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Cahier numéro un de l’édition n° 2891 du 2 au 8 avril 2020

EHPAD NOS AÎNÉS


ABANDONNÉS P. 32 CHLOROQUINE LA NÉBULEUSE
DES “RAOULTIENS” P. 42
AFR. CFA 3800 F CFA, ALG. 410 DA, ALL. 5,90 €, AND. 5,50 €, AUT. 5,90 €, BELG. 5,30 €, CAN. 8,35 $CAN, DOM 5,30 €, ESP. 5,50 €, GB 4,90 £, GRÈCE 5,50 €, ITA. 5,50 €, LUX. 5,50 €, LIB. 9500 LBP, MAR. 45 DH, PAYS-BAS 5,60 €, PORT. CONT. 5,50 €, SUI. 7,20 CHF, TOM 950 XPF, TUNISIE 6,00 DT

GÉOLOCALISATION | TRAÇAGE | DRONES

BIG BROTHER
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SERGE RICCO D’APRÈS GETTY IMAGES/TETRA IMAGES RF

PEUT-IL NOUS SAUVER ? P. 22


BIG
EN COUVERTURE

Pour savoir si les Français respectent


le confinement, les opérateurs
téléphoniques recueillent déjà des
données issues de nos smartphones.
Certains pays vont encore plus
loin dans le contrôle de leur population.
La géolocalisation est-elle la solution
pour lutter contre l’épidémie ? Enquête
Par M AT T H I E U A RO N ,
A L E X A N D R E L E   D RO L L E C
et B O R I S M A N E N T I

Et si Big Brother pouvait nous


sauver du chaos ? Et s’il nous
fallait accepter une surveillance
généralisée de la population,
par le biais des téléphones por-

BROTHER
tables, pour endiguer l’épidé-
mie de Covid-19 ? Il n’y a pas si
longtemps, un tel dilemme nous
aurait paru absurde, et le fait
même de poser cette question,
scandaleux, digne du pire cau-
chemar orwellien. Aujourd’hui,
3 milliards d’individus sont assignés à domicile et privés de la
plus élémentaire des libertés, celle de se déplacer.
La Chine, la Corée du Sud, Taïwan, Singapour mais aussi l’Al-
lemagne ont mis en œuvre, chacun à sa manière (sur la base du
volontariat ou de façon autoritaire), une forme de contrôle numé-

PEUT-IL NOUS
rique. Des mesures qui, selon ces pays, ont contribué à limiter la
progression du coronavirus. Désormais, si l’on en croit un récent
sondage d’Ipsos (1), un tiers des Français se déclarent eux aussi
favorables au suivi des données personnelles (+ 10 points en huit
jours). La semaine dernière, le gouvernement a entrouvert la
réflexion sur ce sujet, qu’il sait inflammable. Pour l’exécutif, le
temps presse. Dans deux à quatre semaines, quand le confinement

SAUVER ?
sera levé, il deviendra nécessaire de pratiquer massivement des
tests de dépistage. Avec quels moyens ? Selon quels critères ? Et avec
quelles conséquences ? Big Brother, il faut sans doute s’y préparer,
même si les ministres concernés restent avares d’informations.
« Nous n’en sommes pas encore là », dit Frédérique Vidal, ministre
de la Recherche, tandis que son collègue de l’Intérieur, Christophe
Castaner, élude : « Le traçage des données personnelles n’est pas dans
la culture française. » Il n’empêche : le Comité Analyse, Recherche
et Expertise (Care), piloté par la chercheuse et prix Nobel
Françoise Barré-Sinoussi, a bel et bien été missionné, le 24 mars,
par Emmanuel Macron pour « conseiller le gouvernement sur les
pratiques de “backtracking” [le “suivi de trace”, c’est-à-dire le tra-
çage numérique] qui permettent d’identifier les personnes en

T. MCCONNELL/SPL/COSMOS L’OBS/N°2891-02/04/2020 23
EN COUVERTURE

contact avec celles infectées par le virus du Covid-19 ». D’ailleurs, « Avec cette information, les autorités peuvent se préparer à bien
le secrétaire d’Etat chargé du Numérique, Cédric O, nous confirme dimensionner les services sanitaires », dit un représentant d’Orange.
avoir commandé un audit sur ces techniques. Le ministère des Dans les jours qui viennent, l’opérateur doit également fournir
Armées vient de lancer un appel à projets pour « gérer les distances des informations sur l’application du confinement : les Français
de sécurité entre individus » en ayant recours aux « données de géo- sortent-ils tous les jours ? Respectent-ils la distance d’un kilomètre
localisation  ». La Direction générale de la Sécurité intérieure autour de leur domicile ? Combien sont-ils à continuer de travail-
(DGSI) n’a pas encore été saisie. Du moins, officiellement… ler ? De son côté, SFR se dit également « prêt à partager des données
A quoi pourrait ressembler en France un tel suivi de la popula- anonymisées et agrégées sur [ses] abonnés », issues de son outil
tion ? Pour en avoir une idée, il suffit d’imaginer une sorte de mille- Geostatistics, comparable au Flux Vision d’Orange. En Suisse,
feuille. Le backtracking fonctionne par strates et paliers successifs, l’opérateur Swisscom va plus loin en rapportant aux autorités,
selon le degré d’intrusion dans la vie personnelle, avec, à chaque selon la même technique, tout rassemblement de plus de 20 per-
niveau, une certaine marge de tolérance. A minima, ce dispo- sonnes sur 100 mètres carrés.
sitif  consiste à agréger les données issues de nos L’initiative française d’Orange a inspiré Thierry
communications téléphoniques. Orange s’est déjà Breton, commissaire européen au marché intérieur
aventuré dans cette voie. Il faut dire que l’opérateur et ancien PDG de France Télécom. Le 23 mars, il a
n’en est pas à sa première épidémie. En 2014, alors que demandé aux patrons des huit plus grands opérateurs
le virus Ebola ravageait l’Afrique de l’Ouest, il s’était
associé à l’ONG suédoise Flowminder : les données de “LE TRAÇAGE télécoms européens de mettre au point un partage
des données de géolocalisation anonymisées afin
géolocalisation de 150 000  téléphones au Sénégal DES DONNÉES d’observer les flux de population dans toute l’Union
avaient permis d’élaborer des modèles mathématiques européenne, en particulier les mouvements trans-
sur les mouvements de population, afin de prédire la N’EST frontaliers. Faut-il aller encore plus loin en individua-
localisation des foyers de contagion où concentrer PAS DANS lisant le traçage des malades ? De nombreuses voix, y
les efforts sanitaires. compris en Europe, le réclament.
La méthode d’Orange se base sur un outil baptisé LA CULTURE « Nous sommes en guerre, il faut répondre avec toutes
Flux Vision, qui nous observe déjà depuis longtemps. FRANÇAISE.” les armes que nous avons, implore, en Italie, Gianni
Testé et mis en place à partir de 2012, cet instrument Rezza, le directeur de l’Institut supérieur de la Santé
agrège dans une énorme base de données l’ensemble CHRISTOPHE CASTANER, (ISS), qui souhaite voir son pays adopter une stratégie
des géolocalisations des abonnés, rendues anonymes MINISTRE à la sud-coréenne. En observant le déplacement de
– les numéros de téléphone sont convertis en alias. DE L’INTÉRIEUR chaque personne testée positive, nous pourrons identifier
« Tout est ultra-verrouillé pour qu’il soit impossible de les zones de plus grand transit des individus contagieux
remonter aux personnes réelles », assure l’un des déve- afin de les éviter. » Et ensuite ? « Il faut, poursuit-il,
loppeurs du logiciel. Concrètement, lorsqu’il est allumé, le télé- rechercher de façon systématique les proches de toutes les personnes
phone accède au réseau via une antenne-relais (il « borne »), et contaminées, les dépister, et isoler ceux qui sont positifs. Peut-être en
chaque déplacement induit un ou plusieurs changements d’an- réquisitionnant des hôtels ou des casernes. »
tenne (la vitesse de bascule permet de déduire l’allure du mouve- De son côté, le gouvernement polonais a lancé une application
ment). En France, où Orange représente 40% des abonnés mobile, utilisant la reconnaissance faciale pour localiser, à l’aide de « sel-
les chiffres sont ensuite extrapolés à l’ensemble de la population. fies », toutes les personnes contraintes à une quarantaine. « Les
Flux Vision permet déjà, hors période d’épidémie, à des sociétés individus ont le choix, résume Karol Manys, porte-parole du minis-
(comme la RATP) ou à des collectivités et associations (ville de tère polonais du Numérique : soit recevoir des visites imprévues de
Mulhouse, office de tourisme de Chamonix…) de mieux com- la police, soit télécharger l’application. » En cas de contrôle, une
prendre les flux d’usagers, les horaires et lieux qui concentrent le personne dispose de vingt minutes pour envoyer sa photo. Passé
plus de monde, etc. Selon un porte-parole d’Orange, « c’est vraiment ce délai, l’application déclenche une alarme qui prévient les ser-
un modèle statistique qui donne une photographie des gens et de leurs vices d’ordre du non-respect des règles d’isolement. Et que dire
mouvements, ce n’est pas du tout un outil de surveillance ». d’Israël, où le service de renseignement intérieur, le Shin Bet,
Revenons à la lutte contre le Covid-19. Alors que la propagation traque, sans autorisation préalable de la justice, les données de
débute en Chine, une directrice de recherche de l’Institut national géolocalisation des citoyens ? Tous les individus testés positifs au
de la Santé et de la Recherche médicale (Inserm), Vittoria Colizza, Covid-19 voient ainsi retracés leurs mouvements durant les qua-
spécialiste de la modélisation des épidémies, développe à la fin du torze jours qui ont précédé leur diagnostic. Et les personnes ayant
mois de janvier une estimation du risque d’importation du corona- croisé leur route durant cette période, prévenues par SMS, doivent
virus en Europe, reposant essentiellement sur les liaisons aériennes. se mettre en quarantaine.
Le ciel s’étant peu à peu tari, Orange a proposé de partager les don- En France, aucun responsable politique n’a demandé la mise en
nées de Flux Vision avec l’Inserm. Depuis le lundi 16 mars, l’opéra- place de mesures aussi liberticides. Pourtant, « nous devons être
teur fournit donc des indications, potentiellement renouvelées tous conscients que certaines autorités peuvent avoir accès à des données
les jours, sur les flux de population depuis que le confinement a été individuelles, souligne Mounir Mahjoubi, ancien secrétaire d’Etat
décrété. Cet avant/après a déjà permis de noter un départ massif des au Numérique. Elles sont d’ailleurs déjà utilisées dans le cadre
grandes métropoles (Paris, Lyon, Bordeaux) vers les zones rurales d’enquêtes judiciaires. La question est donc la suivante : qui peut
– un « exode » particulièrement prononcé sur la métropole du Grand aujourd’hui utiliser ces informations, et à quelles fins ? ». La réponse
Paris (- 17% de population, soit - 1 million d’habitants et - 200 000 tou- se situe au niveau européen. Les normes sont en effet commu-
ristes) – et un pic d’«  exilés  » arrivant sur l’île de Ré (+ 30%). nautaires. C’est pourquoi, le 19 mars, le Comité européen de la

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Le 28 février, un usager du métro de Wenzhou (Chine) montre le QR Code attestant son état de santé lors d’un contrôle.

Protection des Données (CEPD), qui fédère les Cnil (commissions autrement cela ne servira à rien. » Mais tout le monde sera-t-il prêt
nationales chargées de la protection des informations numé- à « jouer le jeu » ? La somme des égoïsmes, des réticences ou des
riques), a rappelé la réglementation à tous les Etats membres. peurs ne sera-t-elle pas la plus forte ? Le règlement européen sur
Celle-ci prévoit plusieurs cas de figure. Le traitement des don- la protection des données a anticipé ce cas de force majeur : « Il
nées anonymisées est bien autorisé (Orange et l’Inserm sont donc stipule qu’en cas d’épidémie, et pour contrôler sa propagation, il est
dans les clous). En revanche, en matière de données personnelles, licite de se passer de l’autorisation d’un individu », rappelle Nathalie
le consentement de l’individu, sauf cas exceptionnel, demeure obli- Devillier, docteur en droit international (2).
gatoire. C’est donc sur la base du volontariat qu’un backtracking à la Dans cette situation, il est néanmoins prévu que chaque Etat
française, ou à l’européenne, pourrait se développer. C’est d’ailleurs européen retrouve ses prérogatives. « Il deviendra alors obligatoire
la solution testée par les Allemands depuis quelques semaines, avec d’adopter une loi nationale pour autoriser la collecte des données
un système expérimental utilisant le Bluetooth. C’est aussi celle personnelles », soutient Jacques Toubon, le Défenseur des droits,
préconisée par un chef d’entreprise parisien, Christophe Mollet, qui prévient : « Attention, cette question ne pourra pas se régler uni-
qui vient de mettre au point, avec une dizaine de développeurs, quement entre les opérateurs, les épidémiologistes et le ministère de
CoronApp, une application de géolocalisation reposant sur le même la Santé. Une concertation très large devra s’ouvrir. Toute restriction
principe que l’application de rencontre Tinder. « Vous vous inscri- d’une liberté ne peut être qu’exceptionnelle et temporaire.  » Le
vez aussi facilement, précise le start-upper. Vous acceptez d’être géo- député Sacha Houlié (La République en Marche), membre de la
localisés et indiquez si vous avez des symptômes du Covid-19, ou si commission des Lois, s’inquiète également : « Une forme de panique
vous avez été dépisté. » Ensuite, l’outil numérique retrace vos dépla- nous saisit collectivement, et certains semblent prêts à renoncer à
cements toutes les heures, durant quatorze jours. Les données appa- tout un tas de nos libertés fondamentales. Ce n’est pas sain. » Quelle
raissent alors sur une carte accessible à tous ceux qui se sont inscrits. est la réflexion d’Emmanuel Macron sur le sujet ? « Le président a
« Accepter de s’identifier comme malade et de se géolocaliser s’appa- une position très réservée, dit-on dans son entourage. Le contrat
rente à un acte citoyen », considère Christophe Mollet. social en France n’est pas le même qu’en Corée du Sud. Nous avons
« Sur cette base du volontariat, nous devons ouvrir le débat, sou- déjà suffisamment à faire. A ce stade, le maître-mot est : prudence,
tient le sénateur (Les Républicains) Bruno Retailleau, qui avait prudence, prudence… » La réponse sera-t-elle la même quand il
déposé un amendement en ce sens lors de l’examen de la loi d’ur- s’agira d’organiser la fin du confinement ? ■
gence. Même si nous n’avons pas la même culture qu’en Asie, la géo- (1) Sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé pour le Centre de Recherches politiques de Sciences-Po (Cevipov)
localisation pourra s’avérer utile, surtout à la sortie du confinement. les 24, 25 et 26 mars, sur un échantillon de 1 999 personnes, constitué selon la méthode des quotas.
A condition toutefois de bénéficier de tests en nombre suffisant, (2) L’analyse de Nathalie Devillier est à lire sur le site TheConversation.com.

NOEL CELIS/AFP L’OBS/N°2891-02/04/2020 25