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représentations spatiales et les mathé-


matiques, mais un développement du QUELQUES ÉTAPES DE L’ACQUISITION DU LANGAGE
langage quasiment normal (c’est le cas Les âges indiqués correspondent à des moyennes sur un certain nombre d’enfants ayant parti-
par exemple des enfants atteints du syn- cipé aux expériences citées ; comme dans la plupart des autres domaines, la variabilité indivi-
drome de Williams). duelle est importante.
Les linguistes se sont intéressés à l’étude A la naissance : les bébés reconnaissent leur langue maternelle et la distinguent d’une
formelle de la structure des langues. langue étrangère suffisamment distincte (sur la base de la mélodie) ; ils distinguent des
Pour le linguiste Noam Chomsky, la contrastes de consonnes (ex. : /pa/ /ba/), même ceux qui ne sont pas présents dans leur
structure syntaxique des langues hu- langue maternelle.
maines est trop complexe pour pouvoir A 4 mois : les bébés reconnaissent leur propre prénom (et le distinguent d’un autre prénom
être apprise par les enfants sur la base qui contient le même nombre de syllabes).
des exemples de phrases qu’ils enten- A 6 mois : les bébés ont formé des prototypes des voyelles de leur langue maternelle ; ils dé-
dent [3] ; sa théorie est que les enfants coupent la parole en unités d’intonation.
naissent équipés d’une « grammaire uni- A 8 mois : les bébés reconnaissent un mot déjà entendu lorsqu’il est présenté dans une phrase.
verselle », qui est un ensemble de A 9 mois : les bébés connaissent les contraintes sur les suites de consonnes et de voyelles
contraintes sur ce que peuvent être les dans leur langue (ex. : « murt » est une syllabe plausible en français, « rtum » ne l’est pas).
langues humaines. Preuve en est la créa- A 12 mois : les bébés reconnaissent les mots grammaticaux de leur langue (articles, auxi-
tion des créoles. Quand des adultes de liaires, etc.) ; certains bébés prononcent leurs premiers mots.
langues maternelles différentes cohabi- A 15 mois : les bébés exploitent l’ordre des mots pour comprendre les phrases (ex. : s’ils en-
tent, ils créent pour communiquer entre tendent « Nounours chatouille Nicolas », ils regardent plus longtemps une vidéo où Nounours
eux un « pidgin », une langue appauvrie chatouille Nicolas qu’une vidéo où Nicolas chatouille Nounours).
qui ressemble à du langage télégra- Entre 18 mois et 24 mois : on observe l’explosion lexicale, le vocabulaire de l’enfant aug-
phique, juxtapose des mots des diffé- mente brusquement ; certains enfants commencent à produire des phrases courtes (d’autres
rentes langues et est composée de noms, parlent très peu, mais leur compréhension devient bonne).
verbes et adjectifs, sans conjugaisons, ni Vers 3 ans : si on teste leur compréhension des phrases, les enfants montrent une bonne maî-
articles, ni auxiliaires. Les enfants qui trise de toutes les structures syntaxiques de base de leur langue maternelle. La grande majori-
apprennent cette pseudo-langue comme té des enfants s’exprime en faisant des phrases (il peut rester des défauts de prononciation).
langue maternelle l’enrichissent en lui
ajoutant conjugaisons, articles, auxi-
liaires, etc., créant un créole, nouvelle nisme spécifique permettant l’acquisi- sence du dispositif spécialisé, l’informa-
langue qui possède des règles syn- tion du langage. De tels mécanismes tion extérieure ne sert à rien ! Si un bé-
taxiques complexes obéissant aux spécialisés d’acquisition sont courants bé humain passait des heures à observer
mêmes principes que celles des autres dans le monde animal. Par exemple, les le ciel étoilé, ce n’est pas pour autant
langues humaines. D’où vient cette oies sauvages, lors de leurs migrations, qu’il pourrait spontanément s’orienter
structure syntaxique ? Pas de l’environ- naviguent en se basant sur la position lors d’un voyage de plusieurs milliers de
nement, puisque la langue proposée aux des constellations dans le ciel nocturne. kilomètres une fois devenu adulte… Les
enfants ne la contient pas. C’est donc Des études expérimentales ont montré êtres humains sont eux aussi capables
qu’elle provient des enfants eux-mêmes. que les bébés oies apprenaient la posi- d’exploiter la position des étoiles pour
Ce phénomène de créolisation a été ob- tion de ces constellations en fixant le s’orienter, mais il s’agit là d’un savoir
servé également avec les langues des ciel nocturne depuis leur nid : grâce à transmis culturellement, pas d’une par-
signes utilisées par les sourds. Là aussi, cette observation prolongée, ils identi- tie de notre bagage génétique.
on a pu observer la création de struc- fient le point fixe autour duquel les Selon d’autres auteurs, notre capacité à
tures syntaxiques par des communautés constellations tournent, ce qui leur per- apprendre une langue ne résulterait pas
de jeunes sourds qui ne partageaient au met par la suite de s’orienter. Un bébé d’un dispositif spécialisé qui aurait évo-
départ qu’un ensemble limité de signes. oie privé de l’observation du ciel ne lué spécifiquement pour le langage,
L’exemple le plus récent est la création, pourra pas s’orienter une fois devenu mais découlerait d’autres caractéris-
dans les années 80, de la langue des adulte. Cet exemple montre bien qu’un tiques de notre espèce, comme la capa-
signes nicaraguayenne. dispositif spécialisé d’apprentissage re- cité à coopérer [4], ou encore la capacité
Tous ces éléments incitent la commu- pose sur deux éléments essentiels : à effectuer des calculs récursifs [5]. Dans
nauté scientifique à penser qu’il existe d’une part le dispositif lui-même, tous les cas, quelle que soit la nature de
chez l’être humain une prédisposition à d’autre part l’apport d’une information cette prédisposition qui permet au bébé
acquérir un langage, mais quelle est la extérieure. Ainsi, en l’absence d’infor- d’apprendre n’importe quelle langue
nature de cette prédisposition ? Selon mation extérieure (observation du ciel), humaine, ce dernier doit également ap-
certains auteurs, il s’agirait d’un méca- le bébé oie n’apprend pas ; mais en l’ab- prendre les propriétés phonologiques et
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syntaxiques propres à sa langue et, bien /t/ et /f/, comme dans « une porte fer- de seize mois, eux non plus, ne considè-
sûr, les mots de sa langue maternelle. mée ». Des enfants de neuf mois rent pas qu’ils ont entendu « balcon »
connaissent déjà ces régularités dans quand ils entendent ce type de phrases
leur langue et les exploitent pour infé- (figure 1).
APPRENDRE LES MOTS, rer la position des frontières de mots [6]. La même expérience a été réalisée aux
COMMENT FONT-ILS ? Une autre stratégie possible consiste à Etats-Unis avec des bébés américains, et
exploiter les probabilités de transition on observe que ceux-ci parviennent à
Construire un lexique, ou dictionnaire entre syllabes adjacentes : en effet, une réussir cette tâche dès l’âge de dix mois
mental, c’est associer une forme sonore suite de syllabes qui se rencontre fré- [11]. Il semble donc qu’on observe un dé-
(par exemple « chien ») à un sens (par quemment et dans de nombreux calage entre les deux populations dans
exemple l’animal chien). Pour ce faire, contextes est probablement un mot la capacité à identifier les mots au mi-
les enfants doivent déjà être capables dans la langue. Plusieurs études de si- lieu des phrases : dès dix mois pour les
d’identifier les formes sonores des mots mulations à partir de corpus de paroles bébés américains, seulement à seize
dans les phrases et de reconnaître un adressées aux enfants ont montré que mois pour les bébés français. Ce décala-
même mot lorsqu’il a été prononcé dans ce genre de calcul permet effectivement ge de plusieurs mois a été retrouvé avec
différentes situations (éventuellement de trouver un certain nombre de mots une autre technique expérimentale et
par des locuteurs différents). Or, il se [7]. De plus, des études expérimentales peut avoir plusieurs types de causes, par
trouve que, dans la parole, les mots ne ont montré que des enfants de huit mois exemple linguistiques ou culturelles.
sont pas précédés et suivis par des si- environ étaient capables d’effectuer ce Une explication d’ordre linguistique
lences qui joueraient un rôle équivalent genre de calcul [8]. Si on leur fait écou- pourrait reposer sur le fait que l’anglais
aux espaces dans un texte écrit. De ce ter une suite ininterrompue de syllabes, a une alternance entre syllabes accen-
fait, il est difficile de découvrir où com- fabriquée à partir de quatre « mots » tri- tuées et syllabes non accentuées : des
mencent et où finissent les mots. Dans syllabiques répétés en permanence, on expériences ont démontré que les bébés
le cas des adultes, on a pu démontrer voit qu’ils reconnaissent ensuite les anglophones les plus jeunes (vers huit
qu’ils activent à tout moment tous les « mots » de cette langue artificielle. Une mois) trouvent plus facile de découper
mots correspondant aux séquences so- variante de cette stratégie consiste à ex- les mots anglais qui commencent par
nores se trouvant dans la phrase, puis ploiter des mots déjà connus pour en une syllabe accentuée. Il se pourrait
les mots qui se « recouvrent » s’inhibent trouver de nouveaux : par exemple, si donc que la présence des syllabes accen-
mutuellement. Par exemple, en enten- l’enfant a déjà réussi à apprendre le mot tuées permette d’attirer l’attention du
dant « son chat grincheux », les adultes « maman » (parce qu’il est très fréquent bébé sur certains points dans le signal
activeraient simultanément « chat » et et qu’il l’a souvent entendu prononcé en de parole et lui facilite le découpage. Au
« chagrin ». Puis en entendant la syllabe isolation), il pourra facilement identi- contraire, en français, toutes les syllabes
« cheux », qui isolée ne peut pas être un fier ce mot dans la phrase « maman sont semblables entre elles, et les en-
mot, le lexique d’un adulte calcule la joue », et du coup isoler le mot « joue ». fants démarrent peut-être avec des uni-
seule solution possible en français, à sa- Bortfeld et al. [9] ont montré qu’effecti- tés plus grandes que les mots. Une expli-
voir « son chat grincheux ». Evidem- vement des enfants américains de six cation d’ordre culturel reposerait sur le
ment, les enfants en train d’apprendre mois étaient capables d’exploiter leur fait que les parents américains ont ten-
leur langue maternelle ne connaissent propre prénom et le mot « maman » dance à utiliser un registre de parole
pas encore les mots et doivent donc ex- pour isoler les mots qui se trouvent jus- spécifique lorsqu’ils s’adressent aux
ploiter d’autres stratégies. te après. jeunes enfants, qu’on appelle le « mothe-
Au cours des dix dernières années, de Enfin, les enfants peuvent aussi exploi- rese ». Ils parlent alors très lentement,
nombreuses recherches expérimentales ter l’intonation de la parole (sa mélodie avec une intonation exagérée. Cette pa-
ont cherché à connaître (et ont décou- et son rythme) pour découvrir certaines role ralentie pourrait faciliter l’appren-
vert) les stratégies que les nourrissons frontières entre les mots. Par exemple, tissage précoce d’un certain nombre de
pourraient utiliser, et ce dès six mois, une phrase comme « ce grand bal consa- mots, et par conséquent faciliter le dé-
pour découvrir les mots dans les crera leur union » contient les deux syl- coupage de la parole en mots. On ne sait
phrases sans en comprendre encore labes du mot « balcon » (séparées par pas aujourd’hui laquelle de ces explica-
bien souvent le sens. Par exemple, les une petite frontière d’intonation, fré- tions est correcte (peut-être les deux le
langues ont des restrictions sur les quente entre le groupe sujet et le verbe) sont-elles, d’ailleurs…). Cet exemple
suites de voyelles et de consonnes qui mais pas le mot « balcon » lui-même. sert surtout à démontrer qu’il faut éviter
peuvent se produire à l’intérieur des Cette frontière est suffisante pour que de tirer des conclusions trop générales
mots. Si en français on entend une suite des adultes français n’activent pas le d’expériences faites dans une langue
de consonnes comme /rtf/ on sait qu’il mot « balcon » quand ils entendent une particulière… Même si, en général, on
doit y avoir une frontière de mot entre phrase de ce type [10]. Les bébés français ne peut pas dire qu’il existe des langues
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« plus difficiles » que d’autres (en


moyenne, les enfants maîtrisent leur COMMENT TESTER DES BÉBÉS QUI NE PARLENT PAS ENCORE ?
langue maternelle au même âge, quelle Un exemple, la technique de conditionnement de l’orientation
que soit cette langue), il peut y avoir des
du regard
petites différences dans le chemin suivi
par les enfants lorsqu’ils acquièrent leur Cette technique permet de savoir quand les bébés pensent avoir entendu un mot dans une
langue. phrase. Dans une première séance, on entraîne le bébé à tourner la tête pour un mot donné,
De toutes les stratégies décrites ci-des- par exemple « balcon ». Pour ce faire, il est installé sur les genoux de l’un de ses parents ; en
sus qui permettent aux bébés de décou- face de lui, une expérimentatrice manipule des jouets en silence ; sur sa gauche, un haut-par-
vrir les mots dans les phrases, aucune leur joue un mot qui est répété en permanence (par exemple, « vipère, vipère, vipère »). De
ne permet d’obtenir l’ensemble des temps en temps, le haut-parleur joue le mot-cible, « balcon » ; au début il est présenté plus
frontières de mots. Cependant, prises fort, afin d’attirer l’attention de bébé : tout naturellement, celui-ci tourne la tête vers le son. A
ensemble, elles peuvent permettre aux cet instant, un jouet, caché dans une boîte en plexiglas fumé placée juste à côté du haut-par-
bébés d’apprendre un nombre suffisant leur, s’illumine et s’anime, pour le plus grand plaisir du bébé. Chaque fois qu’il entend le mot
de mots pour pouvoir démarrer l’acqui- « balcon » et tourne la tête vers le haut-parleur, le jouet s’anime. Petit à petit, le volume sono-
sition de leur lexique. Evidemment, sa- re du mot « balcon » diminue, jusqu’à rejoindre celui du mot qui est répété en permanence.
voir qu’une suite de sons, comme Puis on teste si le bébé a bien compris que son « travail » consistait à tourner la tête pour le
« chien », est un mot ne suffit pas : il res- mot « balcon » : lorsque le bébé est attentif, l’ordinateur joue soit trois répétitions du mot
te au bébé à découvrir quel est le sens « balcon », et on vérifie si l’enfant tourne bien la tête, soit trois répétitions du mot « vipère », et
qui est associé à cette suite de sons. on vérifie qu’il ne tourne pas la tête. Lorsque la performance du bébé dépasse le hasard (par
Pour ce faire, le bébé doit forcément re- exemple, performance supérieure à 80 % sur au moins 10 essais consécutifs), la première ses-
garder autour de lui et essayer de devi- sion s’achève. La semaine suivante, le bébé revient participer à une deuxième séance. Cette
ner à quel aspect de son environnement fois-ci, on lui présente des phrases entières, dont certaines contiennent vraiment le mot-cible,
les mots qu’il entend renvoient. La diffi- « balcon », et d’autres non. Pour chacune de ces phrases, on mesure si le bébé tourne la tête
culté provient du fait qu’on ne parle pas ou non : avec cette technique, on peut découvrir comment les bébés reconnaissent les mots
toujours de ce qui se passe autour de dans les phrases. (Voir résultats figure 1.)
nous (on parle aussi d’événements pas-
sés ou futurs) et que, même lorsqu’on
parle au présent, il n’est pas toujours fa- Figure 1
Résultats d’une expérience (voir encadré ci-dessus pour la méthode expérimentale) réalisée, à la
cile d’identifier l’aspect de la situation maternité de Port-Royal dans le service du Pr Cabrol, avec des bébés français de seize mois qui
qui est décrit. Pour démontrer la com- écoutent des phrases contenant le mot balcon, comme « le grand balcon venait d’être détruit », et
plexité de cette tâche, Lila Gleitman, de d’autres contenant les deux syllabes de « balcon », comme « ce grand bal consacrera leur union ».
l’université de Pennsylvanie, a filmé des Les bébés entraînés à tourner la tête pour « balcon » (barres de gauche) répondent plus souvent aux
mamans qui jouaient avec leurs jeunes phrases « balcon » qu’aux phrases « bal#con ». Les bébés entraînés à tourner la tête pour « bal », au
enfants [12]. Puis, elle a sélectionné leurs contraire, répondent plus souvent pour les phrases « bal#con » que pour les phrases « balcon »
(barres de droite). Ces résultats montrent que les bébés exploitent l’intonation de la parole pour
mots les plus fréquents, comme « chat »,
identifier les mots (Millotte, 2005 [13]).
ou « jouer », qui font partie des tout pre-
miers mots prononcés par les enfants. réponses (%) phrases «balcon» phrases «bal#con»
Pour chacun de ces mots, elle a choisi
six séquences filmées, qu’elle a présen- 90
tées sans le son à des étudiants qui de- 80
vaient deviner quel était le mot en ques-
tion. Les résultats montrent que si le 70
sens des noms est relativement facile à 60
deviner (avec une performance d’envi-
50
ron 45 % de réponses correctes), ce
n’est pas du tout le cas pour le sens des 40
verbes (moins de 15 % de réponses cor-
30
rectes). En fait, l’information la plus uti-
le pour deviner le sens d’un verbe, c’est 20
la structure syntaxique des phrases 10
dans lesquelles il apparaît. Les réponses
correctes montent à 50 % avec des 0
cible «balcon» cible «bal»
phrases en « jabberwocky », dans les-
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daient le même mot présenté comme un


Figure 2 nom nouveau (ex. : tu as vu le rique !).
Résultats d’une expérience (voir texte pour la méthode expérimentale), réalisée à la maternité de
Pendant une deuxième phase, deux
Port-Royal dans le service du Pr Cabrol, avec des bébés français de vingt-trois mois. Les barres
foncées représentent le nombre de fois où les enfants pointent vers l’action familière, les barres images de l’objet familier étaient présen-
claires le nombre de fois où ils pointent vers l’action nouvelle. A gauche, les enfants ayant appris un tées côte à côte. L’une reproduisait l’ac-
verbe, à droite, ceux ayant appris un nom. tion familière (un pingouin qui tourne),
tandis que l’autre réalisait une action dif-
nombre moyen de pointages action familière action nouvelle férente (un pingouin qui saute). Les en-
fants du groupe « verbe » entendaient
4
alors une question contenant le verbe
nouveau (ex. : lequel rique ?). En re-
vanche, les enfants du groupe « nom »
3 entendaient une question contenant le
nom nouveau (ex. : lequel est un
rique ?). L’apprentissage du mot nou-
2 veau devait conduire les deux groupes à
se comporter différemment. Si les en-
fants ayant entendu un verbe l’avaient
1
correctement associé à l’action, ils de-
vaient pointer plus souvent vers l’image
correspondant à l’action familière (la
« bonne » réponse). En revanche, les en-
0 fants ayant appris un nom devaient soit
groupe verbe groupe nom
agir au hasard (les deux images étant
pour eux des réponses plausibles), soit
quelles tous les noms, verbes et adjec- be et pas un nom ou un adjectif. En effet, pointer davantage vers l’action nouvelle
tifs sont remplacés par des mots inven- la plupart des verbes réfèrent à une ac- (des expériences antérieures montrant
tés, comme dans « pourquoi tu ne tion (ex. : manger), alors que la plupart une préférence intrinsèque à la nouveau-
gorpes pas telfa ? » ou « peux-tu gorper des noms réfèrent à des objets (ex. : té chez les enfants de cet âge). Ces pré-
litch au calichet ? », où « gorper » est le pomme) et les adjectifs à des propriétés dictions ont été vérifiées (figure 2).
verbe à deviner. Lorsqu’ils disposent à des objets (ex. : vert). Connaître la caté- Ces résultats montrent que les enfants
la fois de la structure syntaxique et des gorie d’un mot nouveau permettrait ayant appris un verbe ont compris que
vidéos, les étudiants deviennent même donc de limiter le nombre de sens pos- celui-ci référait à l’action et non à l’objet
très performants (environ 75 % de ré- sibles pour ce mot, d’autant plus que ces qu’ils avaient observé en phase de fami-
ponses correctes). Si ces expériences catégories grammaticales existent dans liarisation. La seule différence entre les
suggèrent que la structure syntaxique toutes les langues. Or, l’appartenance à deux conditions étant la structure syn-
des phrases serait très utile aux enfants une catégorie grammaticale est indiquée taxique dans laquelle le mot est apparu,
pour deviner le sens des verbes, il reste par la structure même de la phrase. Pour c’est donc que les enfants sont capables
à démontrer que c’est bien ce qu’utili- vérifier que les enfants sont capables d’utiliser cette structure pour en dédui-
sent les jeunes enfants… Nous avons d’utiliser cette information dans des re la catégorie d’un mot et donc son
tenté de montrer qu’ils en étaient ca- phrases contenant un mot nouveau, sens approximatif. Il semble donc que
pables en simplifiant un peu l’hypothèse nous avons réalisé l’expérience suivante. les enfants soient capables très précoce-
de Lila Gleitman. Des enfants de vingt-trois mois étaient ment d’utiliser des informations aussi
Une première étape pour deviner le sens entraînés à pointer vers des images d’ob- subtiles et complexes que la syntaxe
d’un mot pourrait être de connaître sa jets familiers pour répondre à une ques- pour comprendre le sens.
catégorie grammaticale (nom, verbe, ad- tion (ex. : où est le chat ?). Ils étaient en-
jectif…). En effet, quand un mot nou- suite familiarisés avec une séquence vi- POUR CONCLURE
veau est prononcé, l’environnement déo représentant un animal réalisant
contient le plus souvent des objets dotés une action particulière (ex. : un pingouin Une partie de la réponse à la question
de propriétés particulières et engagés qui tourne). Les enfants du groupe « ver- « comment les enfants apprennent-ils si
dans diverses actions… Comment choi- be » entendaient alors une phrase conte- vite à parler ? » est qu’ils possèdent un
sir quel mot réfère à quoi ? Il pourrait nant un mot présenté comme un verbe dispositif spécialisé qui leur permet
être utile que l’enfant comprenne par nouveau (ex. : tu as vu : il rique !) tandis d’apprendre une langue humaine. Bien
exemple que le mot « mange » est un ver- que les enfants du groupe « nom » enten- qu’on ait beaucoup appris depuis le dé-
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but des recherches expérimentales sur fet, pour le moment, le développement adultes dans un très grand nombre de
l’acquisition du langage et qu’on ait du langage chez l’enfant est essentielle- domaines (même si leur vocabulaire et
maintenant une assez bonne description ment évalué par les mots que les enfants leur prononciation s’améliorent encore
des étapes du développement linguis- prononcent. Or, certains enfants parlent beaucoup par la suite). Par conséquent,
tique des bébés très jeunes (voir encadré très peu avant l’âge de trois ans, alors une bonne connaissance des différentes
p. 230) , il nous reste encore bien des même que leur acquisition du langage étapes du développement chez l’enfant
choses à découvrir pour connaître préci- est normale. De ce fait, les enfants qui normal, mesurées avec des techniques
sément les mécanismes qui permettent ont un retard de langage ne sont parfois expérimentales qui testent la compré-
aux enfants d’apprendre les différents repérés qu’après l’âge de trois ans, un hension, pourrait permettre à la fois le
aspects de leur langue maternelle. Outre âge où la compétence linguistique des développement d’outils de diagnostic
son intérêt fondamental, cette recherche enfants qui se développent normale- plus précoces et de techniques de réédu-
a aussi des implications pratiques. En ef- ment est déjà comparable à celle des cation plus ciblées. 

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