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Langages

Présentation
Frédéric Cossutta

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Cossutta Frédéric. Présentation. In: Langages, 29ᵉ année, n°119, 1995. L'analyse du discours philosophique. pp. 5-11;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1995.1720

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1995_num_29_119_1720

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F. Cossutta
Collège International de Philosophie

PRESENTATION

Le numéro 21 de la revue Langages de mars 1971 s'intitulait La philosophie du


langage. Mais si on en examine le sommaire, on découvre que certaines
contributions portaient sur le langage des philosophes et s'attachaient à en mettre en évidence
certaines propriétés. Cela montre qu'à une époque où commençait à se répandre
l'application des diverses disciplines linguistiques à une multitude de types de
discours, littéraire, politique, médiatique, religieux, la philosophie aurait pu
devenir elle aussi un objet d'investigation. Pourtant, excepté quelques tentatives isolées,
on constate qu'aucun programme de recherche ne s'est vraiment développé comme
analyse du discours philosophique. Cette étrange impasse est moins due aux hasards
de l'histoire qu'à des raisons de fond. Elles tiennent en effet autant aux propriétés
spécifiques de la philosophie considérée comme discours, qu'à la nature des outils
linguistiques ou textuels qui étaient offerts à l'époque. D'un côté en effet la
philosophie, même si sa position hégémonique était battue en brèche par la montée en
puissance des sciences humaines, répugnait à se laisser constituer comme objet d'une
investigation extérieure, et après le moment de fascination structuraliste pour
Saussure, Jakobson et les formalistes russes, elle intervenait de nouveau sur le
terrain du langage. De l'autre, les sciences du langage et du discours se
développaient en ordre dispersé dans un foisonnement de courants et d'écoles, avec pour
conséquence un abaissement progressif de la frontière entre linguistique et
philosophie, ce qui a entraîné un redécoupage des territoires disciplinaires. Les linguistes
du « speech act » par exemple ont développé les intuitions initiales d'Austin, qui
était un tenant du courant analytique anglo-saxon, les développements logiques vers
des sémantiques formelles ou des logiques non extensionnelles ont influencé nombre
de théories linguistiques du sens et de la référence, l'inspiration aristotélicienne du
courant néo-rhétoricien n'est plus à démontrer, on connaît les rapports privilégiés
qui lient les conceptions de Hjelmslev ou de la sémiotique à la phénoménologie
husserlienne, ou la pragmatique à celle de Peirce. Enfin, nombre de philosophies
contemporaines, celles de Habermas, Apel, Ricceur, Jacques, Meyer, placent la
dimension langagière au cœur de leur dispositif théorique, et intègrent tel ou tel
secteur de la linguistique, qu'ils contribuent en retour à influencer. L'histoire
raisonnée de ces bouleversements reste à faire, nous nous contentons ici de constater
qu'elle met en évidence une proximité mais aussi des ambiguïtés entre les disciplines
du langage et la philosophie, qui ont fait paradoxalement obstacle à un tel projet.
Le moment nous semble pourtant venu d'examiner à quelles conditions une
Analyse du discours philosophique est possible, et de montrer par la diversité des
textes ici réunis, quelques-unes des directions dans lesquelles elle peut se
développer.
Deux facteurs nous y encouragent. Tout d'abord une transformation progressive
du panorama que nous dressions à grands traits, a vu se modifier le centre de gravité
des disciplines du langage. La linguistique, en prenant en considération les proprié-
tés énonciatives et pragmatiques, s'est déplacée vers l'étude de la langue en contexte,
conçue comme activité en situation communicationnelle. Les dimensions
proprement argumentatives ou dialogiques du sens ont été mises en évidence, et l'examen
d'opérations qui, dans la philosophie, jouent précisément un rôle important est venu
au centre des préoccupations. Les théories du discours de leur côté (voir le numéro
récent de cette revue consacré par D. Maingueneau aux Analyses du discours en
France) ont cessé de s'inscrire dans un espace théorique et idéologique assez
restreint qui privilégiait l'étude du discours politique, et s'attachait surtout à
penser, fût-ce d'une façon moins mécanique que le marxisme des années 60,
l'articulation entre les formations discursives et les formations sociales. La multiplication
des centres de recherche, la diversification des types de discours étudiés ',
l'enrichissement des méthodes en linguistique, le déplacement des enjeux en analyse du
discours, sont autant de signes encourageants.
La seconde circonstance, qu'on ne saurait certes mettre sur le même plan que la
précédente, tient à la mise en œuvre d'un projet de recherche que nous pouvons
conduire dans le cadre d'une Direction de Programme au sein du Collège
International de Philosophie. Nous avons voulu rassembler des linguistes, des philosophes,
qui, sans nécessairement faire de cette question leur objet principal, sans
nécessairement partager les mêmes choix théoriques, s'accordent pourtant tous sur la
nécessité d'appréhender la philosophie comme activité discursive. Un séminaire de
recherche 2, des journées de travail ', des publications 4 commencent à donner à ce
projet quelque consistance 5. Il s'agit moins de créer une unité théorique illusoire et
vaine que de donner à des chercheurs isolés les conditions d'une réflexion en
commun.
Ce volume ne cherche pas à illustrer directement les travaux de ce groupe, même
si tous les auteurs réunis ici, à part K. Ehlich, en font partie, puisque nous avons
privilégié le point de vue des linguistes ou analystes du discours, afin de proposer
quelques repères et quelques exemples de la fécondité de leur perspective.
Si tous les auteurs s'accordent pour étudier la dimension spécifiquement
discursive du philosophique, cela ne préjuge pas nécessairement de la méthode qu'il
convient d'employer pour en rendre compte, ni de la nature des rapports existant
entre ces méthodes et leur objet. On peut ici, sans vouloir accentuer les différences à
l'excès, distinguer deux types de positions.

1. Le CEDISCOR, animé par S. Moirand à Paris III, développe une activité de recherche intense
portant sur les discours de vulgarisation ou de spécialité, d'un grand intérêt pour la perspective que nous
développons ici. Cf. Beacco-Moirand. « Autour des discours de transmission des connaissances », dans
Langages, n° 117.
2. Ce groupe a déjà traité de la question de l'argumentation philosophique, du style des philosophes, de
la cohérence textuelle. A chaque fois une étude détaillée de textes, par exemple (le Descartes ou de Bergson,
a permis de comparer concrètement la diversité des méthodes et d'approfondir l'intelligibilité des textes
(correspondance : Collège International de Philosophie, 1 rue Descartes, 75005 Paris).
Л . Dans le cadre d'une série de journées publiques intitulées L 'écriture des philosophes, deux journées
consacrées en février 1995 au Discours philosophique, ont permis de confronter les points de vue des
logiciens, des linguistes, des historiens de la philosophie et des philosophes sur cette question.
4. Un volume consacré à l'étude du statut de l'argumentation en philosophie à travers l'exemple
privilégié de la philosophie cartésienne, sans constituer la transcription d'un travail collectif, traduit à la
fois une communauté d'inspiration et la diversité des options qui s'y manifestent. Voir Cossutta (éd.).
Structures de l'argumentation philosophique. Paris, Puf, 1996.
5. Nous tenons également à ne pas nous couper des centres de recherche qui développent des
problématiques d'analyse du discours, ou qui approchent la philosophie sous des angles comparables, le
CEDISCOR à Paris III, le Centre Européen pour l'Etude de l'Argumentation à Bruxelles, le Groupe «le
Recherche sur la Philosophie et le Langage de Grenoble.
Povir certains auteurs il est nécessaire, si l'on veut rendre compte du discours
philosophique, de disposer d'une théorie générale de la signification et du discours.
Ainsi D. Maingueneau a élaboré une conception générale de la discursivité, puis,
l'ayant par ailleurs appliquée au discours littéraire 6, en transpose ici de façon très
globale (mais systématique) les catégories, en les mettant à l'épreuve du discours
philosophique. L'article, à portée théorique 7, montre que nonobstant son statut de
discours constituant, la philosophie n'en dépend pas moins, comme tout discours,
d'une institution discursive qui suppose qu'on la rapporte à ses conditions d'énon-
ciation. La catégorie centrale de « scénographie » permet d'éviter de penser le
contexte de l'œuvre de façon purement mécanique, puisqu'elle donne au faisceau
des repères énonciatifs un rôle qui, loin de simplement traduire une inscription dans
un champ social, montre que le discours procède rétroactivement à la légitimation de
son procès d'instauration et valide ou déplace en retour les conditions de son
institution discursive. Ainsi le sens d'une philosophie ne saurait être dissocié de
l'étude de ses conditions d'énonciation.
J. F. Bordron appréhende la question de la constitution du sens des énoncés
philosophiques d'une tout autre façon, en essayant plutôt, à partir d'une théorie
générale du sens, de penser la nature des contraintes sémiotiques qui en
assujettissent la possibilité. Dans un ouvrage entièrement consacré à Descartes, il avait
déterminé quelles étaient les contraintes sémiotiques de la pensée discursive, en
testant les « relations possibles entre les opérations philosophiques et le discours
sémiotique » y. Cela l'avait conduit à privilégier l'étude des structures sémio-
narratives et à montrer qu'il n'y a aucun étonnement à constater qu'une philosophie
puisse s'organiser en récit. Mais ce qui paraît évident pour les Méditations
Métaphysiques ne l'est pas moins pour la philosophie en général, et, en s'aidant du
schématisme kantien et de la conception husserlienne du sens, il met en évidence
l'interdépendance étroite entre les schemes spéculatifs et les schemes narratifs qui
sont sous-jacents à toute philosophie <). Il montre enfin ici, après avoir explicité la
question de la signification par une théorie des dépendances, comment la scène
spéculative du cartésianisme permet la construction du point de vue subjectif.
L'auteur de cette présentation voudrait pour sa part essayer de tenir ensemble
les deux dimensions qui sont ainsi prises en compte. En effet l'option de J. F.
Bordron conduit, si on la poursuit, à envisager les conditions d'une déduction transcen-
dantale des catégories expressives du discours philosophique. Les recherches de
D. Maingueneau, sans jamais verser dans l'empirisme ou le sociologisme,
rapporteraient plutôt les modes de constitution du discours philosophique à une transaction
entre des constructions doctrinales et leurs conditions sociales d'institution,
puisqu'aussi bien « une œuvre constituante joue-t-elle son rôle non seulement par les
contenus qu'elle véhicule mais aussi par les modes d'énonciation qu'elle autorise ».
Mais comment penser de façon homogène une double articulation qui, dans les deux
options précédentes, est certes indiquée, mais au profit de l'un des deux termes :

ň. Maingueneau. Le contexte de l'œuvre littéraire. Paris, Dunod, 1993.


7. On trouvera l'étude de fonctions ou de cas particuliers dans Maingueneau-Cossutta, « L'analyse des
discours constituants », Langages n° 117 et « Ethos et argumentation philosophique. Le cas du discours de
la méthode », in Cossutta éd. op. cit., 1996.
8. Descartes. Recherches sur les contraintes sémiotiques de la pensée discursive, p. 10, Paris, Puf,
1987.
9. « Schématisme et signification », Sémiotique, ontologie et icônicité. Poetica et analytica. Aarhus
universitet, 1991.
entre le discours et son contexte, entre le discours de l'œuvre et l'œuvre comme
doctrine. Nous montrerons que c'est l'étude du dispositif scénographique mis en
place autour des repères énonciatifs qui, à nos yeux, permet de penser
simultanément ces dimensions constituantes. Elle permet en effet de rapporter les schemes
spéculatifs et les schemes expressifs par la médiation de contraintes énonciatives qui,
corrélativement, jouent le rôle de médiation pour rapporter les conditions de
l'institution discursive du philosophique à ses conditions d'instauration
doctrinale l0. Il faudrait donc, et nous nous éloignons alors de l'option sémiotique,
développer une analyse du discours philosophique capable de lier une analyse
linguistique des opérations et une étude globale des contraintes discursives.
Une analyse du discours philosophique doit autant développer une théorie
générale du sens ou du discours, et donc aborder l'étude des grandes opérations qui
contraignent la constitution discursive du philosophique, que l'analyse
microcontextuelle ou détaillée des opérations de langue qui concourent à l'élaboration du
sens.
C'est à cela que s'attachent les trois autres contributions, qui s'enracinent moins
directement dans la volonté de construire une théorie autonome du discours
philosophique que dans le souci, à partir d'une linguistique générale, de se donner les
moyens d'aborder les opérations discursives par l'étude de leurs marqueurs
linguistiques. Cette deuxième voie ne s'oppose pas à la précédente, l'enjeu d'une réflexion
théorique sur l'analyse du discours étant plutôt de les concilier.
Ainsi A. Ah Bouacha se réfère explicitement à une linguistique des opérations
telle qu'elle a été développée par A. Culioli n, et montre qu'il faut tenir compte de
deux propriétés fondamentales pour développer une telle approche : « II faut
d'abord distinguer entre le discours, objet théorique conçu comme lieu organisé
d'un système de signes mettant en jeu des individus et des univers en représentation
et l'univers objet empirique renvoyant à du texte. D'un côté on met en relation du
texte dans son appréhension immédiate avec une activité discursive à laquelle il
renvoie ou plus précisément à laquelle on le fait renvoyer, et de l'autre, on considère
ce texte comme un ensemble de données linguistiques brutes qu'il faut ensuite traiter
en données discursives. Celles-ci sont nécessairement filtrées par des propriétés
linguistiques à partir desquelles il est possible de décrire des propriétés
discursives » l2. A. Ali Bouacha, à partir de l'analyse de discours didactiques ou de
vulgarisation l:i, a ainsi élargi la catégorie linguistique de généricité vers une
élaboration de la catégorie discursive de généralisation. Son texte montre comment sont
liées les opérations énonciatives et les opérations discursives, grâce à l'étude du
statut de la première personne dans les Méditations métaphysiques.
L'étude de Gilles Philippe vient renforcer l'intérêt de cette investigation, dans la
mesure où, à partir d'un horizon théorique très proche, il étudie aussi le statut
générique de la première personne, mais cette fois dans l'Etre et le néant. Il s'agit de

10. Pour une application à des œuvres pliilosophiques <le Platon ou Descartes, « Dimension dialogique
du discours philosophique : les dialogues de Platon » . Colloque le Diulogique, organisé par l'université du
Maine, sept. 1994, actes à paraître (Berne, Peter Lang). « Argumentation, ordre «les raisons, et mode
d'exposition dans l'œuvre cartésienne », dans Cossutta éd. op. cit., 1996.
11. Pour une linguistique de renonciation. Opérations et représentation I. Paris, Ophrys, 1990.
12. « Enonciation, argumentation et discours », p. 47, dans Configurations discursives, Annales
littéraire de l'Université de Besançon, Paris, Diffusion les Belles Lettres, 199H.
1H. Le discours universitaire, lu rhétorique et ses pouvoirs, Peter Lang, Berne, 1984.
repérer et de comprendre des alternances très rapides dans le système d'embrayage
énonciatif qui ne recoupent pas les hétérogénéités séquentielles entre passages
argumentatifs et passages narratifs ; le texte, opérant un constant va-et-vient entre
deux scènes énonciatives, brouille constamment les pistes. Il faut, pour clarifier cette
question, procéder à une étude du fonctionnement linguistique de la première
personne. Or on découvre un emploi qui subvertit l'opposition classique entre
embrayé / non embrayé : « cette forme idéale de discours totalement désembrayé...
que Benveniste cherchait à définir, c'est dans le discours philosophique qu'il fallait
la rechercher ». Ce qui invite le linguiste, en considérant « la spécificité de la
pratique philosophique du discours », « à élargir, voire à reconsidérer ses
catégories ». Il convient en effet ici de rapporter les modalités langagières au contenu
spéculatif du discours sartrien. Or on se rend compte que la langue véhicule une
ontologie substantialiste dont la phénoménologie sartrienne veut se démarquer, et
pour ce faire, l'emploi d'un Je non spécifié lui permet de déjouer les clivages
traditionnels que la conscience entretient avec elle-même comme conscience-de-soi.
L'article de K. Ehlich partage avec les précédents le souci d'une analyse «
microscopique » des phénomènes de langue qui interviennent dans la structuration du
procès discursif. Mais on pourrait aussi le rapprocher de la perspective de D. Main-
gueneau, dans la mesure où, prenant en considération les difficultés de lecture
auxquelles sont confrontés les lecteurs de Hegel, qu'ils soient de langue allemande ou
pas, il s'inscrit dans une perspective pragmatique, rejoignant indirectement les
questions de l'éthos, de l'incorporation et de l'oralité. Il lui faut en effet penser les
ajustements toujours difficiles auxquels le philosophe doit consentir, pris entre
l'exigence d'autarcie expressive des structures conceptuelles et les exigences cora-
municationnelles qui découlent de la nécessité d'être lu et compris. Le reproche
d'obscurité fait à Hegel, selon l'auteur, est en grande partie un faux procès, car il
existe au sein du texte des mécanismes et des structures langagières qui, sans
dispenser de tout effort intellectuel, permettent de pallier cette difficulté. Refusant
une définition coréférentielle des pronoms personnels de la troisième personne,
l'auteur en donne une interprétation anaphorique ou plus globalement « phori-
que », en montrant qu'ils contribuent non seulement à la structuration interne du
procès de pensée, mais qu'ils facilitent chez le lecteur le maintien d'une orientation
focalisante, condition de la réception et de la compréhension du discours. Mais prise
entre le souci d'économie et le risque d'un excès phorique, la discursivité hégélienne
pour résoudre ses paradoxes micro-langagiers applique des schemes d'oralisation,
les principes d'une scansion quasi prosodique, à son énonciation textuelle.

Nous avons présenté ces contributions en fonction d'une différence


d'appréciation concernant le rôle respectif du linguistique et du discursif. Nous pourrions
également rapprocher celles qui insistent plus sur la dimension pragmatique (Cos-
sutta, Maingueneau, Ehlich) ou examiner le rapport qu'elles entretiennent avec leur
objet.
Sans qu'il y ait eu de concertation sur ce point, trois contributions portent en
effet sur le statut de la première personne dans le cadre de philosophies de la
conscience (Ah Bouacha, Bordron, Philippe). Il ne faut pas s'étonner de cette
relation qui vérifie un hen entre des types d'approches et des types d'opérations
philosophiques. G. Philippe observe ainsi au début de son article « qu'il existe, dans
le champ des sciences humaines, un rapport très étroit entre les théories
linguistiques de l'embrayage énonciatif et les théories philosophiques et psychologiques de la
conscience et du sujet » . Nous mettrons pour notre part en évidence le risque de voir
se développer ainsi une circularité non maîtrisée du rapport entre philosophie et
linguistique qui annulerait l'idée même d'une analyse du discours philosophique.
J. F. Bordron évite ce risque en déduisant la forme générale du sujet empirique à
partir d'une schématisation instruite par la théorie kantienne. Pour leur part, les
trois auteurs qui étudient au plus près les opérations linguistiques ne tombent ni
dans le risque d'une application de catégories théoriques qui ne feraient que
s'auto-vérifier, ni dans la tentation de donner une leçon au philosophe en prétendant
résoudre linguistiquement la question philosophique que celui-ci se pose. En effet
aussi bien A. Ah Bouacha que G. Philippe évitent une lecture à l'aveugle, et se
posent la question de savoir comment le régime énonciatif du texte en première
personne est modifié par le statut philosophique de la première personne. Tous deux
rencontrent en effet des formes d'usage qui ne sont ni de l'universel ni du singulier,
mais une façon inédite de les associer virtuellement. De son côté, K. Ehlich montre
que le régime anaphorique et les procédures focalisantes mises en place par Hegel ne
sont pas indépendants des relations structurelles que sa philosophie entretient avec
ses propres modes d'expression, ce qui est d'ailleurs développé explicitement dans la
préface à la Phénoménologie de l'esprit. Le paradoxe du commencement du système
(il n'est possible que s'il est achevé...) se voit immédiatement redoublé en un
paradoxe de la lecture, dont l'étude de K. Ehlich met en évidence la transposition
micro-contextuelle : il indique en effet quels procédés Hegel met en œuvre pour
assurer les possibilités de bouclages rétroactifs et anticipateurs qui permettent
d'assurer la translation du sens nécessaire à l'auto-développement et à
l'appropriation réceptive du concept philosophique.

Les auteurs ont su éviter un positivisme qui, conférant à leur discipline une
position de surplomb excessif, l'empêcherait de problématiser son objet. Confrontés
à des structures langagières inédites, ils doivent approfondir leurs modèles et
raffiner leurs catégories. Ainsi, on peut considérer que l'expression philosophique,
comme le souligne A. Ah Bouacha à propos du remodelage cartésien de l'emploi du
pronom de la première personne, peut modifier les usages au-delà de son propre
champ. Pour mettre cela en évidence, comme le souligne fortement G. Philippe à la
fin de son article, le linguiste a dû, sans abandonner son statut de spécialiste du
langage, prendre en considération certaines dimensions spécifiquement doctrinales
(philosophie de la conscience, phénoménologie, dialectique) qui contraignent en
retour les procédés de langue qui sont pourtant la condition de leur émergence dans
l'ordre du discours. Ils rejoignent ainsi les trois premières interventions pour
lesquelles la différenciation entre dimension spéculative et dimension expressive
n'avait d'autre statut que fonctionnel, la tâche de l'analyse étant de comprendre la
nature de leur articulation, la portée de leur autonomie respective, ou les
mécanismes de leur réversibilité.

Ainsi les études que nous présentons ici voudraient pouvoir intéresser aussi bien
le spécialiste d'analyse de discours, ou le linguiste, que le philosophe, ou l'historien
des doctrines, puisque les différentes communications s'efforcent de ne sacrifier ni
l'étude des dimensions langagières à la prise en considération des contenus
philosophiques (dont elles ne seraient alors qu'un support extrinsèque), ni la dimension
philosophique au profit de l'étude exclusive des opérations linguistiques (qui dès lors
ne prendraient le texte philosophique qu'à titre de prétexte). Dans la mesure où tous
ont considéré que les dimensions énonciatives, pragmatiques ou sémiotiques étaient

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le lieu où se nouait la relation entre les dimensions doctrinales spéculatives, les
dimensions expressives, et les dimensions contextuelles, il devient possible
d'envisager une Analyse du discours philosophique qui soit à la fois une authentique Analyse
du discours, et un encouragement pour l'effort de compréhension ou
d'interprétation des œuvres philosophiques.

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