Vous êtes sur la page 1sur 15

LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

Révision du 13/10/2016 De Federico Garcia lorca

(CONFERENCE DONNEE A BUENOS AIRES EN 1933)


Traduction et adaptation de Tristan Ranx

Introduction sur Federico Garcia Lorca et le théâtre du duende.

Poète et dramaturge espagnol, également peintre, pianiste et compositeur, Federico


García Lorca est né le 5 juin 1898 près de Grenade. À Madrid, il fréquente la bohème et
toute l'élite artistique et intellectuelle de l'Espagne dans les années 1920-1930. Il fut ainsi
l'ami de Manuel de Falla, Luis Buñuel, Salvador Dalí, Rafael Alberti, José Bergamín,
Guillermo de Torre et Sanchez Mazas. Doté d'une culture immense qu'il aiguise au
contact du peuple andalou dans les tavernes de Cadix ou de Jerez de la Frontera, il
développera une dramaturgie et une poésie qui réinvente la tradition hispanique par la
subversion de sa propre créativité, et par cette étrange pulsion de mort espagnole qu'il
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

théorisa dans le « jeu du duende » en 1933. Ce texte fondamental et radical, qui revient
à la racine de l'art, est une réflexion vertigineuse et sans concessions morales, qui vient
creuser une crypte sécrète sous les voûtes inachevées de la théorie de l'art proposée
par Oscar Wilde dans la préface de son fameux Dorian Gray. Federico Garcia Lorca a
écrit ici un texte fondateur d'une autre vision de l'art, à la fois populaire et aristocratique,
envoûtante et dangereuse, bien loin des définitions actuelles sur un art contemporain
politiquement correct jusque dans sa subversion contrôlée et sa valeur mercantile
croissante, qui en pose la limite. Dans le théâtre et le jeu du duende, la limite n'est pas le
« toujours plus », la limite est la mort. Le joueur du duende ne joue jamais pour gagner, il
joue pour combattre. Le combat contre le duende ne peut d'ailleurs jamais être gagné,
seulement repoussé. Tout art doit donc être jugé à l'aune de ce combat et des
sensations qu'il provoque sur les cinq sens. Très peu d'oeuvres d'art anciennes et
modernes pourraient prétendre combattre selon les règles d'engagement de l'art total,
telles qu'elles furent organiquement conçues dans les tavernes gitanes de Cadix. Une
luxueuse salle des ventes pour milliardaires, est toujours une épicerie, mais une taverne
andalouse enfumée où on entend le cri de la tête coupée du flamenco, est un temple de
l'art aux colonnes de larmes. Sans duende, comme disait un maître du flamenco, même
avec talent, style, et perfection, il n'y a rien. Que le vide. Une oeuvre d'art doit être pavée
de prémonition pour exister et Federico Garcia Lorca semblait déjà marcher vers cette
roseraie mortelle qu'il évoque poétiquement au cours de sa conférence : « Dans le
verger/je vais mourir,/dans la roseraie/ils vont me tuer. » Prenant le risque suicidaire de
rentrer dans sa ville déjà acquise au coup d'État fasciste au tout début de la guerre civile,
il fut assassiné par les franquistes le 19 août 1936. Son corps ne fut jamais retrouvé et
de nombreuses légendes plus ou moins fantastiques circulent encore sur la disparition
du poète andalou devenu le grand occulté de la guerre civile espagnole.

Ceci n'est pas une traduction de chapelle, mais une traduction à l'air libre, une traduction
des terrains vagues, des no man's land, des banlieues et des Venus de barrières. Ici nul
académisme littéraire ou littéral, rien qui puisse rappeler les quatre murs et des gardes
du corps aux portes des logis du savoir. Cette traduction soufflée par le vent du soir est
aussi infidèle qu'une putain de Cadix, mais elle a les yeux noirs d'une chanteuse gitane
qui ondule autour de votre morale et vous soumet aux morsures de l'aube tel un toro
bravo épanchant son sang à l'ombre vacillante de son assassin. Chez Lorca, comme
vous le sentirez, car lire est trop faible, il a plus de « Olé » qui mènent au dieu des
champs élyséens, que de courbettes à la barbe des vieux sages, et quand il doit se
baisser c'est pour mieux tirer les barbes. Lorca sort souvent de la route et dévie du sens
en missile surréaliste, posant des grains de sable rose bonbon ou des chausses trappes
poétiques dont le sens nous échappe et nous transporte en même temps. Nous ne
donnerons donc pas ici de définition non poétique du duende, tout au plus des indices et
des lignes de fuite, car le duende s'efface devant toute classification, devant toute loi,
devant toute morale, le duende est cet espace qui se trouve entre les barreaux des
prisons, il est à la frontière du crime et de la liberté, il a la beauté d'une larme, la beauté
d'une vague d'Hosukai et la chaleur d'un poignard que l'on retire d'un ventre. Lorsqu'on
veut enfermer le duende dans une définition, on invente le Code pénal. Il y a ainsi du
Lacenaire et du Faust en lui, sans que l'on sache vraiment lui donner un nom : daemon,
Trickster, Tengu japonais, serpent Kundalini, le Nervermore de Poe, le Feu de
D'Annunzio, le Woland de Bulgakov ou le Faust de Soukolov. Le duende est dans le
songe de l'artiste ou naissent les corps de bronze de Buenvenuto Cellini. Le duende est
tout ça, et plus encore, et ses formes artistiques socialement acceptables se doublent
d'une face cachée, cette poétique macabre que décrit Lorca. Car il n'y a pas d'art sans
mort. Il n'y a pas de Goya sans cadavres ni de Manrique sans désespoir, ni de Quijotte
sans folie. Pour Lorca, il existe trois forces à l'origine de la créativité, celle de l'ange, qui
nait de la lumière, mystique et extatique ; celle de la muse qui nait de la forme, païenne
et sensuelle ; et celle du duende de qui nait de la mort, primordiale et orgiaque. Le
duende, est créateur et destructeur à la fois, il est la roue de Fortune, le svastika indien.
Le duende est dans l'ineffable beauté d'une danseuse au corps transpercé par les clous

Page 1
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

de la grâce et le sang des dieux, mais le duende est aussi dans la navaja passionnelle et
criminelle du baratero qui égorge, dans la mort du taureau, dans le Saint Sébastien de
Mishima, le Horla de Maupassant. Cette force primordiale qui émane d'une danseuse
gitane dans une taverne de Cadix, c'est aussi l'expression possible d'une puissance
titanique, qui peut faire trembler aussi bien les spectateurs que les continents. Une
puissance relâchée dans le monde, et qui peut être nourrie par la haine et le chant des
crânes des Kapalikas, et déferler sur les âmes, et couper les têtes comme une faux
tenue par un Heidegger daemon de la technique. Lorca ne l'oublie pas, le duende est
aussi dans la guerre et ses orages d'acier, dans les drapeaux et les torches qui défilent
au pas dans les rues de Grenade en 1936. Le duende est dans le duc de Ferrare, ami
des arts de la renaissance, qui fait démembrer son ennemi et fait jeter les morceaux à la
foule, qui s'en empare et qui dévore la chair humaine lors d'un festin cannibale. Il est
dans les profondeurs de l'Orénoque, le fleuve qui rend fou, ou des hommes voués au
rituel du canaíma, celui du chamanisme noir, aspirent la drogue infâme, le Maba, le
«miel des morts» qui fermente dans ventre putréfié d'un enfant qu'ils ont tué au nom du
jaguar cosmique. Lorca s'approche, tente de comprendre et de maîtriser cette force qui
le façonne et le fascine, mais qui l'attire irrémédiablement vers les gouffres sans fond.
Sentiment d'abandon à lui-même où il imagine ce temps exact où les balles d'aciers
fendent les airs pendant que le prophète Jérémie lit un psaume et que le parfum des
cyprès et de la myrrhe se disperse au vent du soir. Lorca a vu ce jet de sang né d'une
danse, et il entend les murmures sombres du futur et de la prédestination des anges et
des muses. Mais Lorca n'était pas assez naïf pour croire qu'il existe un bon ou un
mauvais duende, car il s'agit d'une énergie qui traverse l'homme, et qui n'a pas plus de
morale humaniste que ces électrons qui alimentent un hôpital ou qui électrocutent un
condamné à mort dans une prison américaine. Ceux qui n'avaient pas pu transformer le
duende en art l'avaient transformé en haine, cette poétique criminelle de la violence
fasciste. Les phalangistes participaient à cette communion macabre, ce démembrement
du Troll, cette mise à mort de l'art, pour constituer des boutures idéologiques de fleurs
toxiques. Elles seront offertes aux invités du bal des condamnés que donnera la
phalange, pour le dernier «paseo» du poète, scellant sa légende martyre d'une balle
dans la tête. Un vent de malédiction planera désormais sur les phalangistes devenus les
fils de Cain, pour avoir tué leur frère ennemi, lui qui connaissait mieux leurs rêves noirs
qu'eux même les connaissaient. Lorca restera le fantôme de l'angoisse et des
cauchemars fascistes, et ici nous parlons de ces phalangistes, qui comme l'écrivain
Gonzalo Torrente Ballester, qui fut ce jeune idéaliste fasciste, et qui savaient que
l'assassinat du poète était une tache maudite sur leur vie, ceux-là connaissaient la
théorie du duende de Lorca, et furent ceux que le fantôme de Lorca hantera à tout
jamais. Ils furent ces derniers phalangistes qui vivront jusqu'à leur mort avec ce tintement
effrayant des cloches de fer, et le bruit des ailes de couteaux rouillés qui trainent sur le
bitume. On ne retrouva jamais le corps de Lorca dans les fosses communes de
Grenade, même au milieu des tibias croisés et des crânes fracassés par des
mitrailleuses ou des revolvers bénis par un évêque catholique. On l'emporta
certainement dans quelque clairière isolée de la Sierra, et on poussa peut être le vice du
duende «terrorifico», jusqu'à le tuer dans une roseraie où l'on débita son corps sur un lit
de roses, à la hache, pour le disperser aux quatre vents, offrande noire et multiplication
écorchée du Poète. Lorca, dès lors, reviendra toujours, en hétéronyme symbolique, sous
la primordiale forme masculine de son désir masochiste. Lorca qui sera à tout jamais le
Christ républicain, ecce homo, l'homme prédestiné qui se dirige volontairement vers son
duende tortionnaire en la ville de Grenade, pour un voyage sans retour. Lorca qui ira
saluer les citronniers à l'aube et traverser en desdichado, la porte de sable de Grenade,
pour étendre son ombre sans corps sur l'Espagne abandonnée, et devenir dans la mort,
le duende d'un pays, le Grand Sacrifié, plus vivant que vivant et plus mort que mort.

Tristan Ranx, Paris, le 4 novembre 2014.

Page 2
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

DE FEDERICO GARCIA LORCA

Cette conférence exceptionnelle fut prononcée pour la première fois en Argentine, le 20 octobre 1933 à la
Sociedad de Amigos del Arte de Buenos Aires.

Page 3
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

Mesdames et Messieurs,

J’ai intégré la Résidence des Étudiants de Madrid en 1918 et je l’ai quitté en 1928, quand j’ai obtenu mon diplôme en philosophie.
Dans ce salon raffiné, où je me suis jadis réfugié pour échapper à la légèreté française de la vieille aristocratie espagnole, j’ai dû
assister à environ un millier de conférences. J’étais pourtant attiré par le grand air et le soleil, et entre ces murs je m’ennuyais
fermement, à tel point qu’en quittant cette salle je sentais alors comme une légère couche de cendres qui me recouvrait au point de
ressentir une irritation qui me brûlait comme du poivre. Non, je ne voulais pas entrer dans la salle confinée ou bourdonnait la terrible
mouche à viande de l’ennui qui se posait de tête en tête, ou elle endormait par une piqûre de sommeil les petits groupes d’auditeurs
qui fermaient les yeux un à un.

Simplement, aujourd’hui, avec le son de ma voix poétique qui n’a pas la force jaillissante d’un feu de bois ni même le pouvoir de la
ciguë, voyons si les couteaux sont l’ironie des moutons, et voyons si je peux vous donner une leçon simple sur le douloureux esprit
secret de l’Espagne.

Je vais parler de cette peau de taureau étendue sur l’Espagne entre les rivières Júcar, Guadalete, Sil et Pisuerga1 (je ne parle pas des
vagues qui ondulent ici avec leur couleur de crinière de lion et qui agitent le Rio de la Plata) même si j’entends souvent dire que :
« Cela a beaucoup de duende ».

Manuel Torre2 le grand artiste qui a chanté le peuple andalou, a déclaré : « Tu peux bien avoir une voix, du style, mais tu ne réussiras
jamais, si tu n’as pas de duende ».

En Andalousie, de Jaen à Cadix, les gens parlent constamment du duende mais on peut aussi le découvrir instinctivement. Le
merveilleux chanteur El Lebrijano, créateur de la Debla, a déclaré, « Les jours où je chante avec le duende, personne ne peut me
supporter ». La vieille danseuse gitane La Malena s’écria un jour en écoutant un morceau de Bach : « Olé ! Mais il y a du duende
dedans ! » alors que Gluck, Brahms et Darius Milhaud l’ennuyaient. Et Manuel Torre, le plus grand homme de culture et d’action que
j’ai connu, prononça cette magnifique phrase à l’écoute de son propre Nocturno del Generalife : « Tout ce qui a des sons noirs est
duende ». Et il n’y a pas de plus grande vérité. Ces sons noirs sont le mystère et les racines qui s’enfoncent dans un limon que nous
connaissons tous, et que tous ignorent, mais c’est à partir de cette boue que nous obtenons ce qui est important dans l’art. Ces sons
noirs rapprochent ainsi l’homme du peuple espagnol et le grand Goethe, qui donne lui aussi sa définition du duende en parlant de
Paganini :

« Ce pouvoir mystérieux que tout le monde sent, mais qu’aucun philosophe n’explique. »

1
Il s'agit des quatre fleuves qui délimitent l'Espagne de la Galicie a l'Andalousie, de la Castille à la Catalogne.

2
Manuel Torre est un chanteur de flamenco gitan espagnol né à Jerez de la Frontera en 1878 et mort à Séville en 1933. Il est considéré
comme l'un des plus influents cantaors gitans du début du xxe siècle, et comme l'une des figures représentatives du style de Jerez.

Page 4
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

Ainsi le duende est un pouvoir et non un acte, il est une lutte, pas une pensée. J’ai entendu un ancien maître guitariste affirmer que
« Le duende n’est pas dans la gorge ; mais il s’élève depuis la partie inférieure des pieds » 3. Autrement dit, le duende n’est pas lié à
une quelconque capacité, mais qu’il est un véritable style de vie ; qu’il est le sang d’une ancienne culture de l’action et de la créativité.
Ce « pouvoir mystérieux » est cet esprit des montagnes, ce duende qui a embrasé le cœur de Nietzsche, celui que l’on peut chercher
sous forme d’avatars sur le pont du Rialto ou dans la musique de Bizet, sans le trouver et sans savoir que le duende est celui qui
bondissait à travers les mystérieux danseurs grecs, c’est lui qui poursuivait les ballerines de Cadix ou qu’on entendait à travers le cri
dionysiaque qui sortait de la tête décapitée de Silvério4.

Non, le duende dont je parle, est sombre et tremblant, il descend du démon de la joie de Socrate, du sel et marbre rayé en ce jour de
colère où il a bu la ciguë, et de cet autre petit démon mélancolique, le Malin génie5 de Descartes, petit comme une amande verte, et
qui, fatigué des cercles et des lignes géométriques, est allé se perdre à travers les canaux pour écouter le chant de l’équipage et les
chansons des marins ivres. Donc, je ne veux pas que l’on confonde le duende avec le démon théologique du doute, celui sur lequel
Luther, sous influence bachique, a lancé une bouteille d’encre à Nuremberg. Le duende n’est pas non plus le diable catholique,
destructeur et imprudent, qui se déguise en chienne pour entrer dans les couvents, ni même le singe parlant, celui des forêts de
l’Andalousie, portant le manuscrit de Cervantes, dans la comédie de la jalousie.

Chaque homme, chaque artiste en a appelé à Nietzsche, à son échelle de Jacob pour escalader la tour de la perfection, au prix de la
lutte contre le duende, qui ne fut pas un combat contre l’ange ou contre la muse comme certains l’ont affirmé. Il est fondamental de
faire cette distinction essentielle qui est à la racine de toute œuvre.

Un ange gardien peut être généreux comme Saint Raphaël, protecteur comme Saint Michel et saint Gabriel. L’ange éblouit et survole
la tête d’un homme et au-dessus de lui déverse sa grâce, et l’homme, sans aucun effort, réalise son œuvre, son art, et sa danse.
L’ange du chemin de Damas est entré à travers les fissures du petit balcon d’Assise, ou en suivant les traces mystiques de Saint Henri
Suso6, ordonne qu’il n’y a pas moyen de s’opposer aux lumières et au battement des ailes d’acier dans l’atmosphère de la
prédestination.

La Muse dicte, et parfois donne des coups. Je n’y pouvais pas grand-chose moi-même, car j’étais si loin et si fatigué (je l’ai vu deux
fois), que je devais porter un demi-cœur de marbre. Les poètes des muses entendent des voix et ne savent pas d’où elles viennent,
mais c’est la muse qui les encourage et parfois les dévore. Comme dans le cas d’Apollinaire, ce grand poète détruit par l’horrible Muse
qu’ont peinte le divin et l’angélique Douanier Rousseau7. La muse éveille l’intelligence et découvre un paysage de colonnes et de faux

3
Cette affirmation se rapproche de la théorie du serpent cosmique ou de la Kundalini des Indiens, une force qui s'exprime en remontant à
travers le corps tout en diffusant cette sensation de chaleur qui est une caractéristique du duende.

4
Silverio Franconetti (1831 - 1889), était un chanteur italien venu à Séville pour découvrir le "chant profond" (chant flamenco) , ainsi que le
style Andalou gitan et le siguiriya ou "cri de la tête coupée" qui était un type de chant flamenco.

5
Le Malin génie désigne une hypothèse sceptique formulée par Descartes dans ses Méditations métaphysiques.

6
Henri Suso ou saint Henri est un religieux catholique du xive siècle connu pour avoir répandu la mystique rhénane de Maître Eckhart en
Europe.

Henri Rousseau - La muse inspirant le poète (Marie Laurencin (l’horrible muse) & Guillaume Apollinaire)
7

Page 5
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

lauriers, car l’intelligence est souvent l’ennemie de la poésie parce qu’elle imite trop, car elle élève le poète vers des cimes qui lui font
oublier qu’il peut manger des fourmis ou tomber sur la tête d’un grand homard à l’arsenic. Les Muses impuissantes sont celles qui
portent des monocles entre les pieds de laque tiède d’un petit salon bourgeois.

Anges et muses viennent de loin, l’ange naît de la lumière et la muse de la forme comme l’affirmait Hesiode. Pain doré ou pli de robe,
le poète des normes reçoit dans son bosquet de lauriers. Au lieu de cela, il y a un duende qui se réveillera dans la dernière salle du
sang.

Et repousser l’Ange ou donner un coup de poing à la muse, et perdre la peur du parfum des violettes qui s’exhale de la poésie du dix-
huitième siècle et le grand télescope dont les lentilles sont les Muses endormies qui enferment les limites.

Le vrai combat est avec le duende.


Nous connaissons les routes qui mènent à Dieu, de la manière barbare de l’ermite ou au mode subtil du mystique. Il y a la Tour
carmélite de Sainte Therese, ou les trois chemins sombres de Jean de la Croix8. Et si nous devons crier avec la voix d’Isaïe :
« Vraiment, tu es un Dieu caché », pour qu’à la fin de la journée, Dieu lui ordonne de chercher ses premières épines de feu. Mais Pour
partir à la recherche du duende, il n’existe ni mode d’emploi ni même de carte au trésor. Il suffit de savoir qu’il brûle le sang comme
des éclats de verre, qu’il élimine toute la belle géométrie que nous avons apprise, que le duende est un style de rupture, celui qui fait
de Goya un maître des gris, avec les tons argentés et roses de la meilleure peinture anglaise, une peinture à genoux et avec les
poings souillés d’horribles taches de goudron ; ou bien nu, tel Mossén Cinto Verdaguer9 dans le froid des Pyrénées, ou Jorge
Manrique10 qui attend la mort dans le désert d’Ocaña. C’est lui ce saltimbanque que l’on voit à l’aube porter le corps délicat de
Rimbaud sur le boulevard, avec les yeux de poisson mort du comte de Lautreamont. Les grands artistes du sud de l’Espagne, gitans et
danseurs de flamenco, qui chantent, dansent et jouent, savent qu’aucune émotion n’est possible sans l’arrivée du duende. Ils savent
aussi tromper les gens et donner une idée du duende sans l’avoir, comme trichent tous les jours des écrivains ou des peintres, et tous
les faiseurs littéraires sans duende ; qui n’hésitent pas à mettre un peu de duende pour ne pas tomber dans l’indifférence et éviter ainsi
de faire fuir le public avec cet artifice grossier ! Une fois, la « chanteuse » andalouse Pastora Pavon, La niña de los peines, sombre
génie hispanique proche de la fantaisie de Goya ou de Rafaël el Gallo, chantait dans une petite taverne de Cadix. Elle a joué avec sa
voix d’ombres un chant d’étain fondu, recouvert de mousse, et dans les cheveux une fleur de camomille perdue dans un jardin de
ronces. Mais rien, tout était inutile. Les auditeurs étaient silencieux. Il y avait là Ignacio Espelette, beau comme une tortue romaine, qui
s’est demandé une fois : « Pourquoi travailler ? » et, avec un sourire digne d’Argantonio11, a répondu : « Comment vais-je travailler, si
je suis de Cadix ? » Il y avait Éloïse, incandescente aristocrate, putain de Séville, descendante directe de Soledad Vargas, qui refusa

8
Juan de la Cruz, né à Fontiveros le 24 juin 1542 et mort au couvent d'Ubeda le 14 décembre 1591, est un saint mystique espagnol,
souvent appelé le « Saint du Carmel » et connu pour sa très célèbre expérience mystique de La Nuit obscure (Noche oscura)

9
Verdaguer i Santaló (17 mai 1845 - 10 juin 1902.) considéré comme le « Prince des poètes catalans » et une figure littéraire importante
du nationalisme catalan, et que l’on connait sous le nom "Mossén" Cinto Verdaguer en raison de sa carrière en tant que prêtre.

Jorge Manrique (1440 ? – 1479) est un poète chevalier espagnol. Il est l'auteur des Stances sur la mort de son père. (Coplas por la
10

muerte de su padre)

11
Argantonio (670 Avant JV. - 550 av. J.-C.) Fut le dernier roi de Tartessos la ville situe à l'embouchure du Guadalquivir et qui devint
l'Atlantide ibérique lors de sa destruction vraisemblablement par un tsunami.

Page 6
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

d’épouser un Rothschild en 1930 parce qu’il n’avait pas le sang bleu. Il y avait les Florides, que les gens prenaient pour des bouchers,
mais en réalité ce sont des prêtres millénaires qui sacrifient toujours des taureaux à Géryon12, et dans un angle, il y avait l’éleveur Don
Pablo Murube, impressionnant, avec son air de masque crétois. Alors, Pastora Pavon finit de chanter dans le silence. Et seul, dans
son coin, avec sarcasme, un petit homme, pareil à ces danseuses qui surgissent soudainement d’une bouteille d’eau de vie, dit très
tranquillement : « Vive Paris », comme s’il disait. « Ici, nous ne nous soucions pas des universités, de la technique, ni de la
compétence. Nous ne nous soucions de rien. » Puis, La niña de los peines se leva comme une folle, transformée en pleureuse
médiévale, et bu d’un trait de feu un verre de Cazalla, et elle se mit à chanter sans voix, sans souffle, sans nuance, sa gorge brûlée,
mais… avec duende. Elle avait réussi à tuer tout l’échafaudage de la chanson pour faire place à un duende de lave furieuse, ami des
vents, chargé de sable, qui a fait que les auditeurs ont déchiré leurs vêtements presque au même rythme que le font rituellement les
Noirs des Antilles, à la vue de Sainte Barbara. La niña de las peines a dû casser sa voix parce qu’elle savait que les gens qui
l’écoutaient ne demandaient pas des formes exquises, mais la substantifique moelle de la forme, de la musique pure avec un corps
concis pour rester en l’air. Elle devait appauvrir ses facultés et son sentiment de sécurité ; c’est-à-dire qu’elle devait aliéner sa muse et
rester sans-abri, afin que le duende puisse venir et daigne la prendre par la main. Vous n’imaginez pas comment elle a chanté alors !
Sa voix ne jouait plus, elle était un jet de sang digne de douleur et de sincérité, mais rempli de tempête, remplie d’un Christ baroque, et
elle s’ouvrait, monstrueuse main à dix doigts sur un pied cloué. L’arrivée du duende suppose toujours un changement radical dans
toutes les formes anciennes, et donne un sentiment de fraîcheur totalement singulier, avec une expérience de nouveauté augmentée,
miraculeuse, qui produit un enthousiasme presque religieux. À travers toute la musique arabe, la danse, la chanson ou l’élégie,
l’arrivée du duende est accueillie avec de vigoureux « Allah, Allah ! », « Dieu, mon Dieu ! », si proche du « Olé ! » des taureaux, tout
cela est du pareil au même ; et toutes les chansons du sud de l’Espagne à l’apparition du duende, sont suivies par des cris sincères de
« Vive Dieu ! », hourras d’une profonde humanité, tendres cris d’une communication avec le Créateur à travers les cinq sens, par la
grâce du duende qui fait onduler la voix et le corps de la danseuse, montrant le chemin vers l’évasion réelle et poétique hors de ce
monde. Un chant aussi pur que celui obtenu au dix-septième par le poète Pedro Soto de Rojas13 à travers ses Sept jardins, ou Juan
Calímaco14 par une échelle vertigineuse de tremblements et de larmes. Naturellement, quand cette évasion est acquise, tous en
sentent les effets : l’initié, celui qui voit le style dans la matière brute, et l’ignorant, qui lui, ne sait pas ce qu’est une émotion vraie. Il y a
quelques années, dans un concours de danse à Jerez de la Frontera, une vieille de quatre-vingts ans dansa face à de belles femmes
et des jeunes filles à taille de guêpe. La vieille leva simplement les bras, la tête haute et donna un coup de pied sur le parquet ; mais
lors de cette réunion des muses et des anges, la beauté de la forme et la ligne d’un sourire, elle devait vaincre et elle gagna avec son
Duende moribond qui traînait sur le sol ses ailes de couteaux rouillés. Tous les arts sont capables de duende, mais là où les
possibilités sont immenses, c’est naturellement la musique, la danse et la poésie parlée, parce que ces arts ont besoin d’un corps de
chair pour s’exprimer, parce que ce sont des formes qui naissent et meurent perpétuellement en traçant leurs contours sur un présent
exact. Parfois, le duende du musicien passe au duende de l’interprète et d’autres fois, quand le musicien et le poète ne sont ni égaux
ni de même nature, le duende de l’interprète, et ceci est intéressant, pourra créer une nouvelle merveille qui aura l’apparence, rien de

12
Dans la mythologie grecque, Géryon est un Géant monstrueux avec de trois têtes, six bras et trois corps joints à la taille, il fut tué par
Héraclès qui put ainsi s'emparer de son troupeau de bœufs et accomplir son dixième exploit.

13
Pedro Soto de Rojas (1584 - 1658), poète andalou ,membre de l'Académie Sauvage ou académie du Parnasse.

14
Également connu sous le nom de John Scholasticus et Jean Sinaíta, était un moine chrétien ascétique Syrien né en 570, ermite et
maître spirituel entre les VIe et VIIe siècles, abbé du monastère de Sainte-Catherine (Monastère de la Transfiguration).

Page 7
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

plus, de la forme primitive. Tel est le cas de l’enchanteresse Eleonora Duse15, touchée par le duende, qui rechercha des œuvres
infructueuses, pour les faire triompher par une réinvention du jeu de scène. C’est le cas de Paganini expliqué par Goethe, qui
transformait des chansons vulgaires en airs profonds. C’est cette ravissante fille de Puerto de Santa María, que je l’ai vu chanter et
danser sur l’horrible couplet italien « O Mari ! », avec des rythmes, des silences et une volonté qui a transformé cette pacotille italienne
en un serpent d’or en lévitation. Ce qui est arrivé ici, c’est qu’ils ont réellement trouvé quelque chose de nouveau qui n’avait rien à voir
avec la tradition antérieure, et qu’ils injectaient un sang neuf et de l’intelligence à des corps inertes et dénués d’expression.
Les arts de tous les pays sont capables de duende, avec l’ange et la muse aussi ; et l’Allemagne est, à quelques exceptions près16,
liée à une muse, quant à l’Italie c’est définitivement un ange. L’Espagne fut en tout temps habitée par le duende, en tant que pays de
musique ancienne et de danse, là où le duende salue les citrons à l’aube, et en tant que pays de la mort, comme un pays ouvert à la
mort. Dans tous les pays, la mort est une fin. Et les rideaux sont tirés. En Espagne, jamais. En Espagne, on se lève. Beaucoup de
gens vivent dans l’ombre entre les murs jusqu’au jour de leur mort ou ils sortent enfin au soleil. Même la blessure mortelle ouverte par
la lame barbare d’une navaja fait qu’un homme mort en Espagne est plus vivant comme mort que nulle part dans le monde. L’ironie de
la mort et la contemplation calme sont familières des Espagnols. Depuis le songe des têtes de mort de Quevedo17, la pourriture
d’Obispo18, depuis les vanités de Valdés Leal,19 et la Marbella du XVIIe siècle, morte en couches à mi-chemin, en disant :

Le sang de mon corps


Inonde ton cheval.
Les pattes de ton cheval
Brûlent comme charbon ardent

Récemment un gamin de Salamanque, qui fut blessé à mort par un taureau, s’écria.

Mes amis, je meurs ;


Mes amis, je suis très mauvais.
J’ai trois foulards à l’intérieur20
Avec celui que je porte, cela fait quatre…

Il y a des rangées de fleurs de salpêtre, un village ou s’activent des spectateurs de la mort, avec des versets de Jérémie pour le côté le
plus rugueux et des cyprès parfumés pour le côté plus lyrique ; mais un pays où la chose la plus importante est la valeur métallique et

15
Eleonora Duse (1858-192 ) aussi appelée "La Duse" , est une comédienne italienne. Elle est considérée comme l'une des plus grandes
comédiennes de son temps. Sa relation avec Gabriel D'Annunzio culminera avec la publication de son roman Il fuoco, ( le Feu ) inspiré de
sa relation avec Eleonora Duse.

16
Ici, Lorca fait peut être reference à “ l'exception” du duende exterminateur de l'Ordre noir de Hitler ?

17
Francisco Gómez de Quevedo Villegas y Santibáñez Cevallos (1580 -1645 ) est un chevalier et un écrivain espagnol du xviie siècle,
l'une des figures les plus importantes et complexes de la littérature du siècle d'or. "Le songe des têtes de mort" est une de ses œuvres en
prose.

18
Peut-être est-ce une référence ironique à la richesse du palais ou est né Don Cristóbal de Rojas y Sandoval (1502-1580), archevêque
de Séville, chapelain de Charles-Quint et protecteur de Thérèse d'Avila ?

19
Juan de Valdés Leal, né Juan de Nisa né en 1622 à Séville et mort en 1690, est un peintre baroque espagnol, qui fut aussi sculpteur,
doreur, graveur et architecte. Il est considéré comme l'un des grands peintres de l'école andalouse et il a laissé dans sa ville natale, de
nombreuses œuvres dont ses célèbres Vanités.

20
Pour arrêter les hémorragies des foulards sont introduits dans les blessures.

Page 8
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

ultime de la mort. La lame et la roue du wagon et le rasoir et la barbe de trois jours des bergers, la lune pelée, les vols, les armoires
humides et les démolitions et les saints recouverts de dentelle, et la chaux, et la ligne de fuite des miradors d’Espagne qui blessent
comme l’herbe coupante du gazon des morts, et ces allusions et ces voix qui sont un avertissement perceptible pour un esprit alerte,
pour celui qui entend ce vent qui emporte les bribes de la mémoire. Il n’y a pas de coïncidence, tout l’art espagnol est lié à nos
montagnes, pleines de chardons et de roches immuables, parmi d’autres images, il y a la lamentation de Pleberio21 ou les danses du
maître Josef Maria Valdivieso, et ce n’est pas un hasard si l’ensemble des chansons européennes voue un culte à cette Espagnole
admirable :

-Si tu es ma belle amie,


pourquoi ne me regardes-tu pas, dis ?
-Avec ces yeux qui ont vu
l’ombre, c’est ce qui est dit
-Si tu es ma belle amie,
pourquoi ne puis-je pas t’embrasser, dis ?
-Ces lèvres qui embrassent
dans les montagnes on le dit.
-Si tu es ma belle amie
comment ne pas me comprendre, dis ?
-Et vers l’étreinte de tes bras,
je me jette sans interdit.

Sans surprise, c’est à l’aube de notre lyrisme que résonne cette chanson :

Dans le verger
je vais mourir
dans la roseraie
ils vont me tuer.
Je m’en vais, mère,
choisir les roses,
trouver la mort
dans le verger.
Je voudrais, mère,
un lit de roses,
trouver la mort
dans la roseraie
Dans le verger
je vais mourir,
dans la roseraie
ils vont me tuer.

Les têtes gelées par la lune que Zurbarán22 peignait, le beurre jaune avec des éclairs dorés du Greco, le récit du Père Sigüenza23, les
œuvres complètes de Goya, l’abside de l’église de l’Escorial, toute la sculpture polychrome, la crypte de la maison ducale d’Osuna24,
la mort avec une guitare dans la chapelle de los Benaventes à Medina de Rioseco25, sont équivalentes aux pèlerinages et aux cultes

21
Personnage de la Celestina (1514) de Fernando de Rojas. La Lamentation de Pleberio est ce moment où le désespoir atteint son point
culminant avec derniers mots de Pleberio à sa fille morte: "Pourquoi me laisser souffrir ? Pourquoi me laisser seul et triste dans cette
vallée de larmes ? »

22
Francisco de Zurbarán (1598–1664) est un peintre mystique du siècle d'or espagnol.

23
Prédicateur favori de Philippe II et merveilleux prosateur de la langue espagnole.

24
Le panthéon des ducs d'Osuna fut érigé en 1545 dans le style plateresque.

25
Cette chapelle de l'église de Santa Maria est située dans la médina de Rioseco. Elle a été construite par un banquier au XVIe siècle et
décorée avec style élégant de sculptures de stuc polychrome.

Page 9
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

de San Andrés de Teixido26, où les morts défilent dans la procession, avec le chant des défunts qu’entonnent les femmes des Asturies
accompagnées des torches enflammées dans la nuit de novembre, c’est le chant et la danse de la Sibylle dans les cathédrales de
Majorque et de Tolède, dans les rites sombres et innombrables du Vendredi Saint, avec la célébration des taureaux et le triomphe
populaire de la mort espagnole.

Dans le monde, seul le Mexique peut tenir la main de mon pays.


Lorsque la Muse voit la mort qui vient fermer la porte, monter sur un socle ou une urne et écrire une épitaphe avec une main cireuse,
c’est qu’il est temps de déchirer ses lauriers de gloire dans un silence qui oscille entre deux brises. Sous la voûte tronquée de l’ode qui
répond aux fleurs funéraires si réalistes, celles que peignaient les Italiens au quinzième siècle comme le fameux coq de Lucrèce qui
effrayait avec son ombre inattendue. Lorsque vous arrivez à voir la mort, l’ange vole en cercles lents et tisse avec des larmes de
Narcisse et de glace, l’élégie que nous avons vue en serrant les mains de Keats, et celles de Villasandino27, les mains d’Herrera 28et
de Bécquer29, celles de Juan Ramón Jiménez30.

Mais quelle horreur si l’ange est un minuscule grain de sable posé sur un pied rose ?

Au lieu de cela, le duende ne viendra pas s’il ne voit pas la possibilité de la mort, mais sachez qu’il doit déjà tourner autour de votre
maison comme ces branches d’arbres qui frappent à la fenêtre. C’est bien cette insécurité que nous portons tous en nous, sans le
savoir, et qui parfois nous empêche de dormir. Avec des idées, avec des sons ou des gestes, le duende aime les bords du puits, cette
ligne de front où il peut combattre avec le créateur. Ange et Muse s’échappent avec un violon ou une boussole, et la blessure donnée
par le duende, cette blessure inguérissable qui ne se referme jamais, est l’insolite, l’invention d’un homme : l’Œuvre !

Le pouvoir magique de la poésie est toujours lié à une possession par le duende, un baptême dans l’eau sombre pour tous ceux qui
regardent, parce qu’avec le duende il est plus facile d’aimer, de comprendre, mais aussi d’être aimé et compris, et cette lutte pour
l’expressivité acquiert parfois, dans la poésie, une pulsion de mort. Souvenez-vous de Sainte Thérèse si proche du flamenco et
réellement possédée par le duende, lorsqu’elle danse devant un taureau furieux et tournoie devant lui en trois voltes magnifiques, ces
faenas du torero, non pour se vanter devant le nonce du pape et le frère Juan de la Miseria31, mais pour être l’une des rares créatures

26
Sur le versant occidental du cap Ortegal, se dresse le sanctuaire de San Andrés de Teixido, une chapelle en granit (16e-18 e s.) qui
domine la mer. Un important pèlerinage à lieu tous les 8 septembre. Un proverbe affirme que « celui qui ne s'est pas rendu de son vivant
à San Andrés de Teixido s'y rendra après sa mort, sous la forme d'un insecte ».

27
Alfonso Álvarez de Villasandino (1340-1350 - c. 1424) poète castillan poche des cercles troubadours et des cours d'amour de Galice et
de Castille.

28
Juan de Herrera (1530 - 1597) était un géomètre, mathématicien et un architecte espagnol de la Renaissance. On lui doit l'Escurial qu'il
a réalisé sur les plans de Jean de Bautista de Tolède.

29
Gustavo Adolfo Bécquer, né Gustavo Adolfo Domínguez Bastida Insausti de Vargas Bécquer (1836 - 1870), est un écrivain, poète et
dramaturge Andalou.

30
Juan Ramón Jiménez, (1881-1958) est un poète andalou qui a théorisé l'idée de « poésie pure », vouée à la beauté et d'inspiration
platonicienne, et stoïcienne.

31
(1526-1616)

Page 10
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

dont le duende (pas un ange, car ce dernier n’attaque jamais) pouvait la transpercer avec son dard, ce qu’il fit, et essayer ainsi de la
tuer pour avoir osé révéler son ultime secret32, ce pont subtil qui relie les cinq sens avec le corps de vie et de chair, qui vit dans les
nuages, la mer et l’Amour libéré du Temps. Elle a vaillamment combattu et vaincu le duende, au contraire de l’infortuné Philippe
d’Autriche, ce roi d’Espagne qui recherchait la muse et l’ange dans la théologie et qui fut emprisonné par le duende sur les dalles
froides et entre les murs tristes de son œuvre, le palais-prison de l’Escorial ou la géométrie était la frontière indépassable du rêve et où
le duende masqué prit les traits d’une muse pour condamner le grand roi d’Espagne au châtiment éternel.

Nous avons dit que le duende aime l’abîme, la plaie, et qu’il s’approche dangereusement des lieux où les formes fusionnent en une
expression au-delà de la volonté et du désir.
En Espagne (et chez les peuples de l’Orient, où la danse est d’expression religieuse) le duende a un champ d’action sans limites sur le
corps des danseuses de Cadix, Martial33 y admira ainsi les fières poitrines des chanteuses ibériques et Juvénal34, vit dans la
tauromachie, une liturgie des taureaux, un drame religieux authentique où, de la même manière que dans la Messe, l’adoration mène
au sacrifice et à Dieu. Il semble que tout le duende du monde classique se manifeste à la perfection dans la fête du taureau qui se
déroule dans l’arène, exposant la culture et la sensibilité d’un peuple qui découvre en l’homme son jour de colère, sa bile noire et ses
larmes amères. La danse Espagnole et la corrida n’existent pas pour être amusantes ; car le duende est responsable des souffrances
qu’il inflige à travers le théâtre du monde, sur toutes les formes de vie, mais c’est aussi lui qui pose l’échelle permettant d’échapper à
la triste réalité. Le duende souffle sur le corps de la danseuse comme le vent sur du sable. Il transforme magiquement une fille en lune
paralytique qui éclaire un groupe d’adolescents ainsi qu’un vieillard aux cheveux qui exhalent les odeurs nocturnes du port. Le
mendiant brisé fait l’aumône, la main tendue devant les débits de boissons. Ces images agissent sur les mouvements et les bras de la
danseuse avec des expressions qui sont la mère des danses de tous les temps. Mais ces gestes pleins de tension sont impossibles à
répéter. Le duende ne se répète pas, jamais, comme les vagues de l’océan ne sont jamais les mêmes dans la tempête. Chez les
taureaux cela prend des accents encore plus impressionnants, parce qu’ils doivent se battre, d’un côté, en compagnie de la mort, et
jusqu’à la mort souvent, et d’autre part, faire face à la géométrie du combat, mesures et proportions, qui sont les règles fondamentales
de la corrida. Le taureau est sur son orbite ; le torero sur la sienne et à l’intersection de ces deux paraboles naît le dangereux point de
non-retour, ce Temple35 où se situe la cime mortelle du jeu. Vous pouvez bien posséder une muse boiteuse et un ange blessé et
passer quand même pour un bon torero, mais dans le geste de la cape, la faena du danseur avec le taureau encore vif, mais au corps
couvert de blessures, cela ne suffira pas, car au moment de tuer, il faut l’aide du duende, l’art du maître pour donner le coup de grâce.
Le torero qui effraye le public par sa téméraire insouciance n’est pas un maître, mais un personnage ridicule dont le niveau est à la
portée de tout homme : celui de risquer sa vie. Au contraire, le torero touché par le duende donnera une leçon de musique à
Pythagore et vous fera oublier que son cœur est constamment entre les cornes du taureau. Lagartijo avec son duende romain, Joselito

32
Le biographe de Sainte Thérèse écrit qu'il a vu le cadavre de la Sainte et touché et examiné la blessure dans le cœur et décrit la plaie
mystérieuse qu'elle avait : « Les lèvres de la plaie sont durcies et poêlées tout comme c'est le cas lorsque le cautère est utilisé, pour nous
rappeler, nul doute que celle-ci a été faite avec une flèche enflammée. »

33
Martial (en latin Marcus Valerius Martialis), né le 1er mars 40[1] et mort vers 104 à Bilbilis, province de Saragosse, en Espagne), est un
poète latin, connu pour ses Épigrammes,

34
Juvénal (en latin Decimus Iunius Iuvenalis) est un poète satirique latin de la fin de Ier siècle et du début du iie siècle de notre ère. Il est
l'auteur de seize œuvres poétiques rassemblées dans un livre unique et composées entre 90 et 127: les Satires.

35
Le "Temple" est désigné en tauromachie comme le moment où le torero et le taureau forment une cathédrale en mouvement ou les
forces agissent en parfaite harmonie.

Page 11
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

avec son duende juif, Belmonte avec son style baroque et Cagancho avec son fulgurant duende gitan, depuis que l’aube s’est levée
sur une arène, tous les toreros ont enseigné aux poètes, peintres et musiciens, les quatre grandes voies de la tradition espagnole : le
classique, le judéo-arabe, le baroque, et l’Andalou-gitan. L’Espagne est le seul pays où la mort est le spectacle national, où la mort fait
sonner ses longues trompettes au sacre du printemps. Un art toujours régi par un duende acéré qui a donné sa singularité et sa vraie
dextérité artistique à l’Espagne. Ce duende sanguinaire apparaît pour la première fois dans la sculpture sur les joues des saints du
maître Mateo de Compostelle36, c’est ce même duende qui fait gémir Jean de la Croix ou qui brûle des nymphes nues dans les
sonnets religieux de Lope37. Le duende qui a soulevé dans les airs la tour de Sahagún38 ou fait cuire des briques à Calatayud et Teruel
est le même qui rompt les nuages du Greco, qui donne des coups de pied aux policiers municipaux de Quevedo et aux chimères de
Goya. La pluie apporte le duende à Velásquez, en secret, caché derrière ses gris monarchiques ; quand il neige, Herrera se met nu
pour prouver que le froid ne tue pas ; lors de la combustion, Berruguete39 pénètre dans le brasier pour inventer un nouvel espace pour
sculpter la peinture.

La Muse solitaire de Góngora40 et l’Ange à l’épée de Garcilaso41 doivent ainsi lâcher leur couronne de laurier quand passe le duende
de Jean de la Croix.

Au cerf blessé/la colline ressemble.


La muse originelle de Gonzalo de Berceo42 et l’ange goliard d’Arcipreste de Hita43 ont laissé la place à Jorge Manrique quand il fut
mortellement blessé aux portes du château de Belmonte. La Muse de la compassion de Gregorio Hernandez44 et l’ange de la
miséricorde de Jose de Mora45 doivent aussi s’éloigner pour ne pas croiser le duende qui faisait pleurer des larmes de sang à Mena46

36
L'entrée principale de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, le portique de la Gloire, a été réalisée en 1188 par le maître
Mateo. Les quelque deux cents figures que l'on peut y contempler évoquent l'Apocalypse.

37
Lope de Vega ou Félix Lope de Vega y Carpio, né le 25 novembre 1562 à Madrid et mort le 27 août 1635 dans la même ville, est un
dramaturge et poète espagnol. Il est considéré comme l'un des écrivains majeurs du Siècle d'or espagnol.

38
Lorca fait référence aux tours jumelles, et donc à la seconde tour de l'horloge à Sahagun qui a été détruite par un incendie en 1835.

39
Pedro Berruguete (1450 - 1504) est un peintre espagnol influencé par l'école flamande qui a laissé un saisissant tableau représentant le
martyr de Saint Sebastien.

40
Luis de Góngora y Argote, poète baroque espagnol, né à Cordoue (Andalousie, Espagne) le 11 juillet 1561 et mort dans cette même ville
le 24 mai 1627. Le sommet de son œuvre sont les Solitudes.

41
Garcilaso de la Vega, né à Tolède en 1501 ou 1503 et mort à Nice le 14 octobre 1536, est un poète et un chevalier De l'Ordre de
Santiago de la Espada, considéré comme un des plus grand poète de la renaissance espagnole

Gonzalo de Berceo est un prêtre et poète castillan du xiiie siècle, auteur d’une douzaine de recueils d’inspiration religieuse. Il est
42

généralement considéré comme étant le premier poète identifié en langue espagnole.

43
L'Archiprêtre de Hita, de son vrai nom Juan Ruiz, est un auteur castillan du xive siècle. Vraisemblablement affilié à la tradition des
goliards de l'archipoete rhénan comme son surnom semble l'indiquer, il a laissé un chef-d'œuvre de la littérature castillane et européenne
médiévale avec le Libro de Buen Amor ou Livre de Bon Amour.

44
Le docteur José Gregorio Hernández Cisneros (1864-1919 ) a été à la fois médecin, scientifique et religieux vénézuélien. Solidaire avec
les plus pauvres, beaucoup l'ont considéré comme un saint. Il mourut tragiquement : renversé par une voiture, il tomba par terre et sa tête
heurta le bord du trottoir dans une rue de Caracas.

45
José de Mora (1642 - 1724), sculpteur baroque andalou.

Page 12
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

et le duende à la tête de taureau assyrien de Martinez Montañes47, comme la muse mélancolique de la Catalogne et l’ange humide de
la Galice qui doivent regarder, avec un amour craintif, le duende de Castille, une montagne aride si loin des pains chauds, du ciel doux
et des paisibles vaches de pâturage. Le duende de Quevedo et Cervantes, qui est fait d’anémones vertes phosphoriques et de fleurs
de gypse de Ruidera pour couronner le retable duende de l’Espagne.

Chaque art a bien sûr un duende différent, mais dans l’ensemble, ils prennent tous racine au point où jaillissent les sons noirs de
Manuel Torre, cette matière primordiale et ultime qui est la mise en commun des frissons incontrôlables tressés dans la parole.
Derrière les sons noirs, il y a l’intimité des volcans, les fourmis, les zéphyrs et la grande nuit qui enserre la taille de la Voie lactée.

Mesdames et Messieurs, j’ai élevé trois arches et avec la main gauche, j’y ai placé la muse, l’ange et le duende.

La muse est toujours debout ; elle peut avoir des petits plis sur sa tunique ou les yeux de la vache de Pompéi, comme son grand ami
Picasso l’a peint avec son mufle reniflant des quatre côtés.

L’ange peut décoiffer les cheveux d’Antonello da Messina48, soulever la tunique de Lippi49 et souffler dans le violon de Masolino50 et de
Rousseau51.

Le duende… Où est le duende ? Sous l’arche désertée s’engouffre l’esprit du vent qui souffle avec insistance sur les têtes de mort, à
la recherche de nouveaux paysages et d’accents ignorés : un air qui a l’odeur d’une salive d’enfant, un mélange d’herbes écrasées sur
un banc de méduses afin d’annoncer le baptême constant et toujours nouveau des choses créées.

46
Peut-être s'agit-il de Saint Mena, icône des Coptes égyptiens, qui fut torturé puis décapité par les Romains ?

47
Juan Martínez Montañés (1568 -1649) est un sculpteur baroque considéré comme l'un des principaux représentants de la sculpture
espagnole et le principal maître de la sculpture sévillane.

48
Antonello de Messine, né vers 1430 à Messine en Italie où il meurt en février 1479, est un peintre italien de la Renaissance.

49
Fra Filippo Lippi, dit Fra Filippo del Carmine (né en 1406 à Florence et mort le 9 octobre 1469 à Spolète) est un peintre italien de la
première Renaissance.

50
Masolino da Panicale (Tommaso di Cristoforo Fini) (1383 -1440) peintre italien qui composait ses fresques par un subtil mélange de
géométrie et d'harmonie.

51
L'expression "souffler dans un violon" est une ancienne formulation qui existe en français et que Lorca paraît utiliser en espagnol dans
ce sens, puisque Mansolino ne jouait pas du violon. Il s'agirait donc ici d'insister sur une action totalement inutile. Par contre le Douanier
Rousseau, selon Apollinaire, jouait du violon aux concerts des Tuileries et parfois dans la rue sous la pluie et le vent, pour gagner
quelques pièces pour pouvoir manger. Ce qui revient effectivement et poétiquement à souffler dans un violon. Remy de Gourmont affirme
l'avoir rencontré Rive Gauche ou il jouait sur son violon d'étranges mélodies de sa composition.

Page 13
LE JEU ET LA THÉORIE DU DUENDE

Traduction, adaptation et préface de Tristan Ranx

Docteur en Histoire, écrivain français, auteur du roman « la Cinquième Saison du monde » paru en 2009 aux
Éditions Max Milo. Il étudia à l'université Paris Diderot, ou il rédigea un mémoire de maitrise d'histoire sur les
voyages d'Alexandre de Humboldt en Amérique équinoxiale. Au cours de ses recherches, il passa quelques
mois en Espagne et se rendit à l'université de Salamanca ou il étudia la philologie hispanique, avant de partir
en Amérique du Sud sur la trace des conquistadores en vue d'une thèse sur le mythe de l'Eldorado. Il traversa
le continent sud-américain de Cartagena en Colombie jusqu'à Ushuaia en Argentine. Journaliste à Paris, il
s'exerça ironiquement à l'écriture de chroniques mondaines et surréalistes pour le journal Liberation ainsi que
des articles plus sérieux pour des magazines et réalisa des reportages en Allemagne, Hongrie, Grèce,
Roumanie, et Liban. Il écrivit de nombreux textes et essais pour la revue «Supérieur Inconnu» de Sarane
Alexandrian, le dernier surréaliste. Après de nombreux aller-retour en Europe de l'Est et sa fréquentation des
cercles littéraires et intellectuels de la Miteleuropa, de Budapest à Cluj-Napoca, il reprend ses recherches
historiques sur l'Utopie et la Dystopie à l'Université d'Oradea en Transylvanie roumaine. Il écrit actuellement
une chronique littéraire dans la magazine Transfuge.

Page 14

Vous aimerez peut-être aussi