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ANNUAIRE FRANÇAIS DE DROIT INTERNATIONAL


LVI – 2010 – CNRS Éditions, Paris

L’APPLICATION EN FRANCE DES RÈGLES


INTERNATIONALES RELATIVES AUX IMMUNITÉS
L’impact de la future entrée en vigueur
de la convention de 2004 sur l’évolution
de la jurisprudence française.
ARNAUD DE NANTEUIL

Résumé : Le droit applicable aux immunités des États étrangers est essentiellement
coutumier, et entièrement jurisprudentiel en France. L’élaboration d’une convention sur
ce sujet dans le cadre des Nations Unies en 2004 et sa prochaine ratification par la France
pourraient provoquer d’importants bouleversements de la pratique française en la matière.
La mise en perspective de la position française et des solutions retenues par les rédacteurs
de la convention met ainsi en lumière, au-delà d’une harmonie globale, un certain nombre
de divergences. Certaines d’entre elles devraient se résoudre par un ajustement de la
position de la Cour de cassation, tenue d’appliquer les règles des traités dans lesquels l’État
français est engagé. Mais d’autres sont trop importantes pour envisager un alignement
de la Cour et seule l’émission de réserves ou de déclarations permettra à la France de
maintenir une position trop éloignée de celle de la convention.
Abstract: The law applicable to immunities of foreign states is essentially based on custom
and is entirely case law in France. The drafting of a United Nations convention on the
subject in 2005 and its forthcoming ratification by France could cause upheaval in French
practice in this area. By putting into perspective the French position and the solutions
adopted by the drafters of the convention, a number of divergences are made to stand out
against the overall harmony. Some of those divergences ought to be solved by a shift in the
position of the Cour de cassation, which is bound to apply the rules of treaties the French
government enters into. But others are too substantial to contemplate any alignment by
the Cour de cassation and only the issuing of reservations or of declarations will allow
France to maintain a position that is too far removed from that of the convention.

Il n’est pas aujourd’hui contestable que le droit international accorde à ses


sujets (États et organisations internationales 1) l’immunité de juridiction et d’exé-
cution. Ces immunités ne doivent pas être confondues avec celles qui sont accordées
aux agents et organes de ces sujets, ou avec les immunités diplomatiques ou consu-
laires, accordées indépendamment de celles qui sont reconnues aux États comme
aux organisations internationales 2. Les immunités des sujets de droit international

(*) Arnaud DE NANTEUIL, docteur en droit de l’Université Panthéon-Assas.


1. Voy. par exemple F. POIRAT, « Les immunités des sujets du droit international », in J. VERHOEVEN
(dir.), Le droit international des immunités : contestation ou consolidation ?, Bruxelles, Larcier, 2004,
pp. 11-60. Les seuls « sujets » dont il est question sont les États et les organisations internationales.
2. Le chef de l’État, notamment, est soumis à un régime spécifique distinct de celui de l’État, de même
que le sont « certaines personnes occupant un rang élevé dans l’État, tel que […] le chef du Gouvernement
ou le ministre des Affaires étrangères, Mandat d’arrêt du 11 avril 2000 (République démocratique du

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reposent donc sur des bases autonomes par rapport à celles de leurs organes ou
agents, et sont par conséquent soumises à un régime juridique qui leur est propre.
Pour les organisations internationales, les règles applicables à cette question se
trouvent généralement dans des traités spécifiques (accord créant l’organisation,
accord de siège ou d’établissement, convention spéciale, etc.) dont les rédactions
varient, si bien que l’existence de règles coutumières semble aujourd’hui diffi-
cile à établir 3. Quant aux États, à l’exception d’une convention européenne au
succès mitigé et à laquelle la France n’est pas partie 4, il aura fallu attendre la
fin de l’année 2004 pour que l’Assemblée générale des Nations Unies adopte une
« convention sur l’immunité juridictionnelle des États et de leurs biens », ouverte à
signature quelques mois plus tard, et dont l’entrée en vigueur internationale inter-
viendra après le dépôt du trentième instrument de ratification 5. Pour l’heure, les
règles applicables à l’immunité de l’État demeurent donc principalement d’origine
coutumière. Quoi qu’il en soit, l’existence d’un « droit international des immunités »
– coutumier pour les États, conventionnel pour les organisations – semble établie,
et a fait récemment l’objet de plusieurs mises au point 6. Ce n’est donc pas tant sur

Congo c. Belgique), arrêt du 14 février 2002, CIJ Recueil 2002, p. 3, § 51 ; Certaines questions concernant
l’entraide judiciaire en matière pénale (Djibouti c. France), arrêt du 4 juin 2008, CIJ Recueil 2008, p. 177,
§ 170. Ce régime est applicable ratione personae, de façon autonome par rapport à l’immunité de l’État
lui-même, au moins pour le chef de l’État. Dans l’affaire du Mandat d’arrêt, il semble que l’immunité du
ministre des affaires étrangères soit fondée sur celle de son État et sur une immunité reconnue ratione
personae (voy. surtout les paragraphes 53 et 54 de l’arrêt). Il faut également signaler que les organes ou
agents des États ou des organisations internationales font l’objet de règles spécifiques, qui ne sont pas
celles applicables aux États ou aux organisations eux-mêmes, voy. sur cette question J. VERHOEVEN, « Les
immunités propres aux organes ou autres agents des sujets du droit international », in J. VERHOEVEN
(dir.), Le droit international des immunités : contestation ou consolidation ?, ibid., pp. 61-146. Les textes
applicables aux autres immunités sont en particulier les suivants : pour les missions diplomatiques et
leurs agents, la convention de Vienne du 18 avril 1961 sur les relations diplomatiques, RTNU vol. 500,
p. 95, entrée en vigueur pour la France le 30 janvier 1971 (décret n° 71-284 du 29 mars 1971, JO 17 avril
1971, p. 3695) ; pour les missions consulaires et leurs agents, convention de Vienne du 24 avril 1963 sur
les relations consulaires, RTNU vol. 596, p. 261, entrée en vigueur pour la France 29 mars 1971 (décret
n° 71-288 du 29 mars 1971, JO 18 avril 1971, p. 3739) ; pour les missions spéciales des États et leurs
agents, convention sur les missions spéciales du 8 décembre 1969, RTNU vol. 1400, p. 231, que la France
n’a toutefois pas ratifiée. Il faut encore mentionner que certaines entités bénéficient de l’immunité à un
titre spécifique, sans être à proprement parler des « sujets » du droit international. L’on pense notamment
au Saint Siège ou à l’Ordre de Malte. Sur la distinction entre les immunités des États et celles qui viennent
d’être évoquées, voy. M. KOHEN, « La distinction entre l’immunité des États et l’immunité diplomatique »,
in G. HAFNER / M. KOHEN / S. BREAU (éd.), La pratique des États concernant les immunités des États,
Leiden, M. Nijhoff, 2006, pp. 48-58.
3. Il se pourrait néanmoins que des règles coutumières existent, notamment sur les questions qui
font systématiquement l’objet d’un traitement similaire par les traités applicables. Voy. sur cette question
A. REINISCH, International Organizations before National Courts, Cambridge University Press, 2000,
pp. 145 et s. Bien qu’il estimait « prématuré » au début des années 1980 de déterminer si les organisations
pouvaient bénéficier d’une immunité en l’absence d’un texte conventionnel, Ch. Dominicé envisageait la
question sans en repousser la possibilité de principe. C. DOMINICÉ, « L’immunité de juridiction et d’exécution
des organisations internationales », RCADI vol. 187, 1984(IV), pp. 149-238, pp. 174 et s.
4. Convention européenne sur l’immunité des États, STCE n° 074, ouverte à la signature à Bâle le
16 mai 1972, entrée en vigueur le 11 juin 1976, texte reproduit in RTDE 1973, p. 313. Le nombre d’États
parties est limité à huit : Allemagne, Autriche, Belgique, Chypre, Luxembourg, Pays-Bas, Macédoine,
Royaume-Uni.
5. Convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens,
Résolution de l’Assemblée Générale 59/38 du 2 décembre 2004 (doc. A/59/49). L’article 30 de la convention
prévoit son entrée en vigueur le trentième jour suivant le dépôt du trentième instrument de ratification.
Aujourd’hui, seuls dix États ont ratifié la convention. La France l’a signée le 17 janvier 2007.
6. Voy. notamment, J. VERHOEVEN (dir.), Le droit international des immunités : contestation ou conso-
lidation ?, op. cit. ; G. HAFNER / M. KOHEN / S. BREAU (éd.), La pratique des États concernant les immu-
nités des États, op. cit. ; plus anciennement, voy. I. PINGEL-LENUZZA, Les immunités des États en droit
international, Bruxelles, Bruylant, 1997, 442 p. ; M. COSNARD, La soumission des États aux tribunaux
internes, Paris, Pedone, 1996, 478 p. L’Institut de droit international s’était également saisi de la question,
et a rédigé une résolution en 1991, disponible in Annuaire de l’Institut de droit international, vol. 64-II,

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l’existence d’un droit international des immunités que portent les problèmes que
sur l’application de ce droit.
Certains États ont néanmoins résolu la question en confiant à leur législateur
la charge de définir dans un texte les règles applicables sur leur territoire aux
immunités des sujets du droit international 7. Il est donc relativement aisé de
déterminer la mesure dans laquelle la pratique de ces États correspond aux règles
du droit international. En France toutefois, à défaut d’une intervention législative,
le traitement de la question a été laissé aux mains des organes compétents – juri-
dictionnels essentiellement, mais pas exclusivement 8. Une revue de la pratique
de ces organes en matière d’octroi de l’immunité s’impose par conséquent. Cette
démarche semble plus nécessaire encore dans le domaine de l’immunité de l’État,
où les règles coutumières sont aujourd’hui complétées par la convention des Nations
Unies que la France semble être sur le point de ratifier, le rapport sur le projet de
loi autorisant la ratification ayant été déposé au Sénat en octobre 2010 9. Or, l’enjeu
de cette ratification est de taille. Si, en effet, le processus suit son cours (et l’on ne
voit pas ce qui devrait l’en empêcher), et sous réserve naturellement de l’entrée en
vigueur internationale de la convention, la France se trouvera liée par des règles
internationales dont la teneur n’est pas exactement celle des règles coutumières
actuellement existantes appliquées par le juge 10. La confrontation de la pratique
française avec les règles de la convention permet ainsi de mettre en lumière certains
décalages importants. Au moment des négociations, la France avait d’ailleurs émis
un certain nombre d’observations (dans une large mesure en harmonie avec l’état
de la jurisprudence de la Cour de cassation) qui peuvent s’avérer très éclairantes
au sujet de la divergence entre les solutions retenues par la convention et le point
de vue des autorités françaises 11. L’entrée en vigueur de la convention, par consé-
quent, emportera sur ces points de divergence une modification inéluctable de la
jurisprudence de la Cour de cassation, puisque celle-ci accepte depuis longtemps
d’appliquer les normes conventionnelles insérées dans l’ordre juridique français, et
même de les faire prévaloir sur les normes législatives 12. Sur les questions réglées

p. 388. L’International Law Association, également, a proposé une résolution, in Report of the sixty sixth
conference, Buenos Aires, p. 488.
7. C’est notamment le cas aux États-Unis pour les États (Sovereign Immunity Act, 1976, trad. in
RCDIP vol. 67, 1978, p. 396), comme pour les organisations internationales (International Organizations
Immunities Act, 1945, reproduit in AJIL vol. 71, 1977, p. 595) ou au Royaume Uni (pour les États : State
Immunity Act, 1978, trad. in RCDIP vol. 69, 1980, p. 156 ; pour les organisations internationales : Inter-
national Organizations Act, 1968. Cette loi ayant fait l’objet de nombreuses modifications depuis son vote,
il est recommandé de se référer à la version actualisée mise en ligne par le gouvernement britannique à
l’adresse [http://www.legislation.gov.uk/ukpga/1968/48]).
8. Il est entendu que l’immunité peut avoir vocation à être invoquée devant l’ensemble des organes
de l’État et donc pas uniquement devant les organes juridictionnels à proprement parler. Voy. G. HAFNER
/ L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs
biens », cet Annuaire 2004, pp. 45-76. C’est toutefois l’organe juridictionnel qui sera le plus sollicité, et
c’est donc à lui que nous nous intéresserons ici en priorité. Voy. en ce sens F. POIRAT, « Les immunités des
sujets du droit international », op. cit., p. 17.
9. Le projet de loi autorisant la ratification de la convention (Projet n° 555), a été enregistré à la
présidence du Sénat le 13 juillet 2009 [http://www.senat.fr/leg/pjl08-555.html]. Le rapport de M. Robert del
Picchia au nom de la Commission des affaires étrangères du Sénat a été déposé le 27 octobre 2010 [http://
www.senat.fr/rap/l10-073/l10-073.html] : tout porte donc à croire que la France serait en passe de ratifier
ce texte, dont l’entrée en vigueur internationale, toutefois, attendra sans doute quelques années, voy.
supra.
10. Il sera donné priorité à la jurisprudence de la Cour de cassation dans cette étude, puisque c’est le
juge judiciaire qui se trouve dans la très grande majorité des cas confronté aux questions liées à l’immunité
des sujets du droit international.
11. Les observations de la délégation française ont été reprises in AGNU, « Convention sur les immu-
nités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport du secrétaire général », doc. n°A/53/274, p. 4.
12. La position du juge judiciaire et administratif français ne fait plus difficulté à ce sujet, depuis
les arrêts Jacques Vabres et Nicolo de 1975 et 1989. L’application des normes conventionnelles par le juge

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par la voie conventionnelle – comme cela sera le cas des immunités des États si la
convention entre en vigueur – la jurisprudence française est donc tributaire de la
teneur des règles contenues dans les traités. Il importe donc d’analyser les éven-
tuelles divergences qui pourraient exister entre l’état actuel de la jurisprudence et
les règles qui pourraient s’imposer au juge par le jeu de la convention.
Au surplus, certains de ces points témoignent d’une divergence plus profonde
entre la position française et la convention, au point qu’il n’est pas impossible
d’envisager que la France soit conduite à émettre des réserves, afin de conserver
en l’état la position de la Cour de cassation. Ceci est surtout vrai sur les points
qui ont fait l’objet de décisions de la Cour de cassation, et ont été réaffirmés par la
délégation française au moment de la négociation. La convention ne comportant
elle-même aucune disposition relative aux réserves, ce sont celles de la convention
de Vienne sur le droit des traités (articles 19 et suivants) qui devraient trouver à
s’appliquer 13. Il faut donc s’assurer, sur ces points de divergence, que ces possibles
réserves respectent ces prescriptions, et notamment qu’elles ne soient pas incom-
patibles avec le but et l’objet du traité 14.
Il est donc proposé de procéder à la mise en perspective de la position fran-
çaise – telle qu’elle résulte de la jurisprudence et des observations émises lors de
l’élaboration de la convention des Nations Unies – avec les règles issues de cette
dernière (pour les États) ainsi qu’avec les traités spécifiques applicables (pour les
organisations internationales). On l’aura compris, l’enjeu est sans aucun doute plus
important pour les États. Car cette confrontation révèle que l’entrée en vigueur
de la convention supposera certaines modifications importantes de la jurispru-
dence française, voire l’émission de réserves dont la licéité internationale n’est pas
toujours parfaitement établie.
Il faut au préalable clarifier la notion même d’immunité. Dans sa généralité,
elle se définit comme une exemption permettant à son bénéficiaire d’échapper à
« des procédures ou des obligations relevant du droit commun » 15. Elle se décline
ensuite selon deux modalités : l’immunité de juridiction d’abord, qui permet à son
bénéficiaire d’échapper à « l’application des lois qui régissent dans un pays la compé-
tence des tribunaux, en rendant irrecevables, à raison de la qualité du défendeur,
des actions dont ils auraient dû normalement connaître par application de leurs
règles de droit international privé » 16 ; l’immunité d’exécution, ensuite, qui exempte
son bénéficiaire de l’application des lois « qui régissent les voies d’exécution ouvertes

découle de leur insertion dans l’ordre juridique français à un niveau supra législatif par l’article 55 de la
constitution de 1958.
13. Convention de Vienne sur le droit des traités, 1969, RTNU vol. 1155, p. 331. La France n’est toute-
fois pas partie à la convention, qui ne lui est donc pas opposable formellement. Il semble toutefois que les
dispositions relatives aux réserves se rapprochent sensiblement des solutions existant en droit coutumier,
notamment telles qu’elles ont été mises en lumières par la CIJ dans son avis relatif aux Réserves à la
convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, 28 mai 1951, CIJ Recueil 1951 p. 15.
La Cour avait considéré, en droit international général, que le silence d’une convention multilatérale au
sujet des réserves ne devait pas être interprété comme une impossibilité d’apporter certaines réserves au
moment de l’adhésion (p. 22). Plus indirectement (sans l’énoncer en forme de principe, mais en l’appliquant
à l’espèce), la Cour s’appuie essentiellement sur deux éléments pour évaluer la possibilité des réserves à
la convention sur le génocide : l’attitude des autres États parties, et la compatibilité de la réserve avec le
but et l’objet de la convention. Ces deux éléments peuvent donc indiscutablement être opposés à la France
sur une base coutumière.
14. L’article 19 dispose : « Un État, au moment de signer, de ratifier, d’accepter, d’approuver un traité
ou d’y adhérer, peut formuler une réserve, à moins : a) Que la réserve ne soit interdite par le traité ; b)
Que le traité ne dispose que seules des réserves déterminées, parmi lesquelles ne figure pas la réserve en
question, peuvent être faites ; ou c) Que, dans les cas autres que ceux visés aux alinéas a et b, la réserve
ne soit incompatible avec l’objet et le but du traité ».
15. J. SALMON (dir.), Dictionnaire de droit international public, « Immunité ».
16. J. COMBACAU / S. SUR, Droit international public, Paris, Montchrestien, 9e éd., 2010, p. 247.

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à tout détenteur d’un droit, personnel ou réel, disposant d’un titre exécutoire,
c’est-à-dire d’un jugement ou d’un acte qui permet de requérir si ceux auxquels il
s’impose ne s’acquittent pas spontanément des obligations qui lui correspondent,
le concours de la force publique pour réaliser à sa place le résultat recherché » 17.
Dans les deux cas, il s’agit donc de ne pas exercer un pouvoir (celui de juger, celui
d’exécuter) qui aurait dû en principe s’exercer, en raison de caractères propres au
bénéficiaire de l’immunité ou aux biens qu’il possède 18.
La question du « fondement » de l’immunité a pu également soulever quelques
difficultés. Dans le cas de l’État, toutefois, la souveraineté et le principe d’égalité
qui en découle justifient sans nul doute l’octroi d’un traitement privilégié dans les
ordres juridiques nationaux 19. Dans le cas de l’organisation internationale, les
choses sont sans doute plus complexes et il faudra pour cette raison y revenir 20.
Mais il est essentiel, dans les deux cas, de pouvoir identifier avec précision le
bénéficiaire de l’immunité puisque le droit international comme la pratique fran-
çaise ne sont pas exempts d’une certaine ambiguïté, qui peut rendre difficile leur
confrontation dans certaines hypothèses (I). Ceci étant établi, une présentation
générale du régime juridique de l’immunité des sujets du droit international tel
qu’il est mis en œuvre par l’État français suppose également de se pencher sur la
question de son champ d’application, puisqu’il existe certains actes accomplis, ou
certains biens possédés, par les bénéficiaires de l’immunité qui ne jouissent pas
de ce privilège (II). Sur ces deux points, certaines divergences notables entre la
pratique française et le droit international pourront être identifiées, et l’impact de
la ratification de la convention des Nations Unies devrait être important 21.

I. – LES BÉNÉFICIAIRES DE L’IMMUNITÉ

S’il est établi que le droit international accorde à ses sujets l’immunité de
juridiction et d’exécution, identifier avec précision ces sujets et les conditions dans

17. Ibid. L’objet de l’immunité de juridiction et de l’immunité d’exécution est donc différent. Pour
autant, leur régime juridique ne diverge pas systématiquement. Ces deux formes d’immunités ne seront
donc distinguées que dans la mesure où cette distinction est nécessaire.
18. En ce sens, l’immunité (juridiction et exécution) intervient assurément comme une cause d’irrece-
vabilité, et non comme une incompétence du juge (ou de l’organe compétent). Cette compétence, en effet, est
définie par des normes de droit national, et ce n’est nullement l’objet des règles internationales relatives à
l’immunité que de modifier ces normes internes. Le juge national confronté à l’immunité conserve donc sa
compétence, se trouve empêché de l’exercer, en raison de particularités liées à l’espèce. Voy. M. COSNARD,
La soumission des États aux tribunaux internes, op. cit., p. 48. On peut même ajouter que la question de
l’immunité ne se pose en réalité que si la compétence du juge est établie ; or, la compétence dépend d’un
corpus de règles distinct de l’immunité : l’objet de l’immunité ne peut donc être de « délimiter » l’étendue
de la compétence, établie de manière autonome. L’objet de l’immunité, à l’inverse, est d’empêcher dans
une affaire donnée l’exercice d’une compétence établie par ailleurs, voy. sur ce point l’opinion dissidente
des juges Higgins, Kooijmans et Buergenthal dans l’affaire du Mandat d’arrêt, CIJ Recueil 2002 p. 63,
§§ 4 et s. La Cour de cassation reprend d’ailleurs cette solution (au moins pour l’immunité de juridiction,
mais rien ne justifierait qu’il en aille autrement pour l’immunité d’exécution), en jugeant que « le moyen
tiré de l’immunité de juridiction constitue une fin de non recevoir et non une exception d’incompétence »,
Cass. Soc., 23 février 2005, pourvoi n° 02-41870, non publié au Bulletin.
19. Voy. par exemple P. DAILLIER / M. FORTEAU / A. PELLET, Droit international public, Paris, LGDJ,
8e éd., 2009, p. 497.
20. Il est naturellement impensable de soutenir que la souveraineté pourrait justifier l’immunité des
organisations internationales, celles-ci étant bien entendu dépourvues de cette qualité propre à l’État.
21. Nous le verrons, il est pour cette raison difficile de souscrire pleinement au rapport de M. Robert
del Picchia au nom de la Commission des affaires étrangères du Sénat relatif à l’autorisation de ratification
de la convention des Nations Unies, op. cit., suivant lequel « la convention sur les immunités juridiction-
nelles des États et de leurs biens correspond à la pratique suivie par la France en la matière ». Ce constat
appelle en effet, nous le verrons, d’importantes nuances.

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lesquelles le bénéfice de l’immunité peut leur être octroyé ne va pas sans difficulté.
Il importe donc de clarifier le droit international sur la question, afin de pouvoir
y confronter la pratique française. Quoique les divergences ne soient pas toutes
fondamentales, certaines d’entre elles méritent d’être soulignées. Elles ne tiennent
pas tant à la notion d’organisation internationale, qui ne semble pas soulever de
difficulté particulière (A) qu’à la notion d’État (B). Plus particulièrement, la ques-
tion des démembrements de ce dernier, et des conditions dans lesquelles il serait
envisageable de leur octroyer l’immunité reconnue à l’État, soulève d’importants
problèmes (C).

A. Les organisations internationales

La question de l’immunité d’une organisation internationale est susceptible de


se poser devant le juge français dans de multiples hypothèses, mais uniquement
s’il existe un lien entre l’État français et l’organisation 22. Ce lien n’implique pas
nécessairement que la France soit partie à l’organisation néanmoins, cette dernière
pouvant se trouver confrontée au juge français notamment si elle possède des
biens en France, ou si l’un de ses agents est de nationalité française 23. Mais quelle
que soit la nature de ce rattachement avec l’État français, il peut être tentant au
premier abord de considérer qu’il n’existe pas à proprement parler de « pratique
française » en matière d’immunité des organisations puisque « tout est affaire
d’espèce » en la matière 24. Les règles applicables à une organisation internatio-
nale découlent en effet de textes qui lui sont propres (statut, convention entre les
États membres, accord de siège, etc.) 25, de sorte que l’hypothèse de l’existence de
règles coutumières peut sans doute être écartée 26. En outre, si certains États ont

22. Il peut alors s’agir de l’hypothèse dans laquelle le siège de l’organisation se trouve sur le territoire
français ; de celle dans laquelle l’organisation possède un bureau ou une représentation sur ce territoire ; de
celle, encore, où elle mènerait une activité sur le territoire français, ou d’une situation juridique impliquant
un membre de l’organisation de nationalité française.
23. Pour un exemple de cette dernière hypothèse, voy. Cass. Soc., 25 janvier 2005, pourvoi n° 04-41012,
publié au Bulletin.
24. F. POIRAT, « Les immunités des sujets du droit international », op. cit., p. 28
25. Sans multiplier les exemples à l’excès, pour une organisation à laquelle la France est partie, voy.
l’article 343 du traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne (« traité de Lisbonne ») : « L’Union
jouit sur le territoire des États membres des privilèges et immunités nécessaires à l’accomplissement de
sa mission dans les conditions définies au protocole du 8 avril 1965 sur les privilèges et immunités de
l’Union européenne. Il en est de même de la Banque centrale européenne et de la Banque européenne d’in-
vestissement » ; pour une organisation dont le siège se situe en France, voy. par exemple l’ « Accord relatif
à l’établissement à Paris du Secrétariat de l’Union latine et à ses privilèges et immunités sur le territoire
français (ensemble une annexe) » signé le 13 janvier 1988, RTNU vol. 1568, p. 59 ; il arrive aussi que le
siège de l’organisation se situe à Paris, mais que les immunités dont elle bénéficie soient définies dans son
texte constitutif : voy. au sujet de l’OCDE le « Protocole additionnel n°1 à la Convention de Coopération
économique européenne sur la capacité juridique, les privilèges et les immunités de l’Organisation » signé
le 16 avril 1948, complété par un second Protocole en date du 14 décembre 1960, RTNU vol. 888, p. 142.
Lorsque rien n’est prévu par les statuts ou l’accord constitutif de l’organisation à laquelle la France est
partie, il est fréquent que chacun des États se mette d’accord avec elle sur les privilèges et immunités qui
leur sont reconnus. Voy. par exemple pour l’OACI l’ « Accord par échange de lettres avec l’organisation
provisoire de l’Aviation civile internationale en vue d’assurer à cette organisation les privilèges, immu-
nités et facilités indispensables à son fonctionnement sur le territoire français », RTNU vol. 94, p. 60.
Dans l’hypothèse d’une organisation à laquelle la France n’est pas partie, c’est donc en principe dans les
textes constitutifs de l’organisation que se trouvent les règles applicables, voy. par exemple l’accord sur
les privilèges et immunités de l’Organisation des États américains signé le 15 juin 1949, RTNU vol. 1438,
p. 93. Il est également envisageable dans cette hypothèse que l’organisation conclue un accord bilatéral
à ce sujet, mais la base PACTE du site internet du ministère français des affaires étrangères ne fait état
d’aucun texte de ce type.
26. Voy. toutefois supra, note 3 : A. REINISCH, International Organizations before National Courts, op.
cit., p. 136 et pp. 149 et s. Dans le même sens, F. SCHRÖER, « De l’application des immunités juridictionnelle
des États étrangers aux organisations internationales », RGDIP vol. 75(2), 1971, pp. 712-741, spéc. pp. 721

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adopté une législation sur la question, ce n’est, là encore, pas le cas de la France.
On comprend, en pareille perspective, que la position du juge français ne soit
que le reflet du droit spécifique applicable, d’origine conventionnelle. Au point
que le Conseil d’État mettait récemment en avant – pour le déplorer, d’ailleurs –
« l’absence de politique » de la France en matière d’immunité des organisations
internationales 27. L’enjeu de la définition d’une telle politique est cependant de
taille, puisque les modalités de mise en œuvre des règles relatives aux immunités
des organisations internationales représentent assurément un facteur détermi-
nant pour l’implantation de nouvelles organisations sur le territoire français 28.
Il importe donc de clarifier ces modalités, puisque seule une identification de la
position du juge français sur la question permettrait de déterminer si le recul très
net du nombre d’implantations d’organisations sur le territoire français constaté
ces dernières années pourrait être enrayé.
Il ne semble pas qu’il existe à proprement parler de définition spécifiquement
française de l’organisation internationale. L’on peut alors se ranger aux définitions
du droit international 29. Mais le problème ici ne porte en réalité pas tant sur
l’identification de l’organisation que sur sa capacité juridique en droit français. Il
est en effet établi qu’une organisation internationale ne peut prétendre au bénéfice
de l’immunité dans l’ordre juridique d’un État que si elle jouit d’une telle capa-
cité dans cet ordre. En règle générale, néanmoins, la capacité juridique de droit
interne d’une organisation est reconnue dans l’ordre juridique de ses États membres
par un texte spécifique 30. Si ce n’est pas le cas, sa capacité d’agir dans les droits
internes dépendra de l’existence d’une personnalité juridique internationale – donc,
de sa qualité de sujet de droit international 31. Mais contrairement à l’État dont

et s., mais ne s’appuyant que sur quelques décisions italiennes. Jusqu’à aujourd’hui, la jurisprudence
française n’a jamais mentionné, ou a fortiori fait application, de règles coutumières.
27. Conseil d’État, L’implantation des organisations internationales sur le territoire français, La
Documentation française, 2009, 174 p., p. 26.
28. Ibid., spéc. pp. 26 et s. Le rapport prône en particulier une harmonisation européenne des règles
relatives à l’immunité des organisations, pour mettre un terme à l’actuelle disparité des pratiques étatiques
porteuse d’une concurrence parfois stérile entre les États d’accueil potentiels. Les avantages de l’accueil
d’une organisation internationale sur son territoire par un État sont détaillés dans l’introduction de cette
étude, pp. 7-10.
29. On entend ici l’organisation internationale gouvernementale, qui peut se définir comme l’« asso-
ciation d’États établie par voie conventionnelle, qui poursuit des objectifs communs au moyen d’organes
permanents qui lui sont propres et possède une personnalité juridique distincte des États membres »,
J. SALMON, Dictionnaire de droit international public, op. cit. La « personnalité juridique » dont il est
question est une personnalité juridique de droit international.
30. Voy. J. COMBACAU / S. SUR, Droit international public, op. cit., p. 718. Par exemple, le traité mettant
en place l’organisation Eurocontrol, signé le 13 décembre 1960, RTNU vol. 523, p. 118, prévoit en son
article 4 que « sur le territoire des parties contractantes, [l’organisation] possède la personnalité juridique
la plus large reconnue aux personnes morales par les législations nationales ». Dans cette hypothèse, l’on
comprend que la capacité juridique en droit interne repose sur une base textuelle autonome et, partant,
qu’elle peut parfaitement être établie même si l’organisation ne jouit pas de la qualité de sujet du droit
international, voy. J. VERHOEVEN, Droit international public, Bruxelles, Larcier, 2000, pp. 260-261.
31. De la qualité de sujet de droit international (qui peut être déterminée par les statuts de l’orga-
nisation, ou dépendra de sa reconnaissance par l’État dans l’hypothèse inverse, ou si l’État n’en est pas
membre) découlera en effet la qualité de sujet de droit interne : à partir du moment où la France considère
une organisation comme un sujet de droit international, cette organisation est susceptible d’agir sur le
territoire français exactement comme le ferait un État étranger. C’est alors à ce stade que pourra se poser
la question des immunités. Sur le lien entre la personnalité juridique dans ces deux ordres respectifs, voy.
J. COMBACAU / S. SUR, Droit international public, op. cit. : « Quant à la qualité de sujet [de droit interne],
elle n’est pas […] contestée aux organisations que l’État reconnaît internationalement. Elle signifie que
l’ordre juridique de celui-ci tient les règles dont il se compose pour applicables en principe aux organisations
prises comme destinataires, et qu’il est apte en conséquence à leur conférer droits, pouvoirs et obligations :
rien dans leur qualité de sujets internationaux ne s’oppose à ce que l’ordre interne de chaque État leur
confère en outre une seconde personnalité, dont les effets ne coïncident pas avec ceux de la première ».
Quoi qu’il n’y ait certainement pas d’automatisme, il serait juridiquement très contestable qu’un État

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l’existence est une donnée objective qui s’impose à ses pairs (voir infra), l’attribu-
tion de cette qualité à une organisation dépend avant tout de sa reconnaissance
par les États 32. La question, on le comprend, se pose surtout pour les États non
membres de l’organisation, puisque pour les États membres, ces problèmes sont
généralement réglés par les textes 33. Pour les États tiers 34, la question reste donc
entière. L’on sait en effet que la CIJ avait reconnu à l’ONU une forme d’« existence
objective » en raison de son universalisme 35 – impliquant donc que la qualité de
sujet de droit international de l’ONU, et donc sa capacité juridique dans les ordres
juridiques nationaux, s’impose même aux États non membres –, mais il est assez
improbable qu’une telle qualité puisse être reconnue à l’ensemble des organisa-
tions. Dans ces conditions, il est théoriquement établi qu’un État non membre
d’une organisation puisse refuser de lui reconnaître la capacité juridique interne.
La pratique, néanmoins, semble unanime dans le sens inverse, son observation
révélant nettement une tendance des États à admettre la capacité juridique interne
des organisations dont ils ne sont pas membres 36.
La solution définitive en France, au demeurant, reste l’objet d’une pure conjec-
ture, le juge français n’ayant jamais été amené à statuer directement sur cette
question. Les hypothèses dans lesquelles une organisation internationale dont la
France n’est pas membre a eu affaire à la justice française ne sont de toute façon
pas très nombreuses. Au surplus, dans les affaires de ce type, l’organisation en
question se trouvait systématiquement liée à la France par un accord interna-
tional 37. Dans ce cas de figure, la solution se trouve naturellement dans l’accord
en question si celui-ci traite de la question de l’immunité. Il en va ainsi de la Ligue
arabe, qui possède à Paris un bureau, et dont les privilèges et immunités sur le
territoire français sont réglés par un accord signé en 1997. La Cour de cassation
avait ainsi considéré que les biens de l’organisation situés en France (en l’occur-

reconnaisse l’existence et la personnalité juridique internationale d’une organisation, mais qu’il refuse sa
qualité de sujet de droit interne.
32. J. COMBACAU / S. SUR, Droit international public, op. cit., p. 212. On entend ici par reconnaissance
l’« acte par lequel un État, constatant l’existence de certains faits, […] déclare ou admet implicitement
qu’il les considère comme des éléments sur lesquels seront établis ses rapports juridiques, cela avec les
modalités explicites ou implicites que peut comporter cette reconnaissance », J. BASDEVANT, Dictionnaire
de la terminologie du droit international.
33. Outre supra, note 31, voy. M. DIEZ DE VELASCO VALLEJO, Les organisations internationales, Paris,
Économica, 2002, pp. 30 et s. Par exemple, l’article 88 du traité révisé sur la Communauté économique
des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), RTNU vol. 2373, p. 235, prévoit à la fois que la communauté
jouit de la personnalité juridique internationale et de la capacité juridique d’agir sur le territoire des États
membres. Puisque la capacité juridique interne et internationale est reconnue ici par une convention, se
pose la question de l’opposabilité de cette capacité aux États qui ne sont pas parties à cette convention.
Sur la question plus générale de l’opposabilité des « êtres conventionnels » (norme, institution ou situation
légale) créés par un traité aux États tiers, voy. J. COMBACAU, Le droit des traités, op. cit., pp. 92-94.
34. Ou, à l’extrême limite, pour les États membres d’une organisation dont les textes ne reconnais-
sent pas la personnalité juridique internationale. Mais dans cette hypothèse, il y a fort à parier que le
silence des textes implique de la part des États une volonté de ne pas donner à l’entité créée le statut
d’organisation internationale, puisque celui-ci implique, selon la définition du Dictionnaire dirigé par
J. Salmon, la personnalité juridique internationale. Un organisme créé par plusieurs États sans une telle
personnalité ne pourrait donc pas être considéré comme une organisation internationale et, partant, ne
pourrait prétendre au bénéfice de l’immunité.
35. Réparation des dommages subis au service des Nations Unies, avis du 11 avril 1949, CIJ Recueil
1949, p. 174.
36. J. VERHOEVEN, Droit international public, op. cit., p. 262. L’auteur juge toutefois qu’il serait
présomptueux d’affirmer que cette pratique des États tendant à reconnaître aux organisations dont ils
ne sont pas membres la capacité juridique dans leur ordre juridique témoigne de l’existence d’une règle
coutumière.
37. Nul doute que, dans ce cas de figure, la signature d’un accord avec l’organisation équivaut à une
reconnaissance de la personnalité juridique internationale (i.e. de la qualité de sujet de droit international)
de celle-ci, dont découle la capacité juridique en droit interne. Il y a de grandes chances par ailleurs pour
qu’un accord de ce type prévoie directement la capacité interne de l’organisation.

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rence, deux comptes bancaires dont des créanciers tentaient d’obtenir la saisie) ne
bénéficiaient de l’immunité d’exécution que dans les limites strictement assignées
par cet accord 38. La Cour a toutefois fait preuve d’une conception extensive de
l’immunité de l’organisation dans cette affaire. L’accord en question, en effet, ne
portait que sur les immunités de la Ligue pour les créances nées de l’activité de son
bureau à Paris. Or, les créances en cause étaient en l’espèce nées d’une activité de
l’organisation parfaitement étrangère à celle de son bureau. Pour autant, la Cour
a accepté de leur étendre l’immunité d’exécution. Cette conception relativement
extensive de l’immunité des organisations internationales avait d’ores et déjà été
annoncée par un arrêt de la fin des années 1980, dans lequel la Cour avait étendu
à une organisation internationale l’immunité que l’accord de siège reconnaissait
à ses agents, au motif que cet accord « n’avait pas pu conférer aux agents de
l’[organisation] une immunité dont elle ne bénéficiait pas elle-même pour les actes
accomplis en son nom par ses représentants » 39. Le silence de l’accord de siège n’a
donc pas été un obstacle à l’immunité de l’organisation, en raison de la reconnais-
sance d’une telle immunité au profit des agents de l’organisation en question 40.
Il existe donc assurément une tendance du juge français à interpréter les textes
applicables dans un sens favorable à l’immunité des organisations.

B. Les États

Le droit international accorde à l’État l’immunité de juridiction et d’exécu-


tion, mais l’identification de celui-ci n’est pas toujours allé de soi. Aujourd’hui, le
droit international coutumier tel qu’il a été complété et codifié par la convention
des Nations Unies en propose toutefois une définition, avec laquelle la pratique
française n’est pas toujours parfaitement en accord. Le texte dispose que « b) Le
terme « État » désigne : i) L’État et ses divers organes de gouvernement ; ii) Les
composantes d’un État fédéral ou les subdivisions politiques de l’État, qui sont
habilitées à accomplir des actes dans l’exercice de l’autorité souveraine et agissent
à ce titre ; iii) Les établissements ou organismes d’État ou autres entités, dès lors
qu’ils sont habilités à accomplir et accomplissent effectivement des actes dans
l’exercice de l’autorité souveraine de l’État ; iv) Les représentants de l’État agissant
à ce titre ». Le juge français, dans sa pratique de l’immunité, ne semble pas adhérer
pleinement à cette conception.

1. L’État souverain

L’État dont il est question dans le premier alinéa de la définition proposée par
la convention des Nations Unies ne semble pas réellement prêter à controverse.
Cette définition fait sans aucun doute référence à l’État souverain et à ses organes,
puisque c’est bien la souveraineté qui justifie l’immunité 41. Or, le juge français
opère suffisamment clairement le lien entre souveraineté et immunité pour qu’il ne
soit pas besoin d’y insister. On peut ainsi rappeler une solution établie, contraire
à celle qui est retenue pour les organisations internationales, selon laquelle la

38. Cass. Civ. 1, 14 octobre 2009, pourvoi n° 08-14978, publié au Bulletin.


39. Cass. Civ. 1, 8 novembre 1988, pourvoi n° 84-41462, publié au Bulletin.
40. Cette solution est d’ailleurs assez surprenante, et un peu décevante. La Cour aurait pu, en effet,
exploiter le silence de l’accord de siège pour raisonner sur la base d’une règle coutumière, en jugeant
précisément qu’une organisation, à partir du moment où elle jouit du statut de sujet du droit international,
bénéficie des privilèges attachés à cette qualité. Mais elle n’a pas franchi ce pas et a préféré fonder l’immu-
nité de l’organisation sur celle qui était reconnue à ses agents sur une base conventionnelle.
41. Voy. M. KOHEN, « La définition de l’État », in G. HAFNER / M. KOHEN / S. BREAU (éd.), La pratique
des États concernant les immunités des États, op. cit., pp. 2-20, p. 4.

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reconnaissance n’est pas une condition de l’octroi de l’immunité à l’État étranger.


La solution se justifie sans aucun doute par le fait qu’un État existe objectivement
à partir du moment où ses éléments constitutifs sont réunis et qu’il se trouve, de
fait, doté de la souveraineté 42. La Cour de cassation juge alors que l’intervention de
l’acte subjectif de reconnaissance est indifférente, puisqu’un État dont l’existence
objective est établie est souverain et, partant, bénéficie de l’immunité 43.
On se souvient, toutefois, que la Cour d’appel de Paris s’était engagée sur une
voie extrêmement dangereuse en admettant que l’État irakien, alors sous le coup de
la résolution 687 du Conseil de sécurité, se trouvait dans l’impossibilité d’invoquer
le bénéfice de l’immunité parce que sa souveraineté s’était trouvée « substantiel-
lement affectée » 44. Cette solution, très critiquable pour diverses raisons 45, a été
abandonnée par la Cour de cassation 46. Quoi qu’il en soit, ces décisions reflètent
sur ce point l’harmonie entre la position du juge français, pour lequel il ne saurait
y avoir immunité qu’au profit d’un État souverain, et celle qui a été retenue par la
convention des Nations Unies. Ce n’est donc pas sur cette question que les diver-
gences se sont réellement manifestées. D’ailleurs, les documents de préparation
du texte ne révèlent de la part de la délégation française aucune intervention sur
cette question lors de l’établissement du projet 47.

2. Les entités fédérées

La convention des Nations Unies reconnaît ouvertement aux composantes


d’un État fédéral l’immunité qui est accordée à l’État lui-même, sans condition.
C’est sans doute sur ce point que se manifeste la plus grande divergence entre la
convention et la pratique française, au sujet de la définition de l’État au titre de
l’immunité.
Au moment des négociations, la France avait en effet manifesté son soutien
à la rédaction du premier projet de 1991, qui subordonnait l’octroi du bénéfice de
l’immunité aux États fédérés à la publication d’une déclaration en ce sens par
l’État fédéral 48. L’insertion de cette condition dans le projet de texte, à l’époque,
répondait d’ailleurs à une préoccupation exprimée par plusieurs États, au-delà de
la France 49. Mais une telle condition a finalement été retirée, et l’immunité est
aujourd’hui reconnue par la convention aux États fédérés « habilités à accomplir des

42. Voy. F. POIRAT, « La doctrine des “droits fondamentaux” de l’État », Droits, 16, 1992, pp. 83-91,
pp. 87-88 ; également J. COMBACAU / S. SUR, op. cit., pp. 286-287.
43. Cass. Civ. 1e, 2 novembre 1971, pourvoi n° 69-14100, Clerget, RCDIP 1972, p. 310, note P. BOUREL ;
JDI 1972, p. 267, note R. PINTO.
44. CA Paris, 20 février 2002, Irak c. société Dumez G.T.M., extraits reproduits dans RGDIP vol. 107
(2003), p. 1008, note F. POIRAT
45. Notamment, la Cour d’appel insinuait en retenant une telle solution que l’Irak ne pouvait plus
prétendre à la qualité d’État, parce que sa souveraineté avait été affectée. Mais l’Irak n’était, en réalité,
que soumis à des sanctions internationales que le droit international lui-même prévoyait, via la charte des
Nations Unies. Il est déjà surprenant que l’application d’une telle sanction implique la perte de la qualité
d’État. En outre, on est en droit de se demander quelle est la signification exacte de l’affectation substan-
tielle de la souveraineté. Les États membres de l’Union européenne, qui ont transféré un grand nombre de
compétences aux institutions de l’Union, ne pourraient-ils pas se trouver dans une telle situation ? Ce qui
signifierait que ni la France, ni le Royaume Uni, ni la Belgique, ni l’Allemagne, etc. ne seraient plus revêtus
de la qualité d’État, leur souveraineté ayant été « substantiellement affectée ». On le voit, la solution de la
Cour d’appel ouvre la porte à des conclusions absurdes et doit pour cette raison être rejetée.
46. Cass. Civ. 1e, 25 avril 2006, pourvoi n° 02-17344, publié au Bulletin.
47. Voy. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport
du secrétaire général », op. cit., p. 4.
48. Ibid., p. 4.
49. Voy. G. HAFNER / L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles
des États et de leurs biens », op. cit., p. 54.

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actes dans l’exercice de l’autorité souveraine et agissant à ce titre ». Cette dernière


précision aurait pu être considérée comme une limite, suivant laquelle les entités
fédérées ne bénéficieraient de l’immunité que lorsqu’elles exercent des prérogatives
de puissance publique de l’État fédéral, le seul à bénéficier en principe du statut
de sujet de droit international. Mais il ne semble pas que cela soit le cas, et que le
bénéfice de l’immunité leur soit reconnu même lorsqu’elles agissent en vertu de
leurs propres prérogatives 50. La position de la France s’inscrit donc sur ce point en
contradiction avec le texte des Nations Unies. Quoique la question ne se soit pas
posée depuis un certain nombre d’années devant le juge français, il semble en effet
que la position de principe de ce dernier demeure le refus d’octroyer l’immunité
aux composantes d’un État fédéral 51. Cette position étant en effet très ancienne,
et ayant été réitérée à la fin des années 1990 dans le cadre de l’élaboration du
texte de la convention, il serait surprenant qu’un revirement de jurisprudence
survienne dans les années à venir, même s’il est naturellement impossible d’avoir
une quelconque certitude sur ce point. Il demeure donc possible d’affirmer que,
pour l’heure, le juge français refuse aux entités fédérées le bénéfice de l’immunité,
que la convention des Nations Unies leur reconnaît. La France paraît, d’ailleurs,
relativement isolée sur cette question, notamment vis-à-vis de ses voisins 52. Quoi
qu’il en soit, néanmoins, ce point de vue semble si bien ancré en France qu’il
ne paraît pas impossible d’envisager l’émission d’une réserve à ce sujet, dont la
licéité internationale sera tributaire de sa compatibilité avec le but et l’objet de la
convention. Mais ce but et cet objet demeurant la reconnaissance de l’immunité au
profit des États, il semble que l’extension de ce privilège aux entités fédérées puisse
être considérée comme une possibilité offerte aux parties, dont le refus n’affecte
nullement la convention dans son ensemble. Il s’agit simplement d’une réduction
de son champ d’application, qui ne remettrait pas en cause l’engagement français
dans son principe.
On pourrait toutefois considérer que, puisque la France avait admis au sujet
du projet de 1991 la possibilité de reconnaître l’immunité aux entités fédérées en
cas de déclaration en ce sens par les autorités fédérales (voy. supra), elle ne semble
pas exclure cette possibilité dans son principe, et de manière absolue. À certaines
conditions, la France semblait donc prête à admettre l’extension de l’immunité
aux entités fédérées. La réserve pourrait alors être jugée comme une solution un
peu extrême. Si cette option n’était pas retenue au demeurant, la ratification de
la convention aurait pour effet de forcer la Cour de cassation à modifier sa juris-
prudence, en acceptant l’extension du privilège de l’immunité aux États membres
d’un État fédéral (à l’égard, bien entendu, des seuls États parties à la Convention
de 2004).

50. Ibid., p. 55. Les auteurs font valoir qu’au sein du groupe de travail, il avait été proposé de préciser
que les entités fédérées ne bénéficieraient de l’immunité que lorsqu’elles exerceraient l’autorité souveraine
de l’État lui-même. L’omission quant à l’origine de l’autorité souveraine est donc certainement délibérée, et
permet à leurs yeux de conclure que les États fédérés bénéficient de l’immunité, même lorsqu’ils agissent
en vertu de leurs propres prérogatives.
51. Dernière décision en date, CA Paris, 5 novembre 1969, Gouvernement du Land de Hesse c. Neger
(2e arrêt) RCDIP, p. 705, note Y. LOUSSOUARN, confirmant TGI Paris, 15 janvier 1969, RCDIP 1970, p. 98,
note P. BOUREL. La note sous cette dernière décision relève d’ailleurs que le refus de l’immunité pour les
entités fédérées n’est pas une solution nouvelle et ne fait que consacrer une solution jurisprudentielle
« bien assise » (p. 104).
52. Voy. M. KOHEN, « La définition de l’État », op. cit., p. 9 : le Royaume-Uni, l’Autriche, la Belgique
et l’Allemagne admettent que les entités fédérées bénéficient de l’immunité. Mais chacun de ces États
est organisé en fédération, ou de manière très décentralisée (Royaume Uni). C’est d’ailleurs peut-être le
caractère encore très centralisé de l’État français qui justifie sa position.

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3. Les autres démembrements territoriaux de l’État

L’on pourrait se demander si, en plaçant exactement sur le même plan (dans
l’article 2.b.ii) les composantes de l’État fédéral et les « autres subdivisions poli-
tiques » de l’État, la convention des Nations Unies ne vise pas, par ces dernières,
les collectivités décentralisées d’un État (ou tout autre démembrement territorial)
autre que les entités fédérées 53. Il est délicat de répondre d’une façon catégo-
rique, mais il faut souligner le fait que ces « subdivisions politiques » ne désignent
probablement pas les démembrements organiques de l’État, qui font l’objet de
l’alinéa suivant 54. Il est également difficile d’y voir une référence aux organes de
l’État, puisqu’ils sont mentionnés dans le premier alinéa 55. Il est donc plausible
que l’expression renvoie aux démembrements territoriaux de l’État autres que les
entités fédérées, donc essentiellement aux collectivités décentralisées. Si c’était le
cas, néanmoins, il faudrait en conclure là encore que la position du juge français
se démarque nettement de celle qui prévaut dans la convention. Bien que la ques-
tion ne se soit posée devant lui qu’à de rares reprises, il est en effet parfaitement
établi que ni les villes, ni les départements, ni les provinces ou les régions d’un
État étranger ne peuvent prétendre au bénéfice de l’immunité en France 56. Il est
d’ailleurs frappant de relever qu’au moment de la rédaction de la convention, la
France avait fait part d’une importante réticence à l’encontre de l’extension de
l’immunité aux « subdivisions politiques » sans plus de précision au sujet de cette
notion. Elle réclamait donc que sa signification exacte soit précisée, craignant qu’elle
mène à « étendre exagérément la notion d’immunité » 57. Cette méfiance s’explique
sans doute en grande partie par le fait que la pratique française a toujours refusé
aux collectivités territoriales le bénéfice de l’immunité. Si c’est bien là l’objet de
cette disposition, il y a là encore fort à parier qu’une réserve – ou une déclaration
interprétative – sera émise. Contrairement à l’hypothèse précédente toutefois, la
France a toujours sur ce point défendu une position claire et opposé un net refus à
l’extension de l’immunité aux démembrements territoriaux. La probabilité d’une
réserve semble donc plus importante sur ce point. Mais les observations quant à la
licéité de cette dernière, ou les conséquences du défaut d’une telle réserve sont ici
les mêmes que celles qui viennent d’être évoquées au sujet des entités fédérées. Le
changement de jurisprudence qui serait imposé à la Cour de cassation en l’absence
d’une réserve, toutefois, serait assez radical sur ce point.

C. Les établissements ou organismes de l’État : la question des « émanations »

Outre l’État lui-même, ses organes de gouvernement et ses démembrements


territoriaux, la convention des Nations Unies offre le bénéfice de l’immunité aux
organismes ou établissements « ou autres entités », mais uniquement pour autant

53. Voy. l’article 2 b ii). Le projet de convention de 1991 reprenait la même expression, mais dans un
alinéa différent de celui consacré aux composantes d’un État fédéral. Le commentaire de la CDI précisait
simplement qu’il s’agit des « subdivisions d’un État qui sont habilitées par le droit interne à exercer les
prérogatives de la puissance publique d’un État », voy. Annuaire CDI, 1991, Vol. II, 2e partie, p. 12 (p. 16).
Les collectivités décentralisées d’un État pourraient parfaitement tomber sous le coup de cette définition.
Le commentaire du texte actuel par G. Hafner et L. Lange est muet sur ce point.
54. Article 2.b.iii : le terme « État » désigne « les établissements ou organismes d’État ou autres
entités, dès lors qu’ils sont habilités à accomplir et accomplissent effectivement des actes dans l’exercice
de l’autorité souveraine de l’État ».
55. Article 2.b.i : le terme « État » désigne « l’État et ses divers organes de gouvernement ».
56. Voy. Y. LOUSSOUARN / P. BOUREL / P. DE VAREILLES-SOMMIÈRES, Droit international privé, Dalloz,
coll. Précis, 9e éd., 2007, p. 653.
57. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport du
secrétaire général », op. cit., p. 4.

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qu’ils sont « habilités à accomplir et accomplissent effectivement des actes dans


l’exercice de l’autorité souveraine de l’État » 58. Parmi ces entités ou organismes
il est donc possible de trouver des personnes morales de droit privé, pour autant
qu’elles exercent des prérogatives de puissance publique 59. Sur cette question, la
position du juge français ne semble pas très éloignée de ce principe, mais s’appuie
sur la notion spécifique d’« émanation », qui doit être ici précisée.
Il n’existe pas, en effet, de définition précise de cette notion, qui apparaît
pourtant assez régulièrement dans la jurisprudence française. Il faut simplement
observer que la théorie de l’émanation permet d’admettre que « derrière un orga-
nisme public, une entreprise publique ou parapublique, même dotée d’une person-
nalité morale autonome, se dissimule en réalité l’État étranger lui-même » 60. En
soi, l’« émanation » n’est donc rien d’autre qu’un organisme, une entreprise, un
établissement, ou toute autre personne morale investie de la puissance étatique. Et
c’est précisément en tant que titulaire de cette puissance – et pour autant qu’elle
l’exerce effectivement – que la jurisprudence française lui reconnaît le bénéfice
de l’immunité. La Cour de cassation avait ainsi fixé l’état de sa jurisprudence en
1969 en déclarant que « [l]es États étrangers et leurs organismes agissant par leur
ordre ou pour leur compte ne bénéficient de l’immunité de juridiction qu’autant
que l’acte qui donne lieu au litige constitue un acte de puissance publique ou a été
accompli dans l’intérêt du service public » 61. Cette solution, qui est toujours de
mise aujourd’hui pour les organismes dépendant de l’État, s’inscrit donc dans la
perspective exacte de celle qui est retenue par la convention des Nations Unies,
laquelle reconnaît à ces organismes l’immunité, pour autant qu’ils sont habilités à
exercer et exercent effectivement des prérogatives de puissance publique. L’exercice
effectif de telles prérogatives apparaît donc comme un élément indispensable au
bénéfice du privilège de l’immunité. Ceci ne dit pas, au demeurant, comment il est
possible de les identifier.
À ce sujet, il faut commencer par mettre en lumière les rares certitudes qui
découlent de la jurisprudence française. D’abord, le principe selon lequel un orga-
nisme exerçant des prérogatives de puissance publique peut bénéficier de l’immu-
nité est parfaitement établi, et son existence repose, d’après la Cour de cassation,
sur un « principe de droit international » 62. Il faut ensuite signaler que l’existence
d’une personnalité morale autonome de celle de l’État n’est pas un obstacle à la
reconnaissance de la qualification d’émanation 63. Il semble, du reste, qu’il en aille

58. Contrairement à ce qu’affirme le rapport du sénateur Robert del Picchia au nom de la commission
des affaires étrangères du Sénat relatif au projet de loi de ratification de la convention des Nations Unies,
op. cit., cette condition de l’« exercice de l’autorité souveraine de l’État » est limitée aux établissements
et organismes de l’État ainsi qu’aux autres entités, et ne concerne nullement les composantes d’un État
fédéral et les autres subdivisions politiques de l’État.
59. C’est ce qu’avait précisé la CDI au sujet d’une disposition analogue qui figurait dans le premier
projet. Voy. le commentaire du texte de 1991, op. cit., p. 17. Le texte intégrait alors dans la notion d’État
« les organismes ou institutions de l’État et autres entités, dans la mesure où ils agissent dans l’exercice
de prérogatives de la puissance publique ».
60. M. AUDIT, « L’exécution de la sentence et la notion d’émanation de l’État défendeur, note sous
Paris, 8e ch., 1er septembre 2005 », Revue de l’arbitrage 2006 n°1, pp. 214-224, p. 223.
61. Cass. Civ. 1e, 25 février 1969, Société Levant Express Transport c. Administration des chemins de
fer du gouvernement iranien, RCDIP 1970, p. 98, note P. BOUREL. Nous reviendrons infra sur les critères
liés à la nature de l’activité.
62. Cass. Soc., 31 mars 2009, pourvoi n° 07-45618, publié au Bulletin, jugeant au visa du « principe
de droit international relatif à l’immunité de juridiction des États étrangers » que « les États étrangers et
les organismes qui en constituent l’émanation ne bénéficient de l’immunité de juridiction qu’autant que
l’acte qui donne lieu au litige participe, par sa nature o u sa finalité, à l’exercice de la souveraineté de
l’État ». Nous reviendrons sur cette dernière condition.
63. Cass civ 1e, 14 novembre 2007, pourvoi n° 04-15388, publié au Bulletin, jugeant que la Société
nationale des hydrocarbures camerounaise est une émanation de l’État du Cameroun, quoi qu’elle soit un

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de même dans le cadre de la convention des Nations Unies 64. Mais en dehors de ces
éléments, il est difficile d’établir avec certitude ce qu’il faut entendre par « émana-
tion » de l’État. Il n’est d’ailleurs pas certain que le juge ait véritablement l’inten-
tion d’établir un jour des critères d’identification de cette notion, puisqu’il semble
se satisfaire de la méthode du faisceau d’indices qui lui garantit une souplesse
certaine. Ainsi la Cour de cassation avait-elle jugé que la Société nationale des
hydrocarbures camerounaise « n’était pas statutairement dans une indépendance
fonctionnelle suffisante pour bénéficier d’une autonomie de droit et de fait à l’égard
de l’État » en vertu d’un certain nombre de paramètres : notamment, la détention
du capital de la société par l’État ; une mission de gestion des intérêts de l’État ;
la tutelle directe de l’État sur les organes dirigeants ; le reversement partiel des
revenus à l’État 65. Compte tenu de défaut d’autonomie globale découlant de l’en-
semble de ces éléments, la société devait être considérée comme une émanation de
l’État du Cameroun. Dans l’affaire de la Société Central Bank of Irak, à l’inverse,
la banque centrale d’Irak ne fut pas considérée comme une émanation en raison,
précisément, d’un degré d’autonomie et d’indépendance trop important vis-à-vis de
l’État irakien 66. La Cour insistait bien dans cette dernière affaire, d’ailleurs, sur
la « personnalité morale distincte et indépendante » de la Banque par rapport à
l’État, à son « budget et [sa] comptabilité distincts », ainsi qu’à l’autonomie générale
reconnue par ses statuts, dont il est établi qu’elle n’est pas « fictive ». C’est donc,
dans ces deux affaires, l’accumulation des facteurs dans le sens de l’autonomie
(ou non) de droit et de fait par rapport à l’État qui permettra de parvenir à une
solution. L’on ne peut, toutefois, s’empêcher de relever une certaine contradiction
entre ces deux décisions, la première réaffirmant avec force que l’existence d’une
personnalité morale distincte de celle de l’État n’est pas un obstacle à la qualifi-
cation d’émanation, et la seconde s’appuyant précisément sur l’existence de cette
personnalité juridique autonome pour refuser cette même qualification.
Au regard de ce qui précède, l’on pourrait par ailleurs s’interroger sur l’har-
monie entre la position de la Cour de cassation et celle de la convention quant à
cette notion d’émanation. Il apparaît en effet de prime abord que la jurisprudence
française en retient une conception « ratione personae » : le juge se contente ainsi
de vérifier si, en soi, l’entité se distingue de l’État (d’un point de vue organique,
statutaire, budgétaire, etc.). La convention en revanche, en n’octroyant l’immunité
qu’aux entités agissant dans l’« exercice de l’autorité souveraine de l’État », semble
retenir un critère matériel 67. Or, l’enjeu de cette question est important, puisque
dans cette perspective, l’immunité ratione personae se présume dès lors que la
qualité d’émanation est établie, alors que l’immunité ratione materiae doit être
prouvée par celui qui l’invoque : par conséquent, la seule preuve de la qualité d’éma-
nation pourrait suffire dans la position française, alors qu’en vertu du droit inter-
national, il faudrait en plus apporter la preuve d’avoir agi en vertu des prérogatives
souveraines de l’État.

établissement public « prenant la forme d’une société dotée de la personnalité juridique et de l’autonomie
financière ».
64. CKL352/5M5<,NNKO.54/52,5$KPP1QQ1K-54054OK1.51-./O-,.1K-,25Q0O52/Q5.O,R,0S54/5Q,5T0,O,-./U.OK1Q1VP/5Q/QQ1K-5WX5
!""#$%&'()*+, 1991, vol. II, 2e partie, p. 18. Le commentaire porte sur un texte partiellement différent de
celui qui a été retenu pour la convention de 2004, mais qui est identique s’agissant du point discuté ici. La
personnalité morale autonome n’est pas un obstacle à ce qu’un organisme, un établissement ou l’une des
« autres entités » jouisse de l’immunité de l’État.
65. Cass. Civ. 1e, 14 novembre 2007, pourvoi n° 04-15388, publié au Bulletin.
66. CA Paris, 8e ch., 1er septembre 2005, Société Central Bank of Irak c. société Hochtieff Aktiengesel-
lschaft et autres, extraits reproduits in Revue de l’Arbitrage 2006 n°1, p. 214, note M. AUDIT.
67. Comme c’est d’ailleurs le cas en droit de la responsabilité, en vertu de l’article 5 des articles de la
C.D.I. selon lequel c’est l’exercice de prérogatives de puissance publique qui constitue le critère déterminant
pour que l’action d’un organe, quelle qu’en soit la nature, engage la responsabilité de l’État.

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Cette difficulté peut néanmoins être contournée par le fait que, au-delà de
l’identification de la notion d’« émanation » dans l’abstrait, la convention comme la
jurisprudence française, ne réservent en définitive le bénéfice de l’immunité à une
entité ou un organisme qui n’est pas l’État que s’il agit dans l’exercice de préroga-
tives de puissance publique. Par conséquent, la qualification d’émanation dans l’ab-
solu n’est nullement une garantie du bénéfice de l’immunité, celui-ci étant réservé
à l’hypothèse dans laquelle l’émanation exerce des prérogatives souveraines. En
ce sens, une « émanation » de l’État ne bénéficie pas tant d’une immunité ratione
personae, que d’une immunité ratione materiae, puisque le privilège est accordé
non pas en raison de la qualité d’émanation, mais en fonction de la nature de l’ac-
tivité qu’elle exerce ou à laquelle sont affectés les biens qu’elle possède 68. Au point
d’ailleurs que la pertinence de la notion d’émanation a pu être mise en cause 69.
Au fond, dans l’hypothèse où un organisme dépendant de l’État cherche à béné-
ficier de l’immunité, ce ne sont pas tant les caractères de sa personne qui permet-
tront de déterminer s’il peut prétendre ou non au bénéfice de ce privilège. C’est
bien plutôt un critère matériel, qui tient à la nature de l’activité (ou des biens)
pour laquelle ce privilège est demandé. Dans un certain nombre d’hypothèses, en
effet, il n’est pas suffisant de se trouver face à un sujet de droit qui pourrait dans
l’absolu bénéficier d’une immunité. Encore faut-il que les agissements ou les biens
pour lesquels cette immunité est demandée entrent dans le champ d’application
de cette dernière.

II. – LE CHAMP D’APPLICATION DE L’IMMUNITÉ

Quelles que soient les divergences existant entre le droit international et la


pratique du juge français sur l’identité des bénéficiaires de l’immunité, il est établi,
pour l’un comme pour l’autre, que cette seule qualité de bénéficiaire n’emporte pas
toujours automatiquement le bénéfice de ce privilège. Dans certaines hypothèses,
en effet, un sujet du droit international peut se voir refuser l’immunité, pour diffé-
rentes raisons communes au droit français et à la convention. Dans le détail en
revanche, la position de la jurisprudence française n’épouse pas exactement l’état
du droit international. Certaines de ces hypothèses tiennent à la renonciation à
l’immunité (A), aux exceptions fondées sur la logique commerciale (B) ainsi qu’aux
autres exceptions de diverses natures retenues par la convention et à l’égard de
certaines desquelles l’opposition de la France est manifeste (C).

A. La renonciation à l’immunité

Il est établi en droit international que l’État peut renoncer à son immunité de
juridiction ou d’exécution, parfois même de façon implicite (2). Pour les organisa-
tions internationales, la solution dépendra essentiellement des textes applicables,
mais il semble que cette possibilité leur soit généralement reconnue (1). Il faut, à
cet égard, distinguer ces deux sujets puisque les solutions sont loin d’être identiques
sur cette question.

68. C’est pour cette raison que cette distinction entre immunité ratione personae et materiae, qui a
pu être évoquée dans le passé (voy. par exemple I. PINGEL-LENUZZA, « Les immunités des États en droit
français », Droit et pratique du commerce international, 1996, t.22, n° 1, pp. 5-30) n’a pas été reprise ici.
69. B. OPPETIT, « La pratique française en matière d’immunité d’exécution », in P. BOUREL et al.,
L’immunité d’exécution de l’État étranger, Cahiers du CEDIN, Paris, Montchrestien, 1990, pp. 49-66, p. 53.
Dans le même sens, M. KOHEN, « La définition de l’État », op. cit., p. 5.

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1. La renonciation de l’organisation internationale à l’immunité

Les traités constitutifs, statuts ou autres accords signés par les organisations
internationales (siège, établissement) peuvent comporter des dispositions relatives
à la renonciation (lorsque celui-ci leur est accordé) au privilège de l’immunité 70.
Les textes subordonnent habituellement la validité de cette renonciation à son
expression sans ambiguïté 71. Il arrive néanmoins que la renonciation à l’immunité
d’exécution soit expressément interdite par certains textes : c’est le cas, notamment,
de la convention sur les privilèges et immunités des institutions spécialisées des
Nations Unies 72. L’on comprend donc aisément en pareille perspective que le juge
français se cantonne à une interprétation stricte de ces textes, même si les décisions
sont relativement rares en la matière. Il faut tout de même signaler que la Cour de
cassation a refusé d’interpréter la référence faite à la législation française dans la
lettre d’engagement d’un salarié à l’UNESCO comme une renonciation, par l’organi-
sation, à l’immunité de juridiction dont elle jouit en vertu de l’accord de siège signé
avec la France 73. L’article 12 de l’accord signé le 2 juillet 1954 prévoit en effet que
« l’Organisation, ses biens et avoirs, en quelque endroit qu’ils se trouvent et quel
qu’en soit le détenteur, jouissent de l’immunité de juridiction, sauf dans la mesure
où l’Organisation y aurait expressément renoncé dans un cas particulier ou si cette
renonciation résulte des clauses d’un contrat » 74. Or, la lettre d’engagement en
cause prévoyait l’application du « règlement du personnel de l’Economat complété
par la législation française » aux conditions d’emploi et de travail du requérant. Ce
dernier y voyait donc une renonciation implicite à l’immunité de juridiction de la
part de l’organisation qui avait accepté l’application de la législation française. La
Cour de cassation n’éprouva toutefois aucune difficulté à considérer qu’une telle
mention ne valait pas renonciation au sens de l’article 12. La solution se comprend
aisément, puisqu’elle repose sur la rédaction de l’accord de siège, lequel requiert
une renonciation expresse.
En dehors de cette affaire, néanmoins, aucun autre cas de renonciation à l’im-
munité par une organisation ne s’est présenté devant le juge français. La solution
retenue par la Chambre sociale de la Cour de cassation en 2009 demeure donc à ce

70. Voy. C. DOMINICÉ, « Les immunités de juridiction et d’exécution des organisations internationales »,
op. cit., p. 183 ; la renonciation peut également s’imposer comme une nécessité compte tenu du fait que
l’organisation agit comme une personne privée, ainsi des organisations financières internationales, voy.
J.-M. SOREL, Droit des organisations internationales, Paris, L’Hermès, 1997, p. 92. Les textes ne sont
toutefois pas extrêmement nombreux à reconnaître expressément cette possibilité de renonciation.
71. H. SCHERMERS / N. BLOKKER, International Institutional Law, Leiden, Nijhoff, 2003, p. 1026.
Une renonciation non équivoque est généralement exigée dans le cas de l’immunité de juridiction comme
dans celui de l’immunité d’exécution. Voy. par exemple l’accord de siège entre la France et l’Organisation
européenne de communication par satellite (Eutelsat), signé le 15 novembre 1985, RTNU vol. 1497, p. 319,
article 5 : « Dans le cadre de ses activités officielles, l’Organisation bénéficie de l’immunité de juridiction
et de l’immunité d’exécution, sauf dans les cas suivants : a) lorsque le Secrétaire exécutif renonce expres-
sément à l’immunité de juridiction ou à l’immunité d’exécution dans un cas particulier […] ».
72. Convention sur les privilèges et immunités des institutions spécialisées, New York, 21 novembre
1947, RTNU vol. 33 p. 261, article III section 4 : « Les institutions spécialisées, leurs biens et avoirs, en
quelque endroit qu’ils se trouvent et quel qu’en soit le détenteur, jouissent de l’immunité de juridiction,
sauf dans la mesure où elles y ont expressément renoncé dans un cas particulier. Il est entendu toutefois
que la renonciation ne peut s’étendre à des mesures d’exécution ». Cette impossibilité de renonciation à
l’immunité d’exécution n’est pas anecdotique, puisque les « institutions spécialisées » dont il est question
recouvrent notamment l’Organisation internationale du travail, l’UNESCO, l’Organisation des Nations
Unies pour l’alimentation et l’agriculture, le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale de
la santé, etc.
73. Cass. Soc., 11 février 2009, pourvoi n° 07-44240, publié au Bulletin.
74. M5&YYKO45/-.O/52/5ZK0R/O-/P/-.54/52,5<[N0\21T0/5]O,-^,1Q/5/.52_BOZ,-1Q,.1K-54/Q5%,.1K-Q5D-1/Q5NK0O52_[40Y,.1K-X5
2,5QY1/-Y/5/.52,5Y02.0O/5O/2,.1]5,05Q1VZ/54/52_D%=?$B5/.5`5Q/Q5NO1R12VZ/Q5/.51PP0-1.[Q5Q0O52/5./OO1.K1O/5]O,-^,1Q5W5Q1Z-[5`5
a,O1Q52/5*5b0122/.5+:IHX5,-./ vol. 357, p. 5.

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jour l’unique illustration de la rigueur toute compréhensible avec laquelle le juge


français applique la condition d’une renonciation expresse.

2. La renonciation de l’État à l’immunité

Contrairement au cas des organisations internationales pour lesquelles l’exis-


tence de règles coutumières en la matière reste sujette à caution, il est certain que
le droit international général prévoit pour les États la possibilité de renoncer à
l’immunité dont ils bénéficient en principe. La convention des Nations Unies vient
préciser la teneur de ces règles. Elle prévoit ainsi une possibilité de renonciation à
l’immunité de juridiction, pour laquelle une renonciation expresse est néanmoins
requise (article 7). Il est cependant possible de déduire cette renonciation de la
participation de l’État à la procédure, sauf dans le cas où cette participation ne
vise qu’à invoquer le bénéfice de l’immunité, ou à revendiquer un droit sur un bien
ou un intérêt à l’égard d’un bien en cause dans la procédure (article 8). La France
n’a émis aucune critique ou réserve au sujet de ces possibilités au moment de la
rédaction du texte. Sans doute cela s’explique-t-il par le fait que la jurisprudence
française épouse dans l’ensemble les solutions retenues par la convention.
La possibilité d’une renonciation à l’immunité, dans son principe, a été ainsi
confirmée par la Cour de cassation. Celle-ci a censuré les juges du fond ayant estimé
qu’une telle renonciation ne pourrait avoir lieu au motif que les règles relatives
à l’immunité étaient d’ordre public : à leurs yeux, il n’était donc pas possible d’y
déroger 75. Mais en l’espèce, la République du Congo avait renoncé à son privilège
« contractuellement et sans ambiguïté », si bien que la validité d’une telle renon-
ciation ne prêtait pas à controverse aux yeux de la Cour de cassation. En soi, la
possibilité de renoncer au privilège semble donc acquise, au moins pour l’immunité
de juridiction, pour autant qu’elle soit exprimée sans ambiguïté.
L’hypothèse d’une renonciation par contrat – qui était manifestement dépourvue
de toute ambiguïté dans cette dernière espèce – soulève la question de la renon-
ciation tacite, qui s’est posée avec la signature de contrats transnationaux conte-
nant une clause compromissoire par laquelle les États étrangers acceptaient de se
soumettre à l’arbitrage en cas de litige 76. Il est entendu que la signature d’un tel
contrat vaut renonciation à l’immunité de juridiction devant le tribunal arbitral 77.
Mais, dans l’hypothèse où le juge français doit intervenir (pour juger de la validité
de la convention d’arbitrage, de diverses questions de procédure, de la validité de la
sentence, etc.), la question qui se pose est celle de savoir si l’État partie à la conven-
tion d’arbitrage peut invoquer son immunité, ou si la renonciation à l’immunité
devant le tribunal arbitral emporte une telle renonciation devant le juge français.
La Cour de cassation ne s’est jamais prononcée ouvertement sur la question. Mais
la convention des Nations Unies prévoit justement en son article 17 que la signature
d’un accord d’arbitrage par un État l’empêche par la suite d’invoquer son immunité
de juridiction devant les tribunaux d’un autre État qui interviendraient au cours
de la procédure 78. Or, la délégation française a fait savoir qu’à ses yeux « cet article

75. Cass. Civ. 1re, 6 février 2007, pourvoi n° 04-13108 04-16889, publié au Bulletin.
76. L’expression « transnational » désigne ici une relation « mixte », entre un État et une personne
privée ressortissante d’un autre État. Voy. la seconde définition donnée par le Dictionnaire de droit inter-
national public dirigé par J. SALMON pour l’entrée « droit transnational ».
77. Voy. P. FOUCHARD / E. GAILLARD / B. GOLDMAN, Traité de l’arbitrage commercial international,
Paris, Litec, 1996, pp. 404-405.
78. « Si un État conclut par écrit un accord avec une personne physique ou morale étrangère afin
de soumettre à l’arbitrage des contestations relatives à une transaction commerciale, cet État ne peut
invoquer l’immunité de juridiction devant un tribunal d’un autre État, compétent en l’espèce, dans une
procédure se rapportant : a) À la validité, à l’interprétation ou à l’application de l’accord d’arbitrage ;

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8245 ;&5'<&%$=5=>5;=?5<@A;=?5)%>=<%&>)B%&;=?5<=;&>)C=?5&DE5)FFD%)>G?

est satisfaisant » 79. Bien que cette solution ait pu être considérée comme excessive
et dangereuse 80, il semble assez probable qu’elle puisse être retenue par la Cour
de cassation.
En tout état de cause, celle-ci admet que la signature d’un contrat contenant
une clause compromissoire (ou d’une convention d’arbitrage) équivaut à une accep-
tation de ce que la sentence rendue sur son fondement soit revêtue de l’exequatur 81.
Or, il n’est pas interdit de penser que cette solution suppose à tout le moins que
la signature de la convention d’arbitrage implique en partie renonciation à l’im-
munité de juridiction : l’acceptation de l’exequatur, en effet, ne signifie pas autre
chose que l’acceptation de la juridiction du juge national désigné pour prononcer
cet exequatur 82. Si c’est le juge français qui se trouve désigné par la convention
d’arbitrage, l’État étranger sera alors considéré comme ayant renoncé à son immu-
nité de juridiction devant les juridictions françaises, au moins sur ce point. Cette
dernière précision est du reste essentielle : il s’agit en effet d’une renonciation qui
reste présumée, qui doit donc être interprétée limitativement. L’acceptation de l’exe-
quatur signifie donc simplement renonciation à l’immunité devant le juge français
(si c’est lui qui se trouve désigné par la convention d’arbitrage), mais uniquement
pour prononcer cet exequatur. Il ne s’agit donc nullement d’un renoncement général
à l’immunité de juridiction 83.
Il faut par ailleurs observer que l’acceptation de l’exequatur ne signifie pas pour
autant renoncement à l’immunité d’exécution. L’exequatur, en effet, n’est pas une
mesure d’exécution mais simplement la reconnaissance de ce que la sentence est
valide, et peut donc le cas échéant faire l’objet de mesures d’exécution 84. Il ne s’agit
que d’une première étape, rendant possible le prononcé de mesures d’exécution,
mais qui ne signifie nullement que la mise en œuvre de celles-ci sera acceptée. D’une
façon plus générale, il semble établi en droit international que la renonciation à
l’immunité de juridiction n’emporte pas renonciation à l’immunité d’exécution, la
validité de cette dernière étant également soumise à la condition d’une expression
claire et non équivoque 85. Le fait que la renonciation à l’immunité d’exécution ne

b) À la procédure d’arbitrage ; ou c) À la confirmation ou au rejet de la sentence arbitrale, à moins que


l’accord d’arbitrage n’en dispose autrement ».
79. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport du
secrétaire général », op. cit., p. 5, § 10. La France émettait cette remarque au sujet du premier projet d’ar-
ticles élaboré en 1991, mais dont le texte a été très peu modifié dans sa version finale. Il faut simplement
signaler deux suppressions dans les hypothèses dans lesquelles le juge national est en droit d’intervenir
à la suite de la renonciation tacite par l’adhésion à une convention d’arbitrage : le a) ne mentionnait pas
l’application de l’accord d’arbitrage, parmi ces hypothèses et le c) synthétisait la rédaction finalement
retenue (qui mentionne la « confirmation » et le « rejet » de la sentence) en évoquant l’« annulation » de la
sentence. Voy. Annuaire CDI 1991, op. cit., p. 56.
80. P. BOUREL, « Arbitrage international et immunités des États étrangers », Revue de l’arbitrage
1982, pp. 119-146, spéc. pp. 132-133.
81. Cass. Civ. 1re, 18 novembre 1986, pourvoi n° 85-10912 85-12112, publié au Bulletin, extraits
reproduits in JDI 1987, p. 120, Note B. OPPETIT.
82. Le Dictionnaire de droit international public dirigé par J. Salmon définit en effet l’exequatur
comme la « procédure par laquelle un tribunal d’un État déterminé donne force exécutoire dans son ordre
interne à une décision judiciaire étrangère ou à une sentence arbitrale ou à un acte public étranger ».
Accepter l’exequatur d’une sentence suppose donc accepter que le juge national saisi se prononce sur la
validité de cette sentence, et, partant, accepter qu’il puisse statuer.
83. En ce sens, le rapport du sénateur Robert del Picchia au nom de la commission des affaires
étrangères du Sénat relatif au projet de loi de ratification de la convention des Nations Unies, op. cit. est
sans doute un peu rapide lorsqu’il affirme, sur la base de l’arrêt de la Cour de cassation immédiatement
cité, que « en tout état de cause, l’État peut renoncer à son immunité par le biais de l’acceptation d’une
clause compromissoire ». L’arrêt indiqué ne retient cette solution que pour ce qui est du prononcé de
l’exequatur.
84. Voy. Cass. Civ. 1re, 11 juin 1991, SOABI c. Sénégal, RCDIP vol. 81, 1992, p. 331.
85. L’article 5.2 de la résolution de l’Institut de droit international, op. cit., prévoit ainsi l’exigence
d’un « consentement exprès distinct » pour l’immunité d’exécution. De la même façon, la résolution de

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peut être déduite du consentement à la juridiction figure d’ailleurs à l’article 20 de


la convention des Nations Unies 86.
Il n’en demeure pas moins que la possibilité d’une renonciation expresse à l’im-
munité d’exécution existe en droit international, et le juge français l’a reprise à son
compte sans grande difficulté 87. La France n’a d’ailleurs émis aucun commentaire
au sujet de l’article 20 de la convention. Toutefois, il est loisible de penser que la
Cour de cassation s’est sensiblement démarquée de l’exigence d’une renonciation
expresse ou non équivoque posée par le droit international, en admettant que l’ad-
hésion au règlement d’arbitrage de la CCI, qui fait obligation aux parties d’exécuter
les sentences rendues sur son fondement, vaut renonciation à l’immunité d’exécu-
tion en ce qui les concerne 88. La solution, qui n’est pas à l’abri de toute critique 89,
repose sur la rédaction du règlement, qui fait ouvertement obligation aux États
d’exécuter les sentences 90. Elle est toutefois contestable puisqu’elle revient à nier
l’exigence d’une renonciation expresse pourtant exigée par le droit international.
Il s’agit ici, en effet, d’admettre une renonciation implicite par la souscription d’un
engagement qui ne fait que supposer cette renonciation, sans l’exprimer ouverte-
ment. Il ne fait donc aucun doute que la position du juge français, si elle devait
rester celle-ci, se trouverait en décalage par rapport à l’état du droit international
sur cette question. Au surplus, il convient de souligner que la solution retenue
par la Cour de cassation au sujet du règlement de la CCI pourrait s’étendre aux
autres règlements d’arbitrage comportant un engagement analogue en matière
d’exécution de la sentence, règlements qui sont, somme toute, assez nombreux 91.
Sur cette question, la divergence entre le juge français et le droit international
ne doit donc pas être sous-estimée. Il n’est pas certain que son importance soit

l’International Law Association, op. cit., prévoit en son article VIII une possibilité de renonciation expresse
à l’immunité d’exécution, mais dans une disposition distincte de celle relative à la renonciation à l’immu-
nité de juridiction.
86. Article 20 : « Dans les cas où le consentement à l’adoption de mesures de contrainte est requis en
vertu des articles 18 et 19, le consentement à l’exercice de la juridiction au titre de l’article 7 n’implique
pas qu’il y ait consentement à l’adoption de mesures de contrainte ». Voy. également la position de l’Institut
de droit international et de l’International Law Association, rappelées ci-dessus, note 78.
87. CKL35NO/P1/O5R1Y/UNO[Q14/-.5>A)5a,O1QX5+*5Q/N./P\O/5+:76X50&12#&'#&(3'(4$(,56#74%8#'(29(:9!9(+6%;&$3'(+";'&<
"$;%1"$4, reproduit %" =*+ vol. 106, 1979, p. 857, note B. OPPETIT : « Attendu que si le juge, saisi d’une
demande de levée de la saisie arrêt, ne peut que constater le caractère absolu de l’immunité d’exécution
bénéficiant à la République fédérale du Nigéria, il reste que le bénéfice reconnu à cet État étranger peut
valablement faire l’objet d’une renonciation, laquelle expresse ou tacite, doit être donnée de manière
spéciale et non équivoque ».
88. Cass. Civ. 1e, 6 juillet 2000, Creighton c. Quatar, pourvoi n° 98-19068, publié au Bulletin, extraits
reproduits in Revue de l’Arbitrage 2001-1, p. 114, note P. LEBOULANGER ; la Cour d’appel de renvoi a
confirmé la solution, CA Paris, 12 décembre 2001, extraits reproduits in Revue de l’Arbitrage 2003-2,
p. 417, note P. LEBOULANGER.
89. Voy. en particulier F. POIRAT, « Les immunités des sujets du droit international », op. cit., p. 42 :
la critique porte essentiellement sur le fait que reconnaître une valeur obligatoire à une sentence et auto-
riser un organe interne à mener des opérations matérielles d’exécution sont des obligations de nature trop
différentes pour qu’elles puissent être assimilées : « La reconnaissance de la valeur obligatoire d’une déci-
sion rendue par un organe juridictionnel et l’obligation de l’exécuter ne sauraient ainsi s’analyser comme
l’habilitation donnée à des organes de droit interne étrangers de procéder à une exécution forcée ».
90. L’article 28.6 du règlement est rédigé en des termes assez fermes : « […] Par la soumission de leur
différend au présent Règlement, les parties s’engagent à exécuter sans délai la sentence à intervenir, et
sont réputées avoir renoncé à toutes voies de recours auxquelles elles peuvent valablement renoncer ».
91. Ce type de disposition se retrouve en effet dans la plupart des règlements d’arbitrage. Celui de
la CNUDCI prévoit à son article 32.2 que « [l]es Parties s’engagent à exécuter sans délai la sentence » ;
l’article 53.1 de la convention de Washington dispose que « [c]haque partie doit donner effet à la sentence
conformément à ses termes » ; le règlement de l’Institut d’arbitrage de la Chambre de commerce de Stoc-
kholm prévoit également que « [l]es parties s’engagent à exécuter sans délai toute décision arbitrale » ;
l’article 26.9 du règlement d’arbitrage de la Cour d’arbitrage de Londres dispose que « By agreeing to
arbitration under these Rules, the parties undertake to carry out any award immediately and without any
delay ».

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telle qu’elle puisse justifier une réserve (ou alors, sous la forme d’une déclaration
interprétative), mais il est en revanche clairement établi que la ratification de la
convention emporterait un réajustement de la jurisprudence de la Cour de cassa-
tion. Ce réajustement consisterait en substance à revenir à une plus grande rigueur
sur la distinction entre la renonciation à l’immunité de juridiction et la renonciation
à l’immunité d’exécution.

B. Les exceptions à l’immunité fondées sur la logique commerciale

Le droit international, suivi en ce sens de près par la pratique française, n’ac-


corde pas l’immunité à l’ensemble des actes accomplis – ou des biens possédés – par
ses sujets. Il existe ainsi une exception généralement reconnue, selon laquelle seuls
les actes accomplis dans l’exercice de prérogatives de puissance publique pourraient
bénéficier du privilège de l’immunité de juridiction. Ce privilège, par conséquent, ne
s’étendrait pas aux actes qui interviendraient dans la forme et dans les conditions
d’un acte de nature privée. Cette solution s’étendrait également à l’immunité d’exé-
cution, laquelle ne saurait bénéficier qu’aux biens affectés à une mission souveraine.
Quoique les choses ne se déroulent pas strictement de la même façon pour l’État
(1) et pour l’organisation internationale (2), une certaine harmonie entre l’état du
droit international et la pratique du juge français doit pouvoir être soulignée.

1. Les exceptions à l’immunité de l’État étranger

a) L’exception à l’immunité de juridiction pour les actes jure gestionis

La convention des Nations Unies retient de l’immunité de juridiction une


conception « relative », ce qui signifie qu’une telle immunité peut être écartée en
fonction de la nature des agissements de l’État étranger qu’un plaideur cherche à
faire juger par les organes de l’État du for. En effet, à l’heure où le rôle de l’État
se modifie en profondeur, au point que celui-ci intervient parfois dans la sphère
économique comme un agent ordinaire, il semble légitime de refuser le privilège
de l’immunité à ceux de ses actes qui sont pris dans les mêmes conditions que s’ils
avaient été le fait d’une personne privée 92. C’est la raison pour laquelle la conven-
tion, en son article 10, exclut l’immunité de juridiction pour les procédures relatives
aux « transactions commerciales » de l’État étranger. Quoi que l’on puisse penser de
cette solution 93, la jurisprudence l’a faite sienne depuis la fin des années 1920, et
reconnaît que l’immunité de juridiction ne peut être accordée à l’État étranger que
pour autant que « l’acte qui donne lieu au litige est un acte de puissance publique
ou a été accompli dans l’intérêt d’un service public » 94. La convention des Nations
Unies et la pratique française semblent donc s’accorder sur le principe suivant
lequel l’immunité de juridiction est limitée aux actes accomplis jure imperii et ne

92. Voy. A. WEISS, « Compétence ou incompétence des tribunaux à l’égard des États étrangers », RCADI
vol. 1, 1923, pp. 525-549, p. 536 constatant cette tendance dès le début des années 1920.
93. La pertinence de la distinction entre acta jure imperii et acta jure gestionis pourrait en effet être
contestée, au motif que d’un point de vue juridique, l’État agit toujours dans le sens de l’intérêt général,
même lorsqu’il édicte des actes qui sont qualifiés d’actes de gestion. Voy. spéc. H. ASCENSIO, « Rapport
introductif », in H. GHERARI / Y. KERBRAT, L’entreprise dans la société internationale, Paris, Pedone, 2010,
pp. 13-41, p. 18.
94. Cette formulation classique date de l’arrêt Cass. Civ. 1, 25 février 1969, Société Levant Express
Transport c. Chemins de fer du gouvernement iranien. Le principe de l’immunité restreinte avait été affirmé
dans Cass., 19 février 1929, URSS c. Association France Export.

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5 ;&5'<&%$=5=>5;=?5<@A;=?5)%>=<%&>)B%&;=?5<=;&>)C=?5&DE5)FFD%)>G?5 827

s’étend pas aux actes accomplis jure gestionis 95. Mais dans le détail, et notam-
ment dans l’identification de la notion d’acte jure gestionis (que la convention des
Nations Unies assimile donc à la notion de « transaction commerciale ») certaines
divergences pourraient mériter d’être soulignées.
D’emblée, il faut signaler que la délégation française avait, au moment de la
négociation du texte de la convention, exprimé une certaine méfiance à l’endroit de
l’expression « transaction commerciale », lui préférant celle d’« opération commer-
ciale », la première étant trop limitative à ses yeux 96. Cette proposition, néanmoins,
n’a pas été retenue puisque c’est bien l’expression « transaction commerciale » qui
figure dans le texte définitif 97. Mais la divergence pourrait être plus importante
encore sur les critères à employer pour identifier, dans une espèce donnée, un acte
souverain et un acte de gestion. La France, à cet égard, avait insisté sur la néces-
sité de retenir comme critère essentiel la finalité de l’acte en cause, jugeant qu’un
acte commercial en la forme pouvait parfaitement poursuivre des objectifs « spéci-
fiquement étatiques » et se trouver ainsi susceptible de bénéficier du privilège de
l’immunité 98. Cette réaction s’explique par les importants débats qui avaient animé
l’élaboration de la convention, et aux termes desquels une place importante (voire
prioritaire, dans les premières rédactions du texte) devait être accordée au critère
de la nature de l’acte 99. Il semble d’ailleurs que la pratique d’un grand nombre
d’États aille en ce sens 100. En définitive, la convention retient prioritairement le
critère de la nature de l’acte, en admettant (au conditionnel, faut-il noter) le recours
au critère du but, mais uniquement à la condition que les parties au contrat ou à
la transaction en aient ainsi convenu, ou que la pratique de l’État du for aille en ce
sens 101. Ce qui, en soi, ne semble pas poser de problème particulier devant le juge
français puisqu’en pareille hypothèse, la pratique de l’État du for (la France, donc)
implique notamment la prise en compte du but de l’acte considéré.

95. Pour une réaffirmation récente du principe par le juge français, voy. Cass. Civ. 1re, 20 septembre
2006, pourvoi n° 05-14199, publié au Bulletin. Reproduit in RGDIP vol. 110 (2006), p. 971, note
G. LE FLOCH.
96. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport du
secrétaire général », op. cit., p. 4, § 5.
97. Mais il faut noter que les premiers projets contenaient l’expression « contrats commerciaux », ce
qui semble encore plus éloigné de la position française. En ce sens, l’emploi de l’expression « transaction »,
qui visait expressément à couvrir des situations allant au-delà du seul contrat, constitue un pas vers
la position française, même si elle ne s’y conforme pas totalement. Voy. sur cette question G. HAFNER /
L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs
biens », op. cit., p. 55.
98. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport du
secrétaire général », op. cit., p. 4, § 5.
99. G. HAFNER / L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles
des États et de leurs biens », op. cit., pp. 55 et s. Assez révélatrices de ces dissensions sont les différences
de rédaction retenues par les projets élaborés par l’Institut de droit international et l’International Law
Association, op. cit. Le premier avait ainsi refusé de se prononcer sur les paramètres à prendre en compte
pour qu’un acte échappe au bénéfice de l’immunité, en proposant une liste de critères « indicatifs », et
précisant qu’« aucune priorité ne doit être accordée à l’un ou l’autre groupe de critères » (article 2) ; le
second, en revanche (article 1, c.) accorde ouvertement la priorité au critère de la nature de l’acte (« […]
the commercial character of a particular act shall be determined by reference to the nature of the act, rather
than by reference to its purpose »).
100. F. POIRAT, « Les immunités des sujets du droit international », op. cit., p. 48. L’auteur indique
que cette exclusivité accordée au critère de la nature de l’acte au détriment du but procède d’une volonté
d’éviter que la catégorie d’actes jure imperii ne s’étende trop largement.
101. Article 2.2 : « Pour déterminer si un contrat ou une transaction est une « transaction commer-
ciale » au sens de l’alinéa c du paragraphe 1, il convient de tenir compte en premier lieu de la nature du
contrat ou de la transaction, mais il faudrait aussi prendre en considération son but si les parties au contrat
ou à la transaction en sont ainsi convenues, ou si, dans la pratique de l’État du for, ce but est pertinent
pour déterminer la nature non commerciale du contrat ou de la transaction ».

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Néanmoins, les critères de la nature et de la finalité de l’acte sont tous les


deux appliqués par le juge français, sans qu’il soit réellement possible de déter-
miner s’il existe une hiérarchie entre les deux. La Cour de cassation rappelait
ainsi encore récemment que l’immunité ne peut couvrir un acte considéré que si
« l’acte qui donne lieu au litige participe, par sa nature ou sa finalité, à l’exercice
de la souveraineté de ces États et n’est donc pas un acte de gestion » 102. Elle avait
précisé quelques années auparavant dans le même ordre d’idée que l’immunité ne
s’étend pas seulement aux « actes de puissance publique », mais couvre également
les actes « accomplis dans l’intérêt d’un service public » 103. L’application du critère
de la finalité de l’acte suppose donc de s’intéresser non pas aux caractères propres
de l’acte incriminé, mais à l’objectif poursuivi par cet acte. Et ce n’est que si cet
objectif permet d’établir avec certitude que l’acte poursuit un but qui n’est pas de
nature privée que le bénéfice de l’immunité pourra être octroyé. Il est frappant, dans
certaines hypothèses, de voir en quoi l’application du critère du but permet ainsi de
passer totalement outre la forme de l’acte considéré. Ainsi les contrats passés par
la NIOC (National Iranian Oil Company, entreprise publique iranienne) avec des
entreprises françaises pour la mise en place de réseaux de distribution de pétrole ne
sont certainement pas des actes de puissance publique, mais sont accomplis « dans
l’intérêt du service public » : à ce titre, ils doivent bénéficier d’une immunité de
juridiction 104. De la même façon, les actes d’entraînement de parachutistes – qui
en la forme ne font intervenir aucune prérogative souveraine – ont une finalité de
service public et doivent donc bénéficier de l’immunité de juridiction 105. Le critère
du but de l’acte, en ce sens, s’applique de façon totalement autonome et permet
de venir corriger les solutions auxquelles aboutirait l’application du seul critère
de la nature de l’acte, en assurant que certains agissements trop étroitement liés
au service public bénéficient d’une protection, afin que – précisément – le service
public continue d’être assuré correctement.
Mais la qualification d’un acte en fonction de sa nature n’en n’est pas moins
relativement fréquente devant la Cour. Quantitativement, les décisions fondées sur
ce critère sont d’ailleurs plus importantes. Ainsi les actes de réquisition accomplis
par le troisième Reich dans le cadre du Service du travail obligatoire (STO) ont
été considérés, parce qu’ils avaient été accomplis dans la forme d’actes souverains,
et avaient impliqué dans leur exécution le recours à des prérogatives de puis-
sance publique, comme des actes jure imperii pour lesquels l’Allemagne continue
aujourd’hui à jouir de l’immunité de juridiction 106. De la même façon, les actes de
contrôle accomplis par une Banque centrale sont des actes souverains en la forme
(parce qu’ils ne peuvent, par définition, être accomplis par des personnes privées)

102. Cass. Civ. 1, 19 novembre 2008, pourvoi n° 07-10570, publié au Bulletin, c’est nous qui soulignons.
Reproduit in RGDIP vol. 13 (2009), p. 471, note C. SANTULLI.
103. Cass. Civ. 1re, 27 avril 2004, pourvoi n° 01-12442, publié au Bulletin
104. Cass. Civ. 1, 29 mai 1990, pourvoi n° 87-16788, non publié au Bulletin.
105. Cass. Civ. 1re, 27 avril 2004, op. cit. Immunité de juridiction des actes d’entrainement de para-
chutistes accomplis par un sous-officier américain, et ayant entrainé la blessure d’un soldat français qui
participait lui-même à une mission d’entrainement sur le territoire des États-Unis.
106. Cass. Civ. 1e, 16 décembre 2003, pourvoi n° 02-45961, publié au Bulletin. Jurisprudence
confirmée : Cass. Civ. 1e, 3 janvier 2006, pourvoi n° 04-47504. Le juge italien retient en revanche la
solution inverse, et considère que l’Allemagne ne saurait disposer d’aucune immunité pour les actes liés
au STO. C’est d’ailleurs cette position des juridictions italiennes qui a provoqué le dépôt d’une requête
par les autorités allemandes contre l’Italie devant la Cour internationale de Justice, le 23 décembre 2008
(affaire toujours pendante). Il est intéressant de relever que l’Allemagne invoque à l’appui de sa demande la
violation du droit international général relatif aux immunités. Il s’agira donc pour la Cour, si la procédure
va à son terme, d’une occasion magnifique de se prononcer sur l’état et la teneur des règles coutumières
en la matière. Voy. également dans le même sens, CAA Marseille, 6 mai 2008, reproduit in RGDIP vol. 113
(2008), p. 466, note J. MATRINGE, retenant la même solution sur le fondement non pas de l’immunité mais
d’un « principe de droit international relatif au statut international de l’État ».

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5 ;&5'<&%$=5=>5;=?5<@A;=?5)%>=<%&>)B%&;=?5<=;&>)C=?5&DE5)FFD%)>G?5 829

protégés en tant que tels par l’immunité de juridiction 107. La chambre criminelle de
la Cour de cassation avait également retenu la même solution au sujet des émana-
tions de l’État maltais qui avaient délivré à l’Erika son pavillon 108. Dans l’ensemble
de ces affaires, c’est bien la nature des actes plus que leur finalité qui a dicté la
solution. La « nature » souveraine d’un acte, en l’occurrence, semble procéder de
la nature des pouvoirs utilisés pour l’accomplir : si ces pouvoirs impliquent une
faculté de contrainte unilatérale, ou toute prérogative dont serait dépourvue une
personne privée, alors il s’agit d’un acte souverain qui doit bénéficier de l’immunité
de juridiction. À l’inverse, s’il s’agit d’un acte qui ne diffère pas, dans la forme, d’un
acte accompli par une personne privée, la qualification d’acte de gestion s’imposera
d’elle-même. Ainsi en avait jugé la Cour de cassation au sujet du contrat de bail
signé entre la Guinée et un propriétaire français destiné à loger le personnel de
l’ambassade guinéenne à Paris : parce qu’un acte en tous points identique aurait
pu intervenir entre deux personnes privées, la haute juridiction a considéré qu’il
y avait là un acte accompli de jure gestionis pour lequel le bénéfice de l’immunité
de juridiction devait être écarté 109. La solution est naturellement analogue pour
le défaut de déclaration d’un salarié à la sécurité sociale, même si ce défaut est
imputable à un État souverain 110 : en la forme, il s’agit d’un acte de gestion parce
qu’il aurait pu être accompli par n’importe quel employeur.
Il ressort de cet examen que, malgré une préférence affichée pour le critère du
but de l’acte lors des négociations de la convention des Nations Unies, la France
tend – par le biais de ses juridictions – à privilégier quantitativement le recours
au critère de la nature de l’acte lorsqu’il s’agit de qualifier celui-ci de jure imperii
ou jure gestionis. Ceci, pour autant, n’est qu’un constat dont il est impossible de
tirer des conclusions sur la pertinence de l’un ou l’autre de ces critères aux yeux
du juge français 111. La seule explication d’un recours plus fréquent au critère de la
nature de l’acte tient en effet à ce que les situations de fait qui se sont présentées
devant le juge français imposaient plus fréquemment le recours à ce critère. Le plus
grand nombre de décisions appliquant le critère de la nature de l’acte, par consé-
quent, ne doit sans doute pas être interprété comme la conséquence d’une volonté
du juge français d’accorder à ce critère la priorité, au détriment du critère du but.
Compte tenu du soutien que la délégation française avait manifesté à l’endroit de
ce dernier au cours de l’élaboration de la convention, son importance ne doit pas
être minimisée. Mais dans l’ensemble, il ne semble pas qu’il y ait sur ce point de
réelle incompatibilité entre la convention et la pratique française. La ratification
ne devrait, sur ces points, pas être porteuse de grands changements.

b) L’exception à l’immunité d’exécution pour les biens affectés


à une activité souveraine

Quoique la convention des Nations Unies porte essentiellement sur l’immu-


nité de juridiction, certaines de ses dispositions étendent leurs effets à l’immunité
d’exécution. Ses articles 18 et 19 portant ainsi sur les mesures de contrainte qui

107. Cass. Civ. 1re, 28 mai 2002, pourvoi n° 99-19247, non publié au Bulletin.
108. Cass. Crim., 23 novembre 2004, pourvoi n° 04-84265, publié au Bulletin.
109. Cass. Civ. 1, 20 septembre 2006, op. cit.
110. Cass. Mixte, 20 juin 2003, pourvoi n° 00-45629 00-45630, publié au Bulletin. Reproduit in RGDIP
vol. 107 (2003), p. 1002, note I. PINGEL.
111. La Commission du droit international a elle-même évité de se prononcer sur cette question,
lorsqu’elle constatait que la pratique française consistait à retenir principalement le critère de la nature
de l’acte, tout en retenant celui du but si nécessaire. Voy. le « Rapport de la Commission du droit interna-
tional sur les travaux de sa cinquante et unième session », Annexe, Annuaire CDI 1999, vol. II, deuxième
partie, p. 169, § 46, s’appuyant sur un certain nombre de précédents, mais tous issus de la jurisprudence
des juges du fond.

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peuvent être prises à l’égard des biens de l’État étranger respectivement avant
et après le jugement. Ces deux articles prévoient que les biens de l’État étranger
peuvent faire l’objet d’une mesure d’exécution si l’État y consent, ou s’il les a spécia-
lement affectés ou réservés à la satisfaction d’une demande qui fait l’objet de la
procédure. L’article 19 ajoute une hypothèse (dans laquelle l’immunité d’exécution
peut être écartée après le jugement, mais pas avant, puisque tel est l’objet de cet
article) si les biens visés par la mesure de contrainte « sont spécifiquement utilisés
ou destinés à être utilisés par l’État autrement qu’à des fins de service public non
commerciales et sont situés sur le territoire de l’État du for […] », à condition que les
biens considérés aient un lien avec l’entité contre laquelle la mesure de contrainte
a été intentée. L’article 21 vient d’ailleurs proposer une liste non exhaustive de
biens réputés bénéficier de l’immunité d’exécution 112. Il faut indiquer, à ce stade,
que la qualification d’un bien dans ce contexte repose sur un seul critère, qui est
celui de la finalité de l’utilisation de ce bien : les critères liés à la nature tels qu’ils
ont été mentionnés dans le cadre de l’immunité de juridiction ne trouvent pas à
s’appliquer ici 113.
Quoique les dispositions de la convention relatives à l’immunité d’exécution
aient pu être considérées comme un succès 114, la France a manifesté une certaine
méfiance à leur égard. La délégation française avait ainsi mis en garde les rédac-
teurs contre le procédé consistant à dresser une liste (même non exhaustive) des
biens bénéficiant de l’immunité d’exécution, craignant que « des catégories de biens
non énumérées mais devant pourtant bénéficier de l’immunité ne fassent l’objet
d’une présomption négative du seul fait de ne pas se trouver incluses dans la
liste » 115. Ce n’est là, toutefois, que l’expression d’un désaccord sur la méthode, et
non pas sur le fond du droit : la position de la convention, consistant à limiter le
bénéfice de l’immunité d’exécution aux biens des États qui ne sont pas affectés à
une mission souveraine, correspond dans l’ensemble à celle de la Cour de cassation,
même si le détail laisse apparaître quelques écarts.
Celle-ci avait en effet affirmé très ouvertement en 2005 que « selon les principes
de droit international relatifs aux immunités, les États étrangers bénéficient, par
principe, de l’immunité d’exécution ; […] il en est autrement lorsque le bien saisi se
rattache, non à l’exercice d’une activité de souveraineté, mais à une opération écono-
mique, commerciale ou civile relevant du droit privé qui donne lieu à la demande en
justice » 116. Cette décision ne fait que reprendre une solution reconnue en France

112. « Article 21. Catégories spécifiques de biens. 1. Les catégories de biens d’État ci-après ne sont
notamment pas considérées comme des biens spécifiquement utilisés ou destinés à être utilisés par l’État
autrement qu’à des fins de service public non commerciales au sens des dispositions de l’alinéa c de l’ar-
ticle 19 :
a) Les biens, y compris les comptes bancaires, utilisés ou destinés à être utilisés dans l’exercice des
fonctions de la mission diplomatique de l’État ou de ses postes consulaires, de ses missions spéciales, de
ses missions auprès des organisations internationales, ou de ses délégations dans les organes des orga-
nisations internationales ou aux conférences internationales ; b) Les biens de caractère militaire ou les
biens utilisés ou destinés à être utilisés dans l’exercice de fonctions militaires ; c) Les biens de la banque
centrale ou d’une autre autorité monétaire de l’État ; d) Les biens faisant partie du patrimoine culturel de
l’État ou de ses archives qui ne sont pas mis ou destinés à être mis en vente ; e) Les biens faisant partie
d’une exposition d’objets d’intérêt scientifique, culturel ou historique qui ne sont pas mis ou destinés à
être mis en vente. »
113. A. REINISCH, « Immunité des États à l’égard des mesures d’exécution », in G. HAFNER / M. KOHEN
/ S. BREAU (éd.), La pratique des États concernant les immunités des États, op. cit., pp. 151-166, p. 151.
114. G. HAFNER / L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles
des États et de leurs biens », op. cit., p. 71.
115. &A%DX5M5$K-R/-.1K-5Q0O52/Q51PP0-1.[Q5b0O141Y.1K--/22/Q54/Q5G.,.Q5/.54/52/0OQ5\1/-Q35<,NNKO.5405Q/YO[.,1O/5
Z[-[O,25WX5169(2%;9, p. 5, § 14.
116. Cass. Civ. 1, 25 janvier 2005, pourvoi n° 03-18176, publié au Bulletin. Reproduit in RGDIP
vol. 109 (2005), p. 737, note N. HAUPAIS.

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bien avant l’élaboration de la convention 117. Mais à y regarder de près, elle porte
en elle une limite, qui tient à ce que l’exception à l’immunité d’exécution ne joue
que pour les biens rattachés à l’activité qui donne lieu au litige, si cette activité ne
relève pas de la souveraineté de l’État. Or, il ne semble pas qu’une telle limite soit
prévue par la convention : celle-ci admet en effet que des mesures de contrainte
soient prononcées à l’encontre de tous les biens d’une entité – même ceux qui ne
sont pas en lien avec l’activité ayant donné lieu au litige – la seule condition étant
qu’un lien existe entre ces biens et l’entité contre laquelle la mesure de contrainte
a été prononcée. Il y a donc sur ce point une divergence, puisque la vision de la
Cour de cassation est plus restrictive que celle de la convention, dans la mesure où
elle n’accepte de lever l’immunité d’exécution que pour les biens affectés à l’activité
ayant donné lieu au litige. Cette divergence, cependant, se limite aux biens de l’État
lui-même, puisque la Cour de cassation avait admis, au sujet des biens appartenant
aux organismes publics, qu’ils puissent faire l’objet d’une mesure d’exécution (donc,
que l’exception à l’immunité soit retenue) sans qu’il soit nécessaire d’établir un lien
entre ces biens et l’activité litigieuse 118. Il n’en demeure pas moins que l’importance
de cette divergence ne doit pas être négligée, puisque l’application de la convention
pourrait mener la Cour de cassation à modifier sa position sur ce point, en admet-
tant que l’immunité d’exécution soit levée pour des biens de l’État affectés à une
activité commerciale même s’ils ne sont pas en lien avec l’activité ayant donné lieu
au litige, solution contraire à l’état actuel de sa jurisprudence.
Il faut encore indiquer qu’il ne se trouve dans la jurisprudence française nulle
trace de la distinction opérée par la convention entre les mesures de contrainte
antérieures au jugement, et celles qui lui sont postérieures. Le fait de ne pas opérer
cette distinction apparaît d’ailleurs comme une pratique assez répandue dans les
États européens, dont les tribunaux emploient des critères identiques pour décider
de l’applicabilité ou non de l’immunité à ces deux catégories de mesures 119. Ce n’est
pas à dire, toutefois, qu’il y a là une autre divergence, d’autant que les documents
relatifs aux négociations du texte ne laissent transparaître aucune réticence de la
délégation française à l’endroit de cette distinction. Mais, puisque la convention
prévoit des conditions différentes à l’inapplicabilité de l’immunité d’exécution pour
les mesures de contraintes prononcées avant et après le jugement et que la Cour
de cassation applique les mêmes conditions à ces deux types de mesures, il y a là
un point de désaccord en puissance. Ce désaccord ne semble pas d’une importance
telle qu’il puisse justifier une réserve toutefois. La ratification de la convention,
dans cette perspective, aura pour effet d’orienter la jurisprudence future de la Cour
de cassation dans le sens retenu par la convention.
Il est, en revanche, un point sur lequel le rapport de la Commission des affaires
étrangères du Sénat a souligné un désaccord, celui-ci bien réel, entre la pratique
française et les règles issues de la convention des Nations Unies 120. Il s’agit des
biens appartenant à la banque centrale ou à une autorité monétaire de l’État,
qui figurent à l’article 21 parmi les biens pour lesquels l’immunité d’exécution
s’applique en principe, parce qu’ils sont considérés comme affectés à une activité
souveraine. Or, le code monétaire et financier prévoit en France l’immunité des
biens ou avoirs « que les banques centrales ou les autorités monétaires étrangères
détiennent ou gèrent pour leur compte ou celui de l’État ou des États étrangers

117. La solution est rattachée au célèbre arrêt Eurodif, Cass. Civ. 1re, 14 mars 1984, pourvoi
n° 82-12462, JDI 1984, p. 598, note B. OPPETIT.
118. Cass. Civ. 1, 1er octobre 1985, Sonatrach c. Migeon, reproduit in RCDIP 1986, p. 527, note
B. AUDIT.
119. A. REINISCH, « Immunité des États à l’égard des mesures d’exécution », op. cit., p. 158.
120. Voy. le rapport du sénateur Robert del Picchia au nom de la commission des affaires étrangères
du Sénat relatif au projet de loi de ratification de la convention des Nations Unies, op. cit.

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dont elles relèvent », sauf si ces biens sont gérés par la Banque centrale ou l’autorité
financière pour son propre compte, et affectés à une activité de droit privé 121. En ce
sens, le droit français reprend l’exception générale de l’article 19 de la convention,
mais ne laisse aucune place aux deux autres exceptions communes aux articles 18
et 19 (i.e., lorsque l’État a expressément renoncé à l’immunité d’exécution, ou a
affecté ou réservé les biens à la satisfaction de la demande qui fait l’objet de la
procédure). La Commission des affaires étrangères en déduit qu’il serait nécessaire
de modifier la teneur du code monétaire et financier sur ce point, afin d’y faire
figurer l’ensemble des exceptions prévues par la convention.
Il faut, néanmoins, remarquer que l’absence de consécration de l’exception
fondée sur la renonciation à l’immunité dans le texte du code monétaire et finan-
cier n’est pas nécessairement un problème, puisque le juge français admet cette
possibilité d’une façon générale 122. Elle n’a donc pas besoin d’être reprise par un
texte spécifique puisqu’elle est consacrée par le juge en tout état de cause. Il ne
semble pas, dans ces conditions, qu’il y ait une réelle divergence sur ce point entre
le code monétaire et financier et la convention des Nations Unies. Le seul point de
désaccord porterait alors sur l’hypothèse dans laquelle un État réserve ou affecte
des biens à la satisfaction de la demande qui a fait l’objet de la procédure, dans
laquelle la convention des Nations Unies reconnaît une exception à l’immunité
d’exécution. On est toutefois en droit de penser, compte tenu de la vision somme
toute assez restreinte de l’immunité d’exécution que retient la Cour de cassation,
qu’elle n’aurait dans ce cas de figure pas de difficulté à considérer qu’un tel compor-
tement de l’État vaut renoncement tacite à l’immunité d’exécution : si, en effet, la
Cour retient qu’une telle renonciation peut être déduite de l’adhésion à un règle-
ment d’arbitrage faisant obligation aux parties d’exécuter les sentences rendues
en application de celui-ci, il ne serait pas incohérent qu’elle voit également dans
le fait d’affecter des biens à la satisfaction d’une demande ayant fait l’objet de la
procédure une renonciation tacite à l’immunité d’exécution. Il semble même que l’af-
fectation de biens à la satisfaction d’une demande soit, par elle-même, très proche
d’une renonciation expresse à l’immunité d’exécution pour ces biens. En tout cas,
une telle affectation est plus proche de la renonciation expresse que la signature
d’une convention d’arbitrage, qui en demeure éloignée dans sa nature même, mais
dont la Cour de cassation déduit une renonciation à l’immunité d’exécution. En
d’autres termes, puisque la Cour reconnaît à un acte pourtant de nature différente
(l’adhésion à un règlement d’arbitrage) la valeur d’une renonciation à l’immunité
d’exécution, il y a fort à parier qu’un effet identique pourrait être reconnu à un
acte (l’affectation de biens à la satisfaction d’une demande dans une procédure
donnée) qui se rapproche bien plus, dans sa nature même, d’une telle renonciation.
Il ne faut donc sans doute pas, en pareille perspective, trop s’alarmer d’un écart

121. Article L. 153-1 du code monétaire et financier : « Ne peuvent être saisis les biens de toute
nature, notamment les avoirs de réserves de change, que les banques centrales ou les autorités moné-
taires étrangères détiennent ou gèrent pour leur compte ou celui de l’État ou des États étrangers dont
elles relèvent. Par exception aux dispositions du premier alinéa, le créancier muni d’un titre exécutoire
constatant une créance liquide et exigible peut solliciter du juge de l’exécution l’autorisation de poursuivre
l’exécution forcée dans les conditions prévues par la loi n° 91-650 du 9 juillet 1991 portant réforme des
procédures civiles d’exécution s’il établit que les biens détenus ou gérés pour son propre compte par la
banque centrale ou l’autorité monétaire étrangère font partie d’un patrimoine qu’elle affecte à une activité
principale relevant du droit privé ».
122. On a même vu que la Cour de cassation avait, dans l’affaire Creighton, admis que l’adhésion à
un règlement d’arbitrage valait renonciation à l’immunité d’exécution, dans la mesure où ce règlement fait
obligation à l’État d’exécuter les décisions rendues sur son fondement. Quelle que soit la pérennité de cette
solution, néanmoins, il est établi que l’État étranger est en droit de renoncer à son immunité d’exécution
(et c’est sans aucun doute cette hypothèse de renonciation expresse qui est visée par les articles 18 et 19
de la convention), à condition toutefois que cette renonciation soit exprimée de manière expresse et non
équivoque. Voy. supra, la renonciation à l’immunité par l’État, in fine.

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entre la pratique française et la convention : il semble que cette divergence ne


soit que formelle et que les solutions retenues par la première et par la seconde
s’harmonisent au fond assez largement.

c) Le cas particulier des actes relatifs au contrat de travail

La convention des Nations Unies prévoit assez classiquement que les actes
relatifs au contrat de travail (sanctions disciplinaires, refus d’un régime de sécurité
sociale, licenciement, etc.) ne bénéficient pas, en principe, de l’immunité de juri-
diction 123. L’immunité demeure toutefois maintenue dans certaines hypothèses,
notamment lorsque l’activité de la personne privée employée a trait à l’exercice de
la puissance publique 124. Sur ce point, il semble que la position française concorde
dans une large mesure avec la règle existant en droit international. La France
n’avait en effet émis aucune observation particulière au sujet de cet article, ce
qui laisse entendre un certain accord de la part des autorités françaises avec le
principe qu’il énonce.
Cette absence d’opposition exprimée correspond d’ailleurs à la position de la
jurisprudence, qui retient des solutions sensiblement proches de celles de la conven-
tion. La position de principe du juge français est, en effet, de refuser que les actes
relatifs au contrat de travail bénéficient du privilège de l’immunité de juridic-
tion, comme le fait la convention. Celle-ci reconnaît toutefois certaines exceptions,
notamment à son article 2 a) pour les employés chargés de fonctions particulières
dans l’exercice de la puissance publique : or, la Cour de cassation applique une
exception énoncée dans des termes très proches 125. Il faut néanmoins souligner que
la Cour de cassation, si elle applique assez largement les exceptions recensées par
l’article 11 de la convention, n’est pas toujours extrêmement précise sur les motifs
de la solution qu’elle retient. Ainsi avait-elle jugé que l’archiviste d’une ambassade
« avait une responsabilité particulière dans l’exercice du service public diploma-
tique », de sorte que son licenciement constituait un acte souverain protégé par
l’immunité 126. Tel qu’énoncé, l’arrêt semble donc reposer sur l’exception fondée sur
l’exercice de responsabilités particulières dans l’exercice de la puissance publique.

123. Art. 11. 1 : « À moins que les États concernés n’en conviennent autrement, un État ne peut
invoquer l’immunité de juridiction devant un tribunal d’un autre État, compétent en l’espèce, dans une
procédure se rapportant à un contrat de travail entre l’État et une personne physique pour un travail
accompli ou devant être accompli, en totalité ou en partie, sur le territoire de cet autre État ». Sur l’exis-
tence de la règle et son contenu en droit international, voy. en particulier U. KÖHLER, « L’immunité des
États à l’égard des contrats de travail », in G. HAFNER / M. KOHEN / S. BREAU (éd.), La pratique des États
concernant les immunités des États, op. cit., pp. 69-96.
124. La suite de l’article 11 dispose : « 2. Le paragraphe 1 ne s’applique pas :
a) Si l’employé a été engagé pour s’acquitter de fonctions particulières dans l’exercice de la puissance
publique ; b) Si l’employé est : i) Agent diplomatique, tel que défini dans la Convention de Vienne sur les
relations diplomatiques de 1961 ; ii) Fonctionnaire consulaire, tel que défini dans la Convention de Vienne
sur les relations consulaires de 1963 ; iii) Membre du personnel diplomatique d’une mission permanente
auprès d’une organisation internationale, ou d’une mission spéciale, ou s’il est engagé pour représenter
un État lors d’une conférence internationale ; ou iv) S’il s’agit de toute autre personne jouissant de l’im-
munité diplomatique ; c) Si l’action a pour objet l’engagement, le renouvellement de l’engagement ou la
réintégration d’un candidat ; d) Si l’action a pour objet le licenciement ou la résiliation du contrat d’un
employé et si, de l’avis du chef de l’État, du chef du gouvernement ou du Ministre des affaires étrangères
de l’État employeur, cette action risque d’interférer avec les intérêts de l’État en matière de sécurité ; e)
Si l’employé est ressortissant de l’État employeur au moment où l’action est engagée, à moins qu’il n’ait sa
résidence permanente dans l’État du for ; ou f) Si l’employé et l’État employeur en sont convenus autrement
par écrit, sous réserve de considérations d’ordre public conférant aux tribunaux de l’État du for juridiction
exclusive en raison de l’objet de l’action ».
125. Voy. dernièrement Cass. Soc., 22 mars 2006, extraits reproduits in RGDIP vol. 111, 2007, p. 208,
note F. POIRAT.
126. +7%3.

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8345 ;&5'<&%$=5=>5;=?5<@A;=?5)%>=<%&>)B%&;=?5<=;&>)C=?5&DE5)FFD%)>G?

Mais, dans la mesure où l’employé en question pouvait entrer dans la catégorie des
agents diplomatiques au sens de la convention de Vienne de 1961, il semble légitime
de se demander si ce n’est pas cette qualité qui a emporté la conviction de la Cour
de cassation, plutôt que le particularisme de sa mission. La même remarque peut
d’ailleurs être formulée au sujet de l’arrêt ayant retenu l’immunité pour le licen-
ciement d’un traducteur de documents officiels amené par ses missions à rédiger
des rapports, et donc à participer aux missions des services consulaires 127. Dans
cette seconde affaire, également, bien que la Cour motive sa décision de retenir
l’immunité par le fait que l’intéressé licencié menait une activité « dans l’intérêt
du service public de l’État saoudien » (laissant entendre par là que le motif de sa
décision se trouve dans les règles relatives à l’immunité de l’État), il semble que
c’est bien plutôt sa qualité d’agent consulaire qui soit à l’origine de la solution.
Quoi qu’il en soit, cette possible confusion des motifs dans la jurisprudence de
la Cour de cassation ne modifie rien quant à sa position vis-à-vis du droit interna-
tional sur l’immunité des actes relatifs au contrat de travail. Par principe, ceux-ci
peuvent être jugés par l’État du for, sauf dans certaines hypothèses définies en
fonction de la nature du travail exercé. Le principe de l’inapplicabilité de l’im-
munité demeure donc pour le licenciement du concierge ou du comptable d’une
ambassade 128. Il en va de même pour le chauffeur de l’ambassadeur 129, pour une
infirmière qui assure également des tâches de secrétariat 130 ou pour un « chargé de
recherches politiques » 131. Dans l’ensemble de ces affaires, il est particulièrement
intéressant de souligner que l’immunité prévue par le droit international pour les
agents diplomatiques et le personnel consulaire aurait pu jouer, chacune de ces
personnes pouvant prétendre au bénéfice de cette qualité, pour que le licenciement
demeure protégé par l’immunité. Mais la Cour de cassation a préféré raisonner
sur le fondement des immunités de l’État, et s’en tenir à un critère reposant sur la
nature du travail exercé, lui permettant ainsi de ne pas appliquer l’immunité. Ce
n’est sans doute pas à dire, néanmoins, qu’il faut y voir une divergence : une fois
encore, le silence de la délégation française au sujet de l’article 11 semble traduire
un accord global avec son contenu.

2. Les exceptions à l’immunité des organisations internationales

La pratique du juge français au sujet des exceptions à l’immunité est consi-


dérablement plus riche, quantitativement, pour les États étrangers que pour les
organisations internationales. Cette dernière question fait toutefois l’objet d’un
certain nombre de décisions, mais, là encore, le juge français ne fait en pareille
hypothèse qu’appliquer une règle conventionnelle spécifique. Il n’y a donc, sur ces
questions, pas véritablement une « pratique française » qui soit singulière, si ce
n’est que l’on peut relever une tendance de la Cour de cassation à s’en tenir à une
interprétation stricte des textes applicables 132. Dans l’ensemble, il faut constater
– mais il n’y a là rien que de très naturel – que les exceptions généralement recon-
nues à l’immunité de l’État n’ont jamais été étendues aux organisations par le juge
si le texte applicable ne le prévoyait pas, ce qui correspond d’ailleurs à la majorité

127. Cass. Soc., 18 juillet 2000, pourvoi n° 97-45377, non publié au Bulletin.
128. Respectivement, Cass. Civ. 1re, 11 février 1997, pourvoi n° 94-41871, publié au Bulletin et Cass.
Soc., 9 juillet 2008, pourvoi n° 07-43753, non publié au Bulletin
129. Cass. Soc., 9 juillet 2008, pourvoi n° 07-43754, non publié au Bulletin.
130. Cass. Soc., 10 novembre 1998, pourvoi n° 96-41534, publié au Bulletin.
131. Cass. Soc., 16 décembre 2008, pourvoi n° 07-44103, non publié au Bulletin.
132. C’est là une nouvelle illustration du constat du Conseil d’État dans son étude relative à l’implan-
tation des organisations internationales en France, op. cit., relatif à l’absence de politique de la France
en la matière.

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5 ;&5'<&%$=5=>5;=?5<@A;=?5)%>=<%&>)B%&;=?5<=;&>)C=?5&DE5)FFD%)>G?5 835

des cas : il semble en effet que les exceptions à l’immunité des organisations soient
moins étendues que celles qui sont reconnues pour les États 133.

a) Le sort de l’exception pour les actes relatifs au contrat de travail

Les conditions pour que l’acte d’un État relatif à un contrat de travail échappe à
l’immunité viennent d’être examinées. Mais dans le cas de l’organisation, les textes
prévoient généralement une immunité absolue, si bien que pareille exception ne
saurait trouver à s’appliquer. Dans une affaire opposant l’Organisation européenne
de télécommunication par satellite à l’un de ses agents au sujet d’une procédure de
licenciement, la Cour de cassation avait ainsi retenu l’immunité de juridiction de
l’organisation, au motif que l’accord de siège ne prévoyait aucune exception pour ces
actes 134. Une solution analogue a été retenue dans le cadre de l’Union latine, sur
le fondement de l’accord de siège entre la France et cette organisation 135. Ce refus
d’appliquer aux organisations internationales une exception coutumière reconnue
à l’État, néanmoins, procède d’une simple application des textes : le juge français
refuse d’étendre aux organisations internationales les solutions coutumières appli-
cables à l’immunité de l’État, dans des hypothèses qui ne sont pas envisagées par
les textes applicables, et ceci n’appelle pas de commentaire particulier.
Il n’est toutefois pas interdit de voir dans certaines affaires récentes les
prémisses d’une évolution en la matière, qui traduirait de la part de la Cour de
cassation un certain volontarisme pouvant d’ailleurs ouvrir la voie à la reconnais-
sance de règles coutumières. Dans une affaire opposant la Banque africaine de
développement à l’un de ses agents de nationalité française, en effet, la Cour avait
refusé l’immunité de l’organisation, alors que l’article 52 de l’accord applicable
prévoyait une immunité absolue à son profit 136. Le motif de sa solution – qui
consistait donc à contourner l’immunité de juridiction reconnue par le texte, et
donc à s’éloigner sensiblement de la lettre de celui-ci – est suffisamment clair :
il tient à ce que la Banque n’avait pas, à l’époque des faits, institué en son sein
un mécanisme de règlement des litiges du travail ; il en résultait pour l’agent en
question une impossibilité d’obtenir une décision et de faire valoir un droit qui
« relève de l’ordre public international » ; partant, cet agent se trouvait victime
d’un déni de justice 137. La Cour de cassation, en d’autres termes, introduisait une
exception à l’immunité de juridiction d’une organisation, fondée sur les règles de
l’ordre public international français, alors même qu’une telle exception n’était pas
reconnue par le texte applicable 138. Sans préjudice de la lettre du texte pertinent

133. Quoiqu’il n’y ait pas véritablement de règles coutumières en la matière, l’étude des différents
textes permet d’identifier une tendance en ce sens. Voy. J.-M. SOREL, Droit des organisations internatio-
nales, op. cit., pp. 91-92. Également dans le sens d’une immunité absolue des organisations, là aussi fondée
sur l’observation des textes, voy. C. DOMINICÉ, « L’immunité des organisations internationales », op. cit.,
p. 180. Dans le même sens, jugeant que les exceptions applicables aux États ne sont pas transposables aux
organisations, voy. H. SCHERMERS / N. BLOKKER, International institutional law, op. cit., p. 1023.
134. Cass. Soc., 5 juin 2001, pourvoi n° 98-44996, publié au Bulletin.
135. Cass. Soc., 30 septembre 2003, pourvoi n° 01-40763, publié au Bulletin.
136. Cass. Soc., 25 janvier 2005, pourvoi n° 04-41012, publié au Bulletin, reproduit in RCDIP vol. 94,
2005, p. 477, note I. PINGEL.
137. « […] la Banque africaine de développement ne peut se prévaloir de l’immunité de juridiction
dans le litige l’opposant au salarié qu’elle a licencié dès lors qu’à l’époque des faits elle n’avait pas institué
en son sein un tribunal ayant compétence pour statuer sur des litiges de cette nature, l’impossibilité pour
une partie d’accéder au juge chargé de se prononcer sur sa prétention et d’exercer un droit qui relève de
l’ordre public international constituant un déni de justice fondant la compétence de la juridiction française
lorsqu’il existe un rattachement avec la France ». En l’espèce, l’impossibilité d’exercer ce droit était établie,
de même que le rattachement avec la France. L’immunité devait donc être contournée.
138. Voy. la note d’I. Pingel sous l’arrêt, op. cit. Le fondement juridique exact de la solution appelle
un certain nombre de précisions relevant du droit international privé français, mais il ne fait aucun doute

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(accord de siège, statuts, accord spécifique, etc.), la Cour accepte donc ici de juger
une organisation dans les litiges du travail, dans la mesure où – et ce point est
essentiel – l’organisation ne dispose pas en son sein d’un mécanisme satisfaisant
permettant l’examen des demandes de cette nature. Cette position audacieuse a
d’ailleurs été confirmée a contrario par un arrêt du 29 septembre 2010, par lequel
la Cour de cassation a retenu l’immunité de juridiction de l’OCDE devant le Conseil
des prud’hommes de Paris au motif, très précisément, que l’organisation disposait
en son sein d’un système de règlement des litiges du travail « comportant des
garanties d’impartialité et d’équité, ce dont il se déduisait que la procédure instituée
par l’organisation internationale n’était pas contraire à la conception française de
l’ordre public international » 139. Tout porte donc à croire qu’il y a là une exception
potentielle à l’immunité de juridiction des organisations internationales, quelle que
soit par ailleurs la rédaction du traité ou accord applicable à la question. Même dans
l’hypothèse où celui-ci prévoit une immunité de juridiction absolue, l’organisation
ne pourra ainsi en bénéficier que si elle dispose d’un système de règlement des
litiges du travail, présentant en outre des garanties d’impartialité suffisantes. Il y a
donc assurément sur ce point une position singulière du juge français, qui doit être
mise en lumière. Il faut en effet souligner que le point de vue de celui-ci repose (et
la dernière décision en date vient le confirmer ouvertement 140) sur l’exception de
l’ordre public international français, qui permet en principe d’écarter l’application
de la loi étrangère désignée par les règles de conflit 141. Or, ici, ce n’est pas une loi
étrangère qui se trouve écartée par le jeu de cette exception, mais une norme inter-
nationale d’origine conventionnelle (dans l’affaire de la BAD, l’article 52 de l’accord
de Khartoum qui prévoit une immunité générale au profit de l’organisation) : le
juge français s’arroge donc ici un pouvoir considérable, celui de ne pas appliquer
une règle internationale qu’il estime contraire à la conception française de l’ordre
public international. Étant le seul habilité à définir le contenu de cet ordre public
et à lui confronter les normes internationales 142, il devient ainsi l’ultime rempart
permettant dans certains cas de ne pas appliquer une règle internationale sur le
territoire français. Même si l’on peut comprendre l’opportunité de cette décision
(manifestement guidée par un souci d’assurer une sanction effective des droits
des travailleurs), son fondement juridique n’en reste pas moins considérablement
ambigu.

que le motif réside dans l’exception de l’ordre public international français, qui empêche le juge d’appliquer
des règles qui comportent un risque de déni de justice. Mais la rédaction de l’arrêt est ambiguë, puisqu’elle
laisse entendre que cette exception de l’ordre public « fonde la compétence » du juge français. Or, cette
compétence était déjà fondée, et existait sur une base autonome (voy. sur cette question supra, note 13).
Le contournement de l’immunité de l’organisation par le jeu de l’exception de l’ordre public permet non
pas de « fonder la compétence » du juge, mais lui permet d’exercer effectivement cette compétence établie
par ailleurs.
139. Cass. Soc. 29 septembre 2010, pourvoi n° 09-41030, non publié au Bulletin.
140. L’expression « conception française de l’ordre public international » est en effet employée par
la Cour de cassation pour désigner l’ordre public international spécifique à l’ordre juridique français, voy.
A. BUCHER, « L’ordre public et le but social des lois en droit international privé », RCADI vol. 239, 1993
(II), pp. 9-116, p. 24.
141. Voy. J. SALMON (dir.), Dictionnaire de droit international public, op. cit., « ordre public interna-
tional » : « motif utilisé en droit international privé (en matière de conflits de lois ou de conflits d’autorités
ou de juridiction) pour limiter l’application de la loi étrangère dans la mesure où les dispositions de celle-ci
sont incompatibles avec des principes essentiels de la loi du for ». Dans le même sens, et pour des exem-
ples de l’application de cette exception par le juge français dans différents domaines, voy. Y. LOUSSOUARN
/ P. BOUREL / P. DE VAREILLES-SOMMIÈRES, Droit international privé, op. cit., pp. 337 et s. Également
P. MAYER / V. HEUZÉ, Droit international privé, Paris, Montchrestien, 9e éd., 2007, pp. 147 et s.
142. Même si dans le cadre des litiges relatifs au contrat de travail, et particulièrement dans celui
de la Banque africaine, le « droit au juge » issu de l’article 6.1 de la convention européenne des droits de
l’homme a sans aucun doute inspiré sa décision.

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Cette ambiguïté est d’ailleurs encore renforcée par le fait qu’une telle solution
revient à confondre compétence et immunité, qui sont pourtant deux notions tota-
lement autonomes : le juge qui se heurte à l’immunité d’un sujet ne perd pas sa
compétence de juger pour autant, il est simplement empêché de l’exercer effective-
ment dans cette espèce 143. Mais du coup, l’inverse est aussi vrai : la levée de l’im-
munité ne saurait servir de fondement à une compétence ; elle ne peut permettre
que l’exercice effectif d’une compétence établie par ailleurs. Il n’y a donc pas de lien
à établir entre compétence et immunité, mais c’est précisément ce que fait la Cour,
en considérant que le déni de justice né de l’immunité lui donne « compétence »
pour juger du litige. Il eût été préférable d’établir la compétence dans un premier
temps, avant de s’intéresser à la question de l’immunité en l’écartant éventuel-
lement. La solution est donc largement contestable, d’autant qu’une autre voie
aurait été possible.
Le juge judiciaire français, en effet, dispose du pouvoir d’interpréter les dispo-
sitions des traités internationaux. En cas de difficulté, il dispose toujours en droit
français de la possibilité d’adresser une question préjudicielle au ministre des
affaires étrangères, qui se prononce alors sur la question d’interprétation liti-
gieuse 144. Dans les affaires qui retiennent ici notre attention, un tel renvoi aurait
été sans doute souhaitable, puisque l’enjeu tient tout de même à l’applicabilité
d’une disposition conventionnelle à une hypothèse – les litiges du travail – dont il
n’est pas douteux qu’elle peut être appelée à se multiplier, et au sujet desquelles il
serait donc souhaitable de connaître la position exacte de l’État français. Quoi qu’il
en soit, cependant, la position française aujourd’hui sur cette question semble bien
être celle qui découle de la jurisprudence de la Cour. À savoir, le refus de l’immu-
nité de juridiction des organisations qui ne comportent pas un mécanisme interne
présentant des garanties suffisantes d’impartialité pour les litiges du travail.

b) Le refus de la distinction entre acte de gestion et acte souverain

La position du juge français semble en revanche bien plus fidèle aux textes sur
la distinction entre acte jure imperii et acte jure gestionis. La tendance dans les
traités ou accords semble être à l’omission de cette distinction, laissant d’ailleurs
entendre que l’immunité de juridiction des organisations internationales est
absolue et non relative 145. Certaines voix se sont toutefois élevées dans le sens
inverse, au motif que certaines activités sont commerciales par essence, quelle que
soit la nature de l’organe qui les exerce 146. Il faut d’ailleurs observer que certains
textes tendent aujourd’hui à réduire très légèrement l’immunité de juridiction des
organisations, en prévoyant son inapplicabilité aux actions civiles intentées par
les victimes d’un accident de la circulation provoqué par un véhicule de l’organisa-
tion 147. Mais, faute d’une précision au sujet du champ d’application de l’immunité

143. Sur cette question, voy. supra, note 18.


144. La doctrine de la Cour de cassation en la matière n’a toutefois pas été toujours très claire,
mais cette possibilité demeure, voy. sur l’évolution de sa position D. ALLAND, « Jamais, parfois, toujours.
Réflexions sur la compétence de la Cour de cassation en matière d’interprétation des conventions internatio-
nales », RGDIP vol. 100, 1996, pp. 599-652. Le mouvement semble aller dans le sens d’une reconnaissance
systématique par le juge de sa propre compétence d’interprétation, et donc à l’abandon des questions
préjudicielles. Les affaires ici examinées s’inscrivent d’ailleurs dans cette perspective.
145. Seules les juridictions italiennes semblent avoir tenté d’appliquer cette distinction aux organisa-
tions internationales dans des hypothèses où les textes applicables ne la mentionnaient pas. Elles ont été
largement désavouées par les autres juges nationaux et par la doctrine, voy. H. SCHERMERS / N. BLOKKER,
International Institutional Law, op. cit., p. 1023.
146. A. REINISCH, International Organisations before National Courts, op. cit., p. 261.
147. Conseil d’État, L’implantation des organisations internationales sur le territoire français, op. cit.,
p. 33.

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dans le texte applicable, la Cour de cassation s’en tient à une stricte orthodoxie
et refuse d’étendre aux organisations internationales les solutions qu’elle accepte
pour les États, sur la base de règles coutumières : c’est en particulier le cas de la
distinction entre acte de gestion et acte souverain. Peut-être est-ce là aussi le signe
de ce que, aux yeux de la Cour, les règles coutumières relatives à l’immunité des
organisations internationales n’existent pas, ou à tout le moins pas encore. Elle a
ainsi refusé que cette exception s’applique à l’Union latine, puisqu’elle ne figure
pas dans l’accord de siège. La Cour se tient ainsi à une application pure et simple
de l’accord, qu’une règle coutumière applicable à l’immunité de l’État étranger ne
saurait naturellement remettre en question 148. Dans cette affaire, la Cour d’appel
avait en effet déclaré efficace et régulière une saisie pratiquée contre l’Union latine
à la suite d’un licenciement irrégulier, au motif que la personne licenciée n’exer-
çait pas de mission particulière dans l’exercice du service public, de sorte que
son licenciement constituait un « acte de gestion ». La Cour de cassation a donc
renversé la solution, au motif qu’en se déterminant ainsi, la Cour d’appel avait
confondu « les immunités propres aux États étrangers et celles des organisations
internationales » puisqu’elle avait appliqué un raisonnement (la qualification d’acte
de gestion apposée à un licenciement en raison de l’absence de participation au
service public de la personne licenciée) à une organisation internationale, alors qu’il
n’était applicable qu’à l’État. Dans ce même arrêt, la Cour de cassation rappelait
encore que les questions relatives à l’immunité de l’Union latine étaient réglées
par un texte spécifique, en l’espèce l’accord de siège. C’est donc assurément dans
le texte spécifique que se trouve l’origine de la solution. La jurisprudence française
n’appelle donc pas sur ce point de commentaire particulier, puisque la tendance qui
s’en dégage (l’étendue très réduite des exceptions à l’immunité des organisations)
est issue des textes eux-mêmes (accords de siège, d’établissement, statuts, etc.) et
non pas d’une spécificité de la position du juge français sur ces questions.

C. Les exceptions spécifiques aux États

La convention des Nations Unies ne prévoit pas seulement des exceptions


à l’immunité de l’État pour les actes jure gestionis ou pour les actes relatifs au
contrat de travail. Elle prévoit également toute une série d’hypothèses plus précises,
dans lesquelles l’État étranger échappe en principe au bénéfice de l’immunité. La
délégation française a émis, au moment de l’établissement du texte, un certain
nombre de remarques ou critiques, qui peuvent traduire une certaine méfiance
vis-à-vis des dispositions considérées. Il est néanmoins difficile d’apporter une
réponse définitive sur certaines de ces questions, puisque la Cour de cassation ne
s’est jamais prononcée à leur sujet. Mais ces remarques restent éclairantes pour
l’orientation que pourrait prendre sa jurisprudence à l’avenir si elle était saisie de
ces questions.

1. L’exception à l’immunité de juridiction pour les procédures se rapportant


à des réclamations pécuniaires relatives à l’atteinte à l’intégrité physique
d’une personne ou des dommages aux biens

La convention des Nations Unies prévoit en son article 12 qu’un État ne peut
prétendre au bénéfice de l’immunité de juridiction s’il est défendeur dans une
procédure relative à des réclamations pécuniaires à la suite de dommages portés
à l’intégrité physique d’une personne ou à ses biens sur le territoire de l’État du

148. Cass. Civ. 1, 28 octobre 2003, pourvoi n° 01-16927, publié au Bulletin.

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for 149. Cette hypothèse a été envisagée assez tôt par la pratique de différents États,
et visait initialement les accidents de la circulation, même si elle peut aujourd’hui
aller au-delà de ce seul cas de figure 150. Il n’y a, dans la convention, aucune distinc-
tion entre les actes jure imperii et les actes jure gestionis, si bien que l’État étranger
peut être systématiquement jugé dans cette hypothèse (sauf accord contraire des
parties) 151. Mais il reste que cette levée de l’immunité n’est envisageable que si
le dommage s’est produit sur le territoire de l’État du for, et à la condition que
l’auteur de l’acte qui en est à l’origine ait été présent sur ce territoire au moment
de la survenance du dommage. Ce qui exclut par conséquent la possibilité de levée
de l’immunité en cas d’acte commis par un État en dehors du territoire de l’État
du for, même si ce dommage résulte d’une violation d’une norme impérative du
droit international 152.
La position de la France manifestée lors des négociations n’était pas fonda-
mentalement hostile à ce principe, dont la consécration ne semble pas avoir été
une nouveauté de la convention, puisque des traces de son existence en droit inter-
national pouvaient être décelées bien avant l’établissement du texte définitif 153.
La délégation française estimait toutefois nécessaire de préciser la teneur de cet
article, mais son point de vue est demeuré assez vague : ses propositions visaient
en effet uniquement à « réfléchir à cette question à la lumière du projet d’articles
de la CDI sur la responsabilité des États », et notamment de ses dispositions rela-
tives à l’origine du dommage 154. Sans doute faut-il y voir une référence aux règles
d’attribution d’un fait internationalement illicite à l’État, qui pourraient en effet
venir préciser la teneur de l’article 12 : il n’y aurait exception à l’immunité que
lorsque le fait qui a donné lieu au dommage pour lequel une réclamation pécu-
niaire a été formulée est « imputable » à l’État, au sens des articles de la CDI sur
la responsabilité, qui ne sont d’ailleurs plus aujourd’hui un « projet » 155. Mais, sur
le principe même de l’inapplicabilité de l’immunité dans ce cas de figure, aucune
hostilité à la règle retenue par la convention ne s’est manifestée. Bien que la Cour
de cassation n’ait jamais eu l’occasion de se prononcer sur cette question, il semble
assez probable qu’elle retiendra, si la question lui est posée, la solution consacrée
par la convention.

149. « À moins que les États concernés n’en conviennent autrement, un État ne peut invoquer
l’immunité de juridiction devant un tribunal d’un autre État, compétent en l’espèce, dans une procédure
se rapportant à une action en réparation pécuniaire en cas de décès ou d’atteinte à l’intégrité physique
d’une personne, ou en cas de dommage ou de perte d’un bien corporel, dus à un acte ou à une omission
prétendument attribuables à l’État, si cet acte ou cette omission se sont produits, en totalité ou en partie,
sur le territoire de cet autre État et si l’auteur de l’acte ou de l’omission était présent sur ce territoire au
moment de l’acte ou de l’omission ».
150. S. SABA, « Atteintes à l’intégrité physique d’une personne ou dommages aux biens », in G. HAFNER /
M. KOHEN / S. BREAU (éd.), La pratique des États concernant les immunités des États, op. cit., pp. 97-112,
spéc. pp. 97 et s.
151. G. HAFNER / L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles
des États et de leurs biens », op. cit. p. 66. Il semble toutefois que la pratique des États continue majori-
tairement d’aller dans le sens d’une distinction entre les actes jure imperii et jure gestionis. Voy. S. SABA,
ibid. pp. 102 et s.
152. G. HAFNER / L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles
des États et de leurs biens », op. cit. p. 67.
153. Voy. par exemple la résolution de l’IDI datant de 1991, op. cit., art. 2.e).
154. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport
du secrétaire général », op. cit., p. 4, § 7.
155. Voy. spécialement J. CRAWFORD, Les articles de la CDI sur la responsabilité de l’État, Paris,
Pedone, 2003. Les articles 4 à 11 constituent le chapitre intitulé « attribution d’un comportement à
l’État ».

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2. L’exception à l’immunité de juridiction dans les procédures se rapportant


à la détermination d’un droit ou d’un intérêt de l’État étranger sur un bien
mobilier ou immobilier

Il est prévu, à l’article 13 de la convention, que l’immunité de juridiction de


l’État étranger se trouve écartée dans les procédures relatives à la détermination de
ses droits ou intérêts sur des biens immobiliers. Cette exception figurait déjà dans
le projet de 1991, et n’a pas été modifiée en 2004 156. Bien que, là encore, la Cour
de cassation ne se soit jamais ouvertement prononcée sur cette question, la France
a fait valoir au cours des négociations qu’« elle ne pourrait accepter de ne pouvoir
invoquer son immunité dans une procédure mettant en cause ses droits sur des
biens immobiliers » 157. Il semble qu’elle ne faisait que réaffirmer ici une position
qu’elle avait déjà soutenue au cours de la quarante-sixième session de l’Assemblée
générale, en 1991 158. Tout porte donc à croire qu’il y a là une position fermement
établie, qui pourtant ne semble pas être celle de la majorité des États, lesquels
apparaissent plutôt favorable à cette disposition 159. Il est donc très probable que,
si elle est un jour saisie de la question, la Cour de cassation se tienne à la position
affirmée par la France, tendant au rejet de cette exception. Si, en effet, la France
ne l’accepte pas pour elle-même, il semblerait délicat qu’elle l’applique à d’autres
États. Sur ce point plus que sur les autres, la probabilité d’une réserve est alors
assez forte. Mais, ici encore, il ne semble pas qu’une telle réserve soit de nature à
affecter le principe même de l’engagement, dont elle ne fait que réduire légèrement
le champ d’application. A priori, elle devrait donc pouvoir être jugée compatible
avec le but et l’objet du traité, sous réserve bien entendu des réactions des autres
États membres.

3. L’exception à l’immunité de juridiction pour les procédures relatives


à un navire dont l’État étranger est propriétaire

La convention des Nations Unies prévoit également qu’un État étranger ne


peut invoquer l’immunité de juridiction dans une procédure se rapportant à un
navire dont il serait propriétaire, pour autant qu’il l’exploite autrement qu’à des fins
de service public non commercial. À ce sujet, la France n’a pas exprimé de désac-
cord, mais a insisté sur la nécessité de proposer une définition des navires d’État
qui continuent de bénéficier d’une protection en vertu de cet article. Elle jugeait
également indispensable d’étendre l’application de cette disposition aux aéronefs
et engins spatiaux 160. Mais, là encore, la teneur du texte n’a pas été modifiée
entre 1991 et 2004, et les velléités de la délégation française sont donc demeurées
lettre morte. Ce n’est pas à dire, toutefois, que la Cour de cassation ne pourrait
pas appliquer cette disposition. Bien au contraire, si elle devait se conformer à la
position défendue par la France au moment des négociations, elle pourrait même
en élargir le champ d’application, en l’appliquant aux engins auxquelles elle en
préconisait l’extension. La ratification de la convention appellerait alors sur ce
point une réserve, prenant la forme d’une déclaration interprétative dans le sens

156. G. HAFNER / L. LANGE, « La convention des Nations Unies sur les immunités juridictionnelles
des États et de leurs biens », op. cit., p. 68.
157. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport
du secrétaire général », op. cit., p. 4, § 8.
158. Ibid.
159. Voy. le « Rapport de la Commission du droit international sur les travaux de sa quarante-
troisième session », op. cit., p. 48.
160. AGNU, « Convention sur les immunités juridictionnelles des États et de leurs biens. Rapport
du secrétaire général », op. cit., p. 5, § 9.

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d’une extension du champ d’application de cet article. À défaut d’une déclaration de


cette nature, il serait néanmoins envisageable que la Cour de cassation prenne la
liberté d’étendre l’application de cet article aux aéronefs et engins spatiaux, alors
même que le texte lui-même ne le prévoit pas. Si elle ne le faisait pas, toutefois,
il faudrait y voir l’illustration d’une divergence entre différents organes de l’État
français, l’exécutif prônant une telle extension au moment des négociations, et le
pouvoir judiciaire refusant d’agir de la sorte, en se conformant aux dispositions
de la convention. Une telle divergence, toutefois, semblerait assez étonnante (bien
qu’elle ne soit pas du tout impossible) compte tenu de l’harmonie générale que l’on
constate entre la position défendue par la délégation française aux Nations Unies
et la jurisprudence de la Cour de cassation.
Il faut, enfin, relever que d’autres exceptions sont spécifiquement prévues dans
la convention. Mais elles n’ont fait l’objet d’aucun commentaire de la part de la
délégation française. L’on peut probablement en inférer qu’elles correspondent à
la conception de l’immunité qui est la sienne, et qu’elles ne soulèvent donc pas de
difficulté particulière.
*
* *
La jurisprudence française relative aux immunités n’a donc pas connu de
rebondissement considérable dans le courant de ces dernières années, à l’excep-
tion notable de la reconnaissance d’une exception à l’immunité des organisations
internationales, même sans texte. S’il faut, dans l’ensemble, constater qu’elle ne
s’écarte pas sensiblement des solutions retenues par le droit international, certaines
divergences subsistent encore aujourd’hui, et l’on comprend dans cette perspec-
tive que la ratification de la convention des Nations Unies n’a pas été immédiate,
et que le processus d’adhésion puisse prendre du temps. Par ailleurs, une telle
ratification supposerait, sous réserve de l’entrée en vigueur de la convention, une
modification de la jurisprudence de la Cour de cassation sur les points de diver-
gence dont certains, on l’a vu, ne sont pas anodins. En particulier, la notion d’État
au titre de l’immunité (dont la conception française est sensiblement plus étroite
que celle de la convention) ou le champ d’application des exceptions (où la concep-
tion française est également plus restrictive dans l’ensemble) devront faire l’objet
d’ajustements dans la jurisprudence. L’on est toutefois en droit de se demander si
la Cour sera prête à admettre ces changements, surtout sur les points qui ont fait
l’objet de critiques ou d’un rejet complet par la délégation française au moment
des négociations du texte. Il faut donc s’attendre à ce que le processus d’adhésion
ne se fasse pas sans difficulté, et à ce que la France émette un certain nombre de
réserves ou déclarations sur les points au sujet desquels une divergence de points
de vue a été mise en lumière.
Au-delà de ces divergences sur des questions précises, il n’en est pas moins
indéniable que la jurisprudence française souscrit dans les grandes lignes à la
conception de l’immunité retenue par le droit international dans la formulation
que lui a donnée la convention de 2004. Cette immunité, somme toute, est assez
largement reconnue, et même si elle a subi quelques assauts ces dernières années,
il semble encore aujourd’hui que « les sujets de droit international bénéficient
d’un sort spécial, et que les choses sont très bien ainsi » 161. Ce constat, dressé en
droit international, semble pouvoir être transposé au droit français, et en ce sens,
les craintes qui ont pu s’exprimer au sujet d’une vision trop large de l’immunité,
laquelle entraînerait un risque que les droits individuels des plaideurs opposés aux

161. F. POIRAT, « Les immunités des sujets du droit international », op. cit., p. 60. Au sujet des
« assauts » contre l’immunité de l’État qui auraient pu laisser penser à sa réduction substantielle, voy.
M. COSNARD, La soumission des États aux tribunaux internes, op. cit.

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sujets du droit international soient bafoués, pourraient être justifiées 162. Mais il
faut justement signaler à cet égard, parmi les évolutions les plus marquantes de ces
dernières années, celle qui a eu lieu dans la jurisprudence administrative au sujet
de la réparation des préjudices dont pourraient souffrir les plaideurs qui, opposés à
un État étranger, se heurtent à son immunité. En 1999, on se souvient en effet que
le Conseil d’État avait admis la possibilité d’engager la responsabilité sans faute de
l’État français du fait d’une convention internationale, pour indemniser le préjudice
subi par des individus qui n’avaient pu obtenir gain de cause face à l’État du Qatar
protégé par son immunité 163. En l’espèce, il s’agissait d’immunités diplomatiques,
régies par la convention de Vienne à laquelle la France est partie : c’est donc en
application des règles conventionnelles que les tribunaux français avaient retenu
l’immunité et, partant, causé un préjudice aux demandeurs. Ce n’était là, toutefois,
que l’application du principe de la responsabilité de l’État du fait des conventions
internationales, qui avait été reconnu par le Conseil d’État dès 1966 164. Un pas
important a toutefois été franchi en 2008 par la Cour d’appel de Paris, qui a étendu
cette solution aux règles coutumières – en l’espèce, la règle relative à l’immunité
d’exécution de l’État étranger 165. Ce qui signifie, désormais, que l’État français
peut être reconnu responsable du préjudice né de l’application d’une règle de droit
international général et donc, notamment, de l’application des règles relatives aux
immunités des États. D’aucuns verront dans cette solution l’illustration très nette
d’une tendance « assurancielle » fâcheuse de la jurisprudence. Mais elle est sans
doute aussi guidée par un impératif de préservation des droits individuels, contre
les atteintes qui pourraient y être portées par l’application de privilèges souvent
mal compris. En ce sens, le « risque » que l’immunité représenterait parce qu’elle
ne permettrait pas aux individus confrontés aux États étrangers d’obtenir une
satisfaction reste dans une large mesure assez rhétorique.

162. En particulier, il a pu être défendu que l’immunité de juridiction s’opposait frontalement au


« droit au juge » que la Cour européenne des droits de l’homme a consacré sur le fondement de l’article 6
de la convention, voy. F. SUDRE, « La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme », in
I. PINGEL (dir.), Droit des immunités et exigences du procès équitable, Paris, Pedone, 2004, pp. 19-31, spéc.
p. 29. D’une façon plus générale, certaines voix se sont élevées pour reconnaître une exception à l’immunité
en cas de violation grave des droits de l’homme ou d’une règle de jus cogens, voy. en ce sens FOCARELLI
(C.), « Immunité des États et jus cogens. La dynamique du droit international et la fonction du jus cogens
dans le processus de changement de la règle sur l’immunité juridictionnelle des États étrangers », RGDIP
vol. 112, n° 4, 2008, pp. 761-793. Une déclinaison de cette position consisterait à défendre une exception
à l’immunité en cas de crime reconnu par le droit pénal international, mais l’exception, dans cette hypo-
thèse, viserait plutôt l’immunité des agents et organes de l’État et de l’organisation internationale, et
non pas de celle des sujets du droit international eux-mêmes. Voy. par exemple P.-M. DUPUY, « Crimes
et immunités, ou dans quelle mesure la nature des premiers empêche l’exercice des seconds », RGDIP
vol. 103, 1999, pp. 289-296.
163. CE, 4 octobre 1999, Syndicat des copropriétaires des 14-16 Boulevard Flandrin, reproduit in
RGDIP vol. 104 (2000), p. 263, note F. POIRAT.
164. CE, 30 mars 1966, Compagnie générale d’énergie radio-électrique, Rec. p. 257. Cette décision
était elle-même le prolongement de la reconnaissance de la responsabilité de l’État du fait des lois dans
l’affaire La Fleurette en 1938.
165. CAA Paris, 8 décembre 2008, reproduit in RGDIP vol. 113 (2009), p. 233, note M. COSNARD. Le
considérant pertinent se lit comme suit : « la responsabilité de l’État est susceptible d’être engagée, sur le
fondement de l’égalité des citoyens devant les charges publiques, pour assurer la réparation de préjudices
nés de conventions conclues par la France avec d’autres États et incorporées régulièrement dans l’ordre
juridique interne, ou de règles coutumières du droit international public, qui sont applicables en droit
interne, à la condition, d’une part, que ni la convention elle-même, ni la loi qui en a éventuellement auto-
risé la ratification, ni la règle coutumière elle-même ne puissent être interprétées comme ayant entendu
exclure toute indemnisation et, d’autre part, que le préjudice dont il est demandé réparation, revêtant un
caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement
aux intéressés ». Cette affaire a donné lieu à une décision du Conseil d’État, 11 février 2011, Susilawati,
Req. n° 325253, dans laquelle le Conseil ne se prononce toutefois que sur la responsabilité de l’État du
fait des conventions internationales, dans la ligne de la jurisprudence Compagnie générale d’énergie radio
électrique sans l’étendre aux règles coutumières.

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