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CHOSE

Les choses sans maître: notion,


régime
3 DÉCEMBRE 2019  / AURÉLIEN BAMDÉ   / POSTER UN COMMENTAIRE

I) Notion
Appelés indistinctement biens « vacants » ou « choses non appropriées », les choses
sans maître présentent la caractéristique d’être des choses qui, par leur nature, sont
susceptibles de propriété privée mais qui n’ont jamais fait l’objet d’un rapport
juridique parce que personne n’a jamais songé à se les approprier ou qui ont cessé d’en
faire l’objet parce que celui qui avait un droit de propriété l’a perdu.

À la différence des choses communes, les choses sans maître sont appropriables, bien
que non appropriées. À cet égard, on en distingue classiquement deux sortes :

 Les res nullius: il s’agit de choses mobilières non encore appropriées, mais


susceptibles de l’être par occupation
 Les res derelictae: il s’agit de choses mobilières qui ont déjà été appropriées
mais qui ont ensuite été abandonnées par leur ancien maître. Ces choses
peuvent faire l’objet d’une nouvelle appropriation
Les choses sans maître présentent ainsi la caractéristique d’être des biens en puissance,
en ce sens qu’il leur suffit d’être appropriées par une personne privée ou publique pour
accéder à ce statut.

À l’examen, les choses qui relèvent de cette catégorie sont peu nombreuses, en raison
du régime juridique particulier appliqué aux immeubles vacants et aux successions en
déshérence.

II) Domaine
L’article L. 1123-1 du Code général de la propriété des personnes publiques dispose
que sont considérés comme n’ayant pas de maître les biens autres que ceux relevant de
l’article L. 1122-1 et qui :
 Soit font partie d’une succession ouverte depuis plus de trente ans et pour
laquelle aucun successible ne s’est présenté ;
 Soit sont des immeubles qui n’ont pas de propriétaire connu et pour lesquels
depuis plus de trois ans la taxe foncière sur les propriétés bâties n’a pas été
acquittée ou a été acquittée par un tiers. Ces dispositions ne font pas obstacle à
l’application des règles de droit civil relatives à la prescription ;
 Soit sont des immeubles qui n’ont pas de propriétaire connu, qui ne sont pas
assujettis à la taxe foncière sur les propriétés bâties et pour lesquels, depuis plus
de trois ans, la taxe foncière sur les propriétés non bâties n’a pas été acquittée
ou a été acquittée par un tiers. Le présent 3° ne fait pas obstacle à l’application
des règles de droit civil relatives à la prescription.
Il ressort de cette disposition que, tant les immeubles vacants, que les choses
provenant de successions en déshérence échappent au statut de chose sans maître.

==> S’agissant des immeubles vacants


L’article 713 du Code civil dispose que « les biens qui n’ont pas de maître
appartiennent à la commune sur le territoire de laquelle ils sont situés. Par
délibération du conseil municipal, la commune peut renoncer à exercer ses droits, sur
tout ou partie de son territoire, au profit de l’établissement public de coopération
intercommunale à fiscalité propre dont elle est membre. Les biens sans maître sont
alors réputés appartenir à l’établissement public de coopération intercommunale à
fiscalité propre. »
En dépit de sa formulation générale, l’article 713 du code civil ne s’applique qu’aux
immeubles. Dès qu’un immeuble n’a plus de maître, sa propriété est attribuée à la
Commune et, le cas échéant, si elle y renonce, à l’État.

Le fondement de cette règle est, en général, recherché dans le droit souverain de l’État.
Celui-ci disposerait sur tous les biens situés sur son territoire, d’une sorte de droit
éminent qui se réaliserait uniquement lorsque ces biens sont abandonnés ou en
déshérence.

Le Doyen Jean Carbonnier a parfaitement résumé cette conception en justifiant la


règle de la dévolution des biens vacants à l’État par le fait que les immeubles «  sont
une portion du territoire national. »
Cette dévolution ne s’opère néanmoins pas de plein droit : une procédure
d’appropriation est organisée aux articles L. 1123-2 et suivants du Code général de la
propriété des personnes publiques.

 S’agissant des immeubles qui n’ont pas de propriétaire connu et pour


lesquels depuis plus de trois ans la taxe foncière sur les propriétés bâties n’a
pas été acquittée ou a été acquittée par un tiers, l’article L. 1123-3 prévoit
que :
 Un arrêté du maire ou du président de l’établissement public de
coopération intercommunale à fiscalité propre pris dans les conditions
fixées par décret en Conseil d’Etat constate que l’immeuble satisfait aux
conditions mentionnées au 2° de l’article L. 1123-1. Il est procédé par les
soins du maire ou du président de l’établissement public de coopération
intercommunale à fiscalité propre à une publication et à un affichage de cet
arrêté et, s’il y a lieu, à une notification aux derniers domicile et résidence
du dernier propriétaire connu. Une notification est également adressée, si
l’immeuble est habité ou exploité, à l’habitant ou à l’exploitant ainsi qu’au
tiers qui aurait acquitté les taxes foncières. Cet arrêté est, dans tous les cas,
notifié au représentant de l’Etat dans le département.
 Dans le cas où un propriétaire ne s’est pas fait connaître dans un délai de
six mois à dater de l’accomplissement de la dernière des mesures de
publicité mentionnées au deuxième alinéa, l’immeuble est présumé sans
maître. La commune ou l’établissement public de coopération
intercommunale à fiscalité propre peut, par délibération de son organe
délibérant, l’incorporer dans son domaine. Cette incorporation est constatée
par arrêté du maire ou du président de l’établissement public de coopération
intercommunale à fiscalité propre.
 A défaut de délibération prise dans un délai de six mois à compter de la
vacance présumée du bien, la propriété de celui-ci est attribuée à l’Etat.
Toutefois, lorsque le bien est situé dans l’une des zones définies à l’article
L. 322-1 du code de l’environnement, la propriété est transférée au
Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres lorsqu’il en fait la
demande ou, à défaut, au conservatoire régional d’espaces naturels agréé au
titre de l’article L. 414-11 du même code lorsqu’il en fait la demande. Le
transfert du bien est constaté par un acte administratif.
 S’agissant des immeubles qui n’ont pas de propriétaire connu, qui ne sont
pas assujettis à la taxe foncière sur les propriétés bâties et pour lesquels,
depuis plus de trois ans, la taxe foncière sur les propriétés non bâties n’a pas
été acquittée ou a été acquittée par un tiers, l’article L. 1123-4 prévoit que :
 Au 1er mars de chaque année, les centres des impôts fonciers signalent
au représentant de l’Etat dans le département les immeubles satisfaisant aux
conditions prévues au même 3°. Au plus tard le 1er juin de chaque année, le
représentant de l’Etat dans le département arrête la liste de ces immeubles
par commune et la transmet au maire de chaque commune concernée. Le
représentant de l’Etat dans le département et le maire de chaque commune
concernée procèdent à une publication et à un affichage de cet arrêté ainsi
que, s’il y a lieu, à une notification aux derniers domicile et résidence du
dernier propriétaire connu. Une notification est également adressée, si
l’immeuble est habité ou exploité, à l’habitant ou à l’exploitant ainsi qu’au
tiers qui a acquitté les taxes foncières.
 Dans le cas où un propriétaire ne s’est pas fait connaître dans un délai de
six mois à compter de l’accomplissement de la dernière des mesures de
publicité mentionnées au deuxième alinéa du présent article, l’immeuble est
présumé sans maître. Le représentant de l’Etat dans le département notifie
cette présomption au maire de la commune dans laquelle est situé le bien.
 La commune dans laquelle est situé ce bien peut, par délibération du
conseil municipal, l’incorporer dans le domaine communal. Cette
incorporation est constatée par arrêté du maire. A défaut de délibération
prise dans un délai de six mois à compter de la notification de la vacance
présumée du bien, la propriété de celui-ci est attribuée à l’Etat. Toutefois,
lorsque le bien est situé dans l’une des zones définies à l’article L. 322-1 du
code de l’environnement, la propriété est transférée au Conservatoire de
l’espace littoral et des rivages lacustres lorsqu’il en fait la demande ou, à
défaut, au conservatoire régional d’espaces naturels agréé au titre de
l’article L. 414-11 du même code lorsqu’il en fait la demande. Le transfert
du bien est constaté par un acte administratif.
Enfin, il est prévu à l’article L. 2220-20 du même Code que « lorsque la propriété
d’un immeuble a été attribuée, dans les conditions fixées à l’article L. 1123-3, à une
commune, à un établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre
ou, à défaut, à l’État, le propriétaire ou ses ayants droit sont en droit d’en exiger la
restitution ».
==> S’agissant des successions en déshérence
La règle de dévolution des biens vacants à l’État trouve sa pleine expression en
matière de succession.

L’article 539 du Code civil dispose en ce sens que « les biens des personnes qui
décèdent sans héritiers ou dont les successions sont abandonnées appartiennent à
l’État. »
La règle ainsi posée se justifierait par la nécessité de prévenir les désordres que ne
manqueraient pas de provoquer les prétentions concurrentes de ceux qui chercheraient
à être les premiers occupants des successions vacantes.

Portalis analysait en ces termes le pouvoir souverain reconnu à l’État dans ce


domaine : « sur des biens vacants par la mort du propriétaire, on ne voit d’abord
d’autre droit proprement dit que le droit même de l’État. Mais que l’on ne s’y
méprenne pas, ce droit n’est pas et ne peut pas être un droit d’hérédité, c’est un
simple droit d’administration et de gouvernement. Jamais le droit de succéder aux
fortunes privées n’a fait partie des prérogatives attachées à la puissance publique
(…). L’État ne succède pas. »
Dans un arrêt remarqué rendu en date du 6 avril 1994, la Cour de cassation a
clairement établi dans ce sens la nature des droits de l’État qui reçoit une succession
en déshérence.

Elle a, en effet, jugé que « l’article 539 du code civil n’établit aucune distinction entre
les biens vacants et sans maître et ceux des personnes qui décèdent sans héritiers ou
dont les successions sont abandonnées, ces deux catégories de biens appartenant au
domaine public ; que c’est en vertu de sa souveraineté que l’État recueille les biens
d’une succession en déshérence, l’envoi en possession qu’il est tenu de demander
ayant pour effet de lui conférer la saisine, mais non la qualité d’héritier » (Cass.
1ère  civ. 6 avr. 1994, n°92-13462).
À la différence des immeubles vacants, les choses issues d’une succession en
déshérence sont dévolues, de plein droit, à l’État.

Dans un arrêt du 14 novembre 2006, la Cour de cassation a affirmé en ce sens que


« les biens des personnes qui décèdent sans héritiers ou dont les successions sont
abandonnées appartiennent à l’État, que l’acquisition par l’État des biens visés aux
articles 539 et 713 du code civil se produit de plein droit » (Cass. 1ère  civ. 14 nov.
2006, n°03-13473).
S’agissant des modalités de la dévolution, l’article 811 du Code civil dispose que
« lorsque l’État prétend à la succession d’une personne qui décède sans héritier ou à
une succession abandonnée, il doit en demander l’envoi en possession au tribunal. »
III) Appropriation
Le mode d’appropriation des choses sans maîtres est l’occupation. Bien que non
envisagée à l’article 712 du Code civil, disposition qui énonce les modes d’acquisition
de la propriété, l’occupation consiste pour une personne à appréhender un bien sans
maître avec la volonté d’en devenir propriétaire.

L’appréhension matérielle combinée à la volonté de réservation privative de la chose


sans maître emporte acquisition de la propriété.

Par l’effet de l’occupation, le propriétaire ne tient son droit de personne, raison pour
laquelle il n’a pas à souffrir des limites du droit de son prédécesseur. On dit ainsi de
l’occupation, qu’elle est le mode originaire d’acquisition de la propriété.

Manifestement, il est permis de rapprocher l’occupation de l’appropriation par l’État


des choses sans maître, dans la mesure où ce dernier il ne tient pas son droit de
propriété du précédent propriétaire.
À cet égard, si l’article 713 du Code civil avait été interprété dans son sens le plus
large, soit sans distinguer les meubles des immeubles, le mode originaire d’acquisition
de la propriété qu’est l’occupation n’aurait pas eu de place pour prospérer : toutes les
res nullius, toutes les res derelictae, appartiendraient à l’état.

C’est la raison pour laquelle, l’article 713 du Code civil a été interprété de manière
restrictive : il n’a vocation à s’appliquer qu’aux seuls immeubles. Réciproquement,
l’occupation ne peut produire ses effets que sur les meubles.

IV) Cas particulier des trésors


Bien qu’ils présentent l’apparence de choses sans maîtres, les trésors s’en distinguent
en ce qu’ils sont réputés être appropriés, mais par une personne dont on ignore
l’identité.

L’article 716 du Code civil définit les trésors comme « toute chose cachée ou enfouie
sur laquelle personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par le pur
effet du hasard ».
Dans un arrêt du 5 juillet 2017, la Cour de cassation a précisé que « seules peuvent
recevoir cette qualification les choses corporelles matériellement dissociables du
fonds dans lequel elles ont été trouvées et, comme telles, susceptibles
d’appropriation » (Cass. 1ère  civ. 5 juill. 2017, n°16-19340).
Aussi, le trésor ne se conçoit qu’à la condition, d’une part, qu’il consiste en un bien
meuble, d’autre part qu’il se distingue du fonds dans lequel il est enfoui.

Exemple : un minerai incorporé dans le sol n’est pas un trésor, dans la mesure où il est
indissociable du terrain. À l’inverse, un coffre enterré dans un jardin se distingue du
terrain où il est enterré.

La question qui alors se pose est de savoir comment déterminer à qui appartient un
trésor lorsqu’il est découvert.

Il ressort du premier alinéa de l’article 716 du Code civil qu’il y a lieu de distinguer
deux situations :

 Soit l’inventeur du trésor est le propriétaire du terrain dans lequel il était


enfoui auquel cas il lui appartient pour la totalité
 Soit l’inventeur du trésor est un tiers, auquel cas il devra partager son butin,
pour moitié, avec le propriétaire du terrain dans lequel il était enfoui
Reste que le véritable propriétaire du trésor pourra, s’il parvient à rapporter la preuve
de son droit, revendiquer la propriété du trésor.

À cet égard, l’article 2227 du Code civil dispose que « le droit de propriété est
imprescriptible ». Cette disposition a conduit la Cour de cassation a jugé dans un arrêt
du 6 juin 2018 que « celui qui découvre, par le pur effet du hasard, une chose cachée
ou enfouie a nécessairement conscience, au moment de la découverte, qu’il n’est pas
le propriétaire de cette chose, et ne peut être considéré comme un possesseur de
bonne foi ; que, par suite, il ne saurait se prévaloir des dispositions de l’article 2276
du code civil pour faire échec à l’action en revendication d’une chose ainsi
découverte, dont il prétend qu’elle constitue un trésor au sens de l’article 716, alinéa
2, du même code ; que, conformément à l’article 2227 de ce code, une telle action
n’est pas susceptible de prescription » (Cass. 1ère  civ. 6 juin 2018, n°17-16091).
Il ressort de cette décision que l’action en revendication d’un trésor ne se prescrit
jamais, de sorte qu’elle pourra être exercée plusieurs siècles après son enfouissement
(V. en ce sens T. civ. Seine, 1er juin 1949  : D. 1949, jurispr. p. 350, note G. Ripert ;
JCP G 1949, II, 5211).

Les choses communes: notion,


domaine, régime
2 DÉCEMBRE 2019  / AURÉLIEN BAMDÉ   / POSTER UN COMMENTAIRE

Pour accéder au statut de bien, une richesse ne doit pas seulement consister en une
chose, elle doit, en outre, être appropriable.

Rémy Libchaber définit l’appropriabilité comme l’aptitude d’une chose « à être
soustraite à un usage collectif, au profit d’une dévolution individuelle, exclusive de
toute intervention extérieure »[1]
Pour être un bien une chose doit, en d’autres termes, pouvoir donner lieu à réservation
individuelle.

À l’examen, toutes les choses ne sont pas susceptibles d’appropriation exclusive. Il


est, en effet, des cas où le droit refuse à une chose d’accéder au statut de bien :

 Soit parce qu’elle appartient à tous


 Soit parce qu’elle n’a été appropriée par personne
 Soit parce qu’elle est hors du commerce
Nous nous focaliserons ici sur les choses qui appartiennent à tous.
I) Notion
==> Origines

L’article 714 du Code civil prévoit que « il est des choses qui n’appartiennent à
personne et dont l’usage est commun à tous. »
Ce texte est inspiré des Institutes de Justinien qui, dès le VIe siècle, envisageaient
les res communes du droit romain comme « des choses qui sont par la loi de la nature
communes au genre humain : l’air, l’eau des rivières, la mer et par conséquent le
littoral des mers »[2]
Domat écrivait dans le même sens que « les cieux, les astres, la lumière, l’air et la
mer sont des biens tellement communs à toute la société des hommes, qu’aucun ne
peut s’en rendre le maître, ni en priver les autres ; et aussi la nature de la situation de
toutes ces choses est toute proportionnée à cet usage commun pour tous ».
Ainsi est-il des choses qui, parce qu’elles servent à l’usage de tous, ne peuvent être
appropriées individuellement et exclusivement. Ce sont les choses communes.

À l’examen, la notion de choses commune instituée par le Code civil se caractérise par
deux critères : la non-appropriation et l’usage ouvert à tous, en libre accès, sans cibler
le bénéfice d’une communauté strictement délimitée.

Certains juristes du XIXème siècle, comme Proudhon[3] ou Duranton[4] évoquaient, à


cet égard, l’institution de communautés « négatives » par refus de la propriété privée,
permettant à tous d’avoir accès à la chose.
La description des choses communes étant posée, se pose ensuite la question de leur
identification.

==> Les choses naturelles

D’aucuns considèrent que la qualification de chose commune tiendrait à leur nature.


Plus précisément, relèveraient de cette qualification toutes les choses naturelles
constitutives de l’environnement de l’homme : l’air, l’eau, la chaleur, la lumière du
soleil, le gibier sauvage, les poissons de la mer etc.

Reste que le caractère commun de certaines choses, ne fait pas obstacle à leur
appropriation individuelle.

Tel est le cas de l’air qui peut être comprimé dans une bouteille, de l’eau qui peut être
versée dans un récipient ou encore des rayons du soleil qui peuvent être captés par des
panneaux photovoltaïques.
Ainsi certaines choses communes peuvent parfaitement faire l’objet d’une occupation
privative.

Cette occupation demeure néanmoins limitée : une fois utilisée la chose commune a
vocation à être restituée à l’ensemble dont elle est issue. Sa réservation individuelle est
donc toujours temporaire.

==> Les ressources numériques

Pour certains auteurs, si l’article 714 du Code civil a initialement été créé au vu de ces
choses communes naturelles, rien n’empêche cependant, en adoptant une lecture
normative, d’en élargir l’application non seulement aux choses communes par nature
mais aussi aux choses communes par destination ou par affectation, telles que certains
communs numériques

Un auteur a avancé en ce sens que « selon une approche renouvelée de la notion de


choses communes, l’article 714 est interprété comme ayant une valeur normative et
non simplement descriptive d’un état des choses. Autrement dit, c’est parce qu’il y a
une réelle volonté de laisser à l’usage commun certaines choses qu’elles sont
qualifiées de choses communes et non en raison de leur nature. Celles-ci
n’appartiennent à personne car il faut que l’usage soit commun à tous »[5].
Dans ces conditions, il est soutenu qu’il serait parfaitement envisageable de
reconnaître à certaines ressources numériques le statut de choses communes au sens
de l’article 714 du Code civil.

À cet égard, plusieurs types de communs numériques peuvent être distingués :

 Les biens communs structurels ou vecteurs de communication: il peut s’agir


par exemple des logiciels libres ou des infrastructures d’internet – sa structure et
son architecture, à l’instar des noms de domaine ou des logiciels de transport
des données selon les normes TCP/IP qui lui permettent d’exister, font
d’internet un bien commun inappropriable, même si l’ensemble des « couches »
qui en constituent l’essence ne présentent pas toutes le même « potentiel de
commun »
 Les biens communs informationnels qui visent, non pas les vecteurs de
communication, mais les contenus et connaissances partagées, au sein desquels
on peut trouver de nouvelles formes de médias et de contenus propres ou
adaptés à la culture numérique (blog, conversations numériques, wikis, œuvres
protégées dont les auteurs ont choisi des modèles volontaires de partage,
notamment à travers les licences libres, éléments du domaine public
informationnel, données relevant de l’open data …).
Dans le droit fil de cette réflexion un rapport du Conseil national du numérique avait
conclu que l’internet devait être regardé comme une « ressource essentielle au
développement de nos sociétés tant du point de vue économique que culturel ou social
[…] doit être considéré comme un bien commun, ou commun, qui ne peut être
préempté par les intérêts de certains acteurs, publics ou privés, mais doit bénéficier à
la communauté mondiale des utilisateurs ».
Ce rapport estime néanmoins qu’internet n’inclut pas les infrastructures physiques des
réseaux ou des serveurs, qui sont soumises à̀ des régimes de propriété privée ou, plus
rarement aujourd’hui, publique, ce qui montre la difficulté d’aménager un régime
commun à l’ensemble garantissant un accès universel au réseau.

==> L’information

Depuis que l’information a remplacé le charbon comme « ressource stratégique


essentielle »[6] dont a besoin, pour se développer, l’industrie des biens et services
d’aujourd’hui, elle est devenue l’objet de toutes les convoitises.
Par information, il faut comprendre, ainsi que le suggère Jérôme Passa, « une notion
générique, sous laquelle l’opinion commune range des éléments aussi variés qu’une
donnée brute, un savoir-faire, une invention végétale, un secret industriel, une idée,
une découverte, une création de forme, un événement d’actualité, une donnée à
caractère personnel, ect. : autant de concepts plus précis que celui d’information
[…] »[7].
Rapidement, la question s’est posée de savoir si l’information pouvait ou non faire
l’objet d’une appropriation. Dans un premier temps, les auteurs ont plutôt répondu par
l’affirmative à cette question. Les tenants de cette position, sont partis du constat
suivant : l’information aurait pour « vocation naturelle […] de posséder, sauf
exception, une valeur patrimoniale »[8].
Elle serait, par ailleurs, « devenue le dénominateur commun de tous les nouveaux
droits qui apparaissent, des différentes tentatives de réservation de tel ou tel nouveau
produit de l’industrie humaine »[9]. Aussi, est-ce la valeur économique que possède
l’information qui justifierait son inclusion dans la catégorie des biens juridiques.
Pour Pierre Catala, par exemple, « la valeur marchande de l’information établit sa
réalité patrimoniale » et de poursuivre « l’information en elle-même […] devrait être
l’objet de droit »[10]. Bien qu’ayant le mérite d’avoir été l’une des premières à être
proposée, la théorie des biens informationnels est loin d’avoir fait l’unanimité au sein
de la doctrine.
Comme le souligne André Lucas, « il ne saurait y avoir une corrélation parfaite entre
les valeurs économiques et les biens qui en sont la traduction juridique »[11]. Cela se
justifie par le fait que ce n’est pas à la loi du marché de déterminer l’existence d’une
telle corrélation, mais au juriste[12].
Plus précisément, c’est au législateur qu’il revient de dire ce qui peut ou non faire
l’objet d’un droit de propriété. Il s’y est de la sorte employé ponctuellement pour
répondre à un besoin social particulier.

Ainsi, a-t-il été reconnu, par deux décrets successifs, adoptés les 13 et 19 janvier 1791
et les 19 et 24 juillet 1793, un droit de propriété intellectuel à l’auteur, sur son
œuvre[13]. Puis, par la loi du 5 juillet 1844, c’est l’inventeur qui s’est vu investir
d’une prérogative semblable[14]. Peut encore être mentionnée la directive du 11 mars
1996, transposée par la loi du 1 er juillet 1998 qui confère au producteur d’une base de
données un droit réel sur le contenu de celle-ci[15].
En accordant, spécifiquement, aux auteurs de certaines créations immatérielles des
droits de propriété intellectuelle, n’est-ce pas là la preuve que le législateur se refuse à
reconnaître un droit privatif général sur l’information en elle-même ?

S’il le faisait, cela retirerait « à l’évidence tout intérêt aux droits privatifs existants.
Qui demandera un brevet, qui invoquera le bénéfice du droit d’auteur s’il a
l’assurance d’être titulaire en toute hypothèse d’un droit de propriété sur
l’information dont il a la maîtrise ? »[16].
Autre indice permettant d’affirmer que l’information, lorsqu’elle ne revêt pas de forme
particulière visée par la loi, ne fait l’objet d’aucune protection : la jurisprudence
considère qu’elle ne peut pas être volée[17]. L’information n’est pas une chose
ordinaire, si tant est que l’on puisse la qualifier de chose[18]. À la différence d’une
chaise, d’un bijou ou d’un tableau, lorsque l’on s’en saisit, cela ne prive pas son
détenteur de sa possession.
Au contraire, cela a pour effet de la dupliquer. Il s’ensuit que l’information ne peut
faire l’objet d’aucune soustraction. C’est pourquoi, les juridictions pénales considèrent
que l’acte qui consiste à s’en emparer frauduleusement, ne saurait être qualifié de vol.

Au bilan, il apparaît que l’information est tout à la fois insusceptible d’appropriation et


laissée à la libre disposition de tous ce qui, ces deux critères combinés, en fait une
chose commune au sens de l’article 714 du Code civil.

==> Les idées

Dans son entreprise d’appréhension des choses qui composent le monde de


l’immatériel, il y a une ligne que le droit s’est toujours refusé à franchir  : admettre que
les idées puissent faire l’objet d’une appropriation individuelle.
Par idées il faut entendre une pensée de l’esprit non-encore exprimée dans une forme
perceptible par les sens. Pourquoi ces dernières ne peuvent-elles pas être réservées à
titre privatif ?

Plusieurs raisons président au principe de libre circulation des idées :

Tout d’abord, ce principe reposerait sur la liberté d’expression qui est consacrée
par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 et par
l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des
libertés fondamentales. Selon un auteur « ce serait […] une entrave au développement
de [cette] liberté » si les idées faisaient l’objet d’une protection[19].
Ensuite, le deuxième argument soutenu par les tenants de cette thèse consiste à dire
que les idées appartiennent au fonds commun de l’humanité, de sorte qu’elles
entreraient dans la catégorie juridique des choses communes[20].
Pour Henri Desbois, « quelle qu’en soit l’ingéniosité et même si elles sont marquées
au coin du génie, la propagation et l’exploitation des idées exprimées par autrui ne
peut être contrariée par les servitudes inhérentes aux droits d’auteur : elles sont par
essence et par destination de libre parcours »[21].
Dans le droit fil de cette pensée, Augustin-Charles Renouard n’hésite pas à affirmer
qu’il serait insensé « d’introduire dans le monde des idées l’institution de parts
exclusivement réservées à certains esprits et interdites à certains autres. Le
communisme intellectuel est la loi de l’humanité ; et il n’est pas, pour notre espèce,
de plus noble apanage »[22].
Enfin, il est un autre argument avancé par les défenseurs du principe de libre
circulation des idées. Pour eux, rares sont les fois où l’idée à partir de laquelle l’auteur
ou l’inventeur sera le pur produit de leur pensée ; « il arrivera le plus souvent, sinon
toujours, qu’il ne fera […] que marquer de son empreinte personnelle une idée
ancienne, déjà exploitée par d’autres et sur laquelle, parût-elle-même absolument
originale et neuve, il ne saurait prétendre exercer un monopole »[23].
Pour toutes ces raisons, tant le législateur, que le juge ont toujours dénié aux idées la
qualité de chose susceptible de faire l’objet d’une réservation privative[24]. De libre
parcours, les idées ne peuvent ainsi que relever de la catégorie des choses communes.
II) Régime
À l’examen, l’article 714 du Code civil ne fait que poser la définition des choses
commune, sans véritablement assortir cette définition d’un régime juridique.

Ce texte ne formule, en effet, aucune prescription, ni aucune interdiction à endroit des


personnes, ce qui n’est pas sans interroger sur l’existence de limites à l’utilisation des
choses communes.
Aussi, d’aucuns reprochent à l’article 714 son caractère potentiellement anarchique, lié
à l’inorganisation des relations s’établissant sur la chose commune et ne permettant
pas la gestion optimale de la ressource dans l’intérêt commun, ou encore les
possibilités indirectes de réappropriation (par exemple par le dépôt d’une marque sur
une œuvre qui ne serait plus protégée par le droit d’auteur).

Cette absence de gouvernance serait également contraire à la qualification de


communs au sens usuellement retenu pour ce terme, car le propre des communs serait
précisément l’existence de cette gouvernance à même de faire respecter l’usage
partagé de la communauté.

Reste que les choses communes peuvent faire l’objet d’une régulation spontanée par
des mécanismes de gouvernance communautaire d’une part, et que le second alinéa de
l’article 714 du code civil prévoit expressément que « des lois de police » sont
adoptées pour déterminer la manière de jouir de la chose commune d’autre part.

Aubry et Rau écrivait en ce sens que « quoique non susceptibles de propriété, les
choses de cette nature n’en tombent pas moins sous l’empire du droit pour le
règlement de leur usage qui n’est pas d’une manière absolue abandonné à la
discrétion de tous »[25].
Ainsi, rien n’empêche le législateur d’organiser les modalités de cette gouvernance et
de se porter ainsi garant de la protection des communs. C’est d’ailleurs ce à quoi il
s’emploie au cas par cas.

Pour exemple :
 L’eau et les milieux aquatiques et marins sont régis par les articles L. 210-
1 à 219-18 du Code de l’environnement
 L’article L. 210-1 prévoit notamment que :
 D’une part, L’eau fait partie du patrimoine commun de la nation.
Sa protection, sa mise en valeur et le développement de la ressource
utilisable, dans le respect des équilibres naturels, sont d’intérêt général.
 D’autre part, dans le cadre des lois et règlements ainsi que des
droits antérieurement établis, l’usage de l’eau appartient à tous et chaque
personne physique, pour son alimentation et son hygiène, a le droit
d’accéder à l’eau potable dans des conditions économiquement
acceptables par tous.
 L’air et l’atmosphère sont régis aux articles sont régis aux articles L. 220-
1 à 229-54 du Code de l’environnement
 L’article L. 220-1 prévoit notamment que :
 D’une part, l’État et ses établissements publics, les collectivités
territoriales et leurs établissements publics ainsi que les personnes
privées concourent, chacun dans le domaine de sa compétence et dans
les limites de sa responsabilité, à une politique dont l’objectif est la mise
en œuvre du droit reconnu à chacun à respirer un air qui ne nuise pas à
sa santé.
 D’autre part, cette action d’intérêt général consiste à prévenir, à
surveiller, à réduire ou à supprimer les pollutions atmosphériques, à
préserver la qualité de l’air et, à ces fins, à économiser et à utiliser
rationnellement l’énergie. La protection de l’atmosphère intègre la
prévention de la pollution de l’air et la lutte contre les émissions de gaz
à effet de serre.