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Résumé

Traditionnellement, on estime que l’écriture est apparue indépendamment à quatre


endroits du monde.

Elle apparut d’abord en Mésopotamie vers -3 200. C’est l’écriture cunéiforme


des Sumériens, qui sont d’ailleurs considérés comme la toute première civilisation
avec l’Égypte antique et la vallée de l’Indus. Ensuite, en Égypte vers -3
200 également. Puis en Chine vers -1 200 (l’écriture chinoise est remarquable du
fait qu’elle n’a jamais été remplacée en 3 500 ans, et demeure un des rares
systèmes idéographiques encore en usage). Enfin, en Amérique centrale vers -
500.

Je dois introduire l’article avec une constatation malheureuse : rien ne dit que la
vraie origine de l’écriture ne se soit pas perdue. Car ce que nous savons de
l’apparition de l’écriture tient aux découvertes qu’on a faites, mais rien ne peut
nous permettre d’affirmer que nous avons vraiment découvert son attestation la
plus ancienne.

Il existe une autre problématique : tous les systèmes d’écriture ont commencé
sous forme d’idéogrammes avant de se simplifier en syllabaires ou en alphabets,
mais où est la frontière entre idéogrammes et simples dessins ? C’est un problème
que l’on rencontre dans l’étude de tous les plus vieux systèmes d’écriture.

Évolution du caractère chinois pour le soleil du stade pictographique au stade


idéographique.

La même chose, pour la montagne.

En Chine
L’attestation la plus ancienne possible d’un système d’écriture est l’ancêtre de
l’écriture chinoise, qui pourrait remonter à -6 600 (écriture Jiahu, image ci-
contre ; découverte datant du début des années 2000). Si cela était attesté, ce
serait l’origine de l’écriture la plus ancienne connue, avant même les systèmes
mésopotamiens. Mais cette découverte est largement disputée ¹. Idéogrammes ou
dessins ? Peut-être est-ce un système d’écriture qui n’a jamais vraiment été
utilisé ? L’origine la plus ancienne et avérée de l’écriture chinoise ne remonte
qu’à -1 200 (écriture ossécaille) ².
En 1996, on trouvait déjà des traces possibles d’apparition de l’écriture chinoise
vers -4 800. Toutefois, il était impossible de déchiffrer des symboles isolés tels
qu’ils se présentent dans ce genre de découvertes sporadiques ² ; de ce qu’on sait,
il est toutefois évident que le système d’écriture chinois dérive d’un stade
pictographique aujourd’hui perdu ³.

 Il nous est également impossible de dire si l’invention et l’apparition de l’écriture


tiennent d’une décision soudaine ou d’un processus lent et progressif. Le choix
d’écrire sur des supports durables comme le bronze ou les carapaces de tortue
peut jouer un rôle dans la datation des premières traces de l’écriture ⁴. Peut-être
des employait-on des supports périssables des centaines d’années plus tôt.

Il existe une hypothèse selon laquelle le système d’écriture mésopotamien aurait


motivé et inspiré la création du système d’écriture chinois ⁴. Elle est à ce jour loin
d’être attestée mais elle n’est pas non plus réfutée.

Pour éclaircir, un jour peut-être, cette origine ultime, on compte essentiellement sur
deux choses. La première est l’archéologie. La seconde, ce sont les méthodes
comparatives appliquées à l’écriture mésopotamienne (dont on a de bien
meilleures traces de l’évolution) ⁴.

Inscriptions sur des contenants en bronze, c. 1200 av. J.-C.

Plastron de tortue gravé, c. 1200 av. J.-C. ⁴

En Orient
L’Orient est le foyer de deux systèmes d’écritures qui se disputent le titre de plus
vieux système d’écriture attesté dans le monde. Il s’agit des hiéroglyphes
égyptiens et du cunéiforme urukéen, inventés indépendamment les uns de
l’autre vers -3 200.

Le cunéiforme
L’adjectif « urukéen » vient de la cité d’Uruk et se rapporte aux premières cités
mésopotamiennes ⁵. Celle-ci signèrent la naissance de la plus ancienne
civilisation du monde, celle de Sumer. Cette période, qui commence vers -3 400,
marque aussi le début d’une ère urbaniste, avec ses signes distinctifs et ses
besoins. C’est dans ce contexte que se développe l’écriture cunéiforme. Elle est
d’abord pictographique : c’est le proto-cunéiforme, attesté vers -3 200 ⁶.

Tablette avec des inscriptions pictographiques mésopotamiennes (proto-


cunéiforme), datée de -3 200  ⁶.
Le proto-cunéiforme n’était pas représentatif de la prononciation ni même de la
grammaire, du fait qu’il consistait de pictogrammes. Il s’agissait simplement de
marquer autant d’informations que possible, mais la syntaxe elle-même n’existait
pas ⁶.

Le proto-cunéiforme pictographique présente des évolutions visibles rien qu’un


siècle après son invention (-3 100). Ensuite, il n’a pris que cinq siècles pour
devenir le cunéiforme commun, qui permet la transcription directe de mots et de
syllabes. C’est le stade idéographique ⁴`⁶.

Évolution du mot « vase » depuis le proto-cunéiforme pictographique puis en


cunéiforme ⁷.
Le cunéiforme est une méthode d’écriture plutôt qu’un système à part entière. Il a
été durable du fait de sa facilité d’utilisation et de sa flexibilité. C’est notamment
en cunéiforme que l’épopée de Gilgamesh fut écrite. Elle est la plus vieille œuvre
littéraire connue au monde, écrite entre -1 300 et -1 000 ⁸.

Méthode de l’écriture du cunéiforme avec un stylet sur de l’argile molle ⁹.


Le cunéiforme a notamment été utilisé pour écrire le hittite, l’akkadien et le vieux
perse. Dans ce dernier cas, le cunéiforme devint un alphasyllabaire (ou abugida)
¹⁰. Il a aussi donné naissance à l’alphabet ougaritique, mais ces systèmes ont
aujourd’hui entièrement disparu. Aucun système d’écriture actuel ne dérive du
cunéiforme.

Texte
en vieux perse cunéiforme ¹⁰.
L’écriture hiéroglyphique et ses dérivations
Les hiéroglyphes, pour le commun des mortels, c’est cette écriture pictographique
emblématique (pléonasme ?) de l’Égypte antique. Pourtant, pas besoin de
chercher au fin fond de grimoires poussiéreux pour battre des records de
fascination. La quasi-totalité des systèmes d’écriture asiatiques et européens en
dérivent. On a aussi appelé « hiéroglyphes » des systèmes pictographiques
similaires mais nullement apparentés, comme les hiéroglyphes mayas.

Les hiéroglyphes égyptiens sont apparus vers -3 200, comme le cunéiforme, et


comprenaient environ 500 signes communs ¹¹. Contrairement aux systèmes
d’écriture chinois et mésopotamien, l’écriture égyptienne est
apparue soudainement. Cela est peut-être du fait que les stades antérieurs
étaient inscrits sur des supports périssables, aujourd’hui perdus ¹¹.

Les hiéroglyphes se sont rapidement simplifiés sous la forme de l’écriture


hiératique, ou « hiéroglyphes cursifs ». La différence entre les deux est un peu
celle qui existe entre l’imprimerie et le cursif de nos jours ¹¹. À partir de -1 800,
l’écriture hiératique se met aussi à préférer une écriture horizontale plutôt que
verticale ¹¹. À partir de  -1 600, le hiératique sert à la transcription du langage
commun ¹¹.

Écriture hiératique (en haut) avec son équivalent hiéroglyphique ¹¹.


Toujours en Égypte, le hiératique évolue ensuite en démotique (attesté vers -650)
où l’origine hiéroglyphique devient peu évidente. La Pierre de Rosette, datée de -
196 et qui permit le déchiffrement des hiéroglyphes, était inscrite de hiéroglyphes,
de démotique et de grec ¹¹.

Le
même texte que ci-dessus, en démotique ¹¹.
À partir du Ier siècle, l’Égypte est convertie au christianisme. Cela la rend frileuse
quant à l’utilisation du démotique « païen » ¹¹. Elle adopte alors le copte,
directement inspiré du grec.
É
criture copte : « notre père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié » ¹¹.
Le hiératique mourra au IIIème siècle, les hiéroglyphes en 394 (date de leur dernière
inscription connue) et le démotique en 452 ¹¹. La langue égyptienne (dès lors
appelée « copte ») continuera de s’écrire en copte jusqu’à sa disparition
au XVIIème siècle.

Mais les hiéroglyphes ont donné naissance à bien d’autres systèmes d’écriture, qui
sont les vrais vecteurs de leur pérennité. En fait, l’écriture copte – qui a remplacé
le démotique – dérivait elle-même des hiéroglyphes. De même qu’une quantité
surprenante de systèmes d’écriture modernes.

Arbre de l’évolution de certains systèmes d’écriture depuis les hiéroglyphes


égyptiens (cliquez pour agrandir). ⓒ Ywan Cwper
Ce diagramme est loin de comprendre tous les systèmes d’écriture dérivant des
hiéroglyphes. Toutefois, il retrace les étapes les plus importantes ayant mené aux
systèmes les plus parlants aujourd’hui. L’alphabet protosinaïtique (daté de -1
850 en Égypte), aussi appelé alphabet protocananéen d’après ses découvertes
datées de -1 550 en Canaan (aux alentours de l’Israël actuel), est l’étape
intermédiaire, sporadique et partiellement reconstruite entre les hiéroglyphes et
l’alphabet phénicien.
Ci-dessus, l’évolution du hiéroglyphe égyptien pour le serpent, qui évolua
en nun phénicien, puis en nu grec. Le nu a ensuite adopté sa forme moderne, qui
est aussi le N latin.

La représentation pictographique d’un bœuf, il y a 32 000 ans puis il y a 16 000


ans, est devenue hiéroglyphique chez les Égyptiens ; les Phéniciens en ont
gardé la tête, qu’ils ont stylisée puis retournée pour un
emploi alphabétique (aleph) ; les Grecs l’ont encore tournée pour en faire leur
alpha, puis l’alphabet latin en a fait son A ¹².

Alphabet phénicien.
L’alphabet phénicien nous est assez familier, car il est l’ancêtre direct
de l’alphabet grec (né vers -800). Lui-même a donné l’alphabet latin (-
700) et l’alphabet cyrillique (893). Ces trois alphabets permettent l’écriture d’une
immense partie des langues du monde.

L’adoption d’un système d’écriture signifie aussi parfois son adaptation. Un


alphabet, contrairement à des idéogrammes, permet de faire correspondre des
caractères à des sons en particulier. Quoique l’aleph, l’alfa et le A sont toutes
trois la première lettre de leurs alphabets respectifs, elles n’indiquent pas le même
son. Le phénicien utilisait un abjad, c’est-à-dire un alphabet consonantal, qui
marque les consonnes mais pas les voyelles. Quand les Grecs l’ont adapté, ils ont
trouvé des lettres pour des sons qu’ils n’avaient pas, mais il n’y en avait aucune
pour les voyelles. C’est ainsi notamment que l’aleph phénicien, qui servait à noter
la consonne /ʔ/, inexistante en grec, a été utilisé pour noter la voyelle /a/ ²⁴.
L’adaptation de
l’alphabet phénicien au grec.
Mais un autre descendant de l’alphabet phénicien a été encore plus productif en
diversité : l’alphabet araméen. Comme l’indique le diagramme ci-dessus,
l’alphabet araméen a donné naissance aux
abjads arabe, hébreu et syriaque (dont dérive l’écriture traditionnelle mongole).
Mais il également donné la brahmi dont dérivent de très nombreux systèmes
d’écriture d’Asie du Sud-Est (voir l’image ci-dessous), y compris ceux d’Inde,
de Birmanie, du Laos, du Vietnam et du Cambodge.
En Amérique Centrale
Les plus anciens systèmes d’écriture d’Amérique Centrale remontent au Vème siècle
avant notre ère. Les très artistiques « hiéroglyphes » mayas, ainsi nommés (par
ceux qui ne les comprirent pas) pour leur ressemblance avec les hiéroglyphes
égyptiens, sont apparus vers -250. Ils furent utilisés jusqu’à la colonisation
européenne. Cette dernière vit la fin de la plupart des systèmes d’écriture centre-
américains aux XVIème et XVIIème siècles ²⁵.

Système d’écriture maya.


D’autres systèmes d’écriture centre-américains pourraient dater de plusieurs
siècles auparavant, mais les découvertes sporadiques ne permettent pas
toujours d’en être certain. Ainsi, des systèmes sont datés du VIIème siècle avant J.-
C. ²⁶. Les découvertes de systèmes d’écriture dans l’état de Oaxaca, au Sud du
Mexique, sont assez probantes dans le sens de cette datation ²⁶, contrairement,
par exemple, à la stèle de Cascajal, datée du IXème siècle avant J.-C. ²⁷. Elle est
l’objet de nombreuses controverses, notamment puisque que sa datation s’est faite
par celle de l’environnement où elle a été trouvée, et non directement ²⁸.

Les pictogrammes mayas ne sont pas entièrement déchiffrés mais constituent le


système d’écriture le mieux compris d’Amérique centrale ²⁵.

D’autres dérivations
Parmi d’autres dérivations intéressantes en matière de systèmes d’écriture, on
peut citer les runes germaniques (qui remontent au IIème siècle). Il semble évident
qu’elles dérivent d’un système méditerranéen antique, sans qu’on puisse toutefois
déterminer lequel exactement ¹³.
L’ogham, attesté au IVème siècle, est un système d’écriture du vieil irlandais dont
on pense qu’il dérive de l’alphabet latin, quoique l’ordre alphabétique n’est pas le
même ¹⁴, ou bien des runes germaniques.

L’exportation de systèmes d’écriture


On a vu qu’un système d’écriture pouvait avoir dérivé (hiéroglyphique →
hiératique / protosinaïtique → phénicien / brahmi → devenagari, etc.) ou avoir
été adopté/adapté (phénicien → grec, cunéiforme urukéen → cunéiforme du
vieux perse, etc.). Mais il existe un troisième moyen pour qu’un système d’écriture
se propage : l’exportation. C’est ainsi que l’alphabet latin fut transmis par
l’expansionnisme occidental et appliqué récemment à des langues non écrites
(le finnois au XVIème siècle, le navajo au XIXème siècle, mais aussi l’hawaïen,
le vietnamien, etc.).

L’exportation d’un système peut être bénéfique à tous les partis (le finnois adopta
l’alphabet latin pour son côté pratique et du fait qu’il était utilisé dans toute
l’Europe, surtout depuis l’imprimerie (1450) ; les Hawaïens se le sont vu imposer
mais n’ont pas de raison de le rejeter). Mais une telle exportation peut aussi
répondre à un besoin scientifique (le peuple navajo n’écrit toujours pas sa langue,
mais les linguistes ont besoin qu’elle soit écrite).

Mais il y a mieux que la dérivation, l’adaptation et l’exportation. Parfois, l’invention


de l’écriture est récente (elle ne remonte pas forcément à l’Antiquité, en tout cas)
et pourtant originale. C’est de deux de ces curiosités que la section suivante va
traiter.

La création récente de nouveaux


systèmes d’écriture
Là aussi, on établira la différence entre le besoin d’un peuple d’écrire sa langue et
la nécessité scientifique. Les deux exemples sont assez marquants, chacun dans
leur domaine.

Le syllabaire cherokee (ᏣᎳᎩ)


Le syllabaire cherokee fut inventé dans les années 1810 par un
Amérindien illetré en s’inspirant de l’alphabet latin. On pourrait donc parler
d’adaptation, mais différents phénomènes rendent ce cas unique :

 son créateur étant illettré, l’adaptation fut aléatoire (par exemple, le


caractère Ꮃ est la syllabe , le Ꮇ est le , le Ᏼ est le , etc.) ;
 le cherokee est la rétrogradation d’un système alphabétique vers un
système syllabaire, ce qui ne s’est jamais produit de manière « naturelle »
(comprendre : par érosion ou dérivation progressive) ;
 l’alphabet latin comptant généralement 26 lettres et le syllabaire
cherokee 85 caractères, son concepteur a dû faire preuve d’imagination pour le
compléter, ce qui laisse la place à l’inédit.

C’est un des seuls systèmes d’écriture standardisés qui furent issus d’un seul
homme ¹⁵ (le pahawh hmong en est un autre exemple). La genèse si particulière
du syllabaire cherokee lui donne ce style si bigarré, à la fois familier et
aberrant : Ꮙ, Ꮬ, Ꮸ, Ꮉ… Il existe une version de Wikipédia en cherokee, mais le
syllabaire, qui alphabétisa des milliers de Cherokees à partir de 1821, est
aujourd’hui menacé d’extinction ¹⁵.

Le syllabaire autochtone canadien


(ᖃᓂᐅᔮᖅᐸᐃᑦ)
Le syllabaire autochtone canadien est une famille de systèmes d’écriture
syllabiques. Il a lui aussi permis une alphabétisation éclair chez les peuples
arctiques comme les Cris, pour lesquels le système a été créé à l’origine ¹⁶.
Cependant, on ne doute pas que les caractères peuvent aussi être utilisés pour les
chuchotements, ou plutôt… les messes basses.

En effet, ce n’est pas un natif qui a créé le SAC, mais un missionnaire, James
Evans, dans les années 1840 ; d’autres missionnaires participèrent à le populariser
ensuite ¹⁶.
Les langues inuits ¹⁶.
Le fonctionnement du système est typique de sa création artificielle, mais son côté
pratique non moins incontestable. La forme de chaque caractère détermine la
consonne qui ouvre la syllabe, et son orientation précise la voyelle qui la suit.

Par exemple, dans le mot « inuktitut », qui s’écrit ᐃᓄᒃᑎᑐᑦ, on remarque que les
caractères ᑎ et ᑐ indiquent des syllabes qui commencent par la même consonne
(puisqu’ils sont de même forme) mais dont la voyelle diffère : « TI » et « TU » ¹⁶.
Les lettres en exposant sont les consonnes seules (ᒃ : K et ᑦ = T) ¹⁶. Un point
indique les voyelles longues.

Le syllabaire autochtone canadien ¹⁷.


Le hangeul (한글)
Le hangeul, sur une frontière ambiguë entre l’alphabet et le syllabaire ²⁰, est le
système d’écriture du coréen depuis 1446, la date de sa promulgation ¹⁸. Créé par
nul autre que le roi Seol Chong (aidé de collaborateurs), il avait là aussi pour but
d’augmenter l’alphabétisation du pays, aux prises avec les complexes
idéogrammes chinois, incompatibles avec le coréen qui est une langue très
différente ²¹. Malgré son aspect pratique et sa réussite, les élites traditionalistes
(pour qui les analphabètes en caractères chinois étaient des incultes) le
déprécièrent longtemps ¹⁹`²¹.

Bien que ce syllabaire marquât une rupture littéraire énorme (il n’existe quasiment
pas de corpus de langue coréenne avant 1446, date après laquelle il devient l’un
des plus riches de son temps), il lui faut plusieurs siècles pour se standardiser ¹⁸.
L’occupation japonaise de la fin du XVIIIème siècle, paradoxalement, y aidera,
puisque les Japonais imposèrent le hangeul afin d’afficher la rupture avec la Chine.
En 1949, Kim-Il Sung interdit définitivement l’utilisation des caractères chinois ¹⁸.

Les linguistes vantent souvent le hangeul parce qu’il est le système d’écriture le
plus représentatif de ce qu’on appelle en anglais les « featural writing systems »,
c’est-à-dire les systèmes d’écriture où la forme des caractères n’est pas arbitraire
mais rappelle la forme des organes phonateurs lors de l’articulation des sons qu’ils
représentent ²⁰.

Cet ensemble de caractéristiques systématiques du hangeul le font parfois


reconnaître comme le meilleur système d’écriture au monde ²⁰ et donne lieu à une
grande fierté nationale en Corée ²¹. Elles sont habituelles dans un système récent,
non soumis à l’évolution, mais le fait que des dizaines de millions de
coréanophones l’utilisent quotidiennement en fait sûrement la plus grande réussite
de son genre.
Whether or not it is ultimately the best of all conceivable scripts for Korean, Hangul
must unquestionably rank as one of the great intellectual achievements of humankind.

Qu’il soit ou non le meilleur système d’écriture imaginable pour le coréen,


le hangeul doit indiscutablement compter pour un des grands
accomplissements de l’humanité.
— Geoffrey Sampson ²¹ (ma traduction)
Le hangeul ²².

L’origine de l’écriture est-elle


inaccessible ?
Du fait qu’un pictogramme fait partie d’un système d’écriture et que ce n’est pas
le cas d’un dessin, il y a des raccourcis intéressants à faire. Pour conclure sur une
note un peu plus controversée – car il faut de tout –, la théorie suivante nous
éclaire sur la limite floue entre « l’écriture » et « pas l’écriture ».

Un certain article (voir la source n° 23) relaie l’idée selon laquelle la capacité de
l’humain à produire des signes graphiques pour représenter des choses daterait
de 100 000 ans plutôt que de 40 000 comme on le pensait précédemment (ainsi
que je le disais en introduction, les découvertes ne sont que la partie émergée du
problème).

Toutefois, si je peux me permettre d’instiller un peu d’esprit critique, ce « proto-


système » n’en est pas un, car on ne pourra jamais confirmer ni infirmer qu’ils sont
effectivement à l’origine de systèmes attestés. On a déjà exclu, par manque de
certitudes, que le jiahu (daté de 8 600 ans) pût être à l’origine des idéogrammes
chinois, alors comment pourrait-on remonter aussi loin ?

L’idée prétendant en substance « qu’un simple trait horizontal utilisé à deux


endroits du monde à des époques différentes est autre chose qu’une
coïncidence » est presque aussi farfelue que de croire que l’humain avait un
dictionnaire mental en émigrant d’Afrique.

Mais à sceptique, sceptique et demi. Le relai médiatique d’une découverte


scientifique est rarement un moyen fiable de convoyer une information. Ça vaut la
peine de le savoir, du moment qu’on laisse les spécialistes en tirer les conclusions
qui s’imposent. En parlant de conclusions, celle de l’article annule de toute
manière le ton sensationnaliste en revenant au fait principal.
It’s not writing (because the symbols don’t appear to be capable of representing the full
range of spoken language) and it’s not an alphabet, but it’s definitely an
intriguing something.

Ce n’est pas de l’écriture (car les symboles ne semblent pas capables de représenter
tout une langue orale) et ce n’est pas un alphabet, mais c’est clairement un quelque
chose intéressant.

(Ma traduction)
Même si l’on voit mal comment des symboles qui ne sont pas de l’écriture
pourraient être un alphabet de toute manière…