Vous êtes sur la page 1sur 726

BIBLIOTHÈQUE

DE LA PLÉIADE
(,

(
RENÉ CH AR

Œuvres

I NT RODUC TI ON DE JEAN ROUDAUT

<

G A L L IM A R D

i
CE V O L U M E C O N T I E N T :

LES T ERR ITO IR ES D E RENE C H A R


introduction de Jean Roudaut
Chronologie
Note pour la présente édition

LE MARTEAU SANS MAITRE


suivi de
M OULIN PREM IER

DEHORS LA NUIT EST GOUVERNÉE


précédé de
PLACARD POUR UN C H EM IN DES ÉCO LIERS

FUREUR ET MYSTÈRE

LES MATINAUX

LA PAROLE EN ARCHIPEL

LE NU PERDU

LA NUIT TALISMANIQUE
QUI BRILLAIT DANS SON CERCLE

CHANTS DE LA BALANDRANE

FENÊTRES DORMANTES ET PORTE SUR LE TOIT


Tous droits de traduition, de reproduction et d ’ adaptation
réservés pour tous les pays. RECHERCHE DE LA BASE ET DU SOMMET

© Éditions Gallim ard, 198 }


EN TRENTE-TROIS MORCEAUX
pour /'Introduction de Jean Roudaut, pour Dehors la nuit est
gouvernée précédé de Placard pour un chemin des écoliers,
pour En trente-trois morceaux, pour À faulx contente, pour À FAULX CONTENTE
Le Bâton de rosier, pour Loin de nos cendres, pour Sous ma
casquette amarante et pour l ’ ensemble du dossier critique. LE BÂTON DE ROSIER
(

LOIN DE NOS CENDRES

SOUS MA CASQUETTE AMARANTE

TROIS COUPS SOUS LES ARBRES

L ISTE DES D É D IC A C E S

POÈMES D ATÉ S

LES TERRITOIRES DE RENÉ CHAR


Tém oignages
É tu d e s cr itiq u es
À peine quelques pages lu es — que ce so it à haute v o ix,
Variantes
au coin d ’ un fe u , avec le seu l effet de scansion qui f a i t que,
Description d’un carnet gris p a r un déplacem ent d ’ accent, p a r une , in siélance sur les
Notes consonnes, le te x te poétique devient le révélateur de la langue — ,
à peine quelques pages a in si lues au hasard de ce livre, cer­
Bibliographie
taines avec la colère retrouvée qu i présid a à leur naissance,
Tables d ’autres m urm urées, et la v o ix de René C h a r devient entre
toutes reconnaissable. À peine le volume D’Arsenal eu t-il été
constitué (N îm e s , 19 2 9 , p o u r ne rien dire des Cloches sur
le cœur, prem ier recueil p u b lié en 19 2 8 , dissocié et rep ris)
que les thèm es dans leur ensemble trouvaient leur p la ce,
Ont collaboré à cette édition : q u ’ éta it fo rm u lé non p a s un p ro jet d ’ œuvre, m ais un ch o ix
de vie :
Lucie et Franck André Jamme
Jusqu’à nouvel ordre, à la poésie courtisane, brut opposer
pour Variantes et Bibliographie. le poème offensant, tige de maçonnerie, résidence et parc
Tina Jolas d’attraftions, de sécurité, d’agression et de reconnaissance du
leâeur1.
pour Description d’un carnet gris et Notes.
A u cu n e raison ja m a is ne f i t revenir R ené C h a r sur cette
Anne Reinbold
décision. L e p rem ier poèm e de ce livre, le prem ier d ’ Arsenal,
pour Chronologie, Variantes et Notes de L e Marteau sans brandit haut « L a Torche du prodigue » :
M aître et Dehors la nuit est gouvernée.
Brûlé l’enclos en quarantaine
Toi nuage passe devant
Nuage de résistance
Nuage des cavernes
Entraîneur d’hypnose*.
<
1. « Moulin premier », xxxiv, p. 70.
2. L e Marteau sans maître, p. 7.
)
X Introduction L e s Territoires de René Char xi

Il eti rare que l ’ ouverture d ’une œuvre qu i, de i j i j à nos jo u en t constamment : la poésie p eu t se dire dans les term es du
jo u r s , couvre la m oitié d ’ un siècle so it à ce p o in t em blém a­ sensible ; l ’ indication d ’ un objet eti la moindre figure d ’ un
tique : le tra va il poétique aura po u r objet de « brûler l ’ enclos » p rin cip e : « Circonscrits, l’éternel mal, l’éternel bien y
et de prendre appui sur la fu m ée, sans opposer à quelque luttent sous les figures minimes de la truite et de
lim ite terre tire un ciel paradisiaque. L ’ « enclos » eti, a lors, l’anguille » e ti-il consigné dans le prologue du « S o le il des
celui de l ’ adolescence m uselée, et le nuage annonce déjà « C ette ea u x 1 ». L e poèm e eti le lieu d ’ une intense circulation de
fum ée qu i nous p o r ta it... » : sens : la réflexion sur la poésie, l ’ hum ble expérience sensible,
la vision d ’ un désir ont des exp ressio n s correspondantes.
Cette fumée qui nous portait était sœur du bâton qui L a cohérence du te x te , l ’ absence de spéciosité et de contin­
dérange la pierre et du nuage qui ouvre le ciel. Elle n’avait
gence, qui e ti un des prem iers a sp etis fo rm els du poèm e, eti
pas mépris de nous, nous prenait tels que nous étions, minces
ruisseaux nourris de désarroi et d’espérance, avec un verrou due à ce sytième interne de sim ilitude et d ’ équivalence, où ce
aux mâchoires et une montagne dans le regard1. qui e ti d it de la sensation vaut de la création, ce qu i se
d it de l ’ ordre du monde se d it également de la fo rm e du
C e p rim o rd ia l Nuage de résistance, devançant tou t
poèm e.
l ’ œuvre, e ti associé à l ’ évocation des cavernes et du dieu Il aurait p u y avoir en cette figure d ’ échange triangulaire
H ypnos, s i bien que l ’ exp ression l a - f r a n c e - d e s - c a v e r n e s * quelque chose de fig é, si, dès « A r s e n a l », l ’ œuvre n ’ avait
soulignée dans « L e s C a rn ets d ’ H ypnos » n ’apparaîtra p a s été donnée en puissance d ’ exp losion . L a contiellation p rim or­
comme le ra ppel d ’ une situation hitiorique p a rticu lière, m ais diale ne se modifie p a s selon les m odes, n ’ e ti p a s soum ise a u x
comme l ’ image fondam entale de l ’ hum ain en son origine. L a variations de l ’h itio ire, n i marquée des saisons de l ’homme.
même association prim ordiale d itiera, en i j j j , le p la ca rd E lle e ti fix e en son p ro jet et cependant en p erp étu el éclatem ent
detiiné « A u x riverains de la S orgue12 3 » . C ontinuée d ’un dans sa réalisation. S i une image éta it appropriée p o u r figurer
réseau extrêm em ent dense d ’ im ages sensorielles (en nombre le dessin de l ’ œuvre ce serait celle dont u sa it N ico la s de C u se,
fin i, elles sont m ises à l ’ épreuve comme s i devait être f a i t avant P a sca l et après saint A u g u tiin , p our évoquer la d ivin ité,
l ’ essai à la f o is de leur ju tie ss e et de leur accord), la poésie en quoi ils voyaient une sphère dont le centre eût été p a rto u t et
de R ené C h ar exprim e une expérience in tim e saisie au p lu s la lim ite nulle p a rt. Im m édiatem ent placée, la v o ix ne s ’ eti
p r è s de la perception ( que le s aveux soient a llu sifs n ’ empêche p a s occupée de se poursuivre m ais de se m ettre à l ’ épreuve
p a s que se dessine dans la poésie un p o r tr a it du p o è te ). S i sous form e d ’ éclats. A u s s i la tentation eti-elle grande de
le m ot comme eti d ’ usage rare, c ’ e ti q u ’i l ne s ’ agit p a s négliger l ’ hitioire continuante de l ’ œuvre au p r o fit de ses
d ’ illu tirer un concept p a r m e image, d ’ habiller une pensée de grandes articu lations syncrétiques ; m ais les m utations, dans
vêtem ents sensibles, m ais de sa isir le poignet de l’équinoxe, l ’ usage des rythm es, ou dans les p u lsa tio n s de colère et de
de se soum ettre à la canicule des preuves, de ramener au douleur, seront p ercep tibles à qui lira d ’affilée cette œuvre.
liseron du souffle l’hémorragie indescriptible4. L ’ écri­ C ’ eti dans la même langue, que le poète p a rle d ’ une expérience
ture poétique fonde un réseau d ’ équivalence, où les perm utations de guerre (« F e u ille ts d ’ H ypnos » ) , des peintures de L a seaux
(« L a P a ro i et la P ra irie » ) , du souffle coupé (« L e C hien
1. Fureur et myfière, « Les Loyaux Adversaires », p. 241. de cœur » ) , de Braque, d ’ H éra clite, de R im baud. E t à tous
2. Ibid., « Feuillets d’Hypnos », fr. 124, p. 204. le s in tia n ts, im plicitem ent, de sa vision de Georges de L a
}. L a Parole en archipel, « Aux riverains de la Sorgue », p. 412.
4. Respectivement : « Calendrier » (p. 133), « Vivre avec de tels Tour.
hommes » (p. 144) dans Fureur et myfière ; « Dévalant la rocaille
aux plantes écarlates » (p. 489) dans La N uit talismanique qui brillait
dans son cercle. 1. P. 907.
XII Introduction
L e s Territoires de René Char XIII
Ceux-là honorent durablement la poésie qui lui apprennent
qu’elle peut, au repos, parler de tout, même de « Sinistres santé et consommable de l ’ activité artiClique, c ’ e fi au ssi
et Primeurs1 ». « l ’ êlaftique ondulation du beau poèm e lyrique » , pour reprendre
l ’ expression baudelairienne, que dès « A r s e n a l » i l rejette
L e sujet ne fon d e p a s la poésie ; c ’ e fi le niveau de saisie
à tout ja m a is. P lu s q u ’ une véhémente revendication de je u ­
de l ’ événement, la fa ço n dont i l eft p u lvérisé en m ots, q u i p eu t
nesse, s ’ exprim e une option éthique et efihétique fondam entale.
fa ir e naître, des cendres du quotidien des bribes lum ineuses.
Une p a r t majeure de la p o ésie a vécu su r le sentim ent de
L e poèm e eft un creuset où sont p o r té s à l'incandescence les
noftalgie. U n certain rom antism e définit la poésie comme une
objets d ’ étonnement et de plénitude ju s q u ’ à ce q u ’ ils révèlent
v o ix de l ’ e x il : i l la considère comme habitée de l ’ esp rit de
la lum ière dont ils étaient seulem ent soupçonnés d ’ être p o r­
néant ; la rêverie q u ’ elle insinue en la pensée des le fleur s eft celle
teurs. L eu r rayonnement les consume : telle eft l ’ hiftoire
d ’ un inaccessible « là-bas ». Q uelque évocation des d eu x suffit
du poèm e. M a is leur clarté m étam orphose durablem ent nos
à soutenir une p la in te : <r Com m e ils m éprisent le monde
, ténèbres : te l eft le bonheur du le fleur.
créé et notre terre » , d it P lo tin p a rla n t Contre les gnoStiques
à la fa ço n dont on aurait p u p a rler ju s q u ’ à R ené C h a r
« IL V A F A L L O IR C H A N G E R M A R È G L E D ’ E X IST E N C E . » « contre la poésie » , « ils prétendent q u ’ i l a été f a i t p our eu x
une terre nouvelle dans laquelle ils s ’ en iron t, en sortant
I l y a dans les p rem iers recueils de R ené C h a r l ’ exp ression d ’ ic i, e t que c ’ eft là la Raison du monde. E t p ourtan t, que
d ’ une colère qui ne quittera p a s le p oète, l ’ anim era socialem ent, p e u t-il y avoir p our eu x dans le modèle d ’ un monde p our
en 19 4 0 , tout comme en fév rier 19 6 6 , p o u r dénoncer la deftruc- lequ el ils n ’ ont que haine 1 ? » L e s homm es qu i n ’ ont su aim er
tion du p la tea u d ’ A lb io n ; i l eft un des rares hom m es qui le monde ne peuvent en concevoir un m eilleur, et la poésie qui
sachent dire n o n , et p ro tefier contre l ’ asservissem ent, ou la émane du sentim ent de n ’ être p a s au monde e fl sans territoire.
bêtise de la notion de pouvoir. L e s cris d ’ indignation poétique Q u e le sentim ent de fa u te ,, ou de chute, p la cé à l ’ origine de
qu i ponctuent « M ou lin prem ier » : l ’ e x il, entraîne ou non révolte contre ce qui ne p eu t figurer

La poésie eSt pourrie d’épileurs de chenilles, de rétameurs Que trouble répression ou fastueux espoir*,
d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de
visages qui trafiquent du sacré, d’afteurs de fétides méta­ i l ôte toute valeur à la création, et la p riv e de toute p o ssib ilité
phores, etc. de m étam orphose. L e souvenir des d e u x im aginaires f a i t un
< Il serait sain d’incinérer sans retard ces artistes*.
homme déçu.
se réentendent tou t au long de l ’ œuvre, a u ssi ju fie s et a u ssi C e qu i f u t , en grande p a rtie , le souci de la poésie du
m otivés : X I X e siècle, où figurent sous form e de méandres des résur­
gences du courant gnoflique, n ’ a p a s été balayé p a r la révolu­
Les Stratèges sont la plaie de ce monde et sa mauvaise
tion su rréa lifle, même s i reprenant en charge la transform ation
haleine [...]. Ce sont les médecins de l’agonie, les charançons
de la naissance et de la mort*. notifiée p a r R im baud, le p a ra d is efi donné à conquérir et non
comme perdu. Cependant l ’ idée même d ’ une surréalité, où
L a colère de R ené C h ar ne présuppose aucun regret, ni
les oppositions cesseraient « d ’ être perçues contradictoirem ent » ,
ne repose sur aucune amertume. R epoussant une form e com plai-
et dont l ’ image poétique sera it l ’ annonce, annihilant dans sa

1. « Moulin premier », l v , p. 76.


2. Ibid., x l v i i , p. 74. 1. Ennéades, II, 9,5. Texte établi et traduit par E. Bréhier, Paris,
' 3. Recherche de la base et du sommet, « Billets à Francis Curel », Les Belles-Lettres, 1974, p. 116.
p. 637. 2. La Parole en archipel, « Quatre fascinants / ni. Le Serpent »,
P- 354-
L e s T erritoires de R ené C har xv
XIV Introduction
Il y a à l ’ origine un lieu perdu et, se confondant avec son
fulgu ration les d eu x élém ents rapprochés, réduit à l'é ta t de
im age, un être perdu. M a is de l ’absence du p ère, R ené C h a r
p ô les les term es originaux, les p riv a n t de leur caraltère p a r ­
n ’ infère p a s une n u it du monde. D a n s « Jacquem ard et
ticu lier, et dém unit de valeur p o sitiv e l'irréd u ctib le tension
Ju lia » , au Jadis l’herbe sur quoi s ’ ouvre chacune des Brophes,
vécue quotidiennem ent entre les extrêm es. E t s i du « p o in t
comme p a r un In illo tempore, et qui célèbre le tem ps
central » , Breton conviendra q u 'il n 'a ja m a is songé à le situer,
am oureux du père et de sa prem ière épouse, succède l ’ évocation
et m oins encore à le conquérir, m ais q u ’ i l l ’ a p en sé comme
« des volontés qui frémissent, des murmures qui vont
un p o in t m ythique à ne p a s qu itter des y e u x de l ’ esp rit, la
s’affronter et des enfants sains et saufs qui découvrent1 ».
seule rêverie sur sa p o ssib ilité suffit p o u r instaurer dans le
L a fid élité à la mémoire du père, et le souvenir d ’ un p a ra d is
présen t le sentim ent d ’ un manque, et fon d er la poésie sur
de l ’ enfance, qui f u t perdu, ne produisent p a s de fleu rs poétiques,
l ’ anticipation d ’ une définitive et absolue pa rou sie1.
m ais exigen t une aêtion. L a morale de vie quotidienne eB celle
L a vision poétique de Breton requiert des p résu pp osés qui
même de la poésie :
sont de véritables aêtes de f o i : le langage la issé à sa propre
déterm ination p a rlera it ju B e , ce que d it l ’ inconscient p a sse La poésie eSt de toutes les eaux claires celle qui s’attarde
le moins aux reflets de ses ponts.
p a r les p o rte s de corne et concerne la tribu . C ’ eB apparem ­
m ent de ces d eu x p rin cip es que R ené C h a r ne saura s ’ accom­ Poésie, la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié*.
moder lorsque, vers 19 3 4 , i l s ’ éloignera du groupe surréaliBe. L e retour sur ses traces, comme si le mouvement lâche de
Q u e R ené C h a r a it ressen ti, poétiquem ent, le regret de l ’ homme éta it, à la façon de celui de quelque O rphée, de
l ’ enfance, cela eB évident à suivre certaines traces d ’ im par­ revenir sur son p a ssé, eB disqualifié. A u s s i voit-on un poèm e
f a it s dans son œuvre, se glis'sant dans la haute v o ix solaire comme « R em ise » , où un arrière-pays m ental eB évoqué à la
comme le s brum es de rivière au m atin. façon d ’ un havre, d ’ un lieu où déposer sa peine, être ponBué
Pioche ! enjoignait la virole. p a r un N on qui d it, proclam e, l ’ efficience réelle de la p o ésie 3.
Saigne ! répétait le couteau. Fréquentes dans l ’ œuvre, les évocations de l ’ enfance, si
Et l’on m’arrachait la mémoire, elles étaient rassem blées, figureraient une image trem blée du
On martyrisait mon chaos.
poète adolescent. L e visage ferm é, concentré, p o rta n t un
D u lieu d ’ enfance aboli, bien des choses nous sont d ites dans
MASQUE D E FER
l ’ œuvre, e t en p a rticu lier dans Le D euil des Névons,
Ne tient pas qui veut sa rage secrète
Ah ! lointain eSt cet âge. Sans diplomatie4
Que d’années à grandir,
demeurera la marque de la tension, et servira à dire :
Sans père pour mon bras !
Tout ce qui a le visage de la colère et n’élève pas la voix5.
M a is ja m a is l ’ attitude du poète n ’ eB de déleBation morose :
L e s dim ensions fondam entales de cette p oésie, crispation et
Puisqu’il faut renoncer
À ce qu’on ne peut retenir, exp losio n , se traduisent p a r le mouvement du visage : un
Qui devient autre chose verrou aux mâchoires et une montagne dans le regard6,
Contre ou avec le cœur, —
L ’oublier rondement*. 1. Fureur et myB'ere, « Jacquemard et Julia », p. 258.
2. Ibid., « À la santé du serpent », xxvi, p. 267.
1. Voir Yves Bonnefoy, Entretiens sur la poésie. « Entretien avec 3. Dehors la nuit eB gouvernée, p. 122.
John E. Jackson sur le surréalisme. 1976 », Neuchâtel, La Bacon- 4. L e Marteau sans maître, p. 9.
mere, 1981, p. 123-127. 5. Fureur et myBère, « Feuillets d’Hypnos », fr. 912>P- I 97-
2. Respeétivement : L es Matinaux, « Dédale », p. 307; La Parole 6. Ibid., « Cette fumée qui nous portait... », p. 241.
en archipel, « Le Deuil des Névons », p. 390 et 391.
XVI Introduction L e s Territoires de René Char XVII

quand l ’ espérance eft suscitée p a r l ’ écoute nouvelle du chant S i tout au long de l ’ ouvrage, ju s q u ’ a u x derniers recueils, le
du grillon entendu ja d is dans le parc des N évon s1, et reve­ p a ssé et l ’ adolescence sont rappelés, ils ne le sontja m a is comme
nant avec ses d eu x notes, l ’ une vive et l ’ autre assourdie : choses m ourantes, m ais comme p a rties intégrantes du p résen t ;
Il faisait nuit. Nous nous étions serrés sous le grand chêne le p a ssé n ’ eft p a s une entité dont progressivem ent nous nous
de larmes^. Le grillon chanta. Comment savait-il, solitaire, que détacherions, m ais quelque chose que nous fa iso n s naître, a la
la terre n allait pas mourir, que nous, les enfants sans clarté, façon de L a za re ramené de l ’ oubli, à chaque inftant, sous les
allions bientôt parler1 ?
form es les p lu s diverses, pou r nous armer dans l ’ affrontem ent
P résenter le poète comme étant l’exclu et le com blé8 c ’ eft du quotidien :
tou t à la f o is p réciser le mouvement in itia l de colère e t d ’ effort
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier,
qu i a lla it donner naissance à l ’ œuvre, e t qualifier, p a r le fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pour­
moyen des contradictoires coordonnés, l ’ essence de la p oésie, rais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir
fa ite de densité et de projection. L a p hra se p a r laquelle Baude­ de vous : vous êtes le présent qui s’accumule1.
la ire, un des p a rticip a n ts de la « conversation souveraine »
L e p a ssé ne p o u rrit p a s dans la conscience du poète : quand
q u ’ entretiennent les p oètes, commence Mon cœur mis à nu :
un monde m eurt, i l m eurt sans laisser de charnier8.
« D e la vaporisation et de la centralisation du M oi. T ou t
eft la 1 » , caractériserait autant la poétique que le souvenir ★
de l ’ enfance réinterrogêe, comme si tu revivais tes fugues
dans la vapeur du matin à la rencontre de la révolte
T our que du sentim ent de noflalgie i l p u isse être f a i t un fe u ,
tant chérie, elle qui sut, mieux que toute tendresse,
i l fa u t que se contre-oppo se un sens absolu du présen t, que la
te secourir et t’élever5. L o in d ’ avoir été perdue et de n ’ être
plénitude so it non une espérance, m ais la form e p o ssible du
p lu s que regrettée, l ’ enfance eft évoquée p o u r que so it répétée sa
vécu. Une conviction souveraine perm ettra au poète de dire :
leçon de dépassem ent. L e p a ssé revient parce q u ’ i l ne s ’ eft
ja m a is aboli, m ais eft sans cesse p résen t, interrogeable, Je parle, homme sans faute originelle sur une terre présente8.
im itable. O n n ’ en fin it ja m a is de déclarer son nom qui
tourne comme roue de m oulin : D e cette p rise de conscience, pour autant q u ’ un mouvement
lent, inachevable, a u x nécessaires et im prévisibles retours,
J’avais dix ans. La Sorgue m’enchâssait. Le soleil chantait p u isse être daté, i l sem blerait que le passage de René C har
les heures sur le sage cadran des eaux. L ’insouciance et la
dans le surréalism e a it été le moment. I l arrive dans le surréa­
douleur avaient scellé le coq de fer sur le toit des maisons
et se supportaient ensemble. Mais quelle roue dans le cœur lism e armé poétiquem ent ; le groupe n ’ eft p a s pou r lu i un lieu
de 1 enfant aux aguets tournait plus fort, tournait plus vite de form ation , m ais de dépouillem ent. Une révolte q u ’ i l a vécue
que celle du moulin dans son incendie blanc6 ? solitairem ent eft partagée, et i l lu i trouve des a ssises hiftoriques
C e qui f u t une m aison s ’ eft d éfa it p o u r se reconftruire en et culturelles. Bien qu ’ i l p a sse des années dans les marges du
m e œuvre. groupe, i l ne partage n i une pratique littéraire (on ne p eu t
ja m a is, en ce qui concerne ses poèm es, p a rler d ’ écriture auto­
1. Les Matinaux, « Jouvence des Névons », p. }02. m atique), n i une inconditionnelle fid élité à l ’ irrationnel. C e n eft
2. Fureur et myfière, « Hommage et famine », p. 148.
3. Ibid., « L’Eclairage du pénitencier », p. 145.
p 6 Baudelaire, Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. I, 1975, 1. Fureur et myfière, « Marthe », p. 260.
2. Ibid., « Suzerain », p. 261.
5. L e N u perdu, « Rémanence », p. 437. 3. Recherche-de la base et du sommet,‘ <f Imptessipns .anciennes »,
6. L a Parole en archipel, « Déclarer son nom », p. 401.
p- 743.
XVIII Introduction L e s Territoires de René Char XIX

p a s pour cela q u 'il néglige de p rêter au rêve attention, sans p o rter p a r le courant des m ots ne servirait de rien. À cet
pour autant le considérer comme étant à soi seul sa valeur : enfant, dont la vie su it le cours des choses, i l fa u t subfiituer
Au regard de la nuit vivante, le rêve n’eSt parfois qu’un l ’ enfant d ’ une n u it d ’ Idumée. L a phrase fondam entale p a r
lichen speâral1. quoi s ’ effectue la p rise de conscience du rêve à l ’intérieur de
lui-m êm e e fi un m ot d ’ ordre :
L e rêve retient l ’ être dans un monde de regrets, ou comble
fallacieusem ent ses désirs in sa tisfa its, lu i rend grise l ’ existence. Il va falloir changer ma règle d’existence1.
P rêter au rêve une confiante attention, lu i accorder tout le p r es­
L e rêve d it l ’ urgence et la p o ssib ilité d ’ une seconde nais­
tige, c ’ e fi s ’ im m obiliser et se refuser les chances de m utation.
sance ; si le nom de l ’ enfant disparu e fi celui de L o u is P a u l,
M a is la nuit suivante p eu t être autre chose. « Abondance
ce que Sarane A lexa n d ria n 1 2 interprète pour son compte
viendra » comprend la relation commentée d ’un long rêve q u ’ on
comme évoquant le compagnonnage de L o u is A ragon et de
p eu t tenir p our un récit de form ation. N o n seulement le titre
P a u l L lu a rd , celui du rêveur n ’ e fi p a s donné. M a is i l ne p eu t
même évoque sous form e détournée L ’ Odyssée, m ais ce qui e fi
être que celui de René, dont le rêve illu firera it la signification.
d it en ces Eaux-mères* c ’ efi, à la façon dont se développe un
L e commentaire p la cé en exergue : « A. quoi j e me defiine »
récit initiatiqu e, une confrontation avec la m ort en vue d ’ une
d it bien que le cara Itère im p éra tif du rêve a été perçu dès l ’ éveil
renaissance. L e s figures com plém entaires de l ’ eau et du fe u ,
et a im posé de le noter ; i l efi cependant asse% ambigu pour
du fleuve et des forges ( telles q u ’ on les retrouve dans « F r é ­
la isser à la defiination envisagée une m u ltip licité de sens.
quence3 » ) fo n t songer bien sûr au monde souterrain de V én u s
C ertes, on ne p eu t exclure la vocation littéraire et le refus de
et de V u lca in , où dans les éclats se trem pent des arm es pour
réduire la poésie à une rhétorique de l ’ image ; m ais on p eu t
aim er. C ette vision rêvée revivifie un souvenir d ’ enfance narré
songer au ssi à un incessant mouvement de m ort et de renaissance
dans « L e D evoir » :
qui dessinera les grandes lignes de la vie et partagera les recueils
L ’enfant que, la nuit venue, l’hiver descendait avec pré­ poétiques. L e s grands rêves in itiatiqu es, qui dans L ’Odysée ou
caution de la charrette de la lune, une fois à l’intérieur de la L ’Énéide narrent le passage d ’un éta t à l ’ autre, d ’une vie
maison balsamique, plongeait d’un seul trait ses yeux dans
protégée à un risque accepté, de la nofialgie des ea u x prim or­
le foyer de fonte rouge4*.
diales, au danger du fe u qui réduit en cendres ce q u ’ i l f a it
L e fo y er e fi déjà une image du fe u central. D a n s le rêve, b riller, affirm ent la nécessité d ’ éprouver sans cesse une m ort
vont figurer un alambic [...] accroché à un clou de sym bolique.
la plinthe, et, dans un p la ca rd sans battant, une forge D ’autres tex te s dans Le Marteau sans maître in sifien t
et un étang6. P a s un seul des élém ents de ce rêve qui ne sur la nécessité de changer de vie : « M oulin prem ier » se clôt
p u isse se relier à la tota lité de l ’ œuvre, qui ne p a rticip e à p a r un poèm e in titu lé « Commune présence » :
sa confiitution m iniature et anticipée. I l e fi enjoint au rêveur
de donner, a u x d ieux de l ’ eau et du fe u , un f ils : car l ’ enfant Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
selon la chair ( nul signe n ’ e fi exclu de ce qui efi, en d ’ autres S’il en eSt ainsi fais cortège à tes sources
con textes, appelé le roman fa m ilia lJ g ît m ort au fo n d d ’ un Hâte-toi
cercueil inondé. Reprendre l ’ ancien je u des vers, et se la isser Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
1. L a Parole en archipel, « Sur une nuit sans ornement », p. 393. Effeétivement tu es en retard sur la vie
2. L e Marteau sans maître, p. 50 et suiv.
3. Fureur et myftère, p. 131.
4. Ibid., p. 143. 1. Ibid., p. 52. .
j. L e Marteau sans maître, « Eaux-mères », p. 51.
2. L e Surréalisme et le Rêve, Paris, Gallimard, Connaissance de
l’inconscient, 1974, p. 415-
XX Introduction L e s Territoires de René Char XXI

La vie inexprimable d ’ une acceptation et d ’ une revendication de l ’ exifience. L e


La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir1 [...]. sentim ent de l ’ intégrité, de la participation de l ’ ex ifîa n t au
Com m e le rêve, « E a u x-m ères » , illustre la distance p rise monde, n ’ a rien d ’im m édiat ; i l eft une conquête (ce que d it
p a r R ené C har à l ’ égard de ses a m is surréalistes, qui ont substi­ le rêve) et se forge p a r le moyen de la poésie. C ’ eft le regard
tué à l ’ancienne versification d ’autres lo is : pou r être nouvelles, poétique qui reftitue au monde sa présence plénière, rend « les
elles n ’ en sont p a s m oins arbitraires, « Com mune présence » vicissitudes de la vie indifférentes, ses désaftres inoffensifs,
affirme que la m utation nouvelle ne p eu t p a s être seulement sa brièveté illusoire » , selon les m ots p rêtés p a r P ro u ft à son
littéra ire, m ais doit im pliquer une transform ation de rapport narrateur. L e s sensations ne nous apprendraient rien, dénuées
au monde. Â cause des circonstances historiques favorables, d ’ expression : leur vérité e ft dans la cohérence verbale.
le groupe surréaliste, en 19 3 0, lu i a été un lieu propice p o u r se
défaire du « v ie il homme ». M a is en 19 3 4 , R ené C h a r sa it La vraie vie, le colosse irrécusable, ne se forme que dans
les flancs de la poésie1.
devoir a ller au-delà p o u r dire la vie inexprimable2. E n
conclusion d ’ une véritable leçon d ’ interprétation, « Réserve
L ’ image m aternelle, qui sous-tend l ’ expression, insifte sur
romancée » évoque le succès de l ’ épreuve : E t l’avenir eSt
le caractère créateur, propulseur et violent de la poésie ; a u ssi
fécondé3. M a is c ’ eSt dans le paragraphe X X I I de « Partage sur le f a i t que donnant à voir un colosse, une figure du monde
fo rm el » que, à prop os des prestiges et des lim ites du rêve, eSt
des G éants, elle p rod u it quelque chose qui excède son origine.
proposée une nouvelle ligne de conduite : v iv r e devient la
A u s s i la poésie ne p eu t-elle « s ’ exp liqu er » p a r ce qui la
conquête des pouvoirs extraordinaires dont nous nous p rod u it ( rêves et soucis d ’être ; p a tien t tra va il sur le je u des
sentons profusément traversés mais que nous n’expri­ m ots) ; tout au contraire, la lum ière du te x te éclaire les
mons qu’incomplètement faute de loyauté, de discerne­ accidents de l ’ exifience. Un a rt poétique circule tout au long
ment cruel et de persévérance; v iv r e a in si eSt le seu l devoir de l ’ œuvre ; m ais loin d ’ avoir pour objet la confection du poèm e,
du poète, qui incite ses compagnons pathétiques à se désinté­
i l tourne autour d ’une seule question essentielle qui eft de savoir
resser des b ijo u x littéra ires et à préciser ce mystère nouveau*.
comment rétablir dans la poésie un discours vrai. P articipan t
C es élém ents regroupés n ’ établissent p a s une histoire, m ais
du corps et de l ’ esp rit, le langage vrai ne p eu t qu ’ être lié à une
marquent les m om ents d ’ un mouvement qui ne cesse de se
conduite :
réactiver, de se redire comme si l ’ œuvre éta it tou t entière une
com plexe et constante deftruCtion et reform ulation d ’ elle-m êm e, Le poète passe par tous les degrés solitaires d’une gloire
où resurgirait et s ’enlacerait en thèm es nouveaux une passion colleétive dont il eSt, de bonne guerre, exclu. C’eSt la condi­
sans fin . tion pour sentir et dire juste2.
L e terme d’élévation dont use V igny pour désigner non
un genre m ais une attitude poétique p ou rra it être généralisé A ffirm a n t la volonté de changer d ’ exiftence dans « E a u x -
à une poésie où le monde patiem m ent eft d it, où la présence mères » , R ené C h ar d it tout autant sa recherche d ’ un nouvel
' des choses eft reconnue, où com pte eft tenu des crépuscules du ordre, son souci d ’ un nouveau langage, que sa volonté de méta­
m atin et du soir. D è s lors le sentim ent in itia l de colère ne morphose perm anente.
s ’accompagne p a s d ’ un refus du monde m ais, à l ’inverse, S i le nom d ’ H éraclite eft très naturellem ent associé à celui
de C h ar, c ’ e fi q u ’i l eft l ’ un de ceu x avec qui i l v it « en compa-
1. P. 80-81.
2. Ibid.
3. L e Marteau sans maître, « Moulin premier », xxvn, p. 69. 1. Recherche de la base et du sommet, « Arthur Rimbaud », p. 730.
4. Fureur et myItère, « Partage formel », x x i i , p. 160. 2. Ibid., « Bandeau de “ Fureur et mystère ” », p. 653.
XXII L e s Territoires de René Char XXIII
Introduction

gnie » , puisque te l eft le sens prem ier de converser. À l ’ inverse, poète eft en ce sens le p lu s exp osé : l ’ exercice poétique eft
même dans la « Page d ’ ascendants pour l ’ an 19 6 4 » , le nom côtoiem ent de la m ort.
de Parm énide n ’apparaît p a s. S e ra it-il p our autant illicite de N e te plains pas de vivre plus près de la mort que les
rapprocher la notion de rencontre de l ’ expression de la révéla­ mortels1.
tion, il eft p a r quoi s ’ ouvre le poème ? B ien q u 'elle ne so it
C e que connaît le poète, c ’ eft Tém erveillem ent du don et la
p a s sujet à raisonnement, l ’ évidence de l ’ être n ’ eft p a s aveu­
solitude, l ’évidence du sens et le flétrissem ent de la page
glante : être, penser et dire sont le même selon le fragm ent 6.
inaccom plie, la révélation de l ’être et le retour à la nuit. C ’ eft
C e qui e ft perçu dans la lum ière de l ’ être devient signe: le
à l ’ affrontem ent de la m ort que nombre de poèm es sont consacrés,
poèm e se confirm é fréquem m ent sur la form e de diptyque
non p our la nier, n i se la isser, avec toujours quelque com plai­
( dans « S eu ls demeurent » : « M édaillon » , « É lém en ts » ;
sance, terroriser p a r elle ; m ais tout au contraire pou r la
dans « L e s L o y a u x A d versa ires » : « Redonne^-leur » ;
dans Les Matinaux : « L e M asque funèbre » où l ’ articulation naturaliser :
des d eux p a rtie s eft au ssi fortem en t marquée que dans les Tout ce qui eSt doué de vie sur terre sait reconnaître la
sonnets du X V I e siècle). L ’ ex ifia n t n ’ a cependant p a s les mort*.
privilèges de l ’ être ; la poésie seule lu i donne l ’ être. L a rencontre
E lle aura d ’ autant m oins de p o id s que la vie aura été p lu s
sera l ’ expression dominante de cette sorte d ’ épiphanie quand se
ju fiem en t accom plie ; se donnant p o u r hardi, modeste et
m anifefte la vraie vie, et q u ’ elle se rend visible avec l ’évidence
mortel le poète attend de l ’ œuvre conçue avec hardiesse et
d ’ un colosse irrécusable. 'L e fin i ne p eu t composer avec
menée avec m odeflie dans l ’ usage des m ots et le regard sur les
l ’infin i et la réflexion sur l ’ infin i ne p eu t être tenue que p our
choses, qu ’ elle rende insignifiant son caraftère m ortel, à la
pernicieuse à qui eft soucieux non de l ’au-delà m ais de l ’ ici-
fa çon dont le narrateur de À la recherche du temps perdu
même. L a rêverie sur les étoiles, et la profondeur des espaces
cesse, p a r un exercice sem blable à celui de la littérature, de se
silencieux eft toujours disqualifiée, quand au contraire la terre
sentir « médiocre, contingent, m ortel » . I l s ’agit d ’ un courage
im m édiate, lourde, aqueuse eft valorisée. D e la même façon la
prem ier et non d ’ une conquête de l ’ âge : Mort, tu nous
notion de contingence se trouve élim inée : p u isq u ’i l y a, p a r la
étends sans nous diminuer, e ft-il écrit dans le dernier fr a g ­
poésie, une vision p o ssib le de l ’ être, l ’ existence n ’ eft p lu s fr u it
m ent de « M oulin prem ier » :
du hasard. C e qui constitue un scandale philosophique, le f a i t
que cet exista n t n ’a it aucun des privilèges de l ’ être, sans p our Droite somnambule que nos mères voraces, conquises en
autant connaître le bonheur du néant, p erd toute im portance
leur grossesse, avaient léchée, me voici devant toi moins
inquiet que la paille3.
devant la révélation poétique. L a révélation de la plénitude de
l ’être n ’ eft p a s exclue de ce monde ; l ’ expérience de la vraie vie C e qui f a it jo u er, en reprise modifiée, le fragm ent 23
ne se f a i t au p r ix d ’ aucun renoncement : c ’ e ft tou t au contraire d ’ H éraclite : « Une f o is nés, ils veulent vivre p u is subir la
l ’ im m édiat, le quotidien, ce qui eft considéré comme p etitesse, m ort, ou, p lu tô t, trouver le repos. E t ils laissent des enfants
qui se trouve brûler d ’une lum ière inaccoutumée. qu i partageront le même deftin*. »
L a situation de l ’ homme dans l ’ espace et dans le tem ps eft
tenue p o u r la marque de sa contingence et du caraftère appa­ 1. L es Matinaux, « Rougeur des Matinaux », xix, p. 333.
2. Chants de la Balandrane, « Place I », p. 335.
remment dérisoire de toute existence. C ’ eft principalem ent le 3. l x x , p. 79. . . .
rappel à l ’ ordre du tem ps que l ’homme supporte le m oins, 4. Trad. Yves BattiStini : Trois contemporains, Héraclite, Parmé­
nide, Empédocle, traduâion nouvelle et intégrale avec notices,
au p o in t que l ’ ombre portée p a r la m ort sur la vie suffit à la Paris, Gallimard, 1955. Repris dans la colle&ion Idées, sous le
rendre insignifiante à ses p rop res y e u x , à la m iner. O r le titre Trois présocratiques, 1968, p. 33.
XXIV Introduêtion L e s Territoires de René Char xxv

À . la poésie de la nofialgie qu i d isa it la m ort, s ’ oppose différence e ft amené à irradier e t à rayonner. L ’ absence s ’ a ssi­
une poésie de la présence qui prend p o sition contre sa hantise m ile au fo y er : l ’ objet n ’ eft p a s effacé, i l eft transm uté. Q u an d
sans la méconnaître. L a révolution q u ’ opère la poésie de l ’accep­ i l eft de tradition de penser que si la littérature p eu t nous p a rler
tation, c ’eft de substituer à la fascin a tion ftérile de l ’absence, du monde, ce n ’ eft que sous la form e de cendres, que s i le m ot
l ’acquiescement, f û t - i l difficile, à ce qui eft. L a poésie eft le p eu t bien évoquer l ’ objet, c ’ eft en tant que chose morte ( M a l­
moteur de ce changement : larm é pense ne nous rendre p a r le m ot fleur que l ’ absente de
tout bouquet), tou t au contraire p our R ené C h a r la poésie,
On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les
dieux1. révélation et expression, ne p eu t être que plénière :
La raison ne soupçonne pas que ce qu’elle nomme, à la
N o n seulem ent la poésie nous p erm et d ’affirm er la présence légère, absence, occupe le fourneau dans l’unité1.
p a rm i nous de ceu x qui ont accointance avec l ’être, m ais, trans­
E lle ne confiitue p a s une lim ite de la pensée, e t pour elle un
fo rm a n t notre existence en la m ettant en accord avec l ’ inter­
scandale, m ais un élément d ’ un syfième sans cesse contrarié
minable cycle des renaissances e t des m utations, elle f a i t p a r
et rééquilibré. A in s i en v a -t-il de la m ort sise au cœur de
le biais de l ’ œuvre quelque chose de sem blable à ce qui f u t ja d is
l ’ e x ifla n t :
illu stré p a r le passage de l ’aventure terrestre à l ’ aventure
cêleSte, O rion devenant constellation. Nous ne sommes tués que par la vie. La mort eSt l’hôte.
Elle délivre la maison de son enclos et la pousse à l’orée du
Ce qui me console, lorsque je serai mort, c’eSt que je bois*.
serai là — disloqué, hideux — pour me voir poème*.
U n poèm e ne saurait se réduire à une p la in te : i l eft aêtion
I l y a transsubstantation de l ’ exiStant en une œuvre, qui est. et conquête, conversion à l ’ évidence du réel, et expansion
L ’absence a été un constant m o tif poétique perm ettant, p a r continue :
analogie, d ’ évoquer la douleur d ’ une séparation fondam entale. Faire un poème, c’eSt prendre possession d’un au-delà
L e poète en retourne le m otif, au lieu même où elle avait le p lu s nuptial qui se trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle,
de preStige : la p la in te amoureuse. « L e t ter a am orosa » célèbre, et cependant à proximité des urnes de la mort3.
en l ’ absence de l ’ être aim é, la Continuelle. E t dans « C la ire », D è s lo rs que ce monde eft reconnu non comme un sim ulacre,
l ’amour eSt ce q u i a une capacité d’absence3. L e f a i t que quelque image fa lla cieu se et déchue d ’ un p a ra d is mém orisé,
l ’image so it p lu s fréquem m ent aêtion que com paraison eSt lié m ais comme étant souverain, le « séjour de l ’ homme » eft,
au même m o tif : l ’ illustration d ’ un élém ent donné po u r prem ier selon le fragm ent 13 3 d ’ H êra clite, « séjour du divin ». L e
p a r quelque objet évoqué pour certaines qualités communes, et monde poétique de R ené C h a r eft peup lé de divinités qui sont
non pour son être prop re, entraîne une relation perçue comme hommes ayant le sentim ent de l ’ être et en ayant eu la révélation.
« présence-absence » ; le seu l usage du comme donne au
second élém ent m oins de réalité q u ’ait prem ier, le rejetant hors
« l ’a s y m é t r ie est jo u v en ce . »
du monde des choses évoquées dans celui des im ages. Sans
méconnaître le rôle central de la notion d ’ absence dans la pensée D a n s une belle étude sur l ’ univers im aginaire de R ené C har,
et l ’im aginaire, le poète ne lu i p rête p a s le pouvoir d ’ entraîner Jean-Pierre R ichard a f a i t valoir le rôle prédom inant des
le réel dans un néant, m ais f a i t d ’ elle ce qui p a r son irréduêtible images de la concentration et de la déflagration, de l ’unité et

ï. La Parole en archipel, « La bibliothèque e$t en feu », p. 378. 1. Fureur et mystère, « L ’Absent », p. 140.
2. Ibid., « Les Compagnons dans le jardin », p. 383. 2. L e N u perdu, « Contre une maison sèche », p. 483.
3. Trois coups sous les arbres, p. 883. 3. L a Parole en archipel, « Nous avons », p. 409.
XXVI Introduction L e s Territoires de René Char XXVII

du partage : « Toute création vraie, d ’ ailleu rs, n ’ est-elle p a s ments apparemm ent fo r tu its , comme la publication d ’ une série
volcanique, ne procède-t-elle p a s d ’ une fureur obscurém ent liée de « m inuscules » p a r P ierre-A n d ré Benoit après 19 j 1 , ou la
à un mystère l » L ’ image de l ’ essaim se changeant en un réunion en volumes successifs des poésies de 19 4 / à 19 7 9 ,
continuel bourdonnement s ’ associe à celle du tournesol, de la R ené C h ar cherche à tirer de l ’ occasion offerte tout le p a r ti
marguerite, du p ollen , disparaissant et renaissant en un même p o ssib le pou r fa ir e jo u e r les œuvres les unes auprès des autres,
mouvement tourbillonnant et coruscant : « L a conscience p our que chacune so it vue dans la solitude de sa page, et que
authentique se condamnera donc à sans cesse m ourir, pou r sans soient cependant perceptibles leurs rapports m utuels :
cesse revivre \ » A ffirm a tion critique que ju B ifie toute le Bure Salut, chasseur au carnier plat !
de tex te : À toi, lefteur, d’établir les rapports.
A vec un aStre de misère Merci, chasseur au carnier plat.
Le sang à sécher eSt trop lent. À toi, rêveur, d’aplanir les rapports1.
Massif de mes deuils, tu gouvernes :
Je n’ai jamais rêvé de toi12. C e s Brophe s de « M oulin prem ier » valent pour tout rapport
à l ’ œuvre ; en feu ille ta n t le volume, au cours d ’ une de ces leBures
S u r cette Brophe s ’achève le poèm e : Sept parcelles de
qui fo n t aller et revenir, non au rythme d ’une rêverie, m ais
Luberon ; les moments d ’ un tem ps de jeun esse sont rappelés
selon les exigences d ’ un sens qui se cherche, on voit s ’ assem bler
en des Brophe s ju xta p o sées, chacune ayant son m ité syntaxique,
les te x te s en quelque image de conBellation, à la fo is dispersés,
et chacune étant conBruite de façon à rejeter dans le dernier vers
d isjo in ts et associés en figures. C e souci de la « suite » , pour
le m ot qui la gouverne. L ’épars eB contrôlé p a r le nombre ( celui
cette fo is user de certaine métaphore m usicale, ne se marque
de la pléiade de remémoration et celui du m ètre), p a r la répé­
p a s seulem ent p a r de longs poèm es, te l celui qui d it la révolution
tition ( celle de la form e identique de sept quatrains, et celle du
d ’Orion resurgi parmi nous2 dans Aromates chasseurs,
je u des allitérations et des assonances). A in s i le poèm e e B -il
m ais au ssi p a r la « reprise » d ’ œuvres en un ordre nouveau
donné comme le lieu où se rassem ble ce qui tend à se disperser,
comme dans le rassem blem ent in titu lé « Commune présence3 »,
et d ’ où, à l ’ inverse, p a raissen t ja illir , à la fa ço n d ’ étincelles,
selon le titre du dernier poèm e de « M oulin prem ier ». L ’ ordre
éclairer, s ’abolir, des brindilles de mémoire. A la fo is autonome
des poèm es n ’y eB p a s chronologique, m ais associatif. L e s
et solidaire, chaque Brophe p a ra it s ’ éteindre au p o in t qui
titres des neuf p a rties marquent les grandes articulations de
l ’ achève p our que quelque explosion nouvelle p u isse survenir et
l ’ œuvre :
p orter p lu s loin la lum ière.
L ’attention de René C h ar à la notion d ’ ensemble et de Cette fumée qui nous portait
rassem blem ent eB extrêm e ; elle se marque non seulem ent p a r Battre tout bas
Haine du peu d’amour
la conBruBion de la Brophe et du poèm e, m ais au ssi p a r le
Lettera amorosa
souci de com position des recueils. S i Baudelaire a affirm é q u ’ un L ’amitié se succède
volume de poésies eB un livre conBruit, j e ne vois guère que Les frères de mémoire
H ugo, à propos de La Légende des siècles, p our avoir a u ssi L ’écarlate
Vallée close
conBamment interrogé les p o ssib ilité s d ’association, le pouvoir Ces deux qui sont à l’œuvre.
de com patibilité des tex te s séparés. Q u ’ i l s ’ agisse d ’ événe­

1. L e Marteau sans maître, « Moulin premier », xxvi, p. 68.


1. On^e études sur la poésie moderne, Paris, Le Seuil, 1964. Repris 2. Aromates chasseurs, p. 509.
dans la colleétion Points, 1981, p. 99 et 89. 3. Anthologie des poèmes de René Char, avec une préfacé de
2. L e N u perdu, p. 422. Georges Blin, Paris, Gallimard, 1964.
XXVIII Introduction L e s Territoires de René Char XXIX

Une sorte d ’autoportrait m oral e t poétique e fî dessiné p a r so it p a r enveloppement ( « L e M a rtin et 1 » ) , so it, à diélance
le f a i t de souligner, en enfa isa n t des titres, certaines exp ression s, textu elle, dans un effet de reprise : Deux rosiers sauvages
où jo u en t les données essentielles d ’ une vie : le lieu dynamique de pleins d’une douce et inflexible volonté*, réapparaissent
l ’ origine (on lira « C ette fum ée qu i nous p o r ta it... » dans à l ’ intérieur de l ’interrogation du poète.
« L e s L o y a u x A d v ersa ires 1 » ) , le risque, l ’ am our, l ’ am itié, Qu’as-tu à te balancer sans fin, rosier, par longue pluie,
la responsabilité, le tim bre des couleurs (la qualification de avec ta double rose* ?
violet associe les cendres1 dans Le Marteau sans maître a u x
Une théorie poétique veut que la redite ( celle de la récurrence
figues, les fruits indispensables à mes songes de mort*,
phonétique) so it une form e d ’ annulation, que la répétition
au château en amont d’un bourg dévasté par le typhus*;
d ’ une identité en entraîne la deBruBion. I l en va tout autre­
pour, dans « L e Poèm e pulvérisé » , mener ju s q u ’ à la demeure
ment ic i ; choisirait-on les poèm es où sur une gamme de notes
de l ’ homme v io l e t 5,), le lieu, la dualité, car la lu tte des
lim itées se jo u e une série de variations comme dans « L e
. contraires n ’ eB p a s seulement form ulée, sous sa form e héra-
B aiser » :
clitèenne, m ais sous celle, p lu s fondam entale, des doubles
équivoques. L e jugem ent que René C har porte sur le poèm e Massive lenteur, lenteur martelée ;
« Génie » de R im baud, où il s’eSt décrit comme dans nul Humaine lenteur, lenteur débattue;
Déserte lenteur, reviens sur tes feux;
autre poème*, p o u rra it se transposer à un de ces p ropres Sublime lenteur, monte de l’amour :
poèm es « L e M o rtel Partenaire’’ » : un com bat sans fin m et La chouette eSt de retour*.
a u x p rises, ju s q u 'à leur m utuelle et fra tern elle deBruBion en
que l ’ on verrait, tout au contraire, la répétition u tilisée comme
une flam m e nouvelle, le sensible et l ’intelligible. L a parole
form e d ’ insiBance litanique p o u r fa ir e entendre, sur fo n d de
dite dans « L a SieB e blanche » :
persiB ance, un dernier vers qu i reprend en charge, p a r le biais
Je vous aime mystères jumeaux8, d ’une évocation de la damo M achoto5, l ’ espérance explosive
prendrait, détachée du contexte d ’ où elle tire un sens autre, de l ’ enfance : le dernier vers renouant avec le titre , le poèm e
valeur em blém atique, si on se souvient de la dissym étrie fon d a­ tourne sur lui-m êm e sans p o u r autant revenir à son p o in t de
mentale des ju m ea u x. On en trouverait l ’ expression sous la départ. L a répétition n ’ e B p a s celle de l ’ identique.
form e même de titre (« Sosie » ) , dans le je u des qualifications S i l ’ image et l ’ objet ont égale im portance et même privilège
doubles et disjointes ('diamant et sanglier, ingénieux et ils se gardent à diBance, et m aintiennent leur différence :
secourable, te l e fî le frère brutal de « L ’ A b s e n t 8 » ) , L ’asymétrie eSt jouvence*.
dans le système des répétitions en fin de poèm e de la p hra se in i­
Q u a n d R ené C h ar u tilise l ’ alexandrin de façon continue
tia le, dans la conBruBion même du bloc de prose où d eu x Brophes
(« C ou rs des argiles1 » ) , ou le g lisse dans des te x te s en prose
se répondent so it dans leur succession (« F ro n t de la rose10 » ) ,
(« A llégeance 8 » ) ce n ’ eB p a s pou r en fa ir e le lieu d ’un conflit
1. Fureur et myflère, p. 241.
2. « La Manne de Lola Abba », p. 25.
3. « Le Climat de chasse ou l’Accomplissement de la poésie », 1. Fureur et myflère, p. 276.
p. 28. 2. La Parole en archipel, « Le Bois de l’Epte », p. 371.
4. « Devant soi », p. 57. 3. Ibid., « L ’Une et l’Autre », p. 391.
5. Fureur et myflère, « Suzerain », p. 261. 4. L e N u perdu, p. 468.
6. Recherche de la base et du sommet, « Arthur Rimbaud », p. 733. 5. La nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « Chacun
7. L a Faroie en archipel,y . 363. appelle », p. 499.
8. Les Matinaux, « Le Carreau », p. 310. 6. L e N u perdu, « Bienvenue », p. 438.
9. Fureur et myfière, p. 140. 7. Ibid., p. 437.
10. L a Parole en archipel, p. 364. 8. Fureur et myflère, p. 278.
XXX Introduction L e s Territoires de René Char XXXI

réductible p a r un syBème d ’ équilibre sémantique interne, p a r un A v a n t d ’ être in scrit en titre, le thème de « L a Fontaine
je u d ’aigus et de nasales ou de labiales et de gutturales allitérées. narrative » est annoncé dans « Partage fo rm el » ( X L I V 1) ,
E t relie d eu x élém ents d iB a nts qui n ’ ont p our se conjoindre et l ’ expression eB reprise dans « L a bibliothèque eB en fe u * »,
que le lit du vers, et qui sont sa isis dans un mouvement de où le poète revient également sur la notion de Poème pulvérisé*
m utation ; le vers se déséquilibre en un vers nouveau. T ou t u tilisée en 19 4 7 . L ’aftion de la justice eSt éteinte qui avait
comme les verbes u tilisés sont fréquem m ent de re-commencement, servi de titre a u x poèm es de 19 9 6 -19 9 8 donne essor à une
le et eB un nœud de relation. T e et jo u e le rôle que précise nouvelle phrase en 19 7 6 à propos de R im baud :
l ’ em ploi en titre du m ot D yne1, exprim an t non p a s seulement
L ’aétion de la justice eSt éteinte là où brûle, où se tient la
la puissance m ais l ’ in sta n t du passage à l ’ aCte. C ’ eB-à-dire
poésie, où s’est réchauffé quelques soirs le poète*.
le moment où ce qui vient d ’ être proposé s ’ a bolit en un sens
nouveau : P a r cette u tilisation de sortes de « citations courantes » un
poèm e se trouve renvoyé à une autre œuvre qui jo u e comme
Enfin, si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux*.
référent de la prem ière : l ’ une appuie l ’ autre, lu i apporte en
M êm e l ’ alexandrin traditionnellem ent Bable devient un o u til soutien son propre accom plissem ent. D e s liens s ’ établissent
de destruction du vers en fa veu r du poèm e. sans cesse d ’ un lieu du texte à l ’ autre. S i bien que cette œuvre
L ’ œuvre se tisse de rappels, se conBitue en réseaux, d ’ autant en fragm ents donne une exceptionnelle im pression de cohérence
p lu s évidents q u ’ elle se développe en écho d ’ elle-m êm e, tant organique. D e nom breux f ils la tissen t : les suites ne sont p a s
p a r les trente-trois morceaux, qui l ’ établissent comme ce tem porelles, et les poèm es de 19 9 9 , p a r exem ple, n'occupent
qui, en cas de dispersion, se regrouperait nécessairem ent, que p a s un même recueil, m ais ponêtuent plu sieu rs ouvrages. I l y a
p a r le s titres des recueils qui sont repris dans d ’autres volum es donc là de la p a r t du poète un effort de disjonêtion, et p a r la
ou y sont ex p licités : La Base et le Sommet eB commenté voie des reprises, de m ise en relation. René C har f a it un
dans « L e R em part de brin d illes 8 » ; Aromates chasseurs usage fréqu en t de nom s géographiques ; peu nom breux et
glisse dans « Joue et dors * » ; « R etour am ont » n ’ eB p a s récurrents, ils évoquent l ’ A lsa ce de la guerre, p lu s tard revi­
seulement défini dans son « bandeau1 6 » , m ais au ssi dans l ’ étude
5
4
3
2 sitée, le poème « L e s Parages d ’ A lsa ce » renouant avec la
sur R im baud : En voulant remonter aux sources et se « Fièvre de la P etite-P ierre d ’ A lsa c e » ; ou surtout le V a u ­
régénérer, on ne fait qu’aggraver l’ankylose, que pré­ cluse : Le Thor eB un village de so leil au nom de dieu du N o rd ,
cipiter la chute et punir absurdement son sang", comme T bougon, ou M aussane, qui p eu t aussi être l ’ anagramme de
dans le recueil du même titre (« A iguevive » , « L ’ O ueB Saum anes (p u isq u ’ i l s ’ agit des seigneurs de Maussane,
derrière soi perdu 7 » ) ; déjà dans « L e Poèm e p u lvérisé », que fu ren t les Sade) . C es noms désignent des lie u x suffisam ment
en 19 4 6 , le poète affirm ait : étro its pour garder, auprès du leêteur qui ne connaît p a s le
V a uclu se, une valeur magique, et fa ir e , pour qui le connaît,
Le bonheur eSt modifié. En aval sont les sources8.
de la géographie locale une géographie mythique. S i le paysage
fu t indispensable à la naissance du poèm e, le poèm e ne lu i eB
1. L e N u perdu, p. 458.
2. Les Matinaux, « Rougeur des Matinaux », x x v ii, p. 335.
3. L a Parole en archipel, p. 360. 1. Ibid., p. 166 : « Le poète tourmente à l’aide d’injaugeables
4. Les Matinaux, p. 321. secrets la forme et la voix de ses fontaines. »
5. Recherche dé la base et du sommet, p. 656. 2. « Alors sous les arbres reparle la fontaine. » (La Parole en
6. Ibid., p. 732. archipel, p. 370.)
7. L e N u perdu, p. 433 et 439. 3. La Parole en archipel, p. 378.
8. Fureur et myflore, « Pulvérin », p. 256. 4. Recherche de la base et du sommet, p. 728.
xxxn Introduction L e s Territoires de René Char XXXIII
i •
ja m a is réductible. L e titre, en général, nejo u e p a s un rôle d ’ indi­ Mon salut consiste à périr,
La Mort de la Mort me délivre :
cation de sens ou de précision d ’ événement ( sa u f « L o u is C u rel
Objet de mes plus doux ébats,
de la Sorgue » dans « S eu ls demeurent1 » ; la localisation Paris, Mort qui rends ma Vie immortelle,
musée Rodin, p our « L a L isiè r e du trouble 12 » ou le sous- le te cherche avec tant de zèle
titre dans « L ’ É tern ité à Lourm arin34» indiquent p a rfo is une Que ie meurs de ne mourir pas.
direction de leCture). L e titre ne se donne p a s p our une clé L u e , avec en l ’ esp rit la poétique de R ené C h ar, la pa ra ­
marginale à l ’ œuvre, demeurant e x ilé du poèm e p a r le tradi­ phrase de saint P a u l dans Les Œuvres poétiques et saintes
tionnel blanc typographique, et entretenant avec lu i des relations (L y o n , 1 6 j 3 ) changerait totalem ent de sens, et entrerait dans
quasim ent d ’ ordre : le titre e fî un m ot du poèm e en relation le champ du fragm ent y i d ’ H éraclite : « V iv re de m ort et
d ’ échange avec lu i ; i l redouble le poèm e en un effet dispropor­ m ourir de vie » .
tionné de m iroir : le blanc a une valeur identique à celle de la C ertain s m o tifs, comme celui de la sym étrie des représen­
\ conjonction. tations, Les nuages sont dans les rivières, les torrents
D e cette cohérence organique ne p ourra it p a s rendre compte parcourent le ciel, relient le poèm e de R ené C h ar, « L ’ A llé ­
une leCture seulem ent sensible a u x corrélations et a u x récurrences. gresse 1 » , à celui de S a in t-A m a n t, le « M oyse sauvé » (6 e p a r­
L e tex te se conBitue fréquem m ent de trois p a rties : le titre, tie) : dans le fleuve qui eB un étang
un corps de te x te disant au p lu s p r ès une perception, une
Le Firmament s’y voit, l’Astre du Jour y roule;
ém otion, p u is une séquence fin ale qui habituellem ent entraîne
Il s’admire, il éclate en ce Miroir- qui coule,
à relire tout autrem ent le titre. C ette HruCture est asse% proche Et les hoStes de l’Air, aux plumages divers,
de celle de certains poèm es de la P léiade, qui, p a r des effets de Volans d’un bord à l’autre, y nagent à l’envers.
déséquilibre q u a n tita tif (h u ita in -sixa in dans le cas du
L e poisson changé en oiseau, dans la septièm e p a rtie :
sonnet) et du soulignem ent des m ots p iv o ts, tournent sur eux-
mêmes, m ettent à égalité d ’ im portance l ’ image et l ’ objet, Si toSt qu’il eSt lasché, d’Oyseau devient serpent...

Ah ! la neige eSt inexorable P eut-être, à cause de son rythm e, songera-t-on p lu s volontiers


Qui aime qu’on souffre à ses pieds, à la Paraphrase de M a rtia l de B rives « sur le cantique des
Qui veut que l’on meure glacé trois enfants »,
Quand on a vécu dans les sables.
Fontaines où le soleil nage,
< eft, sous le titre « Pyrénées* » , un poèm e de R ené C har. T out Clairs miroirs de cryStal coulant,
autant que la série des im ages dom inantes, le syBème de Où par l’esclat d’un or tremblant,
réitération sonore et les effets de ralentissem ent dans le je u du Cet aStre fait voir son image,
vers, le glissem ent d ’un m ot dans son contraire apparentent che% qui on trouverait une p a lette de m ots identique à celle de
cette œuvre à celles de la fin du X V I e siècle ou du début du René C har. R ose, bulle, bougie, éclair, neige sont les term es
X V I I e siècle. C he ^ M a rtia l de B rives un vers se retourne en d ’ appui des im ages de C h a r, et des poètes de la métamor­
celui qui le su it : phose :
Il n’eSt rien qui me fasse vivre ESt-ce une fleur ? ou si la flamme
Que l’espérance de mourir, Brusle les bords de ce rosier ?
1. Fureur et myflère, p. 141. s ’ interroge Jean de B ussières dans les Descriptions poé-
2. F a Parole en archipel, p. 367.
' 3. Ibid., p. 412.
4. Les Matinaux, p. 304. 1. L a Parole en archipel, p. 415.
R . CH AR
XXXIV Introduction L e s Territoires de René Char xxxv
tiques de 1 6 4 p . Un te l je u de m ise en p a rallèle contredirait le fragm ent eSt, selon son étymologie, le résultat d ’ une fraéture
le vieux p rin cipe : Res eadem subje&a manet, sed forma (e t ce sens eSt repris, avec sa racine, p a r le biais du m ot
vagatur. C e sont ici les form es qui sont identiques ( syftème saxifrage, la fleu r briseuse de rocher), et ne perm et p a s à p a r tir
rythm ique, je u minimum des mêmes images répétées) afin de de lui-m êm e d ’ inférer la tota lité, l ’ axiom e eSl dans la poésie
dire m e chose tout à f a it différente : non p a s que tout est en de C h ar une p a rtie réalisant le tout, en sim ulacre et m iniature.
continuelle métamorphose, que tout eft évanescent, m ais au Un échange conSiant s ’ opère de l ’ élément à la tota lité. S i, dans
contraire que l ’être se m aintient p a r le je u des contradictoires. la vision thêologique, l ’ être appartient à la tota lité, et s i le
C e monde n ’ eft p a s en perpétuel écoulement, m ais en p u lsio n , p o ftu la t fondam ental de la le Bure eft la cohérence, i l n ’y a p a s
se dilatant, se contractant, battant à la façon d ’un cœur qui de p o ssib ilité de penser le fragm ent. I l eft probable q u ’une p a r t
éclaterait en figures répétées de lui-m êm e. L a rose n ’ eft p a s de notre modernité, p o u r reprendre un m ot auquel Baudelaire
ain si évoquée p our exprim er l ’ éphémère, m ais le brasier, le a donné un sens acceptable, se caractérise p a r la résiftance du
ja illissem en t en p éta les et l ’ extinction. L a poésie baroque d it te x te à la vision unificatrice. L a tota lité eft tenue p our fon d a ­
l ’ insaisissable fu ite de l ’ être, quand celle de C h ar en d it la m entale, le fragm ent n ’ en serait que la prém onition ; i l s ’ aboli­
dynamique permanence. C eci n ’ eft p a s affaire d ’ influence litté ­ ra it en une unité absorbante, à la façon dont la création p o u rra it
raire, m ais d ’ accompagnement. L ’ œuvre, au ssi, eft une occasion être appelée à se réintégrer en un principe d ’ origine. Cbe% R ené
de rencontre. Savante et lucide conftruCtion d ’ éveillé, le poèm e C h a r i l n ’y a p a s de membra disjefta n i d ’hiatus insur­
a pour référent la tota lité de l ’ œuvre ; i l tire son sens de sa m ontable entre fragm ent et tota lité : la phrase eft à elle seule
participation au tout. E t cependant, dans l ’ archipel de l ’ œuvre, to ta lité ; disjointe, elle eft en même tem ps conjointe. A u s s i
chaque poèm e constitue une île autonome. dans n ’ im porte quel élém ent de ces livres discontinus que sont,
tant en ce qui concerne l ’ expérience humaine que poétique,
'k « M ou lin prem ier » , « Partage fo r m el » , « Rougeur des
M a tin a u x » , « L a bibliothèque eft en feu » , « L e s Compagnons
Peut-on p a rler de fragm ent dans le cas de l ’ œuvre de René dans le ja rd in » , etc. ( la issan t les « F eu ille ts d ’ H ypnos » qui
C har ? C e ne pourra it être, ce me sem ble, q u ’ enfa u sse analogie sont les pages d ’ un carnet survivant a u x intem péries), et qui
avec les te x te s des présocratiques, qui reposent sur une tota lité confiituent des m icro-ensem bles, chaque sentence jo u e dans son
dont nous ne possédons p lu s que des élém ents épars. L o in d ’ être rapport a u x autres te x te s un rôle identique à celui du poèm e
le reéte d ’ un ensemble perdu, l ’ élément en cette œuvre (le poèm e dans le recueil, tout comme les h uit poèm es de « Q u itte r »
isolé, l ’aphorism e) éSt con stitu tif de l ’ ensemble ; ce qui f a i t sont à l ’image des h u it seétions et sous-seCtions qui form en t
songer au fragm ent grec, c ’ eSt la fulguration axiom atique et La Parole en archipel. Parcellisation et organisation sont en
la polysém ie : échange sans fin , le te x te se fragm entant et se reconflituant.
Dans le poème, chaque mot ou presque doit être employé Cependant l ’im pression du fragm enté que donne, selon cer­
dans son sens originel. Certains, se détachant, deviennent ta in s, la leêlure de R ené C h ar, doit bien tenir à quelque chose.
plurivalents. Il en eSt d’amnésiques. La constellation du C e sera it, de toute évidence, à l ’ absence de transition. M a is
Solitaire eSt tendue*. l ’ « A rg u m en t » , à l ’ ouverture des livres, le découpage du
L a notion d ’ herm étism e eSt de nature radicalem ent différente volume en p a rties, n ’ en tiennent-ils p a s lieu ? E n revanche
che% H êraclite l ’ O bscur et chesç C har l ’ É vident. A lo r s que1 une notion particulière et fondam entale chesç C har, celle de
l ’ origine, celle de l ’ étincelle, jo u e de la même façon que dans le
1. Anthologie de la poésie baroque française, textes choisis et pré­
sentés par Jean Rousset, Paris, Librairie A. Colin, 2 tomes, 1961. fragm ent grec : la parole naît d ’ un silence préalable qui reprend
z. Lia Parole en archipel, « La bibliothèque eSt en feu », p. 578. à son terme possession de son domaine. L a force poétique eft
XXXVI Introduction L e s Territoires de René Char x x x v ii

une force p rim itiv e, c ’ eft-à-dire originelle et prépondérante. ment sur le sens p lu s p u r des m ots, n i à celui du flo u p a r quelque
L a phrase troue le silence à la façon d ’ une lum ière les ténèbres im pertinente association :
et dès lo rs en modifie le sens et la portée. T ou t te x te de C har
s ’affirm e au prem ier m ot comme étant sans préalable. Si ce que je te montre et ce que je te donne te semblent
moindres que ce que je te cache, ma balance eSt pauvre, ma
A lo r s que le te x te de Baudelaire discourt encore dans sa glane eSt sans vertu1.
lenteur in itia le, celui de René C h a r f a i t irruption de façon
C ’ eft que la poésie eft de commune présence : du poète
explosive. I l ne se constitue p a s au cours de notre le dure ; le
avec soi, de l ’ essence de sa vie à sa form ulation consciente, de
poèm e eft objet achevé, m étéorite, lêonide.
l ’ homme et du monde dans un tem ps d ilaté, du livre et de son
L ’ argument du « Poèm e pu lvérisé » d it à la fo is la situation
leêteur appelé à fa ir e la preuve du te x te , à en mesurer la
de l ’ être et l ’ enjeu du poème :
puissance et l ’ évidence. L a récompense p our le leêteur eft de
Né de l’appel du devenir et de l’angoisse de la rétention, trouver en des lie u x fréquentés ( ceu x de ce livre) un paysage
le poème, s’élevant de son puits de boue et d’étoiles, témoi­ toujours nouveau; et, en des pages toujours changeantes, la
gnera presque silencieusement, qu’il n’était rien en lui qui
n’exiStât vraiment ailleurs, dans ce rebelle et solitaire monde permanence de l ’ être.
des contradictions1.
« TOU TE L A P L A C E EST PO UR L A B EA U TÉ . »
L e dernier m ot rassem ble les tensions que la conjonction et
supporte dans les couples opposés, tandis que le poèm e eft donné
L e s « F e u ille ts d ’ H ypnos » , à la fo is carnets de com bat et
p our le lieu où accède à l ’ être ce qui hors de lu i serait disparate.
de poésie, s ’ achèvent sur ces ph ra ses : Dans nos ténèbres,
L e poèm e eft l ’ expression, et donc l ’accession à la conscience,
il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place eSt
de ce qui obscurém ent dans le quotidien nous pousse vers l ’ être.
pour la Beauté*. I l n ’y a guère de recueil de R ené C har où
P a r l ’aCte poétique nous assifion s à m e inversion du rapport du
la Beauté ne so it apoftrophêe ; dans Seuls demeurent :
domaine des effets et des causes. L e poèm e dispose sa clarté sur
nos jo u r s : la vie du poète ne crée p a s le poèm e, elle est trans­ Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du
form ée en œuvre p a r lu i. froid. Ta lampe eSt rose, le vent brille. Le seuil du soir se
creuse* ;
L ’ écriture de R ené C h ar n ’ eCt p a s de syftèm e, m ais d ’ évi­
dence et de conscience. A u s s i ce qui qualifierait le m ieu x cette dans un poèm e des V osges de 19 3 9 :
poésie serait la notion de lisib ilité . Je n ’ entends p a s p a r là Beauté, ma toute-droite, par des routes si ladres,
q u 'elle so it sans difficulté, m ais j ’ entends q u ’ elle eCt sans À l’étape des lampes et du courage clos,
lacune. L a difficulté que nous rencontrons en elle est notre p a rt, Que je me glace et que tu sois ma femme de décembre.
Ma vie future, c’eSt ton visage quand tu dors4.
non la sienne : elle eft à la mesure de la difiance où nous nous
trouvons de l ’ être. N o n p a s de l ’ être étatique, d ’ une unité E t récemm ent dans les Chants de la Balandrane :
prim ordiale, m ais de l ’ être dans son innommable expansion. Je me redis, Beauté,
L ’ ordre que se donnait le poète dans le rêve de « E a u x-m ères », Ce que je sais déjà,
il va falloir changer ma règle d’existence*, doit être Beauté mâchurée
repris en charge p a r le leêteur. I l n ’y a rien en l ’ œuvre qui
D ’excréments, de brisures,
appartienne au domaine de l ’herm étism e, p a r quelque raffine-12
1. L a Parole en archipel, « Pour renouer », p. 370.
2. Fureur et myfière, fr. 237, p. 232.
1. Fureur et myflère, p. 247. 3. Ibid., « Afin qu’il n’y soit rien changé », 7, p. 136.
4. L a Parole en archipel, « La Double Tresse / Chaume des
2. L e Marteau sans maître, p. 52. Vosges », p. 365.
XXXVIII IntroduBion L e s Territoires de René Char XXXIX

Tu es mon amoureuse, nouvelle, il nous désigne, au ssi, tels que nous sommes.
Je suis ton désirant1. R ené C h ar a p u être sensible à la nécessité de fa ir e de la
Q u ’ eB cette 'Beauté qui apparaît accompagnée d ’ une lum ière beauté l ’ expression d ’un deBin réel de l ’homme, et non d ’ une
tutélaire, et qui épelée, au terme des « F e u ille ts d ’ H ypnos » , noBalgie, d ’ en modeler la représentation sur l ’ im perfeBion
s ’ associe à l ’ espérance ? F ile se propose de façon très différente sensible p lu tô t que sur un idéal intelligible. C e ne sont p lu s les
de ce qui f i t son caraBère à l ’ époque classique : l ’ harm onie, la nom bres, ni la divine proportion qu i se trouvent organiser
proportion géom étrique, qu i correspondaient sur le p la n eBhé- l ’ exiB ence, et lu i donner form e et sens, m ais l ’ expérience
tique au privilège métaphysique de la to ta lité : unitas in prim itive. L ’ être fondam ental eB homme des cavernes, et non
varietate. M a is elle eB également différente de celle que, p o u r des sphères criB a llin es. A u s s i la beauté ne doit-elle p lu s fa ire
son usage personnel, Baudelaire définissait dans Fusées comme songer au ciel incorruptible, m ais évoquer le m ultiple dans sa
« quelque chose d ’ardent et de triB e, quelque chose d ’ un p eu dispersion. M ’autorisant de la référence fa ite dans « L ’ A b o ­
vague, la issan t carrière à la conjeBure ». U n visage fém in in m inable des neiges » à Varrori1, cité p a r saint A u g u B in ( ce ne
séduisant « f a i t rêver à la fo is , m ais d ’une manière confuse, p eu t être que dans La Cité de Dieu où eB déclinée la liB e des
de volupté et de tristesse' ». C e ne sont p o in t là des caraBères p e tits d ie u x ), j ’ associerai volontiers cette beauté nouvelle à la
que l ’ on retrouve attribués à la beauté dans la poésie de R ené réapparition, par-delà l ’ autoritarism e et le centralism e des
C har, bien q u ’ i l p rête grande attention à Baudelaire : siècles d ’unité, à la redécouverte des d ieu x, nymphes, hespêrides,
dryades, néréides qui disent dans les domaines les p lu s divers
C’eSt Baudelaire qui postdate et voit juste de sa barque de
l ’ éclosion à la vie. P a r la voie détournée de ces nom inations, les
souffrance, lorsqu’il nous désigne tels que nous sommes 1
sentim ents de présence que donnent à l ’ homme les rencontres
Q u e veut dire cette subBitution du m alheur à la jo ie , « un des
diverses, celle des roseaux, des jo n cs, de la rivière, prenaient
ornements les p lu s vulgaires » , dans l ’ idée de beauté ? On p our­
figure : des épiphanies quotidiennes m arquaient sa prom enade.
ra it y voir le signe d ’un passage de l ’ éta t théologique à l ’ éta t
C ertes, lorsque Baudelaire p a rle de malheur, le m ot qu ’ i l
humain : la Beauté n ’ eB p lu s le reflet du monde des d ieu x ;
se retien t d ’ écrire eB celui de péché ; i l lu i attribue la valeur
et les poètes, qui vivent dans le regret, deviennent sensibles à la
aBive dans la notion de beauté : le m alheur eB à l ’ œuvre, rongeant,
privation et à la douleur. D e la notion de m alheur à celle de
défaisant, introduisant dans toute belle et B érile conBruBion
modernité, i l y a p eu d ’ espace ; la m odernité exprim e, tou t une ombre m ortelle. Cbe% René C h ar ce malheur n ’ eB p o in t
autant que la Beauté nouvelle, le caraBère tem porel de l ’ homme.
défaite : vie et m ort sont en équivalence de dignité et de pouvoir.
C e que la beauté, selon Baudelaire, doit enclore en elle, sous
À l ’ injonBion déjà présente dans « M oulin prem ier » :
peine d ’ être falla cieu se et fa u tiv e, c ’ eB la notion de fin itu d e.
Sourds venin du faisan mental, anime la récolte*,
E t l ’ élément de circonBance ( en accordant à ce m ot l ’ am pleur
que lu i p rête M allarm é dans le titre : « vers de circonBance » ) répond dans « L a P a ro i et la P rairie » l ’ éloge du serpent :
évite à l ’ expression de la beauté toute abBraBion. O u toute désin­ Prince des contresens, exerce mon amour
carnation. C e que nous d it Baudelaire, p a r l ’ usage q u ’ i lf a i t du À tourner son Seigneur que je hais de n’avoir
m ot malheur, c ’ eB que la beauté ne d oit p lu s être du monde des
Que trouble répression ou fastueux espoir*
idées m ais des corps. E t ce fa isa n t, p a r le b ia is de cette beauté12 p a r quoi sont rejetés les deux élém ents com plém entaires de la
mythologie chrétienne : la chute originelle et le p a ra d is fu tu r ,
1. « Le Nœud noir », p. 565.
2. Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 657. — Voir 1. Trois coups sous les arbres, p. 1101.
H. R. Jauss, Pour une eHbétique de la réception, « La modernité dans 2. L e Marteau sans maître, « Moulin premier », xvi, p. 65.
la tradition littéraire et la conscience d’aujourd’hui », Paris, Galli­ 3. L a Parole en archipel, « Quatre fascinants, / in. Le Serpent »,
mard, Bibl. des idées, 1978, p. 158-209. P- 354-
XL Introduâion
L e s Territoires de René Char XLI
qui ont tous d eu x pour effet de vider le vécu de son cara Hère
L ’ éternel ne prend sens que p a r l ’ épreuve du p a rticu lier :
plénier. L e serpent, tout comme le vipereau, u n it le tem ps,
les noms de géographie poétique qui ponHuent l ’ œuvre signalent
celui de sa mue et de sa résurrection, à la lum ière, la m ort à la
le lieu et le moment p a r quoi le p a rticu lier émerge au sentim ent
vie. L e serpent, l ’ oiseau, le poisson intercbangent leurs jo n c­
général de la présence ; ils désignent le p o in t de m anifestation de
tions dans la poésie comme dans les mythologies. D oué de
l ’ éclair ; ils situ ent le site de la rencontre. I ls ne désignent
savoir, le serpent donne à qui le guette l ’ é lix ir de vie, le fr u it
donc p a s des centres du monde sp iritu el, des sortes d ’ om phalos ;
de la p a ssion , le trésor de lum ière ( sa p a r t m aléfique, celle
ces noms p ropres dissém inent dans le tex te une chaîne de fe u x de
qui le m et en relation avec les ea ux infernales, sera réservée
brindilles, donnant à penser des lie u x où la nu itf u t transfigurée.
à l ’ anguille). E n la figure du serpent s ’ unissent également les
M a is q u ’ en e fî-il du sens de « l ’ éternel » dans cet aphorisme
thèm es de la roue, et de la circularité, de la m ort et de la
de R ené C h a r ? I l ne fa u t p a s l ’ entendre comme le pérenniel
fécondité. A u s s i eCi-ce dans les p a roles d ites à la santé du
mouvement des sphères
serpent q u ’ on lira l ’ expression la p lu s fo r te de l ’espérance
poétique : Si nous habitons un éclair, il eSt le cœur de ô folles, de parcourir
Tant de fatalité profonde1 !
l’éternel1,• aphorism e qui doit certes se comprendre comme
l ’ expression du pouvoir du poèm e, m ais qui représente également n i comme une allusion à l ’ intem porel firm am ent. C et éternel,
la réponse du p résen t, de l ’ être conscient de sa fin , a u x m édita­ c ’ eêt notre tem ps, à la lum ière que le poèm e p rojette sur lu i :
tions, regret ou espoir, sur l ’avant-naissance et l ’après-m ort. hors de l ’ éclair poétique qui le prod u it, i l s ’ obscurcit.
René C h ar opère à l ’ égard de la conception baudelairienne la
même transform ation que Baudelaire avait opérée p a r rapport ★
au monde idéal des idées : ce qui éta it le m al p o u r Baudelaire
À la notion de beauté s ’ associe dans les poèm es l ’ évocation
dans sa liaison au tem porel demeure, m ais son signe e fl changé.
de la lam pe :
L ’ expression moderne de la beauté passe p a r l ’ acceptation
du tem ps, et p a s seulement p a r la reconnaissance de la condition Nous sommes déroutés et sans rêve. Mais il y a toujours
une bougie qui danse dans notre main. Ainsi l’ombre où
tem porelle de l ’ homme. L ’ évidence de la « Com m une présence »
nous entrons e§t notre sommeil futur sans cesse raccourci8.
lève la notion de m alédiêîion. L e s oppositions de term es ( ils ne
sont p a s antithétiques, m ais appartiennent généralem ent à des E t cette notion de lum ière, comme extérieure à nous, m ais
%ones sém antiques différentes) n ’ ont p a s seulem ent p our objet assurant notre exigen ce, se retrouve exprim ée dans « Seuls
d ’ exp rim er une tension qui d oit se m aintenir, m ais au ssi la demeurent » et les « F eu ille ts d ’ H ypnos » en des term es presque
coexiflence de l ’ éclair et de l ’ éternel dans le deftin hum ain. identiques :
L ’ éclair en son caraêière illum inant et passager serait la Nous nous sommes étourdis de patience sauvage; une
marque de notre condition non p lu s marquée du m alheur, m ais lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, à la pointe du
de la lum ière, non p lu s affrontée à la m ort comme à une lim ite monde, tenait éveillés le courage et le silence5.
de sens, m ais la traversant : C ela e fl réaffirmé :
Mourir, c’eSt passer à travers le chas de l’aiguille après de Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de
multiples feuillaisons. Il faut aller à travers la mort pour cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient
émerger devant la vie, dans l’état de modestie souveraine8.i.* éveillés le courage et le silence4.

i. Fureur et myfière, « À la santé du serpent », xxiv, p. 266. 1. Fureur et myfière, « Un oiseau... », p. 238.
z. La nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « Baudelaire
2. La Parole en archipel, « Le Rempart des brindilles », p. 339.
mécontente Nietzsche », p. 496. 3. Fureur et myfière, « Plissement », p. 147.
4. Ibid., « Feuillets d’Hypnos », fr. 3, p. 176.
XLII Introduction T es Territoires de René Char X L III

1 m paren té de vue entre le poète et Georges de Lm T our ne façon de la pensée gnoftique. C ’ eût une lum ière sans cesse nais­
relève n i du domaine de l ’ accident, ni de celui de l ’ influence : sante, éteinte sans tr i fie s se à peine éclose, menacée p a r sa magni­
la représentation, che% Georges de T a T our, anticipe la vision ficence et cependant sans retenue. C e fe u de brindilles eft indisso­
poétique de René Char. T ’analyse q u ’ i l propose du Prisonnier ciable de la nuit qu ’ i l éclaire ; i l ne la d étru it, n i ne la réduit à
dans les « F eu ille ts d ’ H ypnos » e fl un exam en de l ’ aêle même rien, m ais la métamorphose, déplace les tçones du fa u x et du
de poésie : vrai. A ucune form u le autre que celle de Heidegger dans L ’O ri­
gine de l’œuvre d’art ne pou rra it condenser a u ssi brièvement
Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange la poétique de R ené C h ar : « T a beauté eft un mode de séjour
rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédia­
tement secours1. de la vérité en tant q u ’ éclosion1. » T a vérité n ’ e ftp a s un acquis,
m ais une conquête sans cesse reprise et lim itée à ce que couvre
René C h ar s ’ écarte d ’ emblée de la tradition psycholo­
de clarté la lam pe. C ette conception eft « moderne » en ce
gique et réductrice qui veut que Job en cette peinture reçoive
q u ’ elle ne suppose p a s une vérité qui e x ifie ra it absolum ent hors
les remontrances de sa fem m e, p our fa ire de la figure fém inine
de notre désir, m ais q u ’ elle considère le vrai et le ju fte comme
le porteuse du V erbe salvateur :
quelque chose qui se fonde sans cesse, se dérobe et s ’ invente.
Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux Q u e la vérité ne so it p a s non p lu s une notion qui aurait son
que n’importe quelle aurore*. exiftence hors de l ’ être m ais q u ’ elle so it m e réponse au besoin
T a poésie, en cela q u ’elle e ft fra îch eu r de l ’ esp rit e t p lu s d ’ être, nous la rendant intim e, nous en f a i t responsable.
haute conscience, eft représentée p a r le passage de l ’ ange :
Nous sommes une étincelle à l’origine inconnue qui incen­
Ange, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient à l’écart du dions toujours plus avant*.
compromis religieux, la parole du plus haut silence, la signi­
fication qui ne s’évalue pas. Accordeur de poumons qui dore À la façon de la servante m yfiérieuse et angélique de Job, le
les grappes vitaminées de l’impossible. Connaît le sang, poèm e éclaire le présen t d ’ une lum ière qu i, sa n s lu i être trans­
ignore le céleste. Ange : la bougie qui se penche au nord du
cœur*. cendante, l ’ anticipe. D e la bougie que le Prisonnier évoque et
convoque dans ses ténèbres, tombe une lum ière angélique et
T ’ange f a i t pénétrer, le tem ps d ’un éclair, l ’éternel dans la salvatrice. T ’attention à la lum ière e fl à la f o is devoir de
durée. A u s s i perdre le sens de la Beauté sera it-il perdre celui poète et a lie d ’homme ; poésie et rêsiflance se situent sur un
de l ’ être. T ’ A n g e n ’ est p a s une émanation d ’ un dieu unique,
même axe :
l ’intersigne d ’une transcendance ; c ’ eût une figure de l ’homme
épuré, transfiguré p a r le fe u de la Beauté. M a is la poésie L ’unique condition pour ne pas battre en interminable
qui magnifie détruit son foyer à mesure que s’élève son retraite était d’entrer dans' le cercle de la bougie, de s’y tenir,
en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par
objet4 ; l ’ange eft au ssi une figure des cendres et du P h én ix . le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant*.
Contrairem ent à la représentation théologique traditionnelle de
la lum ière, cette vision ne présuppose n i une lum ière absolue, C ette entrée dans le cercle de lum ière, cet in fla n t où à la vertu
dont nos vies seraient des ém anations, n i une réintégration de d ’ un éclair poétique l ’ être habite l ’ éternel, e fl souvent figurée
nos lum ières intim es délivrées de nos corps m alheureux, à la

1. Fureur et myiiire, fr. 178, p. 218. 1. Chemins qui ne mènent nulle part, traduit de l’allemand par
2. Ibid. Wolfgang Brokmeier et édité par François Fédier, Paris, Gallimard,
3. Ibid., fr. 16, p. 179. 1962, p. 43. Repris dans la collection Idées, 1980, p. 62.
4. Fenêtres dormantes et porte sur le toit, « Faire du chemin avec... », 2. Aromates chasseurs, « Note sibérienne », p. 324.
P- Î 77- 3. L e N u perdu, p. 435.
XLIV Introduction L e s Territoires de René Char XLV

p a r la rencontre. M a rtin H eidegger a donné à cette notion couru, le monde eSt nul. La vraie vie, le colosse irrécusable,
sa valeur existen tielle. O n sa it également l ’ im portance que les ne se forme que dans les flancs de la poésie1.
surréalistes, et particulièrem ent breton, au p o in t de p réciser p a r
lu i /'Esprit nouveau, ont prêtée au moment où l ’ im prévisible F a poésie a puissance transfigurante, reBituant a u x f a it s du
se mue en évidence. D e nom breux te x te s de R ené C h a r fo n t allu ­ quotidien leur pouvoir d ’ expression. F a lum ière qui tombe du
sion à ces passages angéliques qui donnent une flam boyante réalité poèm e sur les choses les m et à leur place : a in si le travail
à ce qui les entoure. C e p eu t être une jeun e fille extrêm em ent d ’ écriture r e la tif à Madeleine à la veilleuse*, que le leCteur lira
odorante p our qui eSt donné congé au vent : dans « F a Fontaine narrative » , rend le poète a ssez « trans­
parent » pour que la réalité noble venant à sa rencontre, ainsi
Pareille à une lampe dont l’auréole de clarté serait de qu ’ i l le narre en s ’ interrogeant p our savoir s ’ i l y a eu commu­
parfum, elle s’en va, le dos tourné au soleil couchant1.
nication3, i l p u isse la voir dans sa vérité et sa ju B esse.
E lle réapparaît, d ’ image devenue souvenir, sous le nom de L e s m ots, dans la poésie, devancent de leur lum ière la
Florence dans les « F eu ille ts d ’ H ypnos 1
2 ». O n verra dans conscience encore opaque de celui qui, d ’ abord témoin de leur
« L ’aêtion de la ju stice eSt éteinte » tout ce q u ’apporte « F a éclat, organise leur essaim de sens :
M anne de F o la A b b a 3 » , associée dans la mémoire du poète
Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous
à la figure d ’ « A r tin e ». E lle représente, certes, à la façon de
ignorons d’eux*.
Délie la parole poétique, m ais elle n a ît d ’ un événement prem ier,
de ce qui, ailleu rs, eSt nommé /'angle fusant d’une Rencontre4. L e besoin d ’écrire eB un éta t que le poème éclaire p lu s tard
Toute figure fém in in e, qui provoque un te l effet de déplacem ent, de sa réalisation :
eSt m e incarnation d ’ «Évadné 6 l ’ aimée d ’ A p o llo n . C ette
transm utation et cet échange de dons sont d its dans <r Biens Levé avant son sens, un mot nous éveille, nous prodigue
la clarté du jour, un mot qui n’a pas rêvé5.
égaux • » : le ra ppel d ’un paysage, sur quoi i l eSt f a i t retour,
débouche sur la mention d ’une rencontre.
L e poète, te l le Prisonnier, eB dans des ténèbres que seul
L e s d éta ils biographiques qui parsèm ent l ’ œuvre ne sont
éclaire son aBe. L e s m ots qui tiennent à se fa ir e dire, lum ière
p a s retenus — souvenirs et fa b le s — pour lu tter p a r une
de bougie sans cesse menacée p a r quelque souffle m alencontreux
mémoire contre l ’ écoulement du tem ps, à la fa ço n dont, se
(Rien de moins dessiné qu’un mot venu de l’écart et
repliant sur soi, se défaisant et se reconstituant, un homme
du lointain, qui ne devra son salut qu’à la vélocité de sa
s ’ invente des vies p lu s sa tisfa isan tes ; m ais p o u r, ayant reçu
course5) se p récip iten t, se groupent, m u ltip lient leurs vertus,
de la poésie présence et lum ière, prendre place dans ce domaine
rompent. L e fiévreux en-avant dont i l eB queBion dans le
où l ’ éclair et l ’ éternel s ’ allien t, changeant p a r ce f a i t même de
poèm e « L e R equin et la M ouette’’ » eB l ’ expression même de
caractère et de nature :
cette poétique de la beauté : Déborder l’économie de la
Nous sommes avertis : hors de la poésie, entre notre pied
et la pierre qu’il presse, entre notre regard et le champ par­
1. Recherche de la base et du sommet, « Arthur Rimbaud », p. 730.
2. Fureur et myfîère, p. 276.
3. Recherche de la base et du sommet, « Une communication ? Made­
1. Fureur et mystère, p. 130. leine qui veillait », p. 663.
2. Ibid., p. 226. 4. Chants de la Balandrane, « Ma feuille vineuse », p. 5 34.
3. L e Marteau sans maître, p. 25. 5. L e N u perdu, « Contre une maison sèche », p. 479.
4. Fureur et myfîère, « Biens égaux », p. 251. 6. Chants de la Balandrane, « Le dos tourné, la Balandrane... »,
5. Ibid, p.
6. Ibid., p. 251. P-
7. Fureur et myflere, p. 259.
XLVI Introduftion L e s Territoires de René Char XLVIT

création, agrandir le sang des geâtes, devoir de toute V irg ile et Hom ère irriguent de leurs ea ux les territoires du
lumière1, h ,'A rg u m en t de « Seuls demeurent » définit la poète où l ’ ir is ém aillé le champ d ’ É r o s (comme à l ’inverse,
modernité de la notion de beauté chetj R ené C h ar, tout autant P ierre de S a in t-L o u is disperse le nom d ’ É r o s en : « C e t ir is,
que sa poétique. ce beau rien, sans or, si bien doré... » ; car elle n ’ e ftp o in t seule­
L e s territoires de la poésie ne sont p a s cadafîrables : ils ne ment la messagère des d ieux chargée de couper le cheveu de celles
s ’ éclairent que dans l ’ expansion. Je ne peux pas aimer deux qui vont m ourir, n i d ’iriser la s o if). Orion traverse son ciel,
fois le même objet, écrivait René C h a r à Breton en 19 4 7 . H ypnos s ’ éta blit dans l ’ œuvre. L e M inotaure s ’y éveille.
Je suis pour l’hétérogénéité la plus étendue*. L eu r oppo­
Les dieux ne déclinent ni ne meurent, mais par un pouvoir
sition se m arquerait asse% bien p a r deu x phra ses embléma­ impérieux et cyclique comme l’océan, se retirent. On ne les
tiques, le second disant « j e cherche l ’ or du tem ps » , quand le approche, parmi les trous d’eau, qu’ensevelis1.
prem ier décidait d ’ tr te r dans l’or du vent.
I l ne s ’ agit, q u ’ Évadné soit nommée, ou les Léonides évoquées,
« LES D IE U X N E D É C L IN E N T N I N E M EU RENT. » n i d ’ effet de culture, n i de collage littéraire. L e poèm e n ’ esl p a s
un pa lim psefte qui renverrait indéfinim ent à de s tex te s antérieurs.
A été d ’ élévation en tant q u ’ elle f a it voir la communauté de E n f a it les d ieu x sont débourbés, m e mythologie eft retrouvée
la présence dans le particu lier, p a r la voie de la poésie. L e s figures de géants que sont O rion,
Un oiseau chante sur un fil certes, m ais aussi les pêcheurs de la Sorgue, et L o u is C u rel,
Cette vie simple, à fleur de terre’ , l ’homme debout, ne sont p a s le prod u it de quelque pouvoir
la poésie transform e le réel quotidien en lieu mythique. N o n en am plificateur de l ’ image ; demeurés en relation avec la m u lti­
le réduisant à un archétype, m ais en p a rla n t d ’un oiseau, d ’ un p lic ité des form es de la vie, ils sont replacés p a r la poésie
roseau, à son degré d ’ im m ortalité. C e n ’ eft p o in t seulem ent dans leur vraie nature. I ls sont donnés à voir tels que naturel­
L o la A b b a qui réapparaît, n i M adeleine à la veilleuse que lem ent ils sont p a r leur pa rticip ation à l ’ être, et non tels que
croise le poète, m ais aussi, sous les tra its de Jeanne, A n o u k is des servages sociaux les réduisent. L e s lum ières de la bougie
l ’ Étreigneuse qui revient veiller sur le tournant circonspeéf et du poèm e fo n t surgir vêtus de soleil et d’eau, ceux dont
d’un fleuve45
6tandis que les pêcheurs de la Sorgue, dans Trois nous disons qu’ils sont des dieux, expression la moins
coups sous les arbres, accèdent à une exiftence modèle. L e opaque de nous-mêmes.
poète n a ît des eaux dans « L e s P rem iers Insta 2
3
n tsi » et on lu i Nous n ’aurons pas à les civiliser. Nous les fêterons
p rête tantôt la puissance du Rex fluminis Sorgiae, salué dans seulement, au plus près ; leur logis étant dans une flamme,
l ’ épigraphe de la « Cérémonie murmurée‘ » , tantôt le visage du notre flamme sédentaire*.
p h én ix : À l ’ encontre de George W . C o x , dont M allarm é traduisit
Les Dieux antiques et qui, à la suite de M a x M u ller, fa it
De ta fenêtre ardente, reconnais dans les traits de ce bûcher
subtil le poète, tombereau de roseaux qui brûlent et que de la M ythologie la figure romanesque d ’ une physique, René
l’inespéré escorte7. C h a r nomme d ieu x ces p a rts en nous qui savent, s ’ apparentant
a u x grands rythm es de la nature, retrouver leur lum ière ; devient
1. Fureur et myfïère, p. 129.
2. Recherche de la base et du sommet, « La lettre hors commerce ». mythe une connaissance naturelle dont le chiffre poétique eft
p. 661. révélé. A u s s i ne peut-on adresser nulle prière à ces d ieu x,
3. Fureur et myfière, « Un oiseau... », p. 238.
4. Ces Matinaux, « Anoukis et plus tard Jeanne », p. 315.
5. Fureur et myfière, p. 275. 1. L e N u perdu, « Même si... », p. 467.
6. L a nuit talismanique qui brillait dans son cercle, p. 501. 2. L a nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « La Flamme
7. Fureur et myflère, « Partage formel », xx, p. 160. sédentaire », p. 502.
x l v t ii Introduction L e s Territoires de René Char x l ix

et ne p e u t-il y avoir à leur adresse n u l appel de secours ; m ais terreHre, demeure lié à l ’hum us. I l naît toujours de ce lieu réel
rien que les discerner suppose, déjà, la connaissance de l ’ état transposé en lieu mythique p a r le réseau de sens qui l ’ enserre :
de poésie. T ou t comme on ne p e u t p a rler d ’ aêtion ju H e que si l a f r a n c e - d e s - c a v e r n e s que soulignent dans le s Feuillets
la vérité p eu t être dégagée de Terreur, la conception de figures d’Hypnos1 l ’ ellip se et la typographie. C ertes le contexte
mythologiques transform e le monde des ténèbres en p a ys de désigne sans équivoque la France souterraine et rèsiHante.
l ’ éclairem ent. Q u e le poétique tende à prendre che% R ené C har M a is la présence de R ené C h a r dans la RésiH ance n ’ eH p a s
une place sem blable à celle q u ’ occupait le logos dans la pensée due à quelque effet de l ’ hiH oire, ni à quelque contingence. I l
d ’ H êraclite, assim ilan t la lo i de l ’ être à celle du poèm e, s ’ agit de la rencontre (a u sens fondam ental que prend ce m ot
fa isa n t de la création poétique la fin des êtres et leur cause, comme révélateur de la beauté et de l ’ être) d ’ une situation
donne une indéniable parenté à l ’ expérience littéra ire et à hiHorique générale et d ’ une pa ssion particulière. À l ’ exiHence
l ’ expérience sp iritu elle : l ’image q u ’ on se f a i t du divin eH clandeHine, i l donne les fo rm es d ’une aêtion poétique :
sem blable à celle que D ieu , s ’ i l eH, se fe r a it de sa créature.
Je remercie la chance qui a permis que les braconniers de
N o u s nous créons p a r notre im agination poétique : nous sommes
Provence se battent dans notre camp. La mémoire sylvestre
ce que nous savons voir.
de ces primitifs, leur aptitude pour le calcul, leur flair aigu
par tous les temps, je serais surpris qu’une défaillance survînt
Des dieux intermittents parcourent notre amalgame mortel de ce côté. Je veillerai à ce qu’ils soient chaussés comme des
mais ne s’élancent pas au-dehors. Là ne se bornerait pas leur dieux2 I
aventure si nous ne les tenions pour divins*.
L a fid é lité à la poésie et à l ’ idée de Beauté entraîne, autant
Chaque fo is q u ’ entre en je u la notion de d ieu x, R ené C har
que toute autre raison, l ’ entrée en RésiHance quand le monde
mentionne leur p lu ra lité, et leur non-autonomie. I ls sont m ul­
de la lum ière devient monde souterrain, le ciel retrouvant sa
tip le s parce que le polythéism e eH l ’expression de l ’immanence
form e originelle de caverne. L a RésiH ance eH, dans le tem ps,
du divin ; et dépendants p u isq u ’ ils sont les créations de l ’homme
l ’ équivalent des lieux où l’ âme rare subitement exulte.
se dispersant en les figures p u res de lui-m êm e. A u s s i ces
Alentour ce n’eSt qu’espace indifférent3.
d ieu x ne son t-ils q u ’ une fo lie p a rm i d ’autres, ou une « fu reu r
M a is ce terme de « caverne » entre, p a r l ’ interm édiaire
héroïque ».
d ’autres œuvres, dans toute une série de relations. T a isa n t de
Nous ne jalousons pas les dieux, nous ne les servons pas, Jeanne qu’on brûla verte4 un esp rit de la terre, assurant
ne les craignons pas, mais au péril de notre vie nous attestons vouloir vivre et mourir, avec les loups, filialement, sur
leur existence multiple, et nous nous émouvons d’être de cette terre formicante6, le poète affirme sa relation fondam en­
leur élevage aventureux lorsque cesse leur souvenir12. tale à la g laise originelle, s ’ opposant au monde des étoiles et
L o in de reprendre les m ythes anciens p o u r les habiller de l ’ infin i d es aHres : L ’homme de l’espace dont c’eSt le
d ’ oripeaux nouveaux, c ’ eH finalem ent sinon un nouveau mythe jour natal, é cr it-il en 19 jy p our les riverains de la S orgue,
du m oins une nouvelle vision de l ’homme et de la poésie que sera un milliard de fois moins lumineux et révélera un
propose R ené C h ar, où, tout au contraire de l ’ esp rit des milliard de fois moins de choses cachées que l’homme
savoirs, mythologie et anthropologie se trouvent liées. granité, reclus et recouché de Lascaux, au dur membre
L ’ homme retrouve totalem ent le sens de son nom ; i l eH le
1. Fr. 124, p. 204.
2. Fureur et myftère, « Feuillets d’Hypnos », fr. 79, p. 194,
1. L a nuit talismanique qui brillait dans son cercle, « Peu à peu, 3. L a Parole en archipel, « Lettera amorosa », p. 345.
puis un vin siliceux », p. 494. 4. Recherche de la base et du sommet, p. 666.
2. L e N u perdu, « Pause au château cloaque », p. 427. 3. Ibid., « Bandeau de “ Retour amont ” », p. 656.
L Introduction L e s Territoires de René Char LI

débourbé de la mort1. C e t homme de l'orig in e, se tenant au noftalgie des ea ux m aternelles (le désespoir ne courbe p a s
p lu s proche d ’une flam m e, comme Le Prisonnier de L a Tour, le poète en position de fœ tu s, ne le f a i t p a s régresser ad
a été évoqué dans un ouvrage où les deux directions fondam entales uterum, m ais l ’ étend sur les marges : Les sentiers, les
sont présentes dans le titre « L a P aroi et la P ra irie » : quatre entailles qui longent invisiblement la route, sont notre
figures de la p a roi de L a sca u x répondent à quatre anim aux unique route, à nous qui parlons pour vivre, qui dor­
fa scin a n ts dans deux groupes sym étriques de cinq poèm es. mons, sans nous engourdir, sur le côté1.) À la fa ço n de
L e poète s ’identifie avec le chasseur, qu i p o u ssa it les cerfs noirs, la cornue alchim ique, le poèm e eft caverne où m ûrit l ’ or poétique.
et avec le génie, qui les p ein t, dès lors qu ’ i l est lui-m êm e dans La poésie eft à la fois .parole et provocation silencieuse,
l ’ éta t de poésie : désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité
qui sera sans concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable,
Et si j’avais leurs yeux, dans l’instant où j’espère1 ? non; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui
L ie u creux du cœur, abri et sépulcre, la caverne eft le théâtre visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle e$t la
Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps
d ’une expulsion : L ’homme fut sûrement le vœu le plus fou de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumi­
des ténèbres; c’eSt pourquoi nous sommes ténébreux, neusement averti*.
envieux et fous sous le puissant soleil12 34
. L a com position
*
de la toile Le Prisonnier évoque la form e de la caverne, lieu
magique où ce qui éta it ténèbres se troue de lum ière et se trans­
E n reprenant à Georges D u m ézil, qui étudie la form e p rise
figure en nuit. L ’ homme granité, être de terre, de sol, d ’ enfouis­
dans le domaine la tin p a r la représentation du Feftin d’immor­
sement eft sa isi au moment où i l va se déployer, se figurer,
talité, certains détails de sa dém onftration, on p ourra it prêter
p a ssa n t de l ’ un au m ultiple, se réfléchissant à la lum ière de
à la Sorgue les qualités d ’ A n n a Perenna selon les FaStes
la conscience poétique. T ou t comme dans le germ e, le grain ou
d ’ Ovide : Amne perenne latens... E tern elle (« comme j e
la n o ix , i l y a en lu i, sous form e d ’aCtes retenus, une puissance
me cache dans un amnis perennis on m ’ appelle Anna
de métamorphose. C ’ eft cette très ariflotèlicienne notion du
Perenna », v. 6yy ) , elle eft la nymphe du recommencement
passage à l ’ aCte qui conftitue la dynamique du poèm e. I l eft
du tem ps, m ais a u ssi, et c ’ eft en cela q u ’ elle p a rticip e au cycle
toujours en état de tension (et la caverne p eu t n ’ être p lu s consi­
de l ’am broisie, dispensatrice d ’ une nourriture magique. Une
dérée comme un conftituant du poèm e, m ais comme son image
telle puissance eft attribuée à la Sorgue qui donne a u x hommes
même : le poèm e eft ce qui se tend pour sa isir un à-venir et en
ce qu i éta it réservé a u x d ieu x :
réfléchir la lum ière sur ce jo u r : Aujourd’hui eft un fauve.
Demain verra son bond*). T ô t form ée, la poétique de R ené Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta
C h ar dispose ses pièces m aîtresses dans le prem ier poèm e moisson3.
d ’ « A r s e n a l » , véritable caverne de tout l ’ œuvre. fa illie du rocher, la rivière demeure sans origine précise :
C ette caverne n ’a rien de comparable à celle de P laton ;
Nous regardions couler devant nous l’eau grandissante.
ce n ’e ft p a s le lieu où les choses se révéleraient n ’être que les Elle effaçait d’un coup la montagne, se chassant de ses flancs
sim ulacres des idées. E lle ne d oit rien non p lu s , si ce n ’ e ft ce maternels. Ce n’était pas un torrent qui s’offrait à son destin
qui eft d ’ évidence et de nécessité naturelle non rêcusables, à une mais une bête ineffable dont nous devenions la parole et la
substance*.
1. La Parole en archipel, « Aux riverains de la Sorgue », p. 412. 1. La Parole en archipel, « La Route par les sentiers », p. 400.
2. Ibid., « Lascaux /11. Les Cerfs noirs », p. 351. 2. Ibid., « Dans la marche », p. 411.
3. Ibid., « Nous avons », p. 410. 3. Fureur et mystère, « La Sorgue », p. 274.
4. Le N u perdu, « Contre une maison sèche », p. 479. 4. Ibid., « Les Premiers Instants », p. 273.
LU Introduction L e s Territoires de René Char LUI

L a fontain e de V a uclu se, précieuse p our Pétrarque, p itto ­ où elle figure avant de se m u ltip lier en la lettre q u ’ elle p o rte,
resque p our Scudêry, devient une figure nouvelle de la poésie : c ’ efi la lettera amorosa. D a n s cette façon q u ’a le te x te d ’ anticiper
de la caverne rocailleuse que ja illi t le fleuve, habité p a r un roi, sur sa propre exiftence, comme s i la poésie éta it dotée de p ré­
ce Rex fluminis Sorgiae, qui n ’ e fî p a s roi p a r fid é lité à voyance, i l s ’ agit de tout autre chose que de la reprise de l ’ image
l ’ allégorie antique, m ais parce q u ’ i l e fl l ’ équivalent du poète, romantique du poète prophète ou devin, même s i l ’annonce
m aître et distributeur de nourriture im putrescible. M a n ifes­ touche p a rfo is le monde de l ’ hiftoire. E n 19 4 j , René C har
tation de la violence interne, elle surgit du corps m ontagneux, ajoute au Marteau sans maître un fe u ille t où i l p a rle de la
ardente, irrépressible, retenue et violente. L ’ attention a u x réalité pressentie des années 1937-19441 dans des poèm es
sources ne cache p a s la recherche d ’ une réponse inquiète a u x écrits entre 1 9 2 7 et 19 9 7 . L a clarté que dispense le poèm e e fl
questions traditionnelles : « O u i som m es-nous ? D ’ où venons- p lu s vive souvent que ne l ’ eft la vision réfléchie du poète, à la
nous 1 O ù allons-nous ? » L a circularité q u ’ éta b lit l ’ équiva­ manière dont l ’ étincelle s ’ écartant du brasier p orte sa lum ière
â lence des contraires, ju s q u 'a u x lim ites extrêm es de la vie et dans l ’ ombre alentour. U n des Transparents, O din le R oc, le
de la m ort ( i l ne s ’ agit p a s de cesser de les percevoir contra­ d it avec p lu s de précision :
dictoirem ent, m ais de m aintenir en une seule vision leur irré­
Ce qui vous fascine par endroit dans mon vers, c’eSt l’avenir,
ductible opposition) f a i t q u ’ i l n ’y a n u l secret enclos dans glissante obscurité d’avant l’aurore, tandis que la nuit eSt
l ’ origine, en quelque scène p rim itiv e, p a s p lu s q u ’ i l n ’y a à au passé déjà*.
attendre de la m ort q u ’ elle délivre une vérité. T ou t sejo u e p o u r le
E t le leCleur, surpris en un inftant de sa leCture, p a r m e
m ieu x dans la durée lim itée de l ’ existence. L e s choses n ’ ont
lum ière vive et m aljaugée, en sera p lu s tard, à un tournant, p a r
p a s de secret extérieu r à leur durée, p a s p lu s que le poèm e ne
elle, rasséréné. L e s notions d ’ éclair, de source disent cette dyna­
repose sur un non-form ulé. C e qui eft caché eft ce qu i cache.
mique essentielle au poèm e, qui f a it que le p résen t sans être pour
L e m o tif in itia l du poèm e eft m oins im portant que ne T eft sa
autant un p rod u it du fu tu r , reçoit la lum ière de l ’ œuvre poétique
trajectoire : des im ages, étoiles fila n tes et léonides, traversent
qui le transm ue. L e poèm e n ’ e fi p a s une description m ais une
le recueil. L ’
création. L ’ association des contraires, la condensation verbale
Introuvable sommeil tendent à dire l ’ insaisissa ble, ce que la pensée encore ne sa it
Arbre couché sur ma poitrine1 préciser, et qui figurera dans le poèm e, sous des form es fé m i­
semble préluder à La N uit talismanique qui brillait dans nines, la M inutieuse, la Continuelle, la M artelée, enfin la
son cercle/ la « L ettera am orosa » contient un « C hant Rencontrée. L ’ exercice de la poésie f a i t advenir l ’ ex ifia n t à la
d ’ insom nie* » — dont le titre évoque les Chants d ’innocence conscience de lui-m êm e :
et d’expérience de B la ke. S i l ’ insom nie p e u t a in si devenir Tu es dans ton essence constamment poète, constamment
productive, c ’ eft que la poésie v it d’insomnie perpétuelle* au zénith de ton amour, constamment avide de vérité et de
étant à la vie éveillée ce que l ’ éveil eft au som m eil. L e le fleur justice. C’eSt sans doute un mal nécessaire que tu ne puisses
eft m is en mesure de suivre l ’ aventure d ’ ir is , arc-en-ciel et m essa­ l’être assidûment dans ta conscience*.
gère ju s q u ’au É ros-héros, habile à quefiionner e t à p a rler selon C ’ eft également ce qui le conduit en des rçones hors d ’atteinte
les étymologies du Cratyle. E t comme son rôle eft d ’ être inter­ de la clarté ordinaire des m ots :
p rète, elle transform e p a r sa présence les poèm es antérieurs12 3

1. P. 3.
1. E t Marteau sans maître, « Métaux refroidis », p. 34. 2. Les Matinaux, « Les Transparents / vin. Odin le Roc »,
< 2. P. 342. p. 298.
3. La Parole en archipel, « Les Dentelles de Montmirail », p. 413. 3. Fureur et myH'ere, « À la santé du serpent », x, p. 264.
LIV Introduction L e s Territoires de René Char lv
Loup, je t’appelle, mais tu n’as pas de réalité nommable. taire : avant toute opération, i l y a réduction au sim ple.
De plus, tu es inintelligible1.
L ’ opération poétique achevée, les élém ents prem iers se trouvent
C ela p o u rra it être d it la bête innommable : métam orphosés : l ’ exiBence du poèm e modifie en retour ses
La Sagesse aux yeux pleins de larmes* com posantes, comme le recueil transform e les poèm es séparés
qui le conBituent, se conBruit dans une relation d ’ échange avec
que l'o n trouve évoquée dans « C ru els assortim ents » :
eu x . S i devait être esquissée une rhétorique propre à l ’ œuvre de
Nous existâmes avant Dieu l’accrêté. Nous sommes là R ené C h ar, i l fa u d ra it privilégier des figures telles que
encore après lui. Durant que Dieu étalait sa paresse, personne — la concomitance :
sur terre; mais ce furent des dieux que le père malicieux
laissa en mourant, auprès d’une Bête innommable*. l’arc-en-ciel
S’unifie dans la marguerite*.
E n cette sorte de nouvelle genèse où l ’ idée de D ieu naît, et
L e s élém ents n ’ ont p a s de valeur en soi ( et nul dictionnaire
m eurt, i l ne reBe cette m ort venue, a u x homm es que la présence
des sym boles ne perm ettrait de leur conférer un sens p réfé­
farouche de ce qui se dérobe à la nom ination, je tte l ’ ombre
rentiel) m ais en acquièrent dans leurs échanges m utuels. Un
anticipée de son corps absent sur toute nom ination. I l eft du
p rin cipe de sim ilitude, tout aussi im p éra tif que l ’ énonciation
devoir de l ’ écrivain de s ’ approcher, de risquer, d ’ affronter ce
des contradictoires, gère le réseau des images ; l ’ analogie jo u e
qui ne saurait se dire, d ’ offrir, dans les m ots évocatoires de la
m oins que la présence simultanée des élém ents ;
fréquentation de la m ort : lu tte, tension, déchirure, un sim ulacre
de ce combat de l ’esprit a u ssi grave que les com bats de l ’ homme.
— la concentration : ce ne sont p a s seulement les verbes
qui jouent un rôle aC tif pour traduire la poussée du poèm e,
C a r le poèm e tend nécessairem ent à dire la p a r t du monde qu i
m ais au ssi la coordination, l ’ apparente circularité ; les noms
ne p eu t s ’ exp rim er à p a rtir du moi. L e déplacem ent opéré,
ont valeur d ’a ctio n s; la nomination d ’ objets vaut p o u r la
et le f a i t que le je s ’ efface en tan t que centre d ’ organisation,
quand même i l gère la conjugaison du verbe, donnent au te x te désignation d ’ événements ;
son mouvement et sa tension vers ce qui se dérobe, déplaçant
— l ’articulation : le rassem blem ent a un rôle de duplica­
tion des poèm es qu i, selon les relations de ju x ta p o sitio n établies,
ce qui eB habituellem ent tenu pour p o in t de gravité. D u donné
prennent valeur de commentaire ou d ’exem ple, tout en assurant
humain fra g ile et menacé, le poèm e tente, p a r une opération
de transm utation, de fa ir e une figure éclatante. la cohérence des seClions au moyen d ’ « explosions articulées » ,
pour généraliser l ’ expression p a r quoi M andelBam définit la
L ’homme n’eSt qu’une fleur de l’air tenue par la terre, com paraison. Georges B lin a nombré de façon exem plaire ces
maudite par les aStres, respirée par la mort; le souffle et
p o in ts fo ca u x : « [ . . . ] une inBantanéitè catégorique du lyrism e
l’ombre de cette coalition, certaines fois, le surélèvent12
4.
3
et de la pensée, une concision qui roue l ’image à même l ’ idée,
L ’ œuvre poétique conjugue les élém ents prem iers, eau, terre, une s o if de ju B ice im m édiate et de rapprochement entre les
air et fe u , comme si son aélion éta it sem blable à celle que figure, signes, une morale enjoignant d ’ accroître la poésie dans la
avec d ’ autres im ages, l ’ alchim ie. L e V erb e ag it sur l ’ élémen­ vie et, bref, un com bat p our rem ettre l ’homme debout, et en
marche, “ à épaules ouvertes ” , sur le sentier des crêtes, ou
1. L a Parole en archipel, « Marmonnement », p. 369.
2. Ibid., p. 352. sur le tracé des sources ou devant les leçons de l ’ éclair *. »
3. Chants de la Balandrane, p. 340. Voir Maurice Blanchot,
La Bête de Lascaux, Paris, G.L.M., 1958, repris dans René Char, 1. Les Matinaux, « Complainte du lézard amoureux », P- 294.
L ’Herne, n° 13, 1971 et, partiellement, dans le présent volume, 2. Avant-propos au catalogue de l’exposition Georges Braque-
p. 1143 et siiiv. René Char, Paris, bibliothèque littéraire Jacqucs-Doucet, 1963.
4. La Parole en archipel, « Les Compagnons dans le jardin », Repris dans le présent volume, sous le titre « Les Attenants »,
p. 381.
p. 1148 et suiv. Le passage cité ici se trouve p. 1130.
L es Territoires de René Char LVII
LVI Introduction
m ais se donne en p ro jet ; i l n ’y a p a s un secret des choses à
Q u e l e fl le p r in cip a l résu lta t de cette alchim ie, sinon l ’ élabo­
reprendre à des d ieu x absents ; l ’ essentiel n ’ eCi p a s non p lu s de
ration du poète en œuvre, comme O rion e fl p u lvérisé en constel­
s ’ affirm er soi-m êm e, de se conforter dans son existence, pour, en
lation (Audace d’être un instant soi-même la forme
une figure analogique du monde, dresser en soi une carte du ciel,
accomplie du poèm e1), sa transform ation en poussière d ’ or,
m ais defa ir e de la parole poétique l ’ avant-dire du mond^ accom­
en pollen odoriférant ? L e s anciens d ieu x, dont sa in t A u gu stin
p li. C ette parole ne pouvant être émise que p o u r tous, elle ne
se gausse dans le chapitre V I I I du livre I V de La Cité de
p eu t non p lu s être celle d ’ un seul, dans sa spécificité solitaire.
Dieu, lorsqu ’ i l retrace, comme s ’ i l s ’ag issait d ’une théologie A u s s i le rôle de ceu x q u i sont nommés les « A llié s substan­
fabuleuse, les m om ents divers de la germ ination, de la naissance
tie ls » ou les « G rands A streign a n ts » dans la Recherche de
du brin d ’ herbe à la sécheresse de l ’ épi, sont, sous les noms
la base et du sommet, ceu x avec qui le poète f a i t chemin dans
dérivés du terme commun qui précise une m utation de la p la n te,
Fenêtres dormantes et porte sur le toit, les p ein tres avec
l ’ expression figurée des m u ltip les fo rces de vie incessam m ent
qui i l a toute sa vie collaboré, les penseurs auxquels i l se référé
à l ’ œuvre. I ls sont sem blables a u x Transparents ou vaga­
(Eschyle, Lao-Tseu, les présocratiques grecs, Thérèse
bonds luni-solaires8. ( E t p eu t-être q u ’ un des tr a its carac­ d’A vila, Shakespeare, Saint-JuSt, Rimbaud, Hôlderlin,
téristiques de la langue de R ené C h a r, qui est de viser à la p lu s
Nietzsche, V an G ogh, M elville1), les ascendants retenus
grande précision sensible, de préférer au traditionnel « s ’i l
en 19 6 4 , ceu x avec qu i p eu t s ’ établir une conversation
p leu va it, on leur accordait le couvert », un s’il pleuvait,
souveraine8, liste qui s ’ am plifie, se diversifie, tous disent,
la paille, n ’ e ft-il p a s sans rapport avec cette attention à
vivants et m orts, l ’ in tim ité du poète. C e sont des v o ix alliées,
l ’ aêtion métam orphosante du tem p s). C es d ieu x, qu i sont de
qui ont en quelque sorte anticipé son œuvre, sous quelque form e,
retour, ne sont p a s ramenés artificiellem ent à la vie p a r l ’ exp res­
si brève soit-elle, si bien q u ’ elles lu i sont apparues, à la leêture,
sion ; les d ieu x, dont le nom p a sse dans les Strophes du poète,
au regard, comme apportant m e seule lum ière à lu i encore dans
sont des p a rts de notre existence la p lu s intim e p ortées p a r la
les ténèbres, jo u rn a l de route, carnet de combat m atériel et
poésie à la qu a lité de l ’ être. C e qui soutient cette sorte de
sp iritu el, qui p ourra it être, p a r une leêture brisée du titre,
polythéism e poétique, c ’ eSt une nouvelle conception du poète,
attribué à une v o ix poétique nommée H ypnos, quand alors le nom
combineur d ’ élém ents dans une lum ière non fautive.
de C apitain e A lexa n d re désignait l ’ univers des gestes et des
a llion s, le s « F eu ille ts d ’ H ypnos » prétendent à une form e
★ d ’ anonymat :

Ces notes n’empruntent rien à l’amour de soi, à la nouvelle,


V ariant de H ugo comme d ’ un fauve admirable dans ses à la maxime ou au roman. Un feu d’herbes sèches eût tout
aussi bien été leur éditeur8.
bonds, R ené C h a r f a i t valoir que littéralement mis en
pièces par l’ obus baudelairien — , ses contrées belles se L e s refu s de cette déclaration lim inaire p orten t autant sur le
libèrent, son aurore cesse de jadter, des pans de poème d élit de complaisance que sur un usage trop fa m ilier des genres
se détachent et, splendides, volent devant nous8. C e que littéra ires qu i entraînerait la parole à se mouler dans une
l ’ occasion a créé a in si, i l sem ble que la poétique de R ené C har form e sans souci de la fa ir e éclater, d ’ en m esurer à la fo is la
a it voulu l ’ assum er, le prendre en charge, le rendre intentionnel. force de ré s i fiance et les lim ites. I l ne s ’ agit p a s de m odeflie, m ais
L e poèm e ne propose p a s la vision d ’une situation acquise,12 *
1. Ibid., « Bandeau de “ Fureur et mystère ” », p. 653.
1. L e Marteau sans maître, « Moulin premier, » iv, p. 62. 2. P. 709. Voir « Page d’ascendants pour l’an 1964 », p. 711.
2. Les Matinaux, « Les Transparents », p. 295. 3. Fureur et myHlre, p. 173.
j. Recherche de la base et du sommet, « Hugo », p. 722.
LVTII Introduction L e s Territoires de René Char LIX

de morale poétique : le tra va il de la poésie e fl de déplacem ent cette autre roue q u ’ eft la rose, concilie la notion de circulation
( la lefture de I ’ « A rrière-h iflo ire du “ Poèm e p u lvérisé 1 ” » qu ’ illu flre l ’ œuvre, et, p a r le bia is des rayons, de l ’ éclatem ent,
perm et de mesurer V effort de la m ise à diflance et de reflitution celle de la dispersion au-delà du cercle ferm é de la circonférence.
que conflitue l'écritu re du poèm e). Une roue d’omnibus e fl le dernier objet-événement du préam ­
Le dessein de la poésie étant de nous rendre souverain en bule d ’ « A r tin e 1 » ; i l revient en la mémoire du poète lorsqu ’ i l
nous impersonnalisant, nous touchons, grâce au poème, à la évoque Artine et les Transparents : des faits survenus
plénitude de ce qui n’était qu’esquissé ou déformé par les sous l’aspeét de petits objets : un clou, une roue que la
vantardises de l’individu*.
mémoire joueuse a retenue, un édredon changé de lit,
L ’ exercice littéraire ett exercice d ’ épuration et de transfor­ dans la soirée*... L a « roue de la vie » , ce q u ’ e fl originellem ent
mation de soi ; ce que rencontre René C har dans l ’ écriture du le podiaque, prend valeur d ’ éclatem ent lum ineux :
poèm e, ce n ’ eft p a s le néant, à la façon de M allarm é, m ais
Il n’y a pas de progrès, il y a des naissances successives,
l ’ im personnelle plénitude. L e poèm e « E t t » , quand, dans le l’aura nouvelle, l’ardeur du désir, le couteau esquivé de la
parleur, l ’ individu s ’ abolit au p r o fit de l ’ être m ultiple. doétrine, le consentement des mots et des formes à faire
L e je e fl p lu rie l ; c ’ ett im plicitem ent un nous ; i l désigne échange de leur passé avec notre présent commençant, une
l ’ être conquis, m atière et lum ière du poèm e dispersé. L e s chance cruelle*.
liens qui le retenaient à l ’ attache, R im baud a bien f a i t de les Or un poèm e de La Parole en archipel, in titu lé ju flem en t
éparpiller aux vents du large12 34
*; l ’ être m ort e fl rendu « D éclarer son nom » , s ’ achève sur la phrase :
éparpillé à l’univers*, le poèm e n a ît de cette part jamais
fixée, en nous sommeillante, d’ où jaillira d e m a in l e Mais quelle roue dans le cœur de l’enfant aux aguets
m u l t ip l e 6. C ette vision de la pulvérisation en poussière
tournait plus fort, tournait plus vite que celle du moulin
dans son incendie blanc* ?
lumineuse concerne tout autant la conception de la poésie que
la vision de l ’ homme. S i la cendre e fl la defiinêe naturelle de où l ’image de la roue, dont on p eu t suivre dans les poèm es le
toutes nos créations, i l n ’y a cependant nulle raison de se mouvement, s ’ associe à celle du nom. T ou t comme le rêve des
lam enter avec l ’ E cclèsia fle, n i d ’ évoquer comme une deflrudion Eaux-mères6 d it la nécessité et le moyen d ’ être réellem ent et
quelque retour à la poussière originelle ; m ais i l fa u t tout au interm inablem ent re-né, une sorte de signature secrète court dans
contraire œuvrer en vue d ’ une assom ption : l ’ œuvre fa isa n t du m ot char, à quoi se lien t les figures de
l ’in tim ité et du voyage, non p o in t géographique m ais sp iritu el,
Pourquoi poème pulvérisé ? Parce qu’au terme de son
voyage vers le Pays, après l’obscurité pré-natale et la dureté l'ex p ressio n d ’une poétique. D ans le nom s ’ associent la combi­
terrestre, la finitude du poème eSt lumière, apport de l’être naison circulaire des contraires et le mythe de l ’itinéraire, la
à la vie*. réfeêtion incessante du tem ps et la transm utation alchim ique des
élém ents ju s q u ’ à l ’ignition noire, et le retour sur soi, de la
L e poèm e a sa fin dans une dispersion lum ineuse, qui embrase
lum ière du poèm e. Roué, m artelé, le poèm e lance ses rayons
le poète et métamorphose sa vie. L ’ image de la roue, ou de
au-delà du centre qui les lie et qui dans le mouvement ne s ’ aper-

1. P. 1247-1248.
2. La Parole en archipel, « Le Rempart des brindilles », p. 359. 1. L e Marteau sans maître, p. 17.
3. Fureur et mySÎ'ere, «Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud I », 2. Sous ma casquette amarante, p. 832.
p. 275. y Fenêtres dormantes et porte sur le toit, « Vieira da Silva, chère
4. L e N u perdu, « Le Chien de cœur », p. 463. voisine, multiple et une... », p. 586.
3. La Parole en archipel, « Transir », p. 352.
6. Ibid., « La bibliothèque est en feu », p. 378. 4. P. 401.
3. L e Marteau sans maître, p. 50.
L e s Territoires de René Char LXI
LX Introduction

çoit p lu s. A in s i le poète au creuset de l ’ œuvre consume son révolte in itia le toujours présente, toujours maintenue et surgis­

existence datée, historique et m ortelle, pour nous revenir sous sante, se jo in t le souci p lén ier de l ’ être. C e ne serait q u ’une
attitude philosophique, si elle ne se d isa it en un langage p a r­
la form e pulvérisée et lum inescente de poèm es, h .’ être a deux
noms : l ’ un qu i anticipe l ’ œuvre, et le second à quoi l ’ œuvre ticulier, celui de l ’ éblouissante évidence des données sensibles, et

donne un tout autre sens. D a n s le Phèdre, P la ton rappelle non en un discours dêduBif.
que le char eB le véhicule de l ’ âm e, et que les conducteurs de La réalité sans l’énergie disloquante de la poésie, qu’eSt-ce1 ?
char sont, à la façon d ’ O rphée, des êtres qui reviennent à nous
A g issa n t comme la saxifrage sur le granit, la poésie libère la
porteurs d ’ une lum ière conquise sur les ténèbres et arrachée
lum ière enclose en nos p ierres, non p a s pour l ’ en délivrer, et la
à la m ort. O n retrouverait dans ces forg es V én u s et V u lca in ,
rendre au monde du S o leil et des autres étoiles, m ais pour la
et dans la roue l ’ ambivalence des rapports de la lum ière et des
ténèbres. montrer au cœur des choses, bougie protégée p a r des m ains
transparentes. E lle f a it éclater son support, le développe en
Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et archipel, le projette en étincelles :
le désastre, des fraises qu’elle rapporte des landes de la mort,
ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées1. Debout, croissant dans la durée, le poème, mystère qui
intronise. À l’écart, suivant l’allée de la vigne commune, le
Q u a n d le poète écrit : La poésie me volera ma mort1,
poète, grand Commenceur, le poète intransitif, quelconque
ne veut-il p a s dire, entre autres choses, que l ’ être q u ’ i l f u t s ’ est en ses splendeurs intraveineuses, le poète tirant le malheur
transm ué dans le nom q u ’ i l donne à lire et que rien d ’ autre que de son propre abîme, avec la Femme à son côté s’informant
l ’ œuvre n ’ ex p licite le sens de ce nom ? L a maison des N évons du raisin rare*.
détruite pierre à pierre eB reconstruite poèm e p a r poèm e. L a N o n fondée sur l ’ introspection, ni sur la rétro speétion, m ais
confîitution de l ’ œuvre entraîne une m odification du regard ; si sur le souci d ’ établir des rapports ju ste s avec les élém ents et
la douleur eB sans cesse à apprivoiser, si le m a l continûm ent avec les êtres, aussi soucieuse du chantier que du chant, la poésie
revient à l ’attaque, si le tem ps refa it p a r le poèm e se défait de R ené C h ar éta b lit une vaBe fa b le de la retiitution :
dans les périodes où rien ne p a rle, cependant toute lum ière
poétique agrandit durablem ent le champ de conscience. S i le Redonnez-leur ce qui n’eSt plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et
poèm e, ayant ém is sa lum ière, se consume, cette lum ière demeure.
s’agiter sur l’herbe.
C e ne sont p o in t les ténèbres qui perm ettent d ’ imaginer Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur
l ’ éclat, m ais l ’ éclair qui les f a i t voir m oins opaques ; et visage,
toute lum ière procède d ’une lum ière antérieure, p rofite de Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres;
lum ières adjointes. L e nom, diffusé dans l ’ œuvre, éclatant en
Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
elle, se pulvérise en lignes de lum ière, si bien que ce volume de Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu1.
poésies com plètes est à la f o is un tom beau et un lieu de naissance,
JE A N ROUDAUT.
le rêve de fécondation du cercueil et de renaissance de l ’ enfant
m ort s ’ étant accom pli dans le rassem blem ent de l ’ œuvre.
C e qui fra p p era quiconque à la fin de la leéture de ce livre
continuera à arpenter les territoires de R ené C h ar p a ssa n t a u x
livres illu ftrés, a u x affiches, c ’ efî leur extrêm e cohésion. A la 12 1. Ibid., « Pour un Prométhée saxifrage », p. 399.
2. Fureur et mjft'ere, « Partage formel », l iv , p. 168.
3. Ibid., « Redonnez-leur... », p. 242.
1. L,a Parole en archipel, « Nous avons », p. 409.
2. Ibid., « La bibliothèque est en feu », p. 378.
CHRONOLOGIE

1826
28 mars : Naissance à Avignon de Magne Char, enfant
naturel et abandonné, dit Charlemagne, grand-père paternel
du poète.

1840

i j septembre : Naissance à Caumont-sur-Durance de José­


phine Élisabeth, fille de Joseph Arnaud, meunier, et de Marie
Icard. Joséphine Arnaud épousera Magne Char, plâtrier à
L ’Isle-sur-Sorgue, en 1858.

1842
/ mai : Naissance à Cavaillon de Joséphine Thérèse, fille
d’AuguSte Chevalier (né en 1817), et de Julie Élisabeth Ger­
main (née en 1818). Auguste Chevalier était connu pour ses
sentiments républicains. En 1848, mettant en doute le succès
éleéloral des conservateurs à Cavaillon, il avait pris la tête
du groupe d’éle&eurs qui brisèrent les urnes et mirent le feu
aux bulletins contestés. En février 1876, lors de la visite de
Gambetta à Cavaillon, précédant les élections du 20 février
dans l’arrondissement d’Avignon, il avait pris une part aftive
aux troubles qui le conduisirent, lui et ses camarades, devant la
cour d’assises de Nîmes. Ils seront acquittés.
Auguste Chevalier aurait été le correspondant de
Lamennais.
Joséphine Chevalier épousera, en 1864, Joseph Marius
Rouget.
Lxrv Chronologie [1911] [1925] Chronologie lx v

1863 1914
3 décembre : Naissance à L ’Isle-sur-Sorgue de Joseph Emile
28 ju illet : Déclaration de la première guerre mondiale.
Magne Char, second fils de Magne Char et de Joséphine
Arnaud. Le couple aura cinq enfants dont deux seulement, ce Albert Char eSt mobilisé dans l’infanterie, au 58» régiment.
fils et une fille, survivront.
1918
1865
i j janvier : Mort d’ Emile Char, administrateur délégué des
13 juillet : Naissance à Cavaillon de Marie Julie Rouget, dite plâtrières de Vaucluse, maire de L ’Isle-sur-Sorgue depuis
Julia, tille de Joséphine Chevalier et de Marius Rouget, 1905.
maçon.
1 1 novembre : Signature de l’armistice entre la France et
1869 l’Allemagne.
Après la mort d’Emile Char, la mère de René Char et sa
8 oéiobre : Naissance à Cavaillon de Marie-Thérèse Armande famille vont connaître des difficultés d’argent. René Char
Rouget, sœur cadette de Julia. continuera à vivre son enfance aux Névons, maison entourée
Les deux sœurs suivront des études poussées dans un pen­ de prairies qui étaient le lieu de rassemblement et de jeux des
sionnat de Cavaillon. enfants de l’école communale, dont il suivait aussi les classes.
Puis René Char sera mis en pension au lycée d’Avignon.
1885 Quelques êtres dont il fera revivre le souvenir dans son
10 janvier : Mariage de Joseph Emile Char, négociant, et de œuvre : Jean Pancrace Nouguier, Louis Curel, Louise et Adèle
Julia Rouget. Elle mourra de tuberculose un an après, le Roze, embelliront ces années difficiles. Dans sa famille, il
20 février 1886, à vingt ans et demi. s’appuiera sur sa grand-mère Rouget, et sur sa sœur Julia,
chez laquelle il séjournera parfois, au gré des affectations de
1888 José Delfau, à Alès et à Mende notamment.

9 juin : Emile Char épouse en secondes noces Marie-Thérèse 1920


Rouget, sa jeune belle-sœur.
Quatre enfants naîtront de cette union. L ’aînée, Julia, à Naissance de la revue Commerce, fondée par Marguerite
Cavaillon en 1889; puis à L ’Isle-sur-Sorgue : Albert en 1893, Caetani, princesse de Bassiano, et dirigée par Paul Valéry,
Émilienne en 1900. Valéry Larbaud, Léon-Paul Fargue. Char lira Commerce
quelques années plus tard. La revue cessera de paraître en
1907 1935-
14 juin : Naissance de René Emile Char, le seul des quatre
enfants à naître aux « Névons », vaSte maison entourée d’un 1924
parc, dont la conStruéfion venait d’être achevée, et où les
grands-parents Rouget, de Cavaillon, étaient venus s’installer. Voyage de René Char en Tunisie, où Emile Char avait
La marraine de René Char eSt Louise Roze, descendante du créé, avec quelques amis, une petite plâtrière à Taulierville,
chevalier Roze, et d’une longue lignée de notaires. près de Tebourba, plâtrière dont la guerre avait interrompu
l’ exploitation.
1909 En novembre, André Breton et ses'amis publient le Premier
manifeste du surréalisme.
27 avril : Mariage de Julia Char, dite Lily, sœur aînée du
poète, avec José Delfau, qui fera carrière dans l’administra­ En décembre paraît le numéro 1 de L a Révolution surréaliste.
tion préfectorale.
1925
1911
Char suit à Marseille les cours de l’École de commerce. Peu
Fondation des Éditions Gallimard. d’assiduité aux cours, mais heureuses errances et multiples
B . CH AB 3
LXVT Chronologie [1929] [i93i] Chronologie LXVII

rencontres. Pour subvenir en partie à ses besoins, il vend tant 1930


bien que mal du whisky et de la chicorée, pour M. Thibon,
chez les commerçants et dans les bars du vieux port. j avril : Publication du Tombeau des secrets (imprimerie
Le dure de Plutarque, de Villon, de Racine, des roman­ A . Larguier, Nîmes), avec un collage d’André Breton et de
tiques allemands, d’Alfred de Vigny, de Gérard de Nerval, Paul Eluard.
de Baudelaire. Leéture des présocratiques, après celle de Rimbaud, de
Lautréamont, et des grands alchimistes.
1926 14 avril : Suicide à Moscou du poète Vladimir Maïakovski.
20 avril : Ralentir travaux, poèmes écrits en collaboration
Travaille plusieurs mois à Cavaillon, dans la maison d’expé­ avec Breton et Eluard, lors-d’un séjour des trois amis à
ditions de M. S. Bouffard. Avignon et dans le Vaucluse (Éditions surréalistes).
En septembre : Capitale de la douleur, de Paul Eluard. Saccage par les surréalistes entraînés par Breton et Char
1 7 décembre : Mort de Joséphine Rouget, grand-mère du bar Maldoror, boulevard Edgar-Quinet à Paris, au cours
maternelle de René Char. duquel Char fut blessé d’un coup de couteau dans l’aine.
En mai, rencontre avec Paul Eluard, sur le boulevard Hauss-
mann, de Maria Benz, qui deviendra Nusch Eluard.
1927
Juillet : Aragon, Breton, Char, Eluard, travaillent à la
M ai : Service militaire à Nîmes, dans l’artillerie, durant fondation de la revue L,e Surréalisme au service de la révolution.
18 mois, comme soldat de 2e classe. Char y publie « Le Jour et la Nuit de la liberté » dans le
Premières correspondances et collaborations littéraires. numéro x, et « Les Porcs en liberté » dans le numéro 2.
En été, voyage par mer en Espagne avec Nusch et Paul
Eluard. Émbarqués à Marseille sur le cargo italien M. N . Cata-
1928 lani, ils feront escale à Barcelone et se rendront à Cadaquès,
où Salvador Dali et Gala viennent de s’installer. Durant la
20 février : Publication des Cloches sur le cœur, poèmes écrits traversée, Eluard écrit À toute épreuve, dont il offre le manuscrit
entre 1922 et 1926, aux Éditions Le Rouge et le Noir, sous à René Char.
le nom de René-Emile Char. Le poète détruira la plus grande
Novembre : A rtine paraît aux Éditions surréalistes (chez
partie des exemplaires de l’ouvrage.
José Corti), avec une gravure de Salvador Dali pour les
Juin : Nadja, d’André Breton. exemplaires de tête.

1929 1931

Publication à L ’Isle-sur-Sorgue de la revue Méridiens, en Char signe avec les surréalistes plusieurs traéls : à propos
collaboration avec André Cayatte (trois numéros paraîtront). de L.’Â ge d ’or, film réalisé par Dali et Bunuel (après Un chien
Premier bref séjour à Paris. andalou), et violemment attaqué par les ligues d’extrême
M a i : L,a Femme 100 têtes, de Max Ernst.
droite; à propos de l’exposition coloniale ( N e visite^ P as
l'exposition coloniale, puis Premier bilan de Vexposition coloniale) ;
A o û t : Publication à’ Arsenal, à Nîmes, tirage à vingt-six au moment des premières luttes révolutionnaires en Espagne
exemplaires. Un exemplaire envoyé à Paul Eluard détermine (A u fe u !).
le voyage de ce dernier à L ’Isle-sur-Sorgue en automne. Février : Visite à L ’Isle-sur-Sorgue de Paul Eluard, en
F in novembre : Voyage de Char à Paris, où il rencontre compagnie de Jean et Valentine Hugo. Ils se rendent avec
Breton, Aragon, Crevel, et leurs amis. Char à Gordes, alors peu habité, à Ménerbes, à LacoSte et à
Décembre : Adhésion au mouvement surréaliste. Elle marque Saumanes, où avait résidé, enfant, chez son oncle l’abbé de
la fin de la revue Méridiens (voir le texte « Position », dans son Sade, le jeune D. A . F. de Sade.
dernier numéro). Collabore au numéro 12 de L.a Révolution L ’ aâion de la juflice efl éteinte paraît en juillet aux Éditions
surréaliHe, avec le texte « Profession de foi du sujet ». surréalistes.
LXVIII Chronologie [1934] [1936] Chronologie LXIX

Collaboration aux numéros 3 et 4 du Surréalisme au service Juin : Trois poèmes — « Migration », « Les Rapports
de la révolution, avec les poèmes : « L ’Esprit poétique » et entre parasites » « Domaine » — paraissent sous le titre
« Arts et métiers »; et le texte « Propositions-Rappel ». « Abondance viendra » dans Intervention surréalifte (Do­
cuments 34), à Bruxelles.
1932 20 ju illet : L e Marteau sans maître (Éditions surréalistes) sort
des presses de l’Imprimerie Union à Paris.
« L ’Affaire Aragon », à laquelle met fin le traft : « Paillasse » 2j ju illet : Assassinat du chancelier autrichien Dollfuss par
en mars (voir Eluard : Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, les nazis.
chronologie rédigée par Lucien Scheler, p. lxvii ).
21 août : Mariage de Paul Eluard et de Maria Benz, dite
Mars : L e s Vases communicants d’André Breton.
Nusch. Char eSt le témoin de' la mariée.
Voyage en Espagne avec Francis Curel. Celui-ci sera
souvent présent dans l'existence de René Char. Char signe encore deux traéls surréalistes : « La Planète
sans visa », et « Appel à la lutte », mais il prend de plus en
2/ oftobre : Char épouse à Paris Georgette Goldstein, ren­ plus ses distances à l’égard du mouvement.
contrée un peu plus tôt sur une plage du littoral cannois.
René Char passe des journées entières sur les îlots boisés
de la Sorgue, plus proche des caStors que des rares gens
1933 entrevus.
10 janvier : Court voyage à Berlin chez des amis qui s’ap­
prêtent à quitter l’Allemagne. 1935
À la fin du même mois, le $o janvier, le maréchal Hinden- Janvier-février : Visite de Char à Eluard et Crevel à Davos
burg appelle Hitler au poSte de chancelier du Reich. en Suisse.
En mai, L e Surréalisme au service de la révolution publie un A v r il : Tristan Tzara et sa femme Greta Knutson rendent
récit de rêve de Char : « À quoi je me destine », des réponses visite à Char à L ’Isle-sur-Sorgue, où le poète s’eSt installé
à deux enquêtes, et annonce la parution de la revue L e Mino- pour tenter de redresser la situation familiale au sein de la
taure, à laquelle Char ne voudra pas collaborer (voir la lettre Société anonyme des plàtrières de Vaucluse, nom porté par
au sujet du Minotaure, revue Cahiers du Sud, Marseille, n° 171, l’affaire développée par son père. Avec son ami Marcel Four­
avril 1935). rier, avocat, et quelques amis sociétaires, il contraint à la
De juin à oftobre, séjour avec Georgette à Saumanes, proche démission l’administrateur délégué Durbesson.
de L ’Isle-sur-Sorgue, où Char achève la composition des 2 mai : Paéte d’assiStance mutuelle franco-soviétique, signé
poèmes : « Abondance viendra » ( L e Marteau sans maître) . pour la France par Pierre Laval.
14 juillet : Suicide de Raymond Roussel. 19 juin : Suicide de René Crevel.
Le. I er décembre eSt édité à Bruxelles le recueil colleélif Septembre : Char eSt à Nice, où sont aussi Eluard et Tzara.
Violette Novfères (Éditions Nicolas Flamel). Il contient le
poème « La Mère du vinaigre », de Char, illustré par Yves 8 décembre : Une lettre à Benjamin Péret eSt publiée à L ’Isle-
Tanguy. sur-Sorgue (placard polygraphié), à la suite d’un incident pro­
voqué par Péret, qui avait diffusé à l’insu de Char le contenu
L a mobilisation contre la guerre n ’ efî pas la p a ix , manifeste
d’un message privé destiné à Georges Sadoul, message
à propos du Congrès d’AmSterdam-Pleyel contre la guerre,
critique à l’égard de certaines positions surréalistes.
porte la signature de Char.

1934 1936

6 février : Émeutes fascistes à Paris. Manifestation de ripoSte Char eSt nommé administrateur de la Société anonyme des
à la gare de l’ Est le 9, à laquelle Char participera. plàtrières de Vaucluse par la nouvelle direction.
Rencontre amicale de Kandinsky, qui donnera une eau- D ’avril àjuin, René Char eSt immobilisé à L ’Isle-sur-Sorgue :
forte pour l’édition du Marteau sans maître. grave septicémie, non diagnostiquée dans les délais, à la
LXX Chronologie [1937] [1939] Chronologie LXXI

clinique d’Avignon où il avait été transporté. Il fallut les 1938


effets ravageurs du mal et la perspicacité d’un jeune médecin
pour renverser à temps la fatalité. Hitler décide d’exercer personnellement le commandement
En mai : Dépendance de l ’adieu paraît aux Éditions G . L. M., direft de l’ensemble des forces armées : en mars, l’Allemagne
avec un dessin de Picasso. Eluard, qui a secondé Char malade envahit l’Autriche.
pour la sortie de l’ouvrage, lui fera part de sa rupture avec M ai : Dehors la nuit eflgouvernée paraît aux Éditions G. L. M.
Breton. Il se rendra à L ’Isle-sur-Sorgue en mai, en compagnie
de Man Ray. 29 septembre : Conférence de Münich, et annexion par
l’Allemagne du territoire des Sudètes, qui consacre le dépe­
À Paris, Front populaire. çage de la Tchécoslovaquie.
En ju illet , coup de force franquiste en Espagne. Oétobre : Dans le numéro 9 des Cahiers G.L.M ., Char
En août, convalescence à CéreSte. René Char et sa femme publie C e s Quatre Frères Roux, texte qui servira d’introduftion
répondaient à l’invitation de M e Roux, notaire du pays, dont au recueil Quand le soir menace, dont les frères Roux furent les
le fils aîné, poète, était leur ami. auteurs, et qui parut en janvier suivant.
Automne-hiver au Cannet de Cannes. Char confie à Eluard Dans les mêmes cahiers (numéros 8 et 9), Char rédige sans
le manuscrit de Moulin premier. le signer le texte de l’enquête « La Poésie indispensable ».
Parmi les réponses, celles de Jean Arp, Albert Béguin, Mau­
Septembre : Premier procès de Moscou; tract surréaliste de
rice Blanchard, André Breton, René Char, Francis Curel,
protestation. Robert Desnos, Paul Eluard, Pierre Jean Jouve, Gilbert
décembre : Moulin premier paraît chez G. L. M. Lely, André Masson, Benjamin Péret, L.-P. Quint, Jean Wahl.
// décembre : Achevé d’imprimer du Visage nuptial (Impri­
1937 merie Beresniak). Dans Cahiers d ’ A r t figurent les deux
poèmes : « Une Italienne de Corot », et « Courbet : Les
Char poursuit sa convalescence au Cannet, en compagnie Casseurs de cailloux ».
de Georgette. Le couple eSt rejoint par Nusch et Paul Eluard. Mort en déportation, au camp de transit de Vladivostok,
Des poèmes en collaboration seront écrits par les deux poètes, du poète Ossip MandelStam.
dont D eux poèmes, retrouvés et édités en i960 seulement.
D ’autres semblent perdus.
En mai, Char renonce à ses fondions aux plâtrières de Vau­ 1939
cluse. En juin, il eSt à Mougins.
« Enfants qui cribliez d’olives... », poème manuscrit
En juillet, il collabore à la revue Cahiers d’ A r t , dirigée par illustré d’un dessin de Picasso, figure dans le numéro I/IV
Christian Zervos, avec deux poèmes : « Tous compagnons de 1939 de Cahiers d ’A r t .
lit » et « Dehors la nuit eSt gouvernée », accompagnés de
collages de Paul Eluard. 2 ) août : Signature du pacte d’amitié germano-soviétique.
É té à CéreSte : Jean Scutenaire et Irène Hamoir l’y I er septembre : L ’Allemagne envahit la Pologne. L ’Armée
rejoignent. Rouge y pénétrera à son tour le 17 septembre. L ’U.R.S.S.
Mort de René, l’aîné des quatre fils de M e Roux, des suites annexe les provinces concédées par le paéte.
d’une hémoptysie foudroyante. ) septembre : L ’Angleterre et la France déclarent la guerre
En oétobre, Char rentre à Paris. à l’Allemagne. Char eSt mobilisé à Nîmes, au 173e régiment
d’artillerie lourde. Il partira en Alsace, jusqu’en mai 1940 :
Voyage en Hollande : Amsterdam, La Haye, Delft; visite Petersbach, Struth, et enfin Hinsbourg (forêt de La Petite-
des musées. Le poète s’attarde au bord de la mer du Nord. Pierre). Cette province qu’il découvre marquera profondé­
Décembre : Placard pour un chemin des écoliers, chez G. L. M., ment sa sensibilité.
avec cinq pointes sèches de Valentine Hugo. La dédicace de
l’ouvrage fait écho à la tragédie qu’eSt cette année-là la guerre / septembre : Proclamation de la neutralité des États-Unis.
d’Espagne. 2} septembre : Sigmund Freud meurt à Londres.
lxxii Chronologie [1941] [1945] Chronologie lxxiii

1940 déjà officieusement, par l’entremise de leurs complices, P.P.F.,


francises et autres.
28 janvier : Une permission ramène Char à Paris, puis à À CéreSte, à L ’Isle-sur-Sorgue, à Aix-en-Provence, à A v i­
L ’Isle quelques jours plus tard. gnon, à Digne, Char commence à nouer des rapports avec
6 avril : Nouvelle permission à Paris. des opposants et avec des résistants.
1 6 avril : Char avait pris conscience de l’impuissance du En février, il avait revu André Breton, au château Air-Bel
simple soldat dans une armée en grande partie défaitiste. Sa à Marseille, où Breton et plusieurs autres surréalistes, dont le
fidélité à ses conviélions antifascistes l’engagent à l’aftion et à dodeur Pierre Mabille et le peintre Wifredo Lam, attendaient
la lucidité. Il commence donc au plus bas, eSt nommé briga­ leur visa pour l’Amérique.
dier, puis eSt désigné au nombre des élèves-officiers pour 21 juin : Les Allemands dénoncent le pafte germano-
suivre en juin 1940 les cours de l’école militaire d’artillerie de soviétique et envahissent massivement l’U.R.S.S.
Poitiers. La débâcle, en juin, annulera ce projet.
F in mai : Char quitte l’Alsace et gagne avec sa colonne de 1942
ravitaillement, en suivant le pointillé mouvant de l’invasion
allemande, le Lot-et-Garonne et le Gers. Sa femme Georgette 29 mai : Le port de l’étoile jaune eSt déclaré obligatoire pour
et les parents de celle-ci s’y trouvent, par extraordinaire, les juifs en zone Nord.
réfugiés à Leftoure. Étroitement lié au capitaine Dantant,
son chef direft, qui, au départ de l’Alsace, l’a chargé de Char eSt depuis plusieurs mois actif dans la Résistance.
mission, il assure pendant la retraite la coordination et la Adhésion à l’Armée secrète naissante (A.S.); il y sera, sous le
protection de sa colonne, notamment au pont de Gien. Là, nom de guerre d’Alexandre, chef du sedeur de l’A.S. Durance-
Dantant, Sicard, Char et quelques hommes rendent possible, Sud. Il effectuera les premiers sabotages contre une armée
plusieurs heures durant, l’étroit passage du pont aux popula­ d’occupation italienne peu agressive.
tions civiles démoralisées, sous les bombardements inter­ 8 novembre : Débarquement américain en Afrique du Nord.
mittents des avions allemands et italiens. 11 novembre : Occupation de la zone Sud par les Allemands.
Meurtrière pseudo-guerre s’accompagnant de l’évidence À partir de décembre, Char dirigera contre ceux-ci, du P.C.
de plus en plus appuyée de compères entendus pour que les de CéreSte, des opérations de moins en moins désordonnées.
choses soient ainsi... 2} décembre : La GeStapo fait son apparition « officielle »
14 juin : Les troupes allemandes pénètrent dans Paris. dans les Basses-Alpes, et commence à torturer et à tuer.
19 juin : Mort du peintre Paul Klee.
22 juin : Armi§tice-diktat de Hitler. La France dépose les 1943
armes. L ’Angleterre reste seule en guerre.
Démobilisé le 26juillet, et nommé maréchal des logis, René 2 février : Stalingrad. Le maréchal allemand von Paulus
Char eSt de retour à L ’Isle-sur-Sorgue en septembre. Dénoncé signe sa capitulation.
en otfobre comme militant d’extrême gauche auprès du 16 février : Institution du S.T.O . (Service du travail obli­
préfet de Vaucluse, il eSt perquisitionné par la police de gatoire).
Vichy aux Névons le 20 décembre. L ’un des policiers, dont 2j ju illet : Chute de Mussolini, auquel succède le maréchal
Char avait remarqué au cours de la fouille le comportement Badoglio, favorable aux Alliés. L ’Italie eSt coupée en deux.
retenu, parvient à l’avertir de son arrestation imminente. En Avec d’autres résistants et résistantes, Francis Curel eSt
compagnie de sa femme, il quitte alors L ’Isle-sur-Sorgue
arrêté au petit jour dans sa maison à L ’Isle-sur-Sorgue, et
pour CéreSte, dans les Basses-Alpes. Grâce à ses amis, le
déporté à Linz (Autriche).
notaire et Mme Henri Roux, il y trouve un refuge momen­
tanément sûr. Engagement de Char aux F.F.C. dont dépend le réseau
ACtion. « Un aété officiel (documents SeCtion atterrissage
parachutage), en septembre 1943, Stipule qu’il eSt engagé
ï 94i “ pour la durée de la guerre actuellement en cours, plus trois
Les Allemands n’occupent pas encore la xone Sud, mais mois ” , comme chargé de mission i re classe, avec le grade
sous le couvert des commissions d’armistice, ils interviennent de capitaine. Il eSt chef départemental (Basses-Alpes) de la
LXXIV Chronologie [1944] [1946] Chronologie LXXV
Seftion atterrissage parachutage-région 2 (S.A.P.-R.2) et j / août : Débarquement allié en Provence.
adjoint au chef régional du réseau Aftion (commandant
Pierre-Michel). La S.A.P. eSt une organisation créée par 26 août : Libération de Paris.
l’état-major du général de Gaulle à Alger. Comme son nom F in août : D e retour en France, Char retrouve avec soula­
l’indique, elle se charge d’aménager, d’une part, des terrains gement son unité, la S.A.P. R.2, et collabore avec le général
de parachutage qui recevront du matériel de guerre en lots Azan, qui commande la subdivision d’Avignon. De cette
sans cesse plus importants. La S.A.P. eSt une subdivision du collaboration naîtra une amitié qui ne devait cesser qu’à la
réseau AéHon et, à ce titre, organise également des seétions de mort du général.
combat. La région 2 du réseau Aétion regroupe 7 départe­ Les publications littéraires, interrompues depuis 1939,
ments : Vaucluse, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Bouches-du- reprennent en 1944, dans la revue Fontaine, avec laquelle Char
Rhône-campagne, Drôme, Var, Alpes-maritimes. Pour était entré en rapport à Alger, et aux Cahiers d’A r t ; dans l’une
échapper à l’enrôlement dans le Service du travail obligatoire et l’autre revue, des poèmes appartenant à Seuls demeurent.
(S.T.O.), les jeunes Français gagnent le maquis de plus en En décembre : Collaboration à L ’Éternelle Revue, créée dans
plus nombreux. La S.A.P. Basses-Alpes a réceptionné cin­ la clandestinité par Eluard et dirigée par Louis Parrot, avec
quante-trois parachutages (documents S.A.P.) et constitué
trois poèmes de L ’ Avant-Monde.
vingt et un dépôts d’armes dont pas un ne tomba aux mains
des Allemands, ainsi qu’un réseau de communications “ radio ” 1945
et un système interdépartemental de transports clandestins :
les pertes humaines furent minimes. » (Extrait de la chrono­ A ux Éditions Gallimard en février : Seuls demeurent. Le
logie de L ’Herne, rédigée par Dominique Fourcade.) livre connaît un grand retentissement. Il vaudra à Char de
nouvelles affeétions, celle de Georges Braque en particulier,
1944 et celle d’Albert Camus. C’eSt Raymond Queneau qui avait
présenté le manuscrit à l’éditeur.
6 juin : Débarquement allié en Normandie. 4-11 février : Conférence de Yalta, en Crimée.
Les derniers mois de la guerre sont les plus douloureux. }0 avril : Suicide de Hitler.
Émile Cavagni, compagnon d’aétion précieux entre tous, eSt
8 mai : Capitulation de Berlin.
tué au combat par les Allemands en mai à Forcalquier. En
juin, c’eSt le jeune poète Roger Bernard qui tombe aux mains 29 mai : Reddition allemande.
des S.S., et qui eSt abattu. Quelques semaines plus tard, René A p p e l à la solidarité, en faveur des déportés politiques, à l’ini­
Char apprendra à Alger la mort de son ami Roger Chaudon, tiative de Char. Les premiers convois lentement commen­
d’Oraison, fusillé par les Allemands à Signes (Var), avec dix çaient à arriver en France.
autres résistants. Francis Curel, déporté à Linz, eSt rapatrié.
En avril, au cours d’une opération nofturne des Allemands Début septembre, Char démobilisé regagne Paris, où sa
sur CéreSte, et alors qu’il allait retirer avec quelques hommes femme réside déjà, 6, rue Viétorien-Sardou.
des armes d’une cache peu accessible, Char fait une grave En ottobre, des extraits de Feuillets d ’Hypnos paraissent dans
chute de plusieurs mètres, à plat dos sur un sol de pierre. la revue Fontaine. Camus demandera à publier l’ouvrage dans
Soigné avec dévouement, puis caché à CéreSte dans le vieux
village, il y demeure une quarantaine de jours, ne guérissant sa colle&ion Espoir.
que lentement d’une fraélure du bras et de blessures multiples En décetnbre, René Char participe à l’exposition pour la
à la tête et à la colonne vertébrale. Grèce résistante, organisée par Yvonne Zervos à Paris.
Le même mois, aux Cahiers d ’A r t : « Ma faim noire déjà »,
En juillet, à peine rétabli, Char eSt appelé à Alger, à l’état- poèmes de Roger Bernard. Char écrit le texte de présentation
major interallié d’Afrique du Nord. Il y occupe les fondions et accompagne le recueil, du poème : « Affres, détonation,
d’officier de liaison auprès du général Cochet, délégué
militaire pour les opérations Sud, alors que le général Kœnig silence ».
était délégué militaire pour les opérations Nord. Char eSt 1946
dire&eur de là Villa Scotto, centre des Missions parachutées.
Sa fonétion se situe dans le cadre de la préparation du débarque­ En février : Assassinat, vraisemblablement politique, à
ment en Méditerranée. Son point d’attache eSt Sidi-Ferruch. Manosque, de Gabriel Besson, en pleine nuit, d’ un coup de
LXXVI Chronologie [1948] [1950] Chronologie LXXYII

fusil dans le dos. « Héros dans la plus pure acception du Georges Braque et René Char s’étaient longuement entre­
terme », Gabriel Besson fut « un juSte sans qui l’espoir parmi tenus avec lui à l’hospice d’Ivry quelques jours auparavant.
nous se fût souvent effondré », dit encore de lui aujourd’hui Le professeur Henri Mondor les tenait informés des progrès
René Char. de la maladie.
Après un long séjour dans la maison familiale à L ’Isle-sur- Création radiophonique en avril du Soleil des eaux : réali­
Sorgue, René Char rejoindra ses amis Zervos sur la côte sation d’Alain Trutat, musique de Pierre Boulez.
méditerranéenne. Il y rencontrera Henri Matisse. Parution en septembre de Fureur et myflère (Gallimard).
En avril : Feuillets d ’Hypnos, chez Gallimard. C ’eSt le critique En novembre, chez G .L.M ., Fête des arbres et du chasseur :
André Rousseaux qui le premier en rendra longuement les vingt exemplaires de tête avec une lithographie en couleur
compte dans L e Figaro littéraire. de Miré.
Les collaborations de Char à diverses revues et journaux Collaboration à la revue Cahiers d’A r t (23 e année, 1948),
furent nombreuses cette année-là, particulièrement en ce qui avec la première version retrouvée du poème « À une ferveur
concerne la revue Cahiers d ’A r t . belliqueuse » (dans Fureur et myflère).
28 novembre : Mort de Nusch Eluard. Première collaboration à Botteghe Oscure (Rome, Qua-
derno III), revue internationale dirigée par Marguerite
Caetani, fondatrice de Commerce. Char aidera durant des
1947 années Marguerite Caetani dans ses tâches littéraires. Il aime
En avril, représentation à Paris au théâtre des Champs- évoquer le talent et la bonté de cette grande dame.
Élysées, du ballet L a Conjuration, rideau de scène et costumes
de Georges Braque.
1949
En mai, aux Éditions Fontaine, publication du Poème pul­
vérisé. Les soixante-cinq exemplaires de tête comportent une Mars : « Les Transparents » (Mercure de France),
gravure originale de Henri Matisse. « L ’Homme qui marchait dans un rayon de soleil » (L e s
Ouverture en juin de l’exposition de peintures et sculptures Temps modernes).
contemporaines, organisée au Palais des Papes à A vignon par « Sur les hauteurs » paraît en avril ( A r t de France). Ce texte
Yvonne Zervos. Cette exposition, qui réunissait les plus fera l’objet la mêmô année d’un court métrage sous la direc­
grands noms de l’art contemporain, fut l’occasion d’un long tion artistique d’Yvonne Zervos.
séjour de Braque dans le Vaucluse (voir « Braque, lorsqu’il En avril aussi : « Le Soleil des eaux » (librairie H. Matarasso,
peignait », et « Georges Braque intra-muros », dans Recherche Paris), illustré de quatre eaux-fortes de Georges Braque.
de la base et du sommet). Elle fut aussi le point de départ de ce
qui deviendra le Festival de théâtre d’Avignon, qu’animera Claire eSt publiée chez Gallimard en juin.
Jean Vilar. Char collabore aux deux premiers numéros (avril et mai)
de la revue Empédocle, où il seconde, avec Camus, le direéfeur
Parution de L a Pelle, d’Albert Camus.
Jean Vagne.
Collaboration à la revue Cahiers d ’A r t (22e année, 1947), Dans le numéro X X IV (2) de Cahiers d’ A r t , il publie
avec « Le Thor », dans une illustration de Georges Braque, « Les Inventeurs » (poème repris dans L es Matinaux ).
et « Le Météore du 13 août », « Un chant d’oiseau surprend la
branche du matin », « Tu as bien fait de partir, Arthur Rim­ y ju illet : Divorce de René Char et de Georgette.
baud ! ». Tous ces poèmes seront repris dans Fureur et
myflère. 1950

1948 Janvier : L e s Matinaux (Gallimard).


Char préface le même mois le catalogue de l’exposition
Traduétion en anglais par Eugène Jolas, dans la revue Georges Braque (galerie Maeght, Derrière le miroir, Paris).
Transition Forty-Eight (Paris, n° x, janvier), de poèmes Dans la revue Empédocle, il rédige le texte de l’enquête
appartenant au Poème pulvérisé. proposée dans le numéro de mai : « Y a-t-il des incompa­
Mort, le 4 mars, d’Antonin Artaud, à Ivry-sur-Seine. tibilités ? »
LXXVIII Chronologie [1 9 5 3 ] [1955] Chronologie LXXIX

1951 « L ’Abominable [Homme] des neiges » (voir Trois coups


sous les arbres), eSt publié dans le numéro 10 (oâobre) de la
Au début de l’année, René Char, par l’entremise de Georges N . N .R . F . Staël réalisera de nombreux projets d’illustration
Duthuit, se lie d’amitié avec Nicolas de Staël, amitié d’où pour les décors de ce ballet qui ne sera pas représenté.
naîtra en novembre un livre : Poèmes, illustré de quatorze bois Décembre : L e Rempart de brindilles eSt publié chez Louis
du peintre.
Broder (Paris), avec cinq eaux-fortes de Wifredo Lam.
Char écrit le texte de présentation pour l’exposition du
livre à la galerie Jacques Dubourg le 12 décembre.
1954
En mars paraît Quatre fascinants — L a Minutieuse, avec un
frontispice de Pierre Charbonnier. À Bruxelles (Le Cormier, .oftobre 1954), paraît L e D euil
En avril, A une sérénité crispée (Gallimard) eSt orné de des Névons, avec une pointe sèche de Louis Fernandez. Après
vignettes dessinées par Louis Fernandez. la mort de leur mère, le poète et sa sœur Julia souhaitaient
préserver la demeure familiale, « Les Névons ». Mais les
« Peintures de Georges Braque » figure dans le deux autres enfants survivants en exigèrent la vente aux
volume X X V I de la revue Cahiers d’ A r t . enchères, ce qui fut fait.
Le 27 juin meurt Mme veuve Emile Char, mère du poète. Publication dans Cahiers d ’A r t du texte : « Louis Fernandez,
Début d’une longue collaboration avec Pierre-André peintre » (vol. X X V III, n° 2).
Benoit (P.A.B.). Création de L ’ Homme qui marchait dans un rayon de soleil
par The Poet’s Theater, à Cambridge (Massachusetts) dans
1952 une traduftion anglaise de Roger Shattuck.

Dans la revue Cahiers d ’A r t (vol. X X V II, n° 2), des poèmes


repris ultérieurement sous le titre « Lascaux » (dans L a Parole 1955
en archipel).
Janvier : Recherche de la base et du sommet suivi de Pauvreté
Claire eSt représentée à Lyon au théâtre de la Comédie, et privilège (Gallimard).
dans une mise en scène de Roger Planchon. Février : Poèmes des deux années, chez G.L.M ., avec une
Mort de Paul Eluard le 18 novembre. eau-forte d’Alberto Giacometti pour les cinquante exem­
Décembre : L a Paroi et la Prairie, chez G.L.M . plaires de tête.
Cette année-là meurt Louis Curel, père de Francis. 1 6 mars : Mort de Nicolas de Staël à Antibes.
Juin : Pierre Boulez met en musique trois poèmes du M ar­
1953 teau sans maître. Création à Baden-Baden.
26 octobre : Les Névons sont mis en vente publique. La
janvier : Lettera amorosa paraît chez Gallimard. surenchère empêche le poète et sa sœur Julia de s’en rendre
Séjour d’hiver à Briançon, chez André et Ciska Grillet, acquéreurs. Ne disposant pas des fonds nécessaires pour payer
amis de Char. leur achat, Albert Char et Émilienne MouStrou, qui se sont
En avril, Arrière-hUïoire du Poème pulvérisé (chez Jean donc rendus propriétaires, sont contraints de séparer le parc
Hugues, Paris), avec un portrait en couleur du poète, par de la maison. Le parc des Névons est alors acheté par une
Nicolas de Staël. société qui abat les arbres et construit une cité H .L.M . La
La colleftion Poètes d’aujourd’hui, de Pierre Seghers, maison, quoique occupée, eSt quasi à l’abandon. Le Névon,
publie en juin un René Char, par Pierre Berger. ruisseau qui bordait le parc, eSt couvert et devient une route.
Voyage d’été en Alsace (voir « La Double Tresse », dans La revue Cahiers d’ A r t publie « Sept merci pour Vieira da
L a Parole en archipel). Silva », et « Les Compagnons dans le jardin » (vol. X X X ).
En juillet, Nicolas de Staël se met en quête d’une maison Durant IV//, première rencontre et premier entretien à
à acheter dans le Vaucluse, et acquiert « Le CaStellet », à Paris chez le philosophe Jean Beaufret, de René Char et de
Ménerbes. Martin Heidegger.
LXXX Chronologie [1960] [1965] Chronologie LXXXI

1956 1961
L a bibliothèque eft en feu paraît en mai chez Louis Broder L'Inclémence lointaine, choix de poèmes, paraît chez Pierre
(Paris), avec une eau-forte en couleur de Georges Braque. Berès en mai, illustré de vingt-cinq burins de Vieira da Silva.
En mai : L a Chute d’Albert Camus.
1962
G.L.M . publie en juin, Pour nous, Rimbaud, et E n trente-trois
morceaux (les cinquante-huit exemplaires de tête sont ornés Janvier : L a Parole en archipel (Gallimard).
d’une eau-forte en couleur du poète).
Mort de Georges Bataille. Il avait été l’ami et aussi le voisin
Un choix de textes paraît en octobre sous le titre Poèmes de René Char, lorsque Bataille occupait, de 1949 à 1951, le
et prose choisis (Gallimard). poSte de conservateur à la bibliothèque de Carpentras. Les
Novembre : Speâacle L e Fer et le Blé chez Agnès Capri à deux hommes se voyaient souvent et s’estimaient.
Paris : un montage de poèmes, et la représentation intégrale
de Claire. 1965
Décembre : Création à Cologne du Visage nuptial, poèmes
de René Char mis en musique par Pierre Boulez. Chœurs et En mars : Lettera amorosa (Edwin Engelberts, Genève),
orchestre de Radio-Cologne. illustré de vingt-sept lithographies en couleur de Georges
Braque.
Le livre eSt présenté en mai à la Bibliothèque littéraire
1958 Jacques-Doucet à Paris, dans le cadre de l’exposition
Georges Braque-René Char. Georges Blin rédige la préface
Nombreuses publications tout au long de l’année, dont on du catalogue.
retient : L ’ Escalier de Flore, avec deux gravures de Picasso q i août : Mort de Georges Braque.
(P.A.B. Alès, mai 1958); Sur la poésie (G.L.M ., oftobre); et
Cinq poésies en hommage à Georges Braque, avec une lithographie
En été la revue L ’ A r c (Aix-en-Provence) publie un numéro
en couleur de Braque, en couverture (Genève, Edwin consacré à Char.
Engelberts). En 1963 disparaissent Tristan Tzara, le poète américain
William Carlos Williams, fidèle ami de René Char et de sa
poésie, et le peintre Jacques Villon.
1959

Dicbtungen, premier des deux volumes de traduirions alle­ 1964


mandes des poèmes de René Char (Fischer Verlag, Frankfurt- Novembre : Commune présence, vaSte choix des œuvres de
am-Main, 1959), eSt préfacé par Albert Camus. Les traducteurs
Char (Gallimard).
sont les poètes Paul Celan, Johannes Hübner, Lothar Klün-
ner, et Jean-Pierre Wilhelm. F lu x de l ’aimant, l’un des principaux textes de Char sur
le peintre Joan Mirô, repris par la suite dans Recherche de la
A u x riverains de la Sorgue, affiche tirée par P.A.B. (Alès), base et du sommet (édition complétée), paraît aux Éditions
et dont trois exemplaires de tête comportent une gouache de Maeght à Paris, orné de dix-sept pointes sèches de Mirô.
Jean Hugo, répond aux premiers succès obtenus dans la
Une première Bibliographie des œuvres de René Char, de 1928
conquête de l’espace (lancement le 4 oétobre 1957, du premier
satellite soviétique artificiel). à 1963, eSt établie et éditée par Pierre-André Benoit (P.A.B.).
Les exemplaires de tête sont enrichis de quatre gravures
originales de Georges Braque, Alberto Giacometti, Joan
i960 Mirô et Vieira da Silva.

4 janvier : Mort d’Albert Camus.


1965
ij juin : Mort de Pierre Reverdy.
Janvier : Recherche de la base et du sommet (Gallimard), édition
Mort de Boris Pasternak à Peredelkino près de Moscou. augmentée.
LXXXII Chronologie [1968] [1971] Chronologie l x x x iii

19 février : Mort de Julia Delfau, sœur aînée du poète. Juillet-août : Numéro spécial René Char de la revue cana­
7 mars : Mort de Francis Curel, « le cher Élagueur ». dienne Liberté.
Durant Yété paraît L ’ Age cassant (José Corti, Paris). Deuxième séjour de Martin Heidegger au Thor pendant
L ’ouvrage L a Postérité du soleil, d’Albert Camus, avec des Yété.
photographies de Henriette Grindat, et pour lequel Char a 1969
écrit une postface que précède le poème « De moment en
moment », fait l’objet d’une exposition d’été à L ’Isle-sur- L e Chien de cœur, en janvier, chez G .L.M ., avec en frontis­
Sorgue (Edwin Engelberts, Genève). pice une lithographie originale en couleur de Joan Miré pour
Une plaquette : L a Provence point oméga (Imprimerie Union, les exemplaires de tête.
Paris) porte témoignage de la campagne de protestation M ai : L ’ Effroi la joie (Au vent d’Arles, Saint-Paul-de-
organisée à la suite de l’implantation en Haute-Provence Vence).
d’une base de lancement de fusées atomiques. Une affiche eSt Dent prompte, illustré de onze lithographies en couleur de
dessinée par Pablo Picasso. Max ErnSt, eSt achevé en septembre (galerie Lucie Weil,
En décembre, Retour amont (G.L.M ., Paris) sort des presses A u pont des Arts, Paris).
avec quatre eaux-fortes d’Alberto Giacometti. Ce dernier, Dernier des trois séjours de Martin Heidegger au Thor,
gravement malade à la sortie du livre, ne pourra le signer. durant l’été. Jean Beaufret, François Fédier, François Vezin,
Patrick Lévy, le professeur Granel, Barbara Cassin, d’autres
1966 encore, ont participé aux entretiens et séminaires.
Septembre : A rticle j8 , de Varlam Chalamov, un livre atro­
1 1 janvier : Mort d’Alberto Giacometti. cement inoubliable, paraît chez Gallimard.
12 mars : Mort du peintre Viètor Brauner, illustrateur et
ami de René Char, comme Giacometti, depuis les années 30. 1970
Pendant l’été, et répondant à l’invitation de René Char, Yvonne Zervos meurt en janvier à Paris.
premier séjour de Martin Heidegger au Thor, proche de
De mai à octobre se tient, au Palais des Papes à Avignon,
L ’Isle-sur-Sorgue (voir « les Séminaires du Thor », dans
Queftions I V , de Martin Heidegger, Gallimard, 1976).
l’exposition Picasso qu’elle avait conçue et mise au point.
Décembre : Mort de Christian Zervos. Depuis 1926, la revue
Mort d’André Breton.
Cahiers d’ A r t qu’il avait fondée, et la galerie du même nom que
dirigeait Yvonne Zervos, étaient les plus clairvoyants et atten­
1967 tifs soutiens de l’art contemporain et de ses maîtres.
Mars : Publication des Transparents, avec quatre gravures
1971
de Pablo Picasso (Éditions P.A.B.).
A v r il : Trois coups sous les arbres. Théâtre saisonnier (Galli­ La revue L ’ Herne consacre, sur l’initiative de Dominique
mard), regroupe toutes les pièces de théâtre, ainsi que les Fourcade (il en écrira l’introduftion), un numéro de ses
arguments de ballet jusqu’ici publiés en revue ou dans des Cahiers à René Char, numéro qui paraît en mars. Elle propose
éditions séparées. une chronologie et une bibliographie, ainsi que des études
Création au Studio des Champs-Élysées, par la compagnie critiques.
Jacques Guimet, du Soleil des eaux. M ars, également : L ’ Effroi la joie, de Char, paraît avec
quatorze gravures de Joseph Sima (librairie Jean Hugues).
1968 A v r il : À Saint-Paul-de-Vence s’ouvre une exposition René
Char organisée par la Fondation Maeght, et qui se poursuivra
Peu avant les événements de mai 1968, Char tombe grave­ l’automne suivant, au musée d’Art moderne de la Ville de
ment malade (voir le texte liminaire du Chien de cœur). Paris. Catalogue préfacé par Jacques Dupin, établi par Nicole
L e Soleil des eaux, version pour la télévision, eSt tourné S. Mangin.
durant l’été par le metteur en scène Jean-Paul Roux, et diffusé Juillet : Mort à Paris du peintre Joseph Sima.
par l’O.R.T.F. Septembre : L e N u perdu (Gallimard).
l x x x iv Chronologie [1976] [i 98x] Chronologie lxx xv

1971 Acheminement vers la parole, de Martin Heidegger, eSt édité


par Gallimard.
L a N u it talismanique paraît aux Éditions Skira à Genève,
dans la colleftion « Les Sentiers de la création », dirigée par
Gaëtan Picon. 1977
É té : La revue World Literature Today (University o f Okla-
1973 homa) consacre un numéro spécial à René Char.

En janvier, mort de Marcelle Mathieu, qui avait reçu avec 1978


son fils Henry, dans sa maison des Grands-Camphoux à
Lagnes, et dans son cabanon de montagne Le Rébanqué, la Mort de Georgette Engelhard.
plupart des amis de Char : Georges Braque, Albert Camus, Mort du peintre Pierre Charbonnier.
Nicolas de Staël, Vieira da Silva et Arpad Szenes, Martin
Début août, un grave accident cardiaque immobilise le
Heidegger, Yvonne et Christian Zervos, Jean Beaufret. C’eSt
au Rébanqué que Char avait écrit peu après la guerre plusieurs poète.
poèmes des Matinaux.
S avril : Mort de Pablo Picasso. René Char, à la demande du 1979
peintre et de Jacqueline Picasso, avait entrepris la rédaélion Septembre : Fenêtres dormantes et porte sur le toit (Gallimard).
de la préface au catalogue de l’exposition qui s’ouvrit au
Palais des Papes à Avignon en mai (voir « Picasso sous les
vents étésiens », dans Fenêtres dormantes et porte sur le toit). 1980
Mort du peintre Louis Fernandez. De janvier à mars, la Bibliothèque nationale à Paris expose
les « Manuscrits de René Char enluminés par des peintres du
xxe siècle ». Le catalogue de l’exposition eSt rédigé par
1974
Antoine Coron.
L e monde de l ’art n’efl pas le monde du pardon, ouvrage réalisé Juillet : Mort de G uy Lévis Mano, poète, éditeur, ami de
en témoignage de l’exposition de 1971 chez Maeght, paraît Char.
en février. Six estampes, respectivement de Charbonnier, Le manuscrit Effilage du sac de jute, enluminé par Zao Wou-
Wifredo Lam, Joan Miré, Arpad Szenes, Vieira da Silva, Zao
Ki, eét achevé en juin.
W ou-Ki, ornent les vingt-cinq exemplaires de tête. Préface
de Jacques Dupin.
1981

1973 Février : Le manuscrit Au-dessus du vent eSt enluminé par


Alexandre Galpérine. En voie d’achèvement : L e Gisant mis en
A u printemps, l’ouvrage Sept portraits, où. sept aquatintes lumière.
de Vieira da Silva accompagnent le texte de Char : « Chère M ai : L a Flanche de vivre, en collaboration avec Tina Jolas,
Voisine multiple et une... », sort sur les presses de l’Imprimerie chez Gallimard. Traductions de poèmes : Raimbaut de
Union.
Vaqueiras, Pétrarque, Lope de Vega, Shakespeare, Blake,
En mai : Contre une maison sèche, avec neuf eaux-fortes de Shelley, Keats, Emily Brontë, Emily Dickinson, Tioutchev,
Wifredo Lam (Jean Hugues, Paris). Goumilev, Anna Akhmatova, Pasternak, MandelStam, Maïa-
kovski, Marina Tsvétaeva, Miguel Hernandez.
1976
L e Marteau sans maître, illustré de vingt-trois eaux-fortes de
Miré, paraît aux éditions Au vent d’Arles.
26 mai : Mort de Martin Heidegger à Fribourg-en-Brisgau.
Mort du poète Pierre Jean Jouve à Paris.
NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION

La présente édition de l’œuvre de René Char doit être


considérée comme la version définitive.

Les variantes ont été établies d’après diverses sources


manuscrites : les importants fonds René Char conservés à la
Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet provenant de diffé­
rents donateurs, entre autres le fonds Yvonne Zervos-René
Char et le fonds Engelhard; la collection de M. André Rodo-
canachi; celle de M. Henry Mathieu; enfin les collectionneurs
particuliers dont on a respeCté le désir d’anonymat.
Ces variantes n’ont été retenues que lorsqu’elles étaient
innocentes ou porteuses de décision, quelques autres proches de
la finition du poème. Elles sont donc le résultat d’un choix.

O n a écarté, suivant le souhait de l’auteur, toute corres­


pondance de l’ensemble du volume.

L e Bâton de rosier, Loin de nos cendres, et Sous ma casquette


amarante, textes et poésie, sont en partie inédits ou revenus,
sous un titre accepté enfin, d’errances inexplicables.

Nous exprimons notre reconnaissance à M. André Rodo-


canachi pour sa généreuse solidarité.
Nous remercions Mme France Huser, MM. Henry Ma­
thieu, Jean Bélias, Pierre-André Benoit; nous remercions
MM. Henri Péri et Georges-Louis Roux pour leurs précieux
souvenirs. Enfin, une fois de plus nous sommes redevables à
la Bibliothèque nationale et à la Bibliothèque littéraire
Jacques-Doucet de la richesse de leurs fonds.
I

LE MARTEAU SANS MAÎTRE


suivi de
MOULIN PREMIER

À Georgette C har
qui a convoyé la p lu p a rt des poèm es
du Marteau sans maître et leur a
perm is d'atteindre la province de
sécurité où j e désirais les savoir.

\
V ers quelle mer enragée, ignorée même des poètes, pouvait
bien s'en aller, a u x environs de 19 3 0 , ce fleuve m al aperçu qui
coulait dans des terres où les accords de la fe r tilité déjà se mou­
raient, où l ’allégorie de l ’horreur commençait à se concrétiser,
ce fleuve radiant et énigmatique baptisé Marteau sans maître ?
V er s l ’ hallucinante expérience de l ’homme noué au M a l, de
l ’homme massacré et pourtant victorieux.

h a c le f du Marteau sans maître tourne dans la réalité


pressentie des années 19 3 J -19 4 4 . L e prem ier rayon q u ’ elle
délivre hésite entre l ’ im précation du supplice et le magnifique
amour.

(Feuillet pour la 2e édition, 1945.)

© Librairie José Corti,


J934 e* I94L
ARSENAL
1927-1929
L A T O R C H E D U P R O D IG U E

Brûlé l’enclos en quarantaine


T oi nuage passe devant

Nuage de résistance
Nuage des cavernes
Entraîneur d’hypnose.

V É R IT É C O N T IN U E

L e novateur de la lézarde
Tire la corde de tumulte

O n mesure la profondeur
A u x contours émus de la cuisse

Le sang muet qui délivre


Tourne à l’envers les aiguilles
Remonte l’amour sans le lire.
8 L e M arteau sans maître A rsen al 9

P O SSIB L E R O B U ST E S M É T É O R E S

Dès qu’il en eut la certitude Dans le bois on écoute bouillir le ver


À coup de serrements de gorge La chrysalide tournant au clair visage
Il facilita la parole Sa délivrance naturelle

Elle jouait sur les illustrés à quatre sous Les hommes ont faim
D e viandes secrètes d’outils cruels
Il parla comme on tue Levez-vous bêtes à égorger
Le fauve À gagner le soleil.
O u la pitié

Ses doigts touchèrent l’autre rive

Mais le ciel bascula


Si vite T R A N SF U G E S
Que l’aigle sur la montagne
Eut la tête tranchée.

Sang enfin libérable


L ’aérolithe dans la véranda
Respire comme une plante

T R É M A D E L ’É M O N D E U R L ’esprit même du château fort


C ’eSt le pont-levis.

Parce que le soleil faisait le paon sur le mur


A u lieu de voyager à dos d’arbre.

M A SQ U E D E FE R

N e tient pas qui veut sa rage secrète


Sans diplomatie.

R . CH AR 4
IO L e M arteau sans maître A rsen al i i

UN L E V A IN B A R B A R E L E Ç O N SÉVÈRE

La bouche en chant
Le saut iliaque accompli
Dans un carcan
L ’attrait quitte la rêverie
Comme à l’école
L ’aimant baigné de tendresse e£t un levier mort
La première tête qui tombe.
Les tournois infantiles
Sombrent dans la noce de la crasse
Le relais de la respiration

L ’air était maternel


À L ’H O R IZ O N R E M A R Q U A B L E Les racines croissaient

Un petit nombre
A touché le jour
Les grands chemins À la première classe
Dorment à l’ombre de ses mains Que l’amour forme à l’étoile d’enfer
D ’un sang jamais entendu.
Elle marche au supplice
Demain
Comme une traînée de poudre.

B E L É D IF IC E
E T LES P R E SSE N T IM E N T S
SIN G U L IE R

J’écoute marcher dans mes jambes


Passé ces trois mots elle ne dit plus rien La mer morte vagues par-dessus tête
Elle mange à sa faim et plus
Haute eSt l’eStime de ses draps Enfant la jetée-promenade sauvage
Homme l’illusion imitée
Nomade elle s’endort allongée sur ma bouche
Volum e d’éther comme une passion Des yeux purs dans les bois
Délire à midi à minuit elle eSt fécondée dans le coma de Cherchent en pleurant la tête habitable.
l’amour arbitraire
La pièce de prédileéHon de l’oxygène.
il 12 L e Marteau sans maître A rsen a l O

L A R O SE V IO L E N T E SO SIE

Œil en transe miroir muet Animal


Comme je m’approche je m’éloigne À l’aide de pierres
Bouée au créneau Efface mes longues pelisses

Tête contre tête tout oublier Homme


Jusqu’au coup d’épaule en plein cœur Je n’ose pas me servir
La rose violente Des pierres qui te ressemblent
Des amants nuis et transcendants.
Animal
4 Gratte avec tes ongles
Ma chair eSt d’une rude écorce

Homme
V O IC I J’ai peur du feu
Partout où tu te trouves

Animal
V oici l’écumeur de mémoire T u parles
Le vapeur des flaques mineures Comme un homme
Entouré de linges fumants
Étoile rose et rose blanche Détrompe-toi
Je ne vais pas au bout de ton dénuement.
ô caresses savantes, ô lèvres inutiles !

DENTELÉE
L ’A M O U R

Baigneuse oublie-moi dans la mer


Être Qui délire et calme la foule
V Le premier venu.
T4 L e Marteau sans maître

LES P O U M O N S

L ’apparition de l’arme à feu


La reconnaissance du ventre.

A R T IN E
1930

A u silence de celle qui laisse rêveur.


4'

D ans le lit q u ’ on m ’avait préparé i l y a v a it: un anim al


sanguinolent et m eurtri, de la ta ille d ’une brioche, un tuyau de
plom b, une rafale de vent, un coquillage glacé, m e cartouche tirée,
deux doigts d ’ un gant, une tache d ’ huile ; i l n ’y avait p a s de
porte de prison, i l y avait le goût de l ’ amertume, un diam ant
de vitrier, un cheveu, un jo u r , une chaise cassée, un ver à soie,
l ’ objet volé, une chaîne de pardessus, une mouche verte appri­
voisée, une branche de corail, un clou de cordonnier, une roue
d ’ omnibus.

Offrir au passage un verre d’eau à un cavalier lancé à


bride abattue sur un hippodrome envahi par la foule
suppose, de part et d’autre, un manque absolu d’adresse;
/ Artine apportait aux esprits qu’elle visitait cette séche­
resse monumentale.
L ’impatient se rendait parfaitement compte de l’ordre
des rêves qui hanteraient dorénavant son cerveau, sur­
tout dans le domaine de l’amour où l’activité dévorante
se manifestait couramment en dehors du temps sexuel;
l’assimilation se développant, la nuit noire, dans les
serres bien closes.

Artine traverse sans difficulté le nom d’une ville.


C ’eSt le silence qui détache le sommeil.
t Les objets désignés et rassemblés sous le nom de
nature-précise font partie du décor dans lequel se
i8 L e Marteau sans maître A rtin e *9
défoulent les aCtes d’érotisme des suites fa ta les, épopée L e livre ouvert sur les genoux d’Artine était seulement
quotidienne et noûurne. Les mondes imaginaires chauds lisible les jours sombres. À intervalles irréguliers les
qui circulent sans arrêt dans la campagne à l’époque des héros venaient apprendre les malheurs qui allaient à
moissons rendent l’œil agressif et la solitude intolérable nouveau fondre sur eux, les voies multiples et terri­
à celui qui dispose du pouvoir de deStruftion. Pour les fiantes dans lesquelles leur irréprochable destinée allait
extraordinaires bouleversements il eSt tout de même à nouveau s’engager.
préférable de s’en remettre entièrement à eux.
Uniquement soucieux de la Fatalité, ils étaient pour
L ’état de léthargie qui précédait Artine apportait les la plupart d’un physique agréable. Ils se déplaçaient avec
éléments indispensables à la projeftion d’impressions lenteur, se montraient peu loquaces. Ils exprimaient leurs
saisissantes sur l’écran de ruines flottantes : édredon désirs à l’aide de larges mouvements de tête impré­
en flammes précipité dans l’insondable gouffre de visibles. Ils paraissaient en outre s’ignorer totalement
ténèbres en perpétuel mouvement. entre eux.

Artine gardait en dépit des animaux et des cyclones Le poète a tué son modèle.
une intarissable fraîcheur. A la promenade, c’était la
transparence absolue.

A beau surgir au milieu de la plus active dépression


l’appareil de la beauté d’Artine, les esprits curieux
demeurent des esprits furieux, les esprits indifférents
des esprits extrêmement curieux.

Les apparitions d’Artine dépassaient le cadre de ces


contrées du sommeil, où le p our et le p o u r sont animés
d’une égale et meurtrière violence. Elles évoluaient dans
les plis d’une soie brûlante peuplée d’arbres aux feuilles
de cendre.

La voiture à chevaux lavée et remise à neuf l’emportait


presque toujours sur l’appartement tapissé de salpêtre
lorsqu’il s’agissait d’accueillir 'durant une soirée inter­
minable la multitude des ennemis mortels d’Artine. Le
visage de bois mort était particulièrement odieux. La
course haletante de deux amants au hasard des grands
chemins devenait tout à coup une distraction suffisante
pour permettre au drame de se dérouler, derechef, à
ciel ouvert.

Quelquefois une manœuvre maladroite faisait tomber


sur la gorge d’Artine une tête qui n’était pas la mienne.
L ’énorme bloc de soufre se consumait alors lentement,
sans fumée, présence en soi et immobilité vibrante.
L’ACTION DE LA JUSTICE EST ÉTEINTE
1931
POÈM E*

D eux êtres également doués d’une grande loyauté


sexuelle font un jour la preuve que leurs représentations
respectives pendant l’orgasme diffèrent totalement les
unes des autres : représentations graphiques conti­
nuelles chez l’un, représentations chimériques pério­
diques chez l’autre. Elles diffèrent au point que les
nappes de visions au fur et à mesure de leur formation
obtiennent le pouvoir d’engendrer une série de conflits
mortels d’origine minérale mystérieuse, constituant dans
le règne une nouveauté dont le déni d’amour radicale­
ment insoluble semble l’expression naturelle.
« Ma salive sur ton sexe, crie l’homme à la femme,
c’eSt encore ton sang qui échappe au contrôle de mes
mains. »
« Le vent qui se lève dans ta bouche a déjà traversé
le ciel de nos réveils. Je n’aperçois pas' davantage la
ligne capitale dans le vol de l’aigle, grand directeur de
conscience. »
Les amants virent s’ouvrir, au cours de cette phase
nouvelle de leur existence, une ère de justice boule­
versante. Us flétrirent le crime passionnel, rendirent le
viol au hasard, multiplièrent l’attentat à la pudeur,
sources authentiques de la poésie. L ’ampleur démesurée

* Il y avait en Allemagne deux enfants jumeaux, dont l’un ouvrait


les portes en les touchant avec son bras droit, l’autre les fermait en
les touchant avec son bras gauche.
ALBERT-LE-GRAND.
24 L e Marteau sans maître L ’ A fîio n de la justice est éteinte 2$
de leurs mouvements, passage de l’espoir dans l’être
indifférent au désespoir dans l’être aimé, exprima la
fatalité acquise. Dans le domaine irréconciliable de la
surréalité, l’homme privilégié ne pouvant être que la
proie gracieuse de sa dévorante raison de vivre : l’amour. LA M ANNE D E LO LA ABBA

L ’étroite croix noire dans les herbe


portait : Lola A bba, 19 12 -19 2 9 .
juillet. L a nuit. Cette jeune fille morte
SO M M E IL F A T A L noyée avait joué dans des herbes sem­
blables, s ’y était couchée, peut-être pour
aimer... Lola A bba, 1 9 1 2 -1 9 2 9 . Un
oubli difficile : une inconnue pourtant.
Les animaux à tête de navire cernent le visage de la D eu x semaines plus tard, une jeune
femme que j’aime. Les herbes de montagne se fanent fille s ’ eHprésentée à la maison : ma mère
sous l’accalmie des paupières. Ma mémoire réalise sans ' a-t-elle besoin d ’ une bonne ? Je ne sais.
difficulté ce qu’elle croit être l’acquis de ses rêves les Je ne puis répondre. — Revenez ? — Im­
plus désespérés, tandis qu’à portée de ses miroirs conti­ possible. — A lo rs veuillez laisser votre
nue à couler l’eau introuvable. E t la pensée de cendres ? nom ? — E lle écrit quelque chose.
— A dieu, mademoiselle. L e jeune corps
s ’ engage dans l ’ allée du parc, disparaît
derrière les arbres mouillés ( i l a fini de
pleuvoir). Je me penche sur le nom :
Lola A b b a ! Je cours, j ’ appelle... Pour­
quoi personne, personne à présent ?
L ’O R A C L E D U G R A N D O R A N G E R J ’ ai gardé tes sombres habits, très
pauvres. V oici ton poème :

Que je me peigne, dis-tu, comme passée à la terre la


L ’homme qui- emporte l’évidence sur ses épaules couronne d’amour.
Garde le souvenir des vagues dans les entrepôts de sel.
Le charbon n’eSt pas sorti de prison qu’on disperse
ses cendres violettes.

Ceux qui ont vraiment le goût du néant brûlent leurs


vêtements avant de mourir.

E t si la cueillette des champignons, après la pluie,


a quelque chose de macabre, ce n’eSt pas moi qui m’en
plaindrai.
i6 L e M arteau sans maître L ’ A tfio n de la justice eH éteinte 2-7

L E S M E SS A G E R S
D E L A P O É S IE F R É N É T IQ U E
L A M A IN D E L A C E N A IR E
Les soleils fainéants se nourrissent de méningite
Ils descendent les fleuves du moyen âge
Dorment dans les crevasses des rochers
Les mondes éloquents ont été perdus. Sur un lit de copeaux et de. loupe
Ils ne s’écartent pas de la zone des tenailles pourries
Comme les aérostats de l’enfer.

POÈTES
L E S SO L E IL S C H A N T E U R S

Les disparitions inexplicables


La tristesse des illettrés dans les ténèbres des bouteilles
Les accidents imprévisibles
L ’inquiétude imperceptible des charrons
Les malheurs un peu gros
Les pièces de monnaie dans la vase profonde
Les catastrophes de tout ordre
Les cataclysmes qui noient et qui carbonisent
Dans les nacelles de l’enclume
Le suicide considéré comme un crime
V it le poète solitaire
Les dégénérés intraitables
Grande brouette des marécages Ceux qui s’entourent la tête d’un tablier de forgeron
Les naïfs de première grandeur
Ceux qui descendent le cercueil de leur mère au fond
d’un puits
Les cerveaux incultes
L ’A R T IS A N A T F U R IE U X Les cervelles de cuir
Ceux qui hivernent à l’hôpital et que leur linge éclaté
enivre encore
La mauve des prisons
La roulotte rouge au bord du clou L’ortie des prisons
E t cadavre dans le panier La pariétaire de prisons
Et chevaux de labours dans le fer à cheval Le figuier allaiteur de ruines
Je rêve la tête sur la pointe de mon couteau le Pérou. Les silencieux incurables
Ceux qui canalisent l’écume du monde souterrain
Les amoureux dans l’extase
Les poètes terrassiers
Les magiciens à l’épi
Régnent température clémente autour des fauves
embaumeurs du travail.
28 L e Marteau sans maître L ’ A ttio n de la juH ice esî éteinte z9

L E C L IM A T D E C H A SSE L ’IN S T IT U T E U R R É V O Q U É - "


O U L ’A C C O M P L IS S E M E N T D E L A P O É S IE

Trois personnages d’une banalité éprouvée s’abordent


Mon pur sanglot suivi de son venin : le cerveau de à des titres poétiques divers (du feu, je vous prie, quelle
mon amour courtisé par les tessons de bouteilles. heure avez-vous, à combien de lieues la prochaine ville ?),
dans un paysage indifférent et engagent une conversation
A h ! que dans la maison des éclipses, celle qui domine, dont les échos ne nous parviendront jamais. D evant vous,
en se retirant, fasse l’obscurité. O n finira bien par retenir le champ de dix heâares dont je suis le laboureur, le
la direftion prise par certains orages dans les rapides sang secret et la pierre catastrophique. Je ne vous laisse
du crépuscule. rien à penser.

Dans l’amour, il y a encore l.’immobilité, ce sexe géant.

Tard dans la nuit nous sommes allés cueillir les fruits


indispensables à mes songes de mort : les figues violettes.
T U O U V R E S L E S Y E U X ...
Les archaïques carcasses de chevaux en forme de
baignoire passent et s’estompent. Seule la classe de
l’engrais parle et rassure.
T u ouvres les yeux sur la carrière d’ocre inexploitable
Quand je partirai longuement dans un monde sans T u bois dans un épieu l’eau souterraine
aspeét, tous les loisirs de la vapeur au chevet du grand T u es pour la feuille hypnotisée dans l’espace
oranger. À l’approche de l’invisible serpent
ô ma diaphane digitale !
Dans mes étisies extrêmes, une jeune fille à taille'
d’amanite apparaît, égorge un coq, puis tombe dans un
sommeil léthargique, tandis qu’à quelques mètres de
son lit coulent tout un fleuve et ses périls. Ambassade
déportée.

Défense de l’amour violence


Asphyxie instant du diamant
Paralysie douceur errante.
P O È M E S M IL IT A N T S
Ï932
LA LUXURE

L ’aigle voit de plus en plus s’effacer les pistes de la


mémoire gelée
L ’étendue de solitude rend à peine visible la proie filante
A travers chacune des régions
O ù l’ on tue où l’on eSt tué sans contrainte
Proie insensible
Projetée indiStinâement
En deçà du désir et au-delà de la mort

Le rêveur embaumé dans sa camisole de force


Entouré d’outils temporaires
Figures aussitôt évanouies que composées
Leur révolution célèbre l’apothéose de la vie déclinante
La disparition progressive des parties léchées
La chute des torrents dans l’opacité des tombeaux
Les sueurs et les malaises annonciateurs du feu central
L ’univers enfin de toute sa poitrine athlétique
Nécropole fluviale
Après le déluge des sourciers

Ce fanatique des nuages


A le pouvoir surnaturel
D e déplacer sur des distances considérables
Les paysages habituels
D e rompre l’harmonie agglomérée
D e rendre méconnaissables les lieux funèbres
A u lendemain des meurtres produftifs
Sans que la conscience originelle
Se couvre du purificateur glissement de terrain.

,)
34 L e Marteau sans maître Poèmes militants 35

M É T A U X R E FR O ID IS C H A ÎN E

Touriste des crépuscules Le grand bûcher des alliances


Dans tes parcs Sous le spiral ciel d’échec
Le filon de foudre C’eSt l’hiver en barque pourrie
Se perd sous terre Des compagnons solides aux compagnes liquides
O r nofturne Des lits de mort sous les écorces
Dans les profondeurs vacantes de la terre
Habitant des espaces nubiles de l’amour Les arcs forgent un nouveau nombre d’ailes
Le vert-de-gris des bêches va fleurir Les labours rayonnants adorent les guérisseurs détrempés
Sur la paille des fatalistes
Libérateur du cercle L ’écume d’aStre coule tout allumée
Justicier des courants inhumains Il n’y a pas d’absence irremplaçable.
Après le silex le gypse
La tête lointaine nébuleuse
Minuscule dans sa matrice glacée
Cette tête ne vaut pas
Le bras de fer qui la défriche
La pierre qui la fracasse L E S A SC IE N S
Le marécage qui l’enlise
Le lac qui la noie
La cartouche de dynamite qui la pulvérise
Cette tête ne vaut pas Découvre-toi la fraîcheur commence à tomber
La paille qui la mange Le salut méprisable eSt dans l’un des tiroirs de nos
Le crime qui l’honore passions
Le monument qui la souille L ’expérience de l’amour
L e délire qui la dénonce Glanée à la mosaïque des délires
Le scandale qui la rappelle Oriente notre devenir
Le pont qui la traverse Nous sommes visiblement présents
La mémoire qui la rejette En surface
Pour le baiser de fausse route
Introuvable sommeil Nous écrasons les derniers squelettes vibrants du parc
Arbre couché sur ma poitrine idéal
Pour détourner les sources rouges D ’un bout à l’autre de la distance hors mémoire
Devrai-je te suivre longtemps Nous apparaissons comme les végétaux complets
Dans ta croissance éternelle ? Envahisseurs du nouvel âge primitif
Sujet au royaume de la pariétaire profonde
36 -Le M arteau sans maître Poèmes militants 37
Pour une période de jeunesse
Nous regardons couler dans les veines des chairs volatiles
Les fleurs microscopiques de la marée
En nous
La vie le mouvement la paralysie la mort eSt un voyage L E S O B S E R V A T E U R S E T LES R Ê V E U R S
par eau comme la barre d’acier
Les lettres de la Table sont gravées sur une plaque
publique clouée
Nous touchons au nœud du métal Avant de rejoindre les nomades
Qui donne la mort Les séduâeurs allument les colonnes de pétrole
Sans laisser de trace. Pour dramatiser les récoltes

Demain commenceront les travaux poétiques


Précédés du cycle de la mort volontaire
Le règne de l’obscurité a coulé la raison le diamant dans
la mine
V IV A N T E D E M A IN
Mères éprises des mécènes du dernier soupir
Mères excessives
Toujours à creuser le cœur massif
Par la grande échappée du mur Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères
Je t’ai reçue votive des mains de l’hiver des cuisses embaumées
O n vous gagnera
Je te regardais traversant les anneaux de sable des Vous vous coucherez
cuirasses
Comme la génération des mélancoliques le préau des jeux Seuls aux fenêtres des fleuves
Les grands visages éclairés
Sur l’herbe de plomb Rêvent qu’il n’ y a rien de périssable
Sur l’herbe de mâchefer Dans leur paysage carnassier.
Sur l’herbe jamais essoufflée
Hors de laquelle la ressemblance des brûlures avec leur
fatalité n’eSt jamais parfaite
Faisons l’amour.

L A P L A IN E

Vous contemplez ô Majesté


L ’effondrement des rieurs autour de la cuve de goudron
L ’éternité
C ’eSt l’insiStant reflet amoureux de votre corps
Dans le chaos de la précision
38 L e M arteau sans niaître Poèmes militants 39
Je vous ai soustraite Les vivants parlent aux morts de médecine salvatrice
A ux planches de dégoût des verdicts universels de tireur de hasard à la roue de la raison
La fente boréale détermine les rêves Les armées solides sont liquides après la chimie des
Voici l’aile prophétique du sphinx linceul pour l’in- oiseaux
conStante. Les yeux les moins avides embrassent à la fois le pano­
rama et les ressources de l’île
Plante souple dans un sol rude

Mais voici le progrès

CON FRON TS Les mondes en transformation appartiennent aux poètes


carnassiers,
Les distractions meurtrières aux rêveurs qui les imaginent
À l’esprit de fonder le pessimisme en dormant
Dans le juste milieu de la roche et du sable de l’eau et A u temps de la jeunesse du corps
du feu des cris et du silence universels Pour voir grandir
Parfait comme l’or La chair flexible et douce
Le speCtacle de ciment de la Beauté clouée Au-dessus des couleurs
Chantage À travers les cristaux des consciences inflexibles
A u chevet de la violence dilapidée
Dehors Dans l’animation de l’amour
La terre s’ouvre Lorsqu’elle passera devant le soleil
L ’homme eSt tué Peut-être le dernier simple incarnera la lumière.
L ’air se referme

Les notions de l’indépendance sucrent au goût des


oppresseurs le sang des opprimés
Les fainéants crépitent avec les flammes du bûcher
C ’eSt la transmutation des richesses harmonieuses L ’H IS T O R IE N N E
Le langage des porteurs de scapulaire : « A u crépuscule
À l’heure où les poissons viennent en troupeau
Respirer à la surface de la mer
Invariablement Celle qui coule For à travers la corne
La main à cinq hameçons Q ui crève la semence
La main divine Mange aux pôles
Cueille le fruit du sel » D ort au feu de terre

Hypothétique leCteur L ’expression d’épouvante du visage du carrier


Mon confident désœuvré Précipité dans la chaux vive
Qui a partagé ma panique Asphyxié sous les yeux d’une femme
Quand la bêche s’eSt refusée à mordre le lin — Son dos aux veines palpitantes
Puisse un mirage d’abreuvoirs sur l’atlas des déserts Ses lèvres de fleuve
Aggraver ton désir de prendre congé Sa jouissance grandiose
40 L e Marteau sans maître Poèmes militants 4 ï

T out ce qui se détache convulsivement de l’unité du


monde
D e la masse débloquée par la simple poussée d’un enfant
E t fond sur nous à toute vitesse
Nous qui ne confondons pas les aftes à vivre et les aftes L E SU PPL IC E IM P R O V IS É
vécus
Qui ne savons pas désirer en priant
Obtenir en simulant
Qui voyons la nuit au défaut de l’épaule de la dormeuse Penchante
L e jour dans l’épanouissement du plaisir Détournée des lavures
En avance d’un jour néfaste
Dans un ciel d’indifférence Elle dort dans une corbeille d’osier
L ’oiseau rouge des métaux Comme une chemise glacée
V ole soucieux d’embellir l’existence Il faut beaucoup de froid et beaucoup d’ombre
La mémoire de l’amour regagne silencieusement sa place Pour obtenir qu’ elle s’éloigne
Parmi les poussières. Talon maître des étincelles
Découvre le gage misérable
Laisse-moi me convaincre de l’éphémère qui enchantait
hier ses yeux
Sommeil d’amour ô sommeil magnétique
— L ’arnica au soleil et le lit au matin —
S A D E , L ’A M O U R E N F IN S A U V É D E L A B O U E Je ne subis pas le sentiment de la privation.
D U CIE L , C E T H É R IT A G E SU FFIR A
A U X H O M M E S C O N T R E L A F A M IN E

Le pur sang ravi à la roseraie CRUAUTÉ


Frôleuse mentale en flambeau
Si juteuse le crin flatté
L ’odorat surmené à proximité d ’une colonie de délices
Hèle les désirs écartés L ’abondant été de l’homme
Empire de la rose déshabillée Que celui qui suivit l’établissement par ses soins des
Comme gel sous l’eau noire sommeil fatal crapaud. premières dénaturations
En faisant la part de l’aveuglement
I Piétinée la croûte tiède pulvérisé l’avorton
Celui qui éclaire ne sera pas éclairé
Contemple sans pouvoir l’achever la merveille agonisante
Le portail poussé tu t’abats

Nous subissons la loi corruptrice du Borgne


Les brûlantes détresses locales sont le fruit de nos
glandes
R . CH AR 5
4z L e Marteau sans maître Poèmes militants 43
Nous nous galvanisons dans les cendres qui nous ont
vom i
Comme si les excroissances de chair contenaient des
dépôts malsains
Instruments de perfe&ion types précis PO U R M A M O U Q U E
Nous sommes les pieds d’une grandeur sans pareille

Les peuples danseurs obnubilés par le sentiment de


plénitude Un papillon de paille habitait un crâne de chien
Après l’ exaltation ô couleurs ô jachère ô danse !
Se dévêtent de la substance de jouir
Retournent à la projection permanente J’aime quand tu t’étonnes
Alors les fumées coriaces construisent des poStes dans Arcade sourcilière aimée de l’amoureuse.
le vent
La décomposition jamais surprise par la justesse du
projeftile
Va dans le cadavre
Accomplir sa besogne massive de couleuvre
Jusqu’à nous. CRÉSUS

Que la pourriture
Aux extrémités de radium
S O M M A IR E Aux clous mimétiques
Vous aspire
Poitrine en avance sur son néant
Espoir qu’une lame de limon inverse
L ’homme criblé de lésions par les infiltrations considéra Bouche d’air imagination
son désespoir et le trouva inférieur
Autour de lui les règnes n’arrêtaient pas de s’ennoblir Enfants agiles du boomerang
Comme la délicate construction gicle du solstice de la Longs amants aux plaisirs retirés
charrette saute au cœur sans portée Filante vapeur insensible
Il pressentit les massifs du dénouement Aux chairs agrandies pour la durée du sang
Et Stratège Aux successions hantées
S’engagea dans le raccourci fascinateur A l’avenir fendu
Qui ne le conduisit nulle part Vous êtes le produit élevé de vos intègres défaillances
Virtuoses de l’élan visionnaires imprenables
A u terme de la bourbe insociable Côte à côte dormez l’odyssée de l’amour
Le sphérique des respirations pénétra dans la paix. Les pièces de tourments éteintes
L ’indiscernable blé des cratères
Croît en se consumant
44 JLe M arteau sans maître Poèmes militants 45
Fossile frappé dans l’argile sentimentale
— Disons à toute épreuve l’étendue de l’amour —
Une femme suit des yeux l’homme vivant qu’ elle aime
Baignée dans le sommeil qui lave les placer s
VERSANT
À la faveur de l’abandon
Lui verse un léger malaise
Ha ! comme il bombe la paupière
L ’obStiné conventionnel Donnons les prodiges à l’oubli secourable
Impavide
Assiette nue offerte à l’air Laissons filer au blutoir des poussières les corps dont
A u banc des mangeurs de poussière nous fûmes épris
Les mots restaurent l’Automate Quittons ces fronts de chance plus souillés que les eaux
Les mots à forte carrure s’empoignent sur le pont Noblesse de feuillage
élastique À présent que décroît la portée de l’exemple
Qui mène au cloître du Cancer, Quel carreau apparu en larmes
Va nous river
Mains obscures mains si terribles Cœurs partisans ?
Filles d’excommuniés
Faites saigner les têtes chaStes

Derrière les embruns on a nommé le sang


La chair toute puissante ranimée dans les rêves
Nourricière du phénix

M ort minuscule de l’été


Dételle-moi mort éclairante
A présent je sais vivre.

B O U R R E A U X D E S O L IT U D E

Le pas s’eSt éloigné le marcheur s’eét tu


Sur le cadran de l’Imitation
Le Balancier lance sa charge de granit réflexe.

<<
A B O N D A N C E V IE N D R A
1933
L ’É C L A IR C IE

La vase sur la peau des reins, le gravier sur le nerf


optique, tolérance et contenance. Absolue aridité, tu as
absorbé toute la mémoire individuelle en la traversant.
Tu t’es établie dans le voisinage des fontaines, autour
de la conque, ce guêpier. T u rumines. T u t’orientes.
Souveraine et mère d’un grand muet, l’homme te voit
dans son rasoir, la compensation de sa disgrâce, d’une
dynastie essentielle.
L ’invincible dormeur enseignait que là où le mica
était perméable aux larmes la présence de la mer ne
s’expliquait pas. D e nos jours, les mêmes oisifs dis­
tinguent dans les fraîches cervelles innocentes les
troubles insurmontables de l’âge futur. Symptômes de
l’angoisse à l’extérieur des sépultures de l’ingénuité en
extase; — ô profanation de l’esprit thermidor de famille,
aurons-nous le temps de vous imposer notre grandeur ?
— L ’intaéle chrysalide a recouvré ses propriétés agis­
santes de vertige. La perforation des cellules du rayon,
la traversée de la cheminée anathématisée, la reconnais­
sance des créances oubliées se poursuivent à travers les
éclairs, le grésillement et la révélation de l’espèce fulgu­
rante de grain solaire. Le sort de l’imagination adhérant
sans réserves au développement d’un monde en tout
renouvelé de l’attra&if pourra être déterminé en cours
de fouilles dans les archipels de l’eëtomac, à la suite de
la brutale montée, à l’intelligence non soumise, du trésor
<i.
sismique des famines.
5 ° L e Marteau sans maître Abondance viendra 5 i
prononcé. Elle dit : « La perte du fil. » Ce qui me laisse
rêveur. Je m’adresse à mon neveu : « Tâche, mon
enfant, de ne pas égarer en crue la couleur de ta cravate. »
Dans les sous-sols de la maison d’habitation. Je suis
E A U X -M È R E S* dans une pièce infiniment peu attirante, probablement
une ancienne cuisine désaffectée. Un alambic eSt accroché
à un clou de la plinthe. Une corde à linge fortement
nouée à ses deux extrémités traverse la pièce dans le
A quoi je me defîiue. sens de la largeur. Un placard dont on a ôté les battants
— une forge et un étang — laisse voir à peu de distance
La propriété de ma famille à l’Isle-sur-Sorgue. un foyer de coke de gaz allumé et une pancarte, de la
À l’oueSt une vaSte étendue de prairies. Le fourrage a été destination de celles des hommes-sandwich, sur laquelle
enlevé. Pour bien marquer les divisions, outre les eSt écrit en caractère Braille « Éleftricien de Vénus ».
rideaux d’arbres dépouillés de leurs feuilles, quelques J ’ai Vim pression que, m ettant à p ro fit la confusion qui règne,
sombres carrés de betteraves d’une espèce bâtarde, très les vers de fa rin e ont dévoré le sel à P Équateur. Entre ma mère.
basse. T out cela rapidement aperçu. Je constate avec Elle porte sans effort un cercueil de taille ordinaire qu’elle
satisfaâion que la vue eSt libre. À l’horizon et comme dépose, sans un mot, à mes pieds. Sa force m’eSt un pro­
point final du panorama, une chaîne de montagnes me fond sujet d’étonnement. En vain je m’essaie à soulever
fait facilement songer à un renard bleu. Mon attention le cercueil. Cet objet creux deiîiné à être longuement fécondé
eSt attirée par un large fleuve sans sinuosité, qui s’avance me surprend par sa forme invariable et son aspea: exté­
vers moi, creusant son lit sur son passage. Son allure rieur d’une grande propreté. On l’a passé à l’encauStique.
lente, mélancolique, eSt celle d’un promeneur un peu las. Je suis flatté. Je questionne ma mère. Sur le ton de la
Je n’éprouve pas d’inquiétude. Quelques centaines de conversation elle m’apprend la présence du cadavre de
mètres me séparent de lui. En son milieu, marchant dans Louis Paul, le bâtard d ’ eau, à l’intérieur. Mais aussitôt
le sens du courant, de l’eau à la ceinture, je distingue, elle détourne les yeux, très gênée et murmure à court de
côte à côte, ma mère et mon neveu, ce dernier âgé de souffle : « C ’eSt la logique », phrase que j’interprète par
sept ans. Je remarque que le niveau de l’eau eSt le même « c’eSt la guerre », et qui provoque ma colère. N o u s ne
pour tous les deux, bien qu’ils soient l’un et l’autre de sommes donc p a s sortis des frontières du Prem ier E m p ire. Je
taille visiblement différente. Ils me racontent la prome­ désire m’assurer du contenu exaCt du cercueil. Je dévisse
nade qu’ils viennent de faire, promenade complètement les écrous. Le cercueil eSt rempli d’eau. L ’eau eSt extrê­
dénuée d’intérêt à mon avis. J’écoute très distraitement mement claire et transparente. Contrairement à celle du
un récit où il eSt question d’un enfant que je ne connais fleuve c’eSt une eau potable, probablement filtrée. Je me
pas, du nom de Louis Paul, disparu depuis peu de jours penche assez intrigué : sous l’eau, à quelques centi­
et dont on n’a pu réussir, malgré les efforts répétés et mètres, dans une attitude de souffrance indescriptible,
l’assurance qu’il s’eSt noyé dans le fleuve, à retrouver le je distingue le corps d’un enfant d’une huitaine d’années.
corps. Ma mère se montre réservée dans le choix de La position des membres, par ce qu’elle représente de
ses termes. Systématiquement le mot « mort » n’eSt pas désarticulation horrible, m’émeut vivement. Les chairs
sont bleues et noires, déchirées, parce q u ’ i l y a eu lutte, mais
* Ce texte dans son ensemble e$t un récit de rêve. Seules les • curieusement disposées, en particulier sur le front où elles
parties en italique sont des impressions de réveil qui se sont empruntent le dessin d’une dentelle vénitienne. L ’un des
imposées à mon esprit au fur et à mesure de la transcription du bras passe derrière la tête. La main appliquée sur la
rêve. Je n’ai pas cru devoir les écarter tant elles mettaient d’insis­
tance à être consignées. On les trouvera scrupuleusement dans bouche eSt retournée. La paume eSt un cul de singe. C ’eSt
l’ordre. le premier noyé qu’il m ’eSt donné de voir : un monStre.
J2 L e M arteau sans maître Abondance viendra 53
Un chapeau de paille du genre canotier de premier petit et je suis grand. Assis sur une chaise et le serrant
communiant me surprend par son parfait état de conser­ contre moi, je le berce tendrement. Ma sœur, mère de
vation. Sur le ruban de couleur blanche, un mince filet de mon neveu, se trouve là. Je la prie de m’apporter des
sang flotte sans parvenir à se détacher ni à troubler l’eau. vêtements secs. Il me tarde qu’elle me donne satisfaction
C ’eSt la sangsue métisse. Ma mère me prie de sortir. Je pour la mettre dehors ensuite. Elle ne se montre pas très
refuse. Elle attire mon attention sur ce qu’elle appelle empressée. À cette minute je mesure toute l’étendue de
tristement « L e retour des Boers (des bourgs ?) fratri­ son avarice. Je la menace de la tuer. Elle s’en va et revient
cides ». Elle tranche la corde qu i s ’ effondre avec un grand cri. bientôt avec un gracieux vêtement taillé dans un fibrome
C ’eSt un attentat. Quel poids ! J’ai très peur. Je tire hâtive­ d ’été. Elle fait preuve dans ses explications d’une platitude
ment le corps hors du cercueil. Durant cette opération, et d’une bassesse odieuses. Il semble que l’enfant sur mes
je pense, non sans mélancolie, à certaine mort vraiment genoux s’eSt transformé. Son visage vivant, expressif,
trop inhumaine. L ’essentiel eSt de ne pas échouer. Je ses cheveux châtains, en particulier, m’enchantent. Ils
comprends mal. Maintenant je friétionne rudement le sont partagés par une raie impeccable. L ’enfant m’aime
corps de l’enfant. J’exécute à plusieurs reprises les trac­ profondément. Il me dit sa confiance et se blottit contre
tions prévues de la langue. Mais je suis manifestement moi. Je suis ému aux larmes. Nous ne nous embrassons
gêné, dominé par un sentiment de pudeur indicible. Ma pas. Ma mère et ma sœur ont disparu. À la place qu’elles
mère se plaint de coliques. La raideur du corps de l’enfant occupaient il y a une loupe noire, monnaie d ’ arcane oubliée
s’ eSt accrue. J ’ai brusquement la conviction que cet p a r le libérateur repoussant.
enfant vit. C ’ eff l ’ évidence. Tout à l’heure au fond de l’eau
il louchait. C ’ éta it l ’ offroi. Je multiplie de plus en plus
énergiquement mes fri&ions. Mais il faudrait qu’il rendît
au moins une partie de l’eau absorbée. Sans cela il va
couler de nouveau à pic. Sa bouche m’apparaît légère­
ment entrouverte. O ù ai-je déjà vu ces lèvres ? À Paris, L E S R A P P O R T S E N T R E P A R A S IT E S
au parc des Buttes-Chaumont, c’était l’arc du tunnel.
Je guettais à l’entrée, la sourde et la muette. Je me
rappelle avoir rêvé d’une exquise petite fille, haute comme
m e b ille, se baignant dans la conque d’une source, toute Historien aux abois, frère, fuyard, étrangle ton maître.
nue. Malgré des séjours prolongés dans l’eau, coupés Sa cuirasse n’eSt qu’une croûte. Il a pourri la santé
de fréquents plongeons, elle n’était jamais parvenue qu’à publique. Autrement tu sombrais dans la tendresse.
mouiller les lèvres extérieures de son sexe et cela à son Entre les cuisses du crucifié se balance ta tête créole de
grand désespoir. C ’était Sangüe. Quelle aventure ! A u to u r poète. La lave adorable dissout la roche florissante.
de^ m oi i l p leu t de la suie et du talc. Signes d ’ une conjonction L ’ ennemi barbouillé de rouille eSt coiffé d’une peau
d affres dans le ciel favorable et défavorable ; à m oins que le de porc-épic. Il eSt naturel depuis le naufrage de la justice.
jo u r • et la nu it écœurés du conformisme de l ’affuelle création Il se passionne pour les infirmes. C ’eSt une loque. Il vole
n ’ aient enfin conclu le grand p a ffe d ’ abondance. Il n’y a rien de les boueux. C ’eSt une crapule. Il aime se clapir dans les
miraculeux dans le retour à la vie de cet enfant. Je plis des torchons. C’eSt ufa solitaire. Ce dieu n’a jamais
méprise les esprits religieux et leurs interprétations osé respirer un mort intentionnel. C ’eSt un lâche.
mystiques. Je prends l’enfant dans mes bras et une Le cadavre récréatif, une fois encore, va passer dans
immense douceur m’envahit. J ’aime cet enfant d’un toutes les mains. C ’eSt la ruine des orphelins. Il faut être
amour maternel, d ’une grandeur impossible à concevoir. un fœtus pour croire à l’aCtion corrosive des buées. Que
Il va falloir changer ma règle d’existence. Ma tâche eSt la cagoule se détraque...
désormais de le protéger. Il eSt menacé. O n verra. Il eSt
54 L e M arteau sans maître Abondance viendra 55

Témoin, dans les relais de ton esprit réaliste, le règne tabous de la main-fantôme, a rejoint ses quartiers d’étude,
végétal eSt figuré par la plante carnivore, le règne minéral à la zone des clairvoyances. Dans le salon manqué, sur
par le radium sauvage, le règne animal par l’ascendant les grands carreaux hostiles, le dormeur et l’aimée, trop
du tigre. Bâtir une postérité sans amertume. Témoin impopulaires pour ne pas être réels, accouplent inter­
antédiluvien tu flattes ma maladresse. Gagne, je te prie, minablement leurs bouches ruisselantes de salive.
tes tuiles transparentes. D e là, tu vas pouvoir suivre
paisiblement les évolutions mortelles du réfra&aire.
Ce matin, le citronnier des murailles donnait des fruits
buboniques. Derrière les arbres civilisés, une équipe
d’ouvriers équarrissait la boue, cette autre pierre pré­
cieuse. L ’homme restitue l’eau comme le ciel. Pour être D O M A IN E
logique avec la nature, il sème des lueurs et récolte des
épieux. Seule le désempare quelquefois, au seuil de
l’envoûtement, l’absence de ressemblance. Ainsi ce conte
s’éloigne en boitant. La main de justice a bien essayé de Tom be mars fécond sur le toit de chagrin. La lampe
maintenir à égale distance du Soleil et du Parlement la retournée ne fume plus. Les nobles disparus ont curé
loupe incendiaire, couleur d’air. Bulles. Mais aucune les bassins, vidé les flasques horreurs domestiques, brossé
indignité ne souille les correspondances. Cette nuit, au l’obèse. Pomme de terre de semence eSt devenue folle.
faîte de sa splendeur, mon amour aura à choisir entre
deux grains également sordides de poussière. Les chaînes Matériaux vacillants, portes, coulisses, soupiraux,
magnétiques naviguent loin des feux commandés. À la réduits, comme je voudrais pouvoir régler mon allure
question, le désespoir ne se rétrafte que pour avouer le suivant la vôtre. Jamais de double voix, cet impair lar­
désespoir. moyant. Je feindrais l’impéritie des signes. Survivant,
je saurais m’alléger de l’allégresse déprimante, pistil de
l’enfanc.e. Je murerais mon blason sanglant. Jusqu’à la
rumeur artificielle de cette peau de sagesse vaniteuse
torréfiée sur les tisons comme une glaire.

M IG R A T IO N Sur une vanne aérienne, passerelle verticale, cette


combinaison de lettres bouillantes : D é p ô t d ’ e x c l u s .
Passives mémoires de bois blanc pour le rachat des
morgues et l’entretien des patries. Granit arc-en-ciel tu
Le poids du raisin modifie la position des feuilles. La auras lacé leurs fantasmes pédestres jusqu’au sable...
montagne avait un peu glissé. Sans dégager d’époque.
Toutefois, à travers les ossuaires argileux, la foulée des Une allumette bien prise a débouclé le carcan, biceps et
bêtes excrémentielles en marche vers le convulsif ambre coude. Le leader a tiré la vermine éclairante. C ’eSt la lave
jaune. En relation avec l’inerte. finale. Régicide, eStimè-toi favorisé si une langue de
La sécurité eSt un parfum. L ’homme morne et emblé­ bœuf vient de loin en loin égayer ta cuvette.
matique vit toujours en prison, mais sa prison se trouve
à présent en liberté. Le mouvement et le sentiment ont Ma maîtresse mouillée, écorchée insultante, je te plante
réintégré la fronde mathématicienne. La fabuleuse simu­ dans mon cri. Ainsi tu tiens à moi fumée affeftueuse,
latrice, celle qui s’ensevelit en marchant, qui remporta indice d’immémoriale, d’ondoyante blancheur, lorsque
dans la nuit tragique de la préhistoire les quatre doigts la première source s’élançait, flotteur d’alarme, sur une
Abondance viendra 57
56 L e Marteau sans maître

pente disparue. Je me tourne vers toi, Sainte de manu­


facture, grise mine au sein sec, diseuse de solfège. T u
ronfles, matraque, pour le miracle de l’hélice... Quelle
mélopée !
D E V A N T SOI
Mes songes, hors l’amour, étaient graves et distants.

Faut-il malgré se réjouir ?


Les battues à travers les fabriques véreuses, à la
recherche de moutures, chimères désarmées, signes
errants d’intelligence naufragés au bord des yeux, pha­
langes imperceptibles. Sources, dans la perméabilité de
IN T É G R A T IO N vos sables, un clair désespoir a enfoui ses œufs.
La rage a creusé ton ventre nubile, chloroformé ton
cœur, dénaturé tes songes. La crampe a éduqué tes
mains contradictoires. D e la sorte furent dragués les
Le souffle abdique sur la cendre. A u point de panique, calculs dans les bauges, chatouillés les pourrissoirs aux
l’exploitation des fléaux progresse à la vitesse du micro­ aveuglantes déflagrations, ô sordide indicible ! Sommeil
scope. Dans l’œil immuablement clos, ce premier jour d’aliéné commué en réalité ouvrière... Ensuite, de vagues
d’hiver, le livre d’or eSt un kaki. grandes femmes blanches, tirées par des vœux, s’élan­
Grand tronc en activité crois-tu au dénouement par cèrent des créneaux, fendirent la mer — la mer fixe des
la lèpre ?
templiers 1 — saluèrent.
Une société bien vêtue a horreur de la flamme. La
Banquises indissolubles, dans vos mers clôturées se corbeille de tes noces, extraite du columbarium, fut
résorbe la honte. Songes tirés des perversions immor­
versée à la fosse commune. L ’amertume pacifiée...
telles, juSte cible au bas du ventre qui déferle, les artères Équarrisseur, ta descendance s’eSt éteinte. Malgré
crèvent sur les Tours de Copernic. Forteresse défroquée. tes contractions, la lente retraite chiffonnière s’écoule,
La braise lilliputienne fusionne avec le sang. Pénultième acclamant au passage le déclin de l’Élagueur. Le cata­
vérité, qui vas-tu instruire ? Amalgame ignoré, veux-tu falque habituel eSt dressé sous la voûte de bienfaisance.
m’accueillir ? Am our réduit à ma merci, que dirais-tu d’un château
ultra-violet en amont d’un bourg dévasté par le typhus ?
Craie, qui parlas sur les tableaux noirs une langue
plastique dérivée du naphte — auditoire civil, de santé Cela se visite.
moyenne — j’évoque les charmes de tes épaisseurs voi­
lées, siège de la cabale. Nous fûmes le théâtre d’étranges
secousses : poitrine livide nettoyée de son amour,
déchéance simulée pour défendre l’accès du gisement.
Le scarabée fuyant le lierre, en vue de tes contreforts
embrasés, se retourne sur le dos, moteur ébloui, et
raccorde. Midi réhabilité.

Craie, enrôle-moi, cadavre, dans ton principe, afin


que l’armée victorieuse des insurgés ne bute pas contre
les degrés de mon armature.
M O U L I N P R E M IE R
1935-1936
★ ★★

I l fa u t ic i, contradiction qu i p a ra ît La connaissance productive du Réel


sans issue, il'fa u t ici, de toute nécessité, Aspirant vulnérable
l ’ im m obilité de la m ort et la fraîcheur Ne se remporte pas d’après une mesure compliquée de
d ’ entrailles de la vie. larmes une construction joyeuse de ruses
J.-H. FABRE.
Mais eât obtenue par une sorte de commotion graduée
de fortune
Extraite du grossier
Sous le gel de laquelle
Vient s’établir
À l’écart des courants
L ’imbattable ordonnance qui préside en géologie à la
formation excentrique des îles en amour à l’obscurcis­
sement de la volupté aussitôt les époques du squelette
déterminées en métallurgie à l’épaulement des espaces
Ce n’eSt qu’à cette option des valeurs autant qu’à cette
épargne de promesses
Effet d’une taCtique fructueuse
Qu’elle peut sentim entalem ent passer pour collectivement
satisfaisante
Je te débusque lumière
À la suite formons un couple
Tels nous serons introduits
— O h de manière discrète ! —
À la réception vécue écourtée de la réalité
Où commande notre indifférence notre expérience !
6z L e Marteau sans maître M oulin premier 63

☆ V

Pour mieux s’imposer, la logique prend quelquefois


I les traits de l’absurde. C ’eSt plus une greffe qu’un collage.
(Qui, des nôtres, à se dissimuler, ne se jugerait en
sûreté à l’intérieur du sac historique sur le cuir duquel
Vivant des globes. L ’ambition enfantine du poète eSt nos bienfaiteurs ont écrit : « Laissez passer la justice du
de devenir un vivant de l’espace. À rebours de sa propre poète », dans l’espoir d’être tenus pour quittes ?
destination. Sa première opération poétique : subir son Nous respeâons les incapables qui ont réclamé sans
invasion, combiner ses émois, ses plaisirs amoureux en y mettre malice une génération d’hommes sans bras ni
deçà des excréments dissimulés de leur objet, se sous­ tête. Eux tramèrent dans le vrai, chers rejetons de la
traire aux amnisties de droit divin, se démanteler sans mouche et de l’araignée !)
se détruire.

VI
II

La poésie dévoyée, le poète démonétisé, la société


Terre, devenir de mon abîme, tu es ma baignoire compensée... Halte ! L ’objeftif eSt identifié, le souffleur
à réflexion.
capturé, le désespoir radieux.
E t dans les vomissements et les rires, l’algèbre du
placenta résolue par le rçssignol du baptême ! N on ! N on !
Mortellement oui ! Sans vous défigurer, nous saurons
III vous charger d’explosif, épais guano des migrations
romantiques.
Les déceptions tamisent. Nous peinons pour l’En­
trepreneur.

V II

IV
Devant les responsabilités du poème, sans hilarité,
j’aime à croire le poète capable de proclamer la loi mar­
Aptitude : porteur d’alluvions en flamme. tiale pour alimenter son inspiration. L ’étincelle dépose.
Audace d’être un instant soi-même la forme accomplie
du poème. Bien-être d’avoir entrevu scintiller la matière-
émotion instantanément reine.
M oulin premier 65
64 L e Marteau sans maître

XII
V III

D é f a il l a n c e d u qu itus plastiqu e . — Dans le poète


Pessimistes aux abois, un mot-percuteur : désœuvré. doivent, sans gratification, se mesurer l’énergumène et
Nombre d’autres touchent, esclaves, leur ration de fouet. le physicien. Les multiples-propriétés occultes dérivées
du phosphore poétique autonome meurtrier l’exigent.
Lors même que le poème serait de l’indigente chronique
dialoguée.
IX

À l’expiration de la réflexion on se heurte à l’intuition, XIII


très séduisante souris de casino. Comme on abandonne
volontiers la première pour suivre la seconde ! E t ce
manège essentiel eSt profitable aux deux, conjonftif de « La femme nue, c’eSt le ciel bleu. » L ’aStrologie a bu
bonheur. l’aquarelle.

X X IV

J’admets que l’intuition raisonne et diète des ordres Les Statuts de l’érotisme.
dès l’inStant que, porteuse de clefs, elle n’oublie pas de
faire vibrer le trousseau des formes embryonnaires de la
poésie en traversant les hautes cages où dorment les
échos, les avant-prodiges élus qui, ' au passage, les XV
trempent et les fécondent.
Je ne plaisante pas avec les porcs.

XI
XVI
« Le merveilleux aime à s’enfermer. D e toute évidence
pour que le poète écoute aux portes. » Cette béquille de Ceux-là retiendront la fumée qui auront oublié le
contamination eSt vaine, suffisante et à tout écrire irri­
nuage de la brûlure.
tante, parce que de pauvre gymnastique. Tribus sont Sourds venin du faisan mental, anime la récolte.
aujourd’hui les laboureurs de sable.
66 L e Marteau sans maître M oulin prem ier 67
droyant : les plaies croissaient, s’envenimaient à miracle...
Pour faire tomber quelques gros sous ! L ’œil du salut
établissait dans le mal la roue consolante de l’artificieuse
loterie chrétienne.
XVII Les « anciens » disent encore, parlant de la clématite :
la plante des gueux.
V ues m y t h o l o g iq u e s . — Le phénix, cet oiseau-missel
qui se nourrit, comme un bijou, de grains de cendre.
Persévérons dans le réel : jour du jugement des
organes invisibles de l’homme. XXI
Creusez le phénix, vous dégagerez Sodome, le tigre.
Se couronner avant de s’égarer. A u jour convenu,
l’ordre harmonieux distribue le sang félon. Les brumes
abrègent.
XVIII

L e canal s’avance au-devant du fleuve. Tous deux


égaux en profondeur, tous deux égaux devant l’aurore. XXII
A toi, tout entier à toi, à genoux, soumis sur le passage
de tes processions hors-nature, ô mon amour abîmé,
mordant dans un silo de chaude vase frénétique. Le poète devance l’homme d’aftion, puis le ren­
(Nous aimions les eaux opaques, prétendues polluées, contrant, lui déclare la guerre. Le parvenu s’était
qui n’étaient le miroir d’aucun ciel levant, les parfums au moins promis, lui, de s’assiSter dans ses combats
ras intégralement respirés et ce fond de teint de la mort périlleux !
en sentinelle adossée, débonnairement présente.)

XXIII
XIX

T ach e de n a is s a n c e . — Il s’était proposé de leur


Prendre ombrage. Infatigable poète 1 Comme si la
nuit de rosée surprenait debout ta forge en couple servir d’exemple.
exprimée... Harassé de leur monde,
Il laisse pousser la corne de sa sensibilité,
Il n’aspire plus qu’au confort de la mort.
Le chœur arbitre : « Immondices 1 Immondices !
Séance tenante il fallait se décider à décoller. Au cocon,
XX
la nuit de la rédemption a paru odieuse et bouffonne ! »
Étale : chaque jour eSt un tremblement, une étincelle
Selon la tradition, les mendiants, peu avant de prendre écornée de râpe.
leur faftion aux portes des églises, se frottaient les
membres avec la feuille de la clématite. L ’effet était fou-
68 L e Marteau sans maître M oulin prem ier 69
au cimetière le défunt découvert. (Cette cérémonie eSt
appelée par le narrateur « la transfusion du soleil ».) Le
jeune homme se précipite, reconnaît sa mère. Il prend
le corps dans ses bras, l’étreint avec violence, le baise
XXIV avec amour, l’arrose de ses larmes. Elle pousse un soupir.
Un os qui l’étouffait se détache de son gosier. Elle
recouvre la vie.
Fantôme sans asile, aux actions sans mérite... Vous A u cours d’un sommeil qui suivit sa résurrection,
sentez-vous ainsi ? Mme de Féraporte eut un songe : elle vivait ailleurs un
Tonalité de l’Élagueur trompe-l’œil du feuillage, amour initial la pénétrant d’un intense bien-être. D e
déprimé d’être. l’ancien monde accordé elle ne conservait qu’une unique
main vibratile, au médius de toute beauté, dispensateur
de lumière inconnue, de jouissance équinoxiale défi­
nitive. Un rugissement la précipitait vermeille sur le pavé.
XXV Comment dès lors, sans décliner, affronter la fureur du
fauve qui, campé devant le miroir des toilettes intimes,
se battait en vainqueur contre son propre reflet? Les
Cédez au sommeil, haute génération matinale du linge. lèvres friandes de punition épellent à l’intention des
Le mouvement des clartés aboutit au plaisir. enfants chétifs : « Ne trépane pas le lion qui rêve. »
Et l’avenir eSt fécondé.

XXVI
XXVIII

Salut, chasseur au carnier plat !


À toi, lefteur, d’établir les rapports. L ’arbitraire en tant que revers, perfection de prin­
cipe, servitude sexuelle, accident-équation astrologique,
Merci, chasseur au carnier plat. potasse de lessive transsude à travers la clarté des réseaux
A toi, rêveur, d’aplanir les rapports. du pessimisme matérialiste. Les régimes des aspefts
alternent. Figurez-vous les larmes, leur chaîne de
voyance, leur raison de salut.

XXVII

XXIX
R éser ve rom ancée. — En 17**, M. de Féraporte,
attaché d’ambassade, vient tout heureux passer un congé
inespéré auprès des siens. En franchissant la porte de L ’esprit souffre, la main se plaint. L ’humour entre
la ville il entend sonner les cloches pour un glas solennel. eux comme un sextant écorché.
Il demande qui eSt mort ? Personne n’ose lui répondre !
Mais il rencontre un long cortège et voit sa famille
derrière un cercueil. L ’usage voulait que l’on portât
7° L e M arteau sans maître
M oulin prem ier 71
reconnaissance du leêieur. J’insiSte sur l’inStallation
minutieuse du tremplin d’enlèvement-embellissement.
Tel écrit sommaire deviendra p a r rencontre une place
fortifiée de révolutionnaires, hier encore substance favo­
XXX
rite opiniâtrement courtisée, ô amorce conciliable de
l’imaginaire !
L ’imagination jouit surtout de ce qui ne lui e§t pas
accordé, car elle seule possède l’éphémère en totalité.
Cet éphémère : carrosserie de l’éternel.
XXXV

XXXI A u désespoir de la raison le poète ne sait jamais


« rentrer »; quand par inadvertance il le fait, il réintègre
Le sang eSt à quai. À chaque époque ses lecteurs. son inspiration, sa division. Oppresseur partout ailleurs
eSt chez lui opprimé. Bascule à tempérament ? Plus vrai­
semblablement jaillissement des conventions primitives
en terre momentanée de justice.
XXXII

Le poète a plus besoin d ’être « échauffé » que d’être XXXVI


instruit.
Classe sous le préau méningité de l’école. Initiation
au seuil des niches. À l’embouchure d’ un fleuve où nul ne se jette plus
parce qu’il fait du soleil d’excréments sous les eaux
panachées, le poète seul illumine : assainissement des
antagonismes, édification des prodiges, déclin collectif.
XXXIII

L ’oscillation d’un auteur derrière son œuvre, c’eSt de


la pure toilette matérialiste. XXXVII

Il advient au poète d’échouer au cours de ses recherches


sur un rivage où il n’était attendu que beaucoup plus
XXXIV tard, après son anéantissement. Insensible à l’hoStilité
de son entourage arriéré le poète s’organise, abat sa
L iq u id a t io n de la cr éan ce B e n j a m in F r a n k l in . vigueur, morcelle le terme, agrafe les sommets des ailes.
— Jusqu’à nouvel ordre, à la poésie courtisane, brut
opposer le poème offensant, tige de maçonnerie, résidence
et parc d ’attraélions, de sécurité, d’agression et de
72 L e M arteau sans maître M oulin prem ier 73

XXXVIII X LII

Ici l’image mâle poursuit sans se lasser l’image femelle, La bêtise aime à gouverner. Lui arracher ses chances.
ou inversement. Quand elles réussissent à s’atteindre, Nous débuterons en ouvrant le feu sur ces villages du
c’eSt là-bas la m ort du créateur et la naissance du poète. bon sens.

XXXIX X LIII

Le poète, en sus de l’idée de mort, détient en lui tout Tout bien considéré, sous l’angle du guetteur et du
le poids de cette mort. S’il ne l ’accuse pas c’eSt que c’eSt tireur, il ne me déplaît pas que la merde monte à cheval.
un autre qui le lui porte. Le poète a ses têtes.

X LIV
XL

Onan •consommé, suave sécheresse, le trajet de son


À ton heure, serein, tu prendras ton quart dans l’au- sperme pose un problème de magie formelle : grossière­
delà de la beauté respirable. Le présent relaxé y donne ment éclair, foudre et corollaire. Mais l’angoisse nomme
sur la vie. Les envoûtements qui font fureur, otages de la femme qui brodera le chiffre du labyrinthe.
ta sécurité, coopèrent avec l’obtuse réalité à l’écart
de l’embellisseur, bientôt squelette dans sa cellule
d’appelant.
X LV

XLI Chlorate de potasse : ioo grammes.


Écorce de pin : 200 grammes.
Absences détruites au rassemblement des colonnes.
Commence à croire que la nuit t’attend toujours. Contemporain d’une Saint-Barthélemy des lucides.

CH AR 6
74 L e Marteau sans maître M oulin premier 75

XLVI L

Deux charretiers à l’abreuvoir. La calomnie des goujats et l’obStruétion des ignorants


Parvenus au cul-de-sac du tarissement, où l’esprit excédé sont les assaillants familiers du poète. La poésie assi­
se dérobe pour réussir l’artifice de diètamen, leur sépara­ dûment discréditée se trouve de ce fait systématiquement
tion se produit sous le signe reliquat de l’abrégé poétique. consolidée. Que le poète s’écarte, allègre, au large. La
Ici s’altère le colloque d’almanach aux ramifications mine qu’il a posée ne quitte pas les abords du môle.
circonstancielles. Absent, elle chante et accoste pour lui.
Je ne le rapporterai pas, en ton honneur, oreiller
contradictoire épandu en tous sens en souvenir de nos
larmes météorisées de réfraCtaire !
LI

X LVII Le printemps vous surprend rapprochés dans les


étables. La chaleur servante se mutile. Le cœur prochain
se place. Auprès des nôtres, indifférence. Bienvenue,
La poésie eSt pourrie d’épileurs de chenilles, de réta­
emprunt et humanité à vous, pestiférée souriante et lumi­
meurs d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers
neuse, entre les bras de l’homme vif, lingot immaculé.
fourbus, de visages qui trafiquent du sacré, d’afteurs de
fétides métaphores, etc.
Il serait sain d’incinérer sans retard ces artistes.
LU

X LVÏII Que s’implante enfin le profit de l’épine 1 La descente


des humeurs se prolonge en bonheurs tenus. Être coûte
Les longues promenades silencieuses, à deux, la nuit, que coûte dans les environs, établi, disponible. Je
à travers la campagne déserte, en compagnie de la pan­ divulgue l’embrasement des échéances. Noblesse gardée
thère somnambule, terreur des maçons. de l’accueil.

XLIX LU I

Danse retirée aux cinq cantons. Face au cylindre de « Sans doute, un poème se passant la nuit doit-il être
la Pyramide, l’émigrant des résines relate l’encan des lapidé de vers luisants. Mais un autre allant le jour ? Père
Filles, et s’allège de l’épuisant rayonnement. amant, voyez-nous jouir, très éprises, le fleuret d’un
7 6 L e Marteau sans maître M oulin prem ier 77
miroir dans les doigts. » Ainsi s’étalent vos outrances,
Novices mouillées de l’arc-en-ciel, follettes du mil, à la
criée, mes chères peaux... Navigue docile discorde.

LVIII

L IY
À partir de la courge l’horizon s’élargit.

Solitaire, comment se divertir? S’assimiler et appro­


prier son futur néant, fortification et offrande vaines de
nécessité. LIX
ô monnaie d’hélium au visage lauré !

Le chien errant n’atteint pas forcément la forêt.

LV

LX
Ceux-là honorent durablement la poésie qui lui
apprennent qu’elle peut, au repos, parler de tout, même
de « Sinistres et Primeurs » ; s’enivrer de tout, même des A u bout du bras du fleuve il y a la main de sable qui
odeurs de hanneton, convive d’un proverbe ! écrit tout ce qui passe par le fleuve.

LYI LXI

L ’absolu, terme de refuge, eSt toujours barré de À mots comptés, voyage heureux. (Holà, frisé, aguerri
rameaux de progrès, quel que soit le degré d’anémie dans les griffes du feutre !)
de son climat magique.

LXII
LVII

A u couchant, les déblais. Toujours plus larges fian­


Les boueurs de poésie sont en général privés du sen­ çailles des regards.
timent de la poésie; inaptes à percer les voies de son
aéfion.
Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau
temps.
7» L e Marteau sans maître M oulin premier 79 i )

LXIII LX VII

On eSt assuré qu’un poème fonctionne dès lors que son La nuit durant laquelle les mouches à feu se raconte­
composé se vérifie juste à l’application, et ce, malgré ront, toutes pages repues enfin arrachées, l’aube lyrique
l’inconnu de ses attenances. ne sera pas attendue.

t p

LX IY LXVIII

Entre le sang de l’affranchi et celui de l’esclave, n’en Le feu se communique au son du pain des cuisses,
déplaise aux icares amphibies, il y a l’épaisseur du trans­ ô touffe élargie ! ô beauté
port d’une trompe. Vrai, un fourvoiement intolérable, Instable longtemps contrariée de l’évidence,
une monstruosité, l’analogie contre-érotique d’un poil Main-d’œuvre errante de moi-même !
avec un cheveu... Em pyreum el L ’échelle profite au
désert. Le paillasson, métaphore quintessenciée, doit
trouver sans flotter le chemin de son pore, à travers
n’importe quel sérum truqueur, quel baiser empoignant. LXIX

La pensée de la mort en nous contraignant à mesurer


LXV notre vitesse nous facilite et adoucit nos mutations.

Q u’à toute réquisition un poème puisse efficacement


en tout comme en fragments, parcours entier, se confirmer,
LXX
c’eSt-à-dire assortir ses errements, m’apporte la preuve de
son indicible réalité. Décampe, interdit de ses fonda­
tions... Aime, riveraine. Mort, tu nous étends sans nous diminuer. Droite
somnambule que nos mères voraces, conquises en leur
grossesse, avaient léchée, me voici devant toi moins
inquiet que la paille. Prodigue, je distingue déjà mes
LXVI yeux nouveaux d’éternité. Battez, billes de sang, dans la
fiente des nids. Sous la loi d’oppression, je ne désavoue
Q u ’à toute réquisition un poème doive nécessairement pas ma bonté inventée.
se démontrer me pose le quantième épisodique de sa
réalité.
8o L e Marteau sans maître M oulin prem ier 81
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
Celle qui t’eSt refusée chaque jour par les êtres et par
CO M M U N E PRÉSEN CE les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques frag­
ments décharnés
Au bout de combats sans merci
I Hors d’elle tout n’eSt qu’agonie soumise fin grossière
•Si tu rencontres la mort durant ton labeur
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mou­
Éclaireur comme tu surviens tard choir aride
L ’arbre a châtié une à une ses feuilles En t’inclinant
La terre à bec-de-lièvre a bu le dévoué sourire Si tu veux rire
Je t’écoutais au menu jour gravir la croisée Offre ta soumission
O ù s’émiette au-dessus de l’indifférence des chiens Jamais tes armes
La toute pure image expérimentale du crime en voie de Tu as été créé pour des moments peu communs
fossilisation Modifie-toi disparais sans regret
Q ui prête au bienveillant les rumeurs de l’hoStile A u gré de la rigueur suave
À l’irréfléchi le destin du mutiné ? Quartier suivant quartier la liquidation du monde se
L ’inhumain ne s’eSt pas servilement converti poursuit
A u comptoir des mots enchantés Sans interruption
Indiscernable il rôde sur le tracé des flaques Sans égarement
E t gouverne selon son sang
Gardien de sa raison de son amour de son butin de son Essaime la poussière
oubli de sa révolte de ses certitudes Nul ne décèlera votre union.
Charpente constellée
Sont-ils épris de leur propre mort
A u point de ne pouvoir de leur vivant l’attribuant
Se démettre déborder d’elle...

II

T u es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en eSt ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
DEHORS
LA NUIT EST GOUVERNÉE
précédé de
PLACARD POUR UN CHEMIN
DES ÉCOLIERS
Ï936-I938
IN T R O D U C T IO N

L es r poèm es de Dehors la nuit eSt gouvernée, s i l ’ on


admet que la poésie, insolite et cinquième élém ent, sème ses
planètes dans le ciel intérieur de l ’ homme, en leur ménageant
un espace p o u r être m ieux vues et m e issue pour disparaître,
les poèm es de Dehors la nuit e§t gouvernée obéissaient
dans mon esp rit, quand ils fu ren t écrits, à l ’ exigence d ’ une
marche forcée dans l ’ indicible, avec, pour tout viatique, les
provisions hasardeuses du langage et la manne de l ’ observation
et des pressentim ents.

J ’éta is parvenu à cette époque, avec mon tourm ent, sur ces
crêtes où hauteur et profondeur n ’ échangent p lu s leur différence,
sont inexorablem ent étales. Soyons avares de crédulité. Com m ent
se montrer a u x autres et à soi autrement que hardi, modeste
et m ortel ? M a conduite, à cet égard, n ’a p a s varié.

Q u a n t à Placard pour un chemin des écoliers, p u is-je


dire sim plem ent à son propos que j’ai couru ? C eci f u t cause
d ’une chem ise trempée, d ’ une soupe refroidie, même d ’ une
prom esse de rendez-vous quand les volets seraient tirés. Cepen­
dant la persécution et l ’horreur m ijotaient déjà leur branle-bas.
G .L .M ., i 9}7
pour Placard pour un chemin des écoliers.
On n ’a p a s craint de réunir Dehors la nuit eSt gouvernée
G .L .M ., 19)8
et Placard pour un chemin des écoliers.
pour Dehors la nuit est gouvernée.
© Éditions Gallimard, 1989. 1949.
PLACARD POUR UN CHEMIN DES ÉCOLIERS
I936-Ï937
'I

DÉD ICACE

E n fa n ts d 'E sp a g n e, — R O U G E S , oh combien, à embuer


pour toujours l'é c la t de l'a cier qui vous déchiquette ; — À V o u s.

Lorsque j'a v a is votre âge, le marché a u x fr u its et a u x


fleurs, l ’ école buissonnière ne se tenaient p a s encore sous l'averse
des bombes. L e s bourreaux, les candides et les fa n atiqu es se
tuaient bien, s ’ eBropiaient bien quelque p a rt entre eu x à des
frontières de leur ch oix, m ais leur marée m eurtrière éta it une
marée qu ’ un détour p erm ettait d ’ éviter : elle épargnait notre
prairie, notre grenier, nos huttes. C ’ eB dire que les valeurs
morales et sentim entales chères a u x fa m ille s monocordes n 'excé­
daient p a s le croissant de nos galoches. I l fa lla it avant toutes
choses assurer l ’ exiBence de nos difficiles personnes, entretenir
les rouages de l'a rc-en -ciel, adm iniBrer les p a rcelles de nos
biens si mouvants. T e l objet inform e, à la rue, outlaw négli­
geable, sur nos conseils tenait en échec le Touring C lu b de France !

L e s tem ps sont changés. D e la chair pantelante d ’ enfants


s ’ entasse dans les tom bereaux fé tid e s com m is ju s q u ’ ic i a u x
opérations d ’ équarrissage et de voirie. L a fo sse commune a été
rajeunie. E lle eB vaBe comme un dortoir, profonde comme un
p u its. Incom parables bouchers ! H onte ! H onte ! H onte !

E n fa n ts d ’ E spagne, j ’ a i fo rm é ce P L A C A R D alors que


les je u x m atinals de certains d'entre vous n ’ avaient encore rien
appris des usages de la m ort qui se coulait en eu x. Pardon de
vous le dédier. A v e c ma dernière réserve d ’ espoir.

Mars 1937.
A L L É E D U C O N F ID E N T

V ous avez devant les yeux


Le parapet
O ù s’appuyait autrefois
La mendicité
Les coudes entre deux sabres de verre
E t la capote retroussée

Tandis qu’à une portée de juron


D e sa cage bien aérée
Comme un jet d’eau insouciant
Artiste frais doré
Ensorcelait artiste noir de jais

! Monsieur le Nôtre n’a pas fait relever


Le factionnaire aux gros fruits barbelés
Étourderie de coquette
Qui fainéante sur le gazon
E t mesure à son talon
Commis au flirt
Le duvet de sa couronne

Cependant invétérées
Les fourmis
Traînent dans leur gourbi
Le gibier du limon de la dernière pluie
92 Dehors la nuit esl gouvernée Placard pour un chemin des écoliers 93
Diable fasse Le ciel fou recula
Que la graine de fouet La bave du feu se terra
Se retourne contre nos créanciers Une buée d’ossements parut dansa avec des nains
E t nous garde de la prison Une prunelle d’eucalyptus devint une lune embaumée

Ses longs piquants ses hameçons Fillettes hardies


Plus glacée que l’arche du pont C’eSt bien d’être imprudentes
Où cette scie va être inhumée Mais pour l’amour
Lorsque dans un nuage de galères De votre puma
Vers ses trésors aura sauté À vos lèvres mouillez la flamme
La motte de sel de la lune Quand en image elle y fleurit.

V ive nuit mes fils de la nuit


Q u ’au réveil vous tendiez l’aiguille
A u fil d’une fervente aurore.
quatre Ages

II I

Elle haletait L ’automne pour la feuille


L ’eau bouillante pour l’écrevisse
T u marches comme un incendie de forêt E t le favori le renard
Puma mon bien-aimé Ivre sur les épaules lumineuses de l’Aétrice
Comment te suivre
Soudé au balcon orange
Aussitôt les pierres se gonflèrent à éclater Un névé de boucles .
Les crottins s’enfuirent Campe dans l’anxiété de mon cœur.
Les buissonnées s’embrasèrent
À la cime d’un cèdre un phare sauvage s’alluma
Le ciel en nage assena sa fumée
II
À l’orge des yeux les plus exténués du monde

Pieds blessés de trébucher J’ai étranglé


Menues mains de se débattre M on frère
Chance Parce qu’il n’aimait pas dormir
La fenêtre ouverte
Par le tuyau dévoué de l’amour
Bien-aimé entendit Ma sœur
E t tout droit se dressa A-t-il dit avant de mourir
J ’ai passé des nuits pleines
O h son front sublime de havane fumé À te regarder dormir
Oh sa gorge de forge de fée Penché sur ton éclat dans la vitre.
94 Dehors la nuit ett gouvernée Placard pour un chemin des écoliers 95

III E X P L O IT D U C Y L IN D R E À V A P E U R

Les poings serrés


Les dents brisées Nous autres sommes disposés
Les larmes aux yeux À tout espérer à tout croire
La vie Nous faisons tourner nos toupies
M ’apoStrophant me bousculant et ricanant Dans le rayon de vos battoirs
M oi épi avancé des moissons d’août Par vent de neige et canicule
Je distingue dans la corolle du soleil Grandes personnes étrangères
Une jument Pour un royaume de lézards
Je m’abreuve de son urine. Nous ne vous tolérerions pas enrôlé volontaire
Notre univers s’élance
Du point d’obsèques de votre raison

IV Une merveille la ficelle


D ’elle qu’avez-vous obtenu
Un colis laid comme un gendarme
Mon amour eSt triste Car les filets sont l’invention
Parce qu’il eSt fidèle Du fantastique des poissons
Il n’interpelle pas l’oubli des autres
Il ne tombe pas de la bouche comme un journal de la Vous qui prétendez démêler les rides de nos sources
poche — Lequel eSt architecte et lequel eSt maçon ? —
Il n’eSt pas liant parmi l’angoisse qui tourbillonne en Vos conceptions ne s’harmonisent guère
commun Mais vous signez ensemble
Il ne s’isole pas sur les brisants de la presqu’île pour Tu es le soldat du traité
simuler le pessimisme Lourdaud qui pends la crémaillère
Mon amour eSt triste Et endosses l’éboulement
Parce qu’il eSt dans la nature troublée de l’amour d’être
triste Dans la prairie où nous allions fumer
Comme la lumière eSt triste Entre deux orages les gelées blanches y étendaient leur
Le bonheur triste peau
Vint se garer un cylindre à vapeur
T u nous as passé liberté tes courroies de sable. Flexible comme une courtilière avec une énorme tête
de génie
Des deux hommes qui le montaient
Nous connûmes leurs foulards
Vin cuit de garance propre à vous empoigner
Ce n’eSt pas suffisant pour frayer
96 Dehors la nuit est gouvernée Placard pour un chemin des écoliers 97

La roulotte contenait une femme enceinte


Les Ponts et Chaussées fermaient les yeux
Le trio ajournait à plaisir le temps de la délivrance
O n l’entendait se battre et se laver
Le cylindre à l’écart plaqué sur l’horizon tel un mythe L E S O U RSIN S D E P E G O M A S
millénaire
Se cernait d’exotisme
Que nous étions heureux dans la prairie
Sous la proteâion de l’Am i Dans un Groenland de roseaux
Où nulle imagination ne- pénètre
Une interminable semaine Après que les hommes eurent pris notre peau
Les tambours de la pluie tapèrent à se crever Et les speâres notre squelette
Par la lucarne du grenier Nous gardons le trésor du fossoyeur
Un ban de hourras fut poussé
En l’honneur du soleil réapparu Quand notre mesquine ennemie
Charge au galop des galoches Pointe vers nous sa bouche hostile
Vers le pré tout saisi de joncs Le vent y grille ses souris
Répugnance à cogner la neige
Quelque couleuvre aux anneaux gourds Vivace nervée de silence
A-t-elle expiré en cylindre Se prodigue un dauphin anxieux sur la mer
Q u ’une dune se traîne
Maintenant là où il avait empire L ’air qui patiente et la voile rare
Devant son miroir de migraine et d’aiguilles Sœur docile de l’aigle
Le patron grésillant du froid E t le chagrin qui brille
Aveugle le paysage évacué Un coup de feu les froisse
L ’Am i s’était creusé un grand trou dans la terre et avait Parti de vous chevaliers aux gémonies
tiré la boue sur lui Qui émaillez la nuit déserte
Cet exploit ne troubla rien Campés sur les talons de l’ombre
Aucune bêche ne fut dérangée A u lourd manteau doublé de sang
La fatalité se donna raison
En secret nous la commuâmes Mains en crue à ratisser les nuages
Puis la roulotte un matin s’en fut derrière un Autre Us sont lointains ils sont vos maîtres
Dans l’amnésie des fleurs rugueuses
Vous qui ne croyez pas aux prodiges Vous attirez le pas muré
A u x crimes des feux follets Des forts qui tournent dans la rade
À la ponte d’étoiles noires E t dont nous enchaînons les yeux
Sur les routes empierrées
C ’eSt vrai vous n’êtes que des hommes Veilleur éphémère du monde
La vapeur que vous respirez À la lisière de la peur
Est de la vapeur de fantôme. Lance ta révolte valide
Elle emporte l’aigre duvet
L ’horizon devient rose il bouge
Enfant nous fermons tes plaies.
9 8 Dehors la nuit efî gouvernée Placard pour un chemin des écoliers 99

La fleur qu’il gardait à la bouche


Savez-vous ce qu’elle cachait
Père un mal pur bordé de mouches
Je l’ai voilé de ma pitié
C O M P A G N IE D E L ’É C O L IÈ R E Mais ses yeux tenaient la promesse
Que je me suis faite à moi-même
Je suis folle je suis nouvelle
C ’eSt vous mon père qui changez.
Je sais bien que les chemins marchent
Plus vite que les écoliers
Attelés à leur cartable
Roulant dans la glu des fumées
O ù l’automne perd le souffle
Jamais douce à vos sujets M A IN T IE N D E L A R E IN E
ESt-ce vous que j’ai vu sourire
Ma fille ma fille je tremble
Il faut trembler pour grandir
N ’aviez-vous donc pas méfiance Aujourd’hui mon peuple domine les murailles
D e ce vagabond étranger Q ue le soleil m’a choisies pour berceau
Quand il enleva sa casquette Je destine je guide le couple enlacé du mot cœur
Pour vous demander son chemin
Vous n’avez pas paru surprise S’il découvrait que la terre s’eSt éteinte
V ous vous êtes abordés Je le rassurerais en reine.
Comme coquelicot et blé
Ma fille ma fille je tremble

La fleur qu’il tient entre les dents


Il pourrait la laisser tomber
S’il consent à donner son nom L E S V IV R E S D U R E T O U R
À rendre l’épave à ses vagues
Ensuite quelque aveu maudit
Qui hanterait votre sommeil A u fond de la nuit la plus nue
Parmi les ajoncs de son sang Pas trace de village sur la houle
Ma fille ma fille je tremble Je n’ai qu’à prendre ta main
Pour changer le cours de tes rêves
Quand ce jeune homme s’éloigna Embellir ton haleine malmenée par la rixe
Le soir mura votre visage
Quand ce jeune homme s’éloigna Tous les sentiers qui te dévêtent
D os voûté front bas et mains vides O nt dans le lierre de mon corps
Sous les osiers vous étiez grave Perdu leurs chiens leurs carillons
Vous ne l’aviez jamais été La tige émoussée de l’étoile
V ous rendra-t-il votre beauté Fait palpiter ton sexe ému
Ma fille ma fille je tremble À mille lieues vierges de nous
IOO Dehors la nuit eB gouvernée

Nous restons sourds à l’agneau noir


À toute goutte d’eau de pieuvre
Nous avons ouvert le lit
A la pierre creuse du jour en quête de sang
D e résistance.

DEHORS LA NUIT EST GOUVERNÉE


1937-1938

K’

»
D E H O R S L A N U IT E S T G O U V E R N É E

Peuple de roseaux bruns lèvres de pauvreté dentelles


haletantes au levant de son sillage gravi entrée en
flamme
Je baise l’emplacement de sa chair fondée
Derrière la vitre toutes les fièvres écrasées bourdonnent
se raffinent
Lauréat des yeux transportés
Jusqu’au torrent pour la lécher au fond de sa faille
Secoue-toi infirme vent de portefaix
Tu pèses nuisible sur le commerce des grades
Son encolure n’a pas renoncé au feuillage de la lampe
Les liens cèdent L’île de son ventre marche de passion
et de couleurs s’en va
La hampe du coquelicot révolte et fleur meurt dans la
grâce
Tout calme eSt une plainte une fin une joie
Monstre qui projetez votre humus tiède dans le prin­
temps de sa ville
Ventouse renversée au flanc de l’agrément du ciel
Souffrez que nous soyons vos pèlerins extrêmes
Semeurs ensevelis dans le labyrinthe de votre pied.
104 Dehors la nuit eft gouvernée Dehors la nuit efî gouvernée io5

Chers allongés qui avez amené le sang prestigieux sur


des hauteurs où ne se montrent guère de légumes
Vous réparerez vite dans l’écrin de vos lois la place
chaude que nous y aurons un instant occupée
T O U S C O M P A G N O N S D E L IT Mieux
Vous nous frapperez d’interdi&ion vous maltraiterez
nos figures amovibles
Est-ce exaéf l’ oasis commence à briller par delà la décol­
Tous compagnons de lit florissants dans le sommeil lation de la mer végétante guenille théâtrale
d’aujourd’hui fraternel Notre langue commune dans l’éternité sous le toit gardien
Sur quoi reposent et veillent leurs outils infranchissables de nos luttes c’eSt le sommeil cet espéranto de raison
conquis sur la paresse et l’exploit de travail Nous ne tolérons pas d’être interrompus par la laideur
Temps vomis ils roulaient dociles aux avant-poStes du comédienne d’une voix
néant redoutant le sordide entourage Nous ne nous avouons pas vaincu quand dans l’homme
Pourvoyeurs d’or mais à peine moins chétifs qu’une debout le mal surnage et le bien coule à pic.
motte de chiendent dans un he&are en friche
Ils étreignent enfin ce présent digne d’eux
Q u’un devenir de maîtres leur brisait

L ’aventure du repos n’eSt plus martelée de sueurs des D É P E N D A N C E D E L ’A D IE U


irrésistibles gourmandises d’ordures
Ils ne croisent plus sur la pente affûtée la fausse aurore
dallée de fossiles célestes et de bissacs de larmes À ton tour d’entrer en éruption
Où fatalement l’amour se transmuait en boue et l’ espoir Tablier du forgeron ciel charnel de ma sombre enfance
en fardeau
Tête d’agneau sanglant le cœur avait perdu toute sa laine Tandis que vous glissez sur la pente du ventre
Et d’horreur en horreur atteint la beauté populaire aux Pour mieux vous perdre dans la gerbe
horloges innocentes Yeux vous êtes les éclaireurs médiums du néant
Ainsi tardait à remonter dans les plis de l’épervier le plomb Grandeur en sommeil sur la plaie ouverte
inexplicablement épris de la connaissance de ses proies Peau il a fallu fouiller votre riche sous-sol
Sans briser ton corps immigrant ô pesanteur ô favorite
Vision de détournement signifiée au simple enchaîné
entonnant l’injure pour protéger sa croissance Sociables communicants
insoutenable Nous sommes entrés dans l’écart
La putride l’azur la sanguinaire mordue aux hanches Limon secouru nuit guérie
maîtresse aux freins
Nous vouons un buisson carnivore à la garniture de sa Apprenti de la combustion
petitesse capiteuse Sens palpiter l’oubli nouveau baisé
 chacun sa chaleur et le soleil pour tous éculé ô mal­ (Fileront quelques hautes berges de sang fossile
propres Pour dominer nos jeunes mœurs)
La braise se tient droite quand s’appliquent aux flammes Patiente et tendre équilibrée
les limaces Biens des peuples silencieux
Haine nous te fendrons le roc avant de tomber à genoux Poussière tu m’émeus aux larmes.
* • CHAR 7
io6 Dehors la nuit efî gouvernée Dehors la nuit efî gouvernée 107
Que la chambre des machines se couche à tes pieds
Crasse !
J’ai crié une chance de se recouvrer en victoire longue et
aplanissante
PASSER ELLE Telle que ton bras s’étendant se perpétuerait en toit
Rouge d’un tas de proies inemployées

Achevés nous voici arrivés à la rue de notre perdition


La vieillesse caresse les cartels de ce monde d’aubaines Bris de coquilles vigueur
En souille les paniers Sous la voirie d’un capuchon fument des loques de
La troupe chasse les gardiennes du frai secousses
La babel de langueur se referme toujours indemne ô moule moisi de beauté en retrait sombre de la forge
des reins
Traverse-nous brûlant Les filles nous oublient les mères nous regardent
Aquilin breuvage de liberté Tu étais sortie tu allais passer
Q u’une psyché de tempête accompagne Vérité répétition neuve
Par la morne amnistie clairsemée. Entre semelle et talon à l’air à l’arraché.

A U X É C O N O M E S D U FEU
C O N FIN S

À midi solide
D e cette peau tendue sur un cerceau d’ espérance bâtie Nous nous séparons
d’un souffle et que colore d’air hagard l’étude des
jalousies Pour soutenir l’oubli demain dans la rencontre vous
Je retiens de ce fluide qui se desserre me tourmente par conservez
un foulage de buées sans entrailles comme dans cette Le bâton débonnaire
conje&ure de la dégradation du Chasseur répétée par Qui guida jusqu’à nous
le papier à fleurs d’une minime chambre L’inquisition des nomades
Clarté frugale un bien limpide à l’inStant de la pause Ceux qui enflamment avec leurs semelles informes
Chemise prête au vœu de vêtir une larme Le fourrage et les plaies de la terre
Pour composer la plus inoccupée des routes Terre aux yeux de volailles mais aux cils d’objets cares­
sants et de lessive en plein air
Sera-ce toujours tout bénéfice au conservateur du phare
le calendrier mis en pièces après quelque naufrage Ville en révolution sur la table
hilarant Nos confidents sont rassemblés
L ’homme accroupi sur ses cendres infidèles a progressé Question de pain humide accordé à la braise
par cicatrices et monté la somme de ses pas à travers De gîte invisible aux épis maîtres
le filtre feint de son dépaysement De doigts étranges saisisseurs venus du froid à la main
Crasse ! amoureuse en sommeil presque tiède.
io8 Dehors la nuit esl gouvernée Dehors la m it efl gouvernée 109

OCTROI L ’E S S E N T IE L IN T E L L IG IB L E

A u sommet du glacier de l’Assiette Ses enveloppements s’étant relâchés


Voulez-vous me passer votre main Il incisa l’aspeCt et la portée de la rencontre
Le pouvoir d’achever le doute La collerette de la brume s’animait dans le sang du jeu
comme une immortelle aCtive
À table le dos chaud des hommes se développe Mirent pied à terre les poussières grasses
Kermesse parcourue d’aloses Puis l’hôte arriéré des extrémités froides.

Entre le cylindre et la route ★


Rien ne retient les cantonniers
D e partager notre horreur À bout de vigilance d’horreur d’égards d’ornières
Des chemises véreuses comme des églises Ses fusées d’exemption tirées sous la hache
Crabe creuse-lui un trou dans ton manteau de veuf
V oix amies le plomb des fourchettes Cuirasse encartée d’heures où elle devra se subir.
Navre l’ivoire de la langue
L ’index de la lampe eSt subjugué ★
Le petit jour pieds nus se sauve
Où es-tu détenue torche désaffectée
Jusqu’à ce qu’un feu noir Sur toi viûim e en toi bourreau
Consume la remise La paix du soir aborde chaque pierre y jette l’ancre de
Le pas des chats sera à la colline douleur
Depuis toujours les juStes meurent mutilés
À minuit Pour s’être exposés nus au toucher du bien.
Nous investirons
La fontaine aux œufs pépieurs ★

Comme nos genoux Ruisselle au jour chaîne intense


Brillent 1 Entre ombre et boue la soif ondule
T u jouis au zénith de la nappe colonne de fraîcheur
D ’un amour clos d’impatience
Se pencher s’enfoncer se tendre dans le speCtre
Gober sa vie de jet velu

Sa taille s’applique aux absents


Enclume leur visage chancelle
Les squelettes mâcheurs de ciel affrontent le responsable.
IIO Dehors la nuit est gouvernée Dehors la nuit efl gouvernée iii

Installez la rage elle eSt chaSte


Bouchez vos os elle a les siens dedans
Soignez la litière C E R T IT U D E
La liqueur de l’enfant s’entoure d’opulence
Quand vous aurez fleuri ses poignets de colosse
Sur le registre de la faim
Malheur sera pollué. Sans lendemain sensible ni capitale à abréger
■ Sans le péril sournois du chlote aux barrages qui abritent
★ son île publique
Ma réserve
Je suis interdit Sans cette lueur de talion qui perfore les meules hideuses
Distingué j’ai élu où je me suis agité
Ce fut paille d’un bruit acné d’un éclair Sans ces forains tardifs aux bras chargés de lilas
Présent à l’ancre où vais-je égarer cette fortune d’excré­ Sans ces perfeêtions émaciées attirantes comme la ron­
ments deur classique
Qui m’escorte comme une lampe Messager en sang dans l’émotion du piège expiré le
Verbiage d’architefte masquant le tablier du pont d’où congé d’orage
les délices au sol l’ont chassée Je t’étreins sans élan sans passé ô diluvienne amoureuse
Belle dont je me prive plane sur mes déchets Stériles indice adulte.
E t le fleuve sous elle coule conquête étable
Mais tout coïncidera à nouveau
Serpent passe soleil mouche franchit lune
La frêle attardée des pistes se dirigeait sur la rosée fanée
Tandis que tu berçais lumière égoïstement ta crasse. L E T IR E U R D ’O U B LIE S

Une jeunesse de manœuvres a porté l’œil profondément N’espérez pas rattacher l’infidèle
Hors du lasso endolori Aimez sa vue de chatte derrière sa voix lointaine
Devant le profil éventé Ses toilettes ouvertes son impudeur rayonnante
Notre univers s’eSt épaissi sa durée n’eSt plus comparable Noyau tendre que la boue presse sous la rafale des
Le vieil avenir compromis aura hélé le bon maçon. troupeaux
D’un désert de primeurs et d’artères
Elle commande aux sans racine
De se peindre
Pour s’alourdir
Elle souhaite et appréhende le risque en se berçant de
troubler sa mémoire
Elle voit maigrir les oiseaux inquiets
Nous nageons vers l’écueil en forme de paupière
Dehors la nuit eB gouvernée ri}
112 Dehors la nuit eB gouvernée

Les coteaux s’attiraient


A u x tuiles de la nuit les chauves-souris détachaient leur
C O U R B E T : L E S CA SSE U R S D E C A IL L O U X
dentelle
L ’obscur geôlier de mon sang a grelotté
Le ciel s’eSt déplié
L ’ovale de la clairière était doux
Sable paille ont la vie douce le vin ne s’y brise pas
Nos dents ont couvert la voix des cloches
D u colombier ils récoltent les plumes
Jusqu’à la craie.
D e la goulotte ils ont la langue avide
Ils retardent l’orteil des filles
D ont ils percent les chrysalides
Le sang bien souffert tombe dans l’anecdote de leur
légèreté
U N E IT A L IE N N E D E C O R O T
Nous dévorons la peSte du feu gris dans la rocaille
Quand on intrigue à la commune
C’eSt encore sur les chemins ruinés qu’on eSt le mieux
Là les tomates des vergers l’air nous les porte au cré­
Sur le ruisseau à la crue grise
puscule
Une portière garance s’eSt soulevée
A vec l’oubli de la méchanceté prochaine de nos femmes
Ma chair reste au bord du sillon
Et l’aigreur de la soif tassée aux genoux
À moissonner des tiges on se plie on raisonne l’ignoré
Fils cette nuit nos travaux de poussière
La percale me boit et le drap me prolonge
Seront visibles dans le ciel
Contre les lèvres du vallon je languis
Déjà l’huile du plomb ressuscite.
Lorsqu’ils s’entourent de distances qui découragent
Je tends la vigueur de mes bras à l’écume des moribonds
J’applique ma loi blanche à leur front
Je suis à qui m ’assaille je cède au poids furieux
L ’air de mes longues veines eSt inépuisable
D IR E A U X M IEN S
Je m’écarte de l’odeur des bergers
D e mon toit je distingue la rue ses pavés qui ricanent
Une haie d’érables se rabat chez un peintre qui l’ébranche
Tes os grondent T u t’informes poliment auprès de ces
sur la paix de sa toile
tyrans de l’arrière du sujet de leur mécontentement
C ’eSt un familier des fermes pauvres
Ils blâment ton maintien volatil t’imposent l’éparpille­
Affable et chagrin comme un scarabée.
ment des scories du langage sur le point de s’unir au
sperme de l’image
Ils arriment sans douceur ta physionomie évadée de
l’échafaud de ton socle
1 14 Dehors la nuit eft gouvernée Dehors la nuit eii gouvernée 115
Sous le prétexte d’in§truire ta disponibilité Maigre terre condamnée
Ils te changent en église À la monnaie de bohémienne
Avec autour une halle aux bœufs Toujours restons les obligés de l’inquiétude
Frère aux perfectionnements compliqués aux larmes de
purin sur le toit vermeil de la serre Il eSt l’heure du lit sauté
Tu as dîné de levain il ne t’a pas grisé À l’escarpolette harcelante
T u touches à ton insu la branche du glacier où le déses­ BuSte bleu-trouble du silence
poir assemble son ardente verdure Trop fort d’une angoisse inconnue
La déclivité de ton sang repousse la servitude bornée Toute une nuit à se blesser
de la grâce Dans la menace de l’augure
Quand tu t’enfermes dans la nuit pour compter tes Débute en exhaussant la fraise de la voûte
écueils ô probe
Les ventouses du radeau imitent la quille du gouffre ô front de mon amour
Il eSt temps de sortir
Visionnaire adapté aux surprises de la terre D e brutaliser la sottise !
Malgré l’intimité multiforme du néant
Ton émotion appelle à l’aide se divise à l’intérieur des
vents qui secouent ton antenne
A vec un carré de ta peau je ranimerai des parachutes
capturerai ces libellules à torse de boucher qui désossent À U N F A N T Ô M E D E L A R É F L E X IO N
l’espace
SURPRIS C H E Z L E S P L E U T R E S
Marierai l’équivoque infaillible aux couleurs terminées
D E L A P R O V ID E N C E
Terreur des trèfles mon égale compagne
Je sais que le fardeau du soleil s’ensevelit en toi
Lorsqu’il me porte irrésistiblement à vivre Lampe cynique que la nuit contradictoirement interprète
Je t’admire de pouvoir regarder sans fatigue les épaisseurs sur sa coque de reptile
de forêts dans mes mains continues se transformer en Veule plante à carnier pressée contre sa hanche qui
sable
bouillonne
Notre sueur dans le miroir de notre amour comme au Main engourdie qui garde dans sa paume la bonté du
premier jour, bourdonne d'électricité. placer de son odeur
Cendre volant moins haut que les insectes à demi vides
qui mènent au sommeil sa bouche frémissante
Proches étoiles qui paradez dans le double nuage de la
famine et de la mort
CO N SÉQU EN CES Seins de juin qui avez donné à sa tête la forme et le sens
de la libéralité
Saisissez-vous de sa langue rocheuse comme une vague
Les lentilles ardentes les amorces fatales sont gercées
Dans la main chaude qu’il reflète Le désespoir n’eSt plus gothique
Bousculant ün courant d’hirondelles
Entrées pour être fascinées Cohue de méandriques démences ressuscitées sous le
File agité le harpon
signe de l’endurance de l’idée
116 Dehors la nuit eft gouvernée Dehors la nuit eÜ gouvernée

L ’arche de fleur explosive s’eft inscrite au compte


sablonneux de la terre
Le ciel obtient un grade dans l’ignare jury propulseur
de ses cernes
Sauveur exténué ô langage LE TEM PS D U STO RE
Couvre notre amour de marais affamés
Attenants aux essaims cardinaux qui dilatent nos sexes
A jamais solidaires en totalité de qui nous absorbe sans
J’ai faibli je tenais la m oitié de la somme
nous trahir
Malgré le doute à l’étang logicien
Corps que l’apaisement enferre.
S’agit-il d’arrhes d’un malaise ?

Chœur
Je t’ annule je t’inhume
Je me prédis Tais ton pas
P R O U V E R P A R L A V IE
Un frigidaire eft-ce que ça chavire
C ’eft irréprochable et caressé des femmes
La chaise où transpirait l’infirme
Je lègue ma part du prochain Remplace l’arbre libertaire
À l’aiguilleur du convoi de mythes A u x racines éparses dans la foule
Q ui s’élabore au quai désert D euil de vipère servitude
Fût-il malfaiteur Cygne mon cas se prononce quartier ouvrier
N e fût-il pas imaginaire Ce n’ eft pas diftinét dit du sommet de l’attelage.

Contradiâions persuasives
Q ui dévitalisent l’éveil
Courte vie au salaire enchevêtré de la cascade
Évidence mutable DENT PROM PTE
La régie de l’homme eft: fragile
Sont de lèvres les ressorts de ses fréquentes périodes
Souple relief indiftinét i
Ardoise autant de sortilèges

Collefteur de la retentissante pourriture cyclique La lumière descend de l’ombrelle aux moissons


Ses ressources le dégradent Et se console par l’enclume
Disparité proche survie de fumigation.
À te nuire concordance ennemie
Arbitraire comme la houle
À laquelle je suis chevillé
À hauteur de l’exaéfitude.
D ehors la nuit efi gouvernée 119
118 Dehors la nuit eft gouvernée

5
2

Comme midi fume un verre


Précurseur crève la soie sang perçu s’emporte Tout ce que j’aimais a fléchi
Cultive le chiffon Tangible anodin familier
Apte à élargir d’à propos l’orage du front Un visage que je ressentais teneur d’arène
Un corps qui glaçait les dents du vent
Premier courrier docilité douceur du dévêtu Quelques voix feStivales plus adroites que la création
Ensommeillé à l’abri des saisies Un pavois d’immunité où s’empêtrait toute audace
Je me suis accoutumé au mouvement perpétuel de la
Vraie paire de plaisirs solitude
Criant dans les roseaux du golfe garde-manger du fleuve A son guidon décoré de poussière
La magie de l’alternance. A son belvédère aux marches d’escalier accablant.

3 6

S’égayant s’égratignant à l’obje&ion Veilleuse au seuil de nos terrassements


Contenu battant contenant Découple la beauté
Le mitoyen réfra&ait ses faces
De moins en moins de charge
D erechef bouche à triple langue de veilleuse mal éclairée Obstruant la glissière
et dépendante
O ù glapit la longue neige grise Disparus sur les humeurs du soleil.
Excite son étoile polymorphe
Innocente-la
Puis nous blanchirons de plaies sa soute.
7

Fureur tu me traites comme la tristesse


4 Quand elle déblaie mon chemin
Au soir ferré bord à bord de semence disparate
Ainsi la foudre debout sur le volume de la nappe
A u liège rendu par la mer
Couleur de l’étourdissement du linge
Détenue étale et désarmée
J’ai adossé l’étape de sa source
Agile proverbiale encore qu’éclose
Le phénix du sel s’eSt déployé sur elle
Elle a joui.
Si l’union faisait le sommeil
120 Dehors la nuit efî gouvernée Dehors la nuit efi gouvernée I 21

N on le désert Élargi l’ orage du front


La convoitise des coopérateurs quitterait ces murs Remis l’eau douce aux fantômes
intercalaires Peu lui importait en vérité
D ont nous sommes pondtués Que son dos fût brisé et trahi du soleil
Occuperait l’aven Il entrait pur dans la trame.
Net de frayeur et matinal d’avenir.

8
L A R É C O L T E IN JU R IÉ E

Nous nous sommes portés à la rencontre des foulards


À travers le bosquet no&urne et les vignes
Étaient perdues pour le vent Ne vous frottez pas contre la charrue
Celles dont le sang eSt de terre sous leur ventre Ses bras ne sont pas meilleurs que les miens
D ont l’odeur entrouverte grille sans avoir feu
Quand ma chair ignorante vous pétrissait
Longtemps le désir maintint son pas à hauteur de nos Son entourage robuste repoussait la fidHon de la laine
formes
Comme la nuit jaunissait Mieux qu’un portail s’excluant de sa rouille
L ’œil de sangsue s’égrappa sur sa tige Sans me céder je vous touchais
Les boulangers s’étaient levés de leur lit tendre
Nos berges se rouillaient aveugles heureux. Le froid jouissait de l’alcôve
Voltige de la présence
Qui interrompt sa description

9 On n’enfonce pas son pied dans la source


Pour paraître l’égal de l’amandier
La liberté détruite par l’absence
On ne s’égare pas dans le sommeil
Peut-être la ressource de l’espoir aux portes d’une gare
lynchée Pour rejoindre sa route préférée
On ne donne pas la lanterne à lécher au chien
Le corps plural de l’amour aux prises avec les singes
Dégagé de la vermine de l’ombre
Un jour passera la camaraderie inerte de l’oubli.io
Il
On aborde sa faim déçue
Comme un hameau de sécheresse
Café-chantant endiablé
io
Cette épidémie de feu
Guérit de l’humilité
L ’interdit ramait content
Il avait risqué le pli Je me supprime je vous loge
Mis en vacances le trimard Menaçante embaumez mon seuil.
122 Dehors la nuit eB gouvernée Dehors la m it eB gouvernée 123
équitablement les cendres. La journée eSt remerciée.
Congé à son enclos. Les bâtiments voilés courent aux
confidences.
R E M ISE Sous la lampe, les épingles sautent de la chair. A u sein
de l’arbitraire, le désir débardeur de chaume, rentre
l’ordre de l’amour. Demain ne tardera pas sur la voie.
Laissez filer les guides maintenant c’eSt la plaine
Il gèle à la frontière chaque branche l’indique
Un tournant va surgir prompt comme une fumée
Où flottera bonjour arqué comme une écharde
L ’angoisse de faiblir sous l’écorce respire
Le couvert sera mis autour de la margelle
Des êtres bienveillants se porteront vers nous
La main à votre front sera froide d’étoiles
E t pas un souvenir de couteau sur les herbes

N on le bruit de l’oubli là serait tel


Q u’il corromprait la vertu du sang et de la cendre
Ligués à mon chevet contre la pauvreté
Qui n’entend que son pas n’admire que sa vue
Dans l’eau morte de son ombre.

V A L ID IT É

L ’inaâdon ce devoir nous quitte. Les tâches du réveil


s’allument diStinètes des berges de leur trajeâoire. Le
présent traité conjointement avec la puberté des ongles
ne brime plus l’espoir sur le point de produire. Les for­
malistes toisent des mœurs invisibles. A u calendrier nos
délégués déposent leur mansuétude. Le printemps
gronde. Quel goût ont les outils ?

Ce wagonnet détaché de son train s’établit tige. Il


montre le ravin. La clameur du métier le sangle sous la
bâche. La justice de votre mépris, fers ouvriers, coupe
FUREUR ET MYSTÈRE
SEU LS D E M E U R E N T
I938-Ï944

© Éditions Gallimard, 1962.


U Avant-Monde

ARGUM ENT

1 9 3 1-

L ’ homme f u it l ’asphyxie.
L ’homme dont l ’appétit hors de l ’ imagination se calfeutre
sans fin ir de s ’ approvisionner, se délivrera p a r les mains,
rivières soudainement grossies.
h ,’homme qu i s ’êpointe dans la prém onition, qui déboise son
silence intérieur et le répartit en théâtres, ce second c ’ eft le f a i­
seur de p a in .
A u x uns la prison et la m ort. A u x autres la transhumance
du V erbe.
D éborder l ’ économie de la création, agrandir le sang des
gestes, devoir de toute lum ière.
N o u s tenons l ’ anneau où sont enchaînés côte à côte, d ’ une
p a rt le rossignol diabolique, d ’ autre p a r t la clé angélique.
Sur les arêtes de notre amertume, l ’aurore de la conscience
s ’avance et dépose son lim on.
Aoûtem ent. Une dimension fra n ch it le fr u it de l ’autre.
Dim ensions adversaires. D éporté de l ’attelage et des noces,
je bats le f e r des ferm oirs invisibles.
130 Fureur et mjB'ere
Seuls demeurent I3 1

CONGÉ AU VEN T L A C O M P A G N E D U V A N N IE R

Je t’aimais. J’aimais ton visage de source raviné par


À flancs de coteau du village bivouaquent des champs l’orage et le chiffre de ton domaine enserrant mon baiser.
fournis de mimosas. À l’époque de la cueillette, il arrive Certains se confient à une imagination toute ronde. Aller
que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrême­ me suffit. J’ai rapporté du désespoir un panier si petit,
ment odorante d’une fille dont les bras se sont occupés mon amour, qu’on a pu le tresser en osier.
durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une
lampe dont l’auréole de clarté serait de parfum, elle s’en
va, le dos tourné au soleil couchant.
Il serait sacrilège de lui adresser la parole.
L ’espadrille foulant l’herbe, cédez-lui le pas du che­
min. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur FRÉQUENCE
ses lèvres la chimère de l’humidité de la Nuit ?

Tout le jour, assistant l’homme, le fer a appliqué son


torse sur la boue enflammée de la forge. À la longue,
leurs jarrets jumeaux ont fait éclater la mince nuit du
V IO L E N C E S métal à l’étroit sous la terre.
L’homme sans se hâter quitte le travail. Il plonge une
dernière fois ses bras dans le flanc assombri de la rivière.
Saura-t-il enfin saisir le bourdon glacé des algues ?
La lanterne s’allumait. Aussitôt une cour de prison
l’étreignait. Des pêcheurs d’anguilles venaient là fouiller
de leur fer les rares herbes dans l’espoir d’en extraire
de quoi amorcer leurs lignes. Toute la pègre des écumes
se mettait à l’abri du besoin dans ce lieu. E t chaque nuit
le même manège se répétait dont j’étais le témoin sans E N V O Û T E M E N T À L A R E N A R D IÈ R E
nom et la viêtime. J’optai pour l’ obscurité et la réclusion.
Étoile du destiné. J’entrouvre la porte du jardin des
morts. Des fleurs serviles se recueillent. Compagnes de
l’homme. Oreilles du Créateur. Vous qui m’avez connu, grenade dissidente, point du
jour déployant le plaisir comme exemple, votre visage
— tel eSt-il, qu’il soit toujours — -, si libre qu’à son
contaâ: le cerne infini de l’air se plissait, s’entrouvrant
à ma rencontre, me vêtait des beaux quartiers de votre
I}2 .F ureur et mystère Seuls demeurent 133

imagination. Je demeurais là, entièrement inconnu de


moi-même, dans votre moulin à soleil, exultant à la
succession des richesses d’un cœur qui avait rompu son
étau. Sur notre plaisir s’allongeait l’influente douceur
de la grande roue consumable du mouvement, au terme C A L E N D R IE R
de ses classes.
À ce visage —- personne ne l’aperçut jamais — , sim­
plifier la beauté n’apparaissait pas comme une atroce
économie. Nous étions exaèts dans l’exceptionnel qui J’ai lié les unes aux autres mes conviâdons et agrandi
seul sait se soustraire au cara&ère alternatif du mystère ta Présence. J’ai oftroyé un cours nouveau à mes jours
de vivre. en les adossant à cette force spacieuse. J’ai congédié la
Dès lors que les routes de la mémoire se sont couvertes violence qui limitait mon ascendant. J’ai pris sans éclat
de la lèpre infaillible des monstres, je trouve refuge dans le poignet de l’équinoxe. L ’oracle ne me vassalise plus.
une innocence où l’homme qui rêve ne peut vieillir. J’entre : j’éprouve ou non la grâce.
Mais ai-je qualité pour m’imposer de vous survivre, moi La menace s’eét polie. La plage qui chaque hiver
qui dans ce Chant de Vous me considère comme le plus s’encombrait de régressives légendes, de sibylles aux
éloigné de mes sosies ? bras lourds d’orties, se prépare aux êtres à secourir. Je
sais que la conscience qui se risque n’a rien à redouter
de la plane.

JE U N E SSE

M A ISO N D O Y E N N E
Loin de l’embuscade des tuiles et de l’aumône des
calvaires, vous vous donnez naissance, otages des
oiseaux, fontaines. La pente de l’homme faite de la
nausée de ses cendres, de l’homme en lutte avec sa pro­ Entre le couvre-feu de l’année et le tressaillement
vidence vindicative, ne suffit pas à vous désenchanter. d’un arbre à la fenêtre. Vous avez interrompu vos dona­
tions. La fleur d’eau de l’herbe rôde autour d’un visage.
Éloge, nous nous sommes acceptés. Au seuil de la nuit l’insistance de votre illusion reçoit
la forêt.
« Si j’avais été muette comme la marche de pierre
fidèle au soleil et qui ignore sa blessure cousue de lierre,
si j’avais été enfant comme l’arbre blanc qui accueille
les frayeurs des abeilles, si les collines avaient vécu jus­
qu’à l’été, si l’éclair m ’avait ouvert sa grille, si tes nuits
m’avaient pardonné... »

Regard, verger d’étoiles, les genêts, la solitude sont


diStin&s de vous ! Le chant finit l’exil. La brise des
agneaux ramène la vie neuve.

1
134 Fureur et mystère Seuls demeurent 135

ALLÉGEM ENT M É D A IL L O N

« J errais dans l’or du vent, déclinant le refuge des Eaux de verte foudre qui sonnent l’extase du visage
villages où m’avaient connu des crève-cœur extrêmes. aimé, eaux cousues de vieux crimes, eaux amorphes,
D u torrent épars de la vie arrêtée j’avais extrait la signi­ eaux saccagées d’un proche sacre... Dût-il subir les
fication loyale d’Irène. La beauté déferlait de sa gaine semonces de sa mémoire éliminée, le fontainier salue des
fantasque, donnait des roses aux fontaines. » lèvres l’amour absolu de l’automne.
La neige le surprit. Il se pencha sur le visage anéanti, Identique sagesse, toi qui composes l’avenir sans croire
en but à longs traits la superstition. Puis il s’éloigna, au poids qui décourage, qu’il sente s’élancer dans son
porté par la persévérance de cette houle, de cette laine. corps l’éleétricité du voyage.

A N N IV E R S A IR E A F IN Q U ’IL N ’Y SO IT R IE N C H A N G É

Maintenant que tu as uni un printemps sans verglas 1


aux embruns d’un massacre entré dans l’odyssée de sa
cendre, fauche la moisson accumulée à l’horizon peu
sur, reStitue-la aux espoirs qui l’entourèrent à sa naissance. Tiens mes mains intendantes, gravis l’échelle noire,
Que le jour te maintienne sur l’enclume de sa fureur ô Dévouée; la volupté des graines fume, les villes sont
blanche I fer et causerie lointaine.
Ta bouche crie l’extinétion des couteaux respirés. Tes
filtres chauds-entrouverts s’élancent aux libertés.
Rien que l’âme d’une saison sépare ton approche de
l’amande de l’innocence. 2

Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de


nager sur son cœur.

1K:.
136 Fureur et mjH'ere Seuls demeurent 137

3 8

Dans la luzerne de ta voix tournois d’oiseaux chassent J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la
soucis de sécheresse. pierre de l’éternité.

4 9

Quand deviendront guides les sables balafrés issus « J e t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre.
des lents charrois de la terre, le calme approchera de Je t’aime et tu vis en moi.
notre espace clos.

5 L E L O R IO T

3 septembre 19 3 9 .
La quantité de fragments me déchire. E t debout se
tient la torture.
L e loriot entra dans la capitale de l’aube.
L ’épée de son chant ferma le lit triste.
T out à jamais prit fin.
6

Le ciel n’eSt plus aussi jaune, le soleil aussi bleu. ÉLÉM EN TS


L ’étoile furtive de la pluie s’annonce. Frère, silex fidèle,
ton joug s’eSt fendu. L ’entente a jailli de tes épaules.
A u souvenir de Roger Bonon, tué en
mai 1940 ( mer du N o rd ).

Cette femme à l’écart de l’affluence de la rue tenait


7 son enfant dans ses bras comme un volcan à demi
consumé tient son cratère. Les mots qu’elle lui confiait
parcouraient lentement sa tête avant de trouer la léthargie
Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du de sa bouche. Il émanait de ces deux êtres, dont l’un ne
froid. T a lampe eSt rose, le vent brille. Le seuil du soir pesait guère moins que la coque d’une étoile, un épuise­
se creuse. ment obscur qui bientôt ne se raidirait plus et glisse-
8
*• CHAR
138 F'ureur et mjH'ere Seuls demeurent 139
rait dans la dissolution, cette terminaison précoce des
misérables.
A u ras du sol la nuit entrait légère dans leur chair qui
titubait. A leurs yeux les mondes avaient cessé de
s’affronter, s’ils l’avaient jamais fait. L É O N ID E S
Dans cette femme encore jeune un homme devait
avoir racine, mais il demeurait invisible comme si
l’horreur, à bout de forces, s’en était tenue là.
L ’entrain égoïste, congé des idiots et des tyrans, qui Es-tu ma femme? Ma femme faite pour atteindre la
flâne toujours dans les mêmes parties éclairées de son rencontre du présent? L ’hypnose du phénix convoite
quartier eSt apoStume; la vulnérabilité qui ose se décou­ ta jeunesse. La pierre des heures l’inveStit de son lierre.
vrir nous engage étroitement.
J’entrevois le jour où quelques hommes qui ne se Es-tu ma femme ? L ’an du vent où guerroie un vieux
croiront pas généreux et acquittés parce qu’ils auront nuage donne naissance à la rose, à la rose de violence.
réussi à chasser l’accablement et la soumission au mal Ma femme faite pour atteindre la rencontre du présent.
des abords de leurs semblables en même temps qu’ils
auront atteint et maîtrisé les puissances de chantage qui Le combat s’éloigne et nous laisse un cœur d’abeille
de toutes parts les bravaient, j’entrevois le jour où sur nos terres, l’ombre éveillée, le pain naïf. La veillée
quelques hommes entreprendront sans ruse le voyage file lentement vers l’immunité de la Fête.
de l’énergie de l’univers. E t comme la fragilité et l’in­
quiétude s’alimentent de poésie, au retour il sera demandé Ma femme faite pour atteindre la rencontre du présent.
à ces hauts voyageurs de vouloir bien se souvenir.

F E N A IS O N
FORCE CLÉM ENTE

ô nuit, je n’ai rapporté de ta félicité que l’apparence


Je sais où m’entravent mes insuffisances, vitrail si la parfumée d’ellipses d’oiseaux insaisissables ! Rien n’im­
fleur se détache du sang du jeune été. Le cœur d’eau noire posait le mouvement que ta main de pollen qui fondait
du soleil a pris la place du soleil, a pris la place de mon sur mon front aux moulinets d’une lampe d’anémone.
cœur. Ce soir, la grande roue errante si grave du désir Aux approches du désir les meules bleu de ciel s’étaient
peut bien être de moi seul visible... Ferai-je ailleurs l’une après l’autre soulevées, car mort là-bas était le
jamais naufrage ? Faneur, vieillard masqué, aéleur félon, chimiste du
maudit voyage.
Je m ’appuie un moment sur la pelle du déluge et
chantourne sa langue. Mes sueurs d’agneau noir pro­
voquent le sarcasme. Ma nausée se grossit de soudains
consentements dont je n’arrive pas à maintenir le cours.
Anneau tard venu, enclavé dans la chevalerie pythienne
140 Fureur et mjfi'ere Seuls demeurent 141

saturée de feu et de vieillesse, quel compagnon enga­


gerais-je ? Je prends place inaperçu sur le tirant de l’étrave
jusqu’à la date fleurie où rougeoiera ma cendre.
ô nuit, je n’ai pu traduire en galaxie son Apparition
que j’épousai étroitement dans les temps purs de la L ’ÉPI D E C R IS T A L
fugue ! Cette Sœur immédiate tournait le cœur du jour. É G R È N E D A N S L E S H ER BES
Salut à celui qui marche en sûreté à mes côtés, au SA M O ISS O N T R A N S P A R E N T E
terme du poème. Il passera demain debout sous le vent.

La ville n’était pas défaite. Dans la chambre devenue


légère le donneur de liberté couvrait son amour de cet
immense effort du corps, semblable à celui de la création
d’un fluide par le jour. L ’alchimie du désir rendait essen­
L ’A B S E N T tiel leur génie récent à l’univers de ce matin. Loin
derrière eux leur mère ne les trahirait plus, leur mère si
immobile. Maintenant ils précédaient le pays de leur
avenir qui ne contenait encore que la flèche de leur
Ce frère brutal mais dont la parole était sûre, patient bouche dont le chant venait de naître. Leur avidité
au sacrifice, diamant et sanglier, ingénieux et secourable, rencontrait immédiatement son objet. Ils douaient d’om­
se tenait au centre de tous les malentendus tel un arbre niprésence un temps qu’on n’interrogeait pas.
de résine dans le froid inalliable. A u beftiaire de men­ Il lui disait comment jadis dans des forêts persécutées
songes qui le tourmentait de ses gobelins et de ses il interpellait les animaux auxquels il apportait leur
trombes il opposait son dos perdu dans le temps. Il chance, son serment aux monts internés qui l’avait
venait à vous par des sentiers invisibles, favorisait l’au­ conduit à la reconnaissance de son exemplaire destin et
dace écarlate, ne vous contrariait pas, savait sourire. quel boucher secret il avait dû vaincre pour acquérir à
Comme l’abeille quitte le verger pour le fruit déjà noir, ses yeux la tolérance de son semblable.
les femmes soutenaient sans le trahir le paradoxe de ce Dans la chambre devenue légère et qui peu à peu
visage qui n’avait pas des traits d’otage. développait les grands espaces du voyage, le donneur
J’ai essayé de vous décrire ce compère indélébile que de liberté s’apprêtait à disparaître, à se confondre avec
nous sommes quelques-uns à avoir fréquenté. Nous d’autres naissances, une nouvelle fois.
dormirons dans l’espérance, nous dormirons en son
absence, puisque la raison ne soupçonne pas que ce
qu’elle nomme, à la légère, absence, occupe le fourneau
dans l’unité.
L O U IS C U R E L D E L A SO R G U E

Sorgue qui t’avances derrière un rideau de papillons


qui pétillent, ta faucille de doyen loyal à la main, la
crémaillère du supplice en collier à ton cou, pour accom­
plir ta journée d’homme, quand pourrai-je m’éveiller
et me sentir heureux au rythme modelé de ton seigle
142 Fureur et mjftère Seuls demeurent *43
irréprochable ? Le sang et la sueur ont engagé leur
combat qui se poursuivra jusqu’au soir, jusqu’à ton
retour, solitude aux marges de plus en plus grandes.
L ’arme de tes maîtres, l’horloge des marées, achève de
pourrir. La création et la risée se dissocient. L ’air-roi L E D E V O IR
s’annonce. Sorgue, tes épaules comme un livre ouvert
propagent leur lefture. T u as été, enfant, le fiancé de
cette fleur au chemin tracé dans le rocher qui s’évadait L ’enfant que, la nuit venue, l’hiver descendait avec
par un frelon... Courbé, tu observes aujourd’hui l’agonie précaution de la charrette de la lune, une fois à l’intérieur
du persécuteur qui arracha à l’aimant de la terre la cruauté de la maison balsamique, plongeait d’un seul trait ses
d’innombrables fourmis pour la jeter en millions de yeux dans le foyer de fonte rouge. Derrière l’étroit vitrail
meurtriers contre les tiens et ton espoir. Écrase donc incendié l’espace ardent le tenait entièrement captif. Le
encore une fois cet œuf cancéreux qui résiste... buSte incliné vers la chaleur, ses jeunes mains scellées
à l’envolée de feuilles sèches du bien-être, l’enfant épelait
Il y a un homme à présent debout, un homme dans la rêverie du ciel glacé :
un champ de seigle, un champ pareil à un chœur mitraillé, « Bouche, ma confidente, que vois-tu ?
un champ sauvé. — Cigale, je vois un pauvre champignon au cœur de
pierre, en amitié avec la mort. Son venin eSt si vieux que
tu peux le tourner en chanson.
— Maîtresse, où vont mes lignes ?
— Belle, ta place eSt marquée sur le banc du parc où
le cœur a sa couronne.
N E S’E N T E N D PAS — Suis-je le présent de l’amour ? »
Dans la constellation des Pléiades, au vent d’un fleuve
adolescent, l’impatient Minotaure s’éveillait.
Au cours de la lutte si noire et de l’immobilité si
noire, la terreur aveuglant mon royaume, je m’élevai des
lions ailés de la moisson jusqu’au cri froid de l’anémone.
Je vins au monde dans la difformité des chaînes de chaque
être. Nous nous faisions libres tous deux. Je tirai d’une *939
morale compatible les secours irréprochables. Malgré la PA R L A B O U C H E D E L ’ E N G O U L E V E N T
soif de disparaître, je fus prodigue dans l’attente, la foi
vaillante. Sans renoncer.
Enfants qui cribliez d’olives le soleil enfoncé dans le
bois de la mer, enfants, ô frondes de froment, de vous
l’étranger se détourne, se détourne de votre sang marty­
risé, se détourne de cette eau trop pure, enfants aux yeux
de limon, enfants qui faisiez chanter le sel à votre oreille,
comment se résoudre à ne plus s’éblouir de votre amitié ?
Le ciel dont vous disiez le duvet, la Femme dont vous
trahissiez le désir, la foudre les a glacés.
Châtiments ! Châtiments !
144 Fureur et myH'ere Seuls demeurent i45
Le jour s’eSt soudain resserré. Perdant tous les morts
que j’aimais, je congédie ce chien la rose, dernier vivant,
distrait été.

V IV R E A V E C D E T E L S H O M M E S Je suis l’exclu et le comblé. Achevez-moi, beauté pla-


neuse, ivres paupières mal fermées. Chaque plaie met
à la fenêtre ses yeux de phénix éveillé. La satisfaftion
de résoudre chante et gémit dans l’or du mur.
Tellement j’ai faim, je dors sous la canicule des
preuves. J’ai voyagé jusqu’à l’épuisement, le front sur Ce n’eSt encore que le vent du joug.
le séchoir noueux. Afin que le mal demeure sans relève,
j’ai étouffé ses engagements. J’ai effacé son chiffre de la
gaucherie de mon étrave. J’ai répliqué aux coups. On
tuait de si près que le monde s’eSt voulu meilleur. Bru­
maire de mon âme jamais escaladé, qui fait feu dans la
bergerie déserte ? Ce n’eSt plus la volonté elliptique de L E B O U G E D E L ’H IST O R IE N
la scrupuleuse solitude. Aile double des cris d’un million
de crimes se levant soudain dans des yeux jadis négli­
gents, montrez-nous vos desseins et cette large abdi­
cation du remords ! La pyramide des martyrs obsède la terre.

Montre-toi; nous n ’en avions jamais fini avec le Onze hivers tu auras renoncé au quantième de l’espé­
rance, à la respiration de ton fer rouge, en d’atroces
sublime bien-être des très maigres hirondelles. Avides
de s’approcher de l’ample allégement. Incertains dans performances psychiques. Comète tuée net, tu auras
barré sanglant la nuit de ton époque. Interdiftion de
le temps que l’amour grandissait. Incertains, eux seuls,
au sommet du cœur. croire tienne cette page d’où tu prenais élan pour te
Tellement j’ai faim. soustraire à la géante torpeur d’épine du Monstre, à son
contentieux de massacreurs.
Miroir de la murène 1 Miroir du vomito 1 Purin d’un
feu plat tendu par l’ennemi !

Dure, afin de pouvoir encore mieux aimer un jour ce


que tes mains d’autrefois n’avaient fait qu’effleurer sous
L ’É C L A IR A G E D U P É N IT E N C IE R l’olivier trop jeune.

Ta nuit je l’ai voulue si courte que ta marâtre taciturne


fut vieille avant d’en avoir conçu les pouvoirs.

J’ai rêvé d’être à ton côté ce fugitif harmonieux, à la


personne à peine indiquée, au bénéfice provenant de
route triste et d’angélique. N ul n’ose le retarder.
146 Vureur et myH'ere Seuls demeurent 147

C H A N T D U REFU S P L IS S E M E N T
D ébu t du partisan

Le poète eSt retourné pour de longues années dans le Q u’il était pur, mon frère, le prête-nom de ta faillite
néant du père. Ne l’appelez pas, vous tous qui l’aimez. — j’entends tes sanglots, tes jurons, ô vie transcrite
S’il vous semble que l’aile de l’hirondelle n’a plus de du large sel maternel ! L ’homme aux dents de furet
miroir sur terre, oubliez ce bonheur. Celui qui pani­ abreuvait son zénith dans la terre des caves, l’homme
fiait la souffrance n’eSt pas visible dans sa léthargie au teint de mouchard tuméfiait partout la beauté bien-
rougeoyante. aimée. Vieux sang voûté, mon gouverneur, nous avons
Ah ! beauté et vérité fassent que vous soyez présents guetté jusqu’à la terreur le dégel lunaire de la nausée.
nombreux aux salves de la délivrance ! Nous nous sommes étourdis de patience sauvage; une
lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, à la pointe
du monde, tenait éveillés le courage et le silence.
Vers ta frontière, ô vie humiliée, je marche maintenant
au pas des certitudes, averti que la vérité ne précède pas
obligatoirement l’aéfion. Folle sœur de ma phrase, ma
CARTE DU 8 NOVEM BRE maîtresse scellée, je te sauve d’un hôtel de décombres.
Le sabre bubonique tombe des mains du MonStre au
terme de l’exode du temps de s’exprimer.
Les clous dans notre poitrine, la cécité transissant nos
os, qui s’offre à les subjuguer? Pionniers de la vieille
église, affluence du Christ, vous occupez moins de place
dans la prison de notre douleur que le trait d’un oiseau
sur la corniche de l’air. La foi ! Son baiser s’eSt détourné
avec horreur de ce nouveau calvaire. Comment son bras H O M M A G E E T F A M IN E
tiendrait-il démurée notre tête, lui qui vit, retranché des
fruits de son prochain, de la charité d’une serrure
inexaéte ? Le suprême écœurement, celui à qui la mort
même refuse son ultime fumée, se retire, déguisé en Femme qui vous accordez avec la bouche du poète,
seigneur. ce torrent au limon serein, qui lui avez appris, alors
Notre maison vieillira à l’écart de nous, épargnant qu’il n’était encore qu’une graine captive de loup
le souvenir de notre amour couché intaft dans la tranchée anxieux, la tendresse des hauts murs polis par votre nom
de sa seule reconnaissance. (hectares de Paris, entrailles de beauté, mon feu monte
Tribunal implicite, cyclone vulnéraire, que tu nous sous vos robes de fugue), Femme qui dormez dans le
rends tard le but et la table où la faim entrait la première ! pollen des fleurs, déposez sur son orgueil votre givre
Je suis aujourd’hui pareil à un chien enragé enchaîné à de médium illimité, afin qu’il demeure jusqu’à l’heure
un arbre plein de rires et de feuilles. de la bruyère d’ossements l’homme qui pour mieux
148 ¥ tireur et myH'ere Seuls demeurent 149

vous adorer reculait indéfiniment en vous la diane de


sa naissance, le poing de sa douleur, l’horizon de sa
viêtoire.
(Il faisait nuit. Nous nous étions serrés sous le grand
chêne de larmes. Le grillon chanta. Comment savait-il,
solitaire, que la terre n’allait pas mourir, que nous, les
enfants sans clarté, allions bientôt parler?) Le Visage nuptial

L A L IB E R T É C O N D U IT E

Elle eSt venue par cette ligne blanche pouvant tout Passe.
aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du La bêche sidérale
crépuscule. autrefois là s’eSt engouffrée.
Êlle passa les grèves machinales; elle passa les cimes Ce soir un village d’oiseaux
éventrées. très haut exulte et passe.
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la
sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau. Écoute aux tempes rocheuses
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile des présences dispersées
où s’inscrivit mon souffle. le mot qui fera ton sommeil
D ’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, chaud comme un arbre de septembre.
elle eët venue, cygne sur la blessure, par cette ligne
blanche. Vois bouger l’entrelacement
des certitudes arrivées
près de nous à leur quintessence,
ô ma Fourche, ma Soif anxieuse !

La rigueur de vivre se rode


sans cesse à convoiter l’exil.
Par une fine pluie d’amande,
mêlée de liberté docile,
ta gardienne alchimie s’eSt produite,
ô Bien-aimée !
IJO T tireur et mystère Seuls demeurent 15 1

G R A V IT É L E V IS A G E N U P T IA L
L ’emmuré
À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
S’il respire il pense à l’encoche Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Dans la tendre chaux confidente Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
Où ses mains du soir étendent ton corps. J’aime.
Le laurier l’épuise, L’eau eSt lourde à un jour de la source.
La privation le consolide. La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton
front, dimension rassurée.
ô toi, la monotone absente, Et moi semblable à toi,
La fileuse de salpêtre, Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
Derrière des épaisseurs fixes J ’abats les veStiges,
Une échelle sans âge déploie ton voile ! Atteint, sain de clarté.

T u vas nue, constellée d ’échardes,


Ceinture de vapeur, multitude assouplie, diviseurs de
Secrète, tiède et disponible, la crainte, touchez ma renaissance.
Parois de ma durée, je renonce à l’assiStance de ma largeur
Attachée au sol indolent,
Mais l’intime de l’homme abrupt dans sa prison. vénielle;
Je boise l’expédient du gîte, j’entrave la primeur des
À te mordre les jours grandissent, survies.
Embrasé de solitude foraine,
Plus arides, plus imprenables que les nuages qui
J’évoque la nage sur l’ ombre de sa Présence.
déchirent au fond des os.
Le corps désert, hostile à son mélange, hier, était revenu

parlant noir.
Déclin, ne te ravise pas, tombe ta massue de transes,
J’ai pesé de tout mon désir aigre sommeil.
Sur ta beauté matinale Le décolleté diminue les ossements de ton exil, de ton
Pour qu’elle éclate et se sauve. escrime;
Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;
L ’ont suivie l’alcool sans rois mages, Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre
Le battement de ton triangle, De voix vitreuses, de départs lapidés.
La main-d’œuvre de tes yeux
E t le gravier debout sur l’algue. Tôt soustrait au flux des lésions inventives
(La pioche de l’aigle lance haut le sang évasé)
Un parfum d’insolation Sur un destin présent j’ai mené mes franchises
Protège ce qui va éclore. Vers l’azur multivalve, la granitique dissidence.
152 Fureur et myft'ere Seuls demeurent D3
ô voûte d’effusion sur la couronne de son ventre, Chimères, nous sommes montés au plateau.
Murmure de dot noire ! Le silex frissonnait sous les sarments de l’espace;
ô mouvement tari de sa diétion ! La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère
Nativité, guidez les insoumis, qu’ils découvrent leur base, angélique.
L ’amande croyable au lendemain neuf. Nulle farouche survivance :
Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,
fusées vagues parmi la peur soutenue des chiens. L’intime dénouement de l’irréparable.
A u passé les micas du deuil sur ton visage.
Voici le sable mort, voici le cprps sauvé :
Vitre inextinguible : mon souffle affleurait déjà l’amitié La Femme respire, l’Homme se tient debout.
de ta blessure,
Armait ta royauté inapparente.
E t des lèvres du brouillard descendit notre plaisir au
seuil de dune, au toit d’acier.
La conscience augmentait l’appareil frémissant de ta
permanence; ÉVADNÉ
La simplicité fidèle s’étendit partout.

Timbre de la devise matinale, morte-saison de l’étoile L’été et notre vie étions d’un seul tenant
précoce,
La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé. Avidité et contrainte s’étaient réconciliées
Assez baisé le crin nubile des céréales : Le château de Maubec s’enfonçait dans l’argile
La cardeuse, l’opiniâtre, nos confins la soumettent.
Bientôt s’effondrerait le roulis de sa lyre
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux : La violence des plantes nous faisait vaciller
Je touche le fond d’un retour compact.
Un corbeau rameur sombre déviant de l’escadre
Sur le muet silex de midi écartelé
Ruisseaux, neume des morts anfraétueux, Accompagnait notre entente aux mouvements tendres
Vous qui suivez le ciel aride, La faucille partout devait se reposer
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir Notre rareté commençait un règne
de la désertion, (Le vent insomnieux qui nous ride la paupière
Donnant contre vos études salubres. En tournant chaque nuit la page consentie
A u sein du toit le pain suffoque à porter cœur et lueur. Veut que chaque part de toi que je retienne
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable, Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)
Sens s’éveiller l’obscure plantation.
C’était au début d’adorables années
Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessé­ La terre nous aimait un peu je me souviens.
cher, s’emplir de ronces ;
Je ne verrai pas l’empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l’approche des baladins inquiéter le
jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se
suffire.
i 54 Fureur et mystère Seuls demeurent 155

PO ST -SC R IPT U M

Partage form el
Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche;
A vos pieds je suis né, mais vous m’avez perdu;
Mes feux ont trop précisé leur royaume;
Mon trésor a coulé contre votre billot.
PA R T A G E FORM EL
Le désert comme asile au seul tison suave
Jamais ne m’a nommé, jamais ne m’a rendu.
M es sœurs, voici l ’ eau du sacre qui
Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche : pénètre toujours plus étroite au cœur de
l ’été.
Le trèfle de la passion eSt de fer dans ma main.

Dans la Stupeur de l’air où s’ouvrent mes allées, I


Le temps émondera peu à peu mon visage,
Comme un cheval sans fin dans un labour aigri. L ’imagination consiste à expulser de la réalité plusieurs
Personnes incomplètes pour, mettant à contribution les
Puissances magiques et subversives du désir, obtenir
eur retour sous la forme d’une présence entièrement
satisfaisante. C ’eSt alors l’inextinguible réel incréé.

II

Ce dont le poète souffre le plus dans ses rapports avec


le monde, c’eSt du manque de justice interne. La vitre-
cloaque de Caliban derrière laquelle les yeux tout-
puissants et sensibles d’Ariel s’irritent.I

III

Le poète transforme indifféremment la défaite en


vi&oire, la vi&oire en défaite, empereur prénatal seule­
ment soucieux du recueil de l’azur.
I
1 5 6 Ftireur et m jfîère Seuls demeurent 157

IV V III

Quelquefois sa réalité n’aurait aucun sens pour lui, Chacun vit jusqu’au soir qui complète l’amour. Sous
si le poète n’influençait pas en secret le récit des exploits l’autorité harmonieuse d’un prodige commun à tous,
de celle des autres. la destinée particulière s’accomplit jusqu’à la solitude,
jusqu’à l’ oracle.

IX
Magicien de l’insécurité, le poète n’a que des satis­
faisions adoptives. Cendre toujours inachevée.
À deux mérites. — Héraclite, Georges de La Tour,
je vous sais gré d’avoir de longs moments poussé dehors
de chaque pli de mon corps singulier ce leurre : la
VI
condition humaine incohérente, d’avoir tourné l’anneau
dévêtu de la femme d’après le regard du visage de
l’homme, d’avoir rendu agile et recevable ma dislocation,
Derrière l’œil fermé d’une de ces Lois préfixes qui d’avoir dépensé vos forces à la couronne de cette consé­
ont pour notre désir des obstacles sans solution, parfois quence sans mesure de la lumière absolument impérative :
se dissimule un soleil arriéré dont la sensibilité de l’aftion contre le réel, par tradition signifiée, simulacre
fenouil à notre contaS violemment s’épanche et nous et miniature.
embaume. L ’ obscurité de sa tendresse, son entente avec
l’inespéré, noblesse lourde qui suffit au poète.

V II
Il convient que la poésie soit inséparable du prévi­
sible, mais non encore formulé.
Le poète doit tenir la balance égale entre le monde
physique de la veille et l’aisance redoutable du sommeil,
les lignes de la connaissance dans lesquelles il couche
le corps subtil du poème, allant indiStinélement de l’un
XI
à l’autre de ces états différents de la vie.

Peut-être la guerre civile, nid d’aigle de la mort


enchantée ? ô rayonnant buveur d’avenir mort !
i 58 Fureur et myfïère Seuls demeurent D9

X II XVI

Disposer en terrasses successives des valeurs poétiques Le poème eSt toujours marié à quelqu’un.
tenables en rapports prémédités avec la pyramide du
Chant à l’inStant de se révéler, pour obtenir cet absolu
inextinguible, ce rameau du premier soleil : le feu non
vu, indécomposable. X V II

Héraclite met l’accent sur l’exaltante alliance des


contraires. Il voit en premier lieu en eux la condition
X III parfaite et le moteur indispensable à produire l’har­
monie. En poésie il eSt advenu qu’au moment de la
fusion de ces contraires surgissait un impaft sans origine
Fureur et mystère tour à tour le séduisirent et le définie dont l’aêtion dissolvante et solitaire provoquait
consumèrent. Puis vint l’année qui acheva son agonie le glissement des abîmes qui portent de façon si anti­
de saxifrage. physique le poème. Il appartient au poète de couper
court à ce danger en faisant intervenir, soit un élément
traditionnel à raison éprouvée, soit le feu d’une démiurgie
si miraculeuse qu’elle annule le trajet de cause à effet.
X IV Le poète peut alors voir les contraires — ces mirages
ponéfuels et tumultueux — aboutir, leur lignée imma­
nente se personnifier, poésie et vérité, comme nous savons,
Gravitaient autour de son pain aigre les circonstances étant synonymes.
des rebondissements, des renaissances, des foudroiements
et des nages incrustantes dans la fontaine de Saint-Allyre.

X V III

XV
Adoucis ta patience, mère du Prince. Telle jadis tu
aidais à nourrir le lion de l’opprimé.
En poésie, combien d’initiés engagent encore de nos
jours, sur un hippodrome situé dans l’été luxueux, parmi
les nobles bêtes séleâdonnées, un cheval de corrida dont
les entrailles fraîchement recousues palpitent de pous­ X IX
sières répugnantes ! Jusqu’à ce que l’embolie dialectique
qui frappe tout poème frauduleusement élaboré fasse
justice dans la personne de son auteur de cette impro­ Homme de la pluie et enfant du beau temps, vos mains
priété inadmissible. de défaite et de progrès me sont également nécessaires.
i6o Fureur et mjH'ere Seuls demeurent 161

XX X X III

D e ta fenêtre ardente, reconnais dans les traits de ce Je suis le poète, meneur de puits tari que tes lointains,
bûcher subtil le poète, tombereau de roseaux qui brûlent ô mon amour, approvisionnent.
et que l’inespéré escorte.

X X IV
XXI

Par un travail physique intense on se maintient au


En poésie c’eSt seulement à partir de la communication niveau du froid extérieur et, ce faisant, on supprime le
et de la libre disposition de la totalité des choses entre risque d’être annexé par lui; ainsi, à l’heure du retour
elles à travers nous que nous nous trouvons engagés et au réel non suscité par notre désir, lorsque le temps eSt
définis, à même d’obtenir notre forme originale et nos venu de confier à son deStin le vaisseau du poème, nous
propriétés probatoires. nous trouvons dans une situation analogue. Les roues
— ces gravats — de notre moulin pétrifié s’élancent,
raclant des eaux basses et difficiles. Notre effort réapprend
des sueurs proportionnelles. E t nous allons, lutteurs à
X X II terre mais jamais mourants, au milieu de témoins qui
nous exaspèrent et de vertus indifférentes.

À l’âge d’homme j’ai vu s’élever et grandir sur le mur


mitoyen de la vie et de la mort une échelle de plus en
plus nue, investie d’un pouvoir d’évulsion unique : le XXV
rêve. Ses barreaux, à partir d’un certain progrès, ne sou­
tenaient plus les lisses épargnants du sommeil. Après la
brouillonne vacance de la profondeur injeâée dont les Refuser la goutte d’imagination qui manque au néant,
figures chaotiques servirent de champ à l’inquisition c’eSt se vouer à la patience de rendre à l’éternel le mal
d’hommes bien doués mais incapables de toiser l’uni­ qu’ il nous fait.
versalité du drame, voici que l’obscurité s’écarte et que ô urne de laurier dans un ventre d’aspic !
v i v r e devient, sous la forme d’un âpre ascétisme allé­
gorique, la conquête des pouvoirs extraordinaires dont
nous nous sentons profusément traversés mais que nous
n’exprimons qu’incomplètement faute de loyauté, de XXVI
discernement cruel et de persévérance.
Compagnons pathétiques qui murmurez à peine, allez
la lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nou­ Mourir, ce n’eSt jamais que contraindre sa conscience,
veau chante dans vos os. Développez votre étrangeté au moment même où elle s’abolit, à prendre congé de
légitime. quelques quartiers physiques aéfifs ou somnolents d’un
i6 i Vtireur et mystère Seuls demeurent 1 6 3

corps qui nous fut passablement étranger puisque sa


connaissance ne nous vint qu’au travers d’expédients
mesquins et sporadiques. Gros bourg sans grâce au XXXI
brouhaha duquel s’employaient des habitants modérés...
Et au-dessus de cet atroce hermétisme s’élançait une
colonne d’ombre à face voûtée, endolorie et à demi Certains réclament pour elle le sursis de l’armure; leur
aveugle, de loin en loin — ô bonheur — scalpée par la blessure a le spleen d’une éternité de tenailles. Mais la
foudre. poésie qui va nue sur ses pieds de roseau, sur ses pieds
de caillou, ne se laisse réduire nulle part. Femme, nous
baisons le temps fou sur sa bouche, où côte à côte avec
le grillon zénithal, elle chante la nuit de l’hiver dans la
X X V II pauvre boulangerie, sous la mie d’un pain de lumière.

Terre mouvante, horrible, exquise et condition


humaine hétérogène se saisissent et se qualifient mutuel­ X X X II
lement. La poésie se tire de la somme exaltée de leur
moire.
Le poète ne s’irrite pas de l’extinélion hideuse de la
mort, mais confiant en son toucher particulier trans­
forme toute chose en laines prolongées.
X X V III

Le poète eSt l’homme de la Stabilité unilatérale. X X X III

A u cours de son aélion parmi les essarts de l’univer­


X X IX salité du Verbe, le poète intègre, avide, impressionnable
et téméraire se gardera de sympathiser avec les entre­
prises qui aliènent le prodige de la liberté en poésie,
Le poème émerge d’une imposition subjeûive et d ’un c’eSt-à-dire de l’intelligence dans la vie.
choix objeftif.
Le poème eSt une assemblée en mouvement de valeurs
originales déterminantes en relations contemporaines
avec quelqu’ un que cette circonstance f a it prem ier. X X X IV

Un être qu’on ignore eSt un être infini, susceptible,


XXX en intervenant, de changer notre angoisse et notre fardeau
en aurore artérielle.
Entre innocence et connaissance, amour et néant, le
Le poème eSt l’amour réalisé du désir demeuré désir. poète étend sa santé chaque jour.
164 Fureur et mjH'ere Seuls demeurent 1 6 5

XXXV X X X IX

Le poète en traduisant l’intention en a âe inspiré, en A u seuil de la pesanteur, le poète comme l’araignée


convertissant un cycle de fatigues en fret de résurreétion, construit sa route dans le ciel. En partie caché à lui-
fait entrer l’oasis du froid par tous les pores de la vitre même, il apparaît aux autres, dans les rayons de sa ruse
de l’accablement et crée le prisme, hydre de l’effort, du inouïe, mortellement visible.
merveilleux, de la rigueur et du déluge, ayant tes lèvres
pour sagesse et mon sang pour retable.
XL

XXXVI Traverser avec le poème la pastorale des déserts, le


don de soi aux furies, le feu moisissant des larmes. Courir
sur ses talons, le prier, l’injurier. L ’identifier comme
Le logement du poète eSt des plus vagues; le gouffre étant l’expression de son génie ou encore l’ovaire écrasé
d’un feu triste soumissionne sa table de bois blanc. de son appauvrissement. Par une nuit, faire irruption à
La vitalité du poète n’eSt pas une vitalité de l’au-delà sa suite, enfin, dans les noces de la grenade cosmique.
mais un point diamanté actuel de présences transcendantes
et d’orages pèlerins.

XLI

X X X V II
Dans le poète deux évidences sont incluses : la pre­
mière livre d’emblée tout son sens sous la variété des
Il ne dépend que de la nécessité et de votre volupté formes dont le réel extérieur dispose; elle eSt rarement
qui me créditent que j’aie ou non le Visage de l’échange. creusante, eSt seulement pertinente; la seconde se trouve
insérée dans le poème, elle dit le commandement et
l’exégèse des dieux puissants et fantasques qui habitent
le poète, évidence indurée qui ne se flétrit ni ne s’éteint.
X X X V III Son hégémonie eSt attributive. Prononcée, elle occupe
une étendue considérable.

Les dés aux minutes comptées, les dés inaptes à


étreindre, parce qu’ils sont naissance et vieillesse.
X L II

Êt rc poète, c’eSt avoir de l’appétit pour un malaise


dont la consommation, parmi les tourbillons de la
i66 Fureur et mjfîère Seuls demeurent 1 6 7

totalité des choses existantes et pressenties, provoque,


au moment de se clore, la félicité.
X L V II

X L III Reconnaître deux sortes de possible : le possible


diurne et le possible prohibé. Rendre, s’il se peut, le pre­
mier l’égal du second; les mettre sur la voie royale du
Le poème donne et reçoit de sa multitude l’entière fascinant impossible, degré le. plus haut du compréhen­
démarche du poète s’expatriant de son huis clos. Derrière sible.
cette persienne de sang brûle le cri d’une force qui se
détruira elle seule parce qu’elle a horreur de la force,
sa sœur subjective et Stérile.
X L V III

Le poète recommande : « Penchez-vous, penchez-


X L IV vous davantage. » Il ne sort pas toujours indemne de
sa page, mais comme le pauvre il sait tirer parti de
l’éternité d’une olive.
Le poète tourmente à l’aide d’injaugeables secrets
la forme et la voix de ses fontaines.

X L IX

XLV
À chaque effondrement des preuves le poète répond
par une salve d’avenir.
Le poète eSt la genèse d’un être qui projette et d’un
être qui retient. À l’amant il emprunte le vide, à la bien-
aimée, la lumière. Ce couple formel, cette double senti­
nelle lui donnent pathétiquement sa voix. L

Toute respiration propose un règne : la tâche de


XLVI persécuter, la décision de maintenir, la fougue de rendre
libre. Le poète partage dans l’innocence et dans la pau­
vreté la condition des uns, condamne et rejette l’arbi­
Inexpugnable sous sa tente de cyprès, le poète, pour traire des autres.
se convaincre et se guider, ne doit pas craindre de se Toute respiration propose un règne : jusqu’à ce que
servir de toutes les clefs accourues dans sa main. Cepen­ soit rempli le destin de cette tête monotype qui pleure,
dant il ne doit pas confondre une animation de fron­ s’obstine et se dégage pour se briser dans l’infini, hure
tières avec un horizon révolutionnaire. de l’imaginaire.
168 Vtireur et myHere Seuls demeurent 169

commune, le poète, grand Commenceur, le poète intran­


sitif, quelconque en ses splendeurs intraveineuses, le
LI poète tirant le malheur de son propre abîme, avec la
Femme à son côté s’informant du raisin rare.

Certaines époques de la condition de l’homme


subissent l’assaut glacé d’un mal qui prend appui sur
les points les plus déshonorés de la nature humaine. A u LV
centre de cet ouragan, le poète complétera par le refus
de soi le sens de son message, puis se joindra au parti de
ceux qui, ayant ôté à la souffrance son masque de légi­ Sans doute appartient-il à cet homme, de fond en
timité, assurent le retour éternel de l’entêté portefaix, comble aux prises avec le Mal dont il connaît le visage
passeur de justice. vorace et médullaire, de transformer le fait fabuleux en
fait historique. Notre conviction inquiète ne doit pas le
dénigrer mais l’interroger, nous, fervents tueurs d’êtres
réels dans la personne successive de notre chimère. Magie
LU médiate, imposture, il fait encore nuit, j’ai mal, mais tout
fonctionne à nouveau.
L ’évasion dans son semblable, avec d’immenses per­
Cette forteresse épanchant la liberté par toutes ses spectives de poésie, sera peut-être un jour possible.
poternes, cette fourche de vapeur qui tient dans l’air
un corps d’une envergure prométhéenne que la foudre
illumine et évite, c’eSt le poème, aux caprices exorbitants,
qui dans l’inStant nous obtient puis s’efface.

M ISSIO N E T R É V O C A T IO N
LUI

Après la remise de ses trésors (tournoyant entre deux Devant les précaires perspectives d’alchimie du dieu
ponts) et l’abandon de ses sueurs, le poète, la moitié du détruit — inaccompli dans l’expérience — je vous
corps, le sommet du souffle dans l’inconnu, le poète regarde, formes douées de vie, choses inouïes, choses
n’eSt plus le reflet d’un fait accompli. Plus rien ne le quelconques, et j’interroge : « Commandement interne ?
mesure, ne le lie. La ville sereine, la ville imperforée Sommation du dehors ? » La terre s’éjeCte de ses paren­
eSt devant lui. thèses illettrées. Soleil et nuit dans un or identique par­
courent et négocient l’espace-esprit, la chair-muraille.
Le cœur s’évanouit... Ta réponse, connaissance, ce n’eét
plus la mort, université suspensive.
LIV

Debout, croissant dans la durée, le poème, mystère


qui intronise. À l’écart, suivant l’allée de la vigne
» . CH AR 9
FEUILLETS D’HYPNOS
I943-Î944

A A lb e r t Cam us.
H ypnos sa isit l ’ hiver et le vêtit de
granit. L ’hiver se f i t som m eil et Hypnos C es notes n ’ em pruntent rien à l ’ amour de soi, à la nouvelle,
devint fe u . L a suite appartient au x à la m axim e ou au roman. Un fe u d ’herbes sèches eût tout aussi
hommes. bien été leur éditeur. L a vue du sang supplicié en a f a it une fo is
perdre le f il, a réduit à néant leur importance. E lle s fu ren t
écrites dans la tension, la colère, la peur, l ’ ém ulation, le dégoût,
la ruse, le recueillem ent fu r tif, l ’illusion de l ’avenir, l ’am itié,
l'am our. C ’ est dire combien elles sont affeétées p a r l ’ événement.
Ensuite p lu s souvent survolées que relues.
C e carnet p ourra it n ’avoir appartenu à personne tant le sens
de la vie d ’ un homme est sous-jacent à ses pérégrinations, et
difficilem ent séparable d ’un m im étisme p a rfois hallucinant. D e
telles tendances fu ren t néanmoins combattues.
C es notes marquent la résistance d ’ un humanisme conscient
de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inac­
cessible champ libre à la fa n ta isie de ses soleils, et décidé à
payer le prix pour cela.
Autant que se peut, enseigne à devenir efficace, pour
le but à atteindre mais pas au delà. A u delà eSt fumée.
Où il y a fumée il y a changement.

Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats.

Conduire le réel jusqu’à l’aftion comme une fleur


glissée à la bouche acide des petits enfants. Connaissance
ineffable du diamant désespéré (la vie).

Être Stoïque, c’eSt se figer, avec les beaux yeux de


Narcisse. Nous avons recensé toute la douleur qu’éven-
176 Fureur et myfîère Feuillets d’Hypnos 177
tuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce
de notre corps; puis le cœur serré, nous sommes allés
et avons fait face. 8

Des êtres raisonnables perdent jusqu’à la notion de la


5 durée probable de leur vie et leur équilibre quotidien
lorsque l’inStinâ de conservation s’effondre en eux sous
les exigences de l’inStinâ: de propriété. Ils deviennent
Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or hoStiles aux frissons de l’atmosphère et se soumettent
de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui sans retenue aux instances du mensonge et du mal. C ’eSt
tient éveillés le courage et le silence. sous une chute de grêle maléfique que s’effrite leur
misérable condition.

6
9
L ’effort du poète vise à transformer vieu x ennemis en
loyaux adversaires, tout lendemain fertile étant fonction Arthur le Fol, après les tâtonnements du début, par­
de la réussite de ce projet, surtout là où s’élance, s’enlace, ticipe maintenant, de toute sa forte nature décidée, à
décline, eSt décimée toute la gamme des voiles où le nos jeux de hasard. Sa fringale d’aétion doit se satisfaire
vent des continents rend son cœur au vent des abîmes. de la tâche précise que je lui assigne. Il obéit et se limite,
par crainte d’être tancé ! Sans cela, Dieu sait dans quel
guêpier final sa bravoure le ferait glisser ! Fidèle Arthur,
comme un soldat de l’ancien temps !
7

Cette guerre se prolongera au delà des armistices pla­ 10


toniques. L ’implantation des concepts politiques se
poursuivra contradi&oirement, dans les convulsions et
sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne Toute l’autorité, la tattique et l’ingéniosité ne rem­
souriez pas. Écartez le scepticisme et la résignation, placent pas une parcelle de conviâdon au service de la
et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter vérité. Ce lieu commun, je crois l’avoir amélioré.
intra-muros des démons glacés analogues aux génies
microbiens.1

11

Mon frère l’Élagueur, dont je suis sans nouvelles, se


disait plaisamment un familier des chats de Pompéi.
178 Fureur et mjflère Feuillets d’Hjpnos *79

Quand nous apprîmes la déportation de cet être géné­


reux, sa prison ne pouvait plus s’entrouvrir ; des chaînes
défiaient son courage, l’Autriche le tenait.

Les enfants s’ennuient le dimanche. Passereau pro­


12 pose une semaine de vingt-quatre jours pour dépecer
le dimanche. Soit une heure de dimanche s’ajoutant à
chaque jour, de préférence, l’heure des repas, puisqu’il
Ce qui m’a mis au monde et qui m’en chassera n’in­ n’y a plus de pain sec.
tervient qu’aux heures où je suis trop faible pour lui Mais qu’on ne lui parle plus du dimanche.
résister. Vieille personne quand je suis né. Jeune inconnue
quand je mourrai.
La seule et même Passante.
16

L ’intelligence avec l’ange, notre primordial souci.


13
(Ange, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient à l’écart
du compromis religieux, la parole du plus haut silence,
Le temps vu à travers l’image eSt un temps perdu de la signification qui ne s’évalue pas. Accordeur de pou­
vue. L ’être et le temps sont bien différents. L ’image mons qui dore les grappes vitaminées de l’impossible.
scintille éternelle, quand elle a dépassé l’être et le temps. Connaît le sang, ignore le céleste. Ange : la bougie qui
se penche au nord du cœur.)

H
17

Je puis aisément me convaincre, après deux essais


concluants, que le voleur qui s’eSt glissé à notre insu J’ai toujours le cœur content de m’arrêter à Forcal-
parmi nous eSt irrécupérable. Souteneur (il s’en vante), quier, de prendre un repas chez les Bardouin*, de serrer
d’une méchanceté de vermine, flancheur devant l’ennemi, les mains de Marius l’imprimeur et de Figuière. Ce
s’ébrouant dans le compte rendu de l’horreur comme rocher de braves gens eft la citadelle de l’amitié. T out
porc dans la fange; rien à espérer, sinon les ennuis les ce qui entrave la lucidité et ralentit la confiance eSt banni
plus graves, de la part de cet affranchi. Susceptible en d’ici. Nous nous sommes épousés une fois pour toutes
outre d’introduire un vilain fluide ici. devant l’essentiel.
Je ferai la chose moi-même.

* Les personnes citées le sont sous leur vrai nom, rétabli au


mois de septembre 1944.
i 8o Fureur et myft'ere Feuillets d’Hjpnos 181
<

18 23

Remettre à plus tard la part imaginaire qui, elle aussi, Présent crénelé...
eSt susceptible d’aftion.

24
*9

Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la La France a des réaètions d’épave dérangée dans sa
Stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles sieSte. Pourvu que les caréniers et les charpentiers qui
larmes et pousser plus avant dans son ordre. s’affairent dans le camp allié ne soient pas de nouveaux
naufrageurs !

20
25
Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de
dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet Midi séparé du jour. Minuit retranché des hommes.
oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre Minuit au glas pourri, qu’une, deux, trois, quatre heures
damnée. ne parviennent pas à bâillonner...

26

Amer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers...


Le temps n’eSt plus secondé par les horloges dont les
aiguilles s’entre-dévorent aujourd’hui sur le cadran de
l’homme. Le temps, c’eSt du chiendent, et l’homme
22 deviendra du sperme de chiendent.

aux prudents : Il neige sur le maquis et c’eSt contre


nous chasse perpétuelle. Vous dont la maison ne pleure 27
pas, chez qui l’avarice écrase l’amour, dans la succession
des journées chaudes, votre feu n’eSt qu’un garde-malade.
Trop tard. Votre cancer a parlé. Le pays natal n’a plus Léon affirme que les chiens enragés sont beaux. Je le
de pouvoirs. crois.
Feuillets d’Hjpnos 183
182 Fureur et myBère

28 32

Un homme sans défauts eSt une montagne sans cre­


Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur
ses excréments. vasses. Il ne m’intéresse pas.
(Règle de sourcier et d’inquiet.)

29
33
Ce temps, par son allaitement très spécial, accélère la
Rouge-gorge, mon ami, qui arriviez quand le parc
prospérité des canailles qui franchissent en se jouant les
barrages dressés autrefois par la société contre elles. La était désert, cet automne votre chant fait s’ébouler des
même mécanique qui les Simule les brisera-t-elle en se souvenirs que les ogres voudraient bien entendre.
brisant, lorsque ses provisions hideuses seront épuisées ?
(Et le moins possible de rescapés du haut mal.)

34

3° Épouse et n’épouse pas ta maison.

Archiduc me confie qu’il a découvert sa vérité quand


il a épousé la Résistance. Jusque-là il était un a&eur de
sa vie frondeur et soupçonneux. L ’insincérité l’empoi­ 35
sonnait. Une tristesse Stérile peu à peu le recouvrait.
Aujourd’hui i l aim e, il se dépense, il eSt engagé, il va nu,
Vous serez une part de la saveur du fruit.
il provoque. J’apprécie beaucoup cet alchimiste.

31
36

Temps où le ciel recru pénètre dans la terre, où


J’écris brièvement. Je ne puis guère m ’ absenter long­
temps. S’étaler conduirait à l’obsession. L ’adoration des l’homme agonise entre deux mépris.
bergers n’eSt plus utile à la planète.
Feuillets d’Hypnos 185
184 Y tireur et mystère

40
37
Révolution et contre-révolution se masquent pour à Discipline, comme tu saignes !
nouveau s’affronter.
Franchise de courte durée ! A u combat des aigles
succède le combat des pieuvres. Le génie de l’homme,
qui pense avoir découvert les vérités formelles, accom­ 4i
mode les vérités qui tuent en vérités qui autorisent à tuer.
Parade des grands inspirés à rebours sur le front de
le
l’univers cuirassé et pantelant ! Cependant que les S’il n’y avait pas parfois l’étanchéité de 1 ennui,
névroses colleftives s’accusent dans l’œil des mythes et cœur s’arrêterait de battre.
des symboles, l’homme psychique met la vie au supplice
sans qu’il paraisse lui en coûter le moindre remords.
La fleur tracée, la fleur hideuse, tourne ses pétales noirs
dans la chair folle du soleil. O ù êtes-vous source? Où 42
êtes-vous remède ? Économie vas-tu enfin changer ?

Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son des­


tin, il eut le temps d’appeler une mouche : « Madame ».
38

Us se laissent choir de toute la masse de leurs préjugés


ou ivres de l’ardeur de leurs faux principes. Les associer, 43
les exorciser, les alléger, les muscler, les assouplir, puis
les convaincre qu’à partir d’un certain point l’importance Bouche qui décidiez si ceci était hymen ou deuil, poi­
des idées reçues eSt extrêmement relative et qu’en fin de son ou breuvage, beauté ou maladie, que sont devenues
ri compte « l’affaire » eSt une affaire de vie et de mort et
l’amertume et son aurore la douceur ?
non de nuances à faire prévaloir au sein d’une civilisation Tête hideuse qui s’ exaspère et se corrompt !
dont le naufrage risque de ne pas laisser de trace sur
l’océan de la destinée, c’eSt ce que je m’efforce de faire
approuver autour de moi.
44

39 Amis, la neige attend la neige pour un travail simple


et pur, à la limite de l’air et de la terre.
Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître
et le désespoir d’avoir connu. L ’aiguillon ne renonce pas
à sa cuisson et nous à notre espoir.
186 fureur et mjHcrc feuillets d’Hjpnos 187
<

45 50

Je rêve d’un pays festonné, bienveillant, irrité sou­


dain par les travaux des sages en même temps qu’ému Face à tout, À tout cela , un colt, promesse de soleil
par le zèle de quelques dieux, aux abords des femmes. levant 1

46 51

L ’a&e eét vierge, même répété.


L ’arracher à sa terre d’origine. Le replanter dans le
sol présumé harmonieux de l’avenir, compte tenu d’un
succès inachevé. Lui faire toucher le progrès senso­
riellement. Voilà le secret de mon habileté.
47

Martin de Reillanne nous appelle : les catimini.


52

48 « Les souris de l’enclume. » Cette image m’aurait


paru charmante autrefois. Elle suggère un essaim d’étin­
celles décimé en son éclair. (L’enclume eSt froide, le fer
Je n’ai pas peur. J’ai seulement le vertige. Il me faut pas rouge, l’imagination dévastée.)
réduire la distance entre l’ennemi et moi. L ’affronter
horizontalem ent.

53
49
Le mistral qui s’était levé ne facilitait pas les choses.
À mesure que les heures s’écoulaient, ma crainte augmen­
Ce qui peut séduire dans le néant éternel c’eSt que le
tait, à peine raffermie par la présence de Cabot guettant
plus beau jour y soit indifféremment celui-ci ou tel autre.
sur la route le passage des convois et leur arrêt éventuel
(Coupons cette branche. Aucun essaim ne viendra
s’y pendre.) pour développer une attaque contre nous. La première
caisse explosa en touchant le sol. Le feu a£Hvé par le vent
se communiqua au bois et fit rapidement tache sur l’ho­
rizon. L ’avion modifia légèrement son cap et effeftua un
188 Fureur et myH'ere Feuillets d ’Hypnos 189

second passage. Les cylindres au bout des soies multi­


colores s’égaillèrent sur une vaéte étendue. Des heures
nous luttâmes au milieu d’une infernale clarté, notre 56
groupe scindé en trois : une partie face au feu, pelles et
haches s’affairant, la seconde, lancée à découvrir armes
et explosifs épars, les amenant à port de camion, la troi­ Le poème eSt ascension furieuse; la poésie, le jeu des
sième constituée en équipe de proteftion. Des écureuils berges arides.
affolés, de la cime des pins, sautaient dans le brasier,
comètes minuscules.
L ’ennemi nous l’évitâmes de justesse. L ’aurore nous
surprit plus tôt que lui.
(Prends garde à l’anecdote. C ’eSt une gare où le chef
57
de gare déteste l’aiguilleur !)
La source eSt roc et la langue eSt tranchée.

54 58

Étoiles du mois de mai... Parole, orage, glace et sang finiront par former un
Chaque fois que je lève les yeux vers le ciel, la nausée givre commun.
écroule ma mâchoire. Je n’entends plus, montant de la
fraîcheur de mes souterrains le gém ir du p la isir, murmure
de la femme entrouverte. Une cendre de caftus pré­
historique fait voler mon désert en éclats ! Je ne suis
plus capable de mourir...
59
Cyclone, cyclone, cyclone...
Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les
yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.

55
60

N ’étant jamais définitivement modelé, l’homme eSt


receleur de son contraire. Ses cycles dessinent des orbes Ensoleiller l’imagination de ceux qui bégaient au lieu
différents selon qu’il eSt en butte à telle sollicitation ou de parler, qui rougissent à l’inStant d’affirmer. Ce sont
non. E t les dépressions mystérieuses, les inspirations de fermes partisans.
absurdes, surgies du grand externat crématoire, comment
se contraindre à les ignorer ? A h ! circuler généreuse­
ment sur les saisons de l’écorce, tandis que l’amande
palpite, libre...
190 Fureur et mjfîère Feuillets d ’Hypnos i9i

61 65

Un officier, venu d’Afrique du Nord, s’étonne que La qualité des résistants n’eSt pas, hélas, partout la
mes « bougres de maquisards », comme il les appelle, même! À côté d’un Joseph Fontaine, d’une reéHtude
s’expriment dans une langue dont le sens lui échappe, et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un
son oreille étant rebelle « au parler des images ». Je lui Claude Dechavannes, d’un André Grillet, d’un Marius
fais remarquer que l’argot n’eft que pittoresque alors Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un doCteur Jean Roux,
que la langue qui eSt ici en usage eSt due à l’émerveille­ d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison
ment communiqué par les êtres et les choses dans l’inti­ en forteresse des périls, combien d’insaisissables saltim­
mité desquels nous vivons continuellement. banques plus soucieux de jouir que de produire ! À pré­
voir que ces coqs du néant nous timbreront aux oreilles,
la Libération venue...

62

66
Notre héritage n’eSt précédé d’aucun testament.

Si je consens à cette appréhension qui commande à la


vie sa lâcheté, je mets aussitôt au monde une foule
63 d’amitiés formelles qui volent à mon secours.

On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle


soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant.
67

Armand, le météo, définit sa fonftion : le service


64 énigmatique.

« Que fera-t-on de nous, après ? » C ’eSt la question qui


préoccupe Minot dont les dix-sept ans ajoutent : « Moi, 68
je redeviendrai peut-être le mauvais sujet que j’étais à
quinze ans... » Cet enfant trop uniment porté par
l’exemple de ses camarades, dont la bonne volonté eSt Lie dans le cerveau : à l’eSt du Rhin. Gabegie morale :
trop impersonnellement identique à la leur, ne se penche de ce côté-ci.
jamais sur lui-même. Actuellement c’eSt ce qui le sauve.
Je crains q u ’après il ne retourne à ses charmants lézards
dont l’insouci eSt guetté par les chats...
19 z Fureur et mystère Feuillets d ’FLypnos *93

69 74

Je vois l’homme perdu de perversions politiques, Solitaire et multiple. Veille et sommeil comme une
confondant aétion et expiation, nommant conquête son
anéantissement. épée dans son fourreau. Estomac aux aliments séparés.
Altitude de cierge.


75
L alcool silencieux des démons.
Assez déprimé par cette ondée (Londres) éveillant tout
juste la nostalgie du secours.

7i

Nuit, de toute la vitesse du boomerang taillé dans nos 76


os, et qui siffle, siffle...

À Carlate qui divaguait, j’ai dit : « Quand vous serez


mort, vous vous occuperez des choses de la mort. Nous
72 ne serons plus avec vous. Nous n’avons déjà pas assez
de toutes nos ressources pour régler notre ouvrage et
percevoir ses faibles résultats. Je ne veux pas que de la
A gir en primitif et prévoir en Stratège. brume pèse sur nos chemins parce que les nuées étouffent
vos sommets. L ’heure eSt propice aux métamorphoses.
Mettez-la à profit ou allez-vous-en. »
(Carlate eSt sensible à la rhétorique solennelle. C’eSt
73 un désespéré sonore, un infra-rouge gras.)

À en croire le sous-sol de l’herbe où chantait un couple


de grillons cette nuit, la vie prénatale devait être très
douce. 77

Comment se cacher de ce qui doit s’unir à vous ?


(Déviation de la modernité.)
194 Fureur et myH'ere Feuillets d ’H jpnos I 95

78 83

Ce c[ui importe le plus dans certaines situations c’eSt Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.
de maîtriser à temps l’euphorie.

84 '
79
Je remercie la chance qui a permis que les braconniers C’eSt mettre à v if son âme que de rebrousser chemin
de Provence se battent dans notre camp. La mémoire dans son intimité avec un être, en même temps qu’on
sylvestre de ces primitifs, leur aptitude pour le calcul, assume sa perfection. Ligoté, involontaire, j’éprouve
leur flair aigu par tous les temps, je serais surpris qu’une cette fatalité et demande pardon à cet être.
défaillance survînt de ce côté. Je veillerai à ce qu’ils
soient chaussés comme des dieux !

85

80
Curiosité glacée. Évaluation sans objet.

Nous sommes des malades sidéraux incurables aux­


quels la vie sataniquement donne l’illusion de la santé.
Pourquoi ? Pour dépenser la vie et railler la santé ? 86
(Je dois combattre mon penchant pour ce genre de
pessimisme atonique, héritage intellectuel...)
Les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui
n’exiSte pas. Elles éliminent la gratitude et ne doivent
qu’au printemps.
81

L ’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne


la beauté. 87

LS*, je vous remercie pour l’homodépôt Durance 12.


Il entre en fonction dès cette nuit. V ous veillerez à ce
82
que la jeune équipe affeCtée au terrain 11e se laisse pas
entraîner à apparaître trop souvent dans les rues de
Sobres amandiers, oliviers batailleurs et rêveurs, sur
l’éventail du crépuscule, portez notre étrange santé. * Pierre Zyngerman, alias Léon Saingermain.
i ç)6 Fureur et mjH'ere Feuillets d’Hjpnos 197

Duranceville. Filles et cafés dangereux plus d’une minute.


Cependant ne tirez pas trop sur la bride. Je ne veux pas
de mouchard dans l’équipe. Hors du réseau, qu’on ne 88
communique pas. Stoppez vantardise. Vérifiez à deux
sources corps renseignements. Tenez compte cinquante
pour cent romanesque dans la plupart des cas. Apprenez Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin...
à vos hommes à prêter attention, à rendre compte exacte­
ment, à savoir poser l’arithmétique des situations. Ras­
semblez les rumeurs et faites synthèse. Point de chute
et boîte à lettres chez l’ami des blés. Éventualité opéra­ 89
tion Waffen, camp des étrangers, les Mées, avec débor­
dement sur Juifs et Résistance. Républicains espagnols
très en danger. Urgent que vous les préveniez. Quant à
François exténué par cinq nuits d’alertes successives,
vous, évitez le combat. Homodépôt sacré. Si alerte,
me dit : « J’échangerais bien mon sabre contre un café ! »
dispersez-vous. Sauf pour délivrer camarade capturé, ne
donnez jamais à l’ennemi signe d’existence. Interceptez François a vingt ans.
suspefts. Je fais confiance à votre discernement. Le camp
ne sera jamais montré. Il n’exiSte pas de camp, mais des
charbonnières qui ne fument pas. Aucun linge d’étendu
au passage des avions, et tous les hommes sous les arbres 90
et dans le taillis. Personne ne viendra vous voir de ma
part, l’ami des blés et le Nageur exceptés. A vec les
hommes de l’équipe soyez rigoureux et attentionné. O n donnait jadis un nom aux diverses tranches de la
Amitié ouate discipline. Dans le travail, faites toujours durée : ceci était un jour, cela un mois, cette église vide,
quelques kilos de plus que chacun, sans en tirer orgueil. une année. Nous voici abordant la seconde où la mort
Mangez et fumez visiblement moins qu’eux. N ’en pré­ eSt la plus violente et la vie la mieux définie.
férez aucun à un autre. N ’admettez qu’un mensonge
improvisé et gratuit. Q u ’ils ne s’appellent pas de loin.
Q u’ils tiennent leur corps et leur literie propres. Q u ’ils
apprennent à chanter bas et à ne pas siffler d’air obsédant,
à dire telle qu’elle s’offre la vérité. La nuit, qu’ils mar­
91
chent en bordure des sentiers. Suggérez les précautions;
laissez-leur le mérite de les découvrir. Émulation excel­ Nous errons auprès de margelles dont on a soustrait
lente. Contrariez les habitudes monotones. Inspirez celles
les puits.
que vous ne voulez pas trop tôt voir mourir. Enfin,
aimez au même moment qu’eux les êtres qu’ils aiment.
Additionnez, ne divisez pas. T out va bien ici. Affeftions.
HYPNOS.
92

Tout ce qui a le visage de la colère et n’élève pas la


voix.
198 Fureur et mjHère Feuillets d ’Hypnos 199
l’aisselle de l’appareil pour avertir que c’eSt fini. Il ne
reSte plus qu’à rassembler le trésor éparpillé. D e même
93 le poète...

Le combat de la persévérance.
La symphonie qui nous portait s’eSt tue. Il faut croire 98
à l’alternance. Tant de mystères n’ont pas été pénétrés
ni détruits.
La ligne de vo l du poème. Elle devrait être sensible à
chacun.
94

Ce matin, comme j’examinais un tout petit serpent


qui se glissait entre deux pierres : « L ’orvet du deuil »,
99
s’eSt écrié Félix. La disparition de Lefèvre, tué la semaine
passée, affleure superstitieusement en image. Tel un perdreau mort, m’eSt apparu ce pauvre infirme

3ue les Miliciens ont assassiné à Vachères après l’avoir


épouillé des hardes qu’il possédait, l’accusant d’héberger
des réfraéiaires. Les bandits avant de l’achever jouèrent
95 longtemps avec une fille qui prenait part à leur expédi­
tion. Un œil arraché, le thorax défoncé, l’innocent
Les ténèbres du Verbe m’engourdissent et m’immu­ absorba cet enfer et le u r s rires .
nisent. Je ne participe pas à l’agonie féerique. D ’une (Nous avons capturé la fille.)
sobriété de pierre, je demeure la mère de lointains
berceaux.

100

96
Nous devons surmonter notre rage et notre dégoût,
nous devons les faire partager, afin d’élever et d’élargir
T u ne peux pas te relire mais tu peux signer. notre aftion comme notre morale.

97 101

L ’avion déboule. Les pilotes invisibles se délestent


de leur jardin nofturne puis pressent un feu bref sous Imagination, mon enfant.
200 Fureur et myttère Feuillets d ’Hypnos 201

102 108

La mémoire eSt sans a&ion sur le souvenir. Le sou­ Pouvoirs passionnés et règles d’aftion.
venir eSt sans force contre la mémoire. Le bonheur ne
monte plus.

109
103

Toute la masse d’arôme de ces fleurs pour rendre


Un mètre d’entrailles pour mesurer nos chances. sereine la nuit qui tombe sur nos larmes.

104
ix o

Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.


L ’éternité n’eSt guère plus longue que la vie.

105
n i
L ’esprit, de long en large, comme cet inseâe qui
aussitôt la lampe éteinte gratte la cuisine, bouscule le
silence, triture les saletés. La lumière a été chassée de nos yeux. Elle eSt enfouie
quelque part dans nos os. À notre tour nous la chassons
pour lui restituer sa couronne.
106

Devoirs infernaux. 112

Le timbre paradisiaque de l’autorisation cosmique.


107
(Au plus étroit de ma nuit, que cette grâce me soit
accordée, bouleversante et significative plus encore que
O n ne fait pas un lit aux larmes comme à un visiteur ces signes perçus d’une telle hauteur qu’il n’eSt nul
de passage. besoin de les conjeâurer.)
R. CH AR
10
202 Feuillets d ’ Hypnos 203
Fureur et mytfère

118
“ 3

Être le familier de ce qui ne se produira pas, dans Femme de punition.


une religion, une insensée solitude, mais dans cette Femme de résurrection.
suite d’impasses sans nourriture où tend à se perdre le
visage aimé.
XI9
114 Je pense à la femme que j’aime. Son visage soudain
s’eSt masqué. Le vide eSt à son tour malade.
Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement.

120

” 5
Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui
s’allume n’éclaire pas. C ’eSt loin, très loin de vous, que
A u jardin des Oliviers, qui était en surnombre ? le cercle illumine.

116 121

Ne pas tenir compte outre mesure de la duplicité qui J’ai visé le lieutenant et Esclabesang le colonel. Les
se manifeste dans les êtres. E n réalité, le filon eSt sectionné genêts en fleurs nous dissimulaient derrière leur vapeur
en de multiples endroits. Que ceci soit Stimulant plus jaune flamboyante. Jean et Robert ont lancé les gam-
que sujet d’irritation.17 tnons. La petite colonne ennemie a immédiatement battu
en retraite. Excepté le mitrailleur, mais il n’a pas eu le
temps de devenir dangereux : son ventre a éclaté. Les
deux voitures nous ont servi à filer. La serviette du
117 colonel était pleine d’intérêt.

Claude me dit : « Les femmes sont les reines de l’ab­


surde. Plus un homme s’engage avec elles, plus elles 122
compliquent cet engagement. D u jour où je suis devenu
“ partisan ” , je n’ai plus été malheureux ni déçu... »
Il sera toujours temps d’apprendre à Claude qu’on ne Fontaine-la-pauvre, fontaine somptueuse.
taille pas dans sa vie sans se couper. (La marche nous a scié les reins, excavé la bouche.)
204 Fureur et myHère Feuillets d ’Hypnos 205
des autres que les organes d’un même corps, solidaires
en son économie.
123 Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il
encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve
et d’évasion ? L ’homme, d’un pas de somnambule,
Dans ces jeunes hommes, un émouvant appétit de marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant
conscience. Nulle trace des étages montés et descendus des inventeurs...
si souvent par leurs pères. A h 1 pouvoir les mettre dans
le droit chemin de la condition humaine, celle dont on
ne craindra pas qu’il faille un jour la réhabiliter. Mais
D ieu se tenant à l’écart de nos querelles et l’étau des 128
origines sentant ses pouvoirs lui échapper, il faudra
exiger des experts nouveaux une ampleur de pensée et
une minutie d’application dont je ne saisis pas les Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux
présages. de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé,
bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger.
Deux compagnies de SS et un détachement de miliciens
124 le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de
leurs mortiers. Alors commença l’épreuve.
Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés
LA FRANCE-DES-CAVERNES de se rassembler sur la place centrale. Les clés sur les
portes. Un vieux, dur d’oreille, qui ne tenait pas compte
assez vite de l’ordre, vit les quatre murs et le toit de sa
grange voler en morceaux sous l’effet d’une bombe.
I25 Depuis quatre heures j’étais éveillé. Marcelle était venue
à mon volet me chuchoter l’alerte. J’avais reconnu
immédiatement l’inutilité d’essayer de franchir le cordon
Mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes
d’état-major. de surveillance et de gagner la campagne. Je changeai
rapidement de logis. La maison inhabitée où je me réfu­
giai autorisait, à toute extrémité, une résistance armée effi­
cace. Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux
126 jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas
un des miens n’ était présent au village. Cette pensée me
rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes
Entre la réalité et son exposé, il y a ta vie qui magnifie consignes et resteraient tapis. Des coups me parvenaient,
la réalité, et cette abjeftion nazie qui ruine son exposé. ponétués d’injures. Les SS avaient surpris un jeune maçon
qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à
leurs tortures. Une voix se penchait hurlante sur le corps
tuméfié : « O ù eSt-il ? Conduis-nous », suivie de silence.
127
Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une
tage insensée s’empara de moi, chassa mon angoisse. Mes
Viendra le temps où les nations sur la marelle de mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée,
l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes exaltaient sa puissance contenue. Je calculais que le
2 C>6 Fureur et myH'ere Feuillets d ’ Hypnos 207
malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fata­
lement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort
avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de chaque 132
rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se
rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan
concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement Il semble que l’imagination qui hante à des degrés
sur les SS, les paralysant « en toute bonne foi ». Le divers l’esprit de toute créature soit pressée de se séparer
maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se d’elle quand celle-ci ne lui propose que « l’impossible »
fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus et « l’inaccessible » pour extrême mission. Il faut admettre
loin. A vec une prudence infinie, maintenant des yeux que la poésie n’eSt pas partout souveraine.
anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient
comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris
à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais
à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait 133
se rompre.
J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-
« Les œuvres de bienfaisance devront être maintenues
là, bien au-delà du sacrifice*.
parce que l’homme n’e§t pas bienfaisant. » Sottise. A h !
pauvreté sanglante.

129

134
Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’auâtère
nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à
leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers. Nous sommes pareils à ces poissons retenus vifs dans
la glace des lacs de montagne. La matière et la nature
semblent les protéger cependant qu’elles limitent à
peine la chance du pêcheur.
130

J’ai confectionné avec des déchets de montagnes des


hommes qui embaumeront quelque temps les glaciers. 135

Il ne faudrait pas aimer les hommes pour leur être


131 d’un réel secours. Seulement désirer rendre meilleure
telle expression de leur regard lorsqu’il se pose sur plus
À tous les repas pris en commun, nous invitons la appauvri qu’ eux, prolonger d’une seconde telle minute
liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert agréable de leur vie. À partir de cette démarche et chaque
reste mis. racine traitée, leur respiration se ferait plus sereine.
Surtout ne pas entièrement leur supprimer ces sentiers
* N’était-ce pas le hasard qui m’avait choisi pour prince ce pénibles, à l’effort desquels succède l’évidence de la
jour-là plutôt que le cœur mûri pour moi de ce village ? (1945-) vérité à travers pleurs et fruits.
208 Fureur et myBere Feuillets d ’Hypnos 209

136
139

La jeunesse tient la bêche. A h ! qu’on ne l’en dessai­


sisse pas 1 C’eSt l’enthousiasme qui soulève le poids des années.
C’eSt la supercherie qui relate la fatigue du siècle.

137
140

Les chèvres sont à la droite du troupeau. (Il eSt bien


que la ruse côtoie l’innocence quand le berger eSt bon, La vie commencerait par une explosion et finirait par
le chien eSt sûr.) un concordat ? C ’eSt absurde.

138 141

Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelque La contre-terreur c’eSt ce vallon que peu à peu le
cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser brouillard comble, c’eSt le fugace bruissement des
la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé! feuilles -comme un essaim de fusées engourdies, c’eSt
Nous étions sur les hauteurs dominant CéreSte, des cette pesanteur bien répartie, c’eSt cette circulation ouatée
armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en d’animaux et d’insettes tirant mille traits sur l’écorce
nombre aux SS. E ux ignorant que nous étions là. Aux tendre de la nuit, c’eSt cette graine de luzerne sur la
yeux qui imploraient partout autour de moi le signal fossette d’un visage caressé, c’eSt cet incendie de la lune
d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête... Le soleil de qui ne sera jamais un incendie, c’eSt un lendemain mi­
juin glissait un froid polaire dans mes os. nuscule dont les intentions nous sont inconnues, c’eSt
Il eSt tombé comme s’il ne distinguait pas ses bour­ un buSte aux couleurs vives qui s’eSt plié en souriant,
reaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle c’eSt l’ombre, à quelques pas, d’un bref compagnon
de vent eût dû le soulever de terre. accroupi qui pense que le cuir de sa ceinture va céder...
Je n’ai pas donné le signal parce que ce village devait Qu’importent alors l’heure et le lieu où le diable nous a
être épargné à tout p r ix . Q u ’eSt-ce qu’un village? Un fixé rendez-vous !
village pareil à un autre? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet
ultime instant ?14
*
2

142

Le temps des monts enragés et de l’amitié fantastique.


210 Fureur et myH'ere Feuillets d ’Hypnos 211

143 148

ève- des-montagnes. Cette jeune femme dont la vie « Le voilà ! » Il e§t deux heures du matin. L ’avion
insécable avait l’exafte dimension du cœur de notre nuit. a vu nos signaux et réduit son altitude. La brise ne gênera
pas la descente en parachute du visiteur que nous atten­
dons. La lune eSt d’étain v if et de sauge. « L ’école des
poètes du tympan », chuchote Léon qui a toujours le
144
mot de la situation.

Comme se sont piqués tes vieux os de papillon !

149

M5
M on bras plâtré me fait souffrir. Le cher dofteur Grand
Sec s’eët débrouillé à merveille malgré l’enflure. Chance
D u bonheur qui n’eSt que de l’anxiété différée. Du que mon subconscient ait dirigé ma chute avec tant d’à-
bonheur bleuté, d’une insubordination admirable, qui propos. Sans cela la grenade que je tenais dans la main,
s’élance du plaisir, pulvérise le présent et toutes ses dégoupillée, risquait fort d’éclater. Chance que les feld-
instances. gendarmes n’aient rien entendu, grâce au moteur de
leur camion qui tournait. Chance que je n’aie pas perdu
connaissance avec ma tête en pot de géranium... Mes
camarades me complimentent sur ma présence d’esprit.
146 Je les persuade difficilement que mon mérite eSt nul. T out
s’eSt passé en dehors de moi. A u bout des huit mètres
Roger était tout heureux d’être devenu dans l’eStime de chute j’avais l’impression d’être un panier d’os dis­
de sa jeune femme le mari-qui-cachait-dieu. loqués. Il n’en a presque rien été heureusement.
Je suis passé aujourd’hui au bord du champ de tour­
nesols dont la vue l’inspirait. La sécheresse courbait la
tête des admirables, des insipides fleurs. C ’eSt à quelques
pas de là que son sang a coulé, au pied d’un vieux 150
mûrier, sourd de toute l’épaisseur de son écorce.14 *
7
C’eSt un étrange sentiment que celui de fixer le destin
de certains êtres. Sans votre intervention, la médiocre
147 table tournante de la vie n’aurait pas autrement regimbé.
Tandis que les voici livrés à la grande conjoncture
pathétique...
Serons-nous plus tard semblables à ces cratères où les
volcans ne viennent plus et où l’herbe jaunit sur sa tige?
212 ¥ tireur et mystère Feuillets d ’Hypnos 213
libre arbitre n’existerait pas. L ’être se définirait par
rapport à ses cellules, à son hérédité, à la course brève
151 ou prolongée de son deStin... Cependant il existe entre
tout cela et l’Homme une enclave d’inattendus et de méta­
morphoses dont il faut défendre l’accès et assurer le
Réponds « absent » toi-même, sinon tu risques de maintien.)
ne pas être compris.

156
152
Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de
l’univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente.
Le silence du matin. L ’appréhension des couleurs.
La chance de l’épervier.

157
153
Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort
de Robert G. (Émile Cavagni), tué dans une embuscade
Je m’explique mieux aujourd’hui ce besoin de sim­ à Forcalquier, dimanche. Les Allemands m’enlèvent
plifier, de faire entrer tout dans un, à l’instant de décider mon meilleur frère d’adtion, celui dont le coup de pouce
si telle chose doit avoir lieu ou non. L ’homme s’éloigne faisait dévier les catastrophes, dont la présence ponc­
à regret de son labyrinthe. Les mythes millénaires le tuelle avait une portée déterminante sur les défaillances
pressent de ne pas partir.154 possibles de chacun. Homme sans culture théorique
mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau
fixe, son diagnostic était sans défaut. Son comportement
était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux,
154 il menait ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence.
Il portait ses quarante-cinq ans verticalement, tel un
arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesan­
Le poète, susceptible d’exagération, évalue correc­ teur inutile. Inébranlablement.
tement dans le supplice.

158
155
Nous découvrons, à l’évoquer, des ailes adaptables,
J’aime ces êtres tellement épris de ce que leur cœur des sourires sans rancune, au bagne vulgaire des voleurs
imagine la liberté qu’ils s’immolent pour éviter au p?u et des assassins. L ’Homme-au-poing-de-cancer, le grand
de liberté de mourir. Merveilleux mérite du peuple. (Le Meurtrier interne a innové en notre faveur.
F eu illets d ’ Hypnos 215
214 Fureur et myH'ere

164
J59
Fidèles et démesurément vulnérables, nous opposons
Une si étroite affinité existe entre le coucou et les êtres la conscience de l’événement au gratuit (encore un mot
furtifs que nous sommes devenus, que cet oiseau si peu
de déféqué).
visible, ou qui revêt un grisâtre anonymat lorsqu’il tra­
verse la vue, en écho à son chant écartelant, nous arrache
un long frisson.
165

160 Le fruit eSt aveugle. C ’eSt l’arbre qui voit.

Rosée des hommes qui trace et dissimule ses frontières


entre le point du jour et l’émersion du soleil, entre les
166
yeux qui s’ouvrent et le cœur qui se souvient.

Pour qu’un héritage soit réellement grand, il faut que


la main du défunt ne se voie pas.
161

Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi


167
seul. Là eSt ton contrat.

K etty, la chienne, prend autant de plaisir que nous à


réceptionner. Elle va de l’un à l’autre saris aboyer, en
162
connaissance hardie de la chose. Le travail terminé, elle
s’étale heureuse sur la dune des parachutes et s’endort.
Voici l’époque où le poète sent se dresser en lui cette
méridienne force d 'ascension.
168

163
Résistance n’eSt qu’ espérance. Telle la lune d’Hypnos,
pleine cette nuit de tous ses quartiers, demain vision
sur le passage des poèmes.
Chante ta soif irisée.
2l 6 Fureur et myfière Feuillets d ’Hypnos 217

169 174

La perte de la vérité, l’oppression de cette ignominie


La lucidité eët la blessure la plus rapprochée du soleil.
dirigée qui s’intitule bien (le mal, non dépravé, inspiré,
fantasque eSt utile) a ouvert une plaie au flanc de l’homme
que seul l’espoir du grand lointain informulé (le vivant
>
inespéré) atténue. Si l’absurde eSt maître ici-bas, je
I 17° choisis l’absurde, l’antistatique, celui qui me rapproche
I le plus des chances pathétiques. Je suis homme de berges
— creusement et inflammation — ne pouvant l’être
1 Les rares moments de liberté sont ceux durant les­
quels l’inconscient se fait conscient et le conscient néant toujours de torrent.
(ou verger fou).

175

171 Le peuple des prés m’enchante. Sa beauté frêle et


dépourvue de venin, je ne me lasse pas de me la réciter.
Les cendres du froid sont dans le feu qui chante le Le campagnol, la taupe, sombres enfants perdus dans
refus. la chimère de l’herbe, l’orvet, fils du verre, le grillon,
moutonnier comme pas un, la sauterelle qui claque et
compte son linge, le papillon qui simule l’ivresse et agace
les fleurs de ses hoquets silencieux, les fourmis assagies
par la grande étendue verte, et immédiatement au-dessus
172 les météores hirondelles...
Prairie, vous êtes le boîtier du jour.
11 Je plains celui qui fait payer à autrui ses propres dettes
en les aggravant au prestige de la fausse vacuité.
176

Depuis le baiser dans la montagne, le temps se guide


173
sur l’été doré de ses mains et le lierre oblique.

Il en va de certaines femmes comme des vagues de


la mer. En s’élançant de toute leur jeunesse elles fran­
chissent un rocher trop élevé pour leur retour. Cette - T77
flaque désormais croupira là, prisonnière, belle par
éclair, à cause des cristaux de sel qu’elle renferme et qui Les enfants réalisent ce miracle adorable de demeurer
lentement se substituent à son vivant. des enfants et de voir par nos yeux.
n
218 Fureur et mjfière Feuillets d ’Fljpnos 219

178 181

La reproduâdon en couleur du Prisonnier de Georges J’envie cet entant qui se penche sur l’écriture du soleil,
de La T our que j’ai piquée sur le mur de chaux de la puis s’enfuit vers l’école, balayant de son coquelicot
pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son pensums et récompenses.
sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais
combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfra&aire
qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves
de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute.
182
Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange
rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent
immédiatement secours. A u fond du cachot, les minutes Lyre pour des monts internés.
de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme
assis. Sa maigreur d’ortie sèche,-je ne vois pas un souve­
nir pour la faire frissonner. L ’écuelle eêt une ruine. Mais
la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe
183
de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que
n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maî­ Nous nous battons sur le pont jeté entre l’être vulné­
trisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres rable et son ricochet aux sources du pouvoir formel.
humains.

184
*79
Guérir le pain. Attabler le vin.
Venez à nous qui chancelons d’insolation, sœur sans
mépris, ô nuit !

185
180
Quelquefois mon refuge eSt le mutisme de Saint-JuSt
à la séance de la Convention du 9 Thermidor. Je com­
C’eSt l’heure où les fenêtres s’échappent des maisons prends, oh combien, la procédure de ce silence, les volets
pour s’allumer au bout du monde où va poindre notre de cristal à jamais tirés sur la communication.
monde.
2 20 Fureur et myH'ere Feuillets d ’Hyptios 221

186 191

Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ? L ’heure la plus droite c’eSt lorsque l’amande jaillit de
sa rétive dureté et transpose ta solitude.

187
192

L ’a&ion qui a un sens pour les vivants n’a de valeur que


pour les morts, d’achèvement que dans les consciences Je vois l’espoir, veine d’un fluvial lendemain, décliner
qui en héritent et la questionnent. dans le geSte des êtres qui m’entourent. Les visages que
j’aime dépérissent dans les mailles d’une attente qui les
ronge comme un acide. Ah, que nous sommes peu aidés
et mal encouragés ! La mer et son rivage, ce pas visible,
188 sont un tout scellé par l’ennemi, gisant au fond de
la même pensée, moule d’une matière où entrent, à
part égale, la rumeur du désespoir et la certitude de
Entre le monde de la réalité et moi, il n’y a plus aujour­ résurreâion.
d’hui d’épaisseur triste.

193
189

L ’insensibilité de notre sommeil eSt si complète que


Combien confondent révolte et humeur, filiation et le galop du moindre rêve ne parvient pas à le traverser,
inflorescence du sentiment. Mais aussitôt que la vérité à le rafraîchir. Les chances de la mort sont submergées
trouve un ennemi à sa taille, elle dépose l’armure de par une inondation d’absolu telle qu’y penser suffit à
l’ubiquité et se bat avec les ressources mêmes de sa condi­ faire perdre la tentation de la vie qu’on appelle, qu’on
tion. Elle eSt indicible la sensation de cette profondeur supplie. Il faut beaucoup nous aimer, cette fois encore,
qui se volatilise en se concrétisant. respirer plus fort que le poumon du bourreau.

190 194

Inexorable étrangeté ! D ’une vie mal défendue, rouler f Je me fais violence pour conserver, malgré mon
jusqu’aux dés vifs du bonheur. * humeur, nia voix d’encre. Aussi eSt-ce d’une plume à bec
222 Fureur et myHère Feuillets d ’Hypnos 223

de bélier, sans cesse éteinte, sans cesse rallumée, ramas­


sée, tendue et d’une haleine, que j’écris ceci, que j’oublie
cela. Automate de la vanité ? Sincèrement non. Nécessité 199
de contrôler l’évidence, de la faire créature.

Il y a deux âges pour le poète : l’âge durant lequel la


poésie, à tous égards, le maltraite, et celui où elle se
laisse follement embrasser. Mais aucun n’eSt entièrement
x95 défini. E t le second n’eSt pas souyerain.

Si j’en réchappe, je sais que je devrai rompre avec


l’arôme de ces années essentielles, rejeter (non refouler)
silencieusement loin de moi mon trésor, me reconduire 200
jusqu’au principe du comportement le plus indigent
comme au temps où je me cherchais sans jamais accéder
à la prouesse, dans une insatisfaction nue, une connais­ C’eSt quand tu es ivre de chagrin que tu n’as plus du
sance à peine entrevue et une humilité questionneuse. chagrin que le cristal.

196 201

Cet homme autour duquel tourbillonnera un moment Le chemin du secret danse à la chaleur.
ma sympathie compte parce que son empressement à
servir coïncide avec tout un halo favorable et mes projets
à son égard. Dépêchons-nous d’œuvrer ensemble avant
que ce qui nous fait converger l’un vers l’autre ne tourne
202
inexplicablement à l’hoStile.

La présence du désir comme celle du dieu ignore le


philosophe. En revanche le philosophe châtie.
*97

Être du bond. N ’être pas du feStin, son épilogue.


203

198 J’ai vécu aujourd’hui la minute du pouvoir et de


l'invulnérabilité absolus. J’étais une ruche qui s’envolait
aux sources de l’altitude avec tout son miel et toutes ses
Si la vie pouvait n’être que du sommeil désappointé— abeilles.
Fureur et myftère
Feuillets d ’Hypnos 225
224

209
204

ô vérité, infante mécanique, reSte terre et murmure Mon inaptitude à arranger ma vie provient de ce que
au milieu des autres impersonnels ! je suis fidèle non à un seul mais à tous les êtres avec les­
quels je me découvre en parenté sérieuse. Cette constance
persiste au sein des contradictions et des différends.
L ’humour veut que je conçoive, au cours d’une de ces
205 interruptions de sentiment et de sens littéral, ces êtres
ligués dans l’exercice de ma suppression.
Le doute se trouve à l’origine de toute grandeur.
L ’injuStice historique s’évertue à ne pas le mentionner.
Ce doute-là eSt génie. N e pas le rapprocher de l’incertain 210
qui, lui, eSt provoqué par l’émiettement des pouvoirs
de la sensation.
T on audace, une verrue. T on aêlion, une image spé­
cieuse, par faveur coloriée.
(J’ai toujours présent en mémoire le propos niais de
206 ce charbonnier de Saumanes qui affirmait que la R évo­
lution française avait purgé la contrée d’un seigneur
Toutes les feintes auxquelles les circonstances me parfaitement criminel : un certain Sade. Un de ses
contraignent allongent mon innocence. Une main gigan­ exploits avait consisté à égorger les trois filles de son
tesque me porte sur sa paume. Chacune de ses lignes fermier. La culotte du Marquis était tendue avant que
ualifie ma conduite. E t je demeure là comme une plante la première beauté n’eût expiré...
Q ans son sol bien que ma saison soit de nulle part. L ’idiot n’en put démordre, l’avarice montagnarde ne
voulant évidemment rien céder.)

207
211

Certains de mes aftes se frayent une voie dans ma


nature comme le train parcourt la campagne, suivant la Les justiciers s’estompent. V oici les cupides tournant
même involonté, avec le même art qui fuit. le dos aux bruyères aérées.

208 212

L ’homme qui ne voit qu’une source ne connaît qu’un Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi
orage. Les chances en lui sont contrariées. à tournoyer.
zz6 Fureur et myftère F euillets d ’Hypnos 227

213 217

J’ai, ce matin, suivi des yeux Florence qui retournait Olivier le N oir m’a demandé une bassine d’eau pour
au Moulin du Calavon. Le sentier volait autour d’elle : nettoyer son revolver. Je suggérai la graisse d’arme.
un parterre de souris se chamaillant ! Le dos chaSte et Mais c’eSt bien l’eau qui convenait. Le sang sur les
les longues jambes n’arrivaient pas à se rapetisser dans parois de la cuvette demeurait hors de portée de mon
mon regard. La gorge de jujube s’attardait au bord de imagination. À quoi eût servi de se représenter la
mes dents. Jusqu’à ce que la verdure, à un tournant, silhouette honteuse, effondrée, le canon dans l’oreille,
me le dérobât, je repassai, m’émouvant à chaque note, dans son enroulement gluant ? Un justicier rentrait, son
son admirable corps musicien, inconnu du mien. labeur accompli, comme un qui, ayant bien rompu sa
terre, décrotterait sa bêche avant de sourire à la flambée
de sarments.

214

218
Je n’ai pas vu d’étoile s’allumer au front de ceux qui
allaient mourir mais le dessin d’une persienne qui, sou­
levée, permettait d’entrevoir un ordre d’objets dé­ Dans ton corps conscient, la réalité eSt en avance de
chirants ou résignés, dans un vaSte local où des servantes quelques minutes d’imagination. Ce temps jamais rat­
heureuses circulaient. trapé eSt un gouffre étranger aux a£tes de ce monde. Il
n’eSt jamais une ombre simple malgré son odeur de clé­
mence noêturne, de survie religieuse, d’enfance incor­
ruptible.
215

Têtes aux sèves poisseuses survenues, on ne sait trop 219


pourquoi, dans notre hiver et figées là, depuis. Un futur
souillé s’inscrit dans leurs lignes. Tel ce Dubois que sa
graisse Spartiate de mouchard entérine et perpétue. Brusquement tu te souviens que tu as un visage. Les
JuStes du ciel et balle perdue, accordez-lui les palmes de traits qui en formaient le modelé n’étaient pas tous des
votre humour... traits chagrins, jadis. Vers ce multiple paysage se levaient
des êtres doués de bonté. La fatigue n’y charmait pas que
des naufrages. La solitude des amants y respirait.
Regarde. T on miroir s’eSt changé en feu. Insensiblement
216 tu reprends conscience de ton âge (qui avait sauté du
calendrier), de ce surcroît d’existence dont tes efforts
Vont faire un pont. Recule à l’intérieur du miroir. Si tu
Il n’eSt plus question que le berger soit guide. Ainsi n’en consumes pas l’auStérité du moins la fertilité n’en
en décide le politique, ce nouveau fermier général. eSt pas tarie.
228 Fureur et mjHere Feuillets d ’Hypnos 229
Seront tes cendres,
Celles imaginaires de ta vie immobile sur son cône
220 d’ombre.

Je redoute réchauffement tout autant que la chlorose 222


des années qui suivront la guerre. Je pressens que l’una­
nimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu’une
durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux. Je ne suis
combat. Ici, on se prépare à revendiquer l’abstrait, là pas heureux et pourtant tu suffis. Bougeoir ou météore,
on refoule en aveugle tout ce qui eSt susceptible d’atté­ il n’eSt plus de cœur gros ni d’avenir sur terre. Les
nuer la cruauté de la condition humaine de ce siècle et marches du crépuscule révèlent ton murmure, gîte de
lui permettre d’accéder à l’avenir, d’un pas confiant. Le menthe et de romarin, confidence échangée entre les
mal partout déjà eSt en lutte avec son remède. Les fan­ rousseurs de l’automne et ta robe légère. T u es l’âme
tômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes de la montagne aux flancs profonds, aux roches tues
dont l’âme empirique eSt un amas de glaires et de derrière des lèvres d’argile. Que les ailes de ton nez fré­
névroses. Cette pluie qui pénètre l’homme jusqu’à l’os missent. Que ta main ferme le sentier et rapproche le
c’eSt l’espérance d’agression, l’écoute du mépris. On se rideau des arbres. Ma renarde, en présence des deux
précipitera dans l’oubli. O n renoncera à mettre au rebut, a§tres, le gel et le vent, je place en toi toutes les espérances
à retrancher et à guérir. O n supposera que les morts éboulées, pour un chardon viêlorieux de la rapace
inhumés ont des noix dans leurs poches et que l’arbre solitude.
un jour fortuitement surgira.
ô vie, donne, s’il eSt temps encore, aux vivants un peu
de ton bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par­
dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu 223
n’es pas aussi accidentelle et privée de remords qu’on
le dit. Ce n’eSt pas la flèche qui eSt hideuse, c’eSt le croc.
Vie qui ne peut ni ne veut plier sa voile, vie que les
vents ramènent fourbue à la glu du rivage, toujours
prête cependant à s’élancer par-dessus l’hébétude, vie
de moins en moins garnie, de moins en moins patiente,
221 désigne-moi ma part si tant eSt qu’elle existe, ma part
justifiée dans le destin commun au centre duquel ma
singularité fait tache mais retient l’amalgame.
L a carte du soir

Une fois de plus l’an nouveau mélange nos yeux.


D e hautes herbes veillent qui n’ont d’amour qu’avec le 224
feu et la prison mordue.
Après seront les cendres du vainqueur m..
E t le conte du mal ; L Autrefois au moment de me mettre au lit, l’idée d’une
Seront les cendres de l’amour ; taort temporaire au sein du sommeil me rassérénait,
L ’églantier au glas survivant ; Aujourd’hui je m’endors pour vivre quelques heures.
230 Fureur et myH'ere Feuillets d ’ Hypnos 231

225 230

L ’enfant ne voit pas l’homme sous un jour sûr mais Toute la vertu du ciel d’août, de notre angoisse confi­
sous un jour simplifié. Là eSt le secret de leur insé­ dente, dans la voix d’or du météore.
parabilité.

231
226

Peu de jours avant son supplice, Roger Chaudon me


Un jugement qui engage ne fortifie pas toujours. disait : « Sur cette terre, on eSt un peu dessus, beaucoup
dessous. L ’ordre des époques ne peut être inversé. C’eSt,
au fond, ce qui me tranquillise, malgré la joie de vivre
qui me secoue comme un tonnerre... »
227

L ’homme est capable de faire ce qu’il eSt incapable 232


d’imaginer. Sa tête sillonne la galaxie de l’absurde.
L ’exceptionnel ne grise ni n’apitoie son meurtrier.
Celui-là, hélas 1 a les yeux qu’il faut pour tuer.
228

233
Pour qui œuvrent les martyrs ? La grandeur réside
dans le départ qui oblige. Les êtres exemplaires sont de
vapeur et de vent. Considère sans en être affeété que ce que le mal pique
le plus volontiers ce sont les cibles non averties dont il
a pu s’approcher à loisir. Ce que tu as appris des hommes
-y leurs revirements incohérents, leurs humeurs ingué­
229 rissables, leur goût du fracas, leur subjeftivité d’arle­
quin — doit t’inciter, une fois l’aéfion consommée, à ne
pas t’attarder trop sur les lieux de vos rapports.
La couleur noire renferme l 'im possible vivant. Son
champ mental eSt le siège de tous les inattendus, de tous
les paroxysmes. Son prestige escorte les poètes et prépare vv
les hommes d’a&ion.
252 Fureur et mjB'ere Feuillets d ’ Hypnos 233
{

234

L A R O SE D E C H Ê N E
Paupières aux portes d’un bonheur fluide comme la
chair d’un coquillage, paupières que l’œil en furie ne
peut faire chavirer, paupières, combien suffisantes !
Chacune des lettres qui composent ton nom, ô Beauté, au
tableau d ’ honneur des supplices, épouse la plane sim p licité du
soleil, s ’ inscrit dans la phrase géante qui barre le ci\el, et s ’ associe
235 à l ’ homme acharné à trom per son deBin avec son contraire
indom ptable : l ’ espérance.

L ’angoisse, squelette et cœur, cité et forêt, ordure et


magie, intègre désert, illusoirement vaincue, viftorieuse,
muette, maîtresse de la parole, femme de tout homme,
ensemble, et Homme.

236

« Mon corps était plus immense que la terre et je n’en


connaissais qu’une toute petite parcelle. J’accueille des
promesses de félicité si innombrables, du fond de mon
âme, que je te supplie de garder pour nous seuls ton
nom. »

237

Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la


Beauté. Toute la place eët pour la Beauté.

'A

R. CHAR ZZ
- -êL
LES LOYAUX ADVERSAIRES
SUR L A N A P P E D ’U N É T A N G G L A C É

Je t’aime,
Hiver aux graines belliqueuses.
Maintenant ton image luit
Là où son cœur s’eSt penché.

C R A Y O N D U P R ISO N N IE R

Un amour dont la bouche eSt un bouquet de brumes,


Éclôt et disparaît.
Un chasseur va le suivre, un guetteur l’apprendra,
Et ils se haïront tous deux, puis ils se maudiront tous
trois.
Il gèle au dehors, la feuille passe à travers l’arbre.
238 Fureur et mjH'ere L es Loyaux Adversaires 239

U N O ISE A U ... SUR L E V O L E T D ’U N E F E N Ê T R E

Un oiseau chante sur un fil Visage, chaleur blanche,


Cette vie simple, à fleur de terre. Sœur passante, sœur disant,
Notre enfer s’en réjouit. Suave persévérance,
Visage, chaleur blanche.
Puis le vent commence à souffrir
E t les étoiles s’en avisent.

ô folles, de parcourir
Tant de fatalité profonde !
CH AUM E DES VO SG ES

I 939 -

Beauté, ma toute-droite, par des routes si ladres,


L ’O R D R E L É G IT IM E À l’étape des lampes et du courage clos,
Que je me glace et que tu sois ma femme de décembre.
E S T Q U E L Q U E F O IS IN H U M A IN
Ma vie future, c’eSt ton visage quand tu dors.

Ceux qui partagent leurs souvenirs,


La solitude les reprend, aussitôt fait silence.
L ’herbe qui les frôle éclôt de leur fidélité. LE TH OR
Que disais-tu ? T u me parlais d’un amour si lointain
Q u’il rejoignait ton enfance.
Tant de Stratagèmes s’emploient dans la mémoire 1 Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous
étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les
guêpes n’allaient plus aux ronces et les oiseaux aux
branches. L ’air ouvrait aux hôtes de la matinée sa tur­
bulente immensité. Ce n’étaient que filaments d’ailes,
tentation de crier, voltige entre lumière et transparence.
Le T hor s’exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont
Ventoux, miroir des aigles, était en vue.
Dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère
d’un âge perdu souriait à nos jeunes larmes.
240 Fureur et myH'ere L es Loyaux Adversaires 241

PÉNOM BRE C E T T E F U M É E Q U I N O U S P O R T A IT ...

J’étais dans une de ces forêts où le soleil n’a pas accès Cette fumée qui nous portait était sœur du bâton qui
mais où, la nuit, les étoiles pénètrent. Ce lieu n’avait le dérange la pierre et du nuagë qui ouvre le ciel. Elle
permis d’exister, que parce que l’inquisition des États n’avait pas mépris de nous, nous prenait tels que nous
l’avait négligé. Les servitudes abandonnées me mar­ étions, minces ruisseaux nourris de désarroi et d’espé­
quaient leur mépris. La hantise de punir m ’était retirée. rance, avec un verrou aux mâchoires et une montagne
Par endroit, le souvenir d’une force caressait la fugue dans le regard.
paysanne de l’herbe. Je me gouvernais sans doârine,
avec une véhémence sereine. J’étais l’égal de choses
dont le secret tenait sous le rayon d’une aile. Pour la
plupart, l’essentiel n’eSt jamais né, et ceux qui le pos­
sèdent ne peuvent l’échanger sans se nuire. Nul ne
consent à perdre ce qu’il a conquis à la pointe de sa L A P A T IE N C E
peine ! Autrement ce serait la jeunesse et la grâce, source
et delta auraient la même pureté.
J’étais dans une de ces forêts où le soleil n’a pas accès
mais où, la nuit, les étoiles pénètrent pour d’impla­ LE MOULIN
cables hostilités.
Un bruit long qui sort par le toit;
Des hirondelles toujours blanches;
Le grain qui saute, l’eau qui broie ;
E t l’enclos où l’amour se risque,
Étincelle et marque le pas.
CU R SE C E S S IS T I?

VAGABONDS

Neige, caprice d’enfant, soleil qui n’as que l’hiver Vagabonds, squs vos doux haillons,
pour devenir un aStre, au seuil de mon cachot de pierre, D eux étoiles rébarbatives
venez vous abriter. Sur les pentes d’Aulan, mes fils qui Croisent leurs jambes narratives,
sont incendiaires, mes fils qu’on tue sans leur fermer les Trinquent à la santé des prisons.
yeux s’augmentent de votre puissance.
242 Fureur et mjHère Les Loyaux Adversaires 243

LE NOMBRE

Us disent des mots qui leur restent au coin des yeux;


Ils suivent une route où les maisons leur sont fermées; D IS •••
Ils allument parfois une lampe dont la clarté les met en
pleurs ;
Ils ne se sont jamais comptés, ils sont trop !
Ils sont l’équivalent des livres dont la clé fut perdue. Dis ce que le feu hésite à dire
Soleil de l’air, clarté qui ose,
E t meurs de l’avoir dit pour tous.
AUXILIAIRES

Ceux qu’il faut attacher sur terre


Pour satisfaire la beauté,
Familiers autant qu’inconnus,
À l’image de la tempête,
Q u ’attendent-ils les uns des autres ?
Un nuage soudain les chasse.
Il suffit qu’ils aient existé
A u même instant qu’une mouette.

R E D O N N E Z -L E U R ...

Redonnez-leur ce qui n’eSt plus présent en eux,


Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi
et s’agiter sur l’herbe.
Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de
leur visage,
Us chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ;
E t qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.
LE POÈME PULVÉRISÉ
1945-1947
) \

ARGUMENT

Comment vivre sans inconnu devant soi ?


L e s hommes d ’ aujourd’ hui veulent que le poèm e soit à l ’ image
de leur vie, fa ite de s i p eu d ’ égards, de si p eu d ’ espace et brûlée
d ’intolérance.
Parce q u ’ i l ne leur eft p lu s loisible d ’agir suprêmement,
dans cette préoccupation fa ta le de se détruire p a r son sem blable,
parce que leur inerte richesse les frein e et les enchaîne, les
hommes d ’aujourd’hui, l ’inHinci affaibli, perdent, tout en se
gardant vivants, ju s q u ’à la poussière de leur nom.
N é de l ’ appel du devenir et de l ’ angoisse de la rétention,
le poèm e, s ’ élevant de son p u its de boue et d ’ étoiles, témoignera
presque silencieusement, q u 'il n 'éta it rien en lu i qui n ’ existâ t
vraiment ailleurs, dans ce rebelle et solitaire monde des contra­
dictions. t ,>

)
L E S T R O IS SΠURS

Mon amour à la robe de phare bleu,


je baise la fièvre de ton visage
où couche la lumière qui jouit en secret.

J’aime et je sanglote. Je suis vivant


et c’eSt ton cœur cette Étoile du Matin
à la durée victorieuse qui rougit avant
de rompre le combat des Constellations.

Hors de toi, que ma chair devienne la voile


qui répugne au vent.

Dans l’urne des temps secondaires


L ’enfant à naître était de craie.
La marche fourchue des saisons
Abritait d’herbe l’inconnu.

La connaissance divisible
Pressait d’averses le printemps.
Un aromate de pays
Prolongeait la fleur apparue.
250 Fureur et mytfère L e Poème pulvérisé 251
Communication qu’on outrage, Restez fleur et frontière,
Écorce ou givre déposés; Restez manne et serpent;
L ’air investit, le sang attise; Ce que la chimère accumule
L ’œil fait mystère du baiser. Bientôt délaisse le refuge.

Donnant vie à la route ouverte, Meurent les yeux singuliers


Le tourbillon vint aux genoux; E t la parole qui découvre.
E t cet élan, le lit des larmes La plaie qui rampe au miroir
S’en emplit d’un seul battement. ESt maîtresse des deux bouges.

Violente l’épaule s’entrouvre;


Muet apparaît le volcan.
II Terre sur quoi l’olivier brille,
T out s’évanouit en passage.

La seconde crie et s’évade


D e l’abeille ambiante et du tilleul vermeil.
Elle eSt un jour de vent perpétuel,
Le dé bleu du combat, le guetteur qui sourit
BIEN S É G A U X
Quand sa lyre profère : « Ce que je veux, sera. »

C ’eSt l’heure de se taire,


D e devenir la tour
Je suis épris de ce morceau tendre de campagne, de son
Que l’avenir convoite.
accoudoir de solitude au bord duquel les orages viennent
se dénouer avec docilité, au mât duquel un visage perdu,
Le chasseur de soi fuit sa maison fragile :
par instant s’éclaire et me regagne. D e si loin que je me
Son gibier le suit n’ayant plus peur.
souvienne, je me distingue penché sur les végétaux du
jardin désordonné de mon père, attentif aux sèves, bai­
Leur clarté eSt si haute, leur santé si nouvelle,
sant des yeux formes et couleurs que le vent semi-
Que ces deux qui s’en vont sans rien signifier
noéturne irriguait mieux que la main infirme des hommes.
N e sentent pas les sœurs les ramener à elles
Prestige d ’un retour qu’aucune fortune n’offusque. T ri­
D ’un long bâillon de cendre aux forêts blanches.
bunaux de midi, je veille. Moi qui jouis du privilège de
sentir tout ensemble accablement et confiance, défection
et courage, je n’ai retenu personne sinon l’angle fusant
d’une Rencontre.
III Sur une route de lavande et de vin, nous avons marché
côte à côte dans un cadre enfantin de poussière à gosier
de ronces, l’un se sachant aimé de l’autre. Ce n’eSt pas
Cet enfant sur ton épaule un homme à tête de fable que plus tard tu baisais derrière
E§t ta chance et ton fardeau. les brumes de ton lit constant. T e voici nue et entre
Terre en quoi l’orchidée brûle, toutes la meilleure seulement aujourd’hui où tu franchis
N e le fatiguez pas de vous. la sortie d’un hymne raboteux. L ’espace pour toujours
252 Fureur et mjB'ere L e Poème pulvérisé 25 3
eSt-il cet absolu et scintillant congé, chétive volte-face?
Mais prédisant cela j’affirme que tu vis; le sillon s’éclaire
entre ton bien et mon mal. La chaleur reviendra avec le
silence comme je te soulèverai, Inanimée.
H Y M N E À V O I X B A SSE

L ’Hellade, c’eSt le rivage déployé d’une mer géniale


D O N N E R B A C H M Ü H LE d’où s’élancèrent à l’aurore le souffle de la connaissance
et le magnétisme de l’intelligence, gonflant d’égale fer­
H iver 19 3 9 . tilité des pouvoirs qui semblèrent perpétuels; c’eSt plus
loin, une mappemonde d’étranges montagnes : une
Novem bre de brumes, entends sous le bois la cloche chaîne de volcans sourit à la magie des héros, à la ten­
du dernier sentier franchir le soir et disparaître, dresse serpentine des déesses, guide le vol nuptial de
l’homme, libre enfin de se savoir et de périr oiseau; c’eSt
le vœu lointain du vent séparer le retour dans les fers la réponse à tout, même à l’usure de la naissance, même
de l’absence qui passe. aux détours du labyrinthe. Mais ce sol massif fait du
diamant de la lumière et de la neige, cette terre impu­
Saison d’animaux pacifiques, de filles sans méchanceté, trescible sous les pieds de son peuple victorieux de la
vous détenez des pouvoirs que mon pouvoir contredit; mort mais mortel par évidence de pureté, une raison
vous avez les yeux de mon nom, ce nom qu’on me étrangère tente de châtier sa perfection, croit couvrir le
demande d’oublier. balbutiement de ses épis.
ô Grèce, miroir et corps trois fois martyrs, t’imaginer
Glas d’un monde trop aimé, j’entends les monstres c’eât te rétablir. Tes guérisseurs sont dans ton peuple
qui piétinent sur une terre sans sourire. Ma sœur ver­ et ta santé eSt dans ton droit. T on sang incalculable, je
meille eSt en sueur. Ma sœur furieuse appelle aux armes. l’appelle, le seul vivant pour qui la liberté a cessé d’être
maladive, qui me brise la bouche, lui du silence et moi
La lune du lac prend pied sur la plage où le doux feu du cri.
végétal de l’été descend à la vague qui l’entraîne vers un
lit de profondes cendres.

Tracée par le canon,


— vivre, limite immense —
la maison dans la forêt s’eSt allumée : J’H A B IT E U N E D O U L E U R
Tonnerre, ruisseau, moulin.

Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ces ten­


dresses parentes de l’automne auquel elles empruntent
sa placide allure et son affable agonie. L ’œil eSt précoce
ir à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère
te coucher sans fardeau : tu rêveras du lendemain et
254 Fureur et myH'ere L e Poème pulvérisé 255
ton lit te sera léger. T u rêveras que ta maison n’a plus
de vitres. T u es impatient de t’unir au vent, au vent qui
parcourt une année en une nuit. D ’autres chanteront
l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personni­
fient plus que la sorcellerie du sablier. T u condamneras SE U IL
la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à
quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.
Pourtant.
T u n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. T u es Quand s’ébranla le barrage de l’homme, aspiré par la
retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. faille géante de l’abandon du divin, des mots dans le
T u es furieux contre ton amour au centre d’une entente lointain, des mots qui ne voulaient pas se perdre, ten­
qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras tèrent de résister à l’exorbitante poussée. Là se décida
jamais monter. À quand la récolte de l’abîme? Mais tu la dynastie de leur sens.
as crevé les yeux du lion. T u crois voir passer la beauté J’ai couru jusqu’à l’issue de cette nuit diluvienne.
au-dessus des lavandes noires... Planté dans le flageolant petit jour, ma ceinture pleine
Q u’eSt-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus de saisons, je vous attends, ô mes amis qui allez venir.
haut, sans te convaincre ? Déjà je vous devine derrière la noirceur de l’horizon.
Il n’y a pas de siège pur. Mon âtre ne tarit pas de vœux pour vos maisons. Et
mon bâton de cyprès rit de tout son cœur pour vous.

L E M U G U E T Il
L ’E X T R A V A G A N T

J’ai sauvegardé la fortune du couple. Je l’ai suivi dans


son obscure loyauté. La vieillesse du torrent m ’avait Il ne déplaçait pas d’ombre en avançant, traduisant
lu sa page de gratitude. Un jeune orage s’annonçait; une audace tôt consumée, bien que son pas fût assez
La lumière de la terre me frôlait. E t pendant que se vulgaire. Ceux qui, aux premières heures de la nuit,
retraçait sur la vitre l’enfance du justicier (la clémence tâtent leur lit et le perdent ensuite de vue jusqu’au lende­
était morte), à bout de patience je sanglotais. main, peuvent être tentés par les similitudes. Ils cherchent
à s’extraire de quelques pierres trop sages, trop chaudes,
veulent se délivrer de l’emprise des cristaux à prétention
fabuleuse, que la morne démarche du quotidien sécrète,
aux lieux de son choix, avec des attouchements de suaire.
Tel n’était pas ce marcheur que le voile du paysage
lunaire, très bas, semblait ne pas gêner dans son mouve­
ment. Le gel furieux effleurait la surface de son front
sans paraître personnel. Une route qui s’allonge, un sentier
qui dévie sont conformes à l’élan de la pensée qui fre­
donne. Par la nuit d’hiver fantastiquement propre parce
256 ¥ tireur et mjHère L e Poème pulvérisé 257

qu’elle était commune à la généralité des habitants de


l’univers qui ne la pénétraient pas, le dernier comédien
n’allait plus exister. Il avait perdu tout lien avec le
volume ancien des sources propices aux interrogations,
avec les corps heureux qu’il s’était plu à animer auprès A F F R E S, D É T O N A T IO N , SIL E N C E
du sien lorsqu’il pouvait encore assigner une cime à son
plaisir, une neige à son talent. Aujourd’hui il rompait
avec la tristesse devenue un objet aguerri, avec la frayeur
du convenu. La terre avait faussé sa persuasion, la terre, Le Moulin du Calavon. D eux années durant, une
de sa vitesse un peu courte, avec son imagination safra- ferme de cigales, un château de martinets. Ici tout par­
lait torrent, tantôt par le rire, tantôt par les poings de
née, son usure crevassée par les a£tes des monstres.
Personne n’aurait à l’oublier car l’utile ne l’avait pas la eunesse. Aujourd’hui, le vieux réfraftaire faiblit au
assiste, ne l’avait pas dessiné en entier au regard des __ ieu de ses pierres, k plupart mortes de gel, de soli-
mi
h .r la o t- A o o l 1 1* À 1p u r tmir I p s nrésaaes se sont
autres. Sur le plafond de chaux blanche de sa chambre,
quelques oiseaux étaient passés mais leur éclair avait assoupis dans le silence des fleurs.
fondu dans son sommeil. Roger Bernard : l’horizon des monstres était trop
Le voile du paysage lunaire maintenant très haut proche de sa terre.
N e cherchez pas dans la montagne; mais si, à quelques
déploie ses couleurs aromatiques au-dessus du person­
kilomètres de là, dans les gorges d’Oppedette, vous
nage que je dis. Il sort éclairé du froid et tourne à jamais
rencontrez la foudre au visage d’écolier, allez à elle, oh,
le dos au printemps qui n’exiSte pas.
allez à elle et souriez-lui car elle doit avoir faim, faim
d’amitié.

P U L V É R IN
J A C Q U E M A R D E T JU LIA

La nouvelle sincérité se débat dans la- pourpre de la


naissance. Diane eSt transfigurée. Partout où l’arche du Jadis l’herbe, à l’heure où les routes de la terre s’accor­
soleil développe'sa course, partout essaime le nouveau daient dans leur déclin, élevait tendrement ses tiges et
mal tolérant. L e bonheur eSt modifié. En aval sont les allumait ses clartés. Les cavaliers du jour naissaient au
sources. Tout au-dessus chante la bouche des amants. regard de leur amour et les châteaux de leurs bien-aimées
comptaient autant de fenêtres que l’abîme porte d’orages
légers.
Jadis l’herbe connaissait mille devises qui ne se contra­
riaient pas. Elle était la providence des visages baignés
de larmes. Elle incantait les animaux, donnait asile à
l’erreur. Son étendue était comparable au ciel qui a
vaincu la peur du temps et allégi la douleur.
■ Jadis l’herbe était bonne aux fous et hostile au bour­
reau. Elle convolait avec le seuil de toujours. Les jeux
25B Fureur et mjitère L e Poème pulvérisé 259

qu’elle inventait avaient des ailes à leur sourire (jeux parcelles à ton amour. Ainsi se voit promise et retirée
absous et également fugitifs). Elle n ’était dure pour à ton irritable maladresse la rose qui ferme le royaume.
aucun de ceux qui perdant leur chemin souhaitent le
perdre à jamais. La graduelle présence du soleil désaltère la tragédie.
Jadis l’herbe avait établi que la nuit vaut moins que Ah ! n’appréhende pas de renverser ta jeunesse.
son pouvoir, que les sources ne compliquent pas à plaisir
leur parcours, que la graine qui s’agenouille eSt déjà à
demi dans le bec de l’oiseau. Jadis, terre et ciel se haïs­
saient mais terre et ciel vivaient.
L ’inextinguible sécheresse s’écoule. L ’homme eSt un
étranger pour l’aurore. Cependant à la poursuite de la L E R E Q U IN E T L A M O U E T T E
vie qui ne peut être encore imaginée, il y a des volontés
qui frémissent, des murmures qui vont s’affronter et des
enfants sains et saufs qui découvrent.
Je vois enfin la mer dans sa triple harmonie, la mer
qui tranche de son croissant la dynastie des douleurs
absurdes, la grande volière sauvage, la mer crédule
comme un liseron.
Quand je dis : j ’ a i levé la lo i, j ’a i fra n ch i la m orale, j ’ a i
L E B U L L E T IN D E S B A U X m aillé le cœur, ce n’eSt pas pour me donner raison devant
ce pèse-néant dont la rumeur étend sa palme au delà
de ma persuasion. Mais rien de ce qui m’a vu vivre et
agir jusqu’ici n’eSt témoin alentour. M on épaule peut
Ta diftée n’a ni avènement ni fin. Souchetée seulement bien sommeiller, ma jeunesse accourir. C ’eSt de cela
d’absences, de volets arrachés, de pures inaftions. seul qu’il faut tirer richesse immédiate et opérante.
Ainsi, il y a un jour de pur dans l’année, un jour qui
Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité. Tu creuse sa galerie merveilleuse dans l’écume de la mer,
connaîtras d’étranges hauteurs. un jour qui monte aux yeux pour couronner midi. Hier
la noblesse était déserte, le rameau était distant de ses
La beauté naît du dialogue, de la rupture du silence bourgeons. Le requin et la mouette ne communiquaient
et du regain de ce silence. Cette pierre qui t’appelle pas.
dans son passé eSt libre. Cela se lit aux lignes de sa ô V ous, arc-en-ciel de ce rivage polisseur, approchez
bouche. le navire de son espérance. Faites que toute fin supposée
soit une neuve innocence, un fiévreux en-avant pour ceux
La durée que ton cœur réclame existe ici en dehors de qui trébuchent dans la matinale lourdeur.
toi.

Oui et non, heure après heure, se réconcilient dans la


superstition de l’histoire. La nuit et la chaleur, le ciel et
la verdure se rendent invisibles pour être mieux sentis.

Les ruines douées d’avenir, les ruines incohérentes


avant que tu n’arrives, homme comblé, vont de leurs
2ÔO Fureur et mystère Le Poème pulvérisé 261

dans des roseaux, sous la garde d’êtres forts comme des


chênes et sensibles comme des oiseaux.
Ce monde net est mort sans laisser de charnier. Il n’eSt
plus re§té que souches calcinées, surfaces errantes,
M ARTH E informe pugilat et l’eau bleue d’un puits minuscule veillée
par cet Am i silencieux.
La connaissance eut tôt fait de grandir entre nous.
Ceci n ’ etf p lu s, avais-je coutume de dire. C eci n ’ eft p a s,
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’appro­ corrigeait-il. P a s et p lu s étaient disjoints. Il m’offrait, à
prier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, la gueule d’un serpent qui souriait, mon impossible que
comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je je pénétrais sans souffrir. D ’où venait cet A m i? Sans
n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent doute, du moins sombre, du moins ouvrier des soleils.
qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous Son énergie que je jugeais grande éclatait en fougères
aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en patientes, humidité pour mon espoir. Ce dernier, en
amour une anémone géante. vérité, n’était qu’une neige de l’existence, l’affinité du
Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa renouveau. Un butin s’amoncelait, dessinant le littoral
mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’em­ cruel que j’aurais un jour à parcourir. Le cœur de mon
pêcher de s’entrouvrir sur le bleu de l’air et la soif de Ami m’entrait dans le cœur comme un trident, cœur
partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la souverain égaillé dans des conquêtes bientôt réduites en
vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne cendres, pour marquer combien la tentation se déprime
devienne introuvable. chez qui s’établit, se rend. Nos confidences ne construi­
raient pas d’église; le mutisme reconduisait tous nos
pouvoirs.
Il m’apprit à voler au-dessus de la nuit des mots, loin
de l’hébétude des navires à l’ancre. Ce n’eSt pas le glacier
qui nous importe mais ce qui le fait possible indéfiniment,
S U Z E R A IN sa solitaire vraisemblance. Je nouai avec des haines
enthousiastes que j’aidai à vaincre puis quittai. (Il suffit
de fermer les yeux pour ne plus être reconnu.) Je retirai
aux choses l’illusion qu’elles produisent pour se pré­
Nous commençons toujours notre vie sur un cré­ server de nous et leur laissai la part qu’elles nous
puscule admirable. T out ce qui nous aidera, plus tard, concèdent. Je vis qu’il n’y aurait jamais de femme pour
à nous dégager de nos déconvenues s’assemble autour moi dans ma ville. La frénésie des cascades, symbolique­
de nos premiers pas. ment, acquitterait mon bon vouloir.
La conduite des hommes de mon enfance avait l’appa­ J’ai remonté ainsi l’âge de la solitude jusqu’à la
rence d’un sourire du ciel adressé à la charité terrestre. demeure suivante de l ’ homme violet . Mais il ne
O n y saluait le mal comme une incartade du soir. Le disposait là que du morose état civil de ses prisons, de
passage d’un météore attendrissait. Je me rends compte son expérience muette de persécuté, et nous n’avions,
que l’enfant que je fus, prompt, à s’éprendre comme à se nous, que son signalement d’évadé.
blesser, a eu beaucoup de chance. J’ai marché sur le
miroir d’une rivière pleine d’anneaux de couleuvre et
de danses de papillons. J’ai joué dans des vergers dont
la robuste vieillesse donnait des fruits. Je me suis tapi
262 Fureur et mjHere L e Poème pulvérisé 263

À L A SA N T É D U SERPEN T
Il y aura toujours une goutte d’eau pour durer plus
que le soleil sans que l’ascendant du soleil soit ébranlé.

VI
Je chante la chaleur à visage de nouveau-né, la chaleur
désespérée.
Produis ce que la connaissance veut garder secret, la
connaissance aux cent passages.
II

V II
A u tour du pain de rompre l’homme, d’être la beauté
du point du jour.
Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite
ni égards ni patience.
III

Celui qui se fie au tournesol ne méditera pas dans la V III


maison. Toutes les pensées de l’amour deviendront ses
pensées.
Combien durera ce manque de l’homme mourant au
centre de la création parce que la création l’a congédié ?

IV

IX
Dans la boucle de l’hirondelle un orage s’informe, un
jardin se construit.
Chaque maison était une saison. La ville ainsi se répé­
tait. Tous les habitants ensemble, ne connaissaient que
l’hiver, malgré leur chair réchauffée, malgré le jour qui
ne s’en allait pas.
264 Fureur et mystère Le Poème pulvérisé 265

X XV

T u es dans ton essence constamment poète, constam­ Les larmes méprisent leur confident.
ment au zénith de ton amour, constamment avide de
vérité et de justice. C’eSt sans doute un mal nécessaire
que tu ne puisses l’être assidûment dans ta conscience.
XVI

Il reste une profondeur mesurable là où le sable sub­


XI
jugue la destinée.

T u feras de l’âme qui n’exiSte pas un homme meilleur


qu’elle.
X V II

Mon amour, peu importe que je sois né : tu deviens


X II visible à la place où je disparais.

Regarde l’image téméraire où se baigne ton pays, ce


plaisir qui t’a longtemps fui. X V III

Pouvoir marcher, sans tromper l’oiseau, du cœur de


X III l’arbre à l’ extase du fruit.

Nombreux sont ceux qui attendent que l’écueil les


soulève, que le but les franchisse, pour se définir. X IX

Ce qui t’accueille à travers le plaisir n’eSt que la grati­


X IV
tude mercenaire du souvenir. La présence que tu as
choisie ne délivre pas d’adieu.

Remercie celui qui ne prend pas souci de ton remords.


T u es son égal.
S R. CHAR 1-
z66 Fureur et myHlre Le Poème pulvérisé 267

XX XXV

Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes Y eux qui, croyant inventer le jour, avez éveillé le
encore. vent, que puis-je pour vous ? Je suis l’oubli.

XXVI
XXI

La poésie eSt de toutes les eaux claires celle qui


Les ténèbres que tu t’infuses sont régies par la luxure s’attarde le moins aux reflets de ses ponts.
de ton ascendant solaire. Poésie, la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié.

X X V II
X X II

Une rose pour qu’il pleuve. A u terme d’innombrables


Néglige ceux aux yeux de qui l’homme passe pour années, c’eSt ton souhait.
n’être qu’une étape de la couleur sur le dos tourmenté de
la terre. Q u ’ils dévident leur longue remontrance. L ’encre
du tisonnier et la rougeur du nuage ne font qu’un.

l ’A g e d e ro seau
X X III

Il n’eSt pas digne du poète de mystifier l’agneau, d’in- Monde las de mes mystères, dans la chambre d’un
veStir sa laine. Usage, ma nuit eSt-elle prévue ?

Cette terre pour navire, dominée par le cancer, démem­


brée par la torture, cette offense va céder.
X X IV
Monde enfant des genoux d’homme, chapelet de
cicatrices, aigrelette buissonnée, avec tant d’êtres pro­
bables, je n’ai pas été capable de faire ce monde impos­
Si nous habitons un éclair, il eSt le cœur de l’éternel. sible. Q ue puis-je réclamer !
268 F ureur et tnjHere L e Poèm e pulvérisé 269
(.

[n o v a e ]

CH AN SO N DU VELO U R S À CÔ TES
Premier rayon qui hésite entre l’imprécation du
supplice et le magnifique amour.

Le jour disait : « Tout ce qui peine m’accompagne, L ’optimisme des philosophies ne nous eStplus suffisant.
s’attache à moi, se veut heureux. Témoins de ma comédie,
retenez mon pied joyeux. J’appréhende midi et sa flèche La lumière du rocher abrite un arbre majeur. Nous
méritée. Il n’eSt de grâce à quérir pour prévaloir à ses nous avançons vers sa visibilité.
yeux. Si ma disparition sonne votre élargissement, les
eaux froides de l’été ne me recevront que mieux. » Toujours plus larges fiançailles des regards. La tra­
gédie qui s’élabore jouira même de nos limites.
La nuit disait : « Ceux qui m’offensent meurent jeunes.
Le danger nous ôtait toute mélancolie. Nous parlions
Comment ne pas les aimer ? Prairie de tous mes instants,
sans nous regarder. Le temps nous tenait unis. La mort
ils ne peuvent me fouler. Leur voyage eSt mon voyage
nous évitait.
et je reSte obscurité. »
Alouettes de la nuit, étoiles, qui tournoyez aux sources
Il était entre les deux un mal qui les déchirait. Le vent de l’abandon, soyez progrès aux fronts qui dorment.
allait de l’un à l’autre; le vent ou rien, les pans de la rude
étoffe et l’avalanche des montagnes, ou rien. J’ai sauté de mon lit bordé d’aubépines. Pieds nus,
je parle aux enfants.

[LA LUNE CH AN G E DE j a r d in ]
L E M É T É O R E D U 13 A O Û T

O ù vais-je égarer cette fortune d’excréments qui


m’escorte comme une lampe ?
[l e m étéore DU 13 août]
Hymnes provisoires ! Hymnes contredits !

À la seconde où tu m’apparus, mon cœur eut tout le Folles, et, à la nuit, lumières obéissantes.
ciel pour l’éclairer. Il fut midi à mon poème. Je sus que
l’angoisse dormait. Orageuse liberté dans les langes de la foudre, sur la
souveraineté du vide, aux petites mains de l’homme.

| Ne t’étourdis pas de lendemains. T u regardes l’hiver


qui enjambe les plaies et ronge les fenêtres, et, sur le
\
porche de la mort, l’inscrutable torture.
ZJO Fureur et mystère
Ceux qui dorment dans la laine, ceux qui courent dans
le froid, ceux qui offrent leur médiation, ceux qui ne
sont pas ravisseurs faute de mieux, s’accordent avec le
météore, ennemi du coq.

Illusoirement, je suis à la fois dans mon âme et hors


d’elle, loin devant la vitre et contre la vitre, saxifrage
éclaté. Ma convoitise eSt infinie. Rien ne m’obsède que
la vie.

Étincelle nomade qui meurt dans son incendie.

Aime riveraine. Dépense ta vérité. L ’herbe qui cache L A F O N T A IN E N A R R A T IV E


l’or de ton amour ne connaîtra jamais le gel.
1947
Sur cette terre des périls, je m’émerveille de l’ido­
lâtrie de la vie.

Que ma présence qui vous cause énigmatique malaise,


haine sans rémission, soit météore dans votre âme.

Un chant d’oiseau surprend la branche du matin.

LYRE

Lyre sans bornes des poussières,


Surcroît de notre cœur.
I

F A ST E S

L ’été chantait sur son roc préféré quand tu m’es


apparue, l’été chantait à l’écart de nous qui étions
silence, sympathie, liberté triste, mer plus encore que la
mer dont la longue pelle bleue s’amusait à nos pieds.
L ’été chantait et ton cœur nageait loin de lui. Je baisais
ton courage, entendais ton désarroi. Route par l’absolu
des vagues vers ces hauts pics d’écume où croisent des
vertus meurtrières pour les mains qui portent nos mai­
sons. Nous n’étions pas crédules. Nous étions entourés.
Les ans passèrent. Les orages moururent. Le monde
s’en alla. J’avais mal de sentir que ton cœur justement
ne m’apercevait plus. Je t’aimais. En mon absence de
visage et mon vide de bonheur. Je t’aimais, changeant
en tout, fidèle à toi.

\
*7 4 Fureur et mjH'ere Fa Fontaine narrative 275

L A SO R G U E
Chanson pour Yvonne
T U AS B IE N F A IT D E P A R T IR ,
A R T H U R R IM B A U D !
Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon,
Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes
Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison,
dix-huit ans réfraétaires à l’amitié, à la malveillance, à la
Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.
sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement
d’abeille Stérile de ta famille ardennaise un peu folle,
Rivière, en toi terre eSt frisson, soleil anxiété.
tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta
jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu
moisson.
raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les esta­
minets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le
Rivière souvent punie, rivière à l’abandon.
commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de
Rivière des apprentis à la calleuse condition,
canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’eSt
Il n’eSt vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.
bien là la vie d’un homme ! O n ne peut pas, au sortir
de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les
Rivière de l’âme vide, de la guenille et du soupçon,
volcans changent peu de place, leur lave parcourt le
D u vieux malheur qui se dévide, de l’ormeau, de la
compassion. grand vide du monde et lui apporte des vertus qui
chantent dans ses plaies.
T u as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous
Rivière des farfelus, des fiévreux, des équarrisseurs,
sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur
D u soleil lâchant sa charrue pour s’acoquiner au menteur.
possible avec toi.
Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards
éclos,
De la lampe qui désaltère l’angoisse autour de son
chapeau. LES PR E M IE R S IN S T A N T S

Rivière des égards au songe, rivière qui rouille le fer,


Où les étoiles ont cette ombre qu’elles refusent à la mer. Nous regardions couler devant nous l’eau grandis­
sante. Elle effaçait d’un coup la montagne, se chassant
Rivière des pouvoirs transmis et du cri embouquant les de ses flancs maternels. Ce n’était pas un torrent qui
eaux, s’offrait à son destin mais une bête ineffable dont nous
D e l’ouragan qui mord la vigne et annonce le vin devenions la parole et la substance. Elle nous tenait
nouveau. amoureux sur l’arc tout-puissant de son imagination.
Quelle intervention eût pu nous contraindre ? La modi­
Rivière au cœur jamais détruit dans ce monde fou de cité quotidienne avait fui, le sang jeté était rendu à sa
prison, ■; chaleur. Adoptés par l’ouvert, poncés jusqu’à l’invisible,
Garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon. nous étions une viftoire qui ne prendrait jamais fin.
z j6 Fureur et mjH'ere L a Fontaine narrative 277

À U N E F E R V E U R B E L L IQ U E U SE
L E M A R T IN E T

Notre-Dame de Lumières qui restez seule sur votre


Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie rocher, brouillée avec votre église, favorable à ses insur­
autour de la maison. Tel eSt le cœur. gés, nous ne vous devons rien qu’un regard d’ici-bas.

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il Je vous ai quelquefois détestée. Vous n’étiez jamais
touche au sol, il se déchire. nue. V otre bouche était sale. Mais je sais aujourd’hui
que j’ai exagéré car ceux qui vous baisaient avaient
Sa repartie eSt l’hirondelle. Il détecte la familière. Que souillé leur table.
vaut dentelle de la tour ?
Les passants que nous sommes n’ont jamais exigé que
Sa pause eêt au creux le plus sombre. N ul n ’eSt plus le repos leur vint avant l’épuisement. Gardienne des
à l’étroit que lui.
efforts, vous n’êtes pas marquée, sinon du peu d’amour
dont vous fûtes couverte.
L ’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par
les persiennes de minuit.
Vous êtes le moment d’un mensonge éclairé, le gour­
Il n’eSt pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’eSt toute sa din encrassé, la lampe punissable. J’ai la tête assez chaude
présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel eSt le cœur. pour vous mettre en débris ou prendre votre main. Vous
êtes sans défense.

Trop de coquins vous guettent et guettent votre effroi.


Vous n’avez d’autre choix que la complicité. Le sévère
dégoût que de bâtir pour eux, de devoir en retour leur
M A D E L E IN E À L A V E IL L E U S E servir d’affidée !
p a r Georges de L a Tour
J’ai rompu le silence puisque tous sont partis et que
vous n’avez rien qu’un bois de pins pour vous. Ah 1
Je voudrais aujourd’hui que l’herbe fût blanche pour courez à la route, faites-vous des amis, cœur enfant
fouler l’évidence de vous voir souffrir : je ne regarderais devenez sous le nuage noir.
pas sous votre main si jeune la forme dure, sans crépi de
la mort. Un jour discrétionnaire, d’autres pourtant moins Le monde a tant marché depuis votre venue qu’il n’eSt
avides que moi, retireront votre chemise de toile, occupe­ plus qu’un pot d’os, qu’un vœu de cruauté. O Dame
ront votre alcôve. Mais ils oublieront en partant de évanouie, servante de hasard, les lumières se rendent
noyer la veilleuse et un peu d ’huile se répandra par Ie où l’affamé les voit.
poignard de la flamme sur l’impossible solution. 1943.
a7B Fureur et wjftère

A S S E Z CR EU SÉ

Assez creusé, assez miné sa part prochaine. Le pire


eSt dans chacun, en chasseur, dans son flanc. Vous qui
n’êtes ici qu’une pelle que le temps soulève, retournez-
vous sur ce que j’aime, qui sanglote à côté de moi, et
fracassez-nous, je vous prie, que je meure une bonne fois.

LES MATINAUX
i 947-1949
ALLÉGEANCE

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe


où il va dans le temps divisé. Il n’eSt plus mon amour,
chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au
ju§te l’aima ?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L ’espace


qu’il parcourt eSt ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger
l’éconduit. Il eSt prépondérant sans qu’il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.


À son insu, ma solitude eSt son trésor. Dans le grand
méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe


où il va dans le temps divisé. Il n’eSt plus mon amour,
chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au
juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas ?
apemantus : Where lieSt o’nights, Tim on ?
timon : Under that’s above me. F Ê T E D E S AR BR ES E T D U CH ASSEU R

SHAKESPEARE,
Tim on o f A ih en s.

<y> Éditions Gallimard, 19)0.


ABRÉGÉ

L e s deux jou eu rs de guitare sont assis sur des chaises de fe r


dans un décor de p lein air méditerranéen. Un moment ils p ré­
ludent et vérifient leur instrument. A rr iv e le chasseur. I l efî vêtu
de toile. I l porte un fu s il et une gibecière. I l d it avec lenteur,
la v o ix triB e, les prem iers vers du poèm e, accompagné très
doucement p a r les guitares, p u is va chasser. Chaque guitariHe,
à tour de rôle, module la p a rt du poèm e qui lu i revient, en obser­
vant un silence après chaque quatrain, silence ventilé p a r les
guitares. U n coup de fe u eft entendu. L e chasseur réapparaît,
et comme précédem ment, s'avance vers le p u blic. I l d it f ’avant-
final du poèm e, harcelé p a r les guitares dont les jou eu rs se sont
dressés et l ’ encadrent. E nfin les deux guitarifles chantent haut
ensemble le fin a l, le chasseur muet, tête basse, entre eu x. D ans
le lointain, des arbres brûlent.
L e s deu x guitares exa lten t dans la personne du chasseur
mélancolique ( i l tue les oiseaux « p our que l ’arbre lu i relie »
cependant que sa cartouche m et du même coup le fe u à la fo rêt)
l'exécutant d ’ une contradiction conforme à l ’ exigence de la
création.
Fête des arbres et du chasseur 285

PREMIÈRE GUITARE

Le chien que le grelot harcèle


Gémit, aboie et lâche pied.
La magie sèche l’ensorcelle
Qui joue de son habileté.

DEUXIÈME GUITARE

Tourterelle, ma tristesse
À mon insu définie,
T on chant eSt mon chant de minuit,
LE CHASSEUR T on aile bat ma forteresse.

Sédentaires aux ailes Stridentes


PREMIÈRE GUITARE
Ou voyageurs du ciel profond,
Oiseaux, nous vous tuons Les appelants dans la froidure
Pour que l’arbre nous reste et sa morne patience.
Exhortent le feu du fusil
À jaillir de sa cage, lui,
D ép a rt du chasseur. L e s guitares, Pour maintenir leur imposture.
tour à tour, vont évoquer son univers.
DEUXIÈME GUITARE
PREMIÈRE GUITARE Le chêne et le gui se murmurent
Les projets de leurs ennemis,
ESt-ce l’abord des libertés, Le bûcheron aux hanches dures,
L ’espérance d’une plaie vive, La faucille de l’enfant chétif.
Q u’à votre cime vous portez,
Peuplier à taille d’ogive ?
PREMIÈRE GUITARE

DEUXIÈME GUITARE La panacée de l’incendie,


Mantes, sur vos tiges cassantes,
L ’enfant que vous déshabillez, Porte l’éclair dans votre nuit,
Églantier, malin des carrières, En vue de vos amours violentes.
V o it la langue de vos baisers
En transparence dans sa chair. DEUXIÈME GUITARE

Dors dans le creux de ma main,


Olivier, en terre nouvelle;
286 L e s M atinaux Fête des arbres et du chasseur 287
C ’eSt sûr, la journée sera belle Rangez les herbes que défont
Malgré l’entame du matin. La nuque et les doigts des amants.

Coup de f u s il dans la fo r ê t et DEUXIÈME GUITARE


écho ju s q u ’a u x guitares.

Le cœur s’éprend d’un ruisseau clair,


PREMIÈRE GUITARE Y jette sa cartouche amère.
Il feint d’ignorer que la mer..
L ’alouette à peine éclairée Lui recédera le mystère.
Scintille et crée le souhait qu’elle chante;
E t la terre des affamés
Rampe vers cette vivante. PREMIÈRE GUITARE

Douleur et temps flânent ensemble.


DEUXIÈME GUITARE
Quelle volonté les assemble ?
Prenez, hirondelles atones,
On marche, on brise son chemin,
Confidence de leur personne.
On taille avec un couteau aigre
Un bâton pour réduire enfin
La grande fatigue des pères.
DEUXIÈME GUITARE

PREMIÈRE GUITARE Aimez, lorsque volent les pierres


Sous la foulée de votre pas,
Cyprès que le chasseur blesse Chasseur, le carré de lumière
Dans l’hallucination du soir clair, Qui marque leur place ici-bas.
Entre la lumière et la mer
Tombent vos chaudes silhouettes.
R etour du chasseur.

DEUXIÈME GUITARE
LE CHASSEUR
Si l’on perd de vue ses querelles,
O n échange aussi sa maison
Contre un rocher dont l’horizon Il faut nous voir marcher dans cet ennui de vous,
S’égoutte sous une fougère. Forêt qui subsistez dans l’émotion de tous,
À distance des portes, à peine reconnue.
D evant l’étincelle du vide,
PREMIÈRE GUITARE V ous n’êtes jamais seule, ô grande disparue !

Chère ombre que nous vénérons


Dans les calendes d’errants,
288 L es M atinaux

L u eu r de la fo r ê t incendiée.

LES GUITARES

Merci, et la Mort s’étonne;


Merci, la M ort n’insiëte pas ;
Merci, c’e§t le jour qui s’en va;
Merci simplement à un homme
S’il tient en échec le glas.

L A S IE S T E B L A N C H E

11
A
M ISE E N GARDE

N o u s avoi sur notre versant tempéré m e suite de chansons


qui nous fiat, sent, ailes de communication entre notre souffle
reposé et nos ivres les p lu s fo rtes. Pièces presque banales, d ’ un
coloris clémei d ’ un contour arriéré, dont le tissu cependant
porte m e mi, ~cule p la ie. I l est loisible à chacm de fix e r une
origine et un •ne à cette rougeur contestable,
E n un ten où la m ort, docile a u x fa u x sorciers, souille
les chances l t : lus hautes, nous n ’hésitons p a s à mettre en
liberté tous i, vêtants dont nous disposons. O u m ieux, q u ’ on
se tourne vers , 'ornée, ce liseron que l ’ heure ultim e de la nuit
raffine et entre e, m ais que m idi condamne à se ferm er. I l
serait extraordi ire que la quiétude au revers de laquelle p ré-
cairement i l nou± iccueille, ne f û t p a s celle que nous avions, pour
une siefte, souhai e.
'i

D IV E R G E N C E

Le cheval à la tête étroite


A condamné son ennemi,
Le poète aux talons oisifs,
À de plus sévères zéphyrs
Que ceux qui courent dans sa voix.
La terre ruinée se reprend
Bien qu’un fer continu la blesse.

Rentrez aux fermes, gens patients;


Sur les amandiers au printemps
Ruissellent vieillesse et jeunesse.
La mort sourit au bord du temps
Qui lui donne quelque noblesse.

C ’eSt sur les hauteurs de l’été


Que le poète se révolte,
Et du brasier de la récolte
Tire sa torche et sa folie.
L a SieHe blanche 295
294 L e s M atinaux

LES TR AN SPAR EN TS
C O M P L A IN T E
DU LÉZAR D AM OUREUX

L e s Transparents ou vagabonds luni-solaires ont de nos


N ’égraine pas le tournesol, jours à p eu p rès complètement disparu des bourgs et des fo rêts
Tes cyprès auraient de la peine, où on avait coutume de les apercevoir. A ffa b le s et déliés, ils
Chardonneret, reprends ton vol dialoguaient en vers avec l ’ habitant, le tem ps de déposer leur
E t reviens à ton nid de laine. besace et de la reprendre. L ’ habitant, l ’ imagination émue, leur
accordait le p a in , le vin, le sel et l ’ oignon cru ; s ’ i l pleuvait, la
T u n’es pas un caillou du ciel paille.
Pour que le vent te tienne quitte,
Oiseau rural; l’arc-en-ciel
S’unifie dans la marguerite.
I. TOQUEBIOL
L ’homme fusille, cache-toi;
Le tournesol eSt son complice.
Seules les herbes sont pour toi, l ’ habitant
Les herbes des champs qui se plissent.
— Travaille, une ville naîtra
Le serpent ne te connaît pas, Où chaque logis sera ton logis.
Et la sauterelle eSt bougonne;
La taupe, elle, n’y voit pas ;
Le papillon ne hait personne. TOQUEBIOL
Il eSt midi, chardonneret.
Le séneçon eSt là qui brille. — Innocence, ton vœu finit
Attarde-toi, va, sans danger : Sur la faudlle de mon pas.
L ’homme eSt rentré dans sa famille !
L ’écho de ce pays eSt sûr.
J’observe, je suis bon prophète; II. LAURENT DE VENASQUE
Je vois tout de mon petit mur,
Même tituber la chouette.
Qui, mieux qu’un lézard amoureux, L au ren t se p la in t. Sa maîtresse n ’ e fl p a s venue au rendez-
Peut dire les secrets terrestres ? vous. D ép ité, i l s ’ en va.
ô léger gentil roi des deux,
Q ue n’as-tu ton nid dans ma pierre ! S À trop attendre,
Orgon, août 1947- On perd sa foi.
m
296 -Les M atinaux L a Siefte blanche 297
Celui qui part
N ’eSt point menteur.
V . DIANE CANCEL
A h ! le voyage,
Petite source.
LE CASANIER

— Les tuiles de bonne cuisson,


III. PIERRE PRIEURÉ
Des murs moulés comme des arches,
Les fenêtres en proportion,
'Le lit en merisier de Sparte,
PIERRE Un miroir de flibufterie
Pour la Rose de mon souci.
— Prononce un vœu, nuit où je vois ?

DIANE
LA NUIT
— Mais la clé, qui tourne deux fois
— Que le rossignol se taise, Dans ta porte de patriarche,
E t l’impossible amour qu’il veut calme en son cœur. Souffle l’ardeur, éteint la voix.
Sur le talus, l’amour quitté, le vent m ’endort.

IV. ÉG LIN AMBROZANE


V I. RENÉ MAZON

LA GALANTE
L e rocher p a rle p a r la bouche de René.
— Commence2 à vous réjouir,
Étranger, je vais vous ouvrir. Je suis la première pierre de la volonté de Dieu, le
rocher;
L’indigent de son jeu et le moins belliqueux.
ÉGLIN
Figuier, pénètre-moi :
— Je suis le loup chagrin, Mon apparence e§t un défi, ma profondeur une amitié.
Beauté, pour vous servir.
299
298 L es M atinaux L a Siefte blanche

Que la foudre en tombant devienne


L’incendie de notre plaisir.
V II. JACQUES AIGUILLÉE
Tourterelle, oiseau de noblesse,
L’orage oublie qui le traverse.
Jacques se pein t.

Quand tout le monde prie,


Nous sommes incrédules. IX. JOSEPH PUISSANTSEIGNEUR
Quand personne n’a foi,
Nous devenons croyants.
JOSEPH
Tel l’œil du chat, nous varions.

Route, es-tu là ?

V III. ODIN LE ROC MOI

Les prodigues s’en vont ensemble.


C e qui vous fascine p a r endroit dans mon vers, c ’ efî l ’avenir,
glissante obscurité d ’avant l ’aurore, tandis que la nuit efl au
passé déjà .
X. GUSTAVE CHAMIER
Les mille métiers se ressemblent;
Tous les ruisseaux coulent ensemble,
Bande d’incorrigibles chiens,
Écoutez passer, regardez partir
Malgré vos oreilles qui tremblent
De votre fierté si longue à fléchir,
Sur le tourment de votre chaîne.
La paille du grain qui ne peut pourrir.
Faible eSt le grenier que le pain méprise.
Le juron de votre seigneur
Est une occasion de poussière,
Bêtes, qui durcissez le pain
Dans la maigreur de l’herbe.
XI. ÉTIENNE F AGE

Que les gouttes de pluie soient en toute saison J’éveille mon amour
Les beaux éclairs de l’horizon; Pour qu’il me dise l’aube,
La terre nous la parcourons. La défaite de tous.
Matin, nous lui baisons le front.

Chaque femme se détournant,


Notre chance c’eSt d’obtenir
300 L es M atinaux L a Siefte blanche 301

X II. AIMERI FAVIER X IV . JEAN JAUME

AIMERI JEAN

— Vous enterrez le vent, L’olivier, à moi, m’eSt jumeau,


Am i, en m’enterrant. ô bleu de l’air, ô bleu corbeau !-.
Quelques collines se le dirent,
Et les senteurs se confondirent.
LE FOSSOYEUR

— Q u ’importe où va le vent !
Mais sa bêche resta dedans. X V . COMTE DE SAULT

Son épitaphe :
X III. LOUIS LE BEL
Aux lourdes roses assombries,
Désir de la main des aveugles,
LOUIS Préfère, passant, l’églantier
Dont je suis la pointe amoureuse
Qui survit à ton effusion.
— Brûleurs de ronces, enragés jardiniers,
Vous êtes mes pareils, mais que vous m’écœurez !

LES TÂCHERONS X V I. CLAUDE PALUN

— Batteur de taches de soleil,


Nous sommes surmenés, nous sommes satisfaits. LE PAYSAN
Que répondre à cela,
Vieil enfant ? — Nul ne croit qu’il meurt pour de bon,
S’il regarde la gerbe au soir de la moisson
Et la verse du grain dans sa main lui sourire.
LOUIS

— Le cœur aidant l’effort, CLAUDE


Marcher jusqu’à la mort
Qui clôt la liberté m — Diligent, nous te dépassons,
Q ui laissait l’illusion. || Kotre éternité eSt de givre.
302 L e s M atinaux L a Siefle blanche 3°3

X VII. ALBERT ENSENADA

H E R M É T IQ U E S O U VR IER S...
L e monde ou les Transparents vivaient et q u ’ils aim aient,
prend fin . A lb e r t le sait.

Les fusils chargés nous remplacent Hermétiques ouvriers


E t se tait l’aboiement des chiens. En guerre avec mon silence,
Apparaissez formes de glace,
Nous, Transparents, irons plus loin. Même le givre vous offense
À la vitre associé 1
Même une bouche que j’embrasse
Sur sa muette fierté !

Partout j’entends implorer grâce


Puis rugir et déferler,
JO U VEN CE DES N É V O N S Fugitifs devant la torche,
Agonie demain buisson.

Dans la ville où elle existe,


D a n s l ’enceinte du p a rc, le grillon ne La foule s’enfièvre déjà.
se ta it que p ou r s ’éta b lir davantage. La lumière qui lui ment
Est un tambour dans l’espace.
Dans le parc des Névons
Ceinturé de prairies, A ux épines du torrent
Un ruisseau sans talus, Ma laine maintient ma souffrance.
Un enfant sans ami
Nuancent leur tristesse
Et vivent mieux ainsi.

Dans le parc des Névons


Un rebelle s’eSt joint C O N S E IL D E L A S E N T IN E L L E
A u ruisseau, à l’enfant,
À leur mirage enfin.

Dans le parc des Névons Fruit qui jaillissez du couteau,


Mortel serait l’été Beauté dont saveur eSt l’écho,
Sans la voix d’un grillon Aurore à gueule de tenailles,
Qui, par instant, se tait. Amants qu’on veut désassembler,
Femme qui portez tablier,
O ngle qui grattez la muraille,
Désertez 1désertez !
3°4 L es M atinaux L a SieBe blanche 3°5

C O R A IL Q U ’IL V I V E !

C e p a y s n ’ est q u ’ un vœu de l ’ e sp rit, un


À un Othello.
contre-sépulcre.

Il s’alarme à l’idée que, le regard appris, Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et
Il ne reste des yeux que l’herbe du mensonge. les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
Il e$t si méfiant que son auvent se gâte
À n’attendre que lui seul. La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre
de fenêtre eSt négligé. Q u’importe à l’attentif.
Nul n’empêche jamais la lumière exilée
De trouver son élu dans l’inconnu surpris. Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Elle franchit d ’un bond l’espace et le jaloux,
Et c’eSt un aStre entier de plus. Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, eSt inconnu dans mon pays.

O n n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

PYRÉNÉES Il y a. des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres


de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas
de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.


Montagne des grands abusés,
A u sommet de vos tours fiévreuses Dans mon pays, on remercie.
Faiblit la dernière clarté.

Rien que le vide et l’avalanche,


La détresse et le regret !

Tous ces troubadours mal-aimés C E T A M O U R À T O U S R E T IR É


Ont vu blanchir dans un été
Leur doux royaume pessimiste.

A h ! la neige eSt inexorable Sur la terre de la veille


Qui aime qu’on souffre à ses pieds, La foudre était pure au ruisseau,
Qui veut que l’on meure glacé La vigne sustentait l’abeille,
Quand on a vécu dans les sables. L ’épaule levait le fardeau.
3 0 6 L es M atinaux L a SieÜe blanche

Les routes flânaient, leur poussière


A vec les oiseaux s’envolait,
Les pierres s’ajoutaient aux pierres,
Des mains utiles les aimaient.
DÉDALE
D u moins à chaque heure souffrante
Un écho devait répéter
Pour la solitude ignorante
Un grêle devoir d’amitié. Pioche ! enjoignait la virole.
Saigne ! répétait le couteau.
La violence était magique, E t l’on m’arrachait la mémoire,
L ’homme quelquefois mourait, O n martyrisait mon chaos.
Mais à l’inStant de l’agonie,
Un trait d’ambre scellait ses yeux. Ceux qui m’avaient aimé,
Puis déteSté, puis oublié,
Les regrets, les basses portes Se penchaient à nouveau sur moi.
Ne sont que des induâions Certains pleuraient, d’autres étaient contents.
Pour incliner nos illusions
Et rafraîchir nos peaux mortes. Sœur froide, herbe de l’hiver,
En marchant, je t’ai vue grandir,
A h ! crions au vent qui nous porte Plus haute que mes ennemis,
Que c’eSt nous qui le soulevons. Plus verte que mes souvenirs,
Sur la terre de tant d’efforts,
L ’avantage au vaillant mensonge
Est la franche consolation !

L E P E R M IS SIO N N A IR E

SUR L E S H A U T E U R S
L ’ogre qui eSt partout :
Sur le visage qu’ on attend
E t dans le languir qu’on en a,
Dans la migration des oiseaux,
Attends encore que je vienne Sous leur feinte tranquillité;
Fendre le froid qui nous retient. L ’ogre qui sert chacun de nous
E t n’eSt jamais remercié,
Nuage, en ta vie aussi menacée que la mienne. Dans la maison qu’on s’eSt construite
Malgré la migraine du vent;
(11 y avait un précipice dans notre maison. L ’ogre couvert et chimérique;
C’eSt pourquoi nous sommes partis et nous sommes A h ! s’il pouvait nous confier
établis ici.) Q u ’il eSt le valet de la Mort.
jo 8 L es M atinaux L a Siesle blanche 3 °9

L A V É R IT É V O U S R E N D R A LIB R E S À LA DÉSESPÉRADE

C e p u its d ’eau douce au goût sauvagin


qu i e fi m er ou rien,

T u es lampe, tu es nuit; — Je ne désire plus que tu me sois ouvert,


Cette lucarne eSt pour ton regard, Et que l’eau grelottant sous tâ face profonde
Cette planche pour ta fatigue, Me parvienne joyeuse et douce, touffue et sombre,
Ce peu d’eau pour ta soif, (Passagères serrées accourues sur mes lèvres
Les murs entiers sont à celui que ta clarté met au monde, Où réussissent si complètement les larmes),
ô détenue, ô Mariée ! Puits de mémoire, ô cœur, en repli et luttant.

— Laisse dormir ton ancre tout au fond de mon sable,


Sous l’ouragan de sel où ta tête domine,
Poète confondant, et sois heureux,
Car je m’attache encore à tes préparatifs de traversée !
LE TO U T EN SEM BLE

Faucille qui persévérez dans le ciel désuni


Malgré le jour et notre frénésie. M O N T A G N E D É C H IR É E
Lune qui nous franchis et côtoies notre cœur,
Lui, resté dans la nuit.
Liens que rien n’interrompt
Sous le talon aftif, par les midis glacés. O h ! la toujours plus rase solitude
Des larmes qui montent aux cimes.
Déjà là, printanier crépuscule !
Nous n’étions qu’éveillés, nous n’avons pas agi.
Quand se déclare la débâcle
E t qu’un vieil aigle sans pouvoir
V o it revenir son assurance,
Le bonheur s’élance à son tour,
À flanc d’abîme les rattrape.

Chasseur rival, tu n’as rien appris,


T o i qui sans hâte me dépasses
Dans la mort que je contredis.

L e Kébanquê, Lagnes, 29 août 1949-


3i° I..es M atinaux

LE CARREAU

Pures pluies, femmes attendues,


La face que vous essuyez,
D e verre voué aux tourments,
ESI la face du révolté;
L ’autre, la vitre de l’heureux,
Frissonne devant le feu de bois.

Je vous aime mystères jumeaux, LE CONSENTEMENT TACITE


Je touche à chacun de vous;
J’ai mal et je suis léger.

L E S N U IT S JU STES

A vec un vent plus fort,


Une lampe moins obscure,
Nous devons trouver la halte
O ù la nuit dira « Passez »;
E t nous saurons que c’eSt vrai
Quand le verre s’éteindra.

ô terre devenue tendre !


ô branche où mûrit ma joie !
La gueule du ciel eSt blanche.
Ce qui miroite, là, c’eSt toi,
Ma chute, mon amour, mon saccage.
•(

L ’A M O U R E U S E E N SE C R E T

Elle a mis le couvert et mené à la perfeâion ce à quoi


son amour assis en face d’elle parlera bas tout à l’heure,
en la dévisageant. Cette nourriture semblable à l’anche
d’un hautbois.
Sous la table, ses chevilles nues caressent à présent
la chaleur du bien-aimé, tandis que des voix qu’elle
n’entend pas la complimentent. Le rayon de la lampe
emmêle, tisse sa diStraêHon sensuelle.
Un lit, très loin, sait-elle, patiente et tremble dans
l’exil des draps odorants, comme un lac de montagne
qui ne sera jamais abandonné.

L ’A D O L E S C E N T SO U F F L E T É

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient


en même temps loin devant sa vie, vers les futures
années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause
de l’iniquité d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent
§ ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre
% son fût résistant, il descendait ensuite à reculons dans le
% Autisme de ce savoir et dans son innocence. Enfin il
3 H L es M atinaux L e Consentement tacite 3U
s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement masqué par ton bras replié, les doigts de ta main solli­
heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux citant ton épaule, tu nous offris, au terme de notre ascen­
dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. sion, une ville, les souffrances et la qualification d’un
Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble génie, la surface égarée d’un désert, et le tournant cir­
et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté. conspect d’un fleuve sur la rive duquel des bâtisseurs
Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la s’interrogeaient. Mais je te suis vite revenu, Faucille,
nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et car tu consumais ton offrande. E t ni le temps, ni la
attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et beauté, ni le hasard qui débride le cœur ne pouvaient
plus fort. se mesurer avec toi.
J’ai ressuscité alors mon antique richesse, notre
richesse à tous, et dominant ce que demain détruira, je
me suis souvenu que tu étais Anoukis l’Étreigneuse,
aussi fantastiquement que tu étais Jeanne, la sœur de
mon meilleur ami, et aussi inexplicablement que tu étais
GRÈGE l’Étrangère dans l’esprit de ce misérable carillonneur
dont le père répétait autrefois que Van G ogh était fou.

S a in t-K êm j-d es-A lp illes, 18 septembre 19 4 9 .


La Fête, c’eSt le ciel d’un bleu belliqueux et à la même
seconde le temps au précipité orageux. C ’eSt un risque
dont le regard nous suit et nous maintient, soit qu’il nous
interpelle, soit qu’il se ravise. C ’eSt le grand emportement
contre un ordre avantageux pour en faire jaillir un
amour... E t sortir vainqueur de la Fête, c’eSt, lorsque R E C O U R S A U RU ISSE AU
cette main sur notre épaule nous murmure : « Pas si
vite... », cette main dont l’équivoque s’efforce de retarder
le retour à la mort, de se jeter dans l’irréalisable de la
Fête. Sur l’aire du courant, dans les joncs agités, j’ai retracé
ta ville. Les maçons au large feutre sont venus; ils se
sont appliqués à suivre mon mouvement. Ils ne conce­
vaient pas ma conStru&ion. Leur compétence s’alarmait.
Je leur ai dit que, confiante, tu attendais proche de là
que j’eusse atteint la demie de ma journée pour connaître
A N O U K IS mon travail. À ce moment, notre satisfaction commune
E T PLUS T A R D J E A N N E l’effacerait, nous le recommencerions plus haut, identi-

2uement, dans la certitude de notre amour. Railleurs,


s se sont écartés. Je voyais, tandis qu’ils remettaient leur
veste de toile, le gravier qui brillait dans le ciel du ruis­
Je te découvrirai à ceux que j’aime, comme un long seau et dont je n’avais, moi, nul besoin.
éclair de chaleur, aussi inexplicablement que tu t es
montrée à moi, Jeanne, quand, un matin s’astreignant
à ton dessein, tu nous menas de roc en roc jusqu’à cette
fin de soi qu’on appelle un sommet. Le visage à demi
316 L es M atinaux L e Consentement tacite Ml
et la dirait vivante. Nous allions nous séparer. Tu
demeurerais sur le plateau des arômes et je pénétrerais
dans le jardin du vide. Là, sous la sauvegarde des rochers,
dans la plénitude du vent, je demanderais à la nuit véri­
☆ table de disposer de mon sommeil pour accroître ton
bonheur. E t tous les fruits t’appartiendraient.

L e so leil tourne, visage de l ’ agneau, c ’ eti déjà le masque


funèbre.

L E M A SQ U E F U N È B R E

Il était un homme, une fois, qui n’ayant plus faim, plus


jamais faim, tant il avait dévoré d’héritages, englouti
d’aliments, appauvri son prochain, trouva sa table vide,
son lit désert, sa femme grosse, et la terre mauvaise dans
le champ de son cœur.
N ’ayant pas de tombeau et se voulant en vie, n’ayant
rien à donner et moins à recevoir, les objets le fuyant,
les bêtes lui mentant, il vola la famine et s’en fit une
assiette qui devint son miroir et sa propre déroute.

L E S L IC H E N S

Je marchais parmi les bosses d’une terre écurée, le5


haleines secrètes, les plantes sans mémoire. La montagne
se levait, flacon empli d’ombre qu’étreignait par instant
le geste de la soif. Ma trace, mon existence se perdaient-
T on visage glissait à reculons devant moi. Ce n’était
qu’une tache à la recherche de l’abeille qui la ferait fleur
JOUE ET DORS
JO U E E T D O R S...

Joue et dors, bonne soif, nos oppresseurs ici ne sont pas


sévères.
Volontiers ils plaisantent ou nous tiennent le bras
Pour traverser la périlleuse saison.
Sans doute, le poison s’eSt-il assoupi en eux,
A u point de desserrer leur barbare humeur.
Comme ils nous ont pourtant pourchassés jusqu’ici, ma
soif,
Et contraints à vivre dans l’abandon de notre amour
réduit à une mortelle providence !
Aromates, eSt-ce pour vous ? O u toutes plantes qui luttez
sous un mur de sécheresse, eSt-ce pour vous ? Ou
nuages au grand large, prenant congé de la colonne ?
Dans l’immense, comment deviner ?

Qu’entreprendre pour fausser compagnie à ces tyrans,


ô mon amie ?
Joue et dors, que je mesure bien nos chances.
Mais, si tu me viens en aide, je devrais t’entraîner avec
moi, et je ne veux pas t’exposer.
Alors, restons encore... E t qui pourrait nous dire lâches ?

V
322 L es M atinaux Joue et dors 323

La longue marche les avait échauffés.


Leur casquette cassait sur leurs yeux et leur pied fourbu
se posait dans le vague.
CEN TON Us nous ont aperçus et se sont arrêtés.
Visiblement ils ne présumaient pas nous trouver là,
Sur des terres faciles et des sillons bien clos,
Tout à fait insouciants d’une audience.
Vous recherchez mon point faible, ma faille? Sa Nous avons levé le front et les avons encouragés.
découverte vous permettrait de m’avoir à merci ? Mais,
assaillant, ne voyez-vous pas que je suis un crible et que Le plus disert s’eSt approché, puis un second tout aussi
votre peu de cervelle sèche parmi mes rayons expirés ? déraciné et lent.
Nous sommes venus, dirent-ils, vous prévenir de l’arrivée
Je n’ai ni chaud ni froid : je gouverne. Cependant prochaine de l’ouragan, de votre implacable adversaire.
n’allongez pas trop la main vers le sceptre de mon pou­ Pas plus que vous, nous ne le connaissons
voir. Il glace, il brûle... Vous en éventeriez la sensation. Autrement que par des relations et des confidences
d’ancêtres.
J’aime, je capture et je rends à quelqu’un. Je suis dard Mais pourquoi sommes-nous heureux incompréhensi-
et j’abreuve de lumière le prisonnier de la fleur. Tels sont blement devant vous et soudain pareils à des enfants ?
mes contradictions, mes services.
Nous avons dit merci et les avons congédiés.
En ce temps, je souriais au monde et le monde me Mais auparavant ils ont bu, et leurs mains tremblaient,
souriait. En ce temps qui ne fut jamais et que je lis dans et leurs yeux riaient sur les bords.
la poussière. Hommes d’arbres et de cognée, capables de tenir tête à
quelque terreur, mais inaptes à conduire l’eau, à aligner
Ceux qui regardent souffrir le lion dans sa cage pour­ des bâtisses, à ies enduire de couleurs plaisantes,
rissent dans la mémoire du lion. Us ignoreraient le jardin d’hiver et l’économie de la joie.
Un roi qu’un coureur de chimère rattrape, je lui Certes, nous aurions pu les convaincre et les conquérir,
souhaite d’en mourir. Car l’angoisse de l’ouragan eSt émouvante.
Oui, l’ouragan allait bientôt venir;
Mais cela valait-il la peine que l’on en parlât et qu’on
dérangeât l’avenir ?
Là où nous sommes, il n’y a pas de crainte urgente.
L E S IN V E N T E U R S
Sivergues, 30 septembre 19 4 9 .

Us sont venus, les forestiers de l’autre versant, les


inconnus de nous, les rebelles à nos usages.
Us sont venus nombreux.
Leur troupe eSt apparue à la ligne de partage des cèdres
E t du champ de la vieille moisson désormais irrigué et
vert.
L e s M atinaux Joue et dors 325
E t ses deux yeux nous unissaient
Dans un naissant consentement.
La mort n’avait pas grandi
Malgré des laines ruisselantes,
L E S SE IG N E U R S D E M A U S S A N E E t le bonheur pas commencé
À l’écoute de nos présences;
L ’herbe était nue et piétinée.

L ’un après l’autre, ils ont voulu nous prédire un avenir


heureux,
A vec une éclipse à leur image et toute l’angoisse
conforme à nous.
Nous avons dédaigné cette égalité,
Répondu non à leurs mots assidus.
Nous avons suivi l’empierrement que notre cœur s’était
tracé,
Jusqu’aux plaines de l’air et l’unique silence.
Nous avons fait saigner notre amour exigeant,
Lutter notre bonheur avec chaque caillou.

Us disent à présent qu’au delà de leur vue,


La grêle les effraie plus que la neige des morts !

P L E IN E M E N T

Quand nos os eurent touché terre,


Croulant à travers nos visages,
Mon amour, rien ne fut fini.
Un amour frais vint dans un cri
Nous ranimer et nous reprendre.
Et si la chaleur s’était tue,
La chose qui continuait,
Opposée à la vie mourante,
À l’infini s’élaborait.
Ce que nous avions v u flotter
Bord à bord avec la douleur
Était là comme dans un nid,
ROUGEUR DES MATINAUX
-Læ vérité efi personnelle.
I
Prene% ga rd e: tous ne sont pas
dignes de la confidence.
L ’état d’esprit du soleil levant eSt allégresse malgré
le jour cruel et le souvenir de la nuit. La teinte du caillot
A ccola d e à celui qui, émergeant de
devient la rougeur de l’aurore.
sa fatigu e et de sa sueur, s ’avancera
et me d ira : « Je suis venu pour te
trom per. »

II
0 grande barre noire, en route vers
ta m ort, pourquoi serait-ce toujours à
toi de montrer l'é cla ir ?
Quand on a mission d’éveiller, on commence par faire
sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement
comme le premier saisissement sont pour soi.

III

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton


risque. À te regarder, ils s’habitueront.

R- CHAR I*
33 ° L,es Matinaux 'SLougeur des Matinaux Î3i
livre ! Q u’il soit ensuite remis aux mains de spéculateurs
et d’extravagants qui le pressent d’avancer plus vite que
son propre mouvement, comment ne pas voir là plus
IV
que de la malchance? Combattre vaille que vaille cette
fatalité à l’aide de sa magie, ouvrir dans l’aile de la route,
A u plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour de ce qui en tient lieu, d’insatiables randonnées, c’eSt la
nous rassurer. C ’eSt l’oiseau inconnu. Il chante avant de tâche des Matinaux. La mort n’eSt qu’un sommeil entier
s’envoler. et pur avec le signe plus qui le pilote et l’aide à fendre le
flot du devenir. Q u’as-tu à t’alarmer de ton état alluvial ?
Cesse de prendre la branche pour le tronc et la racine
pour le vide. C ’eSt un petit commencement.
V

La sagesse eSt de ne pas s’agglomérer, mais, dans la


IX
création et dans la nature communes, de trouver notre
nombre, notre réciprocité, nos différences, notre passage,
notre vérité, et ce peu de désespoir qui en eSt l’aiguillon
et le mouvant brouillard. Il faut souffler sur quelques lueurs pour faire de la
bonne lumière. Beaux yeux brûlés parachèvent le don.

VI
X

Allez à l’essentiel : n’avez-vous pas besoin de jeunes


arbres pour reboiser votre forêt ?
Femelle redoutable, elle porte la rage dans sa morsure
et un froid mortel dans ses flancs, cette connaissance qui,
partie d’une noble ambition, finit par trouver sa mesure
V II dans nos larmes et dans notre jugulation. Ne vous
méprenez pas, ô vous entre les meilleurs dont elle
convoite le bras et guette la défaillance.
L ’intensité eSt silencieuse. Son image ne l’eSt pas.
(J’aime qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur
de moi.)
XI

V III
À toute pression de rompre avec nos chances, notre
morale, et de nous soumettre à tel modèle simplificateur,
Combien souffre ce monde, pour devenir celui de ce qui ne doit rien à l’homme, mais nous veut du bien,
l’homme, d ’être façonné entre les quatre murs d’un nous exhorte : « Insurgé, insurgé, insurgé... »
332 L e s M a tin a u x Kougeur des M a tin a u x 333

X II X V II

L ’aventure personnelle, l’aventure prodiguée, commu­ L ’essaim, l’éclair et l’anathème, trois obliques d’un
nauté de nos aurores. même sommet.

X V III
X III

Se tenir fermement sur terre, et, avec amour, donner


Conquête et conservation indéfinie de cette conquête
le bras à un fruit non accepté de ceux qui vous appuient,
en avant de nous qui murmure notre naufrage, déroute
édifier ce qu’on croit sa maison, sans le concours de la
notre déception.
première pierre qui toujours inconcevablement fera faute,
c’eSt la m alêdiiïion.

X IV

X IX

Nous avons cette particularité parfois de nous balancer


en marchant. Le temps nous eSt léger, le sol nous eét Ne te plains pas de vivre plus près de la mort que les
facile, notre pied ne tourne qu’à bon escient. mortels.

XV XX

Quand nous disons : le cœur (et le disons à regret), il Il semble que l’on naît toujours à mi-chemin du
s’agit du cœur attisant que recouvre la chair miraculeuse commencement et de la fin du monde. Nous grandissons
et commune, et qui peut à chaque instant cesser de battre en révolte ouverte presque aussi furieusement contre ce
et d’accorder. qui nous entraîne que contre ce qui nous retient.

XVI XXI

Entre ton plus grand bien et leur moindre mal rougeoie Imite le moins possible les hommes dans leur énigma­
la poésie. tique maladie de faire des nœuds.
334 Les Matinaux Rougeur des Matinaux 335

X X II XXVI

Je puis désespérer de moi et garder mon espoir en


La mort n’eSt haïssable que parce qu’elle affeûe sépa­ Vous. Je suis tombé de mon éclat, et la mort vue de tous,
rément chacun de nos cinq sens, puis tous à la fois. À la vous ne la marquez pas, fougère dans le mur, prome­
rigueur, l’ ouïe la négligerait.
neuse à mon bras.

X X III X X V II

Enfin, si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux.


O n ne bâtit m ultijorm ém ent que sur l’erreur. C ’eSt ce qui
nous permet de nous supposer, à chaque renouveau,
heureux.

ILS S O N T P R IV IL É G IÉ S ...
X X IV

Quand le navire s’engloutit, sa voilure se sauve à Ils sont privilégiés ceux que le soleil et le vent suffisent
l’intérieur de nous. Elle mâte sur notre sang. Sa neuve à rendre fous, sont suffisants à saccager !
impatience se concentre pour d’autres obstinés voyages.
N ’eSt-ce pas, vous, qui êtes aveugle sur la mer? Vous
qui vacillez dans tout ce bleu, ô tristesse dressée aux
vagues les plus loin ?
P O U R Q U O I SE R E N D R E ?

XXV
O h ! Rencontrée, nos ailes vont côte à côte
E t l’azur leur eSt fidèle.
Nous sommes des passants appliqués à passer, donc à Mais qu’eSt-ce qui brille encore au-dessus de nous ?
jeter le trouble, à infliger notre chaleur, à dire notre
exubérance. Voilà pourquoi nous intervenons ! Voilà Le reflet mourant de notre audace.
pourquoi nous sommes intempestifs et insolites ! Notre Lorsque nous l’aurons parcouru,
aigrette n’y eSt rien. Notre utilité eSt tournée contre Nous n’affligerons plus la terre :
l’employeur. Nous nous regarderons.
336 Les Matinaux

TOU TE V I E ...

Toute vie qui doit poindre


achevé un blessé.
V o ic i l ’arme,
rien,
vous, m oi, réversiblem ent
ce livre,
et l ’ énigme
q u ’à votre tour vous deviendrez
dans le caprice am er des sables.
LA PAROLE EN ARCHIPEL
1952-1960
L E T T E R A AM O R O SA

© Éditions Gallimard, 19 6 2 .
D É D IC A C E

N o n è g i à p a r t ’ in voi che con f o r z ’ in-


vincibile d ’ amore t u t t ’ a se non m i
tragga.

m o n t e v e r d i, L e tte ra amorosa.

Temps en sous-œuvre, années d’affliction... Droit


naturel ! Ils donneront malgré eux une nouvelle fois
l’existence à l’O uvrage de tous les temps admiré.
Je te chéris. T ô t dépourvu serait l’ambitieux qui reste­
rait incroyant en la femme, tel le frelon aux prises avec
son habileté de moins en moins spacieuse. Je te chéris
cependant que dérive la lourde pinasse de la mort.
« Ce fut, monde béni, tel mois d’Éros altéré, qu’elle
illumina le bâti de mon être, la conque de son ventre :
je les mêlai à jamais. E t ce fut à telle seconde de mon
appréhension qu’elle changea le sentier flou et aberrant
de mon destin en un chemin de parélie pour la félicité
furtive de la terre des amants. »

L e cœur soudain p rivé, l ’ hôte du désert


devient presque lisiblem ent le cœur fortuné,
le cœur agrandi, le diadème.

... Je n’ai plus de fièvre ce matin. Ma tête eSt de nou­


veau claire et vacante, posée comme un rocher sur un
verger à ton image. Le vent qui soufflait du Nord hier,
fait tressaillir par endroits le flanc meurtri des arbres.

J
342 La Parole en archipel Luttera amorosa 343

Je sens que ce pays te doit une émotivité moins défiante L ’automne ! Le parc compte ses arbres bien diStinêts.
et^ des yeux autres que ceux à travers lesquels il consi­ Celui-ci e5t roux traditionnellement; cet autre, fermant
dérait toutes choses auparavant. T u es partie mais tu le chemin, eSt une bouillie d’épines. Le rouge-gorge eSt
demeures dans l’inflexion des circonstances, puisque lui arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de
et moi avons mal. Pour te rassurer dans ma pensée, j’ai son chant s’égrainent sur le carreau de la fenêtre. Dans
rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et l’herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats
la contradiétion. Je me repose comme tu assures que je d’inse&es. Écoute, mais n’entends pas.
dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir.
C ’eSt alors qu’avec l’aide d’une nature à présent favo­ Parfois j’imagine qu’il serait bon de se noyer à la
rable, je m’évade des échardes enfoncées dans ma chair, surface d’un étang où nulle barque ne s aventurerait.
vieux accidents, âpres tournois. Ensuite, ressusciter dans le courant d’un vrai torrent
où tes couleurs bouillonneraient.
Pourras-tu accepter contre toi un homme si haletant ?
Il faut que craque ce qui enserre cette ville où tu te
Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, trouves retenue. Vent, vent, vent autour des troncs et
village, sur la veillée de mon amour.
sur les chaumes.
« Scrute tes paupières », me disait ma mère, penchée
sur mon avant-sommeil d’écolier. J’apercevais flottant J’ai levé les yeux sur la fenêtre de ta chambre. As-tu
un petit caillou, tantôt paresseux, tantôt Strident, un tout emporté ? Ce n’eSt qu’un flocon qui fond sur ma
galet pour verdir dans l’herbe. Je pleurais. Je l’eusse paupière. Laide saison où l’on croit regretter, où l’on
voulu dans mon âme, et seulement là. projette, alors qu’on s’aveulit.

Chant d’insomnie : L ’air que je sens toujours prêt à manquer à la plupart


des êtres, s’il te traverse, a une profusion et des loisirs
A m o u r hélant, P A m oureuse viendra, étincelants.
G loria de l ’été, ô fr u its!
L a flèche du so leil traversera ses lèvres, Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance
L e trèfle nu sur sa chair bouclera, unique.
M iniature sem blable à l ’iris, l ’ orchidée,
Cadeau le p lu s ancien des p ra iries au p la isir Absent partout où l’on fête un absent.
Q u e la cascade in ftille, que la bouche délivre.

Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et


Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes
dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes^pas
se refermeraient et s’étreindraient derrière nous, forêt
ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d une
nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C ’eSt
servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous
un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du
malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans
feu avec des mains de pêcheur d’éponges. « Deux
étincelles, tes aïeules », raille l’alto du temps, sans reproche.
compassion.
T u es plaisir, avec chaque vague séparée de ses sui­
Mon éloge tournoie sur les boucles de ton front, vantes. Enfin toutes à la fois chargent. C ’eSt la mer qui
comme un épervier à bec droit. se fonde, qui s’invente. T u es plaisir, corail de spasmes.
344 -Ltf Parole en archipel Luttera amorosa 345
Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, regarder la personne humaine sous l’angle du ciel dont
d’un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, le bleu d’orage lui eSt le plus favorable.
débuterait avec les intentions ?
Toute la bouche et la faim de quelque chose de meil­
Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles leur que la lumière (de plus échancré et de plus agrippant)
contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester se déchaînent.
closes tout un hiver; ou mieux, comme si, à chaque
extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, Celui qui veille au sommet du plaisir eSt l’égal du soleil
il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre comme de la nuit. Celui qui veille n’a pas d’ailes, il ne
voix court de l’un à l’autre; mais chaque avenue, chaque poursuit pas.
treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge.
Tout eSt prétexte à la ralentir.
J’entrouvre la porte de notre chambre. Y dorment
Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre
TrôT“jeux. Placés par ta main même. Blasons durcis, ce
m ’oublie.
matin, comme du miel de cerisier.
Après le vent c’était toujours plus beau, bien que la
douleur de la nature continuât. Mon exil e§t enclos dans la grêle. Mon exil monte à sa
tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il ?
Je viens de rentrer. J’ai longtemps marché. T u es la
Continuelle. Je fais du feu. Je m ’assois dans le fauteuil Il eSt des parcelles de lieux où l’âme rare subitement
de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma exulte. Alentour ce n’eSt qu’espace indifférent. D u sol
fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante glacé elle s’élève, déploie tel un chant sa fourrure, pour
alternant avec la funeste. protéger ce qui la bouleverse, l’ôter de la vue du froid.

' Dehors le jour indolore se traîne, que les verges des Pourquoi le champ de la blessure eât-il de tous le plus
saules renoncent à fustiger. Plus haut, il y a la mesure de prospère? Les hommes aux vieux regards, qui ont eu
la futaie que l’aboi des chiens et le cri des chasseurs un ordre du ciel transpercé, en reçoivent sans s’étonner
déchirent. la nouvelle.

Notre arche à tous, la très parfaite, naufrage à l’inStant Affileur de mon mal je souffre d’entendre les fontaines
de son pavois. Dans ses débris et sa poussière, l’homme de ta route se partager la pomme des orages.
à tête de nouveau-né réapparaît. Déjà mi-liquide, mi-
fleur. Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu
t’assoupissais, mon ange du détour. Le sol de graviers
La terre feule, les nuits de pariade. Un complot de nains était l’envers humide du long ciel, les arbres des
branches mortes n’y pourrait tenir. danseurs intrépides.
Trêve, sur la barrière, de ton museau repu d’écumes,
S’il n’y avait sur terre que nous, mon amour, nous jument de mauvais songe, ta course eSt depuis longtemps
serions sans complices et sans alliés. Avant-coureurs terminée.
candides ou survivants hébétés.
Cet hivernage de la pensée occupée d’un seul être que
L ’exercice de la vie, quelques combats au dénouement J’absence s’efforce de placer à mi-longueur du faétice
sans solution mais aux motifs valides, m’ont appris à et du surnaturel.
346 L a Parole en archipel Lettera amorosa 347
Ce n’eét pas simple de rester hissé sur la vague du 11. iris. Nom spécifique d’un papillon, le nymphale
courage quand on suit du regard quelque oiseau volant iris, dit le grand mars changeant. Prévient du visiteur
au déclin du jour. funèbre.
Je ne confonds pas la solitude avec la lyre du désert.
iii . iris. Les yeux bleus, les yeux noirs, les yeux verts,
Le nuage cette nuit qui cerne ton oreille n’eSt pas de
sont ceux dont l’iris eSt bleu, eSt noir, eSt vert.
neige endormante, mais d’embruns enlevés au printemps.
Il y a deux iris jaunes dans l’eau verte de la Sorgue. iv. iris. Plante. Iris jaune des rivières.
Si le courant les emportait, c’eSt qu’ils seraient décapités.
... Iris plural, iris d’Éros, iris de L ettera amorosa.
Ma convoitise comique, mon vœu glacé : saisir ta tête
comme un rapace à flanc d’abîme. Je t’avais, maintes N
fois, tenue sous la pluie des falaises, comme un faucon
encapuchonné.
Voici encore les marches du monde concret, la per­
spective obscure où gesticulent des silhouettes d’hommes
dans les rapines et la discorde. Quelques-unes, compen­
santes, règlent le feu de la moisson, s’accordent avec les
nuages.
Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de
gravité. T u élèves au bord des eaux des affections mira­
culeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles,
tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’a&ion,
tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets
que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul
visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur
les vertes avenues libres.

SUR L E F R A N C -B O R D 1

1. iris. i° Nom d’une divinité de la mythologie


grecque, qui était la messagère des dieux. Déployant
son écharpe, elle produisait l’arc-en-ciel.
20 N om propre de femme, dont les poètes se servent
pour désigner une femme aimée et même quelque dame
lorsqu’on veut taire le nom. ( ,t
30 Petite planète.
L A P A R O I E T L A P R A IR IE
LASCAU X

I
H O M M E - O IS E A U M O R T
E T B IS O N M O U R A N T

Long corps qui eut l’enthousiasme exigeant,


À présent perpendiculaire à la Brute blessée.

ô tué sans entrailles !


Tué par celle qui fut tout et, réconciliée, se meurt;
Lui, danseur d’abîme, esprit, toujours à naître,
Oiseau et fruit pervers des magies cruellement sauvé.

II
LES C E R F S N O IR S

Les eaux parlaient à l’oreille du ciel.


Cerfs, vous avez franchi l’espace millénaire,
Des ténèbres du roc aux caresses de l’air.

Le chasseur qui vous pousse, le génie qui vous voit,


Que j’aime leur passion, de mon large rivage 1
Et si j’avais leurs yeux, dans l’inStant où j’espère?
La Parole en archipel La Paroi et la Prairie 353
352
Insouciants, nous exaltons et contrecarrons justement
la nature et les hommes. Cependant, terreur, au-dessus
III de notre tête, le soleil entre dans le signe de ses ennemis.
La lutte contre la cruauté profane, hélas, vœu de fourmi
LA BÊTE IN N O M M A B L E ailée. Sera-t-elle notre novation ?
A u soleil d’hiver quelques fagots noués et ma flamme
La Bête innommable ferme la marche du gracieux au mur.
troupeau, comme un cyclope bouffe. Terre où je m’endors, espace où je m’éveille, qui vien­
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie. dra quand vous ne serez plus là ? {que deviendrai-je m’eét
La Bête rote dévotement dans l’air rustique. d’une chaleur presque infinie).
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont
se vider de leur grossesse.
D e son sabot à ses vaines défenses, elle eSt enveloppée
de fétidité.

Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantas­ Q U A T R E F A S C IN A N T S


tiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.

I
IV LE TA U REA U

JE U N E C H EVA L
À LA C R IN IÈ R E V A P O R E U S E Il ne fait jamais nuit quand tu meurs,
Cerné de ténèbres qui crient,
Que tu es beau, printemps, cheval, Soleil aux deux pointes semblables.
Criblant le ciel de ta crinière,
Couvrant d’écume les roseaux ! Fauve d’amour, vérité dans l’épée,
T out l’amour tient dans ton poitrail : Couple qui se poignarde unique parmi tous.
D e la Dame blanche d’Afrique
À la Madeleine au miroir,
L ’idole qui combat, la grâce qui médite.
II
LA T R U IT E

T R A N S IR
Rives qui croulez en parure
Cette part jamais fixée, en nous sommeillante, d’où Afin d’emplir tout le miroir,
jaillira demain le multiple . Gravier où balbutie la barque
L ’âge du renne, c’eSt-à-dire l’âge du souffle, ô vitre, Que le courant presse et retrousse,
ô givre, nature conquise, dedans fleurie, dehors détruite ! Herbe, herbe toujours étirée,
354 L a "Parole en archipel L a Paroi et la Prairie 355

Herbe, herbe jamais en répit, nage. La route encore restait intafte. Les abords d’un
Que devient votre créature village se montraient. Résolus et heureux nous avancions.
Dans les orages transparents Dans notre errance il faisait beau. Je marchais entre Toi
Où son cœur la précipita ? et cette Autre qui était Toi. Dans chacune de mes mains
je tenais serré votre sein nu. Des villageois sur le pas de
leur porte ou occupés à quelque besogne de planche
nous saluaient avec faveur. Mes doigts leur cachaient
III votre merveille. En eussent-ils été choqués ? L ’une de
LE SERPENT
vous s’arrêta pour causer et pour sourire. Nous conti­
nuâmes. J’avais désormais la nature à ma droite et devant
moi la route. Un bœuf au loin, en son milieu, nous pré­
Prince des contresens, exerce mon amour cédait. La lyre de ses cornes, il me parut, tremblait. Je
À tourner son Seigneur que je hais de n’avoir t’aimais. Mais je reprochais à celle qui était demeurée
Que trouble répression ou fastueux espoir. en chemin, parmi les habitants des maisons, de se mon­
trer trop familière. Certes, elle ne pouvait figurer parmi
Revanche à tes couleurs, débonnaire serpent, nous que ton enfance attardée. Je me rendis à l’évidence.
Sous le couvert du b