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L'ÉGLISE ET LA GUERRE D'ESPAGNE.

APPORTS NOUVEAUX

David Wingeate Pike

Presses Universitaires de France | « Guerres mondiales et conflits contemporains »

2012/2 n° 246 | pages 107 à 116


ISSN 0984-2292
ISBN 9782130593553
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Varia

L’ÉGLISE ET LA GUERRE D’ESPAGNE.


APPORTS NOUVEAUX*
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Il n’y avait dans la guerre civile d’Espagne aucune passion plus forte
que la passion religieuse et la passion anticléricale. L’existence en Espagne
de plus de 100 000  religieux1, répartis en 5 000 couvents, alimentait ces
passions2. Ce n’est pas le but ici d’énumérer la longue liste d’atrocités
commises par le Frente Popular, liste que jamais n’abrégèrent les comptes
rendus de la presse toulousaine de droite : le quotidien L’Express du Midi
et l’hebdomadaire Le Journal de Toulouse. Pourtant, quoi que prétendît la
propagande franquiste, les républicains dirigeaient leurs excès, comme le fit
remarquer Pierre Mille dans La Dépêche, quotidien centriste, contre le clergé
catholique et ses fidèles, non pas contre la religion chrétienne en soi3. Ce
n’est pas non plus notre but de cataloguer les trouvailles intéressantes faites par
les révolutionnaires4. On peut cependant reproduire certaines observations

*  Cet article se concentre sur les premiers mois du conflit, donc entre juillet 1936 et la fin de
l’année, période où les incidents concernant l’Église étaient à leur comble et faisaient le plus grand
bruit. Quant aux apports nouveaux à l’histoire déjà connue, il s’agit surtout de rapports présentés dans
la presse française, surtout la presse de Toulouse, poste d’observation par excellence des événements
au-­delà de la frontière. D’autres informations proviennent de la collection Berneri, pour ainsi dire. Elle
consiste d’un recueil non classé de lettres, notes, affiches, tracts, pamphlets, feuillets, brochures et jour-
naux, comprimés dans de vieilles valises par Giovanna Berneri, veuve de Camillo, célèbre anarchiste et
professeur en philosophie à l’université de Florence, qui en mai 1937 fut assassiné à Barcelone soit par
les agents de Staline, soit par ceux de Mussolini. Après la mort de Giovanna en 1964, la collection fut
confiée à Aurelio Chessa, militant de la Federazione Anarchica Italiana, qui à Gênes en juillet 1965 a
accordé à l’auteur carte blanche pour examiner le contenu de ces valises.
1.  Selon Hugh  Thomas, The Spanish Civil War, 3e  édition (Harmondsworth, Penguin, 1977),
p. 49 : 110 000. Selon Política, de Barcelona, il y avait en Espagne précisément 168 762 religieux (La
Dépêche, Toulouse, 9 septembre 1936). Selon Edmond Haraucourt, dans La Dépêche du 23 août 1936,
il y en avait plus de 200 000.
2.  Pour un jugement équilibré sur ce sujet, v. Philine Burnet, El Telégrafo de Quito, reproduit dans
L’Express du Midi (Toulouse), 27 novembre 1936.
3.  La Dépêche, le 22 janvier 1937. Quant aux atrocités commises par les nationalistes contre les
protes­tants, les juifs, et d’autres « hérétiques », Mille en dressa une liste (La Dépêche, le 22 janvier 1937).
4.  Quant aux trouvailles, on peut mentionner les 16 millions de pesetas trouvées dans la cathé-
drale et les églises de Vich (La Dépêche, 31 juillet 1936) et deux millions de pesetas en valeur ou en
métal trouvées au palais épiscopal de Gerona (La Dépêche, 1er août 1936). Selon la collection Berneri, la
trouvaille dans la cathédrale de Vich montait à elle seule à 26 millions de pesetas ; dans ce dernier cas,
les anarchistes auraient gardé dix millions pour eux.
Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 246/2012
108 David Wingeate Pike

curieuses faites d’un côté comme de l’autre. Dans Le Midi socialiste, Eugène
Montel démentit d’une façon catégorique les massacres des religieux. Il y
avait en outre la question de la participation du clergé auprès des insurgés.
Lorsque le Saint-­Siège protesta au commencement d’août 1936 contre l’in-
cendie des églises, Le Midi répondit que « sans doute, aurait-­il agi sagement
au préalable en recommandant aux prêtres de ne pas y laisser abriter des
mitrailleuses »5. Gaston Guèze essayait cependant dans L’Express du Midi de
nier une telle participation et soutenait qu’il n’existait aucune preuve que les
églises avaient été transformées en forteresse6 ou que leurs occupants avaient
épousé la cause du fascisme7. Parmi ces preuves notamment, nous pouvons
citer la dépêche écrite par l’envoyé spécial du Matin, organe guère sympa-
thisant envers le Frente Popular8 ; celle de Jacques Berthet, envoyé spécial
du Temps, à Badajoz à partir du 11  août, au sujet de la participation des
prêtres à la guerre comme combattants9 ; l’article publié dans la revue catho-
lique Esprit, écrit par José María Semprún Gurrea, ancien conservateur,
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lecteur en philosophie de droit à l’université de Madrid, qui disait : « Selon
une source directe et complètement digne de foi, les vingt-­quatre moines
que comptait un certain monastère possédaient tous les documents néces-
saires pour se transformer en gardes civils »10 ; et en dernier lieu, le rapport
de Juan Alvarez, correspondant madrilène de La Dépêche, selon lequel la
patrouille de sept faux miliciens découverte en seconde ligne dans la sierra
de Guadarrama, qui signalait aux rebelles la position des batteries républicai-
nes, était composée par des séminaristes d’Avila, aspirants au sacerdoce11.
La pierre angulaire de la « Reconquista » reposait en effet sur l’appui de
l’Église. Le cardinal Isidro Gomá y Tomás, archevêque de Tolède et primat
d’Espagne, fit publier un pamphlet, daté de décembre 1936, dans lequel il
appelait la cause franquiste « une véritable croisade »12. Dans L’Avvenire d’Italia
(Milan), le primat fit remarquer : « L’héroïsme des nationaux est digne de la
Légende chrétienne. »13 Au mois de mars 1937, il fit paraître une lettre pasto-
rale qui fut rapportée par l’agence Havas. Encore une fois, il rappelait le « sens
chrétien et espagnol » de la guerre. « Toute créature », disait-­il notamment, « a
le droit d’entrer en guerre contre une autre quand celle-­ci se met en guerre
contre Dieu. La guerre est fille de l’abus fait par l’homme de la liberté, car elle
est fille du péché. » En 1938, le primat écrivit une lettre à Raoul Follereau
qui fut publiée par L’Œuvre latine. Il ne s’agissait pas, disait-­il, d’une lutte
entre deux partis, mais d’une guerre « entre le bien et le mal »14.

5.  Le Midi socialiste (Toulouse), 14 août 1936 ; 9 septembre 1936.


6.  La cathédrale de Lérida avait été transformée en caserne par la monarchie (Le Midi socialiste,
5 août 1936).
7.  L’Express du Midi, 5 novembre 1936.
8.  Reproduit dans Le Midi socialiste, 14 août 1936.
9.  Le Midi socialiste, 31 août 1936.
10.  Esprit : 1er novembre 1936.
11.  La Dépêche, 28 novembre 1936.
12.  Collection Berneri.
13.  L’Avvenire d’Italia (Milan), 16 décembre 1936.
14.  Le Journal du Toulouse, l3 février 1938.
L’Église et la guerre d’Espagne. Apports nouveaux 109

Les sentiments du cardinal Pedro Segura y Sáenz, ancien archevêque de


Tolède et primat d’Espagne, dont le transfert en France avait été exigé par
la République en 1931, n’étaient certes pas équivoques eux non plus. À
Reims, pendant la Noël de 193615, le cardinal fit remarquer : « La lutte a la
signifiance d’une guerre de religion… C’est la guerre que soutient l’esprit
chrétien espagnol contre… la morale du matérialisme marxiste. »16 Il lança
de la chaire : « Que la fureur de Dieu écrase l’Espagne, si la République
s’y maintient. »17
L’Express du Midi présentait le cardinal archevêque de Tarragone,
Francisco de Asís Vidal y Barraquer, comme « ancien membre des rangs
carlistes »18. Après avoir annoncé, par erreur, la mort de ce dernier19,
L’Express reconnut qu’il s’était réfugié en Italie, tout en rejetant la respon-
sabilité de sa fuite sur la Révolution. En réalité, le cardinal Vidal, ainsi
que l’évêque de Vitoria, Mgr Mateo Múgica y Urrestarazu, se refusèrent
à signer la célèbre « Carta Colectiva »20 que le primat adressa, le 1er juillet
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1937, aux évêques du monde entier, leur demandant de soutenir la cause
franquiste. Depuis l’Italie, le cardinal continuait à envoyer du secours à son
peuple et à son clergé, tout en invitant les membres du clergé étranger à lui
poser des questions sur la situation de l’Église en Espagne. »21 Après l’arri-
vée en Catalogne des prêtres basques, à la suite de la chute de Santander, le
cardinal voulait retourner à son archevêché ; mais on ne le lui permit pas.
Il devait mourir en exil dans le couvent chartreux près de Zurich.
Cependant, deux hirondelles ne font pas le printemps. Le cardinal Eustaquio
Ilundáin y Esteban, archevêque de Séville, fit don à l’armée d’une somme
de 10 000 pesetas. C’est la presse de droite qui l’annonça22. L’archevêque
espagnol de Tanger versa à Franco 5 millions de pesetas23. L’archevêque de
Valence, Mgr Nelo, écrivit dans le quotidien Levante : « J’ai été un des
promoteurs et organisateurs du mouvement fasciste espagnol. »24 L’arche­
vêque de Burgos, Manuel de Castro y Alonso, était magna pars de la junte25.

15.  Selon Thomas, op. cit., p. 55, il était rentré en Espagne au début de la guerre.
16.  Le Journal du Toulouse, 27 décembre 1936.
17.  L’Espagne nouvelle (Paris et Nîmes), 26 avril 1937.
18.  L’Express du Midi, 24 août 1936.
19.  En manchette, « le cardinal archevêque de tarragone, vidal i barraquer, exécuté à bar-
celone » (L’Express du Midi, 24 août 1936).
20.  La Carta Colectiva de los Obispos Españoles (Paris, Impr. Centrale, non datée). Cf. À propos de
la Lettre collective des évêques espagnols (Paris, sans éd., 1937).
21.  Catholic Evidence on Spain, New York, The Medical Bureau and North American Committee
to Aid Spanish Democracy, 1939, p. 27.
22.  L’Express du Midi, 30 décembre 1936. Il mourut dans son siège le 10 août 1937 et fut remplacé
par le cardinal Segura y Sáenz, qui revint à ce moment-­là de son exil en France.
23.  Le Midi socialiste, les 4, 5 et 6 août 1936. Il s’agit de José María Betanzos y Hormaechevarría,
né à Guernica en 1863, qui avait été nommé vicaire apostolique du Maroc en 1926.
24.  Collection Berneri.
25.  Le Midi socialiste, le 4 août 1936. Le 14 février 1937, il publia une carta pastorale qui citait le
canon 2.335 du Code de droit canonique : « Ceux qui maquillent contre l’Église ou contre les auto-
rités civiles légitimes [donc, en réalité, le gouvernement républicain] encourent ipso facto l’excommu-
nication. » Comme récompense de son oratoire énergique, il reçut plus tard l’Ordre impérial del Yugo
y las Flechas, le symbole phalangiste.
110 David Wingeate Pike

L’évêque de Pampelune annonça que cent jours d’indulgence seraient


accordés à toute personne qui tuerait un marxiste26. L’évêque des Canaries,
dans une interview accordée à La Libre Belgique, soutenait aussi une « guerre
sainte, une croisade aussi digne de notre admiration que celle entreprise
par saint Louis pour délivrer Jérusalem »27.
Citons aussi les paroles éloquentes de Mgr Miguel de los Santos Díaz y
Gomara, évêque de Carthagène : « Bénis soient les canons si, dans les
brèches qu’ils viennent ouvrir, fleurit l’esprit de l’évangile. »28 Georges
Bernanos fournit, dans Les Grands Cimetières sous la lune, d’autres rensei-
gnements sur la participation de l’Église en Majorque qui trouvèrent leur
place dans la presse :
On vous voit, au nom du Père, du Fils et du Saint-­Esprit, bénir des arguments à
répétition qui sortent tout luisants, bien graissés, des célèbres bibliothèques de
M. Hotchkiss. J’ai vu, par exemple, Mgr l’évêque-­archevêque de Palma agiter
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ses mains vénérables au-­dessus des mitrailleuses italiennes – l’ai-­je vu, oui ou
non ?… Si vous ne disposez contre les mauvais riches d’aucune autre sanction
que vos mandements de carême, c’est un triste spectacle de voir vos vieilles
mains, vos vénérables vieilles mains où brille l’anneau du Pasteur désigner
en tremblant, aux justiciers, la poitrine des mauvais pauvres. Même mauvais,
les pauvres ne peuvent être tenus pour responsables, par exemple, de la crise
économique et de la furie des armements. Ils ont perdu Dieu, soit. Est-­ce que
vous leur aviez donné Dieu à garder29 ?
Dans La Dépêche, Émile Vandervelde examinait le rôle de l’Église dans
cette opération de « nettoyage ». Le chef des socialistes belges écrivait,
notamment, au sujet des exécutions des prisonniers catalans : « Ces inima-
ginables atrocités furent commises avec l’approbation du personnage que
les convenances m’obligent toujours à nommer Son Excellence l’évêque-
­archevêque de Palma. »30

26.  Guerra di Classe (Barcelone), le 24 octobre 1936. L’évêque de Pampelune, Marcelino


Olaechea Loizaga, avait été nommé à ce siège-­là le 9 novembre 1935. Au début, il s’opposait à l’inter-
vention de l’Église dans la politique, et on le connaissait comme défenseur de la classe ouvrière, dans
leurs conditions matérielles ainsi que spirituelles. Mais très vite, il démontrait son adhésion aux forces
politiques de droite en opposition à la République. En revanche, face au pronunciamiento de Franco,
il refusait de lui donner son appui, à la grande irritation des carlistes. On l’accusait d’être socialiste.
Puis il se tourna encore : le 6 août 1936, il soutint la carte pastorale rédigée par le cardinal Gomá qui
dénonçait « la collaboration basque-­communiste », et le 23 août il se fit le premier évêque, même avant
le cardinal Gomá, à qualifier la rébellion franquiste du titre de Croisade. Puis il se tut, pour intervenir
à nouveau le 22 octobre, anniversaire de la fondation de la Phalange, quand, à Pampelune, il célébra
une messe de campagne. Dans son sermon il proclamait, « en tant qu’évêque, patriote, et ami des tra-
vailleurs, » son affection pour la Phalange. Entre-­temps, les massacres des prisonniers continuaient. Les
habitants d’une ville navarraise lynchèrent une cinquantaine de détenus politiques. Le 15 novembre,
devant 200 jeunes appartenant à Acción Católica, il demanda que les assassinats cessent, en criant : « Ni
una gota de sangre de venganza (ni une goutte de sang de vengeance). »
27.  Collection Berneri. L’évêque des Canaries, Antonio Pildain y Zapiain, était un Basque de
Guipúzcoa qui avait été élu député aux Cortes dans les élections de 1931. Le pape Pie XI le nomma
évêque le 18 mai 1936, mais il n’entra dans son diocèse que le 19 mai 1937.
28.  Collection Berneri.
29.  Cité dans L’Espagne nouvelle, le 10 juin 1938. L’archevêché de Majorque et Beroë était aux
mains de José Miralles y Sbert.
30.  La Dépêche, le 5 août 1938.
L’Église et la guerre d’Espagne. Apports nouveaux 111

En France, sur ces entrefaites, L’Œuvre rapporta que le curé de l’église


de la Madeleine, à Paris, célébra, le 24 septembre 1936, deux messes pour
le succès des croisés marocains31. Le cardinal Achille Liénart, archevêque
de Lille, annonçait fièrement : « J’ai mis les patrons en garde contre le libé-
ralisme économique. »32 Et de la part de certains laïcs, le général Édouard
de Castelnau déclarait que « les catholiques sont décidés à répondre à la
violence par la violence »33.
Face à cette répudiation de la doctrine : Aimez-­vous les uns les autres,
Le Midi socialiste surtout s’adressait directement au chef de la chrétienté.
Émile Roche, aussi, dans La République, lui demandait : « Vous tairez-
­vous longtemps encore ? »34 Dans La Dépêche, Gaston Dumestre, bien
que peu porté à des débordements, déversait son humeur caustique sur
le Saint-­Père. « C’est au pape », écrivait-­il, « d’intervenir pour ordonner
à son clergé d’Espagne d’exiger le jugement des prisonniers avant leur
exécution et non après. Et puis, qui sait ? Peut-­être le sérénissime repré-
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sentant de Dieu sur la Terre pourrait-­il finir par faire comprendre aux
prétoriens révoltés qu’un serment – même fait en toute liberté tant à la
nation qui vous appointe qu’au drapeau qui vous abrite – reste toujours
un serment. »35 Pour André Leroux, « le pape fasciste a les mains pleines
de sang, le sang du peuple espagnol »36. Même Ángel Ossorio y Gallardo,
membre des Cortes depuis vingt ans, ambassadeur à Bruxelles – et catho-
lique fervent – partageait cet avis : « Le pape n’est pas gardien de la justice.
Il est agent du fascisme. »37 En effet, le pape interdit en novembre aux
prêtres espagnols de plaider la cause du Frente Popular38. Et en flétrissant
le gouvernement en lutte contre les rebelles, Pie XI portait atteinte à son
infaillibilité pontificale, car Le Midi rappelait que L’Osservatore Romano,
organe officiel du Vatican, avait parlé tout autrement le 27 octobre 1934,
lorsqu’il s’agissait de la révolte des mineurs asturiens contre le gouverne-
ment des droites :
En exigeant le maintien de la stricte légalité, le Gouvernement espagnol n’est
pas seulement en son droit, mais accomplit son devoir… En manquant à
son devoir de punir d’une façon la plus sévère les rebelles, le Gouvernement
aurait assumé la responsabilité de faire durer l’effusion de sang. Le devoir du

31.  La Dépêche, le 26 septembre 1936.


32.  L’Express du Midi, le 9 novembre 1936.
33.  L’Express du Midi, le 17 septembre 1936. Ancien chef d’état-­major du généralissime Joffre, puis
membre de l’Institut, on connaissait le général de Castelnau comme homme de culture. Ses sentiments
franquistes lui valurent une vive réponse de Marcelino Domingo, ministre d’Instruction publique, qui
écrivait dans L’Œuvre ; reproduit dans La Dépêche, le 19 septembre 1936.
34.  Le Midi socialiste, le 21 août 1936.
35.  La Dépêche, le 23 août 1936.
36.  Le Midi socialiste, le 14 août 1936.
37.  Le Midi socialiste, le 31 août 1936.
38.  La Dépêche, le l5 novembre 1936. La collection Berneri révèle aussi une intervention du
cardinal Pacelli, secrétaire d’État du Vatican, auprès du président Roosevelt, le menaçant du non-­vote
des catholiques dans les élections prochaines, au cas où il lèverait l’embargo sur l’exportation des armes
à la République. Une protestation contre ce chantage fut signée, notamment, par Giovanna Berneri,
Aldo Garosci, Carlo Levi, Emilio Lussu, Pietro Nenni et Ignazio Silone.
112 David Wingeate Pike

gouvernement légal d’écraser toutes les révoltes n’­admet aucun doute ; et tous les
catholiques doivent soutenir le Gouvernement dans sa lutte contre n’importe
quelle rébellion39.
Il y en avait d’autres qui déclaraient que ceux qui se prétendaient
vraiment catholiques devaient être aux côtés du Gouvernement, comme
l’étaient, en effet, deux des principaux organes catholiques de ­l’Espagne :
le quotidien en langue basque, Euzkadi, publié à Barcelone, après la
chute de Bilbao ; et Cruz y Raya, revue de Madrid dont le directeur,
José  Bergamín, dénonçait les « extrémités d’aberration antichrétienne »
manifestées par l’Église40. « J’ai vu », écrivit-­il, « des prêtres combattre en
soutane, sur le front de Guadarrama. »41 C’était l’avis aussi de Ossorio y
Gallardo, catholique fervent comme nous l’avons dit. Dans un article
spécialement écrit pour La Dépêche, Ossorio se prononçait sans équivoque
pour la République42. Face à ce nouveau front, Guèze changeait ses batte-
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ries. Il voulait maintenant démontrer que l’Église n’était pas l’adversaire de
la République : « [Elle l’] est si peu », écrivait-­il, « que le premier président
de la République espagnole fut un catholique pratiquant. »43 Certes, c’était
simplifier les choses. Guèze voulait cette fois passer outre à la cause de la
démission d’Alcalá Zamora : à savoir, la législation anticléricale introduite
par Manuel  Azaña, président du Conseil. En réalité, tant la religion de
celui-­là que l’irréligion de celui-­ci n’avaient rien à voir avec l’attitude
de l’Église, qui était hostile à la République.
Sur ces entrefaites, l’édition en novembre de l’œuvre de Francisque Gay,
Dans les flammes et dans le sang44, fournit un nouvel appui à la République,
de la part des laïcs catholiques. Gaston Guèze lui répondit : « Mettre le pied
dans le camp ennemi n’est pas seulement contraire à la morale chrétienne ;
cela ne sert à rien ! »45 De l’autre côté, pour Jarjaille, du Midi ­socialiste,
Gay représentait encore « une hirondelle qui ne fai[sait] toujours pas le
printemps »46. Il y avait toutefois, hors d’Espagne, d’autres hirondelles. En
Angleterre, l’évêque anglican de Bristol écrivit aux Times, le grand quoti-
dien londonien : « Après le massacre de deux mille prisonniers aux arènes
de Badajoz, tout ce que les rebelles prétendent reprocher aux ­républicains

39.  Le Midi socialiste, le 16 octobre 1936. St Thomas d’Aquin nous a laissé ses quatre célèbres
injonctions qui seules justifient l’insurrection contre l’autorité séculaire en place :
La tyrannie à laquelle s’oppose la rébellion doit être regardée comme intolérable et interminable.
Tout effort de redressement des abus du pouvoir doit avoir été épuisé avant de recourir à la
rébellion.
La rébellion doit s’assurer d’un succès suffisamment rapide.
La clause dite de la proportionnalité : les souffrances qui résultent de la rébellion ne doivent pas
surpasser celles qui seraient la conséquence d’une tyrannie laissée en place.
Aucune de ces quatre justifications n’était alors en place en Espagne.
40.  Le Petit Journal (Paris), le 24 janvier 1937.
41.  Le Petit Parisien, le 4 mai 1937.
42.  La Dépêche, le 24 juillet 1936.
43.  L’Express du Midi, le 5 novembre 1936.
44.  Paris, Bloud & Gay, 1936.
45.  L’Express du Midi, le 5 novembre 1936.
46.  Le Midi socialiste, le 5 décembre 1936.
L’Église et la guerre d’Espagne. Apports nouveaux 113

comme cruautés s’efface. »47 L’évêque anglican de Ely et Cambridge,


Bernard Heywood, dénonçait le camp de Burgos comme « la négation
du christianisme »48. La déclaration d’un membre du clergé français fut
publiée en manchette par Le Midi. Mgr Virgile-­Joseph Béguin, archevêque
d’Auch, observait que « ce n’est pas par des coups de canons… qu’on apai-
sera la fièvre qui secoue actuellement la masse profonde des travailleurs,
c’est en faisant régner dans le monde plus de justice et plus de charité. »49
À Noël, de sa chaire à l’église Saint-­Eustache de Paris, le révérend père
Sanson fit allusion à la cause franquiste en ces termes : « L’homme qui
répudie l’esprit de l’évangile, qu’il s’appelle Hitler ou Mussolini, accom-
plit une œuvre de mort. »50 L’œuvre humanitaire, du cardinal Jean Verdier,
archevêque de Paris, fut de soulager les souffrances des catholiques sans
discrimination : aussi bien les réfugiés en France que les victimes de guerre
en Espagne républicaine. Le 30 novembre 1937, à l’occasion de la fête de
Saint-­André, patron de la solidarité des ouvriers basques, l’archevêque
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de Bordeaux, Mgr  Maurice Feltin, célébra la messe à Cadaujac pour les
réfugiés basques.
En effet, le cœur même du conflit religieux en Espagne se trouvait dans
la lutte entre les Basques et les carlistes, tous deux célèbres pour la fougue
de leur foi. Même ces derniers étaient gênants pour L’Express du Midi,
comme ils l’étaient pour Franco aussi : « Eh ! sans doute, il y a les carlis-
tes ! » s’écria Guèze. « N’y a-­t-­il pas des fous partout ? »51 Mais la gêne que
causaient, à l’un et à l’autre, les Basques était sans pareille. Pas même l’em-
ploi par Franco de païens nazis et de Marocains infidèles, dans une croisade
nationale et chrétienne, n’était aussi paradoxal, aussi anachronique, que ce
conflit du Nord de l’Espagne, où les deux camps se battaient, emportés par
l’ardeur de leur foi religieuse. L’Express put rapporter fidèlement l’élec-
tion et l’installation le 7 octobre 1936 de José Antonio  Aguirre, premier
président du gouvernement provisoire du Pays basque. Il put aussi décrire
l’ancienne cérémonie à l’ombre du chêne de Guernica, symbole même
de tous les carlistes du xixe siècle, où le président prononça son serment :
« Devant Dieu et les hommes… »52 Mais L’Express dut passer sous silence la
lettre pastorale, faisant suite à celle qui avait été diffusée le 6 août, adressée
aux Basques au nom des évêques de Pampelune et de Vitoria, qui disait :
« L’ennemi est la synthèse de toute hérésie diamétralement opposée au chris-
tianisme dans sa doctrine religieuse, politique, sociale et économique. »53
Les Basques, eux, demeurèrent sourds à la lettre pastorale. Ils supposaient, à

47.  Le Midi socialiste, le 2 novembre 1936. L’évêque de Bristol, Clifford  Woodward, au cours
de la Grande Guerre avait été décerné la Military Cross, médaille non dépassée en valeur que par la
Victoria Cross.
48.  Le Midi socialiste, le 13 novembre 1936.
49.  Le Midi socialiste, le 24 novembre 1936.
50.  Le Petit Journal, le 24 janvier 1937.
51.  L’Express du Midi, le 5 novembre 1936.
52.  L’Express du Midi, le 8 octobre 1936.
53.  La Dépêche, le 7 octobre 1936.
114 David Wingeate Pike

juste titre, que l’évêque de Vitoria, Mgr Mateo Múgica, n’y était pour rien.
En fait, il fut arrêté à la mi-­octobre comme nationaliste basque54 et jeté en
prison aux ordres de Franco pour avoir refusé de se joindre à lui55.
Dans leur réplique au haut clergé espagnol, qui les avait dénoncés au
pape comme ayant pris les armes, les prêtres basques répondirent qu’aucun
de leurs semblables ne l’avait jamais fait, même dans le corps des aumô-
niers56. Malgré cela, pendant le printemps de 1937 la presse française de
droite eut à faire face à une situation des plus gênantes :
Un prêtre espagnol tombe sous les obus de Franco. Ce prêtre n’est tombé que
parce qu’il s’est trouvé dans le champ de tir. Était-­il ou non combattant ? On
ne peut oublier la contestation faite par le primat d’Espagne que trop de prêtres
espagnols sont tombés en partisans… 57.
Aveu étonnant de la part de L’Express : il reconnaît, malgré lui, non
seulement la présence de prêtres dans les rangs de l’ennemi, mais aussi la
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participation du clergé dans la lutte, d’un côté et de l’autre.
La même question, nous dit Montserrat, était sur les lèvres de tous les
prêtres basques : « Pourquoi Rome ne parle-­t-­elle pas ? »58 À la fin de l’an-
née 1936, Le Populaire (Paris) publia le discours de José Antonio Aguirre,
président du Gouvernement basque, au sujet des persécutions fascistes
contre ces prêtres. « J’ai été témoin [des assassinats des prêtres basques] »,
dit Aguirre. « Ces nouvelles sont parvenues au Saint-­Siège. Pourquoi le
silence de la hiérarchie ? »59
En réalité, le Saint-­Père ne se tut pas complètement. Il exprima à l’ar-
chevêque de Bordeaux, qu’il reçut en novembre 1937, ses inquiétudes et
sa compassion pour les souffrances des Basques60. De même, il préconisa
devant le cardinal Verdier une œuvre de rapprochement avec les mécréants
ainsi que la politique de la « main tendue » à l’égard de divers groupes
séparés de l’Église61.
Le silence de la hiérarchie fut pourtant rompu sans équivoque le
28 août 1937, lorsque le Vatican reconnut le régime de Franco. À la fin

54.  Le Midi socialiste, le 14 octobre 1936.


55.  La Dépêche, le 24 décembre 1936.
56.  Le Clergé basque, Paris, H.-­G. Peyre, 1938, p. 33-­38.
57.  L’Express du Midi, le 11 mai 1937.
58.  Montserrat [Victor Tarrago, dit], Le Drame d’un peuple incompris : la guerre au Pays basque, Paris,
H.-­G. Peyre, 1937, p. 166. Montserrat avait été témoin des atrocités commises par les républicains de
Barcelone le 19 juillet 1936. C’est pourquoi lorsqu’il parcourut l’Espagne nationaliste en octobre de la
même année, comme correspondant spécial de La Croix, il le fit sans parti pris pour les républicains.
Cependant, la Terreur blanche le révolta autant que la Terreur rouge. Il la décrivit comme le règne de
l’intolérance brutale, moins sauvage qu’en Espagne républicaine, mais « tolérée par le Gouvernement »
(ibid., p. 16-­17).
59.  Le Midi socialiste, le 30 décembre 1936. Pour l’indifférence du cardinal Pacelli à cet égard, v.
Thomas, op. cit., édition 1962, p. 420.
60.  Euzko-­Deya (Paris), le l2 décembre 1937.
61.  Le cardinal Verdier rapporta cette audience dans son message de Noël. Cependant, en Espagne
nationaliste, les autorités firent peu de cas de ce message, et on fit même publier un bulletin officiel qui
définissait l’attitude du régime de Burgos face aux propos de Mgr Verdier (Catholic Evidence on Spain,
New York, The Medical Bureau and North American Committee to Aid Spanish Democracy, 1939,
p. 18-­19).
L’Église et la guerre d’Espagne. Apports nouveaux 115

de juin 1938, le pape reçut l’ambassadeur franquiste, José Janguas Messía,


vicomte de Santa ­Clara y Avedilla, avec les propos suivants, remarquables
pour leur esprit de fatalisme :
L’avenir est dans les mains de Dieu : il est, par conséquent, dans de bonnes
mains. Aussi le pape prie-­t-­il toujours pour que l’avenir que Dieu prépare aux
hommes se réalise au plus tôt.
Que Dieu réserve au général Franco la joie et la gloire d’annoncer à
l’Espagne et au monde la réalisation de cet avenir62.
Pie XI mourut le printemps suivant, peu avant la victoire de l’insurrec-
tion, et peu après sa propre tentative d’établir une trêve de Noël, rendue
cependant irréalisable par le déclenchement de l’offensive nationaliste à
travers l’Ebre. Mgr Mathieu, évêque de Dax, écrivit un article pour Anayak,
revue des prêtres basques exilés, dans lequel il racontait une entrevue qu’il
avait eue avec le défunt pape. L’évêque faisait part à Sa Sainteté du travail du
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Comité d’accueil aux Basques, dont il était le président. Le comité s’était
constitué et se maintenait uniquement en vue d’« éviter un scandale : le
scandale de la charité catholique absente dans un drame où le catholicisme
avait tant à souffrir ». Le pape lui répondit : « Inutile d’insister. S’il est un
point sur lequel je suis personnellement renseigné, c’est bien sûr la vitalité
chrétienne des Basques. »63
Ce fut le cardinal Pacelli, secrétaire d’État du défunt pape, qui monta
le 2 mars 1939 au trône de saint Pierre, en choisissant le nom de Pie XII. Le
19 mars 1939, le cardinal Gomá informa le Caudillo que le pape lui envoyait
sa bénédiction. Pour ne pas être en reste, le 28 mars 1939, le cardinal arche-
vêque de Westminster et primat catholique d’Angleterre, Arthur Hinsley,
adressait ces lignes au Caudillo : « Je vous regarde comme le grand défenseur
de la vraie Espagne, pays de principes catholiques où la justice sociale et la
charité catholique seront consacrées au bien commun sous un gouvernement
en paix avec le monde. »64 Puis, le 3 avril 1939, deux jours après la victoire de
Franco, Gomá lui livra le message du pape selon lequel « Dieu a trouvé dans
Votre Excellence l’instrument digne de Ses plans providentiels. »65 Le 16 avril
1939, dans une émission en espagnol de la Radio Vatican, Pie XII exprimait
sa « joie immense » pour la victoire, en chantant ses louanges des « sentiments
tellement nobles et chrétiens du chef de l’État »66. Le 21 décembre 1953,

62.  La Garonne (Toulouse), 1er juillet 1938.


63.  Le Midi socialiste, 11 mars 1939.
64.  Paul  Preston, A Concise History of the Spanish Civil War, Londres, Fontana/HarperCollins,
1986, 1996, p. 160.
65.  Sir Raymond  Carr, The Spanish Tragedy : the Civil War in Perspective, Londres, Weidenfeld
& Nicolson, 1977, p. 246; Paul Preston, Franco : a Biography, Londres, HarperCollins, 1993, p. 323.
Thomas, op. cit., dans sa première édition (1961), fait référence au télégramme envoyé à Franco par le
pape, mais il retire cette mention dans sa dernière édition. Ni Gabriel Jackson, The Spanish Republic and
the Civil War, 1931-­1939, Princeton nj, Princeton University Press, 5e édition 1972, ni Stanley Payne,
The Franco Regime 1936-­1975, Madison, The University of Wisconsin Press, 1987 n’y font allusion.
Parmi les historiens les plus réputés de la guerre d’Espagne, seul Paul Preston donc a fait la recherche
nécessaire sur ce sujet de haute importance.
66.  Preston, Franco, op. cit., p. 323.
116 David Wingeate Pike

Pie XII décerna à Franco, « notre fils bien-aimé », l’honneur le plus haut


gradé du Vatican, l’Ordre suprême du Christ67.
Il restait aux autres, surtout à certains laïcs, en France comme ailleurs,
de sauver l’honneur de l’Église. En effet, ce sont leurs voix qui repré-
sentent l’expression authentique de l’évangile. Dans La Croix, Jean Caret
écrivait : « L’Église n’avait à prendre position ni à jouer d’autre rôle que
celui de pacificatrice. C’était à elle de porter le divin commandement :
“Aimez-­vous les uns les autres68”. » Ensuite, deux hommes, tous les deux
originaires de la Garonne, apportaient à la cause chrétienne leurs talents
sublimes. Jacques Maritain proclamait dans La Nouvelle Revue : « La chré-
tienté se referait par des moyens chrétiens, ou elle se déferait complète-
ment ; la cause chrétienne ne gagnera pas par les armes… Qu’on ne tue
pas au nom du Christ-­Roi ! »69 François Mauriac y ajoutait son énorme
influence : « La force qui se sert de l’Église, c’est le plus grand malheur
qui puisse fondre sur un peuple chrétien. C’est aussi le plus grand crime,
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si la parole reste vraie que répétait le vieil apôtre : “Dieu est amour70”. »
Dom Luigi Sturzo, ecclésiastique italien, ancien leader du Partito Populare
Italiano, exilé par Mussolini, y jeta son propre cri de cœur : « L’Église ne
maudit pas ses persécuteurs, mais elle prie pour eux ; elle ne les tue pas,
mais elle soigne leurs plaies ; elle ne s’arme pas et n’arme pas les autres,
mais elle prêche la paix pour tous ; là, et là seulement, est l’Église. »71
Conscients enfin de combien l’Église était restée en arrière de son
devoir, trente ans plus tard, le 15  septembre 1971, se tint à Madrid la
première réunion générale des évêques et prêtres espagnols. En un examen
de conscience rétrospectif, l’Église d’Espagne adopta une résolution
(137 pour, 78 contre, 19 exprimant des réserves et 10 abstentions) deman-
dant pardon – en termes généraux – de son attitude partisane pendant la
guerre civile. La résolution s’ouvrait par une citation de saint Jean sur le
besoin pour ceux qui ont pêché de reconnaître leur péché, et poursui-
vait : « Ainsi donc, reconnaissant humblement nos fautes, nous demandons
pardon, parce que nous ne savions pas à l’époque comment nous compor-
ter en ministres véritables de la réconciliation au sein de notre peuple, alors
divisé par une guerre civile fratricide. »72

David Wingeate Pike
Professeur émérite
The American University of Paris

67.  Preston, Franco, op. cit., p. 622.


68.  La Croix, 8 mai 1937.
69.  Nouvelle revue française, juillet 1937.
70.  Le Figaro, 30 juin 1938.
71.  L’Aube, 19 mars 1938 ; 16 février 1939.
72.  Pour plus de détails sur l’angoisse des catholiques en France, voir David Wingeate Pike, France
Divided: the French and the Civil War in Spain, Brighton/Portland/Toronto, Sussex Academic Press,
2011, p. 122-­129.

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