restaurer, a
lu la derniere fois), uniré géographique, politique, sociale, etc. une certaine profondeur et en un certain sens, il faudrait tres
Narurellernent tous les peuples touchés par l'idée européenne de curieusernent restaurer 141 une certaine an-historicité fondatrice
science et de philosophie sont aussi des unités ernpiriques finies du sens. Je dis << tres curieusernent » car on semblerait rejoindre
rnais leur essence spiriruelle a été dans son intériorité rnarquée ainsi des anhistoricisrnes de type classique - ceux du XVII' - au
par l'idée de la science comrne tache infinie et l'Europe se pense mornent méme ou on ébranlerait ainsi le fondernent rnérne de la
dans l'horizon d'une historicité sans limite, dans l'idéal d'une rnétaphysique. L' an-historicité do m il serait alors question ne
historicité et d'une traditionnalité pures.lnversernent, les peuples serait plus un fondement théologique éternel, rnais une certaine
dits non européens, des lors que l'idée de la tache infinie quin' est perrnanence silencieuse du non-sens, o u plutót d' une absence du
pas européenne au sens empirique mais qui est universelle s' ouvre sens antérieur a l' opposition du sens et du non-sens, une origine
a eux, accedent a cet idéal de pure historicité. du sens et de l'histoire qui serait en des;a de toute alternative de la
L 'historicité empirique dont je viens de parler est aussi bien Raison et de l'irraison, d'une vérité et de la non-vérité et sans
désignée par Husserl, notarnrnent dans une lettre a Lévy- Bruhl lesquelles ces alternatives ne sauraient surgir non plus qu' aucune
(1935), cornrne non-historicité (Geschichtlosigkeit). La, il parle de
sociétés di tes prirnitives dont l3bisl s' occupair alors 1' ethnologie. l. T el dans le manuscrit.

!66 167
Heidegger: la question de !'Etre et tHistoire Cinquil:me séance. Le 25 janvier 1965

historicité. Je ferme ici cette parenthese. Peut-étre aurions-nous a historiciste pour que l'historicisme soit lui-meme possible et légi-
l' ouvrir de nouveau aun autre moment. time a un certain niveau. Il y a done une couche de vérité qu'il ne
Il n' est pas nécessaire de s' étendre longuement sur la téléologie peut conrester sans se contredire lui-méme. Nous avons un projet
husserlienne pour en percevoir la résonance hégélienne. Certe scientifique qu'on 151 appelle l'histoire ou l'ethnologie, etc., qui
résonance appara:itrait encare mieux si on notait que comme suppose que des époques et des communautés différentes puis-
Hegel et comme plus tard Heidegger, Husserl refuse 1) l'histori- sem s' ouvrir ala vérité d' autres époques et d' autres communaurés
cisme, e' est-a-dire la réduction du sens er de la vérité a un devenir historiques ou ethniques.
empirique, < et > 2) tour privilege a !'historien pour déterminer 2) cela suppose done deuxiemement que !'historien ou l'erh-
le sens de l'historicité et l' origine de la vérité historique dont il nologue a quelque certitude a priori concernant la possibilité de
parle. Je ne veux pas ici approcher Hegel de trap pres- il s'agit cette vérité et l'universalité des structures de l'historicité ou de
de textes que nous commenterons au cours du l4bisl séminaire la culture o u de 1' erre en communauté pour définir son propre
du deuxieme semestre sur Hegel 1• Mais je montrerai comment champ et entreprendre ses enquetes. Il sait déja ce qu'histoire
chez Husserl les deux gestes se conjoignent, qui d'une part refuse veut dire comme il sait ce que communauté humaine veut dire,
l'historicisme et d' autre part soustrait a !'historien le droit de ce que << langage » et << fait historique >> veulent dire, au moment
définir l' origine de l'historicité et de la vérité historique. o u il entre en contact avec d' autres époques o u communautés, si
L'historicisme - dans son schéma essentiel - consiste a dire : différentes soiem-elles de la sienne. Sans !'uniré apodictique et
chaque époque, chaque communauté, dans son originalité et son inconditionnée de ce champ a priori et de ces structures univer-
irrempla~abilité et son irréversibilité historique, a sa vérité, sa selles, il ne pourrait meme pas faite constater les différences et la
logique, ses normes, etc. Done il n'y a pas de sens universel, etc. relativité au nom desquelles il prend une position empiriciste et
Je n'insiste pas. historiciste. Par définition, ce champ et ces structures universelles
A quoi Husserl réplique que bien entendu tour cela est vrai et de l'historicité, cette origine ou cette essence de l'historicité ne
qu'il serait absurde de le nier. Mais cette affirmation meme, pré- peuvent faire l'objet d'une science historique ou d'un travail de
cisément paree qu' on la prend au sérieux, présuppose : !'historien. D' abord paree que cene sont en aucun cas des objets
1) qu'a la vérité, des faits historico-empiriques, ethnologico- et ensuite paree que cette essence et cette origine sont toujours
empiriques, ne peuvent précisément étre légitimement évoqués déja présupposées par des historiens. Aussi Husserl peut-il dire
que s'ils sont déterminés par une science qui les établit en vérité. dans la Krisis qu'il n' a méme pas beso in de chercher a opposer
Ce qui suppose qu'une science de ces faits historiques soit pos- des faits historiques aux faits invoqués par !'historien historiciste:
sible. L'historicisme est un attribut de !'historien qui croit a la 1' assertion méme de la facticité de ces faits par !'historien histori-
possibilité de sa science et done a l'ouverture et a l'horizon d'une ciste pro uve l' a priori historique dont parle Husserl. Des lors on
vérité historique. peut dire a la l5bisl fois que l'historicisme, comme proposition
Cette vérité historique doit échapper elle-meme a la réduction systématique inconditionnée, comme prétention a etre une pro-
position systématique inconditionnée, est done intenable, et a la
l. Plus loin (cf infra, « Neuvieme séance. Le 29 mars 1965 »,p. 299), Der- fois que !'historien et la science historique ne peuvent, en tant
rida mentionne un séminaire intitulé« Hegel et l'histoire >> qui est peut-étre ce que tels, déterminer le sens et 1' origine de l'historicité.
a quoi il se réfere ici. Mais le seul autre cours de Jacques Derrida a l'ENS en 11 s' agit la d' affirmations communes a Hegel, Husserl et Hei-
1964-1965 qui se trouve archivé, d' agrégation celui-la, s'intitule << La théorie
de signification dans les Recherches logiques et dans Ideen I >> (douze séances degger. Je préfere, plutot que de développer des banalités a ce
rédigées). Cf supra, « Introduction générale )), p. 12. sujet, déterminer le point ou se produit déja, entre Hegel et

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Heidegger: la question de l'f!tre et l1fistoire Cinquif:me séance. Le 25 janvier 1965

Husserl, une décisive rupture. Celle de Heidegger avec celui-ci et Le deuxieme niveau est marqué par le surgissement de la philo-
celui-la n' en aura que plus de tranchant. sophie ou de la science et de l'humanité capable de l'idée de phi-
N ous avons vu la derniere fois que pour Hegel, une société losophie o u de science, done du projet de la ráche infinie. La la
sans science historique était purement et simplement une socié- Raison comme puissance d'universalité a surgí mais elle n'aurait
té sans histoire. Or Husserl, en particulier dans un des textes pas pu surgir si elle ne sommeillait pas dans l'historicité infé-
annexes de la Krisis (1934, Beilage XXVI, p. 502-507), texte qui rieure et méme dans la non-historicité, dans la confusion et dans
s'intitule précisément « Stuftn der Geschicht!ichkeit. Erste Ges- la nuit, dit-il ailleurs. Dans la Philosophie comme príse de cons-
chicht!ichkeit 1 >>, Hu&serl y teme de distinguer entre plusieurs niveaux cience de !'humanité, il écrit :
d'historicité. Et cette distinction va lui permettre de reconnaítre
uue hisroricité a des cultures auxquelles l'idée de science et La philosophie n'esr done rien d'autre, departen part, que le
rationalisme se diversifiam lui-meme se!on les différenrs plans ou
notamment de projet historique est encore restée érrangere.
se déploient intention et accomplissement; elle. esr la Ratio dans
Le niveau le plus bas est celui de l'historicité commune a toute
son mouvement incessant pour s' élucider elle..:.mf:me, a partir de
société, route communauté parlant, c'est-a-dire ayant une culture la premiere irruprion de la philosophie dans l'humanité donr la
- la, le simple líen de générations, l' activité en communauté, raison pourtant innée était restée jusqu'alors inaccessible a elle-
l'unité de l'environnement te! qu'il est informé par la culture et méme, plongée dans la confüsion et dans la nuit 1 •
les techniques empiriques, la transmission des outils, les tradi-
tions orales des événements importants, tout cela assure une cer- Vous voyez ou se situe, sur le méme fond de téléologisme
taine signification historique a la vi e en communauté. L'historicité rationaliste, l6bisl la différence entre Hegel et Husserl. Husserl
est ici synonyme de communauté de culture et d'humanité. reconnalt une historicité a des communautés dans lesquelles la
L'historicité, en ce sens le plus universel, dit Husserl, a tou- Raison universelle et le pro jet de la t:l.che infinie dort encore, ne
jours déja 161 commencé, e' est un universel qui appartient au s'est pas encore produit, ou elle n'est encore qu'une possibilité 2 •
menschlichen Dasein. C'est l'unité d'un devenir personnel et Au premier niveau, il y a historicité sans rationalité ou projet
comme Umwelt ce qui peut étre considéré comme l'unité d'un de rationalité scientifique. Alors que pour Hegel, tant que la
<< organisme ». Naturellement, précise Husserl, les hommes, en rationalité n'est qu'une possibilité, il n'y a pas encore d'hístoire
tant qu'ils participent seulement a ce premier niveau d'histori- digne de ce nom. A la page 61 des Le(ons sur la philosophie de
cité, n' ont pas encore l'idée o u le pro jet d'une hisroricité dépas- l'histoire, il écrit :
sant la finitude de leur groupe ou d'un certain nombre fini de
générations, etc. Mais sans ce premier niveau ou cette premiere ll sied a la méditation philosophique et il est digne d' elle de ne
étape, l'idée de la táche infinie elle-meme ne pourrait pas surgir. prendre l'histoire que la o u la raison [Vernünftigkeit: la ratio na-
Maintenant, la limite inférieure vers laquelle tend cette premiere
historicité comme finitude du sens, e' est la non-historicité dont l. Id., (( Philosophie comme prise de conscience de l'humanité », tr. fr.
Husserl parle dans la lettre a Lévy-Bruhl. P. Ricocur, Deucalion 3, Vérité et liberté (Etre et penser). Cahiers de philosophie,
no 30, 1950, p. 109-127. Jacques Derrida citera ce méme passage ultérieure-
ment, dans « Les fins de l'homme », Marges- de la philosophie, Paris, Minuit,
l. E. Husserl, Die Krisis der europiiischen Wissenschaften und die transzen- 1972, p. 146, en précisant qu'il se sert de la traduction de P. Ricreur, sans en
dentale Phanomenologie, Walrer Biemel (éd.), La Haye, Martinus Nijhoff, donner la référence. Dans le présent cours, il ne donne que le titre du texte de
1954, "Bei!age XXVI,, en fait p. 502-503. Le texte "Stufon der Geschicht!ich- Husserl.
keit » est daté fin d' automne 1934. 2. Accords tels dans le manuscrit.

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Heidegger: la question de l'Étre et !1!istoire Cinqui'eme séance. Le 25 janvier 1965

lité] commence a pénétrer dans l'histoire mondiale et non la oU Mais précisément 1' originalité de cette révolution et ce qui
elle n'est encore qu'une possibilité t. d' ailleurs n' en contredit nullement le caractere révolutionnaire et
irruptif, e' est qu' elle ne fait que déployer, expliciter, mettre au
jour une raison et une intention, un telos caché dans !'étape anté-
Vous voyez done que du premier au deuxieme niveau, il y a rieure, C' est ce qui se passe quand le troisieme niveau apparak
bien une rupture, l'irruption de quelque chose de radicalement Le troisieme niveau est évidemment marqué par le moment ou la
nouveau et l'apparition d'un aurre type d'historicité, et d'une philosophie comme science, re!!e qu' elle est vécue et pratiquée
historicité plus historique, plus proche de sa pleine essence, depuis son origine grecque, comprend son propre projet, !' expli-
puisqu'elle comprend l'idée d'un accroissement infini, done la cite et le pense comme te!, e' est-a-dire se convertir en phéno-
transmission du sens comme vérité, C' est la culture de la vérité ménologie, Je traduis les dernieres ligues de ce tres court fragment
qui apparaít alors qu' auparavant il n'y avait que culture sans (1 page et demie),
vérité universelle, Et dans une autre Beilage (p, 502-503), Hus-
serl écrit : « La vie humaine est nécessairemem, de la fa<;:on la plus Die dritte S tufo [la troisiCme étape. o u le troisiCme étage; on
large et en tant que vie culturelle, historique au sens le plus stricr, peut le traduire par étage ou étape puisqu'il s'agit a la fois d'une
Mais la vie scientifique, la vie comme vie d'hommes de science description structurelle et génétique] est 1' Umwandlung, la muta-
dans un horizon de communauté d'hommes de sciences, signifie tion, la conversion de la philosophie en phénoménologie, avec la
une historicité d'un gente nouveau 2 >>, 171 Et dans Crise de l'hu- conscience scientifique de l'humanité dans son Historizitiit [Hus-
manité européenne et la philosophie, Husserl parle aussi d'une serl dit souvent indifféremment Historizitiit et Geschichtlichkeit]
« révolution au cceur de l'historicité 3 >>, et la fonction de se convertir en une humanité qui se laisse cons-
ciemment guider par la philosophie comme phénoménologie 1,
L G, W, E Hegel, Lerons sur la philosophie de l'histoire, op, cit,, p, 61 (c'est
J. Derrida qui ajoute (' : la ratíonaliré » apres << Vernünftigkeit )) fourni par
C' est la une nouvelle rupture comme explicitation, Naturelle-
Gibelin),
2. E. Husserl, Die Krisis ... , op. cit., << Beilage XXVII», en fait p. 507 (tra- ment, ces trois Stufon sont a la fois des étapes et des étages, e' est-
duction de], Derrida), a-dire des stades structurés et génétiques, de strates qui ne
3. Id, «Die Krisis des europiiischen Menschentums und die Philosophie », s' excluent pas en fair, l7bisl Si bien que la strate inférieure est
dans ibid. Derrida ne fournir pas de numéro de page. La citation víent peut- toujours présente dans les sociétés qui ont accédé aux deux strates
erre a la page 323 (« fortschreitende Venuandlung in Form einer neuen .Histori-
zitdt ¡¡), traduction de Jacques Derrida(?). supérieures et la deuxieme strate est encare présente dans une
Dans son exemplaire de ce livre, Derrida a sectionné la table des matiCres société quelconque ayant accédé a la phénoménologie,
de telle sorte qu'est indiquée clairement une équipe Q. Bouveresse, J. Der- En tout cas, vous voyez que par la détermination de la
rida, Y. Duroux, Fischer, J.-L. Trístani) dont il faisaít partie, quise par- deuxieme strate, de la strate inférieure comme strate déja historique,
tageait la traductíon du livre de Husserl. Parmi eux, J.-L. Tristani au moins
a assisté au présent cours. Franyoise Dastur, qui n'a pas assisté a ce cours
bien que la raison scientifique ne s'y soit pas encare produite,
mais en avait les notes fourníes par Trístani, devait aussi en faire partie, Husserl se sépare de Hegel et annonce Heidegger qui dira, vous
comme elle !'indique dans son entretien avec Dominique Janicaud : "A vous en so uvenez, que 1' absence d' Historie, de science et de cons-
mon retour a Paris [en 1965 ou 1966], [Derrida] m'avait demandé de me cience historique n' est pas le signe de non-historicité (Geschicht-
joindre a lui et a cinq autres étudiants avancés pour traduire la Krisis de
Husserl. Je devais traduire une centaine de pages >> (Heidegger en France, JI.
Entretiens, París, Albin Michel, 2001, p. 64). Cette traduction ne fm pas l. E. Husserl, Die Krisis ... , op. cit.,« Beilage XXVI», p. 503 (traduction de
réalisée. ], Derrida),

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Heídegger: la questíon de l'Étre et l'Hístoíre Cínquífrne séance. Le 25 janvíer 1965

losigkeit} mais seulement un mode déjicient de l'historicité. Et on C'est-a-dire qu'elle présuppose, qu'elle se donne comme ultime
aura a se demander si, parlant de mode déficient, Heidegger n'im- fondement des notions, des signilications, des formes de 1' égoité
plique pas, lui aussi, tout en s' en défendant, une téléologie. et de la subjectivité. Méme si dans des fragments, des analyses
A vrai dire, mon langage est impropre: les textes sur lesquels je minurieuses, ambitieuses et difficiles, dans des projets plus ou
viens de m'appuyer pour parler de Husserl er pour montrer qu'ils moins achevés, Husserl se promet de redescendre en de~a de
annonceraient Heidegger en se séparant de Hegel, ces textes sont 1' ego o u du sujet pour nous faire assister asa genese et a son his-
tous postérieurs a 1934, e' est-a-dire tres largement postérieurs a roire, il ne s'agit pas la d'un theme fondamental et systématique
Sein und Zeit. Sans vouloir trancher sur la question d'une pos- de la phénoménologie. Bien súr, Husserl, comme je 1' ai indiqué
sible rétro-inRuence de Heidegger sur Husserl (dans la Krisis) et un de ces samedis, n' esquive pas, comme Heidegger reproche a
sans nier, pas plus que ne le fait Heidegger lui-méme, 1'élan que Kant de le faire, le probleme du líen entre la temporalité et le je
Husserl donne a la pensée heideggerienne, ici en tout cas, e' est sur pense (aflirmation contradictoire). Mais méme quand il va au
le theme de l'historicité que Heidegger doit le moins a Husserl. bout - dans les derniers textes - de son respect de l'historicité,
C'est ce qu'il faut montrer maintenant. ll me faut montrer en meme quand il retrouve l'historicité aufond du sens, sa derniere
quoi le point de départ de la réRexion heideggerienne sur l'histo- affirmation consiste a l8bisl reconna1tre que la subjectivité est his-
ricité, au lieu précis oll nous sommes en ce moment, est en dis- torique et historique departen part. Par exemple, dans une lettre
continuité radicale avec le hégélianisme et le husserlianisme eren de 1930, il écrit ceci : « Car avec la réduction transcendantale,
suppose la destruction préalable. j'atteignais, comme e' est ma conviction, la subjectivité concrete
Cene sera pas facile amontrer. Je vais surtout ISI insister sur le et réelle au sens ultime dans toute la plénitude de son erre de
rapport a Husserl, 1) paree que la destruction de la métaphysique sa vie, et dans cette subjectivité la vie constituante universelle et
husserlienne de l'histoire impliquera a fortiori cel!e de la méta- non simplement la vie constituante théorique [commenter] : la
physique hégélienne pour les raisons que j' ai di res tour a l'heure; subjectivité absolue dans son historicité 1 ».
2) paree que, tour bétement, j' ai l'intenrion de revenir a un autre L'historicité radicale est done celle de la subjectivité, subjecti-
moment sur le rapport de Heidegger a Hegel a propos de l'intro- vité transcendantale il est vrai. Or vous savez, je 1' ai déja dit et
duction a la phénoménologie et du rexte de Heidegger intitulé : mille textes de Heidegger développent ce theme, que pour Hei-
Le concept d'expérience selon Hegel 1• degger, cette notion de la subjectivité reste une notion métaphy-
De que! droit done, d' abord, et malgré les préventions husser- sique, désignant non pas !'erre de l'étant en général, mais l'étre
liennes devant la métaphysique, parler d' une métaphysique d' une forme d' étant bien déterminé; le sujet est un étant de type
husserlienne de l'historicité, et en quoi se préte-t-elle a une déterminé. Cenes quand Husserl parle de la subjectivité trans-
destruction au sens heideggerien? Pour répondre a cette ques- cendantale, il entend bien désigner par la non un étant déter-
tion, j' essayerai de nouer en faisceau cinq themes étant entendu miné dans le monde mais !'origine absolue de 1' apparaítre du
que leur uniré, ce qui permet de les rassembler en faisceau, n' est sens o u de !' étre de tour étant en général. La dimension de la
pas une ligature extérieure mais une origine commune. subjectivité transcendantale désigne ce sans quoi aucun sens de
1) 2 La téléologie husserlienne est un idéalisme transcendantal.
l. Jacques Derrida ne fournit pas plus de précisions quant a la référence de
l. M. Heidegger, «Hegel et son concept de l'expérience » [1950), dans cette lettre. Les lettres de Husserl sont classées, dans les Archives Husserl de
Chemins qui ne miment nulle part, op. cit., p. 1O1-172. Louvain-la-Neuve qui les conservent, par destinataire, et non pas par date.
2. La numérotation qui s'ouvre ici n'a pas de suite dans le manuscrit. Nos recherches sont restées infructueuses.

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f{eidegger: la question de FEtre et lHistoire Cinquieme séance. Le 25 janvier 1965

!'etre en général, aucnn étre de 1' étant, ne ponrrait apparaítre, ne 1' hypokeímenon comrne ehose devant moi, comme subsistan ce et
ponrrait se phénoménaliser et donner líen a nn discours. Tout Vorhandenheít, comme objet. La complicité est irréductible entre
sens de !'erre en général, si l'on venten parler, doit apparaítre et les notions de subjectivité et d'objectivité. Nous allons nous
cet apparaítre est apparaltre a, apparaitre ponr et e' est cela que arréter un pen sur ce poínt mais, auparavant, je vais lire quelques
Husserl appelle la conscience. lignes de ce tcxte de 1938 quí s'appelle Die Zeit des We!tbildes,
N éanmoins, malgré ce geste et malgré tous les gestes par les- recueilli dans les Holzwege. Engagé dans une caractérísation de ce
quels on pourrait montrer en quoi la subjectivité transcendantale qu'il appelle les temps modernes, Heidegger écrit cecí (p. 79-80 de
offre la derniere et la plus forre résistance a la destruction heideg- la traduction) :
gerienne de la métaphysique, néanmoins, cette 191 origine du
sens et du monde (Fínk) n' en est pas moins déterminée par Hus- L' essentiel a rerenir ici, e' est le jeu nécessaire et réciproque
serl comme conscience et comme subjectivité. Et le choix o u!' ac- entre subjectivisme et objectivisme. Or, précisément, ce condi-
ceptation de ces notions traditionnelles de la métaphysique ne tionnement réciproque renvoic ades processus plus profonds.
sont pas fortuits; ces mots ne sont pas des X algébriques. En pré- Le décísíf, ce n' est pas que l'homme se soit émancipé des
tendant désigner 1' origine absolue du sens de 1' étre en général, ils anciennes attaches pour arriver a lui-rneme, mais que l' essence
meme de l'homme change, dans la mesure ou l'homme devient
désignent en méme temps au moins par adhérence métaphorique
une forme déterminée de 1' étant, a savoir la substantíalíté. Et
su jet. Ce mot de subjectum, bous devons ala vérité le comprendre
comme la traduction du grec hypokeimenon. Ce mot désigne ce
l'hisroire du sens qui relie la notion phénoménologique de sub- qui est étendu devant (das Vor-Liegende) qui, en tant que fond
jectivité a la subjectivité hégélienne, a la substantialité carté- [qui est sous, hypo] (Grund), rassemble tour sur soi. Cette signi-
sienne, a l'hypokeímenon d'Aristote, n'est précisément jamais in- fication métaphysique de la notion de sujet n' a primitivement
terrogée par Husserl. Vous savez que dans de nornbreux textes, aucun rapport spécial al'homme et encore moins. au moi.
Heidegger rnet en évidence le fait que la notion de substantíalíté Si a présent l'homme deviem le premier et seul véritable sub-
subjectíve cornrne fondement répond a un projet de sécurité ou de jectum, cela signifie alors que l' érant sur lequel désormais tour
certitude (Sícherheit) qui a été pour la premiere fois explicité et étant comme tel se fonde quant asa maniere d'étre et asa vérité, ce
porté a son plein accomplissernent par Hegel, rnais qui en fait sera l'homme. L'homme devient le centre de référence de 1' étant
habite, anime, toure la philosophie occidenrale qui déterrnine l'étre en tant que tel 1•
cornrne un étant-pré-sent, étant devant rnoi, subsistant dans sa
ferrne stabiliré, se prérant aune ma1trise, restant le rnérne cornrne T el serait le geste 1101 fondarnental de la métaphysique rno-
1'eidos platonicien o u 1' hypokeimenon aristotélicien cornrne ehose derne depuis Descartes, rnétaphysique rnoderne liée a 1' essen-
a rna disposition, cornrne zuhanden, sous la rnain et vorhanden, ce de la rechnique qu' on ne peut cornprendre que par le projet de
devant rna rnain. La notion de Vorhandenheit est traduite a juste Sícherheit.
titre par subsistance par Boehrn et de Waelhens. L'hypokeimenon, Au lieu de suivre l'analyse de ce projet te! qu'il apparaít dans
la subsistance, ce qui se tient srable sous le devenir des accidents de si nornbreux textes de Heidegger, je préfere rnontrer, tour en
et des attributs, n' est pas d' abord le sujet, le subjectum comme restant proche de cette idée husserlienne de l'historicité de la
rnoi o u cornrne hornrne rnais e' est précisérnent le sens du geste
cartésiano-hégéliano-husserlien que de transforrner la substanria- L M. Heidegger,<< L'époque des "conceptions du monde">> [1938], tr. fr.
lité en subjectum, cette transforrnation l9bisl gardant en elle, W. Brokmeier, dans Chemins qui ne mfnent nulle part, op. cit., p. 79-80 (tra~
malgré les protestations qui 1' ont accornpagnée, que!que ehose de duction modifiée par J. Derrida).

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Heidegger: la question de !1!:tre et l'Histoire Cinquieme séance. Le 25 janvier 1965

subjectivité, je préfere montrer comment cette « destruction , de comme le míen (je meines). Le Dasein est roujours dans son étre
la subjectiviré s' articule sur la noríon de l'hisroricité du Da-sein rapport a soi comme a un ((le mien ». C'est pourquoi omologi-
dans Sein und Zeit. quement le Dasein ne peut étre saisi comme un cas (Fall) o u un
Il y aurait évidemment plus que de la légereté a dire que la exemplaire d'un genre de l'étant comme Vorhandenen (subsistant
transformation du Da-sein en Vorhandensein, en objet devant devant moi). <A> ce dernier étant (Vorhandenem), son étre
moi ou en upokeimenon, en étant subsistant, que cette transfor- est << gleichgültig » (indifférent, plus exactement), cet étant (Vor-
marion métaphysique- qui a suivi la réducrion du sens de l'étre, handene) est de telle sorte que son erre ne peut luí étre ni indiffé-
de l' ousia en hypokeimenon, a été due a un accident regrettable, a rent ni non indifférent. Le discours relatif au Dasein doit done
une faute de la philosophie qui aurair pu 1' éviter. La menace de constamment, conformément a l'étre-mien Oemeinigkeit) de cet
transformer le Da-sein (l' ek-sistence du Dasein) en substance sur étant, comporter les pronoms personnels « je suis », « tu es » 1•
le modele des objets disponibles dans le monde et de la Vorhan- Cette jemeinigkeit du Dasein n' est pas encore déterminée, ceci
denheit, cette menace n' est pas extrinseque au Dasein. Elle appar- est important, comme subjectivité. Et le prohleme de savoir si
tiem a la structure meme du Dasein. La compréhension inau- cette ]emeinigkeit doit ou non etre déterminée comme subjecti-
thenrique de son étre ne survient pas comme un accident au vité 1111 est précisément posé au § 25 que je voulais aborder. Il
Dasein, elle est une possibilité et méme une nécessité essentielle s'agit done de la question du qui du Dasein, du qui de lajemeinig-
inscrite au cceur m eme de son etre. Elle n' est méme pas une keit. Or il faut noter que la détermination de ce qui, comme
déchéance au sens moral dans l'inférieur. Je vous renvoie pour subjectum, va apparaltre dans 1' analytique de la quotidienneté
ceci au § 9, p. 43 : « [ ... ] l'inaurhemicité [je ne sais pas pourquoi (Alltiiglichkeit) du Dasein. C' est en cherchant ce que e' est que
ils ont traduit ici Uneigentlichkeit par "aliénation" alors qu'ils l'étre-la quotidien et inauthentique que l'on va rencontrer le
le traduisaiem deux ligues plus haut par "inaurhenticité"] duDa- theme du subjectum. On va alors faire apparaltre que l'inaurhen-
sein ne signifie en ríen un degré d'étre (Seinsgrad) "moindre" ou ticité de la quotidienneté consiste a comprendre le Dasein sur le
"inférieur" 1 "· Ce qui explique que la métaphysique, qui est par modele du Vorhanden-sein, a comprendre 1' origine du monde, la
essence substantialiste (au sens d' hypokeimenon o u au sens sub- transcendance a l' ek-sistance du Dasein qui fait que le monde se
jectivité), n'est pas une faute ou un péché dont il fimdrait se mondanise, a comprendre done cette origine sur le modele des
débarrasser, dont on pourrait se purifier en « dépassant , la mé- ehoses qui sont dans !e monde et qui s' offrent, dans la vi e quoti-
taphysique. La métaphysique, comme l'inaurhenticité, sont in- dienne, a mon activité comme des choses et des causes subsis-
dépassables. tantes. Ce qui, encore une fois, n' est pas un péché mais une
llübisl Approchons-nous d'un texte important de Sein und nécessité structurelle du Dasein comme étre-au-monde, nécessité
Zeit (le § 25) ou précisément cette question du subjectum est qui le pousse a agir dans le monde et a transposer illégitimement
abordée en relation avec la structure du Dasein et son inaurhenti- le modele des étants auxquels il a affaire dans son travail. Et Hei-
cité quotidienne. Je choisis ce § 25 paree que Husserl y est visi- degger s' attache a montrer que malgré les profondes protesta-
blement sinon nommément visé. tions de tous les philosophes de la subjectivité qui s' obstinent, de
La question qui oriente ce paragraphe est le point de départ de Descartes a Husserl, a marquer la différence entre la subjectivité
la question existentiale : qui est l'étre la (Frage nach dem Wesen et ]' objectivité, qui s' obstinent a éviter toute chosification de la
des Daseins)? Dans le § 9 l'étre de l'étant-la était déterminé
l. !bid., p. 42. Derrida résume, « traduit » si l'on veut, sans citation
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 43 (traduction de J. Derrida). explicite.

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Heidegger: la question de !'i!tre et !'flistoire Cinquieme séance. Le 25 janvier 1965

conscience, etc., toute naturalisation du vécu, malgré cela, l'idée Ontologiquement, nous comprenons le Selbst comme un sub-
méme de subjectivité reste principiellement contaminée par le sistant (Vorhandene) qui déjJ. et constamment se trouve dans une
scheme de la Vorhandenheit. région fermée, subsistant qui, en un certain sens ·privilégié) se
En effet a la quesrion qui est cet étant que 1' on no mm e Da- tient au fond, au fondement (zum Grund-liegende) comme le sub-
sein, répond le moi lui-rnéme, le sujet, le soi-méme (Selbst). jectum. Celui-ci, comme le méme (Selbiges), a dans la multiplicité
de son étre-autre (Andersheit) ll2lle caracti"e du Selbst'.
111 bisl Le quise répond lui-méme au no m du Je lui-méme, dit
Heidegger, du « sujet », du soi-méme (Selbst). Le qui est cela qui a voici les allusions aux protestations des subjectivistes contre
travers le cours des atritudes et des vécus se maintient comn1e la substantialiré :
l'identique et se rapporte a cette multiplicité 1 •
On peut certes nier la substantialiré de l'áme aussi bien que la
(Rappelez-vous ce que nous disions l'autre fois de !'ego husser- choséité de la conscience o u l' objectivité de la personne, on n' en
lien comme transcendance dans l'imrnanence.) Je poursuis rna reste pas moins ontologiquement a la détermination de quelque
traduction. chose dont l'étre garde, qu'on le désire expressément ou non, le
sens de la Vorhandenheit (de la substantialité). La substantialité
[Substanzialitiit, ici] est le ,fil conducteur ontologique dans la
Ontologiquement nous le comp.renons comme un subsistant
(Vorhandene) qui déja et constamment se trouve dans une région
déterminatíon de l'étant a partir duque! il est répondu a laques-
fermée 2 • tion du « qui ». D'entrée de jeu, et avant méme qu'on le formule,
le Dasein est saisi comme Vorhandenes. Dans tous les cas, l'in-
déterminité méme de son érre implique toujours ce sens d'étre. La
(M eme si, dirait-on ici contre Heidegger, i1 s' agit de la cons- Vorhandenheit est pourtant le mode d'6tre d'un étant quin' est pas
cience UR-Region et ici la fermeture ne signifie pas la non-inten- Daseinsmiissig, qui n' a pas la forme du Da-sein 2 •
tionnalité mais la spécificité et 1' originalité intransgressible de
la région.) Ceci évidemment suppose que Heidegger néglige le On pro testera que cette identité du subjectum n' est pas une
noeme, c'est-a-dire le sens dont Husserl dit, nous l'avons vu, these métaphysique et que, en s'y référant, on ne fait que déctire
qu'il n' appartient pas réellement a la conscience. Mais si Hei- ce qui est donné. C' est ce que veut faite Heidegger: décrire ce qui
degger peut négliger cette affirmation explosive, explosive paree est donné comme il se donne. Et Heidegger s' adresse a lui-rnéme
que 1' an-archie du noeme qui s'y trouve reconnue, fait sauter la dans tour un paragraphe, une objection de rype husserlien a
fermeture de la région, e' esr-a-dire ce qui fait qu' elle est une laquelle i1 veut répondre. Voici 1' objection de type husserlien : je
région, si Heidegger done peut négliger cette affirmarion explo- la lis rapidement dans la traduction Boehm-Waelhens :
sive qui arrache 1'appara1tre du sens a la fermeture de la cons-
cience subjective, e' est paree que Husserl lui-méme ne 1' a pas N' est-il pas cependant contraíre aux regles d' une saine méthode
considérée comme explosive et !'a introduite dans sa description de soustraire une problématique aux données évidentes de la
comme une affirmation inoffensive et discrete qui ne dérangeait régíon qu' elle prend pour theme? Et qu'y a-t-il de plus incontes-
pas les themes régionalistes de la phénoménologie. Done, je table que le fait, pour moi, d'etre donné? Er cette maniere ll2bísl
reprends ma traduction : m6me d'etre donné (Gegebenheit) n'exíge-t-elle pas, si l'on veut la

L M, Heidegger, Sein undZeit, op, cit., p. 114 (traduction de J. Derrida). L !bid, loe. cit. (traduction de J. Derrida),
2. !bid, loe. cit, (traduction de J. Derrida). 2. !bid, p. 114-115 (rraduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de !1!tre et l'Histoire
Cinquihne séttnce. Le 25 janm'er 1965

soumettre a une élaboration originelle, qu'il soit fait abstraction


nature se fonderait elle-méme dans l'étre du Dasein? Peut-i:tre le
de toute autre « donnée », que ce soit de l'étre du « rnonde ))
Dasein, dans l'allocution (Aussprechen} la plus immédiate qu'il
(réduction t.ranscendantale] ou méme de l'étre d'autres 1< moi »?
s' adresse a lui-méme, dit-il toujours : je le suis (ich bin es} et fina-
[Hypothese solipsiste qui accompagne la réduction transcendan-
lement peut-étre le dit-ille plus bruyammem lorsque précisément
tale, au début des .Méditations cartésíennes.] Et peut-€'tre est-ce un
il n'est pas cet étant? Et si d'aventure la structure du Dasein- a
fait que cet ét.re-donné, cette appréhension réflexive, pure et for-
savoir qu'il soit mien [sa]erneinigkeit]- était le fondemem de ce
melle de la perception du moi lui-méme, fournit une véritable
que le Dasein ne fúr pas d'abord et le plus souvem lui-méme' Et
évidence. Cette évidence peut méme donner acces a une problé-
si d'aventure l'anal.ytique existentiale, avec ce qu'on recomman-
matique phénoménologique autonome, qui, en tant que« phéno-
dait plus haut sous le nom de Gegebenheit du Je tombait égale-
ménologie formelle de la conscience » [entre guillemets], prendra
ment dans le piege tendu au Dasein lui-mi:me et aune explicitation
une signification fondamentale et générale J.
immédiate de soi-mCme? Et si d'aventure il se trouvait que l'ho-
rizon onrologique pour la détermination de ce qui est accessible
Telle serair l'objection. A laquelle Heidegger répond que la comme simple donnée restait fondamentalement jl3bisl indéter-
Gegebenheit esr peut-erre ici la Verfohrung elle-meme, que le érre- miné? On peut certes toujours a u niveau ontíque, dire correc-
donné est peut-erre la ruse, la séduction qui sé-duit, qui concluir tement de cet étant que (< je le suis >>. Cependant l'analytique
hors du chemin (Verfohrung), qui séduir, c'esr-a-dire qui sépare ontologique, quand elle a beso in de telles propositions, doit s' en
de la bonne voie, qui me dupe; la prérendue évidence de la tenir a des réserves fondamentales. Le moí doit i:tre seulement
donnée esr pem-etre ici la dissimulation et le dérobement lui- comptis comme l'index forme! [unverbindlichen : qui n' engage a
méme. Un dérobement essemiel qui a son fondemenr précisé- rien, neutre] de quelque chose qui, dans des enchaínements d'Ctre
ment dans l'étre du Dasein comme pouvoir de se dissimuler ou phénoménaux, se révele peut-étre comme son contraíre [c'est-3.-
de s'aliéner lui-méme, de dire moi au moment méme er peur-érre dire comme le contraire de cela rnéme qu'il se donnait, qu'il se
disair étre]. Et ensuite ce non-moi [le conrraire] ne signifie nulle-
surtout a u moment o u ce n' esr pas le moi qui se vise o u se di t.
rnent un étant qui serait essentiellement dépourvu d' égo'ité
Traduisons :
(Ichheit) mais un mode d' érre déterminé du Je lui-méme, par
exemple la perte de l'ipséité (la Selbstverlorenheit) 1 •
Dans le contexre présenr de 1' analytique exisrenriale du Dasein
factice s'éleve la question de savoir si le j13l mode ainsi no.mmé de
la donnée (Gebung) du moi dévoile le Dasein dans sa quoridien- Deux courtes remarques sur ce passage important.
neré, a supposer méme qu'ille dévoile en général [ou de quelque 1) Ce qui y esr remarquable, e' esr que la Jemeinigkeit elle-
maniere]. Va-t-i! done a priori de soi que l'acces au Dasein doir méme, lo in de conduire a
la sécuriré de !' égo'iré, esr monrrée
érte une simple réflexion [vernehrnende = traduit pat « spécula- comme cela méme qui rend possible la Verfohrung er que, disant
tion >> par Boehm et Waelhens. Cela veut dire une réflexion en moi o u le moi m' est donné dans !' évidence, je vise un non-moi
théorie, qui regarde ou écoute, ou assiste ... ] sur le moi comme le qui ne serait pas une non-égo'ité (chose naturelle) mais un autre-
moi de ses acres [du Ich vonAkten = comme le póle ou l'aureur de moi er queje sois, alors meme que je hurle je suis et je suis moi,
ses acres]? Et si d'aventure ce mode de Selbstgebung [de donné de dans la Selbstverlorenheit. [«Hume » ajouré en marge.)
soi : notion husserlienne] du Dasein était une Verfohrung [une 2) Il esr bien évidenr que e' esr ici le lieu précis de la question
séduction, un égarement subornant pour l'analytique existentielle précise que ce qu' on appelle la rhéorie psychanalyrique doit poser
et en vérité une séduction transcendantale], une séduction dont la au tout de la méraphysique classique en sa forme la plus moderne
J. M. Heidegger, L 'étre et le temps, op. cit., p. 146.
]. Id., Sein undZeit, op. cit., p. 115-116 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de l'Etre et tlfistoire Cinquifme séance. Le 25 janvier 1965

et la plus éminente, a savoir la phénoménologie transcendantale, rique de !'ego et meme concept a-temporel de !'ego. Et bien que
si du moins la théorie 1141 psychanalyrique veut ou doit dialo- Husserl reconnaisse tres vite que l' ego est temporel, que le sub-
guer avec la pensée philosophique en soi. jectif est temporalité pure (opposé a Kant: je pense), il a le plus
grand mal a penser l'unité du temps cosmique et du temps vécu
de la problématique de la réduction. D' ou les efforts admirables
Je coupe ici la lecture de ce passage apres legue! Heidegger mais si embarrassés dans des textes le plus souvent postérieurs a
montre que la réduction a !'ego pur et a la sphere solipsiste du Sein und Zeit pour décrire l' Ur-constitution temporelle de 1' ego.
míen, au sens o u l'entend Husserl- qui n'est toujours pas nommé- Ego : éternel et temporel, intemporel et temporel. Done premier
est imerdite par la structure méme du Dasein, qu'un ego sans reproche : un ego déraciné du monde done non historique. Non
monde et sans les autres ne nous est jamais donné et que mon historique paree que abstrait.
rapport a autrui ne s' établit pas par une Einfohlung faisant le Mais en méme temps, reproche apparemment contradictoire :
pont entre deux subjectités mais s' est toujours déja produit. Pro- la réduction transcendantale n' est pas assez radical e, pas assez
blemes difficiles et qui supposent peut-étre une simplification transcendantale. Pourquoi? paree que .le vécu dont on dit qu'il
des intentions husserliennes et notamment du sens méthodolo- n' est pas du monde mais origine du monde est encore déterminé
gique de la réduction et de la non-mondanéité de !'ego. Mais je comme subjectale, c'est-a-dire comme substantiellement subs-
ne peux ni ne veux y entrer ici. ]'en avais d' ailleurs assez longue- tantiel, comme substrat, comme Vorhandenheit, e' est-a-dire, nous
ment parlé il y a deux ans dans le cours sur la Cinquieme Médita- l' avous vu, comme objet dans le monde, objet disponible de
tion cartésienne 1 et l' année derniere a pro pos d' un exposé sur le mon Umwelt. La sphere transcendantale du vécu, des lors, au
Mitsein. lieu d'étre fidelement décrite et explicitée, est déterminée par le
Ce queje veux retenir pour le moment en vous invitant a lire concept spéculatíf de subjectum qui gauchit la description du
tout le § 25 au moins, e' est seulement ceci : la notion de sub- transcendantal et l'assujettit a un modele mondain. Une réduc-
jectivité reste pensée sur le modele de la substance (Vorhanden- tion parfaitement radicale - celle que Heidegger prétend prati-
heit). En ce qui regarde Husserl, cela signifie que Heidegger luí quer, sans le nom maimenant équivoque de réduction - devrait
reproche en quelque sorte seulement en apparence des choses mettre aussi entre parentheses la dimension subjective et égolo-
contradictoires. Illui reproche la méthode de la réduction trans- gique du 1151 vécu, qui n' est pas absolument originaire, qui est
cendantale et l'idéalisme transcendantal qui la soutient puisque la constitué a partir d'une transcendance plus originaire que celle
Réduction prétend donner acces a un vécu égologique absolument d'une conscience égologique Íntentionnelle et qui est la transcen-
indépendant, dans son essence, de l' existen ce du monde (cf § 49 dance duDa du Dasein. Il y a quelque chose de ce geste (mutatis
d'Ideen). Cette indépendance absolue de la subjectivité, dit Hei- mutandis !... ) dans le texte de Sartre dont je parlais 1' autre samedi,
degger, n' est jamais donnée. D'une part. D' autre part elle conduit, o u celui-ci fait de l' ego un objet transcendantal dans le monde et
ll4bisl qu' on le veuille o u non, a un concept an-historique de constitué a partir d' un champ transcendantal qui est a l' origine
l' ego. D' o u toutes les difficultés qu' a en effet Husserl pour faire sans sujet 1•
autre eh ose qu' affirmer l'historicité de l' ego. Concept an-histo- En radicalisant aussí la réduction transcendantale, Heidegger
prétend done réduire jusqu'a ce que Husserl appelle l'irréduc-
l. Pour rappel (cf supra, « Introduction générale 1>, p. 11), le cours intitulé
«La cinquieme des Méditations cartésiennes de Husserl)) (cinq séances rédi- l. La référence a << 1'autre samedi >> et au texte de Sartre ne peut étre
gées) fut donné ala Sorbonne du 16 février 1963 au 4 mai 1963. prédsée.

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Heidegger: la question de lÉtre et l'Histoire Cinquifrne séance. Le 25 janvier 1965

tibie, a savoir la forme égologique de !' expérience, la forme du si, la réduction une fois levée, on devait oublier ce qu' elle nous a
présent vivant et tout ce qu'il m'est arrivé d'appeler l'archi-facti- montré, par exemple que! que ehose qui n' était pas ce qu' on
cité transcendantale. Commenter. appelle paisiblement du nom d'homme, et qui était antérieur,
Des lors que la phénoménologie détermine une source trans- pour lui donner son sens, a ce qu' on appelle l'homme, e' est-a-
cendantale prétendument hors du monde selon un modele dire un étant dans le monde, un étant animal doué de cet étrange
intra-mondain, elle ne peut pas rigoureusement penser l'histori- pouvoir qu' on appelle raison.
cité transcendantale. La Vorhandenheit pure et simple ne peut Bien súr, il ne s' agit pas de réduire tour le husserlianisme 1161
pas plus avoir d'histoire qu' un étant étranger au monde. Ni ace geste mais ce geste existe et il intervient toujours au moment
l'intra-mondain ni 1' extra-mondain ne peuvent avoir d'histoire. o u il s' agit d'interpréter l'historicité. Ce geste suppose d'une part
L'histoire se situe dans cet au-monde, dans cet in-der-Welt-sein une essence de l'homme radicalement originale, depuis le Papou
du Dasein, in-der- Welt qui n' est pas une immanence du type de jusqu' au phénoménologue, ce qui fait que méme les révolurions
la Vorhandenheit. introduites au eoeur de l'historicité par l'irruption de la philoso-
Bien entendu, ces reproches adressés a Husserl ne peuvent phie comme tache infinie, puis par celle de la phénoménol?gie
atteindre que le projet explicitement et systématiquement éla- comme autre compréhension de la philosophie, ces révolunons
boré de Husserl dans les grandes phases et les grands traités, ceux se produisent a 1' intérieur du champ unitaire de la mí!me huma-
qui préeisément font de la subjeetité et de!' égo'ité ]'inexpugnable. nité, et de la méme histoire de la meme humanité.
Mais on sait que dans bien des fragments inédits, Husserl rente
de revenir par des deseriptions radicales et non systématiques a De méme que l'ho.mme, et méme le Papou, représente un nou-
eette couehe pré-égologique et anonyme du véeu ou la tempora- veau stade dans 1' animalité par opposition a la béte, de m eme la
lité se eonstitue ll5bisl et eonstitue 1' ego. raison logíque représente un nouveau stade dan.s l'humanité et
Je viens done de montrer- schématiquement- pourquoi Hei- dans sa raison 1 •
degger ne croyait pas pouvoir se satisfaire simplement de la
deseription husserlienne de l'historieité, en tant qu' elle restait Et plus haut il avait dit :
commandée, je dirais opprimée, par l'aseendanee métaphysique
du coneept de subjectum. C' était le premier des cinq themes La Raison est un titre large, suivant la bonne vieille définition,
l'homme est das vernünftige Lebewesen, 1' animal raisonnable, et en
annoncés. Je serai plus bref sur les quatre autres qui en sont pro-
ce sens large le Papo u est aussi un homme et non une héte. Il a ses.
fondément solidaires.
fins et agit avec sens, réfléchissant ses possibilités pratiques. Les
Deuxiemement, la téléologie husserlienne de l'histoire n' est reuvres et les méthodes produites entrent en tradition, et sont
pas seulement un subjeetivisme, e' est un humanisme. Bien que toujours re-compréhensibles dans leur rationalité 2 •
Husserl soit prévenu et soit le premier a nous prévenir contre une
confusion entre 1'ego transcendantal et 1'anthropologie, ehaque fois
Done le passage de la finité a l'infinité de la táehe se comprend
qu'il passe de la deseription phénoménologique transcendantale
a une sorte d'interprétation téléologique du devenir, la notion a l'intérieur d'une essenee de l'homme comme animal doué de
ra1son.
d'homme réapparalt, et méme d'homme comme animal rationale.
C'est justement chaque fois que Husserl doit abandonner la
1. E. Husserl, « Die Krisis des europiiischen Menschenturns und die Philoso-
deseription du donné pour l'interpréter qu'apparaissent les pré- phie ,, dans Die Krisis ... , op. cit., p. 337-338 (traduction de J. Derrida).
suppositions métaphysiques qui ont résisté ala réduetion, comme 2. !bid., p. 337 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de !'Etre et !Histoire Cinquieme séance. Le 25 janvier 1965

Est-ce qu'alors, dit Husserl dans la Beilage !JI, nous ne nous de l'historicité en général. Cela veut dire, deuxiemement, que
tenons pas devant le grand et profond horizon problématique seule la scienee ou l'humanité scientifique, la communauté scien-
de la Raison, de cette méme Raison qui fOnctionnc en chaque tifique, a une historicité pure. Le modele et le telos de l'historicité,
homme, si primitif soit-il encore, en tant qu' «animal rationale » 1 ? ce qui permet de définir son eidos, e' est l'histoire des sciences,
l'histoire de la science comme histoire de 1' objectivité. Qu' est-ce
II 6bisl Nous avous vu pourquoi Heidegger voulait re-des- que s;a veut dire?
cendre en de~a d'une métaphysique qui est toujours a ses yeux Selon Husserl- et son concept ici encare est fort classique- il
non seulement une onto-théologie mais un humanisme. Dans la n'y a pas d'histoire sans communauté, bien súr, mais d'abord
Lettre sur l'humanisme, il montre précisément que le lien entre la et surtout sans transmissibilité, sans traditionnalité. Or 1' objet
métaphysique et l'humanisme est un lien essentiel, et non acci- scientifique est seul capable d'assurer une tradition pure, unique,
dente!. Nous avons vu a quelle nécessité Heidegger prétendait transparente, seulle langage del' objeetivité scientifique- dont la
obéir, en ne partant pas d'une définition, ff1t-elle selbstverstiind- mathématique et la seience exacte en général nous a fourni le
lich, de l'homme. Toutes ces raisons illes opposerait ici a Hus- modele. Seule 1'exactitud e de 1'objet - de 1' objet idéal, bien súr,
serl, montrant qu'une histoire qui ne serait qu'une histoire de car seul l'objet idéal peut étre exact- assure l'univocité de l'ex-
l'humanité, c'est-a-dire non plus du sens de l'étre mais d'un type pression, nous assure Husserl dans Ideen l. Done seule elle assure
déterminé d' étant, ne serait pas une histoire o u ne serait finale- une pureté de l'historieité, une pureté de 1' ethos historique, une
ment qu'une histoire empirique et non une histoire de la vérité. transparence de la tradition historique done de l'historicité. La
D'autre part, peut-on parler d'historieité quand le devenir décrit conséquence grave en est que tout ce qui, dans la science, n' est
n'est que le déploiement et l'explicitation d'une essenee de !'hu- pas exaetitude ne peut donner lieu qu'a une historicité douteuse.
maniré comme animalité rationnelle? Ce qui dans la science en général n' est pas exactitude, e' est, bien
Troisiemement. Le eontenu et non la forme de cette téléologie súr, d'une part, la scientificité empirique des sciences vagues de la
est de toute évidence reeonnu a partir d'un fil conducteur qui nature et de 1' esprit, mais e' est aussi la scientificité de la science
est la science. La philosophie est traditionnellement déterminée rigoureuse qui n' est pas la science exacte; les coneepts de la phé-
eomme épistéme et e' est par la possibilité de la seience qu' est noménologie ne sont, ne peuvent et ne doivent pas par essence
défini l'homme, par des révolutions de la science que sont recon- étre des concepts exacts [mot illisible entre parentheses 1] mais
nues les étapes et les ruprures a l'intérieur de l'humanité. d' abord et seulement rigoureux. Vous eonnaissez, je suppose,
L'historicité est déterminée a partir de la scientificité et - et cette distinction (Ideen 1, § 74-75). Il s'ensuit que le laogage de la·
ici nous rejoignons Hegel - l'historicité est déterminée dans sa phénoménologie ne sera jamais parfaitement univoque eomme
téléologie a partir de la seientifieité, cela veut dire deux choses en celui des mathématiques. Et la question de l'historicité de la phé-
une: noménologie, de la transmission de son discours se posera, de
1171 Cela veut dire, premierement, comme je viens de le noter, telle sorte que cette [mot illisible] au creur de l'historicité ne soit
que l'histoire de la science, son origine et ses fins, sont les index plus assurée d'aboutir, comme la [mot illisible] a une prise de
possession du sens de l'histoire par l'histoire elle-méme. Pensée
l. E. Husserl, Die Krisis ... , op. cit., << Bei!age !JI», p. 385. Ce<< Beilage III )) classique, disais-je. Oui et non. Oui, dans la mesure du privilege
a été traduit par J. Derrida et publié sous le titre L 'Origine de la géométrie, de la scientificité mathématique. Non, dans la mesure ou 1' exis-
introd. de J. Derrida, Paris, PUF, 1962, p. 213. Cette traduction de Derrida
fut reprise dans E. Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoméno-
logie transcendantale, tr. fr. G. Granel, París, Gallimard, 1976, p. 426. l. Ce mot entre parendú:ses est peut-etre '~ Géo }),

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fleidegger: la question de rEtre et lHistoire Cinquifme séance. Le 25 janvier 1965

tence de la mathématique est con~ue non plus, comme dans la Husserl explique en particulier dans un court passage des Médi-
métaphysique classique, comme le lieu ou l'exemple d'une vérité tations cartésiermes queje vais lire paree qu'il semble faire allusion
éternelle, mais bien comme la plus pure historicité de la vérité. aux analyses heideggeriennes de !'ln-der- Welt-sein pour en dési-
Dans les deux cas évidemment e' est l'histoire empirique qui est gner la dépendance et la filiation par rapport a la phénoméno-
justement réduite. logie husserlienne. C' est a u § 59 (Méditations cartésiennes 29 1)
L'histoire est done la rransmission d' objets idéaux, les seuls (Sein und Zeit 27) :
qui peuvent se transmettre avec leur sens, en tant que tel sans
altération comme le méme et ceci a l'infini; sans limitation es- Ce fut un succes de la phénoménologie débutante que d' avoir
sentielle d'aucune sorte (objets idéaux libres er non enchalnés). conduit, par sa méthode d'intuition a la fois pure et eidétique,
L'historicité est done 1'objectivité et la scientificité elle-méme et aux tentatives d'une nouvelle ontologie ... Sous ce rapport, rien
n' empeche de commencer de prime abord et de la fas:on la plus
leur pureté et leur progres a toutes les trois vont ensemble et s' ac-
concrete par une analyse de 1' Umwelt de notre vie humaine et de
croissent en méme temps 1•
11 7bisl Bien súr, la aussi il faut étre d'une extreme prudence er a
l'homme en tant qu'il se rapporte essentiellement cct Umwelt,
d' analyser de fayon purement intuitiVe 1' a priori extrémement
se garder de schématiser trop vite. Si l'histoire est toujours assurée riche, et jamais encare explicité, d'un te! monde [ ... ]'.
par !' objectivité des objets, Husserl s' est bien inquiété de 1' ori-
gine de ces objets et des acres subjectifs qui les out constitués.
Et il s' est bien préoccupé d' enraciner, de fonder la scienrificité
dans un sol de vie pré-scientifique qui était lui-méme historique.
Toute la thématique de la Lebenswelt qui en tant que thématique
systématique est d' ailleurs postérieure a Sein und Zeit, con cerne
en effet une couche de vie communautaire de langage et done
d'historicité antérieure a celle de la vie scientifique et la suppor-
tanr. Seulement, il se trouve qu' elle est téléologiquement infé-
rieure, moins purement historique, enfermée dans la finitude des
fins et des horizons et qu' en tour cas, sa description, quelles qu' en
soient la richesse et la puissanre nouveauté, reste toujours gui-
dée par la corrélation sujet-objet et la métaphysique de !'animal
rationale. La sphere de la Lebenswelt est la sphere de ce que Hus- l. Le numéro « 29 )) se réfere a l' année " 1929 )) et a la date (les 23 et
serl appelle le subjectif-relatif qui ne crée pas encore d'idéalités 25 février 1929) a laqueHe Husserl pronons:a les quatre conférences qui for-
ment les Méditations cartésiennes; le numéro 27 qui suit, a la date de publica-
pures et puremenr objectives, cette couche du subjectif-relatif tion de Sein und Zeit, début 1927.
ayanr d' ailleurs des structures universelles qui peuvent et doivent 2. E. Husserl, Cartesianische Meditationen [1929], Hambourg, Felix Mei-
étre décrites comme telles par la phénoménologie. C' est ce que ner, 1995 [1977], §59, p. 141 (traduction de J. Derrida qui semble ne pas
recourir ici a la traduction Lévinas-PfeifiCr parue chez Vrin en 1947. Les
l. Dans la marge inférieure du manuscrit, au feuillet 17, Derrida ajoute : Méditations cartésiennes de Husserl, auxquelles Derrida consacre un cours en
« Suite p. 18, cours suivant )), En fait, le lieu de l'enchainement se trouve ala 1962-1963, malheureusement ne sont pas ou plus, ni en fraw;ais ni en alle-
fin de la cinquieme séance : la citation de Husserl qui semble s'y inrerrompre mand, dans la bibliothCque personnelle de Jacques Derrida). Cette citation se
aux mots « d'un tel monde l>, se poursuit :l l'ouverture de la síxieme séance poursuít dans la séance suivante (cf infta, « SixiCme séance. Le 8 février 1965 ))'
(cf infta, « Sixieme séance. Le 8 février 1965 "• p. 195, n. 1). p. 195, apres l'ellipse" ... »).

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Sixieme séance

Le 8 février 1965

111 L'absence d'Histoire (de science. ou de conscience histo-


rique) n' est pas une preuve contre l'historiciré (Geschicht!ichkeit)
. ;).
du Dasein, elle en est au con,traire la preuve en tant que mode
déficient de la constitution d' etre (Seinsveifassung) du Dasein.
Une époque ne peut etre sans histoire (unhistorisch) que paree
qu' elle est historique (geschichtlich) 1 •

C' est dans 1'ouverture de cette affirmation que plutót que de


convoquer les affirmations des historiens ou des ethnologues qui
dans leurs considérations au sujet des sociétés dites historiques
ou sans histoire présupposent - au moins - la clarté faite sur
1' essence de l'historicité et toutes les problématiques qui s'y ratta-
chent, e' est dans 1' ouverture de cette affirmation de Heidegger et
pour mieux 1' entendre que nous avions essayé de déterminer le
líen ou se << détruirait >> la métaphysique hégélienne-husserlienne
de l'historicité. Cette derniere expression méritait des précau-
tions et les guillemets dont j' ai parlé la derniere fois, avant de
nouer cinq themes husserliens a propos desquels, chaque fois, se
répétait la différence heideggerienne.
Les quatre premiers, les seuls que j' aie eu le remps de déve-
lopper, étaient les suivants :
1) La téléologie husserlienne de l'historicité est un idéalisme
transcendantal qui s' ordonne a un concept de subjectité dont

!6
l. M. Heidegger, Seín und Zeít, op. cit., p. 20 (traduction de J. Derrida).

193
Jleidegger: la question de !Étre et l'Histoire Sixieme séance. Le 8 Jévrier 1965

Heidegger montre qu'il est a la fois étranger au monde- e' est-a-


dire non historique et intra-mondain, e' est-a-dire pensé selon un
modele de la Vorhandenheit, de l' objet subsistant dans le monde,
ce qui est une autre fac;on de manquer une histoire qui ne soit
pas empirique. Rappelons-nous aussi ce que nous avons dit de
la réduction transcendantale husserlienne, a la fois illégitime
et insuffisamment radicale. La phénoménologie transcendantale 12/181 1 < ... > arnbiant en général et d'en faire le point de départ
aurait transformé en chose intra-mondaine cela méme qu' elle d'une explicitation systématíque des structures essenrielles du
prétendait protéger contre la mondanisation, o u 11 bisl encore la Dasein humain et des couches du monde qui se révelent corrélati-
réification o u la naruralisation. J' ai oublié a ce su jet de faire re- vement du Da-sein 2 •
marquer la derniere fois que le mot de conscience (Bewusstsein
Revendication généalogique, revendicarion de paternité a
"' Gewissen) n' est pas prononcé dans Sein und Zeit.
laquelle par avance, si je puis le dire, Heidegger avait cru devoir
2) La téléologie husserlienne reste un humanisme.
répondre par une revendication d'indépendance queje cite pour
3) Le contenu de cette téléologie est reconnu apartir de l'idée
la perite histoire. Dans le § consacré a la quotidienneté de l' Um-
de la science (historicité = absence [mor incertain] de passé).
welt, a la page 72, Heidegger écrit en note :
4) La description de la Lebenswelt, rheme tres proche pourtant
de l'intention heideggerienne, laisse circuler en elle des concepts [... ] qu'il soit permis a l'auteur de faire remarquer que, depuis le
comme ceux de nature et de culture qui y importent de nom- semestre d'hiver 1919-1920, il a traité a diverses reprises dans ses
breuses significations métaphysiques latentes et dérivées et qui, cours de 1'analyse du monde ambiant et, en général, de l'hermé-
en tour cas, sont bien ultérienres au regard de l' originalité histo- neutique de la facticité de l'etre-la 3 •
rique du Dasein que veut thématiser Heidegger.
Nous avions longuement développé ces quatre themes en C' est la un élément du décor historico-politico-universitaire
multipliant les précautions et en nous efforc;ant de ne pas sché- de notre probleme.
matiser al' exces. En tour cas pour dore ce troisieme point', vous voyez que,
< Saut de page dans le manuscrit >
l. Le premier feuillet de la sixiCme séance contient, au recto et sur un tiers
du verso, ce qui préáde. Apres un saut de page, le feuillet numéroté « 2 >> sur
lequella séance continue est aussi numéroté << 18 >), On rappelle que le recto ·
de la feuille 17 de la dnquiCme séance porte en bas de la page l' annotation
<< suite p. 18, cours suivant » (ej. supra, p. 190, n. 1). La citation qui suit ici,

par laquelle commence le feuillet 2 de la sixiCme séance, est done la continua-


tion de la citation du feuillet 17bis (supra, p. 191). Visiblement, J. Derrida avait
rédigé vingt feuillets pour la cinquiCme séance et, n' ayant sans doure pas pu la
terminer, en a reporté les feuillers 18 a20 ala sixiCme séance. On indique done
la double numérotation momentanée utilisée par J. Derrida sur le manuscrit.
2. E. Husserl, Cartesianische Meditationen, §59, op. cit., p. 141 (traduction
de J. Derrida).
3. M. Heidegger, L 'étre et le temps, op. cit., p. 96.
4. Ce~~ troisieme point r> avait été ouvert dans la cinquieme séance (cj supra,
p. 188).

194 195
Heidegger : la question de l'Etre et !'Histoire Sixif:me séance. Le 8 février 1965

pour les raisons memes qui poussent Heidegger a revenir en des:a entrer le tout de la science et de la philosophie, l' idée de la science
de la corrélation sujet-objet et d'une histoire qui s'y tiendrait, et de la philosophie comme science, e' est manquer le sens méme
< Heidegger > ne peut se satisfaire d'une thématisation de I'his- de la vérité, et d' abord de la vérité a!aquel!e prétend la théorie de
toricité prenant la science pour fil conducteur et la connaissance la We!tanschauung. L'idée de la vérité, l'idée de Ia science, le
scientifique comme Telos. projet de la science ont pour sens de prétendre échapper a la rela-
Non qu'il juge fausses et inutiles les descriptions de type hus- tivité d'une époque, de la Weltanschauung. La vérité n'est pas his-
serlien. Bien au contraire. Simplement elles restent enfermées torique au sens dilrheyen, dans la mesure o uelle n' est précisément
dans la clóture que nous reconnaissons depuis le début. vérité que si elle vaut universellement, a l'infini, etc. A cette
4) L' autre forme de la méme clóture sur laquelle je ne m' arré- époque, Husserl s'atrache surtout a marquer l'indépendance de
terai pas, e' est, cette fois méme si l' on s' en tient méme < aux 1 > la vérité au regard de l'histoire. Et l'histoire de la vérité dont il
descriptions de la Lebenswelt; l' opposition un peu précipitée et fera plus tard un theme suppose cette réduction de l'hisroricité
aux origines incertaines, de la nature et de la culture - non que empirique de la vérité.
cette opposition soit vaine mais elle est si dérivée, si chargée d' al- 13/191 Par conséquenr, faire de la philosophie husserlienne de
lusions hisroriques et métaphysiques qu' on ne peut prétendre l'histoire une Weltanschauung o u une Weltbild, e' est une accusa-
sérieusement découvrir l'historicité originaire du Da-sein en se tion particulierement lourde et ·au premier abord insoutenable.
servant de ces instruments. Cela ressemble a une assimilation choquante du husserlianisme
5) Enfin - et la nous touchons, je crois, au plus important et au dilrheyanisme. Pour qu'il s'agisse d'autre chose, il faut faire un
au plus difficile. La thématique husserlienne de l'historicité reste certain chemin, un chemin donr j'indique seulemenr les jalons.
- pour lácher le mot l2bisl d'un coup -,une conception du monde. Ce chemin est suivi dans Sein und Zeit, on peut en reconnaítre la
L' accusation est grave et elle a un sens qui ne se dénonce pas trace, mais c'est dans un texte de 1938, Die Zeit des We!tbildes,
immédiatement. Que signifie-t-elle? Pour comprendre la gravité qu' il se rrouve le plus clairement ré-sumé.
et la portée de l' accusation, il faut bien garder présente a l' esprit Heidegger veut y montrer que le concept meme de conception
toute la critique husserlienne de l'idée de conceprion du monde, du monde appartient a une conception du monde, a une époque.
de la théorie diltheyenne de la Weltanschauung. Cette critique se Non pas a une conception du monde parmi d' autres mais a la
développe dans La Philosophie comme science rigoureuse ( 1911) et conception du monde. Qu' est-ce ~a veut dire? Il n'y a pas, dans
elle est une piece maítresse de la phénoménologie. En un mor, l'hisroire, des conceptions du monde, il y a une époque qui a eu
Dilthey affirmait que chaque époque avait sa vision du monde, une conception du monde et e' est celle-la méme qui a forgé le
e' est-a-dire une idée qui unifiait la totaliré organique et structu- concept de conception du monde et qui a voulu que chaque
relle de son monde, une sorte de Gesta!t dans laquelle l' art, la époque air la sienne. Avant l' époque de la métaphysique inau-
religion, la myrhologie, les conceptions politiques et philoso- gurée par le momenr cartésien, il n'y avair pas de conception
phiques étaient solidaires. Cette rhéorie des Weltanschauungen se du monde. Les Grecs, les Romains, l'Europe du Moyen Áge
pensair comme une prise au sérieux de l'historicité du sens. Hus- n' avaient pas de conception du monde. Cela veut dire que pour
serl s' éleve vigoureusement comre la prétenrion impérialiste de eux le monden' était pas une totaliré d' étants ordonnés ala repré-
cette théorie. Non qu'il ni e 1' existen ce de telles Weltanschauungen, sentation et a la production de l'homme-sujet. Que les temps
de relles Gesta/ten idéologiques mais a ses yeux, vouloir y faire modernes s' enquierent des évenruelles conceptions du monde
d' autres époques, cela signifie d' abord que le monde est déter-
l. Dans le manuscrit: « dans les)), miné par les temps modernes l3bisl de telle sorte qu' on puisse

196 197
Heidegger: la question de li]tre et !Histoire Sixil:me séance. Le 8 février 1965

avoir une conception du monde. Avant les temps modernes- ící quant al'étant dans sa totalité. L'étre de l'étant désormais cherché
avant le repere cartésíen - le monde grec et le monde médíéval, et trouvé dans 1' Ctre représenté dans r étant 1 •
au contraíre, étaíent des mondes pensés de telle sorte que l'ídée
méme de conception du monde y était nécessaírement et essen- (Nous retrouverons ce que nous disíons de la représentation
tiellement impossible et ínsupportable. Ce que dit icí Heidegger chez Husserl ces deux dernieres semaines.) Je précise que cette
est parfaítement cohérent avec le theme de l'hístorícíté radicale détermination de !'étre de l'étant comme étre-représenté épuise
du monde. Le monde, tel qu'íl se mondaníse a partir de la trans- aux yeux de Heidegger la totalíté du monde. lln'y a pas pour lui
cendance du Da-sein, est historíque de part en part. Il a done a un monde qui serair tantót déterminé ainsi, tantót ainsi sans que
chaque époque un sens différent. Or qu'íl se préte a un moment lui-méme ne soit affecté par ces déterminations. Le Monde est
donné a un concept de conception du monde, cela est le propre tour entier et de part en part ce qu'il est déterminé. ll n'y a pas
d'une époque, la nótre ou le monde est pensé de telle sorte qu'il un autre monde- monde vécu- par rapport auquelles détermi-
se préte a ce concept. nations transitoires de chaque époque seraient des images plus ou
Que! est ce concept? Analysons 1'expressíon Weltbild. Que moíns approchées. Le monde est tour entier dans l' époque, il
sígnífie monde et que sígnífie ímage? Monde désígne la totalíté n' est rien d' autre.
de 1' étant : Cosmos, nature, hístoíre et príncipe du monde. Cette conception moderne du monde comme « représenta-
Image, e' est d' abord représentation de la totalité, mais e' est plus tion >> était impossíble dans le monde médiéval pour lequel ]' étant
que la représentation reproductive, c'est le monde lui-meme étaít d' abord ens creatum, appartenant a un ordre détermíné de la
auquel nous avons affaire et dont nous avons ídée, au sujet de création et correspondant a la conception de Dieu, a 1' idée de
quoí nous sommes fixés. Heidegger joue ící sur une expressíon 1' entendement de Die u. Dieu avait une conceptíon du monde,
allemande : wir sind über etwas im Bilde 1 (Weltbild) qui veut díre c'est-a-dire un entendement dans lequel il pensait ce qu'íl créait
nous sommes fixés a propos de quelque chose, nous savons a o u avaít créé. Mais jamais l'étre de 1'étant n' étaít pensé origínelle-
quoi nous en tenir, que faire et comment nous orienter. Nous ment, dans son essence, comme objet pour l'homme disponible
sommes tres pres de l'image [mor incertain]. Pour pouvoír dire pour la connaissance et son action.
cela de quelque chose, il faut que la chose soit devant nous, dis- Encore moins 1' étair-íl pour les Grecs. ]e vous renvoíe ící a
ponible et rassurante, de telle sorte que je m' oriente par rapport a ce que l4bisl Heidegger en dit, p. 82. Mais je veux retenir sur-
elle. tour la précísíon qu'il donne a la fin de cette analyse: bien qu'il
n' ait pu y avoir de Weltbild grecque, la détermination par Pia-
Weltbild, dit Heidegger, le monde a la mesure d'une concep- ron de 1' étantité de l' étant comme eidos (aspect) vu est la condi-
tion, ne sígnífie done pas une ídée du monde, maís le monde lui- tion lointaine, historiale, sommaire dans le retrait d'une secrete
méme saísí comme 14/201 ce dont on peut avoír idée. L' étant dans médíation, pour que le monde (Welt) ait pu devenir írnage
sa totalité est done pris maintenant de telle maniere qu'il n'est (Bild). Ce qui veut dire que malgré les différences des époques
vraiment et seulement étant que dans la mesure oU il est arrété grecques, médiévales et modernes, il y a une uniré, l'unité d'une
et fixé par l'homme dans la représentatíon et la production. grande époque du monde, commandée par la philosophie
Avec 1' avenement du Weltbild s' accomplít une assígnatíon décísíve comme destin de I'Europe et qui voit le déploiemem du monde

l. M. Heidegger, «Die Zeit des Weltbildes 11, dans flolzwege, Francfort-sur- l. Id, ({ L' époque des "conceptions du monde" », dans Chemins qui ne
le-Main, Vittorio Klostermann, 1963 [1950], p. 82. ml:nent nulle part, op. cit., p. 83 (traduction modifiée par J. Derrida).

198 199
Heidegger: la question de filtre et l'Histoire Sixifme séance. Le 8 février 1965

comme objectíté, de Piaron a Husserl. Ce qui l'annon<;aít avec que soit cette époque. C'est au cours de cette Weltbild que Hus-
Platon se précise avec le Díeu de la philosophie du Moyen Age, serl a pu, par un geste nécessaire mais limité, critiquer la these
vient a son accomplissement depuis Descartes, Kant et Hegel diltheyenne de la Weltanschauung. T el était le point de rupture
et la science et la technique moderne. La métaphysíque et la avec la phénoménologie husserlienne de l'historicité.
technique dans leur complicité radicale déterminent le monde La fin du texte auquel je viens de me référer et dans lequel
comme objet et done comme disponible pour une action et une d' ailleurs il n' était pas nommément question de Husserl, nous
conception. Et toute l' analyse heideggerienne de cette médita- meten garde comre l'interprétation réactionnaire. Il ne s'agit pas
tíon a laquelle íl me faut vous renvoyer faít communíquer la du tour de vouloir condamner les temps modernes, de s'en
<< recherche cartésienne » de la Sicherheit (certitude - sécurité), détourner, de vouloir y échapper vers un autre monde et une
premíer morif du cartésianisme qui lui-meme représente er in- autre époque, de refuser le progres de la science et de la tech-
augure une époque et que 1' on n' aurair pas de mal a retro uver nique, etc. Bien au contraire. Simplement, que les temps mo-
chez Husserl. Heidegger fait done communiquer le motif dernes, notre époque puisse [Sbis[ {voir ill. 9) penser son sens,
de la Sicherheit avec les transformations de la science et de la s' apparaítre elle-méme comme ce qu' elle est, par exemple par
technique, surtout a u XX' siecle, avec la modification qu' elles la voix de Martín Heidegger (mais de quelques autres), cela
entra!nent dans la structure de la science, de l'université, de suppose qu'elle s'échappe a elbmeme, qu'elle ne fait pas simple-
la littérature, de l' esthétique, etc. Le passage a la valeur de la ment un avec elle et que déja une ombre la divise elle-meme par
Recherche (Forschung) qui se substitue a la science classique est laquelle son sens présent luí apparaít et son futur s' annonce. Un
un theme important. Pourquoi le concept de Recherche com- certain support a !'incalculable et l'ombre qui permet de penser
mande-t-il aujourd'hui l'universíré alors qu'il eút paru fort inso- le motif de la calculabilité comme ce qu'il est. C' est la que la
lite ne fút-ce qu'au siecle dernier? L'idée de calculabilité esr aussi question sur 1'essence de la métaphysique et des temps modernes
[5/21[ au centre de cette analyse. La calculabilité est la perfection prend son essor. Cette quesrion - question sans réponse pour
de 1' objectivité, e' est-a-dire de 1' étant déterminé comme dispo- le moment, la réponse devant erre une époque -, cette question
nible, prévisible, etc. Et le privilege reconnu par Heidegger aux comme 1'entre-deux époques de 1' erre ouvre sur une historicité
jésuites dans la possibilité de l'historicité pourrait venir parfaite- qui n' est plus enfermée dans une époque, sur l'historicité en
ment illustrer ce theme. général, hisroricité de 1'erre, comme le mouvement et 1'enchaíne-
(Heidegger nous prévient contre toute interprétation réaction- ment des époques. Cette question n' est possible que si celui qui
naire de son analyse. Il ne s' agit surtout pas de condamner les la pose n'appartient plus simplement a une époque, c'esr-a-dire.
temps modernes, des' en détourner.) a la totalité de l'étant, mais a la différence entre !'erre et la rota-
Et vous voyez bien que dans la mesure ou la tentative husser- lité de l'érant. Commenter. L'historicité de l'étre lui-méme vre
lienne reste carrésienne, ou elle détermine l'historicité a partir du [mor incertain].
Telos de la philosophie comme science, ou elle reconnaít l'histo- Avant de conclure sur cette rupture nécessaire avec les deux
ricité la plus pure aux sciences exactes, ou elle reste philosophie représentants de la métaphysique de l'histoire que sont encore
du sujet constituant, etc., elle appartient bien a 1' époque des Hegel et Husserl, rupture nécessaire pour accéder a la question
conceptions du monde. Elle y est enfermée. Et dans la mesure ou de l'historicité elle-méme avant toute détermination épochale,
elle ne pense pas cette clorure comme telle, l'historicité dont elle avant de commencer a suivre 1' analyse cette fois déshyporhéquée
parle n'est pas l'historicité elle-meme mais une détermination, de l'historicité du Dasein, je vous lirai pour finir ces quelques
une époque de l'historicité elle-méme, si immense et si présente lignes qui ferment presque Die Zeit des Weltbildes.

200 201
Heidegger: la question de lÉtre et l'Histoire Sixifme séance. Le 8 février 1965

Lire p. 86 1• bleme de la mondanéité et de la mondanisation du monde er de


la temporalisation. Dans les deux premieres sections de la pre-
* L'incalculable [... ]reste alors l'ombre invisible, parrout pro- miere partie de Sein und Zeit (la seule publiée), premiere partie
jetée autour de toute chose, lorsque l'homme est devenu sujet et qui s'intitule, je le rappelle: « L'interprération du Dasein a partir
le monde image conyue. de la temporalité et l' explicitation du temps comme l'horizon
Par cette ombre, le monde moderne se pose lui-méme dans transcendantal de la question de !'erre», daos les premieres sec-
un espace échappant a la représentation, conférant ainsi a l'Incal- tions de cette premiere partíe, il est d' abord question du monde,
culable sa détermination propre et son caracú:re historíalement dans 1'analyse fimtÚ:tmentale préparatoire du Dasein, puis de la
unique. Mais cette ombre annonce autre chose, dont la connais-
temporalité elle-meme (dans la deuxieme secrion). C'est au cours
sance nous est présentement refusée. L'homme ne pourra méme
de ces analyses tres riches et difficiles, du monde, de 1' étre-dans-
pas appréhender et prendre en considération ce refus, tant qu'il
persistera a se mouvoir dans la simple négation de son époque. Le
le-monde et de la temporalité, qu' apparaissent un certain nombre
repli sur la tradition, frelaté d'humilité et de présomption, n'est de concepts, dont on a beaucoup parlé a un moment donné mais,
capable de ríen par lui-méme, sinon de fuite et d'aveuglement il faut bien le dire, au niveau d'une rumeur publique et surtout
devant l'instant historial. de traduction qui l6bisl ne s' encombraient pas de scrupules et
Sauver l'Incalculable, e' est-a-dire le préserver dans sa vérité, souvent méme de lectures. Les concepts, ceux de 1' authenticité et
l'homme ne le pourra qu'a partir d'un questionnement créateur, de l'inauthenticité, du souci, de la déréliction, de l'étre pour la
puisant dans la verru d'une authentique méditation. Celle-ci mort, de l' angoisse, etc., seront présupposés par le cinquieme
transpose l'homme futur dans cet Entre-deux dans lequel il ap- chapitre de la deuxieme section sur la temporalité et l'historicité,
partient a l' étre cependant qu' au milieu de 1' étant il reste un qui vient done presque en fin du premier volume et auquel nous
étranger. * aurons a nous intéresser par privilege. Pour bien faire, il faudrait
done éviter de saurer, comme nous allons devoir malheureuse-
Nous allons retrouver bientót, dans un sens un peu modifié, ment le faire, par-dessus l'explicitation de ces concepts, en les
cet entre-deux. prenant comme si vous aviez tous ici lu patiemment la totalité de
161 L' étape que nous venons de franchir était done négative et Sein und Zeit. Il faudrait surtout restituer a leur vrai sens les ana-
critique. Quels sont maintenant les résultats positifs du mouve- lyses du monde et du temps et les arracher a la brume de pathos
ment heideggerien? En quoi la description concrete des struc- romantique dont on les a entourées. Je dis entourées, comme d' un
tures de l'historicité du Dasein va-t -elle se trouver plus riche o u vétement riche qui cacherait le corps squelettique d'une inten-.
en tout cas plus rigoureuse, d' étre passée par ces destructions? tion philosophique, alors que si pathos il y a, et il y en a, il tient
]e l' ai déja dit : bien que le Dasein soit originairement histo- a une re-compréhension ontologique de l'affectivité, qui n'est
rique, et historique de pan en part, la description de son histori- plus comprise a partir de la métaphysique comme accident de la
cité, le theme de son historicité n' est pas premier dans Sein und sensibilité étranger a la raison, etc. Il faudrait done retrouver la
Zeit. L'hisroricité originaire du Dasein ne se pensant pas sans rigueur des analyses préparatoires. Comme nous n' aurons pas le
l' ln-der- Welt-Sein du Dasein et étant d' autre part enracinée dans temps de le faire ici, nous essaierons de limiter les dégáts del' abs-
le mouvement de la temporalisation, il fallait thématiser le pro- traction a laquelle nous allons < nous > livrer en prélevant ainsi
les analyses consacrées a l'hisroricité. Nous limiterons les dégáts
l. M. Heidegger, « L'époque des "conceptions du monde" >), dans Chemins en faisant, al' occasion, quelques indispensables retours en arriere.
quí ne menent nulle part, op. cit., p. 86.

202 203
Heidegger: la question de !Étre et !'1-listoire Sixifme séance. Le 8 février 1965

* structure de cette toralisation, la résomption, si je puis dire, de la


naissance. Encore une fois, cette présomprion et cette résomption
Par exemple, et e' est par ce retour en arriere que je commen- ne som pas des formes de la Bewusstsein ou de la Selbstbewusst-
cerai, le premier chapitre avait fait un theme 1) de !'erre pour la sein mais d'une transcendance qui n'est pas encore déterminée
mort 171 ou pour la fin; 2) de la possibilité pour le Dasein d'étre comme intentionnalité de la conscience.
un tour (Ganzsein). Et mettant en re!ation le temps d'inacheve- On passe done an theme de l'historiciré quand on considere la
ment essentiel ou du mode essemiel du pas encore propre au synthese totalisante, ou la transcendance totalisame non plus
Dasein - et qui ne se compare a aucun inachevement des choses seulemem comme on !'a fait, jusqu'ici, unilaréralement (einseitig),
dans le monde ala maniere de la Vorhandenheit, done mettant en comme anticipation de ma mort mais comme rapport a ma nais-
relation cet inachevemem essemiel et cer achevement étrange qui sance et done comme Erstreckung, comme ex-tension entre ma
est la mort toujours amicipée, Heidegger momre en particulier mort et ma naissance. Les possessifs ici n' ont pas de sens exisren-
que l'inachevement essentiel non seulement n' empéche pas le tiel-empirique mais existemia!. Le Dasein est toujours míen,
Dasein de former un tout o u plutót d' amiciper sa propre rotalité; essemiellemem le Dasein comme rapport a soi, rapport a soi non
non seulemem elle 1 ne 1' en empéche pas mais elle est la forme nécessairemem subjectif et consciencieux dans la ]emeinigkeit.
meme de cette anticipation du Ganzsein. Cette Erstreckung, cette extension de !'ex-sistence du Dasein
Eh bien e' est par cette notion de Ganzsein que nous allons qui s' étire de la naissance a la mort, la belle invention, dira-
entamer la thématique concrete de l'historicité du Dasein. Jus- t-on ... e' est ce qu' on appel!e la vie, le cours dela vie, la cominuité
qu'ici, fait remarquer Heidegger au début du § 72, le pouvoir de la vie, !'enchainement de la vi e. Zusammenhang des Lebens. Or
d'amiciper sa propre totaliré n'a été décrit, pouvoir structurelle- il se trouve que, si banal e qu' elle soit et si pauvre qu' elle semble
mem propre au Dasein, n'a été décrit que dans l'extase de !'avenir, l'étre, cette « continuité de la vie, n'a jamais pénétré !SI comme
comme étre pour la fin et erre pour la mort, comme erre auquel elle 1' aurait du, et dans son sens authemique, l'histoire de la phi-
la possibilité de se projeter vers sa propre mort était un pouvoir losophie. L'unité historique de ce Zusammenhang a toujours été
original qui déterminait 1' etre méme du Dasein comme finitude. manquée. Soit disant schématiquement par 1'empirisme qui luí
Déterminait son etre, c'est-a-dire ne luí survenait pas ou ne l'at- refusait toute possibilité pure et essemielle, l'identité du moi
tendait pas comme un événemem extérieur, comme toute la n' ayant ríen de substamiel, soit par une philosophie de l'identité
métaphysique l'a pensé, d'une fa~on ou d'une autre, sur fond pure de 1' ego. Qu' elle ait la forme d'un substantialisme cartésien
d'infinition ou de finition mais toujours en faisam de la morra- de la res cogitans o u d' un transcendanralisme de type kamien ou.
lité le prédicat d' un étam appelé homme (et e' est encore la pensée husserlien. Dans tous ces derniers cas, la possibilité d' une histoire
de Sartre par exemple), mais bien ici comme l'étre meme du du Dasein, la possibiliré du Zusammenhang est confiée a un fon-
Dasein. ]ene peux pas insister la-dessus et vous renvoie aux textes dement lui-méme non historique. C' est évident et cela va de soi
correspondams. Done jusqu'ici 1' amicipation de la totalité était pour ce qui est du cogito carrésien et le caractere extrinseque et
l7bisl précisément décrite comme anticipation, projet vers mon déchu de la mémoire par rapport a 1'entendement n' en serait
futur dans la dimension d' un pas-encore qui détermine la struc- qu' un signe. Mais e' est aussi évidem dans le cas du je pense forme!
ture méme du présent. Eh bien on décrit l'historicité elle-méme au sens de Kant, príncipe d' uniré do m les rapports avec la tem-
quand on fait apparaitre comme non moins essentielle dans la poralité de 1' expérience posent les difficiles problemes que vous
savez et qui som abordés par Heidegger dans Kant et le probleme
l. Féminin tel dans le manuscrit. de la métaphysique. Mais e' est encore évident si 1' on considere

204 205
Heidegger: la question de l'Etre et !1listoire Sixieme séance. Le 8 Jévrier 1965

l' ego cogito au sens husserlien. On pourrait en effet erre tenté de 191 Nous rerrouvons done ici la nécessité de penser la conti-
penser que cette fois, l' ego cogito étant phénomene temporel, il ne rmité de la vie, l'Erstreckung ou la synthese quí fait du temps du
va pas organiser !'uniré du vécu temporel, la totalité des enchaí- Dasein une hístoire, la nécessité de penser cette synthese sans se
nements de la vie o u de 1'expérience, qu'il ne va pas les organiser précípíter vers l'horizon d'une conscience ou d'un cogito - ou
de 1'extérieur, comme une instan ce transcendamale forme!! e et inversement, d'une in-conscience ou d'une force simpletnent em-
elle-meme srable ou anhistorique. Et pourtant nous avons vu pruntée au modele de la Vorhandenheit.
récemment - et pour bien faire il faudrait étudier pour eux- La Racine du probleme, nous y touchons maintenant, nous
memes, ici, le § 58 et les § 79-81 de Ideen 1 auxquels je vous l'effleurons maintenant. Tour, c'est-a-díre non seulement te! ou
renvoie -, nous avons vu récemment done que le l8bisl je pense, te! geste de destruction de la Métaphysíque mais la totalité de la
bien que temporel, avait une permanence qui n' était pas affectée destruction et le sens qui la commande dans son ensemble, tour
par le flux du vécu, par la continuiré de la vie de la conscience, a se joue autour du sens du Présent et du privílege accordé par
laquelle il fallait bien qu'il filt, dirait Husserl, transcendant s'il toute la philosophíe, au présent. La philosophie; ce que Heideg-
devait se reconnaítre dans son identité et permettre la synthese ger veut transgresser, esr en rotalité une philosophie du Présem,
du vécu. C' était le theme de la transcendance de l'immanence privilégie le Présent. Nous allons voir, d' abord, par une entrée
que nous avons rencontré a plusieurs reprises. Comment se étroite, comment ce theme fonctionne au point ou nous en
constitue génétiquement cette transcendance de l'immanence so mm es.
- qui est simplement située et reconnue par la phénoménologie Commen~ons par lire quelques ligues du § 72 oü Heidegger
statique? C'est ce que se demandera souvem Husserl par la suite met en question les descriptions philosophiques classiques de la
mais seulement dans des analyses inédites, la plupart postérieures continuité de la vie, cette chose si banale et prétendument si
a Sein und Zeit. Ici, Heidegger, sans mettre en question la des- trivial e.
cription husserlienne, ni les descriptions antérieures, leur visée pro- Je traduis, p. 373 :
pre, prend expressément et phénoménologiquement pour theme
une région de l'ex-sistence plus originaire que cette permanence [... ] méme sí ce que nous avons appelé le Zusammenhang [conti-
constiruée du noyau égologique, comme organisarion er unifica- nuité, pouvoir d' enchaínement] entre la naissance et la mort reste
rion du Zusammenhang des Lebens et surtout, 1' uniré de la tota- ontologiquement tour a fait obscur, devons-nous alors reprendre
la proposition selon laquelle la temporalité était le sens d'étre de la
lisation qu'il recherche n' est pas un cogito, un je pense o u une
totalité du Dasein (Daseinsganzheit)? o u bien est-ce que la tempora-
conscience. Bergson aussi cherche, par exemple, dans son Imro
lité mise en évidence est-elle avant tour le sol sur lequell9bisl pourrá
PM 1, une uniré du moi concret qui récuse l'empirisme humaniste, élever selon une élévation daire [ou univoque, eindeutig] la ques-
sans tomber dans le transcendamalisme et l'identité stable du tion existentiale-ontologique de ladite << continuité ''? Peur-etre que
sujet transcendamal forme!. Tentative séduisante qu' on pourrait dans ce champ de recherches, gagne-t-on déja quelque chose quand
comparer a celle de Heidegger si celui-ci ne se refusait pas a on apprend a ne pas prendre les problemes trop a la légere 1 •
parler, comme Bergson, de l'unité concrete d'un moi, et surtout
d'un moi psychologique et dont la vie, ou le désir pur, ne serait Les prendre roujours a la légere, e' est aussi bien récuser le pro-
atteinte dans sa pureté que par une réf!exion vers le jaillissement bleme sous prétexte que nous avons la une évidence triviale : que
de la vie o u de 1'esprit comme étant o u comme force anonyme. sait-on de mieux que cela : la continuité de la vie, le passage de la

l. H. Bergson, Introduction aLa pensée et le mouvant, op. cit. l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 373 (traducrion de J. Derrida).

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Heidegger: fa question de l'Etre et !Histoire Sixifme séance. Le 8 jtvrier 1965

vi e a la mort, etc.? C' est done aussi bien récuser le probleme que sent, le vécu présent (vorhandene Erlebnis), ou dans le langage
le poser en termes empiristes - appel a ce qu' on croit conna1tre husserlien le Présent vivant (lebendige Gegenwart), sont la forme
sous le nom de mémoire, d'habitude, de cadres sociaux de la m eme de 1' expérience réelle, authentique, effective, pleine. Ce
mémoire et toutes les autres notions qui commandent des geneses privilege absolu du Présent et de la Présence du Présent, il faut
empiriques en supposant l'évidence donnée de cela méme dont bien entendre que Heidegger doit le détruire o u !' ébranler pour
elles ont a rendre compre. Car que veut dire mémoire ou quelque retrouver la possibilité de l'hisroricité, il faut bien entendre qu'il
encha1nement d' expérience que ce soit tant que le probleme exis- ne peut le détruire comme on critique un préjugé contingent. ll
tential-ontologique de la temporalité n' a pas été posé comme te!? faut bien comprendre 11 Obisl que ce qu'il va solliciter (je préfere
Mais a un niveau de plus grande élaboration critique et de plus ce mot a << détruire », commenter) dans ce privilege du Présent
grande vigilance, on prend aussi le probleme ala légere quand on e' est l' évidence, l' assurance, le fondement le plus total et le plus
parle d'une permanence transcendantale, formelle ou concrete, irréductible de la totalité de la métaphysique elle-meme, e' est la
intemporelle ou temporelle, kantienne ou husserlienne - qui philosophie elle-meme. On pourrait, si 1'on en avait le temps, le
serait responsable de cette continuité de la vi e. C' est cette lége- montrer apartir de n'importe que! philosopheme en suivant telle
reté supérieure que vise surtout Heidegger dans le texte dont je o u telle indication heideggerienne; on pourrait en particuliet le
poursuis la traduction. Vous allez y voir appara1tre le lien entre la montrer chez Hegel en qui la philosophie occidentale se ré-sume
permanence de l'identité du soi (Selbst) et le privilege du présent. et pour qui le mouvement de l' expérience est le mouvement de la
présence et de la présence de l' objet, vorhanden, et de la cons-
Qu'est-ce qui paraít plus« simple>> que de caractériser la conti- cience comme conscience de la présence de l' objet o u présence a
nuité de la vi e entre la naissance et la mort? 11 Oj Es besteht aus soi se résumant sans cesse de telle sorte que finalement le savoir
[souligner stehen- con-sistance] elle consiste [sous-entendu, dit- absolu ait la forme de la conscience de soi absolue de la présence
on ... ] en une succession d' expériences (Erlebnissen) « in der Zeit >) a soi de la parousie, etc. Et le texte sur Hegel et le concept d'expé-
« dans le temps >)[entre guillemets]. Si l'on pénetre cette caracté-
rience montre comment, dans la Phénoménologie de !'esprit, le
risation de la continuité en question, de l'enchalnement en ques-
theme reste la présence du présent, la présentité (Anwesenheit) du
tion et si 1' on pénerre au fond de sa onto!ogischen Vormeinung: de
sa pré-sumption ontologique [si vous voulez, de la pré-intention, présent. Le Présent c'est la proximité de l' étant (ens) et la pré-
de la pré-interprétation ontologique qui se cache sous cette des- sence du présent, e' est done la proximité del' étant comme étant,
cription apparemment innocente. Commenter], alors apparaít c'est la proximité de l'étantité, de l'étre étant de l'étant (Seiend-
quelque chose de remarquable. Dans cette séquence de vécus n'est heit- ousia). Et Heidegger fait remarquer que cette étantité de
considéré comme [ouvrez les guillemets] "eigent!ich wirklich "• l'étant qui, depuis le début de 1' enseignement grec jusqu'a !'en-
authentiquement effectif, que im jeweiligen fetzt vorhandene Er- seignement nietzschéen de !' éternel retour du pareil, est advenue
febnis, le vécu présent [et no tez que présent ici, e' est vorhandene. comme vérité de l'étant, n'est, pour nous (... 1) qu'une maniere
Commenter, ce n'est pas un hasard] achaque maintenant 1• parmi d'autres, encare que décisive, de l'étre, lequel ne doit aucu-
nement apparaítre de maniere nécessaire seulement comme pré-
Ce que décrit ici Heidegger c'est non seulement le point de sentité du présent. N ous reviendrons sur ce texte. Mais sans
vue du sens courant que celuí d' existentíalisme o u d'idéalisme s' engager encare dans Hegel, ici, et pour privilégier, pour les rai-
transcendantal pour lequella présence (Vorhandenheit) et le pré- sons que j' ai di tes la derniere fois, le rapport a Husserl, il est évi-

l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 373 (traduction de J. Derrida). l. T el dans le manuscrit.

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lleidegger: la question de l1Jtre et tHistoire Sixifme séance. Le 8 février 1965

dent que Husserl, ici, est encore en ce sens un métaphysicien sent. En parriculier, toures les analyses husserliennes de la consti-
du Présent, e' est-a-dire un métaphysicien. Cela non seulement tution du temps, analyses dominées par ce concept de Présent
pour les raisons déja rencontrées, mais pour sa thématique méme Vivant, toutes ces analyses manifestent le plus grand respect pour
du Présent Vivant. Le Présent vivant est, dit-il, la forme abso- les expériences originales qui nous rapportent au passé et au fu-
lue, absolument universelle et inconditionnée de 1' expérience, tur. Mais précisément la premiere eondirion de ce respect, e' est
la forme ultime, irréductible et fondamentale de toute évidence de ne pas oublier que
1111 {voir ill. 1O) et de tour sens. Et cette affirmation husser- 1) Le passé n' est vécu comme passé que s'il nous renvoie a un
lienne, il faut d' abord en comprendre l'invulnérabilité philo- Présent passé que le Passé comporte dans sa signification méme
sophique pour bien saisir l' audace du geste heideggerien. depuis qu'il a été présent.
Invulnérable pourquoi? Eh bien il est évident, e' est 1' évidence 2) Le futur n' est vécu- anticipé- comme ce qu'il est, e' est-a-
meme qu' aucune expérience n' est jamais vécue qu' au présent et dire furur, que si 1' on sait, si 1' on éprouve a priori que ce qui est
que tour ce qui se produit de 1' expérience, tour ce qui y appara!t, anticipé est un furur Présent; il n'y aurait pas d' anricipation si
s'y présente, comme sens ou comme évidence, est présent. Nous cela meme qui est anticipé n'était pas un présent a venir. L'anti-
avons la certitude absolue que si lo in que 1'on remonte dans le cipé de 1' anticipation est un présent, !'a-venir de !'a-venir est un
temps, dans le nótre ou dans celui de l'humanité ou dans le présent de méme que le passé du passé est un présent. Et ce qui
temps en général, au cune expérience n' a été possible qui ne soit vaut pour le souvenir et 1' anticipation rhématique est aussi vrai
faite au présent. Et nous savons a priori- et s'il n'y avait qu'une que la rétention et la protention immédiate, modifications inces-
seule chose au monde que nous n' ayons pas a apprendre e' est santes du Présem Vivant, mais modifications telles que sans elles,
celle-la - si lo in que 1' on anticipe 1' avenir, nous savons, a priori, il n'y aurair pas de modifié, e' est-a-dire de Présent Vivant. Cela
que dans des millions de millions d' années, s'il y a une expé- e' est 1' originaliré de Hegel et de Husserl.
rience, une pensée en général (humaine ou non, divine ou non, 3) Il ne faut pas oublier que non seulement les deux ouver-
animal e o u non), elle sera au présent, comme nous sommes au tures modifiantes ouvrant sur le Passé et le futur ouvrent sur un
présent maintenant. Ma mort et le présent. Présent Vivant plus présent passé et un présent fmur mais que 1'ouverture elle-méme,
fondamental que le fe. Inédits. [Mor incertain 1.] Affirmation ce qui ouvre sur les autres présents, e' est déja un 1121 Présent. Le
peut-étre triviale mais irrécusable : nous ne quittons jamais le Pré- Présent est done la forme et la forme de tome expérience et de
sent. La vi e- vi e au sens oü la vi e e' est 1' ouverrure de la différence toure évidence. Et selon Husserl, respecter le mouvement de la
qui permet 1' apparaítre - la vi e, vi e animal e o u vi e de la cons- temporalisation e' est respecter cette inconditionnalité a priori du
cience, la vie en général (et on a voulu montrer que le husserlia- Présent. Mais ce qui est vrai de la temporalisation 1' est aussi de
nisme est une philosophie de la vie ... ), la vie n'esr vivante qu'au l'historicité. Pour Husserl, comme pour Hegel d' ailleurs, il n'y a
présent et le Présent Vivant est une expression tautologique dans d'historicité que dans la mesure oü le passé et 1' origine peuvent se
laquelle en tour cas on ne saurait distinguer un sujet et un pré- rendre présents, peuvent se transmerrre, oü je peux par exemple
dicat. Dernier fondement de notre erre ensemble. Cette philoso- réactiver, e' est-a-dire rendre a nouveau active et actuelle 1' évi-
phie du Présent Vivant ne signifie pas que tomes les différences dence passée, e' est-a-dire done oü un sens peut se transmettre a
111 bisl ou les modifications remporelles s' effacent dans le pré- travers une chaíne de Présents de telle sorte queje puisse réveiller
une aurre présence dans mon présenr vivant. Cf Krisis. La Pré-
l. Les trois phrases précédentes, de « Ma mort ,, jusqu'a « Inédits », sont sence serait done la condition de l'historicité et sa forme méme.
ajoutées en marge. « Inédits )) pourrait se référer aux écrits inédits de Husserl. Mais cela veut dire qu' en elle-méme la forme de l'historicité n' est

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Heidegger: la question de rEtre et l'Histoire Sixieme séance. Le 8 février 1965

pas historique et que la condition de l'historicité, e' est une cer- T elle serait l' évidence de 1' évidence et aucune science des faits
taine anhistoricité de I'histoire, une certaine intemporalité du - faits historiques ou psychologiques, science de faits normaux
temps. Le présent étant a la fois temporel et intemporel et omni- ou anormaux- ne peut, en tant que science des faits, la démentir.
temporel. Il n'y aurait pas d'histoire selon Husserl sans 1' omni- .Et cette évidence del' évidence comme présence, e' est la forme de
temporalité des objets idéaux qui peuvent se transmettre comme la rarionalité en général du 1131 sens en général.
les mémes. Mais cette transmission du méme serait elle-meme Eh bien, c'est elle qu'il s'agit non pas de critiquer ou de réfuter
importée sous cette forme fondamentale du méme comme forme a partir d' un irrationalisme o u d' une non-évidence qui serait le
de l'évidence, a savoir le Présent. contraire de 1' évidence, mais de faite apparaítre comme te !le a
Il y a la quelque chose d'irrécusable. Au nom de quelle évi- partir d'une zone d'ombre ou elle s'enleve, c'est elle -l'évidence
dence présente, au no m de quoi, done, peut-on ébranler 1' évi- de 1' évidence- qu'il s' agit de solliciter comme détermination o u
dence de 1'évidence? Au no m de quels faits? On évoquera par comme époque historique, qu'il s' agit de soumettre, comme
exemple relles expériences psychopathologiques, tels cas, telles époque a une époque, époché qu'il s' agit de soumettre comme
expériences ou cette prétendue norme des normes serait contre- époque de la ratio a1' époque de la Pens¡fe (la pensée va au-del.a de
dite, par le jrtít d'une anomalie : anomalie du malade ll2bisl qui la Ratio pour Heidegger), de soumettre cette époque-la a cette
ne vit pas "dans le présent », d'une expérience fixée comme un époque-ci pour faire apparaítre, faire apparaítre non pas comme
scheme de répétition ou une scene passée imposerait son sens a une évidence présente, ni comme une autre forme d' évidence,
l'expérience dite présente ... Vous voyez la suite. car il n'y a pas deux formes d' évidence- taire appara!tre a u sens
Eh bien, il va de soi que, présentée de telle fa~on, une argu- de donner a penser ... quoi? L 'historicité elle-méme.
mentation de ce type évoquant des foits n' est rien moins que Définir le sens de l'etre comme présence c'est bien évidem-
probante. On aura tót fait de montrer que les faits évoqués ne ment réduire l'historicité. Au moment m eme o u 1'on prétend la
contredisent pas mais ne font que modifier - et par la confir- rendre possible ou la respecter, comme pour Hegel et Husserl, en
mer - la structure transcendantale du Présem. C' est dans la montrant le Présent absolu comme condition de 1' encha!nement
forme du Présent Vivam que le contenu de 1' expérience vécue et de la traditionnalité historique, on résume l'histoire. Cette
peut erre affecté de la signification pathologique non présente. résumption o u cette réduction de l'histoire dans le Présent n' est
I1 est évident que ledit " ... malade >> vit au présent, en un pré- pas un geste de philosophe, un geste dont telle ou telle subjecti-
sent transcendantal immodifiable, cela meme qu'il vise ou vité philosophique, te! o u te! systeme serait responsable, e' est la
éprouve comme passé se répétant, etc. Et cette communauté de forme meme de l'historialisation qui se constitue en se dissimu-
présent de toute expérience - le fait que nous vivons toujours lant dans la présence meme de l' appara1tre. Dans le Présent, l'his-
dans le meme présent et que le fondement de ce nous soit le toire s' efface o u se résume et l13bisl cette dissimulation retentit
Présent - cette communauté ne peur qu'etre affectée par les dans le discours philosophique comme métaphysique du Présent
séparations, les inadéquations, fussent-elles [mot illisible] entre Vivant. Et d'une certaine fa~on, cette métaphysique qui réduit
deux contenus d' expérience. La non-communauté absolue, la l'histoire, meme quand elle prétend en faire un theme, cette
rupture [mot illisible]la plus radicale, se produit dans la forme métaphysique est indépassable, comme est indépassable le Présent
du Présent commun qui en est la condition de possibilité elle- et la Présence du Présent.
mCme. N éanmoins on peut poser la q uestion de 1' évidence et de la
présence et se demander si l' évidence de la présence du présent
ne renvoie pasa un sens de l'expérience dont l'historicité, c'est-

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Heidegger: la question de rEtre et l'Histoire Sixieme séance. Le 8 février 1965

a-dire le caractere de passé, serait cela meme qui, déterminant le comme un destin (Schicksal) c'est-a-dire une historicité authen-
sens dans la Présence du Présent, échapperait lui-méme radicale- tique 1 >>. Et plus lo in : << L'Etre authentique pour la mort, e' est-
ment et définitivement a la forme du Présent. Autrement, 1' ex- a-dire la íinité de la temporalité, est le fondement caché de
périence aurait un sens qui par essence ne se laisserait jamais l'historícité du Dasein 2 ».
phénoménaliser dans la forme du présent vivant. Ce sens - qui
ne se phénoménaliserait jamais dans la forme du présent vi- On voit pourquoi 1' analytique de l'historicité vient dans Sein
vant - ne se phénoménaliserait jamais et n' adviendrait jamais a und Zeit apres celle de la temporalité et pourquoi la structure
1' expérience comme telle. Commenter. d'étre-pour-la-mort du Dasein était le premier chapitre de la
Il est clair que sans la possibilité de ce sens de 1' érre o u de 1' ex- deuxieme section, qui est consacrée a Dasein und Zeitlichkeit. On
périence qui ne se produirait jamais dans la forme de la présence ne peut pas avoir acces a la ternporalisation authentique hors
o u ne s' épuiserait jamais en elle, on ne penserait jamais l'histori- de l'horizon de la rnort et de la liberté pour la mort, e' est-a-dire
cité elle-méme. On ne penserait en particulier jamais 1' origine et qu' on ne peut avoir acces a la temporalisation authentique que
la fin, la naissance et la mort comme telles, comme telles e' est-a- dans l'horizon de la finitude et on n' accede a l'historicité authen-
dire comme ne pouvant apparaítre dans la forme de la présence tique qu'a partir d'une ternporalité finie. Il n'y a pas d'histoire si
ou y apparaissant comme ce qui ne peur apparaítre. La certitude la ternporalité n'est pas finie. Hegel et Husserl disaient d'une cer-
du Présent vivant, comme forme absolue de 1'expérience et so urce taine fa~on le contraire. On pourrait done étre tenté de dire, et
absolue du sens, suppose en tant que telle la neutralisation de e' est la voie dans laquelle vas' engager Heidegger, que la philoso-
ma naissance et de ma mort. Ce que je saisis quand je pense la phie de la Présence du Présent manque 1' histoire. 1141 L'irnmense
nécessité a priori du Présent vivant, c'est la possibilité d'une tem- difficulté, ici, e' est que les philosophies du Présent, la philoso-
poralisation sans moi, sans un moi dont il est difficile de dire phie elle-méme, peur fort bien et avec de fort bonnes raisons
que! est d' ailleurs son statut, s'il est empirique o u transcendantal. revendiquer pour elle 1' acces a l'historicité.
En tour cas, s' en tenir au Présent comme au fondement, et a la La, la pause que nous allons faire sur ce point redoutable et
so urce du sens, e' est affirmer l'infinité et 1' éternité comme fonde- décisif va nous permettre d' ouvrir par anticipation la question, la
ment du sens et éventuellement de l'hisroricité du sens. Le Pré- question de 1' étre et de l'histoire, va nous faire apercevoir le lieu o u
sent est par essence ce qui ne saurait finir. Il est en lui-méme finalernent tout se joue, entre Heidegger et la philosophie, et sur-
anhistorique. Méme s'il est, comme chez Husserl, purement tour nous faire comprendre pourquoi Sein und Zeit est encore au
temporel, le présent ne peur ouvrir qu' une temporalité et une seuil de cette question malgré l'imrnense travail qui s'y produit.
temporalisation infinie. C' est-a-dire non historique. C' est pour- Avan~ons patiemment : la philosophie - je dirai maintenant
quoi il paraítra si indispensable a Heidegger, au moment ou il la philosophie pour désigner la métaphysique, 1' onto-théologie
veut retrouver une profondeur enfouie de l'historicité, de com- ou la phénoménologie qui sont toures des pensées du Présent et
mencer par affirmer la finitude originairement essentielle de la de la présence du présent -, la philosophie, notamment sous sa
temporalisation. C' est-a-dire d' un mouvement de temporalisa- forme hégélienne husserlienne, peut done légitimement montrer
tion qui ne réduirait pas la naissance et la mort et s' ouvrirait qu' elle seule laisse l'hisroire étre ce qu' elle est, la respecte daos
méme a partir de 1' anticipation de la mort et d'un certain rapport son sens.
a la naissance. Dans un passage que nous étudierons plus loin,
Heidegger écrit (§ 74) : << seule une temporalité aurhentique, qui l. M. Heidegger, Sein und Zeit. op. cit.• p. 385 (traduction de J. Derrida).
est a la fois une temporalité finie, rend possible quelque chose 2. !bid., p. 386 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de l'Étre et l'Histoire Sixifrne séance. Le 8 février 1965

1) ll n'y aurait pas d'histoire sans présent, sans la chalne de Aurrement dit, l'historicité est décrite de la clorure de l' étant et
transmissibiliré assurée par l'identité formelle de la présence du méme d'une forme déterminée de 1' étant qui est l' étant présent,
présent. Je n'y reviens pas. Phénoménologie de !'esprit et phéno- la présentité de 1' étanr : l' expérience o u l' expérience de la cons-
ménologie husserlienne. cience. Hors de cette dóture, l'étre de l'étantité et par consé-
2) D'une fas:on peut-étre moins immédiate, la philosophie quent l'étre de la conscience n'est pas pensé dans sa vériré; et
pourrait montrer que tour fonder sur la Présence du Présent, encore moins pensé dans son historicité. L'horizon caché de l'étre
c'est affirmer ou reconna!tre la finitude, et qu'il n'y a pas d'histo- - qui permet a l'étant d'apparaírre comme ce qu'il est, dans son
ricité sans le passage par la finitude. Ce qui est d' ailleurs évident. étantité- cet horizon est sousrrait a l'histoire. Bien que !'origine
En quoi 1' affirmation du fondement comme présence reconnalt- du sens del' expérience soit historicisée par Hegel et par Husserl,
elle la finitude? Par ce qu' elle consiste aussi a affirmer l'impossi- !'origine de cette origine, !'origine comme étre de l'étantité de
bilité de sortir du présent, l'histoire naissant de cette impossibilité la présentité échappe a l'histoire hégéliano-husserlienne. Elle
de vivre, cette impossibilité pour une expérience de reproduire 1 échappe a1' histoire de la philosophie, a l'histoire de la philosophie,
aurrement que sous la forme de présent, de telle sorte qu' elle c'est-a-dire a l'histoire Jl5l telle qu'elle.est pensée dans la philo-
n' atteint pas le passé comme présent mais comme passé. Elle le sophie et done telle qu' elle est pensée dans toute l'histoire de la
mainrient en sachant a priori qu'il J!4bisJ s'agit d'un présent philosophie. L'histoire dont parle la philosophie, en derniere
passé mais elle ne le saisit pas en lui-méme dans la mesure ou ce analyse et méme quand elle en parle le mieux, e' est l'histaire
n' est jamais que dans le présent qu' on serait dans le passé. Ici le limitée d'une époque de l'étre. Épaque au l'étre est déterminé de
fini et l'infinité du souvenir [mot incertain] colncident pour fas:on absalument générale comme étant, de fa~on plus déter-
définir l'historicité de 1' expérience. Et e' est pourquoi l'infini minée comme une époque dans 1' époque, comme présence, de
théologique est a l'horizon de la pensée notamment hégéliano- fa<;on encore plus déterminée comme présence dans la représen-
husserlienne de l'histoire. Et e' est pourquoi Hegel peut affirmer tation. Époque de l'étre, ce qui veut dire a la fois, période et sus-
dans les plus profonds de ses textes !'uniré du fini et de l'infini pens, epoche, retrait suspensif par lequell'étre, dans son époque,
(Abandon de cette notion par Heidegger). [Mor illisible.] se retire et se cache, se met entre parentheses dans un mouve-
Et il est incontestable qu'une certaine historicité est ainsi res- ment historial, sous sa détermination, détermination ontique en
pectée et correctement décrite par la philosophie. général, et autres déterminations plus déterminées ensuite.
Mais - et voila ce que commence a dire Heidegger dans Sein Sein und Zeit, en ce sens, annonce la fin de cette époque mais
und Zeit bien qu'il ne !'y articule pas encore, qu'il ne puisse pour lui appartient encore en ce que l'historicité qu' elle décrit, elle la
une raison essentielle l' articuler encore clairement - mais, done, décrit bien sans doute dans l'horizon cette .fois explicite de l'étre
l'historicité décrite par la philosophie n' est pas l'historicité de et e' est le progres, la question de l' erre est posée comme telle
l'étre de l'étant, c'est l'historicité de l'étant dans son étantité, et des les premieres pages de Sein und Zeit. Mais- et e' est en quoi elle
plus étroitement encore, si l'on peut dire, de l'étantité déter- reste encare dans 1'époque de la métaphysique -, la description de
minée comme présence et apparaítre depuis les Grecs et plus l'historicité dans Sein und Zeit concerne encore l'historicité d'une
étroitement encore depuis Descartes comme présence sous la forme d' étant, 1' étant comme Dasein. C' est encare d'une certaine
forme de la conscience, sous la forme de la re-présentation. fas:on l'histoire comme expérience (en un sens qui tient encare
malgré tour a celui de la phénoménologie- celle de Hegel ou celle
l. Dans le manuscrit, le mot que nous transcrivons par" reproduire » pour~ de Husserl). C'est encore, comme ille dit lui-méme, une phéno-
rait aussi bien étre transcrit par ((se produire }), ménologie. Et il faut sans doute, pour commencer a comprendre

216 217
.fleidegger: la questiort de !'l!tre et !Histoire Sixifme séance. Le 8 ftvrier 1965

ce q ui se passe dans le cheminement heideggerien, penser llGil'on pénetre cette caractérisation dans la continuité en ques-
ensemble et édairer l'un pour l'autre l'abandon ou l'inacheve- tion et s.i l'on pénetre au fond de sa pré-somption ontologíque,
ment. Je ne dis que de remesurer [mor incertain], dans Sein und alors apparalt quelque chose de remarquable. Dans cet enchaíne-
Zeit et un texte comme Hegel et le concept d'expérience o ul'idée de rnent de vécus n'est considéré comme authentiquement effectif
phénoménologie et le theme de la présentité du présent comme que im jewei!igen jetzt vorhandene Erlebnis, le vécu présent dans
détermination de 1' étantité de l'étant, dissimulant la vérité de chaque maintenant 1•
l'€:tre, sont reconnus et répétés, « détruits » 1 • Et ce n'est pas un
hasard si le mor ll5bisl phénoménologie qui, avec une certaine J'ai souligné tout a l'heure que présent, c'était vorhanden. On
inHexion nouvelle, restait un mor d' ordre dans Sein und Zeit, et a voit maintenant comme égoité [mot incertain 2 ] la méme inten-
la regle de sa méthodologie, est progressivement abandonné par tion de Heidegger apartir de cette notion. La philosophie comme
Heidegger. L'histoire de l'etre ne peut étre pensée dans une phé- philosophie du présent - au sens défini tout a l'heure - est une
noménologie qui peut seulement penser une époque et je dirais philosophie pré-déterminant l' étre comme Vorhandenheit (étre
l'époque meme, la dissimulation et la plus grande époque méme devant moi subsistant comme objet).
de l'étre. Je poursuis ma traduction :
Sein und Zeit étant ainsi re-situé ici, revenons a lui. Malgré la
Par contre les vécus passés et seulement avenir ne sont plus ou
limitation queje viens d'indiquer, Sein und Zeit commence done
ne sont pas encore « wirklích », effectifs. Le Da-sein mesure l'in-
a ébranler, a solliciter l' époque qui dissimule l'histoire de l'etre tervalle de temps qui lui est accordé entre les deux limites de telle
sous l'histoire de l' étantité déterminée comme présentité. Il fayon que, pour ainsi dire, il durchhüpft, parcourt en sautant, tra-
commence a le faire dans ce § 72 dont nous sommes partis. verse par saut, la séquence, la chalne, la suite de maintenant (die
Vous vous souvenez que dans le texte dont j' ai interrompu a un jetztfolge) n'étant effective que dans le maintenant. C'est ainsi que
moment la traduction, il s'agissait de montrer comment l'unité 1' on dit du Dasein qu'il est temporel (zeitlich). Dans ce cours,
du Zusammenhang des Lebens avait toujours été déléguée aussi changement (Wechsel) constant de vécus, le soi (Selbst) se main-
bien par l'idéalisme métaphysique que par l'idéalisme transcen- tient dans une certaine identité a soi [Selbigkeit : le Selbst se
dantal a une instance an-historíque. Et précisément cette instance maintient dans sa Selbigkeit]. Quant a la détermination de cette
an-historique esta la fois- et ce n' esr pas un hasard- subjectivité per-sistance (dieses Beharrlichen) et de son rapport possible au
er Présent, la subjecrivité comme inaltérabilité de la présence du changement, au devenir (Wechsel) des vécus, les opinions
présent. C' est elle qui, pour la métaphysique classique, assure divergent 3 •
!'uniré de la totalisation, c'est-a-dire de l'histoire, elle qui au fond
est sans passé paree qu' elle est le présent du présent, la mainte- (Autrement dit, la polémique qui anime la philosophie dans
nance du maintenant. son propre champ, quant au sens de cette per-sistance, la
Je reprends done ma traduction : polémique qui oppose l' empirisme au kantisme, le kantisme au
cartésianisme, le husserlianisme au kantisme et au cartésia-
Qu' est-ce qui parait plus '< simple » que de caractériser la conti- nisme, etc., etc.) Cette polémique oppose des interprétations de
nuité entre la naissance et la mort? Elle consiste en une succession
d' expériences vécues (Erlebnissen) in der Zeit, dans le temps. Si l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 373 (traducrion de J. Derrida).
2. Ce mot pourrait aussi etre << égo'iste », mais ce déchiffrement est égale~
ment incertain.
1, Phrase telle dans le manuscrit. 3. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 373 (rraduction de J. Derrida).

218 219
Heidegger: la question de l'E'tre et !1-!istoire Sixifrne séance. Le 8 ftvrier 1965

ce schéma descriptif qui lui-méme ne serait jamais remis en ques- notion d'individualité n' a jamais été utilisée par Heidegger.
tion, qui lui-méme serait l'axiome l16bisl commun et intangible Ensuite paree que, au moment ou il est question de l'historicité,
du rationalisme objectif, de l' empirisme et des idéalismes trans- dans le cinquieme chapitre de la deuxieme section, Heidegger a
cendantaux. Je penseque cette affirmation de Heidegger n'a pas déja décrit la structure du Mitsein comme structure existentiale
été commentée o u illustrée : elle est l' évidence méme. Done originaire du Dasein. Il s' agit done de la naissance et de la mort
1' origine de ce schéma descriptif, et le sens d' étre de cette struc- aussi bien de ce qu'on appelle un individu, que d'une commu-
ture, ne sont pas inrerrogés : ils restent indéterminés. Heidegger nauté o u qne de la totalité de l'étant sous la forme du Dasein,
poursuit: totalité du Dasein avant méme ses déterminations éventuelles
en individus, groupes et communautés plus ou moins larges, en
L'Étre de ce verharrend-wechselnden Zusammenhang von Erleb- humanité de la naissance a la mort, etc. La question de savoir si
nissen, de cet enchaínement persistant-changeant des vécus, reste l'Erstreckung comme historicité est celle de te! ou te! exemple de
indéterminé. Mais au fond, qu' on veuille o u non 1' avouer, dans Dasein n' a pour le moment aucune pertinence.; e' est une ques-
cette description de la continuité de la vie (Lebenszusammenhang) tion dérivée par rapport a !'originarité de 1' analyse. Quand cette
on admet ein "In der Zeit" Vorhandenes aber selbstverstiindlich analyse sera menée a bien, peut-étre saura-t-on ce que e' est un
Undingliches : un présent comme chose subsistant (Vorhandenes) individu, une communauré intersubjective, ou l'humanité. Pour
dans le temps, o u subsistant mais bien entendu non pas une eh ose
le moment nous ne le savons pas. Je ferme cette parenthese.
(Ding) corporelle [ ... ] 1 •
Il s' agit done de poser, a partir de cette destruction de la Pré-
sence, la question ontologique de l' Erstreckung. Le Dasein ek-
Commenter.
siste. Mais, dit Heidegger, il n'ek-siste pas comme la somme de
Or, tanr que !' on tient a cette Vorhandenheit, non seulement,
Momentanwirklíchkeiten, d' effectivités momentanées, de vécus
dira plus lo in Heidegger, on n' a aucune chance de décrire onro-
se succédant et s' évanouissant. Cette succession (ce nacheinander)
logiquement, de ttouver un sens ontologique a I'Erstreckung, a
ne viem pas remplir progressivement un cadre. Car comment ce
!' extension du Dasein entre la naissance et la mort mais on n' a
cadre (&thmen) devrait-il etre présent (vorhanden) si seulle vécu
meme aucune chance de poser le probleme ontologique de cette
actuel est effectif, et si les limites du cadre, la naissance et la mort
extension. Cette extension n' est alors ríen, elle n' est que la multi-
comme passé et avenir manquent d' effectivité? Au fond, méme
plicité empirique et déchue et inessentielle d'une présence, d'une
la conception vulgaire de la << continuité de la vie >> ne pense pas
Vorhandenheit persistante. La philosophie, comme philosophie
de la Présence du Présent (tautologie), ne peur done prendre au
a un cadre tendu de !'extérieur du Dasein et l' enserrant mais
le cherche a juste titre dans le Dasein lui-meme. Mais la ll7bisl
sérieux I'Erstreckung, !' extension totalisante entre naissance et
détermination ontologique implicite (ou silencieuse) de cet étant
mort.
(le Dasein) comme in der Zeit Vorhandenen, présent dans le
Je note, bien que ce soit sans doure inutile mais par précaution
temps, voue a l' échec toure description ontologique de !' étre
supplémentaire, qu' avec le theme de cette Erstreckung entre
« entre » la naissance et la mort 1•
naissance et mort, nous ne somm es pas dans le champ d' une des-
A u fond, nous allons le voir, e' est dans le passage, dans l' entre-
cription individuelle, de quelque chose qui serait un Dasein indi-
deux, dans ce ríen que semble etre !' entre-deux présent qu'il faut
vidue!. D'abord paree que nous n'y avons jamais été. La 1171
reconnaltre le mouvemenr de l'historicité. C' est ce que fait

l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 373 (traduction de J. Derrida). l. !bid., p. 374.

220 221
Heidegger: la question de l'Etre et l'Histoire Sixihne séance. Le B.février 1965

maintenant Heidegger dans le premier geste enfin ... positíf de ce dia, de l' entre deux consciences, la conscience naturelle et la
texte, pour définir ce qu' est le Geschehen. conscience philosophique qui sait ce qu'étair la conscience natu-
relle passée, Heidegger met en évidence et l' originalité de ce dia,
Le Dasein, dit-il, ne remplít pas simplement, a travers les phases et le fait que ce dia n' est encore que le Dia de l' expérience de la
de ses effectivités momentanées, quelque voie ou quelque éten- conscience, e' est-a-dire d' une forme déterminée de l' étre comme
du- quelque chernín vorhandene (présent) de la vie, maís íl s' érend présence et plus précisément comme présence sous la forme de la
lui-méme, erstreckt sich se!bst [done il ne parcourt pas un étendu représentation. ]e lis simplement quelques lignes de ce commen-
présent], íl s'étend lui-méme [il est son chemin] de relle fa'ion taire sans prétendre y entrer systématiquement.
que d'entrée de jeu il constitue son propre étre comme Exten-
Premier passage. Répétant l' échange, le mouvement de la cons-
sion. Dans !'í!tre [soulígné] du Dasein se tient l' entre (le Zwischen),
cience comme uniré du dialogue entre la conscience naturelle et
comme rapport a la naissance et a la mort 1

la conscience philosophique, Heidegger écrit :
Done l' entre-deux n' est pas une transition empmque, une
Avec cette ambigu'ité, la conscienc~ trahít le trait fondanlen-
modification transitoire d'une présence du Premier et du Der-
tal de son essence: étre quelque chose ll8bisl qu'en méme temps
nier, de telle sorte que le premier puisse colncider substantielle- elle n'est pas encore. L'étre qans le sens de l'étre-conscience (Be-
ment avec le dernier, le príncipe avec la fin et une fois la transition wusstseín) spécifie : se tenir dans le pas-encore-du-déjJ, et ceci de
passée, comme e' est le cas dans la spéculation hégélienne; ici relle sorte que ce Déja déploie sa présence dans le Pas-encore.
l'entre-deux appartient a l'étre du Dasein. Ce qui revienta dire Cette présence est en soi le renvoi de soi dans le DéjiL Elle se met
que dans cet entre-deux le passé et l' avenir ne sont pas simple- en chemin vers celui-ci. Elle se crée soi-méme dans le mouvement de
ment dépassés comme présent passé ou présent futur mais en ce chemin. L'étre de la conscience consiste dans le cheminement a
plus, 11 SI sont encore o u sont déja, mais dans un encore et un déja travers ses moments. L'Etre que Hegel pense com·me Expérience
qui n' ont plus le sens de la présence. Le Dasein est son passé et est a le rrait fondamental du mouvement 1•
son avenir, est sa naissance et sa mort. Mais le est, id, désigne un
étre < qui > ne peut absolument pas avoir la forme de la présence Un peu plus lo in:
ou de la phénoménalité. Il s'agit ici d'une estancede l'étre qui n'a
pas la forme de la conscience. Et pour bien entendre ceci, et La conscience, en tant que conscience, est son mouvement; car
entendre le passage que je traduirai dans un instant, dans lequel elle est la comparaison entre le savoir ontique pré-ontologique
[traduisons: conscience naturelle] et le savoir ontologique. Celui-
Heidegger montre que le Dasein est son passé et son avenir sans
la assigne celui-ci. Mais celui-ci pose a celui-la l'assignation qu'il
les résumer dans la présence, ou de la conscience, pour bien situer
soit sa vérité. Entre (día) !'un et l'aurre, il y a la parole de ces assi-
l' originalité de cette proposirion, il faut, une fois de plus, rappe- gnations, il y a un legein. En ce dia-logue, la conscience s'adresse
ler Hegel. Hegel aussi dit que l' entre-deux, le mouvement du sa vérité. Le dialegein est un dialegestai. Mais le dialogue ne s'ar-
passage définit l'historiciré, le día et la dialectique comme 1' ex- rete pas a une des figures de la conscience. Il va, comme le dia-
périence de la conscience elle-méme, est l'historicité de la logue qu'il est, a travers (dia) toutes les figures de la conscience.
conscience. Et en commentant l' lntroduction de la phénoméno- Au cours de cette traversée complete, il se recueille en la vérité de
logie de !'esprit, Heidegger met en évidence et l' originalité de ce

l. Id.,« Hegel et le concept de l'expérience >>, dans Chemins qui ne mfnent


l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 374 (rraducrion de J. Derrida). nulle part, op. cit., p. 151 Q. Derrida souligne).

222 223
Heidegger: la question de litre et l'fiistoire Sixifme séance. Le 8 flvrier 1965

son essence. Le recueil qui traverse tout dialegein est un Se- conscience apparaissante se déploie comme apparaissante en sa
recueillir (dialegestai) 1• propre présence aupú:s de soi. L' expérience rassemble la cons-
cience dans le recueil de son déploiement 1•
Jamais Heidegger n'est aussi proche de Hegel. En tour cas,
Sein und Zeit de la Phénoménologie de !'Esprit. On pourrair ins- La différence - apparemment subtile mais décisive - entre
crire presque littéralement ce que Heidegger décrit ici - et décrit Heidegger et Hegel étant ainsi une fois de plus approchée, nous
sans interpréter (les passages que je viens de Jire sont une para- pouvons, je !'espere, mieux entendre le passage II9bisl d' allure si
phrase banale et inattaquable de Hegel) - on pourrait presque hégélienne ou Heidegger définit le champ propre d'une analy-
littéralement, dans Sein und Zeit, au moment ou l'entre-deux est tique de l'historicité du Dasein.
évoqué comme le déja du pas encore et le pas encore du déja C'est toujours dans le§ 72, p. 374-375.
qui sont la structure méme du mouvement, d'une eksistence qui
est son propre chemin et ne parcourt pas un chemin assigné a Dans rétre du Dasein, lisait-on tout a l'heure 2 ,se tient le entre
l' avance, 1191 on pourrait presque transcrire, disais-je. Presque. comme ra.pport de la naissance et de la morL Mais en aucune
Car, précisément, la différence apparalt au moment ou Hei- fayon, le Dasein n' (( est » [souligné et entre« »] effectif en un point
du temps, étant en outre entom·é de 1' íneffectivité de sa naissance
degger dit Ek-sistence au lieu d'expérience (c'est-a-dire au sens
et de sa mort. Comprise exiStentialement [commenter] la nais-
hégélien : expérience de la conscience).
sance n' est pas un passé au sens du Nichtmehrvorhandenen [de ce
N e plus dire expérience, cela signifie refuser de faire de la cons- qui n'est plus vorhanden: pré-sent], pas plus qu'a la morr n'ap-
cience la forme de ce cheminement, et refuser de faire de la cons- partient le mode d'étre du sursis de ce qui n'est pas vorhanden
cience la forme de ce cheminement, e' est refuser de le voir se mais a venir. Le Dasein factuel existe gebürtig [comme native 3
produire dans la forme de la présence et comme un cheminement - comme ce qui a une naissance - naturelle ?] et e' est comme
prescrit, cheminement auquel il est prescrit de cheminer vers la native qu'il meurt aussi déjJ. au sens de l'étre pour la mort. Ces
présence absolue, vers la parousie de la conscience absolue, le deux Enden [bours] et le entre sont [souligné] pour autant que le
savoír absolu comme conscience absolue de soi et étre absolu- Dasein existe en fait et ils sont comme cela est uniquement pos-
ment aupres de soi, e' est-a-dire vers une présence o u la mort une sible sur le fondement de l'étre du Dasein comme souci. Dans
fois de plus esr résumée dans la Présence. Si!' on considere que la !'uniré de la Geworftnheit [de l'étre-jeté] et de l'étre-pour-la-
Présence n'est qu'une détermination de l'étre, sí privilégiée soit- mort en tant que cet étre est étre en fuyant ou en anticipant la
mort [commenter], la naissance et la mort zusammenhangen
elle, eh bien remplacer la notion d'expérience par celle d'ek-
[s' enchaínent] dans la forme du Dasein (Daseinsmiissig). En rant
sistence pour la mort, e' est détruire cette détermination et
que souci, le Dasein est le « entre » 4 •
commencer a fracasser l'époque. Je lis un dernier passage de
Hegel et le concept d'expérience, ou Heidegger définit la conscience Mais la totalité constiturive du souci a le fondement possible
o u 1' expérience comme une fa~on del' étre. de son uniré dans la temporalité -l'explicitation ontologique du
« Lebenszusammenhang », c'est-a-dire de l'ex-tension spécifique,
L' expérience, e' est le parcours qui s' élance [le parcours qui de la mouvance (Bewegtheit) et de la per-sistance du Dasein, doit
s' élance !] jusqu'a ce qui est a atteindre. L' expérience est une guise
de la présence, c'est-a-dire une guise de l'étre. Par l'expérience, la l. !bid, p. 153 (J. Derridasouligne).
2. L'incise est de J. Derrida.
1. M. Heidegger, « Hegel et le concept de 1' expérience », dans Chemins qui 3. Féminin tel dans le manuscrit, ainsi que pour les deux adjectifs suívants.
ne menent nu!le part, op. cit., p. 152-153. 4. M. Heidegger, Sein undZeit, op. cir., p. 374 (traduction de J. Derrida).

224 225
Heidegger: la question de itltre et l'Histoire Sixikme séance. Le 8 février 1965

done étre entreprise dans l'horizon de la constitution te.mporelle la phénoménalité et que la présence la dissimu!ent. Au moment
de cet étant. La mouvance (Bewegtheit} de l'existence 1201 n'est meme ou Heidegger détruit la métaphysique, il doit la confirmer,
pas la mobilité (Bewegung) d'un Vorhandenen [d'un présent]. la détruire dans son langage puisqu'il parle et qu'il fait appara!tre
Cette mouvance se déter.mine apartir de l' ex-tension du Dasein. au Présent cela meme dont il dit qu'il est ir-résumable dans la
La mouvance spécifique de erstreckten Sicherstrecken, de l' étendre
présence. Etc.
étendu [de l'extension quise constitue soi-meme] [du chemin qui
se constitue lui-méme: méthode ... ], nous l'appelons le Geschehen Deuxiemement : je signale la tentative faite par Levinas, pré··
du Dasein : l'historicité du Dasein. La question du Zusammenhang tendument contre Heidegger mais a bien des égards encore dans
du Dasein est le probleme omologique de son Geschehen. Le déga- son sillage, pour détruire ce privilege de la phénoménalité et du
gement de cette structure du Geschehen er de ses conditions de Présent. ]ene veux pas y entrer ici. Mais je signale que la derniere
possibilité existential-temporelles, ce dégagement signifie l'acces a étape de cette entreprise - qui reste par ailleurs prise dans une
une compréhension ontologique de l'historicité 1 • conceptualité traditionnelle qui la leste trop souvent a son insu-
consiste a élaborer une thématique de la Trace, par opposítion
au Signe. La Trace étant justement 1' apparaítre de ce qui, irréduc-
Trois remarques pour conclure : tiblement, infiniment done, se dérobe a la phénoménalité et a
Nous avons vu que la condition de ce dégagement du la présence, et que Levinas appelle le plus souvent l'infiniment
Geschehen supposait une sollicitation ou une destruction du pri- autre mais aussi le Passé, un passé auquel on a rapport comme a
vilege du Présent dans une philosophie ou une métaphysique ou un passé absolu qui ne peut absolumem pas etre pensé comme
une onro-théologie qui se confondait méme avec la pratique de un présent passé, comme une modification, en quelque sens que
ce privilege. Il s'agit done la d'un privilege qui n'est pas un privi- ce soit, du Présent o u d' une conscience.
lege contingent, évitable, correspondant a une faute de la pensée. Mais= non-hisroire.
Il s' agit la d'une inauthenricité do m la nécessité est inscrite dans la Troisiemement: chaque fois qu'on essaie aujourd'hui, dans le
structure m eme du Dasein, en particulier dans l'hisroricité du Dasein style de Nietzsche, de Marx, de Freud, etc. (il ne s' agit pas ici de
et, nous le verrons, dans l'hisroire de 1' étre. Il appartient a l'histo- les assimiler) de solliciter le privilege de la conscience, de dénoncet
ricité du Dasein et de l'etre que cette hisroricité se dissimule dans la conscience comme dissimulation et méconnaissance, etc., il est
la philosophie et dans son theme : la présence du présent. évident que, a quelques résultats féconds et concrets qu' on par-
Mon premier point sera done le suivant : il ne faut jamais vienne dans la pratique empirique, on n'a de chance d'échapper
oublier ce que nous avons dit en commen~ant du concept et de a 1' accusation légitime d' empirisme irresponsable venam de la ·
1' opération de la destruction. La destruction n' est ni une réfuta- philosophie et singulierement 1211 d'un idéalisme transcendanral
tion ni une annihilation. La destruction de la métaphysique, ici rigoureux, on n' a de chance d'y échapper qu' en faisant d' abord
la destruction du privilege du Présent, ne saurait les effacer. Il y a un theme de la signification du Présent et de la Présence du Pré-
une nécessité indépassable I20bisl dans la dissimulation du sens sem comme détermination fondamentale de 1' étre par la méta-
de l'étre dans la présence et done dans la phénoménalité de la physique, en faisant un theme de cette dissimulation du sens de
conscience. La meilleure preuve, e' est qu'il faut bien faire appa- 1' étre dans la Pré-sence, en faisam un theme de cette dissimula-
raítre la non-phénoménalité pour la dire et pour dire d' elle que tion comme histoire et done en faisant un theme de l'histoire de
cette dissimulation, notamment du passage d'une forme grecque
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 374-375 (traduction de de la dissimulation a la forme post-cartésienne ou la présence
J. Derrida). dev.ient conscience et conscience re-présentative, etc. Done en

226 227
Heidegger: !.a question de l'Etre et l'Histoire

faisant un theme des époques de la Métaphysique et de la méta-


physique comme époque. Une des conditions primordiales de
cette thématisation est bien súr qu' on médite par privilege le
moment o u1' époque se ferrne sur soi et done eornrnence a s' ou-
vrir, laisse entrevo ir sa fin, e' est-a-dire au mornent de Hegel.
Qu'il faudrait done comrnencer par Jire et lire sans pré-agitation.
Faute de cette thérnatisation, tous les gestes d' agression a l' égard Septieme séance
de la rnétaphysique et de l'idéalisme transcendantal resteront pri-
sonniers de ce qu'ils visent, gardant le style de !'injure impuissant Le 22 février 1965 1
et juvénile. Faute de cette thématisation rhéorique pariente et
« destructrice », 1' efficacité pratique méme de ces gestes dénon-
<;ant la eonscience, pour étre parfois réelle et positive, n' en aura
pas moins une efficacité de style somnambulique. Or on sait du 111 La derniere fois, nous nous étions appliqués a faire appa-
sornnarnbulisme au moins deux choses : raitre la structure la plus générale du Geschehen et de la Geschicht-
1) que son infaillibilité, pour étre parfois admirable, n' en est lichkeit du Dasein. Étape préliminaire quin' avait pu étre franchie
pas moins a la merci d' un souffle imprévu; qu'apres la sollicitation de la métaphysique en tant qu'elle n'est
2) que le somnambulisme est peut-étre l'essence rnéme de la que la détermination privilégiée du présent et de la présence du
métaphysique. lci, je vous renvoie a tout ce qui a déja été dit. présent. C' est la un theme qui nous a occupés pendanr les deux
dernieres heures et je n'y reviens pas. Pas plus que sur ce qui a
précédé ce rheme lui-rnerne.
Il nous faut maintenant aller de l'avant. Mais peut-on aller de
l'avant, au point ou nous en somrnes? Si je pose cette question
c'est qu'il est tentant de présumer, apres cequia déja été dit, une
fois que le lieu et la structure transcendantale de l'historicité
auront été reconnus et reconnus comme enracinés dans la tem-
poralité, sa temporalité [mot incertain 2] < qu' >il n'y aura plus
grand-chose aen dire de positif et de concret, du point de vue de
1'analyrique du Dasein.
]e voudrais, avant d' aller a u bout de cette analytique de l'his-
roricité du Dasein, m'interroger un peu ici sur ce phénomene
d' essoufflement qui se produit dans cette analytique a la fin de
Sein und Zeit. Cet essoufflement se manifeste a un certain

l. Dans le manuscrit, Jacques Derrida a daté: "22.02.65 = 01.03.65 "· 11


est probable que la séance, initialement prévue le 22 février, a été déplacée au
1er mars.
2. On pourrait aussi lire: « sa terminologie )>.

229
Heidegger: la question de l'Etre et tHistoire Septieme séance. Le 22 ftvrier 1965

nombre de signes et il a 11 bislun certain nombre de raisons essen- Au-dela voulant dire ici vers une problématique de I'Histoire de
tielles. Deux signes qu' on peut réduire a un seul et deux raisons I'Étre libéré de ce qu'il y avait encore d' ontique et de méta-
qu' on peut réduire a une seule. physique dans Sein und Zeit et que j' avais indiqué la derniere
Le premier signe, e' est, comme nous le vérífierons dans un ins- fois, aller au-dela sans une certaine discontinuité a été en fo.it
tant, que Heidegger ne dépasse jamais la phrase critique de 1' ana- impossible ...
lyse. ll opere une sorte de déblaiement de terrain, il fait place nette Ces deux signes n'en fom qu'un dans la mesure ou ils se
pour dégager le lieu propre d' une analyse de l'historicité du Dasein. manifestent tous deux comme l'impossibilité de dépasser une
Ceci est d' ailleurs tres conscient et explicitement reconnu par Hei- limitation au moment méme ou celle-ci est dénoncée comme
degger qui écrit, a la fin du § 72, << les considérations suivantes limitation, ou le sens philosophique de la limitation apparaít
(tour le chapitre sur l'historicité) se contenteront d'indiquer, d'an- comme tel. Cette limitation peut paraítre double mais elle est
noncer (anzuzeigen) !e lieu ontologique du probleme de l'histo- une : elle peur paraítre double car il s' agit a la fin d'une analyse
ricité 1 >>. Et ce lieu ne sera indiqué que par exclusion, il sera encore limitée a un rype d' étant qu' est le Dasein, si privilégié
simplement dégagé. Et, chose tres curieuse, alors méme qu'ici et soir-il et légitimement, analyse encore métaphysique. Mais nous
la, comme je l' ai déja noté, le diltheyanisme est critiqué en profon- en avons vu la nécessité et celle d'une analyse simplemem des-
deur sur te! ou te! point, ici le propos heideggerien se dénonce tructrice qui s'installe dans la métaphysique pour la dé-construire,
lui-meme comme diltheyen ou comme prolongement d'une in- mais qui ne peut aller au-dela de la destruction qu' en allant posi-
tention diltheyenne encore mal comprise. Immédiatement apres tivement au-dela de la métaphysique, ce qui est l2bisl impossible
le passage queje viens de citer et ou Heidegger se propose d'an- au sens simple du mot dépassement. Mais cette impossibilité du
noncer seulement le lieu ontologique du probleme de l'hisroriciré, dépassement simple de la métaphysique nous en dira, nous en
il est écrit : « Au fond, dans l' analyse qui suit il s' agit uniquement laissera entendre plus long peur-etre sur l'histoire.
de pousser plus avant les recherches de Dilthey dont la généra- ]e passe maintenant aux deux raisons, les plus immédiatement
tion acruelle n'a fait que commencer a prendre possession 2 "· apparentes en rout cas, de cet essouffiement.
Nous verrons tour a l'heure ce que signifie ce prolongemem de Premierement. Ce qui est dit au sujet de l'historicité du Dasein
diltheyanisme. interdit au fond qu' on aille au-dela du moment destructeur. La
Le deuxieme signe d'essoufflement, e' est le fait 121 en somme seule affirmation positive concernant l'historicité du Dasein, a
assez remarquable que le chapitre sur « Temporalité et hisrori- savoir la détermination de son lieu ontologique, inhibe pour des
cité " soit, a un chapitre pres, le dernier chapitre du seul tome raisons de príncipe une description positive et surtout originale de
de Sein und Zeit qui ait vu le jour. C' est entre la détermination l'historicité du Dasein. Ce que je veux dire ici est difficile, diffi-
strucrurale du lieu ontologique de l'historicité et le remplisse- cile a formuler et nous allons temer d'y accéder lentement et
ment descriprif, intuitif, de cette strucrure que l'impossibilité patiemment.
d' aller tout continument plus lo in s' est en fait manifestée, L' affirmation fondamentale et souvent répétée de Heidegger,
quelle que soit en définitive la signification de ce fair. Je dis au sujet d'un rerour a !'origine de l'historicité, c'est que l'hisrori-
d'aller tout continument plus loin : tout continument, c'est-a- cité ou plutót le Geschehen (l'historialité) s'enracine, c'est le mot
dire en passant de l'étape de l'analyrique du Dasein au-dela ... de Heidegger, a plusieurs reprises dans la Zeitigung, dans le mou-
vement de la temporalicé. Entre autres lieux, Heidegger dir au
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 377 (traduction de J. Derrida). § 72, p. < 376 > :
2. !bid, loe. cit. (traducrion de J. Derrida).

230 231
Heidegger: la que~úon de l'Etre et l'Histoire Septieme séance. Le 22 février 1965

L'analyse de la Geschicht!ichkeit du Dasein cherche a indiquer duit hors de !'existence et s'il y a, des lors, comme enrend le
que cet étant (le Dasein 1) 131 n' est pas « temporel » (« zeitlich ») montrer Heidegger, une hisroire de l'Etre, l3bisl cela reviendrait
paree qu'il «se tient dans i'histoire )> (« wei! es in der Geschichte a dire que l'histoire de !'Ene est indépendame de l' existen ce du
steht ») mais qu'au contraire il n' existe et ne peut exister historique- Dasein. Le Sein serait ce qu'il est hors du Da. Ce qui reviendrait
ment que paree que son étre est fondamentalement temporel 2 . a faire de l'Etre quelque chose, une substance, un étanr trans-
cendam, un Dieu peur-étre, et plus précisément sans doure un
Et déja plus haut, Heidegger avait déclaré, comme il le fera Dieu a la maniere hégélienne, e' est-a-dire un étre absolu et infi-
encore souvent, que l' analyse de la temporalité doit orienter celle ni se produisant en effet dans une histoire mais une histoire
de l'historicité, luí fournir ainsi son enracinement, etc. : qui ne serait qu'une modification de son éternité et dont le
Da-sein ou l'ek-sistence ne seraient qu'un phénornene, que la
Comment l'histoire (Geschichte) peut-elle devenir Gegenstand phénoménalité.
pour l'histoire (Historie), cela ne se conclut que du mode d'étre de ll faut done, pour éviter cela et si l'on veut parler d'une his-
l'historique (Geschichtlichen), de l'historicité et de son enracine- toire de !'Erre et non d'une histoire de.l'étant voire de l'étant
ment (Verwurzelung) dans la temporalité 3 • Dieu, que l'historicité soit enracinée dans la temporalité comme
dans sa condition de possibilité..
On pourrait penser que l'insistance que met Heidegger a sou- Ceci reconnu, on est alors menacé par 1' autre danger, celui-la
ligner ce rapport de dépendance et l' ordre de dépendance, le méme auquel doit faire face ici Heidegger. C' est qu'a considérer
souci de ne pas l'inverser, est un peu trivial. Erre historique paree uniquement o u d' abord l' enracinement de l'historicité dans la
que temporel ou etre temporel paree que historique, voila des temporalité, on risque - et e' est bien ce qui se passe ici - de ne
nuances bien artificielles et dans lesquelles il est bien artificiel de plus trouver d' originalité a ce qui est enraciné, a 1'enraciné au
s' embarrasser. Pensera-t-on. regard de la racine. L' originalité de l'historicité au regard de la
L' enjeu en est pourtant décisif aux yeux de Heidegger. La tem- temporalité devient tour a coup introuvable ; elle n' est plus
poralisation (Zeitigung), e' est le mouvement méme de l' ek-sis- qu'une modification de la temporalité. « L'analyse du Geschehen
tence, le mouvement du Dasein ; on pourrait dire le mouvement conduit au probleme d'une recherche thématique de la tempora-
de l' expérience si ce mot n' était pas trop chargé de références lisation comme telle, (encore § 72 1).
empiriques. Or si l'historicité était indépendante de la Zeitigung, Et nous avons vu la derniere fois que le lieu onrologique de
si elle n'y était plus essentiellement enracinée, e' est toute la méta- l'historicité et de son probleme était cherché a partir de ces 141
physique qui reviendrait en force. Finalement malgré les appa- notions d' Erstreckung (1' extension), de Ganzsein et de Souci qui
rences, e' est un attribut métaphysique que de ne pas prendre au étaient directement issues de la phénoménologie de la temporali-
sérieux et de ne pas tenir a l' enracinement de l'historicité dans la sation, ce qui explique qu'il n'y ait dans cette nouvelle étape de
temporalité. En effet, cela reviendrait a dire que l'histoire se pro- la problématique (temporalité et historicité) aucun concept vrai-
ment nouveau. Ce qui explique aussi ce foit architectonique re-
marquable que le chapitre sur l'historicité dont je disais tour a
l. Dans le manuscrit, Jacques Derrida place cet ajout entre parentheses. Il l'heure qu'il était le pénultieme s'imroduit comme une sorte
substitue ainsi " (le Dasein) )) a « dieses Seiende >>, qui figure dans le texte de de ... farce entre deux chapitres consacrés tous deux a la tempora-
Heidegger, pour l' expliciter.
2. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 376 (rraduction de J. Derrida).
3. !bid., p. 375 (traduction de J. Derrida). l. !bid., loe. cit. (traduction de J. Derrida).

232 233
Heidegger: la question de t.Etre et 11-Iistoire Septihne séance. Le 22 Jévrier 1965

lité. Les deux chapitres précédents étaient consacrés !"un ala tem- Voyons done ce que Heidegger en dit a la page 67 de la Lettre
poralité comme sens ontologique du Souci, !' autre ala temporalité sur l'humanisme. ]e prends un peu plus haut que le passage qui
et a la quotidienneté; puis, c'est done notre chapitre : << Tempo- nous iméresse directement, ce sera plus clair. Lire p. 63-67 1•
ralité et historicité », et ensuite, le dernier chapitre du volume
traite de la remporalité et de 1' intratemporalité comme origine du * Cette proposition: « l'homme ek-siste >> n' est pas une réponse
concept vulgaire du temps qui culmine dans une critique de a la question de savoir si l'homme est réel ou non ; elle est une
Hegel. réponse a la question portant sur h< essence » de l'homme. D' or-
d.inaire cette question est aussi mal posée, que nous demandions :
Le theme de l'historícité est ainsi compris, enveloppé et
qui est l'homme? Car avec ce : qui? o u ce : quoi? nous prenons
enfermé dans celui de la remporalité. Son origina!ité est encore
déja sur lui le point de vue de la personne o u de 1' objet. Or la
réprimée ; elle est portée, elle est reten ue a1' état embryonnaire er catégorie de la personne tour autant que celle de l' objet laisse
fretal et ses déplacements sont liés a ceux de la thématique de la écbapper et masque a la fois ce qui fait que 1' ek-sistence historico-
temporaliré qui la porte. Or qu' advienr-il, a la fin des fins, de ontologique déploie son essence. Aussi est-ce a dessein que la
cette rhématique de la temporalité, justement, dans Sein und phrase de « Sein und Zeit" (p. 52) citée plus haut, porte ce mor
Zeit? « essence » entre guillemets. On indique par lá qu'il ne faut plus
Vous savez, je 1' ai déja souvent rappelé, que la temporalité a déterminer l' ({ essence )) a partir de 1' esse essentiae, ni a partir de
dans l4bisl Sein und Zeit le sens de l'horizon transcendantal de la 1' esse exístentíae, mais a partir du caracttre ek-statique de r exis-
question de l'étre. Et il ne faut jamais 1' oublier. N ous avons !u des ten ce humaine. En tant qu'ek-sistant l'homme assume l'étre-le-la,
explications de Heidegger a ce sujer et nous avons vu ce que cela lorsque en vue du « souci >> il accueille le la, comme éclairement
voulait dire. Le temps est l'acd:s a la question du sens de l'étre, de l'Etre. Mais cet étre-le-la se réalise lui-méme comme <<jeté "· 11
se réalise dans 1' acte de jeter de !'Erre, cet Erre dont le destin
mais ce n'est qu'un acd:s car en retour le sens de l'étre doit vous
propre est de destiner.
révéler le sens et l'étre du temps.
Mais la pire méprise serait de vouloir expliquer cette proposi-
La nécessiré de ce qu' on pourrait appeler en des termes équi- tion sur l' essence eksisrante de l'homme comme si elle était la
voques et dangereux !'impasse de la fin de Sein und Zeit et le transposition sécularisée et appliquée a l'homme d'une pensée de
renversement, Umkehrung, qu' elle appelle, cette nécessité, s'im- la théologie chrétienne sur Dieu (Deus est suum esse); car 1' ek-sis-
posant au sujet du rapport du temps et de l'étte, s'impose done, tence n'est pas plus la réalisation d'une essence, qu'elle ne produit
ipso focto, pour les raisons que nous venons de dire, pour les rap- et ne pose elle-méme les essences. Comprendre le << projet >> dont
ports de l'histoire et de l'étre. L'essouffiement dont nous relevons il est question dans « Seín und Zeít », comme 1' acre de poser dans
les signes au sujet de l'historicité est le méme essoufflement que une représentation, e' est le considérer comme une réalisation de
celui dont nous pourrions relever les signes au sujet de la tempo- la subjectivité, et ne point le penser comme seule peut étre pensée
ralité. Et la difficulté a aller plus loin dans la problématique de << l'intelligence de l'Etre » dans la sphere de 1'<< analytique exis-
l'historicité est elle-méme un signe, un phénomene de la diffi- tentiale >> de l' « étre-au-monde », e' est-a-dire comme la relation
culté a aller plus loin dans la problématique de la temporalité. extatique a l' éclairement de l':Etre. Un achevement et un accom-
Pour le démontrer, je ne peux mieux faire que citer Heideg-
l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 63-67. Sans l'exem-
ger dans la Lettre sur l'humanisme. Vous allez voir que ce que
plaire annoté par Derrida, ni la détermination du début de cette citation ni
je viens d'indiquer n'est pas interprétation de ma part mais celle de sa fin ne peuvent étre certaines (cf supra, (( Deuxieme séa.nce. Le 30
traduit la conscience la plus claire que Heidegger a de cette novembre 1964 »,p. 46-47, n. 2). Il en ira de mCme pour toutes les citatlons
signification. suivantes, non relevées dans le manuscrit méme, de cet ouvrage.

234 235
Heidegger: la questíon de lÉtre et l'Histoire Septieme séance. Le 22 ftvrier 1965

plissement suf.fisants de cette pensée tout autre qui abandonne la Commenter.


subjectiviré sont assurémenr rendus difficiles du fait que lors de la Premiere remarque : vous voyez que l'interruption dans la
parution de « Sein und Zeit », la troisieme section de la premihc rédaction de 151 Sein und Zeit n'intervient pas entre la premiere
partie : « Zeit und Sein » ne fut pas publiée (voir « Sein und Zeit »,
p. 39). C'est en ce point que tour se renvcrse. Cette section ne fut
a
et une deuxieme partie, mais l'intérieur de la premiere partie et
avant une derniere section qui devait s'intituler, d' apres le plan
pas publiée paree que la pensée ne parvint pas a exprimer de
maniere suffisante ce renversement et n'en vint pas a bout avec méme et la !eme méme qu'indique Heidegger la page 39 de a
l'aide de la langue de la métaphysique. La conférence intimlée : Sein und Zeit : I'Étre et le Temps 1•
« Vom Wesen der Wahrheit" qui fut conyue et donnée en 1930, Deuxieme <remarque>: ceci n'est pas le signe d'une impasse
mais imprimée seulement en 1943, fait quelque peu entrevoir la ou d'un reniemem. Lire p. 107-109 2 •
pensée de ce renversement de (( Sein und Zeit » en « Zeit und
Sein ». Ce renversement n'est pas une ahération du point de vue * On répete partout que la tentative de « Sein und Zeit » a
de « Sein und Zeit », mais en lui seulement la pensée qui se cher- abouti a une impasse. Laissons cette opinion a. elle-mé.me. Par-
chait atteint a la région dimensionnelle a partir de laquelle " Sein dela « Sein und Zeit », la pensée qui risque dans cet ouvrage ses
und Zeit » est expérimenté et expérimenté du point de vue de premiCres démarches, aujourd'hui erl.core demeure en suspens.
1'expérience fondamentale de 1'oubli de I'Etre. Mais peut-étte emretemps s' esr-elle quelque peu rapprochée de
Sartre par contre formule ainsi le príncipe de 1' existentialisme : son objet. Aussi longtemps toutefois que la philosophie ne s' oc-
1'existence précede l' essence. Il prend ici existen ce et essence au cupe constammenr que de s'órer a elle-méme toute possibiliré
sens de la métaphysique qui affirme depuis Piaron que l' essence d'acces al'objer de la pensée qui n'esr autre que la vériré de !'Erre,
préd:de l' existence. Sartre renverse cette proposition. Mais le ren- elle échappe assurément a u danger de se rompre jamais a la dureté
versement d'une proposition méraphysique demeure une propo- de cer objet. C' est pourquoi le fait de " philosopher , sur ]' échec
sition métaphysique. En tant que telle, cette proposition persiste est séparé par un ab!me d'une pensée qui elle-méme échoue. Si
avec la méraphysique dans 1' oubli de la vérité de !'Erre. Que la une relle pensée pouvair étre donnée a un homme, il n'y aurair la
philosophie détermine en effet le rapport d' essence er d' existen ce aucun malheur, mais a cet homme serair fait l'unique don qui
au sens des controverses du M oyen Áge, au sens de Leibniz, o u de puisse venir de !'Erre a la pensée.
toute autre maniere, il reste d' abord et avant tour ase demander a Mais il faur ajourer ceci : l' objer de la pensée n' esr pas arreinr
partir de que! desrin de l'Etre cette distincrion dans l'Etre entre du fair qu' on meren rrain un bavardage sur« la vérité de !'Erre"
esse essentiae et esse existentiae se produir devant la pensée. Il reste a et sur 1'« histoire de !'Erre t>. Ce qui compte, c'est uniquement
considérer pourquoi la questíon concernant ce desrin de !'Erre que la vériré de !'Erre accede au langage er que la pensée atteigne
n'a jamais éré posée er pourquoi elle ne pouvait pas étre pensée. a ce langage. Peur-érre alors le langage exige-t-i! beaucoup moins
Mais n'y aurair-íl pas dans le sort fait a cene distinction entre 1'expression précipitée qu'un juste silence. Mais que! esr celui qui
essence er exisrence un signe de 1' oubli de !'Erre? Nous avons le parmi nous, hommes d'aujourd'hui, pourrait s'imaginer que ses
droit de présumer que ce destin ne repose pas seulement sur une tentatives pour penser sont vraiment chez elles sur le sentier du
pure négligence de la pensée humaine, encore moins sur une silence? Si elle s'avance assez loin dans cette direction, peut-etre
moindre capacité de la pensée occidentale a ses déburs. La dis- notre pensée pourra-t-elle signaler la vériré de !'Erre er la signaler
tinction, dont la provenance essentielle demeure cachée, entre comme ce qui est a-penser. *
essence (essemialiré) et existence (réalité) domine le destin de
l'histoire occidentale er de route histoire relle que !'Euro pe ]'a l. Tel dans le manuscrit. A la page 39 de Sein und Zeit, Heidegger écrit en
conditionnée. * fait (( Zeit und Sein » («Le temps et l'étre >>).
2. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 107-109.

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Heidegger: la question de l'Etre et l'f!istoire Septieme séance. Le 22 flvrier 1965

Commemer. Zeit, elle devait erre a l' oeuvre du coté du lecteur quí doít com-
Troisieme remarque que j'enchaine aussitót sur cette allusion prendre a la fois l'au-dela de la métaphysique, l'au-dela de la
au silence et qui nous fair toucher ala deuxieme raison annoncée. conceprualiré de Sein und Zeit et la nécessité - dont Heidegger
Comme le dir Heidegger dans le deuxieme rexre de la Lettre que rend compre - de 161 continuer a séjourner ou a passer par
j'ai lu tour a l'heure, si on ne peur aller plus lo in e' esr que dans la l'inauthenticité métaphysique. Ce scheme explique que parfois,
langue de la méraphysique ce qui s' annonce maintenant ne peut dans un style queje trouve ici un peu décevant paree qu'il est un
étre dit. Le carégorial, le sysreme carégorial de la méraphysique peu éthico-psycho-sociologique, Heidegger explique l'inacheve-
ne peur plus nous servir pour dire ce au service de quoi nous ment de Sein und Zeit en partie par sa déception devant l'incom-
sommes parvenus. préhension et la passivité du lecteur quí entend les mots dans
Ce qui esr reconnaitre, bien súr, que jusqu'ici, jusqu'a la fin de leur signification habíruelle, les mots de Sein und Zeit.
Seín und Zeit, on a pu s'accommoder de ce carégorial, tant bien Lire Humanisme, p. 145-147 1•
que mal, en l'aménageant, en I'urilisant pour sa propre disrinc-
tion, en lui empruntant les pierres que nous lan~ons contre son * Or, aussi longtemps que la vérité de l'l~tre reste impensée,
propre édifice, ou plus paisiblement en reconnaissant dans la toute ontologie demeure sans son fóndement. C'est pourquoi la
déconstruction, la structure de ses pierres et de ses reliefs et de sa pensée qui cherchait dans « Sein und Zeit ;> a s'orienter vers la
clef de voúte. Done Sein und Zeit est en ce sens encore un geste vérité de l'Etre s'est appelée onrologie fondamentale. Celle-ci
remonte a u fondement essentiel d' o U provient la pensée de la
métaphysique, si auro-destructeur soit-il. Er l5bisl nous avons vu
vérité de !'Erre. Par la seule introduction -d'une autre question,
aussi pourquoi tour ce langage de la civilisarion dans laquelle
cette pensée est déja soustraite a 1' « ontologie )) de la métaphy-
nous commen~ons a parler est méraphysique, est la métaphy-
sique (y compris celle de Kant). Mais « l'ontologie », qu'elle soit
sique elle-méme, et que le langage en général est la métaphysique transcendantale ou précritique, est justifiable d'une critique non
et que dans cette mesure, il ne fallait pas espérer en parlant, point paree qu'elle pense l'étre de l'érant et par la-meme réduit
dépasser, au sens simple de ce mor, la métaphysique. l'étre au concept; elle l'est pour cette raison qu'elle ne pense pas
Mais, plus profondément, 1' aspect tour a coup désuet er inutile la vérité de l':Etre, et méconnaít ainsi qu'il est une pensée plus
de la conceptualité métaphysique ne doit pas étre pensé comme rigoureuse que la pensée concepruelle. La pensée qui s' efforce de
une sorte d'imperfection et d'inachevement de la métaphysique ; s'orienter vers la vérité de l'Etre ne fait accéder au langage, dans
comme si celle-ci n'était pas allée jusqu'au bout de ses ressources l'indigence de ses premiCres réussites, qu'une part infime de cette
et ne nous avait pas laissé assez d'instruments pour ce qui reste tour autre dimension. Le langage lui-m~me se frelate, tant qu'il
encare a dire ou a Jire dans la métaphysique. Ce ne sont pas cer- ne parvient pas a s' en tenir a1' aide essentielle de la vue phénomé-
tains outils métaphysiques, certains instruments conceptuels qui nologique, et a détruire toute prétenrion excessive a la (( science ))
et ala« recherche >>. Toutefois, pour rendre saisissable et en meme
manquent et resrent a trouver, e' est la conceptualité métaphy-
temps compréhensible cette tentative de la pensée a l'intérieur de
sique elle-méme qui était en défaur, done son sens méme, dans
la philosophie subsistante, il fallait d' abord parler selon la pers-
son origine m eme, par rapport a ce qui s' annonce. pective de cette philosophie et se servir des termes qui lui sont
Cela on ne peut le comprendre, en lisant Sein und Zeit, que si familiers.
a chaque instant on transpose le sens propre, c'est-a-dire pro- Entre remps, 1' expérience m' a appris que ces termes m emes
prement métaphysique done métaphorique du mor vers ce qui devaient immédiarement et inévitablement conduire ades méprises.
s' annonce au-dela de lui-meme. C' est pourquoi cette intention
transgressante étant a l' oeuvre du cóté de 1' écrivain de Sein und l. M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 145-147.

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Heidegger: la question de tEtre et !Histoire Septifme séance. Le 22 jtvrier 1965

Car ces termes et la langue conceptuelle qui leur correspond recherche qui suit n'a nullement la croyance ou l'ourrecuidance
n' étaient pas repensés par les lecteurs en fonction de la réalité qui de vouloir résoudre en un tournemain (durch einen Handstreich),
est d'abord a penser, mais cette réalité méme se trouvait repré- le probleme de l'histoire? L'indigence (Dürftigkeit) du m oyen
sentée a partir de ces termes maintenus dans leur signification '' catégorial » dont nous disposons, l'insécurité des horizons onto-
habituelle. La pensée qui pose la question de la vérité de l'Étre, et logiques prim.aires, cette indigence et cette insécurité se font d'au-
par la méme détermine le séjout essentiel de l'homme a partir de tant plus sensibles ou présentes que le probleme de l'historicité est
l'Étre et en vue de l'Érre, n'est ni éthique ni ontologie. C'est reconduit a son enracinement' originaire [souligné : .. .seiner ur-
pourquoi la question de la relation entre ces deux disciplines est, sprünglichen Verwurzelung zugefohrt ist] 1 •
dans ce domaine, désormais sans fondement. *
Les deux raisons s'unissem done en ceci que plus le probleme
Je viens done de distinguer deux raisons al' essoujjlement : l' en- de l'historicité est reconduit a son enracinement e' est-a-dire a u
racinemenr de l'historicité dans la temporalité et l' absence de probleme de la temporalité, plus les moyens catégoriaux et la
catégories nouvelles, parfois a penser ce qui est encare a penser. sécurité de l'horizon se dérobenr. Mais que ce dérobement soit
Mais vous voyez bien que, comme je l' avais annoncé, ces deux a
dénoncé comme te!, cela suffit faire .faire a Sein und Zeit, ce
raisons n'en font qu'une. C'est paree que l'on part du temps, livre encare métaphysique, un pas au-dela de la métaphysique.
comme horizon transcendanral de l'étre pour parler de l'histoire Et surtout, voici le point préliminaire auquel je vonlais arriver
et pour parler de l'étre que les catégories manquent, que man- ce matin. Er surrour on mesure mieux la 171 {voir ill. 11} portée
quent les catégories non métaphysiques. Ce qui revienta dire tres et le sens de ce qui se passera apres Sein und Zeit dans les rapporrs
massivemenr que déterminer le temps comme horizon transcen- entre temps, hisroire et Erre.
dantal de la question de l'étre, titre qui résume toure l'enrreprise 1) D 'une part le rheme de la temporaliré s' effacera peu a peu
de cette deuxieme partie de Sein und Zeit, reste un geste méta- du discours heideggerien. Ce qui ne veur pas dire qu'il sera
physique. Et le renversement, comme dit Heidegger lui-meme, annulé ou conrredit. Simplemenr il ne sera plus l'horizon trans-
le renversemem qui devenait a la fois nécessaire et d' une cerraine cendamal privilégié de la question de !'erre. C'est un phénomene
fa<;on impraticable, ce renversemenr se produit tres curieusement remarquable que cette sorre de neurralisation de la remporaliré
au moment ou la question de l'hisroire est posée et ou la question - au sens strict- quise produit apres Sein und Zeit et qu'une ana-
de l' étre va enfin erre reposée au-dela de l' analytique de Dasein. lyse srylistique au moins pourrait déja faire apparaítre comme
l6bisl Et done aussi la question de l'histoire de l'étre donr on [mor illisible]. Cela signifie done que l'analyrique de la structure
viem a se demander si elle peut étre posée aurrement qu'a la du Dasein comme Souci et Temporalité neva plus étre privilé-
constirution de ce renversemem qui imerrompra la cominuité de giée dans l'acces a la question de !'erre. Non que le Dasein soit
l' analytique du Dasein. mainrenant considéré comme superflu et accidente! quant a la
Que dans ce tournanr, les deux raisons que j' ai distinguées vérité de l'etre, au contraire. Mais une nouvelle inflexion est mise
s'unissent essentiellement, c'est ce que Heidegger d'une certaine sur le Da de Dasein qui nous dispense d'une cerraine fa<;on de la
fa<;on reconnaít lui-meme lorsqu'il écrit, toujours dans ce fameux rhématique de la temporalité.
§ 72: 2) D' autre pan, le deuxieme phénomene remarquable du
point de vue qui est ici le nótre, est le suivanr. On aurait pu s' at-
Compte tenu de ce premier schéma annonyant le chemi- tendre < a ce > que, le theme de l'historicité étant dans Sein und
nemem de !' exposition omologiqne de l'historicité a partir de
la temporalité, est-il nécessaire d'exprimer l'assurance que la l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 377 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de l'Étre et lHistoire Septifme séance. Le 22 février 1965

Zeit enraciné dans celui de la temporalité et compris en luí ou a Et ces deux propositions ne sont pas contradictoires. Et il faut
partir de lui, il suive ce dernier dans son effacement et méme comprendre en quoi elles ne sont pas contradictoires si !' on veut
qu'il s' efface a fortiori. entendre quelque chose a l'intention de Heidegger. Elles seraient
Or e' est précisémenr le contraire qui se passe. Le rheme de contradictoires si I'Étre était l'étant et sisa manifestation ou son
l'historicité l7bisl va se trouver libéré de celui de la temporalité, histoire pouvait se passer du Da de l' existen ce du Dasein. Dans
par le renversement donr nous parlons : bien súr, il ne s' agit plus ce cas on pourrait faire un theme de l'histoire de l'Étre sans passer
simplemenr de l'historicité du Dasein mais de celle de l' étre. par l'historicité du Da-sein. Maís l'Étre lui-méme n' est pas l' étanr
L'histoire de l'Étre ne se produirait d' ailleurs pas sans le Da du et il n'y a pas d'histoire de l'étre sans l'histoire de sa manifesta-
setn. tion. C'est-a-dire le Da. D'autre part, il y aurait contradiction s'il
Seulement il se passe quand méme quelque chose de remar- y avait quelque possibilité de parler de l'historicité du Dasein
quable dans le fait que maintenant l'historicité du Sein, quand hors de l'horizon du Sein et sans rapport a l' ek-sistence de 1' erre.
bien méme elle suppose le Da du Sein, n' est plus décrite comme Mais nous avons vu que sans ce rapport il n'yavait pas d'histoire,
temporalité de l'étre. Cette- je ne dirai pas substitution- mais et que ce qui constituait le Da-sein e' était d' abord son rapport- a
ce glissement dans l'insisrance thématique, qui fait passer de la n
et de pré-compréhension - a u sens de !' étre. faut done penser a
temporalité du Dasein a l'historicité de l' étre, est un mouvement la fois que l'histoire de !'erre .dépend ISbisl de l'historicité de
qui pourrait surprendre si l' on songe a !'insistance de Sein und Dasein et inversement. Il ne faut pas penser ici par alternative. Il
Zeit a enraciner et a envelopper le theme de l'historicité dans serait facile de montrer en quoi le schéma alternatif correspond
celui de la temporaliré. Sauf si précisément on est attenrif a la ici a une these métaphysique opposant le sujet a !' objet, l' ego au
difficulté, a l' embarras et au style propremenr aporétique de ces monde, la pensée et l'Étre, etc. Du point de vue de cette logique
derniers chapitres de Sein und Zeit sur historicité et temporalité. métaphysique les deux gestes de Heidegger seraient contradic-
toires. C'est en fait cette logique qui se trouve mise en question
par la nécessité de ce geste. En tout cas pour confirmer ces deux
T o u tes ces remarques sont destinées a bien situer ces dernieres points nous allons lire deux passages de la Lettre sur l'humanisme
pages de Sein und Zeit sur l'historicité du Dasein que nous qui montrent que vingt ans apres Sein und Zeit, telle est bien la
n' avons pas encore commenrées, que nous allons commenter lecture que Heidegger fait de ce premier geste : a la fois pré-limi-
mais en sachanr mieux mainrenanr quelle sorte de renversemenr naire a la décision et déja décisif. (89, 111)
s'y prépare plus ou moins silencieusement.
Avant d' aborder ce commentaire, je voudrais bien préciser o u Voyez d'abord p. 11 O, la veille de la décision :
rappeler deux points. ISI A savoir que, 1) d'une part, aux yeux de
Que le do maine de la vérité de I'Étre soit une impasse [un cul-
Heidegger rien n' a vraiment commencé avant ce fameux tour-
de-sac : Sackgasse] ou le libre (das Freie) dans lequel la liberté
nant. Rien d' essentiel n' a commencé, nous so mm es a la veille et
ménage son essence (ihr Wesen spart) [commenter], seul pourra
dans les préparatifs de la grande question. juger celui qui a cherché lui-méme a suivre le chemin indiqué ou,
Mais, 2) d'autre part, ce qui s'est passé jusqu'a ici- c'est-a-dire ce qui est encore mieux, en aura ouvert un meilleur, un meilleur
Sein und Zeit y compris les derniers chapitres sur temporalité et c'est-a-dire un chemin a la mesure de la question. A l'avant-der-
historicité - ce qui s' est passé est néanmoins décisif et intem- niere page de Sein und Zeit [en fair c'est la derniere], on peut Jire
pestif. La question décisive, la Décision n' est pas encore appa- la phrase suivante : « le conflit (der Streit) relatif a l'interprération
rence mais le geste qui la prépare a été décisif. de l'Érre [intro< duction > a la gigantomachie du subjectif mais

242 243
Heidegger: la question de L'Etre et !1iistoire Septifme séance. Le 22 fivrier 1965

elle n'a pas encare eu lieu] [de l'Étre et non de l'étant, non plus dans Sein und Zeit. Ce qui est différé, contre toute attente, e' est
que de l'étre de l'homme] ne peut pas étre apaisé paree qu'il n'est le probleme de l'historicité du Dasein.
pas merne encare engagé (entjácht). Et finalement ce confht ne se 2) Cela veut dire deuxiemement que e' est de l'historicité du
laisse pas provoquer par force [ldsst er sich nicht "vom Zaun bre- Dasein au sens propre (eigentlich) qu'il n'est pas question. Eigent·
chen", Zaun c'est la haie. 11 s'agit d'une locution adverbiale qui
lich e' est ce qu' on traduit par authentiquement. Eh bien e' est le
signifie 191 "provoquer une querelle sans raison"L mais cet enga-
probleme de 1' historicité authentique du Dasein qui se trouve dif
gement du conflit a beso in déja d'une préparation. C' est vers ce
but seul qu' est en chemin la présente recherche >> l.
féré et différé sine die de te!le sorte que ce dont il sera apres Sein
und Zeit question sous le nom de l'histoire de l'étre viendra rem-
plir le creux d'une attente qui en vérité laissait espérer le rheme
Et Heidegger ajoute, apres cette citation : « Ces phrases restent d'une historicité aurhentique du Dasein.
valables aujourd'hui encore apres vingt ans 2 "· Cela éclaire done d'un nouveau jour le problerne du tournant
Done reste valable 1' affirmation que le conflit n' est pas encore qui nous a occupés aujourd'hui. Il faut maintenant comprendre
engagé dans Sein und Zeit quand par exemple il est question de ce que tout cela veut dire.
l'historicité de 1' ek-sistence du Dasein. L'historicité esr enracinée dans la temporalité.
Mais, deuxieme affirmation : reste aussi valable la nécessité de
ces préparatifs. Cf p. 89, 95.
Le projet existential de l'histodcité .du Dasein porte a son
dévoilemem [développement : Enthüllung] ce qui se tient déja
Allons plus loin. Apres cette anticipation qui nous a permis de enveloppé (eingehüllt) dans la temporalisation de la temporalité
mieux situer ces analyses a la fin de Sein und Zeit, nous pouvons (p. 3761).
rnaintenant les aborder dans leur comen u.
L' ordre des considérations dans le cinquieme chapitre est assez Ainsi l'interprétation de l'historicité du Dasein se révele au
surprenant au premier abord. fond comme une élaboration plus concrete de la temporalité (eine
Er quand on est revenu de sa surprise, e' est-a-dire quand on a konkretere Ausarbeitung der Zeitlichkeit) (p. 382, § 74 2).
compris que! était le sens des enchainements, que! était leur
ordre, dans ce chapitre sur historicité et ternporalité, eh bien on
Enracinée dans la temporalité, l'historicité sera done struc-
s' aper<;:oit tout simplement qu'il n 'est jamais question d'historicité
turée comme la temporalité. Par premiere conséquence, il y aura
a u sens propre dans Sein und Zeit. Il n' est jarnais question d'histo-
une historicité authemique et une historicité inauthemique
ricité au sens propre dans Sein und Zeit, qu' est-ce que <;:a veut
comme il y a une temporalité authentique et une temporalité
dire? <;:a veut dire au moins deux ehoses.
inauthemique. La différence entre la temporalité authemique et
1) Qu'il n'est meme pas question de l'historicité du Dasein. Il
inauthentique a été décrite précédemment autour des themes de
ne s' agit pas seulemem comme nous le rernarquions l9bisl tout a
l'heure de l'histoire de !'erre dont il n' est pas encore question
1' angoisse, du souci, de la liberté de l' erre pour la mort, etc. Et
des 1' ouverture du chapitre sur l'historicité, Heidegger annonce
qu'il aura a distinguer entre une historicité authentique et une
L M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, op. cit., p. 11 O (traduction modi-
fiée par J. Derrida). La citation dans la citation vient de Sein und Zeit, op. cit.,
p. 437. l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 376 (ttaduction de J. Derrida).
2. !bid., p. 111 (traduction modifiée par J. Derrida). 2. !bid., p. 382 (traduction de J. Derrida).

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fleidegger: la question de tEtre et l'Histoire Septifme séance. Le 22 février 1965

historicité inauthentique. Et l'historicité authentique JlOJ doit rante ou philosophique de l'historicité a sa légitimité et elle est
erre élucidée a partir de la temporalité authentique, p. 375 : conforme a une cenaine structure ou composition structurale de
1' ek-sistence du Dasein.
Si l'historicité ellc-meme doit étre élucidée a partir de la tem- L'historicité inauthentique et le concept vulgaire de l'histori-
poralité et, originairement, apartir de la temporalité authentique cité consistent essentiellement a vivre et a penser que le sujet,
(aus der eigentlichen Zeitlichkeit) alors il appartiem a 1' essence de l'homme, l'existence, ce qu'on voudra, est dans l'histoire, le dans
cette táche qu'elle soit conduite par la seule voie d'une construc- l'histoire pouvant signifier aussi bien l'immersion empirique
tion phénoménologique '. d'une chose daos un milieu que la station autour d'un sujet dans
l'histoire, le dans l'histoire étant le concept structutal commun
Et plus loin : aux historicismes empiriques et aux an-historicismes substantia-
liste et subjectiviste. Or cette structure de l'étre dans l'histoire
Conformément a1' enracinement de l'historicité dans le Souci, réfléchit la stmcture de 1' étre dans le temps (Innerzeitigkeit) qui est
le Dasein existe soit comme authentiquement soit comme inau- la forme inauthenrique de 1' ek-sistence. temporelle.
thentiquement historique 2 • Si bien que dans le chapitre qui nous occupe en ce momenr
(avant le dernier) Heidegger va procéder ainsi : il va décrire le
Cette historicité authentique- tour comme la temporalité au- concept vulgaire de l'historicité et < de > l'historicité inauthen-
thentique- est voilée, recouverte, dérobée (erobert) par la concep- tique, en montrant qu'il s'enracine dans l'Jnnerzeitigkeit. Et dans
tion vulgaire de l'histoire, conception vulgaire qui d' ailleurs le dernier chapitre, il s' occupera exclusivemem et expressément
est celle-la méme de la philosophie classique et e' est contre de cette intra-temporalité - le dernier chapitre s'intitulera :
cette conception vulgaire qu'il faut découvrir l'historicité propre. « Temporalité et intra-temporalité comme origine du concept
Et alors, par un geste tres curieux, au lieu de commencer par vulgaire du temps ». Ce chapitre culminera, comme je 1' ai dit,
ce qu'il définit comme l' originaire (ursprunglich) Heidegger coro- dans une critique du concept hégélien du temps.
menee par l'inauthentique et le dérivé. Dont d' ailleurs il ne sor- Vous voyez qu' en so mm e ce chapitre sur l'historicité du Dasein
tira pas vraiment dans Sein und Zeit. est JllJ architectoniquement une sorte de hors-d' reuvre o u d' ap-
Comment Heidegger justifie-t-il cet ordre de la description? Il pendice venant s' ajouter a une analyse de la temporalité, comme
ne le justifie pas seulement o u d' abord par la nécessité méthodo- une conséquence de la temporalité inauthentique comme intra-
logique et de bon seos de commencer par une critique déblayant temporalité. Le seul paragraphe qui rentera de parler de l'histo~
ce terrain. Car il ne s' agit pas de cela. L'historicité inauthentique ricité authentique sera le paragraphe 74. Nous verrons tour a
et la conception vulgaire de l'historicité qui s'y tient ne sont pas l'heure qu'il n'y dit rien d' autre que ce qui est dit ailleurs de la
des erreurs qu'il faut corriger ou dont il faut se débarrasser. Ce temporalité authenrique.
sont des nécessités de l' ek-sistence qui ont leur statut et leur Nous pouvons maintenant traduire plus clairement quelques
signification et qu'il faut décrire comme telles. Iignes de la fin du § 72 qui fixeront ce queje viens de suggérer.
Jl ObisJ En un certain sens- et e' est pourquoi il ne s' agit pas ici
simplement de la critiquer - la compréhension vulgaire ou cou- Sans doute doit-on di.re du Dasein qu'il est aussi << temporel »
[entre guillemets] au sens de l'étre « dans le temps" [in der Zeit
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 375 (traduction de J. Derrida). entre guillemets]. Le Dasein factuel a besoin et se sert de calen-
2. !bid, p. 376 (traduction de J. Derrida). driers et de montres, meme en 1' absence de science historique

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Heidegger: la question de tEtre et l'Histoire Septieme séance. Le 22 février 1965

constituée. Ce gui « lui arrive, (was « mit ihm » geschieht), il d'un détour pour en revenir a la temporalité comme inauthen-
1'éprouve comme 1ui arrivant « dans le te1nps >> (als in der Zeit tique, comme intra-temporaliré. Si vous voulez, considérée en
geschehend). De la meme fac;on, les événements de la naturc, elle-méme, cette analyse n' est qu'un détour. Considérée du poiot
vivante ou non, se rencontrent « dans le temps ». Ils sont intra- de vue de ce a quoi elle est référée, elle est un fil conducteur.
ternporels (innerzeitig).ll viendrait done d'abord al'esprit de faire Mais 3) comme l'inauthemicité n' est pas un accident, comme
précéder 1' analyse de la connexion entre historicité et temporalité
elle a sa nécessité structurelle, la conception vulgaire de l'histo-
par l'analyse- gui sera différée jusgu'au prochain chapitre- de
l'origine du ¡¡ temps »de l'intratemporalité, a partir de la tempo- ricité a sa légitimité puisque l'historicité inauthemique existe,
ralicé. [Cornmenter.] Pour arracher la caractérisrigue vulgaire de comme existe 1' intra-temporalité.
l'historigue con<;ue a l'aide du temps de I'intratemporalité, pour Et soit a priori, soit par anticipation, il est remarquable que
arracher cette caractéristigue vulgaire a son lllbisl {voir ill. 12} tour ce qui rend possibles ces subtilités méthodologiques, ces
évidence apparente et ason exclusivité, c'est, comme le commande détours et retours, tour ce labyrinthe essoufflant, e' est une dis-
l'encbaínement (Sachlich) des matieres [l'ordre des matieres]l'his- tinction entre Eigentlichkeit et Uneigentlichkeit, authenticité au
toricité gui doit d'abord étre « déduite » [guillemers] purement sens du propre et inauthenticité au sens de l'impropre, qui, si
(rein) apartir de la temporalicé originaire du Dasein. [Commenter.] elle n' est pas simplement éthique - au sens classique du mot,
Mais dans la mesure oU le temps comme intra-temporalité s'en- puisqu'elle ne dépend pas d'une délibération morale et qu'en un
racine (stammt aus) dans la temporalicé du Dasein, l'historicité certain sens, l'inauthenticité n' est jamais évitable comme un
et l'intratemporaliré se révelent comme co-originaires (Gleichur- accident, distínction qui néanmoins n' est pas étrangere a route
sprünglich). L'intetprétation vulgaire du caractere temporel de l'his-
préoccupation éthique. Songeons a l'Entschlossenheit (restitution,
toire conserve done sa légitimité a l'intérieur de ses limites 1

II2bisl décision restituame) et surtout, continuons apuiser aune
métaphysique de la subjectivité propre (eigentlichf Orcen' est pas
Vous suivez done 1'étrange démarche de Heidegger ici.
un hasard si parmi tous les mouvements de transgression de Sein
1) Il faudrait en droit commencer a partir de la temporaliré
und Zeit que j' ai évoqués tout a l'heure, il faut aussí compter un
originaire pour avoir acces a l'historicité authentique et de la
effacement de la référence a l' authenticité o u l'inauthemicité de
temporalité dérivée ou inauthentique (intra-temporalité) pour
l' ek-sistence.
avoir acces a l'imerprétation vulgaire de l'historicité. Tout com-
Passer de l'historicité du Da-sein al'histoire de !'erre, ce sera en
mande done de différer totalement l' analyse de l'hisroricité et de
particulier, d'un seul et meme geste, d'une part refouler la réfé-
la [mot illisible] pour simplement: celle de la temporalité 2 •
rence éthico-métaphysique a 1' Eigentlichkeit o u a l' Uneigentlich-
Mais
keit et al' Entschlossenheit, et d' autre part, dans ce qui correspond
2) Comme l'historicité au sens vulgaire est comprise a partir
sous l'espece de la révélation et de la dissimulation de l'étre, ne
de l'intra-temporalité ou bien luí est co-originaire, on peut partir
plus établir le privilege, ontologique ou autre, ni a la limite de
de cette historicité au sens vulgaire pour rerourner ensuite a son
distinction entre les deux termes, la révélation étant díssimu-
vrai motif: l'intra-temporalité. 1121 Sí bien que le theme de l'his-
lation et vice versa. Cette impossibilité d' empécher a partir de
toricité est non seulement abordé ici dans sa face d'inauthenti-
ce premier couple fondamental - dissimulation, révélation - les
cité mais dans cette face méme, abordé obliquement : il s' agit
significations de signifier le contraite de ce qu' elles signifiem,
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 376-377 (traduction de résume le sens de l'itinéraire heideggerien, de Sein und Zeit aux
]. Derrida). derniers écrits. Si dissímulation de l'étre veut dire révélation de
2. Phrase telle dans le manuscrit. l'étre, et réciproquement, il s'ensuit que tous les concepts dérivés

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Heidegger: la question de !'Etre et I'Histoire Septieme séance. Le 22 Ji'vrier 1965

de ceux-la, e' est-a-dire sans doute la presque totalité des signifi- ll est difficile, malgré l'intention expresse de Heidegger, de réduire
cations du discours, signiíient le méme et son contraire. Des toute référence a un sujet libre, et dans les notions d' Entschlossenheit
lors, on ne pourra ni dire ni vivre une signification simple et !' Ent- et d'Eigentlichkeit (propre, c'est-a-dire proche de soi).
schlossenheit, condition de l'authenticité, sera aussi bien la préci- Or justement le trait commun a toutes les conceptions vul-
pitation vers l'inauthenticité. D'ou le passage de I'Entschlossenheit gaires du Geschehen e' est la présuppositioo d' un sujet au que!
initiale a la Gelassenheit des textes de la fin. arrivent (geschehen) les événernents.
1131 Ces deux notions sont aussi difficiles a traduire 1' une Entroos done daos ce § 73 consacré a Das vulgiire Verstandnis
que l' autre. L' Entschlossenheit, e' esr le pro jet décidé, la décision der Geschichte und das Geschehen des Daseins - (pourquoi " vul-
résolue comme on traduit en généraL Mais il faudrait montrer en gare ") - la démarche de Heidegger dans ce § est simple : il
quoi dans la mesure o u 1' Entschlossenheit est aussi décision résolue déméle dans le concept courant de l'histoire quatre significatioos
contre le retour de l' éthique métaphysique classique, on ne peut emmelées puis il fait apparaítre l'unité cachée qui se diffracte dans
simplement la traduire par des significations qui dénotent ou ces quatre directions.
connotent des valeurs érhico-métaphysiques. Néanmoins, on ne Ici, j'irai assez vire. Les quatre significations concernent non
peut simplement effacer ces connotations ou dénotations et ce pas l'histoire comrne science historique ou cornrne objet d'une
n' est pas un hasaf(l accidente!. De la m eme fa~on, la Gelassenheit science historique mais un étant qui n' est pas encore nécessaire-
- qu' on n' a jamais traduite jusqu'ici - pourrait étre traduite par ment 1141 objectíf.
sérénité, attente paisible, laisser ene, etc., mais toutes ces traduc- Les quatre significations a travers lesquelles est visé cet étant
tions iraient a contre-sens dans la mesure ou elles sont chargées, historique non oécessairement objectif seraiem done les
compre non tenu des contextes heideggeriens de cette notion, de suivan tes 1•
résonances encore éthico-métaphysiques qui en sont non pas 1) La Vergangenheit, 1' étre passé, la passéité. Daos le discours
simplement absentes, mais dont la présence consiste a étre annu- courant, on appelle historique ce qui appartiem au passé. Passé
lées, présentes pour étre détruites. veut dire ici : ce qui o' est plus présent (nicht mehr vorhanden :
Un dernier mot avant de revenir a Sein und Zeit : on peut présent et disponible) ou, encore présent mais sans effet (Wir-
considérer que tant que l'horizon éthico-métaphysique testera kung) sur le présent. lnversement, mais toujours daos la rnéme
dominant, tant que la vérité, au sens renouvelé ou retrouvé de ce direction, quand on dit qu' on n 'échappe pas a l'histoire, son
mor, dépendra d'une Entschlossenheit, l'histoire, l'historicité de déterminisme, on veut dire que les effets du passé ne se reláchent
l'histoire nous testera celée. S'il y a une signification a priori pas, sont encore présents. Si bien que, de toute fa~on, ici, daos
qu' on ne peut effacer de l'histoire- et que Heidegger est d' ailleurs les deux cas, que ce soit dans un sens positif o u négatif, e' est tou-
le dernier avouloir effacer II3bisl- e' est une certaine passivité irré- jours en termes d'influence ou de rapport au présem qu'on se
ductible de 1'ek-sistence et du Da-sein. Passivité, noyau de passi- représente vulgairement l'histoire ; rapport au présent qui seul
vité, qu'il ne faut pas entendre sur le modele de l'intra-mondanité est, nous 1' avons vu, effectif. Ce qui rassemble exemplairement
chosale ou comme sensibilité, mais au moins comme auto-affec- cette déterrnination du mot historique, e' est le fragment de passé
tion du temps par lui-méme. Ore' est cette passivité originaire que qui sous la forme du monument ou de la ruine d'un temple grec,
l'Entschlossenheit risque de dissimuler et, ayant reconnu d' entrée de par exemple, appartient au passé sans cesser d'étre au présent.
jeu la signification de cette passivité de l'étre en histoire (compris
dans l'histoire) ou de l'étre dans le monde, Heidegger ne pouvait l. Dans les quatre points suivants, il s' agit de quasi-traductions, par J. Der~
qu'aller chercher plus loin que I'Eigentlichkeit et l'Entschlossenheit. rida, de M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 378-379.

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fleidegger: la question de l'Étre et l'Histoire Septifme séance. Le 22 flvrier 1965

2) La deuxieme signification, solidaire de la premiere, déter- Le chemin qui va de la découverte de la signification sujet
mine la Vergangenheit non seulement comme relation a la Vor- impliqué dans les quatre significations courantes des concepts
handenheit, mais comme origine, provenance (Herkunji:). Ce qui d'histoire a la questíon sollícitant la subjectivité du sujet histo-
<< a une histoire » se tient dans le Zusammenhang o u le tissu, d' un rique, ce chemin de destruction passe par plusieurs étapes.
devenir, d'un développement, qui est tantót ascensíon tantót dé- T out d' abord, il faut commencer par inverser l' ordre na'if du
dio. Ce qui de cette fa<;:on - une histoire peut en meme temps discours vulgaire o u rnétaphysique dassique. Le Sujet n' est sujet
faire l'histoire- « fait époque » (Epochemachen), e' est déterminer d' événement, il n' est hisrorique au seos de sujet d' événemem que
aujourd'hui l14bisl un avenir. L'histoire signifie ici un enchaíne- paree qu'il est fui-mime historique. Autrement dit, le Geschehen
ment o u un tissu (Zusammenhang) d' événements et d' effets qui n' est pas une séquence d' événements, un flux apparaissant et dis-
s' étend a travers le passé, le présent et l' avenir. Dans ce cas, le paraissant de données. Ce qu' on désigne sous le no m de sujet
passé n' a pas de privilege particulier. n'est pas un vorhanden, un présent (ou une présence) donné de
3) Troisieme signification : l'histoire signifie en outre la rota- fait auquel surviendrait occasionnellement et de surcroít, acci-
lité de 1' étant qui se modifie « dans le temps » (in der Zeit). Ici, dentellement, une histoire. Le Da-sein qu' on désigne du no m de
l'histoire n' embrasse pas ce qu' on appelle la nature, rnais seule- sujet ne devient pas historique en s' emmélant dans des séquences
ment la culture, le Geschehen de cette région d' étants qui se dis- de données, dans des « circonstances », des Umstiinden qui vien-
tinguent de la nature par l'existence et 1'« esprit>> (guillemets). draient 1' entourer, se presser autour de lui qui serait le présem, la
4) Quatrieme signification enfin. On appelle historique dans le présence droite, le statut et le sujet de l'histoire. Au contraire
langage courant le transmis, la tradition comme telle, qu' elle soit - mais ici Heidegger le dit sous la forme interrogative pour
reconnue comme telle par la science historique o u qu' elle reste ébranler la certitude na'ive- est-ce que ce n' est pas paree que, en
cachée daos sa provenance. un seos a élucider, le Dasein est déja historique daos son étre
Les quatre significations ont pour lieu commun, dit Heidegger, meme que des circonstances, des Umstande, des données, une
« de se rapporter a l'homme comme au sujet des événements l ». destinée peuvent le ... concerner?
C' est cette affirmation, plus o u moins implicite selon les discours, ll5bisl Ce qui voudrait dire, une fois de plus, que le présent et
qui anime toute conception courante de l'histoire, et que Hei- la présence du présent n' est pas 1' origine du sens historique du
degger veut proprernent « détruire >>. La détruire, c'est-a-dire non Dasein mais ce qu' on appelle, toujours aussi énigmatiquement, le
pas la réfuter car il est vrai que l'homme est flux en un certain sens, passé, et un passé qui ne pourrait jamais, au príncipe, si le Dasein
sujet, et que l'histoire se rapporte a un sujet. Mais il s' agit de dé- est historique dans son étre - et non dans son accident et sa cir-
truire cette affirmation pour la question qu' elle enflrme (implique constance -, se résumer daos la forme d' un présent passé o u d' un
et cache) et que Heidegger formule ainsi a la fin 1151 du § 73. autre présent, autre devenant 1' accident et 1'épithete du présent.
En ce sens, au moins, le Da du Dasein ne laisse pas plus ici déter-
Jusqu'a que! point et sur le fondement de quelles conditions miner son seos a partir du maintenant qu'il ne le laissait naguere
ontologiques l'historicité appartíent-elle comme constitution déterminer a partir de 1' ici.
essentielle (als Wesensverfossung) a la subjectivité du sujet histo- Alors si 1'on persiste a considérer, dans la conception vulgaire,
rique (zur Subjektivitiit des" Geschicht!ichen" Subjekts) 2 • le Dasein comme in der Zeit, il faudra se demander d' ou vient ici
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 379 (traduction de J. Derrida).
cette Getonte Funktion de la Vergangenheit, cette fonction ... pri-
2. !bid., p. 382 (traduction de J. Derrida). Dans le texte original allemand, vilégiée de la passéité, de 1' étre passé du passé. Que doit signifier
la phrase est en ítaliques et se termine par un point d'inrerrogation. passé pour ne pouvoir plus étre récupéré daos la forme de la

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Heidegger: la question de tf!:tre et l'Histoire Septieme séance. Le 22 février 1965

conscience, c'est-a-dire phénomene du présent, comme présent mieux comprendre a partir de ce qui a été dit J!6bisJla derniere
passé o u passé présent? La encore seule l' analyse de la tempo- fois sur le présent - cette question implique la réponse dans sa
ralicé peut nous aider a comprendre l'hisrorialisation. C' est en syntaxe méme. La voici.
comprenant cet étrange privilege du passé que nous préparerons
l'acces au sens de l'historicité. Est-ce que le Dasein est seulement passé (nur gewesenes), est
Que veut dire passé quand nous disons, exemple tres modeste, sculement ayant été [évidemmcnt la traduction devient difficile
que les antiquités d'un Musée, appartiennent au temps passé? du fiút qu'ici ce qu' on traduit par passé e' est le participe passé du
Supposons qu'il s'agisse d'un ustensile, d'un meuble par exemple. verbe étre, le participe passé étant dérivé, étant la modification
Il subsiste, il est présent, ce qui en lui est trace, est au présent. Ce d'une forme fondamentale du vcrbe. Privilege du est saisi a partir
n' est pas seulement J!6J paree qu'il ne fonctionne pas qu'il est du passé compasé] dans le sens du da-gewesenen - de 1' ayant été
présent? Done est-ce que le Dasein est ayant été dans la forme ou
historique et propre au temps passé. Il peut aussi bien fonc-
le sens de 1' ayant été présent, o u bien est-il été {ist es gewesenes 1)
tionner et servir encore comme un instrument de navigation, ou comme gegenwiirtigendes-zukünftiges, corn.me avenir se présenti-
une arme o u un meuble. Il n' en sera pas moins objet hisrorique. fiant, c'est-3.-dire dans la temporalisation de sa temporalité (das
Il n'est pas non plus hisrorique paree qu'il est objet d'une science heisst in der Zeitigung seiner Zeitlichkeit) 2 ?
historique, de l' archéologie par exemple. Au contraire, il ne peut
devenir objet de science historique, il ne peut étre historisch que Qu' est-ce que ~a veut di re que ces formules jésuitiques? Il va
paree qu'il est déja historique (geschichtlich) si on poursuit l' ana- de soi que pour Heidegger e' est la deuxieme formule qui est la
lyse réductrice en écartant tout ce par quoi l' objet n' est pas essen- bonne et qui a seule chance de décrire l'historicité originaire du
tiellement historique, on s' aper<;oit que rien dans ses précédents Dasein. Sí le passé du Dasein signifie un ayant été présent, cela
propres et présents, apparaissant, n' est historique : il n' est pas voudrait dire que le présent est la forme fondamentale qui se
historique en soi ni dans son étre présent ni en quoi que ce soit modifie, que la temporalisation est une modification, une moda-
que je puisse lui reconnaitre ou lui attribuer maintenant. Il est lisation d'un présent fondamental et absolu. Cela, c'est la propo-
historique d'appartenir a un monde qui n'est plus. Cette proposi- sition absolument fondamentale de la métaphysique occidentale
tion est une trivialicé, tant qu' on ne pense pas le monde comme de Platon a Husserl en passant par Hegel, comme nous l'avons
Heidegger nous a invités a le re-penser dans les chapitres précé- vu la derniere fois. Et pour ceux des représentants de toute cette
dents. Pour comprendre ce que signifie pour un monde « ne plus métaphysique qui ont voulu penser et respecter la temporalité et
étre >>, il faut comprendre le monde - mais la je ne peux pas l'histoire, comme Hegel o u Husserl, il n'y a précisément de mou'
refaire l' analyse - dans le sens qu' il a dans l' expression de l' in vement d'historialisation et de temporalisation que dans la forme
der Welt sein des Daseins, dans le sens de l'ek-sistence et de la absolument absolue et absolument ontique du Présent. Nous
transcendance du Dasein. Il faut done accéder a la signification avons vu pourquoi, et pour quelles raisons en un certain sens
du passé du Dasein pour atteindre a u n' étre plus du monde. Que irrécusables pour une philosophie en général. N ous avons vu en
signifie l' étre passé du Dasein? Cela ne signifie pas que le Dasein
n'est plus que passé, au sens de n'étre plus présent. La Vergangen- l. Dans le texte de Heidegger, on trouve ici « gewesen », et non pas {{ gewe-
heit n' est pas la non- Vorhandenheit, le nicht mehr vorhanden, le senes » comme J. Derrida le transcrit dans son manuscrit. Cette modification
peut s'expliquer par le fait que l'allemand au début de phrase se lit de la
ne plus étre présent. Ce n' est pas la modification négative du
maniere suivante: « Ist das Dasein nur gewesenes >> (ce que Derrida traduit par:
présent, o u l' effacement d' un présent dans l' ayant été présent. La « Done est-ce que le Dasein est ayant été >) ).
question que pose ici Heidegger - question que nous pouvons 2. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 381 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger; la question de l'Étre et l'Histoire Septif:me séance. Le 22 jifvrier 1965

meme temps la derniere fois 1171 que pour Heidegger le privilege se demandera si pour détróner le présent, Heidegger ne privilégie
du présent, privilege ontique irrécusable, nous fermait l'histori- pas ici illégitimement l' ekstase de l' avenir - et ceci est cohérent
cité originaire elle-méme, la reléguait au rang de modiíication avec le privilege de l' Entschlossenheit et de l'horizon lini de la
méme si on lui reconnaissait comme telle beaucoup de droits. Le mort. Mort " histoire- et si, ce faisant, il ne díssimule pas l'his-
Présent, e' est-a-dire la phénoménalité, la manifesration, est la toricité pour les raisons que j'ai dites tour a l'heure. Esr-ce qu'il
dissimulation de l'historieité originaire elle-méme, qui ne doit n' en vient pas a faire du passé une ekstase secondaire par rapport
done pas étre pensée comme un autre présent, mais comme une acelle de 1' avenir et de la présentiíication de 1'avenir? C'est pour-
origine passée en un sens qui n'est pas eelui d'un présent passé. quoi Heidegger ne peut pas sorrir de l'énigme quant a !'origine
Et si l' on veut utiliser cette signiíication de Présent comme dis- de l'hisroriciré, tant qu'il substitue - et il le fait roujours dans
simulation et de manifestation comme dérobement d'une ori- Sein und Zeit - le privilege de l' avenir a eelui du présent. Il ne
gine qui n' a jamais été phénoménalité présente, si 1'on veut peut pas échapper a1'énigme qu'il formule lui-meme, en écrivant
utiliser cette proposition, dans quelque diseours que ce soit, done par exemple, p. 381 :
< dans > quelque champ du discours que ce soit, dans quelque
circonstance déterminée du díscours que ce soit, il faut d' abord Mais par la, l' énigme ne fair que s' aiguiser : pourquoi précisé-
la comprendre en elle-méme, ce qu' on ne peut faire que dans le ment la Vergangenheit, la passéiré ou, pour mieux dire la Gewesen-
dialogue explicite et responsable avee les penseurs de la tradition heit [l'~rre ayanr été] dérermine-t-elle vorwiegend [par privilege]
métaphysique. l'histoire, alors que la Gewesenheit se temporalise co-originaire-
ment avec le présent et le futur 1 ?
Au sens du passé du Dasein comme ayant été présent, Hei-
degger oppose done Gegenwii.rtigendes-Zukunftiges, le futur se
présentifiant comme temporalisation de la temporalité. Ce qui 1181 Énigmatique est done le discours- et l'énigme est tou-
veut dire, bien súr que le présent n' est jamais comme te! (Présent jours, comme son nom !'indique en grec, ainos, un discours et
= passé de !'avenir), mais surtout que la temporalisation n'est pas
méme une hisroire -, énigmarique est done le discours sur l'his-
d' abord mouvement de la présence de la présence, une sortie roire au moment ou illui faut bien parler du passé. Énigmatique
hors de soi en soi du présent (formule aussi bien hégélienne que esr le discours sur le passé, énigmatique esr le passé comme ori-
husserlienne), mais une sortie absolue, une ek-stase radicale, ori- gine du discours, énigmatique est l'historicité comme discursi-
ginaire et sans retour. C' est 1'ek-stase et non la présence qui est vité. Le remps du passé dans le discours et le passé du remps
1' origine fondamentale de la temporalité. L' ekstase e' est-a-dire ce dans l' ek-sistence sont l' énigme méme. Ils ne sont pas des
mouvement de la temporaliré du Dasein projeré vers 1' a-venir énigmes parmi d' autres mais l' énigme de l' énigme, la so urce
que Heidegger appelle le Souci. Si le Souci est fondamental énigmatique de !' énigme en général, l' énigmaticiré. [Un o u deux
mots illisibles.]
l17bisl et originaire, la forme de la présence ne 1' est pas. L' uniré
de la remporalisation esr une uniré eksratique et non sratique. Cette énigme a done rendu a sa propre obscurité le concepr
Dire qu' elle n' esr pas srarique ne veut pas dire qu' elle est mouve- courant de l'hisroriciré comme concept de ce qui survient, ce qui
menr au sens o u !'on oppose le mouvement au repos, la kinésis a advient, ce qui arrive a un sujet en général. En se demandant
la stasis. Il y a une uniré ekstatique des extases de la temporalité quelle est la subjecriviré de ce sujet dont on prétend qu'il est un
(présent, passé, avenir) qui constitue le passé comme un avenir présent, la starion, la stance, d'un présent auquel arrive l'histoire
ayant éré, comme un avenir s' érant présentiíié.
Alors, bien sur, rejoignant les quesrions posées plus haut, on l. M. Heidegger, Sein undZeit, op. cit., p. 381 (traduction de J. Derrida).

256 257
Heidegger: la question de tf!tre et l'llistoire Septieme séance. Le 22 février 1965

o u les histoires, on n' est pas lo in de dire que la subjectivité n' est retrouver aupres de soi, e' est a un erre absolu comme Présence
pas ce a quoi l'histoire arrive rnais ce qui arrive a l'histoire. que survient tout ce devenir, tome cette histoire, et en particulier
La subjectivité comrne ce qui arrive a l'historicité, e' est la une ce moment, 1' événement du devenir-sujet, 1'avenement du sujet.
formule qu'il ne faut pas se presser de penser, de déterminer dans C' esta une non-histoire qu' advient l'histoire. Te! est du moins le
la précipitation du renversement ou de l'inversion. Sans quoi on hégélianisme littéral et conventionnel. Si on y entendait mainte-
dirait la méme eh ose que ce qu' on ne veut plus dire. On dirait nant aurre chose gui supprimerait la différence avec Heidegger,
par exemple que le sujet ll8bisl n' est qu'un événement arrivant a, cela voudrait dire que quelque chose a été pensé - peut-étre par
abordant a la rive essentielle et imparable de l'histoire, ce qui ceux qui 1' ont entendu et parmi lesquels, au moins, Heidegger-,
d' abord est absurde et revient a la these vulgaire, curieusernent. quelque chose a été entendu et pensé comme tel dans la desrruc-
Le sujet ne serait pas historique, mais en tant qu' événement il tion, qui u'était que murmuré par Hegel, la différence entre ce
serait dans l'histoire ou dérivé par rapport a l'histoire, etc., qui, qui est sous-entendu et ce qui est entendu étant peut-étre le tout
elle, ne bougerait pas. de la différence de pensée. Mais je ne veux pas m' engager id sur
La subjectivité arrivée a l'hisroricité, cela doit étre pensé autre- ce terrain.
ment sans qu' on fasse de l'historicité une sorte de substance de ll reste que pour Heidegger la subjectivité ne survient pas a un
choses existant en soi sans rapport originaire exisrant. Cela doit absolu non historique qui s'y réveille (Substance, Présent). Elle
vouloir dire que la dimension de la subjectivité survient a une survient a une expérience ou a une ek-sistence déja historique.
historicité de l' ek-sistence, du Dasein. L'historicité de Dasein est Elle est une histoire qui arrive a l'histoire. Mainrenant, cela ne
originaire mais elle n' esr pas originairement déterminée comme veut pas dire que c'est une histoire parmi d'autres, un événement
subjectivité. Ce qui veut dire qu' elle ne s' apparaít pas originaire- parmi d' au tres qui arrive a l'histoire. C' est presque toute la méta-
ment comme subjecrivité er qu' elle n' est pas originairement sub- physique.II9bisl L'avenement de la subjectivité ou de l'époque de
jecrivité. Le Dasein (1' ek-sistence) est originairement histoire et il la subjectivité n' est pas une rencontre secondaire. Elle modifie
lui arrive au cours de son histoire de se constituer et de s' appa- l'historicité primaire, elle esr une époque de l'historicité primaire.
ralrre comme subjectivité, pour des raisons essentielles et néces- Vous savez que Heidegger a la fin du § 73 distingue entre ce
saires. Au cours de son histoire, cela veut dire ici, puisqu'il s' agit qu'il appelle l'historicité primaire, l'historicité de l'ek-sistence du
ici des structures essentielles du Da-sein en général, cela veut dire Dasein comme étre dans le monde, et 1' historicité secondaire, ce qui
par exemple, au cours de l'histoire d'un individu, d'un humain ou est rencontré dans le monde et qui n'a pas la forme d'étre du
par exemple au cours de l'histoire de ce qu' on connalt sous le Da-sein mais du Zuhanden et ce qu' on appelle la nature comme ·
no m d'humanité, ou par exemple dans cette forme remarquable sol de la culture historique. Autrement dit, primaire est l'histori-
de l'histoire de l'humanité qu' est la forme européenne, o u par cité de 1' in der Welt sein dans la forme du Dasein avec le sens
exemple de cette forme remarquable de l'histoire européenne, précis que nous avons reconnu au in de in der We!t. Secondaire
idéologique, politique, économique, esthétique, etc. serait l'historicité des étants qui sont dans le monde au sens banal
1191 Une fois de plus, malgré les apparences, nous ne parlons du mot in.
pas ici un langage hégélien. Il ne s' agit pas de dire que la subs-
tance devient sujet, qu'il y a un devenir-sujet d'une substance qui Le seul effort de Heidegger pour décrire concretemenr cette
chez Hegel est substance absolue- c'est l'absolu, l'étre absolu, historicité primaire du Dasein dans Sein und Zeit se rencontre
Dieu - qui de substance devient sujet libre. Et e' est finalement done, comme je l'annont;:ais, dans le § 74, qui s'intitule Die
un Présent aupres de soi qui s' annonce, se sépare de soi pour se Grundverfossung der Geschichtlichkeit - la constirution fonda-

258 259
Heidegger: la question de l'f!tre et l11ístoire Septifme séance. Le 22 févríer 1965

mentale de l'historicité. J'ai déja dit que cet effort pour ressaisir " seine Zeit » peut [done} assumer sa propre, son authentique, dérélic-
íci l'hisroricité aurhentique n' apportait ríen de nouveau, aucun tion et étre dans l'instant, pour <<son temps ». Nur elgcntliche Zeit-
concept nouveau par rapport a ceux de 1' analyse de la temporalité lichkeit, die zugleich endlich ist, macht so etwas wie Schicksal,
aurhentíque, ceux du souci, de 1' angoisse de 1' etre pour la mort et das heisst eigentlicbe Geschichtlichkeit moglich. Seu/e une tempora-
de l' Entschlossenheit. lité authentiqueJ qui est en méme temps une temporalité finie, rend
possible quelque chose comme un destin, c'est-lt-dire une historicité
[20[ Le seul concept nouveau et qui appartient en propre a authentique 1•
une historicité et qui ne se confond pas símplement avec la tem-
poraliré e' est le concept d'héritage et de tradition o u de trans-
mission, de Erbe et de Überlieferung, le concept, plus important,
structurant de Sichüberlieftrung, de tradition de soi d'une auto-
transmission, c'est-a-dire synthese hisrorique originaire de l'ek-
sistence dans ses exstases.
Mais cette Sichüberlieftrung, ce passage de soi a soi qui
constitue la synthese nucléaire de l'historicité et qui est propre-
ment le premier tissu, le premier texte, ce texte dont je disais il y
a quelques séances que nous allions le voir appara!tre, réappa-
ra!tre au point ou il fonderait en retour l'intention, le texte,
herméneutique ; ce premier tissu et ce premier texte n' est 1
authentiquement historique que s'il est constitué, je dirais
presque écrit a partir d'une Entschlossenheit, d'une anticipation
r
résolue et d' une liberté pour la mort. ai déja laissé entrevo ir
quelles devraient étre les conséquences de cette proposition. Je
vais traduire pour conclure un passage du § 74 qui résume ce
mouvement. N ous le commenterons la prochaine fois.

N ur Seiendes, das wesenhaft in seinem Sein zukünftig ist seu!


tétant qui essentiellement, dans son étre, est 2t venir so dass es frei für
seinen Tod an ihm zerschellend auf sein faktisches Da sich zurück-
werfen lassen kann. De te/le sorte que, libre pour la mort et se brisant
{ou échouant sur elle} il puisse se laisser re-jeter sur son hre la foctue!,
das heisst nur Seiendes das als zukünftiges gleichursprünglich
g e w es en d ist, c'est-lt-dire seull'étant quien tant qua venir co-ori-
ginairement est été [commenter (Présent = passé d'un avenir)] kann, l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 385 (traduction de J. Derrida,
qui souligne le franyais pour rendre compre du fait que, dans 1' allemand de
sich selbst die ererbte Moglichkeit überliefernd, peut, en se transmet-
Heidegger, tour le paragraphe est en italique). Nous transcrivons a la lettre la
tant a soi-méme, en héritant de soi la possibi!ité héritée, die e i gen e citation/traduction de Derrida. Heidegger insiste, ala fayon allemande (espa-
Geworfenheit übernehmen und a u g e n b 1i e k 1i e h sein für cement entre les lettres), sur trois mots (<< zukünftig », « gewesend » et << augen-
blí~klich ¡¡) ; Derrida le suit, sauf pour le premier, tandis qu'il insiste, lui, sur
l. Singulier tel dans le manuscrit. (( etgene >>.

260
Huitieme séance

Le 15 mars 1965

111 Depuis deux séances, nous séjournons done dans ces der-
niers chapitres de Seín und Zeit, sans nous interdire d' ailleurs les
anticipations et les références a des textes bien ultérieurs. Mais
toujours pour tenter de mieux situer- et ce n' est pas facile -l'in-
tention de cet avant-dernier chapitre consacré a la temporalité et
a l'historicité. Lors de 1' avant-derniere séance nous avions essayé,
a la suite de Heidegger, de faire apparaítre la structure la plus
générale du Geschehen et de la Geschichtlíchkeít du Dasein. Et
cette étape préliminaire n' avait pu étre franchie qu' apres la sollí-
citation (ce que j'appellerai maintenant la sollicitation plutót que
la destruction) de la métaphysique et de r onto-théologie en tant
qu'elles ne sont que la détermination de l'étre comme Présent et
Présence du Présent. Pensant le toujours a partir du maintenant.
L'historicité ne peut pas erre pensée tant que la Présence est la
forme absolue du sens. Et nous avons vu ce que cela voulait dire
et que e' est précisément le caractere métaphysiquement et philo-
sophiquement irréversible et profondément invulnérable de cette
proposition métaphysique déterminant !'erre comme présence
qu'il fallait dérruire, solliciter. Je ne reviens pas la-dessus. Dans
cet élan nous nous étions interrogés lors de notre derniere séance
sur ce que j' avais appelé le phénomene d' essoufflement qui se
produit a la fin de Sein und Zeit. J' avais essayé d' en analyser les
signes - deux signes se réduisant ji bisl a un seul -, et les raisons -
deux raisons se réduisant a une seule. J e ne peux pas les reprendre,
pas plus que je ne peux reprendre tour ce que nous avons dit de

263
Heidegger: la question de !Étre et l'Histoire HUitifme séance. Le 15 mars 1965

]' étrange procédé archirecronique qui rythme les trois derniers métaphysique et qui sera par la suire délaissée pour de bonnes
chapitres de Sein und Zeít. Nous en avions tiré quelques condu- raisons par Heidegger, risquant done de barrer 1' acces a l'histo-
sion anticipatrices concernant le sens de 1' abandon de Sein und ricité.
Zeit et du rrairement futur du theme de l'hisroire de l'etre, l' effa- Les seuls concepts apparemment nouveaux, nous 1' avons vu,
cement du rheme de I'Entschlossenheit et méme de la temporalité étaient ceux qui désignaient le premier tissu, le tissu nucléaire, le
dans les textes avenir. Et surtout nous avons reconnu ce phéno- premier texte, avais-je dit pour des raisons précises, la premiere
mene remarquable qu' au fond il n' est jamais vraiment question phase de l'hisroricité, ou du moins la premiere phase comme
de l'historicité au sens propre de Sein und Zeit. Non seulement il premiere historicité, e'étaient les concepts d'héritage (Erbe), de
n'esr pas question de l'hisroriciré de l'étre (mais la il n'érait pas transmission (Überlieforung) et surtout et d' abord d' auto-transmis-
question, dans le propos de Heidegger, qu'il en fút question). sion, auto-tradition (Síchüberlieforung) : tradition de soi qui n' a,
Mais il n' est méme pas question de l'hisroricité de Dasein au sens pour l'instant, évidemment aucun sens, intra-mondain ou intra-
propre. Et je 1' avais montré en expliquant ce que j' entendais ici temporel. Aucun sens intra-mondain ou intra-temporel puisqu'il
par sens propre. Paree qu' au fond, Heidegger ne traite, a peu de s' agit l2bisl de la synthese originaire, de la traditionnalité et du
chose pres, comme nous l'avons vu, que de l'hisroriciré inau- tra-jet originaire qui permet la temporalisation et done la mon-
thentique (non propre, uneigentlich) et seulement en tant qu'elle danisation en général de se produire. Il ne faut done pas entendre
est enracinée dans la temporalité inauthentique, dans l'intra- ces mots d'héritage et de tradition au sens courant. Au contraire,
temporalité (Innerzeitigkeit). A pro pos de tour cela, j' avais bien il n'y a d'héritage et de tradition au sens eourant que si eette syn-
insisté, me référant a des textes ultérieurs [mot incertain] sur la these originaire est possible et si elle est possible d' abord comme
nécessiré de ce qui est plus un tournant décisif qu'une impasse. Et tradition de soi de l'expérience ou plutot de l'ek-sistence, eelle-ci
nous avions commenté ce chapitre consacré a la conception cou- n'étant plus d'abord l'expérience d'un sujet.
rante- inauthentique- de l'historicité, a l'énigme d'une Vergan- Cette Sichüberlieftrung - auro-transmission - analogue du
genheit ou d'une Gewesenheit qui n'avait plus le sens de présent mouvement de synthese des protentions et des rétentions décrit
passé comme présent passé ou passé présent d'un sujet. (Les par Heidegger a ces deux différences décisives pres, 1) qu'il ne
quatre sens du couple courant.) Et il nous avair fallu - une fois s'agit plus ici du mouvement d'une conscience, mais d'une ek-
de plus - en risquant la formule 121 selon laquelle l'hisroire n' ar- sistence qui n' est pas déterminée d' abord eomme eonscience ; 2)
rivair pas a un sujer en général mais le sujer arrivait a l'hisroire, il que la forme absolue de la transmission est ekstase, sortie hors de
nous avait fallu prendre bien des précautions pour entendre soi et non Présent, présence a soi (présent sortant hors de soi en
convenablement cette formule et d' abord pour ne l' entendre ni soi), un présent seulement modifié et originairement et sans eesse
en un sens empiriste ni en un sens hégélien. modifié par des protentions et rétentions. La Sichüberlieforung est
Enfin, en conclusion, j'avais commencé a entrer dans ce§ 74 done, si vous voulez, un coneept complémentaire, ou si vous pré-
quise donne pour une esquisse deseriptive de l'historicité authen- férez, 1'autre face du coneept du eoncept 1 d' auto-affiction pure
tique du Dasein et dont jeme proposais de montrer, précisément, décrivant le temps dans Kant et le probleme de la métaphysique. Et
1) qu' elle ne comporte aucun concept nouveau permettant de si nous en avions la possibilité, e' est dans ce livre qu'il faudrait
distinguer la racine de l'enraciné, c'est-a-dire la temporalité de s' enfoncer ici. Auto-affection et auto-tradition, tel est le mouve-
l'historicité. 2) qu' elle dépendait de 1' Entschlossenheit dont j' avais ment de la temporalisation du temps. Partant par exemple du
montré auparavant qu' elle risquait, en privilégiant l' exstase de
l' avenir, la mort, et une liberté eneore mal délivrée de 1'éthico- l. T el dans le manuscrit.

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Heidegger: la question de !Étre et l'Histoire Huitifme séance. Le 15 mars 1965

rheme de 1' affectiviré et de la réceptiviré kamienne (lntuitus contraire le soi, le Selbst, et le je pense, se constitue et s'annonce
derivatus), Heidegger montre comment Kant ne se borne pas a a soi-méme 1 •
dire que le temps comme l' espace est la forme universelle de la
sensibilité, c'est-a-dire de l'affectivité, de l'affection, mais que Le temps comme affection pure de soi n' est pas, écrit Hei-
l3lle temps affecte lui-meme, il doit toujours affecter, dit Kant, degger p. 244 trad., l3bisl une affection effective qui touche un
« "le concept des représentations des objets" 1 ». Commenter. Or
soi présent (vorhandene Selbst); en tant que pur, il forme l'essence
(Wesen) de quelque chose comme !' auto-sollicitation (Sich-selbst-
toute affection est une manifestation par laquelle s' annonce un
angehen en tant que rapport asoi, avoir rapport a soi (angegangen
étant déja donné. Proposition rigoureusement kantienne. L'Etre- werden zu konnen)). Done, s'il apparticnt a l'essence du sujet fini
affecté, l' esprit, e' est la forme d' apparition, la phénoménalisation de pouvoir étre so!licité comme soi, le temps, r auto-affection pure,
d'un étant qui m'appara!t, qui me touche, qui m'affecte précisé- forme la structure essentielle de la subjectivité. C' est seulement
mem paree que je ne 1' ai pas créé. In tuitus derivatus. Or com- en tant qu'il se fonde sur une telle ipséité que l'Ctre fini peut étrc
ment maimenir cette délinition de 1' affection comme affection ce qu'il doit étre, un étre soumis a la réceptivité (angewíesen auf
qui m' était déja donnée? Comment la maimenir lorsqu'il s' agit Hinnahme)'.
du temps? Que veut dire étre affecté par le temps, des lors que
le temps n'est ríen, n'est qu'un étant déja donné, n'est ríen qui Il s' ensuit que e' est seulement en se référant a la temporalicé
nous soit exrérieur? Idée [mot illisible]. Commenter. Pour inauthentique, a l'intra-temporalité que Kant aurait tant tenu a
éclairer ce qu'il appelle l'affirmation obscure de Kant selon séparer le je pense de la temporalité, a en faire un sujet intem-
laquelle « "le temps afficte le concept des représentations des porel. Le je pense n' est intemporel qu' au regard de l'intra-tem-
objers" 2 ,,, Heidegger montre ce que doit signilier le temps poralité intra-mondaine mais si !' on remonte a la temporalicé
comme imuition pure : il ne peut signifier en aucun cas et origi- originaire et authentique, le je pense est temporel. La séparation
nairement affection de quelque chose par quelque chose, affec- entre le je pense et la temporalicé n' est au fond que la différence
tion d' un étant par un autre étant, affection d' un sujet existant qui sépare la temporalicé originaire et la temporalité constituée et
par que! que eh ose hors de lui ; le temps n' étant ríen, il ne peut intra-mondaine.
en tant que te! rien affecter. Il est 1' affection de soi par soi. Auto- Vous savez que ce theme de !' auto-affection pure n' est que
affection, concept aussi incompréhensible que !' est en vérité le !' ouverture dans la pensée heideggerienne au theme de la trans-
mouvement de la remporalisation. Cette auto-affection comme cendance du Dasein et a la question de !'erre, par-dela la méta-
temporalicé n' est pas un caractere affectant la subjectivité trans- physique de la subjectivité. La notion d'affection ou d'affectivité
cendantale, en ses attributs ; elle est ce a partir de quoi au 141 n' est au fond - comme !' est précisément le temps dont 1' auto-
affection est le nom- la notion d' affectivité n' est au fond que le
l. M. Heidegger, Kant und das Problem der Metaphysik [1929], Francfort- no m de la transcendance du Dasein vers !'erre de 1'étant, et
sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 1991 (Se édition), p. 188; Kant et le pro-
bleme de la métaphysique, rr. fr. A. de Waelhens et W. Biemel, Paris, Gallimard, comme le temps, le sens de l'horizon transcendantal de la ques-
1953, p. 243. Les références au texte allemand ont été vérifiées a partir de tion de 1' étre. L' affectivité est en ce sens la transcendance. Eh
cette cinquiCme édition, 1' édition allemande utilisée par J. Derrida en 1964
n' étant plus dans sa bibliothCque. Les références de pages que nous donnons en
note s'accordent done ala cinquiCme édition, alors que celles que donne J. Der- l. Singulier tel dans le manuscrit.
rida dans son manuscrit renvoient a l'édition dont il disposa. Les numéros de 2. M. Heidegger, Kant und das Problem der Metaphysik, op. cit., p. 189;
pages pour la traduction franyaise sont, évidemment, ceux de 1' édition de 1953. Kant et le probleme de la métaphysique, op. cit., p. 244 (rraduction modifiée par
2. !bid., p. 188; Kant et le probleme de la métaphysique, op. cit., p. 243. J. Derrida).

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Huitieme séance. Le 15 mars 1965
Heidegger: la question de !Étre et l1fistoire

bien e' est, soit dit au passage et par ellipse, en cette proposition done une idée du chemin dans Jeque! Heidegger s' est aventuré
que se résumerait selon M. Henry, 1' aureur deL 'Essence de la ma- et a renoncé a prendre pied apres Sein und Zeit, et cela devient
nifi:station1, ce livre d'une puissance et d'une profondeur rares done tres éclairant sí l' on songe a ce que nous avons dit de cette
dans son mouvement mais, me semble-t-il, d'une vanité torale impossibilité d'un progres continu, a partir de Sein und Zeit...
dans son résultat, c'est cette proposition ·- l'affectivité comme pointillés ... de renoncement 1• Chemin aventureux et plein de
transcendance ou transcendance cornme essence de la manifesta- chausse-trappes, Heidegger le reconnalt lui-méme, puisqu'il écrit
tion - que résumerait aujourd'hui l'histoire de la philosophie dans l'avant-propos de la premiere édition:
occidentale, qu' elle se résume en Hegel, Husserl ou Heidegger,
Les défaillances et les !acunes du présent essai me sont deve-
e' est cette proposition que M. Henry veut a son tour tenter de
nues si évidentes en parcourant cet espace de mon itinéraire de
détruire pour restaurer un concepr de 1' affectivité qui aurair été
pensée que j'ai renoncé adétruire l'unité de cet écrit par des addi-
dissimulé, affectivité comme subjectivité pure, sans transcen- tions, des appendices et des posrfaces.
dance hors de soi, auto-affection de l'étre pour soi, comme esprit. Ceux qui pensent s'instruiront mieux de ses défauts 2 .
Si bien qu'au terme d'une tres ferme et tres minutieuse et tres
profonde critique de Hegel, en particulier, on formule des con- Que Kant et le probleme de la rnétaphysique ait été prémédité
clusions strictement hégéliennes. Ce n' est pas la premiere ni sans comme pierre devant venir s' ajouter a 1' édifice de Sein und Zeit
dome la derniere fois que cela arrive. puis 151 ayant dú erre abandonné sur le chantier, comme un
Ce détour - que je ne peux prolonger ici, par Kant et le pro- matériau délaissé et inutilisable, a distan ce de 1' édifice lui-méme
bleme de la méraphysique - devait nous ramener a cette notion inachevé, e' est ce qui se confirme quand on lit par exemple a la
de Sichüberlieftrung, de transmission de soi dont Heidegger fait page 23 de Sein und Zeit, le projet de cette explicitation du des-
en quelque sorte la synrhese originaire et le noyau de l'historicité sein kantien. Je lis rapidement et dans sa traduction (ici puis-
et dont je dirais qrt' elle était en so mm e 1' autre face de ce qui sera qu'il ne s' agit pas de la regarder ala loupe) cette page de Sein und
appelé auto-affection dans Kant et le probleme de la métaphysique. Zeit comme une précision essentielle de la deuxieme partie non
Cette référence et ce détour s'imposaient déja a nous l4bisl pour publiée et annoncée, programmatiquement.
deux raisons. Lire p. 39-41 3 •
1) En raison du fait que Kant et le probleme de la métaphysique
occupe, par rapport a Sein und Zeit, une situation qui ne manque * Conformément ala tendance positive de la destruction, on se
pas d'intéret du point de vue qui est ici le nótre. D' une parten demandera d' abord si et en quelle mesure, au cours de l'histoire
effet le contenu essentiel de ce livre a été présenté dans les cours de l'ontologie, l'inrerprétation de l'étre a éré explicitement liée au
de 1925-1926 - done peu avant la rédaction de Sein und Zeit phénomene du remps, et encare, si la problématique de la tempo-
et avant sa publication. D' autre part, Heidegger nous dit dans ralité, nécessaire a cette fin, a été ou pouvait Ctre radicalement
l'avant-propos dans la premiere édition de ce livre que l'explica- développée. Le premier et l'unique philosophe qui fit un bout de
tion de la Critique de la raison pure qui y est proposée trouve son
origine dans une premiere élaboration de la seconde partie de Sein
l. T el dans le manuscrit.
und Zeit, celle-la meme qui ne fut jamais définitivement élaborée 2. M. Heidegger, Kant et le probleme de la métaphysique, op. cit., p. 55 ;
et publiée. Kant et le probleme de la métaphysique nous donne Kant und das Problem der Metaphysik, op. cit., p. XVII. 11 s'agit de l'avant-
propos de la deuxif:me édition.
l. Míchel Henry, L 'Essence de la manifestation, Paris, PUF, 1963. 3. Id., L'étre et!e temps, op. cit., p. 39-41.

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lieidegger: la question de tEtre et l'Histoire Iiuitieme séance. Le 15 mars 1965

chemin dans le sens de cette recherche, sous la contrainte meme En reprenant la position ontologique de Descartes, Kant est
des phénomenes a laquelle il obéit, fut Kant. Ce n'est qu'au entraí:né a une omission essentielle: celle d'une ontologie de l'étre-
moment oU la problématique de la temporaliré se trouvera fixée, la. Cette omission est, dans la ligne méme des tendances carté-
qu'on réussira a dissiper les ténebres qui entourent la doctrine siennes les plus authentiques, décisive. Par le cogito sum, Descartes
du schématis1ne. La mCme voie permet de montrer pourquoi ce prétend établir la philosophie sur une base nouvelle et súre. Ce
domaine devait néanmoins demeurer inaccessible a Kant en ses qu'illaisse pourtant indéterminé, dans ce commencement (( radi-
dernihes dimensions et en sa fonction ontologique centrale. Kant cal», c'est le Inode d'étre de la res cogitans et, plus précisément, le
savair d'ailleurs fort bien lui-méme qu'il s'aventurait la dans une sens d'étre du « sum ». L'étud.e des fondements ontologiques impli-
région obscure : « Ce schématis1ne de notre entendement relati- cites du cogito sum marque la deuxieme étape sur la route quí
vement aux phénomenes et a leurs formes pures est un art caché concluir a la desrruction de l'histoire de 1' onrologie. L'inrerpréra-
dans les profondeurs de l'ime humaine et dont il sera difficile tion fournira non seulement la preuve que Descartes devait orn.ettre
d'arracher jamais le vrai mécanisme a la nature, pour l'exposer, le probleme de l'~tre, mais elle monrrera encore pourquoi Des-
découvert, a nos yeux "· ¡¡ faudra thématiquement et fondamen- cartes fut d' avis que la (( certitude >> absolue .du cogito le dispensait
talement mettre en lumiete ce devant quoi Kant se dérobe ici, si de poser le probleme du sens d' ~tre de cct étarit. *
toutefois on veut accorder au mot « étre » un sens susceptible de
légitimation phénoménale. En fin de compre, les phénomenes T elle était done la premiere raison de. ce détour par Kant et le
que l'on exposera dans les analyses qui vont suivre sous le titre
probleme de la métaphysique. La deuxieme raison, e' est done, plus
de << temporalité », sont les jugements les plus secrets de la << rai-
immédiatement, cette notion de 1' auto-affection comme !' autre
son commune >>, dont 1' analytique est, pour Kant, 1' « affaire du
face de la Sichüberlieftrung qui nous intéresse ici directement.
philosophe "·
En cherchant a réaliser la destrucrion sous !'éclairage de la pro- Ainsi, par exemple, a la page 244 de Kant... , décrivant le temps
blématique de la temporalité, le présent travail fournit une inter- comme pure affection de soi, Heidegger écrit :
prétation du chapitre du schémarisme et, en fonction de celui-ci,
une interprétation de la doctrine kantienne du temps. En méme Le temps est par narure [... ] pure affection de lui-méme. Bien
temps, on montrera pourquoi la problématique de la temporalité plus, il est justement ce quien général forme [la visée: l'intuition,
devait malgré tour demeurer cachée aux yeux de Kant lui-méme. la voix] qui, partant de soi, se dirige vers (ce qui traduit ceci: So
Deux raisons ont empCché Kant de la voir : e' est d' abord, en etwas wie das « Von-sich-aus-hin-zu-auf» : quelque chose comme
général, !'omission du probleme de !' ~tre et, corrélativement, celle le ~< a partir de soi, hors de soi vers »] de telle maniere que le but
d' une ontologie thématique de 1' étre, e' est-3.-dire, en termes kan- ainsi constitué jaillit et reflue sur cette visée 1 •
tiens, d'une analyrique onrologique préalable de la subjectivité du
su jet. Au lieu d' élaborer celle-ci, Kant reprend, de maniere dog-
Lire l'allemand, p. 180, 181 :
marique, la position de Descartes, bien qu'il ajoure a celle-ci un
développement essentiel. Aussi, son analyse du temps, en dépir
du fair qu' elle restitue ce phénomene au su jet, demeure+ellc *Die Zeit ist ihrem Wesen nach reine Ajfektion ihrer selbst. fa,
orientée par la conception traditionnelle et vulgaire du temps, ce noch mehr, sie ist gerade das, was überhaupt so etwas wie das " Von-
qui, en fin de compre, emp~chera Kant de comprendre le phéno- sich-aus-hin-zu-auj.' .. " bildet, dergestalt, dass das so sich bildende
mene de la (< détermination transcendantale du temps )) selon sa Woraufzu zurückblickt und hereín in das vorgenannte Hin-zu 2 • *
structure et sa fonction propres. Cette double influence de la tradi-
tion a eu pour résultat que le líen essentiel du temps et du fe pense 1. M. Heidegger, Kant et le probleme de la métaphysique, op. cit., p. 244.
demeure en pleine obscurité, oui, ne fait méme pas probleme. 2. Id, Kant und das Problem der lvfetaphysik, op. cit., p. 189.

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Heidegger: la question de !'Étre et I'Histoire !1uitif:me séance. Le 15 mars 1965

Eh bien cette sortie hors de soi qui rejail!it sur soi et se garde 161 Rappelons d' abord les prérnisses de cette analyse.
dans la sortie hors de soi, se donne et se transrnet pour le garder l. Le Dasein a son histoire non paree que celle-ci luí survient
en soi, son propre mouvement extatique, cela est 1' auto-transmis- mais paree qu'il est historique dans son étre meme.
sion, compre étant rigoureusement tenu du fait que la forme 2. l.' étre du Dasein a été reconnu comme Souci - au sens
absolue de ce mouvement, de ce se garder soi-meme, n' est pas le rigoureux de ce terme qui ne se pense qu'a partir de son fonde-
présent ni le maintenant ... Pour les raisons que nous savons. ment dans le mouvement de la temporalité.
Je crois que maintenant, nous pouvons entamer le commen- 3. Par conséquenr, l'inrerprétation de l'historicité du Dasein
taire l5bislla demiere fois annoncé de la phrase que j'avais tra- n'est, dit Heidegger, qu'une élaboration plus concrete de celle de
duite tout a fait en terminant. ]e la relis. (Ouvrir texte allemand la temporalité. Évidemment, comme je l' avais noté, e' est seule-
p. 385.) ment cette noti.on vague, il faut bien 1'avouer, d'élaboration plus
concrete (konkreter Ausarbeitung) qui distingue le theme de la tem-
Seull' étant qui essentiellement, dans son erre est avenir de telle poralité de celui de l'historicité, et cela est assez décevant.
sorte que, libre pour la mort et se brisant [ou échouant sur elle], il En tout cas, puisque 1' analyse de J:historicité est enracinée
puisse se laisser re-jeter sur son erre-la faetuel, e' est-J.-dire seul dans celle de la temporalité et du souci, l'historicité authentique
1'étant qui en tant qu'J.-venir - eo-originairement - est été [pré- devra dépendre, comme l' existence temporelle authemique, de
sent = passé d'un avenir] peut, en se transmettant a soi-meme
l'Entschlossenheit.
(sich selbst über!ieftrnd), en héritant de soi la possibilité héritée
Nous devrons done < ne > retenir des analyses de l'Entschlos-
peut [done] assumer sa propre, son authentique, dérélietion et
étre augenblicklich dans l'instant, pour son temps. Seule une tem- senheit qu'il faudrait évidemment relire ici - patiemment ce que
poralité authentique, qui est en meme temps une temporalité nous ne pouvons pas faire - que ce qui doit immédiatement in-
finie, rend possible quelque chose comme un destin, e' est-a-dire tervenir dans cette problématique de l'historicité.
une historieité authentique 1• La traducrion de la notion d' Entschlossenheit est difficile et
lo urde de décision philosophique. N ous garderons celle de déci-
En reconnaissant la Sichüberlieftrung comme un autre nom de sion résolue en précisant bien qu'i[ ne s' agit pas de décision d'une
l' auto-affection du temps pur, nous avons bien reconnu qu'il conscience délibérante et absolument commen~ante, décrétante,
s'agissait ici d'une auto-tradition pure, a priori, non empirique, décisoire, toutes ces significations désignant précisément l'inter-
non onrique et condition de possibilité de toute histoire ontique. ruption de l'historicité, le progres d'un radicalisme volonrariste,
Il s' agit d'une structure ontologique de la traditionnalité en d' une philosophie de la conscience décidant et déchirant le tissu
général. et le texte de l'histoire [mor illisible) de ses arrérs et de ses com-
Vous voyez qu'ici l'historicité authentique est décrite dans les mencements absolus. Si décision résolue voulait dire cela, il ne
mémes termes que la temporalité authenrique et que son authen- faudrait pas traduire l6bisl Entschlossenheit par décision résolue.
ticité dépend de l' authenticité de ce qu' on traduit par décision I.'Entschlossenheit, nous rappelle ici Heidegger, a été déter-
o u anticipation résolue : Entschlossenheit. Qu' est-ce que ~a veut minée comme verschwiegend angstbereite Sichentumftn auf das
dire? eigene Schuldigsein, comme projet de soi secret (caché, réservé,
discret) et expert [mor incertain] de l'angoisse, projet de soi vers
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 385 (traduction de J. Derrida,
son propre Schuldigsein : schuldig ne veut dire ici ni simplement
tres légerement différente de celle donnée supra, " Septieme séance. Le coupable, ni simplement responsable (au sens abstrait et forme!
22 février 1965 ,, p. 260-261). de la liberté et de la responsabilité morale), il s'agit ici d'une dette

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Heidegger: la questíon de l'Etre et l'Histoire Huitü:me séance. Le 15 mars 1965

non empirique dont je suis redevable comme si j' étais toujours sion de la situation, ce qui veur dire que l' assumption ne serait ni
déja pris dans un contrat- et e' est cela l'historicité - un contrat acceptation conformiste, ni résignation fataliste mais décision
queje n' ai pas signé, quejen' ai pas eu a signer mais qui m' oblige dans la situation. La liberté de la décision et 1' assumption de la
ontologiquement. C'est-a-dire qu'a la fois, je n'ai jamais eu au factualiré de !' ek-sistence seront une seule et méme eh ose, et se
présent et en conscienee a signer ce contrat (par exemple ici cela constituertt et s' unissent par cette double limitation qu' elles
qui me lie a la tradition qui me lit et lie ma responsabilité a l'hé- semblent opposer 1' une a !' autre. A vrai dire, elles n' existent pas
ritage ret;:u, a tous les héritages, a partir desquels le sens de mon authentiquement !'une et l'autre avant leur opposítion mutuelle.
ek-sistenee trouve un horizon déja la). ]e n'ai done jamais eu au ll n'y a l7bisl a la lettre pas d' opposition rnutuelle- celle-ci sup-
présent et en conscíence a signer ce contrat mais pour autant les posant 1' existen ce préalable de termes séparés - mais la liberté et
termes et le contenu m' obligent. C' est-a-dire ne m' affectent pas l'assumption de la situation se constituent !'une dans l'autre et
empiriquement, ne me tombent pas dessus eomme des tuiles, par 1' autre, avant d' avoir as' opposer o u a composer sous la forme
mais constituent au contraire ma propre liberté, comme la possi- du paradoxe, comme dans la forme dégradée que ces themes ont
bilité de la mort et 1' angoisse qui constituent ma propre liberté. prise dans le volontarisme héro1que qui, dans le premier saut,
L'historicité qui se réveille dans le Schuldigsein = accident et évé- s'associait de l'extérieur a une sotte de mécanisme de la contin-
nement. Done la dette propre - ce Schuldigsein a l' égal de cela gence. Régressíon cartésienne des themes heideggeriens.
m eme a quoi je n' ai pas simplement choisi de m' obliger et de me Naturellement, ici, Heidegger ne donne pas et n'a pasa donner
livrer -, ce Schuldigsein, e' est ce vers quoi le soi se projette. Le soi une éthique o u une politique. 11 n' a pas a dire - analysant l' es-
se projette, cela ne veut pas di re que ce soi 171 existe d' abord et se sen ce de la décision dans la situation -la décisionnalité et l'etre
projette ou non ensuite, mais que le soi se constitue en se proje- de la structure en général. Il n' a pas a raconter des histoires et a
tant. Le soi est ce pro jet. L' authenticité, e' est ce projet lorsqu'il dire ce qu'il faut faire, en fait, ici ou la, dans telle ou telle situa-
est assumé et vorlaufend : anticipation. Dans cette Entschlossen- rían. Il n'a pasa proposer une morale comme on le lui a souvent
heit, dit Heidegger, le Da-sein se comprend dans son propre pou- demandé. Que la constitution d'une morale ou d'une politique
voir erre de telle sorte qu'il ait la mort sous les yeux (littéralement soit, a partir de ces analyses structurelles originaires, simplernent
unter die Augen) pour assumer totalement dans la Gewoifénheit dérivée o u simplement impossible, e' est la un probleme de consé-
de son etre jeté, l' étant qu'il est lui-meme. L' assumption résolue quences qui ne doit pas infléchir l' analyse ontologique.
de son propre Da factuel << signifie >> en meme temps la décision Néanmoins ne pas avoir ici adécider de ce qui doit erre décidé
(Entschluss) dans la siruation. dans l' Entschlossenheit, cela n' évacue pas totalement la question ·
Autrement dit, l' assumption du Da factuel, la prise en charge de savoir o u en général doivent étre puisées, de fa<;on absolument
de la facticité et des conditions factuelles de mon ek-sistence, générale et principielle, les possibilités qui sont projetées dans la
e'est-a-dire duDa, c'est-a-dire de son rapport historial de l'Étre, décision. Ou les puiser e' est-a-dire a partir de quoi les créer
et l' on sait, et Heidegger en tour cas le dira plus tard, e' est l'Étre puisque des possibilités ne se puisent pas comme de l' eau a la
qui destine le Da, et l'histoire de l'Étre qui destine le Da. Ce qui so urce, mais s' ouvrent, s'inventent. Il est évident qu'il faut ré-
veut dire que l' ek-sistence humaine ne produit pas purement et pondre a cette question générale de la ressource des ISI possibi-
simplement, n'invente pas achaque instant les conditions de son lités et qu' on ne peut pas y répondre par la simple anticipation
existen ce [ajout de cinq mots interligne illisibles]. Done, l' as- résolue de la mort o u de l' angoisse devant la mort. Heidegger est
sumption duDa factuel, la prise en charge résolue des conditions le premier a le savoir et le di re, et e' est en le sachant et le disant
factuelles du Da et de l' ek-sistence seront simultanément la déci- qu'il esr précisément amené a poser le probleme de la tradirion-

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Heidegger: la question de !Étre et l'Histoire Huitieme séance. Le 15 mars 1965

nalité. JI écrit en partículier ceci, page 383 : « Wozu sich das de la mort. Horízon et anticipation de la mort qui ne sont done,
Dasein je faktisch entschliesst, vermag die existentiale Anafyse je le rappelle, < ni > une conscience de ma mortalité, ni une vigi-
grundsiitzlich nicht zu erortern 1 ». lance pour me garder a chaque instant contre ce qui menace ma
mort, ni un désir ou un instant de mort, etc. Autant de notions
Le projet de soi anticipateur [pré-curseur : vorlaujéndes Sichent- qui, en faisant entrer la signification de la mort dans la configu-
werftnl vers la possibilité indépassable de l' existen ce,a savoir la ration conscience de... instinct o u désir de ... , présupposent
mort, ce projet ne garantir que la totalité (Ganzheit) et l'authenti-
comme une évidence allant de soi le sens de la mort, ceci a partir
cité de 1' Entschlossenheit. Mais ce n' est pourtant pas a la mott
qu' on a aemprunter les possibilités de 1' existence qui sont en fait d'un rapport non élucidé a la mort qui n'est pas encore une cons-
arr~tées. Et d'aurant moins que l'anricipation [le Vorlauftn] dans cience ou un instinct, etc. Les notíons de conscience et d'instinct
la possibilité ne signifie pas une spéculation sur cette possibilité ou de désir étanr précisémenr empruntées a des discours, des phi-
[e' est-J.-dire sur la mort] mais bien un re-tour, un re-cours (Zurück- losophies ou des zoologies qui ont pour principal trait commun
kommen) vers das foktische Da, le da factuel 2 • d' avoir neutralisé le rapport a la mort comme originairement
constituant o u constitutif de!' ek-sistence, le réduisant de mille et
* la contemplation de la possibilité de la mort. mille fa~ons, bien qu'ils en parlaient. Temporalité finie.
Entre mille autres, une déclaration de ce genre confirmerait si 191 Or ici 1'expression d' anricipation de la mort ne prédéter-
e' était encore nécessaire que ce a quoi nous appelle Heidegger mine en rien le rapport a la mort par !'appel, par le pré-recours a
dans Sein und Zeit n' est pas une philosophie de la mort, une une signification déterminée comme la << conscience de >>, l'ins-
percée a soi de 1'angoisse déehirante nous paralysant dans une tinct ou la pulsion. C'est a partir d'un rapport absolumenr in-
sorte d' effort et de tétanie romantique. Comme ille dit ailleurs, déterminé, non pré-déterminé de la mort, rapport précisément a
il ne s' agit pas de spéculer sur la mort o u sur 1' au-dela de la mort, l'indétermination elle-méme (angoisse de la mort), rapport a
le néant o u la survie, il ne s' agit pas de se résigner a sa mortalité l'indéterminé eomme ouverture de l'horizon du futur, que ce qui
comme a une eastration soulageante pour le maítre ou le disciple, désigne le rapport méme est en retour déterminé. D' o u la neutra-
mais de constituer le présent comme le passé d'un avenir, e' est-a- lité effaeée de 1' expression étre pour la mort, le pour ne désignant
dire de vivre le présent non comme origine et forme absolue de ici que 1'ouverture a cette possibilité indéterminée qui en rerour
l'expérience ISbisl (de l'ek-sistence), mais comme le produit, le détermine a partir du pur avenir mon présent comme le passé de
constitué, le dérivé, le constirué en rerour a partir de l'horizon de cet avenir. Le pour, dans la mesure ou il a encore un sens déter-
!'avenir et 1' eksistenee de 1' avenir, celle-ci ne pouvant étre authen- miné (préposition commandant le datifet impliquant que l'exis'
tiquement anticipée comme telle que comme a-venir fini, e' est- tence est donnée a la mort, vouée a la mort, consacrée a la mort),
a-dire a partir de l'indépassabilité de la mort possible, la mort ce pour en tant que déterminé a une valeur métaphorique qu'il
n' étant pas simplement au but comme un événement contingent faut biffer dans le discours. Le discours philosophique ou plurót
survenant a 1'extrémité d' une ligne de vi e mais déterminant a le discours de la pensée détruisant la métaphorique grammatico-
chaque - disons instant- !'ouverture de l' avenir dans laquelle se métaphysique a pour fonction cene destruction de la métaphore,
eonstitue en passé ce qu' on appelle le présent et qui n' apparaít destruction conduite avec la certitude qu' on ne fera jamais que
jamais comme tel. Le «Da » surgir et est assumé dans l'horizon détruire les métaphores a 1' aide d' au tres métaphores. Mais cela
ne suffit paB pour frapper de vanité le geste de destruction des
l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 383. lors que le sens de ce geste et de cette destruction [mot illisible]
2. !bid., loe. cit. (traduction de J. Derrida). apparaít comme tel. On dira que dans 1' expression comme cons-

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Heidegger: la question de !Étre et 11-Iistoire Huitieme séance. Le 15 mars 1965

cience de mortalité ou certitude de mortalité ou dans un tour cette pensée détruisant la métaphore en sachant ce qu' elle fait
autre registre, 1' expression instinct de mort et toutes les signifi- (en sachant ce qu'el!e fait, car il ne s'agit pas seulement de substi-
cations qui le déterminent et qui sont < autant de > connota- tuer une métaphore aune autre sans le savoir : cela, e' est ce qui
tions : force, but, source, animé-inanimé, conservation, etc., et on s' est toujours produit au cours de l'histoire, de cette histoire
dira done que ces expressions sont aussi tenues pour métapho- universelle dont Borges dit qu'elle n'est peut-étre que l'histoire
riques par leur auteur. l9bisl Mais, a supposer qu'il en soit ainsi, de quelques métaphores ou l'histoire de diverses intonations de
on voit bien que tant que la dimension métaphorique n' est pas quelques métaphores). n ne s'agit done pas de substituer une
détruite comme telle expressément ou systématiquement, les métaphore a une autre, ce qui est le mouvement méme du lan-
gestes les plus scientifiques dans leur intention et les plus fideles gage et de l'hisroire, mais de penser le mouvement comme te!, de
dans leur description ne pourront pas ne pas imponer toute une penser la métaphore en la métaphorisant comme telle, de penser
métaphysique latente au moment méme o u 1'on aura la l'essence de la métaphore (c'est rout ce que veut faire Heidegger).
conscience er le dessein de mettre toute métaphysique entre ]e reprends done ma proposition: si par une autre métaphore on
parentheses. Je n'ai pas besoin d'insister ici pour montrer ce que appelle pensée cette vigilance détruisant la métaphore en sachant
cette présence de la métaphysique, cette adhérence de la métaphysi- ce qu' elle fait, il n'y a pas a se demander o u il y a plus de pensée,
que a la peau du langage peut imponer en fait de these ou de dans la science, la métaphysique, < ou > la poésie, et il y en a
présupposition métaphysique lorsqu' on prononce les mots de chaque fois que dans ce qu' on appelle la science, la poésie, la
conscience, de certirude, de pulsion, etc., chez Heidegger aussi métaphysique ou ailleurs, ce geste se produit.
d' ailleurs. Le travail de la philosophie en général o u plutót disons J' en reviens maintenant a cet étre-pour-la-mort et a cette pos-
de la pensée, lo in de consister a couronner de 1' extérieur le travail sibilité en général comme structure générale de 1'ek-sistence dont
scientifique, le réfléchir o u le critiquer de 1' extérieur, a travailler Heidegger dit qu' on ne peut en attendre des possibilités détermi-
en lui, le travail de la pensée n'est en somme rien d'autre, dans ce nées en fait. Dans le mouvement o u 1' anticipation authentique
qu' on appelle la science o u ailleurs, que chaque fois et partout o u de ma mort me renvoie a mon da et a ma déréliction, je me
elle se produit, cette opération de destruction de la métaphore, retrouve comme étant déja dans la mort, affecté a un monde,
de réduction déterminée et motivée de la métaphore. Ce qui ne et originairement a un erre avec les autres. Étre dans la mort-
veut pas dire qu' on sorte de 1'élément métaphorique du langage avec-les-autres, cette structure je ne 1' ai pas constituée, je peux
mais que dans une nouvelle métaphore la métaphore précédente d' ailleurs toujours en dissimuler inauthentiquement le phéno-
apparait comme telle, est dénoncée dans son origine et dans son mene du se trouver originaire, et de 1' étre affecté a un monde
fonctionnement métaphorique et dans sa nécessité. Elle apparaít avec les autres, mais je peux aussi, le Da-sein peut aussi, revenant
comme te!!e. On peut peut-étre appeler pensée et pensée de 1' étre asoi, assumer cette déréliction et cet erre dans le monde avec les
(la pensée de l'étre étant l'horizon et l'appel d'une impossible autres, etc.
pensée non métaphorique) ce qui appelle a un te! geste de dé- Et ici la démarche de Heidegger peut surprendre. 11 Obisl On
métaphorisation. Des lors, il pourrait arriver qu'il y ait plus de peut croire que e' est le moment, en effet, d' aborder le probleme
pensée dans le geste d'un savant ou d'un poete ou d'un non-phi- de l'héritage et de l'assumption de l'héritage, c'est-a-dire de notre
losophe en général quand il s'y livre, que daos le geste de style rapport a la situation historique et au passé historique auquel
philosophique qui se déplacerait dans le sommeil métaphorique, nous sommes affectés, qui nous est assigné. Et de fait, Heidegger
dans la non-vigilance devant le caractere métaphorique du lan- prononce la les mots d' assumption, d'héritage, etc. Et on pour-
gage. Alors 1101 si par une autre méraphore, on appelle vigilance rait croire que sa question est : qu' en es t-i! de notre rapport a

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lfeidegger: la question de l'Étre et l'Histoire Huitifme séance. Le 15 mars 1965

l'histoire comme passé, comme ensemble de rradition, etc.? En possibles et authentiques. Sans l' auto-tradition authentique de
vérité, par une sorte de nouvelle régression ou réduction, Hei- l' Emschlossenheit, tout rapport a l'histoire sera inauthenrique,
degger va replier sa question vers une forme en droit antérieure qu'il ait d'ailleurs la forme du traditionalisme conservateur
a celle-ci et qui serait en somme la suivante : quelles que soient ou de la démolition révolutionnaire. L'Entschlossenheit ne suffit
les possibilités d' ek-sistence que nous trouvions dans le monde done pas a constituer l'historicité, seule le peut !' auto-tradition de
auquel nous sommes en fait affectés, quelle que soit notre déci- l' Entschlossenheit.
sion au regard de l'héritage, cette décision devanr étre authen- Concluanr un sous-paragraphe important du § 7 4, Heidegger
tique, c'est-a-dire commandée par I'Entschlossenheit, etc., il faut écrit ainsi :
d'abord s'assurer des conditions d'une historicité de I'Entschlo-
ssenheit elle-méme. La condition transcendantale de tous les pro- La finitude ressaisie de l' existen ce, arrache celle-ci ala multipli-
jets déterminés par lesquels je me déterminerai au regard de cité sans fin des possibilités les plus proches qui s' offrent sous la
l'histoire et de la situation, e' est, pour que ces projets soient forme de 1' agrément facile, de la prise ala légi:re, de la dérobade et
porte le Dasein vers la simplicité de son Destin. Ainsi désignons-
authenriques, qu'ils se transmettent eux-mérnes authentique-
nous le Geschehen originaire du Dasein qui habite l'Entschlossen-
ment, que la fidélité au projet soit authentique, soit elle-méme heit authentique, Geschehen originaire dans lequelle Dasein, libre
une histoire ou un destin. Il faut done poser le probleme de la pour la mort, se transmet llii-méme alui-méme dans une possibi-
traditionnalité de I'Entschlossenheit avant celui du rapport de lité IJl bisl {voir ill. 13} héritée mais aussi bien choisie 1 •
1' Entschlossenheit a la traditionnalité dans le monde. L' authenti-
cité de l'historicité requiert l'historiciré de l'authenticité. C'est a Héritée rnais aussi bien choisie : héritée mais aussi bien choisie,
quoi répond la notion de Sichüberlie{erung - 1' auto-tradition, cela veut dire qu'il faut penser avant l' alternative de l'héritage et
concept décrivanr, bien avant ce qu' on appelle le mouvement de la liberté que les deux termes d'héritage re<;:U ou subi et de
psychologique de la mémoire, o u de l' oubli, le mouvement liberté décisoire et inaugurale, ces deux termes sont abstraite-
éthique de la fidélité o u de l'infidélité, etc.-, i1 s' agit d'un concept ment dissociés a partir d' un mouvement qui est la liberté comme
décrivant cette tradition d'un projet qui n'est lui-méme défini ni héritage ou l'héritage comme liberté. Comme héritage ou l'hé-
en termes de conscience ni de volonté morale et sans Jeque! tous ritage comme liberté. La Sichüberlieferung est ce mouvement
ces 1111 concepts eux-mémes n' auraient pas de sens. Avant méme profond de 1' ek-sistence a partir duque!, ultérieuremem, la pro-
de me rappeler quoi que ce soit o u d' oublier quoi que ce soit, blématique éthico-métaphysique de la liberté en situation, du
avant d'étre fidele ou infidele a quoi que ce soir, il faut que ma choix dans le déterminisme, etc., peut se produire.
tradition de moi-méme soit assurée et si je dois l' assurer authen- On peut ici mesurer, une fois de plus, aque! travail de traduc-
tiquement, cela ne peut erre décidé par confiance une fois pour tion philosophique s' est livré Sartre, non seulement quand il a
toutes, mais mon projet authentique doit sans cesse se trans- traduit Da-sein par réalité humaine dans L 'Étre et le Néant, mais
mettre a lui-méme. C'est la la condition ontologique d'une his- quand l'Entschlossenheit est devenu projet libre, d'une liberté ab-
toricité propre ou authentique et de ce que Heidegger appelle solue au sens cartésien, liberté d' une conscience et d' un pour-soi
aussi bien un destin. Schicksal ("' de fatalité, histoire comme pris dans l'opacité d'un en-soi radicalement hétérogene, les deux
destin, "' de liberté, décision et fatalité). C' est a la condition que formant deux régions dont !'uniré était hátivement qualifiée de
l'authenticité de l'Entschlossenheit se constitue en destin et s'hé-
rite elle-méme que l'héritage en général, héritage des biens, des
valeurs, de la culture, la tradition du sens en général, seront l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cite, p. 384 (traduction de J. Derrida).

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Heidegger: la quest'ion de !Étre et I'Jfistoire Huitiáne séance. Le 15 mars 1965

probleme métaphysique dans les dernieres pages de L 'Étre et le chose, comme dit Hegel, non durant te! ou te! instant, mais au
Néant. Et 1' on imagine a quelles difficulrés de types platonico- sujet de l'intégralité de son essence, car il a ressenti la peur de la
kantiens devraient étre exposées les psychanalyses existentielles mort, le ma!tre absolu, l' esclave qui a connu cette angoisse a pré-
passant par ce langage et devant temonter au fameux projet ori- féré - e' est au moins un des moments abstraits de la dialectique
gine! qui faisair plutór penser au myrhe d' Er de Platon et au - conserver (servare) la vi e et s' est constitué comme conservé en
caractere intelligible dont parle Kant qu'a ce qui était déja connu vie, gardé, servus), la conscience servile refoulée (zurückgedrangtes
sous le no m de psychanalyse. En ce sens [un mor illisible] et des Bewusstsein) devant se renverser (sich umkehren) l12bisl en véri-
deux themes Merleau-Ponty plus proche et de la psychanalyse et table indépendance? Et en effet on pourrait penser que Hei-
de Heidegger [guatre mors illisibles]. degger fait aussi de la liberté pour la mort, de 1' angoisse, de
Pour Heidegger l'Entschlossenheit n'esr ni un projet de la cons- 1' assumption résolue de la mort, etc., la condition de ce retour au
cience, ni une expérience pour-soi, ni la responsabilité héro'ique Da comme te!, qu' on pourrait étre tenté d' appeler conscience. Et
d'un sujer: elle ne peut erre définie ni en termes de morale ni en !' on pourrait sans doute pousser tres lo in 1' analogie, en montrant
termes de psychologie. La Sichüberlieftrung qui assure l'histoire par exemple qu' au fond e' est bien une maítrise, une seigneurie
de l'Entschlossenheit n'est pas la transmission a soi des possibilités que décrit Heidegger sous le nom de liberté authentique et de
1121 d'un sujet déja constitué, elle est le mouvement méme a résolution pour la mort. Et quand un peu plus lo in dans le § 7 4,
partir duque! quelque chose comme un sujet pourra se produire un peu plus lo in que les passages que j' ai commentés tour a
et éventuellement pour-soi, etc. La traditionnalité de la Sichüber- l'heure, il parle de destin ou d'histoire, non plus en termes de
lieftrung ne survient pas a un sujet mais le constitue et le Sich de Dasein en général mais de peuple, on voit o u 1' on pourrait facile-
Sichüberlieftrung n' est pas premier par rapport a 1' Überlieftrung, ment étre conduit, et au fond sans quitter Hegel.
mais se constitue par et dans 1' Überlieftrung. ]e ne dis pas que cette analogie n'ait aucune valeur, aucune
On pourrait étre une fois de plus tenté de dire : au fond e' est vérité. Vous savez d'ailleurs qu'elle a été pratiquée, cette analogie,
encare Hegel. En effet dire d'une part que le pour-soi et la cons- et autour de ce theme de la liberté et de la mort (non pas en
cience se constituent a partir de la traditionnalité des expériences général, ce qu' on fait souvent) par Kojeve dans au moins deux
et comme 1' apparaltre du mouvement de transmissibilité, le pas- notes a ma connaissance ajoutées a son cours de Hegel (pages
sage d'une figure de la conscience a une autre étant la condition 566-575 1). Les deux notes ont ceci de remarquable gue
de la prise de conscience et du devenir pour-soi, ce qu'il était en 1) d'une part, Kojeve y étend a Heidegger la lecture anthropo-
soi, etc., di re d'autre part que la conscience est seconde et dépend, logiste qu'il avait déja eu - me semble-t-il - la mauvaise idée de
pour ce qui est de sa constitution et de sa reconnaissance et de faire de la Phénoménologie de !'esprit. Et dans le cas de Heidegger
son étre pour soi, de 1'affirmation courageuse de sa ma!trise ce contre-sens est impardonnable car les déclarations de Heideg-
comme liberté pour la mort, dire enfin que le mouvement pre- ger sont expresses a ce sujet.
mier et antérieur a la constitution d'un sujet conscient, c'est l'élé- 2) d'autre part, elles font de Heidegger et de Marx les deux
vation au-dessus de la vie, le risque de la vie, le courage de perdre meilleurs exemples de filiations hégéliennes (toujours autour de
sa vi e, la préférence de la liberté a la vi e, etc., est-ce que ce n' est la mort et de la dialectique du Maítre et de l'Esclave) et en méme
pas, comme le fait Heidegger, placer a 1' origine de la subjectivité
et de la conscience o u du Da 1' assumption de 1' angoisse de la a
l. Alexandre Kojeve, Introduction la lecture de Hegel Lerons sur la phéno-
mort et la liberté pour la mort, e' est-a-dire la maltrise (puisque a a
ménologie de /'esprit, professées de 1933 1939 l'École des hautes études,
1'esclave qui éprouve 1'angoisse, non au sujet de relle o u telle Raymond Queneau (éd.), Paris, Gallimard. 1947, p. 566-575.

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Heidegger: la question de filtre et l'Histoire Huitifme séance. Le 15 mars 1965

temps de régression par rapport a Hegel. Pour des raisons diffé- ni simplement tort. Mais il est rare qu'il ait aurant raison qu'ille
rentes, et Marx et Heidegger auraient laissé tomber de la dialec- croit. T ravail, Lurte et Mort.
tique du Maítre et de I'Esclave une piece essentielle. Je lis ces Travail. Bien sur, Heidegger parle peu de travail, sous ce
notes.jl3j P. 566: j13bisl terme. Et il s'en explique, a propos de marxisme, dans
une note de la Lettre sur l'humanisme que j' ai lue au début de ce
Heidegger dira, a la suite de Hegel, que 1'existence humaine
cours 1 • Mais enfin, er la uue remarque du type de celle de Kojeve
[Dasein commenter] est une « vie en vue de la mort » (Leben zum
n' est vraiment < pas > sérieuse, tour Sein und Zeit et bien des
Tode). Le Chrétien le disair aussi, longtemps avant Hegel. Mais
pour le Chrétien la mort n'est qu'un passage dans l'au-dela : íl ceuvres ultérieures peuvent étre lus comme des oeuvres sur le tra-
n'accepte pas la mort proprernent dite. L'homme chrétien ne se vail. Bien sur, Heidegger ne nous raconte pas a ce sujet des his-
place pas vis-a-vis du Néant. Il se rapporte dans son existence a un toires, son analyse est ontologique et done en un certain sens
{( autre monde)} essentiellement donné. n n'y a done pas en lui de formelle, mais ce!!e de Hegel ne l' est pas moins, ni sans doure, au
« transcendance » [ = liberté] au sens hégélíen, et heideggeríen, du fond, celle de Marx. Ce que veut faire Heidegger par exemple
terme 1• dans le chapitre 3 de la premiere section de Seín und Zeit, e' est la
description concrete del' essence du travail et de la technique, de
Ríen d'aurre a dire sur ce terme. P. 575: la structure de l'ustensibilité et de la vaste structure de la Zu-
handenheit en général, dans la mise en valeur, etc., de la précision
Heidegger a repris les themes hégélíens de la mort ; maís il si pratique sur ce theme. Toure cette analyse, dans laquelle je
néglige les themes complémentaires de la Lurte et du T ravail ; ne peux entrer ici, étant une analyse existenriale de la structure
aussí sa philosophie ne réussit-elle pas a rendre compre de]'" his-
du Dasein, c'est-a-dire d'un comportement qui ne survient pas
toire ''· Marx maintient les themes de la Lutte et du T ravail, et
sa philosophie est ainsi essentiellemenr '' historiciste » ; mais il
accessoirement et accidentellemenr au Dasein mais qui appar-
néglige le theme de la mort (tour en admettant que l'homme est tíent a1' essence méme de son étre au monde, et du souci, e' est-a-
mortel) ; e' est pourquoi il ne voit pas (et encore moins certains dire de la temporalité finie comme structure de cet étre dans le
<< marxistes ») que la Révolution est non pas seulement un fait, monde, etc. On pourrait peur-étre dire que e' est a la condition et
mais encore essentiellement et nécessairement - sanglante (rheme sur le sol de cette strucrure existentiale que les déterminations
hégélien de la Terreur) 2 • ultérieures et essentielles de la signification de travail- en termes
hégéliens, par exemple, marxistes, ou chrétiens - pourront inter-
Laissons ici la remarque sur Marx. En ce qui concerne les venir, er qu'on pourra encore une fois raconter des histoires,
themes du T ravail, de la Lurte que Heidegger aurait négligés, et qu' elles soient celles du péché origine! et de ce qui s' ensuit o u
de la mort qu'il aurait repris a Hegel, un certain nombre de celles de la phénoménologie de !'esprit. A supposer m eme que
remarques s'imposent. Le bon sens et les apparences les plus Kojeve ait raison quand il dit que la phénoménologie de 1' esprit
immédiates donnent en effet raison a Kojeve et d'une certaine décrit une anthropogenese et que le travail et la négativité du tra-
fa~on, dans ces cas-la, le bon sens n' a jamais tour a fait < raison > vail y soienr indispensables, Heidegger, ji4jlui, décrit une struc-
rure ontologique anrérieure a l'anthropogenese ... (rapporr du
Dasein a la Vorhandenheit et a la Zuhandenheit dans le Souci,
l. A Kojf:ve, lntroduction a la lecture de Hegel. Lerons sur la phénoménologie etc.) qui seule peur rendre possible et intelligible le mouvemenr
de !'esprit, op. cit., p. 566, n. l.
2. !bid., p. 575, n. l. l. Cf supra,« DeuxiCme séance. Le 30 novembre 1964 >>,p. 51-53.

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lfeidegger: la question de I'Étre et I'Histoire Huitifme séance. Le 15 mars 1965

de la phénoménologie ... qui suppose au moins a un certain mo- réfere a la lettre d'un Hegel assez convemionnel. Mais on pour-
ment l'étre dans le monde, conditionnant le rapport du moi rait montrer gue le sens/mouvemem méme par lequel on arrache
au ceci, et toute la suite, jusqu'a se trouver en face a face, des Hegel a la conventionnalité est un mouvement heideggerien.
consciences en guerre, etc. Si ontologiques que soient dans leur 3) Il est difficile de reprocher a Heidegger de négliger le travail
intention ces analyses hégéliennes au regard d' autres descriptions si l' on songe que tome la pensée de Heidegger et au-dela de Sein
empiriques, elles resteraient ainsi ontigues et dérivées par rapport und Zeit n'est au fond qu'une méditation sur l'essence de la tech-
acelles de Heidegger. En particulier et surtout en ce gui concerne nique dans ses rapports non accidentels avec la pensée et notam-
le travail, Hegel n'en fuit appara1tre le moment qu'apres le sur- ment avec la philosophie et la métaphysique comme interrogation
gissement de la conscience de soi en soi, er du moi qui a fait sur l' étantité de 1' étant. Etc. Impossible d'y entrer ici.
1' expérience de l'indépendance de son objet ; d' autre part, il doit On dira peut-étre que la technique n' est que le travail, le tra-
se donner, outre la conscience et la vie, outre les deux « indi- vail dans ce qu'il implique de ... socialité. A quoi on répondrait
vidus >> comme il dit qui vont devenir maítre-esclave et qui ne que
seront des personnes que quand ils auront risqué leur vie, outre 1) la technique est le mouvement méme qui transforme l'acti-
cela, outre la conscience er la vie, Hegel se donne la choséité, ne vité en général en travail
distinguant pas de la choséité pourtant ce qui, dans sa structure 2) que la description de la technique et du rapport d'ustensia-
essentielle, peut en faire un ustensile ou une matiere de travail, ni lité et de mise en valeur est inséparable, dans Sein und Zeit, de la
ce qui, dans la choséité et en fonction du rapport entre ce qu'il structure du Mitsein qui 1151 en est co-originaire.
appelle lui-méme Da-sein et la choséité, peut se dessiner comme
nature o u matiere o u travail et d' autre pan ustensibilité o u objet Le probleme du Mitsein nous concluir a la deuxieme objection
de valeur. On peut considérer que e' est a tous ces préalables de Kojeve. La prétendue négligence de Heidegger a l' égard du
ontologiques que veut satisfaire Heidegger (avant la conscience, theme de la lutte. On peut faire ici deux sones de réponses. 1)
l'individu, etc.). L'une d'abord dont le príncipe ressemblerait a celui qui a inspiré
Sur ce theme du travail, et de faqon toujours tres schématique la précédente. En décrivant le Mitsein, Heidegger veur atteindre
l14bisl j' ajouterai trois remarques. a une couche de l' ek-sistence qui est absolument originaire par
1) Méme si le contenu des deux analyses hégélienne et heideg- rapport a toute modification des rapports avec autrui, en l' espece
gerienne était le méme, a la limite, et en particulier en ce qui par exemple de la guerre et de la paix, de la domination ou de la
concerne le travail, eh bien le fait que celui de Hegel consiste a servitude, de la reconnaissance des consciences surtout puisque le.
raconter une histoire dans le langage de la métaphysique, ce qui, Mitsein et d'une maniere générale tomes les structures de l'ek-
pour les raisons tres générales que nous avons reconnues en com- sistence du Dasein sont antérieurs et inférieurs, si on peut dire,
menqant, luí interdit de transgresser la clóture onto-théologique et plus profonds, que les couches de la connaissance et de la cons-
de poser la question du travail de l'horizon de la question de !' étre 1• cience, de Wissen, de l' erkennen, de !' anerkennen, de Bewusstsein,
2) Et par conséquent, méme si Hegellie le travail et la liberté et de Selbstbewusstsein. C' est sur le fondement ontologique de la
pour la mort, celle-ci est pensée sur le fond infinitiste de la pensée structure existentielle du Mitsein que tous les phénomenes décrits
hégélienne. Et sur un fond infinitiste, l' essence du travail est tou- par exemple par Hegel sous le nom de lurte pour la reconnais-
jours l'essence d'un accident. Ici, bien sur, je vais vite et jeme sance pourront éventuellement se produire, se produire dans une
histoire, ou produire une histoire qui sera done la modification
l. Phrase inachevée dans le manuscrit. d'une historicité plus profonde.

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J-leidegger: la question de l'Etre et l'Histoire Huitiáne séance. Le 15 mars 1965

Il n'y a aucun doute que pour Heidegger le Mitsein est une et ou il écrit en particulier ceci, entre aurres passages (p. 181
structure co-originaire du Dasein. N e pouvant m' étendre sur ce trad. 1). Lire.
point je vous renvoie au § 26 de Sein und Zeit, pages 119-I 21 en
Jl5bisl {voir ill. 14} particulier. Que cette strucrure du Mitsein * Nous pouvons des rnaintenant dire ceci: s'il doit s'avérer que
soit existentiale, c'est-a-dire structure ontologique du Da-sein, l'appréhension, dans sa co-appartenance avec !'erre. (dike), est
cela signifie en particulier que le Geschehen er le Schicksal est aussi quelque chose qui use de violence et que, comme s1tuan?n de
un Mitgeschehen. Er e' est sur le fond caché de ce Mitgeschehen violence, elle est un état de nécessité, et, a ce titre, n'est subte que
que peut s'enlever la forme, la figure décrite par Heidegger dans l'inéluctabilité, la nécessité d'un combar (au sens de polemos
et eris) si, en outre, au cours de cette démonstration, il se révele
comme celle du Maítre et de l'esclave et de leur lutte. C'est pré-
que l'appréhension se tient expressément en connexion avec le
cisément dans le § 7 4 dont nous sommes partís aujourd'hui logos, et que ce logos se manifeste comme le fondement de l' erre-
qu' on peut lire ceci, p. 384 : homme, alors, notre affirmation de la parenté profonde entre le
dire des penseurs et le dire poétique aura trouvé .sOn fondement.
Si le Dasein schicksalhafte [destina!] existe comme etre dans le
N ous montrerons trois choses :
monde essentiellement dans l'etre avec les autres (avec: existential
1.) L' appréhension n' est pas un simple processus, mais une
* catégorial, * [mot íllisible]. Sartre], son Geschehen est un Mit- décision ;
geschehen et est déterminé comme Geschick. Ainsi désignons-nous
2) L'appréhension se tienten intime communauté d'essence
le Geschehen de la communauté, du peuple 1•
avec le lagos. Celui-ci est une situation de nécessité ;
Ce qui veut dire que si le Dasein est schicksalhaft, si le Dasein 3) Le logos fonde l'essence du langage. ll est, en tant que re!, un
combar, le fond et le fondement de l'étre-la historial de l'homme
est son histoire et son destin et s'il appartient a l'étre du Dasein
au milieu de r étant en totalité. *
d' étre Mitsein, i1 appartient au Schicksal d' étre Geschick (Geschehen
- Geschick). Done le destin historial, l'historicité est essentielle-
Le combar, le conflit, n' est pas d' abord déterminé comme
ment et originairement communauraire. Et e' est sur le fond
structure authentique mais comme essence (Wesen) de 1' étre.
structurel de cette communauté originaire et de cette histori-
Estance de l'étre; a partir de quoi on pourra penser, dans la
cité originaire qu'une histoire peut se déterminer ontiquement,
lumiere de l'étre, un combar authentique qui ne sera plus simple-
comme par lutte, reconnaissance, etc. Entschlossenheit : pas hé-
ment un choc brut de deux étants de la forme et de la choséité (ce
ro'iques individus mais résolution communautaire (cohésion au
qu' on n' a jamais pu appeler guerre) mais un ph~nomen~ qui
nazisme).
implique le langage et la transcendance. Sans la pre-comprehen-
Deuxieme élément de réponse a la réserve de Kojeve.
sion de l'étre qui ouvre le langage, il n'y aurait pas de guerre. La
Heidegger néglige si peu la lutte et la guerre dans le mouve-
guerre est done l'hisroire de l'étre elle-méme, et 1~ phénomene
ment essentiel de l'historicité que de plus en plus il a souligné
du sens de 1' étre ... Le phainesthai est polemos. Et ti est polemos
que le logos était polemos et erés et que la 1161 révélation de 1' étre
d' abord paree qu' en lui, le sens de 1' étre, en elle la manifestation
était violence. Un des textes les plus clairs a ce sujet, mais il y en
de l'étre, est dissimulation de l'étre. Nous avons vu pourqum
aurait bien d' autres, se trouverait dans 1' Einfohrung... , o u Hei-
l'histoire de !'Erre était cette vérité de la dissimulation et du
degger met en relation, commentant l'Antigone de Sophocle,
dévoilement de l'étre. S'il y avait simplement dévoilement de
Parménide et Héraclite, la révélation de l'étre, le deinon, la techne,

l. M. Heidegger, Sein undZeit, op. cit., p. 384 (traduction de J. Derrida). !. Id., Introduction ala métaphysique, op. cit., p. 181.

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Heidegger: la question de l'.Etre et !Histoire Huitifme séance. Le 15 mars 1965

l'étre pur, hors de l'étant, ou dissimulation de !'erre de l'étant, il !'un en esdave, l' autre en maítre, 1' angoisse de la mort avec ces
n'y aurait pas d'histoire de l'etre. Polemos veut done dire cette deux possibilités guidant en vérité 1'essence méme de la phéno-
uniré du dévoilement et de la dissimulation comme mouvement ménalité et du devenir de la conscience, cette angoisse de la rnort
de l'histoire. C' est pourquoi, par exemp!e, dans la Lettre sur a un sens de passage. Passage de la vi e a la vi e d' abord. Passage de
ll6bisil'humanisme, Heidegger dit « l'etre lui-méme est le polé- la vie au sens de l'étre-la-naturel, la vie au-dessus de laquelle il est
mique, le conllictuel », non pas comme traduir Munier, le lieu question des' élever par la conscience, puis apres le passage par la
du combar mais le combar, le combatif lui-méme. « Das Sein lutte et !'angoisse, l'inessentialité premiere de la vi e, telle qu' elle
selber das Strittige ist 1 >> Er si la guerre n' était pas l'histoire de apparaít au mairre, vire en essentialité (la certitude de soi). En
!'Erre lui-méme, eh bien, e' est la qu'il faudrait dire que la guerre effet, a un certain moment, la vérité de la conscience qui devait
esr un accident et une modification ontique, quelque chose qui étre prononcée par la mort et le risque de la mort risque d' étre
survient a un Erre non historique er done pacifique, sans inquié- compromise par la mort elle-rnéme. En m' élevant au-dessus de la
tude. Prendre au sérieux la lutte, e' esr done la prendre au sérieux vie, je deviens certain de moi-meme comme conscience libre
non seulement au niveau de !' ontique, o u méme au niveau de mais je perds la vie et done aussi la certitude de moi et la cons-
!' ontologique (au sens o uHeidegger veut détruire l' ontologique), cience ... « Cette supreme preuve par le m oyen de la mort sup-
mais a la hauteur de la pensée de l' étre o u de la vérité de !' étre. prime précisément la vérité qui ,devait en sortir, et supprirne en
Naturellement, quand il parle de guerre, Heidegger ne raconte méme temps la certitude de soi-merne en général 1• >> En effet
pas d'histoires, il ne parle ni de la lutte entre des individus ou des comme la vie est la position naturelle de la conscience, l'indépen-
consciences, comme Hegel (et nous savons pourquoi) ni de dance sans l' absolue négativité, ainsi la mort est la négation natu-
gro u pes, d' états o u de classes. Mais il indique des conditions aux- relle de cette m eme conscience...
quelles on pourrait éventuellement en parler a ce plan de déter- D' o u la découverte qui rnédiatise la liberté pour la mort :
mination ontique sans en faire des accidents et en les pensant au découverte que la vie est essentielle et qu'il faut la conserver en la
niveau del' originaire et dans l'horizon de la question de l'étre. vivant, II7bisl!a conserver en la vivant dans I'Aujhebung, e' est-a-
T els seraient les éléments - fort schématiques et préliminaires dire dans une négation non abstraite comme étant la premiere.
- d'un dialogue sur les points soulignés par Kojeve (lurte et tra- Dans le premier temps, la conscience qui n' a que le choix
vail) entre Hegel et Heidegger. Mais e' est a partir du theme de la alternatif de s' élever au-dessus de o u de garder la vi e, se place en
mort que nous en étions venus la. On voit peut-étre mieux main- face d' une négation abstraite : dans les deux cas on est perdant
tenant en quoi, malgré la proximité apparente et réelle, la liberté soit cornme esclave soit comme maítre qui, mourant, perd aussi
pour la mort a un sens radicalement différent chez Heidegger et ce qu'il a gagné. Il faudrait done que le rnaítre garde ce qu'il perd
Hegel. (la vie), comme l'esclave, par le travail, gardera aussi ce qu'il
1171 D' abord la liberté pour la mort, telle qu' elle apparaír, perd : la liberté. Pour cela, il faut qu'il passe de la négation abs-
comme un moment dans la phénoménologie de 1' esprit, n' est traite a I'Aujhebung: jusqu'ici, dit Hegel,
précisément qu'un moment et une médiation nécessaires. La
mort n'est pas l'horizon indépassable d'une ek-sistence finie ou [... ]leur opération est la négation abstraite, non la négation de la
d'une temporalité finie. L'angoisse de la mort, relle que l'esclave conscience qui supprime (aujhebt) [sublime ... Gegenstandj de telle
sorte que le Aufiehobene [supprimé sublimé] esta la fois conservé
la fuit o u telle que le maítre 1' assume, se constiruait par ce geste
l. G. W. F. Hegel, Phénoménologie de !'esprit, t.!, tr. fr. J. Hyppolite, Paris,
l. M. Heidegger, Lettre sur !'humanisme, op. cit., p. 152. Aubier-Montaigne, 1947, p. 160.

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}feidegger: la question de !Étre et l'llistoire Huitieme séance. Le 15 mars 1965

et reten u, et que par la meme) < il > survit asonAujgehobernverden tour cela, de tour ce dialogue, il y a le probleme de la temporalité
[devenir supprimé]. Dans cette expérience, la conscience de soi et le rheme de la temporalité linie dont nous avons vu cambien
apprend que la vie lui est aussi essentielle (wesenhaft) que la pure il était fondamental chez Heidegger. Or le reproche décisif que
conscience de soi 1• Heidegger adresse a Hegel dans Sein und Zeit, ce serait .linale-
ment ce!ui-ci : d' avoir manqué le mouvement de la temporalité
A partir de la e' est le jeu que vous connaissez bien : la maltrise dans la finitude de son horizon. Et cela tiendrait en profondeur
comme esclavage de l' esclave, l' esclavage comme la maítrise de la au concept hégélien du temps dont Heidegger montre, dans le
maítrise, la médiation par le travail, etc. C' est l' oeuvre qui fina- dernier chapitre publié de Sein und Zeit, qu'il est le concept le
lement sublime la mort. Travail lui-méme, médiation de l' éco- plus radical et le plus systématique de l'interprétation vulgaire
nomie sans perte de [mot illisible]. Cette médiatisation de la du temps, comme lnnerzeitigkeit (étre dans le temps ... ). C'esr-a-
mort revient, malgré l'immense révolution hégélienne, a penser dire le concept hérité de la rradition aristotélidenne pensant le
la mort dans l'horizon de l'infini, et la parousie de fa~on absolue, temps a partir d' une ontologie de la nature et conime essentielle-
qui est vie pure, vie aupres de soi de la conscience, de méme que, ment lié au lieu et au mouvement (§ 44 de Kant et le probleme de
d' une fas:on générale, la conscience - le mouvement de 1' expé- la métaphysique).
rience de la phénoménologie n' étant qu'une médiation de !'Es- ll8bisl Voila ou nous a conduits ce theme, si peu classique
prit et de Dieu se réf!échissant lui-meme, etc. done, malgré les apparences, de la Sichüberlieftrung. Ce que je
Plus ríen de tout cela chez Heidegger. Et m eme sans s' occuper voudrais suggérer ici, c'est que, une fois qu'on a pensé ce concept
de la théologie ou de la téléologie comme dernier horizon de cette correctement avec toutes ses connotations : le Geschehen ou
pensée o u 11 SI il suffirait de remarquer au ras de 1'expérience que le Geschick (déterminé non individuellement mais au niveau
la liberté o u la mort n' est pas pour Heidegger un mouvement de du Mitsein), comme mouvement qui ne se laisse déterminer
la conscience, ni davantage de la vie inconditionnelle, la conscience que second4irement comme mouvement de la conscience, de la
et l'inconscient étant comme nous 1' avons vu des concepts mar- connaissance théorique de la vérité au sens classique, de 1' exis-
qués par une époque de la métaphysique : ils nous obligeraient a ten ce humaine, de l'éthique, etc., on s'apers:oit que la prescrip-
penser comme représentation ou non-repré~en,tation, r?pré~ent~­ tion de 1' authenticité, 1' axiologie o u 1'éthique cachée dans le
tion claire ou aveugle, un mouvement qm n a plus nen a votr concept d' authenticité qui n' est un theme que dans Sein und
avec la représentation ou avec 1' Idée (au sens cartésien et vous Zeit, cette axiologie o u cette éthique n' ont plus du tour le sens
savez que pour Heidegger, Hegel reste encare un métaphysicien qu' elles peuvent avoir dans n'importe quelle tradition. Et cette ·
pensant dans l'époque inaugurée ou signifiée par Descartes). éthique implicite, cette éthique entre guillemets, des lors qu' elle
L' Entschlossenheit et la liberté pour la mort doivent etre pen- n' est plus déterminée par une théologie classique o u une théo-
sées hors de la métaphysique assujetties au présent et a la repré- logie de la valeur ou philosophie du courage, de la prise de cons-
sentation et ne peuvent plus etre décrites en termes de conscience, cience, de projet héro!que de conn:lltre sa vérité, etc., cette
de conscience de soi, de connaissance et de reconnaissance, ni éthique implicite se produit au niveau de 1' éthique implicite qui
surtout en termes de téléologie, la mort étant la négation, l'im- commande des pensées comme celles de Marx, Nietzsche, Freud,
possibilité meme de la téléologie, au sens hégélien. Au fond de c'est-a-dire d'une éthique dont la source de prescription ou bien
n' est pas définie, o u bien quand elle se définit devrait se faire
1. G. W. F. Hegel, Phénoméno!ogie de !'esprit, op. cit., p. 160 (traduction dans un langage radicalement étranger a toute la métaphysique
modifiée par J. Derrida). classique, qu' elle le fasse en fait o u non.

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Heidegger: la question de l'Etre et l'Histoire Huitifme séance. Le 15 mars 1965

Cette notion de Sichüberlieftrung nous renvoie done bien a la souvient de ce qui a déja été dit, implique que la répétition soit
racine de l'historicité, a savoir la temporalité finie comme il était tout autre chose qu'un re-devenir présent, qu'une restauration
dit 1191 dans le texte que j' ai !u en commen~ant, et que nous du passé o u du dépassé. ll s' agit du contraire m eme d' un rra-
n'avons fait en somme que commenter. Jusqu'ici, au fond, ditionalisme ou d'une philosophie de la répétition comme
comme je l' avais suggéré, tour le matériel conceptuel dont nous recommencement immobile o u du retour a !'origine comme
nous sommes servís était emprunté a des analyses antérieures. retombée dans 1' enfance. C' est pourquoi la répétition a son ori-
Aucun concept original n'a marqué l'acces a la problématique de gine dans I' avenir; et comme la répétition est la possibilité d'une
l'historicité qui n' est done pas encare originale. Il y a bien les histoire aurhentique, l'histoire a son origine dans 1' avenir et
termes de Geschehen et de Geschick mais ils ne sont que les noms dans la mort comme possibilité de l'impossible. « L'histoire », dit
de l'historique. Le concept de Sichüberlieftrung pouvait fonc- Heidegger,
tionner rigoureusement, comme nous l'avons vu, dans une ana-
lyse de la temporalité. Le seul concept qui me paraisse appartenir [ ... ] cornme mode d'étre du Dasein, a si essentiellement sa racine
en propre a une problématique de l'histoire et qui surgir comme dans l' avenir que la mort, comme possibilité reconnue du Dasein,
rejette l' existence pré-cursive sur sa déréliction factice et préte
une dépendance de celui de Sichüberlieftrung, e' est le concept
ainsi au passé [a la Gewesenheit] son privilege aurhentique de l'his-
de répétition (Wiederholung). La Sichüberlieftrung est la structure toire. L'étre authentique pour la mort, e' est-a-dire la finitude de
générale de la temporalité comme auto-affection : elle ne peut la temporalité, est le fondement caché de l'historicité du Dasein.
pas ne pas se produire, qu' elle le fasse explicitement o u non. La Le Dasein n'est pas d'abord historique dans la répétition [par la
répétition selon le mouvement de 1' Entschlossenheit quand il assu- répétition] mais c'est paree qu'il est temporellement historique
mera résolument et explicitement, expressément, la transmission, le qu'il peut s'assumer en« répétant » dans son histoire. Pour cela, il
retour du passé, la remontée a l' origine, etc., la répétirion sera le n'a pas encere besoin de Historie 1•
phénomene de la liberté de l' auto-transmission. La liberté est la
répétition. La répétition est la tradition expresse, dit Heidegger. Commenter.
Il n' est pas nécessaire, fait remarquer Heidegger, que l' Ent- 1201 Le concept général et forme!, structural de la répétition
schlossenheit sache quelle est la provenance des possibilités sur les- qui nous oblige a cesser d' opposer le passé al' avenir, peut laisser
quelles elle se projette. Mais il appartient a la temporalité du penser que nous avons affaire a une description bien abstraite,
Dasein et seulement a elle de pouvoir prendre (halen) le pouvoir bien vide et au fond bien sereine, bien peu dramatique, de la
d' erre existentiel dans lequel elle se projette, et de le prendre dans répétition, quand on le compare a des concepts nietzschéens ou
la compréhension du Dasein telle qu' elle est transmise. L' Entschlo- freudiens. On peut avoir l'impression que pour Heidegger, la
ssenheit, quand elle revient sur soi, quand elle s'hérite elle-méme, répétirion est en fait toujours possible, qu' elle n' esr qu'un passage
devient répétition d'une possibilité d'exister qui II9bisl est trans- de !'explicite a!'explicite, qu'un mouvement de notre liberté ren-
férée. Cela implique que la répétition soit auto-transmission drait possible et continu, etc.
explicite, e' est-a-dire re-cession vers les possibilités du Dasein Est-il nécessaire de préciser qu'il n' en est rien, et que pour
passées (par exemple, le choix des héros). Mais ce retour au passé, préter cette naiveté a Heidegger, il faut en avoir a préter et méme
pour étre authentique, a son fondement existential dans l' Ent- a revendre? Une fois qu' on a bien compris la destruction par
schlossenheit anticipante, pré-cursive, dans laquelle la décision est Heidegger des concepts classiques de liberté, de conscience, etc.,
décidée qui rend libre pour la poursuite polémique ou fidele a ce
qui est répété o u répétable. Le concept de répétirion, si l' on se l. M. Heidegger, Sein und Zeit, op. cit., p. 386 (rraduction de J. Derrida).

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Heidegger: la question de !'.Etre et l'Histoire Jluitibne séance. Le 15 mars 1965

et toutes leurs connotations, il va de soi que la répétition ne sau- tionner sur !'origine et le sens de la question elle-méme et sur
rait érre cette sorte de réveil serein, de réanimation confiante de l'horízon ontologique de la question.
]'origine- e' esr-a-dire de la mort- opérant dans !' érher diaphane On sait maintenant- et je ne reviens pas sur ce que j' ai dit a ce
de la prise de conscience. sujet la derniere fois- que la trace ontologique de la question, la
Simplement, Heidegger définit, encore une fois, la structure trace de son origine, ne pourra étre reconnue dans le chemin de
générale et ontologique de la répétition, a l'intérieur de laquelle Sein und Zeit, mais appell.era a un tournant (Kehre), comme dit
et comme sa modification, pourront étre pensées les répétitions Heidegger. Il faudra revenir sur ses pas sans que ce geste soit le
dont on parle dans tel ou te! discours déterminé et non ontolo- signe de !'impasse, de la reculade ou du reniement :un approfon-
gique (par exemple cette répétition ou par exemple celle-la) ; les dissement plurór de la ré-pétition.
répétitions déterminées ne seraient pas possibles si la structure ]e conclurai cette invite la prochaine fois.
fondamentale du Dasein ne leur en fournissait ]' ouverture. Ce
que met au jour Heidegger e' est 1' ontologie cachée, dans des
sciences di tes humaines qui operent avec, par exemple, le concept
de répétition.
l2übisl Ce que j' ai essayé de formuler aujourd'hui, en dési-
gnant, au moins de loin, cette extréme pointe d'intention hei-
deggerienne qui ne se laisse envelopper par aucun geste précis de
la métaphysique o u de la science, n' est pas en contradiction avec
ce que j' ai dit la derniere fois sous le titre de l'essouffiement de la
fin de Sein und Zeit. Les deux eh oses sont vraies a la fois et 1' es-
soufHement tient au fait que, comme le remarque Heidegger lui-
méme, au terme d'une course peu commune, on s' apen;oit- j' avais
cité ce texte la fois passée 1 - qu' on s' est encare serví de la concep-
tualité métaphysique et qu' on ne peut pas continuer ainsi ...
C'est pourquoi la fin du § 74, en partículier, ne se donne sur-
tout pas comme une réponse ou une solution, mais comme un
obscurcissement de !' énigme. Que signifie en particulier une his-
toricité et un privilege du passé comme enracinement dans
1' avenir? L' énigme est toujours celle de la temporalisation et de
cette condition du présent comme passé d' un avenir.
C' est cette énigme qui reste a penser, e' est cette question qui
reste aquestionner. La question n' a peut-étre pas re~u de réponse
paree qu' elle n' a pas été assez questionnée, assez problématisée
dans sa formulatíon et dans son origine méme. Avant de cher-
cher a répondre précipiramment a cette question, ¡¡ faut ques-

l. Cf supra,« Septieme séance. Le 22 février 1965 »,p. 260-261.

296
Neuvieme séance

Le 29 mars 1965

jll La derniere fois, nous avions continué a relléchir sur ce que


j' avais appelé 1' essouffiement de la fin de Sein und Zeit, sur ses
signes, sur son phénomene architectonique, sur ses motifi, qui
empéchaient de penser l'inachevement de Sein und Zeit simple-
ment comme impasse ou simplement comme tournant ou sim-
plement comme pause. Je ne reviens pas la-dessus, non plus que
sur tour ce que nous disions, de 1' Entschlossenheit, de cette des-
truction heideggerienne du Présent et d' une métaphysique de la
temporalité dominée par le privílege - en lui-méme et philoso-
phiquement irrécusable - du présent. La phílosophie o u l' onto-
théologie n' étant en so mm e que la dominan ce du présent et de la
présence du présent.
Cherchant avec peine quelque concept nouveau et origi-
nal, permettant dans Sein und Zeit de distinguer l'historicité de la
temporalité dans laque!!e l'historicité est enracinée, nous n' en
avons trouvé presque aucun. La notion de Sichüberlieftrung, qui
se donnait, au moins par son nom, comme originale, nous avait
renvoyés au theme du temps comme l' autre, affectíon pure, ce
qui nous avait fait faire un long détour par Kant et le probleme de
la métaphysique dont nous avons reconnu que! rapport étrange il
avait avec la fin de Sein und Zeit.
Puis nous étíons entrés dans le § 7 4, le seul dans lequel Hei-
degger projette de partir de l'historicité authentique du Dasein,
alors que comme j' avais essayé del' annoncer la fois précédente, íl
semblait que paradoxalement il ne fút pas question d'historicité

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Heidegger: la question de l'Etre et l'Histoire Neuvieme séance. Le 29 mars 1965

au sens propre- c'est-a-dire authentique dans Sein und Zeit et guillemets) qui mettait ici en mouvement le discours heidegge-
peut -etre méme de celle de Dasein. rien n' était autre que celle qui mettait en mouvement des dis-
L'historicité authentique du Dasein dépendant comme la tem- cours qui, comme de type marxien, nietzschéen et freudien, ne
poralité authentique 11 bisl, dans laque!! e elle est enracinée, de pouvaient se référer a une motivation dont le concept serait
1'Entschlossenheit, nous nous étions arretés a ce concept. Malgré emprunté a la philosophie qu'ils détruisaient. Simplement Hei-
la méfiance que j' avais essayé de justifier a son égard, nous nous degger fait un theme de cette motivation qui est ailleurs un
étions efforcés de reconnaltre son originalité et d' éviter tous les moteur. 2) Sur le concept de répétition (Wiederholung) qui est
malentendus qui risquaient de naítre, a1' entendre dans l'horizon sans doute le seul concept vraiment original et propre a une
de la morale, de la psychologie ou de la métaphysique en général. thématique de l'historicité dans Sein und Zeit. Encore fallait-il
Nous avons de la méme fa<;on interrogé les concepts connexes de 1' entendre convenablemem et sans malemendu. Encore fallait-il
Schuldigsein, de Gewoifénheit, de 1' Entschluss er contourné 1' écueil l' entendre comme transmission authemique, e' est-a-dire comme
sartrien. Ceci nous avait conduits nécessairement au theme de la nous 1' avons vu, épaississant 1' énigme de la temporalité et de l'his-
finitude de la temporalité. Seule, celle-ci permettait de faire de toricité, et du privilege du passé qui n' est pas un présent passé.
l'historicité une structure existentiale et non seulement existen- Continuons. Nous ayant ainsi annoncé dans son énigme
tielle (factice) et de faire du présent, non plus la forme originaire méme le lieu de l'historicité authentique du Dasein, Heidegger
et absolue de 1' expérience mais le passé de !'avenir, le produit va opérer schématiquement une sorte de déduction ontologique
constitué a partir de !'a-venir et d'un avenir fini, en un sens ori- - déduction descriptive, dérivation plutót que de déduction -,
ginal difficile a penser du mor fini, par la mort. Ceci nous avait 1) de ce qu'il appelle la Weltgeschichte (l'histoire du monde), 2)
conduits au concept difficile d'étre pour la mort et, apres une de la science historique.
longue digression sur la fonction de la métaphysique dans le dis- Ce qui est important, e' est le sens, la direction de la dériva-
cours philosophique et dans la pensée de Heidegger, nous étions tion. L'historialité du monde n' est pas avant l'historialité du
revenus a la condition premiere de l'hisroricité aurhentique, a Dasein. Elle n' est pas un lieu o u un milieu préalable dans lequel
savoir d'abord non seulement l'Entschlossenheit mais l'auto-tradi- une historicité plus déterminée, celle du Dasein, se produirait.
tionnalité de I'Entschlossenheit qui seule peut ouvrir un Schicksal La Weltgeschichte ne peut se penser qu'a partir de l'historicité
(un destin : notion encore a repenser) et un Schicksal qui n'est du Dasein comme erre dans le monde, au sens particulier que
originairement et ne peut etre, pour étre un Schicksal, qu'un Ge- nous avons reconnu a cette expression. D' autre pan, l'histoire, la
schick. C'est-a-dire un co-destin. Pas de Geschehen sans Geschick. science historique, nous 1' avons déja l2bisl vu, n' est pas ce qui
Et une fois de plus nous avions du faire dialoguer Heidegger et permet de penser l'histoire; elle suppose l'histoire et s'y enracine
Hegel. Cela nous avait retenus pendant toute la deuxieme partie d' une fa<;on bien déterminée.
de la séance. Nous avions choisi comme arbitre, comme mauvais ]e passe vire sur !'origine de la Weltgeschichte dans l'historicité
et provisoire arbitre de ce dialogue, Kojeve, et telle remarque de du Dasein. Si 1' on a suivi Heidegger quand il a montré que le
son livre comparant Hegel, Marx et Heidegger sur les themes de monde n'est pas un milieu en soi dans lequelle Da-sein serait im-
l'etre-pour-la-mort, de la lurte et du travail. Je n'ai pas le temps mergé (ce qui suppose erre hors du monde), mais que le monde
de résumer ce que nous avions dit a 121 ce sujet pour marquer au- se mondanise dans la translation du Dasein qui est en un sens
dela des affinités remarquables, les différences radicales et décisives. original, in-der-Welt-sein, on comprendra que le monde, a la
Hegel et le temps aristotélicien (le Présent). Et j 'avais conclu 1) sur fois au sens de la nature, ou bien sous la forme de la culture, sous
la proposirion selon laquelle l'éthique cachée (!'« éthique >> entre la forme de la Vorhandenheit ou de la Zuhandenheit, que les

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Heidegger: la question de ltltre et l'Histoire Neuvihne séance. Le 29 mars 1965

outils, les reuvres, les livres, les bátiments, les biens de produc- o u husserlienne selon laque!! e la nature n' a pas d'histoire, selon
tion ou de consomrnation, les institutions, etc., n'ont d'histoire laquelle l'histoire naturelle est un concept contradictoire, selon
qu'a partir de l' ek-sistence du Dasein qu'il ne faut concevoir ni laquelle au fond la nature serait le non-historique lui-méme, ce
comme une simple activité ni comme une simple passivité. Ceci qui est assujetti a un modele de la répétition itérative qui exclur
renvoíe a des analyses antérieures sur lesquelles je ne peux ni ne cet aune modele de la répétition qu' est le modele historique.
veux revenir ici. Je ne retiendraí du chapitre 1 75 que le point Non, Heidegger ne prend pas ici le contre-pied de la these das-
suivant, qui fait communíquer une fois de plus tous ces themes sique et conteste aussi qu'il fait une histoire naturelle. Mais la
avec la destruction du concept dit vulgaire du temps et notam- nature en tant que son sens de nature est constituée a partir de
ment sous sa forme aritotélicienne-hégélienne. l' ek-sistence du Dasein, son sens de nature comme paysage,
L'histoire n' est, ne peut étre, l' enchalnement, Zusammenhang, champ de culture, lieu de culte, champ de bataille ou de conquéte,
historique, ne peut enchaíner des modifications d' objets ni des matiere premiere, etc. Dans cene mesure la nature est historique
séquences, Folges, d' expériences subjectives. L'histoire a son lieu (pas de vie). Done la totalité du monde l3bisl est historique, que
dans l' encha1nement, Verkettung, du sujet et de l' objet. Mais 1' on désigne par monde le monde de la.nature o u le monde de la
comme cet encha1nement ne peut étre originaire que s'il ne relie culture; le monde est historique, cela veut dire, le monde n' est
pas secondairement un objet et un sujet déja constitué et done pas mais se mondanise dans la transcendance ekstatique du Da-
anhistorique, cet encha1nement est l' origine méme des deux sein, dans l'historialisation du Dasein. Historialisation fonda-
termes qu'il encha1ne. << La these de l'historicité du Dasein », dit mentale a partir de laquelle seulement on pourra définir diffé-
Heidegger, rents types de production du sens historique, différentes lignes
de productivité historique.
131 [... ] ne signifie pas que le sujet non mondain (Weltlose) esr Et chaque historicité déterminée, chaque ligne historiale déter-
historique mais que 1' étant qui existe comme Ctre dans le monde, minée a son originalité, irréductible, son mouvement et son
est historique. L'historier de l'histoire [Geschehen du Geschichte] rythme temporel propre. L'historicité des outils, de la technique,
est l'historier de l'étre dans le monde. L'hisroriciré du Dasein l'historicité des institutions, l'historicité des oeuvres d' art, et a
est essentiellement historicité du monde, qui appartient ala tem- l'intérieur de l'historicité de l' art, l'historicité des différents types
poralisation du Dasein sur le fondement de la temporalité exta-
d' art, etc. T outes ces historicités ont leur sens, et leur type d' en-
tique horizontale. Dans la mesure oU le Dasein ek-siste en fait,
cha1nement propre, leur ¡ythme propre, leur inégalité fonda-
de l'intra-mondain est aussi déja découvert. Avec l'ek-sistence de
l'étre dans le monde hisrorique, le Zuhandenes [!' étant disponible] mentale de développement [ajout d'un mot illisible], inégalité
et le Vorhandenes [l'étant présent-substantif] est déja pris, com- sans référence a un Telos commun (j' avais essayé de montrer, en
plice dans le monde, 1' outil, 1' oeuvre, les livres, par exemple, ont réponse a une question de Tort 1 il y a quelques semaines, pour-
leur destin. Les édifices et les institutions ont leur histoire. La quoi et en quoi il n'y avait pas de téléologie chez Heidegger si
nature elle-mCme est historique 2•