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1.

Abby avait chaud, ses pieds lui faisaient mal. Pour le tournage, on lui
avait demandé de marcher dans le sable sur des talons de douze
centimètres. Elle s'était fait piquer au bras par elle ne savait quel insecte,
et le maquillage censé cacher la piqûre ne l'empêchait pas d'avoir envie de
se gratter comme une folle.
Comme si cela ne suffisait pas, cerise sur le gâteau, son 4x4 était
tombé en panne. Au départ, elle aurait dû se trouver dans le premier 4x4,
celui qui l'avait amenée de la capitale d'Aarifa jusqu'à ce spot dans le
désert, mais la styliste s'était arrangée pour lui prendre sa place et faire le
voyage avec l'assistant de Rob, le photographe, pour lequel elle en pinçait
ferme.
Résultat, à cause de ce béguin, Abby se retrouvait coincée au milieu de
nulle part avec Rob, son éclairagiste, Jez, et Terry, leur chauffeur et
homme à tout faire. Les deux derniers s'agitaient à l'extérieur du véhicule,
passablement énervés. Elle serra les dents. La bonne stratégie, pour
l'instant, c'était de faire comme Rob : en profiter pour piquer un somme
dans le 4x4 en panne.
Hélas ! la température commençait à grimper dans la voiture, et Rob à
ronfler. Fort, en plus. Maudit photographe, qui lui avait fait remonter la
dune de sable des dizaines de fois avant d'être enfin satisfait d'une prise !
Elle prit une bouteille d'eau dans le sac à dos qui ne la quittait jamais.
Depuis le temps qu'elle travaillait et se déplaçait comme mannequin, elle
ne réussissait toujours pas à voyager léger.
Elle avait à moitié débouché la bouteille quand elle se ravisa. Si
l'attente devait se prolonger, mieux valait qu'elle se rationne. Avant de
s'endormir, Rob lui avait assurée, optimiste, qu'on viendrait bientôt à leur
secours.
Depuis que ses grands-parents s'étaient fait gruger par un escroc, qui
n'était autre que son petit ami, elle avait appris à se méfier.
Le visage de Gregory, avec sa bobine d'enfant de chœur et son sourire
charmeur, se matérialisa dans sa tête alors qu'elle rebouchait la bouteille
et la remettait dans son sac. Comme chaque fois qu'elle pensait à lui, sa
culpabilité lui noua la gorge. Car c'était sa faute si Nana et Pops avaient
perdu toutes leurs économies. Si elle n'avait pas été assez folle pour
tomber amoureuse du sourire faussement sincère et des yeux bleus de
Gregory, puis pour l'amener chez ses grands-parents, ceux-ci vivraient
confortablement aujourd'hui avec les économies qu'ils avaient travaillé
dur pour amasser.
Au lieu de cela, ils étaient totalement démunis.
Comme toujours, elle eut du mal à ne pas pleurer. Mais les larmes
n'arrangeaient rien. Ce qu'il fallait, c'était un plan.
Et elle en avait un.
Pleine de confiance, elle releva le menton. Selon ses calculs, si elle
acceptait tous les boulots qu'on lui proposait, sauf ceux où elle devait
poser nue – et il y en avait beaucoup… –, elle serait d'ici dix-huit mois en
mesure de racheter la maison que ses grands-parents avaient achetée en
vue de leur retraite et perdue à cause de son voyou d'ex. Après les avoir
embobinés, il s'était volatilisé avec tous les avoirs de ses malheureux
grands-parents. Il avait eu ensuite l'aplomb de la narguer en lui envoyant
une photo de lui avec un homme, sur laquelle il avait écrit :

« Tu n'es pas vraiment mon genre. »

Note inutile : à voir le cliché, elle avait tout de suite compris vers quel
« genre » allaient ses préférences… Sa volonté d'attendre qu'elle soit
« prête à aller plus loin » avait pris tout son sens !
Refoulant les souvenirs humiliants liés à cet escroc avant qu'ils la
submergent et qu'elle craque, elle prit une lingette humide dans une des
poches de son sac. Les yeux fermés, elle se la passa sur le visage et le cou,
retirant la poussière et ce qu'il lui restait de maquillage.
À cet instant, elle aurait donné cher pour une douche et une bière bien
fraîche. Elle répétait l'opération quand Terry plongea la tête dans
l'habitacle. Il regarda sous le volant et tripota quelque chose.
— Bon sang ! grogna-t-il. Cela fait des heures qu'on essaye d'ouvrir ce
fichu capot !
Il tira sur la manette et cria à Jez :
— C'est bon, j'ai trouvé !
En fait d'heures, cela faisait tout au plus dix minutes qu'ils étaient là.
— Des heures ? Tu veux dire des jours ! rétorqua-t-elle.
Dehors, à en juger par le bond en arrière que venaient de faire les deux
hommes, les choses ne s'arrangeaient pas. Un jet de vapeur brûlant
s'échappait du radiateur. Jez et Terry, mines dépitées, secouaient la tête.
Abby donna un petit coup de pied à Rob.
— On devrait peut-être aller aider, dit-elle.
Et les empêcher de s'entre-tuer, compléta-t-elle in petto.
Rob entrouvrit un œil, fit un vague signe de tête et recommença à
ronfler. Abby noua ses cheveux en queue-de-cheval. Elle poussa la
portière. Il faisait un peu moins chaud dehors que dans la voiture.
— Alors, les gars, c'est quoi le verdict ? demanda-t-elle d'un ton qu'elle
voulait enjoué.
Mais les deux hommes n'étaient pas d'humeur à plaisanter. Même pas
Jez, avec qui elle avait déjà travaillé et qui avait d'habitude toujours une
blague en réserve. Mais pas aujourd'hui. Suant et soufflant, il releva la tête
du moteur dans lequel il avait replongé et laissa retomber le capot.
— Elle ne veut rien savoir. Et ne me demandez pas ce qu'elle a, je n'en
sais rien. Je suis incapable de réparer. Si quelqu'un le sent, bienvenue !
— Ne te fais pas de mauvais sang, Jez, dit Terry en s'adossant au capot.
— Ils vont bien finir par se rendre compte qu'on ne suit pas et revenir
nous chercher, enchaîna Abby.
Elle s'efforçait d'être positive, malgré le soleil qui déclinait déjà et
l'ombre qui gagnait peu à peu le désert autour d'eux.
— On n'aurait jamais dû s'arrêter, marmonna Jez en donnant un coup
de pied dans un pneu.
C'était Rob qui l'avait exigé, ayant repéré un rocher à la forme bizarre
sur lequel se dorait un lézard et qu'il voulait photographier.
— Qu'est-ce qu'il fiche, lui ? demanda Terry en montrant Rob d'un
signe de tête.
Le « génie de la photographie », comme il se baptisait lui-même,
dormait, épuisé sans doute par l'effort que lui avait demandé la réalisation
de ses clichés, d'un grand intérêt artistique à n'en pas douter…
Le temps qu'une de ses photos lui convienne, les deux véhicules de tête
de leur petit convoi avaient redémarré en direction de la capitale, d'où ils
étaient partis plus tôt dans la journée.
— Il dort.
La réponse d'Abby les laissa abasourdis.
— On rêve ! s'exclamèrent-ils en chœur.
Puis ils se regardèrent et éclatèrent de rire.
— Quelqu'un a du réseau ?
Abby secoua la tête.
— Pourquoi ? demanda-t-elle. Que risque-t-on ?
— De mourir lentement et douloureusement de soif, ici.
C'était la voix de Rob, qui s'était réveillé et les avait rejoints.
— Au moins, on aura quelque chose à raconter dans les dîners
mondains quand on sera rentrés, ajouta-t-il.
— Eh les gars !
Ils se tournèrent d'un bloc. Jez pointait du doigt un panache de
poussière, au loin.
— Ils reviennent nous chercher ! jubila Terry.
Abby s'essuya le front en soupirant.
— Merci, mon Dieu !
Mais elle plissa le front, intriguée.
— C'est quoi, ces véhicules ?
Aussi perplexe qu'Abby, Jez hocha la tête. Rob et Terry échangèrent un
coup d'œil inquiet.
— Tu ferais peut-être mieux de remonter dans la voiture, Abby chérie,
lui dit Rob.
Quelques claquements ébranlèrent l'air étouffant du désert.
— Vous entendez ? C'est quoi ? On dirait des coups de feu, murmura-t-
elle.
— Pas de problème, dit Jez. Tout va bien. On est à Aarifa. C'est sûr,
ici. Tout le monde sait ça.
Une nouvelle salve de coups de feu retentit. Il regarda Abby, l'air
paniqué.
— Rob a raison, dit-il. Pour plus de sécurité, monte dans l'auto et
baisse-toi.
Monté sur son pur-sang arabe, Zain galopait dans l'obscurité qui
enveloppait maintenant le désert. Seule sa djellaba blanche se détachait
dans l'obscurité.
Le couple cavalier et animal, lancé au galop en harmonie parfaite,
avalait en souplesse les dunes de sable. Ils ralentirent à l'approche d'une
barre rocheuse que le cheval aborda, naseaux fumants.
Zain arrêta sa monture pour admirer le panorama qui s'offrait au
regard. Incroyable à n'importe quelle heure du jour, il était
particulièrement saisissant la nuit. La falaise qui tombait à pic se détachait
sur un ciel velouté, bleu profond, piqué de millions d'étoiles. Au loin se
dressaient les murs illuminés du palais, et ses tours si hautes qu'on les
voyait à des kilomètres à la ronde. La vue était belle à pleurer. Mais ce
soir, Zain n'était pas d'humeur à s'émouvoir. Tout au plus pouvait-il
détendre les muscles de ses cuisses qu'il avait serrées contre les flancs de
la bête pendant le galop.
Le palais était plus éclairé qu'à l'ordinaire. Toutes ces lumières
devaient se répandre jusque dans la vieille ville, édifiée dans l'ombre des
fortifications de la citadelle, et jusqu'aux boulevards bordés d'arbres de la
ville neuve, avec ses tours hyper modernes d'acier et de verre.
Cette profusion d'éclairages, c'était parce que la ville, et le pays tout
entier, fêtait ce soir un mariage. Et pas n'importe quel mariage : un
mariage royal. Et tout le monde adorait les mariages royaux. En la
circonstance, tout le monde moins une personne…
Le cheval hennit au juron de Zain et frappa le rocher de son sabot. Puis
il se mit à tourner en rond comme pour l'éjecter. Mais Zain était un
cavalier chevronné.
— Désolé, mon beau, je reste sur ton dos !
Zain tapota l'encolure de l'animal nerveux, qui s'ébroua pour se
débarrasser peut-être de la poussière rouge qui recouvrait tout dans le
désert. Sa monture calmée, il mit pied à terre. Il avança vers bord de la
falaise. Soudain, il se jeta en arrière, le souffle coupé. Un pas de plus et,
trompé par l'obscurité, le regard attiré malgré lui par les lumières de la
ville et du palais, il tombait…
Quel idiot ! Oui, il avait été idiot, et pas seulement à l'instant. Un drôle
d'idiot, qui s'était complu dans sa bêtise. Lui qui se flattait de bien juger
les autres, la belle mariée célébrée aujourd'hui par le pays tout entier et les
dignitaires de nations étrangères l'avait bien roulé dans la farine. Seul
point positif dans cette aventure : il n'avait pas été affecté
sentimentalement. Son orgueil, c'était une autre affaire. Il en avait pris un
coup.
Évidemment, maintenant, Zain voyait les signes qui auraient dû
l'alerter ; mais pendant les six mois de sa jouissive liaison avec Kayla, il
avait fermé les yeux, jusqu'à dépasser les limites qu'il s'était fixées. En
fait, les choses s'étaient faites de façon insidieuse, et il n'avait rien vu
venir jusqu'au jour où il avait pris conscience que leur aventure prenait un
tour qu'il ne souhaitait pas. Dieu seul sait où cela aurait pu le mener !
Par chance, il n'avait pas eu à répondre à cette question, car Kayla en
avait eu assez d'attendre de sa part une demande en mariage qui ne venait
pas. À dire vrai, persuadé, à tort, qu'ils jouaient le même jeu, selon ses
règles à lui, Zain n'avait pas soupçonné, pas même une seconde, que cette
adorable, cette exquise, ce poison de Kayla se jouait de lui…
Les souvenirs l'assaillirent soudain.
Kayla avait déboulé chez lui à Paris plus tôt que prévu, après être
allée dans sa famille à Aarifa. Il avait très volontiers modifié son emploi
du temps pour passer l'après-midi au lit avec elle. Ensuite, alors qu'il était
encore couché, son ordinateur portable sur les genoux, il l'avait regardée
se préparer. Elle s'était habillée et, assise devant la glace, avait commencé
à se maquiller.
— Tu n'as pas besoin de maquillage, lui avait-il lancé.
Cela faisait six mois qu'ils vivaient une liaison discrète, et il ne l'avait
jamais vue sans maquillage. Après les nuits qu'ils passaient ensemble, elle
se levait avant lui et disparaissait dans la salle de bains pour se refaire
une beauté, lui faisant ainsi comprendre que c'était fini pour la journée. Se
faire encore décoiffer et avoir son rouge à lèvres qui bave, non merci !
Kayla s'était retournée, khôl à la main et avec aux lèvres un sourire
dur qu'il ne lui avait jamais vu.
— C'est aimable à toi de me dire ça, mais…
Elle s'était arrêtée, pour tracer un trait noir sur sa paupière, puis
s'était dirigée vers le lit.
— Même si je me suis bien préparée, pour te plaire, à faire semblant
d'aimer la peinture, l'opéra et même la politique, que je trouve ennuyeuse
au possible, tout ça, c'est fini. Je ne suis pas prête à me contenter d'être
une belle fille comme tu les aimes, que tu es fier d'exhiber à ton bras.
Son rire nerveux l'avait inquiété. Cette tirade ne lui ressemblait pas.
D'habitude, Kayla cherchait plutôt à flatter son ego.
— Me faire l'amour sans t'engager…, poursuivit-elle. Crois-tu
vraiment que c'est tout ce que je voulais ? Crois-tu vraiment que nous nous
sommes rencontrés par hasard ? Que j'ai pris ce boulot de misère dans une
galerie parce que je voulais faire carrière ? D'accord, je n'ai pas tout
perdu. Au lit, ça marchait super bien entre nous, je n'ai pas eu besoin de
faire semblant.
Elle avait poussé un long soupir.
— Ça, ça va vraiment me manquer.
Soufflé par ses aveux, Zain n'avait pas encore réagi quand elle s'était
assise près de lui au bord du lit.
— Je te dois quand même la primeur d'une nouvelle, avait-elle lancé en
caressant d'un doigt paresseux le duvet noir de son torse. Au nom des bons
moments qu'on a passés ensemble, je te dois ça.
Il s'était figé, pressentant le pire.
— Ma famille va annoncer officiellement mes fiançailles le week-end
prochain. Avec Khalid. Oui, ton propre frère. Ou plutôt, demi-frère. Je
crains donc, chéri, que nous ne puissions plus faire… ça pendant un
certain temps. Allons, ne prends pas cet air scandalisé ! C'est ta faute,
non ? Tout ce que je demande, c'est que tu essayes d'avoir l'air un peu
brisé le jour du mariage. Ainsi, ton frère pourra triompher !
Seul dans l'obscurité, Zain sentit un sourire naître sur ses lèvres. Il
n'avait peut-être pas hérité du physique de son père, mais avait
apparemment hérité de son aveuglement face aux manipulations dont
étaient capables les femmes.
Pensif, il resta à contempler le paysage que la lune recouvrait d'un drap
d'argent. Il ne servait à rien, maintenant, de se flageller.
Son père avait vécu les quinze dernières années de sa vie entre
apitoiement sur lui-même et espoir pathétique, refusant d'accepter la
réalité. Cela avait été sa perte.
Zain ne suivrait pas cet exemple.
Le regard perdu dans le noir, il se repassa en boucle la scène qu'il avait
vécue.
— Bien sûr, je préférerais t'épouser, chéri, mais tu ne me l'as jamais
demandé, lui avait dit Kayla avec sa moue boudeuse, qui cachait mal une
vraie colère.
Affichant ouvertement sa contrariété, pour la première fois, elle avait
poursuivi.
— J'ai fait tellement d'efforts pour être parfaite, pour toi ! Mais peu
importe, une fois les choses établies, nous pourrons reprendre comme
avant, aussi longtemps que nous serons discrets, bien sûr. Ce qu'il y a de
bien dans tout cela, c'est que Khalid n'est pas… comment dire… Il ne sera
pas en position de protester, car je sais assez de choses pas jolies jolies
sur lui pour le…
Zain secoua la tête pour faire disparaître le souvenir de cette
conversation qu'il se repassait pour la énième fois, alors qu'il était le
premier à critiquer ceux qui vivaient dans le passé.
Les gens écrivaient parfois des listes de choses qu'ils voulaient faire
avant de mourir. À neuf ans, Zain avait dressé la liste des choses qu'il ne
ferait jamaisde son vivant. Depuis, quelques-unes étaient tombées en
désuétude – aujourd'hui, il aimait bien les légumes verts, et embrasser les
filles ne le dégoûtait plus –, mais il n'avait pas changé d'avis sur certaines
autres. En tête de liste, il ne tomberait pas amoureux. Car il détestait la
notion même de mariage, et il était hors de question qu'il répète les erreurs
de son père.
Le mariage et l'amour n'avaient pas seulement brisé son père dans son
orgueil d'homme, ils avaient également fait peser une menace sur la
stabilité du pays sur lequel il régnait et sur ses sujets. Jeune à l'époque,
Zain n'avait pu qu'observer, impuissant à faire quelque chose pour l'aider.
Mais l'amour et le respect qu'il manifestait jusque-là à son père avaient été
sérieusement entamés. Il avait même éprouvé de la colère et de la honte
pour lui.
La situation aurait pu être plus grave encore si son cheikh de père
n'avait été entouré d'une garde rapprochée qui lui était toujours restée
fidèle. Ces hommes l'avaient protégé et avaient veillé à maintenir de lui
l'image d'un chef fort et sage.
Zain, lui, n'avait pas été protégé.
Soudain, il fut tiré de ses pensées par quelque chose qui bougeait au
loin, à la frontière entre Aarifa et Nezen. Intrigué, il fixa l'endroit où il
pensait avoir vu un mouvement. Rien. Au moment où il allait détourner la
tête, un éclat de lumière le surprit. Une lampe de poche ? Des phares ? Un
bruit lui parvenait maintenant, assez distinct malgré la distance. On aurait
dit des voix. Des cris.
La lumière s'immobilisa. Oui, ça devait être des phares. Encore des
touristes imprudents qui s'étaient perdus, sans doute. Ils se croyaient plus
fort que le désert, dans lequel ils s'engageaient sans guide ni chauffeur. De
plus, ils n'avaient souvent aucun respect pour l'environnement. Il s'en
perdait une dizaine par mois. Peu enthousiaste à l'idée de devoir aller
porter secours à l'un de ces imbéciles de touristes, il soupira. Malgré tout,
il remonta à cheval et se dirigea vers la lueur au loin.
Il aimait le désert et le respectait, car il savait qu'il présentait des
dangers et que, comme la mer et la montagne, il était plus fort que lui.
Il se demandait parfois si l'attachement qu'il avait pour sa terre natale
n'était pas d'autant plus fort que, étant né pas vraiment bâtard mais intrus,
il avait eu à démontrer qu'il était vraiment chez lui, ici. Les choses avaient
changé même si parfois, au hasard d'un commentaire ou d'un clin d'œil
qu'il surprenait, il comprenait qu'en profondeur rien n'avait vraiment
évolué.
Certes, personne ne lui lançait plus de noms d'oiseaux ; aucun voyou,
excité par son frère, ne lui jetait plus de pierres ; on ne le frappait plus,
mais il n'était pas besoin de beaucoup gratter pour que les préjugés
refassent surface. Son existence continuait de gêner beaucoup de gens dans
le pays, en particulier les notables d'Aarifa.
Il gênait plus que sa mère, qui elle vivait sur un autre continent. S'il
avait pu être un vrai bâtard, les choses auraient été plus faciles ; or, ses
parents s'étaient mariés, et la première famille de son père – une femme et
un fils – n'avait rien pu faire pour empêcher de s'imposer le véritable
amour que ses parents se portaient.
L'amour…
Un goût amer dans sa bouche le fit grimacer. L'amour. Encore ce mot.
Toujours lui. Dans son esprit, il représentait le comble de l'égoïsme. Il n'y
avait qu'à voir ses parents pour en mesurer le pouvoir destructeur. Leur
histoire d'amour aurait pu être écrite pour alimenter les pages de la presse
à scandale et en augmenter le tirage : le cheikh d'Aarifa, un riche pays du
Proche-Orient, marié à une femme qui lui a donné un héritier, tombe
éperdument amoureux d'une superstar italienne du monde de l'opéra. La
diva, dans tous les sens du terme, donne naissance à un fils. Lui, Zain.
Répudier une épouse n'était pas exceptionnel à Aarifa, à condition que
des circonstances le justifient. L'incapacité de la femme à donner un
héritier mâle à la famille, a fortiori à la famille royale, pouvait ainsi être
un motif de répudiation.
Mais le père de Zain avait déjà un héritier, et l'épouse qu'il avait
déshonorée en la rejetant était issue d'une des plus grandes familles du
pays. L'humiliation subie, vécue comme une véritable trahison par cette
famille, avait été avivée par le choix jugé inopportun du cheikh Aban al-
Seif – une cantatrice italienne !
Or, la nouvelle épouse avait charmé, par sa grâce et son sourire, tous
les sujets du royaume, même et surtout ses détracteurs. Le pays tout entier
l'avait adorée, jusqu'au jour où elle avait délaissé mari et enfant pour
privilégier sa carrière. Zain avait huit ans, à l'époque.
L'ironie, c'était que son mari, bien qu'humilié et trahi, et connu pour
ses décisions d'une dureté implacable, n'avait jamais cessé de l'aimer. Il
l'aurait reprise sans une seconde d'hésitation si elle en avait manifesté le
désir. Les deux demi-frères le savaient, ce qui expliquait peut-être que
leurs mauvaises relations aient perduré.
À bien des égards, Khalid était comme leur père, figé dans le passé.
Ses yeux lançaient des éclairs de haine quand il regardait Zain, qu'il tenait
pour responsable du drame qu'ils avaient subi, sa mère et lui. Il désirait
toujours ce que Zain avait, qu'il s'agisse de succès, d'éloges ou, dans le cas
présent, de la femme avec laquelle il couchait. En fait, plus que posséder
ce que son frère avait, Khalid voulait le dépouiller. Une fois son but
atteint, l'objet convoité ne l'intéressait plus. S'intéresserait-il longtemps à
Kayla maintenant qu'il l'avait ?
Zain haussa les épaules. Ce n'était plus son problème.
2.

Zain avait parcouru la moitié de la distance qui le séparait du véhicule,


qui semblait abandonné, quand il remarqua des détails qui le firent
ralentir, puis s'arrêter. Après avoir bien observé la scène, intrigué, il décida
de mettre pied à terre.
À la faveur du clair de lune, on distinguait nettement des traces de
pneus. Il se baissait pour les examiner quand il aperçut des douilles. Il en
ramassa une, qu'il fit sauter dans sa main. Puis il la jeta avant de sauter
prestement sur sa selle.
Dix minutes de galop et il atteignait la voiture dont il avait aperçu les
phares.
Après plusieurs appels restés sans réponse, trois hommes cachés à
l'intérieur du 4x4 se manifestèrent. Peut-être l'accent anglais impeccable
de Zain les avait-il rassurés.
Tâchant de comprendre leurs explications quelque peu embrouillées –
ils parlaient tous à la fois –, Zain crut comprendre qu'ils étaient
accompagnés d'une femme. Le plus âgé, qui arborait un œil au beurre noir,
déclara :
— Nous avons dit à Abby de se cacher à l'intérieur, mais quand les
agresseurs sont arrivés et se sont attaqués à Rob…
D'un signe de tête, il montra le plus grand des trois hommes dont le
front saignait.
— … elle a sauté dehors et s'est jetée sur le type, termina-t-il.
— Avec son sac, ajouta un autre homme. Elle l'a frappé avec.
— Alors ils l'ont giflée. Plusieurs fois.
— Était-elle consciente quand ils l'ont emmenée ? demanda Zain.
Ce fut de nouveau le plus âgé qui intervint :
— Je ne suis pas sûr. Elle ne bougeait plus.
Le plus jeune se mit à gémir.
— Pauvre Abby ! Qu'est-ce qu'ils vont lui faire ?
Le plus âgé lui posa la main sur l'épaule.
— Elle s'en sortira. Tu connais Abby, elle est coriace.
— Vous pensez qu'elle va s'en sortir ? insista le plus jeune jetant un
regard désespéré à Zain.
— Ils la garderont en vie s'ils estiment qu'elle a une valeur marchande,
expliqua-t-il. Si c'est oui, ils demanderont une rançon en échange.
Il s'était passé deux ans depuis la dernière incursion des rebelles de
Nezen sur le territoire d'Aarifa. Le ministre de la Défense de son père,
Saïd, serait très inquiet quand il apprendrait qu'une bande de terroristes
terrés dans les contreforts des grandes dunes avait franchi la frontière.
Zain réfléchissait aussi vite que possible. Il allait falloir agir…

Qu'est-ce qui se passera si je meurs ici ? Qui payera les dettes de Nana
et Pops ? Ne meurs pas, Abby. Réfléchis !
Entendant les hommes tirer des balles en l'air en hurlant, elle cligna
des yeux pour ravaler ses larmes.
Elle avait perdu connaissance quand ils l'avaient jetée dans leur pick-
up et s'était réveillée un sac sur la tête, ce qui avait achevé de la terrifier et
de la désorienter. Quelle heure était-il ? Où était-elle et qu'allait-il se
passer ensuite ?
Même si ses ravisseurs avaient ôté le sac de sa tête, elle n'avait
toujours pas de réponse à ces questions et n'était pas sûre de vouloir les
connaître…
Elle se cabra, dégoûtée, quand l'un des hommes l'attrapa par les
cheveux pour la regarder dans les yeux, puis la lâcha.
Essayant d'ignorer la panique qui la gagnait, elle releva crânement le
menton.
Réfléchis, Abby. Réfléchis.
Faire travailler son cerveau lui demandait un effort énorme. Elle serra
les dents et toucha sa joue, meurtrie par la gifle que lui avait administrée
son ravisseur quand elle avait tenté de l'empêcher de frapper Rob.
Il fallait qu'elle songe à ce qu'elle pouvait faire pour se sortir de là.
D'abord, combien de temps avait-elle perdu en restant K-O ? Il lui
semblait que cela faisait une éternité que les jeeps pleines d'hommes
armés jusqu'aux dents avaient encerclé leur 4x4 en panne. Or, tout compte
fait, ça ne devait pas faire si longtemps.
Il faisait encore nuit, mais il ne faisait pas noir, car les environs étaient
illuminés non seulement par un monstrueux feu d'artifice, au loin, mais
aussi par les phares de plus de vingt véhicules garés un peu n'importe
comment.
Elle essaya de tirer sur les liens qui lui entouraient les poignets mais
les nœuds étaient serrés. Tentée de s'échapper, elle regarda ses pieds, qu'ils
n'avaient pas entravés, et se dit qu'elle n'irait pas bien loin. Quelques
secondes suffiraient à ces hommes pour la rattraper. Et puis, où aller ?
De sa vie, Abby ne s'était jamais sentie aussi seule, ni aussi effrayée.
Elle n'aurait jamais imaginé qu'on puisse avoir peur à ce point.
Heureusement, son cerveau, complètement gelé au début, commençait à se
dégourdir.
Au ravisseur qui approchait en lui criant quelque chose, elle fit signe
qu'elle ne comprenait pas. Mais il recommença. Comme elle ne réagissait
pas, il l'emmena de force vers le groupe d'hommes assis en demi-cercle. Il
n'y avait pas de femmes parmi les ravisseurs…
Elle se débattit, alors l'homme la poussa dans le dos et brandit un
cimeterre, sabre à lame longue et courbée absolument terrifiant.
S'attendant au pire, mais s'interdisant de pleurer, elle s'efforçait de retenir
ses larmes quand il lui empoigna violemment le bras. Entre douleur et
terreur, elle craqua. Un flot de larmes jaillit. Incontrôlable. Intarissable. Et
soudain, geste inattendu, l'homme trancha ses liens. Les mains libérées,
elle frotta ses poignets endoloris par la corde. Un des hommes du demi-
cercle lança un ordre à son geôlier, qui lui saisit les cheveux et les souleva.
Le geste arracha des cris gutturaux aux hommes qui la dévoraient de leurs
yeux fiévreux d'excitation.
Dégoûtée par ces regards vicieux posés sur elle, Abby chercha à se
ratatiner sur elle-même. Mais elle était grande et, pis que tout, jambes
nues. L'homme qui la tenait parla à ceux qui étaient assis, qui hurlèrent en
réponse. Elle comprit alors qu'elle était l'objet d'une vente aux enchères, et
qu'elle allait devenir la chose du plus offrant.
Indignée, horrifiée, elle se mit à trembler. Elle voulut crier, mais les
sons s'étranglèrent dans sa gorge. Elle était littéralement paralysée par la
peur. Ce qu'il lui arrivait était affreux.
Elle ferma les yeux pour ne plus voir le cauchemar de ces figures
avides. Soudain, l'homme qui la tenait déchira son chemisier, ce qui
déclencha un tonnerre d'applaudissements chez les hommes – ils la
regardaient, bouche bée.
Humiliée de se retrouver en soutien-gorge devant cette bande de
barbares, elle leva le poing, indifférente aux conséquences que son geste
risquait d'entraîner, et frappa. Surpris, l'homme reçut son poing dans
l'épaule. Il vacilla, déstabilisé. Quelqu'un s'esclaffa. Fou de rage, l'homme
qu'elle venait de frapper voulut lui saisir le bras. Elle esquiva. Il fallait
qu'elle se sauve, mais où aller ? Et puis ils la rattraperaient.
Premièrement, il ne fallait pas qu'elle montre qu'elle avait peur.
Pointant le menton, bravache, elle rassembla les lambeaux de son
chemiser, qu'elle serra sur sa poitrine. L'homme l'invectiva. Elle ne
comprenait pas, mais il était menaçant. Il leva le poing. Il allait l'abattre
sur elle quand il se figea. Les autres hommes aussi.
Un cheval avec un cavalier fonçait sur eux en galopant.
Épouvantés, les hommes s'écartèrent pour ne pas être touchés par les
sabots de la bête. Au moment où l'homme et son cheval allaient,
apparemment, se jeter dans le feu de camp, le cheval stoppa net.
Abby retint son souffle. Semblant ne pas remarquer les armes pointées
sur lui, le cavalier examina calmement les lieux, puis lâcha les rênes et
sauta à terre. Il affichait à l'adresse de ces hommes un mépris et une
suffisance tellement évidents qu'il en était intimidant.
D'un pas décidé, il se dirigea vers Abby. Sans doute impressionnés par
son allure, sa prestance et son élégance dans sa djellaba blanche, tous les
hommes s'étaient tus.
Ce cavalier est magnifique ! se dit Abby. Cette pensée était incongrue
compte tenu de la situation, et elle ne perdait pas de vue qu'il était sans
doute aussi dangereux que les autres. Peut-être même plus. En tout cas, il
les dominait.
Il fixa l'homme qui se trouvait près d'Abby ; celui-ci baissa le bras. Il
lui fit un signe de tête et regarda Abby, que ses yeux d'un bleu vif
troublèrent. C'était absurde ! Ce n'était vraiment pas le moment de se
laisser déstabiliser par un inconnu, aussi beau soit-il. Car il était beau.
Très grand, athlétique et, surtout, doté d'un visage sculpté comme une
statue dans un bloc de granit. Toutefois, avec son air hautain et intraitable,
il était inquiétant.
Abby décida de lui faire croire qu'il ne lui faisait pas peur : elle planta
les mains sur ses hanches et bomba la poitrine. Un courant d'air froid
glissa aussitôt sur sa peau. Une rafale de vent soufflait, soulevant du sable.
Machinalement, Abby baissa les yeux : les pans déchirés de son chemisier
s'étaient écartés et laissaient voir son soutien-gorge. Vexée, elle rapprocha
vite les morceaux et essaya de les boutonner, mais ses doigts tremblaient.
Elle rougit, pesta intérieurement contre son émoi déplacé.
Le cavalier, qui semblait avoir discrètement apprécié le spectacle, se
tourna vers l'homme qui avait mené les enchères. D'une voix de gorge
grave et profonde, il s'adressa à lui. Abby ne comprit pas ce qu'il lui disait,
mais son ravisseur s'avança en protestant et, fou de rage, l'empoigna une
nouvelle fois par les cheveux. Dégoûtée par l'haleine fétide qu'il lui
soufflait sur le visage, elle se pencha en arrière et ferma les yeux,
attendant le coup qu'il allait sûrement lui porter.
Mais rien ne vint. Au contraire, l'homme la lâcha. Le souffle fétide se
dissipa. Elle rouvrit à demi les yeux. Son ravisseur gesticulait pour tenter
de se dégager de l'emprise du cavalier, qui lui avait saisi le bras. Malgré le
cimeterre que tenait toujours l'autre, il semblait se moquer du danger.
Abby essaya de calmer les battements fous de son cœur. Elle se sentait
comme un voyeur, témoin d'un spectacle qui ne la concernait pas. C'était
pourtant bien d'elle qu'il s'agissait. D'elle, de son sort, de sa vie. D'ailleurs,
elle avait un goût métallique dans la bouche, comme une réaction
chimique à la peur.
Il n'y eut plus un geste, plus un cri, plus une parole. Les deux
opposants se toisaient. La guerre d'usure ne dura que quelques secondes.
Le cavalier lâcha le ravisseur, qui rengaina son arme dans un long fourreau
dissimulé sous sa djellaba.
Il avait perdu la face et n'allait pas battre en retraite sans manifester sa
colère. Il commença à gesticuler, à crier pour gagner les autres hommes à
sa cause. La tension était palpable maintenant, et la situation critique. Le
cavalier, apparemment indifférent à la menace qui planait, s'approcha de
l'homme qui pensait avoir remporté les enchères et lui dit quelques mots.
Il leva la main, retira une bague de son doigt et la mit dans la paume de
l'autre. Puis il enleva la montre, bracelet en or, qu'il avait au poignet et la
déposa dans la main toujours ouverte du gagnant des enchères.
L'homme sortit une lampe de sa poche et s'éloigna pour examiner son
butin. Apparemment satisfait, il demanda à l'un de ses complices
d'apporter un rouleau de papier, qu'il déroula sur une caisse qui allait faire
office de table.
Était-ce un contrat de vente ?
Partagée entre répulsion et incrédulité, Abby frissonna. Ce n'est pas
possible ! C'était surréaliste.
Sans même la regarder, le cavalier la prit par le bras et vint avec elle
près de la table de fortune. Il prit le stylo qu'on lui tendait et inscrivit ce
qui, pensa-t-elle, devait être son nom. Il se tourna ensuite vers elle et lui
tendit le stylo, qu'Abby regarda comme si c'était un serpent prêt à mordre.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.
— Vous lirez les petits caractères plus tard, la pressa le cavalier.
Elle écarquilla les yeux. Elle ne s'attendait pas à avoir une réponse, et
encore moins en anglais. Un anglais parfait, de surcroît. Le cavalier lui fit
les gros yeux, comme pour lui faire comprendre qu'il valait mieux ne pas
s'attarder. Abby le dévisagea, les sourcils froncés.
— Si vous voulez revoir un jour votre maison et votre famille, signez
là, tout de suite ! insista-t-il.
Abby prit une grande inspiration et souffla lentement. Pourquoi
hésitait-elle ? Elle fit un signe de tête sec. Les mots sur le papier se
brouillèrent. On lui mit le stylo dans la main. Elle l'aurait lâché tant elle
tremblait si une main ferme ne s'était posée sur la sienne pour l'aider à
écrire. Comme dans un cauchemar, elle vit apparaître sa signature et la
regarda comme si quelqu'un d'autre l'avait faite à sa place.
Zain reprit le stylo, enroula la feuille et la rangea dans la grande poche
fourre-tout de sa djellaba.
La fille, sous le choc, leva ses grands yeux verts vers lui. Il se rendit
compte qu'il éprouvait une sorte de sympathie pour elle. Mais s'apitoyer
n'était pas son genre. Chacun devait être responsable de sa vie, de ses
actes. Selon lui, il n'y avait rien de tel qu'une situation de vie ou de mort
pour faire un homme. Un peu de chance, en plus, n'était pas de refus…
Pas très loin d'eux, les ravisseurs et les acheteurs potentiels discutaient
ferme. Le ton montait. C'était l'escalade. Ils n'allaient plus tarder à en
venir aux mains – ou aux poignards. Certains avaient pris les devants et se
sauvaient.
— Venez, dit-il à la jeune femme en lui prenant le bras.
Elle tremblait tellement qu'il le sentait sous ses doigts, mais il n'allait
pas la plaindre. Sa priorité pour l'instant était de sortir de ce piège avant
que quelqu'un le reconnaisse et se dise qu'il avait plus de valeur
marchande que cette fille, avec ses cheveux flamboyants, ses courbes
tentatrices et ses jambes… Il préféra en rester là de son inventaire et
détourna les yeux desdites jambes.
— Vous vous sentez capable de marcher ?
Abby hocha la tête. Il n'y avait pas l'ombre d'une pitié dans sa
question. Ignorant ses genoux qui s'entrechoquaient sous l'effet de la peur,
elle releva crânement la tête.
— Bien sûr que je peux marcher !
Elle passa fièrement devant lui. À ses yeux, il représentait toujours un
danger, mais il était son seul recours pour se sortir de ce guêpier.
— On n'a pas de temps à perdre, ajouta-t-il, toujours aussi sec.
Après ce qu'elle vient d'endurer, songea Zain, elle est impressionnante
de courage. Il n'imaginait pas qu'elle puisse être aussi forte.
— Il faut me suivre.
— J'essaye, marmonna-t-elle.
— Essayez mieux. Avant qu'ils décident de vous reprendre malgré la
dot que j'ai versée.
Il la regarda de la tête aux pieds, puis examina sa propre main, qu'il
trouva bien nue sans la bague qu'il portait depuis ses dix-huit ans.
— Ou moi, ajouta-t-il sans autre commentaire.
Heureusement pour lui, il n'était que le « second choix » et non
l'héritier.
Il lança un coup d'œil aux hommes du désert et vit qu'ils se battaient
entre eux. C'était leur chance, à la belle rousse et à lui.
— Avancez plus vite, dit-il dans un accès d'impatience.
Abby avait ralenti et marquait le pas, maintenant.
— Mon cheval ne vous mordra pas, sauf si vous l'agressez, la rassura-
t-il.
Elle avait peu d'expérience des chevaux. Son seul souvenir remontait à
une promenade à dos d'âne sur la plage. Elle avait onze ans, et ses longues
jambes traînaient presque par terre. Ce petit âne, qui la regardait avec ses
yeux tristes, lui avait fait pitié, mais ce bel étalon, avec ses sabots qu'il
frappait nerveusement au sol et ses yeux méchants, ne semblait pas
aimable. Un peu comme son maître…
— Je crois qu'il ne m'aime pas.
Ignorant le commentaire, le mystérieux inconnu se mit en selle et,
penché sur le côté, lui tendit la main. Elle la saisit, et il la hissa sur sa
monture, devant lui.
— Vous pouvez arranger vos cheveux ? demanda-t-il. Je ne vois rien.
Tenant les rênes d'une main, il repoussa les mèches qui lui balayaient
le visage. Abby réfléchissait. Puis elle tourna légèrement la tête en arrière.
— Je rêve ou vous avez parlé d'une dot ? Qu'est-ce que…
— Oui. Nous venons de nous marier.
En panique, Abby voulut se retourner, mais déjà le cavalier lançait sa
monture au galop. Prise de peur, elle poussa un cri, qui alla se perdre dans
les dunes. Alors, elle recula pour se blottir autant que possible contre le
torse musclé, et rassurant malgré tout, de celui qu'elle espérait être son
sauveur…
Il lui avait passé un bras puissant autour de la taille et la maintenait
contre lui. Elle avait fermé les yeux et n'avait pas l'intention de lâcher. Son
estomac se tordait. Elle entrouvrit un tout petit peu les yeux. Où fonçaient-
ils à cette allure ? Si elle ne voyait rien, il ne devait rien voir lui non plus.
C'était le flou total.
Et… Étaient-ils vraiment mariés ?
La foulée du cheval ne faiblissait pas. Le claquement doux et régulier
des sabots avait un effet apaisant sur elle, presque hypnotique. Peu à peu,
la peur qui l'agitait céda la place à une sorte de calme. Elle se redressa.
— Ils nous suivent ? demanda-t-elle.
— Peut-être. Je n'ai pu saboter que la moitié de leurs véhicules avant
de…
Zain s'interrompit. L'image de l'homme sur le point de la frapper passa
devant ses yeux. Il tira sur les rênes, et sa monture s'arrêta brusquement.
— Ils vous ont… fait du mal ?
— Oui, mais pas ce à quoi vous pensez.
Abby étouffa un bâillement. Ce n'était plus par peur qu'elle fermait les
yeux, mais parce qu'elle était épuisée. Il ne fallait pourtant pas qu'elle
dorme : elle avait des questions à poser à cet homme. Rien de profond, des
interrogations basiques : qui était-il et où allaient-ils ?
— C'est dingue, dit-elle étouffant un nouveau bâillement. Je n'arrête
pas de bâiller.
Elle se sentait engourdie ; même sa piqûre au bras ne la grattait plus.
Les yeux fermés, elle avait l'impression de voler, sans se soucier de garder
l'équilibre, car l'inconnu avait toujours le bras autour de sa taille et la
tenait fermement.
— Non, c'est physiologique, expliqua Zain. Le corps libère une
substance chimique sous l'effet d'un choc.
— Mais… Je ne suis pas en état de choc, rétorqua Abby en rouvrant les
yeux.
— Plus maintenant. Le danger est passé, et votre taux d'adrénaline
baisse.
Abby ricana. Pour elle, le danger était bien présent : il était assis
derrière elle !
— Cela vous fait rire ?
— C'est nerveux. Je n'y peux rien, je ne me sens pas bien.
Et elle se tut.
Quelques secondes plus tard, elle s'effondrait, molle comme une chiffe
contre son torse, tombée dans un sommeil aussi soudain que profond.
Or, ils ne pouvaient pas s'arrêter là. Ce n'était pas sûr.
Serrant la jolie rousse contre lui pour l'empêcher de tomber, Zain lança
son cheval dans un galop encore plus effréné.
À l'est, au loin, un ruban de lumière flottait dans les dunes. On les
poursuivait. Heureusement, ils avaient une bonne longueur d'avance, et s'il
faisait un détour par l'oasis Qu'raing, leurs chemins ne se croiseraient pas.
Le danger semblait écarté. En ce cas, pourquoi Zain avait-il
l'impression qu'il allait devoir en affronter un autre ?
3.

— Vous allez pouvoir vous dégourdir les jambes.


La voix tira Abby du sommeil. Elle perçut tout de suite du froid dans
son dos. L'inconnu n'était plus derrière elle. Seigneur, elle avait dormi sur
le cheval !
Elle s'étira et, sentant qu'elle glissait, se retint à la crinière de la bête.
Son équilibre retrouvé, elle regarda l'inconnu. Debout, les bras croisés, il
l'observait d'en bas. Machinalement, elle le détailla, depuis ses bottes
poussiéreuses jusqu'aux broderies de sa djellaba blanche, sur lesquelles
elle s'attarda avant de regarder son visage.
Il était incroyablement beau…
Son teint cuivré contrastait avec le keffieh qu'il avait sur la tête ; ses
joues étaient creuses, son regard sombre mais doux. Ce visage avait
quelque chose de fascinant.
Se rendant compte qu'elle le dévisageait avec une admiration
totalement incongrue compte tenu de la situation, elle lui dit la première
chose qui lui vint à l'esprit :
— Je préférerais ne pas m'arrêter.
Elle le pensait, d'ailleurs.
— Je n'étais pas seule quand ils m'ont emmenée.
Il la regardait, l'air de ne pas comprendre.
— Il y avait trois hommes avec moi, expliqua-t-elle.
— Oui. Trois adultes.
Elle avait demandé à ses ravisseurs ce qui leur était arrivé, mais n'avait
pas compris la réponse.
— Ah ! vous les avez vus ? demanda Abby, soulagée.
Il hocha la tête.
— Ils ne sont pas blessés ? Ils ont réussi à faire repartir la voiture ?
— Ils sont à l'abri. Ils peuvent survivre une nuit dans le désert.
— Vous avez signalé leur présence ?
— La priorité, c'était de vous retrouver.
Elle se mordilla la lèvre.
— Je vous remercie, mais je m'inquiète pour mes amis.
— Un ami en particulier, peut-être ?
L'insinuation la fit rougir.
— Ce sont des collègues de travail. Je suis mannequin. Maintenant, si
ça ne vous dérange pas, j'aimerais retourner voir.
— Comme vous voulez.
Zain recula et, d'un geste ample du bras, lui montra les kilomètres de
dunes ocre qui ondulaient à l'infini. Les premiers rayons du soleil traçaient
une ligne rouge à l'horizon. Apparemment, tout était vide, et il savait que
cette immensité immobile devait terrifier la jeune femme. Mais lui savait.
Il savait que le désert grouillait de vie et que, tout autour d'eux, les
créatures nocturnes qui peuplaient les dunes se cachaient le jour pour
échapper à la morsure d'un soleil brûlant.
— Alors, par où suggérez-vous que nous allions ?
— En fait, vous me dites de me taire et de faire ce que vous dites, car
vous êtes mieux placé que moi pour savoir où aller, répliqua Abby, vexée
par son ton sarcastique.
Elle regretta aussitôt sa réponse. Tête penchée, l'inconnu semblait
choisir ses mots.
— Dans le désert, je suis effectivement mieux placé que vous pour
savoir quoi faire, répliqua-t-il calmement. Vous descendez ?
— Où sommes-nous ?
Loin de tout, à en juger par le paysage que le soleil naissant découvrait
peu à peu. Il y avait comme de l'herbe sous leurs pieds et quelques arbres
broussailleux sur leur gauche, qui bouchaient la vue. Derrière eux, ce
n'était que sable, sable et sable. Le désert nu, sombre, interminable, que
l'aube commençait à rosir.
Effrayée par cet infini semblable à l'éternité, Abby se mit à trembler.
Zain n'avait jamais vu de peau aussi lisse, de teint aussi clair, de traits
aussi réguliers. Sa beauté avait fait d'elle une victime aujourd'hui, même
si, en d'autres occasions, elle en avait sûrement profité. Désirable comme
elle l'était, elle ne devait plus compter les hommes qui l'avaient courtisée.
Ni ceux qu'elle avait éconduits.
Il détourna les yeux, qui avaient tendance à s'attarder sur les jambes
longues et joliment galbées de la jeune femme, pour regarder son visage.
Son cœur était peut-être de pierre, comme on lui avait souvent dit,
mais sa libido ne le trahissait jamais. Il était un volcan, en permanence au
bord de l'éruption.
Mais était-ce vraiment le moment ? Pouvait-il séduire une femme qu'il
sentait très vulnérable ? Non. Cela ne lui ressemblait pas. Il aimait faire
l'amour, trouvait que c'était sain à condition d'avoir une partenaire
consentante et qui n'exigeait pas d'engagement de sa part en retour.
L'amour physique sans sentiments, tel était son credo.
La jolie rousse ne semblait toujours pas désireuse de mettre pied à
terre.
Lorsqu'il était parti à sa recherche, il n'avait pas imaginé qu'il
tomberait sur une fille pareille. Si son irruption dans le campement n'avait
surpris ses ravisseurs qu'à la dernière seconde, c'était parce qu'ils avaient
tous les yeux braqués sur elle et hurlaient leurs enchères, pétris de désir,
au point de ne pas entendre le danger qui approchait.
Il haussa les épaules. Il l'imaginait volontiers sur une affiche, vendant
shampoing ou parfum, causant peut-être des accidents chez des
automobilistes sensibles, comme lui, à ses charmes. Pendant les derniers
kilomètres de leur fuite à cheval, son corps serré contre le sien l'avait
troublé. Mais décidément, non, ce n'était pas le moment de fantasmer…
— Alors, vous descendez ? la relança-t-il.
— Je… Qu'est-ce qui me dit que je peux avoir confiance en vous ?
— C'est un peu tard pour être prudente, vous ne pensez pas ?
Il fallut quelques secondes à Abby pour décrypter la réponse du beau et
ténébreux cavalier.
— Quoi ? Vous pensez vraiment que c'est ma faute si j'ai été
kidnappée ? Que je l'ai demandé, aussi, peut-être ? Il y a une chose que je
déteste, c'est que l'on fasse des reproches à la victime !
Énervée, elle leva les mains en l'air et, déstabilisée, tomba du cheval…
dans les bras grands ouverts de l'homme au keffieh.
D'abord suffoquée, elle reprit peu à peu son souffle. L'homme desserra
alors son étreinte et la laissa glisser à terre. Bien qu'étourdie par le choc –
cet homme avait des muscles plus durs que du béton –, elle commença à
protester :
— Laissez-moi partir ! Lâchez-moi !
Il la lâcha avec une délicatesse qui frisait la tendresse.
— Ce n'est pas moi qui vous retiens, c'est vous qui êtes accrochée à
moi, lui dit-il, souriant.
Il lui montra ses doigts agrippés à sa djellaba. Elle n'avait pas encore
réagi quand il reprit, sourcils froncés, désignant sa piqûre :
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il avait des yeux perçants, d'un bleu incroyable.
— Je me suis fait piquer.
Elle passa la main sur son bras enflé.
— Montrez-moi.
Il lui posa une main sur le front, saisit son poignet de l'autre et, se
penchant vers elle, lui déplia le bras.
— Aïe ! Vous me faites mal, gronda-t-elle en essayant de dégager son
bras.
Après l'aventure qu'ils venaient de vivre, qu'il s'attarde sur ce détail
semblait vraiment bizarre.
— Vous vous habillez comme pour une partie de volley-ball sur la
plage et, pour faire bonne mesure, vous ne mettez pas de répulsif,
commenta-t-il. Vous savez qu'un désert c'est dangereux ?
Ne songeant qu'à tirer sur l'ourlet de son short pour cacher ses cuisses,
qu'il regardait avec un air de reproche, Abby leva le menton crânement.
— C'était une séance photo. Je ne choisis pas ce que je porte, et j'ai
utilisé un produit anti-moustiques.
Il entrait dans la composition de la crème solaire dont elle s'était
généreusement enduite.
— Si cela vous convient, je préférerais retourner directement à hôtel,
déclara-t-elle subitement.
Il eut l'air étonné, puis, après un bref silence, se mit à rire.
— Je ne suis pas un taxi.
— Heu… Oui… Non, bien sûr. Pardon. Je suppose que c'est un peu
tard, mais je suis infiniment… Merci, bafouilla-t-elle.
Ses remerciements étaient sincères. Il ne lui restait qu'à espérer qu'il
ne soit pas, lui aussi, un bandit. Prise de doute, elle sentit une boule lui
nouer l'estomac. Encore la peur… Elle le regarda. La ride qui s'était
creusée entre ses sourcils lui donnait un air méchant.
— Je n'ai pas besoin de vos remerciements, lança-t-il.
— Tant pis, je vous remercie quand même !
— Qu'est-ce que vous faisiez, seuls dans le désert ? reprit-il.
Sa voix avait changé. Elle était comme éraillée. Abby sentait les
larmes monter. C'était sûr, elle allait pleurer. Mais il ne fallait pas. Surtout
devant un inconnu dont elle ignorait les intentions.
Les faits, rien que les faits, se dit-elle. Ne pas céder à l'émotion.
— Nous étions censés travailler beaucoup plus près de la ville, mais
personne n'avait réalisé qu'il y avait une sorte de mariage royal. Vous le
saviez, vous ? Bref, peu importe.
Abby ne pensait qu'à une chose : ne pas pleurer, elle évitait les yeux de
son interlocuteur, ces yeux brillants qui l'empêchaient de se concentrer.
— Tout est devenu compliqué, poursuivit-elle. Toute la zone était
interdite à la circulation, on a été déroutés, et il y avait des tas de
restrictions.
Des messages et appels téléphoniques avaient été échangés entre la
société de production et l'équipe sur place, afin de décider quoi faire :
reporter la séance photo, la décaler, la déplacer…
— On ne savait pas à quelle sauce on allait être mangés. Je me suis
même demandé quand on m'a enlevée…
Elle se tut et plaqua la main sur son cou. Elle avait eu tellement peur
quand la bande de pillards l'avait embarquée !
— Je me suis demandé si ce n'était pas un coup monté par la
production, histoire de faire mousser leur produit. De faire un coup de
com'. De la publicité gratuite.
Elle frotta la chair de poule qui hérissait le duvet de ses bras.
— Le plus horrible, c'était ce sentiment d'impuissance. L'impression
qu'ils allaient m'écraser comme une punaise. Et maintenant, je me sens
sale.
— Alors, venez.
Il fit un signe en direction des arbres.
— Vous allez pouvoir prendre un bain.
Étonnée par ses mots, elle plissa les yeux.
— Un cheval a besoin d'eau, insista-t-il.
Il prit les rênes et s'approcha de la broussaille. Elle ne les avait pas
vues, mais, en contrebas de la dune, des palmes se balançaient dans la
brise. Il y avait une oasis, ce qui voulait dire de l'eau.
— Formidable ! s'exclama-t-elle.
Mais ni le cheval ni son cavalier ne s'arrêtèrent. Elle s'inquiétait déjà
quand elle aperçut, plus bas, un filet d'eau qui finissait sa course là, dans
un bassin turquoise entouré de palmiers.
— C'est magnifique ! Une vraie carte postale !
L'inconnu la regarda. Elle faisait des efforts pour retenir ses larmes,
clignait des yeux, reniflait, farouchement décidée à ne pas se laisser
submerger par l'émotion.
Elle était assez ridicule comme ça, avec son chemisier en pièces, son
visage sale et égratigné, elle n'allait pas en rajouter en fondant en larmes.
Heureusement, elle était orgueilleuse, c'était sa force.
— Il faut faire quelque chose pour votre bras, dit-il.
Sa voix était si douce et son regard si velouté qu'elle ne résista pas
longtemps et explosa en sanglots comme une gamine.
Zain s'approcha de la belle Occidentale, ému par sa détresse. Il la prit
par les bras, la fit se retourner face à lui et resta là, sans la toucher, le
menton posé sur ses cheveux. Elle pleurait comme une malheureuse contre
son torse. Zain, qui n'avait jamais rien vécu de pareil, posa la main sur son
propre cœur, qui battait subitement trop fort. C'était une douleur qu'il
n'avait jamais encore éprouvée.
Les sanglots et les tremblements finirent par s'estomper, et elle recula,
gênée.
— Je dois avoir l'air affreuse, dit-elle en reniflant.
— Oui, répondit-il sans réfléchir, trop distrait par la scène qui se
déroulait dans sa tête. Elle était allongée sous lui, sa chaleur l'envahissait.
Cambré, il se glissait en elle. Profondément.
Zain secoua la tête pour chasser ces images troublantes. Il la
connaissait depuis quelques heures à peine, et elle était déjà l'objet de ses
fantasmes ?
Plus homme d'action que rêveur, il n'avait jamais pensé que les
fantasmes pouvaient se substituer à la réalité. Ce dont il prenait
conscience à l'instant, c'était que rester dans le virtuel était frustrant !
Serais-tu devenu un grand sensible ? se demanda-t-il.
Elle semblait indignée par sa réponse. Elle le regarda puis, très vite,
pouffa.
— Parfait ! dit-elle. Au moins, je sais maintenant que vous êtes franc.
Ce qui veut dire… que je ne crains rien avec vous, sans doute.
Elle se tut, puis reprit :
— Je ne pensais pas que…
Elle avait un visage si expressif qu'il y lisait les scènes de cauchemar
qu'elle avait vécues et avait l'impression de les revivre avec elle.
— Alors ne pensez pas, rétorqua-t-il d'un ton sec, comme pour la punir
de lui inspirer des pensées lubriques.
Elle venait d'échapper à l'enfer, et l'empathie qu'il avait pour elle… En
fait, il n'en avait pas ! Il ne pensait qu'à la promesse de son incroyable
bouche, de son corps tout entier.
— Ça me soulage de savoir que je suis en sécurité, expliqua Abby.
Soulagée, elle l'était. Mais épuisée, également. Aussi ne protesta-t-elle
pas quand il la fit asseoir dans l'herbe au bord de la pièce d'eau.
Parce qu'elle était rassurée et qu'elle n'avait plus beaucoup de ressort,
elle le regarda partir sans s'inquiéter. Arrivé à hauteur du cheval qui
broutait tranquillement, il fouilla dans une des sacoches de la selle et en
sortit une bouteille thermos, qu'il lui rapporta. Goulûment, elle en vida la
moitié et la lui rendit.
— Merci. J'en avais besoin, dit-elle.
— Merci de m'en avoir laissé un peu, plaisanta-t-il. Mais dites-moi,
comment vous appelez-vous ?
— Abby. Et vous ?
— Zain. Montrez-moi votre bras, Abby.
Il l'examina et regarda autour de lui.
— Ne bougez pas.
Il n'y avait aucun risque qu'elle bouge, elle était beaucoup trop
fatiguée. En revanche, elle ne le quittait pas des yeux. Il se déplaçait avec
une grâce presque féminine, qui contrastait avec la virilité de ses traits.
Tout en lui était raffiné, élégant : son port de tête, sa tenue, ses gestes…
— Ça risque de piquer, la prévint-il.
Décidée à se montrer courageuse, elle se mordilla la lèvre pour ne pas
pleurer de nouveau.
— Ce sont des feuilles ? demanda-t-elle, étonnée de le voir mettre
quelque chose sur la zone infectée.
— Des feuilles de neem. Tenez-les.
Il repartit vers le petit bassin naturel, déroula la cordelette dorée qui
maintenait son keffieh et l'enleva.
— Ah ! s'exclama-t-elle, plaquant aussitôt la main sur sa bouche pour
étouffer sa surprise.
Au lieu de la longue chevelure à laquelle elle s'attendait, Zain portait
ses cheveux court sous sa coiffure arabe. Ils étaient très bruns, avec une
petite mèche plus claire sur le devant. Il se baissa et s'aspergea le visage
d'eau puis sortit un couteau d'un repli de sa djellaba.
Comme il se retournait, elle regarda vite ailleurs, comme une gamine
prise un doigt dans le pot de confiture. Même si en cet instant ce n'était
pas l'idée du pot de confiture qui excitait sa gourmandise. C'était tout autre
chose, de bien moins innocent…
— C'est quoi, le neem ? demanda-t-elle, le regardant découper des
bandes de tissu dans son keffieh.
S'asseyant sur ses talons, il pointa un doigt en l'air.
— Un arbre. Tenez, celui-là et ceux-là, là-bas.
La main en visière au-dessus des yeux, elle regarda les arbres qu'il lui
montrait.
— On utilise le neem en médecine depuis des siècles, dans toutes
sortes d'affections. Il aurait des propriétés antiseptiques. J'espère que c'est
vrai.
— Moi aussi !
— En tout cas, beaucoup de laboratoires pharmaceutiques s'y
intéressent. Aarifa a un projet de culture intensive de ces arbres. Ils
poussent vite, à peu près partout. Leurs racines plongent profondément
dans le sol, ce qui leur permet de survivre à la sécheresse.
Zain nota qu'elle avait l'air plus impressionnée que la vieille garde –
tous des hommes – quand il leur avait exposé son programme. Ils
occupaient des postes à responsabilités depuis des générations et rejetaient
toute idée nouvelle, surtout émanant de son bureau. Mais Zain y croyait et
avait poursuivi. Le résultat lui avait donné raison. Des investisseurs
étrangers s'étaient bousculés pour en être, les emplois s'étaient multipliés,
des talents locaux s'étaient exprimés avec succès dans des domaines
comme la cosmétique. Bref, Aarifa avait acquis depuis, et grâce à lui, une
notoriété planétaire sans précédent.
Les cheveux ramenés en arrière, Abby le regarda prendre une feuille et
la broyer, avant de la presser dans un morceau de tissu humide.
— On dirait que vous êtes un professeur.
Il leva les yeux et continua.
— Vous vous trompez.
Il sentait qu'elle était curieuse mais se refrénait pour ne pas le
bombarder de questions.
— Comment savez-vous tout ça ? Vous vivez dans le désert ?
demanda-t-elle l'air de rien.
— La vie est plus simple dans le désert.
Zain n'était pas chaud pour se livrer. Le congé d'un mois qu'il prenait
tous les ans pour retrouver ses racines et la famille de sa grand-mère
paternelle, qui vivait encore la vie traditionnelle des Bédouins, s'était
réduit à deux semaines… Combien d'années encore avant que ce ne soit
plus qu'un souvenir ?
— Vous pouvez lâcher.
Il enleva la feuille qui adhérait à sa peau et la remplaça par la bande de
tissu humide recouverte des feuilles qu'il avait écrasées. Puis il entoura le
tout d'une bande de tissu sèche.
— Pas trop serré ? s'inquiéta-t-il.
Elle hocha la tête et regarda son pied.
— Mon bras, non. Mais ma chaussure… J'ai un pied plus grand que
l'autre.
Abby constata qu'il la regardait bizarrement, l'air de penser qu'elle
était folle.
— Buvez de l'eau.
Elle grinça des dents. Elle détestait qu'on lui donne des ordres.
Elle porta la bouteille à sa bouche, mais, distraite par un souvenir qui
lui traversait l'esprit, elle la lâcha. Vexée de s'être arrosée, elle tapota son
top trempé et son décolleté dans lequel la bouteille s'était
malencontreusement déversée.
Le regard attiré malgré lui, Zain ne put s'empêcher de fantasmer. Le
tissu mouillé lui collait à la peau et, sous ce tissu, il y avait ses seins…
Des seins qu'il prenait à pleines mains, qu'il serrait, palpait, caressait,
embrassait, goûtait, dont il mordillait les mamelons raidis par le désir.
C'était doux. C'était douloureux. Mais ce n'était qu'un rêve…
— Votre piqûre s'est infectée, dit-il, la voix rauque.
4.

Abby se demandait ce qu'elle avait dit pour que Zain ait l'air si ennuyé.
— Il faudra faire examiner tout ça quand vous serez de retour en ville,
dit-il. Vous aurez besoin d'un antibiotique.
Sur ces mots, il se leva et lui tendit la main pour l'aider à se relever.
— Combien de temps faut-il pour retourner là-bas ? demanda-t-elle, se
frottant la main sur la cuisse.
L'étrange impression de picotement dans ses doigts ne cessa pas pour
autant.
— Une demi-heure, maintenant que mon cheval est reposé.
Comme s'il avait deviné qu'on parlait de lui, l'étalon s'approcha de son
maître et lui donna des coups de tête dans le bras.
Abby fronça les sourcils. Pourquoi le retour à la vie normale ne
l'enchantait-il pas plus que ça ? Elle avait de la chance pourtant, et
beaucoup l'enviaient. Mannequin, belle, elle voyageait, gagnait beaucoup
d'argent, ce qui d'ailleurs allait lui permettre de racheter leur maison à ses
grands-parents, qui avaient été escroqués à cause d'elle.
Elle se gratta la gorge.
— Vous étiez sérieux quand vous avez dit que nous sommes… que
nous sommes mariés ?
Elle espérait le voir rire, comme si elle avait raconté une bonne blague.
— Ne vous inquiétez pas, je vais arranger ça, dit-il seulement.
C'était donc vrai ?
— Il va suffire que vous claquiez dans vos doigts pour « arranger
ça » ? À moins que vous ayez une batterie d'avocats à vos ordres…
— Je vais arranger ça, répéta-t-il calmement. Je vais vous déposer à
votre ambassade, et ils régleront le problème.
— Merci, dit-elle.
À cet instant, le cheval lui donna un petit coup de tête dans le dos qui
la projeta contre Zain. Celui-ci eut juste le temps d'ouvrir les bras pour
l'empêcher de tomber.
Quelle sensation étrange ! Ces bras autour d'elle lui plaisaient. Elle
leva les yeux vers Zain, sans keffieh désormais, et leurs regards se
soudèrent. Gênée, elle fit semblant de vouloir se dégager en se tortillant un
peu, mais sans conviction. Des sentiments contradictoires se télescopaient
dans sa tête. Il fallait qu'elle se libère. Ce n'était pas facile : elle avait les
bras coincés entre son corps et le sien. Et, très franchement, en avait-elle
vraiment envie ? Elle était bien contre lui, non ? Et puis, il la regardait
avec de tels yeux… Aucun homme ne l'avait jamais regardée avec ces
yeux-là. Et puis la vie était courte, non ? Ne fallait-il pas en profiter ?
Zain souffla. Que lui arrivait-il ? Il se sentait comme un homme en
équilibre sur un fil ; il avait envie de la douceur qui émanait d'Abby et de
la garder jalousement. Ses lèvres avaient l'air si tendres ! Elles étaient un
pousse-au-crime. Quel goût avaient-elles ? Étaient-elles aussi savoureuses
qu'elles le paraissaient ?
La jeune femme dégagea les mains et lui toucha le visage, caressa ses
joues mal rasées, râpeuses. Au contact de ses doigts, il se raidit. Puisant
alors dans des réserves de contrôle qu'il ne pensait pas avoir, il lui saisit
les poignets et se pencha en arrière pour s'écarter.
Il n'avait jamais eu que du mépris pour les hommes qui profitaient des
femmes – les patrons qui abusaient de leur pouvoir ou les « bons amis »
qui se rapprochaient un peu trop après un divorce ou un deuil. Des
hommes faibles, sans scrupule, comme son frère.
À la pensée de ressembler à son frère, Zain se crispa.
— Abby…
— Je tiens à vous remercier.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et, les yeux fermés, lui tendit son
visage, les lèvres en avant.
Il baissa la tête. La jeune femme poussa un petit soupir, juste avant
qu'il prenne sa bouche. Elle ne protesta pas ; au contraire, elle le laissa
savourer ses lèvres.
C'était fou, mais c'était délicieux. Cela n'avait aucun sens, mais c'était
sans importance… Abby en avait eu envie comme jamais elle n'avait eu
envie de quelque chose. Même les baisers de Gregory ne lui avaient jamais
rien inspiré de pareil.
Les baisers de Gregory…
Elle ramena les mains sur sa poitrine. Elle vibrait tout entière, de la
tête aux pieds. Zain frissonnait, lui aussi. Excitée, elle se serra fort contre
lui et perçut l'effet du désir qu'elle avait fait naître en lui. Encouragée par
cette érection plaquée contre son ventre, elle ondula et lui rendit ses
baisers.
Et puis, aussi vite que cela avait commencé, tout s'arrêta : Zain lui
empoigna les bras et la repoussa. Comme tirée brutalement d'un profond
sommeil, Abby battit des paupières et prit conscience de ce qu'il venait de
se passer. Il l'avait embrassée et maintenant il la rejetait. Quelle
humiliation !
— Je suis désolé, dit-il.
De quoi ? pensa-t-elle. De ne pas avoir envie de moi ?
— Je sais que ce n'est pas moi, répliqua-t-elle malgré l'humiliation.
C'est vous.
Aujourd'hui, elle gérait bien toutes les situations. Elle n'était plus
l'adolescente à qui les garçons en faisaient voir de toutes les couleurs et
qui subissait leurs affronts. Comme le jour où un amoureux potentiel,
David, lui avait posé un lapin. « Notre rendez-vous ? Tu n'avais pas
compris que c'était une blague ? » lui avait-il dit, hilare, en guise
d'explication.
— Il faut vous soigner au lieu de…
— … m'envoyer en l'air ? compléta-t-elle, cynique. Vous avez raison !
L'expérience lui avait appris qu'il valait toujours mieux se moquer de
soi-même avant que les autres le fassent. Elle se dit que, plus que son
bobo, c'était sa tête qu'il fallait soigner ! Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Elle
n'avait jamais agi ainsi de sa vie. Le souvenir des mains de Zain quelques
instants plus tôt, et de sa bouche sur la sienne, lui donnait envie de se
cacher. Cela lui rappelait trop sa gêne quand, à l'école, elle restait dans son
coin pour fuir la méchanceté de ses camarades qui se moquaient de sa
grande taille, de sa maigreur et de son côté « première de la classe » qui
lève tout le temps la main pour répondre. Le pire avait été le faux rendez-
vous amoureux de David. Depuis ce jour-là, elle était rentrée dans sa
coquille. Au moins, elle avait multiplié les bonnes notes en classe.
— Si vous êtes prêt à repartir, moi je suis prête. Au fait, vous me direz
ce que je vous dois pour votre temps et pour votre intervention.
Elle s'arrêta. Se mordillant l'intérieur de la joue, elle le regarda.
Combien allait-il lui demander pour lui avoir sauvé la vie ?
Une expression indéfinissable sur le visage, Zain esquissa un demi-
sourire presque carnassier.
— Moi, j'appelle ça… un bon timing.
« Un bon timing » ? Que diable voulait-il dire ? Elle haussa les
épaules.
— Comme vous voulez.
Il enfourcha sa monture et l'aida à grimper. Puis il lança son cheval au
galop.
Abby avait du mal à garder mentalement ses distances quand elle le
sentait ainsi collé contre son dos. À son grand soulagement, elle aperçut
bientôt la ville fortifiée, avec ses tours et ses minarets.
Bizarrement, après tout ce qu'il lui était arrivé, c'était le fait de s'être
jetée à son cou comme une groupie en manque de sexe qui l'humiliait le
plus. Elle s'en voulait de s'être laissé repousser comme une malpropre.
Mais c'était surtout à lui qu'elle en voulait.

Au premier poste de contrôle, un peu avant l'arrivée en ville, Abby se


dit soudain qu'ils allaient avoir des difficultés pour entrer.
En sortir avait été compliqué, avec une pile de documents à faire
tamponner et signer. Histoire de tout arranger, elle n'avait pas son
passeport, resté dans le 4x4, et l'homme avec qui elle était avait l'air peu
recommandable, tout à fait le genre d'individu dont les policiers se
méfient a priori.
Peut-être pensait-il comme elle, car il stoppa sa monture avant le
poste, mit pied à terre et lui tendit la main pour l'aider à descendre.
Comme il l'avait humiliée, elle ignora sa main tendue et sauta à terre.
— Avez-vous les bons papiers pour entrer ? Faut-il que je leur parle ?
— Ne bougez pas.
Elle le regarda s'avancer vers les hommes en uniforme avec l'espoir
qu'il se montre moins autoritaire qu'avec elle. Sinon, Dieu seul savait ce
qui pourrait leur arriver…
La conversation ne dura que quelques secondes, au bout desquelles il
revint, flanqué d'un garde. Son allure générale et sa démarche lui firent un
coup au cœur : il était vraiment beau. Mais que lui voulait le garde ? Il
s'approcha et la salua avec beaucoup de respect en prononçant une phrase à
laquelle elle ne comprit rien.
— Il dit qu'il est désolé de ce qu'il vous est arrivé. Il espère que vous
ne garderez pas une impression trop négative de notre pays.
Abby sourit et hocha la tête.
— Il a vraiment dit ça ?
— Oui, mot pour mot, répondit Zain.
Quelque chose dans son regard n'était pas franc. Il ne lui disait pas
tout.
— Et maintenant ? demanda-t-elle.
Comme en réponse à sa question, une jeep qui approchait vint s'arrêter
près d'eux. Un chauffeur en treillis en descendit, un trousseau de clés à la
main. Zain lui prit les clés et donna des instructions au chauffeur qui s'en
alla en emmenant l'étalon.
— Vous le laissez prendre votre cheval, protesta-t-elle. Vous ne pouvez
pas le laisser faire ça !
— Je croyais que vous n'aimiez pas les chevaux.
— Ce n'est pas le problème.
— Détendez-vous. Je n'ai pas échangé mon cheval. Ils vont s'occuper
de lui. Maintenant, montez.
Abby obtempéra en rechignant. C'était certain, il ne lui disait pas toute
la vérité. Elle le lui fit remarquer, mais il rétorqua qu'elle se trompait. Et il
démarra.
De toute évidence, il connaissait bien la ville : il conduisait
rapidement, changeant de rue s'il tombait sur un embouteillage.
L'atmosphère de fête semblait avoir gagné les policiers, qui les laissaient
passer aux postes de contrôle comme s'ils étaient des invités du mariage.
— Nous y voilà, dit-il. L'ambassade de Grande-Bretagne.
Il gara sa voiture le long d'un immeuble et coupa le contact.
— Au fait, dit-elle, se tournant sur son siège, je ne connais même pas
votre nom alors que vous m'avez sauvée. Vous avez été héroïque !
Elle nota que sa remarque le mettait mal à l'aise.
— C'est le hasard. Il suffit de se trouver au bon endroit au bon
moment.
Elle posa la main sur la poignée de sa portière, mais il avait déjà fait le
tour de la voiture et lui ouvrait. Personne n'avait jamais eu de tels égards
envers elle, même pas Gregory. Elle y était sensible, ce qui était normal.
Ce qui l'était moins, c'était que les attentions de cet inconnu faisaient
beaucoup plus que la toucher…
Zain lui prit la main et l'aida à sortir.
— Faites voir votre bras tout de suite à un médecin.
— Oui, oui, promit-elle.
Elle rougit. Pourquoi réagissait-elle de cette façon ? C'était vraiment
nouveau. Aucun homme ne l'avait jamais troublée à ce point. C'était
ridicule.
— Ça va mieux, je crois.
Il hocha la tête et repartit vers la jeep. Elle faillit courir derrière lui. La
pensée qu'il allait disparaître de sa vie lui parut soudain intolérable. L'idée
la traversa de le rappeler. Non, ce serait ridicule. Il n'avait fait que l'aider,
elle n'était rien pour lui.
En soupirant, elle entra dans l'ambassade – elle avait les larmes aux
yeux mais, heureusement, il ne la voyait pas.
5.

Dix mois plus tard


Lunettes de soleil sur le nez, Zain marchait d'un pas vif sur le large
boulevard bordé d'arbres en direction du lieu de rendez-vous que lui avait
fixé son frère. Il sentait peser sur lui les regards des passants – des
passantes surtout –, mais n'y prêtait aucune attention. Il savait que, plus
que l'élégance de sa mise, l'assurance et l'autorité presque palpables qu'il
dégageait attiraient l'attention. Il avait l'habitude.
Un luxueux coupé gris métallisé garé un peu plus loin suscitait
également la curiosité. La portière s'ouvrit à quelques mètres de lui.
L'homme qui en descendit lui tournait le dos. Quand il pivota, Zain
reconnut Khalid.
Cela faisait six semaines qu'il n'avait pas même aperçu son frère.
Celui-ci menait une vie dissolue : jeu, femmes, boîtes de nuit… Sans
doute étaient-ce ces excès en tout genre qui lui valaient de paraître
beaucoup plus que ses trente-deux ans. Bizarrement, lui qui était enrobé
encore deux mois auparavant avait considérablement maigri. C'était sans
doute cette rapide perte de poids qui le vieillissait. À part son tour de taille
affiné et son visage émacié, Khalid n'avait pas changé.
Une femme était descendue de voiture et l'avait rejoint sur le trottoir.
Elle ne passait pas inaperçue, elle non plus. D'ailleurs, Khalid semblait
fier de l'exhiber. Alors même qu'il était marié…
Toi aussi, tu es marié, pensa-t-il. Sauf que son mariage n'avait que la
réalité d'une signature portée à la hâte au fin fond d'un désert sur un
morceau de papier. Compte tenu de sa propre situation, juger son frère
était quelque peu hypocrite. Seul bémol : il ne trompait personne, lui ! Et
pour cause… Sa fidélité ne lui coûtait rien et n'avait rien à voir avec le
respect de ses vœux de mariage ou la magnifique rousse qu'il avait
épousée.
Il avait eu, et avait toujours, tellement de travail depuis ce simulacre
d'épousailles qu'il n'avait pas encore eu le temps de s'occuper du certificat
de mariage qui se trouvait au coffre.
Il avait envisagé de brûler le papier en question, mais, après réflexion,
avait choisi de le conserver. On ne sait jamais, s'était-il dit. Car pour lui il
ne faisait aucun doute qu'il y aurait des suites. Un scandale. Un procès,
peut-être. La seule question était d'en connaître l'ampleur. Pour limiter les
dégâts, mieux valait qu'il se renseigne sur cette Abigail Foster.
Jusqu'à présent, il n'y avait pas eu d'approche de la part des agents du
jeune mannequin, pas de manchettes dans les tabloïds, pas de négociations
sur un quelconque accord ni de rumeurs. La seule allusion au sauvetage
d'Abby Foster avait été faite lors d'un dîner à l'ambassade britannique par
un certain Jones, un membre du personnel, qui avait fait comprendre à
Zain qu'il savait – il l'avait reconnu sur les écrans de surveillance lorsque
Zain avait déposé la jeune femme –, mais l'avait assuré de sa totale
discrétion.
Jones avait avancé un argument qui expliquait, selon lui, que « cette
jeune personne » n'ait pas cherché à tirer profit de son aventure :
« Mlle Foster ne réclame rien, car elle est naïve et ignore qui vous êtes. »
L'image de « cette jeune personne », qui lui trottait dans la tête depuis
un moment, le fit s'arrêter au milieu du trottoir. Il se rappelait
parfaitement tous les détails de son visage, son ovale parfait, ses yeux d'un
vert extraordinaire bordés de longs cils noirs, le même noir que ses fins
sourcils.
— Ah ! Zain ! Content que tu aies pu venir.
Refoulant l'image qui occupait ses pensées, il leva les yeux sur son
frère. Le bras autour de la taille de la blonde voluptueuse, Khalid se
pencha à son oreille et lui murmura quelque chose. La blonde éclata de
rire.
Son mépris dissimulé derrière ses verres teintés, Zain ne broncha pas.
Pas question de donner à son frère la satisfaction de réagir à ce qui n'était
sûrement qu'une provocation.
Après un moment, Khalid laissa la fille partir et fit un signe de main.
Aussitôt, des agents de sécurité apparurent, auxquels il demanda d'éloigner
les badauds qui commençaient à s'attrouper autour du splendide coupé
sport.
— Viens voir mon nouveau joujou, lança son frère.
Il ouvrit une des portières.
— Regarde l'intérieur. Qu'en penses-tu ? Il n'en existe que cinq dans le
monde !
— Je pense que ceux qui sont affectés par les coupes dans le budget de
la santé doivent contester tes priorités.
Le rire de Khalid explosa, puis se poursuivit en une quinte de toux
inextinguible.
— Ça va ? s'inquiéta Zain.
Un mouchoir sur la bouche, Khalid se redressa, fusillant son frère du
regard.
— Comme ça, tu penses que la réduction du budget de la santé est une
mauvaise idée ?
Zain haussa les sourcils.
— Tu crois vraiment que je pense que mon avis t'intéresse ?
Khalid remit le mouchoir dans sa poche et ouvrit la portière en grand.
— Est-il indispensable que nous soyons ennemis ?
Il soupira. Un soupir profond et triste qui toucha Zain. Peut-être après
tout que les liens du sang étaient plus forts que les jalousies, querelles et
inimitiés…
Zain se passa la main dans les cheveux.
— Je ne suis pas ton ennemi, Khalid.
Quelque chose brilla dans les yeux de son frère et disparut sans que
Zain ait le temps de voir s'il s'agissait d'un reflet de la lumière ou d'une
émotion fugace.
— J'ai toujours été jaloux de toi, tu le sais. Tes amis, tes…
— Mais, tu as des amis ! protesta Zain.
Khalid ricana.
— J'achète les gens ; ça n'en fait pas des amis.
Zain n'avait jamais imaginé son frère assez courageux et humble pour
l'admettre à haute voix.
— Allez, ne nous disputons pas, reprit celui-ci. Viens faire un tour avec
moi.
Khalid lui tint la portière grande ouverte.
— Je ne l'ai pas encore poussée à fond.
Zain hésita une seconde, puis monta à bord.
— Tu es bien attaché ? lui demanda son frère. On n'est jamais trop
prudent. Je pense qu'on pourrait prendre la route panoramique.
Il s'installa au volant et démarra. Zain fut pris d'un léger frisson
d'appréhension. Ridicule ! Qu'est-ce que tu risques ? Khalid était peut-être
bourré de défauts, mais il avait toujours très bien conduit.

Dès le premier virage. Zain jeta un coup d'œil au compteur. Khalid


roulait le pied au plancher. Ce qui l'inquiétait moins que la crispation qu'il
percevait dans tout son corps et ses mains agrippées au volant. Il secoua la
tête et se concentra sur les trajectoires de Khalid, dignes d'un pilote de
rallye.
Pourtant, plus ils avançaient sur la route panoramique, célèbre pour ses
épingles à cheveux et les accidents qu'elles provoquaient, plus Zain se
crispait.
— Tu veux que je ralentisse, petit frère ? se moqua Khalid.
Il doubla un camion en plein virage. Et évita d'un habile coup de volant
la voiture qui arrivait en face.
— Tu t'es drogué ? s'inquiéta Zain.
— Sans doute, même si les drogues ne me font plus aucun effet. Tu
vois, petit frère, je suis en train de mourir. J'ai un cancer du poumon qui a
métastasé. Je suis en phase terminale.
— La recherche médicale…
— OK, le coupa-t-il, on fait des progrès tous les jours. Je sais, je sais.
Mais je sais aussi que ce sera trop tard pour moi.
Il accéléra. Les pneus crissaient sur l'asphalte.
— Il n'est pas trop tard pour…
— … enterrer la hache de guerre ? cracha Khalid. Comme c'est
héroïque et noble. C'est tout toi ! Mais il est trop tard. Ne sois pas triste,
mon frère, on meurt tous. Mais savoir quand et comment, cela change tout,
ça te redonne le pouvoir.
Avec un sourire méchant, il regarda la main que Zain, saisi d'un
sombre pressentiment, approchait de la poignée de sa portière.
— Elle est verrouillée. De toute façon, à cette vitesse, tu mourrais
même si tu pouvais l'ouvrir.
Khalid entra comme une fusée dans un virage, évita avec maestria le
tête-à-queue et réaccéléra. Il laissait des traces de gomme noires sur la
route derrière lui, sans se soucier des coups de klaxon ni des appels de
phares.
— Tu sais, le pire quand j'ai appris que j'allais mourir, c'était de savoir
que tu me survivrais, que tu prendrais ma place. Sur le trône. Dans le lit de
ma femme. Mais maintenant, ça va. Parce que j'ai compris que la mort est
en fait un don. Parce que je peux t'emmener.
Zain se pencha pour prendre le volant, mais son frère l'écarta d'un coup
de coude. Il garda la voiture sur sa trajectoire, une trajectoire qui, s'aperçut
Zain avec horreur, les menait tout droit vers la falaise. Vers le vide…
Zain ne pensait plus qu'à ouvrir sa portière, tapant dedans à grands
coups de pied, mais elle ne cédait pas.
— Détends-toi et profites-en, petit frère. Fais comme moi.
Sa force décuplée par l'énergie du désespoir, Zain donna un coup de
pied encore plus violent que les précédents. La portière s'ouvrit
brutalement. Zain s'éjecta. La dernière image qu'il eut fut celle du visage
de Khalid, déformé par la rage, qui hurlait sa frustration.
6.

De larges couloirs partaient du hall d'accueil surmonté par un dôme en


verre. De l'eau coulait d'une fontaine vers une piscine tapissée de
mosaïque. L'hôpital ressemblait plus à un hôtel cinq étoiles qu'à un centre
de soins. En tout cas, Abby n'en avait jamais vu de pareil.
Elle avait six ans quand elle était arrivée en ambulance dans un
hôpital. Elle se souvenait du froid – c'était en décembre – et du chariot sur
lequel on l'avait allongée. Elle se rappelait un couloir interminable et plein
de portes qui s'ouvraient et claquaient derrière elle. Il y avait aussi
beaucoup de lumière très blanche qui lui faisait mal aux yeux et à la tête.
Il y avait un trou dans ses souvenirs entre ce moment-là et plus tard,
quand elle s'était retrouvée assise sur une chaise à dossier raide, avec ses
pieds qui ne touchaient pas par terre quand elle les balançait. Elle avait
compté les éclaboussures rouge vif sur le sol carrelé. Ça s'arrêtait au
rideau qui cachait les médecins. Ils faisaient beaucoup de bruits pour
essayer de sauver ses parents.
Ils avaient tout tenté. Longtemps. Abby s'était levée de sa chaise et
était partie bien avant qu'ils admettent leur échec. Sa grand-mère lui avait
raconté comment on l'avait retrouvée plus tard, le pouce dans la bouche,
endormie par terre dans une salle d'eau.
— Désolé de vous avoir fait attendre, fit une voix derrière elle.
Abby baissa la main qu'elle avait mise en visière pour se protéger les
yeux et se retourna.
— Pourrons-nous reprendre l'avion, ce soir, M. Jones ?
— Nous souhaitons tous que la situation soit réglée le plus vite
possible, répondit l'employé de l'ambassade.
Réponse aussi vague que frustrante. Abby n'avait eu affaire à cet
homme qu'une fois avant aujourd'hui, et elle ne se serait jamais souvenue
de lui si elle ne l'avait pas rencontré dans des circonstances
extraordinaires, à l'ambassade britannique d'Aarifa, dix mois auparavant.
Elle déroula de nouveau le fil de ce souvenir. Elle avait raconté son
histoire à une demi-douzaine de personnes au moins avant que M. Jones
fasse son entrée. Devant une nouvelle tasse de thé, elle avait recommencé.
Il l'avait écoutée, puis pressée de questions sur des points précis : avait-
elle lu le document qu'elle avait signé ? L'homme qui s'était porté à son
secours lui avait-il laissé son nom ?
Son aimable insistance l'avait alarmée.
— Mais… Je ne suis pas vraiment mariée, n'est-ce pas ? Ce n'était pas
réel, si ?
Il l'avait rassurée sur ce point, puis lui avait conseillé d'oublier ce qui
s'était passé et de rentrer chez elle.
— Continuez à vivre comme avant, avait-il ajouté.
Ce qu'Abby avait fait. Elle avait repris sa vie en main, mais oublier
avait été une autre affaire. Impossible à mener à bien. Ses souvenirs
avaient quelque chose de totalement surréaliste. Quant à l'homme qui lui
avait sauvé la vie, il alimentait jour et nuit ses fantasmes…
Or, les fantasmes n'avaient pas leur place dans la vie d'Abby, trop
occupée pour ce genre de bêtises. Bien que Zain s'impose dans ses rêves,
elle ne se souvenait pas des détails au réveil. Ce dont elle était sûre,
c'était qu'il peuplait ses nuits ; et au petit matin elle ressentait chaque fois
une sensation étrange dans le bas du ventre…
M. Jones était la dernière personne qu'elle s'était attendue à voir
devant sa porte quand elle était rentrée chez elle la veille, dans l'après-
midi, après un rendez-vous particulièrement déprimant avec l'agent qui
vendait l'ancienne maison de ses grands-parents.
Elle était au fond du trou. Car si elle avait réuni assez d'argent pour
régler un acompte et pouvoir prétendre à un prêt d'un montant qu'elle
pensait largement suffisant, l'agent immobilier lui avait pourtant presque
ri au nez. Elle qui pensait qu'elle n'aurait qu'à signer…
— Je crains, mademoiselle Foster, que le marché de l'immobilier n'ait
flambé depuis que vos grands-parents ont vendu. Les vendeurs actuels
demandent…
Il avait fait défiler des pages sur sa tablette et lu. Le chiffre était
tellement énorme qu'Abby avait cru qu'il plaisantait. Malheureusement,
non.
M. Jones non plus ne plaisantait pas quand, flanqué de deux hommes
en djellaba, il avait expliqué à Abby qu'elle était bel et bien mariée.
Et que sonmari était le fils cadet du cheikh Aban al-Seif, le roi
d'Aarifa.
Tout cela avant même qu'elle ait franchi la porte !
Abby tentait encore d'assimiler cette nouvelle quand, assis sur son
canapé, M. Jones grignotait les biscuits secs qu'elle lui avait offerts avec
le thé tout en lui dépeignant la situation :
— Il n'y a pas de raison de vous mettre sens dessus dessous,
mademoiselle Foster. Ce n'est qu'un fâcheux bout de papier.
— Il y a quelque chose à signer pour mettre fin à cette mascarade ?
demanda-t-elle.
— C'est là que le bât blesse. Normalement, je serais dans l'obligation
de dire oui, mais… comment dire ? Après cet accident, il y a peu de
chances pour que les médecins acceptent que Zain al-Seif voyage avant
plusieurs semaines. Or, la procédure légale exige que vos signatures
soient toutes deux assermentées par…
Abby fronça les sourcils. Un mot dans les méandres du discours de
M. Jones avait happé son attention. Aussitôt, elle vit Zain, d'une façon si
nette qu'elle eut l'impression de le sentir aussi déterminé, aussi viril et
suffisant que le jour où elle l'avait vu pour la première fois, dans le
campement, écartant tout sur son passage.
— Comment cela, unaccident ?
— Zain et son frère aîné, Khalid, ont été victimes d'un accident de
voiture.
La tête d'Abby se mit à tourner. Elle pâlit.
— J'ignore la gravité des blessures du jeune prince, mais son frère est
décédé. L'homme que vous avezépousé devient donc…
Il eut un drôle de rire.
— Il est maintenant l'héritier du trône d'Aarifa.
— Mais… comment… ?
Elle marqua un temps d'arrêt. Son sauveteur, cet homme dont elle
ignorait jusqu'alors le nom, était un prince de sang royal ?
— Comment va-t-il ? murmura-t-elle, sous le choc.
— L'hôpital n'accepte de donner de nouvelles qu'à la famille. Il va
donc vous falloir revenir avec moi à Aarifa, je le crains.
— Mademoiselle Foster ? fit la voix inquiète de M. Jones.
Abby sortit de ses pensées. L'employé de l'ambassade était
accompagné des deux individus en djellaba qui l'escortaient depuis qu'elle
avait quitté son appartement de Londres, la veille.
— Je veux juste la confirmation que vous n'avez parlé à personne,
absolument personne, du certificat de mariage, continua M. Jones.
— Non, à personne.
— Parfait.
Son histoire avait suscité de l'intérêt lorsqu'elle était revenue en
Angleterre, mais elle avait minimisé l'enlèvement et fait croire à une
plaisanterie qui avait mal tourné. Elle avait préféré cette solution plutôt
que d'évoquer en boucle pour des journalistes avides de sensationnel le
cauchemar qu'elle avait vécu.
Impassible en apparence, alors que son cœur battait à tout rompre, elle
s'humecta les lèvres. Elle avait peur. M. Jones tourna la tête vers un
individu qui arrivait.
— Vous voulez bien m'excuser ?
Les hommes discutèrent. M. Jones n'avait pas l'air content. À son
retour, il affichait un sourire de façade, comme s'il était contrarié.
— Vous pouvez entrer, semble-t-il. Abdul va vous emmener.
Il fit un geste vers le nouveau venu, qui inclina la tête vers Abby.
— Vous ne m'accompagnez pas ? demanda-t-elle à l'Anglais.
Elle commençait à paniquer à l'idée d'affronter seule son mari. Sous sa
moustache fine, M. Jones pinça les lèvres.
— On dirait que non…
Abby comprit alors d'où venait la contrariété de l'employé
d'ambassade. Elle prit une grande inspiration et, le menton fièrement levé,
franchit la porte tenue par un homme qui avait plus l'air d'un garde que
d'un médecin – il s'inclina à son passage.
Il referma derrière elle. Abby avait une boule au ventre. Elle avait
commis l'erreur de ne pas se renseigner sur l'état de Zain, elle ignorait
donc ce qui l'attendait : tuyaux, machines, plâtres… Était-il seulement
conscient ?
Un homme s'avança et s'inclina devant elle. Étonnée par tant de
déférence, elle marmonna qu'elle avait dû se tromper. Elle s'excusait
quand un autre homme s'approcha et lui fit la même courbette. La
situation devenait vraiment bizarre. Il y avait sûrement confusion.
— Je crois que je… ne suis pas dans le bon service, bredouilla-t-elle.
— Si. Par ici, amira, s'il vous plaît, dit-il en lui faisant signe de le
précéder.
Convaincue qu'il y avait méprise, Abby avança néanmoins timidement
vers la porte. Dis quelque chose, voyons ! Détrompe-les !
Décidée à s'expliquer, elle se retourna. Trop tard, son guide avait déjà
quitté la pièce. De toute façon, quel échange pouvait-elle avoir avec
quelqu'un qui gardait les yeux vissés sur la pointe de ses babouches ?
Dans la deuxième pièce, plus petite que la précédente, il y avait un lit
médicalisé. Elle était donc bien dans un hôpital. Compte tenu du luxe
qu'elle voyait autour d'elle, elle commençait à en douter. Le lit était vide.
Mais les draps froissés et quelques gouttes de sang éparses, ainsi qu'une
potence à perfusions – sans les perfusions –, laissaient penser qu'il avait
été occupé jusqu'à peu.
En soupirant, Abby traversa la chambre et posa machinalement la main
sur le drap. Il était encore tiède. Son occupant l'avait quitté très
récemment.
Seigneur, que se passait-il ? Elle n'y comprenait rien. Elle se prit la
tête dans les mains. Elle ne demandait rien ; tout ce qu'elle voulait, c'était
mettre un point final à cette mascarade et rentrer chez elle.
Agacée par l'absurdité de la situation elle commença à parler tout
haut :
— Qu'est-ce qu'on me raconte ? Il n'y a personne. Il n'est même pas
là !
— Si, fit une voix qu'elle n'avait jamais oubliée. Derrière vous.
7.

Abby sursauta. Puis se retourna. Zain se trouvait sur le pas de la porte.


Il semblait très amoché et serrait les dents pour maîtriser la douleur qui
creusait son visage. Sous le choc, elle alla vers lui et posa la main sur son
bras qui saignait.
— Vous allez bien ? lui demanda-t-elle bêtement.
Quelle question ! Il se trouvait toujours un imbécile pour la poser. Et
l'imbécile, aujourd'hui, c'était elle…
Zain leva les yeux. Le bleu de son regard n'avait rien perdu de son
intensité. En revanche, on devinait la pâleur sous son teint cuivré. Il avait
dû perdre beaucoup de sang.
Le souvenir de leur rencontre se mit à flotter dans sa tête et, le temps
d'une seconde, la chambre d'hôpital disparut, laissant la place à un
campement dans le désert. Abby crut même sentir l'odeur du feu de bois et
celle de la sueur acide, aussi forte que le goût métallique de la peur dans
sa bouche.
— Ai-je l'air d'aller bien ? lui retourna-t-il.
Il était surtout magnifique ! Mais fatigué. Et s'il tenait debout, c'était
sans doute par le seul effet d'une volonté de fer.
— Vous ne devriez pas être…
— J'ai cru que je pourrais m'habiller seul, la coupa-t-il, mais ce n'est
pas simple.
— Voulez-vous que je… ?
Elle s'arrêta de nouveau, rouge de confusion, s'imaginant en train de le
déshabiller au lieu de l'aider à passer ses vêtements.
— Voulez-vous, reprit-elle, que je demande qu'on vienne vous aider ?
— Non, c'est vous qui allez m'aider.
Mon Dieu, s'affola Abby à part soi, a-t-il lu dans mes pensées ?
— Je peux peut-être demander aux hommes qui sont là, insista-t-elle.
— Non.
Il reprit son souffle ce qui parut le faire souffrir.
— Ce ne sont pas des infirmiers, ce sont les hommes qui dirigent
Aarifa.
Elle fronça les sourcils.
— Ce n'est pas votre père qui gouverne ?
— Voilà fait longtemps que cela ne l'intéresse plus.
— Il vaudrait mieux que j'appelle une infirmière, décréta Abby.
Zain leva la main et, ce faisant, écarta involontairement les pans de sa
blouse d'hôpital. Elle s'ouvrit et révéla un torse musclé mais blessé. Abby
rougit de plus belle et détourna la tête pour ne pas qu'il la voie.
— Je pense qu'il y a une erreur, dit-elle. Je ne sais vraiment pas
pourquoi je suis ici. Nous pourrions régler ce que nous avons à régler par
mail, quand vous irez mieux, ou…
Zain lui posa la main sur la joue. Abby frissonna à ce contact. Ses
doigts étaient fins et étonnamment doux.
— Je préfère le contact direct, dit-il.
Hypnotisée par le magnétisme de ses yeux bleu électrique, elle dut se
faire violence pour s'en détacher et s'intéresser aux blessures qu'il avait au
visage. Des contusions multiples, sur les pommettes, sur l'arête du nez, le
long de la mâchoire… Des balafres… Curieusement, cela ne lui enlevait
rien. Au contraire. Et si elle ne s'était pas retenue, elle les aurait caressées.
— Pas moi, répliqua-t-elle.
Elle aurait voulu jouer l'indifférence mais elle ne pouvait pas.
— Vous allez sans doute parvenir à vous habiller, continua-t-elle du
ton le plus neutre qu'elle put. Mais, attention ! Vous ne semblez pas solide
sur vos jambes. Vous risquez de perdre connaissance. Est-ce bien
raisonnable de faire tant d'efforts ?
Il prit un air suffisant et lui dit, d'une voix glaciale, qu'il allait bien.
— Comme vous voulez. Ce que j'en disais, c'est pour vous.
Soudain, contre toute attente, il sourit, ce qu'elle trouva troublant.
— Franche et directe, j'avais oublié…
Son regard glissa de son visage sur son corps. Un regard caressant
comme de la soie. Tellement insistant qu'elle détourna les yeux, gênée.
Tout son corps réagissait…
— Impossible de voir que vous n'avez pas les deux pieds pareils, dit-il
tout à coup.
Elle écarquilla les yeux.
— Vous vous en souvenez !
— Je me souviens de tout.
— Vous avez une mémoire visuelle ? lui demanda-t-elle, histoire de
dire quelque chose.
Il eut un petit rire saccadé puis se tut, une main lui barrant la poitrine.
— Vous prenez tout au pied de la lettre. Je voulais simplement dire que
vous êtes… mémorable !
Elle releva le menton.
— Je ne sais pas comment le prendre. Sans doute pas comme un
compliment.
— Comme un fait. J'ai l'impression que vous avez du mal à accepter
un compliment.
Il posait sur elle des yeux brillants. Ils la subjuguaient, la tétanisaient.
Avait-elle vraiment envie d'échapper à leur magnétisme ? Il le fallait,
pourtant, car sa respiration devenait irrégulière, et les battements de son
cœur erratiques.
Blessé ou pas, cet homme dégageait une sensualité peu commune, à
laquelle elle ne devait pas succomber. Avec une bonne dose de volonté,
elle y parviendrait.
Mais quand elle releva les yeux et surprit son regard sur sa bouche,
elle sentit qu'elle allait flancher…
Zain ne pouvait s'empêcher de fixer les lèvres d'Abby. C'était plus fort
que lui. Était-ce sa mauvaise forme physique qui le privait de volonté, ou
les sentiments que lui inspirait la belle Anglaise étaient-ils si forts qu'ils le
poussaient à fantasmer ? Il l'imaginait allongée sous lui et il la…
Un coup de poignard dans les côtes le ramena à la réalité. Bon sang
comme il souffrait ! Était-ce un signe pour lui rappeler qu'Abby Foster
n'était pas là pour satisfaire ses désirs secrets ?
Son point de vue sur le mariage n'avait pas changé, mais son statut, lui,
avait changé. Il n'était plus la roue de secours, il était l'héritier en titre, et
son mariage forcé dans le désert avec la séduisante rousse empêchait
Kayla, mante religieuse en Prada qui attendait dans les coulisses, de
prendre place à son bras.
Il comprenait que la transition du pouvoir devait se faire en douceur et
était prêt à accepter le poids des responsabilités inhérentes au nouveau
rôle qui lui incombait bien malgré lui. Des responsabilités que les hauts
dignitaires du royaume qu'il avait trouvés à son chevet quand il s'était
réveillé de son accident avaient été impatients de lui faire connaître.
Mais, avaient-ils ajouté, il n'avait pas à se soucier de trouver une
femme à épouser : une union avec la veuve de son frère défunt assurerait
la stabilité du royaume et pourrait être célébrée dès sa sortie d'hôpital.
À cet instant, les machines auxquelles Zain était relié avaient
commencé à biper presque en continu. Il avait senti un voile noir se
dérouler devant ses yeux et n'avait eu que le temps de révéler :
— Je suis déjà marié. Jones, de l'ambassade britannique, le confirmera.
Sur ces mots, il s'était évanoui.
Une fois revenu à lui, il avait dormi pendant la tempête diplomatique
que cette annonce fracassante avait provoquée. À son réveil, la nouvelle de
son mariage avait été attestée : l'acte était authentique…
Il nota qu'Abby avait adopté une mine de circonstance, style femme
d'affaires.
— Bien, revenons à notre… petit problème. Vous voulez que je signe
quelque chose ?
— Vous êtes pressée ?
— C'est pour vous. Je préférerais partir d'ici avant que vous vous tuiez
en efforts inutiles.
Elle le regardait avec une sorte de curiosité inquiète, passant de sa
manche de chemise tachée de sang aux gouttes de transpiration qui
perlaient au-dessus de ses lèvres et coulaient dans les deux rides profondes
que la fatigue avait creusées de chaque côté de sa bouche, comme le lui
avait appris le miroir de la salle de bains.
— OK ! dit-elle brusquement, exaspérée. Je sais que vous êtes grand et
fort, mais vous avez mal. Avouez-le, vous ne passerez pas pour une
mauviette pour autant.
Surpris par ce subit accès de colère, il se tut puis éclata de rire. Un rire
de gorge, rauque.
— D'accord, d'accord, je veux bien qu'on m'aide.
Il hocha la tête en montrant le lit.
— Si vous voulez bien, prêtez-moi votre épaule.
Entre étonnement et panique, elle écarquilla les yeux.
— Vous voyez, je mets mon orgueil dans ma poche et je vous demande
votre aide.
8.

Abby se surprit à admirer les abdominaux du blessé et resta un instant


pensive. Pourquoi ces muscles lui faisaient-ils un tel effet ?
Se mordillant la lèvre, elle réfléchit. Qu'avait donc cet homme de si
particulier qu'il réveille chez elle un désir sexuel endormi depuis un long
moment ?
Incapable de répondre, elle remit cette question à plus tard et soupira.
Quand elle serait de retour chez elle et en sécurité, elle tâcherait d'y voir
plus clair. Pour l'heure, elle avait d'autres chats à fouetter.
— Dites-moi comment vous voulez que je fasse, fit Zain.
— Appuyez-vous sur moi, dit-elle.
— Et puis non, ça va aller.
Elle nota son air crispé.
— Vous n'aimez pas qu'on vous aide, c'est ça ? Je vous rappelle que
c'était votre idée. Et ne vous inquiétez pas pour moi, je suis solide.
— Je m'en souviens, dit-il d'un air entendu.
Sans trop comprendre pourquoi, sa réponse la fit rougir. Brusquement,
oppressée par l'étrange impression que le temps ralentissait en même
temps que l'air se raréfiait, elle commença à étouffer. Des bourdonnements
dans les oreilles, elle plaqua les mains sur ses tempes.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit qui vous êtes ? demanda-t-elle
soudain.
— Parce que j'essaye moi-même de l'oublier.
Elle n'avait pas commencé à déchiffrer le sens de sa réponse qu'il
s'approcha et posa la main sur son épaule. Incapable de se contrôler, elle
se mit à frissonner. C'était insupportable de ne pouvoir maîtriser ses
réactions. Elle avait beau essayer de se concentrer sur ce qui les entourait,
l'odeur de l'antiseptique, la couleur des murs – tout sauf lui –, ses
hormones lui jouaient des tours. Elles lui envoyaient par vagues
successives des bouffées de chaleur.
Blessé ou pas, cet homme était doté d'un magnétisme animal qui lui
faisait perdre la tête.
Reprends-toi ! Tu es ridicule. Sois naturelle.
L'air le plus détaché possible, elle glissa un bras autour de sa taille.
— Ça va comme ça ? demanda-t-elle.
Il la regardait de ses yeux bleus perçants et semblait aussi troublé
qu'elle.
— Bien. Appuyez-vous sur moi et prenez votre temps. Dites-moi
quand vous voulez qu'on s'arrête.
Elle ne voulait surtout pas qu'il s'arrête… Et pourtant, le souvenir de la
honte qu'elle avait éprouvée après s'être quasiment jetée à son cou la
hantait toujours. Cette honte-là était gravée à tout jamais dans sa mémoire.
Elle ne l'oublierait pas.
N'empêche, il s'était conduit en gentleman, car il aurait pu, à cet
instant, profiter de sa vulnérabilité. Il ne l'avait pas fait. Il n'avait même
pas cherché à le faire, ce qui d'ailleurs l'avait vexée… au début. Mais, à y
mieux réfléchir, elle avait finalement trouvé sa conduite très élégante.
En fait, c'étaient les circonstances, plus que l'homme, qui avaient
conditionné la conduite qu'elle avait eue et qui l'avait elle-même surprise.
Elle ignorait qu'elle était capable d'une telle réaction. C'était une
expérience qu'elle s'était juré de ne pas revivre.
— Ça va ? lui demanda-t-elle tandis qu'il haletait.
— Merci. Vous pouvez me lâcher maintenant.
Il se redressa, fit les derniers pas tout seul jusqu'au bord du lit où il
s'assit.
— Ça passe.
Sceptique, elle haussa les épaules. De toute évidence, il n'aimait pas
s'afficher en état de faiblesse. Sans doute trouvait-il que cela ne faisait pas
viril. Pas de chance, elle détestait les machos ! Elle aimait les hommes qui
n'avaient pas peur de montrer leur fragilité, leur faiblesse même parfois.
Dans le fond, elle n'était pas indifférente à une certaine sensibilité
féminine chez les hommes, ce qui ne voulait pas dire qu'elle les aimait
efféminés.
Comme il ne disait rien, elle décida de rompre le silence. Elle savait
exactement ce qu'elle voulait lui dire pour se l'être répété pendant tout le
trajet :
— Je ne savais pas si vous seriez en assez bonne forme pour que je…
Il ouvrit les mains devant lui.
— Je suis peut-être faible en ce moment, mais je sais ce que je veux.
Contrariée qu'il l'ait interrompue, elle essaya de refréner un accès de
mauvaise humeur. L'homme était cassant. Sans doute était-ce une réaction
à ce qu'il venait de subir. Il avait failli perdre la vie et avait vu son frère
mourir. Dans ces circonstances, apprendre que son mariage un peu forcé
était valable avait dû être le cadet de ses soucis ; sans doute même se
serait-il passé de cette révélation.
Elle soupira. Zain était peut-être blessé, mais cela ne servait à rien de
tourner autour du pot. Il valait mieux parler franchement et le rassurer sur
certains points.
— Je veux que vous sachiez que je n'ai pas l'intention… qu'il n'est pas
question que je réclame quoi que ce soit pour notre mariage d'opérette. Si
du moins nous sommes vraiment mariés.
Elle s'arrêta. Elle n'arrivait toujours pas à croire cette histoire.
— Compte tenu des circonstances, Je suppose qu'annuler ce… truc
sera simple.
Justement non, ça ne va pas être simple, pensa Zain.
— Ne vous faites pas de souci. Je suis disposée à coopérer. Je signerai
tout ce que vous voudrez que je signe, ajouta-t-elle avec sérieux. Y
compris une clause de confidentialité.
L'index planté entre les sourcils, comme si elle cochait mentalement
des cases, elle conclut :
— Je pense n'avoir rien oublié.
— Votre avocat vous a accompagnée ?
Voyant son étonnement, il comprit qu'elle n'était pas là pour
marchander. Elle ne semblait pas, et c'était incroyable, avoir conscience
qu'elle pouvait tirer profit de la situation et obtenir une indemnité. Elle
voulait seulement s'en aller.
— Pourquoi ? J'ai besoin d'un avocat ?
Zain se demanda soudain si Abigail Foster était vraiment naïve ou si
elle jouait la comédie.
— Quelle espèce d'arrangement avez-vous en tête pour me poser cette
question ?
Visiblement vexée, elle s'emporta :
— Vous voulez parler d'argent ? Mais, je ne veux rien de vous !
— Parce que ce genre de chose est indigne de vous, c'est ça ? Vous
voudriez me faire croire que l'argent vous importe peu ?
Elle posa les poings sur ses hanches dans une posture de défi.
— J'admire vos principes, ricana-t-il. Mais pouvez-vous vraiment vous
permettre de refuser de l'argent ?
— Avec vous, on a l'impression que les gens sont une marchandise.
Que tout se vend.
— Oui, c'est ce que je pense. Je le sais d'expérience.
— Alors, je vous plains. J'espère que je ne serai jamais comme vous.
— Comme moi ?
— Oui. Cynique.
— Je me suis mal fait comprendre. Je suis impressionné par votre
détachement, surtout quand on sait que vous aidez vos grands-parents.
Elle se raidit. Ses lèvres frémirent.
— Qui vous a dit ça ? Que savez-vous de mes grands-parents ?
Le sourire énigmatique de Zain fit rager Abby. Furieuse, elle allait
protester, mais il la devança :
— Il ne doit pas y avoir de secret entre mari et femme.
— Je n'ai pas de secrets.
— C'est vrai, dit-il d'une voix traînante. Votre vie amoureuse n'est un
mystère pour personne. Quant à votre vie professionnelle, elle durera ce
que durent les roses. C'est-à-dire votre beauté. C'est la dure loi du métier
que vous faites.
Entendre cet inconnu parler de sa beauté la fit éclater de rire. S'il y
avait une chose qui ne la préoccupait pas, c'était son physique. Elle se
moquait de vieillir.
— Vous voulez dire le temps que je devienne moche ! Figurez-vous
que je n'ai pas l'intention de passer ma vie sur les podiums. Et encore
moins dans les dunes du désert ! Je ferai ce métier le temps qu'il me
faudra pour…
Elle haussa les épaules et détourna les yeux.
— Ce n'est pas le rêve de ma vie, reprit-elle. Je suis tombée dans le
mannequinat par hasard. J'ai été repérée dans un centre commercial.
Quand le photographe s'est approché de moi, j'ai cru que c'était une
blague. J'ai regardé partout, persuadée qu'il me piégeait pour une caméra
cachée, mais il n'y en avait pas. Je lui ai dit que le nom sur la carte de
visite qu'il me donnait ne me disait rien.
— Vous m'étonnez. Avec un physique comme le vôtre, ce n'était pas
surprenant qu'on vous fasse une telle proposition.
Il se battait avec un bouton de sa chemise qu'il n'arrivait pas à attacher.
D'ailleurs, il renonça.
— Vous dites ça parce que je suis grande ?
Elle posa la main à plat sur sa tête.
— Il n'y a pas que la taille, affirma-t-il. Qu'est-ce que vous faites du
visage ?
Il la dévisagea et se troubla. Le voyant gêné, Abby pouffa, ce qui
sembla le gêner deux fois plus.
Zain se reprit. Lui qui se targuait de connaître les femmes ! Celle-ci
allait l'obliger à revoir ses idées reçues. Elle l'excitait. Elle était grande,
belle et attirante, avec juste ce qu'il fallait de courbes là où il fallait. Elle
excitait aussi sa curiosité. Non contente d'avoir un corps de rêve, elle
semblait sincère quand elle disait se moquer de son physique. Selon lui, ce
détachement était incompatible avec le métier qu'elle faisait, où seule
l'apparence comptait.
Son regard glissa le long de sa silhouette de sirène et remonta vers ses
seins.
— On dirait que vous vous souciez peu de votre physique.
— Si j'avais pris mon physique au sérieux, je serais…
Elle s'interrompit et battit des paupières.
— Je faisais un mètre soixante-cinq à douze ans. On me surnommait
« la girafe ». Quant à mon visage…
Elle se passa la main sur les joues, la bouche. Oh ! cette bouche ! Ses
doigts aussi étaient beaux, longs et caressants.
— Quelqu'un a dit que j'avais l'air d'un chat, et cela m'a suivie toute
ma vie. Je ne pense pas que vous compreniez.
— On naît comme on naît, dit-il. On n'y peut rien. Mais je ne vois pas
pourquoi je ne comprendrais pas.
Abby sentit le rouge lui monter aux joues et hésita à répondre. Beau
comme il était, Zain devait faire des jaloux et inquiéter les autres hommes,
surtout les hommes mariés…
Devant son air interrogateur, elle tourna sept fois sa langue dans sa
bouche et se lança :
— Parce que je doute que vous ayez jamais été un vilain petit canard,
prince. C'est comme cela que je dois vous appeler ?
— Appelez-moi Zain.
Elle se retint de lui dire qu'elle ne voulait l'appeler ni Zain ni
autrement, qu'elle voulait seulement rentrer chez elle.
— C'est comme cela que vous vous voyez, jolie Abby ? Comme un
vilain petit canard ? Qu'avez-vous fait ?
Surprise par la question, elle plissa le front. Oui, au fond d'elle-même,
c'était l'image qu'elle avait d'elle, et peu importait comment les autres la
voyaient. Ironie de la vie, cette grande taille qui lui valait des surnoms
méchants à l'école était la raison de son succès, aujourd'hui. Son long cou
et ses jambes interminables n'étaient plus moqués mais admirés. On
l'enviait, même.
— Vous voulez dire : ai-je eu recours aux soins d'un psy ?
Comment, se demanda-t-elle, leur conversation avait-elle pu glisser si
vite vers un sujet si personnel ?
— Ha ha ! se moqua-t-il. La technique est classique. Pour éviter de
répondre à une question, on en pose une !
Selon elle, la meilleure technique consistait à faire semblant de ne pas
comprendre. C'était le seul moyen d'éviter qu'on se rende compte qu'on
l'atteignait. À cette fin, elle s'était composé un masque, le même que pour
ses séances photo. Énigmatique.
Quant à la référence de Zain à sa vie amoureuse… Elle pouvait
remercier son agent ! Il avait posté ses pseudo-aventures sur les médias
sociaux, parce que comme il disait : « Abby, ma chérie, ta vie publique est
ennuyeuse comme la pluie. Personne ne veut d'une malheureuse, alors sois
zen. C'est gagnant-gagnant, tu tireras le gros lot. »
Lesdites aventures, inventées de toutes pièces, étaient généralement
avec des hommes célèbres qui avaient besoin de publicité pour relancer
leur carrière, ou parce que de jeunes loups, assoiffés d'articles de presse et
impatients de faire leur trou, les déboulonnaient. Toute cette mise en scène
était, paraît-il, nécessaire pour composer son image.
— Désolée, je ne vois pas ce que vous voulez dire.
— C'est simple. Je…
— Écoutez, le coupa Abby, je suis désolée de vous décevoir, mais je ne
suis pas un cas désespéré. J'ai toujours eu une maison où me réfugier après
une mauvaise journée.
— Que pensent vos parents de votre carrière ?
— Mes grands-parents, le corrigea-t-elle. Je n'ai plus mes parents. Ils
sont décédés quand j'étais très jeune. Nana et Pops m'ont soutenue quand
j'ai décidé de quitter la fac parce qu'ils ont compris que je voulais
m'acquitter de l'énorme dette que j'avais envers eux. Je voulais être
indépendante financièrement.
Après la trahison de Gregory, sa carrière de mannequin avait été la
bouée de sauvetage qui lui avait permis de garder à flot ses grands-parents,
pratiquement ruinés à cause d'elle.
— Ça a été une période difficile pour eux, au début, quand j'ai
commencé. Ils avaient été escroqués et se retrouvaient sans le sou.
Elle ravala les larmes qui lui serraient la gorge.
— L'escroc leur avait fait miroiter un investissement dans un projet
juteux, poursuivit-elle d'une voix sourde. Mais ce projet n'a jamais vu le
jour.
Tout était sa faute, elle ne se le pardonnerait jamais. À cette pensée,
elle sentit son envie de pleurer redoubler, mais retint ses larmes. Elle
n'allait pas s'effondrer. Surtout pas devant cet homme.
— Quant au conseiller financier, acheva-t-elle, il s'est volatilisé.
Il l'écoutait, semblait même très attentif à ce qu'elle racontait.
— Vous êtes très forte pour cacher vos sentiments, dit-il soudain. Je
vois que cette histoire vous fait mal.
Mécontente d'être devinée, elle regarda au loin et, brusquement, se mit
à rire.
— Êtes-vous toujours aussi péremptoire ? À moins que ce soit l'effet
de votre traitement.
Elle scruta son visage. Les bleus avaient changé de couleur depuis
qu'elle était dans la chambre, ce qui voulait dire qu'elle était là depuis
longtemps. Elle n'avait pas vu le temps passer.
— Bien, reprit-elle, je vais m'en aller…
— Où ?
Bonne question, pensa-t-elle.
— Vous oubliez un élément dans votre histoire. C'est votre ami qui les
a arnaqués et leur a volé leur épargne, pas vous.
Partagée entre le sentiment de culpabilité qui la minait depuis cette
affaire et sa rage contre ce prince qui se complaisait à la lui rappeler,
Abby devint toute rouge. Puis elle pâlit.
— Ce n'est pas possible ! Vous avez un dossier sur moi ! Où ça ? Dans
un tiroir ?
— Dans un coffre, laissa-t-il tomber avec un calme désarmant.
Profitant de sa stupeur, Zain lui assena le coup de grâce :
— Comment comptez-vous racheter la maison de vos grands-parents ?
Toujours sidérée, Abby ne pipa mot. Zain semblait vraiment tout
savoir de sa vie !
— J'ai une proposition à vous faire, poursuivit-il.
— Je n'ai pas l'intention de…, commença-t-elle.
Zain se contentait de la fixer, un sourire aux lèvres. Les yeux d'Abby
brillaient d'indignation. Une émotion qui lui allait bien, nota-t-il, amusé.
— Je ne veux pas dire dans un an ou deux, continua-t-il, je veux dire
maintenant, aujourd'hui.
— Si c'est censé être une plaisanterie…
Elle montra du doigt son propre visage.
— Je ne suis pas sûre que vous l'ayez remarqué, mais je ne ris pas.
— Dix-huit mois de votre vie, lâcha-t-il.
— Dix-huit mois à faire quoi ? rétorqua-t-elle.
— À être ma femme.
Il y eut un silence, puis la belle Anglaise éclata de rire.
— Vous devez avoir de la fièvre !
— Je ne connais pas de femmes qui ne verraient pas d'un bon œil la
chance d'être ma femme.
— Je ne vois pas ce qui peut les attirer. Heu… Si… Attendez… Peut-
être une vie de luxe, les voyages en jet privé, les vacances. Je ne juge
personne !
— En effet ! ironisa-t-il sur le même ton qu'elle.
Il sourit, ce qui lui valut un éclair de fureur des magnifiques yeux
émeraude d'Abby.
— Écoutez-moi, poursuivit-il. Vous prendrez ensuite votre décision en
fonction d'éléments objectifs, pas sur une émotion. En ce qui concerne le
mariage, nous sommes tous les deux dans le même bateau. Je ne veux pas
plus me marier que vous.
— Ah ? Jamais ?
— Non, jamais, dit-il, catégorique. Néanmoins, en tant qu'héritier de
mon père, je dois me marier. La règle, à Aarifa, veut que le frère survivant
épouse la veuve de son frère défunt.
Il fallut quelques secondes à Abby pour réaliser ce qu'il disait. Imposer
à une épouse en deuil de son mari de devenir la femme de son frère était
horrible à ses yeux. On ne se passait pas une femme comme une paire de
chaussures usagées ! C'était inacceptable.
— La pauvre ! Vous n'allez pas lui imposer ça, quand même ?
— Je ferai ce qui est en mon pouvoir pour l'éviter, mais cela ne
regarde pas que moi. Vous serez partie prenante dans ma décision.
— Moi ?
— Si je suis déjà marié, Kayla échappera à ce terrible destin.
— C'est affreux ! protesta-t-elle, choquée par le chantage qu'il exerçait
sur elle.
— C'est ainsi, mais j'ai la solution. Attention, je ne vous demande pas
de porter mes enfants.
Rougissante, Abby s'éloigna de lui.
— Je n'ai jamais pensé que vous me le demanderiez, rétorqua-elle avec
dédain.
— Vous ne serez pas la première que j'aide, commença-t-il. Si cela
peut vous réconforter. Mais… vous n'êtes pas responsable de ce qui est
arrivé à vos grands-parents.
Il avait pitié d'elle ? Elle détestait ça !
— Qu'en savez-vous ? Vous connaissez le dossier ? Non !
— Si. Très bien. Allez, c'est ça ! Continuez à vous flageller.
Zain haussa les épaules, refusant d'admettre que la colère qui faisait
briller les beaux yeux verts d'Abigail Foster excitait sa libido.
— Ou, ce qui serait plus intelligent à mon sens, ravalez votre fierté et
acceptez mon offre.
Il scruta sa réaction. Cabrée, elle se mordillait la lèvre. Elle n'avait
jamais été aussi désirable. Elle incarnait le péché.
— C'est une proposition ou un ultimatum ? demanda-t-elle d'un ton
cassant.
— On y trouverait chacun notre compte.
— Cela changerait ma vie.
Et celle de ses grands-parents, qu'elle n'osait plus regarder en face
depuis qu'elle avait détruit leur retraite…
— C'est certain.
Abby sentit sa résistance faiblir – seulement faiblir, elle n'était pas
près de céder. Et pourtant, c'était tentant.
— Vous imaginez le scandale ? C'est ce que vous voulez éviter, non ?
Si on dévoilait qu'ils s'étaient mariés dans le désert, un scandale
éclaterait dont elle serait le nœud. Dire oui, c'était dire adieu à un
semblant de vie privée pour une année et demie au moins. S'en sentait-elle
le courage ?
— Ou pensez-vous que ma soudaine apparition passera inaperçue ?
poursuivit-elle, mordante.
Zain la dévisagea. Il aimait ses cheveux roux mousseux qui
encadraient son visage au profil de médaille.
— C'est gérable, dit-il. Il y a des gens dont le métier est de présenter
des dossiers toxiques sous un jour positif.
L'image d'une vie future partagée entre cérémonies sans fin et
réceptions guindées passa devant ses yeux. Puis une autre : celle de ses
grands-parents, dans le jardin de leur réduit dont la porte d'entrée ne tenait
plus que par un gond.
— Si seulement votre…, commença-t-elle.
Il l'interrompit tout de suite :
— Je suis sûr que la femme de mon frère préférerait qu'il ne soit pas
mort.
Honteuse, Abby se plaqua la main sur la bouche. Elle était tellement
centrée sur sa vie qu'elle n'avait même pas pensé au chagrin de la
malheureuse veuve.
— Je suis désolée, marmonna-t-elle.
Mieux valait tard que jamais. Mais Zain ne semblait pas effondré.
— Pardon ? dit-il.
— Je suis désolée pour votre frère.
— Oh ! grogna-t-il, bougeant ses jambes sur le lit.
— Vous voulez que je vous arrange vos oreillers ?
Elle se pencha et cala deux oreillers sous sa tête.
— Merci, dit-il très bas, comme s'il lui murmurait un mot doux à
l'oreille.
Il se tut et ferma les yeux. Persuadée qu'il s'était endormi, Abby se
pencha sur lui pour vérifier. À cet instant, il battit des paupières. Ses yeux
brillaient d'un éclat intense, presque fiévreux.
— Nous n'étions pas proches, lui et moi, avoua-t-il.
— N'empêche, c'était votre frère.
Elle avait toujours rêvé d'un frère ou d'une sœur et envié la famille
nombreuse – un peu bruyante parfois, se plaignaient ses grands-parents –
qui vivait à côté de chez eux.
— Demi-frère, s'empressa-t-il de corriger.
Il referma les yeux.
— Alors, on passe un accord ?
— J'ai encore besoin de réfléchir, déclara-t-elle.
— Bien.
Elle attendit. La tension qui lui pinçait la nuque commençait à peine à
desserrer ses griffes que Zain reprit :
— Je vous donne deux minutes pour réfléchir. Vous me direz alors ce
que vous décidez.
Ses yeux s'ouvrirent, bleus, froids, durs. Deux flaques glacées qui
aggravèrent son stress.
— Je ne suis pas venue ici pour rester mariée, je suis venue pour
démêler notre…
— … passé ? Présent ? Avenir ?
— Nous n'avons pas d'avenir !
Le ton légèrement interrogateur de sa réponse n'échappa pas à Zain.
— Dix-huit mois. C'est tout ce que je vous demande.
Déchirée, Abby hocha la tête lentement.
— Non. Non, je ne peux pas.
L'image de ses grands-parents, avec leurs sourires courageux, leurs
voisins bruyants et leur jardinet riquiqui s'imposa une nouvelle fois devant
ses yeux. Pops avait tellement aimé son grand jardin et ses fleurs…
Lasse de réfléchir, elle baissait les bras quand, subitement, elle se
redressa.
— D'accord, j'accepte, se ravisa-t-elle.
Sa réponse à peine lâchée, elle sourit, soulagée. Elle avait pris la bonne
décision, la seule qu'elle pouvait prendre, même si cette perspective la
rendait malade. Physiquement malade…
La main sur la bouche, elle détourna la tête. Dans sa hâte, elle se prit
les pieds dans les fils reliant Zain à ses machines médicales.
Conséquence immédiate : toutes les alarmes se mirent à sonner !
9.

— Désolée ! Désolée ! Comment j'arrête ça ?


Abby ramassa les fils dans lesquels elle s'était pris les pieds et qui, en
se débranchant, avaient déclenché les alarmes et des lumières rouges qui
clignotaient sur les moniteurs.
Avant que Zain ait pu répondre, une personne en blouse blanche surgit,
immédiatement suivie d'autres blouses blanches, affolées, qui
bombardèrent Zain de questions.
— Vous voyez bien que je ne suis pas mort ! dit-il, exaspéré. Je
respire. Quelqu'un peut-il éteindre ces trucs ?
L'arrêt soudain du bruit sembla figer tout le monde.
— Vous pouvez nous laisser, dit Zain.
La troupe sortit.
— Enfin seuls, soupira-t-il en se détendant.
— Je suis désolée, s'excusa Abby. Je suis très maladroite.
Pas besoin de le lui dire, il l'avait remarqué…
— Vous tombez souvent des podiums ?
— Je suis une pro.
— Soyez aussi pro avec notre contrat, et il n'y aura pas de problème.
Il lui montra la chaise près de son lit, mais elle refusa d'un signe de
tête et resta debout.
— Vous savez que c'est de la folie. Les gens ne croiront jamais que
nous sommes mariés, vous et moi.
Elle fit un geste de la main de lui vers elle.
— Pourquoi pas ? C'est la vérité.
Un sourire malicieux fit pétiller ses beaux yeux de biche.
— C'est vrai qu'à certains moments je me suis dit que je rêvais…
Sa poitrine se souleva. Elle soupira.
— Comment ferez-vous pour que ce soit crédible ? reprit-elle. Que
raconterez-vous aux gens ?
Abby ne pouvait empêcher l'angoisse de la tarauder. Les dés étaient
jetés désormais. Zain semblait réfléchir.
— Mon père est la seule personne à qui je dois rendre des comptes. Je
lui expliquerai que vous êtes mon âme sœur.
Ses lèvres rebiquèrent en un demi-sourire sarcastique, mais son regard
bleu électrique resta froid.
— Je dirai, poursuivit-il, que nous sommes tombés amoureux, mais
qu'il y a eu un problème. Je resterai vague là-dessus. Que nous sommes
tous les deux, comment dire, passionnés, ce sont des choses qui arrivent,
non ? J'ajouterai que, apprenant mon accident, vous êtes accourue parce
que vous avez compris que votre vie n'était rien sans moi.
— Vous devriez écrire des romans… ou des contes de fées, ironisa-t-
elle.
— Un bon écrivain sait qu'il doit adapter son récit à son public,
affirma-t-il d'une voix suave, le regard ironique. Mon père croit aux contes
de fées. Et vous, cara ?
Pas préparée à cette question, elle bredouilla.
— Heu… Qu'est-ce que… ça peut vous faire ?
Pestant intérieurement de s'être laissé déstabiliser, elle l'agressa.
— Et même si c'était le cas ? Ce n'est pas un crime, si ? Et puis, ne
m'appelez pas « cara ». Vous pensez peut-être que dire un mot en italien,
ça fait sexy ? Eh bien, détrompez-vous, ajouta Abby.
D'abord estomaqué, Zain éclata de rire.
— J'emploie ce mot sans même m'en rendre compte. Je viens de passer
quelque temps avec ma mère, c'est pour ça.
Son week-end à Venise s'était prolongé lorsque celle-ci avait dû
annuler un contrat en raison d'une infection à la gorge, qui, selon elle,
risquait de mettre un terme à sa carrière. Son amant, beaucoup plus jeune
qu'elle – qui avait le mérite, aux yeux de Zain, d'avoir tenu beaucoup plus
longtemps que ses autres amants –, avait été incapable de faire face au
désespoir de sa maîtresse et l'avait appelé à la rescousse. Pris de pitié pour
le malheureux, Zain avait passé deux semaines en Italie auprès de sa mère.
Qui était caractérielle, comme toutes les divas.
Abby plissa le front.
— Votre mère est italienne ? Elle vit en Italie ?
— Elle est partie quand j'avais huit ans. Elle estimait qu'elle devait le
faire, qu'elle se devait à son public. Qu'elle ne pouvait pas priver le monde
de l'opéra de son talent.
Avait-elle vraiment dit cela à un petit garçon ? Cet égocentrisme
semblait tellement énorme qu'Abby tiqua. Comment une mère pouvait-elle
sacrifier son enfant à sa carrière ? Cette absence totale de sentiment
maternel était choquante.
— Donc, l'italien est la langue de ma mère, reprit-il. La plupart des
Aarifains parlent français et arabe. Il y en a qui parlent aussi l'anglais.
Quelques écoles donnent la préférence au chinois. Mais revenons à nos
moutons. Si vous donnez à Hakim les références bancaires de vos grands-
parents, je ferai virer les fonds avant la fin de la journée.
— Mais vous ne savez même pas de combien ils ont besoin !
— Dites-le-moi.
Gênée, elle baissa les yeux et avança un chiffre, qui ne parut pas
effrayer Zain. Il prit alors son téléphone, dit quelques phrases en arabe et
raccrocha.
— C'est fait, dit-il. Hakim arrive à l'hôpital. Il m'apporte des
vêtements. Il vous ramènera et demandera à Layla, ma gouvernante, de
vous installer.
— Il me ramènera où ?
— Au palais.
— Au palais ? Comme ça ? Tout de suite ? Et si je croise quelqu'un, je
dis quoi ? Et M. Jones… Il… ?
— Je vais m'occuper de M. Jones. Quant aux membres du personnel,
ils ne vous poseront aucune question. Ils sont là pour vous servir. Et si
vous avez besoin de quelque chose, demandez à Hakim.
— Vous ne me laissez pas de temps pour réfléchir, protesta-t-elle. Et
d'abord, qui est Hakim ?
Comme par magie, au même instant quelqu'un frappa à la porte. Un
homme surgit, massif, et salua avec respect.
— Justement. Voici Hakim, mon bras droit.
Zain lui glissa quelques mots – des instructions, sûrement – dans un
mélange d'arabe et de français. Hakim se retourna vers Abby.
— J'espère que vous apprécierez votre séjour parmi nous, Votre
Altesse.
— Merci…
Abby porta le regard sur Zain. Depuis son lit d'hôpital, il donnait ses
ordres avec l'autorité d'un chef militaire. Il était pourtant fatigué, avait les
traits tirés, les joues creuses.
— Vous devriez dormir un peu. Et ne faites pas de bêtise comme vous
lever !

Ses deux visiteurs sortis, Zain ferma les yeux. Avait-il pris la bonne
décision ? Et Abby avait-elle idée de ce qu'elle venait d'accepter ?
Mais l'heure n'était pas aux doutes. En refusant un mariage forcé avec
Kayla, il allait se faire des ennemis. Se défendre lui prendrait du temps et
de l'énergie. Or, il avait besoin de toutes ses forces pour régner. Son père
avait peut-être perdu de vue que leur vie personnelle passait après leur
devoir ; Zain, lui, ne l'avait pas oublié.
Il savait qu'en tant qu'héritier il allait devoir imposer son autorité sans
délai s'il voulait avoir la plus petite chance de mener à bien les réformes
dont le pays avait besoin.
La corruption à Aarifa était une plaie que Zain avait observée depuis
les coulisses, conscient du déclin mais impuissant, en tant que fils cadet, à
empêcher les turpitudes.
Il savait que les opposants aux réformes qu'il entendait mener feraient
remonter le scandale de sa mère et tenteraient de le salir par procuration.
Contre ceux-là, il ne pourrait rien. En revanche, il pourrait empêcher les
généraux de confisquer le pouvoir. Un mariage temporaire, de pure
convenance, était la solution évidente, même si cela signifiait jeter Abby
Foster dans l'enfer des intrigues et des mensonges du palais. Comment le
vivrait-elle ?
S'estimant coupable d'abus de position dominante, il refoula cette
question qui lui donnait mauvaise conscience.
Il soupira. Dans son malheur, elle ne serait pas perdante et, dans dix-
huit mois, lorsqu'il aurait assis son autorité, elle pourrait reprendre sa vie
d'avant, le poids de la dette envers ses grands-parents en moins. Elle serait
libre de ses choix, une liberté qu'il avait perdue dès la mort de son frère.
Il enfonça la tête dans l'oreiller et tendit le bras derrière lui pour
fermer l'arrivée d'oxygène qui chuintait et l'agaçait. Calmé, il ferma les
yeux et s'endormit bercé par le doux rêve d'une femme aux yeux verts qui
lui souriait en l'enlaçant.
10.

Tu pensais que c'était une bonne idée… Pourquoi ? se demanda Abby,


une fois la porte refermée derrière Layla, la gouvernante de Zain.
Elle était trop fatiguée pour réfléchir et n'avait qu'une envie, se
coucher.
Elle défit la robe qu'elle portait et la laissa tomber par terre sur l'épais
tapis. Elle n'avait jamais vu un lit aussi grand. Quelqu'un avait fait la
couverture comme dans les grandes maisons, et les draps de soie,
merveilleusement doux au regard, n'attendaient qu'elle.
Peut-être pourrait-elle demander à dormir dans une chambre plus
petite à l'avenir. Rêvant d'un cocon dans lequel elle pourrait se lover, Abby
s'endormit emportant dans son sommeil un bel homme brun aux yeux bleu
électrique qui la serrait contre lui…

Alors qu'elle sortait des bras de Morphée, le lendemain matin, les


rêves qui avaient peuplé sa nuit s'effilochèrent peu à peu, lui laissant
l'impression cotonneuse d'une douleur étrange dans le ventre, et le cœur
serré. Comme ces impressions s'évanouissaient, elles aussi, Abby se sentit
brusquement désorientée et paniqua.
Où était-elle ?
Un lustre en cuivre aux multiples pampilles de cristal scintillait au
plafond et, au pied du lit, se tenait une jeune femme avec un plateau.
— Bonjour.
Heureusement, son séjour au palais n'était pas supposé durer, car ce
genre de cérémonial n'était pas fait pour lui plaire. Pour la vraie femme de
Zain, la situation serait différente. Elle se réveillerait à côté de lui, enlacée
peut-être, bras et jambes en travers de son corps débordant de désir…
Abby ferma les yeux. Les images qui défilaient sous ses paupières
closes étaient d'un érotisme torride. Des lèvres remontaient le long de son
cou, une langue, râpeuse, courait vers sa bouche. Un baiser profond, lent,
affamé…
Ses yeux s'ouvrirent. Elle inspira très fort et soupira comme pour
évacuer sa culpabilité et sa honte.
Qu'est-ce qui te prend, Abby ?
— Du café ? demanda la domestique.
— Volontiers, merci.
La jeune femme fit une courbette, posa le plateau sur une table et se
retourna.
— Les rideaux ? demanda-t-elle montrant le mur opposé, où quatre
fenêtres, de la hauteur d'un étage, toutes garnies de tentures richement
brodées, ouvraient sur une palmeraie luxuriante.
Abby repoussa son drap et balança les jambes sur le côté du lit. Le chat
imprimé sur le grand T-shirt qui lui servait de chemise de nuit semblait lui
faire un clin d'œil complice. Cette tenue était incongrue dans cet
environnement des mille et une nuits.
Son sentiment de ne pas être à sa place ne fit que s'aggraver quand la
jeune fille s'approcha avec un long déshabillé en soie. Le maître des lieux
devait en avoir une ribambelle en réserve, de diverses longueurs, pour
s'adapter aux tailles des différentes conquêtes qui défilaient chez lui pour
une nuit de plaisir. Une nuit seulement !
Ou, peut-être, l'une de ces amies l'avait-elle laissé derrière elle en
s'éclipsant. Cette pensée déplut tellement à Abby qu'elle fit une grimace,
que la jeune servante dut remarquer, car elle rit sous cape.
Abby passa le déshabillé et s'éloigna en attachant la ceinture. Pourquoi
l'idée que Zain ait couché ici avec des femmes la dérangeait-elle ? Il était
évident qu'il avait une vie sexuelle active. Avec son physique de séducteur,
cet homme n'avait certainement pas l'ascèse d'un moine.
Cette pensée la fit sourire tout en l'agaçant. Pendant les dix-huit mois
qu'elle devrait vivre avec lui ici, allait-il continuer à mener une vie de
célibataire ou faire semblant de se ranger ? Si on lui imposait de jouer un
rôle d'épouse, elle entendait qu'il en fasse autant.
Elle inspira profondément et marmonna quelques mots, que la jeune
fille ne comprit pas, car elle regarda Abby, les yeux écarquillés, avant de
gagner le dressing. Quelques instants plus tard, elle revint avec une paire
de mules brodées et s'agenouilla pour les passer aux pieds d'Abby.
— Ah non ! protesta Abby, prenant les mules des mains de la jeune
fille.
Elle y glissa les pieds et releva la tête.
— C'est exactement ma taille. Merci. Je n'ai plus besoin de vous
maintenant. Je vais me débrouiller seule.
La jeune fille ne sortit pas. Elle restait là, les bras ballants. Abby se dit
qu'elle ne l'avait pas comprise et la reconduisit elle-même à la porte. Elle
la referma derrière elle.
Elle s'adossa au mur et réfléchit. Zain allait-il bientôt quitter l'hôpital ?
Il semblait convaincu que sa sortie était pour aujourd'hui, mais Abby en
doutait.
En attendant, elle allait prendre un bain. Un bon bain bien chaud.

* * *

Baignant dans une eau dans laquelle elle avait versé le contenu d'un
flacon d'huile parfumée trouvé sur le lavabo en marbre blanc, Abby
commença à ressentir une certaine détente et à raisonner plus sereinement.
Certes, elle allait sacrifier quelques mois de sa vie, mais c'était pour la
bonne cause.
Elle venait de sortir de la baignoire et se séchait lorsqu'elle entendit
des voix dans la pièce voisine. Elle prit une grande serviette et l'enroula en
turban autour de ses cheveux, puis passa le déshabillé en soie qu'elle noua
à la taille. Et elle sortit.
La jeune femme était revenue. Avec une autre femme, elle rangeait des
vêtements dans une commode entre des feuilles de papier de soie. Une
troisième suspendait des robes neuves – elles portaient encore leurs
étiquettes – dans le dressing attenant à la chambre.
— Mais…
Abby s'arrêta. En contre-jour – ce qui expliquait qu'elle ne l'ait pas vu
tout de suite –, devant les baies vitrées, se trouvait un homme. Un homme
à l'air sévère qui surveillait le travail des trois femmes. Un homme
débordant de sensualité qui la troublait comme jamais personne ne l'avait
troublée.
Zain !
11.

Sous le choc, Abby se figea. Puis, se ressaisissant, elle leva le menton


et attendit qu'il manifeste une quelconque réaction.
Mais il resta de marbre.
La froideur aussi lui allait bien. Elle ajoutait un je-ne-sais-quoi à sa
virilité. Il était toujours aussi beau, silhouette élancée et élégante dans un
pantalon gris anthracite, égayé par une chemise bleu ciel qu'il portait col
ouvert.
Rien ne permettait de deviner qu'il avait été blessé. Les ecchymoses
qu'il avait sur le corps, elle le savait pour les avoir vues, étaient cachées, et
le profil gauche qu'il lui présentait ne laissait pas voir ses plaies au visage.
Enfin, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Se cherchèrent de
nouveau et se soudèrent. Et, brusquement, il baissa la tête. Abby, qui
retenait sa respiration, souffla doucement ; mais, incapable de soutenir la
tension qui régnait, se précipita hors de la pièce.
Zain attendit que la porte se referme. Puis, n'y tenant plus, il suivit
Abby dans le petit salon voisin. Il n'avait jamais rien connu d'aussi violent.
Était-ce le glissement de la soie sur son corps, sur ses courbes, ses seins,
ses fesses, ses cuisses ? Son corps avait réagi de façon incontrôlable.
D'autant plus incontrôlable qu'il avait deviné qu'elle ne portait rien
dessous.
D'accord, elle avait un corps de déesse, infiniment attirant, mais était-
ce suffisant pour expliquer qu'il ne puisse plus se maîtriser ? Des belles
femmes, il en avait déjà connu…
Ce n'est que du désir sexuel, se rassura-t-il.
— Alors, comme ça, vous avez quitté l'hôpital ? lui dit-elle sur un ton
de reproche.
— Ils m'ont donné leur bénédiction, plaisanta-t-il.
— Qui avez-vous soudoyé pour qu'on vous signe un bon de sortie ?
Il la fixa, amusé.
— Est-ce une allusion subtile ? Essayez-vous de suggérer que je vous
ai soudoyée, Abigail ?
— Personne ne m'appelle Abigail.
Elle hocha la tête en soupirant.
— Je ne vois pas comment je vais pouvoir continuer.
— Je ne vois pas où est le problème.
Elle fit la moue. Il ne la prenait pas au sérieux.
— C'est le problème justement, vous ne voyez pas ! La jeune fille tout
à l'heure… Elle voulait me mettre mes mules !
Elle regarda par terre. Ses ongles vernis dépassaient de ses ravissantes
petites mules.
— Vous voyez, reprit-elle, à vous cela semble normal. Pas à moi. Je
suis assez grande pour me chausser toute seule. Ce genre de pratique me
met mal à l'aise. Je la trouve déplacée.
— Ce n'est pas obligatoire. Il m'est déjà arrivé de lacer mes souliers
tout seul.
— Vous vous moquez de moi !
Elle n'avait pas envie de plaisanter.
— J'aime que vous trouviez cela déplacé.
— Trop aimable de votre part !
Son ton cinglant le fit sourire.
— Je compte tout de même sur vous pour respecter les termes de notre
accord.
Ainsi, il pensait qu'elle n'était pas une femme de parole ? Elle allait le
faire mentir.
— Je n'ai qu'une parole. J'ai dit que je le ferai, je le ferai.
L'image de ses grands-parents passa devant ses yeux et renforça, s'il en
était besoin, sa volonté.
— Évidemment, je vais devoir parler à mon agent. Mais je ne sais pas
ce que je vais lui dire…
Quoi qu'elle dise, elle serait indéfendable. Il lui reprocherait de ne pas
être fiable et d'avoir pris cet engagement absurde.
— Je m'en occupe, lança Zain. Donnez-moi son nom.
Elle pinça les lèvres.
— Je vous interdis de vous en occuper !
Elle resserra le nœud de sa ceinture.
— Écoutez-moi je suis plus que capable de régler mes affaires. Je suis
une grande fille, vous savez.
— Écoutez-moi, l'imita-t-il. J'essaye seulement d'arranger vos affaires,
pas de régenter votre vie.
— Vous l'avez déjà fait en me portant secours !
Abby happa sa lèvre inférieure et la mordilla.
— Mes grands-parents m'ont appris à assumer mes actes…
Elle se figea.
— Mon Dieu, Nana et Pops ! Comment vais-je leur dire ?
— Dites-leur ce que vous voulez, je serai toujours d'accord.
Surprise par sa complaisance, elle se tut un instant.
— Je ne suis peut-être pas obligée de leur dire… Ils reviennent de
croisière dans deux semaines, ce sera peut-être suffisant à ce moment-là.
— De croisière ? s'étonna Zain. Mais je croyais qu'ils n'avaient pas le
sou.
Gênée, elle détourna le regard.
— Ils ont gagné un concours organisé par un journal que ma grand-
mère lit. Je ne sais plus lequel, ajouta-t-elle d'un ton vague.
— Vous êtes sûre ?
— Oui. Un voyage tous frais payés dans les Caraïbes.
Il nota sa gêne. Elle regardait partout, sauf dans sa direction.
— Il y a vraiment eu un concours ? Vous êtes sûre ?
Elle tourna la tête, car elle avait rougi et ne voulait pas qu'il le voie.
— Bien sûr ! Qu'est-ce qui vous fait douter ? Oh ! et puis zut !
s'emporta-t-elle. Il n'y a pas eu de concours, vous avez raison. Mais Pops a
traîné une bronchite tout l'hiver dernier. Ça l'a épuisé. Alors quand j'ai vu
la pub pour cette croisière, à prix cassé, j'ai inventé cette histoire de
concours. En fait, j'ai payé pour eux.
La mine déconfite, elle le fixa.
— Ne faites pas cette tête-là, dit-il. Vous avez menti, mais c'était pour
la bonne cause. C'était plutôt gentil, non ?
Elle battit plusieurs fois des paupières. Pourquoi était-il si conciliant ?
Et pourquoi éprouvait-elle un tel plaisir à être félicitée ? Son plaisir était
disproportionné par rapport au compliment !
— Avez-vous eu quelque chose à manger ?
Elle hocha la tête et regarda la table où elle était assise un peu plus tôt.
La vaisselle avait disparu, et des compositions florales, plus somptueuses
encore que les anciens bouquets, ornaient la pièce.
— Bien, alors habillez-vous et allons-y !
— Où allons-nous ?
— Je me propose de vous faire faire une visite guidée.
— Ce n'est pas nécessaire.
Pourquoi voulait-il jouer les guides quand il avait tout le personnel
souhaité à sa disposition ?
Il haussa les sourcils et s'assit sur une chaise longue installée près de la
porte à double battant qui ouvrait sur le balcon.
— Que voulez-vous faire, alors ? Rester ici ?
— Pourquoi pas ? C'est vaste. Une famille de six personnes y vivrait à
l'aise. Et puis, j'ai de la lecture en retard.
Elle poussa un soupir.
— Écoutez, reprit-elle d'un ton sérieux. Vu les circonstances, je pense
que ce ne serait pas mal que je fasse profil bas.
— Cela irait à l'encontre de mon objectif.
Elle fit la moue et pencha la tête de côté.
— C'est-à-dire ?
— Montrer que le futur cheikh d'Aarifa a une belle femme qui fait de
lui un homme fort et de confiance. Le bureau de presse a fait une
déclaration à ce sujet ce matin.
— Déjà ! Et qu'attend-on de moi ? Que je discoure, que je sois élégante
et que je sourie ?
Sourire, elle savait faire. C'était à peu près tout ce qu'elle avait fait
durant toute sa vie, pensa-t-elle, étouffant des relents de mauvaise
conscience. Quand Zain se déciderait à prendre une vraie épouse,
piocherait-il dans les filles qui défilaient sur les podiums, comme elle ?
— Être élégante est toujours une bonne idée, dit-il avec un sourire
coquin. J'espère qu'il y a des robes qui vous plaisent, dans le lot que j'ai
fait livrer, mais n'hésitez pas à commander ce dont vous avez besoin ou
que vous désirez.
— D'où viennent-elles, ces robes ?
— Je ne saurais pas vous le dire avec précision. Je me suis contenté de
donner vos mesures à…
— Mes mesures ! Que savez-vous de mes mesures ?
Un sourire entendu passa sur son visage, tandis que son regard glissait
très lentement sur son corps.
— J'ai le coup d'œil pour ces choses-là, cara.
— Et de l'entraînement, non ? rétorqua-t-elle.
Il fit comme s'il n'avait pas entendu.
— Pour les chaussures, poursuivit-il, j'ai tenu compte de ce que vous
m'avez dit à propos de vos pieds. J'ai donc demandé deux tailles de chaque
paire.
Il la toisa.
— Je reviens dans une heure et demie. Cela vous suffira ?
À son tour, elle le prit de haut.
— Combien de temps pensez-vous qu'il me faut pour me préparer ?
Il se mit à rire.
— Une demi-heure, alors !
Et il quitta la pièce, la laissant désemparée. Quel vide ! Malgré ses
piques et ses airs supérieurs, cet homme avait déjà pris une place
importante dans sa vie.

Abby se rendit dans le dressing et ouvrit les placards. Les tenues toutes
neuves étaient suspendues dans des housses de protection. Plus bas se
trouvaient les chaussures. Elle se baissa pour vérifier ce qu'il avait dit. Il y
en avait bien deux paires de tailles différentes de chaque modèle. Soit
vingt paires. C'était ahurissant !
Elle ne s'achetait pas beaucoup de vêtements normalement, se trouvant
tellement plus à l'aise dans un vieux jean et en T-shirt. Évidemment, il n'y
en avait pas dans le placard. Elle jeta donc son dévolu sur un pantalon aux
poches profondes d'un joli bleu poudré, qu'elle assortit à une chemise
épaulée de style fifties, d'un ton légèrement plus soutenu, égayée de petits
papillons brodés. Elle prit sa lingerie dans son sac presque à regret, car
elle avait entrevu dans un des tiroirs de la commode tout un choix de
dessous soyeux, dans des nuances à mettre l'eau à la bouche et dans des
tissus divins.
Elle sortit une pochette de son fourre-tout et, après avoir ramené ses
cheveux en arrière, se lança dans sa séance maquillage. Crème hydratante
et crème solaire, une touche de blush sur les pommettes, un voile d'ombre
sur les paupières. Et, pour finir, un trait de rouge à lèvres carmin,
provocant. Alors seulement, elle se lâcha les cheveux.
Les pieds glissés dans des mules rouges, Abby s'approcha de la psyché
pour juger du résultat. De profil devant le miroir, une main à plat sur le
ventre, l'autre dans le creux des reins, elle s'examinait quand quelqu'un
frappa à la porte.
Sans attendre de réponse, Zain entra.

Le demi-sourire ironique qui était sur ses lèvres s'effaça dès que Zain
vit Abby. Il traversa la chambre pour s'approcher d'elle. Sans doute
troublée de le voir surgir, elle eut du mal à cacher son émotion.
— Je suis presque prête ! annonça-t-elle d'un ton faussement dégagé.
— Prenez votre temps…
Il la détaillait, remontant de ses pieds vers son visage. Il s'arrêta sur sa
bouche.
— Pour moi, vous êtes prête, dit-il.
Elle était sublime. Comparable à l'une de ces stars des films
américains en noir et blanc. Féminine, élégante et insolente, une diva
comme Hollywood en produisait dans les années 1950 et que sa mère lui
avait fait découvrir quand il était petit.
Elle leva les bras et souleva la masse de ses boucles.
— Je n'ai rien fait avec mes cheveux.
— Ils sont bien comme cela, répondit Zain, sincère.
Il les imagina tombant sur son dos nu et sur ses seins. Ils devaient
cacher sa poitrine, maintenant qu'ils avaient poussé. Il y a dix mois, ils
étaient plus courts de quelques centimètres.
Il inspira une bonne goulée d'air frais et repoussa l'image torride qui
faisait brusquement réagir son corps.
— Que devez-vous faire d'autre ?
— M'arranger pour être présentable…
Abby se sentait oppressée. Zain s'allongea sur la chaise longue et la
suivit du regard, l'air de s'ennuyer. Elle souleva ses cheveux et les laissa
retomber sur ses épaules.
— Présentable aux yeux de ces gens qui font probablement le pied de
grue dehors pour me regarder, ajouta-t-elle. Vous pensez que je devrais
porter un voile ? Mais ce serait peut-être mal interprété…
Dépassée, écrasée sous le poids de ce à quoi elle s'était engagée, elle
empoigna le dossier d'une chaise et souffla.
— Je suis totalement perdue…
— Allez, ne faites pas cette tête-là ! Cela ne vous va pas de jouer les
victimes.
Devant son air moqueur, elle releva crânement le visage.
— Vous ne réussirez pas à me convaincre, poursuivit-il. Je vous ai vue
tenir tête à des hommes armés. Quant à être présentable… Que voulez-
vous de plus ?
— Ma grand-mère dit tout le temps cela avant de sortir : « Suis-je
présentable ? »
Le fait de parler de sa grand-mère lui mit la larme à l'œil. Elle était
trop émotive, elle avait besoin de s'endurcir. Une idée germa alors dans
son esprit, lui redonnant le sourire.
— Votre belle-sœur, dit-elle. Si nous lui racontons l'histoire, elle
pourra peut-être m'aider. Qu'en pensez-vous ? Elle doit être de bon conseil.
Il se redressa dans sa chaise longue et se leva.
— Sûrement pas ! Je vous interdis de vous rapprocher de Kayla.
Il fit quelques pas et s'arrêta.
— Et vous ne lui raconterez pas notre histoire. Je vous l'interdis.
— Je ne vois pas où serait le mal…
— N'approchez pas de Kayla, Abigail, dit-il d'un ton grave. Vous
m'entendez ?
Kayla et Abby. À coup sûr, le tigre dévorera le chaton, songea Zain.
Cette idée en amenant une autre, il se dit qu'il allait devoir prendre des
mesures pour protéger Abby.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, avant de se reprendre très vite : Ah !
pardon ! Je ne pensais pas… Vous avez raison.
Heureux de ne pas avoir à fournir d'explications, Zain se demanda tout
de même comment elle en était arrivée à cette conclusion.
— Je n'avais pas réfléchi, reprit-elle. C'est vrai, elle doit être
effondrée. Je vous promets de ne pas la déranger. Ça doit être terrible de
perdre son mari si jeune.
Elle souleva de nouveau ses cheveux.
— Vous avez une minute ? Je les attache.
Il ne résista pas au plaisir de les regarder. Ils brillaient, roux,
flamboyants, irrésistibles. Des vagues de feu.
— N'y touchez pas. Ils sont très bien comme ça, l'implora-t-il. Ils me
plaisent beaucoup comme ça. Quant au voile, oubliez. À Aarifa, les
femmes n'en portent plus, excepté quelques anciennes. Et encore,
seulement quand elles sortent de chez elles. Alors, détendez-vous.
Abby plaqua la main sur son cœur, qui battait trop vite. Zain venait de
la complimenter sur ses cheveux, avec dans les yeux une fièvre qui
trahissait une violente émotion. Elle avait même cru le voir se troubler.
Elle se mit à rire.
— Me détendre ? Comment voulez-vous ? Je vis dans un écrin.
— Je peux vous changer de chambre.
Elle soupira.
— Pas de chambre ! De situation. Le mensonge, l'argent…
— Je comprends. Mais comparé à une fuite dans le désert aux mains
de pillards, ce n'est pas l'enfer.
L'évocation de son enlèvement rappela à Abby qu'elle lui devait
beaucoup, même s'il avait tendance à minimiser le fait qu'il lui avait sauvé
la vie. En fait, il n'en avait jamais reparlé, alors qu'il aurait pu se montrer
exigent en retour.
Mal à l'aise, car se sachant redevable, elle voulut le rassurer :
— J'ai signé. Alors ne vous inquiétez pas, j'irai jusqu'au bout.
— J'aime vos cheveux comme ça… C'est vraiment vous.
Pourquoi changeait-il si brusquement de sujet ? Elle le regarda, près de
lui poser la question, quand il la devança à la porte et lui dit de passer. Elle
le vit tapoter ses poches et faire machine arrière.
— J'ai oublié mon téléphone…
— Je vous attends.
Il s'arrêta.
— De quoi avez-vous peur ?
— Je n'ai pas peur, mais… Les gens sont curieux. Ils vont me poser
des questions.
— Ils ne le feront pas ; et s'ils le font, dites-leur de s'adresser à moi.
Elle leva les yeux au ciel.
— Ce que vous pouvez être macho ! Je n'ai pas besoin d'un homme
pour me dicter ce que je dois dire.
— Désolé, mais vous aviez l'air tellement désemparée !
Elle plissa les yeux.
— Désemparé ? Vous inventez !
Il ne releva pas et s'éloigna.
— Où allez-vous ?
Il avait déjà ouvert une porte.
— Je viens avec vous ! annonça-t-elle.
Elle partit à sa suite et poussa la porte en grand. C'était une chambre.
Immense, mais moins meublée que la sienne et au décor très masculin.
Intimidée, elle resta sur le seuil tandis que Zain fouillait les tiroirs d'un
bureau.
— C'est une chambre, dit-elle étourdiment, pour meubler le silence.
— Difficile d'affirmer le contraire, ironisa-t-il.
Vexée, elle pinça les lèvres.
— Votre chambre ?
— Décidément, on ne peut rien vous cacher !
— Personne ne m'aurait prévenue qu'il y avait une porte dérobée dans
ma chambre ? s'offusqua Abby.
— Ce n'est pas un secret, cara. Tout le monde en connaît l'existence.
Mon arrière-arrière-grand-père l'avait fait faire quand il a emménagé dans
le palais avec sa maîtresse favorite. Comme nous sommes mariés, nous
devons partager la même chambre à coucher, ce qui ne veut pas dire le
même lit…
Son regard s'attarda sur son corps.
— À moins, bien sûr, que vous ne souhaitiez le partager…, ajouta-t-il
avec malice, ce qui crispa Abby. Mais détendez-vous ! La porte de
communication dispose d'une serrure, que l'on pourra utiliser si vous
craignez pour votre vertu.
Agacée par son sarcasme, elle rougit. C'était trop facile de se moquer
d'elle ! Il avait le beau rôle.
— Je suis capable de défendre ma vertu toute seule, merci, grommela-
t-elle.
Elle frissonna. Réfléchit. Avait-elle vraiment rougi à cause de son
sarcasme ? Ou son imagination de midinette, survoltée par leur future
proximité, l'avait-elle excitée ?
Elle baissa les yeux. La vraie question, la plus pertinente, était simple :
souhaitait-elle vraiment défendre sa vertu ?
— Je n'ai pas besoin de serrure, vous savez !
Un peu de maîtrise suffira, pensa-t-elle.
— Je n'en doute pas, affirma Zain. Mais le verrou est de mon côté…
Le verrou était peut-être d'un seul côté, mais l'attirance, la même
attirance qui avait, au premier regard, pris vie dans le désert, était
réciproque et plus forte que tout ce que Zain avait jamais connu. Si les
circonstances avaient été différentes, il aurait aimé tester cette attirance,
l'explorer avec elle.
Il serra les dents. Ils avaient dix-huit mois à passer ensemble. Si une
relation sexuelle pouvait agrémenter leurs deux premiers mois,
qu'adviendrait-il ensuite ? Il resterait seize mois à vivre ensemble.
Au fil des ans et de ses expériences, il avait constaté que la passion
s'émoussait très vite et que les petites manies qui pouvaient amuser au
début devenaient vite irritantes. Puis l'ennui s'installait. Dans des
circonstances normales, la solution était de partir, mais dans le cas présent
ce n'était pas une option.
Cette certitude ne l'empêcha pas de parcourir une nouvelle fois le
corps d'Abby des yeux. Elle avait une silhouette fluide, élancée, des
formes gracieuses, des gestes souples. Elle le faisait voyager dans un
monde de fantasmes.
Il passa devant elle avant de dire ou de faire une chose qu'il regretterait
sûrement.
— Vous pouvez toujours rêver ! dit-elle avec froideur, comme si elle
avait lu dans ses pensées.
Zain se retourna brusquement vers elle. Abby sursauta, prise de court.
Il se retrouva près d'elle, la dominant d'une tête, si proche que la chaleur
de son corps se communiquait au sien. Abby plaqua la main sur son torse
pour le repousser.
Elle avait beau être grande et forte, sa force n'était rien comparée à la
détermination de Zain et à sa puissance. Furieuse, elle planta son regard
dans le sien, mais, au lieu de s'écarter, Zain glissa la main derrière son dos
et la plaqua contre lui. Aussitôt, elle sentit contre son ventre, dure,
impérieuse, son érection, manifestation évidente du désir qui le tenaillait.
Abby entrouvrit la bouche. Elle haletait plus qu'elle ne respirait.
L'haleine tiède de Zain lui balayait la peau, y faisant naître la chair de
poule.
Il baissa la tête vers elle.
Allait-il prendre ses lèvres ?
Non. Il s'arrêta à quelques centimètres et murmura :
— Tu veux connaître mes rêves, cara ?
Il la tutoyait, tout d'un coup ? Abby ferma les yeux et sentit ses lèvres
chaudes qui se refermaient sur les siennes.
Mon Dieu, que c'était bon !
Son frémissement et ses lèvres soyeuses sous les siennes firent tomber
les dernières défenses de Zain. Encouragé aussi par ses miaulements de
petit chat, il plongea les doigts dans les fils de soie de ses cheveux roux et,
lui tirant la tête en arrière, l'embrassa avec la rage d'un amant affamé.
Sans hésiter, Abby répondit avec fougue à son baiser.
Il mordait ses lèvres, fouillait sa bouche de sa langue qui cherchait la
sienne. Elle ne s'écarta pas. Au contraire. Elle était même prête à tout
quand, brusquement, il recula pour reprendre son souffle. Front contre
front, sa main toujours dans ses cheveux, leurs haleines se mêlaient
encore.
— Cara…
Les muscles de sa mâchoire frémirent. Il embrassa doucement le coin
de sa bouche et murmura :
— Tu veux explorer mes rêves un peu plus ? Ou peut-être les tiens ?
— Je n'ai pas ce genre de rêves, répliqua-t-elle sèchement.
12.

Sans se soucier de l'air interdit de Zain, Abby passa devant lui et sortit,
mortifiée, honteuse de ne pas lui avoir résisté, mais surtout troublée par
l'excitation qui l'agitait.
— Comme ça, tu as décidé de mener la danse, dit-il en riant.
Il l'avait suivie dans le couloir. Tremblante de rage, elle le fusilla du
regard. Il était calme, et elle l'enviait. Elle aurait aimé, elle aussi, pouvoir
s'enflammer puis s'éteindre à la demande, comme si cela ne signifiait rien.
Mais cela ne signifie rien pour moi non plus, se répéta-t-elle, sans
toutefois parvenir à se convaincre.
— Vont-ils nous suivre encore longtemps ? marmonna-t-elle.
— Qui ?
— Les deux types avec leurs armes automatiques qui marchent dix pas
derrière nous.
— Ah ! La sécurité. On finit par ne plus les voir. C'est ça ou devenir
fou.
Arrivée sur la terrasse, Abby posa les mains sur la rambarde en fer
forgé et se pencha.
— Attention ! s'écria Zain.
Il se précipita pour la retenir. Il fallut un moment à Abby pour se
ressaisir tant il lui avait fait peur. Elle rit. Qu'avait-il cru ? Qu'elle allait se
jeter dans le vide ? Elle n'avait pris aucun risque et voulait juste jouir du
panorama enchanteur.
Zain lui mit les mains sur les épaules. Elle frissonna, puis se retourna.
— Que fais-tu ? Tu veux te tuer ? Je te signale que le sol est à soixante
mètres !
— Je n'ai pas le vertige, déclara-t-elle.
Il haussa les épaules.
— Je n'irai pas te ramasser en bas.
Il ne la lâchait pas. Et, sous prétexte de ne pas la lâcher, il faisait
glisser les mains – des mains caressantes – de ses épaules sur ses bras et la
fixait sans ciller de ses yeux bleu électrique perçants.
— Tu m'as fait peur, dit-il après un silence.
— La vue est magnifique.
Et toi, tu es superbe, ajouta-t-elle mentalement, le regardant droit dans
les yeux.
Il hocha la tête.
— Mais c'est dangereux. Mes ancêtres amenaient leurs ennemis ici et
les passaient par-dessus la rambarde. Quand j'étais petit, j'étais fasciné par
les histoires horribles, comme tous les petits garçons. Le jour de mes
douze ans, mon frère m'a dit qu'il avait un cadeau pour moi. Il m'a amené
ici.
Il se tourna vers le vide.
— À cette époque, j'étais aussi grand que Khalid. Deux de ses amis
attendaient. Ils m'ont tenu au-dessus du ivde et menacé de me laisser
tomber. Ils voulaient que je dise que ma mère était une traînée. Je ne
voulais pas. J'ai fini par m'évanouir de peur.
— Moi, je n'ai pas peur du vide. En revanche, la cruauté de ton frère
me donne le vertige. Pas étonnant que cet endroit t'effraye !
— Il ne m'effraye pas.
— Tu as le droit d'avoir peur, tu sais.
Elle prit sa main.
— Tu te sens mieux comme ça, non ?
Il sourit. Un sourire très doux, empreint de mélancolie.
— Je n'ai plus peur de la hauteur. Mon père m'a guéri. Mon aventure
lui était revenue aux oreilles. Je ne sais pas comment mais il l'a su. Il m'a
amené ici et m'a dit de regarder en bas.
Abby tiqua, choquée.
— C'était violent !
Le sourire de Zain se teinta de tristesse.
— J'ai refusé. Alors, il a sorti une pierre de sa poche. Un gros galet,
lisse et noir.
Il caressa le creux du poignet d'Abby, l'air rêveur, comme s'il caressait
la pierre.
— Il me l'a donnée et m'a dit qu'elle était précieuse, qu'elle avait un
pouvoir magique, que la personne qui la tenait ne tomberait jamais. Il m'a
dit qu'elle lui avait été donnée par un célèbre alpiniste qui avait conquis
l'Everest.
Abby se détendit et sourit, un rien moqueuse.
— Tu l'as cru ?
L'image de Zain, petit garçon, inquiet devant le vide, l'émouvait.
— J'avais toujours peur de tomber, mais oui, je l'ai cru. Mais plus que
tout, je ne voulais pas le décevoir. Chaque jour, nous nous retrouvions ici,
et chaque jour, je regardais par-dessus la rambarde avec un peu moins
d'appréhension. Après une semaine, comme mon père n'arrivait pas et que
je m'ennuyais, j'ai pris la pierre dans ma poche et je suis monté sur le
rebord. Je voulais voir. J'ai toujours été curieux. Je me demandais ce qui se
passerait si je la laissais tomber, alors je l'ai lancée. Quand je me suis
retourné, mon père était là. Je lui ai dit que la pierre n'avait pas marché,
qu'elle était tombée.
— Qu'a-t-il dit ?
— Il a haussé les épaules et m'a répondu : « Oui, mais pas toi. » Et il
est parti.
Imaginant l'enfant et son père, Abby sourit de nouveau.
— Vous étiez proches, apparemment.
— Quand j'étais gamin, oui.
Il se tourna et enchaîna, la voix blanche :
— Mon père était un homme bon et, à une certaine époque, un bon
chef. Il était fort, on le respectait. Quand j'entendais des histoires sur le
début de son règne, je voulais être comme lui.
Un rictus d'amertume déforma son visage.
— Mais il a fait scandale en épousant ma mère. Elle avait un passé, et
lui avait déjà une femme, la mère de Khalid. Il est passé outre. Son amour
pour ma mère a tourné à l'obsession. Il a fait passer son bonheur avant son
devoir.
— Peut-être, commença-t-elle timidement, avait-il besoin de la femme
qu'il aimait à ses côtés pour le seconder dans son rôle de chef.
— À ses côtés ? ricana-t-il. Elle l'a quitté !
— Et toi avec…
Quelle tristesse ! Quel crève-cœur d'imaginer le désespoir du petit
garçon que sa mère avait abandonné et le chagrin de son père, follement
amoureux et délaissé par la femme qu'il aimait.
— J'ai survécu, mais pas mon père. Il s'est effondré, il ne s'est plus
occupé de rien, ni de son devoir ni de son pays. Quant à ma mère, il la
reprendrait demain si elle voulait revenir.
Un frisson parcourut le dos d'Abby.
— Le pauvre !
Zain se cabra. Il fulminait.
— Comment ça, le pauvre ? Un chef a des responsabilités. Il les a
négligées. Oh ! il est toujours là physiquement, mais c'est comme s'il ne
l'était pas.
— Tu lui en veux, on dirait.
Elle découvrait, surprise, que son héros avait des pieds d'argile. À la
lumière de l'histoire familiale, sa décision de rester célibataire et son
mépris pour le mariage ne se justifiaient peut-être pas, mais
s'expliquaient.
— J'ai honte de lui.
Les mots étaient sortis de sa bouche comme s'il les avait crachés,
comme des gros mots, qu'elle eut du mal à entendre même si cette histoire
ne la concernait pas. Lui-même parut choqué de les avoir prononcés. Il se
tourna brusquement, regrettant visiblement de s'être confié.
— Tu viens ? lui dit-il presque brutalement. Nous ne sommes pas
arrivés !
Et il s'éloigna.

Abby courut pour le rattraper. Il avait raison : tout était immense dans
cette propriété. Les couloirs et les cours, les salles de bal et les patios,
c'était un dédale dans lequel elle se serait perdue sans Zain, qui, tout en
marchant, lui racontait la vie de ses ancêtres. C'était sûrement passionnant,
mais ce qui l'intéressait surtout et à quoi elle n'arrêtait pas de penser,
c'était l'enfance de ce petit garçon devenu un homme qui venait de lui
livrer son cœur d'une façon touchante.
— Ceci, dit-il dans un couloir au plafond voûté, est la partie la plus
ancienne du palais. On n'y passe que pour aller aux écuries.
Abby qui s'était arrêtée, le rattrapa.
— Penses-tu qu'ils revivront ensemble ?
Zain se retourna brusquement.
— Tu es pour les happy ends ? ricana-t-il.
Elle faillit lui dire : « Comme tout le monde, non ? » mais garda sa
remarque pour elle.
— Tu ne penses pas que tu serais plus heureux si tu pardonnais à ton
père ? Il est tombé amoureux, cela ne se commande pas.
Zain serra les dents.
— C'est très aimable à toi de te soucier de mon bonheur, ironisa-t-il,
mais je n'ai besoin de personne pour ça. Tu n'es ma femme que sur le
papier, alors n'essaye pas de jouer un rôle que tu n'as pas à jouer.
Elle qui pensait bien faire, il la mouchait sévèrement ! Pourquoi tant
d'agressivité ?
— Dorénavant je me tairai, dit-elle, mimant le geste d'une fermeture
Éclair qu'elle fermait sur sa bouche.
Il dit quelque chose d'inintelligible et poursuivit, plus haut :
— Toi, te taire ? Je ne le croirai que quand je le verrai.
Il la toisait, arrogant, insupportable de suffisance. Un macho comme
elle les détestait, mais elle n'en laissa rien paraître.
— Cela mène donc aux écuries, dit-elle comme si de rien n'était.
— Oui.
Au même moment, des cavaliers montés sur des étalons sortirent en
galopant d'une écurie. Assourdie par le bruit des sabots qui frappaient le
sol et fascinée par la beauté des pur-sang, Abby stoppa.
— Je sais que les chevaux ne sont pas ton élément, mais j'ai pensé que
tu aimerais dire bonjour à un vieil ami.
Il fit signe à un jeune homme, qui s'approcha en tenant un cheval par la
bride. Zain empoigna les rênes.
— Malik al-Layl. Je pense qu'il se souvient de toi, ajouta-t-il comme
l'animal donnait de doux coups de tête à Abby. Son nom signifie Roi de la
Nuit.
Le cheval, qui lui lécha la main de ses lèvres veloutées, la fit bondir.
— N'aie pas peur. Il te témoigne son affection.
Le regard d'Abby se souda à celui de Zain. Déstabilisée, elle baissa les
yeux et fit semblant de chercher quelque chose dans sa poche.
— Tu as perdu quelque chose ?
Elle sortit sa main vide de sa poche.
— Je cherchais un mouchoir, improvisa-t-elle.
— Je me demandais si tu aimerais prendre des leçons d'équitation
pendant que tu es ici.
— Tu parles comme si j'étais en vacances.
— Tu n'es pas punie. Tu as le droit de t'amuser.
Ses prunelles étaient chaudes, anormalement brillantes.
— Tu pourrais même m'aimer…, ajouta-t-il, sans qu'elle sache s'il
était sérieux ou non.
— C'est peut-être beaucoup demander. En revanche, je veux bien
apprendre à monter.
Alertée par un galop qui approchait, Abby tourna la tête. Le cheval
s'arrêta, et une cavalière mit pied à terre avec une grâce de ballerine. Elle
retira sa bombe et libéra une vague de beaux cheveux, lisses et brillants.
Bien droite, la tête haute et la bombe à la main, elle s'approcha de Zain
et d'Abby dans un déhanchement suggestif.
Décontenancée, Abby regarda Zain et vit qu'il ignorait la beauté qui
marchait vers eux. En revanche, il la dévisageait elle, l'air inquiet, comme
s'il redoutait sa réaction. Puis il s'approcha de la nouvelle venue.
Qui était cette femme ?

— Zain, chéri !
Abby réprima un haut-le-corps. La cavalière était parfaite. Pas un
cheveu ne dépassait. Ils dansaient sur ses épaules, bien en rythme, comme
une vague qui se déroule. Sa culotte de cheval moulait ses fesses et ses
cuisses, longues et finement musclées. Elle portait une chemise d'un blanc
immaculé, de très jolies bottes cavalières et une casaque foncée, ajustée.
Un foulard noué l'air de rien autour du cou ajoutait la touche finale à
l'ensemble si bien étudié. Elle était chic.
Abby soupira intérieurement. À côté de ces femmes-là, elle se sentait
grosse et moche. Immanquablement, elle se revit à l'école, dépassant d'une
tête les autres filles qu'elle entendait rire et se moquer d'elle dans les
couloirs. Agacée par ce souvenir, elle chassa ces images. Elle avait
dépassé ça depuis longtemps, se rappela-t-elle.
Le rire de la femme la ramena dans le présent. Malgré son envie de
regarder ailleurs, sa curiosité l'emporta, et elle se tourna vers le couple
qu'elle formait avec Zain. Elle avait posé la main sur le torse de celui-ci,
qui ne disait rien. Le geste était tendre et intime. Était-ce son imagination
qui lui faisait voir de la tendresse dans cette main ?
Soudain, Zain se tourna et fit des gestes dans sa direction. De toute
évidence, il parlait d'elle. Mais que disait-il ? La femme se retourna à son
tour et, levant une main gantée, fit un signe, auquel Abby répondit après
une seconde d'hésitation. Puis le couple approcha. Abby accrocha un
sourire sur son visage.
— Kayla, je te présente ma femme, Abby. Abby, voici Kayla, la veuve
de mon frère.
— Je suis désolée, dit Abby sous le choc de s'être entendue appeler
« ma femme » par Zain.
Kayla lui décocha un sourire gracieux. Sa bouche était parfaite, rouge à
souhait. Des boucles d'oreilles en diamant pendaient à ses lobes. À côté
d'elle, Zain ne laissait percer aucune émotion.
— Je vous remercie. C'est une période difficile. Zain comprend ce que
je ressens.
Kayla plaqua une main sur sa poitrine.
— Le désert, pour nous…
Elle regarda Zain.
— C'est difficile à expliquer à un étranger… C'est un lien presque
spirituel qui nous unit.
Ne sachant que répondre, Abby laissa tomber un banal : « C'est beau. »
— Je suis désolée de ne pas avoir été là hier soir pour vous accueillir,
enchaîna la veuve.
Elle embrassa Abby sur les joues, libérant un nuage de parfum, puis se
retourna vers Zain. Elle lui prit la main, qu'elle serra entre les siennes
avant de la plaquer contre ses seins.
Abby, qui ne perdait pas une miette de la scène, crut suffoquer. Elle
n'était mariée avec Zain que sur le papier, mais quand même…
La larme à l'œil, Kayla se tourna vers Abby, qui avait pâli.
— Pardonnez-moi, mais j'ai cru perdre mes deux hommes.
Elle se tourna vers Zain.
— À plus tard, chéri ?
En s'en allant, d'une démarche conquérante, la belle brune fit un petit
signe à Abby, qui resta figée, abasourdie.
— C'est donc Kayla…, bredouilla Abby.
— Oui.
Sa réponse, lapidaire, ne l'éclaira pas sur l'étrange relation qui semblait
exister entre Zain et sa belle-sœur. Ne sachant que dire une fois de plus,
elle lança :
— Elle est très belle.
C'est un poison, pensa Zain. Cependant, au lieu de dire le fond de sa
pensée, il donna une tape à l'étalon et fit signe au palefrenier de
l'emmener.
— Kayla nous invite à dîner, ce soir.
Abby hocha la tête.
— Ça doit être dur pour elle.
— J'ai dit que tu étais encore trop fatiguée. Nous verrons cela plus
tard, ce n'est pas une priorité.
Mais surtout, pas question de jeter Abby dans la gueule du loup ! Elle
était encore trop tendre pour affronter Kayla.
— Oui, j'imagine que tu vas avoir beaucoup de choses à faire pour
t'adapter à ton nouveau rôle.
— En effet. Pour ce qui te concerne, tu vas avoir des collaborateurs.
Toute une équipe.
— Une équipe ? Moi ? Mais je n'ai besoin de personne !
— Les gens sont censés penser que nous sommes vraiment mariés.
Que comptes-tu faire pendant ces dix-huit mois ? Te terrer dans ta
chambre ? Tu vas mourir d'ennui.
— Tu voulais que je prenne des leçons d'équitation. Quoi d'autre ? Que
je dévoile des statues, que j'inaugure des expositions ?
À son ton, Zain comprit qu'elle n'avait aucune idée des devoirs d'une
femme de son rang.
— Cela t'éviterait peut-être des ennuis, marmonna-t-il, presque pour
lui-même.
Des ennuis, et de tomber entre les griffes de Kayla. S'il avait refusé
l'invitation de ce soir, c'était pour faire comprendre à Kayla qu'il fallait
qu'elle se tienne à l'écart. D'Abby et de lui. Sa façon de lui faire des
avances devant sa femme l'avait contrarié, et si elle pensait l'exciter en se
conduisant de la sorte, elle avait obtenu le résultat contraire.
Furieux contre lui-même, il hocha la tête. Comment avait-il pu, un
jour, se laisser berner par elle ? Comment avait-il pu ne pas voir
l'ambition qui la dévorait ? Que cette ambition conditionnait chacun de ses
gestes, chacune de ses paroles ? Quel naïf il avait été !
13.

Zain semblait absent, perdu dans ses pensées, et tellement pressé de


rentrer dans leurs appartements qu'Abby avait du mal à le suivre. Après
quelques tentatives pour rompre le silence, elle avait abandonné,
découragée.
À la porte de la chambre, il s'arrêta. Il jeta un coup d'œil à sa montre et
lui annonça qu'il avait rendez-vous avec son père et qu'il était déjà en
retard.
— Désolé, ajouta-t-il. Layla est à ta disposition si tu as besoin de
quelque chose.
Il se tourna pour partir, fit quelques pas et se retourna.
— Il est très seul. Et la mort de mon frère l'a beaucoup affecté. Alors
ne le prends pas mal s'il ne veut pas te voir. Moi, je ne le prends pas mal.
Elle le regarda s'éloigner, grand et énergique, se demandant s'il s'était
dit la même chose quand il était petit et avait besoin de son père.
Une fois seule, elle passa du temps à répondre aux textos de ses
grands-parents et à ceux, beaucoup plus longs, de son agent, qui voulait
savoir où elle était.
Ensuite, elle dîna dans le petit salon, qu'elle préférait à la salle à
manger – qui offrait l'intimité d'une salle de bal ! Puis elle prit un bain
chaud. Les yeux fermés, elle barbota dans l'eau parfumée aux huiles
essentielles, mais sans trouver le calme qu'elle espérait. Son cerveau,
bourré de questions et de pensées qui s'entrechoquaient, tournait à plein
régime.
Comment se passait la visite de Zain à son père ? Le cheikh était-il
fâché que son fils se soit marié en secret ? Kayla faisait-elle du gringue à
Zain ? Comment savoir si elle avait imaginé ou surestimé l'intimité entre
Zain et la veuve de Khalid ?
— La veuve noire ! lança-t-elle tout bas, dans un subit accès de
jalousie.
Elle se laissa couler au fond de la baignoire, puis remonta en crachant
de l'eau.
— Tu es jalouse, Abby Foster ! dit-elle à son reflet dans un des miroirs
qui tapissaient les murs.
Oui, Zain lui plaisait. Il avait éveillé en elle plus que de l'émoi, une
sensualité qu'elle se découvrait. Mais elle ne devait pas perdre de vue
qu'elle n'était là que pour remplir une fonction ponctuelle, qui, hélas !
l'obligeait à passer beaucoup d'heures avec lui. Elle allait devoir résister à
l'attraction qu'il exerçait sur elle. Pendant dix-huit mois. Puis elle serait
loin, et le magnétisme n'opérerait plus.
Bien détendue, elle sortit de l'eau et essuya la vapeur qui brouillait son
image dans la glace. Les bras en l'air, elle plaqua ses cheveux mouillés en
arrière. Si tu veux faire l'amour pour faire l'amour, à toi de voir, se dit-
elle.
Sur ce, elle prit un drap de bain, dont elle s'entoura, et fila dans la
chambre.

Les deux hommes qui l'avaient suivi à une distance respectable


stoppèrent lorsque Zain s'arrêta. Ils attendirent. C'était son quatrième arrêt
depuis son départ de chez son père. Il était sous le choc.
Il repartit, passa devant les deux gardes en faction devant l'entrée de
ses appartements et fit signe aux deux hommes qui le suivaient de
disposer.
La porte refermée derrière lui, il s'y adossa. Il n'était pas du genre à se
laisser ébranler, mais aujourd'hui…
Les yeux fermés, il se repassa la conversation qu'il venait d'avoir avec
son père.
— Plusieurs membres du conseil sont venus me faire part de leur
inquiétude au sujet de ton mariage et du choix de ton épouse.
Zain, qui s'y attendait, n'avait écouté que la moitié des noms que son
père énumérait, dont aucun ne l'avait surpris. En revanche, le
commentaire de son père l'avait cloué sur place :
— Je leur ai dit que tu as mon total soutien.
Zain se doutait qu'il aurait gain de cause auprès de son père en faisant
appel à son sentimentalisme. Ce qui l'avait étonné, c'était la spontanéité
de son accord.
— Je suis heureux que tu aies trouvé quelqu'un, avait enchaîné son
père. La solitude d'un chef est immense, et diriger un pays est une tâche
que je ne souhaite à personne, pas même à mon pire ennemi. A fortiori, pas
à mon fils.
— Ce n'est pas pour demain, père.
— Détrompe-toi. J'ai l'intention de me retirer et de te laisser les rênes
du royaume. C'est une décision que j'aurais prise plus tôt, mais ton frère…
Ne disons pas de mal des morts.
Zain avait beau se répéter les propos de son père, le choc restait aussi
violent. Il se mit à arpenter la pièce.
Il n'avait jamais eu besoin d'une épaule sur laquelle s'appuyer, ni de
quelqu'un à qui confier ses peurs. De toute façon, il n'avait personne dans
la vie. Personne pour le laisser tomber, personne pour le quitter. Mais son
père et Abby, tous les deux, avaient parlé de la solitude du chef.
Pour Zain, être seul était un avantage. Abby ne partageait pas ce point
de vue, et il l'imaginait mal changer d'avis. Elle avait une vision
romanesque de la vie, qui surprenait de la part d'une femme évoluant dans
le monde futile de la mode.
Il esquissa un sourire en pensant à elle et posa la main sur la poignée
de la porte derrière laquelle elle se trouvait. Il resta ainsi un moment,
hésitant. Il lâcha finalement la lourde poignée et s'éloigna, essayant de se
convaincre qu'être seul était un atout, pas une infirmité.

Contrairement à la nuit précédente, Abby ne s'endormit pas la tête à


peine posée sur l'oreiller. Elle se tourna, se retourna, l'esprit peuplé de
pensées qui se bousculaient, de bribes de conversations, d'images et de
détails de ces deux derniers jours.
De temps à autre, son regard déviait vers la porte dérobée qui donnait
sur la chambre de Zain, et elle s'interrogeait.
À l'époque, cette porte servait à introduire en secret les maîtresses et
les femmes qui s'offraient sans vergogne au cheikh. Elle n'était pas une
maîtresse, elle. Elle était une épouse légitime ; mais seulement sur le
papier. À son âge, elle était encore vierge. La seule vierge de vingt-deux
ans sur la planète, pensait-elle. Ce n'était pas un choix. Adolescente, elle
avait fait l'objet de plaisanteries scabreuses de la part de garçons qui la
trouvaient trop grande, trop maigre, trop gauche… Trop bizarre, en
somme. Alors, elle s'était repliée sur elle-même et avait lu. Beaucoup. De
vraies romances. Pas les romans de gare que ses camarades de classe se
gargarisaient d'avoir lus, mais de belles histoires d'amour, de grandes
passions, généreuses et intenses. Et qui la faisaient vibrer.
L'ironie, c'était qu'aujourd'hui alors qu'elle n'avait pas changé,
beaucoup d'hommes lui faisaient la cour. Une cour si pressante qu'elle leur
opposait froideur et distance pour les décourager. Mais son intention
n'étant pas d'être inaccessible, elle s'était souvent reproché de mettre la
barre trop haut. Greg en avait profité pour se rapprocher d'elle. Naïve, elle
n'avait vu chez lui que sa gentillesse et son esprit. Il la faisait rire. Mais
elle avait vite déchanté.
De plus, physiquement, il ne la faisait pas vibrer. Pas du tout
expérimentée, elle s'était dit que cela viendrait plus tard. Que c'était un
processus évolutif et qu'elle était peut-être lente à s'émouvoir
sensuellement. Très honnêtement, elle n'avait rien vu d'enthousiasmant
dans son histoire avec Greg. Elle se disait depuis qu'un jour peut-être elle
découvrirait les merveilles que vivaient les héroïnes de ses romans. Si ces
merveilles existaient vraiment…
Cette pensée la fit bondir de son lit. Pieds nus, elle alla à la fenêtre. Le
jardin, au-dessous, était planté d'herbes aromatiques dont le parfum, porté
par l'air chaud, montait dans la nuit. Plus loin, dans les fontaines, l'eau
coulait en gazouillant. C'était apaisant. Elle se pencha, et la brise légère
souleva la chemise de nuit en mousseline de soie qu'elle avait prise dans
un tiroir. De la soie douce, bleu pâle, mi-longue, froncée sous la poitrine.
L'une des bretelles du ruban glissa sur son bras quand elle repoussa ses
cheveux en arrière.
Soudain, un bruit troubla le silence du soir. La main posée sur la
rambarde en fer forgé, elle ne bougea plus.
Le son était déchirant. Un animal, peut-être, mais quel animal pouvait
errer à cette heure dans les jardins du palais ? Le bruit disparut, puis revint
encore, plus fort, plus angoissant. Elle tendit l'oreille. Cela ne venait pas
de dehors, mais de la chambre voisine de la sienne. Et d'un être humain…
Sans réfléchir, Abby se précipita vers la porte dérobée et l'ouvrit.
Comme elle, Zain n'avait pas fermé les rideaux ni la fenêtre. La lune
éclairait la chambre. La plainte émanait de l'homme couché dans le lit.
Elle était angoissante à donner le frisson.
Le cœur battant, Abby traversa la chambre et s'agenouilla près de Zain,
entortillé dans un drap qui ne couvrait que le bas de son corps. Sa tête, ses
épaules et son buste étaient nus. Sa peau brillait dans le rayon de lune,
dorée, comme s'il l'avait huilée. Elle voyait ses muscles se contracter puis
se détendre à chaque inspiration.
Le bruit qui l'avait alertée venait donc de lui…
Il respirait très fort, comme si cela lui demandait un effort.
— Zain ? demanda-t-elle, le cœur battant à tout rompre. Zain ?
Au son de sa voix, il releva légèrement la tête.
— Retourne te coucher, Abigail, dit-il d'une voix sourde.
Ignorant son ordre, elle tendit la main vers lui, hésitant à le toucher,
puis la posa sur son épaule. Il la repoussa brutalement.
— Fiche le camp ! gronda-t-il.
Elle aurait dû partir, mais comment l'abandonner quand il souffrait
tellement ? Elle ne pouvait pas. Elle n'avait jamais laissé tomber personne.
Passant outre sa mauvaise humeur, elle s'imposa. Sans lui demander
son avis, elle s'assit sur le lit, les jambes repliées sous elle.
— Dis-moi toutes les horreurs que tu veux, appelle la sécurité pour
qu'ils me mettent au trou, je ne bougerai pas tant que tu ne m'auras pas dit
ce qu'il se passe. Tu ne rêvais pas, tu…
Elle repensa à la plainte angoissante et insista :
— Autant me parler. Je suis beaucoup moins chère qu'un psy, et ce que
tu me diras ne sortira pas d'ici. Je suis une tombe.
Au bout d'un moment, il soupira, les yeux toujours fermés. La lune
sculptait son visage par un jeu d'ombres et de lumière. On aurait dit une
statue taillée dans un des blocs de pierre dorée de la région.
Les secondes s'étiraient, le silence aussi. Assise à son chevet, Abby
assistait, impuissante, à la manifestation d'une immense agitation
intérieure.
— Zain, dit-elle approchant la main.
La ceinture de son boxer dépassait ; il le portait bas sur les hanches.
Son ventre plat montait et descendait au rythme de sa respiration. Elle
devinait les bleus qu'il avait sur le côté du torse, sous son duvet frisé et
noir. Ce n'était qu'un corps, un corps meurtri, mais ce corps-ci devait avoir
un pouvoir et une beauté quasi surnaturels pour provoquer chez elle une
émotion comme elle n'en avait jamais connue jusqu'à présent.
— Pars, Abigail Foster. Va-t'en. Je ne suis pas bon pour toi.
Il entrouvrit les yeux, et son regard bleu glissa sur elle, un regard
troublé par un voile qui ne laissait planer aucun doute sur les pensées qui
l'habitaient.
Il referma les yeux, comme pour repousser les démons qui le
hantaient.
— Je ne fais rien de mal. Je veux seulement…, commença-t-elle,
bégayant pour trouver les mots justes.
Elle s'arrêta et se redressa, la tête haute, sûre d'elle cette fois.
— Je veux juste t'aider, c'est tout. Inutile de chercher à me faire peur.
Je n'ai pas peur de toi.
Zain ouvrit les yeux. Abby lui souriait, calme et déterminée,
consciente que ce qu'elle affirmait était la vérité. Il ne lui faisait pas peur.
Elle n'avait jamais eu peur de lui – même pas la première fois, alors
qu'elle ignorait encore à quel clan il appartenait, bon ou méchant. Dès la
première minute, elle s'était sentie en sécurité avec lui.
— C'est l'accident que tu ressasses ?
Il poussa un soupir, qui fit mal à Abby tant il exprimait de souffrance.
— Je me le rappelle constamment, gémit-il. Je vis avec. À chaque
instant. Il ne me laisse pas de répit.
— Pourtant, tu… tu ne t'entendais pas bien avec Khalid, si ? Certes,
vous étiez frères… Et ceux qui survivent se sentent coupables d'être
toujours en vie, je sais cela aussi.
Il leva la main et lui barra la bouche avec un doigt. Troublée par le
contact de ce doigt sur ses lèvres, elle oublia ce qu'elle allait lui dire et
frissonna.
Il replia le bras derrière sa tête. Elle faillit le caresser mais se retint.
— Je ne me sens coupable de rien, déclara-t-il. En survivant, je… Le
monde n'est pas comme tu le penses, cara, reprit-il après un silence. Tu
crois aux liens du sang, mais la réalité est tout autre. Les frères ne s'aiment
pas forcément. Certains se détestent. Mon frère me détestait.
Écrasée sous le poids de son impuissance, Abby baissa les bras, la
gorge nouée. Elle détestait voir Zain souffrir, se débattre dans les affres du
remords et des regrets, se sentant coupable d'une situation que personne
n'aurait pu empêcher.
— Tu n'as pas de reproches à te faire, c'était un accident. Vous vous
êtes disputés, c'est classique dans les familles…
— Je ne me sens pas coupable, l'interrompit-il.
— Bon, ben, tout va bien alors.
— C'est ça ! Tout va bien ! ironisa-t-il.
Et il ferma les yeux.
Brusquement, il se releva sur un coude et lui prit le menton, la forçant
à le regarder en face.
— La vérité, dit-il d'une voix grave, c'est que ce n'était pas un
accident.
— Quoi ? s'écria Abby, effarée.
— Ce n'é-tait pas un ac-ci-dent, martela-t-il.
Il s'arrêta, comme s'il hésitait à continuer une conversation trop
pénible.
— Tu penses que la gentillesse règle tout, c'est ça ? dit-il finalement,
agacé.
— Je ne suis pas naïve à ce point, Zain. Je pense que si tu laisses leur
chance aux gens, ils se comportent bien. Oui, je le pense.
— C'est ça ! Ils se comportent bien ! Tu penses que mon frère s'est
bien comporté quand il m'a invité ce jour-là avec la ferme intention de
mettre fin à nos deux vies ? C'est ça, selon toi, « bien se comporter » ?
Khalid savait qu'il était condamné. Il avait un cancer en phase terminale,
l'autopsie l'a confirmé. Il a donc décidé de mettre de l'ordre dans…
Comment dire… Dans ses affaires. Il a pris un malin plaisir à me dire qu'il
allait m'emmener. Sa dernière vengeance.
Il explosa de rire, un rire amer qui sonna comme un verre qui se brise
et retombe en une pluie de petits débris.
— Ce n'était pas un accident.
S'attendant au pire, Abby plaqua la main sur son cou. Elle se sentait
livide et glacée.
— C'était une tentative de meurtre. Et il a failli réussir. Si ma portière
n'avait pas cédé au dernier moment, je serais mort. Chaque fois que je
ferme les yeux, je revois le visage de mon frère et à quel point il me
haïssait.
— Je…, lâcha-t-elle, abasourdie. Quelqu'un sait tout cela ?
Zain fit non de la tête. Il ne l'avait jamais dit à personne et regrettait
déjà de partager ce vénéneux secret avec cette femme qu'il connaissait à
peine. Il n'y avait rien entre eux qu'une attirance sexuelle, même si une
petite voix intérieure et insidieuse lui soufflait qu'il existait autre chose de
plus profond, de plus définitif, que l'évidence crevait les yeux.
Abby avait éveillé des émotions, des sentiments qui sommeillaient en
lui et qui lui faisaient peur, car il ne les avait jamais éprouvés. C'était fort,
c'était intense, c'était troublant. Était-ce ce que les hommes appelaient
l'amour ?
— Il ne faut pas que mon père l'apprenne. Khalid lui a fait vivre un
enfer, mais peu importe. Je ne veux pas qu'il sache. Après sa mort, qui l'a
tellement affecté, cette vérité le tuerait.
La main sur le cœur, elle le fixa.
— Je ne le dirai à personne. Je ne parlerai pas.
Leurs regards se soudèrent. Unis dans le silence, ils se sourirent. Zain
leva soudain la main et empoigna avec délicatesse ses cheveux, qu'il
froissa entre ses doigts. Elle vit ses yeux bleu électrique se voiler et le
sentit attirer imperceptiblement son visage vers le sien.
Le sang se mit à cogner dans ses temps. Abby se redressa sur les
genoux et prit le visage de Zain à deux mains. Il effleura le sien. La
caresse de ses lèvres la fit trembler. Elle se crispa, puis, tout doucement, se
détendit. Il la dominait, mais il n'y avait rien d'agressif dans sa posture,
que du désir. Il avait lâché ses cheveux et posé les mains sur ses épaules.
Ses doigts glissaient maintenant sur les manches de sa chemise de nuit en
soie. Quand il caressa le creux de ses reins, elle était déjà si excitée, si
tremblante de désir, qu'il chuchota :
— Doucement, cara. Doucement…
Elle se cambra au-dessus de lui.
— Je t'ai voulue dès que je t'ai vue, murmura-t-il, la voix rauque,
faisant rouler Abby sur le dos. Je t'ai voulue tout de suite.
Il roula à son tour et s'allongea sur elle. Abby était excitée à un point
qu'elle ne croyait pas possible. Éperdue, se pensant ensorcelée, elle essaya
de se dégager en ondulant sous lui, mais il la maintenait fermement.
Elle posa les mains sur son dos, le caressa, empoigna ses reins,
remonta vers ses épaules musclées à la peau soyeuse. Soudain, elle se
souvint de ses blessures et s'arrêta.
— Qu'y a-t-il ? lui demanda-t-il.
— J'ai envie de toi, Zain. Envie de te toucher, de te goûter…
Choquée par l'audace de son aveu, elle mit quelques secondes à
pouvoir poursuivre :
— Mais je ne veux pas te faire mal.
La sincérité de son rire la rassura.
— Laisse-moi te montrer comme tu me fais mal, mon ange.
Il prit sa main et, sans jamais quitter Abby des yeux, la glissa sous
l'élastique de son boxer. Elle saisit son sexe tendu, long, lisse et très dur.
Les prunelles bleues de Zain s'assombrirent. Il haletait. Elle gémit,
l'imaginant en elle, chaud et vigoureux. Elle resserra machinalement les
doigts autour de lui.
— Doucement, cara, ou je ne tiendrai pas bien longtemps.
Ainsi, elle lui faisait de l'effet ? C'était merveilleux de l'entendre, de le
ressentir. Il enleva sa main de son boxer et la maintint sur l'oreiller, près
de son visage. De sa main libre, il lui effleura tendrement la joue. Il
soutenait toujours son regard quand il fit glisser l'une après l'autre les
bretelles de sa chemise de nuit.
— Tu as une peau de bébé, lui dit-il. Tu es si douce !
Il déposa un baiser au creux de son cou, là où battait une petite veine.
— Je veux te voir.
Interloquée, décontenancée par l'audace de sa demande, elle trembla.
De gêne. De peur. Et se figea.
— Qu'est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-il.
— Tu as conscience que la plupart des photos de moi sont retouchées ?
Je ne suis pas parfaite, et je ne me suis jamais sentie parfaite.
Il l'embrassa de nouveau.
— Tu es belle. Très belle.
Elle battit des paupières.
— Et je te veux. J'ai besoin de toi.
La spontanéité de son affirmation dissipa tout d'un coup les doutes
d'Abby. Le baiser passionné qui suivit acheva de la rassurer. Alors, elle se
laissa faire.
Zain se souleva pour descendre sa chemise de nuit jusqu'à ses hanches
et empoigna ses seins. Ses yeux brillaient, presque fiévreux. Il baissa la
tête et mordilla l'un après l'autre ses mamelons. Sa langue était râpeuse,
ses dents coquines. Il taquinait ses seins, sa gorge, ses seins de nouveau.
Le plaisir d'Abby était immense. Inqualifiable. Indicible. Mais le plus
excitant, le plus érotique, c'était de voir le visage de Zain sur sa poitrine.
Lorsqu'il releva la tête, elle avait les joues en feu.
— Je veux te sentir autour de moi, Abigail. Je vais te pénétrer et je
veux que tu me serres très fort. Et que tu me retiennes.
Sa demande lui envoya une image si violente qu'elle ne trouva pas de
mots pour répondre. Elle l'avait désiré, avait voulu lui faire du bien ; elle
voulait ressentir du plaisir en retour, vivre des sensations nouvelles, fortes
et sauvages, animales même.
Il caressa de nouveau ses seins, puis, alors qu'elle gémissait contre sa
bouche, arracha la soie encore enroulée sur ses hanches. Elle entendit le
crissement de l'étoffe qu'il déchirait et ne s'en émut pas – au contraire. Un
courant frais courut sur sa peau brûlante.
Elle ouvrit les yeux. Il se redressait et ôtait le slip qui le couvrait
encore. Elle le découvrit alors, magnifique dans sa totale nudité, très viril
et… très excité !
Il glissa sur son corps un regard de loup affamé. Abby tenta de se
relever, mais, d'un geste ferme, il la rallongea. Puis, une main de chaque
côté de son visage, il s'étendit sur elle.
Émerveillée par la puissance et la beauté de ce corps masculin, elle
garda les yeux grands ouverts et le dévora du regard. Son excitation était
intimidante, presque effrayante, et elle lui plaisait.
Gênée d'abriter de telles pensées, elle ferma les yeux de nouveau. Le
premier contact peau sur peau de leurs corps nus déclencha chez elle une
décharge électrique qui la fit sursauter. Zain prit alors sa bouche et
entrouvrit les lèvres pour un baiser profond. Survoltée, elle lui saisit les
cheveux et répondit à son baiser avec une fougue dans laquelle elle ne se
reconnut pas. Elle ne se savait pas aussi ardente, elle ne s'était jamais
imaginée en maîtresse sexuellement passionnée.
Zain la caressait. Ses mains étaient partout, la touchaient, la
pétrissaient. Elles caracolaient, soucieuses de découvrir chaque centimètre
de sa peau, chaque creux, chaque courbe de son corps. À bout de force et
de résistance, les nerfs saturés de plaisir, Abby le supplia d'arrêter. Il
glissa alors la main entre ses jambes et plongea un doigt en elle.
— Zain ! s'écria-t-elle. Oh ! Zain !
Au comble de l'excitation, elle empoigna ses épaules et le griffa.
Alors, d'un coup de reins violent, il la pénétra.
Surprise, Abby poussa un cri et cria de nouveau son prénom.
Zain se figea au-dessus d'Abby. Elle était superbe. Et il était son
premier amant… Elle s'offrait, généreuse, sans frein et sans retenue, elle
qui n'avait encore jamais fait l'amour. Elle était la plus belle et la plus
désirable des femmes qu'il ait jamais connues.
Il prit ses jambes, les serra autour de ses hanches et commença à aller
et venir, de plus en plus vite, de plus en plus loin.
Abby se cambra pour mieux s'offrir, pour mieux sentir son amant et
s'accorder à sa cadence. Son corps s'était ouvert à lui. Il n'y avait plus de
barrière entre eux. Elle ne contrôlait plus les mots qu'elle lui disait pour
l'exhorter. Elle était d'une impudeur totale mais peu importait. Au
contraire.
Brusquement, la tête rejetée en arrière, Zain émit un grognement
sourd, presque douloureux et, feulant comme une bête blessée, l'entraîna
dans un feu d'artifice extraordinaire d'intensité.
Puis il retomba sur elle, anéanti.

Quand Abby refit surface, Zain avait roulé sur le côté et l'étreignait. Il
avait la jambe en travers de ses cuisses. Elle flottait, alanguie, heureuse,
sur un petit nuage.
Reprenant peu à peu ses esprits, Zain éprouva soudain une grande
tendresse pour sa belle Anglaise. Il serait le premier pour toujours… Il en
ressentait de la fierté, mais aussi une émotion plus trouble, puissante, qu'il
avait peine à nommer.
— Je n'ai pas pu me retenir, je suis désolé, s'excusa-t-il.
Elle tourna vivement la tête vers lui.
— Non, dit-elle. Ne dis pas ça.
— Je pensais que… On raconte tellement de choses sur…
Il se tut. Il avait honte de ce qu'il avait failli dire.
— … sur mes nombreux amants ? Tout est faux. C'est une invention de
mon agent pour faire parler de moi, entretenir le buzz. Je ne connais même
pas les hommes avec lesquels je suis supposée avoir couché. Il y en a
même un qui est gay, mais je crois qu'il ne le sait même pas lui-même.
— Et ça ne te dérange pas ?
— Bof ! ça ne fait de mal à personne. Et tant que Nana et Pops ne vont
pas sur Internet et ne lisent pas les journaux à scandale, je m'en fiche.
— Si j'avais su que tu n'avais jamais été avec aucun homme avant, je
n'aurais pas été aussi…
— Tu as été très bien, dit-elle en rougissant.
— Je serais flatté si tu pouvais faire des comparaisons. Mais ce n'est
pas le cas. Autre chose… Heu… Tu prends la pilule, j'espère. Parce que je
n'ai pas mis de préservatif.
Elle secoua la tête.
— Tu as raison, je risque d'avoir un problème, dit-elle. Mais pour juste
une fois, peut-être que…
Il la ramena contre lui et se serra contre elle, réfléchissant aux
problèmes qu'une telle situation créerait.
— Il n'est pas question d'une seule fois. Dix-huit mois, c'est long !
Abby cligna des yeux.
— Cela veut dire que tu ne…
Elle s'arrêta. Sentant sa main sur ses fesses, elle creusa les reins.
— … que je ne coucherai pas à droite et à gauche ? compléta-t-il.
Une image de Zain au lit avec de jolies femmes sans visage passa
devant ses yeux. Comme si elle avait reçu un coup de couteau dans les
côtes, elle sursauta.
— J'ai trop de respect pour toi, déclara-t-il.
Elle détourna la tête pour éviter qu'il voie l'importance qu'avait cette
réponse à ses yeux. Sans douter de sa sincérité, elle nota une certaine gêne
dans son ton.
— Je ne veux pas de ton respect, je veux… Je veux…
Nerveuse, elle écarta le bras que Zain avait en travers de sa poitrine et
essaya de s'asseoir, mais il pinça son menton et tourna son visage vers lui.
— Que veux-tu, Abby ?
— Je veux…
C'était comme si quelqu'un avait augmenté le son d'un appareil
invisible, car le murmure qu'elle avait en tête devint brusquement un cri
assourdissant, un hurlement.
L'amour !
Elle voulait l'amour !
Comme tout le monde, non ? Or, il fallait être folle pour tomber
amoureuse d'un homme qui ne croyait pas en l'amour… D'un homme qui,
invoquant n'importe quel prétexte, niait toute forme de sentiment. Mais
comment refuser ce que Zain lui offrait après avoir connu avec lui une
expérience totalement folle, au-delà de tout ce qu'elle avait pu imaginer
dans ses fantasmes les plus délirants ? C'était merveilleux d'aimer. C'était
à la fois exaltant et tendre.
Comment s'expliquait leur accord physique ? Ce n'était peut-être
qu'une attirance sexuelle amplifiée par le fait que c'était leur première fois
ensemble. Vue de loin, leur ardeur pouvait passer pour un coup de folie
passagère, mais n'était-ce que cela ? Fallait-il qu'elle se contente de ce que
Zain lui offrait, sans penser à demain ?
Il mit fin aux questions qu'elle se posait en l'embrassant. Partout. Elle
sentait ses lèvres sur son corps. Elles étaient chaudes et couraient sur elle,
lui donnaient des frissons. Finalement, il n'y avait que cela d'important,
non ? Et puisque dorénavant seul son plaisir comptait, elle allait profiter
de ce qu'il lui donnait sans songer à l'avenir.
— Je veux ça aussi, dit-il contre sa bouche. Et je ne vais pas prêter le
flanc aux rumeurs en mettant une autre femme que toi dans mon lit.
Compte tenu surtout du dernier développement.
— Quel dernier développement ? demanda Abby, soudain inquiète.
— Mon père m'a annoncé ce soir qu'il avait l'intention d'abdiquer en
ma faveur. Je l'ai persuadé d'attendre avant de faire sa déclaration. Les
yeux vont être braqués sur moi dès que la nouvelle fuitera.
— Cela veut dire que tu vas…
La suite se perdit dans la passion du baiser que Zain lui offrit.
14.

Zain était parti quand Abby se réveilla. Elle se rappelait vaguement


qu'il l'avait embrassée avant de s'en aller, mais cela devait faire
longtemps, car sa place dans le lit était froide.
Ce n'était pas la première fois depuis son arrivée à Aarifa qu'elle se
réveillait seule, et elle n'aimait pas ça. Mais Zain avait beaucoup
d'obligations désormais, et il travaillait énormément.
Au début, étonné qu'elle lui pose des questions, il lui avait répondu par
onomatopées. Il devait douter de la sincérité de son intérêt pour les
affaires du royaume. Et puis, peu à peu, jour après jour, il s'était rendu
compte que son intérêt n'était pas feint et avait pris la peine de lui
expliquer. Récemment, il lui avait même demandé son opinion sur un
sujet. Elle avait été flattée qu'il la consulte.
En revanche, ils n'avaient jamais reparlé de la veuve de Khalid. Depuis
quelque temps, des rumeurs malveillantes couraient sur Abby, qui visaient
à nuire à sa réputation. Heureusement, la femme d'un juge avec laquelle
elle s'était liée d'amitié l'avait prévenue que c'était Kayla qui était derrière
tout ça. Il y avait aussi eu des ragots sur une liaison entre Zain et Kayla,
antérieure au mariage de celle-ci avec Khalid. Abby en avait brûlé de
jalousie. Quand elle avait demandé à la femme du juge pourquoi Kayla la
détestait tant, cette dernière s'était fait prier avant de déclarer, avec
diplomatie, que ce n'était pas à elle de le dire.
— Kayla veut ce que tu as. J'étais en classe avec elle, je la connais
bien. Elle fera tout ce qu'elle peut pour avoir ce qu'elle veut. Dis-le au
prince.
Mais Abby savait que Zain lui dirait de garder ses distances avec
Kayla.
Se glissant hors du lit, elle se dirigea vers la salle de bains en
fredonnant. Soudain, une douleur sourde dans le ventre, qu'elle connaissait
bien pour la subir tous les mois, assombrit son humeur. Elle n'était donc
pas enceinte. Depuis leur toute première nuit, durant laquelle ils avaient
été imprudents, Zain avait utilisé des préservatifs. Toutefois, dans un coin
de sa tête, secrètement, Abby avait espéré que cette première fois, il avait
semé en elle le germe de la vie. Elle avait la preuve du contraire…
Incapable de se raisonner, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. À
hoqueter. En reniflant, elle alla au lavabo et ouvrit le robinet.
— Reprends-toi, bon sang ! dit-elle en se regardant dans la glace.
Elle se baissa, s'aspergea le visage puis ferma le robinet. Et elle resta
là, appuyée contre le lavabo, fixant son reflet, le regard perdu. Sa réaction
était inexplicable, et surtout la violence de celle-ci. Elle aurait dû être
soulagée, non ?
Non. Bizarrement, elle avait l'impression qu'on la privait de quelque
chose.
Elle ne tenait pas à être enceinte, pourtant. Cela aurait compliqué une
situation qui n'était déjà pas simple. Compte tenu de leur arrangement, elle
préférait ne pas imaginer les conséquences de l'arrivée d'un bébé dans leur
vie. Ce n'était pas la perspective d'une grossesse qui l'effrayait ; elle était
bien décidée à avoir un enfant un jour, mais il serait le fruit d'un amour
avec un homme à qui elle ferait ce cadeau suprême.
Les sanglots la reprirent. Lèvres tremblantes, elle tenta de les endiguer.
C'était absurde ! Elle renifla et s'essuya le nez. Ce bébé qu'elle n'aurait pas
cette fois-ci, elle le voulait. Mais pourquoi le voulait-elle tant ?
Parce que tu aimes Zain ! lui répondit une petite voix intérieure.
Oui, elle l'aimait. De tout son cœur, de toute son âme, de tout son
corps. Mais aimer un homme qui ne l'aimerait pas en retour n'avait pas de
sens et ne lui apporterait que larmes et tristesse. Or, elle refusait de
souffrir.
La réalité était pourtant là, limpide, éclatante : Zain était le dernier
homme dont il fallait qu'elle tombe amoureuse. Car peu importait ce qu'il
disait, il se trompait, il n'y avait aucun doute à ce sujet : l'amour défiait
toute logique.
La patience n'était pas la qualité no1 de Zain, et la politique d'Aarifa
ressemblait à une machine grippée. Les dernières semaines avaient été un
parcours du combattant avec une succession d'obstacles mis sur son
chemin par de puissants hommes politiques décidés à s'opposer à ses
réformes par tous les moyens.
Mais aujourd'hui la journée lui avait souri. La réunion du petit
déjeuner avait débouché sur une percée inattendue. Il avait retourné en sa
faveur un adversaire farouchement opposé à ses méthodes et bouillait
d'espoir.
Il lui fallait d'autres journées comme celle-ci pour compenser celles où
il se sentait bloqué, paralysé par les mauvaises volontés réfractaires au
progrès. Des journées où, sans le courage que lui communiquait Abby, il
aurait été tenté de tout laisser filer. Ou de précipiter cette bande de
passéistes accrochés à leurs privilèges du sommet d'une tour. Abby s'était
montrée très efficace, persuasive aussi. Elle l'avait écouté exprimer sa
révolte puis l'avait apaisé.
Elle allait être heureuse d'apprendre les progrès qu'ils avaient faits. Il
lui tardait de lui en parler.
Il ralentit, comme frappé par la foudre. Il ne pouvait pas attendre ! Il
voulait partager son succès avec elle, comme il avait partagé les revers.
Un besoin, une urgence qu'il n'imaginait pas ressentir il y a quelques
semaines encore.
Il se demanda s'il n'avait pas dérivé de son plan de départ, modifié sans
le voir les règles du jeu.
Quel plan, quel jeu d'ailleurs ?
Il en avait réécrit les règles au fil des circonstances tellement souvent
qu'il ne s'en souvenait même plus. De toute manière, toute stratégie se
révélait irréaliste. Comment pouvait-il rester de marbre quand cette
femme l'attirait tellement ? Et pourquoi avait-il jugé important d'adopter
une position aussi tranchée ? Que craignait-il ?
Il alla à la porte. Dans dix-sept mois, ils se sépareraient en amis, si tant
est que d'ex-amants pouvaient devenir amis. Ou peut-être seraient-ils
parents. C'était l'inconnu pour l'instant encore.
Il entra dans la chambre d'Abby et faillit trébucher sur la valise posée
près de la porte.
Que se passait-il ?
Son cœur s'emballa. Elle le quittait ? Comme tout le monde ?
Pris de panique, il traversa la chambre comme un fou, poussa la porte
du dressing.
Elle était là, passeport à la main, le regard perdu, un imperméable
léger sur le dos.
— Qu'est-ce qui se passe ?
Profitant de son absence, s'apprêtait-elle à disparaître ?
— Désolée, c'est une décision de dernière minute.
Abby sourit – un sourire forcé – et se tourna. Elle avait besoin de
temps pour y voir plus clair. Si elle restait là maintenant, elle risquait de
faire une bêtise… De jeter à la figure de Zain la vérité. Or, c'était l'erreur à
ne pas commettre. Car ce serait irréversible.
— Je voulais t'appeler, mais j'ai eu peur de te déranger pendant ta
réunion, dit-elle. Ça s'est bien passé ?
— Ma réunion ? Je me moque de ma réunion !
— Pardon, dit-elle machinalement, interprétant sa mauvaise humeur
comme le signe d'un échec.
Prise d'un élan de tendresse en le voyant si malheureux, elle s'approcha
de lui. Les obscurantistes qui l'entouraient lui avaient encore mis des
bâtons dans les roues, c'était sûr. Il était mal récompensé de ses efforts
envers son pays.
— J'avais repoussé la visite que je devais faire à Nana et Pops, mais il
faut que j'y aille. Je ne leur ai raconté que la moitié de l'histoire, je leur
dois toute l'histoire. L'avocat m'a fait savoir que les vendeurs de leur
ancienne maison sont enfin prêts à signer. Je souhaite leur remettre les clés
moi-même.
— Mais… Tu reviendras ?
Il se radoucit, lui caressa la joue. Il semblait prêter vraiment attention
à elle.
— Tu es pâle, dit-il. Et tu as les yeux rouges. Ne pars pas.
Zain comprit qu'elle avait pleuré. Sans le vouloir, lui avait-il fait du
mal ? Son cœur se serra.
— Si, ce soir… À moins que tu aies besoin de moi ? demanda-t-elle.
— Non, ça ira, rétorqua-t-il haussant les épaules, vexé.
— L'avion m'attend. J'espère que tu n'es pas contrarié, dit-elle, évitant
son regard.
Il fronça les sourcils. Si elle le croyait dupe de ses mensonges, elle se
trompait.
— Bien sûr que non. Tu m'appelles quand tu auras atterri.
Elle hocha la tête.
— Bien sûr.
— Viens ici…
Elle s'approcha de lui. D'un geste tendre, il lui lissa les cheveux, puis
lui prit le menton pour la forcer à le regarder dans les yeux. Sans
préambule, il happa alors sa bouche.
Craignant de fondre en larmes, Abby recula et s'éloigna de lui. Si elle
restait, elle le sentait, elle allait dire des choses qu'elle regretterait. « Je
t'aime », par exemple…
Zain ne voulait pas de son amour. Il n'aurait jamais voulu de cet enfant.
Il n'empêche, elle avait espéré. Jusqu'à ce matin. Jusqu'à cette déception.
La main sur la poignée de la porte, elle se retourna.
— Au fait, je ne suis pas enceinte. Tu peux te détendre.
Elle passa la porte et, quelques mètres plus loin, s'effondra en larmes.
15.

Dans l'avion de retour vers Aarifa, Abby était toujours aussi triste que
quand elle était partie. Elle s'efforçait de ne pas le montrer.
Bien qu'elle se soit dit le contraire, elle avait espéré être enceinte.
C'était égoïste de vouloir un enfant de Zain sous prétexte qu'elle ne
pouvait pas l'avoir, lui. Idéalement, un bébé devait avoir deux parents qui
s'aimaient. Ce n'était pas leur cas.
Elle n'avait qu'à se contenter de ce qu'elle avait au lieu de pleurer sur
ce qu'elle ne pouvait avoir.
Elle releva le menton lorsque le copilote vint lui demander si le vol se
passait bien, et ne l'écouta qu'à moitié quand il continua à bavarder.
Au cours des mois à venir, elle allait engranger un maximum de
souvenirs pour les soirées où elle serait seule, de retour à son ancienne vie.
Son ancienne vie qui ne serait plus jamais comme avant, car elle-même
aurait changé.
Ce fut bizarre de descendre de l'avion et de se heurter à ce mur de
chaleur qui, il n'y a pas si longtemps, lui avait paru si étranger et qui,
aujourd'hui, lui semblait familier.
Elle prit place dans la limousine qui l'attendait pour la ramener au
palais. Penchée à la fenêtre, elle regarda le paysage défiler : les dunes,
puis les murailles de la ville en pierre dorée et enfin le palais.
Elle avait dit à Zain qu'elle reviendrait tard dans l'après-midi, mais elle
allait lui faire une surprise.
Sans faire de bruit, elle entra dans le salon. Il était vide. Elle se dirigea
alors vers la chambre qu'ils partageaient. Le lit était défait, les draps
froissés, ce qui l'étonna compte tenu de l'empressement et du zèle que
mettait Layla à tout ranger.
Tout compte fait, ce désordre l'arrangeait. Elle allait avoir le temps de
faire disparaître les marques de fatigue causées par le vol et de se refaire
une beauté. En passant près du lit, elle secoua machinalement le plaid pour
le remettre en place. Un petit objet brillant tomba en faisant un bruit léger.
Elle se pencha pour le ramasser et crut défaillir.
Une boucle d'oreille.
Une boucle d'oreille en diamant, qu'elle avait déjà vue.
Sur Kayla. Le premier jour. Dans l'écurie.
Elle gémit et plaqua la main sur sa bouche pour étouffer un cri de
désespoir. Sa main tremblait. Tout son corps tremblait. Ce petit objet
brisait définitivement ses illusions. Zain n'éprouvait rien pour elle. Elle
n'était qu'un objet tout juste bon à assouvir ses pulsions. C'était affreux.
Elle ne pouvait pas lui en vouloir, parce que leur mariage était une
imposture, mais elle avait le droit d'être en colère, blessée et furieuse
contre lui. Car c'était un menteur !
Incapable de supporter les images qu'elle voyait en regardant le lit, elle
s'éloigna.
Son lit, leur lit… C'était lui faire preuve de violence que d'avoir amené
cette femme ici ! Et peut-être pas seulement une fois.
— Oh ! pardon ! Excusez-moi, fit une voix féminine derrière elle.
Séchant ses yeux d'un revers de main, Abby se retourna. Une jeune
femme en uniforme, celui du personnel de la maison, était entrée. Elle
faisait une courbette.
— Je suis désolée de vous déranger, mais je…
Voyant le diamant au bout des doigts d'Abby, son visage s'illumina.
— Ah ! vous l'avez trouvée ! Merci.
Souriante, elle s'avança pour prendre la boucle d'oreille que tenait
Abby, qui aussitôt referma la main.
— C'est très joli, dit-elle se rappelant subitement avoir vu cette jeune
personne avec Kayla.
C'était à l'occasion d'une des rares soirées où leurs chemins s'étaient
croisés.
— Ce n'est pas du vrai, c'est du toc, mais c'est un cadeau. J'ai dû la
perdre en faisant le lit.
En faisant le lit ? Mais il était défait ! Abby eut le plus grand mal à
contenir sa fureur face à la domestique qui lui souriait d'un air faussement
innocent. Elle mentait. C'était sûr, elle mentait. Il n'y avait qu'à voir son
sourire gêné, sa hâte à vouloir s'éclipser.
C'était donc ça… Kayla voulait Zain, la couronne, et pourquoi pas les
deux. Abby savait, car la rumeur lui était parvenue, que Kayla ne l'aimait
pas, mais elle n'y avait pas trop prêté attention. Son séjour au palais n'était
pas fait pour durer. Elle tiendrait les quelques mois prévus. Elle n'avait pas
l'intention d'importuner Zain chaque fois qu'une difficulté se présentait.
Elle était capable de régler ses problèmes toute seule.
Celui-ci, elle allait le régler immédiatement.
— Je ne pense pas que ça se soit passé comme ça, dit-elle.
Elle sourit à la jeune fille, qui visiblement n'en menait pas large.
— Où est Kayla, votre maîtresse ? J'aimerais lui rendre son bijou.
Moi-même.
La domestique, effrayée, recula vers la porte.
— Je… Je ne sais pas… Dans l'écurie, peut-être, amira.
Et sur ces mots, elle disparut.

* * *

Quand Abby entra dans l'écurie, un palefrenier, qu'elle reconnut,


s'approcha d'elle.
— Vous voulez voir Roi de la Nuit ? demanda-t-il dans un anglais
haché.
Pour Abby, le roi de la nuit serait toujours Zain.
— Oui, s'il vous plaît, si ça ne vous dérange pas.
Abby mit la boucle d'oreille dans sa poche.
— Avez-vous vu la princesse Kayla ?
— Elle était là, amira, mais elle est partie.
Abby soupira. Pendant qu'elle parcourait les couloirs, elle avait eu le
temps de réfléchir, et son envie d'en découdre avec cette peste s'était un
peu calmée.
Sa réaction était un peu hypocrite, non ? Kayla cherchait peut-être à
briser son mariage avec Zain, mais de quel mariage parlait-on ? C'était un
simulacre de mariage ! Une union d'opérette ! Rien de sérieux.
— Votre anglais est parfait.
Le compliment fit rougir le garçon d'écurie.
— J'ai travaillé en Angleterre sur les champs de courses. Je rêvais
d'être jockey.
Il posa la main sur son ventre et roula des yeux ronds.
— Mais j'ai grossi. J'aime trop manger. J'adore les fish and chips !
— Les écuries sont belles, ici, et propres. Et puis il pleut moins
souvent qu'en Angleterre, non ? N'ayez pas de regrets.
— C'est vrai, convint l'homme. Tenez, le voilà !
Il montra une stalle dont la porte était ouverte. Abby approcha.
L'étalon hennit.
— Hello, boy ! murmura-t-elle en se frottant à sa crinière.
— Il vous aime bien.
Au moins, quelqu'un m'aime, se dit-elle, tentant de ravaler son
amertume.
À cet instant, la personne au monde qu'elle avait le moins envie de voir
fit son entrée…
Kayla ne portait ni pantalon ni bottes d'équitation, mais une jupe
crayon qui lui arrivait aux mollets et des stilettos qui allongeaient sa
silhouette. Son top en soie, au large décolleté carré, laissait voir quelques
rangs de perles d'un très bel orient et d'un diamètre impressionnant.
Abby redressa la tête. Cette femme était une hyène, mais elle avait
appris, jeunesse difficile oblige, à composer avec ce genre de nuisible.
Elle savait qu'il ne fallait jamais laisser voir ses faiblesses, car c'était de la
peur et du chagrin d'autrui que cette engeance se nourrissait. Nana le lui
avait souvent dit.
— Kayla.
Elle fit un petit signe de tête et remarqua avec satisfaction que sa
présence en ce lieu contrariait la veuve. Son visage se durcit, son regard
aussi.
— Comment s'est passé votre…
Le tonnerre des sabots de chevaux qui passaient en galopant dans la
cour l'interrompit.
— Je vous demandais comment s'est passé votre voyage en Angleterre,
dans votre pays ? Il doit vous manquer.
— Bien sûr, ma famille et mes amis me manquent. Mais pas autant
que la voix de Zain, que sa tendresse, que ses baisers.
— Ah ? Vous n'êtes pourtant pas restée là-bas très longtemps…
Abby commença à serrer les dents. Elle n'avait aucun goût pour le jeu
du chat et de la souris. Elle décida de ne pas tourner autour du pot.
— Je vous cherchais. J'ai ceci à vous rendre. Ça vous appartient, je
crois.
Elle tendit la main et l'ouvrit. Le diamant brillait de mille feux au
creux de sa paume Un sourire triomphant, aussi faux sans doute que la
réponse qu'elle préparait, illumina le visage de Kayla.
— Mon Dieu ! C'est vous qui l'avez trouvée ! Je ne voulais pas que…
Abby laissa tomber le bijou dans la main de sa propriétaire.
— Que quoi ? Que je sache que vous êtes prête à tout pour récupérer
Zain ? Que vous crevez de jalousie…
Kayla rengaina son sourire. Elle fit une moue qui l'enlaidit, mais se
reprit très vite et attaqua :
— Je suppose que vous l'ignorez, mais j'ai eu une liaison avec Zain
avant votre mariage.
— Détrompez-vous. Je l'ai su avant même de franchir les grilles du
palais.
Kayla retrouva sa superbe. Elle rayonnait.
— Ce que vous ne savez pas, c'est que ça a continué. Et que nous nous
voyons toujours.
Sur ces mots, elle montra la seconde boucle d'oreille à Abby, qui ne put
retenir un haut-le-corps.
— Si vous voulez me faire croire que vous avez couché avec mon mari
hier soir, oubliez ! Zain a trop…
Ses lèvres frémirent. Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Il a trop de respect pour moi, parvint-elle à conclure.
Elle voulait y croire. Elle n'avait peut-être pas son amour, mais par ses
actes, Zain lui avait prouvé à plusieurs reprises qu'il la respectait.
L'assurance que feignait Abby sembla faire enrager Kayla. Blessée
dans sa vanité, elle serrait les poings. Ses yeux lançaient des éclairs. Elle
fulminait.
— Vous voulez dire que vous le distrayez ! Ça ne durera pas. Une fois
l'excitation de la nouveauté émoussée, il se lassera.
Drapée dans sa dignité, Abby ne cilla pas, ce qui décupla la fureur de
sa rivale.
— Vous l'aimez, c'est ça ? laissa tomber Kayla avec mépris.
— Oui, je l'aime. Même dans ma situation.
Abby sourit intérieurement. C'était bon de pouvoir le dire à voix haute.
Et encore plus à cette peste.
— Et vous croyez qu'il vous aime ? ricana-t-elle. De plus, ce supposé
amour va le conduire à la pire catastrophe, politiquement parlant. Il n'y a
qu'à faire un sondage…
Abby tressaillit, ce que ne manqua pas de noter Kayla.
— Non, non, ce n'est pas une bonne nouvelle, mais ça ne doit pas vous
surprendre, lâcha-t-elle, fielleuse. Ses conseillers avaient prévenu Zain
que s'il continuait à vous voir, vous, une étrangère, cela rappellerait à son
peuple les déboires causés par sa mère.
Elle s'avança.
— Vous êtes le baiser de la mort, pour lui. Si vous l'aimez vraiment,
vous devez partir ! siffla-t-elle entre ses dents.
Elle se détourna et, d'une démarche théâtrale, sortit des écuries.

Un peu sonnée, Abby ne bougeait pas. Kayla essayait de la manipuler,


certes, mais cela ne signifiait pas que tout ce qu'elle avançait était faux.
Tout ce qu'elle disait était peut-être même exact…
Zain avait dû faire un calcul : les dommages causés à sa réputation par
ce simulacre de mariage ne seraient pas irréversibles. Dès son retour en
Angleterre, à la fin de leur contrat moral de dix-huit mois, tout rentrerait
dans l'ordre.
Et s'il s'était trompé ? Et si plus elle restait, plus son image se
dégradait ? Et si son peuple, qu'il aimait tant, le rejetait ?
Elle savait que cela le tuerait.
— Amira ?
Le jeune garçon d'écurie la regardait, l'air inquiet.
Abby se retourna et s'approcha d'un pas décidé, la tête haute malgré
son tourment. Elle frissonnait, ne savait ni où elle allait ni ce qu'elle allait
faire, mais savait qu'elle avait besoin d'espace, de temps, de s'éloigner.
— Excusez-moi, amira, mais le chauffeur a trouvé ça dans la voiture,
lui dit le garçon d'écurie, la sortant de ses pensées. On l'a apporté pendant
que vous bavardiez avec la princesse Kayla.
Elle le fixa, le regard vide, puis vit la petite médaille qui s'était
détachée du bracelet qu'elle portait, bracelet qui avait appartenu à sa mère.
— Ah ! Dites-lui merci de ma part…
Une idée lui traversa alors l'esprit. Si elle devait faire quelque chose,
mieux valait qu'elle le fasse tout de suite. Ce serait mieux pour Zain.
— Le prince est-il dans le palais ?
— Oui, je crois, amira…
Abby plongea la main dans la poche de son trench-coat et en sortit son
passeport.
— Vous avez un papier et un crayon ?

Zain resta prostré pendant une bonne dizaine de minutes, le mot


d'Abby entre les mains. Il n'en croyait pas ses yeux…
Elle était partie. Le mot, l'encre, tout se brouillait. C'était fou. Elle
était partie !
Tant pis, après tout. Il n'avait jamais couru après une femme, cela
n'allait pas commencer.
La veille au soir, il s'était endormi en rêvant d'une chose qu'elle lui
offrait, mais dont il refusait même de prononcer le nom. Sa douceur, son
parfum, sa chaleur, lui avaient manqué. Il les regrettait.
La vie pourtant était plus simple sans elle. Loin de lui, pas de risque
qu'elle lui fasse ce que sa mère avait fait à son père. Elle l'avait délesté
d'une partie de sa fortune, avait fait de lui un être faible n'ayant plus aucun
sens des responsabilités, envers son peuple et envers un fils qui avait tant
besoin de lui.
Il balaya l'air devant lui comme pour chasser les contre-arguments qui
bataillaient dans sa tête et qu'il hésitait à entendre.
Abby faisait-elle de lui un être faible ? Aurait-il réussi ce qu'il avait
entrepris ces dernières semaines, sans son soutien ? Elle ne lui avait rien
pris, elle ne l'avait pas dépouillé. Au contraire, elle lui avait donné.
Et maintenant, elle était loin. Partie.
Il souffla. Son esprit tournait en rond.
Subitement, comme s'il se réveillait d'un profond sommeil, il battit des
paupières et se leva.
Tout n'était pas perdu.
Abby ne passait pas inaperçue. Zain se mit donc à courir à sa recherche
dans tout le palais. Il lui fallut cinq minutes pour trouver quelqu'un qui
l'avait vue. Puis quinze minutes pour la pister jusqu'à l'écurie, et cinq
autres minutes pour découvrir qu'on l'avait aperçue en grande conversation
avec Kayla. Après quoi, apparemment, elle s'était jugée indésirable…
Un coup de téléphone au pilote de son jet privé confirma ses soupçons.
Zain précisa qu'en aucun cas l'avion ne devait décoller et imposa qu'on le
remette au garage.
Sautant dans sa voiture la plus rapide, il roula jusqu'à la grille du
palais, qu'une centaine de manifestants brandissant des banderoles –
rassemblements dorénavant autorisés grâce à l'une de ses réformes –
l'empêchèrent de franchir.
Frustré mais pas vaincu, il fit demi-tour et fonça vers l'écurie.
Il sella l'étalon lui-même, se demandant qui savait quoi parmi les lads
et palefreniers. Il s'en fichait, en fait. Une seule chose importait : ramener
Abby avant qu'il soit trop tard.

— Dois-je m'arrêter, amira ?


Émergeant des profondeurs insondables de son désespoir, Abby leva
les yeux. Peu importait le nombre de fois où elle s'était dit que sa vie
n'était pas finie, c'était comme si tout s'était arrêté. Sa seule consolation
était de se dire qu'elle faisait ce qu'il fallait faire. Peut-être se sentirait-elle
mieux à l'avenir, mais pour l'instant sa décision ne la soulageait pas.
— Pardon ?
Le chauffeur fit un signe de tête vers son rétroviseur. Abby se retourna
pour voir ce qu'il regardait. Son visage se vida de son sang, son cœur se
mit à cogner aussi vite et fort que les sabots du pur-sang qui galopait
derrière eux, crinière au vent, naseaux écumants.
— Non ! dit-elle, prise de panique. Ne vous arrêtez pas !
— Amira !
— Ne vous arrêtez pas ! ordonna-t-elle. Sous aucun prétexte !
Zain, monté sur son étalon, avait rattrapé la voiture et la gênait.
Le chauffeur ne s'arrêta pas mais ralentit, gêné dans sa course par le
cheval qui les avait doublés et frôlait le pare-chocs avant.
— Désolé, amira. Je suis obligé de m'arrêter.
Abby l'entendit à peine. Devant la voiture, Zain descendait de sa
monture, haletant, viril, aussi éblouissant que la première fois qu'elle
l'avait vu. Il vint vers elle et ouvrit sa portière.
— Sors de là, cara !
Elle faillit passer outre et claquer sa portière, mais se ravisa. Son
orgueil lui dictait d'accepter de descendre plutôt que de se faire sortir
manu militari, ce qu'il était capable de faire.
Alors qu'elle résistait un peu, il se pencha dans l'habitacle et l'obligea à
descendre, puis parla au chauffeur en arabe. Ce dernier fit demi-tour et
fila, sous les yeux horrifiés d'Abby.
Elle se retrouva seule avec Zain, l'étalon et beaucoup de sable…
16.

— Ça te rappelle quelque chose, ce décor ? lança Zain en la prenant


par la taille.
Abby hocha la tête. Même en colère, il avait un charme ravageur.
Comment lui résister ? Il la fixait d'un regard intense. Elle n'avait pas
besoin de cela pour flancher.
— Qu'y a-t-il, Zain ? dit-elle, le cœur débordant d'espoir.
— Ça !
Il l'attira à lui et happa sa bouche. Le baiser dura, dura, dura, jusqu'à ce
qu'Abby recule, haletante. Quand il prit fin, elle resta plantée là, sans
réaction, comme vidée.
— Cela ne change rien, sauf que… Oh ! et puis zut ! Je perds tous mes
moyens avec toi. Je suis juste…
— Amoureuse ?
Elle se pétrifia.
— J'ai tout fait pour résister, pourtant…
Il ôta une mèche de cheveux de sa joue, d'une main si douce qu'elle en
eut les larmes aux yeux.
— Je sais. J'ai tout fait pour t'aider, d'ailleurs, avoua-t-il.
Un large sourire illumina son visage et ses beaux yeux bleu électrique,
ce qui le rajeunit brusquement.
— J'ai été idiot. Aujourd'hui, je me rends.
Une joie immense éclata en elle, mais elle se rembrunit aussitôt. Elle
n'avait pas le droit d'espérer en vain.
— Non. Tu ne peux pas rester marié avec moi.
Il la regarda, interdit.
— Et pourquoi donc ?
— Ta popularité. Les sondages.
— Quels sondages ?
Abby soupira. Il ne lui facilitait pas la tâche.
— Pas la peine de faire semblant, Zain. Tu sais aussi bien que moi que
les chiffres sont mauvais.
Sa voix, qu'elle essayait de contrôler, se mit à trembler l'obligeant à
s'arrêter. La main sur le cou, elle reprit, à travers un rideau de larmes :
— Zain…
Elle leva les yeux vers lui. Il était si tendre, si adorable maintenant…
Comment allait-elle pouvoir le quitter ?
— Je sais que plus je reste, plus ce sera délicat pour toi. Les gens te
rejetteront parce que je leur rappelle l'histoire entre ton père et ta mère.
Alors je pars avant que les choses s'aggravent. N'essaye pas de me retenir.
Sa supplique ne sembla pas l'impressionner.
— Qui est l'imbécile qui t'a mis ça dans la tête ?
— Kayla. Et ce n'est pas absurde, c'est la vérité.
Il se liquéfia.
— Kayla ? C'est un poison violent.
Il fit la grimace.
— Elle veut le pouvoir et un statut, expliqua-t-il. Elle a eu une liaison
avec moi pour arriver à ses fins, seulement pour cela, mais comme je ne
suis pas entré dans son jeu, elle a épousé mon frère. Je voulais la mettre à
l'écart, l'éloigner de toi. Je croyais l'avoir fait. Je suis désolé, cara.
Elle savait qu'elle n'aurait pas dû, mais ne put s'en empêcher : elle se
pencha vers lui, qui lui caressait la joue avec une tendresse à pleurer.
— Mais le sondage…
Il soupira.
— Il y a eu un sondage, en effet, mais ce n'est pas moi qui l'ai initié.
Les chiffres n'étaient pas bons, je sais, mais ça, c'est quand la nouvelle est
sortie. Il y a eu un autre sondage, cette fois avec mon accord. Les résultats
sont tombés ce matin.
Abby ferma les yeux.
— Je suis désolée, Zain.
— Mon taux de popularité a fait un bond. C'est grâce, semble-t-il, à ma
sublime épouse.
Elle écarquilla les yeux.
— Kayla mentait !
— Quelle surprise ! ironisa-t-il.
Il prit le visage d'Abby dans ses mains et lui sourit.
— Tu es le rêve de toutes mes nuits, avoua-t-il, même si je n'ai jamais
voulu l'admettre. Le rêve dont j'avais peur. J'ai été lâche. Ma seule excuse
est d'avoir tenté de me protéger. Alors, je me suis blindé, j'ai enfermé mon
cœur pour ne pas souffrir. Je l'ai tellement bien enfermé que j'ai fini par
oublier que j'en avais un. Et, par lâcheté, j'ai ignoré ce que je ressentais ;
ce que j'ai ressenti dès l'instant où je t'ai vue, avec ton courage, ta beauté.
Tu es si belle, mon ange.
Se hissant sur la pointe des pieds, elle prit son visage entre ses mains,
ce beau visage, mince et tellement expressif, et l'embrassa. Un baiser, puis
un autre, une ribambelle de baisers, tantôt gourmands, tantôt légers mais
toujours tendres. Lorsque, reprenant leurs esprits, ils rouvrirent les yeux,
Roi de la Nuit s'était éloigné.
— Cela veut-il dire que… ?
Pouvait-elle bondir, exploser de joie ? Elle avait l'impression de voler,
de flotter dans un air aussi léger que les bulles de bonheur qui
s'échappaient de chaque pore de sa peau.
— Oui ? demanda-t-il.
— … que tu veux que je reste plus de dix-huit mois ?
— Je te veux auprès de moi tous les jours.
Et il ajouta, plus bas, les yeux fiévreux et la voix rauque :
— Tous les soirs, toutes les nuits.
Il mit la tête dans son cou et le frotta du bout du nez, ce qui la
chatouilla et la fit rire. Mais il se redressa très vite, l'air si grave qu'elle
prit peur.
— Je te veux toujours près de moi, poursuivit-il. Je t'aime. Sans toi, je
ne suis rien. Ce que j'ai réussi, je te le dois, tu m'entends ? C'est grâce à
toi, mon ange.
Il prit sa main et la serra contre son cœur. Que pouvait-elle répondre à
cela ? Des étoiles plein les yeux, elle noua les bras autour de son cou.
— Tu m'as sauvé la vie, murmura-t-elle. Je te la dois maintenant, tu ne
crois pas ?
— Je ne veux pas de remerciement, Abby. Je veux ton cœur et ton
amour.
Elle le regarda et chuchota à son oreille :
— Tu as les deux, Zain chéri.
Il desserra ses bras, prit ses mains et les pressa contre ses lèvres.
— Ils sont ce que j'ai de plus précieux. J'en prendrai soin, je te le
promets.
Abby leva le visage vers lui et soupira.
— Je vais devoir apprendre des langues.
— Le langage de l'amour est le seul qui compte, répliqua-t-il.
La prenant par la main, il l'emmena à la rencontre du cheval. Après
s'être hissé sur la selle, il lui tendit la main pour l'aider à monter à son tour
et la cala devant lui.
— On rentre à la maison ? demanda-t-elle.
Il l'embrassa dans le cou.
— J'aime que tu dises cela. Mais non, je pensais que nous pourrions
faire un détour. Je connais une oasis en bas d'une dune…
Le vent chaud qui soulevait ses cheveux lui caressait le visage, et elle
riait. Elle riait, éperdue de bonheur et d'amour, serrée contre le torse de
son cavalier qui fouettait les flancs du pur-sang pour le pousser à galoper
encore plus vite dans le sable rouge du désert.
Il y avait beaucoup d'habitants à Aarifa, mais à cet instant ils étaient
seuls au monde, juchés sur Roi de la Nuit. Et cela lui plaisait. Infiniment.
TITRE ORIGINAL : A CINDERELLA FOR THE DESERT KING
Traduction française : CHRISTINE MAZAUD
© 2018, Kim Lawrence.
© 2019, HarperCollins France pour la traduction française.
Ce livre est publié avec l'autorisation de HARLEQUIN BOOKS S.A.
Le visuel de couverture est reproduit avec l'autorisation de :
HARLEQUIN BOOKS S.A.
Tous droits réservés.
ISBN 978-2-2804-3690-8

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Cette œuvre est une œuvre de fiction. Les noms propres, les personnages, les lieux, les intrigues, sont soit le fruit de l'imagination
de l'auteur, soit utilisés dans le cadre d'une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou
décédées, des entreprises, des événements ou des lieux, serait une pure coïncidence.
Ce roman a déjà été publié en 2009

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