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Juan Carlos Estenssoro-Fuchs

Charlotte de Castelnau

Les pouvoirs de la parole. La prédication au Pérou : de


l'évangélisation à l'utopie
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 51e année, N. 6, 1996. pp. 1225-1257.

Abstract
The power of the Spoken Word—Preaching in Peru: from Evangelism to Utopia. C. Estenssoro-Fuchs.

It is through the analysis of several sermons that this paper deals with the transformation of strategies used in the evangelization
and catechization of the indigenous popula tions of Peru in the course of the first century of colonial history (1532-1650). Contrary
to ceremonial centered forms of communication, recourse to the spoken word gradually imposed itself until it eventually became
the central element in religious discourse. This choice seems to be linked to the trials aimed at exterminating idolatry which
brought to light the dangers inherent in religious imagery. Finally, an analysis of the sermons of Francisco de Avila, the extirpator
(ca. 1593-1647), enables us to relate the contents of the sermons to certain Andean political myths.

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Estenssoro-Fuchs Juan Carlos, de Castelnau Charlotte. Les pouvoirs de la parole. La prédication au Pérou : de l'évangélisation
à l'utopie. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 51e année, N. 6, 1996. pp. 1225-1257.

doi : 10.3406/ahess.1996.410918

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1996_num_51_6_410918
LES POUVOIRS DE LA PAROLE
La prédication au Pérou de évangélisation utopie

Juan Carlos ESTENSSORO-FUCHS

La prédication est feu qui embrase et feu


qui éclaire est un marteau fort et puissant qui
brise et met les rochers en miettes
Francisco de AVILA

Quelle fut la part donnée la communication verbale ou plus précisé


ment au sermon dans le processus évangélisation du Pérou Contraire
ment ce que on pourrait penser cette place ne fut pas clairement établie
dès le début Un chemin long de plus un siècle sera nécessaire avant que
Francisco de Avila ne puisse exprimer avec ces mots empruntés saint
Augustin la toute-puissance de la parole Suivre histoire de ce tournant
dans les stratégies de conversion des Indiens est tenter de retracer un pay
sage instable dont les éléments intègrent de fa on discontinue Les pages
qui suivent tentent de saisir les raisons qui ont conduit entre les premières
années de la conquête 1532 et les décennies correspondant aux grandes
campagnes extirpation des idolâtries 1610-1650) une communication
centrée sur image et le rituel une communication où la parole imprime sa
cohérence ensemble du discours religieux

Ambiguïtés et confusion des premiers temps

On connaît mal evangelisation menée pendant les trois premières


décennies de la présence espagnole au Pérou Les sources qui évoquent
révèlent avant tout absence de projet unitaire De fortes différences oppo-

Une première version de ce travail fut présentée au colloque Religi evangelizaci


cultura organisé par le Centro de estudios regionales andinos Bartolomé de Las Casas qui eut
lieu Lima en juillet 1992

1225
Annales HSS novembre-décembre 1996 no pp 1225-1257
MISSION ET PREDICATION

saient les divers ordres religieux dans leur fa on de considérer et entre


prendre la conversion des Indiens En outre une présence importante de
laïcs prenant en charge ces activités sans directives précises ne contribuait
accroître les disparités Ce manque unité explique par le faible pou
voir de glise séculière qui tente néanmoins partir du premier concile de
Lima 1551) imposer progressivement des critères uniques La Couronne
promulgue vraisemblablement instigation des autorités réunies en concile
plusieurs cédulas reales mandements ordonnant de supprimer ce qui appa
raît comme de véritables divergences significatives et dangereuses dans la
mesure où elles heurtaient les contenus mêmes de la doctrine1 Les Indiens
recevaient jusque-là une formation chrétienne hétérogène et apprenaient
les prières élémentaires dans des versions différentes Cette diversité qui
pouvait aller semble-t-il la contradiction tient ce que chaque
ordre opérait des choix conformes son projet politique sa conception
particulière de la construction de la future société christianisée Les diver
gences découlaient le plus fréquemment de la place en conséquence cha
cun assignait au passé indigène dans histoire universelle du salut La por
tée de ces différences ne relevait pas du seul débat théologique interne
glise péruvienne elle concernait les populations indigènes puisque selon
le troisième concile de Lima réuni en 1583 les Indiens avaient imaginé et
discuté entre eux que étaient une loi différente et un évangile différent
que les uns et les autres leur enseignaient Doctrina 1584 13 Durand
1982:195)
il existe néanmoins une unité au cours de cette période est la part et
intérêt attribués ce que le troisième concile de Lima appellera plus tard
les cérémonies extérieures et appareil du culte divin La première evan
gelisation paraît centrée sur la liturgie et la cérémonie2 même si celles-ci
varient dans les objectifs et les moyens mis en uvre Ainsi au début de la
décennie 1550 au moment même où ils détruisaient les huacas et les
temples Huamachuco les augustins concevaient et réalisaient des cérémo
nies ad hoc pour les Indiens du Pérou certaines ont été décrites par leur
chroniqueur Antonio de la Calancha objectif visé semble être une accul
turation totale remplacer les rituels les musiques et les costumes tradition
nels par autres entièrement nouveaux Les instructions données aux
augustins en 1550 fixaient le principe que la dignité du culte ... engendre
autant de respect amour et de dévotion pour les fêtes et les mystères de
glise que aversion pour les fêtes et les cérémonies païennes Calancha
1638 811 Cependant même ces projets radicaux réutilisaient certains
éléments des cultures locales les tissus de cumbi des huacas trouvés dans
les temples servaient décorer les images chrétiennes et les autels Agusti
nos passim)3 Face cette position les dominicains dont les méthodes
furent beaucoup plus largement et précocement répandues optaient pour

La cédula real de Valladolid du 4-IX-1551 en est un exemple ANB Cédulas reales)


Les études plus traditionnelles sur le thème transmettent cette même impression ARMAS
1953 BORGES I960 et TIBESAR 1953
Sur les conséquences inopinées de emploi de ces tissus comme ornement église puis de
leur interdiction voir la note 24

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ESTENSSORO-FUCHS VANG LISATION DU ROU

le maintien des formes festives préexistantes Ce choix est particulièrement


clair dans une célébration comme la Fête-Dieu où très tôt fut réutilisé un
cérémonial indigène en en modifiant uniquement objet du culte Les
modèles qui justifiaient cette attitude venaient aussi bien de exemple de
Rome qui avait christianisé ses cérémonies païennes que de expérience
évangélisatrice en Europe du Nord De nombreux témoignages attestent
que assimilation de certains rites permettait aux Indiens de célébrer en
même temps leurs anciens cultes ou du moins de tracer une continuité
entre des espaces sacrés et des formes rituelles Depuis existait une conscience
de la perpétuation de ce ils appelaient idolâtries conscience que on
retrouvera constamment dans les documents coloniaux Ainsi ce que des
années plus tard on voudra croire une découverte inattendue et soudaine
ne était pas Néanmoins les autorités estimaient pour instant que évan-
gélisation était en train atteindre malgré éventuelles survivances réelle
ment ses objectifs Celles-ci paraissent la rigueur per ues comme transi
toires et nécessaires pour consolider une christianisation définitive
Comment expliquer ce recours privilégié au cérémonial Ce fut tout
abord un moyen efficace pour attirer les Indiens vers la liturgie au moins
en tant observateurs attentifs Ce fut aussi la possibilité de les faire parti
ciper activement en employant soit de vieux rituels païens soit de nou
veaux danses processions Le deuxième concile de 1567 continua
défendre cette position en affirmant il fallait retourner en louange
Dieu ce qui était fait jusque-là en honneur du diable Vargas Ugarte
1951 209 Or cette utilisation du rituel dépendait de la fa on dont les évan-
gélisateurs pouvaient se servir alors de la parole Un des grands obstacles de
cette période initiale était le manque de maîtrise des langues indigènes On
se plaignait constamment de la rareté des doctrineros qui les parlaient bien
que diverses dispositions les aient encouragés les apprendre Il était
impossible dans ces conditions utiliser la prédication comme fer de lance
de évangélisation Même lorsque les évangélisateurs possédaient la langue
générale les langues locales appelées maternelles étaient un obstacle diffi
cile voire impossible résoudre5 Différents petits livrets cartillas conte
nant les prières les commandements et les dogmes de la foi catholique
avaient été mis en circulation Depuis les années 1540 les franciscains après
avoir composé des chants très simples pour ces textes eurent habitude de
rassembler un grand nombre enfants de les leur faire apprendre par ur
puis de parcourir avec eux les villages autres ordres auront recours ce
même système en particulier les jésuites dès leur arrivée au Pérou en 1568

Le doctrinero est en Amérique le curé une paroisse Indiens appelée doctrina le travail
principal du doctrinero est précisément enseigner la doctrina au sens de catéchisme Cette
synecdoque particulière au contexte missionnaire est difficilement traduisible en fran ais est
pourquoi on préféré garder le terme espagnol N.d.T.)
Le quechua la plus importante des langues générales était ni parlé ni compris par tous
les indigènes utilisation intermédiaires fut nécessaire pendant des décennies pour que la
prédication pût atteindre une part significative de la population Les jésuites racontent en 1577
comment ils eurent recours au grand cacique de Huarochiri après sa conversion ... il un
entendement étonnant je lui ai fait faire le dernier jour un sermon tous les gens du village en
leur prêchant dans leur langue particulière car les femmes de là-bas ne comprennent pas la
langue générale ... EGA 1958 II 231 reproduit dans ARGUEDAS 1966 245)

1227
MISSION ET PR DICATION

Connaître ces textes suffisait pour acquérir aux yeux des Espagnols le statut
de converti Mais utilisation de chants pour apprentissage ou la mémori
sation du catéchisme limitait la parole adressée aux Indiens un texte figé
Il avait pas réellement de communication encore moins de discours
échangés bien que ces chants aient emprunté la forme de dialogues fictifs
entrecoupés de questions et de réponses De surcroît il était impossible de
contrôler interprétation que les Indiens en faisaient cela ajoutait le
problème délicat de la traduction Bien on ait pas conservé de textes de
ces premiers livrets il semble que les traductions proposées transmettaient
des contenus hétérodoxes Il est même probable que le mot Dieu ait été tra
duit en langue indigène Sans constituer une preuve la présence une
digression sur Tunupa entrée Dieu dans le dictionnaire de la langue
aymara du jésuite Bertonio 1612 peut être considérée comme une mise en
garde contre une de ces premières traductions hétérodoxes Si Tunupa ne fut
pas le nom aymara de Dieu il le fut plus probablement apôtre Linca Gar-
cilaso affirme de son côté dans de nombreux passages de sa chronique iden
tification entre Pachacamac et le dieu chrétien et quand il fait parler au style
direct les Indiens convertis est ainsi ils appellent Dieu Garcilaso
1617 passim On connaît un peu mieux les difficultés rencontrées dans la
traduction des attributs du dieu chrétien tels que créateur ou tout-puissant
Ceux-ci furent empruntés tout indique aux épithètes des dieux andins6
Le contrôle sur la parole était trop limité La simple mémorisation du
texte de la doctrine ne suffisait pas Il était indispensable intégrer de fa on
active les Indiens aux cérémonies On habitude attribuer aux jésuites un
ensemble de pratiques dans lesquelles des traditions préhispaniques étaient
réutilisées Certes des exemples sont décrits dans les lettres annuelles et
autres documents jésuites Il faut remarquer toutefois elles correspondent
aux premières années de la présence de la Compagnie et elles décrivent
généralement des cérémonies qui avaient pas nécessairement été élaborées
par les jésuites ni ne faisaient partie de leur enseignement Au contraire il
agit ordinaire de célébrations que les Indiens leur présentaient au cours
de brèves missions ou de visites ils faisaient dans des doctrinas adminis
trées par autres ordres religieux ou par le clergé séculier Auparavant
anciens rituels avaient déjà été adaptés par les dominicains grâce la
simple substitution de objet du culte ou de son intégration aux fêtes catho
liques La prédominance du groupe dominicain monopolisant les fonctions
episcopales avait renforcé et transformé ces pratiques en un choix répandu
Garcilaso en donne un clair témoignage il relie la description de Vinti
Raymi celle de la Fête-Dieu célébrée Cuzco en 1554

est avec les mêmes choses en les amplifiant autant on pouvait


on célébrait mon époque la fête du Très Saint Sacrement vrai Dieu Notre
Seigneur et Rédempteur On le faisait avec une immense joie comme des gens
détrompés des vanités de leur ancienne gentilité Garcilaso 1617 787)

Voir article de Gerald TAYLOR sur la racine cama 1974-1976 et étude de César ITIER
sur les prières pseudo-incaïques de la chronique de Juan de Santa Cruz Pachacuti dans PACHA-
CUTI 1993)

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ESTENSSORO-FUCHS VANG LISATION DU ROU

utilisation de ancien cérémonial voulue et encouragée par les auto


rités ecclésiastiques est présentée ici comme une preuve de conversion
sincère et non comme une survivance de idolâtrie Autre exemple éga
lement lié glise séculière contrôlée par les dominicains mais impli
quant un plus haut degré élaboration du rite le haylli que décrit le
même Garcilaso Ce haylli fut dansé par les compagnons du chroniqueur
métis devant le saint sacrement dans la cathédrale de Cuzco vers 1551 sur
une musique adaptée la tradition polyphonique européenne par le
maître de chapelle Juan de Fuentes Garcilaso 1609 229 Stevenson
1980 Ainsi donc lorsque les jésuites en 1569 surpris par le chant que les
caciques de Huarochiri entonnent la gloire du Christ apprennent que ce
ils entendent est rien autre un chant au Soleil adapté par ces
Indiens ils en réjouissent Egana 1958 423-424 Or ce chant ne
pouvait pas être comme ils voulaient bien le croire une création sponta
née surgissant en réaction immédiate leur prédication Il est plus vrai
semblable il agissait une pratique établie auparavant par autres
évangélisateurs
On pourrait ainsi convenir que élément central de cette conversion ini
tiale est le cérémonial Dans certains cas des rituels sont explicitement
inventés dans autres adaptés au prix de quelques modifications partir
de rites ou de textes anciens ou encore directement empruntés la tradi
tion catholique espagnole Pour garantir leur efficacité ces cérémonies
devaient articuler autour images objets sacrés comme le saint sacre
ment ou bien de la présence du temple catholique Face cela la prédica
tion apparaît dans les témoignages comme un élément de moindre impor
tance En outre rien pratiquement en survécu Le seul exemple
quoique tardif par sa date de publication est la Pl tica para todos los indios
Sermon pour tous les Indiens que renferme la Grammatica du frère
Domingo de Santo Tom 1560 188-207 Si le mot Dieu est pas traduit
cela était impensable déjà en 1560) les démons eux sont assimilés un
ancien terme quechua Et ceux-là les anges déchus sont ceux que vous
appelez dans votre langue mana alli upay et nous dans la nôtre diables
id 200)7 En revanche pour une valeur positive comme pour les anges
lorsque auteur emploie pas directement le mot espagnol il recours la
périphrase serviteurs yanaccona de Dieu Il existe dans ce sermon
autres superpositions de termes puisque le mode de traduction ici
employé sans doute représentatif du moment vise trouver systématique
ment des termes équivalents Pour traiter des différentes parties du monde
il utilise directement des mots quechua tous formés partir de la racine
pacha extension spatio-temporelle) considérée comme un équivalent de la
notion de monde Il faut tenir compte en outre des contenus que on sou
haitait communiquer Face ce monde ou ce monde ici-bas comme
frère Domingo appelle le monde sublunaire qui est traduit en quechua
Cay pacha littéralement ce monde au-delà est que duel ciel
Hanane Pacha littéralement le monde en haut et enfer Ucu pacha

Sur la traduction du mot diable et les tensions avec le sens préhispanique de supay voir ar
ticle de TAYLOR 1980

1229
MISSION ET PR DICATION

littéralement le monde du dedans)8 Le purgatoire existe pas dans cette


description globale de univers et de ses origines probablement parce
alors la confession était pas un sacrement systématiquement adminis
tré aux Indiens ou plutôt parce une simplification imposait Peut-être
est-ce un des points qui pu engendrer les divergences jugées scandaleuses
entre les prédications des différents ordres Le purgatoire fera seulement
son apparition dans les sermons du Troisième catéchisme 1585 inspira
tion jésuite mais est déjà une autre époque où une meilleure connaissance
des langues et une autre attitude face aux Indiens invitent la prudence Le
troisième lieu portera dès lors et hui son nom castillan tant
en quechua en aymara bien que la dévotion aux âmes du purgatoire ait
été une des plus encouragées par glise coloniale parmi les Indiens
La transformation des pratiques et des contenus de évangélisation ne
suivit jamais le même rythme que leur assimilation Se créèrent ainsi au fur
et mesure différentes strates dans la construction du christianisme indi
gène qui se reflètent partiellement dans la langue Ces décalages fournirent
aux autorités ecclésiastiques des armes dont elles se servirent pour justifier
leurs projets de réforme et de contrôle en arguant une evangelisation
incomplète ou de la survivance de idolâtrie mais en revanche elles ad
mirent jamais elles et leur message avaient changé

La construction de orthodoxie coloniale

Les difficultés engendrées par évangélisation initiale étaient prévi


sibles De plus la plupart des projets politiques qui la soutenaient durent
être mis écart De la candeur exprimée chez Garcilaso et même dans les
premières lettres jésuites on passe un mouvement de réaction ouverte
avec des protestations des interdictions et des mises en garde Cette réac
tion commence se mettre en place stricto sensu dès 1565 un moment
incertitude quant la forme allait prendre la domination espagnole au
Pérou et qui coïncide avec arrivée des décrets du concile de Trente mi-
chemin le deuxième concile de Lima 1567 adopte au terme du débat des
mesures qui alternativement renforcent et amendent ancien style ou mar
quent un net virage Ce dernier devient explicite dans les textes rédigés
autour de 1570 par Polo de Ondegardo fonctionnaire de la Couronne Ses
écrits insistent justement sur la présence cachée de idolâtrie dans la Fête-
Dieu et dans les danses tokis qui avaient lieu pendant les fêtes chrétiennes
Les principes évangélisation devaient de toute urgence être définitive
ment unifiés Le vice-roi Francisco de Toledo organisateur de la complexe

De ces trois termes Cay pacha paraît être clairement un néologisme calqué sur le ici-
bas castillan este mundo en croire Garcilaso le terme préhispanique était plutôt hurin
pacha Garcilaso 1606 Lib II Cap VII La preuve que Cay pacha avait pas de signification
préhispanique précise apparaît dans le commentaire que Gonz lez Holgu 1608 rajoute au
mot monde dans son dictionnaire quechua Monde pour ceux qui sont dans le ciel Urupacha
lit le monde du dessous Monde pour ceux qui sont en enfer Hahuapacha lit le monde du
dessus Monde pour ceux qui sont dans ce monde Caypacha id 596 Il agit donc éviter
des confusions malencontreuses dans la catéchèse ou la prédication

1230
ESTENSSORO-FUCHS L-EVANGELISATION DU PEROU

machine que sera infrastructure coloniale au Pérou fut un partisan


convaincu de la nécessité de cette démarche et employa avec ferveur
Encore fallait-il résoudre une question importance En effet fairei marche
arrière paraissait impossible dans de nombreux cas glise ne pouvait
ostensiblement nier ce elle avait inculqué aux Indiens et fait accepter
comme vérité Il lui fallait donc éviter tout prix de montrer le moindre
doute ou la moindre hésitation unification des principes et stratégies et la
création de ce on peut véritablement appeler orthodoxie coloniale ne
se cristalliseront que dans les dispositions du troisième concile 1583) dont
le texte fera autorité pendant plus de deux siècles et dans les catéchismes
que le concile ordonne de publier9 Toute une série de mesures sont prises
tout abord on exige de manière très stricte pour attribuer le bénéfice
une cure la connaissance une des langues générales les langues régio
nales ou maternelles sont ainsi laissées définitivement de côté est
initiative du concile que imprimerie fait son apparition en Amérique du
Sud Le premier livre imprimé la Doctrina Christiana comprend une ver
sion trilingue définitive espagnol quechua aymara du catéchisme inspiré
du modèle tridentin officiel le catéchisme de Pie 1566 Dans ce texte
des mots tels que Dieu croix Vierge glise catholique et les noms des
sacrements ne sont traduits ni en quechua ni en aymara des mots tels
âme et Saint-Esprit sont même donnés sous leur forme latine10 enfin on
reformule la traduction quechua de Dieu créateur En même temps un
mot quechua huaca objet sacré remplace le terme idole même dans la ver
sion espagnole des textes12 Le changement attitude égard de la traduc
tion est évident
Deux versions du catéchisme une brève pour les humbles autre
mayor pour les plus instruits sont suivies un manuel de confession
avertissements sur les rites des Indiens informations sur le mariage
ainsi que de conseils pour aider bien mourir Le volume achève en un
Troisième catéchisme présenté sous la forme un large recueil de sermons
en castillan quechua et aymara rédigés la demande du concile une fois
celui-ci achevé Le troisième concile affirme ainsi la nécessité de développer

Les textes des catéchismes et du manuel de confession du troisième concile seront réédités
partiellement ou totalement tout au long de la période coloniale Parmi les plus importantes
rééditions citons celle de 1773 Lima Oficina de la calle de San Jacinto qui fut commandée par
le concile de Lima célébré la même année Il eut autres rééditions et des adaptations des
dialectes du quechua des dates aussi tardives que 1867 ou 1872 Pour plus de précisions
sur ces éditions voir RIVET et CR QUI-MONFORT 1951
10 Bien que la forme latine de ces mots soit courante en espagnol on opte toutefois dans la
version castillane du Troisième catéchisme pour la forme aima et non anima
11 Le troisième concile justifie dans ce cas comme dans autres sa nouvelle traduction
Ruraqueman le Créateur Notons que dans le Credo on mis ruraquen celui qui fait et non
camaque La première raison est que ruraquen est synonyme de camaque ou camac dans le sens
de créateur comme dans la formule de glise elle dit Credo in unum Deum Patrem
omnipotentem factorem Coeli terrae La seconde raison est pour éviter amphibologie parce
que camaquen signifie aussi âme et Indien pourrait comprendre que Dieu est âme du monde
ce qui serait un grave inconvénient Dans les articles de foi on mis camac et est correct
parce que mis sous sa forme de participe il pas équivoque possible Tercero Cathecismo
1584 174 Voir ce sujet le travail de TAYLOR 1976 sur la racine cama en quechua
12 Sur usage du mot huaca dans la prédication voir plus bas

1231
MISSION ET PR DICATION

la prédication afin de préciser les significations que laissaient ouvertes les


cérémonies la liturgie et même les textes des prières et de la doctrine Ses
sermons constituent non seulement un ensemble de trente et un textes pour
le prêche mais établissent des modèles pour adresser aux Indiens On
peut discerner deux intentions très nettes exposer clairement la doctrine
et réfuter sans hésitation idolâtrie La métaphore choisie pour indiquer la
manière de prêcher révèle la volonté paternaliste Les doctrineros sont
néanmoins des nourrices évangéliques qui doivent traiter avec affection
et patience les nourrissons qu elles portent accrochés leurs seins Ter
cero Cathec smo 351-352 Il est donc indispensable de donner aux Indiens
les aliments correspondant leur âge spirituel est-à-dire ABC de la
doctrine avec toute insistance et la clarté nécessaires Et le plus impor
tant est que non seulement on fasse percevoir mais encore que on per
suade en se servant des choses qui provoquent et réveillent affection
comme les apostrophes les exclamations id 355-356 Ainsi malgré le
ton maternel de ces bouillies pour enfants id 361) pour éviter toute
concession ou malentendu éventuel il est quasiment de règle que toute
référence des éléments culturels indigènes ils soient religieux ou non
soit immédiatement suivie une condamnation catégorique13
est évident que aspect extérieur du cérémonial ne sera pas pour
autant négligé les dispositions tridentines et la rhétorique baroque finiront
par entrer en vigueur Toutefois les cérémonies sont désormais centrées
autour de la parole14 La variété des chants religieux et non plus seulement
le texte de la doctrine constituera un élément capital pour stimuler la reli
giosité indigène Mais ces chants ne seront plus composés sur la base an
ciens textes autochtones ou en utilisant des formes poétiques quechuas Le
Symbolo catholico indiano 1598 du franciscain Ger nimo de Oré le Ritual
formulario 1631 de Juan Pérez de Bocanegra séculier de ordre tertiaire
franciscain15 et autres ouvrages qui circulèrent sous une forme manuscrite
offrent un vaste corpus de chants composés explicitement pour la nouvelle
foi et fournissent des exemples de cérémonies destinées faire participer les
Indiens Il néanmoins dans leur attitude une prudence extrême tant Oré
que Pérez Bocanegra refusent usage de métriques quechuas traditionnelles
qui pourraient être viciées pour avoir été utilisées pour idolâtrie ils défendent
la place emploi en quechua du vers saphique forme métrique de plu
sieurs hymnes du rituel romain Oré 1598 63 Pérez Bocanegra 1631
707) qui deviendra une forme privilégiée de la poésie quechua coloniale
propos de leur mise en musique Oré propose des mélodies de plain-chant
Pérez Bocanegra 63 160) Bocanegra lui des chansons polyphoniques
changonetas dont il donne un exemple id 708-709 En précisant nette
ment origine et la forme tant poétiques que musicales ils cherchent effa-

13 Pour une exception voir note 34


14 Pour un exemple révélateur de ce que seront plus tard les fêtes baroques dans un village
indien voir la description de la semaine sainte San Dami Huarochir Au cours de cette
fête organisée par le curé le licencié Alonso Ortiz de Cervantes en 1621 la prédication dure
trois heures le mercredi et deux le jeudi saint dans ARGUEDAS 1966:260-262)
15 Bien que publié en 1631 le texte de Pérez BOCANEGRA été rédigé au cours de son expé
rience de curé Indiens commencée avant 1613

1232
ESTENSSORO-FUCHS VAN LI SATI DU ROU

cer tout soup on de lien avec les cultes ou les textes anciens et par là même
toute survivance Ces soucis formels qui révèlent la crainte de louer Dieu
avec des moyens démoniaques eurent une contrepartie répressive La prise
de parole que le troisième concile encourage implique le recul voire la sup
pression de la parole des Indiens Si on continue pratiquer encore les
anciennes danses pour la Fête-Dieu on interdit en revanche les chants qui
alors les accompagnaient Ramos 1621:154 Estenssoro 1992)
tentLes
également
livres Ore
sur le 1598
cérémonial
et 1607
et administration
et de Pérez Bocanegra
des sacrements
1631) quiinvitent
por
réfléchir au problème de la normalisation du rituel apparemment jamais
résolu de fa on officielle et définitive par glise coloniale péruvienne la
différence de celle de la Nouvelle-Espagne qui établit deux versions consé
cutives du Ritual mexicano Le Symbolu catholico indiano 1598 Ore fut
par disposition du synode imposé comme texte presque officiel mais seule
ment dans le diocèse de Cuzco Quant Bocanegra il justifiait en 1631
impression de son uvre en la présentant comme adaptation en quechua
du rituel romain de Paul 1614) ce est pratiquement que par hasard
il avait eu accès au texte du pontife Mais cette situation était pas seule
ment liée aux besoins particuliers des nouveaux convertis elle concernait
également les vieux chrétiens En 1636 par exemple les jésuites du Pérou
avaient pas encore réussi unifier le rituel pratiqué dans leurs différentes
églises et collèges
Des témoignages variés laissent entrevoir importance progressive que
prennent partir du troisième concile les sermons prêches aux Indiens La
chronique de Huaman Poma présente un riche échantillon des diverses
fa ons de prêcher depuis celle des curés qui connaissent peine le quechua
et ne peuvent dire que des inepties aux somptuosités oratoires du
père Molina grand connaisseur de la langue Outre les dénonciations du
manque de maîtrise linguistique on critique les contenus beaucoup de
curés profitent du sermon pour parler de leurs propres affaires De fait la
chaire fut utilisée pour prêcher les divers aspects de ce qui était une seule et
même chose la nouvelle foi et le nouveau régime politique social et écono
mique16 Mais Huaman Poma croit en efficacité des sermons Le dessin
illustre ce thème dans sa chronique représente un groupe Indiens
écoutant un prêtre dénon ant du haut de sa chaire adoration des huacas
Pendant il parle on voit les effets persuasifs un rayon de lumière repré
sentant le Saint-Esprit comme dans les fresques de Andahuaylillas étu
diées par Gisbert 1980 entre par la fenêtre et illumine un des Indiens
qui pleure émotion De leur côté dans ces mêmes années circa 1600) les
jésuites enorgueillissent du texte du troisième concile et de ses sermons
valuant évangélisation ils affirment auparavant il avait pas de
doctrine mais seulement de la barbarie et de la confusion Et cette époque
laissé quelques traces hui on voit des Indiens et des

16 Il existe une relation intéressante des débats de administration coloniale propos du


marché minier Potos entre 1580 et 1583 on trouve la fa on dont les différents avis et opi
nions furent prêches aux Indiens au moyen de sermons ainsi que divers exposés de dominicains
augustins jésuites séculiers et laïcs Voir CAPOCHE 1585 150-157

1233
MISSION ET PREDICATION

Indiennes très vieux et très vieilles qui prient sans savoir ce ils disent
comme des perroquets Mateos ed. 1600 II 17 En 1600 évêque de
Quito écrit au roi en des termes similaires Il établit une distinction entre les
évangélisateurs de la vieille école auxquels il ne veut plus attribuer de nou
veaux bénéfices et les nouvelles générations formées dans son séminaire
Maintenant je ne me contente plus de doctrineros qui connaissent la
langue mais il faut ils prêchent et exposent évangile en langues indi
gènes Villalba 1978 78 Finalement les succès de évangélisation et du
prêche pouvaient même se mesurer par le recul progressif ou la disparition
des langues locales que parlaient certainement les vieux Indiens mentionnés
par les jésuites Cette disparition faite au profit de la diffusion dans toutes
les Andes de la langue générale un quechua standardisé) ainsi que les
politiques de déplacement de population pour le service minier mita et les
nouveaux circuits commerciaux sont origine de la géographie actuelle du
quechua17

Les débuts de extirpation des idolâtries ou la méfiance égard


des mages

Au début du 17e siècle alors que les méthodes proposées par le troi
sième concile paraissaient être instrument efficace une evangelisation
complète et par conséquent le moyen de surmonter les syncrétismes qui
résultaient des méthodes initiales tout fut brutalement remis en question
par la réapparition inattendue de idolâtrie Huarochiri juridiction de ar
chevêché de Lima auteur de ce coup de théâtre le prêtre séculier Fran
cisco de Avila révéla devant une administration coloniale et un clergé stu
péfaits que les Indiens étaient chrétiens en apparence Le débat était
rouvert En conséquence fut créée en 1611 une nouvelle institution desti
née extirpation des idolâtries parmi les Indiens fondée sur la pratique
des visites ecclésiastiques et ayant le pouvoir de juger et condamner les
accusés Cette date marque après le troisième concile un nouveau seuil
dans histoire religieuse des Andes origine de extirpation des idolâtries
donné lieu diverses interprétations une lutte pour arracher les survi
vances de la religion préhispanique Duviols 1971) un instrument de pres-

17 Les lois civiles tentèrent imposer dès 1576 que pour faciliter évangélisation les Indiens
parlent tous la langue générale de inca Toledo 1989 II 251 On ne connaît pas encore le
rôle ont pu jouer les prédicateurs catholiques dans la transformation de la langue générale ni
le degré influence sur la langue orale des normalisations linguistiques opérées par les prédica
teurs lors de élaboration des catéchismes des rituels et des sermons les textes des prières de
base et des chants étaient censés être sus de mémoire par tous ceux qui étaient passés par la caté
chèse Le mot taki anciennement danse et ensuite chant est un exemple concret où le langage
de la doctrine réussit imposer un déplacement sémantique ESTENSSORO 1992 Rappelons
aussi que dans le cas péruvien la différence du Mexique de la Mésoamérique et du Paraguay
le corpus écrits en langue indigène est au 18e siècle limité aux textes de catéchèse une
littérature de dévotion ou des fragments insérés dans des chroniques Hors de ce domaine
utilisation de écriture en quechua reste un phénomène rare que on commence tout juste
connaître voir TAYLOR 1985 et ITIER 1991 et 1992)

1234
ESTENSSORO-FUCHS VAN LI SATI DU PEROU

sion des doctrineros sur leurs ouailles Acosta 1982) établissement une
inquisition pour Indiens Gareis) ou encore une forme expansion du pou
voir de glise séculière soutenue par la Compagnie de Jésus face aux
autres ordres religieux Toutes ces lectures qui ont pour axe la consolida
tion au Pérou une glise que on pourrait qualifier de baroque contien
nent une part de vérité mais elles ne tiennent pas compte des aspects posi
tifs impliqués par extirpation Autrement dit au-delà de la menace de la
répression de la destruction du châtiment et du contrôle a-t-on cherché
implanter ou encourager de spécifique La question implique de définir
plus précisément ce que on cherchait détruire Quelques indices permettent
apporter des éléments de réponse cette double question
En février 1607 soit deux mois peine avant que les Indiens de sa doc
trina ne le dénoncent et entament un procès contre lui18 Francisco de
Avila occupe de la décoration de église de San Dami n19 Même si nous
ne savons pas exactement quel genre ornements il acheté et encore
moins si ces pièces correspondaient un goût maniériste ou déjà baroque20
il est certain Avilaavait le souci de rénover ou du moins enrichir
le décor religieux de cette église Parmi les accusations portées contre le
doctrinero Acosta 1979) il est pas fait mention de cet argent ce qui per
met de supposer il fût effectivement utilisé cette fin21
En autres occasions Avila agit de fa on complètement opposée mais
pas forcément contradictoire En 1613 au cours une de ses visites il
détruit les peintures sûrement murales des églises des villages de San
Pedro et de San Felipe Selon les Indiens celles de San Pedro avaient été
réalisées initiative de archevêque Mogrovejo le futur saint Toribio qui
avait présidé le troisième concile 1583 attitude iconoclaste de extirpa-
teur est donc pas seulement dirigée contre les idoles mais aussi contre des
images reconnues comme catholiques Il est pas impossible un incident
du même genre soit origine des accusations de 1607 contre Avila En
effet parmi les Indiens du village de San Juan qui selon les déclarations
furent les instigateurs de la procédure de dénonciation se trouvait Martin
Caspiraicu peintre de la huaraca de Chaucarima Celui-ci aurait induit
et pressé Alonso Chacyallivia du village de Tumna qui plus tard se
rétracta participer la mise en accusation Avila Caspiraicu auteur
possible des peintures des églises de San Pedro et de San Felipe devait faire

19 CeTraslado
18 procès de étélalonguement
provisi deétudié
la Real
par ACOSTA
Audiencia
1979)
ordenando pedido de Francisco de
Avila cura de la doctrina de San Dami al corregidor de Huarochir el env de 120 pesos al
administrador general de censos para que compre ornamentos para la iglesia de los fondos de
brica de la iglesia Copie de la provision de Audience Royale ordonnant au corregidor de
Huarochiri la demande de Franciso de Avila curé de la paroisse de San Dami envoi de
120 pesos administrateur général des censos pour il achète des ornements pour église sur
les fonds de la fabrique de celle-ci Lima 4-II-1607 AGN Juzgado de la Caja General de
Censos Leg.3 Nous remercions Alfredo Tapia de nous avoir signalé ce document
20 Les premières décennies du 17e siècle sont également un moment de transition vers le
baroque colonial tant en littérature que dans les arts plastiques et en musique
21 Parmi les accusations et la rétractation on mentionne seulement un voile acheté pour le
Christ de église pour une somme qui ne correspond pas la demande faite par Avila admi
nistration des censos ACOSTA 1979 13 et TAYLOR 1985 176-178)

1235
MISSION ET PREDICATION

partie de la première tradition de peintres indiens de fresques initiés aux


techniques européennes par les évangélisateurs ou dans les écoles de cou
vent au même titre que Felipe Huaman Poma de Ayala22 est lui juste
ment qui raconte épisode dans sa chronique et montre les effets que pou
vaient susciter la destruction ou la négation de ce que glise elle-même
avait admis comme sacré et que tout coup elle rejetait Le scandale fut si
grave selon le chroniqueur que les Indiens auraient par voie de consé
quence perdu la foi Même les concubines du curé ne voulurent plus pécher
avec lui après la destruction des images Scandalisé par ces événements
Huaman Poma ajoutera dans les marges de son chapitre sur les peintres et
les sculpteurs une proposition ordonnance afin empêcher que ne se
reproduisent de telles situations23
Nous ne savons plus hui ce que ces peintures représentaient
exactement sans doute des images Avila considérait comme hétéro
doxes ou dont usage avait un caractère syncrétique est lui qui nous per
met de le comprendre travers un autre exemple quand il raconte en 1611
ce qui était passé au village de Huarochiri

... on découvert que les Indiens de ce village avaient fait faire une
image de Notre Dame et une autre de VEcce Homo afin de faire semblant de
célébrer des fêtes en honneur de ces images chaque année et sous ce
prétexte ils fêtaient ce jour-là idole Chaupinamoca ils prétendent être la
ur du dit Pariacaca et également celle une autre idole on appelle
Huaysuay de sorte que image de Notre Dame représentait idole femelle et
le Ecce Homo idole mâle et ils les avaient disposées sur le maître-autel de
église de leur village où ils les adoraient non pas comme ce elles repré
sentaient formellement mais comme étant lesdites idoles Il pas plus de
quatre ans ils firent ces images Avila 1611)

Il ne agit pas comme dans autres cas idoles cachées dans église
ou sous les brancards des processions Ces images peut-être des sta
tues semblent être orthodoxes un point de vue formel mais selon
Avila leur emploi serait un exemple quasi parfait de syncrétisme Les

22 Teresa Gisbert travaille actuellement sur Huaman Poma et son contexte visuel Dans deux
conférences prononcées Lima en 1991 et 1992 elle montré le lien unissant Huaman Poma
la première tradition de la peinture murale et ce que devaient être les écoles la charge des
ordres religieux
23 aucune personne chrétienne ne puisse toucher aucune image ni effacer parce
en voyant cela les infidèles ne croient plus et se désintéressent Au cours de année 1613 le
visiteur de église ordonna on efface dans le village de San Pedro de Huarochiri San Pedro
de Marna les peintures péché sacri[lège cause de cela les femmes eurent une si grande peur
immense elles ne voulurent plus pécher ni forniquer avec le curé parce il avait ordonné
effacer ce que le saint archevêque Mogrovejo avait fait peindre.Ce visiteur près du village de
San Pedro San Lorenzo ... deux fils métis avec deux Indiennes qui commencèrent se
comporter comme des friponnes ... il ne faut pas effacer Huaman Poma 1980 636-638
Les signes ... indiquent des lacunes dans le texte original
auteur est arrivé au village de San Felipe ... Ils pleurèrent tous et on lui montra église
hôpital la maison du curé le cabildo il le visiteur avait saccagé tout le village et église qui
était entièrement peinte auteur dit il lui semble que ces pauvres Indiens ont perdu cinq
mille pesos dans le temple et les bâtiments ... HUAMAN POMA 1980:1022)

1236
ESTENSSORO-FUCHS L-EVANGELISATION DU PEROU

paradoxes de extirpateur qui finalement ne précise pas il détruit


ou non ces images apparaissent ici clairement Suivant sa description il
ne pouvait avoir proprement parler idolâtrie Le fait que image
chrétienne puisse représenter idole semble plutôt reprendre les argu
ments avancés égard des Indiens pour distinguer la dévotion catho
lique aux images de leur idolâtrie il une différence entre la repré
sentation et ce qui est représenté la représentation est pas un objet de
culte une idole Comment Avila a-t-il réussi déterminer ce il raconte
Le seul indice que donne ce texte est une coïncidence entre les dates des
fêtes dans le calendrier Il donnera la réponse plusieurs années plus tard
dans la préface de son livre de sermons ce qui permet de déterminer ido
lâtrie est le nom que les Indiens donnent aux images et non ce elles
représentent est donc extirpateur qui doit établir sous quelle figure se
cache idole

Dans ce village de Huarochiri ils faisaient fête Pariaccacca et


autres idoles en les représentant avec les figures et les images du Seigneur
et de la Vierge qui étaient dans église et ils appelaient le Christ Nôtre-Sei
gneur par un nom idole et pareil pour la Vierge etc Avila 1647 Prefa
ci 6a)

Ainsi donc les campagnes extirpation étaient pas seulement cen


sées éliminer ce qui subsistait matériellement de la religion préhispanique
Tout semble indiquer Avilatentait en finir avec tous les éléments qui
bien ayant servi glise comme instruments évangélisation pou
vaient désormais être lus comme des signes de survivances ou de syncré-
tismes Les continuités dans le calendrier sont des indices suspects mais ce
sont avant tout des objets que pourchasse extirpateur abord les huacas
mais également autres objets per us cause de leurs origines préhispa
niques comme des survivances matérielles du paganisme Le chroniqueur
indien Huaman Poma qui jugeait même sévères les mesures du troisième
concile contre les danses indigènes est tout autant choqué par la destruc
tion des peintures catholiques de facture coloniale que par la confiscation
des costumes de plumes et de peaux portés lors de la Fête-Dieu 1980
1022) et qui furent finalement brûlés dans un grand déploiement théâtral
sur la place de Lima Il faut rappeler que jusque-là il était couramment
admis voire encouragé que les curacas dansent occasion des fêtes de
Pâques dans leurs anciens costumes de cérémonie Le fait de détruire ces
objets sous prétexte ils avaient un caractère diabolique était une fa on
éliminer des rites catholiques la part matérielle préhispanique païenne
qui avait survécu et qui avait été intégrée Les extirpateurs acharnent
aussi de toutes leurs forces sur ces cérémonies et en particulier sur les
danses Estenssoro 1992 Enfin la destruction touche des objets catho
liques dont usage et la signification ne pouvaient pas être contrôlés car ils
ne découlaient pas de leur apparence formelle Les objets de culte et les
images les représentations plastiques en général constituaient un élément
indispensable mais ambigu auquel on ne pouvait accorder une confiance
absolue

1237
MISSION ET PREDICATION

Cette attitude fait partie une politique globale de contrôle de image


nommée par archevêque Lobo Guerrero24 activité iconoclaste entreprise
par Avila est confirmée comme directive officielle dans les constitutions
synodales de 1613 qui ordonnent que toute image religieuse possédant le
défaut de contenir quelque chose de malhonnête ... soit effacée et
il le faut brûlée et il soit interdit de utiliser même dans les maisons
privées Lobo Guerrero 1613 77 On cherche aussi contrôler emploi
de figures profanes dans un cadre sacré id 60-61 Même dans ce contexte
post-tridentin cette méfiance revêt des traits particuliers Toujours dans la
zone de Huarochiri des problèmes surgirent nouveau Un visiteur des
idolâtries fit effacer une peinture murale de Fran ois-Xavier en 1617 et
quelques années plus tard 1620 ou 1621) il retira de église une statue
Ignace de Loyola qui était encore que bienheureux est hasard du
destin Francisco de Avila lui-même qui quinze ans auparavant avait
ordonné de installer sur autel Ainsi avant la promulgation des décrets
Urbain VIII 1625) qui interdiront de rendre un culte et exposer dans
les temples des portraits de personnages non canonisés les extirpateurs se
montraient déjà implacables égard des images quelles elles fussent
Pourtant devant ampleur du scandale archevêque exigea que on repla
ât la statue sur autel25
La réaction des Indiens face aux représentations plastiques catholiques
était essentiellement une attitude acceptation Celles-ci étaient per ues
priori comme des représentations entités auxquelles on devait vénération
et pouvait rendre un culte légitime26 Le fait être présentées dans le cadre
du temple ou du rituel leur donnait la légitimité nécessaire Mais ceci étant

24 unique précédent que nous connaissions de destruction de peintures et objets qui fai
saient partie de la décoration des églises est une ordonnance du vice-roi Toledo non reprise
dans les ordonnances générales Comme ce fut le cas pour les danses et la musique les premières
dispositions légales pour écarter des éléments indigènes qui avaient été incorporés la tradition
catholique dans les premières décennies de évangélisation furent une initiative des autorités
laïques et non religieuses ... lesdits indigènes adorent certains types oiseaux et animaux
... ils les tissent sur les devants et les dais des autels et les peignent sur les murs des églises ...
Je demande et ordonne on vous les apporte et on les saisisse ... cité dans GISBERT
1992:112)
25 image de saint Ignace laquelle nous faisons référence fut placée par le curé du village
de Huarochiri En 1610 dans une lettre adressée aux jésuites il affirmait il était tellement
fils de notre bienheureux père saint Ignace il avait plus de cinq ans il avait fait faire son
portrait sur le maître-autel avant sa béatification du moins avant elle ne soit publiée de
source sûre cité dans la lettre annuelle de 1610 signée Sebastian ARSI Peru 13-Litterae
annuae 1606-1612 On pas encore étudié de fa on systématique les politiques pas tou
jours très orthodoxes employées par la Compagnie de Jésus au Pérou égard des images
Les différentes fêtes et manifestations organisées pour promouvoir et célébrer la béatification de
ses membres constituent sans doute un cas limite Une lettre du tribunal de inquisition de Lima
la Cour Suprême 30-IV-1612 raconte que pour la fête Ignace de Loyola dans cette ville ils
firent une procession où ils portèrent une statue du bienheureux ils posèrent la fin sur le
maître-autel de église côté de évangile et de autre la statue de Fran ois-Xavier Le Tribu
nal fut informé afin il remédiât ce fait si insolite puisque ni le vice-roi on avait également
averti et qui avait pris aucune disposition ni Inquisition étaient au courant une telle béa
tification cité dans MEDINA 1956 II 8)
26 ai présenté quelques réflexions dans ESTENSSORO 1991 sur cette question mais cen
trées sur le 18e siècle tardif dans les Andes

1238
ESTENSSORO-FUCHS EVANGELISATION DU PEROU

image permettait des déviations est le cas de la sacralisation de person


nages ou entités auxquels on ne devait pas rendre de culte mais qui appar
tenaient des représentations caractère narratif Au village de San
Dami toujours dans la région de Huarochiri pendant les célébrations de
la semaine sainte de 1621 des Indiennes vieilles folles et pusillanimes se
mirent révérer non seulement image du Christ mais également la statue
de Judas dans un des épisodes de la Passion ayant compris il fallait
aussi adorer Le curé dut compenser par la parole ambiguïté propre
image en expliquant en détail histoire qui était représentée dans Argue-
das 1966:260-262)
ravant
La remise
considérées
en question
sacréeset engendraient
la répression des
exercée
difficultés
contre comme
des images
celles
aupa
qui
surgirent lors de la crise spirituelle de exemple de 1613 Mais on pour
rait également mettre en évidence une assimilation des principes de extir-
pateur27 image catholique contestée était appelée huaca par les Indiens et
ainsi assimilée au monde indigène païen Le mot huaca servait désigner un
temple ou importe quelle construction préhispanique ainsi un trésor
une divinité indigène ou un objet sacré non seulement en quechua mais
aussi dans le parler des Espagnols et des créoles évangélisation au sens
du discours religieux adressé aux Indiens avait donné au contraire ce mot
polysémique acception occidentale idole Le mot fut employé de cette
manière même dans les versions espagnoles des textes pour les Indiens et
par extrapolation finit par désigner toute tradition non catholique Le
monde des infidèles se réduisait ainsi un seul type altérité marquée par
idolâtrie au nom quechua Huaca employait dans les sermons du troi
sième concile dans tous les exemples idolâtrie vétérotestamentaire le
veau or devenait une huaca) mais il était aussi question des huacas du
Mexique de Rome de Chine du Japon Avendano 1649 29 et même
de ceux qui ne sont pas chrétiens comme les Maures les Turcs et les Gen
tils qui adorent des Huacas id 85 Quand la statue Ignace est
confisquée par le visiteur et enfermée dans hôpital les Indiens du village
qui ont fabriquée en tirent la conclusion qu elle devait être huaca puis
on nous ôte Gutiérrez Flores 1992 207 Une fois extirpée image
catholique passe du côté indigène ce qui montre appropriation de alté-
rité proposée par les évangélisateurs puisque les Indiens eux se considè
rent néanmoins comme catholiques Les Indiens ont également intégré la
figure de extirpateur idolâtries comme un vrai spécialiste dont le talent

27 Ce panorama devient plus complexe en ajoutant le point de vue de extirpateur qui ten
dait souligner aspect inverse est-à-dire la remise en question des images catholiques par les
Indiens qui retournaient les arguments employés contre leurs idoles Le huitième sermon que
on prêchait au cours des visites contre les idolâtries était dédié aux saints et aux images parce
ils disent que ce sont nos huacas et ils ont ce sujet comme sur autres de nombreuses
ignorances est ainsi que dans un village où il avait quatre images de saints très belles des
patrons de quatre confréries on se rendit compte que certains ne se recommandaient pas ces
saints et ne les priaient pas sous prétexte que étaient eux qui les avaient achetés et ainsi ils
allaient dans autres villages vers autres saints pour les raisons inverses ARRIAGA [1621
244-245 Ce témoignage parmi autres que nous citons laisse également voir la très forte rela
tion qui existe entre le pouvoir attribué une image son appartenance propriété mécénat fac
ture et sa valeur mercantile relation qui reste étudier

1239
MISSION ET PREDICATION

consiste pouvoir détecter les idoles cachées aux yeux des autorités locales
image que ces visiteurs présentent la Couronne pour obtenir des gratifi
cations Même ils ne sont pas conscients de pratiquer idolâtrie ni avoir
préservé un de leurs dieux les Indiens acceptent la qualification mais expri
ment leur besoin de pouvoir compter sur un saint intercesseur en réclamant
la substitution de idole par un autre réfèrent qui leur permettrait de
construire une image irréprochable légitime et orthodoxe étant donné
on leur enlevait ce saint ou il était huaca ou ce visiteur en savait plus que
les autres qui les avaient inspectés et qui ne le leur avaient pas enlevé et ils
voulaient faire une autre image un autre saint puisque celui-là était pas
un bon saint id 208)
Ces actions iconoclastes ne nous aident guère comprendre quel était le
projet de Francisco de Avila pour la nouvelle evangelisation qui imposait
acculturation totale des Indiens était plus possible dans la pratique
quant assimilation elle était pas pensable sur un plan politique De
plus les frontières culturelles qui maintenaient altérité devaient être pré
servées sans Indiens le système colonial ne pourrait plus exister Par
ailleurs il fallait redéfinir les termes du catholicisme indigène pour ne pas le
fragiliser davantage avec la répression Restait la question des moyens uti
liser ou privilégier avenir pour endoctrinement des indigènes La
solution préconisée par Avila aura pour élément primordial la prédication
usage de la parole

Francisco de Avila extirpation des idolâtries


et instauration de la parole

Contrastant avec la destruction objets de réalités plastiques ou for


melles attitude Avila égard de la parole est radicalement différente Il
se consacre sauver et fixer la parole du mythe28 En absence une culture
de tradition écrite préhispanique la parole ne pouvait pas être érigée en
objet adoration et ne représentait donc pas un danger Avila croit voir
dans celle-ci principalement dans oralité une matière un médium bien
distinct des images et des cérémonies travers les gestes et les objets pou
vaient subsister des éléments anciens démoniaques et même ils
étaient purement catholiques ils permettaient des lectures trop ouvertes
Quel moyen alors utiliser pour assurer du christianisme des Indiens
Francisco de Avila livre sa réponse dans le prologue son livre de sermons

28 On doit initiative de Francisco de Avila le plus important et unique document qui


recueille amplement la tradition orale quechua ARGUEDAS 1966 et TAYLOR 1987 Les pre
miers mots du manuscrit des récits de Huarochiri retiennent attention Si dans les temps
anciens les ancêtres des hommes que on appelle Indiens avaient connu écriture toutes leurs
traditions ne seraient pas en train de se perdre comme cela été le cas maintenant ...
je vais raconter ici les traditions des anciens hommes de Huarochiri qui sont tous sous la protec
tion du même père la foi ils observent et les coutumes ils suivent ce jour TAY
LOR 1987 41 les termes soulignés correspondent des mots en espagnol dans le texte quechua
On remarquera que le rédacteur du texte emploie pas la première personne pour parler des
habitants de Huarochiri et il parle Indiens et non de runakuna gens)

1240
ESTENSSORO-FUCHS LEVANGELISATION DU PEROU

Traité des vangiles29 une collection de 122 sermons en quechua avec ver
sion espagnole pour prêcher aux Indiens tout au long de année Il était
effectivement nécessaire de brûler des huacas mais cela ne suffisait pas il fal
lait trouver un moyen plus efficace de garantir le christianisme des Indiens

Tout cela est très bien de même que détruire cette méchante et perverse
pépinière du Démon et en laisser ni racine ni trace Cela été fait depuis
toujours et doit être poursuivi Mais le principal est la prédication qui balaie
et nettoie tout car elle persuade arrache détruit dissout dissipe et brûle et
par là elle construit et sème tout cela un seul coup Avila 1647 LXXXV)

Dès le début de extirpation des idolâtries la prédication se vit accorder


une importance considérable Durant les visites qui gardaient en partie la
forme de missions outre les causeries édifiantes les prêches et exhortations
divers était prononcé un cycle de douze sermons qui non seulement
mêlaient catéchèse et réfutation des idolâtries et des autres erreurs mais
encourageaient également adoption de certaines dévotions gestes et pra
tiques rituelles chrétiennes Arriaga 1621 244-245 Les dispositions du
synode de Lima de 1613 avaient ratifié la place privilégiée donnée au ser
mon comme activité régulière de la doctrine en obligeant les prêtres prê
cher régulièrement et mettre par écrit tous leurs sermons afin de pouvoir
en contrôler au cours des visites ecclésiastiques le contenu et la fréquence
Lobo Guerrero 4v)30 Francisco de Avila attribue dans un texte de 1616
le fait avoir proposé cette mesure au synode étant donné que le princi
pal remède contre idolâtrie est la prédication selon une fa on appropriée
id 330)31 Et plus important encore idolâtrie explique par un prêche
inadapté Avila part de la critique de ce qui se faisait jusque-là

29 Bien que la publication de ouvrage ait été achevée après la mort Avila le second
volume date de 1648) nous croyons en accord avec ACOSTA 1987) Avilaprêcha une par
tie de ces sermons alors il était curé de la paroisse indienne de San Dami ou dans les années
postérieures lors des visites extirpation
30 Cette mesure visait imposer la prédication une époque où tous les ordres ne lui accor
daient pas la même importance dans leur travail de catéchèse Dans une lettre de 1613 Avila
dénonce précisément les dominicains la Couronne disant que idolâtrie restait très présente dans
leurs doctrinas et la raison est ils prêchent moins aux Indiens AVILA 1613 74 Le clergé
séculier appliqua sans tarder les ordres écrits en effet on conservé un long dossier sur la visite
effectuée en 1617 dans archevêché de Lima pour vérifier la compétence en langue indienne que
on exigeait des curés Indiens AGN Sede eclesi sticos bunal eclesi stico leg 47 acte de
nomination de Hernando de Avendano comme visiteur et extirpateur idolâtries qui date de
février 1617 mentionne spécifiquement il doit contrôler que les doctrineros savent la langue dans
laquelle ils doivent prêcher et ils le font effectivement est pourquoi on lui donne la faculté
exiger que lesdits curés prêchent devant vous un sermon sur évangile de la fête ou du jour où
vous serez vous pouvez les forcer et contraindre reproduit dans DUVIOLS 1971 359)
31 Le cinquième point est la diligence et le soin des visiteurs vérifier que on prêche et il
semblé au dernier synode que les clercs qui ne connaissent pas très bien la langue devraient
être obligés de montrer au visiteur sous la forme écrite les sermons et les prônes prononcés entre
deux visites les jours obligatoires parce ainsi ils auront le souci apprendre et deviendront
rapidement de bons interprètes et prédicateurs Et je dis même au cas où ils ne peuvent pas
dire de mémoire leur sermon ils le lisent au peuple accommodant comme je ai dit aux
besoins du public et ainsi tous prêcheront ce qui est le moyen que Dieu toujours utilisé pour
implanter la foi Et manquer cette obligation est la principale accusation que les visiteurs puissent
porter contre les curés AVILA1616 332)

1241
IVIISSION ET PREDICATION

Je ne veux point dire on ne prêche en aucune fa on mais plutôt on


ne le fait pas de fa on appropriée aux besoins Les sermons profitent peu car
si on donne celui qui est malade des yeux des médicaments pour les pieds
il guérira difficilement ...] en effet dire Indien que le Christ Nôtre-Sei
gneur ressuscita un mort guérit un paralytique donna la vue un aveugle et
de surcroît lui dire Chien pourquoi ne crois-tu pas cela pourquoi
adores-tu la montagne pourquoi es-tu un ivrogne cela est pas prêcher
id 329-330)

Apparemment cette fa on appropriée consiste du moins dans ce


bref texte en une réfutation de idolâtrie fondée sur la démonstration des
choses naturelles Dans le prologue de son Traité Avila rappellera les
avertissements du concile de Trente selon lesquels il faut prêcher fréquem
ment brièvement en tenant compte de la capacité du public et en évitant de
traiter de sujets inutiles la prédication doit être claire et pertinente Avila
1647 LXXXV Si on reprend les textes de époque qui rendent compte
de activité des extirpateurs par exemple les récits Arriaga 1621 ou
Avilalui-même on observe que les effets persuasifs des sermons passent
pour infaillibles dans la confrontation avec les Indiens idolâtres Grâce au
prêche ceux-ci dénoncent leurs idoles et deviennent de vrais chrétiens
Cette immense confiance se transforme progressivement en une véritable
convention rhétorique dans le discours la prédication atteint toujours ses
objectifs de persuasion Ainsi partir de 1626 et la fin de la période
coloniale le principe de saint Paul la foi pénètre par ouïe devient la
maxime de uvre de catéchèse qui apparaît en tête des textes normatifs
nodo 1626 6v Cette maxime se transformera devenir dans
une formule hétérodoxe mais révélatrice de la confiance en la parole la
foi naît de ouïe Parada 1776 12v)32 La magnificence des cérémonies
en tant que moyen de conversion ou de catéchèse était définitivement relé
guée au second plan
Mais Avila ira encore plus loin dans ses sermons Les principes si simples
il énonce soulignent certes que la parole remplit un rôle fondamental
mais ils ne révèlent pas les contenus Afin de les analyser plus précisément
ai choisi le cycle de quatre sermons Avila consacre au temps de
avent33 Pour saisir la nouveauté et les particularités du prêche il pro
pose je les comparerai trois sermons du catéchisme du troisième concile
dont les thèmes sont proches34 Ces sermons Avila étaient destinés être
prêches au cours de ces quatre dimanches Il se propose exposer la venue
du Christ pour juger morts et vivants en adaptant ce il supposait la
lenteur de compréhension chez les Indiens Le thème choisi permettait

32 Cette formule suscita la réaction des théologiens de Madrid qui exigèrent elle soit rem
placée par la foi introduit par ouïe pour pouvoir approuver officiellement le texte du
concile AGI Audiencia de Lima 1594 17r et 52r)
33 Pour autres exemples voir article que en 1957 Georges Dumézil consacra la présen
tation de quelques sermons Avila
34 Ces sermons du Troisième catéchisme qui ont pu parfois servir de modèle ou du moins de
référence sont ceux qui sont consacrés aux fins dernières de homme thème jésuite et baroque
par excellence et celui dédié ivrognerie

1242
ESTENSSORO-FUCHS LEVANGELISATION DU PEROU

établir un parallèle entre le temps de avent commémoration de attente


de la venue historique du Christ comme rédempteur et attente actuelle de
la venue de Dieu comme juge pour le jugement dernier
Publié après le concile le Troisième catéchisme ne mentionne des élé
ments culturels andins que pour les réfuter ou les condamner Par contre les
bontés du christianisme sont dépeintes si on peut dire sous des traits cultu-
rellement neutres On pouvait certes glisser de temps en temps une image
didactique fondée sur histoire naturelle35 Ces sermons manifestent la crainte
de parler des Indiens sans les incriminer ils éludent toute allusion qui pourrait
être ambiguë Au regard de cette alternance entre distance et violence vis-à-vis
de la culture indigène dans ceux du troisième concile les sermons Avilasur
prennent En effet ceux-ci évoquent avec familiarité des éléments indigènes
Dans les deux sermons du Troisième catéchisme consacrés aux fins dernières
de homme les deux seules mentions des Incas servent signifier égalité de
tous les êtres humains le jour du jugement Tercero Cathecismo 1585 194
211v Dans un des cas au moment de parler de la peur apparaît même une
nuance péjorative Comme ils trembleront et grinceront des dents bien
ils aient été Incas ou Empereurs id 21 lv Avila par contre introduit
ces personnages pour illustrer des valeurs positives comme par exemple im
mortalité des âmes il lui faut expliquer dès le début de son premier sermon
orateur selon usage fait participer son auditoire son discours en le trans
formant en un personnage avec lequel il instaure un dialogue Une identifi
cation affective établit grâce emploi exemples concrets

Notre premier père Adam est-il mort Oui Linca Manccocapac est-il
mort Oui Ton père est-il mort Ta femme Ton enfant Oui Mais
quoique leurs corps soient morts leurs âmes elles ne sont point mortes Cela
est chose vraie et objet de foi Avila 1:15)

Le plan de exposé Avila suit assez près celui du Troisième caté


chisme Le premier sermon traite de la venue de Antéchrist le second de
la fin des temps Dans celui-ci après la description dramatique du feu de la
terre bouillonnante des fleuves asséchés de apparition du soleil et de la
lune de la terre couverte de cendres et du son de la trompette vient le récit
de la résurrection de la chair Ce dernier point révèle sa rhétorique person
nelle et la spécificité de ses contenus La description commence par une
composition de lieu selon la technique ignacienne des Exercices Spirituels
Avilaancien élève des jésuites et la fin de sa vie désireux en
trer dans la Compagnie connaissait parfaitement La parole du prêtre doit
se transformer en image sensible dans esprit de auditeur

35 Ce recours aux images et aux exemples de histoire naturelle est également présent dans
les sermons mexicains du moins ma connaissance Dans les textes du troisième concile
exemple le plus intéressant est sans aucun doute la comparaison faite entre le purgatoire et la
huayra âme serait un minerai plein de scories que le feu purifie Tercero Cathecismo 1585
741 Malgré son origine purement andine elle avait été officiellement acceptée De surcroît
après que le vice-roi Toledo eut organisé la mita minière la métaphore bien que technologique
était appropriée un public concerné par la mita Sur le thème de incorporation des techniques
minières andines dans le monde colonial voir le prologue de LANGUE et SALAZAR-SOLER 1993)

1243
MISSION ET PR DICATION

Mes frères mes urs ouvrez les yeux de entendement laissez libre
cours votre imagination pensez et faites comme si vous étiez en train de
regarder ceci Si en ce moment oh mon Dieu! vous voyiez sortir des
tombes de cette église les corps de tous ceux qui ont été enterrés ici Espa
gnols Indiens Noirs et parmi eux les archevêques le marquis Don Francisco
Pizarro les vice-rois les magistrats ... sortant par ces portes se bousculant
les uns les autres que diriez-vous
Que diriez-vous si vous voyiez venir des foules de gens de ce côté-là res
suscites entre ces murs et ces tombes là même où vous voyez maintenant
tant de crânes et os
Que diriez-vous si vous voyiez venir tous les Incas qui ont gouverné cette
terre qui furent Manccocapacc Sinchirocca LLoqque Yunpanqui Mayttaca-
pac Ccapacyupanqui Incarocca Inca Viracocha Pachacutec Incayupanqui
Huaynacapacc Hu scar Inca Atagualpa Inca puis leur suite leurs femmes
qui furent Coya Mama odio Mama Runtu et derrière eux leurs servants et
servantes que diriez-vous De fait tous vont ressusciter ce jour-là ainsi que
tous ceux qui sont nés Maures Indiens Turcs Persans Collas Ccanas Yun
cas Chimos et toutes les personnes ayant existé sans aucune ne manque
coutez maintenant tout ce que nous venons de dire que tous les
hommes vont ressusciter est un article de foi Et on le dit dans le Credo en
deux mots en affirmant Je crois en la résurrection de la chair id 21-22)

Le modèle est emprunté au catéchisme du troisième concile on trouve


la même référence au Credo mais fortement amplifiée et accompagnée de
cette liste des Incas dont implacable exhaustivité surprend36 Mais Avila ne
se contente pas de cette proposition provocante sur la résurrection des
Incas il met épreuve ses auditeurs par un nouveau procédé rhétorique Il
stimule abord leur réceptivité en les prévenant que ce qui va suivre leur
sera agréable Il agit de la confirmation une croyance de leurs ancêtres37

coutez aussi ceci vous serez ravis de entendre Voyez vos aïeux et vos
aînés tenaient aussi pour vrai que les morts allaient ressusciter id 22)
Comme il était usage on introduisait ce type de thèmes dans les ser
mons les Indiens attendaient une réfutation de leurs anciennes croyances
Mais anticipant une possible réaction de méfiance Avila simule alors incrédu
lité de son auditoire38
36 Le passage équivalent dans le sermon XXXI dédié aux fins dernières est bien plus
sobre lies hommes ressusciteront chacun dans son propre corps le même il avait de son
vivant est ce que nous tous fidèles chrétiens nous confessons dans le Credo en disant je crois
en la résurrection de la chair Tercero Cathecismo 766
37 Avila connaissait bien la chronique de Garcilaso où on trouve idée que les anciens Péru
viens croyaient en la résurrection Il existe la Bibliothèque nationale de Madrid un résumé de
cette chronique fait par AVILA BNM Ms 3169)
38 Je donne ici titre de comparaison afin que on puisse apprécier la rhétorique particulière
Avilale passage correspondant dans le sermon du catéchisme du troisième concile Et il ne faut
pas en douter car Dieu le dit de sa bouche et lui eu le pouvoir de faire le monde partir de rien
de créer les hommes en leur donnant une âme et un corps est lui qui le pouvoir de réunifier
âme au corps après elle en été séparée même si la mort eu lieu mille ans auparavant même
si le corps est devenu poussière mangée par la terre ou devenu cendre dans le feu même si les pois
sons de la mer ont mangé et même il été enseveli dans les profondeurs tout obéit Dieu lui sait
où se trouve chaque chose Il oublie pas et fait tout ce il veut Tercero Cathecismo 1585 767

1244
ESTENSSORO-FUCHS VANG LISATION DU ROU

Chacun parmi vous se sera dit en lui-même sans doute ce père nous
prend pour des sots car il veut nous faire croire que les corps de ceux qui sont
morts vont ressusciter alors que leur chair et leurs nerfs sont retournés la
terre que leurs os ont été brisés plusieurs de ces corps ayant été mangés par
les animaux et les oiseaux ou dans la mer et les rivières par les poissons Ces
corps comment pourront-ils se réunifier ou être reconnaissables ils
ont été consommés Ce que vous dites mon père ce est que par amour
pour vous que je dis que je le crois car en vérité en mon for intérieur je ris
Eh bien mes fils prenez garde Si vous disiez cela ce serait vraiment un
immense péché mortel et une hérésie et si vous mouriez sans avoir confessé
sans vous en être repentis vous seriez damnés jamais ibid 22-23)

Ne pas accepter ancienne croyance païenne serait pour une fois un


péché mortel Le prédicateur revient ensuite argument initial mais en
amplifiant par de nouveaux exemples et possibilités très précis

Observez que quoique ces corps soient pourris et même transformés en


cendres après avoir été brûlés quoique la tête de un eux soit ici et son
corps au Cuzco ou en Castille et que les poissons ou les autres animaux les
aient mangés en dépit de tout cela toutes ces poussières ces cendres et ces
os vont se rassembler nouveau par le ministère des anges Dieu ayant
ordonné Et moi je vais ressusciter dans cette même chair et vous dans la
vôtre ibid 23)

Une précision supplémentaire la séparation des justes et des pécheurs


et la description des corps de ceux-ci

Sachez-le tous vont ressusciter de la fa on que je viens de dire tous Mais


il aura une différence les bons morts dans la grâce de Dieu dont les âmes
seront descendues du ciel ceux-là leurs corps surgiront resplendissants
clairs tel point ils seront plus beaux que le soleil comblés joyeux et
légers libres de toute préoccupation
... tenez-le pour vrai car tout ce on vient de dire est que pure venté
et est ainsi il en sera id.)

Ainsi tout en étant parfaitement compatibles avec orthodoxie catho


lique les affirmations Avila disent explicitement que les Incas vont ressus
citer et que leurs corps vont être réunifiés même si leurs membres ont été
séparés une partie la tête par exemple) en Espagne et autre le corps) au
Cuzco En outre si Inca été un homme bon ce qui est sûrement vraisem
blable pour un Indien) son corps apparaîtra resplendissant comme le soleil
Pour finir Avila ajoute ils sont obligés de croire tous ces points car il
agit un dogme de foi et que ne pas croire pourrait les conduire en
enfer
Ce récit de la résurrection de Inca au corps démembré réparti entre le
Pérou et Espagne et qui finira par se rassembler pour renaître est autre
une version du mythe de Inkarri Inca-roi que les anthropologues ont
découvert dans les années 1950 et qui été interprété comme une forme
populaire de résistance la conquête comme un exemple paradigmatique

1245
MISSION ET PREDICATION

de idéologie messianique du monde andin et plus récemment comme


une expression privilégiée de utopie politique andine39 Il est bien possible
Avila ait mis profit une tradition préexistante Solorzano Pereyra
raconte comment au Pérou il des Indiens qui par superstition croient
que leur Inca ressuscitera et gardent pour lui toutes les riches mines dont ils
ont connaissance Solorzano 1648 291 Ce témoignage40 éloquent est
néanmoins postérieur aux campagnes extirpation et la prédication faite
par Avila la référence la résurrection étant ailleurs un élément plus
chrétien indigène origine du mythe reste obscure mais non sa mani
pulation sa diffusion dans le cadre de eschatologie chrétienne des prédi
cateurs
La parole est donc une matière bien différente de image ou du rite sur
laquelle Avila sait il peut compter pour canaliser des aspirations indi
gènes dans une logique et des contenus totalement chrétiens Mais il faut
prendre conscience que il effectivement utilisation éléments andins
on reste bien éloigné des syncrétismes que recherchait evangelisation ini
tiale la différence de celle-ci Avila déplace un des éléments de équation
du champ religieux vers le champ politique Inca peut ainsi venir se greffer
la place de idole
autres aspects du cycle de sermons complètent cette vision particu
lière Avilaoffre aux Indiens de leurs propres éléments culturels présen
tés sous un habillage eschatologique Dans le sermon du dernier dimanche
de avent le prédicateur traite de la soumission de tout ce qui est de ce
monde Dieu Mais pour ce faire au lieu utiliser la figure de Inca il

39 On pourrait écrire une longue histoire sur la fa on dont on usé et abusé du mythe de
Inkarri Découvert Puquio par José Mar Arguedas dans les années cinquante le mythe
apparaît rapidement dans des versions différentes en divers endroits du Pérou Deux décennies
plus tard il est avec le mouvement du Taki Onqoy pour une lecture critique et historiographie
de ce mouvement voir RAMOS 1993) un des thèmes les plus étudiés par les sciences sociales au
Pérou anthologie préparée par Ossio 1973) laquelle ai emprunté expression idéologie
messianique du monde andin recueille les principales études et versions du mythe publiées
auxquelles il faudrait ajouter les livres de Ortiz Rescanier 1973 et Pease 1973 Dans les
mêmes années le gouvernement révolutionnaire des forces années 1968-1975 utilisa ainsi
que image du rebelle Tupa Amaru comme symbole national idée de la renaissance de
inca-roi donna son nom aux festivals de danses et musiques traditionnelles Inkarri organisés
alors par SINAMOS Système National de Mobilisation Sociale Voici un exemple du discours
des sciences sociales quelques années plus tard ...]dans les plus profonds recoins de la
conscience collective Là vit Inkarri le dieu vaincu du peuple invincible CURATOLA 1977 88-
89 Un article de URBANO 1977) qui est origine de expression utopie andine utili
sant le terme dans le sens de Mannheim) marqua une nouvelle étape En 1986 sous le titre
éloquent de la recherche un inca Buscando un in a) Alberto Flores Galindo mort pré
maturément peu de temps après établit histoire des utopies politiques après la conquête
Manuel Burga lui succède en 1988 avec Naissance une utopie mort et résurrection des
incas Nacimiento de una utop muerte resurrecci de los incas Travaillant sur la figure de
inca Burga et autres auteurs Manrique Montoya Portocarrero ont produit un discours où
se confondent souvent histoire et la volonté de définir une identité nationale partir de exis
tence une utopie andine Face cette lecture de gauche le mythe donne lieu depuis
quelques années des interprétations de psychanalystes et ethnohistoriens qui gravitent autour
de la notion de traumatisme de la conquête détournant expression formulée par Wach
tel)
40 Je remercie Iris Gareis de avoir signalé que le livre de Solorzano contenait une réfé
rence la résurrection de inca

1246
ESTENSSORO-FUCHS VANG LISATION DU ROU

ne mentionne en passant) il choisit cette fois-ci celle du roi Espagne


On peut évidemment voir un discours où le clergé cherche souligner sa
prééminence face au pouvoir politique laïque comme dans le sermon de
Martin Murua que Huaman Porna cite dans sa chronique 1980 580 Mais
ce est pas le cas car il aura pas de comparaison avec les autorités reli
gieuses en tant que représentants de Dieu
Avila dans son sermon cherche illustrer la vanité des biens terrestres

Voyons le Grand Roi qui est en Castille pour commencer par le plus
grand de tous Ce Roi on dirait il est toujours comblé de plaisir et de
contentement est-il pas obéi et respecté extrême par tous Quand ils
adressent lui ne lui parlent-ils pas genoux humiliés et prostrés or et
argent ne coulent-ils pas flots chez lui Avila 1647 41)

Puis immédiatement il aborde la question du point de vue politique il


interroge sur la réalité du pouvoir royal et nous renvoie son instabilité

Eh bien écoute-moi maintenant En dépit de tout cela il ne jouit pas plei


nement de son plaisir Mais que lui manque-t-il donc pour tout avoir Il lui
manque beaucoup En premier lieu parmi ceux qui lui parlent avec humilité
certains le haïssent en leur ur et souhaitent sa mort et étant seuls ils mur
murent contre lui Et quand le roi attend le moins des lettres de pays loin
tains arrivent en racontant comment des ennemis se sont soulevés arrivent
ensuite autres lettres ailleurs qui disent que ennemi vaincu et est
approprié la terre Après pour défendre ceux-ci et vaincre ceux-là il faut des
gens et des capitaines et avant il ne en aper oive argent lui manque
Avila 1647 41-42)

Mais Avila va encore plus loin Il doit rendre son discours plus per
suasif et plus évident pour ses auditeurs Il leur parle alors de leur
propre situation de la fa on dont ils peuvent percevoir instabilité poli
tique de la Couronne espagnole et la fragilité de leur propre condition
coloniale

Ne voyez vous pas de vos propres yeux dans cette ville de Lima com
ment les dimanches sortent les soldats armés de leurs arquebuses et de
leurs piques Pourquoi croyez-vous on fait cela Parce que la nouvelle
court que des ennemis pourraient arriver et on peur ils nous sur
prennent démunis nous volent et nous expulsent de cette terre Avila
1647 42)

Prêcher simultanément la résurrection des Incas et éventualité que le


roi Espagne puisse perdre le Pérou le troisième concile ne aurait jamais
osé Par ailleurs depuis 1615 la présence de pirates anglais et hollandais
était de nouveau une réalité tangible ce qui nous permet de mieux dater la
rédaction de ces sermons Faut-il croire Avila ne faisait utiliser le
topos de la Vanitas Ce est pas uniquement cela Un discours une telle
ambiguïté était indispensable pour associer la foi catholique des Indiens
leurs aspirations politiques et leur univers culturel Ce passage est aussi en

1247
MISSION ET PREDICATION

relation avec un autre mythe politique andin celui de Angleterre comme


alliée des Indiens et pays où est réfugié Inca41
Ce cycle de sermons Avila offre encore une nouvelle surprise Au
moment de décrire ce que connaîtront après le jugement dernier les élus
appelés jouir de la gloire il cherche exciter imagination de ses audi
teurs en évoquant leurs plaisirs

Parlons de vous abord Voyons dites-moi quel moment êtes-vous le


plus content et joyeux sans aucune préoccupation ne vous réclame et
combien de temps cela dure Mon père est avec mes amis on va
...à Lima Amancaes Cuzco Ccanttut Collquemachacchhuay
Suchuna Chuquisaca Quirpinchaca et étant arrivés là avec nos gui
tares notre nourriture nous dansons hommes et femmes la cacchua et
autres danses nous rions et jouons il une collation nous mangeons
avec beaucoup de plaisir nous buvons et nous nous invitons et ensuite nous
chantons en jouant de la guitare et nous retournons la cacchua Nous
sommes quelques-uns être venus avec nos épouses et autres avec leurs
concubines ou leurs amies la tombée de la nuit nous rentrons tous chez
nous fatigués exténués quelques-uns ivres ... et nous sommes réveillés par
des rots puants des douleurs de ventre et des vomissements ... Avila
1647 42-43)
41 Ce mythe semble appuyer sur une etymologie populaire Comme les syllabes double
consonnes existent pas en quechua Inglaterra Angleterre était prononcée Ingalaterra du
moins on en un exemple dans un document de 1613 Salvador Cachi curaca de Cachona
achète un ensemble de trois chalumeaux un basson et un cornet le tout neuf Ingalaterra
AGN mez de Baeza 743 161 1090 La forme inga pour inca étant courante dans les
textes de époque Ingalaterra pouvait être lu la terre de inca En 1789 lors des rébellions
Huancavelica les Indiens disent depuis un temps immémorial que le roi Inglaterra portait ce
nom parce ils croient Inga est le descendant de leurs anciens Ingas et terra de la terre
ils possèdent cité dans SALA VALA 1990 Des idées similaires circulaient déjà Lima
dans le dernier tiers du 16e siècle partir des attaques de Drake Cavendish et Hawkins En
1594 un prisonnier de inquisition apprit de ce dernier que les Anglais yngleses avaient
autrefois conquis cette terre et que inca ynga voulait dire anglais yngles) et que les incas
yngas étaient anglais yngleses ... cité dans ESCANDELL BONET 1953 86 Le prologue de
Gabriel de rdenas édition de 1722 des Comentarios reales de Garcilaso voir GISBERT
1980 contient une mention la relation entre Angleterre et la succession inca empruntée
VAmericae VIII 1625 97 publié par Théodore de Bry Cette référence ne semble pas cepen
dant être origine de la diffusion de cette croyance bien que le livre ait largement circulé
parmi les élites indigènes Le prologue réfère en la citant en latin et sans insister pour atta
quer en tant opinion ingénue de sir Walter Raleigh propos des descendants de Huayna
Capac dans son Voyage en Guyane de 1595 il fait de même pour opinion de Honorius Pompon
qui disait que Colomb était arrivé au Pérou en 1497 et avait rencontré Atahualpa au
Cuzco Raleigh ne connaissait pas la défaite de Tupa Amaru et pensait que inca vivait en
Guyane dans un palais plein or et de pierres précieuses histoire que les Indiens de la région
intéressés par les cadeaux des Anglais et situés entre deux feux espagnol et anglais furent
loin de démentir Antonio de Berreo son informateur et prisonnier était un capitaine espagnol
qui avait tenté une expédition en Guyane Le texte original de Raleigh qui en outre est
occupé emmener des caciques en Angleterre pour les éduquer est le suivant And farther
remember that Berreo confessed to me and others wich protest before the Molestie of God to be
true that there was found among prophecies in Peru ... in their chiefest temples amongst divers
others wich foreshowed the losse the said Empyre that from Inglatierra those Incas should be
agnine in time to come restored delivered from the servitude of the said conquerors RALEIGH
1586 100 Les éditions fran aises de Raleigh incluses dans le Voyage de Fran ois Coréal Paris
1722 II et Amsterdam 1738 II omettent intentionnellement le passage ci-dessus

1248
ESTENSSORO-FUCHS L-EVANGELISATION DU PEROU

Avila leur donne ainsi un exemple de vanité en leur montrant la rapidité


avec laquelle évanouit le plus grand des plaisirs auxquels ils peuvent aspi
rer et la fa on désagréable dont il finit Il cependant aucune interdic
tion ni condamnation des soûleries des danses ni même du concubinage
Le Troisième catéchisme avait au contraire prêché avec rigueur

Tous les taquies que vous faites sont sacrifices chants et anciennes céré
monies du diable Toutes les soûleries que vous organisez sont des souvenirs
de vos huacas .. que ce soit en jouant du tambour ou en dansant ...] tout
été enseigné par les vieux sorciers Tercero Cathecismo 1585 638)

Avila quant lui mentionne ces pratiques avec une apparente indiffé
rence voire avec complicité Et cela parce que la cashua laquelle il fait
allusion mais surtout usage des guitares dans ces danses et beuveries ne
correspondent justement pas aux anciennes traditions alors identifiées
comme idolâtres mais bien aux pratiques des Indiens hispanisés ladinos et
acculturés est précisément ces Indiens-là que Huaman Poma dessine
dans sa chronique avec la guitare la main pour trait distinctif 1980 803
Face ivrognerie et au concubinage on pouvait alors fermer les yeux dans
un sermon il agissait par ce biais de ratifier une pratique culturelle les
danses publiques accompagnées de guitares en milieu urbain que on
avait stimulée afin de faire disparaître les anciens taki des Indiens
Tels étaient les éléments puissants les virtualités Avilatrouvait dans
la parole cette possibilité arracher anciennes croyances et dans le même
geste de procurer une nouvelle identité Il faut donc cesser de voir exclusi
vement en lui le répresseur extirpateur idolâtries pour intégrer son
labeur dans le cadre plus large des enjeux politiques culturels de la société
coloniale Il faut donc lui attribuer un nouveau rôle non moins innocent
que on pourrait définir en le paraphrasant comme celui qui détruit et
brûle des huacas dieux vivants pour les substituer par des Incas qui ressus
citeront la fin des temps extirpateur idolâtries et semeur utopies

La destinée du Traité des vangiles réaction et dangers de la parole

Avila publia son uvre un moment où les matériaux pour la prédica


tion faisaient défaut Il avait pas eu depuis 1585 édition de nouveaux
corpus de sermons en quechua destinés aux Indiens Soixante ans après les
exemplaires du Tercero cathecismo étaient devenus rares puisque la diffé
rence des autres textes du concile il avait pas été réédité Et pourtant les
visiteurs pouvaient exiger des doctrineros la copie manuscrite des sermons
ils avaient prêches même ils ne les avaient pas eux-mêmes rédigés En
mars 1647 Francisco de Avila demande autorisation au chapitre de la
cathédrale de Lima être dispensé de ses obligations du ch ur afin de oc
cuper de édition de ses sermons autorisation lui est accordée mais pas
de bonne grâce seulement au bout de trois mois alors que uvre est déjà
sous presse Duviols 1966 228 Tandis on opposait ces difficultés
Avila peut-être agissait-il de gagner du temps) archevêque Villagomez

1249
MISSION ET PR DICATION

chargeait la même année son protégé Fernando de Avendano42 autre grand


extirpateur de préparer un livre de sermons destinés aux nouveaux visiteurs
pour réfuter la fa on des Indiens dans leur langue leurs idolâtries leurs
erreurs et leurs superstitions cité par Guibovich 1993 187 En juin 1648
ce nouveau livre Sermones de los misterios de nuestra santa fe cat lica Ser
mons des mystères de notre sainte foi catholique recevait les licences
nécessaires et sortait des presses année suivante Alors que épais livre
Avila808 pages les deux tomes un format in octavo celui Avendano
avec son format in folio 680 pages semble exhiber autorité une publica
tion officielle Les sermons Avendano étaient précédés une lettre pasto
rale de archevêque appelant une nouvelle campagne extirpation des
idolâtries Malgré son caractère ostentatoire le manque de soin est évident
et fait penser il agit une réaction précipitée au type de prédication
proposée par Avila La préface aux sermons Avendano suit la pagination
de la lettre pastorale et la table des matières qui ouvre le livre débute au
folio 95 Bien que le frontispice annonce uniquement uvre Avendano
celui-ci ne rédigea que dix sermons toute la seconde partie est une
réédition des vingt-deux derniers sermons du Troisième catéchisme43 On
étonne que dans le court prologue écrit la hâte Avendano ne dise pas un
mot de uvre de son collègue Avila tous deux étaient membres du cha
pitre de Lima et aille justifier son livre par le fait que réfuter les
erreurs des Indiens était une entreprise désirée par tous tentée par
beaucoup et réussie véritablement par personne 1649 f.)
La lettre pastorale qui remplit les fonctions un véritable prologue
révèle le contexte du débat Tandis que beaucoup de gens mettaient en
question la survivance des idolâtries archevêque Villagomez soutenait le
contraire et proposait dans sa lettre une nouvelle campagne extirpation
Selon lui ce qui semble une réponse directe au prologue Avila) la prédi
cation tout en étant la rosée qui ferme la bouche au démon et ses
erreurs Villagomez 1649 26v-27r) ne suffisait pas Il fallait accroître la
réfutation et extirpation violente avec aide du bras séculier id 22v
Depuis le début du siècle le prestige des archevêques et de nombreux
prêtres était fondé sur leur rôle extirpateur Remettre en question uti
lité et la vigueur de extirpation était retirer glise séculière une partie
de son pouvoir et obliger reformuler son rôle intérieur de la société
coloniale Cette nouvelle tentative de campagne eut pas le succès
escompté et les jésuites qui en avaient été alors les piliers se retirèrent
de la visite Vargas Ugarte 1960 La lettre pastorale sera par ailleurs le der
nier texte caractère législatif concernant extirpation Les sermons
Avendano ainsi couplés ceux du troisième concile cherchaient donc
se rallier orthodoxie fondatrice de entreprise coloniale Le visiteur suit
effectivement la ligne du troisième concile tout en se concentrant sur la

42 Pour la biographie Avendano et inventaire de sa bibliothèque voir GUIBOVICH 1993


43 Le fait semble être passé inaper pour la majeure partie des spécialistes commencer
par les répertoires classiques de VARGAS UGARTE 1935-1957) RIVET et CR QUI-MONFORT
1951) MEDINA 1904-1907) VARGAS UGARTE I960 et DUVIOLS 1971) qui mentionnent le
second livre comme étant une réédition des sermons du troisième concile ne notent pas cepen
dant il ne agit que une partie de ceux-ci

1250
ESTENSSORO-FUCHS L-EVANGELISATION DU PEROU

réfutation de idolâtrie44 est en occupant en 1630 la chaire extraordinaire


de théologie de université de Lima Avendano dut acquérir sa technique
de réfutation Cette chaire avait été créée dans le but spécifique de com
battre idolâtrie des Indiens et les hérésies des étrangers du vice-royaume
Guibovich 1993) assimilant cette fois-ci protestantisme judaïsme et paga
nisme Le contenu de ces textes semble provenir du plan de douze sermons
que on prêchait des dizaines années auparavant durant les visites
extirpation Arriaga 1621 244-245 Mais Avenda paraît plus conser
vateur que les extirpateurs du début du siècle et ne traite que des cinq pre
miers thèmes que José de Arriaga avait retenus dans son programme Il est
vrai que les autres étaient en partie développés dans les sermons du troi
sième concile qui les accompagnaient mais est aspect de la réfutation qui
est chaque fois amplifié par Avendano Sa prédication con oit fondamenta
lement idolâtrie comme la religion des Indiens et son point de départ
consiste la réfuter On pourrait penser que ces sermons eurent pour seule
fonction de servir de matériel pour les visites idolâtries Leur extrême vio
lence se justifie pleinement dans le cadre des visites où auditoire devait
être soumis une forte pression psychologique afin être amené dénon
cer ses idoles Mais les sermons Avendano tout comme ceux du troisième
concile se voulaient aussi un vrai prêche quotidien de catéchèse Cette utili
sation supposait que idolâtrie fût un élément permanent et virtuellement
inextinguible Tous ces sermons recelaient donc une contradiction leur effi
cacité devait les rendre caducs au risque de devenir étant donné la grande
quantité informations ils offraient sur les superstitions des Indiens
une source qui rappellerait ou réactiverait de vieilles croyances La suppres
sion des neuf premiers sermons du Tercero cathecismo pour leur refonte
dans les Sermones de los misterios de nuestra santa fe cat lica Avendano
est une sorte de mise jour mais qui souffre des limitations signalées Par
contre uvre Avila en stimulant une nouvelle religiosité indigène
catholique se tournait vers avenir elle voyait le jour au moment même où
on commen ait percevoir les fruits de cette nouvelle identité qui avait su
adapter face la pression exercée par les doctrineros et par tat colonial
pendant plus un demi-siècle Estenssoro 1992 378-382 De fait le débat
sur la survivance des idolâtries ouvrira de nouveau dans les années sui
vantes mais archevêque lui-même craignant probablement que on ne
mette en doute son action pastorale défendra cette fois-ci les succès de
évangélisation Les Indiens étaient aux yeux de la majorité devenus
désormais définitivement chrétiens Marzal 1983)
Mise part la réaction de archevêque et de ses alliés il est difficile de
faire une évaluation de la réception des sermons Avila On peut juste
tenter de voir la destinée de certains thèmes et idées dont la diffusion est
liée uvre du clergé Des témoignages apparaîtront de manière récur
rente dans le discours indigène partir des révoltes de la seconde moitié
du 18e siècle et grâce uniquement abondante documentation produite
la suite de ces événements partir de la rébellion de Juan Santos Ata-

44 Pour une analyse approfondie un de ces sermons voir DUVIOLS 1971 qui privilégie
exclusivement les sermons Avendano pour caractériser la prédication des extirpateurs

1251
MISSION ET PR DICATION

hualpa 1742) les Indiens parlent une alliance quasi naturelle avec les
Anglais pour lutter contre les Espagnols45 Le chef Tupa Amaru octroie
dans ses bans le titre Inca-roi Inkarri 1780 Ces traits messianiques sont
relativement connus Hidalgo 1983 Flores Galindo 1988 Sala Vila 1990
Phelan 1994) mais leur origine pas été nécessairement étudiée
même si plusieurs entre eux articulent autour de figures de la religion
catholique sainte Rosé de Lima saint Jacques apôtre ou de thèmes escha-
tologiques chrétiens
Le cycle des fins dernières était un point récurrent du message transmis
aux Indiens On le retrouve aussi bien dans les collections de sermons que
dans les peintures de nombreuses églises de doctrinas et de paroisses
indiennes Gisbert 1980 Estenssoro 1990 La présence dans la biblio
thèque un prédicateur comme Avendano de uvre de Joachim de Flore
du De Antichristo de Maluenda et du De Christo revelatie Acosta ainsi que
des commentaires de Viegas et Ales sur Apocalypse Guibovich 1993
est révélatrice ces lectures ont dû se refléter dans ses autres sermons restés
inédits Il devait avoir des uvres semblables dans la bibliothèque Avila
qui était bien plus considérable46 Pour les lettrés ces sujets étaient de fait liés
la vie coloniale ils ne séparaient pas les croyances indigènes de ce ils
estimaient être histoire universelle Solorzano le grand juriste situe es
poir du retour des Incas dans le cadre de la venue de Antéchrist et cite
entre autres Maluenda Pineda et del Rio auteurs qui figuraient également
dans la bibliothèque du visiteur Avendano Solorzano 1648 291 Cela
peut fournir une piste supplémentaire pour déterminer sinon origine de la
croyance du moins de sa lecture espagnole importance acquise dans
diverses régions des Andes par certaines images et idées imprégnées de
catholicisme ne peut se comprendre que par le biais de appareil colonial
Mais les contradictions finiront par se montrer La nouvelle identité indigène
prit corps et se traduisit en un mouvement cohérent qui partir de la fin du
17e siècle unit autour de valeurs et de figures communes inspiration
incaïque les caciques andins Rowe 1954 Les révoltes du siècle suivant
seront chargées de cet amalgame éléments catholiques économie morale
et de figures du passé inca élément indigène apparaîtra essentiellement
comme un discours sur histoire transformé en utopie en projet avenir Si
cette présence implique il bien eu assimilation appropriation et rééla
boration des le ons de la doctrine est ce même discours religieux qui conti
nuait nourrir les attentes époque même des révoltes des protestations
émanant tant des autorités ecclésiastiques que des fonctionnaires de la Cou
ronne attaquent aux pratiques des doctrineros et de ce que on pourrait
appeler un certain bas clergé présent dans les villages Il faut rappeler que
depuis 1750 et la suite des pressions des élites indigènes et métisses les
Indiens étaient admis recevoir les ordres sacerdotaux La présence de ces
nouveaux prêtres employés comme doctrineros dut sans doute avoir des
répercussions sur le plan religieux En plein milieu des troubles le quatrième

45 Voir la note 40
46 Sur la bibliothèque Avila qui comptait le nombre non négligable de 3108 volumes voir
le travail de HAMPE 1993 qui malheureusement en présente pas inventaire

1252
ESTENSSORO-FUCHS VANG LISATION DU ROU

concile réuni Lima en 1772 tentera de contrôler et mettre un frein un


prêche qui mêlait le rire populaire aux promesses religieuses ou politiques

on ne prêche ni extravagances satires ni plaisanteries et on ne


fixe pas de date Antéchrist et on ne publie ni révélations ni miracles ni
indulgences qui ne soient pas certaines ... Parada 1772 28r)

rajoutèrent des plaintes contre les prêtres qui encourageaient et sti


mulaient chez les Indiens les danses et les représentations de la conquête des
Incas et de Montezumac ce qui selon les fonctionnaires de la Couronne ali
mentait la haine des Indiens envers les Espagnols Estenssoro 1992b 187)
incitant de manière implicite affrontement Le cercle se referme nou
veau quand suite exécution de Tupa Amaru les autorités essaient in
terdire toute manifestation pouvant rappeler la mémoire des Incas
Les révoltes mettent en évidence assimilation du message de la doctrine
et le fait que sa reproduction était nourrie par un prêche soutenu et par
autres pratiques liées la religiosité catholique danses représentations
théâtrales La proximité sur certains points si frappante entre les sermons
Avila et le mythe de Inkarri tel il été compilé au 20e siècle renforce et
peut-être prouve le rapport avec utopie La prédication permettait en effet
de jouer avec ses propres ambiguïtés donnant aux Indiens le canevas pour
construire une nouvelle identité et offrant comme stimulant pour modeler
leurs propres aspirations Pénétrer dans univers du discours ouvrait la possi
bilité une élaboration plus autonome ne articulant autour aucune réa
lité formelle ou matérielle assimilation des contenus vue la lumière des
objectifs visés par les évangélisateurs invite reconsidérer la signification de
utopie andine aussi bien dans le contexte colonial aujourdhui On peut
pour conclure faire une rapide comparaison avec le cas mexicain qui pourrait
nous donner des éléments pour penser la portée des conséquences Tandis
au Pérou triomphait la parole imposant la valeur iconique de idée de
Inca dans imaginaire collectif devenue ensuite incontournable pour la
construction des discours sur la nation et pour les projets politiques en
Nouvelle-Espagne imposait image de la Vierge de Guadaloupe avec toute
la prégnance de sa présence matérielle et son ascendance syncrétique qui
jouera un rôle analogue dans histoire du Mexique47 On peut se demander si
cette présence pas eu une influence sur la création dans le cas mexicain
une société métisse et sur affirmation du rôle politique des groupes indi
gènes et métis Très différent en revanche le cas péruvien où la difficulté de
construire une définition nationale et le manque intégration des différentes
populations la vie politique reviendra sous diverses formes tout au long de
son histoire républicaine comme un problème non résolu
Juan Carlos ESTENSSORO-FUCHS
CERMA-EHESS

Traduit par Charlotte de Casteinau

47 Je renvoie pour le cas mexicain étude de Serge GRUZI SKI 1990

1253
MISSION ET PREDICATION

ABREVIATIONS

AGI Archivo General de Indias Seville


AGN Archivo General de la Naci Lima
ANB Archivo General de Bolivia Sucre
ARSI Archivùm Romanùm Societatis lesu Rome
BNM Biblioteca Nacional Madrid

LEXIQUE
Cashua danse collective en cercle et avec les mains entrelacées
Cumbi tissu traditionnel avec des dessins figuratifs très apprécié pour la grande qualité de sa
facture
Curaca cacique chef de groupe ethnique
Haylli chant et danse de triomphe liés tant aux rites agraires du labour la guerre
Huaca divinité objet ayant une valeur sacrée et par extension temple ou édifice préhispanique
Huayra technique préhispanique pour affiner le minerai argent
Mita travail obligatoire par roulement pour le bénéfice des mines organisé grande échelle
partir de la décennie 1570 par le vice-roi Toledo
Taki taqui danse préhispanique accompagnée de chant

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