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Revue des Sciences Religieuses

Le mythe de la chute des anges dans l'Apocryphon de Jean (II.I) de


Nag Hammadi
Madeleine Scopello

Résumé
L'auteur de l'Apocryphon de Jean a emprunté à la mythologie juive, plus exactement au I Hénoch, un thème, celui des anges
déchus, qui se prêtait fort bien à illustrer sa conception négative du Kosmos.
Ce mythe devient, dans l'écrit gnostique, l'objet d'une interprétation originale : les anges ne tombent pas sur terre séduits par les
filles des hommes, comme en I Hénoch, mais y sont envoyés par le Démiurge, Celui-ci se sert d'eux pour accomplir son
dessein d'une grande tromperie envers la race humaine : les anges en effet, étant porteurs d'une connaissance à la fois
sexuelle et intellectuelle, rendent esclaves, par leur venue, les hommes.
Le mythe de la « chute » des anges, comme d'autres évoqués dans cet écrit gnostique, n'est que l'exemplification de
l'Eimarmenè, le destin oppressif, contrefaçon de l'ordre divin, qui constitue le cadre négatif où se meut l'homme, alourdi par la
chaîne des adultères et des procréations.

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Scopello Madeleine. Le mythe de la chute des anges dans l'Apocryphon de Jean (II.I) de Nag Hammadi. In: Revue des
Sciences Religieuses, tome 54, fascicule 3, 1980. pp. 220-230;

doi : 10.3406/rscir.1980.2888

http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1980_num_54_3_2888

Document généré le 03/06/2016


LE MYTHE DE LA « CHUTE » DES ANGES
DANS L'APOCRYPHON DE JEAN (II.I)
DE NAG HAMMADI

VApocryphon de Jean (1), un des traités mythologiques les plus


remarquabiles de toute la pensée gnostique, présente une digression sur
la venue des anges sur terre et les catastrophes qui suivirent. Cette
narration rappelle étroitement le mythe de la chute des anges tel qu'il
se trouve exposé dans le Livre d'Hénoch (2). Rappelons-en, à grands
traits, le contenu (I Hénoch VI-IX) : la chute des anges sur terre,
séduits par la beauté des filles des hommes, puis leur union avec elles
et la révélation d'arts et secrets célestes suivie par la perversion
générale, enfin la procréation d'une génération de géants qui corrompit
l'humanité jusqu'à susciter l'intervention divine par l'envoi du déluge.
Ce mythe, qui connut une grande fortune tant en milieu juif que
chrétien, des premiers siècles jusqu'au Moyen Age et même plus
tard (3), est attesté, sous une forme qui mérite d'être analysée, dans
VApocryphon de Jean. Nous 'lisons dans ce texte :

(1) Die Drei Versionen des Apokryphon des Johannes, éd. M. Krause-
P. Labib, Abhandlungen des Deutschen Archàoîogischen Instituts Kairo,
Koptische Beihe, Band I, Wiesbaden, 1962. Pour la version de
VApocryphon conservée dans le Codex Berolinensis, voir W. Till, Die Gnostischen
Schriften des Koptischen Papyrus Berolinensis 8502 (Texte und Unter-
suchungen 60), Berlin, 1955, p. 78-193. Nous citerons VApocryphon dans
la version du Codex II de Nag Hammadi, en nous référant à l'occasion
aux versions du Codex m, IV et au Berolinensis. On utilisera les
abréviations suivantes : AJ (= Apocryphon de Jean) ; NH (= Nag Hammadi) ;
BG (= Codex Berolinensis).
(2) On suivra pour V Hénoch éthiopien la traduction de F. Martin,
Le Livre d'Hénoch, Paris, 1906. Pour le texte grec d'Hénoch, voir
l'édition de M. Black, Apocalypsis Henochi Graece, Leiden, 1970.
(3) Plusieurs références chrétiennes et autres en F. Martin, op. cit.,
p. CXXII-CXXXIX. Voir des compléments dans L. Ginzberg, The Legends
of the Jews, VU, Philadelphia, 1946, p. 35 («Angels, the fallen»).
LA « CHUTE » DES ANGES 221

« II (le Démiurge) délibéra avec les Puissances. Il envoya ses


anges (angeîos) aux filles des hommes de façon qu'ils en choisissent
quelques-unes et qu'ils suscitent une descendance (sperma) pour leur
plaisir. Mais dans un premier moment ils ne réussirent pas. N'ayant
pas réussi, ils se réunirent à nouveau. Ils délibérèrent une deuxième
fois. Ils créèrent un esprit (pneuma) imitant l'image de l'esprit
(pneuma) qui descendit de façon que (hôste) les âmes (psyché) soient
souillées par lui, et les anges (angélos) changèrent leur apparence selon
(kata) l'image des époux des femmes ; celles-ci furent alors remplies
de l'esprit (pneuma) des ténèbres et de méchanceté (ponèria) qu'ils
mélangèrent (kerannunai) en elles. Ils amenèrent or et argent et un
don (dôron) et cuivre et fer et métal (metàllon) et toute sorte (genos)
de choses (eîdos) et ils firent sombrer les hommes qui les avaient
suivis dans de grands soucis et ils les amenèrent à de nombreuses
erreurs (plané). Les hommes vieillirent dans des difficultés, moururent,
ne trouvèrent pas la connaissance, ne connurent pas le Dieu de vérité.
Ainsi la création (ktisis) entière fut esclave pour l'éternité, de la
fondation (katabolè) du monde (kosmos) jusqu'à maintenant. De fait,
ils prirent des femmes, ils engendrèrent des ténèbres des fils selon
(kata) l'image de leur esprit (pneuma), ils fermèrent leur cœur, ils
furent endurcis par la dureté venant de l'esprit (pneuma) opposé
jusqu'à maintenant» (AJ n.29.17-30.11).
La première remarque à faire sur ce passage de YApocryphon de
]ean est que le mythe de la chute des anges n'est plus ici un mythe
de chute. Les anges ne tombent pas sur terre mais ils y sont envoyés
par le Démiurge qui se sert d'eux pour accomplir son dessein d'une
grande tromperie envers la race humaine. Les trois étapes du mythe
tel qu'il était présenté dans I Hénoch sont, dans leurs grandes lignes,
conservées dans VApocryphon de Jean :
— la descente
— le commerce sexuel et la procréation
— la révélation de connaissances
mais elles sont chargées d'un contenu et d'une signification différentes.
La première partie de la « tromperie » s'exerce au niveau sexuel :
les anges sont envoyés aux filles des hommes pour susciter une
descendance (sperma) pour leur plaisir. Echouant, ils se réunissent cherchant
un moyen pour tromper les femmes. Dans cet épisode de l'assemblée
des anges et du Démiurge on a peut-être un souvenir du pacte angé-
lique sur le dos du Mont Hermon évoqué en I Hénoch VI.4-5 (4).

d'un
autres
vouliezsommet
et
changer
tous
serment.
le
c'est promettons-nous
peut-être
le
(4)
grand
ensemble
sur
Or
dessein,
par
« lui
Alors
ils
du
serment
péché
qu'ils
pas
étaient
Mont
et
mais
Semyaza
s'engagèrent
».accomplir
».
Mais
tous
avaient
Hermon,
d'exécuter
en les
tous
tout
leur
juré
uns
cette
et
chef
lui
là-dessus
deux
réellement
aux
ils
et
répondirent
œuvre,
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l'appelèrent
s'étaient
cents
autres
dit
les
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et
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je«engagés
par: ils
dessein).
je
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«envers
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Faisons
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descendirent
moi
Hermon,
les
Alors
que
seul
tous
de
autres
uns
ne
vous
responsable
ils
un
sur
envers
parce
pas
jugèrent
par
serment
neArdis,
que
les
222 M. SCOPELLO

La trouvaille des anges est subtile : ils créeront un antimimon pneu-


tna (5) qui souillera les âmes, ils assumeront l'apparence des époux des
femmes.
Il ressort du récit de VApocryphon de Jean que les anges sont les
seuls responsables de l'union avec les filles des hommes. Leur descente
ne fut pas provoquée par elles. Celles-ci ne sont pas accusées d'avoir
tenté les anges par leurs charmes et séductions, comme dans I Hénoch
et dans bien des attestations tardives du mythe (6). L'auteur gnostique
pousse la défense des « filles » jusqu'au point de laisser tomber tout
attribut sexuel qui les caractérisait en I Hénocb. Et pour cause : les
filles des hommes, de fait — nous dit-on en AJ 11.29.25-26 — , ne
sont que les âmes. Celes-ci constituent la seule partie endommagée par
•l'union.
Pour tromper les femmes et s'unir ainsi à elles, les anges se
métamorphosent. La substitution des anges aux partenaires des femmes
n'apparaît pas dans le récit du I Hénoch (7). Elle trouve toutefois
déjà une attestation, mais dans un sens bien plus psychologique, dans
l'exposition du mythe des anges faite par le Testament de Ruben (8).
On lit dans ce texte : « Puisque les anges les regardaient (i.e. les filles
des hommes) tout le temps, ils les désirèrent et dans leur désir ils
conçurent l'acte dans leur esprit. Ils prirent la forme de leurs époux
et leur apparurent au moment où elles s'unissaient à leurs époux. Et
les femmes, désirant dans leur esprit la forme des anges, donnèrent

(5) La version de YAJ du Codex n ne conserve pas le terme


technique grec « antimimon », (opposé, contraire, qui imite) présent dans la
version du Codex III.
(6) Pirkê de Rabbi Eliezer, trd. G. Friedlander, Londres, 1916, ch.
XXII, p. 150 : « Les anges qui sont tombés de leur lieu saint dans le ciel
ont vu que les filles de la génération de Caïn se promenaient nues, avec
les yeux peints comme des prostituées. Alors ils les ont poursuivies et
ont pris des femmes parmi elles». Voir aussi le Targum du Pseudo
Jonathan (Add. 27031), ch. VL2 in R. Le Déaut, Targum du Pentateuque,
I, Genèse (Sources Chrétiennes 245), Paris, 1978, p. 115 : « Les fils des
Grands virent que les filles des hommes étaient belles, avec les yeux peints
et les cheveux frisés et qu'elles marchaient en découvrant leur chair ».
(7) A l'exception d'une brève remarque faite par Uriel sur les
mauvais anges (I Hénoch XEX.I) : « leurs esprits prennent de nombreuses
apparences et souillent les hommes ».
(8) Testament de Ruben V.6-7, in The Greek Versions of the
p.
Testaments
11-12.of the Twelve Patriarchs, éd. R.H. Charles, Oxford, 2e éd., 1960,
LA « CHUTE » DES ANGES 223

naissance à des géants, car les Veilleurs leur étaient apparus s'élevant
jusqu'au ciel » (9).
Philon, dans ses Quaestiones in Genesin 1.92 (10) souligne aussi
ce détail : « II arrive souvent que les anges imitent la forme des
hommes pour des besoins contingents, c'est-à-dire, pour connaître les
femmes et en engendrer des Haiks ».
L'Epître VIII. 12-1 3 du Pseudo-Clément (11) fait état d'une
double métamorphose angélique. Celle-ci ne naît pas d'une intention
mauvaise des anges mais plutôt de leur désir de secourir la race
humaine et de l'amener sur la bonne voie (12). Afin de partager
l'existence des hommes et de les améliorer, les anges se changent
d'abord en pierres précieuses, en étoffes et en tout genre de matières
nobles. Ensuite, ils assument la nature humaine. Toutefois, étant
devenus hommes, ils se laissent entraîner par le désir et, lui étant
soumis, ils tombent dans la cohabitation avec les femmes. De cette
métamorphose on nous donne l'explication : les anges étant d'une
substance quasi divine peuvent en effet assumer facilement des
natures différentes (metatrepesthai).
En outre, le Livre éthiopien des Mystères du ciel et de la
terre (13), dans un récit du même mythe, enrichi de toutes sortes de
détails, affirme que les anges furent possédés par la folie du péché,
ayant pris corps d'homme.
Revenons à VApocryphon de Jean. L'insertion de ce détail dans
notre texte n'est pas déplacé, mais il se situe fort bien dams
l'insistance gnostique sur les métamorphoses. On songera, pour le
comprendre, aux transformations « trompeuses » de l'âme — ou du
Sauveur — qui, dans sa remontée au ciel assume la forme des différents

(9) Même phénomène de générations par partenaire interposé dans


l'Evangile gnostique de PhUippe, sentence 112 (éd. J.E. Ménard,
L'Evangile selon Philippe, Paris, 1967, p. 101).
(10) Texte arménien traduit par R. Marcus, Philo, suppl. I, Questions
and Answers on Genesis, Londres, 1953, p. 61.
(11) Ed. B. Rehm, Die Pseudokîementinen, I, Homilien, Berlin, 1953,
p. 126-127.
(12) L'idée que les anges descendirent pour aider les hommes se
trouvait déjà dans le récit du mythe de la chute fait dans le Livre des Jubilés
IV. 15, in R.H. CHARLES, op. cit., p. 18.
(13) Ed. J. Perruchon-I. Guidi, Patrologia Orientais, L Paris, 1907,
p. 21-23.
224 M. SCOPELLO

archontes-douaniers présidant à chaque sphère, pour passer ainsi


inobservée et rejoindre le Plérôme (14).
Les fiMes des hommes, nous dit VA] 11.29.25, sont les âmes que
le contact avec les anges — entendons les passions — souille. De
fait, par cette union, elles seront remplies de l'esprit des ténèbres
et de méchanceté (ponèria). Ce passage reprend, avec un vocabulaire
analogue, un argument qui avait déjà été traité en A] 11.26.15-19 :
« Une fois que les âmes sont engendrées, l'esprit vital grandit et le
pouvoir vient fortifier cette âme et personne ne peut l'induire en
erreur {planan) par les œuvres de méchanceté {ponèria). Mais ceux
sur lesquels (l'esprit opposé descend, sont entraînés par lui et errent ».
Nous rencontrons une exégèse voisine chez Philon qui, tout comme
l'auteur de VApocryphon de ]ean, met l'accent sur la responsabilité
angélique de la chute plutôt que sur 1a tentation exercée par les filles
des hommes. Les faux anges — nous dit le Quod Deus V.3 (15) —
s'introduisent dans les filles des hommes qui n'ont pas été atteintes
par le pneuma divin et « qui sont embarrassées d'une chair ».
Rappelons que dans VApocryphon de ]ean les âmes étaient souillées par
la force de Vantimimon pneuma des anges, opposé au pneuma de la
Pronoia divine. L'exégèse philonienne recoupe celle de VApocryphon,
car elle souligne également la prédisposition de certaines âmes au
mal : celle-ci est la condition indispensable pour la réussite du complot
angélique : « Aucun des faux anges ne s'introduit auprès de la faculté
raisonnable. Au contraire, ils sont tous retenus en dehors des vases
sacrés. Mais lorsque la lumière de la pensée s'obscurcit et se voile,
les compagnons des ténèbres qui ont pris le dessus s'unissent aux
passions énervées et efféminées qui sont appelées les filles des
hommes, de manière à se donner des enfants à eux-mêmes et non pas à
Dieu » (Quod Deus V.3).

La deuxième partie de la tromperie des anges envers la race


humaine consiste à lui avoir amené des choses qu'elle ignorait : « Or
et argent et un don (dôron) et cuivre et fer et métal (metallon) et
toutes sortes (genos) de choses (eidos) » {AJ IL 29.30-33). On notera,

(14) Cf. Deuxième traité du Grand 8eth NH VTL2.56.20-25 ; Première


Apocalypse de Jacques NH V.3.30.1-10 ; Témoignage de Vérité NH IX.
3.74.20-30.
(15) Trad. A. Moses, De Gigantïbus, Quod Deus sit immutabïlis, Paris,
1963, p. 63.
LA « CHUTE » DES ANGES 225

par rapport à I Hénoch (16), qu'il n'est pas question dans VApocry-
phon de Jean d'enseignements ou de révélations des anges aux
hommes (17). Les anges ne communiquent ici ni les arts ni les sciences,
se limitant à introduire sur terre des matières brutes. Ces « dons »
sont à double tranchant, car ils entraînent les hommes à la tentation
et à la plané. Cela est exprimé par des formules analogues dans
I Hénoch et dans YApocryphon de Jean : « L'impiété fut grande et
générale, ils forniquèrent, ils errèrent, toutes leurs voies furent
corrompues » (I Hénoch VIII. 2) (18). «Ils firent sombrer les hommes
qui les avaient suivis dans de grands soucis et ils les amenèrent à
de nombreuses erreurs (plané) » (AJ 11.29. 33-30.2).

Quel a été le but des anges dans l'introduction des matières sur
terre ? La réponse nous est donnée par la version de YApocryphon
de Jean du Codex III.39.4-5 : « Afin que les hommes ne pensent
pas à leur Pronoia immuable ». Les anges donc agissent ainsi pour
que les âmes ne se souviennent plus de leur origine céleste, leur
Pronoia.

L'auteur gnostique ne dit pas à quoi furent employées les


matières données par les anges, quels usages en furent faits, à la différence
de I Hénoch qui s'étendait sur l'utilisation des arts et des
sciences (19). Cela reste implicite dans la pensée de l'auteur gnostique
qui se limite à énumérer les conséquences néfastes de ces dons : « Les
hommes vieillirent dans les difficultés, moururent, ne trouvèrent pas
la connaissance, ne connurent pas le Dieu de vérité » (AJ II.30.2-4).
La mort a-t-elle été introduite comme conséquence de la faute des
anges ? El nous est (permis de le penser, si l'on compare YApocryphon
avec I Hénoch 69.10 : « Les hommes périront à cause de cette
connaissance », et surtout avec I Hénoch X.9. En ce passage Dieu
explique à l'ange Gabriel quelle sera la punition divine réservée aux
hommes. : « Ills se détruiront les uns et les autres par le meurtre,
car il n'y aura pas de longs jours pour eux ». Le méfait des anges
a donc entraîné le désordre dans la vie humaine et, bien plus, la mort.

(16) I Hénoch VHI.l ; 3.


(17) Cf. AJ m.38.25-39.5, AJ IV.46.2-5 et BG 8502.74.16 pour la liste
des métaux.
(18) Hénoch grec V3H.2 : « kai egeneto asébeia poîlè kai eporneusan
kai apepïanèthesan kai èphanisthèsan en posais tais hodois autôn ».
(19) Cf. I Hénoch VH.l ; Vm.1-4.
226 M. SCOPELLO

Le désordre, la mort isont illustrés et réalisés par 'la procréation :


« De fait ils prirent des femmes, ils engendrèrent des ténèbres des
fils selon l'image de leur esprit, ils fermèrent leur cœur, ils furent
endurcis par la dureté venant de l'esprit opposé jusqu'à maintenant »
(AJ II.30.7-11). A la génération des géants de I Hênoch, conséquence
de l'union entre anges et humains, fait pendant, dans VApocryphon
de Jean, une génération issue des ténèbres, selon les meilleurs canons
gnostiques. Dans un cas comme dans l'autre, ce sont des générations
anormales, résultant de l'accouplement, du « mélange », entre êtres de
nature différente. Lisons en comparaison la notice d'Epiphane sur
les Séthiens (20) qui spéculèrent aussi sur le mythe des anges déchus :
« Voyant la grande confusion {epimixian) et les passions désordonnées
(atakton hormèn) des anges et des hommes, par lesquelles les deux
races se mélangèrent (eis tnixin), et la naissance de races provenant
de leur désordre (ataxian), la Mère et Femme intervint et causa un
déluge, détruisant toute insurrection des hommes de la race opposée,
de façon que la race pure et juste de Setti restât la seule au monde ».
De même, dans VApocryphon de Jean, à la race bâtarde issue des
anges et des femmes s'opposera la race véritable des enfants de Seth,
qui seule connaîtra la délivrance (AJ II.28.3-4).
Le caractère anormal des nouveaux-nés qui se situait au niveau
physique (= les géants) en I Hénoch, se manifeste au niveau
psychique dans VApocryphon de Jean. Cette exégèse spirituaîisée du fruit
de l'union entre anges et filles des hommes ne saurait être
particulière à l'auteur de VApocryphon de Jean. Rappelons les « enfants
terrestres » de Philon {Quaestiones in Genesin 1.92) (21) et surtout
un passage des Actes de Thomas 32 (22) : « Je suis celui (le Dragon-
Démiurge) qui a précipité 'les anges d'en-haut et qui les a liés par
leurs (passions aux femmes, de façon que les enfants nés de la terre
soient issus d'eux et que je puisse accomplir par eux mon dessein ».
Ce dernier texte nous semble strictement apparenté à cdlui de
VApocryphon, car le mythe des anges, tout comme dans notre traité, est
bien ici le fruit de la tromperie du Démiurge.
De plus, ce mythe de tromperie angélique n'est pas le seul à
être évoqué dans VApocryphon de Jean, car il ne fait que reprendre,

(20) Epiphane, Panarion 39.3.1, éd. K. Holl, Epiphanius, Ancoratus


und Panarion, II, Leipzig, 1922, p. 73.
(21) Op. cit., p. 61.
(22) In Acta Apostolorum Apocrypha, éd. M. BONNET, Leipzig, 1891,
rééd. 1959, p. 149.
LA « CHUTE » DES ANGES 227

par une imagerie analogue, de mythe de la tromperie dirigée envers


le premier couple humain, entendons la tromperie du serpent. Si l'on
compare ces deux récits, l'un et l'autre présents dans VApocryphon,
on ne pourra pas ne pas remarquer leurs analogies. Les termes de
serpent, archontes, Protarchonte nous semblent interchangeables et
désignent une même entité négative.
Adam, au commencement, devint mortel à cause de l'esprit opposé
qui est la caverne {spèlaion) de la création {anaplasis) du corps {sôma)
et la chaîne de 'l'oubli {A] II.29.5-10). Il fut tenté par les archontes
et par eux encouragé à manger du fruit de l'arbre : « Les branches
{klados) de cet arbre sont la mort, la tromperie {apatè) est dans son
feuillage, ses bourgeons sont l'onction du mal {ponèria), son fruit
{karpos) est la mort, sa semence {spertna) est le désir {epithymia),
sa fleur est une fleur de ténèbres » {A] 11.21.30-36). En outre, le
serpent enseigna à Adam et Eve à manger de la perversité de la
procréation {spora) dépravée du désir {epithymia) pour en tirer son
avantage {A] 11.22.12-15). Ce même serpent plongea aussi Adam
dans le sommeil afin de lui soustraire la particule de lumière
originelle qu'il possédait {A] 11.22.17-20). L'action du Protarchonte va
dans le même sens : il vit la vierge qui se tenait à côté d'Adam,
la souilla et lui fit engendrer deux enfants {A] II.24.9-17).
Ces irecits, tous centrés sur la négativité du commerce sexuel qui
enfance l'homme dans l'esclavage, ont appelé un commentaire de
l'auteur gnostique : « Jusqu'à maintenant a continué le commerce
sexuel causé par le Protaidionte, car il a semé une procréation {spora)
de désir {epithymia) dans celle qui appartient à Adam et par le
commerce sexuel {synousia) il a créé une descendance en forme de
corps {sôma) et il d'à munie de l'esprit opposé» {A] 11.24.26-33).

Quelle est la signification du mythe de la descente des anges


dans VApocrypbon de Jean ? Les paroles de l'auteur gnostique en
conclusion du mythe des anges nous offrent une clef d'interprétation :
« Ainsi la création {ktisis) entière fut esclave pour l'éternité, de la
fondation {katabolè) du monde {kosmos) jusqu'à maintenant » {A]
II.30.5-7).
Le but ultime de la tromperie des anges est donc de rendre
esclave l'humanité. Pour réaliser cela, le moyen le plus efficace
— nous l'avons vu — a été de la lier par la chaîne de l'adulttère
228 M. SCOPELLO

et de la procréation. Cela fut effectué par le Serpent au niveau du


premier couple sur terre. Cela est répété par l'intervention des anges
au niveau plus large de la race humaine. De plus, l'esclavage, la
chaîne, l'oubli, l'ignorance, le sommeil, le lien du corps, sont tous
la conséquence de l'Eimarmenè (23), le destin oppressif qui hante
toute la pensée gnostique. On nous l'explique clairement à la page
28 de ï'Apocryphon, où l'on trouve, au niveau encore céleste,
l'anticipation de ce qui se passera, au niveau terrestre, entre les anges et
les files des hommes :
« II (le Démiurge) délibéra avec ses Pouvoirs, ses Puissances
(exousia) et ils commirent l'adultère avec leurs Sophias (sophia) et
ils donnèrent naissance à l'Eimarmenè (heimarmenè) qui est la chaîne
ultime et mutable. Ceux-ci (les Pouvoirs) se transforment
mutuellement. L'Eimarmenè (heimarmenè) est source de tourment et elle est
plus puissante que celle avec qui anges (angelos), démons (daimôn)
et toute race (genea) ont été mêlés jusqu'à ce jour. De cette Eimar-
menè (heimarmenè) découle toute iniquité, toute violence, tout
blasphème et la chaîne de l'oubli et de l'ignorance ainsi que tout
commandement (parangeïia) oppressif, les péchés graves et une grande peur.
Ainsi la création (ktisis) entière est devenue aveugle, de façon que
les hommes ne puissent pas connaître Dieu qui est au ciel. A cause
de la chaîne, leurs péchés furent cachés, car ils posèrent les
chaînes des mesures, du temps et des saisons (kairos) » (AJ 3X28.11-32).

La tromperie des anges sert donc à consolider l'Eimarmenè, déjà


existante, par l'adultère et la procréation aussi bien que par les
fausses connaissances. Les premiers enfoncent l'homme dans la prison
du corps, les deuxièmes le lient aux œuvres de la terre, aux métaux,
symbole de l'empire des planètes sur l'humanité. Le temps, les mois,
les saisons, chacune gouvernée par un ange (24), constituent
l'engrenage qui empêche l'homme de remonter à ses origines et de
connaître Dieu (AJ 11.28.28 = AJ II.30.3-4) : l'Eimarmenè n'est que la
création d'un nouvel ordre, contrefaçon tragique de l'ordre divin
premier, à laquelle seule mettra fin l'intervention de Pronoia (25).

(23) Sur l'Eimarmenè, cf. l'Extrait de Théodote 78, in Clemens Alexan-


drinus, éd. O. Stâhlin, Leipzig, 1909, p. 131.
(24) Cf. AJ IL11.5-35.
(25) Cf. la Recognitio 1.29.1-2 du Pseudo Clément, éd. B. REHM, Die
Pseudoklementinen, U, Recognitionen in Rufins Uebersetzung, Berlin, 1965,
p.
inlecti
25 : pulchritudine
« octava generatione
mulierum,
homines
ad promiscuos
iusti qui etangelorum
inlicitos concubitus
vixerant vitam,
decli-
narunt, et inde iam indiscrete et contra ordinem cuncta agentes, statum
rerum humanarum et divinitus traditum vitae ordinem permutarunt, ita
ut omnes homines vel persuasione vel vi peccare in creatorem ».
LA « CHUTE » DES ANGES 229

Le mythe des anges repris par i'Apocryphon de Jean comme


exemplification de ï'Eimarmenè trouve d'ailleurs une utilisation
analogue dans d'autres textes gnostiques. La première, et la plus
significative, apparaît dans l'Ecrit sans Titre (NH II.5.123.9-15), où on
nous rapporte une variante du mythe des anges révélateurs de
connaissances, devenus ici des démons (26). Ceux-ci, ayant comme coo-
pératrice VEimarmenè, « celle qui est apparue conformément à l'accord
des dieux de l'injustice et de lia justice », ont amené le monde à la
division et à l'erreur {plané) par la magie, les sortilèges et le culte
des idoles qu'ils ont répandus sur terre. De même, dans la Pistis
Sophia 1.15 (27) 'les anges transgjresseurs, qui ont rendu les hommes
esclaves par la magie, sont appelés les gouverneurs de VEimarmenè.

L'auteur de VApocryphon de Jean a emprunté à la mythologie


juive, et plus précisément au I Hénoch, un thème, celui des anges
déchus, qui se prêtait particulièrement bien à illustrer sa conception
négative du Kosmos. De ce thème il a fait une exégèse originale
et typiquement gnostique : bien que son interprétation ne soit pas
la seule dans le monde de la Gnose, elle en reste toutefois, et de
loin, la plus complète (28).
L'insertion de ce mythe dans un texte de Nag Hammadi témoigne
de d'attention que portaient les gnostiques à certains thèmes de
la littérature juive intertestamentaire. Quelques détails du mythe
présents dans VApocryphon nous font même songer à une
connaissance directe des Pseudépigraphes, en particulier de I Hénoch, de
la part de l'auteur de notre texte. Cela n'a rien de surprenant : les
livres d'Hénoch eurent de fait une certaine diffusion en milieu
gnostique. Qu'il suffise de rappeler ici, à titre d'exemple, la présence du
nom d'Hénoch et le renvoi à ses théories sur l'arbre de vie dans
la Pistis Sophia (29), l'allusion faite par l'auteur de VAsclepius (NH

Trois(26)
Mythes
Nousgnostiques,
citons la Paris,
traduction
1974, de
p. 329-330.
l'Ecrit sans Titre de M. Tardieu,
(27) Pistis Sophia, éd. C. SCHMIDT, Koptisch-Gnostische Schriften, I,
Leipzig, 1905, p. 15.
(28) Outre l'Ecrit sans Titre déjà cité, cf. Traité Tripartite NH.I.5.
135.1-15 ; Evangile des Egyptiens HL2.61.20-22 ; Témoignage de Vérité
IX.3.41.1-5 ; Exposé Valentinien XC.2.37.33-38.42.
(29) Pistis Sophia 11.99 (éd. cit., p. 158) et m.134 (ibid., p. 228).
230 M. SCOPELLO

VI. 8) au Livre des Veilleurs (30), aussi bien que les citations
littérales de II Hénoch reprises par l'Apocalypse de Zostrien (NH VIII.
I) (31). Le milieu qui se dessine par ces contacts est celui de l'Egypte
à l'époque hellénistique où, si l'on cite Cassien (32), « illa opinio
vulgi qua credunt angelos veil maleficia vel diversas antes hominibus
tradidisse ».
Par ailleurs, le fait que la découverte de la Bibliothèque gnosti-
que copte à Nag Hammadi aussi bien que celle du texte grec
d'Hénoch à Gizeh se situent toutes les deux en Egypte, ne peut que
rendre plus vraisemblable l'hypothèse de ces contacts.
L'analyse du mythe des anges dans VApocryphon de Jean
contribuera peut-être à jeter une certaine lumière sur le problème
controversé de l'existence d'un gnosticisme judaïsant et sur les rapports
entre spéculations gnostiques et juives, dont les frontières exactes
sont souvent difficiles à tracer.

Madeleine Scopello
18, quai Rouget de l'Isle
67000 Strasbourg

(30) Voir M. Philonenko, « Une allusion de l'Asclepius au Livre d'Hé-


noch », in Christianity, Judaism and other Greco-Roman Cults, Studies for
Morton Smith at Sixty, éd. J. Neusner, II, Early Christianity, Leiden,
1975, p. 161-163.
(31) Voir M. Scopello, « The Apocalypse of Zostrianos and the Book
of the Secrets of Enoch», à paraître dans Vigiliae Christianae, 1980.
(32) Cassien, Collatio VHL21 (Patrologia Latina XLLX, 759).