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management

Être un leader
ou Comment faire appel à l’intelligence des gens qui nous entourent ?

Le leadership. Voilà un sujet qui en fascine


plusieurs : entrepreneurs, politiciens,
cadres, sportifs, créateurs, étudiants,
etc. Certains rêvent de devenir un
grand leader et d’autres rêvent
simplement d’en recruter.

Par Isabelle Marquis

S
6 i le leadership inspire autant, c’est qu’il est essentiel
(et donc recherché !) au succès d’une entreprise.
DESJARDINS
ENTREPRISES

Bien que le sujet soit abondamment documenté dans


les livres de management, les leaders sont – dans les faits –
beaucoup plus rares.
Pour nous aider à distinguer les éléments les plus importants,
trois experts du monde des affaires ont répondu à nos questions : Cette définition, malgré sa simplicité théorique, représente
Rémi Tremblay, ex-président d’Adecco Canada, auteur et un défi considérable à mettre en pratique.
président de la Maison des leaders, ainsi que Dominic Deneault
et Guy Barthell, stratèges d’affaires et coauteurs du livre Quelles sont les qualités des leaders ?
Le Québec sur le podium. Les auteurs du livre Le Québec sur le podium ont recensé trois
grandes qualités qui font d’un individu un leader : l’abnégation,
Le leadership, c’est quoi ? la cohérence et l’humilité.
Dominic Deneault et Guy Barthell ont interviewé une Des qualités que peu de gens possèdent, selon Dominic
cinquantaine des plus grands leaders du monde des affaires Deneault. « Sans avoir fait d’étude scientifique, nous croyons
et du sport québécois. Ils qu’environ 80 % des dirigeants ne répondent pas à ces critères,
définissent le leadership observe-t-il. Prenons l’abnégation, il est difficile de trouver des
comme étant la capacité d’un gens qui mettront les intérêts du groupe avant les leurs, particu-
individu à inspirer des gens lièrement à une époque individualiste comme la nôtre. »
à réussir. La seconde qualité, la cohérence – personnelle et systémique –,
Rémi Tremblay abonde peut être joliment illustrée par l’expression « les bottines doivent
dans le même sens : « Le leader suivre les babines ». Non seulement le dirigeant doit « faire ce
est une personne qui amène un qu’il dit qu’il fera », mais l’entreprise aussi doit être conséquente
groupe vers une cause commune dans sa prise de décisions. Ainsi, l’organisation qui instaure
et qui, en chemin, aide ces gens des changements dans sa manière d’évaluer le rendement des
à devenir ce qu’ils sont. » employés devrait donc modifier la manière de les rémunérer.
Pour être efficace, le leader La cohérence facilite l’engagement des troupes et confère au
doit exprimer ses attentes avec leader un sceau de crédibilité.
précision. Peter Drucker, un Enfin, l’humilité chez le leader s’exprimera par sa capacité à
Selon Rémi Tremblay, expert réputé en management, partager ses succès et la responsabilité des échecs avec son équipe.
la vulnéra­bilité est un atout explique que le leadership prend Pour cela, le leader doit être capable de réprimer son orgueil et
exceptionnel, parce qu’il tout son sens lorsque le leader de reconnaître ses faiblesses.
réussit à définir ce qu’est le succès Rémi Tremblay, qui a dirigé à 38 ans les 11 000 employés
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en ressort notre capacité


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à être empathique. pour lui et pour son organisation. d’Adecco Canada, a connu les hauts et les bas de la vie d’un
leader. Ses réflexions sur le leadership l’ont amené à fonder Les bons leaders réussissent à faire
la Maison des leaders, qui accompagne les leaders dans leur
démarche de redécouverte de soi ou pour discuter des problèmes gagner leur équipe.
professionnels qu’ils vivent.
Pour lui, les trois qualités essentielles du leader sont le courage,
l’humilité et l’amour. « Le plus difficile, c’est d’avoir le courage Même les plus grands leaders s’inspirent de leaders qui les
d’être soi-même, mentionne-t-il. Plusieurs croient ont précédés. Dans ce même livre, on y apprend que Jacques
qu’en étant eux-mêmes ils risquent de Landreville, ex-PDG d’Uni-Sélect, s’inspirait de Pierre Péladeau
dévoiler leur vulnérabilité. Pourtant, la de Quebecor, tandis que Stéphan Crétier, de Garda, a beaucoup
vulnérabilité est un atout exceptionnel, d’admiration pour Alain Bouchard de Couche-Tard.
parce qu’il en ressort notre capacité à Le leader doit comprendre le rôle crucial qu’il joue dans
être empathique », ajoute celui qui est l’entreprise. Selon Rémi Tremblay, le leader doit être conscient
aussi l’auteur des livres Les fous du roi et de l’effet qu’il peut avoir sur ceux qui l’entourent, conscient de
J’ai perdu ma montre au fond du lac. la tâche à accomplir et conscient de la complexité du monde
dans lequel il évolue.
Inné ou acquis ?
Certains ont des aptitudes naturelles à Quels sont les rôles du leader ?
rassembler les gens autour d’eux. Il suffit Guy Barthell et Dominic Deneault ont, au cours des 160 heures 7
d’observer des enfants dans une cour de d’entretien avec de grands leaders québécois, recensé six rôles

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récréation pour voir rapidement ceux qui qu’un leader peut avoir à assumer. En voici un résumé :
ont la capacité de guider leurs copains • Catalyseur et rassembleur : le catalyseur motive
dans leurs jeux. ses troupes, il les aide à se développer et à se dépasser.
Par contre, ne pas être un leader inné ne veut Le rassembleur regroupe les gens vers une action commune
pas dire qu’on ne peut pas le devenir. « Il y a des pour atteindre le succès.
choses que nous pouvons apprendre, explique Dominic • Architecte et analyste : l’architecte est centré sur la nature
Deneault. Nous pouvons développer des capacités qui nous humaine, le sens et la signification, tandis que l’analyste est
permettront de guider ou d’inspirer les gens. Par exemple, logique, rationnel et rigoureux. Ce double rôle est bien
apprendre à communiquer, à transmettre ses passions, à gérer illustré dans le livre par l’exemple du Cirque du Soleil :
efficacement une équipe ou à négocier des situations complexes. Guy Laliberté représente l’architecte (cerveau droit,
Tout cela peut s’apprendre », ajoute-t-il. le créateur), tandis que Daniel Lamarre est l’analyste
Même si cela peut sembler évident, il faut savoir que le (cerveau gauche, le gestionnaire).
leadership ne vient pas automatiquement avec une promotion • Conciliateur et négociateur : le conciliateur rapproche
obtenue au travail. Certaines personnes ont beaucoup de ceux qui sont en conflit d’intérêts ou qui ont des opinions
pouvoir dans une entreprise, mais ne sont pas perçues comme divergentes, tandis que le négociateur a pour objectif de
étant des leaders par les employés. À l’inverse, un employé parvenir à un accord (pour régler une affaire ou un contrat).
qui a peu de pouvoir peut réussir à rassembler les gens autour
de lui et à les inspirer.
« Ce sont les autres – employés, collègues, patrons, etc. –
qui vous identifient (ou non) comme un leader. On n’impose pas
le leadership », note Dominic Deneault.

Pourquoi être un bon leader ?


Les bons leaders réussissent à faire gagner leur équipe. Voilà
un argument qui devrait en convaincre plusieurs de l’importance
Photo : paul Labelle

Photo : Paul Labelle

de prendre ce rôle au sérieux.


Mobiliser les équipes, transmettre des objectifs précis,
gagner sont des éléments fondamentaux pour une entreprise.
Les auteurs du livre Le Québec sur le podium expriment
cette idée en ces mots : « Les leaders sont puissants :
ils incitent et encouragent les autres à tracer et à poursuivre
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Dominic Deneault Guy Barthell


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leur chemin. »
Les dirigeants d’entreprises Vos équipes ne suivent plus ?
étant humains, ils ne peuvent Adaptez-vous !
assumer avec succès tous ces Lorsque les équipes ne nous suivent plus, il faut retourner
rôles. Ils doivent être capables à la base et se questionner, pense Rémi Tremblay qui a dirigé
de reconnaître leurs lacunes et des équipes dès l’âge de 22 ans. « La meilleure façon, c’est la
de s’entourer de gens qui sauront connaissance de soi. Il faut comprendre comment on s’est égaré
les compléter s’ils veulent réussir. pour s’adapter, explique-t-il. Il faut être à l’écoute des autres,
parce que les réponses viennent parfois de notre entourage,
Les pièges à éviter (mais dans lesquels, de nos collègues et de nos employés. »
il est si facile de tomber) Guy Barthell mentionne qu’il faut comprendre pourquoi
Retenez ces trois lettres : E, G, O. L’ego. Il faut s’en méfier : les gens ne nous suivent plus. Il peut y avoir plusieurs raisons.
il mène aux pires excès. La récente débâcle économique D’où l’importance de se questionner. « A-t-on privilégié
l’a démontré. « Certaines personnes gravissent les échelons certaines personnes dans l’équipe, notre vision est-elle
dans une entreprise et perdent le contact avec la base. Cela comprise et acceptée par tous, y a-t-il des moutons noirs et,
peut mener à l’égocentrisme », explique Dominic Deneault. si oui, pourquoi ?, donne-t-il à titre d’exemples. Il ne faut pas
Rémi Tremblay pense que s’égarer de soi et de ses valeurs oublier de reconnaître et de remercier les gens qui performent
8 est un piège que les leaders doivent éviter. « Il faut demeurer dans le groupe; la reconnaissance peut avoir un effet
cohérent avec la personne que l’on est. Il y a beaucoup de d’entraînement positif au sein du groupe », ajoute M. Barthell.
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choses dans la vie qui nous appellent


à être incohérent. Tout va tellement Les leaders
vite. On peut se retrouver en et la génération Y
décalage avec ses propres valeurs Dominic Deneault et On entend souvent dire que
et c’est mauvais pour l’entreprise les jeunes sont moins fidèles envers
et pour la santé du leader. L’appât Guy Barthell définissent leur entreprise que leurs parents
du gain, entre autres, peut nous le leadership comme étant l’étaient, qu’ils sont moins intéressés
distancer de nos valeurs de base », à faire de longues heures, etc.
ajoute-t-il.
la capacité d’un individu à Rémi Tremblay voit différemment
En partageant son expérience inspirer des gens à réussir. l’apport récent de ces jeunes au
alors qu’il était président d’Adecco milieu du travail. « Les jeunes,
Canada, il confie : « Le succès m’a contrairement à ceux de ma
rentré dedans. Lorsque nous sommes génération, ne sont pas prêts à
devenus numéro 1 en seulement 10 ans, j’ai frappé un mur. toutes les concessions pour avoir un meilleur salaire ou pour
Je me suis dit : j’ai réussi, mais pourquoi et pour qui ? Toute obtenir une promotion. C’est très bien. Ils nous obligent – les
cette folie, c’était pour démontrer que j’étais capable. L’ego est dirigeants d’entreprises – à offrir des environnements de travail
peut-être comblé, mais l’essence est démolie. J’ai décidé que plus qui sont plus enrichissants et stimulants. »
jamais je ne mettrais une telle pression sur les gens. » Guy Barthell ajoute qu’il faut toujours être à l’affût de l’évolution
du milieu du travail. Notre leadership doit s’adapter aux
Les signes qui indiquent changements. À titre d’exemple, il explique : « La reconnaissance
que ça ne va pas est un thème qui n’existait à peu près pas il y a une cinquantaine
« Lorsque l’engagement de votre équipe faiblit ou, pire, disparaît, d’années, alors que, maintenant, c’est un élément important
lorsque les projets ne se déroulent jamais comme prévu, ce sont pour les employés. Les gens veulent se développer et être
là des indicateurs importants. Le leader doit parler aux gens reconnus. Les leaders doivent en tenir compte. »
de son équipe pour sentir le pouls », explique Guy Barthell.
Observer ses employés est le meilleur indicateur de l’efficacité Le mot (sage) de la fin
de notre leadership. « Quand le taux de roulement augmente, Lors d’un voyage au Burkina Faso, Rémi Tremblay a rencontré
c’est signe qu’il est temps de se remettre en question, croit Rémi le roi des Mossis et lui a demandé quels étaient les trois conseils
Tremblay. Il faut aussi être à l’écoute de soi. Êtes-vous malade qu’il donnerait à celui qui veut être un grand leader. L’homme
dès que vous vous retrouvez en vacances ? Êtes-vous serein ? a répondu : « Écouter, écouter et écouter. »
Le patron doit être bien, parce que cela a une incidence directe
H i v er
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sur ses employés », ajoute-t-il.