Vous êtes sur la page 1sur 10

pékin 1984, un récit

3
culinaire 4

stéphan lagorce

sommaire

9 iliouchine pour la chine


29 tocsin pour pékin
45 marxim’s
65 les Bonheurs De pékin
97 cuisines politiQues
121 nuits De chine...
141 tristes aprÈs...

163 épilogue
5

sommaire Des recettes marxistes De maxim’s

25 ASPERGES, MAUDITES ASPERGES...


26 SOLE ALBERT DES PLUS CLASSIQUES
27 TURBOTIN RÔTI, REBELLE À L’EMPIRE DU MILIEU
61 SALMIS DE FAISAN AU VIN JAUNE ET AUTOCRITIQUE
84 RIZ CANTONAIS, PAS SI CANTONAIS QUE ÇA
85 LE POTAGE PÉKINOIS, TOUJOURS, VARIE
87 BRIOCHE POUR RECETTES LÉGÈRES
87 FILET DE BŒUF À LA CRÈME D’AIL
89 TERRINE DE MURÈNES D’EAU DOUCE
À LA MÉMOIRE DE WHANG RUE FU
90 LES ŒUFS SOUFFLÉS DE BIG BOUDDHA
92 LES COQUILLES SAINT-JACQUES AU SAFRAN
93 CÔTE DE BŒUF SAUCE AU VIN DES APPARATCHIKS
95 CARPE D’HERBES À LA VAPEUR, PARFAITEMENT IMMANGEABLE
115 ESCARGOTS STABILISÉS COMME ON LES PRATIQUAIT À PÉKIN
117 NOUILLES SAUTÉES, POMME DE DISCORDE
118 filets De sole au Beurre Blanc et
fonDue D’enDiVes safranée pour cYclistes
119 LE PÂTÉ DE « PLAPIN », BON POUR TOUS
137 ÉCLAIRS AU CAFÉ DES PIQUEURS FRANÇAIS
139 BOULETTES DE SUIF, HUILE ET SAINDOUX,
allégées pour la circonstance
8

pékin 1984

‹›

Les termes entourés de chevrons sont en italique dans le texte.


9 pékin 1984 10

iliouchine pour la chine En vérité, tout avait mal commencé. Dès le début. Confondant
Orly et Roissy par acte manqué ou accès de sottise, je gaspillai
Où l’on découvrira les difficultés de voyager par les airs et celle deux heures en allers-retours, taxis revêches et rer en panne pour
de converser avec un voisin de siège. Où l’on verra aussi le génie finir ‹ in extremis › à Roissy, t2.
de Pierre Cardin, les limites des cours de cuisine, l’inconfort Accablé de sacs, poches, cantines de livres et d’un joli vio-
des escales à Moscou et tout ce qu’il advint encore. loncelle Mirecourt, j’agonisai devant le guichet d’Aeroflot où
une hôtesse à gros biceps me céda un boarding-pass en papier
Ma découverte de la Chine remonte à la plus haute Antiquité. Soit bible, couvert d’inscriptions indéchiffrables.
le 11 juillet 1984, vers 11 h du matin, à peu de chose près. — Contrrôle douane et sécurrrité obligatoirrre à cause
Pierre Cardin venait de me nommer chef de cuisine du Maxim’s instrrrument, me lança-t-elle.
qu’il avait inventé à Pékin, un an plus tôt. Le grand président Mao Aussitôt, un préposé en uniforme de propreté douteuse me
Zedong était mort et embaumé depuis longtemps et la tragédie fit sortir de la file pour aller dans une étuve sentant la sardine,
de la Grande Révolution culturelle prolétarienne s’éloignait, peu à quelques pas. Là, on examina mon visa chinois sous toutes
à peu emportée, elle à son tour, par le fleuve du temps chinois. ses coutures, puis il fallut ouvrir la boîte du violoncelle. Juste à
Après avoir survécu à tous les soubresauts du régime, surmonté côté, sur une table de camping couverte de papier journal russe,
disgrâces et changements de cap, le petit président Deng Xiaoping plusieurs gus taciturnes mangeaient des pilchards à la tomate
affermissait son règne et depuis 1978, s’écartait des anciens che- en boîte, leurs faces de buffles dégoulinaient de sueur.
mins, ceux tracés par le Grand Timonier. Mais le soleil de l’Orient — Emporrrtez violoncelle dans la cabine avion ? avait
rouge prolétarien flamboyait toujours très officiellement... demandé l’un des mangeurs, le nez dans son assiette.
En ces temps anciens, le chemin de l’empire du Milieu passait par — Pourrrquoi pas soute ?
le « Grand frère » : l’urss et Moscou. Je n’échappais pas à la règle, — Non, pas la soute, c’est fragile. J’ai payé le supplé-
risquant une existence à peine entamée sur les ailes incertaines ment, j’ai un reçu...
d’un vieil Iliouchine. — Vous fairrre le violoncelle ? coupa l’autre sans bouger.
J’avais vingt-deux ans et déjà une belle expérience. Mais, L’officier, en roulant les « r » bien plus que nécessaire, étalait
plus encore, la soif, des rêves plein la tête et le cœur léger... une sorte de pâté de foie sur des biscottes.
Il plut à Dieu que l’aéronef nous portant de Paris à Moscou — Non, cuisine, je suis cuisinier...
ne s’écrasât pas à l’atterrissage, comme annoncé. Ce dénouement — Alorrrs ? le violoncelle : vous vendrrre en Rrrépublique
démontra aux Cassandres qu’en toutes circonstances, jamais le pire socialiste ?
n’est certain... Il prolongea aussi nos existences de précieuses Mais le pâté, trop mou, passait par les trous de la tartine.
années, celles que nous avons passées, moi et d’autres, en Chine. L’armoire à glace s’essuyait sur les genoux, en jetant des coups
Loué soit le pilote à qui j’adresse, trente ans plus tard, ma gratitude. d’œil sporadiques sur une petite télé posée dans un renfoncement.
Ainsi, déjouant tous les pronostics, le colosse se posa comme — Non, non, je ne vends pas, je joue. Je ne reste pas
à la parade sur l’aéroport Moscou-Cheremetievo... Cette arrivée à Moscou !
fut prise pour ce qu’elle était : un sursis et une surprise, certains, — Mais vous fairrre cuisine ! Marqué surrr documents
nous autres passagers, de ne jamais survivre à ce vol Paris-Pékin, chinois. Pourrrquoi violoncelle ?
‹ via › Moscou. Deux tentatives de décollage, trois ou quatre heures Là, il s’était levé avec son verre.
à errer dans les nuages, puis la traversée d’une sorte de cyclone Un échange stérile se poursuivit un moment, les cuisi-
avaient purgé tout le crédit alloué à cet Iliouchine d’un autre âge, niers ne pouvant pas être violoncellistes... Et inversement,
battant pavillon Aeroflot, la vraie, celle d’avant 1989. ce dont, en effet, je pouvais convenir, aux limites, cependant,
iliouchine pour la chine 11 pékin 1984 12

des exceptions confirmant la règle. Mais cet individu aux doigts N’étant pas d’un naturel difficile et incapable de lutter plus encore,
gras et sortant d’on ne sait où soupçonnait quelque trafic. De plus, je me satisfis d’un siège défoncé, tout à l’arrière, mais libre et avec
ses yeux froids plantés dans un visage inexpressif avaient, comme hublot : je ne voulais pas perdre une miette du voyage, précaution
par miracle, éteint toutes mes velléités de révolte... Et j’étais déjà d’une extrême sottise puisqu’elle me rendit le vol plus terrible
tellement en retard, vaincu, sûr de rater le vol, ce coup-ci. Sans encore. Je coinçai mon instrument et sa boîte dans un renfon-
doute un billet bien amené aurait-il arrangé toute l’affaire mais, cement où traînaient, Dieu sait pourquoi, de ce qui me sembla être
Rastignac ignorant, je ne connaissais pas encore les us et cou- des épluchures de pommes de terre. Un Asiatique se plaça à ma
tumes des démocraties populaires. Naturellement, les palabres gauche, silencieux comme un mort. Une fois englouti par le siège,
reprirent de plus belle, passant vite de l’âpre à l’âcre. Un des types d’autres détails rincèrent le reste de confiance qu’obtus, je conser-
passa des coups de fil, vida une bière d’un trait, puis s’absorba dans vais encore, avec la foi du charbonnier. Il y avait d’abord l’animo-
la contemplation de la télévision. Au cours de la conversation, sité des hôtesses à qui nous n’avions rien fait et surtout, flottant
le trafic de violoncelle se transformait peu à peu en trafic de devises dans la carlingue, ces bouffées mêlant en proportions indéfinies
et je sus cette fois que la guigne m’accompagnait. À la table, un le désinfectant industriel, le cirage pour pneu et la pommade
des gloutons finissait les pilchards. Il nettoya un joli verre de vodka bronchique. D’abord insidieux, ces effluves prirent l’épaisseur
et prit la parole d’une voix qu’on aurait pu juger hésitante. d’un sirop. Leur étrangeté et leur force stupéfiaient les voyageurs
— Si vous fairrrre du violoncelle et pas commerce, profanes dont j’étais... Y avait-il une fuite de mazout quelque part ?
alorrrrs il faut jouer. Un poitrinaire recouvert de pommade était-il abandonné dans
Et tous éclatèrent de rire en trinquant. la soute ? Ce n’est qu’avec une assurance de façade que je bouclai
Ne connaissant pas l’‹ Internationale › par cœur, je choisis une ceinture de sécurité dont il ne restait que la trame de coton,
par facilité quelques notes du grand Bach. Elles se mêlèrent aux jaunie par les années.
effluves de sardines et avéraient, au moins jusqu’à un certain point, Après quelques annonces en russe, les hôtesses, rudes halté-
ma qualité de violoncelliste. Mais indifférent au prodige, le public rophiles, fermèrent à grand-peine les écoutilles de l’appareil,
ne témoigna aucun enthousiasme. les poussant de tout leur tonnage : là, nous étions faits comme
L’un des contrôleurs-douaniers se leva avec peine. des rats. Et comme un malheur ne vient jamais seul, l’odeur du
— Bien, allez, mais vente forrrrrrmellement interdite kérosène devint si effroyable que mon voisin chinois, dont trente
sur territoire de l’URSS, pas trafic et pas dollars... ans plus tard je n’ai pas oublié le teint de pierre, délivra en un seul
Et on colla une sorte de sparadrap d’hôpital sur ma boîte trait rectiligne, tout ce qu’il avait consommé plus tôt. Pris de court,
pour qu’on ne puisse plus l’ouvrir. Un autre gradé la griffonna d’ins- il préféra s’abstenir de toute réaction, estimant que sa dignité
criptions mystérieuses et la tamponna plusieurs fois. Plus mort aurait à en souffrir. Aussi resta-t-il ainsi, grandement souillé,
que vif, je quittai enfin le traquenard... immobile et droit comme un I. Cette infortune n’avait pas échappé
Par bonheur, les vols de l’Aeroflot étant toujours en retard, aux hôtesses, mais elles l’ignorèrent, insensibles. Nous trouvant
j’embarquai sans autre contrariété. Espérant un peu de réconfort donc tous les deux en triste état, je sautai sur l’occasion pour
une fois à bord, j’y renonçai, frappé par le spleen soviétique, verdâtre rompre la glace et entamer un brin de ces conversations sans les-
et désolé de l’appareil, rebelle à toutes descriptions. À cette quelles les voyages internationaux deviennent abstraits à force
époque, on ne choisissait pas toujours son siège sur l’Aeroflot : d’être ennuyeux.
premiers entrés, premiers servis ! Une grande cohue présida à — Monsieur, tout ira bien ?
l’installation des passagers. La lutte faisait rage pour les places Je sais maintenant la sottise abyssale de cette question.
à l’avant, mais une poignée de dollars habilement distribués Et admets, avec le recul, l’indifférence de granit qui lui répondit :
au dictateur de cabine par les habitués arrangèrent toute l’affaire. mon voisin touchait le fond et insister tenait au vice pur et simple.
iliouchine pour la chine 13 pékin 1984 14

Sans doute pour cette raison demeura-t-il muet. Sourd aux bon- Les plaintes n’y firent rien : on vida deux ou trois bombes décorées
heurs simples de l’échange, il s’absorba au nettoyage de ses effets de jolies têtes de mort, viciant plus encore un air déjà saturé.
et du dos de siège devant lui avec de maigres moyens. Au même Il n’était pas question d’importer en terres marxistes-léninistes
moment, contrariées par nos présences à bord ou le tonnerre des plus de parasites que nous autres, les sociaux-démocrates honnis
réacteurs au démarrage, nos gardiennes ouvraient et défermaient du bloc capitaliste, les insectes attendraient leur tour... Sur ces entre-
des ceintures de sécurité élimées à la corde. Pour se passer les nerfs ? faites, un vrombissement emplit la cabine, surprenant les voya-
Ou en démontrer tous les usages et avantages, je ne sais. Toujours geurs qui se tassèrent dans leur siège dans un bel ensemble,
est-il que je n’avais pas anticipé une météo aussi maussade dans la à la recherche d’une illusoire protection. Les moteurs... En russe,
cabine, et que je craignais de faire mauvaise impression à Moscou... puis dans un anglais impénétrable, le pilote bredouilla, sans
Au passage d’une surveillante taillée en bulldozer, je quémandai doute, au sujet d’un décollage imminent. Aussitôt, le tintamarre
dans une lutte perdue d‘avance contre le tumulte des moteurs, des turbos se changea en un couinement porcin si ridicule et insup-
une serviette, une étole, un mouchoir... Et dans un méchant anglais portable que les passagers profanes se retrouvèrent les coudes
que le fracas de la turbine rendait plus encore impénétrable, à hauteur des épaules, index rivés dans les tympans. Le mastodonte
elle répondit droit devant elle qu’il était interdit de se lever en s’ébranla en barrissant, roula quelque temps puis, se ravisant,
phase de décollage. pila net avec une force insoupçonnable pour sa taille, puis,
Cette affirmation ne fut d’aucun secours. Rendu à ma misère, je penaude, notre auto-tamponneuse revint trente minutes plus tard
décidai, contre tout bon sens, de considérer le bon côté des choses : à son point de départ. Pour l’édification des voyageurs, le manège
je partais pour la Chine, l’empire du Milieu, pour Pékin, l’ancienne reprit encore une fois avant que, sans raison valable, le fer à repas-
Cambaluc, où même en rêve, jamais je n’aurais cru aller un jour... ser ne décolle, à la troisième tentative, cabré à l’extrême, vibrant
Mais je dois avouer une chose : à ce moment, tout à l’excitation de tous ses boulons, passagers tétanisés.
de ce départ, l’ambitieux chef de cuisine du Maxim’s de Pékin que Dans cet avion voyageaient, si l’on peut dire, cinq autres
j’étais, ne comprit pas toute la force symbolique d’être ainsi maculé expatriés français qui allaient eux aussi prendre leurs fonctions
le premier jour de sa prise de fonctions ! (Car le trajet était compté au Maxim’s de Pékin. Nous formions un attelage improbable com-
comme un jour de travail, une justice quand on sait ce qu’étaient posé d’un chef-violoncelliste inculte d’à peine vingt-et-un ans,
les compagnies de l’Est de l’époque.) Livré à mes seules ressources de deux pâtissiers muets (c’est ce qui me semblait, puisque jamais
par le Caterpillar-hôtesse, j’entrepris un semblant de nettoyage ils ne parlaient, le silence, en toutes circonstances semblant
en y sacrifiant tout le mois de juin de mon agenda puis quelques être leur élément), d’un boulanger antillais et de deux garçons
pages d’un journal soviétique, la ‹ Pravda › qui sait, qu’on me tendit de salle prépubères, perdus là dans cette équipée. C’était donc
d’un siège situé plus en arrière. Hélas, l’encre du journal finit cette improbable cohorte qui allait remplacer une équipe s’en
par former un pigment grisâtre, indélébile, laissant mon pull dans un retournant au bercail, harassée, après une année d’exil. J’allais
état plus indigent encore. De guerre lasse, je le quittai et passai un rester deux bonnes années en Chine, mais beaucoup de mes collè-
nouveau chandail en Tergal soviétique rêche, bien trop petit, qu’une gues repartiraient après quelques mois, voire quelques semaines...
main charitable m’avait proposé ; il m’avait rendu la respiration dif- Pour des raisons connues de lui seul, le pilote ne daigna
ficile vu sa taille, mais, au moins, les apparences étaient sauves. ni s’expliquer sur nos départs avortés ni prendre beaucoup d’alti-
Distrait par ma besogne, j’en oubliai presque l’odeur du désin- tude après son décollage. Insignifiants pucerons, nous avons
fectant et les allées et venues furieuses de la pelleteuse meurtrissant ensuite été ballotés pendant près de quatre heures dans une atroce
coudes, mains, pieds et bras mal rangés. purée de pois, tantôt grise, tantôt noire. Rebelle aux charmes
Pendant ce temps, ses consœurs pulvérisaient un insecticide agités de ce vol, mon compagnon de voyage, presque propre,
sur nos crânes, comme si nous étions tous infestés par la vermine. avait repris ses débordements, anéantissant tous ses efforts.
iliouchine pour la chine 15 pékin 1984 16

Il donna l’exemple aux autres voyageurs dont beaucoup l’imitèrent, me rende à Paris pour un stage de formation au « vrai » Maxim’s,
aussi bien que possible, chacun selon ses talents. Les hôtesses, celui de la rue Royale afin d’en saisir la lettre et l’esprit. Mais suite
occupées à jouer aux cartes, ignorèrent cette purge générale, puis à des péripéties sans intérêt ici, les plans changèrent et c’est bien
ronflèrent du sommeil du juste, ne s’éveillant que juste avant notre à Pékin que je fus envoyé.
atterrissage qui, comme je l’ai déjà dit, fut un succès sur toute la Ce stage dura deux mois et demi au cours desquels, tel un
ligne. Ces menues péripéties n’entamèrent en rien l’enthousiasme invité d’honneur, je devais travailler à tous les postes de la cuisine :
d’entreprendre la partie échevelée et jubilatoire d’une carrière entrées, plats, banquets, etc., le but étant qu’à Pékin, on puisse
de chef banale jusque-là – et qui reprit ensuite un cours des retrouver, à l’identique, les mets et spécialités de la sacro-sainte
plus insipides, après cette parenthèse enchantée. Cette équipée, maison mère... La vérité est que je passais plus de temps à éplucher
placée sous le signe de l’improvisation la plus totale, allait se des carottes ou à briquer les chambres froides qu’à m’imprégner
fragmenter en une myriade d’aventures, grandes et petites, tristes de la bonne parole des commis sauciers et rôtisseurs, tant ils abor-
et gaies... daient leur rôle de formateur avec indolence. Pour eux, cette affaire
chinoise était une énième lubie du grand Cardin, un caprice de plus,
Avant de souffrir mille morts dans cet inimitable Iliouchine, j’avais sans queue ni tête. C’est, du moins, ce qu’on m’enseigna. Aussi,
eu la chance de rencontrer plusieurs fois le propriétaire du Maxim’s, vedette de cette sombre affaire, je reçus un accueil plutôt frais pour
Pierre Cardin, en tête à tête, malgré mon très jeune âge. Face à cet ce beau mois de mai. Dans un premier temps, on toléra ma pré-
aristocrate au charisme mondain, je me sentais tel que j’étais : sence dans la cuisine pour éplucher des asperges p 25 (des caisses
misérable cuistot incapable d’aligner deux mots sans avoir entières... Nous étions, hélas, en pleine saison. Mais ainsi peut-être
la langue pâteuse. Dans la seconde moitié des années soixante- ai-je échappé aux châtaignes, plus tardives), mais aussi des oignons
dix, au sortir de la Grande Révolution supposée « culturelle », et surtout des carottes en quantités si stupéfiantes que nous avions
ce dandy génial avait décidé contre tout bon sens d’ouvrir un dû vider la campagne nantaise... Il y avait là de quoi satisfaire des
Maxim’s en plein Pékin... À cette époque, croire au dévelop- meutes de lapins affamés ou quelques lièvres monstrueux. Mais
pement d’une Chine convalescente après tant d’années de que faisaient-ils donc avec ces centaines de carottes ? Un trafic ?
tragédies et de gabegies (drames que nombre des intellectuels Une collection ? Allez savoir.
de l’époque avaient transformés en exploits du maoïsme, à l’ex- En tous cas, les pauvres racines ne rendirent pas cette
ception très notable de Simon Leys qui seul contre tous sut se assemblée de chefs plus avenante. Mais peu importe, ces corvées
tenir à distance de ces bouffonneries et en dénoncer l’hypocrisie) de pluches ne monopolisant pas toute mon attention, j'apprenais
était comme imaginer changer un bourbier en une source d’eau les spécialités de la maison en observant, de loin, mais de près,
minérale. Il fallait être fou ou génie pour entreprendre pareil les chefs et commis qui, de leurs dos, m’offraient le spectacle
projet. Pierre Cardin était l’un et l’autre, en proportions connues d’un mur blanc et muet peu amène. C’est ainsi que, en dépit des
de lui seul. Sa culture, son goût pour l’avant-gardisme, un déta- écueils, je perçai de haute lutte le secret de la sole Albert p 26
chement souverain à l’égard des difficultés furent d’autres atouts. et du turbotin rôti p 27 pour les transmettre, plus tard, dans l’empire
Et, en 1983, malgré tous les pronostics, les conjectures, Maxim’s de du Milieu.
Pékin, telle une île insolite, émergea dans une Chine en rémission. Les semaines passant, mes précepteurs troquèrent leur indif-
Je rencontrai donc Pierre Cardin plusieurs fois : à Paris, mais aussi férence en impatience, puis en irritation. La saison des asperges
deux fois, je crois, à New York où j’étais déjà chef de cuisine depuis s’épuisant, lassé des carottes et voulant occuper mon talent à
un moment. C’est là, en fait, que j’ai été recruté, grâce à l’entremise quelque entreprise d’intérêt plus général, je me consacrai, à défaut
paternelle pour un Maxim’s qui devait s’ouvrir... à New York ! Il avait de meilleures idées, au nettoyage minutieux des deux vastes
donc été conclu que je laisse mes affaires sur place puis que je chambres froides de la maison... Je passai ainsi de longues journées
iliouchine pour la chine 17 pékin 1984 18

à lustrer murs et étagères, me transformant en une manière de fée un monde dont vous n’avez aucune idée et qui vous laissera
du logis, nouveau statut que mes camarades transformèrent sans changé à jamais. Soyez aussi conscient que vous allez vivre des
tarder en surnom. Oreille basse, je fourbissais... moments historiques dont on parlera longtemps, et même bien
après que ce grand pays se sera développé.
C’est pendant ces heures de gloire que j’eus le plaisir rafraîchissant Et il termina, impérial :
de revoir Pierre Cardin, une ou deux fois avant mon départ pour — Vous raconterez, un jour, des choses stupéfiantes
Pékin. Je le retrouvais au « siège », dans un immeuble situé rue à vos petits-enfants. C’est vous qui devriez me payer pour aller
du Faubourg-Saint-Honoré à Paris. Pour accéder à son bureau, on à Pékin...
traversait une salle obscure, toute de noir tendue, où se morfon- Cardin, le visionnaire !
dait une collection de robes et effets féminins des années
soixante, d’une extraordinaire originalité : les coupes, les couleurs, Et c’est en songeant au taille-crayon orange, aux factotums herma-
les tissus, les motifs, tout respirait le révolutionnaire et l’indé- phrodites, aux robes, aux tombereaux de carottes, aux asperges
modable. Telle une poule découvrant la montre, je m’attardais à et à cet augure que, à travers le hublot trouble, je contemplais le
contempler ces chefs-d’œuvre et à imaginer quelles élégantes tarmac de Moscou-Cheremetievo, accablé de bruine. Alors que
avaient pu les porter en leur temps : toutes étaient si séduisantes... notre planeur géant approchait cahin-caha de son arrimage, je
Mais hélas, inaccessibles à l’insignifiant peleur de carottes que distinguai de nombreux avions parqués un peu plus loin, certains
j’étais. Extrait de mes rêveries stériles par l’un de ses nombreux civils, la plupart militaires. Les couleurs de l‘Union soviétique s’y
factotums, tous plus grands, insolites et hermaphrodites les uns écaillaient, délavées par le temps, sur leurs ailes et les gouvernes.
que les autres, je retrouvai Pierre Cardin assis à son bureau, De la silhouette des nefs abandonnées là, dans ces brumes mono-
l’air absorbé. Deux rides sinueuses barraient un front penché chromes, se dégageait un abattement dont je fus vite la proie.
à l’étude d’un petit taille-crayon comme on en faisait alors, avec Les ailes, démesurées en largeur comme en longueur, étaient
un réservoir en plastique rouge ou orange. Une mine de graphite arrimées, tels des fardeaux, sur le dos de ces tristes bourdons.
s’était coincée dans les lames, rendant l’objet aussi utile qu’une paire Elles ployaient abattues vers le sol, presque à le toucher. Sous
de jumelles à une taupe. Avec un autre crayon dont la mine était, elles, pendant comme des fruits trop mûrs, des réacteurs ventrus
elle, encore intacte, il tentait de réparer l’objet, sans aucun suc- accentuaient plus encore un dessin soumis à la pesanteur.
cès puisque, dépité, il remisa l’ensemble dans un tiroir déjà rempli
de semblables choses. L’intérêt pour ces menus bricolages épuisé, Tout près de là, un groupe de quatre ou cinq manœuvres trem-
il s’excusa, prit des nouvelles de ma formation. Je lui décrivis tout pés et dépenaillés s’affairaient sur un lot de câbles inextricable-
le zèle mis par ses équipes à me mettre au meilleur puis, comme ment emmêlés, abandonnés là pour quelques obscures raisons.
je renonçai à lui décompter les carottes pelées, il entama le vif Notre aéroplane s’immobilisa enfin tout près d’eux dans un raffut
du sujet. indicible qui parut ne gêner personne, passagers mis à part. L’un
— Lagorce, ne vous trompez pas. Vous savez, le luxe, des hommes se retourna : un visage hirsute, ridé comme un vieux
c’est social ! Et c’est pour ça que nous allons en Chine. fruit, moustachu, noir de cambouis et coiffé d’une invraisemblable
Toutes les incidences implicites et explicites de tels propos chapka, me jaugea un instant, hilare. Savait-il, le bougre, le vol
ne se décantèrent dans mon esprit, ou ma tête, plutôt, qu’avec que nous venions d’endurer ? Ou était-ce la vodka, dont de nom-
le temps et je n’en saisis la portée, hélas, que bien après mon breuses bouteilles gisaient alentour ? À ce jour, je l’ignore encore.
séjour en Chine. Pierre Cardin affirma une autre chose que, Après une bonne heure passée à attendre que la porte de sortie
cette fois, je pressentais. soit débloquée, la foule des passagers s’éternua d’un coup hors
— Lagorce, vous allez en Chine. Vous allez découvrir de l’appareil dans un sauve-qui-peut général. Cette mêlée laissa
iliouchine pour la chine 19 pékin 1984 20

nos cerbères indifférents, puisqu’ils continuèrent à deviser entre était quasi déserte puisque, canalisés par des bottes de foin toutes
eux, absents à un chaos dont ils avaient l’expérience. Après plus irrégulières les unes que les autres, les voyageurs se retrou-
un temps, la cohue évacuée, je quittai ce siège maudit : le 29 Д. vaient agglutinés en une masse grouillante. Plusieurs de ces bottes
Toisé par un pilote baillant à s’en démettre la mâchoire, je franchis étaient tombées et, piétinées par la foule, elles avaient formé un
éprouvé, mais vivant, le seuil de cet appareil infernal. Il était 20 h. épais tapis de paille au grand bonheur des enfants qui s’y élançaient
Un couloir verdâtre prenant la suite de l’avion semblait pour de superbes glissades ! Confinés dans une lutte sans merci,
mener aux vols en correspondance. Un fonctionnaire en civil les voyageurs s’activaient pour doubler leurs voisins et avancer
aussi livide que le néon qui clignotait me fit signe d’approcher. plus avant dans la queue. Mais comme chacun s’adonnait au même
Sans un mot ni un regard, il vérifia la boîte du violoncelle, puis vice, la file semblait très agitée tout en étant statique. J’observais
s’éclipsa... Tout du long, se tenaient là, raides comme des piquets, cette frénésie d’un genre inconnu dont j’allais découvrir qu’elle
une escouade de militaires au garde-à-vous. Leurs yeux de faïence, était une spécialité des démocraties populaires.
leur immobilité impeccable, leurs képis ornés de l’écusson rouge, L’odeur des saucisses fumées revenait, disparaissait, sem-
avec faucille & marteau cccp... Quelle impression... Ce spec- blant aller et venir, parfois ténue, parfois proche à les croquer.
tacle, offert à l’ignorant que j’étais, remisait le Grand Canyon Cette énigme et celle de la queue se mouvant sans bouger eurent
et Monument Valley au rang des pacotilles pour comités d’entre- raison de toute l’attention dont j’étais capable. Je le regrette : bien
prise. Un instant, j’eus la faiblesse de penser que ces honneurs des choses se sont sans doute passées sous mon nez pendant
militaires m’étaient rendus, à moi, le chef du Maxim’s, de passage ces heures d’escale sans que je ne les remarque. À ma décharge,
en ces lieux, au nom d’une vieille amitié sino-russe ou russo- affamé après les tourments du vol, le fumet des saucisses était
française, ou cuisino-russe ayant échappé à mon érudition. une torture : il absorbait tout mon esprit. Par-delà l’immensité du
Mais j’appris plus tard que deux obscurs officiels, l’un mon- hall, loin du tumulte, je distinguai les guichets d’entrée du terri-
gol, l’autre coréen-septentrion, étaient dans l’appareil et que toire de l’Union soviétique, avec tous les mystères qu’ils promet-
ces égards leur étaient destinés. Peut-être eussent-ils préféré taient, une fois franchis. Mais n’étant qu’un oiseau de passage,
moins de cérémonie et plus de confort en vol, cette autre incer- je suivis un autre chemin, fort alambiqué, d’ailleurs, d’escaliers
titude restera sans réponse. glissants et de corridors lugubres au bout desquels plusieurs autres
Après un long chemin arpentant diverses salles et autres guichets se trouvaient alignés. À bien y regarder, on aurait plutôt
corridors, tous verdâtres et décatis, je débouchai dans un hangar dit des mini-cachots, des carcans d’où seule sortait la tête. Ils
glacé pour la saison, de proportions considérables où, cloué étaient manufacturés de bois et tous barbouillés de ce même vert
dans les hauteurs, un Lénine géant surveillait sans plaisanter fin du monde, celui de l’avion auquel nous avions survécu. Des dix
la foule des voyageurs, soviétiques pour la plupart. Les appels en mini-cachots qui faisaient face, un seul était ouvert. Il était occupé
russe, les conversations proches et le brouhaha de la foule, tous par une sorte de militaire débraillé dont j’apercevais, derrière l’im-
ces sons semblaient se fondre et disparaître, happés par la voûte mense casquette verte elle aussi, le visage sinistre. Nous étions
qui surplombait l’édifice, il n’en restait qu’un murmure indistinct et peut-être quatre-vingt-dix personnes à devoir passer. Vu l’apathie,
émollient, bienvenu après les affres du vol. Soudain, je perçus sans l’indolence et, plus encore, la désinvolture du fonctionnaire,
doute aucun une odeur de cuisine bouillie, de choux, et de saucis- j’estimai mon temps d’attente à plus de trois heures... L’idée de
ses fumées. Je ne comprenais pas qu’elle fût si pénétrante... Nul moisir dans ce piège me remplit d’une audace inconnue. Je
restaurant aux alentours, que cet espace vide... Des néons jetaient rebroussai chemin, à travers escaliers glissants et corridors lugubres
sur les lieux une lumière si cruelle que tous les voyageurs, enfants dans l’espoir de retrouver les saucisses au fumet si prometteur...
et vieillards, prenaient ce même teint crayeux. Ou était-ce l’odeur Au hasard d’une coursive, je tombai nez à nez sur une sorte
des saucisses fumées qui les incommodait ? Toute cette immensité de sorcière vêtue de hardes, coiffée d’une toque grisâtre, affairée

Vous aimerez peut-être aussi