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Ces ados roumains privés de leurs parents, partis bosser hors du

pays
Par E. R. (en Roumanie)

CONTEXTE

1 De 1965 à 1989, la Roumanie a été dirigée par un dictateur communiste,


Nicolae Ceausescu.

2 Depuis la chute de ce régime, des millions de Roumains partent


régulièrement travailler dans d’autres pays d’Europe. Leurs départs ont
augmenté après l’adhésion du pays à l’Union européenne (2007).

3 Ces Roumains fuient le chômage. D’autres cherchent un travail mieux


rémunéré. Le salaire minimal varie fortement d’un pays européen à un autre.
En Roumanie : 408 euros brut. En France : 1 498 euros brut.

4 Cet exode complique la vie de nombreuses familles. Des dizaines de


milliers d’enfants ou d’ados roumains ont au moins un parent vivant ou
travaillant à l’étranger, selon l’association Save The Children.

En Roumanie, 7 % des enfants et des adolescents vivent sans l’un de


leurs parents ou sans les deux. Certains témoignent pour L’ACTU.

REPORTAGE

Quand Adelina avait 14 ans, sa mère a quitté la maison pour partir travailler
en Italie. L’ado a alors vécu chez une tante, avant de retourner chez elle. Elle
devait aider son père, resté en Roumanie, et s’occuper de sa petite sœur. «
Avec l’argent gagné par ma mère, on a pu payer les factures et s’acheter ce
que l’on voulait, explique la jeune fille, aujourd’hui âgée de 18 ans. Mais
c’était dur : il fallait préparer à manger, s’occuper de la maison… » Adelina fait
partie des 250 000 mineurs roumains élevés à distance par leurs parents. Un
sur trois se retrouve même sans père ni mère à ses côtés. Avant leur départ,
les parents les confient aux grands-parents, à un oncle ou à une tante, à des
voisins... Mais il arrive que des ados se retrouvent seuls et s’occupent de
leurs petits frères et sœurs. L’absence des parents peut avoir des effets
dévastateurs. Certains enfants ont des difficultés à l’école. D’autres
développent des troubles du comportement. « Ma sœur n’a pas supporté la
distance, confie Adelina. Il y a un an, elle a rejoint ma mère en Italie. » Le plus
dur, témoigne Ionut, 13 ans, c’est de ne pas se parler en face. Quand il
évoque son père, parti il y a cinq ans, l’ado affiche un regard triste : « On
parle sur Skype, on ne se rencontre que deux fois par an. » Comme Ionut,
Stefania, 14 ans, ne voit généralement le visage de sa mère que sur un
écran. L’ado, qui ne connaît pas son père, est élevée par ses grands-parents
depuis qu’elle a 3 mois. « Sa mère, médecin, ne trouvait pas d’emploi ici,
raconte la grand-mère. Elle est partie en Espagne faire des ménages. Quand
je regarde ma petite-fille, je vois de la douleur dans ses yeux. » Pour
surmonter cette épreuve, Ionut et Adelina redoublent d’efforts à l’école. « Ma
mère est partie pour construire mon avenir, explique l’adolescente. Je dois
être la meilleure. Sinon, son départ aura été vain. »

© E.
Roulin
« Seuls à la maison » : un début de prise en charge
À défaut d’empêcher les départs des Roumains, le pays tente
d’améliorer la vie des enfants isolés.

En 2010, un documentaire a raconté l’histoire de trois enfants « seuls à la


maison » ayant mis fin à leurs jours. Il a provoqué un choc en Roumanie.
Depuis, les associations et les dirigeants du pays tentent d’agir.

DES CENTRES D’ACCUEIL

En huit ans, l’association Save The Children a ouvert 17 centres d’accueil. «


Nous ne pouvons pas remplacer les parents, mais nous essayons de combler
les manques, explique Leonard Andreescu. Nous donnons des cours
particuliers, nous proposons des activités : cinéma, théâtre… » Les résultats
sont positifs : 73 % des enfants fréquentant ces centres ont amélioré leurs
résultats scolaires. Cependant, seuls 6 000 enfants ont bénéficié de ce
soutien.

DES LOIS

En 2013, le Parlement roumain a adopté une loi obligeant les parents à


désigner, avant leur départ, une personne chargée de s’occuper de leurs
enfants. Depuis trois ans, les enfants « seuls à la maison » doivent être suivis
par une assistante sociale. Mais l’exode économique des Roumains reste une
manne financière pour le pays. Il permet à l’économie de se maintenir (lire
Chiffres clés). Selon Save The Children, seule une amélioration de la situation
économique réduira cette fuite massive des habitants vers l’« eldorado »
européen.

CHIFFRES CLÉS

2,5 millions de Roumains ont travaillé à l’étranger entre 1989 et 2007, soit 12 % de la population
âgée de 18 à 59 ans.
3 milliards d’euros ont été envoyés par les émigrés roumains à leurs familles, restées au pays,
en 2006 (2,5 % du PIB du pays). Cette aide représente 2 à 3 fois le salaire moyen roumain
(500 euros).

2 millions de Polonais travaillent à l’étranger. Pologne, Moldavie et Roumanie sont les pays
d’Europe où le plus grand nombre d’enfants grandissent sans leurs parents.

MOTS CLÉS
BRUT : Ici, avant paiement des cotisations sociales (argent prélevé pour la
Sécurité sociale, l’assurance chômage...).
COMMUNISTE : Ici, adepte du communisme, doctrine politique et
économique où les moyens de production (terres, usines…) sont collectifs. Il
n’y a plus de propriété privée, l’économie est centralisée et dirigée par l’État.
EXODE : Ici, départs en masse.
EXODE : Ici, départs en masse.