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TITAN

En plein cœur
Tania boulet 2
TITAN
J E U N E S S E
EN PLEIN
CŒUR
De la même auteure chez Québec Amérique

Jeunesse
Chanson pour Frédéric, coll. Titan, 1996.
• Prix Livromanie de Communication-Jeunesse 1997-1998

Les Fausses Notes, coll. Titan+, 1999.


Les Naufrages d’Isabelle, coll. Titan, 2002.
• Première position Palmarès Communication-Jeunesse
2002-2003

SÉRIE CLARA
Envers et contre tous, coll. Titan, 2004.
En plein cœur, coll. Titan, 2005.
Sur les pas de Julie, coll. Titan, 2006.
Sur la pointe des pieds, coll. Titan, 2007.
EN PLEIN
CŒUR

TANIA BOULET
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du
Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Boulet, Tania
En Plein Cœur
(Titan jeunesse ; 62)
(Envers et contre tous ; 2)
ISBN 978-2-7644-0422-5 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2375-2 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2380-6 (EPUB)
I. Titre. II. Collection. III. Collection : Boulet, Tania.
Envers et contre tous ; 2
PS8553.O844E52 2005 jC843’.54 C2005-940937-1
PS9553.O844E52 2005

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Dépôt légal : 3e trimestre 2005


Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Révision linguistique : Céline Bouchard


Mise en pages : André Vallée – Atelier typo Jane
Réimpression : juin 2007

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© 2005 Éditions Québec Amérique inc.


www.quebec-amerique.com

Imprimé au Canada
Pour Anne,
en souvenir de nos soirées au chalet,
de nos rêves, de nos confidences...
En un mot, de notre adolescence !
Chapitre 1

On croit connaître quelqu’un, puis on se rend


compte, finalement, qu’on ne sait pas grand-
chose de lui. Moi, je peux dire exactement
quand l’évidence m’a frappée : ce matin,
26 février, à 8 h 36. Quand j’ai voulu prendre
la main de Pascal, à l’école, et qu’il l’a retirée,
sans faire d’histoires mais avec l’air de dire
que ça ne servait à rien d’essayer, j’ai compris
que je le connaissais moins que je ne le croyais.
Ça m’a donné un choc. Pas de me rendre
compte que j’ignorais certains aspects de sa
personnalité – je sais bien que je ne réussirai
jamais à faire le tour de Pascal, et c’est un peu…
non, beaucoup pour ça que je l’aime. Julie avait
raison quand elle disait que j’avais besoin d’un
gars qui serait un défi pour moi, que je pourrais
découvrir longtemps. Non, ce qui m’a choquée,
c’est la façon dont il a refusé ce contact ;
calmement, comme si ça allait de soi, comme
si le vrai Pascal venait de refaire surface et
qu’il ne voulait rien savoir de moi. J’ai eu
mal, mais j’ai réussi à répondre au sourire et au
« Bonjour ! » de mon amoureux. Même si je
m’étais juré de ne jamais tomber dans ce piège,
je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Simon…
et de le comparer à Pascal.
Simon n’aurait jamais refusé que je lui
prenne la main. Au contraire, il la cherchait
tout le temps. Il me serrait dans ses bras à tout
bout de champ et m’embrassait pour un oui ou
pour un non. J’étais bien, et lui aussi. Qu’est-ce
que j’ai fait pour que Pascal…
— Aie ! Qu’est-ce qui te prend ?
Je frotte mon bras à l’endroit où Julie vient
de me pincer.
— Il me prend que je fais le travail avec
toi pour que tu m’aides, pas pour te regarder
rêvasser !
Julie n’a jamais été très forte en maths, alors
je me place toujours avec elle quand vient le
temps de travailler en équipe. Si nous voulons
finir les exercices avant la fin du cours, j’ai
intérêt à revenir sur Terre…
Je jette un coup d’œil à Pascal, installé à
l’autre bout de la classe, qui semble en grande
conversation avec Jean-François. Julie perd
patience.
— Lâche-le deux secondes, veux-tu !
— Ça a l’air que je n’ai pas le choix, de
toute façon !
— Qu’est-ce que tu racontes ?
J’essaie de m’esquiver, mais Julie insiste.
Je finis par lui raconter ma mésaventure de ce
matin. Aussitôt les mots prononcés, je me rends
compte à quel point mon attitude est puérile.
Julie ne se gêne pas pour me le confirmer.
— C’est tout ? Franchement, Clara, tu
exagères !
— Je sais…
— Au moins, tu le vois tous les jours, ton
Pascal ! Arrête de te plaindre !
— J’ai dit que je savais, Julie ! On change
de sujet ! Si on revenait à nos maths ?
Depuis que Julie est amoureuse, elle est la
meilleure amie dont on puisse rêver : toujours
de bonne humeur, les yeux brillants et le sou-
rire aux lèvres… sauf quand elle se retrouve
en pleine crise d’ennui, comme aujourd’hui.
Mon amie semble trouver son histoire d’amour
à distance de moins en moins romantique et de
plus en plus frustrante. Pourtant, elle ne dure
que depuis deux semaines… Qu’est-ce que ce
sera dans deux mois ? Connaissant Julie, les
choses ne risquent pas de s’améliorer ! À force
de s’écrire, de se téléphoner et de s’échanger des
courriels comme s’ils voulaient entrer dans le
livre des records, elle l’aime de plus en plus, son
Philippe. Et ses crises d’ennui se font de plus en
plus fréquentes. Heureusement, Philippe arrive
ce soir pour la semaine de relâche. J’espère que
ces dix jours de lune de miel vont calmer Julie !

d f d

Le même soir, pour fêter cette fameuse semaine


de relâche, Pascal m’invite à souper avec sa
mère et lui. Je crois qu’elle m’aime bien, sa
mère. Elle m’a déjà dit que je mettais de la vie
dans la maison. Mes parents aussi trouvent que
je mets de la vie, mais quand ils le disent, ça ne
ressemble pas tout à fait à un compliment…
Je la comprends. Pascal est plutôt du genre
réservé alors que je parle tout le temps. Un
peu trop même, des fois. La seule façon que
Pascal a trouvée pour me faire taire, c’est de
m’embrasser. Ça a marché la première fois que
je lui ai mis les points sur les « i », le jour où il
a voulu abandonner son projet de comédie
musicale, et ça marche encore à tous les coups.
Heureusement, il n’attend pas que je me mette
en colère pour me réduire au silence…
Une fois le lave-vaisselle en marche et sa
mère sortie, je me retrouve avec Pascal sur
le divan du salon. J’attaque le sujet qui m’a
tourmentée toute la journée.
— Pascal, qu’est-ce qui s’est passé ce matin?
— Quoi, il s’est passé quelque chose ?
— Quand j’ai voulu te prendre la main,
tu m’as repoussée…
— Oh ! Ça… Écoute, Clara, je ne me sens
pas tellement à l’aise pour ce qui est des démons-
trations en public. Je trouve ça un peu exhi-
bitionniste. Honnêtement, ça me dérange.
— Ça ne t’a jamais dérangé avant !
— Je ne l’ai jamais montré, mais oui, ça
me dérangeait un peu. J’étais encore dans ma
bulle d’Alice, comme dans un brouillard, et
rien ne m’atteignait autant, mais je crois que
je suis redescendu sur Terre aujourd’hui. Je
m’excuse si je t’ai fait de la peine, mais il va
falloir que tu t’habitues.
Je ravale péniblement ma salive et mes
illusions. Moi qui m’imaginais vivre une histoire
terriblement romantique, je redescends de mon
nuage… et assez brutalement merci.
— Toujours aussi délicat, monsieur le
metteur en scène !
— Qu’est-ce que j’ai dit, encore ?
Je prends ma voix la plus autoritaire pour
imiter son « Il va falloir que tu t’habitues ! »,
mais il a ce petit sourire en coin que je trouve
irrésistible.
— Je suis fait comme ça, je n’y peux rien.
Je n’ai jamais été du genre à mettre des gants
blancs. Quand j’ai quelque chose à dire, je le
dis. C’est à prendre ou à laisser.
Il y a des jours où je me demande pourquoi
je suis tombée amoureuse de ce gars-là. Et il y
a des moments, comme maintenant, où je me
demande comment j’aurais pu faire autrement.
Il a une de ces façons de me regarder, c’est
comme si j’étais la personne la plus impor-
tante de l’univers… J’approche mon visage
du sien et, juste avant de l’embrasser, je mur-
mure :
— Je prends.

d f d
La semaine de relâche a été une véritable béné-
diction. Après toutes les émotions que nous
avons vécues, avec la comédie musicale et les
retrouvailles avec Philippe, Pascal et moi avions
bien besoin de nous reposer. Pascal est main-
tenant plus détendu. Même s’il est toujours
réticent à se laisser aller à des démonstrations
d’affection en public, ne serait-ce que devant
Philippe et Julie, il ne retire plus sa main quand
je la prends dans la mienne. De mon côté, je
réfrène mes envies le plus possible. Je ne peux
pas dire que je suis satisfaite de la situation,
et je crois que lui non plus, mais il faut bien
apprendre à faire des compromis… Je crois
que nous ne sommes pas doués pour ce genre
d’exercice.
Heureusement, il y a ce que j’appelle « le
reste du temps », où nous sommes seuls et
contents de l’être ! La dernière soirée de la
semaine de relâche, nous avons essayé de
regarder un film, mais nous avons décroché
assez vite. Pascal était assis près de moi, le bras
derrière mes épaules. Je pensais à lui et je n’en-
tendais rien de ce qui se passait à la télévision.
Quand il a posé la main sur ma nuque, j’ai eu
l’impression que j’allais exploser. Nous avons
éteint la télé et joué un autre scénario. Quand
je disais, après la représentation d’Alice, que
Pascal voudrait sûrement pratiquer toutes les
variantes possibles de ses baisers, je ne croyais
pas si bien dire !
À ce rythme-là, nous serons de vrais pros
à la fin de l’année…
Chapitre 2

Je réponds au téléphone.
— Allô !
— Salut, Clara, comment ça va ?
Il y a si longtemps que j’ai parlé à Claudia
que je mets une seconde à reconnaître sa voix.
Nous sommes à la fin de mars et, si ma mémoire
est bonne, je lui ai téléphoné pour la dernière
fois en janvier. Le temps file !
— Bien, et toi ? Il y a quelqu’un de mort ?
— Non, pourquoi ?
— Il a dû se passer quelque chose d’extra-
ordinaire pour que tu m’appelles !
D’accord, je suis injuste. Moi non plus, je
n’ai pas donné de nouvelles. Mais Claudia a
gardé son bon caractère et éclate de rire.
— Personne n’est mort, mais tu as raison,
il se passe quelque chose d’extraordinaire !
La première pensée qui me vient à l’esprit
est que Simon doit avoir une nouvelle blonde.
Je ressens un petit pincement au cœur, mais
je n’ai pas le temps d’analyser mes sentiments.
Claudia poursuit :
— Nous allons monter un projet super inté-
ressant pour le début des vacances, une espèce
de festival, et il y aura plein d’activités. On va
appeler ça le Festival des Jeunes !
Je trouve que le nom manque singulièrement
d’originalité, mais il a au moins le mérite d’être
simple et clair. Et pour une fois que Claudia
appelle, je ne vais pas prendre le risque de faire
une critique.
— C’est super !
— Oui, hein ! Et imagine-toi donc que tu
parles à la présidente elle-même !
— Bravo, je te félicite.
Elle doit sentir le questionnement dans ma
voix, car elle enchaîne aussitôt :
— Si je t’appelle, c’est parce qu’on a pensé
que ce serait intéressant que vous veniez, ta
troupe et toi, pour présenter votre comédie
musicale. Ça nous permettrait de te revoir et
ça pourrait donner des idées aux jeunes d’ici !
Qui ça, « on », « nous » ? Est-ce que Simon
fait partie de ce comité? Si oui, je n’ai vraiment
pas envie de participer à ce festival ; je ne suis
pas du tout sûre de vouloir y aller même s’il
n’est pas dans le décor. Je réponds à Claudia
que je vais en parler à Pascal. Après tout,
c’est son spectacle, c’est à lui de décider.
— Parlant de Pascal, c’est toujours le grand
amour ?
Il y a quelques mois, je lui aurais raconté
en détail mes bonheurs et mes désillusions ;
aujourd’hui, je me contente de jouer le rôle de
la fille parfaitement heureuse. Il y a trop
longtemps que j’ai parlé à Claudia pour avoir
envie de me lancer dans une grande conversa-
tion. Notre amitié supposément éternelle
semble s’éteindre à petit feu… Nous parlons
de choses et d’autres, puis raccrochons au bout
de quelques minutes.
Je n’ai pas prononcé le nom de Simon, et
Claudia non plus.

d f d

Comme je m’y attendais, Pascal ne saute pas


de joie en apprenant l’invitation de mon ex-
meilleure amie.
— Je n’y tiens pas vraiment. Mais si tu
veux absolument y aller…
C’est bien lui, ça : une journée, il me dit
que je vais devoir m’habituer à ses manières de
dictateur, et le lendemain, il s’offre en sacrifice
pour me faire plaisir.
— Moi non plus, je n’y tiens pas. Je pensais
seulement que la décision te revenait, en tant
que metteur en scène.
— Parlant de mise en scène, j’ai commencé
mon scénario pour l’année prochaine. J’aimerais
que tu le lises et que tu me dises ce que tu en
penses.
J’en reste sans voix. Pascal, qui n’a jamais
demandé de conseils à personne pendant que
nous montions Alice au Pays des Merveilles, me
demande mon avis comme s’il s’agissait d’une
faveur à lui faire. Malgré son côté indépen-
dant, je sens parfois qu’il fait un effort pour
m’incorporer dans sa bulle. Sachant qu’il ne
le ferait pour personne d’autre, je me sens
fondre. Pascal n’a pas l’habitude de la ten-
dresse, mais il s’améliore. Je souris.
— Ça me ferait très plaisir.

d f d
Claudia est déçue mais elle comprend. Elle
me fait tout de même promettre de lui télé-
phoner si nous changeons d’idée. Alors que je
raccroche, Julie, qui a assisté à la conversation
dans ma chambre, me demande :
— Tu es sûre que tu n’aurais pas aimé y
aller ?
— Absolument certaine. Je panique à
l’idée de revoir Simon. Ça s’est tellement mal
passé, la dernière fois qu’on s’est vus…
— Tu ne regrettes pas de l’avoir laissé ?
— Non ! Je ne l’ai jamais regretté une
seule seconde. Je ne pense jamais à lui.
Sois donc honnête, Clara… Je soupire,
puis reprends :
— Ce n’est pas vrai. Je pense à lui de temps
en temps. C’est clair que je ne l’aime plus, et
je ne peux pas m’imaginer sans Pascal, mais il
y a des fois où je m’ennuie… pas de lui, mais
de sa façon de m’aimer.
Julie ne dit rien et m’observe d’un air
attentif. Je poursuis :
— Quand je suis avec Pascal, à l’école,
j’ai l’impression d’être juste une amie, une
copine… comme toi, tiens.
— Tu es folle ! Il ne te regarde pas comme
il me regarde, ça, je t’en passe un papier. Et
il a son « sourire Clara ».
Je fronce les sourcils.
— Son « sourire Clara » ?
— Oui. C’est celui qu’il te réserve à toi
et à personne d’autre. Tu ne l’avais jamais
remarqué ?
— Non.
— Quand tu es là, il a les yeux qui
pétillent et, quand il sourit, on voit ses dents.
J’éclate de rire.
— Ne ris pas, c’est vrai ! Le reste du temps,
il sourit à moitié, avec la bouche fermée…
Oh ! et puis, laisse donc faire.
Elle me lance un coussin en riant elle aussi.
Je reprends peu à peu mon sérieux.
— Tu as eu le temps d’analyser ça, toi ?
Julie s’assoit en tailleur avec l’air de
quelqu’un qui va révéler un secret d’État.
— Tu ne connaissais pas Pascal l’an
dernier. Il ne souriait JAMAIS, ou presque.
Quand tu as commencé à lui répliquer, à
critiquer ses décisions de metteur en scène,
il a commencé à sourire, à moitié. Pas à toi,
mais au reste du monde. C’était déjà beau-
coup. Et là…
Elle lève les bras dans un geste théâtral :
— Là, c’est la métamorphose complète !
Tu es une magicienne, Clara !
À mon tour de lui lancer un coussin
qu’elle attrape en riant, puis elle demande :
— Et en privé, il est comment ?
Je rougis un peu. Elle me balance un clin
d’œil.
— Pas besoin de répondre. Juste à te voir,
on comprend que c’est assez intense merci.
D’ailleurs, avec Pascal, je m’y attendais.
— Ne vas pas t’imaginer toutes sortes
d’histoires…
— Ne t’inquiète pas. Je sais qu’il peut se
passer bien des choses juste dans un baiser.
Julie comprend toujours tout sans que j’aie
besoin de m’expliquer en long et en large. C’est
l’une des raisons pour lesquelles je l’aime tant.
Elle prend un air rêveur. Si Pascal a son «sourire
Clara », Julie, elle, a son « air Philippe ». D’un
ton un peu envieux, je lance :
— Entre Philippe et toi, ce n’est pas
pareil. Vous vous collez tout le temps…
— On se voit une fin de semaine sur deux!
C’est normal qu’on ne se lâche pas. On profite
de chaque seconde.
Je hoche la tête, pas tout à fait convaincue.
— Clara… Arrête de t’en faire. Tu gâches
ton bonheur à te poser toutes ces questions.
Tout le monde n’est pas comme toi. Je
comprends Pascal. Personne ne l’a jamais vu
avec une fille, alors il y a des curieux qui vous
observent quand vous êtes ensemble. C’est
normal...
— Je ne l’avais jamais remarqué.
— Non, parce que tu es trop dans ta bulle,
et en plus, tu étais habituée à coller Simon
devant tes amis. Pour Pascal, c’est nouveau.
Laisse-lui le temps de s’y faire... En attendant,
profite au maximum de tes moments toute
seule avec lui, et le reste du temps… profite
de son sourire !
Qu’est-ce que je ferais sans Julie ?
Chapitre 3

Julie avait raison : Pascal a effectivement un


« sourire Clara ». Un sourire tendre, avec les
yeux brillants et un air heureux qui valent au
moins mille baisers en public. Chaque fois que
Pascal me sourit, maintenant, ça me réchauffe
autant que s’il me prenait dans ses bras. Ras-
surée sur les sentiments de mon amoureux, j’ai
suivi le conseil de mon amie et j’ai profité de
chaque moment passé avec lui, seuls ou non.
Résultat ? Les semaines ont filé et le mois
d’avril s’est achevé avant que j’aie eu le
temps de cligner des yeux. Les dernières
répétitions pour le spectacle de l’École de
Ballet ont ravivé mes souvenirs de la
comédie musicale et j’ai plus hâte que jamais
de reprendre le travail avec Pascal. Dire
qu’il faudra attendre à l’automne pour com-
mencer les répétitions ! Un spectacle de
danse, c’est bien beau, mais ça ne battra
jamais l’excitation d’entrer dans la peau d’un
personnage, de lui prêter un corps et une
voix, de sentir le public respirer à son ry-
thme… Julie pousserait les hauts cris si elle
m’entendait penser. Pour elle, un spectacle de
danse, c’est l’expression la plus parfaite du
génie créateur de l’être humain. Il faut dire
que Julie est une danseuse accomplie, ce qui
est loin d’être mon cas…
Ce spectacle a beau être l’un des plus grands
événements culturels de mon village adoptif,
je me sens d’un calme olympien en attendant
le lever du rideau. L’aréna se remplit peu a
peu, le trac des danseuses augmente avec
chaque nouveau spectateur qui entre et,
pourtant, je continue de respirer normalement.
Depuis que j’ai dansé et chanté seule sur la
scène, dans Alice au Pays des Merveilles, me
produire en groupe ne me fait plus un pli… ou
presque. Savoir que Pascal se trouve dans la salle
et qu’il m’observera sans que je puisse le voir
me fait quand même battre le cœur un peu
plus vite.
Je réussis à passer à travers les chorégraphies
sans faire la moindre erreur et en donnant un
rendement acceptable, ce qui est plutôt bien
quand on pense au peu d’expérience que j’ai
dans le domaine. Évidemment, Julie, elle, ne
donne pas qu’un rendement « acceptable ».
Elle n’est pas l’élève la plus avancée de l’école,
mais elle est de loin la plus talentueuse, ce qui
en faisait la candidate parfaite pour le dernier
solo de la soirée. Vêtue d’une longue robe vapo-
reuse qui lui donne l’air de sortir d’un rêve, elle
attend son tour pour monter sur scène. Mon
amie est faite pour la danse. Elle n’est pas
tellement grande, mais elle est toute mince, avec
de longues jambes et des bras qui semblent
posséder une vie propre. Elle est belle, surtout
quand elle danse. Même quand elle ne danse
pas, elle a une façon de bouger, de marcher et
de s’asseoir qui la distingue des autres. Moi qui
ai pourtant un corps assez bien proportionné,
j’ai parfois l’impression d’être une baleine
empotée à côté d’elle. Je soupire, admirative.
— Si Philippe était ici, il te demanderait
en mariage sans se poser de questions.
Elle sourit à peine. Je regrette d’avoir parlé de
Philippe, elle est déjà assez nerveuse comme ça…
Son tour arrive enfin et elle part après avoir
pris une grande inspiration.

d f d

Pascal me serre dans ses bras. C’est fou, mais


j’en ai les larmes aux yeux.
— Bravo, Clara ! Tu étais la meilleure !
Je m’essuie les yeux en riant.
— Tu n’as pas honte d’essayer de me
faire avaler ça avec Julie qui est juste à côté ?
Il hausse les épaules.
— Pour moi, tu étais la meilleure. Et la
plus belle.
Même si je sais que je ne serai jamais une
beauté fatale, je le crois. Sa façon de me
regarder, comme s’il était prêt à tout donner
pour se retrouver avec moi sur une île déserte,
me donne envie de recommencer le spectacle
tous les soirs pendant trois mois.
Il me tend une rose rouge.
— Tiens, c’est pour toi.
J’en perds la voix. Juste à imaginer Pascal
allant acheter cette fleur et la gardant pendant
tout le spectacle pour moi, j’en ai le cœur qui
fait des pirouettes. Simon m’aurait apporté
tout un bouquet, mais Pascal n’est pas Simon,
et je ne veux pas d’un bouquet au complet. La
rose unique de Pascal vaut bien toutes les
autres fleurs de la planète réunies.
Je m’en veux un peu de penser à Simon,
mais je suis rassurée de voir que, pour une
fois, Pascal soutient la comparaison et en
ressort même gagnant.
À côté de lui, Philippe semble avoir de
la difficulté à trouver les mots pour féliciter
sa douce.
— Tu étais vraiment super, Julie… Je
n’avais jamais rien vu d’aussi beau.
Il la mange des yeux, complètement sous le
charme. Il y a de quoi! Julie a dansé comme si sa
vie en dépendait, et plusieurs personnes qu’elle
ne connaît même pas sont venues la féliciter.
Philippe en oublie de lui donner le bouquet qu’il
tient à la main. Il est complètement subjugué.
Toujours aussi modeste, Julie interrompt ses
éloges par un « Et les fleurs, c’est pour moi ? »
qui fait revenir Philippe sur le plancher des
vaches… et qui nous fait bien rire, Pascal et
moi.
Mes parents et ceux de Julie arrivent sur
ces entrefaites avec des baisers, des étreintes
et d’autres bouquets. Les fleurs de mes parents
ne peuvent pas rivaliser avec la rose de Pascal,
bien sûr, mais l’attention me fait quand même
chaud au cœur, presque autant que la fierté que
je lis dans leurs yeux. C’est à croire qu’ils n’ont
pas remarqué que j’étais loin d’être la meilleure
sur scène. À moins qu’ils soient tout sim-
plement fiers que je me sois aussi bien adaptée
à ma nouvelle vie, à mes nouveaux amis…
Et peut-être aussi qu’ils sont soulagés de voir
que je suis heureuse malgré les changements
qu’ils m’ont imposés.
Je ne leur avouerais jamais, mais notre
déménagement a été la meilleure chose qui
soit arrivée dans ma vie.
La mère de Julie serre sa fille au point de
l’étouffer. Elle a un grand sourire, mais aussi
un peu d’eau dans les yeux. Julie m’a déjà raconté
que sa mère avait failli devenir danseuse profes-
sionnelle, mais un accident l’a empêchée de
réaliser son rêve. Pourtant, elle n’a jamais mis
de pression sur sa fille. Julie l’admire beaucoup.
Nous décidons de finir la soirée chez Pascal.
Il n’est pas très tard et, de toute façon, Julie
et moi ne pourrons pas nous endormir avant
quelques heures. La mère de Pascal, qui assis-
tait elle aussi au spectacle, nous emmène. Le
bip du répondeur nous accueille dès que
nous mettons le pied dans la maison. Nous
nous esquivons au salon. Pascal et Philippe nous
écoutent discuter de chaque pas et de chaque
mouvement de bras de nos chorégraphies en
levant les yeux au ciel.
La mère de Pascal fait bientôt irruption
dans le salon, un sourire radieux sur les lèvres.
— Tu ne devineras jamais le message qu’il
y avait sur le répondeur. Daniel va venir passer
trois semaines ici ! Il arrive le 1er juillet !
Je n’ai aucune idée de qui est ce Daniel.
Je n’ai même jamais entendu prononcer son
nom. Pascal ne semble pas beaucoup l’aimer ;
malgré l’enthousiasme de sa mère, la nou-
velle jette un froid. Et le regard que mon
amoureux échange avec Philippe n’a rien
pour me rassurer.
Chapitre 4

Daniel est le frère de Pascal, mais ils ne sont pas


très proches. C’est tout ce que j’ai pu apprendre
à son sujet. Pascal ne parle pas beaucoup de
sa famille. En fait, il n’en parle jamais. Je sais
qu’il adore sa mère et qu’il l’admire d’avoir su
se débrouiller toute seule avec ses deux fils,
mais il n’avait jamais prononcé le nom de son
frère. Quant à son père, il les a abandonnés
quand Pascal avait six ans et n’a jamais donné
de nouvelles depuis. Dire que Pascal le déteste
serait au-dessous de la vérité.
Je sais reconnaître un gars qui n’a pas envie
de parler quand j’en vois un ; chaque fois que
j’amorçais une question sur son frère, Pascal
se fermait comme une huître… J’ai arrêté de lui
en parler en me disant que, de toute façon, le
1er juillet arriverait bien assez vite.
Et voilà que nous y sommes, à ce fameux
er
1 juillet. Je ne suis pas fâchée de me retrouver
en vacances. La période des examens a été
particulièrement éprouvante cette année. J’ai
une envie folle de passer l’été à me reposer…
avec mon amoureux, évidemment. Comble du
bonheur, il semble avoir la même vision des
choses. Depuis notre dernier examen, il ne
me lâche pas d’une semelle.
Je brûle d’impatience de rencontrer ce
Daniel au sujet de qui Pascal fait tant de mystères.
Je devrai attendre à demain, car il doit arriver
tard dans la soirée.
Je reste donc complètement figée quand,
en entrant chez Pascal, je découvre son frère
assis à la table de la cuisine.
Disons que ce n’est pas seulement de le
voir plus tôt que prévu qui me surprend. C’est
aussi – et surtout – de voir à quoi il ressemble.
Il a les mêmes yeux que Pascal, mais c’est vrai-
ment tout ce qu’ils ont en commun. Pascal a
séduit plus d’une fille depuis son arrivée ici,
mais pas à cause de son apparence. C’est son
air farouche et son attitude d’intouchable qui
attirent en premier, pas son physique. Daniel,
lui… pour résumer, disons qu’on ne fait pas
mieux en matière de beaux gars. Il a une car-
rure d’athlète, des cheveux noirs à faire une
annonce de shampooing et une espèce de
magnétisme irrésistible. En me voyant, il
sourit et se lève en me tendant la main.
— Salut ! Moi, c’est Daniel.
Et sa voix ! Profonde, un peu rocailleuse,
une voix d’acteur ou de chanteur. Sa main est
à la fois douce et ferme, avec de longs doigts.
La main de quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Ce
gars-là est presque trop beau pour être vrai. Je
bafouille :
— Clara. Je suis… la blonde de Pascal.
— Enchanté, Clara. Ma mère m’a beau-
coup parlé de toi.
Sachant que Pascal ne lui parle à peu près
jamais, je ne m’offusque pas d’apprendre qu’il
ne lui ait jamais glissé un mot à mon sujet.
Justement, je l’aperçois, Pascal, en retrait
derrière le comptoir de la cuisine. Je fais un pas
vers sa chambre en demandant :
— Tu viens ?
— J’ai changé d’idée. On va aller prendre
une marche.
— Tu ne voulais pas travailler ton scénario?
— Il fait trop beau pour rester enfermé.
Je préfère aller marcher.
Il n’a pas l’air dans son assiette, mon metteur
en scène préféré. Je n’insiste pas.
Nous marchons quelques minutes dans un
silence pesant. Je me fais des idées ou Pascal
boude ? Je me risque à remarquer :
— C’est vrai qu’il fait beau. Je suis contente
que tu aies décidé de sortir, finalement.
— Moi qui te croyais différente des
autres, je me trompais et pas à peu près.
Je ne comprends rien.
— Quoi ? De quoi tu parles ?
— Il fait le même effet à toutes les filles.
— Qui ça ? Quel effet ?
— Arrête de faire l’innocente, Clara !
— Et toi, arrête de parler en énigmes !
Je me doute un peu de ce qui va suivre, mais
je ne vais quand même pas avouer à Pascal que
son frère est le plus beau gars qui ait jamais
croisé mon chemin…
— Daniel. Toutes les filles veulent lui
tomber dans les bras.
— Qui a dit que je voulais lui tomber
dans les bras ?
— Tu bavais presque, devant lui !
J’arrête de marcher, hors de moi.
— Pascal Dumont, tu exagères !
— Tu ne t’es pas vue ! Tu avais les yeux
comme des soucoupes et tu cherchais tes mots!
— Et alors ? Si tu veux savoir la vérité, oui,
je l’ai trouvé super beau, mais c’est tout ! Ça ne
veut pas dire qu’il m’attire ou que je me jetterais
sur lui à la première occasion ! Tu pourrais me
faire un peu plus confiance, non ? C’est toi que
j’aime !
Il semble un peu mal à l’aise, maintenant.
Tant mieux ! Je recommence à marcher, de
mon pas le plus décidé.
— Malheureusement pour moi, les gars
susceptibles et colériques sont plus mon genre.
— Excuse-moi, Clara.
— Je n’ai jamais été aussi insultée de
ma vie ! Est-ce qu’il va falloir que je me mette
des œillères pour te rassurer ? Et un sac en
papier sur la tête, tant qu’à y être ?
— Arrête, Clara, je me suis déjà excusé !
Tu as raison, je me suis emporté un peu vite.
Pascal est absolument irrésistible quand il
reconnaît ses torts. C’est un événement tellement
rare que je me permets d’étirer le plaisir.
— Un peu, tu dis ?
— D’accord, beaucoup trop vite. Tu es
contente ?
— Et tu promets que tu ne recommen-
ceras pas ?
— Recommencer quoi ?
— Ta petite crise de jalousie…
— Je n’étais pas jaloux ! J’étais juste…
Je hausse les sourcils en penchant la tête
de côté.
— Tu étais juste jaloux, avoue !
— Non, je n’étais pas jaloux. J’avais peur.
Peur qu’une fois que tu l’aies vu, lui, tu ne me
voies plus, moi…
Je tombe des nues. Pascal a toujours l’air si
sûr de lui que je ne l’aurais jamais soupçonné
de manquer de confiance en lui. Monsieur
Je-Suis-Sûr-De-Moi a des doutes, parfois, lui
aussi ? Difficile à croire.
Nous marchons maintenant plus lentement.
Je glisse ma main dans la sienne. Cette fois, il
ne la retire pas.
— Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours
eu l’impression d’être invisible à ses côtés.
Tout le monde s’extasiait toujours sur « le
beau Daniel », et moi, j’étais juste le petit
frère, mignon quand j’étais bébé, carrément
ordinaire plus tard. On me disait que j’étais
le portrait de ma mère. C’est justement ça,
le problème.
— Ta mère est extraordinaire !
— Oui, quand on la connaît, on ne peut
pas faire autrement que l’aimer mais, au premier
regard, elle n’a rien de plus que les autres. Elle a
un physique plutôt banal, ma mère. Comme moi.
— Pourtant, à ma première journée
d’école ici, je t’ai remarqué tout de suite…
— Et pourquoi tu m’as remarqué ?
Je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps.
Ce moment est resté gravé dans ma mémoire.
À croire que mon subconscient savait que je
tomberais amoureuse de ce garçon bizarre.
— À cause de tes cheveux.
— Bingo ! Le jour où j’ai commencé à les
laisser pousser, les gens ont commencé à me
voir. Les commentaires n’étaient pas toujours
positifs, mais au moins, j’avais l’impression
d’exister! Quand Daniel est parti pour le cégep,
les gens ont arrêter de nous comparer, mais j’ai
gardé mes cheveux longs.
Pascal garde le silence pendant quelques
secondes, puis continue :
— Daniel, lui, c’est le portrait tout craché
de notre père. Beau bonhomme, séduisant,
charmeur… Et aussi manipulateur, égocen-
trique et menteur…
— Tu n’en mets pas un peu trop ?
Pascal me regarde d’un drôle d’air.
— Non. Si tu savais le nombre de filles
avec qui il est sorti au secondaire… Dès qu’il
réussissait à mettre la patte sur une fille, il la
laissait pour une autre. Et elles continuaient de
le croire, de lui faire confiance ! Je n’ai ja-
mais compris comment il a pu réussir ça.
Même avec sa réputation, il arrivait à les con-
vaincre qu’il les aimait pour vrai. Et il choi-
sissait les plus belles, évidemment. Les autres
gars n’avaient aucune chance.
Je sens qu’il ne me dit pas tout. J’ajoute
doucement :
— Toi y compris…
Il serre ma main un peu plus fort.
— Il y avait une fille qui me plaisait
beaucoup. J’étais encore « invisible », dans ce
temps-là, et ça m’a pris des mois avant de réussir
à l’approcher. En plus, j’étais en secondaire un,
et pas très sûr de moi… J’ai fini par l’embrasser,
un soir, à une danse de l’école. Je n’avais jamais
été aussi heureux de ma vie ! Une demi-heure
plus tard elle dansait un slow avec lui, et le len-
demain matin, elle se promenait accrochée à
son bras. Elle ne doit même plus se souvenir
de mon nom, aujourd’hui.
Je comprends Pascal de détester son frère.
Moi-même, je commence à le trouver très anti-
pathique. Mon amoureux ajoute :
— Pour être juste, je dois dire que Daniel
ne savait pas que j’avais cette fille-là dans l’œil.
En tout cas, j’aime mieux croire qu’il ne le
savait pas. C’est juste un mauvais concours de
circonstances.
— Il aurait quand même pu faire attention!
Pascal hausse les épaules.
— Il ne pouvait pas faire attention, il
ne le savait pas. De toute façon, maintenant
que je te connais, je sais qu’elle n’était pas
faite pour moi.
Nous sommes revenus à notre point de
départ, devant la maison de Pascal. Avant
d’entrer, je l’arrête et plonge mes yeux dans
les siens.
— Moi, je suis faite pour toi. Et c’est
Daniel qui devrait avoir peur de devenir invi-
sible, pas toi.
Pascal se penche vers moi et m’embrasse
doucement, longtemps, sans se soucier du fait
que nous nous trouvons sur le trottoir et que
n’importe qui pourrait nous voir. Je savoure.
Il se détache de moi avec son « sourire Clara »
sur les lèvres.
— Prête pour travailler sur mon fameux
scénario ?
— Absolument !

d f d

Julie ne tient plus en place. Ses parents viennent


d’accepter qu’elle aille passer une semaine chez
son grand amour, cet été. Quand Philippe vient
ici, il dort chez Pascal. De son côté, Julie n’a
encore jamais rendu visite à son amoureux,
mais elle a appris que la mère de Philippe était
beaucoup plus permissive que ses parents à elle.
Peut-être parce que c’est plus facile d’être la mère
d’un garçon… ou peut-être simplement parce
qu’elle n’est pas une mère très présente. Toujours
est-il que Julie et son grand amour vivront leurs
premières nuits ensemble… ce qui a valu à Julie
un discours en règles sur les MTS, les grossesses
indésirées et les moyens de contraception.
En route vers chez Pascal, où nous devons le
rejoindre pour aller chercher Philippe au ter-
minus d’autobus, elle n’arrête pas de parler :
— Comme si j’avais envie d’entendre ça !
J’ai failli répliquer que j’avais déjà appris tout
ce qu’il fallait à l’école… Mais j’étais tellement
contente qu’ils aient dit oui que j’aurais enduré
n’importe quoi. Et de toute façon, rien ne
garantit qu’on fera l’amour.
Julie parle de faire l’amour comme si elle
parlait de faire la vaisselle. Venant d’une fille
habituellement réservée et un peu timide, c’est
assez surprenant. Je m’étonne :
— Tu dormirais sept nuits avec Philippe
sans qu’il se passe quoi que ce soit ?
— Je ne dis pas qu’il ne se passerait rien.
On peut vivre beaucoup de choses sans faire
l’amour comme tel.
J’éclate de rire.
— Tu parles comme si tu avais déjà une
longue expérience dans le domaine !
Elle sourit.
— Je n’ai peut-être pas vécu grand-chose,
mais j’ai beaucoup réfléchi. J’en ai conclu que
je préfère prendre mon temps. Et tant pis si je
me fais traiter de bébé.
Sous son air doux, Julie a une force de
caractère incroyable. Elle n’hésite jamais à
nager à contre-courant quand elle croit que
ça vaut mieux pour elle. Je soupire.
— Moi, je ne suis pas sûre que je pourrais
passer autant de nuits avec Pascal sans suc-
comber. Quand il m’embrasse, il m’arrive de
penser qu’il pourrait me demander n’importe
quoi, je n’aurais pas la force de dire non.
Julie fait un saut et une pirouette en criant :
«Tu te rends compte, une semaine complète!»
De l’autre côté de la rue, les passants la regardent,
éberlués.
— Excuse-moi, il fallait que ça sorte.
Elle reprend son sérieux.
— Tu n’es pas obligée de répondre, mais
avec Simon, tu l’as fait ?
C’est drôle comment, après quelques mois
seulement, je suis capable de parler avec Julie
de sujets que je n’ai jamais pu aborder avec
Claudia.
— Non. On n’était pas prêts, j’imagine.
Disons qu’on est allés jusque sous les chandails,
mais pas en dessous de la ceinture. Et c’était
très bien comme ça.
Julie sautille du trottoir à la rue, de la rue
au trottoir. Je ne l’ai jamais vue aussi excitée.
Juste à la voir aller, je me sens épuisée.
Nous arrivons enfin chez Pascal, qui nous
ouvre aussitôt la porte. En entrant, j’aperçois
Daniel, toujours assis à la table de la cuisine.
C’est à croire qu’il n’a pas bougé depuis hier! Je
me tourne vers Julie pour faire les présentations.
Et j’oublie ce que je voulais dire.
Si j’avais cet air-là hier, je comprends que
Pascal se soit fâché. Mon amie semble com-
plètement bouleversée, comme si quelqu’un
venait de la virer à l’envers. Elle ouvre la
bouche, mais pas un son ne sort.
Daniel la dévisage sans la moindre gêne,
puis se lève et vient à sa rencontre en lui ten-
dant la main.
— Salut. Je m’appelle Daniel.
— Julie.
Je ne rêve pas : il garde sa main dans la
sienne beaucoup plus longtemps que nécessaire.
Et leurs yeux ne se lâchent pas. Moi qui croyais
dur comme fer que les coups de foudre étaient
une invention des auteurs de roman, je peux
mettre une croix sur ma théorie.
Pascal n’a rien manqué de la scène, lui non
plus, et il serre les dents, l’air furieux.
Chapitre 5

Retour de la gare d’autobus.


Nous laissons Julie et Philippe marcher
devant; ils semblent en avoir long à se raconter.
J’essaie de calmer Pascal.
— Je suis sûre que tu t’en fais pour rien.
Julie n’est vraiment pas du genre à tomber
amoureuse d’un gars pour son physique.
— Mon frère vient d’entrer en mode séduc-
tion. Crois-moi, il est TRÈS dangereux. S’il
décide qu’il veut Julie, il va l’avoir.
— Je trouve que tu réagis un peu fort.
Julie et Daniel se sont vus à peu près deux
minutes et tu montes déjà tout un roman !
— Parce que je connais mon frère. Et je
sais comment les filles réagissent avec lui.
— Arrête de prendre toutes les filles pour
des idiotes ! Hier, c’était moi, maintenant, c’est
Julie…
— Tu n’as pas eu la même réaction que
Julie, hier. Et Daniel n’a pas essayé de te séduire.
— Ça n’aurait pas marché de toute façon.
Fais confiance à Julie, d’accord ? Et à Philippe
aussi. Il a quand même assez d’atouts pour la
garder !
Je sens que j’ai du travail à faire si je veux
convaincre mon amoureux. Il reste crispé et
continue de regarder Julie comme si elle venait
de commettre la pire des trahisons.
Daniel ne se montre plus de la soirée.

d f d

Le téléphone sonne à huit heures, le lendemain


matin. Je rabats ma couverture sur mes oreilles,
mais j’entends quand même ma mère crier :
— Clara, c’est pour toi !
Je décroche en grognant. Je ne suis pas
commode quand on me réveille.
— Allô !
— Clara ?
— Pascal ! Qu’est-ce qui te prend ? Je
dormais !
— Tu rêvais à moi, j’espère ?
J’ai l’honneur d’être l’une des rares personnes
à connaître le sens de l’humour de Pascal. Un
peu radoucie, je réponds :
— Tu sais que je pense toujours à toi,
24 heures sur 24, endormie ou éveillée. Qu’est-ce
qui me vaut le privilège de me faire réveiller
par ta douce voix sensuelle, ce matin ?
Il rit. Après l’avoir vu bouder toute la soirée
d’hier, ça me fait un bien énorme.
— Arrête, je pourrais te prendre au
sérieux. J’ai pensé à quelque chose.
— J’imagine, sinon tu ne téléphonerais
pas…
— C’est quand, le festival de ton amie ?
Je réfléchis plusieurs secondes. Ma conver-
sation avec Claudia est déjà loin, et comme
j’étais presque sûre que Pascal dirait non, je
n’avais pas fait attention aux dates.
— Clara, tu es toujours là ?
— Oui, oui, laisse-moi le temps de réflé-
chir! Je ne suis pas certaine, mais je crois que
c’est en fin de semaine prochaine.
— Pourrais-tu lui téléphoner et lui deman-
der si elle a toujours de la place pour nous ?
Je m’assois dans mon lit, tout à fait réveillée.
— Tu veux y aller ? Qu’est-ce qui t’a fait
changer d’idée ?
— Devine…
— Il est huit heures du matin, une journée
de vacances, penses-tu que j’ai envie de jouer
aux devinettes ? En plus, je ne suis pas capable
de penser comme du monde tant que je n’ai pas
pris ma douche.
Long silence. Je m’impatiente :
— Vas-tu me le dire, oui ou non ?
— Oh, excuse-moi, j’étais en train de
t’imaginer dans la douche.
Je flambe de la tête aux pieds. Décidément,
Pascal va beaucoup mieux, ce matin.
— Pascal…
— D’accord, j’arrête de rêver. J’ai pensé
qu’on pourrait aller participer au festival pour
éloigner Julie de Daniel. Il va rester trois
semaines. Philippe passe la semaine ici, alors
mon cher frère va se tenir tranquille pour les
prochains jours. En tout cas, j’espère. Si on va
au festival, Julie ne le verra pas non plus, et
ensuite, elle part chez Philippe. Quand elle
reviendra, Daniel sera parti ou sur le point de
s’en aller. Et il l’aura probablement oubliée.
— Tu ne trouves pas que tu te mêles un
peu trop des affaires de Philippe ?
— C’est mon ami... Tu ne ferais pas la
même chose si Julie avait un problème ?
Comme je ne réponds pas, il insiste :
— Alors ?
— Alors, alors… Je crois qu’il est peut-être
un peu tard pour s’annoncer. Leur programme
est probablement déjà réglé.
— Tu pourrais quand même lui demander.
— Et qu’est-ce qui te dit qu’Alain et
Jean-François seront intéressés ?
— Mon petit doigt. Je m’occupe d’eux.
Tu appelles Claudia ?
Je soupire.
— D’accord, je vais l’appeler. Mais je vais
attendre une heure RAISONNABLE, moi.
— Merci, tu es la meilleure.
— La meilleure quoi ?
— La meilleure tout ce que tu voudras, mais
surtout la meilleure blonde. On se voit tantôt ?
— Oui… après ma douche.
Je devine un sourire derrière son « Fais ça
vite ! »

d f d

Claudia a toujours été une lève-tôt. Elle n’a pas


changé ses habitudes depuis que je suis partie.
J’arrive chez Pascal à neuf heures et demie,
juste après mon coup de fil à mon ex-meilleure
amie.
— Tu as vidé le réservoir d’eau chaude
ou quoi ? As-tu idée du nombre de scénarios
que j’ai eu le temps d’imaginer ?
Le tout dit avec un de ces sourires… Mieux
vaut changer de sujet.
— J’ai parlé à Claudia. Elle était enchantée
d’apprendre que tu avais changé d’idée. Juste-
ment, le groupe qui devait jouer dimanche
soir s’est désisté, alors on ferait notre spectacle
à ce moment-là, samedi soir prochain.
— Parfait. J’appelle Alain et Jean-François.
Nos deux musiciens sont heureusement
disponibles et enchantés de «partir en tournée»,
comme ils disent. Pascal a le sourire fendu
jusqu’aux oreilles et son enthousiasme com-
mence à me gagner. Je ressens pourtant un
certain malaise.
— Pascal, il y a quelque chose que je
n’aime pas dans cette histoire.
— Quoi ?
— Il me semble qu’on ne devrait pas se
mêler des affaires de Julie et Philippe. Julie est
assez grande pour savoir ce qu’elle veut…
Pascal perd son sourire.
— Oui, et Philippe en a assez bavé pour
mériter un peu de bonheur. Je ne vais pas laisser
Daniel gâcher ça pour trois semaines d’amou-
rette. Daniel est photographe. Il a beau avoir
plein de défauts, dans son métier, il est un des
meilleurs. Il lui arrive même d’avoir des contrats
avec de grands magazines de mode, et je te
jure que les mannequins de ces revues-là lui
feront oublier Julie assez vite. Qu’est-ce qui
nous resterait au bout du compte, d’après toi ?
On ramasserait Philippe à la petite cuiller et
il faudrait que tu consoles Julie. Alors, si tu
veux mon avis, en se mêlant de leurs affaires,
on s’occupe aussi des nôtres.
Encore une fois, il ne me dit pas le fond de
sa pensée, mais je commence à le connaître.
— Tu as peur que Philippe retombe dans
la drogue.
Ce n’est pas une question. Pascal a tellement
souffert de la déchéance de son ami que la
blessure n’est pas encore cicatrisée. Je le
comprends de ne pas avoir envie de repasser
par le même chemin. Il soupire.
— Oui. Tu vas me dire que je devrais lui
faire confiance, mais je ne peux pas m’em-
pêcher de penser au pire. Je ne sais pas comment
je pourrais passer à travers une deuxième fois.
Brasser des souvenirs douloureux n’est
jamais très agréable. Je souris avec un entrain
forcé en changeant de sujet :
— Quand est-ce qu’on leur annonce la
bonne nouvelle, à ces deux-là ?
— Tout de suite. Ils sont chez Julie, on
va aller les retrouver.
Évidemment qu’ils sont chez Julie. Les jours
où son amoureux est dans le coin, mon amie
se lève à six heures et demie. Et Philippe aussi !
Comme quoi l’amour nous fait prendre de
drôles d’habitudes…

d f d

Julie accepte de nous accompagner au festival


même si sa présence n’est pas indispensable.
Pascal lui a assuré que nous avions besoin d’elle
pour les costumes et le maquillage, et elle a fait
semblant de le croire. Je crois qu’elle est sou-
lagée, elle aussi, de s’éloigner de Daniel.
Quand Pascal m’a demandé si je savais où
nous pourrions loger, une idée de génie m’a
traversé l’esprit. Comme je devais d’abord en
parler à ma mère, je leur ai dit que je leur dévoi-
lerais mon plan plus tard aujourd’hui. Et ma
mère a dit oui! Tout est arrangé. C’est donc d’un
pas léger que je vais rejoindre mes amis à
l’amphithéâtre de la polyvalente. Pascal est
bien le seul qui puisse me faire entrer à l’école
au mois de juillet… Après bien des coups de
fil, il a réussi à nous obtenir la permission
d’aller répéter deux fois avant notre départ.
C’est peu, mais nous devrons nous en conten-
ter. De toute façon, nous avons tellement
répété avant notre spectacle que les mots et
les gestes devraient nous revenir assez vite.
La mère de Pascal nous accompagne en tant
qu’adulte responsable. Pour rire, Jean-
François lui a donné le titre d’agent de notre
troupe, ce qui a semblé lui faire plaisir.
J’avais hâte de reprendre mon rôle d’Alice ;
maintenant que je sais ce qui nous attend, j’ai
surtout très hâte de partir.
Julie m’accueille avec un large sourire.
Sans même me saluer, elle annonce :
— Philippe va venir ! Il n’a pas réussi à
se trouver un emploi d’été et, devine quoi ? Ça
fait son affaire et la mienne aussi !
— Attends de savoir ce que j’ai mijoté…
J’ai réussi à piquer sa curiosité, et celle de
Pascal et de Philippe par la même occasion.
Devant trois visages attentifs (quatre, si on
compte celui de ma « belle-mère »), j’explique
mon idée.
— Ma tante a un chalet là-bas. Elle nous
le prête. Ma mère va prendre une semaine de
vacances pour venir avec nous. Elle nous
emmènera du chalet au village – c’est à peu près
une demi-heure d’auto. Il y aura de la place pour
tout le monde et on sera tous ensemble, au lieu
de se disperser à l’hôtel ou chez mes amis…
— Il est sur le bord de la mer, ton chalet ?
À voir le regard de Julie, je comprends
qu’elle s’imagine déjà en plein roman d’amour.
J’éclate de rire.
— Oui, mais je te rappelle qu’on est sur
la Côte-Nord, pas en Floride ! Tu peux mettre
un chandail de laine dans tes bagages…
Julie semble tellement déçue que j’ajoute,
pour la consoler :
— Mais c’est très beau quand même. Il y
a une longue plage où j’allais souvent marcher,
avant. Je crois que tu vas beaucoup apprécier.
Toujours aussi peu romantique, Pascal
nous tire de nos visions de mer et de couchers
de soleil :
— On part quand ?
— Mercredi après dîner. Ma mère m’a
dit qu’elle était bien prête à venir, mais pas
juste pour une fin de semaine. On reviendra
le mercredi suivant.
Ce qui fait l’affaire de tout le monde.
Comme Alain et Jean-François travaillent, ils
viendront nous rejoindre le vendredi soir.
Dans trois jours, je me retrouverai dans
un chalet au bord de la mer avec Pascal pour
une semaine complète, nuits comprises. Évi-
demment, nous ne serons pas tout seuls, mais
j’ai quand même l’intention de tirer le max-
imum de cette escapade.

d f d

Trois-zéro pour Julie et Philippe. Je ne vois pas


comment Pascal et moi pourrions remonter la
pente.
Philippe est un mordu de soccer. Chaque
fois qu’il vient, il apporte son ballon. Julie est
assez bonne, Pascal plutôt moyen et moi, carré-
ment nulle, mais je m’amuse comme une folle.
En plus, jouer au soccer à quatre, ça garde en
forme ! Je suis tellement essoufflée que je pile
sur mon orgueil pour demander une pause.
— Je n’en peux plus. On arrête deux
minutes ?
Pascal est d’accord.
— Bonne idée. On va en profiter pour
réviser notre stratégie. Et pour boire une gorgée
d’eau ! Quelqu’un en veut ?
Après notre « Oui, moi ! » unanime,
Pascal disparaît dans la maison. Quelques
secondes plus tard, la porte s’ouvre à nouveau
et Daniel apparaît. Je ne l’avais pas revu depuis
sa rencontre avec Julie. Il ne me manquait pas.
Il est toujours aussi beau et aussi sûr de lui.
— Oh, vous jouez au soccer ! Je peux rem-
placer Pascal pendant que vous l’attendez ?
Philippe et moi répondons en même temps
« Nous prenons justement une pause » et,
pourtant, c’est le « Oui » de Julie qui l’emporte.
Philippe la fusille du regard. C’est la première
fois que je le vois regarder sa blonde autrement
qu’avec les yeux en cœur.
Daniel est un excellent joueur. En fait, il
est beaucoup trop fort pour nous. Fidèle à son
habitude, Julie se démène pour lui faire la vie
dure. Elle ne fait jamais rien à moitié, celle-là.
J’ai l’impression d’être une figurante et quelque
chose me dit que Philippe ressent la même
chose. Heureusement, Pascal finit par appa-
raître avec des verres et un pichet d’eau. Sou-
lagée, je m’écrie :
— Pascal arrive !
Surpris par mon exclamation, Daniel lève
la tête. Il ne voit pas Julie qui, prise par le
jeu, lui fonce dedans. Instinctivement, elle se
raccroche à lui pour ne pas tomber et il l’attrape
par les épaules pour l’aider à retrouver son
équilibre.
Ce moment qui aurait dû durer une
seconde s’éternise.
Julie n’ose pas regarder Daniel en face. Lui
ne se gêne pas pour la dévorer des yeux. Je sens
presque le courant électrique entre eux. Julie
est tout à fait solide, maintenant… physique-
ment, du moins, car côté cœur, elle semble en
plein tremblement de terre. Une envie furieuse
me prend de lui crier : « Sauve-toi ! » Au lieu
de quoi je lui demande :
— Tu veux un verre d’eau, Julie ?
Reprenant ses esprits, elle se précipite sur
le pichet de Pascal, se verse un verre d’une main
tremblante et l’avale d’une traite.
Philippe a disparu.
Chapitre 6

Il était temps qu’on parte.


Hier, à la fameuse partie de soccer, j’ai
vraiment cru que Daniel allait embrasser Julie.
Devant Philippe en plus ! Je comprends Pascal
de ne pas aimer son frère, mais il pourrait quand
même faire un petit effort : il n’a pas desserré les
dents du reste de la soirée et il a passé tout le
voyage à répondre par des monosyllabes. Il
commence à m’énerver avec sa manie de bouder
dès que quelque chose ne fait pas son affaire.
Ça promet pour notre séjour !
Le chalet de ma tante est toujours aussi
sympathique. Avec ses volets rose vif, sa grande
vitrine et sa lucarne, il semble sortir d’une
brochure touristique. Comme il est entouré
d’arbres, on a l’impression d’être isolé du reste
du monde, même si les voisins sont assez
proches. Et quand on se tourne vers l’horizon,
on n’a plus envie de repartir. La mer, les îles et
la plage donnent presque le vertige tellement
tout est beau et grand. Ici, on se sent libre. On
respire comme nulle part ailleurs.
J’ai une boule dans la gorge. Je ne m’étais
pas rendu compte que mon ancien village me
manquait autant. Je savais que j’étais attachée
à des gens ; maintenant, je sais qu’on s’attache
aussi aux lieux.
Pascal prend ma main. J’essaie de ne pas
montrer ma surprise.
— C’est beau.
Je hoche la tête, trop émue pour parler.
Pascal serre ma main un peu plus fort. On dirait
qu’il devine toujours quand je suis triste et quoi
faire pour m’aider. Je me sens déjà beaucoup
mieux.
— Viens, je vais vous faire visiter l’intérieur.
Ma tante Lucie sort au même moment en
nous faisant de grands signes. Elle m’étouffe
presque à force de m’embrasser. À croire qu’elle
ne m’a pas vue depuis au moins dix ans ! Je lui
présente mes amis, puis elle disparaît avec ma
mère. Telles que je les connais, elles en ont pour
des heures à se raconter leur vie. Ma mère et
sa sœur sont comme les doigts de la main. C’est
sûrement l’une des raisons pour lesquelles
ma mère a accepté aussi vite d’accompagner
la troupe ici.
Après avoir monté l’échelle jusqu’au grenier
et laissé les gars s’y installer, j’emmène Julie voir
notre chambre. Il y en a deux dans le chalet.
J’ai laissé la plus belle à ma mère et j’ai gardé
l’autre, ma préférée, pour Julie et moi. La tapis-
serie sur le mur est plutôt défraîchie, d’un beige
qui a déjà été blanc et avec des motifs de fleurs
d’une couleur indéfinissable, le couvre-lit, jaune
et brun (oui oui, jaune et brun !) jure affreuse-
ment avec le reste du décor, et la lampe de
chevet a perdu son abat-jour il y a au moins
dix ans. Pourtant, je suis totalement amoureuse
de cette pièce. Peut-être à cause de l’odeur de
sapin qui y flotte, ou de la minuscule fenêtre
qui donne l’impression de se trouver dans une
maison de poupée, ou de la vieille bibliothèque
avec ses piles de livres aux pages jaunies….
Comme je m’y attendais, Julie adore la chambre
au premier coup d’œil. Toujours comme je m’y
attendais, elle décide d’aller marcher sur la plage
aussitôt la visite faite et les chambres attri-
buées. Par contre, son choix de partenaire me
surprend : c’est à moi qu’elle demande de
l’accompagner, et non à Philippe.
Il y a quelque chose de louche là-dedans.
Nous marchons quelques minutes sans rien
dire. Il fait un temps magnifique, avec un soleil
éblouissant et une mer scintillante comme on
en voit dans les films. Pourtant, mon amie ne
semble pas voir le paysage. Moi-même, c’est
à peine si je prends la peine d’y jeter un coup
d’œil. Je réfléchis. Notre trajet en voiture s’est
assez bien déroulé, si on oublie la mauvaise
humeur de Pascal. Philippe agissait comme
d’habitude. En plus, Julie est du genre à peser le
pour et le contre pendant trois mille ans avant
de prendre une décision importante comme
celle-là. Elle ne devrait donc pas avoir de grosse
mauvaise nouvelle à m’annoncer.
— Clara…
Bon, je vais être fixée.
— Comment tu as fait pour savoir que tu
devais laisser Simon ?
Aie ! Ça va vraiment mal.
— Difficile à dire. Ça m’a pris du temps
avant de comprendre que je ne l’aimais plus
vraiment… que je ne l’avais jamais aimé autant
que j’aime Pascal, en tout cas. Dans le fond,
j’ai suivi ton conseil. Je suis allée l’embrasser
pour savoir s’il me donnait toujours des frissons.
Tu connais la suite…
J’attends qu’elle dise quelque chose, mais
elle reste silencieuse.
— Julie, je te jure que je comprends ce
que tu ressens.
Elle essaie de s’esquiver.
— À propos de quoi ?
Voyant mon expression, elle ajoute d’un
ton désespéré :
— C’est si évident que ça ?
— Oui.
— Et c’est pour ça que Pascal fait la gueule?
— Oui.
Elle s’arrête, se tourne vers la mer.
— Je ne sais plus quoi faire. Philippe est le
gars le plus extraordinaire que je connaisse. Je
ne pourrai jamais trouver mieux que lui. En fait,
je suis sûre que Daniel ne lui arrive pas à la
cheville. Pourtant… Hier, j’ai vraiment cru qu’il
allait m’embrasser. Et j’espérais qu’il le fasse.
— Nous aussi, on a cru qu’il allait t’em-
brasser, mais on priait le ciel pour qu’il se
retienne.
— Il avait l’air d’en avoir envie, lui aussi ?
Je cherche une trace de joie ou de triomphe
dans sa voix, mais je ne trouve qu’une note de
désespoir. Je lui réponds par une autre question :
— Ce serait plus facile s’il ne t’avait pas
remarquée, hein ?
Elle hoche la tête lentement. Je continue :
— Moi aussi, je ressentais la même chose,
quand je ne savais plus si j’allais laisser Simon
ou rester avec lui. Moi aussi, je me disais que
j’avais la chance de vivre une belle histoire
avec un gars extraordinaire, et que Simon ne
méritait pas que je lui fasse mal. Et c’est vrai
que, dans un sens, Pascal ne vaut pas Simon.
Julie tourne un visage étonné vers moi. Je
poursuis :
— Pascal est têtu, susceptible, boudeur et
pas romantique pour deux sous. En général, il
est assez difficile à vivre, je dirais. Mais il a
une façon de me regarder, de me toucher…
Comme si j’étais la fille la plus belle et la
plus séduisante de l’univers. Et c’est magique.
Quand je suis avec lui, je me sens vraiment
belle et séduisante... Je sais qu’il m’aime,
même s’il ne le dit pas. Je sais que si j’arrêtais
de l’aimer, ça lui briserait le cœur, même s’il
ferait tout pour ne pas le montrer. Et en
général, on est sur la même longueur d’onde.
Quand j’étais avec Simon, on ne parlait pas
beaucoup. On s’embrassait, on se touchait tout
le temps, on faisait plein d’activités ensemble,
mais il n’était pas fort sur la discussion. Ce
que je savais de lui, tout le monde le savait. Je
n’avais pas accès à la partie secrète de lui
parce qu’il n’en avait pas. À moins qu’il l’ait
gardée secrète même pour moi... Pascal, c’est
le contraire. Il n’est pas très démonstratif
devant les autres, alors, physiquement, c’est
souvent le désert… Mais il se rattrape quand
on trouve un moment à nous deux. Quand il
m’embrasse, j’ai l’impression qu’il a attendu
ce moment toute la journée. Et je suis sûre
que je le connais mieux que personne. On
se parle de tout... Il m’a même demander de
l’aider à écrire sa prochaine comédie musicale…
J’aimais Simon avec mon cœur et mon corps.
Pascal, je l’aime aussi avec ma tête.
Julie me regarde mais j’ai l’impression
qu’elle ne me voit pas. Comme si elle était
concentrée sur une voix intérieure.
— Moi, j’aime Philippe avec mon cœur
et ma tête. C’est le corps qui ne suit pas. En
tout cas, pas autant qu’avec Daniel. Tu te
rends compte ? Je l’ai vu à peine dix minutes
en tout et je n’arrête pas de me demander
comment ce serait s’il m’embrassait. Alors,
pour ce qui est de l’aimer avec mon corps…
Pascal me tuerait s’il était ici. Je viens pra-
tiquement de donner à Julie un argument en
or pour laisser Philippe et se jeter dans les bras
de Daniel. Tant pis pour Pascal. Mon amie a
besoin que je l’aide. Quand j’avais besoin que
quelqu’un m’éclaire, elle était là, et j’ai la ferme
intention de lui rendre la pareille. De toute
façon, Pascal peut dormir tranquille : moi
non plus, je n’aime pas l’idée que Julie se laisse
séduire par Daniel. Peut-être pas pour les mêmes
raisons que Pascal, mais le résultat est le même :
je ne la laisserai pas se farcir la tête d’idées
romantiques et d’images de prince charmant.
D’après ce que m’a raconté Pascal, Daniel me
donne plutôt l’impression d’être un grand
méchant loup.
— Avec Daniel, ce serait peut-être avec
ton cœur et ton corps, ou peut-être même
juste avec ton corps.
— Ça, je ne le saurai pas tant que je
n’aurai pas passé du temps avec lui, et je ne
peux pas le voir pendant que je sors avec
Philippe. Je tourne en rond !
— Écoute, Julie, il part dans deux semaines.
Après, tu ne le verras plus. Tu ne crois pas que
tu devrais essayer de l’oublier ?
Cette fois, Pascal serait fier de moi ! Mais
mon amie me répond du tac au tac :
— Tu serais restée avec Simon, toi, en
sachant que tu pouvais aimer quelqu’un d’autre?
Elle me connaît, Julie. Elle sait très bien que
je n’avais aucune garantie que ça marcherait
avec Pascal quand j’ai laissé Simon. À contre-
cœur, je murmure :
— Non. Tu as raison.
Nous revenons lentement au chalet. Julie
semble au bord des larmes. Juste avant d’arriver,
elle conclut doucement :
— Je ne dis pas que je n’aime plus Philippe.
J’aimerais juste pouvoir me démêler. Tu m’aides
déjà beaucoup, mais… dans le fond, je sais que
c’est à moi de décider.
— Si tu savais à quel point je te comprends!
Et si tu savais à quel point je voudrais
pouvoir décider à ta place…

d f d

Après ma discussion avec Julie, je n’ai qu’une


envie : me blottir dans les bras de Pascal pour
une éternité ou deux. Malheureusement, nous
entrons dans le chalet au moment où ma mère
et les gars finissent de mettre la table. Je devrai
calmer mes ardeurs encore quelque temps.
En plus, pas de chance, Pascal et moi
sommes de corvée de vaisselle. J’avais oublié
que je m’étais offerte pour le premier soir. Et
au rythme auquel Pascal lave la vaisselle, nous
y serons encore demain matin.
L’expérience est assez déroutante. Et
éprouvante. Pascal lave avec une lenteur
exaspérante, nettoyant chaque millimètre
carré de chaque assiette comme si elle devait
passer à l’inspection ensuite. En plus, il est
retombé dans sa bouderie. Je trépigne. Je n’ai
pas envie d’augmenter sa mauvaise humeur,
mais arrive le moment où je n’en peux plus.
De ma voix la plus polie, je demande :
— Pourrais-tu accélérer, s’il te plaît ?
— Tout ce qui mérite d’être fait mérite
d’être bien fait.
— Tu pourrais le faire un peu moins
bien, personne ne s’en plaindrait…
— Es-tu en train de me demander de faire
mon travail à moitié ?
Le tout demandé sans me regarder, en
lavant les dents d’une fourchette une à une. À
bout de nerfs, je réponds :
— Exactement !
Il me jette un coup d’œil avec un sourire en
coin. Alléluia ! Un sourire ! En coin, d’accord,
mais un sourire quand même.
Sans me laisser le temps de réagir, il se
penche vers moi et m’embrasse du bout des
lèvres, tellement vite que si ce n’était de son
air moqueur, je me demanderais si je n’ai pas
rêvé. Les deux mains dans l’eau de vaisselle,
il demande :
— Alors, tu es toujours en faveur du travail
fait à moitié ?
— Je parlais de la vaisselle, Pascal Dumont!
Tiens, change de place avec moi. Au moins, si
tu essuies lentement, tu ne me retarderas pas.
À ma grande surprise, il travaille main-
tenant à un rythme tout à fait acceptable. Au
bout de quelques minutes, je lance :
— Qu’est-ce qui est arrivé à ta théorie du
« Tout ce qui mérite d’être fait » et bla bla bla ?
— Ça ne s’applique pas à la vaisselle.
Je me fige.
— Mais tu m’as dit tantôt…
— Je sais. Je t’ai dit ça pour que tu me
laisses prendre ta place. Je DÉTESTE laver.
Je fais semblant de me fâcher. En réalité, je
suis soulagée de voir Pascal sourire à nouveau.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit claire-
ment, au lieu de me faire mijoter ?
— Parce que j’adore ça, te faire mijoter.
Tu es tellement belle quand tu te fâches !
Je prends un malin plaisir à lui étaler une
pleine poignée de mousse sur le visage.

d f d

La nuit a été courte. Julie et moi avons parlé


longtemps de nos amours passées, présentes et
futures, puis Julie m’a souhaité bonne nuit et
s’est endormie en une seconde. Moi, j’ai passé
plusieurs heures à me tourner d’un côté et de
l’autre.
Je suis nerveuse. Ce matin, nous avons
rendez-vous avec le fameux comité du festival
pour discuter de notre spectacle. En fait, il s’agit
d’un prétexte. La vraie raison de ce rendez-vous,
c’est que Claudia meurt d’envie de rencontrer
Pascal. Jusque-là, pas de problème. Malheureuse-
ment, Claudia ne sera pas toute seule. Il y aura
Simon, aussi…
Des bruits de pas au grenier me tirent de mes
pensées. Les garçons sont debout. Tant mieux.
Hier, je n’ai pas eu le temps d’aller marcher sur
la plage avec Pascal. Puisqu’il est encore tôt,
nous pourrons nous reprendre ce matin, d’autant
plus que le soleil est encore au rendez-vous.
— Bonjour, Clara.
Il s’assoit à la table, sur la chaise à côté de
moi, prend une tranche de pain et commence à
étendre sa confiture. Je l’observe sans prononcer
un mot. C’est la première fois que je vois Pascal
avec les cheveux détachés. Moi qui ai toujours
fait preuve d’un objectivisme exemplaire en
disant qu’il n’était pas le plus beau gars du
monde, je dois avouer qu’en ce moment, je le
verrais très bien sur une page couverture de
magazine.
— J’ai dit bonjour, Clara.
Le menton dans une main, je le regarde en
essayant de prendre l’air d’une groupie folle de
son idole. Je dois être assez convaincante, car
la tranche de pain s’arrête à mi-chemin entre
son assiette et sa bouche.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Tes cheveux… Sais-tu que tu es abso-
lument, délicieusement et irrésistiblement
sexy, quand tu les portes comme ça ?
Il rougit. Je me retiens à deux mains pour
ne pas lui sauter dessus. Comme je reste là
à le manger des yeux, en laissant mes céréales
ramollir dans mon bol, il se lève, monte au gre-
nier et redescend… avec les cheveux attachés.
— Et maintenant, tu vas me laisser
manger ?
— Je n’ai jamais essayé de t’en empêcher.
— J’aurais avalé de travers, avec toi qui
me regardais comme si tu voulais m’avaler
tout cru...
J’éclate de rire.
— Tu sais, Pascal, tu peux faire ce que tu
veux avec ta crinière, je te trouverai toujours
beau. Même si tu pourrais difficilement battre
ton look de tantôt…
Il sourit puis commence à raconter que le
chalet de ma tante est super, qu’il rêvait de
dormir dans un grenier quand il était petit et
qu’il regrette qu’on ne soit ici que pour une
semaine. Il y a anguille sous roche. Habituel-
lement, Pascal est plus avare de ses mots. Un
peu plus et il parlerait la bouche pleine.
Je gagerais qu’il est aussi nerveux que moi.
Finalement, je dois remettre ma promenade
à plus tard… encore. Le temps que tout le
monde se soit débarbouillé (quand on n’a pas
l’eau courante, ça allonge passablement l’opé-
ration), nous avons juste le temps de sauter dans
l’auto pour nous rendre au village.
Pascal devient tout à coup très silencieux. Il
regarde défiler le paysage sans bouger, presque
sans respirer. Pourtant, il n’y a rien d’intéressant
à voir : des sapins, des épinettes, un bouleau de
temps en temps…
Le trajet me paraît à la fois trop long et
trop court. Je n’ai pas envie de revoir Simon
mais, en même temps, j’ai hâte d’en avoir
fini avec ces « retrouvailles ».
Ma mère nous laisse à l’entrée du site du
festival puis part retrouver ma tante. J’aperçois
aussitôt Claudia, qui me salue avec de grands
gestes. Simon est juste à côté d’elle. Pas moyen
de faire comme si je ne l’avais pas vu, et même
chose pour lui. Julie me lance un regard en coin.
Je m’empare de la main de Pascal, qui ne
proteste pas.
— Clara, enfin ! J’avais tellement hâte
de te voir !
Ça, c’est Claudia, évidemment. Pas de
danger que Simon ait l’air content de me voir.
D’ailleurs, il me jette à peine un coup d’œil.
Le reste du groupe s’est greffé à mon ex-
meilleure amie et à mon ex-amoureux. Ils
dévisagent tous Pascal en silence, les uns avec
curiosité, les autres avec une certaine animosité,
mais personne ne semble vouloir le trouver
sympathique. Curieusement, le plus indifférent,
c’est Simon. Il étudie Pascal comme il exami-
nerait une automobile ou un ordinateur, en
cherchant un défaut caché…
Au bout de plusieurs longues secondes, je
réussis enfin à me secouer.
— Pascal, Julie, Philippe, je vous présente
Claudia, Virginie, Charles, Maude et Simon.
J’ai réussi à prononcer son nom sans
trembler, sans bafouiller, ce qui est déjà un petit
miracle. Pascal lui serre la main comme à tous
les autres mais en le dévisageant un peu plus
attentivement. Simon reste imperturbable.
J’aurais dû savoir que ça se passerait comme ça.
Simon agit toujours en garçon poli, bien élevé
et très comme il faut, contrairement à Pascal,
qui laisse souvent ses émotions et sa suscepti-
bilité prendre le dessus. Ça rend la vie avec lui
plus mouvementée, mais aussi beaucoup plus
intéressante !
Pascal use de tout son charme, et Dieu sait
qu’il en a à revendre. Il ne le laisse pas toujours
voir, c’est tout. Au bout de quelques minutes,
tous mes amis (sauf un, bien sûr) sont conquis.
Moi-même, j’ai l’impression de tomber amou-
reuse de lui une deuxième fois. En plus, je sais
qu’il sort son numéro parce qu’il sait que c’est
important pour moi que mes amis comprennent
pourquoi je l’ai choisi. Lui, habituellement, il
se fiche que les gens l’aiment ou pas. À le
voir fournir autant d’efforts, je me promets
de le remercier plus tard.
Julie et Philippe attirent beaucoup moins
l’attention. Ils se fondent assez vite dans le reste
du groupe. Nous passons le reste de l’avant-
midi et une partie de l’après-midi à aider le
comité et les adultes qui l’accompagnent à
monter la scène et les stands. Nous présen-
terons notre spectacle sous le chapiteau. Pour
ce qui est du spectacle, justement, nous n’avons
pas eu le temps d’en parler, ce qui prouve que
ce n’était pas vraiment urgent… Maintenant
que Claudia sait de quoi Pascal a l’air, elle
semble moins pressée de connaître ses projets.
Par contre, elle parle beaucoup avec Julie. Mes
deux amies ont sympathisé très vite, ce que je
trouve plutôt… sympathique. Il fallait s’y
attendre. Derrière sa façade de fille douce et
réservée, Julie est aussi décidée et énergique
que Claudia.
Avec tout ça, la journée a fini par passer.
Nous revenons au chalet en fin d’après-midi.
Enfin, je vais l’avoir, ma promenade roman-
tique sur la plage ! Mais Pascal s’écroule dans
un fauteuil en fermant les yeux.
— Pascal, tu viens marcher avec moi ?
Il grommelle sans même entrouvrir un œil :
— On a passé la journée à travailler
comme des esclaves, tu n’as pas envie de te
reposer un peu ?
— Justement, ce qui me reposerait, ce
serait de passer un moment toute seule avec
toi. On ne s’est pas lâché depuis vingt-quatre
heures, mais il n’y a pas moyen d’avoir deux
minutes d’intimité !
Pascal me regarde une seconde, puis se lève
et me tend la main.
— Je suis parfaitement d’accord. Viens.
Main dans la main, nous descendons jusqu’à
la plage. S’il faisait plus chaud, j’enlèverais mes
souliers pour marcher dans le sable, mais il y a
un petit vent fatigant qui me fait frissonner.
Je pose à Pascal la question qui me trotte dans
la tête depuis ce matin :
— Alors, qu’est-ce que tu penses de Simon?
Les yeux tournés vers la mer et les îles, mon
amoureux répond distraitement :
— Il a l’air d’un gars correct. En d’autres
circonstances, on aurait pu être amis.
Ça alors ! Si je m’attendais à ça !
— C’est vrai ?
Il éclate de rire.
— Penses-tu ? J’avais envie de lui arracher
la tête ! Surtout quand je le voyais te manger
des yeux…
— Il ne me regardait même pas ! C’est toi
qu’il examinait !
— Quand on est arrivés, oui. Et là aussi,
j’avais envie de lui arracher la tête. Mais cet
après-midi, il te regardait tout le temps, pendant
que tu avais le dos tourné.
Je voudrais tellement que Pascal me raconte
des histoires, mais je sais qu’il n’invente rien.
Simon n’est pas du genre à oublier une fille en
claquant des doigts. Je lui ai fait beaucoup de
peine et même s’il ne m’en veut plus, il n’est
pas près d’oublier. D’ailleurs, qu’est-ce qui me
dit qu’il ne m’en veut plus ?
Pascal semble lire dans mes pensées.
— Dans un sens, je le plains. Il n’a rien
fait de mal et tu l’as laissé quand même. À
cause de moi. Je suis sûr qu’il pensait la même
chose, ce matin, et j’étais mal à l’aise. Alors,
j’ai essayé d’être encore plus poli et souriant que
d’habitude, pour compenser.
— Ça a très bien marché. Je voulais jus-
tement te remercier. Claudia m’a même dit
qu’elle comprenait ma décision, maintenant…
même si tu n’es pas son genre.
Ça fait du bien de discuter avec Pascal,
comme d’habitude. Depuis trois jours, il n’était
plus lui-même. Maintenant, il semble plus
détendu, plus souriant. Sans trop réfléchir, je
lance :
— J’espère que tu vas arrêter de stresser,
maintenant que Daniel est loin.
— Stresser ? Dans quel sens ?
— Dans le sens que depuis qu’il est apparu
dans le décor, tu es plutôt difficile à vivre. Je
veux bien supporter ta mauvaise humeur de
temps en temps, mais pas tous les jours.
Oups ! J’ai peut-être parlé trop vite…
Pascal s’arrête et se tourne vers moi. Sans me
lâcher la main, heureusement.
— Clara… Tu sais que je t’aime, hein ?
Il a presque l’air inquiet. Mon cœur bat
aussi vite que s’il venait de me demander en
mariage. Je souris.
— Je m’en doute, mais ça fait du bien
de l’entendre de temps en temps.
Lui ne sourit pas. Quand il a cet air-là,
sérieux et tendre à la fois, je lui donnerais la
lune… et le soleil, et toutes les étoiles du ciel.
— C’est vrai que je ne te le dis pas sou-
vent. Je tiens toujours pour acquis que tu le
sais et que tu n’as pas besoin de mots. En
général, je ne suis pas très bon pour parler de ce
que je ressens. Mais je pense à toi tout le temps.
Je voudrais qu’il continue de parler, qu’il
n’arrête jamais, mais connaissant Pascal, c’est
déjà tout un discours qu’il vient de me faire là.
Il prend mon visage entre ses mains, se penche
et m’embrasse, tout doucement. C’est fou,
mais je ne m’y habitue pas. Chaque fois qu’il
m’embrasse comme ça, c’est comme si c’était
la première fois. Mon cœur s’énerve, mes
jambes ramollissent. Comme s’il s’en était
rendu compte, il glisse les mains jusqu’à ma
taille et me serre contre lui. Les bras autour de
son cou, je colle mon corps contre le sien. Notre
baiser se fait moins doux et plus sauvage. Nos
langues fouillent, nos dents s’entrechoquent, et
contre le bas de mon ventre, je sens que Pascal
a autant envie de moi que moi de lui.
Ses doigts se faufilent sous mon chandail,
sur ma taille. Sa main est douce sur ma peau.
Heureusement, il fait trop froid pour qu’on
se déshabille ici, sur la plage. Heureusement, ma
mère joue les chaperons au chalet. Sinon, nous
irions beaucoup plus loin… trop, peut-être. Je
comprends Julie de vouloir prendre son temps.
Moi non plus, je ne veux pas sauter d’étapes
avec Pascal. Je crois que c’est pareil pour lui.
Sa main continue de caresser mon ventre, mon
dos, sans jamais monter ou descendre. Au
bout d’un long moment, nous nous séparons,
un peu essoufflés.
— Tu n’es pas prête à aller plus loin,
pas vrai ?
Il n’y a aucun reproche dans sa voix, à
peine un minuscule point d’interrogation. Il
me connaît.
— Non. Et toi ?
Il hausse les épaules avec un drôle d’air un
peu gêné.
— Disons que je ne serais pas prêt à aller
jusqu’au bout tout de suite, mais je pourrais faire
encore quelques pas… Tu es très belle, Clara.
Et assez sexy merci. Tu peux remercier ton
chandail de laine, parce que si tu avais porté
un de tes chandails moulants, je ne sais pas si
j’aurais pu me retenir…
— Arrête.
— Arrêter quoi ?
— De parler. Parce que j’ai justement un
chandail assez moulant en dessous de mon
chandail de laine, et si ça continue, il va
falloir que je l’enlève. À force de t’entendre
parler comme ça, j’ai très chaud. Je n’ai pas
envie de tenter le diable.
Il penche la tête de côté avec un air espiègle.
— On rentre, alors ?
Je n’en ai absolument pas envie.
— Si tu me promets de rester sage, on
peut rester encore un peu.
— Promis, chef. Et si je perds la tête, tu
me jetteras à la mer !
Je m’approche à nouveau de lui.
— Je m’y jetterai avec toi…
Chapitre 7

Je me réveille le lendemain matin avec un


grand sourire sur les lèvres, pleine d’énergie. J’ai
un peu mieux dormi pendant cette deuxième
nuit au chalet. Julie et moi avons encore discuté
longtemps hier soir, mais de façon beaucoup
plus positive. Loin de Daniel, Julie se sent
moins perdue ; en fait, elle n’a pas pensé à lui
hier… ou presque. C’est Pascal qui serait
content…
Au programme aujourd’hui : la même
chose qu’hier. Claudia et son comité voient
les choses en grand. J’espère que leur festival
va marcher, parce qu’il demande vraiment
beaucoup de préparation… Pendant que Pascal
discute avec Charles, le grand manitou de la
technique, de ce qu’il veut pour notre spectacle,
je prépare des affiches avec Claudia. Deux pour
la cantine, quatre pour les règlements et un
nombre incalculable pour la programmation…
J’en ai des crampes dans les doigts. Je soupire.
— Tu n’as pas changé, Claudia. Toujours
aussi excessive…
Elle sourit sans répondre. Je suis bien avec
mon amie. Nous travaillons parfois en silence,
parfois en nous racontant nos aventures des
derniers mois, et nous avons vite retrouvé notre
ancienne complicité. Je jette un coup d’œil aux
alentours. Pascal fait le tour des installations
avec Charles. Julie et Philippe semblent très
occupés à monter la scène sous le chapiteau.
Voilà ma chance de creuser un peu plus la
question Simon. Je me jette à l’eau :
— Où est Simon ? Je ne l’ai pas vu de la
journée.
Claudia me jette un rapide coup d’œil,
puis retourne aussitôt à son affiche.
— Il avait une entrevue à la radio, ensuite
il allait s’occuper de faire les horaires pour les
tournois de volley-ball et de balle-molle.
— Vous allez avoir une grosse fin de
semaine.
— Ça, tu peux le dire.
Je m’éclaircis la gorge (qui n’en a aucun
besoin), puis demande en essayant d’avoir
l’air indifférent :
— Il a pris ça comment, quand je l’ai laissé?
Je fais semblant de me concentrer sur les
prix des hot dogs et des boissons gazeuses, mais
je pourrais aussi bien les noter à cent dollars
chacun, je ne m’en rendrais pas compte. Pas
besoin de lever les yeux pour comprendre que
Claudia a lâché son crayon et me dévisage d’un
air attentif.
— D’après toi ? Tu connais Simon. Il a
été exécrable pendant trois jours, puis les
choses sont rentrées dans l’ordre.
— Il a une autre blonde ?
Décidément, je ne suis pas aussi bonne
actrice que je le croyais. Claudia m’enlève le
crayon des mains en riant.
— Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette affiche ?
Tu n’arrêtes pas de la massacrer ! Si tu veux
parler, on peut prendre une pause, on l’a bien
mérité… Et pour répondre à ta question, Simon
n’a pas de blonde pour l’instant. Il est sorti
pendant quelques semaines avec Maude, mais
ça n’a pas marché.
La nouvelle me fait un petit pincement au
cœur. Il m’a vite remplacée ! Claudia croise les
bras. Je connais cet air-là : c’est celui qu’elle
prenait, avant, quand elle s’apprêtait à me faire
la morale…
— À quoi tu t’attendais, Clara ? À ce qu’il
passe le reste de sa vie à t’attendre en pleurant
tous les soirs ? Ça ne t’est pas passé par la tête
que peut-être que lui aussi en est arrivé à la
conclusion que vous n’étiez pas faits pour rester
ensemble ? Tu ne peux pas tout avoir. Si tu
voulais Simon, il fallait le garder. Tu as choisi
Pascal, tant pis… ou tant mieux pour toi. Il va
falloir que tu acceptes que Simon t’oublie, lui
aussi.
— Je ne l’ai pas oublié, moi !
Les mots sont sortis tout seuls, et avec un
peu plus d’insistance que je ne l’aurais voulu.
Claudia fronce les sourcils.
— Je veux dire… Je ne suis plus
amoureuse de lui, c’est sûr, mais je me sou-
viens du temps qu’on a passé ensemble et je
m’en rappellerai toujours ! On a quand même
été heureux, même si ça ne s’est pas très bien
terminé !
Claudia hausse les épaules.
— Pour l’instant, j’ai l’impression que
Simon ne se rappelle pas qu’il a déjà été
heureux avec toi. Il a juste retenu le dernier
bout : que ça s’est mal terminé.
Sur la défensive, je réplique :
— Ce n’était pas si terrible, quand même !
Ce n’est pas comme si je l’avais trompé !
— Pas en actes, mais en pensées, oui.
— Les gars ne raisonnent pas comme ça,
eux. Tant qu’on n’agit pas, ça ne veut rien dire.
Claudia reprend son crayon.
— Il ne faudrait pas mettre tous les gars
dans le même panier. Bon, on les finit, ces
affiches ?
Je me remets au travail, la tête un peu
ailleurs.

d f d

Claudia a eu une idée de génie. Un peu avant


que maman vienne nous chercher pour nous
ramener au chalet, elle a relevé la tête de sur son
affiche et m’a regardée avec les yeux brillants.
— Hé ! Clara, on devrait faire un feu !
Sur le coup, je n’ai pas compris ce qu’elle
voulait dire, mais j’ai vite « allumé » ! Bien
sûr, un feu ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé
avant ? L’été dernier (celui de mon déménage-
ment), nous avons passé un nombre impres-
sionnant de soirées sur la plage, autour d’un feu
de camp. Tant que ma mère ou un autre adulte
restait dans les parages, ma tante nous laissait
utiliser son chalet presque à volonté.
Ma mère est là, mes amis sont là, il fait
beau, le chalet est libre… Je me suis vite laissée
gagner par l’enthousiasme de Claudia. Quand
Pascal, Philippe et Julie sont arrivés, ils n’ont
rien compris de notre charabia, mais dès que
nous nous sommes assez calmées pour parler
chacune notre tour, Julie et Philippe ont com-
mencé à renchérir. Pascal semblait plus méfiant.
— Tu vas inviter tout le monde ?
Je ne l’ai pas trouvé subtil, avec l’accent
qu’il mettait sur son « tout le monde ». Il aurait
aussi bien pu dire « Simon », ça n’aurait pas été
plus clair. J’ai répondu sur le même ton :
— Oui. De toute façon, ça me surpren-
drait que « tout le monde » vienne.
Il a compris que j’avais compris et n’a pas
insisté.
Ma mère a dit oui, mais avec un paquet
de restrictions : pas de drogues, pas d’alcool,
et on dormira comme on le fait depuis notre
arrivée, les garçons au grenier et les filles au
rez-de-chaussée. Je crois que j’aurais accepté
n’importe quelle condition pour pouvoir passer
une soirée près d’un feu de camp dans les bras
de Pascal. À voir la façon dont il sourit et ne
lâche pas ma main depuis la fin de l’après-
midi, c’est réciproque.
Mes amis (sauf Simon) sont venus souper
au chalet. Claudia et Virginie en ont profité
pour mettre au point leur technique de cuisson
des hot dogs. Elles vont en avoir besoin en
fin de semaine! Le ventre plein et les mâchoires
douloureuses à force d’avoir ri, je suis partie
avec maman et Pascal pour le terminus d’au-
tobus, laissant mes amis ramasser le bois pour
le feu.
Alain et Jean-François avaient l’air un peu
endormi en descendant de l’autobus. Même
mon idée de feu ne les enthousiasme pas plus
qu’il faut. Sur le chemin du retour, je les
taquine :
— Franchement, les gars, je ne vois pas
comment deux heures d’autobus peuvent vous
fatiguer à ce point !
— Tu sauras qu’on travaille, nous autres !
Tiens, j’ai touché un point sensible ! Je
réplique :
— Nous aussi, on travaille ! On a monté
une scène, dessiné des affiches, préparé des
stands…
— Et tu appelles ça travailler ? C’est des
vacances totales, comparé à ce qu’on fait !
— Tu parles ! Vous passez vos journées
sur le bord d’une piscine à vous faire bronzer !
— On ne se fait pas bronzer, on est
sauveteurs ! Et je te garantis que quand un
groupe d’enfants de la garderie arrive, ils nous
font gagner notre salaire !
Ils semblent bien réveillés, maintenant.
Pascal nous écoute poursuivre notre discussion
avec un sourire en coin.
En arrivant au chalet, nos deux sauveteurs-
musiciens s’exclament qu’ils sont bien contents
d’avoir accepté l’invitation. Je les entends à
peine. Une auto qui n’était pas là à notre départ
est stationnée devant le chalet. J’espère de
toutes mes forces que ce n’est pas celle que je
crois. Sans dire un mot, Pascal détache sa cein-
ture de sécurité et bondit dehors avant même
que le moteur soit complètement arrêté. Il monte
les marches trois par trois, ouvre la porte du chalet
et entre en oubliant de fermer derrière lui.
J’entre à mon tour en retenant ma respira-
tion, certaine de trouver la personne que j’ai
le moins envie de voir en ce moment. Un
silence lourd, chargé d’orage, pèse sur mes amis
pétrifiés.
Les poings et les mâchoires serrés, Pascal
dévisage Daniel avec une expression qui me
fait trembler.
Chapitre 8

— Qu’est-ce que tu fais ici ?


J’ai déjà vu Pascal en colère, mais là, il bat
tous les records. Même Daniel semble moins
sûr de lui qu’à l’habitude.
— J’ai un ami qui habite dans le coin.
Je me suis dit que je pourrais venir voir
votre spectacle et que je resterais chez lui
pour la fin de semaine.
— Et tu crois que tu vas me faire avaler ça?
Daniel hausse les épaules d’un air résigné.
— Tu croiras ce que tu voudras. Si tu veux
t’inventer toutes sortes d’histoires, c’est ton
problème.
Sans un mot, sans un regard pour personne,
Pascal sort, me bousculant au passage. Ma mère
me regarde en haussant les sourcils. Elle aime
beaucoup Pascal, mais elle le trouve un peu
trop explosif pour la paix d’esprit de sa fille.
Avec raison ! Il commence à me taper sur les
nerfs, Pascal, avec sa manie de tout garder pour
lui ! S’il a quelque chose à dire à son frère, il
n’a qu’à se vider le cœur, au lieu de rendre la
vie insupportable à tout le monde ! Surtout à
moi, qui reste comme prise au piège, entre mes
anciens amis, Daniel et… Julie.
Justement, parlons-en, de Julie. Je n’avais
pas fait attention à elle, mais maintenant que
Pascal est parti, sa détresse me saute au visage.
Elle semble au bord des larmes. Si Philippe
n’avait pas soupçonné quelque chose avant ce
soir, ce dont je doute, il ne peut plus l’ignorer,
maintenant. D’ailleurs, il la regarde avec un
mélange de peine et de colère qui me chavire
le cœur. Julie lui jette un coup d’œil, ouvre la
bouche, mais pas un mot ne sort. Elle passe
devant Daniel sans le regarder, ouvre la porte et
se sauve comme une voleuse. Comme si c’était
elle la fautive ! Comme si c’était elle qui était
venue semer la zizanie dans notre semaine de
rêve, et exprès en plus ! Je darde sur Daniel
mon regard le plus méprisant, mais mon anti-
pathie ne lui fait ni chaud ni froid. Qu’est-ce
que Julie peut bien trouver à ce gars-là ? Un
physique d’acteur, c’est beau, mais quand il n’y
a pas de cœur pour aller avec, ça ne vaut pas
grand-chose ! Julie est plus intelligente que ça,
d’habitude…
Et moi, je devrais être plus objective.
Qu’est-ce que je sais de Daniel, à part ce que
Pascal a bien voulu me raconter ? Rien du tout.
Qu’est-ce qui me dit qu’il est vraiment un sans-
cœur, comme son frère semble le croire ? Rien !
Et si rien ne garantit qu’il pourrait rendre Julie
heureuse, personne ne peut affirmer qu’il la
rendra malheureuse non plus !
Je ne suis pas assez naïve pour croire qu’il
vient seulement pour le spectacle, mais je ne
ferai pas comme Pascal : je ne me mettrai pas à
paniquer en imaginant qu’il est venu bousiller
le bonheur de Julie et de Philippe, et notre
séjour ici. Il veut peut-être juste parler à Julie…
Et peut-être qu’en lui parlant, Julie va se rendre
compte qu’il n’est vraiment pas un gars pour
elle…
C’est beau, l’optimisme, non? Maintenant,
il ne me reste plus qu’à me convaincre moi-
même !
Pour l’instant, le plus urgent, c’est de
retrouver Julie. Je lance à ma mère :
— Je reviens tout de suite.
Et je pars à la recherche de mon amie.
Elle n’est pas allée bien loin. Peut-être
qu’elle avait peur de croiser Pascal… Je ne crois
pas qu’il y ait grand danger. On ne le voit nulle
part et il est expert dans l’art de disparaître
quand il a envie de rester seul.
Julie se tient bien droite, immobile devant
le soleil couchant. L’image pourrait être belle si
ce n’était des larmes qui coulent sur ses joues. Je
n’ai pas souvent vu Julie pleurer, alors qu’elle
est plutôt habituée à mes crises de larmes et à
mes lamentations. Je ne sais pas comment la
consoler. Je ne sais même pas si elle veut que
je la voie dans cet état. Tant pis, je prends le
risque.
— Julie… Tu devrais oublier ce gars-là. Il
te fait déjà pleurer !
Elle hausse les épaules.
— Je sais. Et je sais que je ne devrais pas
l’aimer, mais je n’y peux rien. Comme toi avec
Pascal… Tu aurais bien voulu arrêter de l’aimer
quand tu sortais avec Simon, mais tu n’as jamais
réussi. Et lui aussi, il t’a fait pleurer !
— Ce n’est pas la même chose. Ça n’a
même rien à voir. J’aurais voulu arrêter d’aimer
Pascal parce que je ne voulais pas faire de mal
à Simon ; toi, tu vas faire mal à Philippe, mais
encore plus à toi-même. Et en plus, ça a l’air
plutôt physique, votre affaire. Il me semble
qu’on ne peut pas bâtir grand-chose sur une
attirance physique !
Julie a un regard dur que je ne lui ai jamais
vu, que je n’aurais même jamais pu lui imaginer.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu sais lire
l’avenir, maintenant ?
Un peu déboussolée devant cette Julie
inconnue, je réplique :
— Non, mais Pascal…
— Pascal! Toujours Pascal! Pascal n’est pas
un saint, tu devrais le savoir. Il peut se tromper!
L’attitude de Julie a beau me surprendre,
quand on m’attaque, moi ou les gens que j’aime,
je sais me défendre. Je retrouve ma fougue
habituelle :
— Je sais que Pascal peut se tromper, mais
il connaît quand même son frère depuis plus
longtemps que toi ! Tu l’as dit toi-même, tu l’as
vu un gros dix minutes en tout ! En plus, même
si Pascal ne m’avait rien dit, je ne l’aimerais pas,
ce gars-là. Il est trop beau, trop charmeur. Et
il a l’air d’aimer faire des histoires. Sinon,
pourquoi il serait venu ici ?
Ma résolution de ne pas paniquer et de
rester objective n’a pas tenu longtemps…
Julie ferme les yeux, inspire un bon coup,
puis répond :
— Tu ne crois pas qu’il puisse y avoir une
petite possibilité pour qu’il m’aime vraiment
et qu’il ait voulu me le faire savoir, au lieu de
juste faire des histoires, comme tu dis ? Même
les séducteurs tombent amoureux de temps en
temps.
J’observe mon amie en essayant de la voir
avec des yeux neutres. Elle est jolie, toute
mince, avec de grands yeux expressifs, de longs
cheveux brillants et une voix si douce… habi-
tuellement. Avec sa volonté et sa détermi-
nation, le mélange est assez irrésistible. Elle
pourrait séduire n’importe quel garçon.
Mais Daniel n’est pas « n’importe quel
garçon ».
Julie ne changera pas d’idée, alors je tente
une autre approche :
— Je m’inquiète pour toi. Tu me promets
de faire attention ?
Elle hoche la tête en essuyant ses dernières
larmes. J’ajoute :
— Et à Philippe, aussi ?
Elle laisse échapper un soupir.
— C’est ça le plus difficile. Me faire mal à
moi, je peux vivre avec sans problème. C’est
normal qu’on paie pour ses propres erreurs.
Mais faire payer les autres… Si Philippe n’était
pas là, je me serais lancée sans hésiter, tu
sais.
— Je sais. Et je te comprends tellement !
Nous remontons vers le chalet d’un pas
tranquille. Julie est redevenue la Julie que je
connais, et elle a même un petit sourire en
disant :
— C’est drôle, quand les gens te regardent,
ils te prennent pour une fille indépendante,
décidée, avec les deux pieds sur terre et l’esprit
pratique. Dans un sens, c’est vrai. Mais c’est toi
la plus romantique de nous deux, dans le fond.
— Je ne suis pas sûre de bien te comprendre.
— Toi, quand tu tombes amoureuse, tu
crois que c’est pour la vie. Tu croyais ça avec
Simon, tu le crois encore avec Pascal. Je ne dis
pas que c’est impossible, mais ce serait plutôt
surprenant… Et ne monte pas sur tes grands
chevaux !
Je ravale la réplique qui me montait aux
lèvres.
— Continue.
— Moi, je me doute bien que je ne trou-
verai pas l’homme de ma vie tout de suite. Je ne
m’attends pas à passer le restant de mes jours
avec Daniel, je veux juste voir jusqu’où ça
nous mènera.
— Et Philippe, c’est ce que tu pensais de
lui aussi, au début ?
Elle hausse les épaules.
— Avec Philippe, je ne pensais rien. Ça
s’est fait tout seul. On était bien et on ne regar-
dait pas plus loin. Mais je ne suis plus bien.
Je suis un peu déçue. Julie a raison, je suis
une romantique et j’aime bien l’idée de l’amour-
toujours, même quand ce n’est pas réaliste.
J’essaie de cacher ma déception à mon amie,
mais mes talents d’actrice ne sont pas encore
au point :
— Je te déçois, hein ?
— Honnêtement, oui. Mais je m’en remet-
trai. J’imagine que je te connais moins bien que
je croyais.
— Tu m’en veux ?
Elle a l’air vraiment inquiète.
— Non. Tu fais ce que tu veux, c’est ta vie,
pas la mienne. Et tu restes quand même ma
meilleure amie !
Julie a un beau sourire… Pauvre Philippe !
Sans le rajouter à voix haute, je me dis que
si je n’en veux pas à Julie, j’en connais deux
qui ne s’en priveront pas… Et je n’ai pas du tout
hâte que Pascal réapparaisse.

d f d

Je retire ce que j’ai dit. Je n’en peux plus


d’attendre Pascal. Deux heures se sont écoulées
depuis qu’il est parti. Il fait noir et il ne connaît
pas les alentours… Je n’ai jamais été aussi
inquiète de ma vie.
Quand nous sommes rentrées au chalet,
Julie et moi, Daniel avait disparu. Malgré ses
beaux discours, Julie a semblé soulagée. Mais
Philippe sent quelque chose. Il n’a pas desserré
les dents, n’a pas prononcé un mot, même
quand Charles et Jean-François ont sorti leurs
guitares et que tout le monde s’est mis à chanter
à tue-tête. Personne n’a fait allusion à Pascal,
mais maintenant, autour du feu, le malaise
plane. La bonne humeur semble un peu forcée
et chacun jette des coups d’œil un peu partout
autour, en s’imaginant que les autres ne le
remarquent pas.
Je refais le chemin jusqu’au chalet, comme
d’innombrables fois ce soir. Pascal pourrait dif-
ficilement revenir sans que je l’aperçoive de
la plage, mais on ne sait jamais. En plus, je me
sens incapable de rester assise. Il faut que je
bouge, moi, quand je suis stressée.
En me voyant arriver, ma mère ne me laisse
même pas le temps de poser ma question.
— Non, il n’est pas encore là. Je lui donne
encore cinq minutes, puis on part à sa recherche.
Et tu ne me reprendras plus à emmener ce
garçon-là en vacances avec nous !
Elle appelle ça des vacances, elle ? La
journée qui vient de passer a été plus fatigante
que toutes mes journées d’examens réunies !
Mais je ravale mes commentaires. Ma mère
s’inquiète et je la comprends d’être fâchée.
Quand même, elle n’a pas le droit de me
regarder comme si c’était ma faute…
Je sors du chalet avant que l’atmosphère
devienne complètement irrespirable. Une fois
dehors, je sens mes yeux picoter. Oh, non ! Je
ne vais pas me mettre à pleurer ! Je respire un
bon coup, puis me mets en route vers la plage.
Au bout de trois pas, je m’arrête. Je n’ai pas
envie d’aller retrouver mes amis, pas sans Pascal.
S’il y en a encore un qui me regarde avec son
air interrogateur, je vais fondre en larmes.
Pascal, où es-tu ? Qu’est-ce que tu fais ?
Je ne veux pas retourner près du feu sur la
plage, et encore moins au chalet, où je sens que
ma mère va piquer une crise de nerfs d’une
minute à l’autre. Pas question de m’éloigner
non plus, pour ne pas manquer Pascal. Alors ?
Alors, je reste là, immobile, à ouvrir grand les
yeux pour tenter d’apercevoir une silhouette
quelque part…
Et j’en aperçois une. Longue, mince,
avec une démarche que je reconnaîtrais à des
kilomètres. C’est lui, enfin ! Je m’avance à sa
rencontre en essayant de marcher normale-
ment. Pas question que je coure me jeter
dans ses bras ; on n’est pas dans un film, quand
même ! Mais ce n’est pas l’envie qui manque…
Il s’arrête seulement quand j’arrive à sa
hauteur. Je ne peux pas parler, c’est à peine si
je réussis à penser de façon cohérente. Je passe
mes bras autour de son cou, me serre contre
lui.
Il ne réagit même pas !
Du coup, j’oublie à quel point j’avais hâte
qu’il revienne. La colère me délie la langue.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? J’étais morte
d’inquiétude ! Je croyais que tu t’étais perdu,
blessé peut-être…
— Tu as trop d’imagination.
Sa voix est fatiguée, la voix de quelqu’un
qui a trop marché… ou trop réfléchi. Mais s’il
pense que je vais le prendre en pitié…
— Je gagerais que tu n’as pas pensé une
seconde à moi !
— Et pourquoi j’aurais pensé à toi ?
Oh, je le déteste ! Je vais le planter là !
— Parce que tu n’as rien dit à personne,
que tu es parti sans qu’on sache où tu allais et
que j’étais en train de devenir folle, à tourner
en rond en t’attendant…
— Je ne t’ai pas demandé de m’attendre.
Je serre les poings en essayant de respirer
calmement, sans trop réussir. Je ne sais pas ce
qui me retient de le secouer, de l’insulter, de le
frapper comme il le mérite.
— Et tu penses que je t’aurais laissé dis-
paraître sans rien faire ? Tu me prends pour
qui ?
Jusqu’à maintenant, il avait plutôt l’air de
regarder à travers moi, comme si j’étais trans-
parente. Maintenant… Maintenant, on dirait
qu’il veut voir jusqu’au fond de mes yeux,
jusqu’au fond de mon âme, comme s’il voulait
savoir qui je suis vraiment et ce que je pense
sincèrement. Il n’a pas à creuser autant. Je ne
suis pas comme lui, moi, je dis ce que je pense
et je pense ce que je dis.
L’inspection se prolonge. Je commence à
me sentir mal à l’aise. D’un seul regard, il a
réussi à faire fondre ma colère, à tel point que
j’ai maintenant l’impression que c’est moi, la
coupable. Coupable de quoi, je n’en ai aucune
idée, et je voudrais bien que quelqu’un
m’explique comment Pascal arrive à m’em-
brouiller comme il le fait. Tout à coup, j’ai juste
envie de lui dire que je l’aime. Mais avant que
j’aie pu ouvrir la bouche, il détourne les yeux
et se remet à marcher en grommelant :
— Je m’excuse.
Il a dit ça comme il aurait dit « Passe-moi
le sel » ou une autre banalité du genre. Pour
ce qui est de la sincérité, on repassera. Qu’est-ce
qui lui prend ? Pourquoi s’acharne-t-il à me
blesser ? Pour m’empêcher de pleurer, je
lance :
— Ma mère est à un cheveu de remballer
toutes nos affaires et de nous ramener à la
maison. Je crois qu’elle va t’en vouloir pour un
bon bout de temps. Je vais aller lui dire que tu
es revenu.
Il ne répond pas, ne fait aucun geste pour
montrer qu’il m’a entendue. C’est désespérant.
Je cours jusqu’au chalet, entrouvre la porte et
crie :
— Maman, Pascal est revenu !
Je referme avant d’avoir entendu sa réponse.
Je ne me sens pas en état d’écouter un sermon.
Pascal est assis à l’autre bout de la galerie,
les pieds dans le vide. Je m’assois près de lui. En
levant les yeux au ciel, vers toutes ces étoiles,
je me sens bien petite et je me dis que ce serait
ridicule de bouder. J’ai envie de vivre, moi, de
rire, de chanter, de bouger, pas de passer la nuit
à analyser les comment et les pourquoi de la
mauvaise humeur de mon amoureux…
D’un élan des jambes, je saute en bas de la
galerie et me tourne vers Pascal.
— Tu viens au feu ?
N’importe qui se rendrait compte que ma
voix a une drôle d’intonation, un mélange de
gaieté forcée et de supplication. Il me répond
d’un air absent :
— Non merci, ça ne me tente pas du
tout.
Grâce à une volonté qui me vient de je ne
sais où, je réussis à garder ma bonne humeur et
à répondre sans m’énerver :
— Les autres ont envie que tu viennes.
Ils étaient inquiets, eux aussi, et on sentait
qu’il manquait quelqu’un.
Après une seconde d’hésitation, j’ajoute :
— Daniel est parti.
Pascal ne répond pas. Je ne sais pas où je
trouve le courage de lui demander :
— Pourquoi tu le détestes autant ? Je sais
qu’il t’a volé une fille quand tu étais en secon-
daire un, mais quand même…
— Je le détestais avant. Ça n’a rien à voir.
— Alors, pourquoi ?
Il reste silencieux tellement longtemps
que je commence à croire que je n’obtiendrai
jamais de réponse. Puis il lance, d’un ton plein
de ressentiment :
— Il a toujours eu la vie facile. Toujours
réussi à obtenir ce qu’il voulait. Pas parce qu’il
est plus gentil ou plus vaillant qu’un autre :
parce qu’il est plus beau ! Parce qu’il a du
charme, comme on dit ! Quand il sourit à
quelqu’un, il pourrait demander ce qu’il veut,
il est sûr que personne ne lui refusera rien.
Même ma mère se fait avoir. Elle est beaucoup
plus sévère avec moi qu’elle l’était avec lui.
Je n’ai jamais vu la mère de Pascal se montrer
sévère avec lui, mais je garde mes commentaires
pour moi. J’ai eu tant de mal à le faire parler,
je ne l’interromprai sûrement pas maintenant !
— C’est pour ça que je le déteste. Parce
qu’il a toujours tout ce qu’il veut juste en levant
le petit doigt, alors que moi, il faut que je tra-
vaille fort. Ça m’enrage.
Comme il se tait, je risque :
— Ce n’est quand même pas sa faute s’il
est beau…
Le regard que me lance Pascal me donne
envie de me trouver ailleurs, de préférence très
très loin d’ici.
— Non, ce n’est pas sa faute, mais il n’est
pas obligé d’en profiter autant. Son apparence
ne lui donne pas le droit d’être arrogant !
Là-dessus, il a raison, Daniel semble effec-
tivement aimer se donner des airs supérieurs.
— Il ne vaut pas mieux que mon père.
Dans le silence et la noirceur, les mots
ont un impact qu’ils n’ont pas en plein jour.
Derrière la déclaration rageuse de Pascal, je
devine un chagrin de petit garçon. Je me sens
soudain beaucoup plus compréhensive.
— C’est ça, le vrai problème? Tu le détestes
parce qu’il te rappelle ton père ?
— Arrête de jouer à la psychologue, Clara!
Tu m’énerves avec toutes tes questions !
Son ton est sans appel. Moi qui espérais
tellement de cette semaine au chalet avec mon
amoureux, je trouve qu’elle commence à res-
sembler à un cauchemar.
La gorge serrée, je poursuis :
— Tu sais, j’adore les guimauves, mais je
n’en ai pas mangé un seul encore.
Tiens, il a un peu perdu son air bête.
— Pourquoi ?
— Parce que ça ne passait pas. Et de toute
façon, sans toi, ils n’auraient pas été aussi bons.
Un long moment passe, puis Pascal saute
à terre et prend ma main.
— Viens, on va aller voir si les autres
nous en ont laissé.

d f d

Finalement, mes amis ont décidé de ne pas


rester à coucher au chalet. Je crois qu’ils
redoutent un peu la réaction qu’aura ma mère
en voyant Pascal demain. On se retrouvera
demain soir, pour l’ouverture officielle du
festival.
Julie et Philippe sont restés sur la plage
après tout le monde, devant les cendres du feu.
Pascal est allé se coucher après m’avoir embrassée
un peu distraitement. Moi qui avais tellement
envie de passer ma soirée assise dans le sable,
dans ses bras, j’ai dû me contenter de le sentir
près de moi… et si loin en même temps !
D’accord, j’ai passé deux heures blottie contre
lui, d’accord, il m’a souri à plusieurs reprises,
mais il retombait souvent dans son silence et
je le sentais complètement ailleurs. Je reste sur
ma faim… Le cœur gros, je me tourne et me
retourne dans mon lit jusqu’à ce que les émo-
tions des dernières heures me rattrapent.
Épuisée, je m’endors.
J’ai l’impression d’avoir fermé les yeux
depuis quelques minutes à peine quand le
matelas se creuse à côté de moi. Julie est rentrée.
Je suis fatiguée, je voudrais dormir, je n’ai pas
envie d’entendre parler d’autres problèmes
mais je ne serais pas son amie si je ne lui posais
pas au moins une question.
— Ça va, Julie ?
Un reniflement. Un silence. Puis :
— Non. Mais ça ira.
Elle fait semblant de s’endormir. En fermant
les yeux, je me sens vaguement coupable, moi,
de ne pas faire semblant.
Chapitre 9

Je me réveille en sursaut, avec l’impression que


quelque chose de terrible vient de se produire.
Pourtant, tout est calme dans le chalet et la
journée s’annonce radieuse, une fois de plus.
Au moins, côté météo, nous sommes
chanceux… La place à côté de moi est vide.
Où est Julie ?
Je ne la cherche pas longtemps. Elle est
assise sur les marches, dehors, tout habillée,
avec l’air de quelqu’un qui s’apprête à partir
quelque part. Et qui a hâte de s’en aller.
Cette fois, je suis bien réveillée, et des
questions, j’ai l’intention d’en poser. Suivant
mon habitude, j’aborde mon amie sans passer
par quatre chemins.
— Qu’est-ce qui se passe, Julie ?
Elle a une mine affreuse, comme si elle avait
peu dormi, ou beaucoup pleuré… ou les deux.
— J’ai laissé Philippe.
J’avais beau m’y attendre, ça me fait quand
même un choc de l’entendre.
— Je suis désolée.
— Pas moi. Il fallait que ça se fasse, c’est
fait.
— Pourtant, tu n’as pas l’air de sauter
de joie…
Elle cache son visage dans ses mains.
— Oh, Clara, si tu avais vu Philippe ! Je
me sentais tellement nulle, tellement… sale !
— Il t’a insultée ?
— Non, mais si tu avais vu ses yeux… On
aurait dit qu’il m’aimait encore plus qu’avant
et qu’il me détestait en même temps. Pendant
une seconde, j’ai regretté d’avoir parlé, j’ai eu
envie de lui dire que ce n’était pas vrai, que
j’avais changé d’idée.
— Qu’est-ce qui t’en a empêchée ?
Julie relève la tête et me regarde avec les
yeux pleins d’eau.
— Je sais que ça aurait arrangé tout le
monde, moi comprise. Mais quand il m’a dit :
« Julie, il ne t’aimera jamais…»
— Tu lui avais parlé de Daniel ?
— Non, mais il n’est pas fou !
Elle se plonge dans ses pensées, mais je sens
que l’histoire n’est pas finie.
— Et alors ?
— Alors, je me suis fâchée. C’est fati-
gant, à la fin, d’entendre tout le monde dire
que Daniel ne pourra jamais m’aimer ! À
croire qu’on me prend pour une imbécile qui
ne mérite pas qu’on l’aime ! Je ne suis peut-
être pas une beauté fatale, mais je ne suis pas
une horreur, quand même ! Et je dois bien
avoir quelques qualités ! J’ai dit à Philippe
qu’il ne pouvait pas le savoir, si Daniel
m’aimait vraiment ou pas, et moi non plus,
et que la seule manière de l’apprendre,
c’était d’essayer. Il restait là à me regarder
avec son air de chien battu…
Elle commence à s’énerver, la belle et douce
Julie. J’essaie de la calmer.
— Tu mélanges tout. Personne ne croit que
tu n’es pas digne qu’on t’aime, au contraire.
C’est Daniel qui n’est pas digne de t’aimer.
Ça marche. Un peu trop bien, même. Les
yeux de Julie sont vides, son visage perd toute
son expression. Mon amie change. Je sais bien
qu’on ne peut pas empêcher les gens de souffrir,
de mûrir, mais j’en veux terriblement à Daniel
de la faire vieillir trop vite. Les yeux fixés sur
l’horizon, elle murmure :
— Avant de revenir au chalet, Philippe
m’a dit…
Puis, plus rien. Il y a parfois des mots qui ont
du mal à sortir… Alors, j’essaie de l’aider :
— Il a dit quoi ?
— Il a dit : «En tout cas, il ne pourra jamais
t’aimer comme je t’aime, moi.» Pas «comme je
t’aimais », « comme je t’aime ». Tu comprends
pourquoi je n’ai pas dormi de la nuit ?
Et moi qui ronflais comme une bienheu-
reuse à côté ! Elle a dû me trouver sans cœur…
Julie se lève lentement.
— Je vais aller marcher sur la plage. Je
n’ai pas tellement envie de croiser Philippe,
ce matin. Et Pascal non plus. Tu viens ?
Si Pascal est au courant, il risque en effet de
ne pas être de très agréable compagnie… À
en juger par son attitude d’hier, ma présence
ne lui est pas indispensable. Je me lève à mon
tour.
— Laisse-moi le temps de me changer
et je te rejoins.

d f d
Il n’y avait vraiment aucune raison de s’in-
quiéter, finalement. On n’a vu ni Pascal ni
Philippe de la journée, sauf aux heures des repas.
On a beau aimer la bouderie, il faut quand même
se nourrir ! Inutile de préciser que l’atmosphère
n’était pas particulièrement joyeuse autour de la
table. Alain et Jean-François, qui ne connais-
saient pas l’histoire, semblaient tellement
perdus que je les ai pris à part pour les mettre
au courant. Je me demande s’ils sont toujours
aussi contents d’être venus nous rejoindre...
La plage devant le chalet est immense,
heureusement. Pascal et Philippe sont partis
d’un côté, Julie et moi de l’autre. Julie n’a pas
beaucoup parlé, moi non plus, mais je sentais
que ma présence la rassurait un peu.
La journée m’a paru longue, longue ! Je me
demande encore par quel miracle le soir a fini
par arriver. Cet après-midi, je croyais qu’il ne
viendrait jamais. Maintenant que nous nous
trouvons au fameux festival de Claudia, nous
essayons de nous amuser au son du groupe qui
a pris possession de la scène pour la soirée. J’ai
un peu honte d’avouer que j’y réussis plutôt
bien. Julie semble passer un bon moment, elle
aussi. Où il y a de la musique et de la danse,
Julie se trouve toujours dans son élément.
Pascal n’est pas venu et c’est tant mieux.
Il m’aurait gâché mon plaisir avec son air bête.
Je crois que Philippe aussi commence à en avoir
assez de la mauvaise humeur de son ami. Il est
là, lui. Il fait même un vaillant effort pour se
mêler aux gens et pour sourire d’un air sincère.
Décidément, c’est quelqu’un de bien, ce
Philippe. J’aurais envie de dire que Julie est une
nouille, mais je ne le ferai pas. Je sais trop bien
que quand un autre gars nous accroche le cœur,
notre amoureux du moment aurait beau être
parfait, il ne pourrait pas nous retenir. L’expé-
rience, ça fait mûrir…
Claudia me tire brusquement de mes
pensées en arrivant comme une bombe à côté
de moi. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles, elle
demande :
— Comment tu trouves la soirée ?
J’essaie d’avoir l’air enthousiaste.
— C’est super ! Je suis vraiment contente
d’être venue. Et j’ai hâte à demain.
— Moi aussi, j’ai hâte de voir votre spec-
tacle. Viens-tu danser ?
En rejoignant la masse des danseurs, j’aper-
çois Daniel et Julie dans un coin du chapiteau.
Je sais que Julie est libre de faire ce qu’elle veut,
maintenant, mais j’ai quand même l’impression
que Daniel n’a pas le droit d’être là, de la regarder
comme ça, de lui parler aussi longtemps. Moi
qui aime tellement la danse, je n’ai soudain
plus le goût de continuer à me démener au son
de la musique. Pourtant, ça me défoule… Et tout
à coup, je n’entends plus rien. Julie et Daniel
sortent du chapiteau en marchant beaucoup
trop près l’un de l’autre. Leurs bras s’effleurent
et tout laisse croire que dans quelques minutes,
il n’y aura pas que leurs bras qui se touche-
ront… Et Philippe qui est là, à quelques
mètres à peine, qui les regarde avec un véri-
table air de martyr…
J’ai envie de me fâcher, de crier, de pleurer.
Je m’amusais, moi ! Pourquoi faut-il que tout le
monde se concerte pour gâcher ma semaine ?
Pascal, Julie, Philippe… Pourquoi est-ce que j’ai
l’impression d’être responsable de leur bonheur?
Est-ce que j’ai les mots «sainte Clara» imprimés
sur le front ? Et pourquoi personne ne s’occupe
de mon bonheur à moi ?
Je suis une incorrigible romantique. Je croyais
sincèrement qu’une fois que j’aurais réussi à
clarifier la situation avec Pascal et Simon, tout
irait bien. Je croyais qu’aimer Pascal et être
aimée de lui résoudrait tous mes problèmes de
vague à l’âme et de déprime. Bref, je m’attendais
à vivre heureuse jusqu’à la fin de mes jours…
ou en tout cas pour un bon bout de temps.
Franchement ! Ma vie serait tellement plus
tranquille sans Pascal! Mais évidemment, je ne
veux pas d’une vie tranquille si c’est sans mon
amoureux.
Mon amoureux… Il n’y a pas grand-chose
d’amoureux dans son comportement des
derniers jours. Pourtant, il me manque. Il saurait
quoi dire, lui, pour consoler Philippe. Moi, je
ne suis pas sûre de trouver les mots. En plus,
je ne me suis jamais retrouvée en tête-à-tête
avec Philippe…
Tant pis, je plonge. Au moins, je pourrai
dire que j’ai essayé.
Philippe ne me voit pas approcher. Il a l’air
complètement perdu dans ses pensées… que
j’imagine très sombres, d’ailleurs.
— Salut, Philippe.
— Oh, salut, Clara.
Il n’essaie même pas de sourire. Mon Dieu,
ça va mal.
— On ne peut pas parler tranquille, ici.
Tu veux qu’on sorte ?
Son regard affolé me fait mal. Profitant d’une
accalmie de la musique, j’ajoute doucement :
— On restera près du chapiteau. Eux,
ils sont sûrement allés sur la plage.
D’un ton mordant, il réplique :
— Oui, c’est tellement plus romantique !
Je ne sais pas quoi répondre à ça, alors je
me tais. Comme consolatrice, je ne vaux pas
grand-chose… Pourtant, Philippe me suit hors
du chapiteau. Jaune soleil, le chapiteau, ce qui
me tape sur les nerfs en ce moment. La musique
assourdissante, les rires, le décor de fête, tout
me donne envie de hurler. Je voudrais pouvoir
crier au monde entier de se taire, que mon ami
a le cœur en morceaux et qu’il mérite plus de
respect… Qu’il a besoin de silence… Pourtant,
je n’empêcherai pas la terre de tourner. Tout
ce que je peux faire, c’est entraîner Philippe
loin de la fête. Justement, près du station-
nement, une table à pique-nique semble placée
exprès pour nous. Assise à côté de Philippe, je
dis la première chose qui me passe par la tête :
— Il fait beau, ce soir. Claudia doit être
contente.
Il hoche la tête, l’air ailleurs, puis réplique :
— J’imagine que ce n’est pas de Claudia
que tu veux me parler. Ni du temps qu’il fait.
J’avale difficilement ma salive.
— Non, tu as raison… Comment ça
va, Philippe ?
Un long silence. Il regarde au loin sans rien
voir. Après plusieurs secondes, il répond :
— Mal. Ça va mal. Que Julie me laisse
pour un autre, c’est déjà difficile à supporter ;
mais rester sous le même toit qu’elle, c’est
inhumain. J’aurais payé cher pour pouvoir
prendre l’autobus aujourd’hui, mais il n’y a
pas de départ avant demain soir. Je te jure
que je serai le premier à monter dedans.
— Julie va dormir chez Claudia cette
nuit. Elle me l’a annoncé tantôt.
— C’est déjà ça de pris… Mais il y a
autre chose.
— Quoi ?
C’est difficile de recueillir des confidences
de garçon. Je me sens maladroite, presque
inutile. Qu’est-ce que je devrais dire? Qu’est-ce
que je devrais faire ? Est-ce que j’attends qu’il
parle ou si je le questionne ? Je voudrais
tellement que Pascal soit là… Ou, encore
mieux, que Julie n’aie jamais laissé Philippe.
Ou, tant qu’à rêver, je voudrais que Daniel ne
soit jamais apparu dans notre vie. Mais je ne
peux rien changer à tout ça.
Philippe poursuit :
— Quand je les imagine ensemble, tu ne
peux pas savoir ce que ça me fait. J’aurais envie
de tuer quelqu’un… Daniel, de préférence. Elle
aurait quand même pu attendre que je sois parti!
Je suis bien d’accord avec lui, mais d’un
autre côté, je comprends Julie. Il ne lui reste plus
beaucoup de temps avant que Daniel reparte
et elle veut en profiter. Mais je ne suis pas ici
pour prendre la défense de mon amie. D’ailleurs,
Philippe est lancé et il ne me laisse plus placer
un mot.
— J’étais tellement bien avec elle. Je sentais
que j’aurais pu passer le reste de ma vie avec
cette fille-là. Même encore aujourd’hui, je ne
peux pas m’imaginer qu’elle ne sera pas avec
moi dans cinq ou dix ans… Et je suis sûr, abso-
lument sûr, qu’elle ne sera pas avec Daniel
non plus. Ça ne marchera pas, ces deux-là. Et
ça marchait si bien avec moi. Alors… Alors,
qu’est-ce qui est arrivé ? Qu’est-ce que j’ai
manqué ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien! Personne n’a rien fait, c’est arrivé,
c’est tout.
— Penses-tu qu’elle aurait arrêté de
m’aimer si Daniel n’était pas venu ?
Question délicate… Moi aussi, je me la
suis posée.
— Je ne sais vraiment pas. Même Julie ne
le sait pas. Et je ne suis même pas sûre qu’elle
aime vraiment Daniel.
— Tu veux dire que c’est juste une atti-
rance physique ?
— Oui… Je crois.
Les coudes sur les genoux, Philippe appuie
la tête dans ses mains et c’est à peine si je
l’entends murmurer :
— Mais je l’aime, moi !
Oui, Julie, je comprends que tu n’aies pas
dormi de la nuit.
Le cœur à l’envers, je demande doucement :
— Philippe… Est-ce que ça te donne
envie de… de recommencer à te droguer ?
Il n’hésite même pas.
— Honnêtement, oui. J’y ai pensé souvent,
ces derniers jours. Ça me prend au ventre, et
c’est difficile de résister, surtout que ce serait
tellement facile de trouver ce qu’il faudrait…
Je me rends compte que je n’ai pas perdu mes
vieux réflexes. Ça me fait peur. Mais je me sens
quand même assez solide… Ça va passer.
— Pascal a très peur pour toi. C’est ce qui
le rend de mauvaise humeur.
Philippe me regarde en fronçant les sourcils.
— Il n’est pas de mauvaise humeur avec
moi.
— Parce qu’il essaie de te remonter le
moral. Avec le reste du monde, c’est l’enfer.
— Pas avec toi, quand même ?
— C’est encore pire avec moi. Il ne m’a
presque pas dit un mot depuis hier.
— Il est fou! Tu n’as rien à voir là-dedans!
— Je sais. Mais tu connais Pascal : quand
quelque chose le dérange, tout le monde s’en
ressent.
— Je vais lui parler, moi.
Pour qu’après, Pascal me reproche de me
plaindre à tout le monde ? Non merci.
— Philippe, commence par t’occuper de
toi. Pascal ne boudera pas toujours.
Il me regarde droit dans les yeux.
— Non, mais il n’a pas le droit de te faire
payer pour les autres. Et à force de bouder,
comme tu dis, il va finir par te perdre. Tu ima-
gines Pascal en peine d’amour ?
La réponse jaillit malgré moi :
— Non. Il y a des jours où je me dis que si
je le laissais, ça ne lui ferait pas un pli.
J’ai une boule dans la gorge, les yeux pleins
d’eau… et une furieuse envie que ce soit Pascal,
et non Philippe, qui soit à côté de moi en train
de passer un bras autour de mes épaules.
— Clara… Pascal t’adore. Il n’arrête pas
de parler de toi. Et s’il fallait qu’il lui arrive la
même chose qu’à moi, je te jure que ce serait
à mon tour de m’inquiéter, et beaucoup.
Je réussis à sourire.
— Merci.
— Non, merci à toi. Ça m’a fait du bien
de te parler. Pascal n’est pas assez objectif,
lui. Il n’arrête pas de dénigrer Julie, et ce n’est
pas du tout ce que j’ai envie d’entendre.
Du chapiteau nous parvient la musique du
groupe de la soirée. Elle m’agresse. Je sens que
Philippe aurait besoin de silence… et moi aussi.
Même le ciel plein d’étoiles me dérange, moi
qui, habituellement, passerait des heures le nez
en l’air à chercher des étoiles filantes. Il fait trop
beau. Ça me donne envie de pleurer. Avant de
perdre le contrôle de moi-même, je me lève en
marmonnant :
— Il serait temps qu’on parte. Je vais aller
chercher Alain et Jean-François et téléphoner
à ma mère.
Il hoche la tête et me lance, alors que
je m’éloigne :
— Merci encore, Clara. Pascal a raison,
tu es vraiment quelqu’un de bien.
Moi qui venais consoler Philippe, je trouve
que j’ai reçu beaucoup plus que j’ai donné.
Chapitre 10

J’ai mal dormi. Encore. Ma conversation avec


Philippe m’a tourné dans la tête toute la nuit
et quand je réussissais à fermer l’œil, c’était
pour faire des cauchemars… Pourtant, Dieu
sait que j’aurais besoin d’être en forme aujour-
d’hui! Avec la générale ce matin et le spectacle
ce soir, ce n’est pas le temps d’être fatiguée…
Quand nous sommes revenus, hier, Pascal
était déjà couché. Je me suis sentie à la fois
déçue et soulagée. J’avais envie de le toucher,
de l’embrasser, de lui rappeler que je l’aime et,
en même temps, j’avais peur de me faire rem-
barrer encore une fois. J’ai l’impression de ne
plus le connaître. Je ne me sens plus du tout à
l’aise avec lui. En temps normal, j’aurais éclairci
la situation au plus tôt, mais il a une de ces
façons de se montrer distant et inaccessible…
À croire qu’il peut devenir aveugle et sourd sur
commande.
Nous quittons le chalet dans un silence
tendu. Depuis l’espèce de fugue de Pascal, ma
mère semble de mauvaise humeur en per-
manence. On dirait qu’elle s’attend à ce qu’une
autre catastrophe nous tombe dessus. Je la
comprends. Moi aussi, j’ai l’impression de vivre
en sursis, comme si le malheur me guettait dans
l’ombre…
Nous étions attendus, c’est le moins qu’on
puisse dire. Claudia et toute son équipe nous
accueillent comme si nous étions de vraies
vedettes, pas de simples amateurs qui s’amusent
à jouer une comédie musicale. Aucune trace de
Julie dans les parages. C’est vrai que sa présence
n’est pas indispensable, et je comprends qu’elle
n’ait pas envie de croiser Pascal pour le moment.
Quand même, j’aurais aimé la voir. J’ai besoin
d’une confidente, moi! Je l’ai écoutée me parler
de Daniel et de Philippe, elle pourrait au
moins m’accorder deux minutes pour que je
puisse me vider le cœur ! J’en ai assez d’atten-
dre que Pascal se décide à arrêter de bouder.
Je voudrais qu’il se passe quelque chose,
n’importe quoi, pour le faire sortir de sa bulle
et lui faire remarquer que j’existe encore.
Pour se passer quelque chose, il se passe
quelque chose, mais vraiment pas ce à quoi
je m’attendais. Et surtout pas ce que j’aurais
espéré.
Pressée de retrouver Alice et de laisser les
problèmes de Clara derrière, je monte l’escalier
de la scène trop vite. Sur la dernière marche,
mon pied glisse et je m’effondre. Décidément,
pour la grâce et l’élégance, on ne fait pas mieux
que Clara Dubé ! Pascal se précipite vers moi :
— Tu t’es fait mal ?
J’essaie de sourire.
— Physiquement, pas trop, mais mon
orgueil en a pris un coup…
J’ajoute mentalement que si j’avais su que
c’était ce que ça prenait pour qu’il recommence
à me voir, je me serais arrangée pour tomber
bien avant, et deux fois plutôt qu’une.
Pascal me tend la main. Je flotte sur mon
petit nuage… jusqu’à ce que je mette le pied
à terre. Mon cri de douleur attire l’attention
de tout le monde, même celle de Simon, qui se
concentre un peu trop fort, depuis notre arrivée,
sur le meilleur angle à donner aux projecteurs.
En trois secondes, il se retrouve près de moi.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Je crois que je me suis foulé la cheville.
Je ne peux pas marcher dessus.
— Laisse-moi voir.
Je me laisse tomber sur la chaise que
Claudia m’emmène et enlève mon soulier.
Simon s’apprête à palper mon pied quand un
« Non ! » autoritaire le cloue sur place. Je me
tourne vers Pascal.
— Quoi, non ? Qu’est-ce qui te prend ?
— Tu ne vas pas le laisser faire, quand
même ?
Je vois rouge.
— Simon est secouriste à l’école depuis
trois ans. Il est aide-soigneur dans les tournois
de volley-ball, de badminton et de tout ce
que tu peux imaginer. Sa mère est physio et il
fait des tapings depuis qu’il a douze ans. Es-tu
rassuré ? Vas-tu lui demander son CV ou est-
ce qu’il peut me soigner maintenant ?
Pascal me regarde en serrant les dents. Je
ne cligne même pas des yeux. Comme il ne dit
rien, je me tourne vers Simon.
— Vas-y.
Au contact de ses doigts sur ma peau, je
sens un long frisson me courir sur tout le corps.
Pourtant, on parle d’un pied, et d’un pied qui
fait mal, en plus ! Ça n’a duré qu’une fraction
de seconde, mais Simon relève les yeux vers
moi avec un air interrogateur. En entendant
Pascal s’éloigner d’un pas rageur, je comprends
qu’il a deviné, lui aussi.
Qu’il s’en aille donc s’il n’est pas content !
C’est sa faute aussi ! Ça fait trois jours qu’il ne
me touche plus, c’est normal que mon corps
réagisse au contact de Simon. D’ailleurs, il
réagit très fort quand mon soigneur met le
doigts sur un point précis, juste en dessous de
l’os de ma cheville. Avec une grimace, je lance :
— Je crois que tu viens de trouver le bobo.
— Moi aussi. Tu aurais besoin d’un taping,
mais je n’ai pas de ruban ici. Il faudrait que tu
viennes chez moi.
Il a dit sa dernière phrase sans me regarder.
Je fais semblant de ne pas remarquer son malaise.
— D’accord.
Pascal dira ce qu’il voudra, je m’en fiche.
Simon m’offre son bras comme béquille.
Mon corps appuyé sur le sien, j’ai une envie
presque irrésistible d’éclater en sanglots. Claudia
sur nos talons, nous nous dirigeons lentement
vers la voiture de Marie, l’une des adultes res-
ponsables du festival. Au bout de quelques pas
maladroits, Pascal apparaît, sorti d’on ne sait
où. En le voyant, Simon arrête net et le dévi-
sage d’un air mauvais.
— T’étais passé où, toi ?
Sans répondre, Pascal lance :
— Je vais prendre ta place.
Je crois que tout le monde, ici, pense la
même chose : pour ce qui est de prendre la place
de Simon, Pascal n’a pas attendu à aujourd’hui,
et il y a de quoi se demander si je n’étais pas
tombée sur la tête le jour où je l’ai laissé faire.
Heureusement qu’il y a Marie pour faire la
conversation, sinon, le trajet jusque chez Simon
m’aurait paru bien long. Pascal regarde par la
fenêtre de son côté, Simon du sien. Une vraie
atmosphère de festival, quoi ! Claudia, elle,
jacasse comme une pie. Du coup, Julie me
manque terriblement. Elle n’aurait pas eu
besoin d’un dessin, elle, pour comprendre que
mon cœur souffre plus que ma cheville… et
que je n’ai pas envie de parler de spectacle et de
festival. Mais Claudia et moi sommes séparées
depuis trop longtemps. Mon amie ne me devine
plus comme avant.
Pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que je démé-
nage ? Tout était tellement plus simple avant !
D’accord, ce n’était pas la grande passion avec
Simon, mais au moins, je n’avais pas le cœur en
miettes ! Simon ne m’a jamais allumée comme
Pascal, mais il ne m’a jamais fait de mal non
plus. Au bout de quelques mois à peine, Pascal
a réussi à me faire sentir misérable. Je lui
jette un coup d’œil : il a son air le plus inacces-
sible, le plus je-me-fous-de-ce-qui-peut-arriver,
le plus… le plus Pascal, quoi.
Cette fois, je ne peux pas me retenir. Une
grosse larme s’échappe et coule sur ma joue.
Inquiet, Pascal se tourne à moitié vers moi et
lance :
— Ça fait mal à ce point-là ? On devrait
peut-être t’emmener à l’hôpital…
Est-ce que je rêve ou il semble vraiment
inquiet ? Son regard retrouve même un peu
de sa tendresse d’avant, jusqu’à ce que Simon
se tourne vers nous. Du coup, mon amour
reprend son air bête. Je réponds presque tout
bas :
— Non, non, ça va. Je suis fatiguée, c’est
tout. Je ne dors pas tellement bien depuis que
nous sommes arrivés.
Claudia regarde Pascal du coin de l’œil.
Tiens, elle me devine peut-être plus que je
le croyais…
J’ai un véritable coup au cœur en entrant
chez Simon. Le décor familier, le divan où nous
avons passé tant de soirées blottis l’un contre
l’autre, sa photo de la maternelle accrochée
au mur, tout me rentre dedans avec une telle
force que j’en perds le souffle pendant une
fraction de seconde. Il y a eu une période de
ma vie où je faisais presque partie des meubles
tellement je passais de temps ici. Peu importe
qui j’aime ou qui j’aimerai, c’est quelque
chose que je ne pourrai jamais effacer.
En me rendant au salon, j’entrevois la porte
ouverte de la chambre de Simon. C’est là que
je lui ai annoncé que je le laissais, il n’y pas si
longtemps. Pourtant, c’était dans une autre
vie… Et c’est là aussi que je l’ai vu pleurer, là
que je lui ai dit que je ne l’oublierais jamais. À
voir la façon dont il se concentre sur sa trousse
de soigneur, en faisant bien attention de ne
pas me regarder, je comprends qu’il ressasse les
mêmes souvenirs que moi.
Une fois mon pied bandé comme celui
d’une momie, la douleur disparaît presque
complètement et je peux marcher à peu près
normalement. Pascal me laisse à peine le temps
de faire quelques pas puis lance :
— Bon, on y va ?
Claudia le fixe comme si elle ne l’avait
jamais vu.
— Aller où ?
— Faire la générale ! On vient de perdre
une heure, il faudrait se grouiller !
Je n’ai même pas besoin d’ouvrir la bouche :
Claudia prend ma défense en sortant toutes ses
griffes :
— Clara s’est blessée, tu pourrais la laisser
souffler un peu ! Et tu pourrais peut-être lui
demander comment elle va !
Il se tourne vers moi d’un air excédé.
— Comment ça va, Clara ?
Au ton de sa voix, j’ai l’impression qu’il s’en
fiche et qu’il pourrait me demander de danser
même si j’avais les deux jambes cassées. Où
sont passés sa voix inquiète, son regard tendre ?
La gorge serrée, je réponds :
— Ça va. Je crois que je peux marcher,
maintenant. On y va ?
Claudia me regarde comme quelqu’un qui
ne comprend rien et qui renonce à essayer.

d f d

Il paraît que plus une générale est mauvaise,


plus le spectacle est bon. Dans ce cas, nous
allons faire un malheur ce soir ! Depuis le
début, Pascal bouge comme un robot, moi aussi
(au moins, j’ai ma cheville comme excuse), et
pour tout arranger, je fausse comme je n’ai
jamais faussé de ma vie. J’ai l’ego tellement
à plat que je me demande comment je fais
pour continuer. Claudia a l’air complètement
découragée, et je comprends qu’elle regrette
de nous avoir invités.
Heureusement, la torture ne devrait plus
durer longtemps. Nous entamons notre dernière
chanson, la fameuse scène de séduction où le
Roi de Cœur réussit enfin à gagner Alice, celle
où les contacts sont le plus étroits, celle que j’ai
toujours préférée. Pascal me serre trop fort,
il bouge trop sèchement. Au moment où
Julie entre sous le chapiteau, il marche sur
mon pied blessé de tout son poids.
De rage plus que de douleur, je le repousse
tellement fort qu’il réussit à peine à garder son
équilibre.
— Qu’est-ce qui te prend ? Tu veux
m’achever ou quoi ?
Alain et Jean-François arrêtent de jouer.
On entendrait une mouche voler. Mes anciens
amis connaissent mes colères et mes nouveaux
en ont tellement entendu parler qu’ils ne
manqueront pas l’occasion d’assister à un
tel événement en direct.
Me voyant sur le point d’exploser, Pascal
se radoucit :
— Je suis désolé, Clara, je te jure que je
n’ai pas fait exprès.
— Ah non ? Et tu n’as pas fait exprès de
me traiter comme une chiure de mouche
depuis trois jours, peut-être ?
Devant tous les yeux qui se fixent sur lui,
Pascal rougit. Je savoure le moment. Il y a
quelques heures, j’étais prête à tout pour le voir
sourire ; maintenant, je veux lui faire mal. Je
veux qu’il souffre autant que j’ai souffert ces
derniers jours. Et s’il faut pour cela l’humilier
en public, je ne me gênerai pas.
— Qu’est-ce que tu racontes, je…
— Depuis que Daniel est arrivé, tu me
boudes. Veux-tu m’expliquer c’est quoi le
rapport entre lui et moi ? Je ne comprends pas !
Personne ne comprend ! Je ne t’ai rien fait,
moi ! J’étais même prête à t’aider autant que
je pouvais, mais tu ne me parles pas, tu ne me
regardes pas, tu fais comme si je n’existais plus…
C’est de la violence psychologique, ça ! Tu ne
peux pas dire à une fille que tu l’aimes une
journée et lui manquer de respect comme ça le
lendemain ! Franchement, je savais que tu
pouvais être difficile à vivre, mais je ne pensais
pas que tu prendrais plaisir à me faire mal ! Si
tu es tanné de moi, dis-le, au lieu de tourner
autour du pot ! Je saurai à quoi m’en tenir, au
moins !
Il me regarde sans prononcer un mot. Il
n’a pas l’air fâché, ni surpris, mais plutôt…
triste, je dirais. Il ouvre la bouche, la referme…
et s’en va. Mon désir de vengeance s’envole
aussi vite qu’il était apparu. Le cœur en mor-
ceaux, je regarde mon amour traverser le
chapiteau.
— C’est ça, sauve-toi, comme d’habitude !
Penses-tu que ça va régler quelque chose ?
Il ne ralentit même pas. Et quand il finit
par sortir, les yeux qui le fixaient se reportent
soudain sur moi. Julie et Claudia me rejoignent
sur la scène.
— Est-ce que ça va ?
Je regarde Claudia avec l’impression de la
voir pour la première fois.
— Est-ce que ça a l’air d’aller ?
Puis je me tourne vers Julie.
— C’est ta faute ! Qu’est-ce qui t’a pris de
laisser Philippe ?
Mes deux amies ne semblent pas du tout
impressionnées par ma mauvaise humeur. Julie
réplique calmement :
— Tu ne réussiras pas à me faire sentir
coupable. C’est Pascal qui a un problème, pas
moi. S’il veut gâcher sa vie, c’est son affaire.
Claudia ajoute, compatissante :
— Le hic, c’est qu’il gâche la tienne en
même temps.
Si j’avais pu imaginer ce moment à l’avance,
j’aurais prédit que je fondrais en larmes devant
l’air désolé de mes amies et l’indifférence de
Pascal. Pourtant, je n’ai aucune envie de pleurer.
Je me sens juste… vide. Comme si on m’avait
arraché le cœur et qu’il ne restait plus qu’un
grand trou à la place. L’esprit un peu en-
gourdi, je remarque :
— Il ne m’a même pas répondu.
Julie réplique que je n’ai pas vraiment posé
de question, mais elle n’a pas l’air convaincu.
Les yeux fixés sur la sortie du chapiteau sans
vraiment la voir, je murmure :
— Il a très bien compris ce que je voulais
dire. Il n’a pas dit qu’il m’aimait encore… Ça
veut dire qu’il ne m’aime plus. C’est clair !
Le coup d’œil que s’échangent Claudia et
Julie ne m’échappe pas. L’expression de Simon
non plus. Derrière la console, il me regarde
avec les bras croisés, et même s’il se dépêche
de baisser la tête, j’ai le temps d’apercevoir son
air satisfait. Tu peux toujours faire semblant
de n’avoir rien remarqué, Simon, je sais ce que
tu penses : elle m’a assez fait souffrir, celle-là,
c’est bien fait pour elle. Tu as peut-être raison.
Claudia me prend par la manche et me tire
vers l’escalier.
— Viens. Je crois que tu as besoin de te
changer les idées.

d f d

Pour ce qui est de me changer les idées, mission


accomplie ! Claudia a toujours eu un don pour
me remonter le moral, même dans les périodes
les plus noires. Aujourd’hui, elle a sorti ses albums
de photos, et nous avons ri comme des malades
en racontant nos histoires à Julie. Claudia est
ma meilleure amie depuis la deuxième année du
primaire ; ça en fait, des souvenirs à raconter…
Et comme elle se rappelle des moindres détails,
de ma coupe de cheveux à la couleur de ses
chandails, le plaisir est garanti.
J’ai beaucoup ri, mais j’ai un peu pleuré
aussi. Je ne peux pas croire que Pascal ne m’aime
plus. Je ne VEUX pas le croire ! Je n’ai quand
même pas rêvé : sur la plage, il était presque
prêt à me promettre un amour éternel, et ça
fait à peine trois jours ! Il ne peut pas avoir
changé d’idée à ce point en trois jours !
Nous retrouvons le reste du groupe pour
souper au restaurant. Pascal n’est pas là. Il est
resté avec Philippe, qui prend l’autobus à dix-
sept heures. Justement, parlant de Philippe…
Je lui ai parlé au téléphone avant de partir pour
le restaurant. Pendant que Claudia racontait
à Julie une histoire que j’ai entendue deux
cents fois, je me suis éclipsée pour aller passer
mon coup de fil. Pauvre Philippe, il a passé la
journée au chalet. C’était le seul endroit où
il était certain de ne pas croiser Julie… Il m’a
répondu avec une drôle de voix. Je me suis
tout de suite inquiétée.
— Philippe, ça va ? Tu tiens le coup ?
— Si tu veux savoir si je suis gelé, la
réponse est non. Je suis complètement sobre.
Pour ce que ça me donne…
J’ai avalé ma salive en même temps qu’une
bonne dose de culpabilité.
— Excuse-moi, Philippe, je ne sais pas ce
qui m’a pris. Habituellement, j’ai plus confiance
en toi…
Il a soupiré.
— Non, c’est ma faute. Je suis un vrai
paquet de nerfs, aujourd’hui. J’ai tellement
hâte de partir d’ici !
Lui qui comptait les jours avant ce voyage…
— J’ai toujours l’impression que Julie va
apparaître d’une seconde à l’autre avec son
salaud… Je ne sais pas si je le supporterais.
— Encore quelques heures et ce sera fini.
Son rire m’a brisé le cœur.
— Tu crois ? Ça ne fait que commencer !
Tu ne penses quand même pas que je pourrais
oublier Julie aussi vite ?
— Ça viendra. Avec le temps…
— Je sais, je sais. Merci d’avoir appelé.
Et merci pour hier. Tu m’as fait du bien.
D’une voix mal assurée, j’ai répliqué :
— À moi aussi, tu as fait beaucoup de bien.
J’ai hésité un peu avant de demander :
— Pascal est avec toi ?
— Oui. Tu veux lui parler ?
Pas question de régler mes problèmes au
téléphone.
— Non. Je voulais juste être certaine que
tu n’étais pas tout seul.
— Arrête de t’en faire, Clara. Ça ira.
Ça va déjà mieux.
— Tu ne dis pas ça juste pour me faire
plaisir ?
Il a hésité.
— Non. Je crois que c’est vrai.
À moitié rassurée, j’ai dû raccrocher :
Claudia m’appelait. Il était temps d’aller
rejoindre les autres. Julie m’a regardée d’un air
bizarre, comme si elle avait deviné ce que j’avais
comploté dans son dos. J’ai eu beaucoup de mal
à lui sourire comme si de rien n’était.
Je crois que tout le monde est soulagé que
Pascal ne soit pas venu souper avec nous. J’ai
honte de l’avouer, mais je ressens la même
chose. J’ai l’impression que personne ne l’aime,
à part moi. Je commence à me demander si je
l’aime encore moi-même…
Pour me changer les idées, j’observe Julie,
qui essaie de nous faire croire qu’elle file le
parfait bonheur avec son Daniel. Elle est arrivée
avec lui et tout le monde a semblé trouver ça
normal. Raison de plus pour que Pascal reste
à l’écart. Pourtant, je connais Julie. Quand on
a autant d’affinités qu’elle et moi, pas besoin
de passer des années ensemble pour pouvoir
comprendre ce que l’autre ressent. Julie n’est
pas aussi heureuse qu’elle le prétend. Avec
Philippe, elle rayonnait; avec Daniel, son sourire
n’a pas le même éclat. Elle semble un peu mal
à l’aise par bouts, comme si elle ne se sentait
pas tout à fait à sa place. Peut-être qu’elle
ne se trouve pas totalement en paix avec sa
conscience… Ou peut-être que c’est simple-
ment mon imagination qui me joue des tours ?
Allons, Clara, fais un effort, essaie de regarder
Julie et Daniel d’un œil objectif. Oublie Pascal,
oublie Philippe, oublie même ce que tu sais de
Julie. Qu’est-ce que tu vois ?
Je vois une fille qui sourit chaque fois que
son copain la regarde, et le reflet de ce sourire
dans les yeux du copain en question. Je vois un
gars qui ne peut pas s’empêcher de toucher la
fille à chaque occasion qui se présente : la main,
le coude, l’épaule, les cheveux, tout y passe,
ou presque. Je vois deux têtes qui se penchent
constamment l’une vers l’autre, deux regards
qui se cherchent, deux voix qui prennent
des intonations très différentes selon qu’elles
parlent à tout le monde ou à « quelqu’un » en
particulier. Même derrière la phrase la plus
banale, on devine la tendresse, la complicité.
Si ce n’est pas de l’amour, c’est quoi ?
D’accord, Julie baisse les yeux chaque fois
qu’elle croise mon regard. Et alors ? Est-ce que
ça veut nécessairement dire qu’elle n’est pas
bien avec Daniel, qu’elle se sent coupable
d’avoir laissé Philippe ?
L’évidence me frappe en plein cœur. Ce
n’est pas Daniel qui rend Julie malheureuse.
C’est moi. C’est à cause de moi qu’elle se sent
coupable, c’est moi qui la rends mal à l’aise.
Claudia me tire de mes pensées en lançant :
— En tout cas, Clara, je suis contente que
tu aies remis Pascal à sa place. Il commençait
à me taper sérieusement sur les nerfs.
Elle n’a pas parlé fort, mais assez quand
même pour que quelques têtes se tournent vers
moi. Je pique du nez vers mon assiette.
— Il n’est pas toujours comme ça. Il est
juste dans une mauvaise période.
La voix de Daniel s’élève, moqueuse.
— Tu devrais te faire à l’idée, Clara. Pascal
est rarement dans une bonne période. Il est
plutôt du genre à vouloir dominer tout le monde.
J’ai beau essayer, je ne réussis pas à me
contenir. Mon antipathie pour lui reprend le
dessus. La première impression est souvent dif-
ficile à effacer… Les mots jaillissent tout seuls.
— De quel droit tu te mêles de mes affaires?
Tu ne trouves pas que tu as fait assez de mal
comme ça ?
Sans perdre son calme, il répond :
— Je ne ferai pas semblant que je ne sais pas
de quoi tu parles. D’accord, Pascal m’en veut
parce que Julie m’a choisi plutôt que Philippe,
mais ce n’est quand même pas ma faute si c’est
moi qu’elle aime.
— Tu lui as couru après, même en sachant
qu’elle avait déjà un chum ! C’est dégueu-
lasse !
Julie est tellement rouge qu’elle a l’air sur
le point de fondre ou de me sauter à la gorge.
Je m’en fiche. Elle aurait dû y penser deux
fois avant de traîner son Don Juan ici, surtout
en sachant l’état dans lequel je me trouvais.
Les autres suivent la conversation avec
intérêt. Simon, qui s’était fait plutôt discret
depuis son arrivée, profite du silence pour
lancer :
— J’en connais un autre qui a couru après
une fille qui avait déjà un chum, et tu n’as pas
eu l’air de trouver ça « dégueulasse ».
Comme claque en pleine face, on fait
difficilement mieux. Il a dit ça avec un ton
tellement détaché, comme si ça n’avait aucune
importance, que le coup fait encore plus mal.
J’ai l’impression que c’est moi, maintenant,
qu’on juge. Et personne ne va prendre ma
défense. Je serre les poings sous la table pour
essayer de garder mon calme.
— Pascal ne m’a pas couru après. Il a caché
ses sentiments le plus longtemps qu’il a pu. C’est
moi qui l’ai forcé à tout m’avouer.
Simon me regarde droit dans les yeux.
— Et j’imagine qu’il a fallu que tu lui
tordes un bras.
Tout le monde attend ma prochaine
réplique. Je ne peux pas leur dire qu’en effet, il
a fallu que j’insiste, que j’ai dû embrasser Pascal
moi-même parce qu’il n’osait pas le faire. Ils ne
me croiraient jamais !
Je donnerais n’importe quoi pour être ailleurs,
mais comme j’ai justement reproché à Pascal
de fuir la discussion, cet après-midi, je ne peux
quand même pas me sauver. Je prends une grande
inspiration.
— Simon, si tu as des comptes à régler avec
moi, on devrait s’en parler seul à seule, pas
devant tout le monde.
Mes mains tremblent sous la table. Simon
se penche vers moi.
— Clara, j’essaie juste de comprendre, et
je pense que c’est le cas de tout le monde ici.
Quand tu m’as laissé pour lui, je me suis dit que
tu avais trouvé quelqu’un de mieux que moi.
Là, je le vois te traiter comme si tu étais la pire
des imbéciles, et tu le laisses faire… Je ne t’aurais
jamais traitée comme ça, moi ! Quand on aime
une fille, on s’arrange pour que ça paraisse !
En tout cas, moi, je m’arrangeais pour que ça
paraisse. Et si j’avais osé te parler comme il l’a
fait aujourd’hui, tu m’aurais envoyé promener.
Venant de lui, tu acceptes tout… Qu’est-ce qui
s’est passé pour que tu changes autant ?
Claudia ajoute doucement :
— On s’inquiète pour toi, Clara.
Des murmures s’élèvent d’un peu partout
autour de moi. Du coup, je ne me sens plus
jugée, mais j’ai l’impression que tous mes anciens
amis seraient prêts à pendre Pascal. Pas tous
pour la même raison… Simon a beau jouer l’ex-
amoureux devenu ami qui s’inquiète, je sais
que, dans le fond, il est surtout blessé dans son
orgueil. Quelque chose me dit qu’il n’est pas
fâché de voir Pascal me bouder. À sa façon de
me parler, de me regarder, je devine qu’il a
envie de me faire mal. Et il réussit plutôt bien.
La boule dans ma gorge m’empêche de parler
et je ne réussis plus à réfléchir clairement.
Tout à coup, la voix de Julie s’élève, à la
fois douce et ferme :
— Clara a raison, Pascal n’est pas dans son
état normal. En fait, c’est la première fois que
je le vois comme ça, et c’est vrai que c’est à
cause de Daniel et moi. C’est le gars le plus loyal
qui puisse exister, et il a beaucoup de peine pour
Philippe, alors ça paraît dans son comportement
en général. Mais il a toujours été correct avec
Clara. Plus que correct. Demandez à n’importe
qui à notre école – n’importe qui ! – et on vous
répondra qu’il l’adore, sa Clara. Je suis désolée,
Simon, mais même si je ne te connais pas, je
peux te dire que Pascal, c’est vraiment le gars
qu’il faut pour Clara. Et vice-versa.
Mon amie me sourit. Je l’embrasserais. Puis
Alain, le grand Alain, qui ne dit jamais un
mot plus haut que l’autre, ajoute :
— Et c’est vrai qu’il ne lui a pas couru
après. Il faisait tellement attention de ne rien
montrer que tout le monde pensait qu’il la
détestait. Pascal est loin d’être un salaud,
même s’il en a l’air ces derniers temps.
Simon, qui ne veut décidément pas lâcher
prise, demande :
— Et ça va durer combien de temps, sa
petite crise ?
Je hausse les épaules.
— Plus très longtemps, j’espère. De toute
façon, j’en ai ma claque de sa bouderie.
Claudia éclate de rire.
— Je crois que tout le monde l’a compris
cet après-midi !
Les rires fusent et l’atmosphère se détend
instantanément. Je me rends compte que je
retenais presque ma respiration depuis cinq
minutes et je laisse échapper un grand soupir.
Julie me fait un clin d’œil.
Simon ne me regarde plus.

d f d

Si je n’avais pas la cheville bandée, je tour-


nerais en rond à côté de la scène. Pascal n’est
pas encore arrivé, ce qui ne lui ressemble pas.
D’accord, il lui reste une demi-heure avant le
début du spectacle, mais en temps normal, il
serait prêt depuis vingt minutes au moins. Il est
tellement perfectionniste ! Pour faire quelque
chose, je m’approche d’Alain.
— Merci pour tantôt.
Il sourit.
— De rien. Tu avais l’air tellement perdu
que je n’ai pas pu m’empêcher de parler. J’ai
toujours aimé m’imaginer en héros sauvant les
demoiselles en détresse…
J’éclate de rire.
— Tu en as aidée une aujourd’hui, en
tout cas.
Je m’apprête à m’éloigner quand il demande :
— Clara, tu es sûre que ça va aller ?
J’hésite une seconde.
— Cet après-midi, je t’aurais répondu
non, mais maintenant… oui, je suis sûre que
ça va aller. Après avoir entendu le discours
de Julie, je me suis dit que Pascal n’aurait pas
pu arrêter de m’aimer en trois jours, surtout
que je n’ai rien fait de mal. Je vais trouver
un moyen de lui parler. Ce soir, si possible.
Le voilà justement qui s’avance vers nous.
Le cœur comme un tambour, j’ajoute :
— Mais pas avant la fin du spectacle.
Je parle dans le vide. Alain s’est volatilisé,
tandis que Claudia et Julie viennent d’entamer
une discussion qui semble de la plus grande
importance. Pascal hésite à peine une fraction
de seconde avant de venir me rejoindre, mais
je remarque quand même un changement dans
sa démarche. J’ai l’impression qu’il a aussi peur
de ma réaction que moi de la sienne.
J’attends. Je veux qu’il parle le premier.
Il est là, à côté de moi, si près que je n’aurais
qu’à déplier les doigts pour le toucher, et
pourtant, je n’ose même pas le regarder. C’est
ridicule ! Il y a trois jours, il avait sa main sous
mon chandail !
— Tu es prête ?
— Pardon ?
— Pour le spectacle, tu es prête ?
— Ah, oui ! Pas de problème.
— Et ta cheville ?
— Ça ira, je crois. Avec le taping, je n’ai
presque pas mal. Je ne peux pas danser comme
d’habitude, mais je pense que ça ne paraîtra pas
trop.
— Ça ne te dérange pas qu’on n’ait pas
pu pratiquer le dernier numéro à la générale ?
— Non, on l’a déjà fait assez souvent.
Quelques secondes s’écoulent. Je n’en peux
plus. J’explose :
— Pascal, ça n’a aucun sens. On est là, un
à côté de l’autre, comme si on ne se connaissait
pas, à dire des banalités en regardant dans le
vide. Je m’en fiche, de la générale ! Et tant qu’à
y être, je me fiche du spectacle aussi! C’est de toi
que je voudrais parler, savoir ce qui se passe dans
ta tête, dans ton cœur, je voudrais savoir s’il y
a une petite chance pour que tu redeviennes
comme avant, je voudrais que tu me le dises si
j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû
faire… Je ne suis plus capable de prétendre que
ça va bien. Et je ne veux pas faire semblant que
je ne t’aime plus et que ça ne me fait rien.
Il me regarde avec un soulagement évident.
Du coup, j’ai l’impression qu’on vient d’enlever
le monde de sur mes épaules.
— Honnêtement, Clara, moi aussi, je me
fiche du spectacle. J’aurais juste envie de tout
annuler, de retourner chez moi, sur le fauteuil
du salon, et de passer la soirée à discuter et à
t’embrasser, comme avant. Mais…
Claudia, arrivée sur la pointe des pieds,
l’interrompt d’une petite voix :
— Je suis vraiment désolée, Pascal, mais
Simon aurait besoin de te parler deux minutes.
Il ne sait pas ce que tu veux comme éclairage
pour la dernière chanson, vu que vous ne l’avez
pas faite à la générale…
L’air ailleurs, Pascal grommelle que Simon
n’a qu’à faire ce qu’il veut. Claudia se mord les
lèvres. C’est son festival, et c’est elle qui a pris
l’initiative de nous inviter, alors elle veut que
tout soit parfait. Je soupire. J’ai beau savoir qu’il
ne le fait pas exprès, j’en veux à Simon d’inter-
rompre notre discussion.
— Vas-y donc, Pascal. Il ne faudrait quand
même pas que la soirée soit gâchée par notre
dernier numéro ! De toute façon, on ne pourra
rien régler tout de suite. On se reparlera après
le spectacle.
Il me regarde longuement, l’air de se
demander si je vais finir par savoir ce que je
veux, puis il s’éloigne avec Claudia. Julie appa-
raît au bout de quelques secondes, comme si elle
attendait le moment où Pascal s’en irait pour
me rejoindre.
— Je ne reste pas longtemps, je voulais
juste te souhaiter bonne chance.
Elle aussi, je la remercie pour son inter-
vention de tout à l’heure. Elle hausse les
épaules.
— J’ai dit la vérité, c’est tout. Je crois
vraiment que Pascal est le gars qu’il te faut et
que c’est quelqu’un de très bien. J’aimerais juste
qu’il soit moins susceptible… Moins rancunier,
aussi. Tu lui as parlé ?
— Un peu, mais ce n’était pas le moment.
Il va encore falloir que j’attende.
Julie me serre dans ses bras.
— Ça va s’arranger, tu vas voir. Vous vous
aimez tellement que ça ne peut pas faire autre-
ment.
Les bras de Julie me font du bien. Pas comme
ceux de Pascal, évidemment, mais c’est mieux
que rien.
— Comment tu fais pour trouver tout le
temps les bons mots, toi ?
Elle rit.
— Toi aussi, tu trouves les bons mots quand
il le faut. Je te laisse, maintenant. Je suis sûre
que tu vas faire un malheur. Et pour Pascal,
arrête de t’en faire. Tu me racontes tout demain,
d’accord ?
— Tu peux compter là-dessus !

d f d

Mon corps ne veut plus suivre ma tête… ou


peut-être que c’est le contraire. À moins que ce
ne soit mon cœur qui fasse des siennes…
Toujours est-il que j’ai beaucoup de mal à me
concentrer sur le rôle d’Alice. Je ne crois pas
que ça paraisse, mais moi, j’ai hâte que le
spectacle soit terminé, hâte de redevenir Clara
et que mon Roi de Cœur laisse tomber son
masque.
Pascal me touche comme il ne m’a pas
touchée depuis des jours, et comme il ne m’a
jamais touchée sur scène. Ses mouvements
sont doux, ses mains juste assez fermes pour me
soutenir, et même sa voix a quelque chose de
changé. Quand il chante, on dirait que c’est
juste pour moi. J’ai l’impression d’avoir retrouvé
mon amoureux. J’espère seulement que ça va
continuer en dehors de la scène…

d f d

Je le vois à peine pendant l’entracte. Il a une


pièce de costume à faire réparer et moi, je
dois refaire mon maquillage. Claudia passe en
coup de vent, avec les yeux brillants et une voix
surexcitée.
— C’est génial, Clara ! Je n’aurais jamais
cru que tu pouvais être aussi bonne actrice ! Et
Pascal… Je commence à comprendre pourquoi
tu l’aimes. En tout cas, comme acteur, il est
quelqu’un !
— Et tu n’as rien vu. Comme metteur en
scène, il est encore meilleur. Et comme amou-
reux, disons que je n’ai pas à me plaindre
non plus. D’habitude.
Claudia lève les yeux au ciel, une main sur
le cœur, en soupirant d’un air comique. Puis elle
repart, aussi vite qu’elle est arrivée. Trop vite
pour que je lui parle de Simon. J’aurais voulu
qu’il refasse mon taping. Du moins, c’est le pré-
texte que j’aurais donné pour le voir. Pour lui
parler surtout. Ma cheville est à peine sensible,
mais il faut finir la discussion amorcée au
restaurant. Sans témoins, cette fois. Mais où ?
Et quand ?

d f d

Pascal m’enveloppe dans ses bras. Je sens son


cœur battre aussi vite que le mien. Simon
n’est plus qu’un vague souvenir. Je voudrais
que ça dure trois éternités. Pourtant, il faut
bien que le spectacle se termine. Ses mains
montent jusqu’à mon cou, la musique va
crescendo; je finis par m’effondrer, puis j’en-
tends Pascal quitter la scène. Malgré mon
envie de me lever et de le rejoindre au plus
vite, je reste là jusqu’à ce que les lumières
soient complètement éteintes.
Pascal vient me retrouver avec un grand
sourire. Main dans la main, nous saluons notre
auditoire. On ne pourrait pas parler d’une foule
en délire, mais quand même, les spectateurs
semblent avoir apprécié leur soirée. Tenant
toujours ma main, Pascal m’entraîne hors de
la scène, puis en bas de l’escalier, où Claudia
et tous mes anciens amis m’attendent avec
des félicitations et des éloges. Seul Simon
brille par son absence.
Je flotte sur mon nuage. Le corps de Pascal
tout près du mien, sa main qui ne me lâche pas,
son sourire et ses yeux qui reviennent toujours
vers moi y sont sûrement pour quelque chose.
Comme toujours après un spectacle, j’ai
tellement soif que j’ai du mal à parler. En reve-
nant de la cantine avec mes deux bouteilles
d’eau, une pour moi, une pour Pascal, je me
retrouve soudain face à face avec Simon.
Bravo. S’il y a une chose dont je n’ai pas envie
en ce moment, c’est une discussion houleuse
avec un « ex » à l’orgueil blessé. Mais comme
l’occasion ne se présentera peut-être plus…
— Salut, Simon.
Il me fait un petit signe de tête, puis s’ap-
prête à repartir. Je le retiens par une manche.
— Tu n’as rien à me dire ?
Il croise les bras.
— Tu t’attends peut-être à ce que je te
félicite pour ton spectacle ?
La virulence avec laquelle il a parlé me
coupe presque la parole.
— Euh… non, ce n’est pas ce que je voulais
dire… Tu n’es pas obligé d’avoir aimé ça…
— Oh! tu me donnes la permission de dire
que j’ai détesté ma soirée ? Merci beaucoup !
Mais tu sais, moi aussi, je suis capable d’être
hypocrite.
Avec un sourire artificiel plaqué sur les
lèvres, il débite son petit discours :
— Je te félicite, Clara, c’était génial, tes
petites scènes d’amour. C’était vraiment beau
de te voir te déhancher et coller ton Pascal à
tour de bras. Franchement, j’ai adoré.
Une fois de plus, il tourne les talons. Une
fois de plus, je l’agrippe par la manche. Furieuse,
déçue, humiliée.
— Suis-moi !
À ma grande surprise, il m’obéit sans
hésiter. Il a peut-être lui aussi besoin d’une
bonne discussion, malgré ses airs de dur.
D’ailleurs, ça ne lui ressemble absolument pas,
cette méchanceté, cette hargne qu’il déverse
sur moi depuis ce soir, au restaurant. Ce matin
encore, il prenait soin de ma cheville en y
mettant toute la douceur nécessaire… et peut-
être même un peu plus.
Assise à la fameuse table à pique-nique, j’ai
une pensée pour Philippe. Est-ce que Simon a
eu aussi mal, quand je l’ai laissé, que Philippe
en ce moment? Cette idée m’aide à retrouver
mon calme, et c’est d’une voix normale que
j’entreprends de détruire les arguments de
Simon.
— Premièrement, je ne suis pas hypocrite.
Je ne t’ai jamais rien caché. Si je ne t’ai pas dit
plus tôt que j’aimais Pascal, c’est parce que je
n’en étais pas sûre moi-même. J’aurais pu faire
pire et attendre d’être certaine que ça marche-
rait avec lui avant de te laisser, mais je ne
voulais pas te jouer dans le dos. Je te respecte
trop pour ça.
J’ai dit « respecte », pas « respectais », et je
crois qu’il a saisi la différence. Il baisse les yeux.
— Deuxièmement, ce soir, je ne me déhan-
chais pas, ou à peine. Pas assez pour qu’on
m’accuse d’indécence, en tout cas. Je dansais, je
ne pouvais quand même pas rester raide comme
un bout de bois ! Je ne vois pas pourquoi tu en
fais tout une histoire ! Et je ne me collais pas
sur Pascal à tour de bras, comme tu dis. Tu
t’imagines des choses !
Il soupire.
— C’est vrai, j’ai peut-être un peu grimpé
dans les rideaux. Mais tu aurais pu réfléchir
avant de venir présenter ton spectacle ici !
Surtout en sachant que j’y serais !
J’imagine Philippe à la place de Simon.
S’il avait eu à regarder Julie et Daniel danser
ensemble, seuls sur une scène, il aurait proba-
blement perdu les pédales, lui aussi.
— Je suis désolée. La dernière chose que je
veux, c’est te faire du mal. Je sais que je t’en ai
déjà assez fait… Mais pourquoi tu as accepté de
faire les éclairages du spectacle ? Tu aurais pu
dire non et rester chez toi !
— Je pensais que ça ne me ferait rien. Je
pensais vraiment que j’étais guéri de toi. Mais
en te voyant ce matin, la blessure s’est rouverte.
Je ne le savais pas si poète. Il y a donc des
facettes de Simon que je ne connais pas ? Mon
cœur se serre.
— Ça peut prendre du temps…
— Je sais.
Le ton de sa voix laisse entendre qu’il n’a
plus envie d’en parler. Il me reste cependant
une ou deux questions à poser :
— Tu m’en veux encore ?
— Un peu, oui. Mais moins qu’avant.
Il sourit à moitié, puis ajoute :
— Et un peu moins qu’au restaurant.
Je souris aussi.
— Tu crois que tu pourras me pardonner
un jour ?
Son sourire s’efface et il me répond d’un
ton sérieux :
— Sûrement. Mais il ne faudrait pas
s’imaginer n’importe quoi. Je ne pense pas
qu’on puisse encore être amis. Pas tout de
suite, en tous cas.
Je hoche la tête, un peu déçue. Claudia a
raison : je voudrais tout avoir, les garder tous
les deux, Pascal et Simon, mais je ne peux pas.
Est-ce que c’est toujours comme ça en amour ?
Est-ce qu’on perd toujours un ami quand on
gagne un amoureux ?
Je me lève lentement.
— Je devrai me contenter de ça, j’imagine.
Comme il ne dit rien, j’ajoute :
— Je suis contente de t’avoir parlé.
— Moi aussi, je suis content. On dirait
que tout est plus clair, maintenant, non ?
Je hoche la tête sans rien dire. Peut-être
justement parce qu’il n’y a plus rien à dire…
Nous retournons ensemble au chapiteau,
puis nous nous séparons sur un « À un de ces
jours » auquel je crois plus ou moins. J’ai l’im-
pression que je ne reverrai jamais Simon. Je me
sens comme si on venait de m’amputer d’une
partie de mon adolescence.
Heureusement, il y a Pascal, son sourire,
sa voix, ses bras... Quand j’arrive près de lui,
il a l’air vraiment content de me voir. Ça
me fait un bien immense. Il ne pose pas de
questions, mais je sais qu’il se demande où
j’étais passée. Plus tard, je lui raconterai
tout. Ou peut-être seulement l’essentiel…
On verra.
Le reste de la soirée passe comme un éclair.
Avant que j’aie le temps de m’en rendre compte,
Pascal regarde sa montre et m’annonce qu’il
est l’heure d’aller rejoindre ma mère. Celle-ci
nous a bien dit qu’elle nous attendrait à la sortie
à une heure. Elle a assisté au spectacle, bien sûr,
avec ma tante Lucie. Elles avaient l’air tellement
fières de moi quand elles m’ont félicitée, que
juste pour voir leur expression, ça valait la
peine de faire tout ce chemin.
Le trajet jusqu’au chalet est plutôt silen-
cieux. Alain a ses écouteurs sur les oreilles, Jean-
François s’est presque endormi sur son siège
et Pascal ne dit pas trois mots. Tout le monde
semble vidé. J’imagine qu’ils embarqueraient
dans la conversation si j’en amorçais une, mais
je n’ai pas envie de parler pour ne rien dire.
Je garde mes mots et ma salive pour plus tard.
J’en aurai besoin, je pense.
À peine cinq minutes après notre arrivée,
j’entends déjà Jean-François ronfler. Son
taux d’adrénaline doit baisser plus vite que la
moyenne… Moi, je suis encore gonflée à bloc.
Ma mère s’installe sur la chaise berçante avec
un livre. Il n’y aura donc pas moyen d’avoir une
conversation privée avec Pascal ici… Je ne pense
pas que ma mère acceptera que nous sortions
à cette heure-ci, mais je prends une chance :
— Maman, je peux aller marcher avec
Pascal ?
— Non.
La disparition de Pascal, l’autre nuit, doit
encore lui peser sur le cœur… Je n’insiste pas.
Me tournant vers Pascal, je soupire :
— J’imagine que ça peut attendre à
demain, ce qu’on a à se dire.
Il hoche la tête, l’air déçu. Avant de monter
dans l’échelle, il me prend dans ses bras, dépose
un baiser au creux de mon cou, puis un autre
sur ma tempe. Si je m’attendais à ça… Il se racle
la gorge.
— À demain.
— C’est ça. Bonne nuit.
Je me retrouve dans mon lit sans savoir
comment. Au rythme où bat mon cœur, c’est
clair qu’une autre nuit blanche s’annonce…
J’aurais bien besoin de Julie en ce moment, de
son oreille attentive et de ses commentaires
intelligents… Julie me connaît tellement, elle
aurait réussi à me rassurer, au moins assez pour
que je puisse m’endormir. Mais mon amie passe
encore la nuit chez Claudia. Du moins, c’est la
version officielle. Si ce n’est pas la vraie, je ne
veux pas le savoir. La voix de Philippe résonne
encore à mes oreilles…
Les événements de la journée défilent en
boucle dans ma tête. J’ai du mal à croire qu’ils
sont tous arrivés aujourd’hui, et pas en trois ou
quatre jours. Finalement, quand je pense à ce
soir, il y a de quoi s’encourager. Pascal semble
partant pour régler le problème. Même si je sais
que j’aurai probablement de la difficulté à le
faire parler autant que je voudrais, c’est un pas
dans la bonne direction.
Quand je pense qu’il y a quelques heures, je
me demandais si je l’aimais encore… Ce gars-là,
je l’ai dans la peau. Il m’a complètement ensor-
celée.
Les yeux fermés, j’imagine notre discussion
de demain. J’en suis au moment où Pascal me
prend dans ses bras en me disant que la vie sans
moi ne vaut pas la peine d’être vécue quand des
pas se font entendre, puis s’arrêtent à côté de
mon lit.
— Clara, tu dors ?
Mes rêves ont beau être très réalistes, cette
voix ne vient pas de ma tête. J’ouvre les yeux
mais je distingue à peine la silhouette de Pascal.
— Non, je ne dors pas. Ça fait trois nuits
que je ne dors pas, si tu veux savoir.
Il soupire.
— Tu n’es pas la seule. Tu me fais une
place ?
J’en reste sans voix. Il me boude pendant
trois jours, puis bang ! tout d’un coup il est prêt
à venir passer la nuit avec moi ! Dans mon lit !
Avec ma mère qui dort à côté, et Alain et Jean-
François au grenier! Pas trop gêné, le monsieur!
D’un ton impatient, il ajoute :
— Je n’ai pas l’intention de te violer, je
veux te parler. C’est ça que tu voulais, qu’on
parle, non ? Il y a juste la nuit qu’on est tran-
quille, et on ne dort pas ni l’un ni l’autre, alors…
Alors, je me pousse au bord du lit, lui
laissant la place qu’il demande. Le matelas
grince un peu quand il s’étend à côté de moi.
Une centaine d’images au moins défilent dans
ma tête. Je n’y peux rien, on ne contrôle pas
ses hormones.
Étendus sur le dos, côte à côte et les bras
de chaque côté du corps, nous osons à peine
respirer, et encore moins nous toucher. Comme
si le moindre contact pouvait causer une explo-
sion. La tension devient insupportable.
— Tu voulais parler, parle.
Ma tête, mon regard sont tellement fixes
qu’on pourrait croire que je m’adresse au plafond.
Pascal ne fait pas mieux, mais au moins, il parle,
et pas pour ne rien dire.
— J’imagine que te dire que je t’aime, ça
ne sera pas assez, hein ?
Mon cœur fait trois pirouettes. Je réussis
à articuler :
— Non, mais ça serait un bon début.
Pascal tourne la tête vers moi.
— Je m’excuse pour les derniers jours. Je
m’excuse si je t’ai fait de la peine, je m’excuse
si je t’ai fait honte, et je m’excuse si tu as cru
que je ne t’aimais plus. Je t’aime, même si ça
ne paraissait pas. Mais…
Et il se tait. Est-ce qu’il va falloir que je lui
arrache chaque mot de force ? À ce rythme-là,
la nuit va être longue !
— Mais quoi ? Tu m’aimes, mais quoi ?
Ses yeux retournent au plafond.
— Mais j’aurais aimé que tu me com-
prennes plus. J’aurais aimé que tu m’aides
avec Philippe, que tu essaies de convaincre
Julie de rester avec lui…
— J’ai essayé.
— Pas assez, peut-être.
— Honnêtement, Pascal, je trouve que ce
n’était pas de nos affaires. Julie est assez grande
pour savoir ce qu’elle veut. Philippe est assez
fort pour se sortir de sa peine d’amour sans que
tu le portes sur tes épaules et sans retomber
dans ses vieilles habitudes. Tu n’es pas sa mère.
Tu as pris beaucoup trop de place dans cette
histoire-là.
— C’est exactement ce que Philippe m’a
dit. Mais je le connais, je sais qu’il est fragile.
— Tu ne le connais peut-être pas aussi bien
que tu crois. Le Philippe que tu connais, toi,
c’est celui d’avant. Il y a un gros bout de sa vie,
le plus important, qu’il a vécu sans toi. Il a
changé, toi aussi, et les circonstances aussi…
J’ai l’impression qu’il est solide, maintenant.
Plus que moi, en tout cas.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Je prends une grande inspiration, puis je
me lance :
— Je te jure, Pascal, cet après-midi, j’étais
presque prête à te laisser. Pas tout à fait, mais
presque.
J’ai l’impression de tomber dans un pré-
cipice, et je sens Pascal tomber avec moi. Les
yeux mouillés, je continue :
— Je t’aime, je t’adore, tu me vires à l’envers
chaque fois que tu me touches, mais je ne
suis pas certaine de pouvoir te supporter encore
longtemps. Si c’est le vrai Pascal que j’ai vu
ces derniers jours, je ne pourrai pas l’endurer.
Sinon, dépêche-toi de ramener le gars que
j’aime avant que je finisse par te détester pour
vrai.
Le silence, le maudit silence menace encore
de s’installer… mais pas pour longtemps. Pascal
se remet à parler avec une voix un peu plus
sèche que d’habitude.
— Tu veux savoir ce que j’aurais envie
de faire ?
— Je ne suis pas certaine, mais dis-le quand
même…
— J’aurais envie de me lever, de partir et de
faire semblant que cette discussion n’a jamais
eu lieu. Mais je ne le ferai pas, parce que tu avais
raison, cet après-midi : se sauver ne règle rien.
Sauf que je ne sais pas quoi te dire. Je peux te
promettre d’essayer de m’améliorer, mais je ne
peux pas te promettre de réussir.
Je m’essuie les yeux. Pascal rajoute plus
doucement :
— Et j’espère que c’est la dernière fois que
je te fais pleurer.
Avec un rire nerveux, je réplique :
— Ça, ça me surprendrait ! Et je n’ai
sûrement pas fini de te faire enrager…
Je devine son sourire dans le noir. Rassurée,
je me tourne vers lui.
— Pascal… Prends-moi dans tes bras,
tu veux ?
Il n’hésite pas une seconde. Je crois que,
comme moi, il a attendu ce moment toute la
journée.
Ma chute s’est arrêtée. Je ne suis plus au
bord d’un précipice, mais dans mon lit, dans
les bras de Pascal, et la vie est belle.
Chapitre 11

Le matin nous trouve endormis dans les bras


l’un de l’autre. Le matin… et ma mère.
À l’entendre brasser ses chaudrons, je
devine qu’elle n’est pas enchantée de sa décou-
verte. Je sens que je vais avoir droit à tout un
discours… À côté de moi, Pascal dort comme
un ange. Un simple coup d’œil vers lui me
convainc que ça en valait la peine et me donne
le courage de me lever. Aussi bien affronter
la colère de ma mère tout de suite, je pourrai
passer à autre chose après.
J’ai beau faire la brave, je ne me sens quand
même pas très hardie. En fait, j’ai l’impression
d’avoir de nouveau cinq ans et d’attendre ma
punition après une grosse bêtise. Ma mère ne
me laisse même pas le temps de lui dire bonjour.
— Tu peux commencer à faire tes
bagages, on part après le déjeuner.
— Quoi ?
Mon cerveau engourdi se réveille tout à
coup. Claudia et moi avions fait des plans et je
comptais sur cette journée pour redorer l’image
de Pascal auprès de mes amis.
— Tu avais dit qu’on resterait jusqu’à
mercredi !
— J’ai changé d’idée.
Moi qui avais l’intention d’être la plus
douce, la plus angélique des filles pour calmer
ma mère, me voilà qui parle plus fort qu’elle.
— Maman, franchement, faudrait pas
capoter !
Elle interrompt son ménage d’armoire pour
me regarder dans les yeux. Décidément, j’ai
cinq ans.
— Je n’ai pas capoté quand Pascal a disparu
sans rien dire à personne et qu’il est revenu au
milieu de la nuit. Je n’ai pas capoté quand Julie
a fait son drame et qu’elle a tout laissé là pour
aller s’installer chez Claudia. Je n’ai pas capoté
devant l’air bête que Pascal s’obstine à nous
servir 24 heures sur 24 depuis trois jours. Je n’ai
pas capoté quand tu t’es foulé la cheville. Mais
il y a des limites à tout! Tu m’excuseras, mais je
trouve que j’ai le droit de «capoter», comme tu
dis, en te trouvant dans le même lit que Pascal!
Aie… Je réplique mollement :
— Il n’est pas revenu en plein milieu de
la nuit, il était juste dix heures et demie…
Elle n’a même pas l’air de m’entendre.
— Avez-vous pensé à ce que vous faisiez,
au moins ?
Dans le langage de ma mère, ça veut dire
« Avez-vous utilisé un condom ? » Là-dessus,
heureusement, je n’ai pas à me sentir coupable.
— On n’a pas eu besoin de penser, maman,
il ne s’est rien passé. Rien, je te jure !
Elle me regarde avec une de ces expressions…
— Bon, si tu veux vraiment tout savoir,
il s’est passé plein de choses, mais rien de ce
que tu penses. Rien de physique, en tout
cas. Ça allait mal, et maintenant ça va bien.
On a parlé, c’est tout. On n’a pas besoin de
condom pour se parler, quand même ?
Est-ce qu’elle va arrêter de me regarder
comme ça ? Je sens que je vais perdre patience,
moi !
Pascal sort de la chambre au moment où
j’ouvre la bouche. Je ne sais pas si c’est un bon
moment ou non, mais je suis tout de même
contente de le voir.
— Bonjour.
Il a l’air un peu gêné. Tant mieux! Pourquoi
est-ce que je devrais être la seule à me sentir
dans mes petits souliers ? Il s’assoit à côté de
moi avec l’expression de quelqu’un qui attend
sa condamnation. Ma mère nous regarde tour
à tour, l’air de se demander ce qu’elle va faire
de nous.
— C’est vrai, ce que raconte Clara ?
— Je ne sais pas, je ne l’ai pas entendue.
— Elle dit qu’il ne s’est rien passé.
Pascal tourne la tête vers moi et je m’em-
presse de préciser :
— Rien de physique, j’ai dit.
Pascal regarde ma mère dans les yeux. Pour
quelqu’un d’aussi réservé, il a beaucoup
d’assurance, je trouve.
— Je ne peux pas dire que je ne l’ai pas
touchée, je l’ai eue dans les bras toute la nuit.
Et pour l’instant, c’est assez.
Maman semble beaucoup aimer cette
réponse. Encouragée par son changement d’ex-
pression, j’ajoute :
— Penses-tu qu’on aurait pu faire l’amour
pendant que tu étais dans la chambre à côté ?
En entendant les mots « faire l’amour »,
Pascal tourne au rouge framboise en un clin
d’œil. C’est probablement ce changement de
teint qui finit de convaincre ma mère. Elle
soupire pour la forme et concède :
— Bon, je vous laisse une journée de plus,
mais on part demain.
Je connais assez ma mère pour savoir que
je peux me compter chanceuse et que ça ne
vaut pas la peine d’essayer de la convaincre de
rester plus longtemps. De toute façon, je ne suis
pas sûre que j’aurais moi-même envie de rester
jusqu’à mercredi, comme prévu. Je plante un
baiser sur sa joue.
— Merci, maman, tu es la meilleure.
Elle paraît contente mais ajoute :
— Il va quand même falloir qu’on se parle,
une fois revenues à la maison.
Je me sers un bol de céréales et commence
à manger en me disant que ma mère pourrait
me demander n’importe quoi, je suis prête à
tout accepter.
— Quand tu voudras, maman. En atten-
dant, vas-tu pouvoir venir nous conduire au
festival tantôt ? J’ai promis à Claudia que je
l’aiderais avec ses hot dogs, et il y a le concours
amateur cet après-midi…
Pascal se racle la gorge.
— Je vais rester ici, moi.
Je m’étouffe à moitié avec ma bouchée de
céréales. Pascal étale sa confiture sur son pain
comme si sa vie en dépendait.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, tu
restes ici ?
— J’irai te rejoindre plus tard. J’ai quelque
chose à faire avant.
— Et tu vas venir me rejoindre comment ?
Maman ne fera pas l’aller-retour vingt-cinq fois!
Ma mère rétorque :
— C’est correct, Clara, ça ne me dérange
pas. De toute façon, Lucie travaille, aujourd’hui.
Pascal sourit.
— En échange, je vous aiderai pour le
ménage.
Ils sont tous tombés sur la tête ou quoi? Ma
mère, qui rouspète une fois sur deux quand je
lui demande de me conduire quelque part, a
l’air enchanté de servir de chauffeur à Pascal ;
et Pascal s’offre pour faire du ménage… Je
bougonne :
— Ça doit être vraiment important, ce
que tu as à faire…
— Très. Quand tu sauras ce que c’est, tu
seras d’accord avec moi.
Je ne suis pas moins curieuse qu’une autre,
alors je demande :
— C’est quoi ?
Sourire mystérieux et irrésistible de mon
amoureux.
— Tu le sauras en temps et lieu, ma chère.
Je continue de manger en silence. C’est à
peine si je dis bonjour à Jean-François quand
il s’assit en face de moi. Je mange en silence, je
m’habille en silence, je sors en silence. Pascal
me suit dehors et m’attrape par le bras.
— Tu boudes, Clara ?
— Non, je ne boude pas. Je suis déçue. Je
pensais qu’on allait passer la journée ensemble.
Je pensais que tu avais compris que j’ai besoin
d’être avec toi…
— Je sais. Moi aussi, je donnerais n’im-
porte quoi pour passer la journée avec toi.
Mais j’ai vraiment quelque chose d’important
à faire.
J’hésite. Pascal s’en aperçoit.
— Il y a autre chose ?
— Oui. Mes amis te prennent pour un
snob et un sans-cœur. J’aurais aimé que tu leur
laisses une autre image…
Pascal me prend dans ses bras.
— Je te promets que je vais aller te rejoindre
aussitôt que possible, et que je vais tout faire
pour charmer tout le monde. Même Simon,
si tu y tiens. À la fin de l’après-midi, ils vont
m’adorer, et tu vas être jalouse de toutes les filles
qui vont me tourner autour.
J’éclate de rire. Mon Dieu que ça fait du
bien !
— J’ai hâte de voir ça !
Je passe les bras autour de son cou et ajoute
plus sérieusement :
— Tu m’as manqué.
Il me serre contre lui et murmure d’une
voix un peu rauque :
— Toi aussi. Beaucoup. Tu me manques
encore.
Je regrette presque d’avoir convaincu ma
mère de rester jusqu’à demain ; j’ai soudain très
hâte de me retrouver tranquille avec Pascal,
sans tout ce monde autour de nous…
Quand sa bouche se pose sur la mienne, j’ai
l’impression de revivre notre premier baiser
tellement mon cœur bat fort. Il existe une
facette de Pascal que je suis la seule à connaître :
son côté doux et tendre, sa voix qui murmure
quand je suis dans ses bras, le regard qu’il pose
sur moi quand nous sommes seuls, sa façon de
me toucher… Chaque fois, j’ai l’impression de
le redécouvrir. Je comprends mes amis de
s’être demandé pourquoi je restais avec lui.
Mais s’ils connaissaient ce Pascal-là, ils ne
se poseraient même pas la question. Dire
que j’ai failli le laisser… Et dire que j’ai passé
la nuit dans ses bras !
Je me dégage à contrecœur.
— Les autres m’attendent. Tu me pro-
mets de venir le plus vite possible ?
— Promis juré. Et je te promets que je ne
te ferai pas honte.
— Bon… À tantôt, alors.
Il reste au pied de l’escalier pendant que je
me dirige vers l’auto. Juste avant que je referme
la porte, je l’entends crier :
— Je t’aime, Clara Dubé !
En surprenant mon sourire rayonnant
quand je m’assois à côté d’elle, ma mère me
fait un clin d’œil.

d f d

Pascal a tenu parole. Il est arrivé en début


d’après-midi, tout sourire et l’air content d’être
là. Il n’a lâché ma main que le temps de manger
ses trois hot dogs. Je flottais. Je flotte encore,
d’ailleurs. Le Pascal de cet après-midi a beaucoup
impressionné mes amis, et je dois dire qu’il m’a
impressionnée aussi.
Suivant les consignes de madame ma mère,
nous sommes revenus au chalet en début de
soirée, le temps de terminer les bagages et de
faire un dernier feu sur la plage. J’achève le
ménage de la chambre avec Julie quand Pascal
apparaît sur le seuil.
— Clara, il faut que je te parle.
— Ce ne sera pas long, j’en ai pour cinq
minutes.
Sans regarder Pascal, Julie marmonne :
— Vas-y, je peux finir toute seule.
Je n’ai pas le courage de protester. L’air
sérieux de Pascal a piqué ma curiosité.
Je suis encore plus intriguée quand il me
propose d’aller marcher sur la plage. Mon amou-
reux deviendrait-il romantique ? C’est plutôt
louche ! En plus, il a l’air nerveux. Il ne va pas
me demander en mariage, quand même ?
Main dans la main, nous descendons
jusqu’au bord de l’eau. Les derniers rayons du
soleil font scintiller la mer. Un peu moqueuse,
je remarque :
— Décidément, tu as le sens de la mise
en scène.
Pascal me fait un petit sourire crispé. J’ai
l’impression qu’il est très loin d’ici.
— Clara… J’ai dit que je voulais te parler,
mais en fait, je voulais plutôt te donner ça.
Il sort une feuille de papier d’une poche de
son manteau.
— C’est ça, ce que j’avais d’important à
faire. Ça m’a pris presque deux heures pour
l’écrire.
Le cœur battant un peu trop fort, je prends
sa feuille. Je suis curieuse, évidemment, mais
je me demande si j’ai vraiment envie de savoir
ce qu’il a écrit.
— C’est pas une lettre de rupture, j’espère?
Je voulais avoir l’air de blaguer, mais j’ai
plutôt l’air de supplier.
— Non ! Pas du tout ! C’est même le
contraire… Lis-la, tu vas voir.
Je déplie la feuille. Pascal écrit tout petit,
alors, une feuille recto-verso, pour lui, ça équi-
vaut à un énorme discours. Heureusement, il
écrit assez bien, alors ça ne me prendra pas trois
heures à déchiffrer son message.
Chère Clara,
Je m’en veux de commencer d’une façon aussi
banale, mais comme je n’ai rien trouvé de mieux…
J’ai décidé de t’écrire cette lettre parce que je
n’arrive pas à te dire tout ce que j’aurais à te dire.
J’ai essayé hier, quand je suis allé te retrouver dans
ta chambre, mais je n’ai pas réussi. Des fois, quand
j’essaie de te parler, les mots restent coincés, ou mes
idées s’embrouillent… Je ne sais pas si tu peux
comprendre. Toi, tu sembles toujours tellement
sûre de toi, et les mots te viennent tout seuls.
Je murmure : « Pas tout le temps. » Pascal
ne m’entend même pas. Il a l’air terriblement
nerveux.
D’abord, je veux m’excuser encore pour les
derniers jours. Tu as parfaitement raison, je n’aurais
pas dû laisser l’histoire de Philippe et Julie s’immiscer
entre nous, ce n’était pas de mes affaires. Mais je
n’ai pas pu m’en empêcher, surtout que c’est à
cause de moi qu’ils se sont rencontrés.
À côté de moi, Pascal grogne sans me
regarder :
— Je vais aller faire un tour. Tu viendras
me rejoindre quand tu auras fini.
Je le regarde s’éloigner lentement, les mains
dans les poches et la tête basse. J’aurais envie de
courir après lui mais je dois d’abord finir sa
lettre.
En fait, ce n’est pas seulement l’histoire de
Philippe et de Julie qui m’a mis en boule. C’est
surtout le fait que je me suis rendu compte que j’étais
vulnérable, moi aussi. Comme je te l’ai déjà dit une
fois, depuis que tu es arrivée dans le décor, je n’ai
plus l’impression de décider de grand-chose. On
dirait que j’ai perdu le contrôle sur ma vie. Que
j’ai perdu le contrôle sur mon cœur, surtout. Quand
j’ai compris que ce qui est arrivé à Philippe pourrait
m’arriver à moi aussi, ça m’a fait tout un choc. Tu
sais comme j’aime inventer des scénarios… Je m’en
suis monté tout un! C’est fou, mais je t’en ai voulu.
Je n’aimais pas savoir que tu avais un pouvoir
comme ça sur moi. Je n’aime toujours pas ça, mais
je commence à me faire à l’idée.
Je me doutais que ce serait un peu compliqué
de t’aimer, mais je me rends compte, finalement,
que c’est peut-être moi le plus compliqué de nous
deux.
J’aimerais pouvoir te balancer des « je t’aime »
aux cinq minutes et faire comme si ça n’avait pas
d’importance, mais je ne peux pas. Ça ne serait
pas moi. Tu es la première fille que j’aime. Ça
compte, quand même. Je ne sais pas combien de
temps ça va durer entre toi et moi et je préfère ne
pas trop y penser. J’aime mieux ne pas imaginer
ce que ce serait si tu arrêtais de m’aimer.
J’ai l’impression que je ne suis pas très cohérent.
C’est parce que je mets mes idées sur papier sans
réfléchir, comme elles viennent… J’espère que tu
comprends ce que je veux dire. J’espère que c’est
assez clair pour expliquer mon comportement des
derniers jours, et peut-être même pour l’excuser.
Pour finir, j’aimerais que tu saches que j’ai
quand même passé de bons moments ici… surtout
la nuit dernière. Ça a racheté beaucoup de choses,
non ?
Pascal
Ouf !
Qu’est-ce que je vais répondre à ça ? Et
qu’est-ce que Pascal attend de moi? Il a toujours
les mains dans les poches, mais il a relevé la tête
et regarde vers l’horizon. Je voudrais pouvoir
lire dans ses pensées. Une chose est sûre, je ne
l’ai jamais vu aussi tendu.
Je m’approche de lui en prenant mon temps,
pour laisser mon cerveau digérer tout ça et pré-
parer un semblant de réponse Pascal ne tourne
même pas la tête vers moi.
— Je ne sais pas quoi te dire.
— Ne dis rien, alors.
— Non… Je ne sais pas quoi dire, mais
je sais que je dois dire quelque chose. Laisse-
moi juste réfléchir un peu. Tu as pris deux
heures pour écrire ta lettre, je dois bien avoir
droit à deux minutes de réflexion !
Enfin, un sourire ! Ou plutôt, un début de
sourire, mais c’est quand même mieux que rien.
— Prends tout le temps que tu voudras,
on a jusqu’à demain matin.
La mer est calme, aujourd’hui. On entend
seulement un petit clapotis et le cri d’un goéland
de temps en temps. Je n’ai pas envie de parler.
C’est un moment pour être heureux, pour se
toucher, pour s’embrasser, pas pour se creuser
la tête à trouver les bons mots… Je finis quand
même par prendre la parole.
— Pascal… Toi aussi, tu as un pouvoir sur
moi. Ça marche dans les deux sens, ces affaires-
là. Penses-tu que je le prendrais avec un sourire
si tu m’annonçais que tu ne m’aimes plus ?
Pourquoi tu penses que j’ai passé la fin de
semaine au bord des larmes ? En amour, c’est
comme pour autre chose, on donne et on reçoit.
Et il faut accepter de se laisser aller un peu. Ce
n’est pas toujours une mauvaise chose d’être
vulnérable.
Il me regarde, maintenant, et droit dans les
yeux à part ça. Ma conversation avec Julie
sur l’amour qui ne dure pas toujours me
revient à l’esprit. Je continue :
— Je ne peux pas te promettre que je
t’aimerai toujours. J’ai seize ans ! Je ne sais pas
ce que l’avenir me réserve… Nous réserve ! Je
t’aime aujourd’hui, je t’aimerai demain et la
semaine prochaine… et l’an prochain aussi,
peut-être… probablement…
Pascal a des yeux magnifiques, même
derrière ses lunettes. Des yeux qui donnent
envie de tout promettre. Mais je ne peux pas
faire n’importe quelle promesse. Je prends sa
main.
— Je t’aime tellement, Pascal, tellement…
Pour toujours, peut-être. Ou peut-être pas.
Personne ne le sait. La seule façon de le savoir,
c’est de continuer, non ? Tu veux ?
S’il répond non, je perds connaissance, c’est
sûr. Mon cœur ne le supportera pas.
Il penche la tête de côté avec un sourire qui
me donne envie de ravaler mes paroles. En ce
moment, je serais prête à lui promettre amour
et fidélité jusqu’à la fin de mes jours.
— Évidemment, je veux.
Il m’attire dans ses bras et glisse à mon
oreille :
— Si on profitait du coucher de soleil,
maintenant ?
Les bras autour de son cou, ma bouche sur
la sienne et les yeux fermés, je ne vois rien de
son fameux coucher de soleil et je m’en fiche.
Il y en aura bien d’autres…
Fiches d’exploitation pédagogique
Vous pouvez vous les procurer sur notre site Internet
à la section jeunesse / matériel pédagogique.

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2

En plein cœur
TANIA BOULET
Illustration : Carl Pelletier

Clara le savait dès le départ : être amoureuse de


Pascal, ce serait passionnant, intense, mais pas
toujours facile ! Son beau metteur en scène a un
talent fou pour créer des spectacles, il est parfait
dans l’intimité, mais les choses se gâtent dès que
les autres arrivent dans le décor… Clara attend
donc avec impatience les vacances estivales
remplies de journées en tête-à-tête avec son
amoureux. Mais voilà que s’amène Daniel, le
frère aîné de Pascal. Entre les deux, une grande
tension règne depuis des années. Une tension
qui devient insoutenable quand Daniel, terri­
blement séducteur, vient menacer le nouveau
bonheur des meilleurs amis de Clara et Pascal.
Soudain, toutes les raisons sont bonnes pour
s’éloigner de Daniel. Mais est-ce vraiment judi-
cieux d’aller participer au festival organisé par
les anciens amis de Clara ? Surtout sachant que
son ex-amoureux fait partie des organisateurs…

Dans cette suite du roman


Photo : © Martine Doyon

Envers et contre tous, Tania


Boulet nous permet de retrou-
ver Clara et Pascal, Julie et
Philippe… deux couples, une
bande d’amis… des personnages
qu’on aime pour leurs natures passionnées, leur
intensité, leur intelligence et les liens solides
qui les unissent.

62

TITAN
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