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Approche pragmatique des textes 1 ère M. Sc.

Lgge Mme Djilah

L′émergence des linguistiques énonciatives : la communication en acte.

Introduction
Les linguistiques énonciatives ont pour fondement commun une critique de la linguistique de
la langue, et une volonté d’étudier les faits de parole : la production des énoncés par les
locuteurs dans la réalité de la communication. Le programme théorique de la linguistique de
la parole est explicitement mentionné mais aussitôt écarté par Saussure dans le cours de
linguistique générale.
Benveniste (1966 : 130) reformule ainsi l’alternative d’une linguistique de la langue vs de la
parole :
« Ce sont là vraiment deux univers différents, bien qu’ils embrassent la même
réalité, et ils donnent lieu à deux linguistiques différentes, bien que leurs
chemins se croisent à tout moment. Il y a d’un côté la langue, ensemble de
signes formels dégagés par des procédures rigoureuses, étagés en classes,
combinés en structures et en système, de l’autre la manifestation de la langue
dans la communication vivante »1.
Ces deux univers (linguistique de la langue vs linguistique de la parole) appellent chacun une
théorie séparée. Celle de la « communication vivante », selon Benveniste, émerge à partir
d’une remise en cause de l’hégémonie de la langue, dans les années 70.
Tandis que Saussure aurait ajourné la linguistique de la parole pour privilégier la linguistique
de la langue, Emile Benveniste se serait surtout consacré à la parole dans l’intention de
dépasser la dichotomie saussurienne langue /parole.
Avec l’introduction de la dichotomie sémiotique/sémantique dans les années soixante, le
projet benvenistien se trouve concrétiser. La critique de Benveniste porte principalement sur
le fait que le système de Saussure est fermé :
« En réalité, le monde du signe est clos. Du signe à la phrase il n’y a pas transition, ni par
syntagmation ni autrement. »2 Le système est fermé parce que le nombre de ses éléments est
limité. La question principale de la sémiotique consiste alors à distinguer des unités, les
classer et les structurer :

1
1 BenvenisteEmile, Problème de linguistique générale I, Gallimard, 1966, p.130.
2
Benveniste Emile, Problème de linguistique générale II, Gallimard, 1974, p.65.

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« Les phonèmes, les morphèmes, les mots (lexèmes) peuvent être comptés ; ils sont en
nombre fini. Les phrases, non »3
Le système saussurien est fermé à l’actualisation. Il s’en tient à la dimension virtuelle, de
sorte que le sens sémiotique demeure générique et conceptuel :
« Il (le système saussurien) n’admet donc pas de signifié particulier ou occasionnel ; tout
ce qui est individuel est exclu ; les situations de circonstance sont à tenir pour non
avenues.»4
La sémantique que dessine Benveniste semble vouloir répondre à cette double fermeture par
une seule opération. L’idée de l’actualisation de la langue par un locuteur : « L’idée de
l’actualisation de la langue est conçue chez Benveniste comme une articulation
particulière qui ouvre le système de la langue à la fois au monde du discours et à la phrase .
»5

Les linguistiques énonciatives : l’énonciation, un niveau supplémentaire du


langage.
Par la délimitation d’un nouveau domaine, Benveniste exige de penser un niveau
intermédiaire entre la langue et la parole, celui de l’énonciation comme « mise en
fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation »6. Il s’agit d’étudier
comme telle cette relation que le locuteur entretient avec la langue :
« Le discours qui est produit chaque fois qu’on parle, cette manifestation de l’énonciation,
n’est ce pas simplement la « parole » ? Il faut prendre garde à la condition spécifique de
l’énonciation : c’est l’acte même de produire un énoncé et non le texte de l’énoncé qui est
notre objet. Cet acte est le fait du locuteur qui mobilise la langue pour son compte. La
relation du locuteur à la langue détermine les caractères linguistiques de l’énonciation. »7
L’énonciation constitue donc à la fois un niveau supplémentaire du langage- celui de la
langue considérée en égard à son usage effectif- et la médiation qui articule langue et parole.

3
Benveniste E.op. cit., p.129.
4 Ibid., p.223.
4

5
Ono Aya, la notion d’énonciation chez Emile Benveniste, Lambert-Lucas, Limages, 2007, p.125
6
Benveniste E. Ibid., p.80.
7
7Ibid., p.80.

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De ce point de vue, l’énonciation désigne la réalisation de la langue dans le monde, le point de


contact entre le système en droit et son usage en fait.

Les critiques adressées aux postulats de la linguistique de la langue


Catherine Kerbrat-Orecchioni, dans son livre intitulé « Dans l’Enonciation. De la
subjectivité dans le langage », résume, en cinq points les postulats de la linguistique de la
langue et les critiques qui lui sont adressées :
(1) « C’est une linguistique du code, auquel doivent être ramenés tous les faits de parole ».
Deux critiques : d’une part, le code n’a aucune réalité empirique (car il existe des dialectes,
des sociolectes, des idiolectes, etc., en bref une grande variété dans les usages de la langue), et
d’autre part, il faut bien s’interroger sur la manière dont le code se manifeste en discours, au
moyen d’un modèle de production et d’interprétation.
(2) « dans cette perspective, l’unité supérieure qu’atteint l’analyse, c’est la phrase […]. »
Critique : il existe des "règles de combinatoire transphrastique " qui doivent permettre de
rendre compte du fonctionnement d’unités supérieures à la phrase.
(3) « le mécanisme de production du sens est relativement simple ; on lui reconnaît un
double support :
- Le signifiant lexical […]
- Certaines constructions syntaxiques […]. »
Critique : en fait, toutes les unités linguistiques peuvent participer à la construction du sens,
unités phonétiques, graphiques, rythmiques, textuelles même.
(4) « Lorsqu’on envisage le problème de la « parole », c'est-à-dire du code en
fonctionnement, c’est dans le cadre du fameux schéma de la communication (Jakobson) où
celle-ci apparaît comme un tête-à tête idéal entre deux individus libres et conscients, et qui
possède le même code ; communication par conséquent transparente, toujours réussie. »
Critique : il s’agit là d’une conception idéaliste qui passe sous silence les ratés de la
communication, ses incessants réglages, les phénomènes inconscients qui la déterminent. La
parole est une activité humaine et doit être abordée sous un angle pratique.
(5) « Postulat de l’immanence, enfin, qui affirme la possibilité et la nécessité
méthodologiques d’étudier « la langue en elle-même et pour elle-même », en évacuant
radicalement l’extralinguistique. »

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Critiques : on ne peut évacuer le référent de l’étude des phénomènes langagiers (c’est tout
particulièrement le cas des déictiques) ni ce qui est de l’ordre des contextes de production. Il
faut donc une ouverture vers d’autres disciplines.
Les linguistiques, à partir des années 70, et que nous développerons dans ce deuxième
chapitre, se fond chacune sur une ou plusieurs de ces critiques dont elles font des postulats de
départ : (1) et ((3) pour la linguistique de l’énonciation, (2) pour la linguistique textuelle, (4)
et (5) pour la linguistique du discours.
Il est vrai que le structuralisme a développé et approfondi la théorie de la langue jusqu’aux
années 70, moment où émergent des travaux qui se concentrent sur l’énonciation. En réalité,
cette approche énonciative ne s’oppose pas radicalement à la linguistique de la langue du
moment qu’elle en tire une partie de ses origines : Bally, Benveniste et Culioli par exemple,
sont des grammairiens formés dans le champ structuraliste. La linguistique de l’énonciation, à
des débuts consistera en effet à repérer et analyser les marques de l’énonciation dans la
parole, marques qui sont des outils de la langue ayant pour fonction d’inscrire dans l’énoncé
la subjectivité du locuteur.
Genèse de la notion d’énonciation
- les origines de la notion d’énonciation :
La tradition donne couramment Emile Benveniste (année 50 et 60) comme le père fondateur
de la théorie de l’énonciation, alors que les origines oubliées de cette notion et l’intérêt des
linguistes pour les problèmes énonciatifs remontent bien avant l’apport des travaux de
Benveniste. En fait, c’est en Europe et en Russie, dans les années 1910 et 1920 qu’émerge la
problématique énonciative avec Charles Bally et Mikhaïl Bakhtine -Volochinov. Charles
Bally, entre 1912 et 1926, dans une polémique sur le discours indirect libre qui est à l’origine
des problématiques de l’énonciation et de l’interaction, explique à un linguiste allemand que
le français dispose du discours indirect libre, dont il analyse le fonctionnement sur le plan
énonciatif. Dans ce débat, les formes linguistiques du discours rapporté sont analysées
explicitement selon les plans énonciatifs.
Quant au linguiste russe M. Bakhtine dont la conception du langage est fondamentalement
interactive ce qui implique nécessairement la prise en compte de l’énonciation. Mais pour lui,
et à cette époque, il s’agit d’une seule et même donnée : l’ "énoncé-énonciation ", qui est une
« forme-sens ». Chaque forme est porteuse de sens et ce sens est issu d’une production sociale
car pour lui, un signe n’existe que dans son fonctionnement social, la matérialité et l’idéalité
formant un tout. Ni système abstrait, ni expression individuelle, pour toujours ce linguiste, le
langage ne se comprend qu’ancré dans la dimension sociale de son origine.
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-du fameux schéma de la communication de Jakobson à l’énonciation


La conception de la communication comme elle a été fixée et diffusée par le schéma de
Jakobson en 1963, a été considérablement enrichie une fois la dimension énonciative est prise
en compte.

Nombreuses sont les critiques de ce schéma. Elles peuvent se résumer en quatre points :
- Ce schéma dessine une communication homogène et linéaire alors qu’il faudrait plutôt
parler d’une compréhension partielle entre le destinateur et le destinataire ;
- Le code est situé extérieurement à la communication alors qu’il est constitué des savoirs
internes des sujets parlants ;
- Rien n’est dit des compétences extralinguistiques (encyclopédiques psychiques ou
culturelles) ; - Ce schéma n’intègre pas de modèle de production (à l’encodage) et
d’interprétation (au décodage).

Pour pallier ces manques, Catherine Kerbrat-Orecchioni, dans la page 19 de son ouvrage
«L’Enonciation. De la subjectivité dans le langage» publié en 1980, propose la reformulation
suivante :

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L’approche énonciative du langage met l’accent sur le sujet de l’énonciation et implique


également une théorie du sujet parlant puisque ce sont ses marques d’inscription dans
l’énoncé qui constituent l’objet du travail du linguiste. Alors que les approches structuralistes
et générativiste ignorent la question du sujet, le point de vue énonciatif le met au cœur de la
linguistique. La conception du sujet classique, c'est-à-dire autonome, mettant en mots ses
intentions, maîtrisant le contenu de ses paroles et s’appropriant les formes de la langue, est
battue en brèche.
Dès les années 20, avec Bakhtine Mikhaïl, le sujet parlant est un sujet en relation avec son
environnement, ayant intériorisé des normes et des formes discursives extérieures à lui, mais
le constituent. L’énonciation est alors le véritable lieu de la parole, définie comme interaction
verbale :
« La véritable substance de la langue n’est pas constituée par un système abstrait de formes
linguistiques ni par l’énonciation monologue isolée, ni par l’acte psycho-physiologique de
sa production, mais par le phénomène social de l’interaction verbale, réalisée à travers
l’énonciation et les énonciations »8.
Cette conception interactionnelle de la communication remet donc en cause une
représentation de la communication qui reposerait sur les paroles d’un locuteur destinées à un
interlocuteur : les deux protagonistes appelés ainsi co-énonciateurs ou co-acteurs de la parole
construisent ensemble la communication, et c’est pour cette raison que l’énonciation devient
chez Culioli la co-énonciation.

-Quelques définitions de l’énonciation

Emile Benveniste
L’énonciation a vu, à travers son parcours, son sens évoluer « vers la profération
interlocutoire, vers la subjectivité du langage et la prise en compte du locuteur dans
l’analyse de l’énoncé »9
Se référer à Benveniste lorsqu’on définit l’énonciation est devenu, on le sait, une pratique
courante en linguistique française. Pourtant l’intérêt des linguistes pour les problèmes

8
Bakhtine Mikhaïl, Esthétique de la création verbale, 1977, p.136.
9
Delesalle Simone, «Introduction: Histoire du mot énonciation », 1986, Histoire Epistémologie Langage, VIII-
2,p.7.

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énonciatifs remonte aux années 1910 et 1920 en Europe et en Russie mais aussitôt interrompu
par l’expansion du modèle structuraliste.
Chez Benveniste, on trouve la définition originelle et devenue canonique de l’’énonciation
comme il suit : « L’énonciation est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte
individuel d’utilisation »10. Elle doit se comprendre dans le cadre d’une opposition
fondamentale entre le domaine sémiotique et le domaine sémantique. Benveniste appelle
«sémiotique » ce qui relève de la langue :
« Tout ce qui relève du sémiotique a pour critère nécessaire et suffisant qu’on puisse
l’identifier au sein et dans l’usage de la langue. Signes qui le définissent, qui le délimitent
à l’intérieur de la langue. Qui dit « sémiotique » dit « intra-linguistique »11
Et « sémantique » ce qui relève de la parole :
« La notion sémantique nous introduit au domaine de la langue en emploi et en action ;
nous voyons cette fois dans la langue sa fonction de médiatrice entre l’homme et l’homme,
entre l’homme et le monde, entre l’esprit et les choses, transmettant l’information,
contraignant ; bref, organisant toute la vie des hommes »12
L’énonciation est clairement placée du coté de la sémantique, et ce dans le cadre de la phrase.
En effet, pour Benveniste, c’est la phrase qui est l’unité du discours car la liberté du locuteur
s’y exerce, sauf en ce qui concerne la syntaxe :
« La phrase, création indéfinie, variété sans limite, est la vie même du langage en action.
Nous en concluons qu’avec la phase on quitte le domaine de la langue comme instrument
de communication, dont l’expression est le discours »13
Mais il s’agit de la phrase en tant qu’elle est réalisée par un locuteur et non pas de la
phrase-modèle des grammairiens ou des générativistes:
« La phrase est donc chaque fois un événement différent ; elle n’existe que dans l’instant
où elle est prononcée et s’efface aussitôt ; c’est un événement évanouissant »14
Cette définition, qui a une approche grammairienne de l’énonciation, a marqué sa tendance
aussi bien dans les dictionnaires de langue que dans les études linguistiques. A titre
d’exemple, le trésor de la langue française fournit au lecteur une citation de Benveniste tirée
de l’article de 1970 pour donner la signification linguistique du terme. La définition
benvenistienne de l’énonciation constitue aussi une référence incontournable pour les

10
Benveniste E. PLGII, op. cit., p.80.
11
Ibid., pp.222-223.
12
Benveniste E. op. cit., p.224.
13
Benveniste E. Problèmes de linguistique générale, I, Gallimard, 1966, p.30.
14
Benveniste E. op. cit., p.227.

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dictionnaires de sciences du langage. Ainsi, le dictionnaire de linguistique de Dubois définit


"énonciation "comme : « […] acte individuel de production, dans un contexte déterminé,
ayant pour résultat un énoncé […] »15; en évoquant Jakobson, Benveniste, Austin et Searle
comme théoriciens du concept à ses origines. La Grammaire d’aujourd’hui, qui lui consacre
un long article, le définit comme « l’acte individuel de création par lequel un locuteur met
en fonctionnement la langue »16 , formulation analogue à celle de Benveniste.
La définition de l’énonciation chez Benveniste est donc délimitée à la phrase et ce sont les
linguistes du texte et du discours qui élargiront le concept au-delà de la phrase. Dans son livre
" Enonciation : de la subjectivité dans le langage", Catherine Kerbrate- Orecchioni considère
les formulations de Benveniste comme la base commune à toutes les réflexions
contemporaines sur l’énonciation.

Oswald Ducrot
Une autre définition " fondatrice " en France de la notion d’énonciation est donnée dans les
années 70 par Oswald Ducrot.
Ce linguiste, s’inspirant des philosophes du langage notamment Austin et Searl, montre
l’importance de la situation discursive et de la pragmatique. Aussi intègre -t-il la composante
pragmatique à la sémantique. Pour lui, on ne peut pas décrire les énoncés sans faire références
aux conditions énonciatives : l’énoncé noyau sémantique stable pouvant diverger selon les
conditions d’énonciation.
L’énonciation est vue comme l’événement correspondant à la production de l’énoncé,
approche analogue à celle de Benveniste :
« C’est l’événement historique constitué par le fait qu’un énoncé a été produit, c'est-à dire
qu’une phrase a été réalisée. On peut l’étudier en cherchant les conditions sociales et
psychologiques qui déterminent cette production […]. Mais on peut aussi étudier […] les
allusions qu’un énoncé fait à l’énonciation, allusions qui font partie du sens même de cet
énoncé. Une telle étude se laisse mener d’un point de vue strictement linguistique, dans la
mesure où toutes les langues comportent des mots et des structures dont l’interprétation fait
nécessairement intervenir le fait même de l’énonciation.»17

15
Dubois J. and all, Dictionnaire de linguistique, Larousse, 2002, pp. 180-181.
16
Arrivé, Gadet et Galmiche, La Grammaire d’aujourd’hui, 1986.
17
Ducrot Oswald, Shaeffer J.-M., Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, 1995, Seuil,
p.603.

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Cette approche repose sur la distinction faite par Ducrot entre phrase et énoncé : la phrase est
l’enchaînement syntagmatique virtuel alors que l’énoncé est le segment effectivement produit
par le locuteur.

Dominique Maingueneau
Dominique Maingueneau signale dans ses travaux que l’énonciation est : « le pivot de la
relation entre la langue et le monde »18 et il propose une mise au point qui repose sur des
présupposés à écarter :
« - L’énonciation ne doit pas être conçue comme l’appropriation par un individu du
système de la langue. Le sujet n’accède à l’énonciation qu’à travers les contraintes
multiples des genres de discours. - l’énonciation ne repose pas sur le seul énonciateur:
c’est l’interaction qui est première […]. - l’individu qui parle n’est pas nécessairement
l’instance qui prend en charge l’énonciation. »19

18
Maingueneau Dominique, Les termes clés de l’analyse du discours, 1996, Seuil, p.36.
19
Maingueneau Dominique, op.cit., p.79.

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(suite)
L’appareil formel de l’énonciation 
Emprunté à Emile Benveniste (1966), ce titre désigne ainsi un ensemble de formes
linguistiques observables dans l’énoncé, qui renvoient à la situation de l’énonciation. Faute de
pouvoir étudier directement l’acte d’énonciation, Benveniste trouve qu’il existe au sein des
énoncés produits par les locuteurs individuels des marques de l’acte d’énonciation, des indices
énonciatifs qui nous permettent de voir :
a. Comment le locuteur surgit dans son énoncé.
b. Quelle est son attitude par rapport à son discours.
c. Quelle relation il entretient avec son interlocuteur à travers l’énoncé.
Ces conditions linguistiques, composantes de l’appareil formel d’énonciation, Benveniste les
appelle « caractères formels d’énonciation », et distingue les caractères suivants :

a- La situation d’énonciation.
Lorsqu’on aborde le sens des unités linguistiques, on est inévitablement amené à les relier à
des facteurs extralinguistiques, c'est-à-dire à leur situation d’énonciation. Celle-ci est
constituée par l’ensemble des paramètres qui permettent la communication : le locuteur,
l’interlocuteur, le lieu et le moment de leur échange. Ces paramètres s’inscrivent dans
certaines formes de la langue, à travers la deixis afin de désigner leur identification langagière
dans une situation d’énonciation. Les formes concernées sont appelées déictiques, recouvrant
généralement à la fois les indicateurs personnels et spatio-temporels. Jakobson utilisera de son
côté le terme « embrayeurs », traduction de l’anglais Shifter, emprunté à Jespersen (1922). Il
le définit ainsi :
« Tout code linguistique contient une classe spéciale d’unités grammaticales qu’on peut
appeler les embrayeurs : la signification générale d’un embrayeur ne peut être définie en
dehors d’une référence au message »20 La relation des unités en question aux conditions de
leur production suppose la prise en compte de la théorie de l’énonciation qui d’une autre
manière articule le linguistique sur l’extralinguistique ; c'est-à-dire le discours à ses conditions
de production.
Pour parler de « je », « tu », « il » et autres pronoms, Benveniste (à la suite de Jakobson)
utilise le terme d’embrayeurs ; il entend par là que les pronoms désignant la personne
branchent
l’énoncé à l’instance qui l’énonce.
20
Benveniste E., PLGI, op. cit., p.228.

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La présence du locuteur et de l’interlocuteur dans l’énoncé est signalée par les pronoms
personnels. On doit à Benveniste d’avoir montré que les pronoms de première et deuxième
personne ont un statut différent de ceux de la troisième personne, justement parce qu’ils
constituent des marqueurs de la situation d’énonciation. En effet, « je » et « tu » ne peuvent
que désigner les protagonistes de l’énonciation alors que « il » est ce dont on parle (le
référent). Selon Benveniste, c’est la non-personne :
« Dans les deux premières personnes, il y a à la fois une personne impliquée et un discours
sur cette personne. Le « je » désigne celui qui parle et implique en même temps un énoncé
sur le compte de « je ». […]. A la deuxième personne, « tu » est nécessairement désigné par
« je ». […]. Mais de la troisième personne, un prédicat est bien énoncé, seulement hors du
« je – tu » […]. Dés lors, la légitimité de cette forme comme « personne » se trouve mise en
question »21
En effet, on ne peut interpréter un énoncé contenant je et /ou tu qu’en prenant en compte
l’acte individuel d’énonciation qui les supporte. On ne peut donc connaître le référent de « je
et « tu » indépendamment des emplois qui en sont faits, des actes d’énonciation individuels.
« je » et « tu » n’ont pas de signifié stable et universel : « quelle est donc la réalité à laquelle
se réfère « je » ou « tu » ? Uniquement une « réalité de discours », qui est chose très
singulière ».22
Cela amène Benveniste à proposer les définitions suivantes :
« Je signifie "la personne qui énonce la présente instance de discours contenant
je"»23
« […] On obtient une définition symétrique pour tu, comme "l’individu allocuté
dans la présente instance de discours contenant l’instance linguistique tu"»24
« je » et « tu » ne sont pas simplement des signes linguistiques, ils sont avant tout des
opérateurs de conversion de la langue en discours : en tant que morphèmes grammaticaux
référentiellement « vides », ils appartiennent à la langue, mais en tant que signes inscrits dans
une énonciation unique, ils réfèrent en marquant qu’un sujet s’empare du système et établit un
rapport réversible à quelqu’un qu’il pose comme allocutaire :
« […] dans chaque instance de son emploi, dés qu’il est assumé par son énonciateur
devient unique et non pareil, ne pouvant se réaliser deux fois de la même manière. Mais

21
Benveniste E., PLGI, op. cit., p.228.
22
Ibid., p.252
23
Ibid., p.228.
24
Ibid., p.253

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hors du discours effectif, le pronom n’est qu’une forme vide qui ne peut être attachée ni à
un objet ni à un concept. Il reçoit sa réalité et sa substance du discours seul »25
En résumé, ces embrayeurs n’ont pas de contenu sémantique, mais constituent seulement
des réalités de discours.
Les déictiques spatio-temporels.
A côté des personnes, il y a d’autres embrayeurs, les déictiques spatio-temporels. Leur
fonction est d’inscrire les énoncés dans l’espace et le moment de l’énonciation. Sans
informations extralinguistiques, il est impossible d’élucider ces éléments :
« Ce sont les indicateurs de la deixis, démonstratifs, adverbes, adjectifs, qui organisent les
relations spatiales et temporelles autour du sujet pris comme repère : "ceci, ici,
maintenant", et leurs nombreuses corrélations "cela, hier, l’an dernier, demain", etc. Ils
ont
en commun ce trait de se définir seulement par rapport à l’instance du je qui s’y énonce »26
Les déictiques spatiaux ont pour point de repère la position qu’occupe le corps de
l’énoncuipny_o **iateur lors de son acte d’énonciation. On en distingue plusieurs. Ils peuvent
être des démonstratifs, des présentatifs, des éléments adverbiaux. Les indicateurs temporels,
leur repère est le moment ou l’énonciateur parle, le "moment d’énonciation" qui définit le
présent
linguistique. C’est par rapport à son propre acte d’énonciation que le locuteur
*0.

ordonne la chronologie de son énoncé et l’impose à son allocutaire. Ces déictiques temporels
peuvent être des adverbes et locutions adverbiales, des éléments de démonstratifs, des temps
verbaux.
1- la temporalité linguistique

25
Benveniste E., PLGII, op. cit.,p.68.
26
Benveniste E., PLGI, Ibid., p.262.

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le temps connait deux modes d’existence : soit il est extérieur et préexiste aux
énonciateurs. Il est alors représenté par le système de référence calendaire : ils se sont
mariés le 1er janvier 2001 ; soit, tout aussi insaisissable, il est linguistique et résulte alors
de la mise en mot, qui instaure un point de référence par rapport auquel les événements
sont localisés. Ce point de référence peut être construit par l’énonciation elle-même : je
vous donne rendez-vous demain, ou peut être fourni par le contexte linguistique : Pierre a
dit qu’il partait peu après la

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