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Shada : la triste aventure agricole

Livres en folie

Publié le 2012-05-30 | Le Nouvelliste

« SHADA : chronique d'une extravagante escroquerie » est le nouveau livre de Myrtha Gilbert, tourné
autour du projet de développement agricole dont la majeure partie aura porté sur la culture du
caoutchouc. L'auteure établit sa réflexion sur un ensemble de moments qui caractérisent cette
coopération haïtiano-américaine pour le développement de l'économie et de l'agriculture haïtiennes. Le
travail de Myrtha Gilbert s'articule sur trois années de fonctionnement (1941 à 1944) de la Société
haïtiano-américaine de développement agricole (SHADA). En effet, cette société a été fondée pour
développer et exploiter toutes les ressources agricoles de la République, réaliser des expériences
diverses en termes d'amélioration du matériel génétique, lutter contre les maladies des plantes et
expérimenter les plantes exotiques, transformer les denrées et développer des industries de toutes
espèces, acheter et commercialiser des produits agricoles et artisanaux. Elle analyse, dans un premier
moment, le contexte national et international de son installation dans le paysage haïtien. Conjoncture
nationale, parce que Haïti venait de sortir de 19 ans d'occupation américaine. Conjoncture
internationale, on est en plein dans la Seconde Guerre mondiale qui implique aussi un besoin impérieux
de partage pour faire face à l'expansion industrielle, la crise de surproduction du système capitaliste et
la compétition grandissante entre les grandes puissances. La SHADA doit ensuite faire face à diverses
persécutions religieuses qui s'installent au pays, parmi elles, le déclenchement de la vaste campagne
anti-vaudou à l'échelle nationale et l'attitude intransigeante de l'Eglise catholique. 1942 va donc
marquer un deuxième tournant dans l'histoire de la SHADA. C'est l'époque des expropriations, du
déboisement et de la virulente campagne de rejetés. L'auteure Myrtha Gilbert revisite les diverses
implications du président Lescot, ses tournées, l'avalanche des scientifiques américains, avec la mission
d'étudier la faune, la flore, les sols haïtiens. C'est l'époque des grandes exploitations scientifiques de nos
forêts et l'adaptation par l'impérialisme de ce même principe d'exploitation agricole à des pays de
l'Amérique latine comme l'Equateur, la Bolivie, ... Entre la propagande américaine, la guerre de religion,
la paysannerie aux abois, la promulgation de nouvelles lois, la SHADA s'est consolidée, livrant ainsi le
pays à des séances de déboisement des milliers d'acres de terre à portée de main, une exploitation
rigoureuse de la pite et de l'hévéa. La troisième année décrite par l'auteure Myrtha Gilbert est l'année
de la déception du peuple haïtien. Le miracle du caoutchouc, écrit-elle, n'a pas eu lieu. Les essais du
cryptostegia - plante jusqu'alors méconnue de l'environnement haïtien - en remplacement de l'hévéa,
n'ont porté aucun fruit. Politique de l'expropriation et de la réquisition du président Lescot, donnant lieu
à des mécontentements divers, injonction faite aux paysans de produire des vivres alimentaires pour
palier les problèmes et poursuite de l'expropriation, enfoncent la SHADA dans un jeu dont la sortie est
obscure. C'est la venue du désengagement de cette société qui, sans pouvoir remplir sa mission de
développement agricole, va donner lieu à des crises intenses de famine au sein de la société haïtienne.
Les principaux défendeurs de la cause se retirent, les désastres de la SHADA se multiplient. Lescot tente
de corriger l'erreur. Il convainc politiquement, mais échoue économiquement. Ainsi prend fin la
mésaventure de la Société haitiano-américaine de développement agricole. Néanmoins, l'auteure
reconnaît qu'Haïti n'était pas le seul pays à subir les contrecoups de la politique de guerre économique
américaine dans la région. « Dans d'autres pays d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud, « l'effort de
guerre » devenant inutile, les projets furent abandonnés avec toutes les ruineuses conséquences pour
les nations qui les hébergeaient ». « SHADA, chronique d'une extravagante escroquerie » est à
découvrir. Car sa contribution à la compréhension de l'univers du développement agricole haïtien au
coeur de la deuxième guerre mondiale est convaincante.

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