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DOMINATION COLONIALE, CONSTRUCTION DE « LA VILLE » EN

AFRIQUE ET DÉNOMINATION

Odile Goerg

Verdier | « Afrique & histoire »

2006/1 vol. 5 | pages 15 à 45


ISSN 1764-1977
ISBN 2864324741
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Domination coloniale, construction de « la ville »


en Afrique et dénomination

Odile Goerg

Cet article analyse la terminologie employée durant la colonisation par les Français
pour désigner de manière différentielle la ville et ses diverses composantes. Au-delà
des mots, c’est bien sûr la conception de l’urbanité qui est en jeu. Tout en refusant de
considérer les Africains comme des citadins en les renvoyant aux « villages »,
le vocabulaire exprimait la dualité des politiques urbaines, à la fois en termes
de morphologie (mesures de ségrégation socio-spatiale ; contraste net entre le centre
et les périphéries) et de gestion (l’opposition entre la municipalité et les chefferies).
L’auteure invite cependant à dépasser le dualisme discursif, par trop schématique,
pour mettre en évidence la complexité des situations urbaines. Ainsi, surtout à partir

n ° 5
des années 1950, les termes tout comme les politiques intègrent l’évidence du
morcellement nuancé et diversifié de l’espace, reconnaissant par là le divorce entre les
discours et les pratiques, entre le projet colonial et son détournement ou son
appropriation par les urbains.

2 0 0 6 ,
« Nous réservons […] notre approbation à un projet qui ne parlerait pas de
“ville indigène” et ne [ferait] pas de discrimination raciale … », déclare en  le

h i s t o i r e ,
conseiller général de la Guinée, Amara Soumah, à propos du plan d’urbanisme de
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Conakry. Dix ans plus tard, un notable du canton de Kaporo affirme, lors de
l’enquête sur l’extension éventuelle de la commune de Conakry  : « Nous voulons
que les désirs de la population soient exaucés. Mais nous voulons avoir le même
standing de vie qu’à Conakry. » Sylla Boubacar exprime ainsi la conscience de la
différence séparant la banlieue du chef-lieu de la Guinée et formule ouvertement
le désir de pouvoir bénéficier du même mode de vie. En mettant l’accent l’un sur
&

le processus de dénomination, l’autre sur le standing, ces deux acteurs urbains


proposent une certaine perception de la ville et permettent d’approcher la notion
A f r i q u e

de ville dans le contexte de la colonisation.

Odile Goerg est professeure d’Histoire de l’Afrique contemporaine à l’université de Paris -SEDET.
. Conseil général de la Guinée, session budgétaire du //, p. , Rapport de la Commission des
Transports et Travaux Publics (pièce annexée). Un extrait plus large est proposé plus loin.
. Archives Nationales de Guinée (ANG),  D , PV d’un palabre (sic) organisé le //,
réunissant les chefs de villages et les notables, dans le cadre de la réforme municipale de  créant
des communes de plein exercice.
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S’il est évident que la colonisation n’importe pas la ville en Afrique , on peut
toutefois énoncer que la majorité des Africains accèdent à la ville via la ville
coloniale et que, dans la dynamique de longue durée qui marque le continent, le
moment colonial de la ville est un temps fort de l’urbanisation . Des années 
aux années  en gros, il a marqué l’espace et ses habitants. Nombreuses sont
désormais les études de l’impact de la colonisation sur le développement des villes
et, précisément, des mécanismes d’exclusion mis en œuvre. Dans cette
perspective, la ville peut être envisagée en tant que « construction coloniale », non
dans le sens où elle n’existerait pas auparavant et ne se déploierait pas de manière
autonome ou dans le sens où les colonisateurs en seraient les initiateurs, mais dans
le sens où ils en monopolisèrent la définition officielle pendant quelque trois
quarts de siècle. En définissant « la ville », ils en conditionnèrent également
l’accès, symboliquement et concrètement. Je souhaite explorer ici spécifiquement
le rôle du discours dans la construction de la ville élaborée par les administrateurs,
les ingénieurs ou les théoriciens de la colonisation. Dans tout processus de
domination, les mots jouent un rôle fondamental : ils permettent d’unifier,
d’intégrer mais aussi de particulariser, de mettre à l’écart, de contrôler ou
d’exclure. Dans la perception coloniale de la ville, ils assignent des espaces et en
déterminent théoriquement l’usage. Le discours se modifie au fil des décennies :
son analyse permet de rendre compte des changements de représentation.
C’est au moment où la ville explose, spatialement et démographiquement, à
partir des années , que vole en éclats la définition restrictive de la ville,
véhiculée par l’idéologie coloniale, traduite par une législation contraignante et
un vocabulaire discriminant. L’accélération de la croissance et les profondes
mutations des agglomérations africaines remettent en question la conception
coloniale de la ville. Elles en démontrent la fragilité évidente, le caractère artificiel
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mais aussi l’inefficacité et le caractère inopératoire. Elles rendent encore plus
visible le décalage entre le discours sur la ville et les développements concrets.
D’ultimes mais tardifs essais pour réformer les villes, face à la pression des
colonisés, sont tentés mais le fondement même du rapport colonial rend
D o s s i e r

impossible un réel changement de politique urbaine ; seules des retouches sont


opérées, enrobées dans un discours progressiste.
Les recherches en histoire urbaine, florissantes depuis plus de deux
décennies, ont renouvelé les perspectives concernant l’Afrique au sud du
Sahara. L’abondante historiographie  montre à la fois la reproduction des

. L’Afrique sub-saharienne n’est pas, contrairement à une thèse longtemps répandue, un continent sans
villes. Son urbanisation n’est pas non plus intrinsèquement liée à des facteurs exogènes tels que
l’islamisation ou l’impérialisme. Cependant, la ville ancienne, dans ses manifestations multiples,
n’est pas au centre de ma réflexion.
. Sur la ville comme outil de colonisation, voir Catherine Coquery-Vidrovitch (a : -).
. La bibliographie concernant les villes du passé et du présent est trop vaste pour pouvoir être exhaustive
ici ; voir, outre les titres cités plus loin : D.M. Anderson et R. Rathbone (ed.), () ;
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projets et des pratiques initiés en Europe et la spécificité de la situation


coloniale. Les politiques appliquées dans les villes coloniales, héritières de
décennies d’empirisme et de théorisation, suivent les mêmes inflexions qu’en
Europe, mais tirent aussi leur inspiration de modèles coloniaux, eux-mêmes
anciens et hybrides : la colonisation de l’Afrique au sud du Sahara intervient
après celle, notamment, de l’Afrique du Nord et de diverses zones en Asie.
D’un côté donc, absence totale d’originalité : la convergence avec l’Europe est
constante en termes d’hygiénisme, d’obsession du contrôle, de sélection et de
ségrégation des habitants, de hiérarchisation des espaces ou de différentiation
des paysages . Il suffit bien souvent de changer les mots, de remplacer
ouvriers, « classes laborieuses » par colonisés, Africains, pour que les repères
soient brouillés . De l’autre, la situation coloniale introduit une dimension de
dépossession des citadins, dont les possibilités d’action et de mobilité sont
limitées par la loi.
Le domaine colonial français est particulièrement éclairant pour analyser la
construction de la ville, car un même discours réducteur est plaqué sur des réalités
diverses en termes d’ancienneté de l’urbanisation et de caractéristiques des
cultures urbaines . Y sont juxtaposées des villes prestigieuses, notamment celles
qui ponctuent le cours du Niger (Ségou, Mopti…), d’anciennes capitales
(Sikasso, Ouagadougou) et des zones antérieurement peu concernées par le
phénomène urbain. Par ailleurs, c’est dans l’empire français que s’épanouit
l’essentiel des villes créées ex nihilo, c’est-à-dire à partir d’une base précoloniale
limitée, à l’instar de Conakry, Cotonou ou Abidjan. Le contexte local marque
bien sûr ces villes mais ces fondations urbaines sont révélatrices ou
symptomatiques du traitement général des villes et de son évolution.
L’argument principal repose sur l’idée de négation/exclusion qui domine dans
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l’approche coloniale française et s’exprime aussi bien dans le registre des
représentations que dans celui des mesures concrètes. Autant la notion de ville fut

C. Coquery-Vidrovitch (éd.) (b) ; C. Coquery-Vidrovitch et O. Goerg (éd.) ().


Parmi les nombreuses monographies voir, outre les titres cités ailleurs : S. Andriananjanirina-
Ruphin () ; L. Fourchard () ; O. Goerg (b) ; D. Gondola () ; P. Kipré () ;
Y. Marguerat ( ) ; J. Parker () ; S. Picon-Loizillon () ; A. Sinou ().
. Voir les études d’histoire urbaine ou culturelle, à l’instar d’A. Corbin ().
. René de Maximy se livre à cet exercice en juxtaposant un extrait du Peuple de Paris de D. Roche
et sa description de Kinshasa : « Tous les chemins ne mènent pas à Tombouctou », p. - in
C. Coquery-Vidrovitch (éd) (b : tome I). L’auteur passe en revue divers éléments de
définition de la ville et les interroge à l’aune des villes en Afrique. Il en déduit que leur
spécificité est « d’être en Afrique » : une ville se caractérise par ses habitants plus que par sa
morphologie.
. Certaines incursions seront toutefois faites vers le domaine belge et britannique, à titre
comparatif. L’Afrique du Sud constitue un cas particulier, à la fois modèle pour d’autres zones
et lieu d’exacerbation d’éléments ébauchés ailleurs. Voir l’essai bibliographique de P. Harries
().
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niée au continent , autant le statut de citadins fut dénié à ses habitants. Rejetés
hors de l’espace urbain, niés dans leur urbanité, les colonisés n’eurent d’autre
solution que d’inventer leur propre rapport à la ville, de construire leur propre
ville. La vision importée et imposée de la ville par les colonisateurs, ses
mécanismes de traduction sur une société et un espace précis, et l’impact sur le
rapport à la ville, sont au cœur de l’analyse, alors que les villes explosent après 
et que l’on s’éloigne résolument du modèle colonial réducteur .
C’est donc à une réflexion sur la construction coloniale de la ville que cet
article convie. Plusieurs étapes ponctuent ce processus. En s’appuyant sur la
prétendue nature rurale de l’Afrique, et donc sur la négation d’une urbanité
endogène, l’idéologie coloniale française construit une ville basée sur un modèle
dichotomique, défini par un espace administrativement borné, exclusif et
hiérarchisé juridiquement. Cette conception forge une image duelle de la ville,
plaquée sur la diversité des situations, qui s’appuie sur plusieurs critères,
notamment la réglementation, les équipements ou le statut foncier mais aussi le
discours. Celui-ci est utilisé comme révélateur de l’attitude de négation et comme
signe d’un modèle duel ambivalent. Des contradictions apparaissent en effet entre
un discours binaire et une appréhension fréquemment tripartite de la ville.

L’urbanité, une qualité niée à l’Afrique

A u début – selon le discours occidental dominant – était une Afrique


éternelle, rurale et archaïque, mais aussi belliqueuse et ravagée par divers fléaux,
justification aussi bien de la mission civilisatrice que de la vision exclusive de la
ville. Dans le rapport dominants/dominés, les colonisateurs prétendent renvoyer
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les Africains à leur ruralité et les y confiner. Nombreuses sont les affirmations
énonçant cette essentialité rurale :

« … l’attraction vers la ville, dont on constate chez les peuples civilisés la


progression rapide, est loin de se manifester chez les populations primitives de l’Afrique,
D o s s i e r

par exemple » ().

Ce paradigme, ici schématisé, fonctionne au niveau du continent caractérisé


par une nature sauvage ; il a son correspondant au niveau des habitants. Dès la
mainmise coloniale assurée, c’est-à-dire lorsque le besoin d’alliés locaux
s’estompe, l’idéologie fonctionne sur l’opposition entre les « vrais Africains »,

. Cette affirmation est à nuancer pour l’empire britannique, qui conserva les villes antérieures (Kano,
Ibadan, Accra, Kampala) tout en leur juxtaposant de nouveaux quartiers. On retrouve ainsi, sous
d’autres formes, certains traits de l’idéologie française.
. Sur la projection de la ville coloniale et les contradictions du discours, voir S. Dulucq ( ; ).
. M. E. Du Vivier de Streel (ancien directeur des Congrès de l’Exposition Coloniale), p.  in Jean
Royer (éd.) ().
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héritiers de la figure du bon sauvage, et ceux qui ont été contaminés par la
civilisation occidentale (les citoyens des Quatre Communes du Sénégal, les
Créoles de Sierra Leone, les Évolués en général …). Dans la même logique, les
Africains sont considérés comme inaptes à la vie urbaine : ce ne sont pas des
citadins au sens plein, c’est-à-dire occidental, du terme ; ils restent des pseudo-
urbains, des paysans en transition. De cette représentation découlent les
laborieuses discussions autour de la ville en Afrique précoloniale, que l’on voulait
spécifique, différente dans sa nature des centres urbains pris comme modèles
conceptuels, à savoir les villes européennes de la deuxième moitié du xixe siècle.
L’universalité de la définition, reposant notamment sur la notion de population
agglomérée, les fonctions et la culture, est acquise même si les modalités
d’édification urbaine, d’« invention » sont, elles, diversifiées. Aucune temporalité
commune ne préside à l’urbanisation en Afrique, tant les chronologies varient.
Des villes naissent, d’autres disparaissent selon une combinaison chaque fois
renouvelée de facteurs .
Même dans les situations où les Africains sont contraints par l’économie
coloniale à une forme de ville, en l’occurrence les camps de travail miniers
d’Afrique centrale et australe, on les confine au statut de migrants de passage.
Cette vision, volontairement entretenue et en contradiction flagrante avec le
besoin d’urbains, perdure. Dans les années  encore, en pleine explosion
urbaine , on invoque la « tradition », qu’on oppose à la « modernité »,
intrinsèquement exogène, pour nier les contestations et les mutations pourtant à
l’œuvre de façon manifeste. On perpétue l’image d’une Afrique immuable,
marquée par la ruralité :

« L’éclosion des villes issues de la pénétration blanche a produit en Afrique une


révolution dont on ne fait que commencer à apercevoir les conséquences. Un genre de
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vie nouveau se crée qui s’oppose violemment à celui de la campagne . »

Toutes les représentations confortent cette perspective, que ce soit la


littérature, la publicité ou l’iconographie. Ainsi, en , c’est un piroguier qui
illustre l’ouvrage consacré à Brazzaville, coordonné par Roger Frey, délégué du

. Le concept d’ « évolués » ou Educated Natives renvoie aux colonisés instruits à l’occidentale. Sur les
habitants de « Quatre Communes », dotés précocement de droits politiques au niveau général et
municipal, voir M. Crowder () ; J.-G. Wesley (). Sur les Créoles/Krio de Sierra Leone,
voir A.J.G. Wyse ().
. Pour une synthèse, voir, outre les titres cités par ailleurs, chronologiquement : A. Mabogunje () ;
R.W. Hull () ; A. O’Connor () ; C. Coquery-Vidrovitch ( : - ; ).
. L’urbanisation s’accélère alors et fait passer l’Afrique sub-saharienne de moins de  % d’urbains en
 à plus de  % actuellement, avec des taux de croissance dépassant parfois les  % par an
(contre  % pour Londres lors de son plein essor) et des disparités considérables. Voir J.-L. Piermay
( : -).
. G. Brasseur ( : ). Sur un fascicule de  pages, l’auteur en consacre une seule aux villes.
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maire à Poto-Poto . De même, les premiers guides touristiques mettent l’accent
sur la vaste nature, les étendues giboyeuses ou des coutumes folklorisées. Rares
sont encore les analystes, à l’instar du géographe Jean Dresch, du sociologue
Georges Balandier ou du cinéaste Jean Rouch, qui voient dans la ville le lieu de
profondes mutations.
La vision de l’urbanité comme extérieure à l’Afrique « authentique » est
d’ailleurs une des raisons du désintérêt des historiens pour les études urbaines
dans les années -. Dans le cadre de l’affirmation, tout autant
institutionnelle que méthodologique ou conceptuelle, de l’histoire de l’Afrique,
l’effort devait être porté sur les campagnes, lieu de vie où s’exprimaient les
« vraies » valeurs de l’Afrique mais aussi l’exploitation coloniale de la majorité des
Africains. À l’inverse, la représentation de la ville en Afrique repose alors sur son
rôle de vitrine, de lieu d’expression et de mise en scène du pouvoir colonial. Dans
cette optique, la composante idéologique de la ville « construite », au sens abstrait
mais aussi immobilier du terme, est évidente .

La ville comme construction coloniale : un espace borné


et exclusif

Abondantes sont désormais les études qui envisagent les mesures


appliquées à la ville, par lesquelles l’État colonial cherche à orienter la notion
même de « ville » et le rapport à l’espace urbain, dans l’illusion d’un contrôle
total . Cette attitude renvoie au dessein global de contrôle, qui doit être
entendu en ville aussi bien en termes de contrôle de l’espace (le foncier,
l’habitat, l’usage des lieux) que des populations, dans leurs contours, leurs
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identités ou leurs déplacements. Elle reproduit, sous d’autres cieux et avec
certaines autres composantes, les politiques appliquées en Europe. Sans
reprendre précisément ces analyses, je souhaite les envisager sous l’angle de la
D o s s i e r

. Numéro spécial de l’Encyclopédie mensuelle d’Outre-Mer,  pages. De nombreuses photographies
témoignent par contre, à l’intérieur, de la modernité du paysage urbain. Ce cliché semble résumer
à lui seul toute l’Afrique centrale : ce sont aussi des piroguiers, vêtus sommairement d’un pagne, qui
figurent en couverture d’un livre sur l’empire belge, dont le caractère industriel n’est paradoxalement
que peu représenté (Congo belge et Ruanda-Urundi, photographies de Pierre Verger, introduction
de Charles d’Ydewalle, Paul Hartmann Éditeur, Paris, ).
. Ceci se marque notamment par l’architecture monumentale : Architecture coloniale en Côte-d’Ivoire
(texte de F. Doutreuwe-Salvaing), Publications du Ministère des Affaires culturelles, Côte-
d’Ivoire, MAC/CEDA,  ; O. Goerg (b, vol. , ch. XXI), « L’art de construire » ;
J. Soulillou (éd.) () ; G. Wright ().
. Au sens strict, il n’y a pas de politique urbaine, considérée comme un ensemble homogène visant à
agir sur la ville, avant la Seconde Guerre mondiale. Auparavant, l’action est limitée à des plans
ponctuels et à la promulgation d’une réglementation concernant l’hygiène, le bruit, le foncier. Pour
le cas français, voir, outre les diverses monographies : J. Poinsot et al. () ; S. Dulucq (, ère
partie).
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21 Construction de « la ville » en Afrique

« construction ». Divers mécanismes sont mobilisés pour différencier des


portions de territoire à l’intérieur de la ville, circonscrire les habitants et opérer
un tri parmi eux : on a besoin de main-d’œuvre mais non de citadins. On peut
ainsi analyser la dimension spatiale de cette construction, permettant d’ériger
un périmètre comme urbain. Ceci se marque non seulement par le bornage
strict de l’espace mais aussi par sa hiérarchisation interne, repoussant hors de la
définition urbaine certaines parties de la ville ainsi construite. Une fois cet
espace délimité, on peut en effet théoriquement en contrôler l’accès, faire des
citadins des privilégiés mais aussi décider de l’abandon volontaire de certaines
zones, laissées hors du regard ou du schéma urbain. Dans ce processus, la
nomination (discours et vocabulaire) jouent un rôle important dont
l’ambiguïté intrinsèque doit être soulignée.

La ville, un espace borné


Dans la cartographie de l’espace colonial, la ville occupe une place à part,
valorisée. Elle appartient, par excellence, au territoire utile et joue le rôle
d’interface entre la métropole, dont elle est souvent le prolongement littoral, et
les colonies. La ville est avant tout conçue comme un espace borné, encadré par
un maillage serré de réglementations, et non un territoire sur lequel agiraient les
habitants. Cet espace restreint est juridiquement défini et arbitrairement délimité.
Dans la majorité des cas, il s’agit de l’institution municipale : c’est donc une
définition politique qui fonde la ville et non un critère démographique ou fiscal
de l’agglomération . De fait, la ville est le lieu soumis à la loi municipale, pour la
gestion politique, foncière, sanitaire… ce qui englobe divers actes anodins du
quotidien (usage des trottoirs, horaires d’utilisation des fontaines publiques,
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loisirs autorisés…). La ville, telle qu’elle est construite, se confond théoriquement
avec la municipalité . Elle est définie d’en haut, en l’occurrence par l’État, sans
que la voix des habitants ne soit prise en compte. En cela, le modèle urbain diffère
de celui formulé en Occident, dont il reprend pourtant maints traits. La sujétion
politique dans lequel se trouve le continent limite drastiquement la marge de
manœuvre des habitants qui, sous d’autres cieux et dans leur fraction élitaire tout

. Voir l’impact en France de la loi de  sur les droits d’entrée pour les boissons sur le choix du seuil
de  habitants agglomérés en  ; B. Lepetit (). La définition britannique repose par
contre sur la notion politique d’« incorporation », demande justifiée par une communauté d’accès
au statut de ville. P.J. Waller ().
. Autant dans la tradition centralisatrice française que dans la pratique britannique prenant plus en
compte les données locales, on trouve une hiérarchie interne des municipalités. Du côté français, on
trouve des communes de plein exercice, des communes mixtes, des communes indigènes tandis que
les municipalités des colonies britanniques varient selon les attributions, le type de suffrage, la
composition du conseil et le mode de majorité, gouvernementale ou non. O. Goerg () ;
O. Goerg (a : -) ; H.J. Légier ( : -).
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au moins, pouvaient peser sur la définition et la gestion de la ville. Même dans les
Quatre Communes du Sénégal, dotées du statut municipal par décret en 
et , les contraintes sont nombreuses .
Dans le contexte colonial, la notion de seuil démographique n’est pas
primordial. L’accès au statut de commune est le couronnement d’une évolution à
la fois quantitative et qualitative. Ainsi, l’érection de Conakry en commune mixte
en  vient parachever la politique douanière et urbanistique des lieutenants-
gouverneurs Ballay (-) et Cousturier (-) qui avaient fait du
chef-lieu de la Guinée un centre commercial actif et une ville admirée. L’ancien
administrateur de la Guinée française, André Arcin, en témoigne :

« La belle cité arrivait à son complet développement et s’épanouissait jusque sur le


continent. Le gouverneur jugea alors l’œuvre d’État terminée. La ville devait elle-même
pourvoir à ses besoins et s’administrer seule . »

Conakry comptait alors autour de  habitants tandis que son aînée,
Kankan, qui la précédait largement en âge et en taille – elle dépassait depuis
longtemps les  à  habitants –, ne fut dotée du statut de commune mixte
qu’en  .
La définition spatiale des municipalités est l’objet de discussions serrées, car
elle a diverses implications, notamment en termes financiers. Ce fut le cas à
Conakry dont la délimitation choisie était très large au début, de façon à faire
coïncider un espace géographique (la presqu’île de Tumbo d’environ 
hectares), la zone lotie (mais encore largement inoccupée) selon le plan cadastral
de  et une unité administrative (l’aire de compétence municipale). En dépit
de nombreuses discussions, la définition légale de la commune mixte ne subit que
des modifications de détail jusqu’à l’indépendance en , malgré la croissance
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urbaine. Alors que Conakry déborde peu à peu de son site primitif, aucune des
tentatives de redéfinition du périmètre municipal n’aboutit. Trop d’enjeux,
notamment financiers, sont en cause .
Le bornage municipal a en effet des implications bien concrètes en termes de
D o s s i e r

fiscalité, d’équipements et d’accès aux services, que le budget communal doit


assumer . Hors des limites urbaines stricto sensu se trouvent les faubourgs ou la

. N.A. Benga ( : -).


. A. Arcin ( : -).
. Arrêté du  juin  (J.O.G. , p. -). Comme à Conakry, cette municipalité est gérée par
un administrateur-maire, assisté d’une commission municipale nommée.
. Pour une analyse détaillée du rapport entre ville/banlieue/faubourg et du passage de la ville, espace
légalement borné, à une grande agglomération, voir O. Goerg ( : -).
. Un quartier conçu par les autorités coloniales peut être d’emblée exclu de la définition municipale,
afin de ne pas avoir à faire face aux équipements. C’est le cas de New Bell, quartier prévu par les
Allemands en  pour les migrants, exclu en  de la municipalité de Douala ; L. Schler ( :
-).
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23 Construction de « la ville » en Afrique

banlieue, deux unités administratives définies de manière précise. Leur existence


même renforce et définit la ville par le contraste créé par les équipements
(adduction d’eau, électricité, service de nettoyage, écoles…). Ainsi, El Hadj Alpha
Diallo, né en  et fils d’un cheminot, devait se rendre à pied à l’école de
Conakry ; il faut en effet attendre le début des années  pour qu’une école
primaire soit ouverte dans son village, Dixinn, le plus proche pourtant de
Conakry. En , il fréquenta l’école du Centre, située à plus de  km, puis celle
de Tombo, plus proche, à partir de l’année suivante. Peu d’enfants étaient de ce
fait scolarisés . De même, ce n’est qu’après l’indépendance que l’adduction d’eau
et l’équipement électrique furent progressivement installés à Dixinn, le premier
village de banlieue à être équipé. Les habitants des zones périphériques subissent
cette situation d’entre-deux, ni vraiment urbains, ni vraiment ruraux. La vision
restrictive de la notion d’urbain aboutit par exemple à les exclure des attributions
de vivres ou de tissus, en période de restriction, car ils « ne sont pas dans un centre
urbain  ».
La frontière administrative séparant ville et non-ville est donc rigide. Dans la
construction coloniale, la ville est conçue comme un isolat, que l’on peut
théoriquement contrôler et auquel est appliquée une législation spécifique.

Un espace hiérarchisé par la loi


Bornée vers l’extérieur, la ville est de plus fortement hiérarchisée à l’intérieur
et morcelée en unités au statut différent : certaines portions de la ville sont
paradoxalement décrétées hors « la » ville. À la dialectique du dedans/dehors (la
ville légale et la non-ville) se superpose le jeu du dehors et du dedans : des espaces
inclus dans la ville mais exclus de l’urbanité. L’approche ségrégative détermine en
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effet une nouvelle restriction de la définition puisqu’on distingue dans la ville,
définie par ses limites municipales, des espaces qui ne sont pas strictement de
l’ordre de l’urbain. La ville, telle qu’elle est pensée alors, se limite à une portion
de l’agglomération, c’est-à-dire à la partie habitée essentiellement par les
Européens, le « centre ». Dans le contexte colonial, cette notion est avant tout
politique, sociale et raciale et non géographique. Le centre contraste avec des
espaces en transition, en attente d’urbanité, ce dont témoignent aussi bien leur
paysage (bâti, traitement de la nature, équipement) que le statut des habitants.

La scission juridique interne de l’espace se met en place lorsqu’est imposée une


politique ouvertement ségrégative au tournant du xxe siècle. Ce processus est

. Information orale communiquée par El Hadj Alpha Diallo, chef du quartier de Dixinn depuis  ;
entretien du //, Conakry.
. ANG, D  d, Doléances des notables foulahs de la banlieue à Yacine Diallo, député, //.
C’est dans les situations de crise, ici l’après-guerre, que le contraste de traitement est le plus net.
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Odile Goerg 24

désormais bien analysé : les modalités précises diffèrent d’un bout à l’autre du
continent, du Sénégal à l’Afrique du Sud ; les applications sont plus ou moins
draconiennes mais le synchronisme est évident . À la même époque, des
découvertes médicales viennent – dans la lignée de l’hygiénisme – justifier la
séparation des espaces, formulée et souhaitée auparavant ; elles fondent
scientifiquement les mesures de mise à l’écart de certaines populations.
J. Chamberlain, secrétaire d’État aux colonies, résume en  ce qui devint la
position officielle : « La ségrégation par rapport aux indigènes est actuellement le
seul moyen, présentant quelque chance de succès en Afrique, pour lutter contre
la malaria . »
À Conakry, ce processus s’opère quelque quinze ans après la mainmise
coloniale, soit en -. Conakry est alors une ville dynamique, cumulant
fonctions économiques et politiques. L’agglomération prend progressivement
forme. La vive croissance démographique découle du besoin de main-d’œuvre,
à l’effet cumulatif : dockers et manœuvres, employés qualifiés des maisons de
commerce ou de l’administration, artisans divers, commerçants… La ville
passe, en moins de dix ans, de  à  habitants. Dans ce contexte, certains
quartiers s’individualisent selon l’identité des populations majoritaires
(autochtones ou migrants d’origine plus ou moins lointaine), les fonctions
dominantes (administrative, commerciale) ou la localisation dans l’espace. On
parle ainsi par extrapolation de « quartier sierra-leonais » ou « syrien » tandis
que le quartier des pêcheurs autour du port de Boulbinet s’oppose à Almamya,
qui tire son nom du lieu de résidence de l’Almami, ancien chef. La disponibilité
foncière rend possible le déplacement de certains groupes, qui souhaitent se
soustraire aux contraintes coloniales, selon la version européenne de la
formation de ce quartier :
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« Les Mendés  [qui] sont allés sur un autre point former un village pour eux seuls,
où il leur est loisible de danser et de crier tout à leur aise . »

Les habitants de la ville construisent progressivement leur propre usage de la


D o s s i e r

ville et adaptent leurs façons de construire, souvent en dehors des critères


administratifs qu’ils ignorent, contournent ou acceptent lorsqu’ils y trouvent leur
propre intérêt. Ainsi, l’officialisation de la propriété foncière par un titre foncier,
qui exige des démarches complexes et onéreuses, permet à certains commerçants
de cautionner des prêts ou à des citoyens des Quatre Communes du Sénégal
d’affirmer leur présence dans la ville de manière stable. À l’inverse, les faibles

. Voir, outre les titres cités par ailleurs : J.W. Cell ( : -) ; W. Cohen ( : -) ;
P. Curtin ( : -) ; M.W. Swanson ( : -).
. Cité par T.S. Gale ( : -).
. Groupe originaire de la Sierra Leone voisine.
. Rév. P. Raimbault ( : -, ). C’est moi qui souligne les expressions (par l’italique) dans les
divers extraits de texte.
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25 Construction de « la ville » en Afrique

contraintes juridiques exigées permettent encore à tout un chacun d’obtenir


aisément une concession provisoire ou de s’installer hors de toute zone
réglementée.
À cette ville en gestation s’oppose la mise en ordre colonial. Les modifications
législatives au tournant du siècle imposent un mode de répartition autre que le
bon vouloir et les désirs des uns et des autres. Ceci va de pair avec un souci de
contrôle des flux de population :
« La question de savoir si, dans les villes, il convient de chercher à séparer l’élément
indigène de l’élément européen peut donner lieu à de longues discussions. Notre avis
sur ce point est affirmatif ; la santé de l’Européen exige un genre de vie, des installations
et des mesures d’hygiène dont les indigènes ont l’avantage de pouvoir se passer. Il est
utile par exemple que les Blancs aient l’eau à l’intérieur de leurs habitations, des
fontaines publiques suffisent aux indigènes ; dans les quartiers blancs, les maisons sont
munies de water-closets, on peut se dispenser d’établir sur les plages voisines des latrines
publiques, qui seraient nécessaires dans un quartier indigène. […] La séparation des
maisons des Blancs et des cases indigènes tend d’ailleurs à se produire naturellement. Il
convient, à notre avis, de la favoriser . »

Conakry est divisée en deux () puis trois zones (), hiérarchisées selon
le pouvoir d’achat des citadins potentiels, traduit en capacité d’investissement
immobilier. À ceux qui peuvent prétendre par leur mode de vie et le type
d’habitat à la qualité officielle d’« urbains » s’opposent ceux qui sont rejetés hors
de « la » ville et de l’urbanité. Certains peuvent alors faire le choix de quitter la
ville nouvellement hiérarchisée :
« Les indigènes habitués à la gratuité absolue et disposant pour la plupart de
ressources limitées ont préféré ne pas s’établir à Conakry plutôt que de payer les terrains,
quelque modiques que fussent les prix . »

Cette vive réaction, apparemment inattendue pour les colonisateurs, les


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obligea à rétablir la gratuité pour les zones les plus marginales de la ville, dans la
ème zone.
Bien que la « race » ou la nationalité ne soit pas mentionnée dans la loi,
certains lots de Conakry sont désignés comme « indigènes ». La même politique
est à l’œuvre de manière décalée dans les villes de la Haute Volta, érigée en colonie
en  seulement. Ainsi, pour pouvoir aménager le quartier administratif de
Ouagadougou, on procède au déplacement autoritaire des villages existants. Cette
opération prend le nom, à l’avenir prospère, de « déguerpissement  ».
Pour opérer le tri des urbains, l’idéologie coloniale fonctionne sur des
oppositions simplificatrices, en général binaires : civilisés/primitifs,

. Fontaneilles, ingénieur des T.P. chargé de mission à Conakry, rapport du //, Centre des
Archives d’Outre Mer, Aix-en-Provence (CAOM), T.P., carton , dossier .
. Conseil d’administration de Conakry, séance du //, ANG,  D .
. L. Fourchard ( : ). Repris du vocabulaire juridique du xixe s., déguerpissement et ses
variantes (les déguerpis, déguerpir un quartier) sont toujours employés.
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Odile Goerg 26

Européens/Africains, colonisateurs/colonisés, citoyens/sujets, Blancs/Noirs. Ceci


ressort du discours ségrégationniste, théorisé dans les années  :
« [Les populations primitives de l’Afrique] craignent le contact de l’Europe pour des
raisons multiples. D’où la nécessité – qu’impose aussi le souci de la santé des blancs –
de ne jamais mélanger dans une agglomération urbaine la population indigène et la
population européenne . »

De l’importance de la nomination

Cette citation met en évidence l’importance de la terminologie. Dans l’acte


de séparation, comme dans tout processus de domination, le vocabulaire joue un
rôle fondamental. La désignation spécifique d’une population ou d’un espace
donné les isole, les particularise et crée une distance symbolique . C’est vrai pour
le continent africain et ses habitants ainsi que le montre la genèse de l’ethnologie
contemporaine de la colonisation ; c’est vrai aussi pour les espaces urbains .
L’emploi d’un vocabulaire spécifique est un mécanisme généralisé dans la pratique
coloniale : la mise à l’écart du colonisé démarre par le langage, à commencer par
le terme d’« indigène » qui, du sens neutre d’autochtone, en vint à désigner un
statut légal et à renvoyer les sujets colonisés à une altérité fondamentale .
Dans le cas des villes, l’emploi d’une terminologie différenciée pour en
nommer les lieux procède de la même volonté d’imposer une définition de la
ville, de l’opposer aux pratiques antérieures ou nouvelles et de prétendre ainsi à
un contrôle global. Les mots restent cependant en décalage par rapport aux
mutations, même si on prétend transformer la ville et résoudre les problèmes
urbains rien qu’en en changeant. Diverses études ont analysé récemment ces Mots
de la ville, qui varient selon les institutions et les acteurs, et leur impact . Dans
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cette approche féconde, le xixe siècle est particularisé ainsi :
« Pendant la première grande période d’urbanisation que fut la deuxième moitié du
xixe siècle, surprises par le changement, les élites ont essayé de continuer à penser la ville
au moyen d’une langue qui se voulait administrante » (vol., p. ).
D o s s i e r

On peut transposer cette affirmation dans le cadre colonial où les élites iraient
des administrateurs, métropolitains ou locaux, aux techniciens (conducteurs de

. Introduction de M.E. Du Vivier de Streel ( : ). Valentin Mudimbe ( : ) insiste sur la
structure binaire des paradigmes appliqués à l’Afrique. On peut voir ici bien sûr l’écho du traitement
des classes ouvrières ou des pauvres en Europe.
. Ce constat dépasse bien évidemment l’Afrique ; M. Foucault ().
. V. Mudimbe (). S. Thorne ( : -) propose une analyse stimulante, mettant en
évidence les similitudes d’approche et de vocabulaire entre les sauvages du dedans (les paysans du
fin fond de l’Angleterre) et du dehors (les habitants des zones lointaines).
. Le code de l’indigénat, dont le fondement est repris de l’Algérie, est promulgué en .
. H. Rivière d’Arc (éd.) () ; C. Topalov (éd.) ().
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27 Construction de « la ville » en Afrique

travaux du xixe siècle ou architectes-urbanistes des années -) et aux


théoriciens de la ville. Ceux-ci font la synthèse a posteriori d’éléments empiriques
ou au contraire imaginent la ville du futur. On peut ajouter à ces catégories des
gens de passage (voyageurs, médecins…), ayant par conséquent une connaissance
souvent superficielle de la ville, mais à qui leur statut confère une certaine autorité
et donc, éventuellement, un pouvoir de nomination. Je m’intéresse ici à ce
vocabulaire, élément constitutif de la définition de la ville, et non aux expressions
forgées par les habitants, tout autant porteuses de sens .
On constate un double mouvement, contradictoire. D’un côté, une
formidable expansion démographique et spatiale de la ville, allant de pair avec
l’invention d’une culture urbaine complexe et multiforme marquée par des
changements dans l’habitat, les loisirs, la sociabilité, la gestion des conflits ; de
l’autre, un repli en peau de chagrin de la représentation de la ville : n’est
dénommée « ville » qu’une portion réduite de la partie peuplée. Au fil des
décennies, le discours change en même temps que le modèle colonial urbain se
précise et se module selon les lieux et les époques : on part du connu européen
pour l’adapter à un inconnu africain que l’on veut ainsi modeler.
Trois phases peuvent être grossièrement dégagées : à l’empirisme des débuts
succède l’affirmation de la différence de nature des sections de la ville lors de
l’adoption de mesures ségrégatives. Finalement, les mutations de l’après-guerre se
marquent par l’adoption d’un vocabulaire à prétention égalitaire. L’approche
lexicale permet de repérer ces grandes tendances, même si la prudence reste de
mise car l’emploi d’un mot renvoie toujours à une contextualisation précise en
termes de périodisation mais aussi d’auteur. La définition coloniale de la ville se
traduit donc par un vocabulaire spécifique permettant de désigner les portions de
l’agglomération conceptuellement et symboliquement exclues de la ville, pour
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cibler ce qui relève strictement de la ville et ce qui en est rejeté. Dans les textes
administratifs et juridiques comme dans les descriptions littéraires, on distingue
la « vraie » ville de ses marges, au sens géographique (la périphérie) mais aussi
conceptuel du terme (quartiers habités par des « non-urbains »). Les marges
peuvent donc être, paradoxalement, internes à l’espace urbain mais niées dans le
discours sur la ville et négligées dans la politique urbaine. C’est ce jeu entre la ville
et ses marges, entre inclusion et exclusion, qui fonde la construction de la ville en
situation coloniale.
Évoquer une ville revient alors souvent à convoquer un cliché duel et suscite
d’emblée des représentations en termes de densité, de paysage, d’atmosphère et de
société. Cette dichotomie peut être précisée par des adjectifs, renvoyant à la

. Cette approche serait bien sûr féconde. Ainsi, dans ses mémoires, Amadou Hampâté Bâ évoque les
« … capitales et grands centres urbains que les Africains traditionnels appelaient – et appellent
encore souvent – toubaboudougou : « village de toubabs » » ( : ). « Toubab » est un terme
désignant les Européens.
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Odile Goerg 28

qualité des habitants (Européen/Africain), à leur statut (citoyen/sujet ;


indigène/citoyen) ou à un chromatisme simple (blanc/noir).

Blanc / noir : les divisions chromatiques de la ville


La spécificité du vocabulaire, auparavant hésitant, s’épanouit au tournant du
xxe siècle lorsque s’impose ouvertement le caractère ségrégatif du modèle colonial.
On distingue par les mots afin d’imposer une image dichotomique de la ville
coloniale, la seule acceptée comme telle. Le discours est appelé à la rescousse pour
renforcer la différence, mais aussi pour la conjurer car, en même temps qu’on met
à l’écart, qu’on exclut, s’exprime l’incapacité à cerner et à contenir. L’exclusion
sémantique est d’autant plus forte que l’on sait la fragilité de la frontière et qu’on
craint le débordement, l’invasion :
« Le vieux Dakar se défend. Blotti à l’ombre des constructions massives, aux entours
même du Palais gouvernemental, il survit sournoisement en des paillotes primitives où
grouille une brune population dévêtue  » (début des années ).
Chaque terme employé par le député français Louis Prost, membre du Conseil
supérieur des Colonies, est pleinement évocateur de la distance que l’on veut
mettre par rapport à cette « ville », qu’il désigne l’habitat, les populations ou les
façons de faire.
Avant les lois ségrégatives, en filigrane dans le discours et en partie dans la
réalité, se manifeste déjà l’opposition entre un quartier administratif et
commerçant, où résident surtout des Européens par proximité entre lieu de
travail et lieu d’habitat, et des rues plus volontiers occupées par les autochtones.
Ceci reste implicite et non le résultat d’une doctrine officielle. Le vocabulaire
exprime déjà la conscience de cette différence : dès  est employée pour
Conakry l’expression de « centre européen  », parallèlement à « ville
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européenne » ou à « quartier européen  », s’opposant implicitement à des zones
qui ne le sont pas. Quelques années plus tard, lors de l’instauration de la partition
ségrégative, la ème zone de Conakry est appelée « indigène » alors que la loi ne met
D o s s i e r

en avant aucun critère racial au nom de l’égalitarisme républicain. La fausse


pudeur de la neutralité juridique est oubliée. De même, dans un arrêté de
décembre , on oppose les « constructions à l’européenne » aux « cases » de la
ème zone, termes tout aussi connotés. Finalement, les lois de  et 
accentuent la séparation entre les espaces dans la ville. Aux obligations financières
s’ajoutent la distinction entre les « permis d’occupation précaires et révocables »

. L. Proust ( : ). Il effectua un voyage en -.


. CAOM, Guinée XII, d. , lettre du // du Gouverneur du Sénégal à Couteau, conducteur
des travaux envoyé en mission pour « …préparer un projet d’alignement en prévision de la
formation d’un centre européen sur ce point devenu siège du gouvernement des Rivières du Sud ».
. Archives Nationales du Sénégal (ANS),  G /, Rapport d’ensemble de .
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29 Construction de « la ville » en Afrique

et les concessions définitives ainsi que l’institution de parcelles réservées pour les
« occupations indigènes ».
L’utilisation de la couleur comme critère de différentiation des habitants de
l’Afrique et de division des espaces n’est pas propre aux villes. Ce caractère,
frappant pour des observateurs extérieurs et facile à exploiter, a servi pour
particulariser le continent dans son ensemble, qualifié de « noir » à partir des
années . On peut suivre précisément la genèse de cette expression, utilisée dans
le langage colonial français pour nommer soit tout le continent, soit sa partie sud-
saharienne, alors que personne n’est dupe de son inadéquation . Dans les villes,
ceci permet d’opposer la ville blanche aux quartiers noirs . Cependant, même si
l’opposition blanc/noir se maintient dans le langage courant, son emploi est remis
en cause dans les textes administratifs dès l’entre-deux-guerres. On généralise
l’autre variante, celle du binôme indigène ou Africain/Européen. Ainsi, une des
premières mesures du lieutenant-gouverneur de la Haute-Volta, Edouard Hesling,
nommé en , est la diffusion d’une circulaire visant « à interdire l’emploi des
adjectifs “blanc” et “noir” et à imposer les noms communs “Européen” et
“indigène  ”». Cette décision précoce renvoie à une évolution générale.
L’emploi d’un vocabulaire connoté n’est pas propre à l’Afrique Occidentale
Française (AOF). On retrouve la même opposition dans l’arrêté du  septembre
 s’appliquant à l’Afrique Équatoriale française (AEF) qui prône parmi les
principes directeurs :
« …celui de la ségrégation qui, pour des raisons d’hygiène, prescrit la séparation très
nette entre le centre urbain européen et le centre urbain indigène, séparation réalisée par
des zones inhabitées et plantées d’arbres, et par l’installation du centre indigène sous le
vent du centre européen . »

De même, cette démarche terminologique dépasse le monde colonial


français . Au Congo belge, un vocabulaire similaire est employé dans le cadre de
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la stricte division entre Européens et Africains, dont les mouvements vers les villes
sont très contrôlés. L’ordonnance du  février  institue des « cités indigènes »,
distinctes des centres européens , auxquelles succède dans l’entre-deux-guerres

. O. Goerg ( : -).


. S’adressant à son boy, L. Cousturier ( : ) s’exprime ainsi en parlant de Conakry : « Je l’ai
chargé hier de me trouver une chambre dans le quartier noir ».
. Amadou Hampâté Bâ ( : ). L’auteur y voit un acte courageux, visant à mettre sur un pied
d’égalité les colonisateurs avec leurs vassaux (sic). Sur la politique de Hesling, voir L. Fourchard
().
. Cité in J. Royer (éd.) ( : ). On pense bien sûr à la localisation des quartiers ouvriers dans les
villes métropolitaines.
. Il serait intéressant d’élargir cette analyse aux colonies britanniques ; voir par exemple le passage
Redefinition of Concepts and Reformulation of Terminologies of Segregation, p. , A. Olukoju ( :
-).
. O. Louwers et C. Kuck () ; H. Eynikel (, ch.  : « La ville tropicale », comprenant de
nombreuses descriptions contemporaines).
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Odile Goerg 30

l’opposition entre les villes européennes et les centres dits « extra-coutumiers »


créés par décret du  novembre .
En dépit de l’élimination du vocabulaire officiel du clivage strictement
chromatique, l’opposition blanc/noir reste la représentation la plus fréquente de
la ville coloniale, celle qui mobilise le plus rapidement son image stéréotypée.
C’est sur ce registre que se place, un brin provocateur, Jean Dresch, dans les
années  . C’est sur cette opposition que Georges Balandier structure son
analyse des villes de l’Afrique ambiguë, « Images noires et blanches », dans la
décennie suivante . Par l’emploi d’adjectifs qualifiant les habitants, et non les
zones de la ville, on assigne un lieu de résidence à ceux-ci. Dans un autre temps
ou parallèlement, c’est la nature même de l’espace qui est qualifiée, en le rejetant
hors de l’urbain.

Entre ville, village et quartier : l’urbanité niée


Fréquemment, en effet, aucun adjectif n’est employé pour opposer les zones
dans la ville, tant l’image construite de la ville est prégnante. On oppose alors tout
simplement la « ville » aux « villages » ou « quartiers ». D’emblée s’expriment le
singulier, l’unicité de la « vraie » ville contre la diversité et la multiplicité de ses
marges . À quoi renvoient ces appellations et quelle en est l’évolution ?
À l’aube du développement urbain, c’est-à-dire avant la politique ségrégative,
on peut trouver ponctuellement l’expression de « ville indigène » pour désigner la
partie de l’agglomération habitée par les Africains ; dans ce cas, on met sur le
même plan le développement d’une zone d’habitat européen et africain. Conakry
est décrite sur ce mode :
« Au er janvier , les constructions de toute nature se poursuivaient avec un
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entrain remarquable, une véritable furia francese ; la ville européenne s’enjolivait de
factoreries où l’architecture commence à entrer en rôle (sic) et la ville indigène tendait à
se développer sur toute la largeur de l’île, de l’Orient à l’Occident . »

L’usage du terme « ville indigène » disparaît progressivement alors que l’emploi


D o s s i e r

d’autres mots s’impose pour distinguer les endroits de la ville habités par des
Africains ; la partie européenne est, elle, toujours dénommée « ville » ou, à la
rigueur, « zone européenne ». L’évolution du terme de « village » est intéressante,
qui va des villages antérieurs à la colonisation aux villages urbains coloniaux,
expression contradictoire en elle-même. Son emploi revient à nier la citadinité,

. J. Dresch ( : - ;  : -).


. Plon,  (réédité en ). C’est le sous-titre du ch. VI « Villes ». Voir aussi G. Balandier ()
(ère éd. ).
. Une démarche similaire est utilisée dans l’approche comptable des populations : lors des
recensements, les Européens sont fréquemment considérés comme un tout alors que les colonisés
sont volontiers divisés en « tribus » ou « races ».
. ANS,  G /, Rapport d’ensemble de , p. .
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31 Construction de « la ville » en Afrique

alors même qu’elle se construit. À Conakry fut envisagée la perpétuation des


villages au sens ancien du terme, c’est-à-dire en tant qu’entité administrative :
ainsi le « Projet de plan cadastral et d’alignement de Conakry », rédigé en
octobre , année où la Guinée française devient colonie, prévoit-il un
« emplacement pour les villages indigènes ». Ceux-ci bénéficieraient d’une
appropriation foncière collective sanctionnée par des titres de propriété « remis
aux chefs indigènes de ces villages  ». Cette idée fut vite abandonnée car elle était
incompatible avec la vision coloniale de la ville qui impliquait un contrôle global,
politique et foncier, et non la perpétuation d’autorités locales disposant d’un réel
pouvoir.
Les villages antérieurs à la fondation coloniale du chef-lieu de la Guinée,
l’éponyme Conakry mais aussi Boulbinet, furent de fait rapidement engloutis
dans la trame géométrique coloniale (la grille) et supprimés physiquement, avant
de resurgir métamorphosés en quartiers administratifs, nommés comme tels à
l’instar des « quartiers indigènes de Boulbineh et de Sanderval  ». Il en va
autrement à l’extrémité de la presqu’île où le terme de « village » se perpétue plus
longtemps, dans une zone peu convoitée et donc loin, physiquement et
administrativement, des préoccupations coloniales. Il peut s’agir de villages
attestés avant la mainmise coloniale. Ainsi, l’administrateur Bié évoque en  le
ème boulevard qui « sépare la ville habitée de la plus grande partie de la presqu’île
encore inoccupée, à l’exception de quelques cases indigènes et de quelques villages
foulah perdus dans la forêt de Tumbo  ». Le terme peut aussi désigner des
concentrations de maisons, résultat du déplacement des habitants, comme le
constatent les pères du St-Esprit qui assistent à la formation de « villages de noirs
près de St-Antoine », vaste concession qu’ils détiennent dans une zone encore peu
lotie .
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L’emploi de « village » marque bien la non-appartenance à la ville en cours
d’édification ainsi que le désintérêt de l’administration. Cette zone éloignée de la
ville en construction est implicitement puis, par la suite, légalement laissée aux
autochtones, sous l’appellation de « zone indigène ». De façon à empêcher toute
confusion et à nier toute continuité avec les structures d’habitat ou de pouvoir
antérieures à la colonisation, le terme de « village » n’est alors plus utilisé pour
nommer des parties de Conakry peuplées majoritairement d’Africains ; il est en
revanche toujours employé, dans son sens premier, pour désigner les villages de la

. CAOM, T.P., c. , d., L. Mouth, sous-rapport , dossier , . Du même conducteur des
travaux, voir le rapport du // mentionnant un projet de « Village des Bagas » (CAOM,
Guinée XII d.  b.).
. ANS,  E , séance du conseil d’administration du // : projet d’arrêté.
. A. Bié ( : ). Voir aussi Tumbo et les « villages foulahs » des premières cartes.
. Bulletin de la Congrégation des Pères du St-Esprit, t. VIII, -, n°  de mai , p. . « Par
suite de la création et du développement rapide de la ville de Conakry, les indigènes ont été peu à
peu refoulés vers l’intérieur ».
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Odile Goerg 32

banlieue, anciens ou récents, effectivement dirigés par des chefs de village.


Appliquée à la ville elle-même, le terme ne réapparaît que bien plus tard et
rarement pour marquer une atmosphère qui, justement, serait différente des
attributs citadins.
Un médecin, venu en  étudier l’incidence du paludisme, décrit ainsi le
chef-lieu de la Guinée :
« Il existe à Conakry un quartier européen et un quartier indigène. Si leurs limites
respectives restent à peu près stables, l’intérieur de chaque quartier perd de plus en plus
son caractère d’autrefois. Sous la poussée de la nécessité, l’européanisation de la ville se
poursuit à un rythme excessivement rapide. »

Du fait de la pénurie de logements,


« plusieurs Européens et de nombreux Syriens choisissent donc domicile au
“village”, et les conditions dans lesquelles ils sont logés ne sont guère meilleures de celles
des indigènes. Si dans l’ensemble la situation dans la ville européenne est satisfaisante, il
n’en est pas de même dans la partie indigène. Ici, il n’y a presque pas de constructions
en dur ; toutes les habitations sont en banco . »

Le « village » décrit se caractérise donc par un sous-équipement notoire et par


une architecture en matériaux précaires. Dans l’approche pathologique de la ville,
c’est cette zone qu’il faut surveiller de près. L’usage de « village » est toutefois peu
fréquent à cette date. De plus, quel que soit le sens donné à « village » selon les
périodes, ce terme n’eut qu’une valeur d’usage, sans traduction juridique dans le
cadre urbain. Il est progressivement remplacé par « quartier » dont l’emploi se
généralise, soit de manière neutre pour nommer une division de la ville, quels
qu’en soient les habitants, soit de manière connotée . Employé sans adjectif pour
le qualifier, le « quartier » en vient à désigner une zone habitée par les colonisés :
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on met en avant une atmosphère et des façons de vivre particulières, ce qui
permet en fait de minimiser l’accès réduit aux services (eau, électricité, soins), le
chômage fréquent et la surpopulation. Cet emploi reste actuel, alors même que la
dérive dépréciative du sens de « quartier » a gagné les villes françaises
D o s s i e r

contemporaines.

. Archives de l’école de Médecine tropicale du Pharo (Marseille), carton  : d / enquête sur le
paludisme en Guinée, Rapport de Kopel de  sur Conakry (p. ). C’est dans ce sens également
que le terme est employé ici : « Abidjan, c’est peut-être une ville en gestation, presque partout encore
elle n’est qu’un gros village » ; C. Hanin ( : ). Abidjan est officiellement la capitale de la
Côte-d’Ivoire depuis . L’installation d’Européens dans les quartiers africains mentionnée dans ce
texte est confirmée ailleurs, où elle résulte aussi d’une situation de pénurie ou de cherté, bien plus
rarement d’un choix politique. Voir Q. Duvauchelle (). Cet aspect reste encore peu étudié,
alors qu’il est une des mesures possibles de la ségrégation et témoigne des changements après .
. Les exemples sont multiples : « Ces efforts [de lutte contre les taudis] ont donné des résultats
satisfaisants dans le quartier européen ; il conviendrait de poursuivre maintenant l’aménagement des
quartiers indigènes ». ANG,  D  d , Lettre de l’administrateur-maire du // au
gouverneur de Guinée.
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33 Construction de « la ville » en Afrique

À nouveau, Conakry, avec ses spécificités de création ex nihilo, est


symptomatique d’un processus général, repérable dans la majorité des villes
d’Afrique occidentale. Une évolution similaire est attestée en AEF où « village »
est fréquemment utilisé puis délaissé au profit de « quartier » notamment. Ainsi,
à Brazzaville dès le début du xxe siècle, on évoque le « village sénégalais », destiné
aux tirailleurs, recrutés originellement au Sénégal, ou le village « Tchad » appelé
aussi « Dakar ». De même Poto-Poto et Bacongo, emplacements prévus pour les
Africains en -, y sont baptisés « villages », ce qui les oppose à la « ville »
européenne qu’ils encadrent spatialement .
Qu’en est-il réellement de cette fracture pensée et voulue de la ville, de la
traduction de cette dichotomie ? La représentation de la ville se trouve à la fois
infirmée et confirmée. Le dualisme rêvé ne correspond jamais au développement
urbain car la ville n’est pas un objet malléable à souhait, mais un territoire
approprié par ses habitants. Par ailleurs, on constate non seulement un décalage
constant entre le discours et les pratiques mais aussi l’ambiguïté intrinsèque du
discours.

Dualisme ou tripartition ?

Quel que soit le vocabulaire employé au fil des années (blanc/noir,


Européen/indigène, ville/village, quartier/ville), la représentation de la ville est
foncièrement dichotomique. Cette façon de lire la ville se retrouve dans d’autres
situations, non coloniales, marque fréquente d’une schématisation par le haut .
La vision dualiste de la ville, que contredit sa diversité effective, ne conçoit
théoriquement que deux pôles dans l’espace de la ville. Elle gomme par
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conséquent de son discours les entre-deux.

La dualité contestée
Au-delà du vœu général « …que soit envisagée la création de cités satellites
séparées par des écrans de verdure, à l’exclusion cependant de toutes dispositions
pouvant s’opposer au contact et à la collaboration des races  », c’est toute une
panoplie d’actions sur la ville qui prend forme et inscrit la dichotomie dans
l’espace. La ville est déchirée par de vastes no man’s lands, naturels (cours d’eau,
élément du relief ) ou artificiels (chemin de fer, zone non aedificandi…) qui

. R. Frey, Brazzaville, op. cit.,  ; P. M. Martin ( : ).


. S. Fettah, « Nommer et diviser la ville portuaire : le lexique politico-administratif toscan et Livourne
(xviii-xixe siècles) » p. - in Les mots de la ville, op. cit., tome  (voir p.  sq, « L’ordre des mots :
système binaire et cité duale »).
. Troisième vœu du Congrès international de l’urbanisme aux colonies, in J. Royer (éd.) ( : ).
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Odile Goerg 34

déchirent théoriquement la ville en deux. La dualité s’exprime sur tous les plans :
celui de la gestion (municipalités/chefferies), celui du foncier (titre foncier/
« permis d’habiter »), celui de l’esthétique (architecture, traitement de la nature)
et celui des équipements (services, soins, écoles). D’un côté se trouve le centre qui
reproduit des paysages et des usages urbains similaires au connu européen,
réceptacle d’une certaine sociabilité entre soi : jardin municipal doté d’un kiosque
à musique, de bancs et d’une fontaine, larges trottoirs et corniche-promenade,
bâtiments publics et religieux (la religion du colon s’entend) imposants…, bref la
vitrine du pouvoir colonial. De l’autre, des espaces à policer, à contrôler ou à tenir
à l’écart : le lotissement y est moins abouti, la densité élevée, les équipements
insuffisants…
La volonté de contrôle et de partition de la ville se heurte à la résistance, active
ou passive, des habitants. Il en va ainsi de manière évidente dans les vieux centres
marqués par une histoire ancienne et la conscience qu’ont les habitants de leurs
droits. L’échec de la création autoritaire de la Médina à Dakar et l’opposition des
habitants, citoyens de surcroît, sont bien connus . De même, dans les villes créées
ex nihilo, où imposer une répartition des populations dans l’espace est a priori
plus aisé, tout semble n’être qu’un perpétuel recommencement : la ville échappe,
notamment sur ses marges, à ceux qui l’ont conçue :
« À Conakry la population indigène est mélangée en grande partie avec la
population européenne, c’est un grave inconvénient tant au point de vue esthétique
qu’au point de vue de l’hygiène. Des zones viennent d’être créées [loi du --]
entraînant des obligations très strictes de construction . »

La ville est pensée pour une minorité, désignée par son origine
(Européens/indigènes) ou son statut (citoyens/sujets). Les besoins ou les souhaits
des habitants qui ne rentrent pas dans ce schéma, à titre individuel ou en tant que
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groupe, ne sont pas pris en compte par les plans cadastraux ou la réglementation.
Il en va ainsi des citoyens des Quatre Communes du Sénégal dispersés en AOF,
des Créoles/Krio de Sierra Leone et de la diaspora de Freetown à Lagos, des
auxiliaires de la colonisation (les Educated Natives de la colonisation britannique
D o s s i e r

et les Évolués du système français) ou des populations migrantes étrangères non


africaines, sans compter les nombreux individus qui refusent une identification
contraignante à un groupe et qui cherchent dans la ville un moyen et un lieu de
mobilité sociale. À Freetown par exemple, les Sierra Leonais (selon l’appellation
de l’époque) sont exclus du lotissement de Hill Station réservé aux Européens et
protestent vigoureusement .

. M. Echenberg () ; R.F. Betts ( : -) ; É. M’Bokolo ( : -).
. CAOM, Agence FOM, c., d. bis/, R. Le Caisne, « L’urbanisme à Conakry », n.d. (datation
interne fin ).
. O. Goerg (b, vol. ).
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35 Construction de « la ville » en Afrique

La dualité dépassée ? De la dualité à la tripartition

Des hésitations se font toutefois sentir au-delà du schéma dualiste. La logique


binaire, sur laquelle repose cette conception de la ville, image simple mais
réconfortante face à une réalité que l’on contrôle mal, est submergée par
l’extension de la ville, que celle-ci soit légale ou non, marque des contradictions
constantes des discours coloniaux.
La législation ségrégative adoptée à Conakry exprime d’emblée une forme de
doute : à la vision duelle qui caractérise toutes les analyses, s’oppose la tripartition
de fait de la ville. Si les zones I et III ont des contenus conceptuels clairs (zone
européenne et zone indigène) la II ème zone a un statut à part : juridiquement liée
à la dernière (lots réservés aux indigènes, statut foncier provisoire, domaine de la
chefferie de quartier), c’est pourtant là que résident les urbains les plus
anciennement installés, dont le mode de vie n’a rien de rural :
« …nous revenons à travers un quartier de la ville, réservé plus spécialement aux
indigènes. Leurs maisons basses sont entourées d’une petite cour palissadée en douves
de barriques. Devant la porte, des hommes devisent, assis sur des bancs de pierre.
Presque tous sont habillés à l’européenne ; ils sont ouvriers, pilotes, ou écrivains du
gouvernement. Dans des échoppes, des traitants indigènes, Sierra-Leonais ou Ouolofs,
font un petit commerce d’épicerie, souvent assez prospère. Dans les cours, des femmes
soussous, aux gestes gracieux, au teint clair, pilent le mil, et l’accommodent avec de la
viande de bœuf ou de mouton, des volailles ou des poissons, toujours assez avancés et
fortement épicés . »

À partir de la fin des années  seulement, les nomenclatures officielles


identifient une catégorie d’Africains dignes de la ville, les « évolués » : on estime
alors qu’il est temps de prendre en compte leurs besoins spécifiques. Auparavant,
certaines demandes, venant contredire le schéma binaire, en expriment
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directement le caractère inapproprié. Elles sont cependant négligées car elles ne
rentrent pas dans le schéma mental et devraient, en outre, se traduire par des
dépenses d’équipements supplémentaires. Ainsi, dès , la commission
municipale de Conakry note « l’évolution des indigènes qui ont tendance à
solliciter de plus en plus des installations d’eau et d’électricité dans leur
habitation  ». Mais elle est incapable de répondre à ces souhaits, pourtant
légitimés par elle-même comme preuve de civilisation (sic) et donc critère d’accès
à « la » ville.
Certains observateurs protestent contre cette exclusion de la ville des membres
de ce qu’on peut nommer l’élite, conséquence de la politique urbaine
hiérarchisée. L’enquête stimulante de Denise Moran-Savineau, menée en  à la
demande du gouvernement du Front Populaire, va dans ce sens. Elle prône la prise

. J. Rouch ( : ). La description renvoie à un voyage effectué en .


. ANG, D , Comptes administratifs de .
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Odile Goerg 36

en compte spécifique des besoins des « évolués » mais aussi de la catégorie floue
des métis, dont elle déplore le sort. L’enquêtrice est très sensible à la situation de
ceux qui aspirent à un mode de vie occidental mais ne peuvent y accéder faute
d’incitation concrète. Elle évoque ainsi le cas
« d’un instituteur marié à une élève des Sœurs qui prépare, elle aussi, l’examen de
monitrice. Ils louent pour  francs par mois une maison plus petite mais du même
aspect sale et triste que la précédente. Encore le même logement vaut-il partout
 francs. Pas d’électricité ; pour la faire poser, il faudrait dépenser  francs, l’eau est
dans la rue. Pas de WC. Ils sont très rares dans les quartiers indigènes de Conakry . »

Le cas de la Haute-Volta, déjà évoqué, est intéressant. Colonie récente (),


elle hérite d’une part des expériences ségrégatives testées plus tôt tandis que d’une
autre elle innove. Ainsi est explicitée de manière précoce la description tripartite
des urbains :
« Les quartiers indigènes doivent être divisés en deux zones. La première, la plus
voisine du quartier européen, étant réservée exclusivement aux semi-évolués […]. Séparée
de cette zone par un boulevard d’au moins quarante mètres, la seconde zone dans
laquelle les indigènes vivent suivant leurs habitudes . »

Il faut noter ici autant le souci de préserver les intérêts d’Africains considérés
comme dignes de la ville, d’urbains potentiels que la division interne de cette
catégorie. On compte sur l’effet d’émulation : « Pour le demi-évolué, l’accession à
la propriété sera un encouragement efficace pour l’amener à améliorer son
habitation … ».
La notion de demi- ou semi-évolué ne semble pas avoir fait école car on ne la
retrouve pas ailleurs, mais elle est symptomatique de la perception de la ville
comme d’un espace clairement hiérarchisé et de la vision de l’accès à la ville
comme étant le résultat d’un privilège dont les règles sont administrativement
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fixées.
Il faut attendre l’après-guerre, sous la pression des colonisés et dans un
contexte politique nécessitant l’alliance avec des membres de l’élite, pour que des
concessions soient faites, dans le cadre des plans d’aménagement prévus en .
D o s s i e r

Elles vont de pair avec une mutation de l’image de la ville et du discours. Alors
que les premiers plans de ville étaient uniquement cadastraux, les schémas
d’urbanisme sont basés sur la notion de zoning, différenciant les espaces selon les
fonctions mais aussi les habitants. À une vision binaire succède une tripartition
officielle de la ville. Cette volonté d’insertion d’une partie des urbains ne
s’exprime officiellement qu’après la deuxième guerre, lors du réaménagement des
centres urbains :

. ANS, Fonds moderne AOF,  G , Rapport Savineau , rapport  sur la Basse Guinée, sous-
rapport sur Conakry, p. .
. Cité par L. Fourchard ( : -) : circulaire du lieutenant-gouverneur Hesling du //.
. Idem.
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37 Construction de « la ville » en Afrique

« Les évolués africains ne disposent en fait d’aucun logement adapté à leur état social
et sont amenés à vivre dans des quartiers où la population en est encore au stade le plus
rudimentaire.
Toute tentative pour décongestionner et remettre en ordre les îlots urbains devra être
précédée d’une étude sociale de la population qui l’occupe afin de tenir le plus grand
compte de son origine, de ses occupations, de son degré d’évolution et de ses mœurs . »

La diversité des urbains est enfin, mais très tardivement, reconnue, même si
l’administration semble se garder le droit de définir les contours des évolués, de
séparer les vrais des faux :
« L’obligation d’offrir un meilleur cadre de vie est encore plus indiscutable à l’égard
de tous les vrais évolués qui malgré leur position sociale et professionnelle et l’effort de
civilisation personnelle qu’ils ont accompli ne disposent la plupart du temps que de
cases où il est bien difficile de vivre avec une famille à la mode civilisée 72. »

Ceci se traduit par des lotissements destinés spécifiquement à cette


catégorie, solvable de surcroît . Ce n’est donc pas seulement une nouvelle
politique de la ville, une fragmentation en « îlots urbains » qui succéderait à la
bipolarisation qu’il faut mettre en œuvre mais des actions spécifiques. Elles
s’insèrent dans un contexte général, notamment la volonté de remodeler les
villes dans le cadre du FIDES (Fonds d’Investissement pour le Développement
Économique et Social).

Reformuler la ville dans les années  : entre élus et technocrates, le poids
des mots
Sous la pression des événements et la vigilance des nationalistes, on assiste à
une reconversion terminologique globale : les colonies deviennent des
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« territoires », l’empire, l’« Outre-mer », les « indigènes » des citoyens potentiels…
Les villes n’échappent ni aux modifications de vocabulaire, ni à l’accélération des
changements dont certains contemporains (Jean Dresch, Georges Balandier)
prennent bien conscience. De même, Jean Rouch, délaissant sa formation
d’ingénieur, fixe par des images, sous l’angle de la fiction ou du documentaire, les
changements qu’il observe dans Moi un Noir (), relatant la vie de jeunes
arrivant à Treichville, quartier populaire d’Abidjan, ou Les maîtres fous (), sur
le culte Hauka, pratiqué à Accra par des migrants venus du Niger .

. Interview de Le Caisne : « Modernisation de Konakry », La Guinée française, //.


. « Le problème de l’habitat africain dans les centres urbains », La Guinée française, //. La
même approche se retrouve au Congo belge : « Aménageons la ville en fonction des autochtones
ayant un réel besoin d’y résider, par exemple les évolués… » (point ) ; L’urbanisme au Congo,
Ministère des colonies, Bruxelles (n.d., post. à ), p. .
. Sur les sociétés immobilières et l’accès au crédit, voir le bilan proposé par J. Poinsot, A. Sinou et
J. Sternadel ().
. J. Dresch ( et ) ; G. Balandier ().
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Odile Goerg 38

Le décalage entre la définition administrative des villes (les municipalités) et


l’expansion démographique et spatiale s’accroît après . Alors que la réforme
administrative des villes est constamment repoussée du fait de la complexité des
enjeux (par exemple le choix du suffrage à l’échelon national et municipal), c’est
la représentation de la ville que l’on cherche à modifier, notamment par le biais
du discours. La chronologie des changements sémantiques, que ce soit au niveau
de l’agglomération dans son ensemble ou à l’échelle locale, varie selon les
contextes. Pour la Haute-Volta, Laurent Fourchard constate la transcription dans
le vocabulaire des changements idéologiques :
« L’Union française n’avait plus ni “indigènes”, ni “ville indigène”. […] Ainsi le
quartier européen de  était-il désigné par sa fonction en  et  : “quartier
commercial, administratif, militaire, résidentiel”. Les villages africains de  étaient
devenus des “habitations autochtones” en  et des “habitations traditionnelles” au
moment de l’indépendance . »

Les changements politiques de l’après-guerre, notamment la participation


active d’élus africains à divers conseils et assemblées, et la pression internationale
font perdre aux concepteurs extérieurs de la ville leur mainmise sur les mots,
officiels, de la ville. On voit s’exprimer le refus de tout vocabulaire
discriminatoire, alors que le discours administratif dissimule souvent des projets
anciens sous des termes nouveaux. S’épanouissent en effet, dans les Territoires de
l’après-guerre, les conceptions et le vocabulaire du zoning, théorisé par Le
Corbusier dans la charte d’Athènes en . Militant pour la division
fonctionnelle de l’espace, cette doctrine ne constitue pas une rupture avec la
politique antérieure, caractérisée depuis longtemps par la séparation résidentielle
des colonisateurs et des colonisés. Prônant ouvertement une séparation des
Européens et des « autochtones », au nom de la différence de mode de vie, un des
urbanistes responsables du plan de Dakar affirme ouvertement en  :
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« Nous avons donc imaginé une ségrégation – mais j’insiste de suite : une
ségrégation qui n’est pas une ségrégation raciale – qui est une ségrégation que je me
permettrai d’appeler technique . »
D o s s i e r

Les colonisés ne sont toutefois pas dupes de ce qui n’est qu’un artifice. À
nouveau, le cas de Conakry l’illustre. Si, en , on peut encore lancer un
« Concours pour l’édification d’une ville indigène près de Conakry », ce terme est
banni des rapports des années . Devant se prononcer sur le plan d’urbanisme
de Conakry en , le conseiller général Amara Soumah s’exprime ainsi :
« La conception même du plan paraît peu claire. Tantôt on parle d’un
agrandissement de Conakry, tantôt de la future ville de Conakry par opposition à
Conakry-Ville, tantôt d’une ville de banlieue et, plus directement, de la “nouvelle ville
indigène de Taïnakry”. […] »

. L. Fourchard ( : ). Pour les Congos, voir C.D. Gondola ( : ).
. Lopez, « Plan directeur de la Presqu’île du Cap Vert », séance du  juillet  (cité par S. Dulucq
 : ).
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39 Construction de « la ville » en Afrique

S’opposant avec véhémence à « un début de ségrégation destiné à déléguer


(sic) la majeure partie des Africains de Conakry dans la ville indigène de
Taïnakry », il poursuit alors :
« Nous réservons, au contraire, notre approbation à un projet qui ne parlerait pas de
“ville indigène” et ne faisant pas de discrimination raciale, se contentera de nous proposer
purement et simplement la création d’une seconde ville appelée Taïnakry, située à  km
de Conakry, et où pourront venir s’installer tous ceux qui le désirent, sans distinction de
race . »

Si l’adjectif « indigène », porteur de ségrégation, n’est pas évacué à cette date


par les technocrates français, il fait l’objet d’un vif rejet par les élus guinéens dans
un contexte politique tendu. Par la suite, les urbanistes et administrateurs font
preuve d’euphémisme. Ils parlent alors de « périphérie, zone suburbaine  » ou
emploient le terme flou de « centres urbains ». Ainsi, sans toucher à l’organisation
municipale du chef-lieu, l’on crée pour les besoins du règlement général
d’urbanisme le « centre urbain de Conakry » qui s’étend jusqu’à la limite du cercle
(arrêté local du er juin ). Cette notion englobe par conséquent toutes les
zones anciennement morcelées de la ville, du centre « européen » aux villages de
la banlieue. De même, à partir du début des années , l’architecte-urbaniste
responsable du schéma d’aménagement, R. Le Caisne, s’en tient aux appellations
suivantes : quartier africain, secteurs de résidence africaine, zone d’habitat
africain, collectivité africaine … Cependant, le changement de mots ne suffit
pas ; le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) continue à s’opposer
« … à une politique dite d’urbanisme, laquelle en réalité n’est qu’une politique
d’expropriation supprimant purement et simplement nos mosquées sans même se
soucier de leur réserver de nouveaux emplacements, une politique de ségrégation en
Afrique en essayant de créer un zoning racial pour les Nègres, une barrière de couleur. »
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En ayant recours à un vocabulaire neutre, indemne théoriquement de
jugement implicite, le discours semble évacuer la représentation dichotomique de
la ville, au profit d’une différentiation des espaces plus nuancée. Le pouvoir
marque en fait ainsi son incapacité à contenir effectivement la ville. Au-delà du
corset juridique enserrant la ville où tout est codifié au nom de l’hygiène et de
l’ordre, les planificateurs sont constamment dépassés par les métamorphoses de la

. Conseil général de la Guinée, session budgétaire du //, p. , Rapport de la Commission
des Transports et Travaux Publics (pièce annexée). Taïnakry ne sera jamais construite [cf. ANS, P
, Rapport de  (concours limité au //)].
. Rapport du service des TP au Conseil général de la Guinée sur le programme tendant à
l’aménagement de la banlieue de Conakry (session budgétaire du // ; p. , pièce annexée).
. La littérature grise se développe tellement qu’on ne peut citer tous les rapports (cf. ANS, série P
Urbanisme dossiers  à ) ou les écrits publiés dans la presse spécialisée. Voir notamment le
rapport final de Le Caisne en  (P ).
. Commentaire d’A. Soumah sur le plan d’urbanisme de Conakry, Le Réveil (organe du RDA), n° ,
//. Voir aussi P , dossier / sur l’opposition au plan d’urbanisme.
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Odile Goerg 40

ville. Jean Dresch en faisait le constat de manière très lucide : « Avec ou sans leur
accord [des autorités administratives], les villes poussent, des quartiers se
déplacent ou se créent … » Les mutations du discours n’y peuvent rien.

Conclusion

La définition restrictive et contraignante de la ville forgée par les Français


exclut de fait la majorité des colonisés à la fois de l’espace consacré comme « ville »
et du statut d’« urbains ». L’image de la ville coloniale construite fonctionne sur
cette exclusion symbolique, que l’analyse sémantique met en évidence. Elle
implique à la fois la notion de privilège pour ceux qui y ont accès et de
marginalisation pour ceux qu’on rejette. Habiter la ville, c’est théoriquement
avoir accès à un certain nombre de services (eau, électricité, égouts, loisirs). La
ville est avant tout un lieu équipé et policé, caractérisé par un certain mode de vie.
En situation coloniale, le décalage entre cette vision idéale et la pratique est
considérable et l’on assiste à la constitution de zones très contrastées à l’intérieur
même de la ville. La représentation les conçoit sous le sigle de la dualité,
perception dont l’ambiguïté s’impose, notamment parce qu’elle repose sur une
vision erronée et schématisée de la société.
Cependant, comme tout modèle, le modèle colonial de la ville est fait pour
être contesté, dépassé ou contourné. La ville réelle se développe hors de la ville
légale, par contraste et opposition. Jean-Marc Ela reprend cette idée d’étrangeté
de la ville coloniale, qui n’est pas celle à laquelle les citadins africains
s’identifient : « Peut-être l’Africain ne s’est jamais tout à fait senti chez lui dans
la ville des Blancs. Il y vit comme dans le monde des autres. La ville ne lui
appartient pas . »
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Il faudrait en fait renverser la perspective. Pour la majorité des urbains, la
« ville européenne » ne participe pas de leur représentation de la ville, ne
constitue pas un repère central, comme en témoignent certaines enquêtes .
D o s s i e r

L’exclusion des citadins porte en effet en soi la mise à distance par rapport au
modèle colonial urbain, qui se veut totalisant et omnipotent, par la
réglementation de tous les aspects du quotidien (le bruit, la propreté, l’usage
des fontaines, les réjouissances, l’espace public…). Aux mécanismes d’exclusion
ou d’insertion partielle et graduelle pensés par les colonisateurs correspondent

. J. Dresch ( : ).


. La ville en Afrique noire, Karthala, , p. .
. D’autres études sont nécessaires car on ne dispose pas d’enquête précise sur la représentation de la
ville par les citadins. Selon L. Fourchard ( : -) par exemple, aucune des personnes
interrogées [sauf une], ne parle de « quartier européen » ou de « ville européenne » ; certaines parlent
de « zone résidentielle » ou, à la rigueur, de « centre commercial ». Voir aussi P. Gervais-Lambony
().
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41 Construction de « la ville » en Afrique

ou répondent des stratégies d’appropriation de la ville par ceux qui viennent la


peupler. Habiter la ville, c’est aussi créer et participer à une certaine culture. À
la citadinité, conçue comme un privilège octroyé à une minorité, s’oppose
l’invention d’un rapport spécifique à l’espace et au voisinage. Loin de
compromettre la relation à la ville, la double négation coloniale – de l’urbanité
comme africaine et des Africains comme citadins – aurait poussé à
l’imagination, à la nécessité de créer la ville, aussi bien concrètement que
symboliquement, à travers des formes inédites ou reproduites, qui
s’épanouissent actuellement dans l’exubérance ou la difficulté . Ce processus
de « citadinisation » est à l’œuvre dès le début car, pour reprendre une formule
provocatrice de Jean Dresch, analyste et témoin perspicace, « la ville, création
de Blancs, se peuple de Noirs  ». Il s’impose de manière plus visible dans les
années  où la vive accélération de la croissance urbaine oblige à une
redéfinition des limites et du sens de la ville. La « ville européenne », un des
pans de la dualité coloniale, qui suppose homogénéité sociale et continuité
spatiale, tend à se diluer. Du fait de la facilité accrue des déplacements et de la
diversification de colons plus nombreux, elle étend des tentacules hors du
centre, notamment par étalement résidentiel le long des corniches à Dakar,
Conakry, Libreville… Par ailleurs, des zones d’habitat diversifié se développent
loin du site primitif, villages rattrapés par la ville ou lotissements sortis de terre.
C’est là que se jouent, et se joueront, les nouvelles représentations de la ville.

Abstract
This paper aims at analysing the terminology used during colonial times by the
French to differentiate the city and its various componants. Beyond words, this is the very
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idea of belonging to urban culture which is at stake. While refusing to consider the
Africans as urban people, the colonizers expressed, through the vocabulary, the dualism
of their urban policies both in terms of urbanism (morphology, segregative measures) and
of administration (municipality versus headmanship).
The article suggests that one should go beyond the discourse dualism and points to
the complexity of urban situations which incorporate, especially from the s, the
evidence of a more diversified and nuanced division within the urban area. This also
makes more visible the divorce between the discourse and the policies, between the
colonial agenda and its subversion or reappropriation by the urban dwellers.

. Voir les études, éclairantes, des géographes sur la ville contemporaine, par exemple celle de
J.-L. Piermay ( : -).
. op. cit., , p. .
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