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9.

LE RAPPORT AFFECTIF À LA VILLE : PREMIERS RÉSULTATS

Denis Martouzet
in Thierry Paquot et al., Habiter, le propre de l'humain

La Découverte | « Armillaire »

2007 | pages 171 à 192


ISBN 9782707153203
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/habiter-le-propre-de-l-humain---page-171.htm
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9
Le rapport affectif à la ville :
premiers résultats

Denis Martouzet
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Aimez-vous la ville ? La question peut paraître simple ou sans
intérêt au moins dans un premier temps. Lorsque nous la posons
à des individus lambda, la réponse est malaisée et il ressort en
fait que, finalement, à de rares exceptions près, on ne se pose pas
ce type de questions car la réponse, avant tout, est de l’ordre de
l’évidence (« oui, j’aime la ville », « non, je déteste la ville »).
Deuxièmement, lorsqu’on demande pourquoi, la réponse devient
extraordinairement compliquée car elle est intriquée dans un
système extrêmement complexe d’éléments de réponses portant
sur des questions et des objets connexes, sur la ville, ce qu’elle
est, ce qu’on en connaît, ce qu’on en fait et comment, sur ce
qu’est aimer et surtout sur soi-même, mêlant le passé et ses sou-
venirs, le présent et les projets et incertitudes relatives à l’avenir.
Au-delà des aspects statistiques et chiffrés, c’est évidemment
cette deuxième question qui nous importe.
Mais, bien qu’intéressante, elle est peu étudiée directement.
Les sciences humaines, économiques et sociales, nous appren-
nent les grands traits de la structure du fonctionnement d’une
ville et de ses composantes matérielles et humaines. Nous esti-
mons que ces approches peuvent être affinées encore, du moins
en ce qui concerne les individus sans toutefois généraliser à tous
les agents économiques ou sociaux, ceci en introduisant la notion
d’affectif : il est nécessaire de réintroduire la dimension stricte-
ment personnelle que l’on qualifiera d’affective par opposition à

171
Habiter, le propre de l’humain

rationnelle en précisant que cette opposition est plus d’ordre


conceptuel que réellement pratique et descriptif du réel. On
trouve aussi des éléments de réponse à travers des notions
proches comme l’appropriation et l’attachement. Mais, par
exemple, cet attachement est une réponse à une question portant
sur des comportements, sur des localisations. Nous, nous ques-
tionnons le pourquoi de cet attachement, c’est notre point de
départ et non notre point d’arrivée. D’autre part, si nous avons
pu constater que le sujet interpelle les personnes et notamment
les représentants de la communauté scientifique (tous y trouvent
à dire), il y a aussi un réflexe de méfiance tant le terme « aimer »
est flou et que rationaliser les déterminants du non rationnel
semble problématique. Nous abordons plus loin ces questions
sous un angle méthodologique.
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Nous montrons, après analyse des résultats d’une enquête sta-
tistique auprès d’une population globalement représentative de
la société française et après des interviews portant sur les déter-
minants du rapport qui se construit entre l’individu et la ville sur
le plan affectif, que cette construction n’est ni régulière ni
constante mais réfère plus à des moments (premières « images
urbaines », adolescence et premières pratiques urbaines autono-
mes, premier travail, première décohabitation d’avec les parents)
qu’à des durées (le temps passé en ville, comme habitant de la
ville), même si celles-ci ont leur impact (on apprend aussi à
connaître la ville).
Cela suggère que la construction de ce rapport affectif à la
ville relève plus de la psychologie et des émotions que de la
cognition et de l’apprentissage, même s’il est évident que la
séparation radicale de ceux grands champs et de ces deux modes
de construction est difficile à penser.
Nous insistons dans cet article sur les premiers résultats qui
ont pu être obtenus à partir des enquêtes menées. Ces résultats,
autant de pistes de recherche à explorer ou en cours d’explora-
tion, supposent parallèlement une validation méthodologique.
Les aspects qui y sont relatifs sont longuement exposés puisque
les approches relatives à l’affectif en urbanisme et plus large-
ment dans la recherche urbaine sont rares. Les choix opérés ne
sont pas nécessairement les seuls valides, aussi leur présentation
doit-elle être en même temps l’occasion de leur discussion.
L’articulation prioritaire est ici celle qui existe entre résultats et

172
Le rapport affectif à la ville

méthode. Ailleurs, nous présentons l’articulation entre type de


résultats et posture épistémologique1, où il nous apparaît que la
sociologie compréhensive de Max Weber apporte plus que le
modèle rationnel général de Raymond Boudon2.
Après une présentation de la problématique générale de recher-
che permettant une précision du cadrage des éléments de
recherche, nous abordons concrètement les aspects méthodologi-
ques. Enfin, plus longuement, sont exposés les premiers résultats.

Aspects méthodologiques

L’hypothèse qui a permis d’initier la recherche est relative-


ment simple à formuler : « le fait d’aimer la ville est fonction du
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temps passé en ville ». Le graphique ci-dessous exprime cette
hypothèse et l’on utilise le terme de capital urbain pour désigner
tout ce que la personne, grâce au temps, a pu accumuler sur la
ville. Nous explicitons plus loin comment on peut définir ce qui
détermine ce capital urbain.

Graphique 1. — Capital urbain et rapport affectif à la ville

100

90

80

70

60

50

40

30

20

10

0
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

1. D. MARTOUZET, « Le rapport affectif à la ville : analyse temporelle ou les quatre


“chances” pour la ville de se faire aimer ou détester », Praxis, 14 mai 2007.
2. R. BOUDON, Raison, bonnes raisons, PUF, Paris, 2003.

173
Habiter, le propre de l’humain

Si cette hypothèse est vérifiée, cela signifie qu’on apprend à


aimer la ville ou au moins à s’y habituer. Au-delà de la simplicité
de la formulation, il s’agit bien d’utiliser cette hypothèse pour
lancer et structurer une série de questionnements sur le rapport
affectif de l’individu à la ville et notamment des questionnements
sur la validité de la question de l’existence d’un rapport affectif à
la ville, sur la nature de ce rapport, sur les déterminants de la
construction de ce rapport et, préalablement, sur les définitions de
l’affectif et de la ville. Cette hypothèse est donc essentiellement
formelle : elle est principalement outil d’initiation d’un travail qui
ne peut, a priori, se donner d’objectif précis puisque l’affectif,
qu’il soit tourné vers un objet comme la ville ou non, ne peut se
réduire ou être délimité par quelques données statistiques. Aussi,
cette hypothèse de départ ne fut-elle pas validée statistiquement
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mais reste néanmoins vraie pour quelques individus, isolés,
comme on le verra : la dimension temporelle n’est pas neutre, elle
est même importante pour certaines personnes, elle n’est jamais
complètement absente pour chacun.
La tentative de validation de cette hypothèse a été effectuée
de la façon suivante : un questionnaire a été adressé à environ
250 personnes. Deux centaines ont été retournées et 191 ont pu
être exploités, les autres n’ayant pu permettre une réelle compré-
hension des réponses (illisibles ou trop incomplètes). Ce
questionnaire a été distribué de façon aléatoire pour être le plus
représentatif possible de la population française. Cependant,
sachant qu’à terme une enquête approfondie sous forme d’entre-
tiens très ouverts auprès de quelques individus serait réalisée, ce
questionnaire a eu, sur le plan technique, comme principal objec-
tif d’avoir un stock de personnes à interviewer, disponibles (les
personnes le souhaitant pouvaient laisser sur le questionnaire un
numéro de téléphone où les joindre, sachant qu’elles pourraient
être ou ne pas être sollicitées, selon les besoins). La question de
la représentativité, sans être négligeable, a donc été secondaire
puisque la seule analyse statistique n’a jamais été l’objectif ou le
moyen unique de cette recherche, puisque cerner le rapport
affectif par une approche quantitative, si cela permet de poser
une hypothèse, ne peut prétendre, même a priori, apporter des
résultats complets.
Dans le questionnaire, trois séries de questions ont été soumi-
ses aux enquêtés :

174
Le rapport affectif à la ville

— celles relatives à l’état-civil : sexe, âge, profession ;


— un tableau, aussi long que nécessaire où la personne inscrit
dans la première case de la première ligne le nom de la commune
de localisation du premier logement qu’il a occupé (en général
celui de ses parents à la naissance) et, en-dessous, il indique de
quand à quand ce logement a été par lui occupé, puis dans la
deuxième colonne le deuxième logement et les dates d’occupa-
tion de celui-ci, et ainsi de suite jusqu’au logement actuel. On a
ainsi le parcours résidentiel complet de la personne, le passage
d’une colonne à l’autre révélant à chaque fois un déménagement,
y compris à l’intérieur d’une même commune ;
— une échelle notée de 0 à 10 sur laquelle la personne doit
inscrire un curseur, une note qui permet d’évaluer son rapport
affectif à la ville (RAV) : « Aimez-vous la ville ? Donnez une
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note entre 0 et 10 »
La principale dimension dans l’analyse des réponses à ce
questionnaire a été de mettre en relation la valeur du rapport
affectif à la ville avec le temps. On a ainsi pu constater que, alors
qu’on cherchait à vérifier quelque chose de proche de ce qui est
représenté dans le graphique 1, on a eu, au niveau global de la
population enquêtée, systématiquement une invalidation de l’hy-
pothèse de départ. Les nuages de points obtenus n’avaient ni
forme spécifique, ni structure plus ou moins visible. Ce travail
de corrélation a été effectué pour : la simple relation entre le
RAV et l’âge comme si on apprenait à aimer la ville, même si
une grande partie de la vie de l’individu s’est effectuée hors de
la ville ; la relation entre le RAV et le temps passé en ville en
additionnant les périodes passées en ville, en considérant comme
ville ce qui est ainsi défini par l’INSEE ou avec un autre seuil (de
type « est considéré comme ville, toute commune inscrite dans
une unité urbaine de plus de X habitants ») ; la relation entre le
RAV et le temps passé en ville affecté d’un coefficient en fonc-
tion de la catégorie de la ville, catégorie définie par l’importance
de la population de celle-ci ; la relation entre le RAV et le temps
passé en ville affecté d’un coefficient en fonction directe de l’im-
portance de la population de celle-ci ; la même chose en prenant
en compte l’âge de la personne, donc non une durée en ville mais
une proportion ; la même chose en enlevant la période de coha-
bitation avec les parents, etc.

175
Habiter, le propre de l’humain

Graphique 2. — Absence de corrélation entre « capital urbain »


et rapport affectif à la ville

35

30
"Capital points" début vie adulte

25

20

15

10

5
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0
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
RAV

Autres Ok entretiens

Dans aucun cas, une corrélation n’a pu être mise en évidence.


Au-delà de ce premier point qui amène, de façon rassurante, à
refuser l’idée d’une réduction d’un rapport affectif à la ville à un
déterminisme simple où la durée serait le seul ou le principal
élément, quelques points ont néanmoins pu être acquis. Tout
d’abord, la répartition de la population auprès de laquelle a été
distribué le questionnaire et qui l’a retourné rempli en fonction
de la notation RAV se fait assez classiquement selon une courbe
de Gauss légèrement décalée vers la droite, le mode étant égal à
7 et la moyenne à 6,23. Ceci a été confirmé auprès d’un second
échantillon de 168 personnes pour lequel on trouve une moyenne
de 5,85. Pour l’ensemble des deux échantillons, la moyenne est
de 6,05. Ce décentrage explicable en partie par la position du
mode l’est aussi par le fait que si classiquement les toutes petites
(0, 1 et 2) et les très grandes valeurs (8, 9 ou 10) sont très peu
attribuées par les personnes, les premières le sont encore moins
que les secondes.

176
Le rapport affectif à la ville

Graphique 3. — Répartition des personnes interrogées suivant


leur rapport affectif à la ville

60

40
Effectif

20
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0
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Valeurs de rapport affectif à la ville

On constate aussi que la forme gaussienne de la courbe est


nuancée par une faiblesse relative des attributions des notes 4 et
6 comme si les personnes cherchaient à se positionner clairement
entre trois pôles (j’aime : 7, 8 ou plus ; je n’aime pas : 3, 2 ou
moins et je suis indifférent : 5) excluant ainsi les valeurs 4 et 6.
Quelques points d’ordre méthodologique méritent d’être
explicités. Préalablement à la distribution des questionnaires,
s’est posée la question de la formulation des questions et du sens
ainsi que de la valeur attribuée aux termes centraux utilisés : il a
été décidé de ne pas définir certains termes pour les personnes
questionnées. Ainsi s’est-on bien gardé de dire ce que signifie le
terme « ville » et plus encore les expressions « rapport affectif »
et « rapport affectif à la ville », ainsi que toutes les formulations
qui ressortissent de la même idée (« aimer la ville », par
exemple). Le principe général de non-définition préalable a
permis aux personnes répondant aux questions de penser avoir
une plus grande autonomie et ainsi de répondre en fonction de ce
que chacune d’elles pensait être, selon ses propres idées et défi-
nitions, la ville, le rapport affectif… Donner une définition aurait
été trop réducteur, notamment dans la deuxième phase de

177
Habiter, le propre de l’humain

collecte d’informations auprès des personnes, phase d’entretien


ouvert avec un nombre restreint de bénévoles. Toujours est-il
que dans cette première phase, les questions ont toujours été
comprises comme ayant du sens, même si ce n’est pas toujours
le même, auprès de la quasi-totalité des personnes interrogées et
l’absence, relativement rare par ailleurs, de réponse ne suppose
pas l’incompréhension ou l’absence de sens.
Ces aspects d’ordre méthodologique ont permis, après
analyse des entretiens menés, de distinguer plusieurs figures de
personnes dans leur rapport affectif à la ville (nous présentons
plus loin ces figures), de distinguer plusieurs types de villes
(dans le cadre de ce rapport entre la personne et l’espace urbain)
qui ne correspondaient pas véritablement aux types préconçus
que nous avions : il nous semblait a priori, mais ce ne fut pas le
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cas, que la distinction à faire porterait sur une forme d’abstrac-
tion plus ou moins poussée de l’idée de ville, entre « aimer une
ville », la ville natale par exemple ou la ville actuellement
habitée, « aimer les villes » c’est-à-dire la plupart des villes en
tant que cas concrets issus des expériences personnelles et
« aimer la ville », c’est-à-dire l’espace urbain en général sans
distinction de cas, qui découle aussi des expériences personnel-
les mais les dépasse et inclut les villes pas encore connues. Nous
verrons plus loin que les distinctions à effectuer à partir des
entretiens ne sont pas de cet ordre-là, en tout cas pas prioritaire-
ment.
Ce choix d’absence de définition préalable aux deux phases,
quantitative puis qualitative, de la prise d’information a été le
préalable à un autre point d’ordre méthodologique concernant la
phase d’entretien : chaque entretien a été réalisé avec comme
principe pratique de ne donner à l’entretien aucune autre direc-
tion que celle(s) que souhaitait prendre l’interviewé dans les
limites de la définition du sujet qui était présenté préalablement
à la personne, de façon assez peu directive. Là encore, l’objectif
a été de laisser la personne définir, explicitement quelquefois,
implicitement la plupart du temps, les objets, concrets ou abs-
traits dont elle parlait. Cette absence de direction préalable s’est
traduite par un principe de relance minimale lors des silences
ponctuant la parole. De façon à ne pas indiquer une direction tout
en faisant se construire le discours, les relances-types ont été
« bien ! » (un « bien » signifiant qu’il faut en dire plus, que

178
Le rapport affectif à la ville

« c’est un peu court », une invitation à poursuivre) ou « ah ? »


ou « et alors ? » laissant le libre choix de l’interprétation à
donner à ces expressions, pouvant tout aussi bien signifier « que
s’est-il passé ensuite ? » ou « que faut-il en penser ensuite ? ».
En fonction de la propension de la personne à parler, d’autres
relances ont été nécessaires, reprenant un élément antérieur pro-
metteur ou, surtout en demandant « pourquoi ? » (ce qui peut
vouloir dire tout autant « pourquoi aviez-vous fait cela ? » que
« pourquoi venez-vous de dire cela ? »).
L’avantage de cette façon de procéder est la plus grande
absence d’implication possible de l’enquêteur, les inconvénients
étant essentiellement techniques : la durée de l’entretien et la
quantité d’information non pertinente par rapport au sujet de
départ, ce qui nécessite un tri qui suppose d’essayer de savoir
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pourquoi la personne en est arrivée à dire telle information à
l’enquêteur, sachant qu’en préambule il était explicitement dit
que le sujet portait sur le RAV.
Malgré ces précautions, et parfois à cause d’elles, certains
écueils n’ont pu être évités pendant la phase d’entretien et il a
fallu en tenir compte dans l’analyse. Ainsi, d’emblée, l’enquê-
teur a été jugé par une majorité de personnes, soit de façon
explicite soit de façon implicite, comme étant quelqu’un dont le
rapport affectif à la ville est positif, quelqu’un qui aurait évalué
son RAV à 6 ou plus et non comme quelqu’un qui n’aime pas la
ville, ni comme indifférent. On fait l’hypothèse que le raisonne-
ment tenu est le suivant : un chercheur travaillant sur le RAV
(pris ici comme ayant un sens neutre ou objectif, aussi bien
négatif que positif), s’intéresse à la ville, a fortiori un chercheur
en urbanisme. Donc, s’y intéressant, c’est qu’il l’aime, sinon il
s’intéresserait à autre chose. La valeur du « donc » est évidem-
ment ici très faible sur un strict plan logique mais très fort sur un
plan d’ordre psychologique. De ce fait, comme souvent dans les
entretiens de ce type notamment quand ils sont longs et que
s’établit une sorte d’intimité entre interviewé et intervieweur,
l’interviewé a tendance à orienter ses réponses pour « plaire »
(dans le sens de « plaire » et de « faire plaisir ») à l’enquêteur.
On peut ajouter que le décalage de la courbe vers la droite est
peut-être aussi en partie dû à cela.
D’autre part et corrélativement, la personne étant amenée à
parler de choses relativement personnelles et totalement

179
Habiter, le propre de l’humain

invérifiables, concernant son passé ou son présent, du fait de la


nature du sujet, le rapport affectif à la ville, la dérive est fré-
quente qui consiste pour elle à se montrer « sous un beau jour »,
à se mettre en valeur en montrant qu’on juge intéressante la
démarche du chercheur, même pour quelqu’un qui ne s’est
jamais intéressé à la thématique abordée. Parallèlement, le carac-
tère personnel de certaines informations recueillies éveille des
échos chez la personne elle-même et les récits de soi sont nom-
breux et hors du propos recherché. Du côté de l’enquêteur, la
réception de certaines informations personnelles à l’interviewé
n’est pas neutre et le risque est parfois grand que la direction
donnée par l’interviewé soit amplifiée, accentuée, renforcée par
l’enquêteur lorsque celui-ci se reconnaît dans la réponse de l’in-
terviewé ou s’y oppose. D’où le principe de moindre relance qui
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a été choisi et appliqué.
Sur un tout autre plan, que faire du cas particulier ? Ainsi,
l’une des personnes volontaires pour l’entretien ouvert, un
homme de 49 ans, vit en ville, ne parle que de sa mère qui, elle,
vit à la campagne : pour lui, la ville n’est que le lieu de travail de
son psychanalyste. Que tirer de son discours qui permette de
faire avancer la connaissance du rapport affectif de l’individu à
la ville en dépassant cet individu-là en particulier ? Pour autant,
la différence entre cette personne et l’ensemble des autres qui a
priori aurait une plus grande homogénéité, n’est pas envisagea-
ble comme critère valide en vue de correspondre ou non à un
panel représentatif d’une population. Chaque personne est aussi
un cas particulier et ce M. X pas moins qu’une autre personne.
Enfin, les discours donnés à entendre tombent nécessaire-
ment de temps en temps sur des « images » véhiculées par la
société, les medias, les on-dit, le voisinage, la famille… dis-
cours qui n’ont pas d’autre fonction que de montrer que l’on est
au courant de ce qui est, de ce qui se dit, de ce qu’il faut dire de
la ville, ce qui est surtout vrai en ce qui concerne certaines thé-
matiques. On restitue ainsi les effets plus que le fond des
discours pseudo-scientifiques, politiques, journalistiques, polé-
miques… communément admis ou du moins, souvent
entendus3.

3. Y. CHALAS, L’Invention de la ville, Anthropos, Paris, 2000.

180
Le rapport affectif à la ville

Au-delà de ces précautions d’ordre méthodologique prises


préalablement aux entretiens, pendant ceux-ci et dans l’analyse
des discours, le positionnement épistémologique sous-jacent se
réfère à un pragmatisme sociolinguistique appliqué.
Fondamentalement parlant, l’idée est que ce qui est énoncé ne
peut se comprendre qu’en fonction du contexte qui n’est jamais
intégralement donné, y compris pour et par celui qui énonce et,
corrélativement, ce qui est énoncé révèle le contexte qui contient
aussi des causes du pourquoi de l’énoncé. Ainsi, tout ce qui est
dit, sans exception, mérite que l’on s’y attarde et doit « être pris
au sérieux ». Cela ne signifie pas une confusion généralisée des
discours et des genres comme dans un relativisme des rationali-
tés, mais d’essayer de savoir pourquoi et pour quoi ce qui a été
dit l’a été, quels que soient le contenu de l’énoncé et sa valeur
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(valeur de vérité par exemple). Ainsi, dans les entretiens, l’ab-
sence de direction autre que celle donnée par l’interviewé permet
de « remonter » des « chaînes de causalités » entre les éléments
du discours, causalités parfois seulement apparentes dont il
s’agit ensuite de décortiquer la valeur, c’est-à-dire classer les
associations d’idées mises à jour dans et par le récit, pour au
final connaître les raisons, même si celles-ci ne sont pas toutes
rationnelles ni justifiées, d’un rapport affectif à la ville.

Premiers résultats de l’analyse des discours

Les résultats obtenus par les entretiens restent bien évidem-


ment à affiner. Néanmoins, ils indiquent des directions
pertinentes et parfois inattendues dans le sens où nos présuppo-
sés sur la question n’y correspondaient pas. Ces entretiens auprès
de personnes toutes volontaires et bénévoles ont duré pour
chacun d’entre eux une à deux heures et ont été faits à leur domi-
cile. Chaque entretien a été intégralement retranscrit et analysé.
Il ressort de ces entretiens cinq éléments principaux : le
domaine de validité de la question du rapport affectif à la ville ; le
rapport affectif à la ville ne s’applique pas à la même idée de ville
pour chacun ; on peut élaborer une typologie figurative des indivi-
dus en fonction de leur RAV ; l’affectif touche à l’intime et présente
les notions de choix et de liberté, influençant la rationalité ; les
moments ou les « chances » de la ville de se faire aimer ou non.

181
Habiter, le propre de l’humain

Le domaine de validité de la question du RAV

Alors que, dans l’enquête quantitative préalable aux entretiens,


la question de l’évaluation du rapport affectif à la ville, via le
système de notation, avait un sens, dans les entretiens, il apparaît
que le rapport individuel à l’espace, sur le plan affectif notamment
mais pas uniquement, ne passe pas systématiquement par une
structuration mentale préalable centrée autour d’un couple
urbain/non urbain, ni autour d’une alternative aimer/ne pas aimer,
excluant même parfois l’indifférence. En effet, dans quelques cas,
les questions « aimez-vous la ville ? » et « combien ? » n’ont pas
de sens. Cela intervient quand il y a un élément qui fait office de
brouillage vis-à-vis de cette structuration. Cet élément brouillant a
été, pour l’une des personnes interviewées, la mer, la proximité du
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littoral maritime. Ainsi, le champ de l’affectivité en rapport avec le
spatial est structuré de telle façon que, d’un côté, il y a les lieux liés
à la mer, que ce soit la plage, un petit port de pêche ou la zone
industrialo-portuaire de Saint-Nazaire, et d’un autre côté, ce qui est
éloigné du littoral, avec une gradation en termes d’éloignement et
d’accessibilité qui fait que Nantes sera plus fortement et positive-
ment évaluée qu’Angers et, a fortiori, Paris. La question de la ville
n’a alors pas ou très peu de sens, au moins sur le plan affectif.
En revanche, nous n’avons pour l’instant pu savoir si d’autres
éléments spatiaux forts auraient le même impact, le même effet
de brouillage sur l’intérêt de la question. On pense, par exemple,
à la montagne. Par ailleurs, d’autres éléments pourraient avoir le
même effet et n’être pas à dimension spatiale : M. X structure sa
vie et son espace autour du rapport qu’il entretient à la fois avec
sa mère et avec son psychiatre.

Quelle ville ? Quelle notion de ville ?

Faire parler une personne de son rapport affectif à la ville


l’amène à parler de la ville, de « sa » ville, de la définition sous-
jacente plus ou moins implicite qu’il en a, de l’idée qu’il s’en
fait. Ainsi, de la même façon qu’une typologie des personnes en
fonction du rapport affectif est possible mais pose problème, une
typologie des villes données à entendre dans les discours suscite
quelques interrogations. Il apparaît néanmoins que, contraire-
ment à l’idée que nous avions préalablement d’une typologie des

182
Le rapport affectif à la ville

conceptions de la ville, allant du plus concret (ma ville, cette


ville) au plus abstrait (la ville en général, l’idée de ville), les per-
sonnes interviewées ne s’expriment pas en laissant penser chez
eux une telle partition dans l’analyse de l’urbain, qu’on prenne
leur discours individuellement ou en commun.
La structuration de l’ensemble des discours se fait d’abord
autour d’une opposition entre la ville contenant d’objets, ce qu’on
pourrait appeler des aménités urbaines, et la ville contenant de per-
sonnes. Dans le premier cas, ces aménités contenues vont du lieu
de travail au lieu de loisir en passant par la densité de commerces
et d’équipements, les facilités de transports… sans pour autant que
ces aménités soient effectivement toutes utilisées : elles peuvent
rester momentanément ou sur le très long terme, voire indéfini-
ment, à l’état de potentialités. Dans le second cas, la ville
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contenant de personnes réfère au lien social en général, allant de
la possibilité de rencontres imprévues de tous ordres à l’ambiance
urbaine en général ou lors d’événements particuliers et, comme
précédemment, tant comme réalités que comme potentialités.
Mais il faut ajouter ici la potentialité inverse, celle de, volontaire-
ment, ne pas faire de rencontre, même en allant vers ces lieux
d’ambiance urbaine, de bénéficier de l’anonymat que permet la
ville ou du moins certaines d’entre elles.
Cette première alternative n’est évidemment pas aussi mani-
chéenne que la présentation que nous venons d’en faire, mais
une compréhension globale de la ville, intégrant l’une à l’autre
la ville contenant d’objets et la ville contenant de personnes est
finalement assez rare. Cette intégration apparaît dans le discours
rationnel, après réflexion mais non dans le discours affectif et
spontané : l’urbanité définie comme procédant du « couplage de
la densité et de la diversité des objets de société dans l’espace4 »
selon leur configuration, penche toujours d’un côté ou de l’autre,
de façon assez sensible dans le discours, avec une dissymétrie
entre ceux qui perçoivent prioritairement le social qui n’oublient
pas le matériel et savent l’utiliser et, d’autre part, ceux qui per-
çoivent d’abord le matériel mais peuvent se désintéresser et
omettre, voire nier l’aspect social. Il semble que les premiers ont
une capacité d’abstraction plus importante que les seconds pour

4. M. LUSSAULT, « Urbanité », in J. LÉVY et M. LUSSAULT, Dictionnaire de la


géographie et de l’espace des sociétés, Belin, Paris, 2003, p. 966-967.

183
Habiter, le propre de l’humain

qui la ville n’est qu’une somme d’objets plus ou moins proches


alors que pour les autres la ville peut être un tout matériel et
social.
Le point de rencontre de ces deux pôles dans la configuration
structurant l’idée de ville est l’exposé direct ou sous-tendant le
discours d’une ville idéale. On atteint donc un certain niveau
d’abstraction, pas directement évoqué mais implicite dans la
description des villes ou de la ville dans les discours recueillis.
Sans surprise, la ville la plus souvent évoquée correspond à la
figure de la ville préindustrielle occidentale, référant à un
mélange de Renaissance et d’époque médiévale, toutes deux
magnifiées et mythifiées, une ville « pas trop grande », la défini-
tion se faisant par opposition à la trop grande ville et non à la
trop petite, sachant que les exemples donnés vont de Auch
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(25 000 habitants dans l’aire urbaine) à Toulouse (près d’un
million d’habitants). Cette ville réserve des surprises dans des
petites ruelles tortueuses ou de petites places intimistes et pleines
de charme. Il semble d’ailleurs qu’il y ait ici une assimilation
entre le centre-ville, voire l’hypercentre historique et la ville
dans son entier. En bref, c’est la ville de Camillo Sitte qui fait
référence à un passé idéalisé dont les aspects négatifs ont pu être
évacués5.
Au-delà de ces deux types, la ville peut être aussi ville conte-
nant d’événements passés, de souvenirs. Ces souvenirs, non
neutres, marquants pour certains, très marqués affectivement,
positivement ou négativement, sont attachés à un lieu, une ville,
parfois simplement à un nom de ville, tant il importe peu que
cette ville soit contenant d’objets ou contenant de personnes et le
souvenir du lieu est fort même si le lieu lui-même n’a pas joué
de rôle spécifique dans l’événement si ce n’est d’en être le décor.
Pour d’autres, événement et lieu sont indissociables dans le sou-
venir comme ils l’ont été dans les faits : le lieu n’a alors pas été
seulement décor mais aussi actant. La ville est alors souvent une
entité insécable, un tout. C’est « la ville où je suis né », « la ville
où j’ai rencontré pour la première fois… », « la ville où j’ai
appris que… ». La partition entre objets et personnes n’a alors
pas de sens.

5. C. SITTE, L’Art de bâtir les villes, l’urbanisme selon ses fondements esthétiques,
Livre & communication, Paris, 1980.

184
Le rapport affectif à la ville

Cependant, dans ce cas, si la ville devient abstraction, elle


n’est pas pour autant théorique, car elle n’est abstraction que
d’un cas particulier, non généralisable. Au contraire elle reste
unique et non reproductible (par l’expérience sensible) car liée à
un événement qui est lui-même non reproductible. Ainsi, la nota-
tion du rapport affectif à cette ville peut être très élevée ou très
faible sans que pour autant le rapport affectif à la ville en général
le soit aussi.
Enfin, il existe, schématiquement parlant, une ville qui, elle
aussi, forme un tout non parce qu’elle a été le lieu de quelque
chose d’important mais parce qu’elle est le lieu du possible par
ce qu’elle représente et propose, à l’opposé de la ville-souvenir.
On a là un niveau d’abstraction supérieur, dans la mesure où elle
est théorique car a priori applicable à toute ville, même si la
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déclinaison en cas particuliers nuance cela et peut amener,
concrètement, des désillusions : c’est le « Et maintenant, Paris, à
nous deux » d’Eugène de Rastignac qui se fait une idée du Paris
de son époque à partir de ce qu’il connaît d’autres villes, néces-
sairement différentes et en même temps semblables, et de ce
qu’il a entendu dire de la capitale. Plus précisément, on doit
ajouter pour ces personnes qui évaluent de façon très élevée ou
très basse leur RAV que ce n’est pas tant l’ensemble des villes
qu’ils connaissent plus ou moins ou même simplement qu’ils
croient connaître qui les conduit à créer cette ville idéelle même
si elles y ont participé, mais c’est cette ville idéelle qui définit la
notion même de ville et donc inclut et exclut, telle ville, telle
entité urbaine, avec plus ou moins de mauvaise foi.
Que signifie cette typologie extraite des discours récoltés ?
Tout d’abord, il va de soi que les types esquissés ici ne sont pas
des catégories étanches les unes par rapport aux autres et qui,
ensemble, couvriraient le champ de l’urbain. Ce sont plutôt quel-
ques éléments qui pourraient amener à construire un repère de
coordonnées dont les trois dimensions seraient : objets, person-
nes, niveau d’abstraction.
Par ailleurs, cette typologie est réalisée comme si l’ensemble
des discours formait un système cohérent, dans le sens d’un tout
dans lequel les éléments constitutifs sont en interaction. Or, ces
discours sont déconnectés les uns des autres et s’il est possible
que la typologie veuille signifier quelque chose pour un observa-
teur-enquêteur-analyste, il n’est pas sûr du tout que cela ait un

185
Habiter, le propre de l’humain

sens pour l’une ou l’autre des personnes interrogées : l’idée que


chacun se fait de la ville est, sauf travail pédagogique préalable,
exclusive. Cela dépend aussi de la connaissance de la ville, du
niveau de capacité d’abstraction et de conceptualisation, des capa-
cités pratiques à utiliser la ville et du type de rapport affectif.

Une typologie figurative des personnes dans leur rapport


affectif à la ville

Partant de l’idée simple qu’une typologie repose sur un ou


plusieurs critères distinctifs, éventuellement associés à des
seuils, que chaque objet entre sous un type de cette typologie et
un seul et que la typologie couvre tout le champ des possibles,
chaque possible n’étant pas nécessairement représenté par un cas
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concret particulier, alors il n’est pas envisageable, pour l’instant
du moins, de réaliser une typologie des individus en fonction de
leur rapport affectif à la ville, si l’on souhaite aller au-delà de
types comme « qui aime », « qui n’aime pas » et « qui est indif-
férent à », ce que permet l’enquête quantitative de départ mais
qui ne donne pas beaucoup d’informations ni sur la ville, ni sur
l’individu, ni sur le rapport affectif à la ville. En effet, dès qu’on
dépasse ce simple cadre quantitatif, la diversité apparaît telle,
dans sa complexité, qu’il ne peut s’agir que de présenter quel-
ques figures dont l’ensemble ne peut former une typologie
stricte. On esquisse ainsi huit figures, présentées ici sans vérita-
ble ordre.
L’amoureux de la ville : la personne est bien, à l’aise dans
n’importe quelle ville, il s’y sent chez lui, y habite au sens de
Heidegger, étant toujours déjà-là, ce qui ne l’empêche pas d’éva-
luer chaque ville, de la critiquer sur certaines de ses
caractéristiques, ni de s’en servir. Sortir de la ville est un éloi-
gnement, vécu comme tel, aller dans une nouvelle ville, une
rencontre pleine de promesses. Sur le plan quantitatif, le RAV est
évalué à 10. On a trouvé, lors des entretiens, deux sous-types
amoureux : celui qui aime la ville malgré ses défauts et celui qui
l’aime aussi du fait de ses défauts.
La deuxième figure est l’utilisateur : pour lui la ville c’est
bien parce que c’est pratique, tout est proche, accessible. Le
calcul intuitif du coût de déplacement serait le critère premier du
choix de localisation et sans nécessairement aimer la ville, il en

186
Le rapport affectif à la ville

apprécie les éléments ou certains d’entre eux (abstraits ou


concrets, matériels ou relationnels) et leur accessibilité. La ville
serait l’équivalent d’une « belle cuisine bien équipée » où tout
est directement et facilement accessible avec un minimum d’ef-
forts. Sortir de la ville n’est pas un éloignement, c’est seulement
une contrainte où la résultante d’une contrainte, rejaillissant sur
l’impression de bien-être mais pas sur le sentiment affectif.
L’opportuniste est la troisième figure : il sait utiliser les
opportunités que lui offre la ville, sans nécessairement les
rechercher. Il se distingue du type utilisateur car il ne calcule pas
forcément, il peut et sait se laisser surprendre, car il sait aller à
l’improviste. À la différence de l’amoureux, s’éloigner de la ville
est aussi allé vers d’autres opportunités : le sentiment d’éloigne-
ment est amoindri par le sentiment de se rapprocher de quelque
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chose d’autre.
La figure suivante est celle du nostalgique : il recherche en
ville essentiellement les caractéristiques de la ville idéale décrite
précédemment en référence à Camillo Sitte. À travers elle, il
recherche parfois son propre passé ou un passé, celui de ses
parents ou grands-parents, qu’il a idéalisé et aurait bien aimé
vivre personnellement. A priori, on devrait pouvoir trouver la
figure contraire.
Cinquièmement, le convaincu est celui qui au départ n’aime
pas la ville ou très peu mais qui, peu à peu, par contraintes de
localisation interposées, s’y fait, s’y habitue et finit par bien
l’aimer. Soit il en a découvert les aspects pratiques et devient uti-
lisateur, soit il en a découvert le charme ou les charmes et peut
devenir opportuniste. C’est l’un des rares pour qui l’hypothèse
de départ, non vérifiée statistiquement, se relève vraie.
Vient ensuite le libéré, celui pour qui la ville a été et reste le
lieu de diminution des contraintes (autorité parentale, moyens
financiers plus importants, distances moindres). « L’air de la
ville rend libre6. » Le libéré peut être un convaincu.
L’anonyme, celui qui recherche l’anonymat dans la ville est
une figure bien connue. Il serait un archétype du libéré.
Le rétif n’aime pas la ville, c’est l’opposé de l’amoureux. Sortir
de la ville est un rapprochement, un soulagement, rester en ville
une contrainte et une proximité vécue comme une promiscuité.

6. Proverbe allemand de la fin du Moyen Âge, repris par F. Hegel puis par M. Weber.

187
Habiter, le propre de l’humain

L’indifférent a d’autres centres d’intérêt que la ville ou la


non-ville.
Dans cette typologie figurative, il est difficile de faire entrer
une personne donnée sous une figure et une seule. Il est possible
que certaines n’entrent dans aucune. De plus, ces figures n’ont
pas toutes le même statut puisque certaines reflètent un état, sans
plus de précision, tandis que d’autres réfèrent à un résultat, à une
évolution.

Le rapport affectif et l’intime

On sait combien il est difficile, quel que soit le sujet, d’ex-


traire ce qu’il y a d’objectif dans un discours. Parler c’est aussi
se donner à voir en même temps et se mettent automatiquement
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en œuvre des stratégies pour ne pas trop donner à voir. Dire peut
alors être une façon de cacher ou de minimiser ce qu’on donne à
voir. C’est encore plus vrai lorsque l’on aborde une thématique
telle que le rapport affectif même si ce rapport affectif porte sur
un objet neutre. Or, la ville n’est pas neutre.
Précisons tout d’abord que toutes les personnes interviewées
ont été des volontaires puisque c’est leur strict libre choix qui les
amenait à donner ou non une possibilité de les joindre. Par la suite,
lors des entretiens, aucune n’a exprimé le souhait d’interrompre
ou d’abandonner la démarche, mais certains l’ont peut-être sou-
haité sans oser le demander. Aucune n’a demandé à réécouter les
enregistrements avant d’admettre la possibilité d’utilisation et
d’analyse, aucune n’a demandé la restitution du support de l’enre-
gistrement ou sa destruction. Il a été clair dès le départ de chaque
entretien que l’anonymat serait strictement respecté.
On a, bien que les règles du jeu aient été les plus claires pos-
sible, constaté, notamment, deux stratégies, l’une pendant
l’entretien, l’autre en parallèle de celui-ci. Les deux mettent en
œuvre des rationalisations a posteriori, des justifications formel-
les, relativement invérifiables car touchant au domaine du « très
personnel ».
Dans le premier cas, il a été constaté, chez les personnes habi-
tant ou ayant longtemps habité en périphérie de la ville, un discours
sur l’avantage indéniable d’une telle localisation, ce qu’il est pos-
sible de résumer par la possibilité de profiter des avantages de la
ville (proximité des services, du lieu de travail, de la diversité,

188
Le rapport affectif à la ville

l’accessibilité…) sans subir les inconvénients de la ville (bruit,


stress, insécurité, embouteillages et pollution…) et de profiter des
avantages de la proche campagne (espaces ouverts, non pollués,
calmes…), sans en subir l’isolement. Or, lorsque ces personnes
parlaient, antérieurement ou postérieurement, de la ville, de ce
qu’ils y aiment ou non, il apparaît très clairement et fréquemment
le souhait d’habiter en ville, plus près du centre, voire dans l’hyper-
centre (ou au contraire, mais moins fréquemment, de s’en éloigner
véritablement) et d’en profiter pleinement. Autrement dit, il semble
que ces personnes disent : « Je suis en périphérie et j’aime y être
parce que c’est bien » pour ne pas avoir à dire « j’habite en péri-
phérie parce que je n’ai pas les moyens de faire autrement », les
moyens en question étant souvent d’ordre financier. Il y a donc eu
rationalisation pour montrer et faire savoir qu’il y a eu choix,
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volontaire, réfléchi et affectif : dire « je suis en périphérie parce que
j’aime cet espace ou ce type d’espace » a pour but de montrer que
les contraintes géographiques et économiques n’ont que peu d’im-
pact, peu de poids face à l’autonomie de la personne et sa liberté de
choix. L’important est de noter ici qu’aucune personne dans cette
situation n’a dit être ou avoir été contrainte. L’absence de relance
orientée n’a pas poussé les gens dans cette direction. L’échantillon
n’est pas représentatif mais l’absence totale de l’idée de contrainte
dans les discours est révélatrice.
Il apparaît que l’affectif est pris comme le « dernier » refuge
de la liberté dans un monde aux contraintes multiples, complexes
et prégnantes, contraintes qu’il ne s’agit pas, pour nous, de nier
ni même de minimiser mais de relativiser par rapport aux choix
affectifs personnels.
Le second cas observé confirme cet état de fait. Parallèlement
à l’interview était présenté aux personnes interviewées le graphi-
que, sous forme de nuage de points, montrant que l’hypothèse de
départ était validée, c’est-à-dire que plus on passe de temps en
ville (en abscisse) plus on aime la ville (en ordonnée), sans com-
mentaire. La réaction a été quasi systématiquement la même et
l’analyse du graphique faite par les personnes a consisté à dire
que « oui, plus on aime la ville, plus on habite longtemps en
ville », en inversant la « causalité » entre les deux propositions,
alors que rien a priori n’invitait ou n’incitait à avoir une telle
lecture : A parce que B plutôt que B parce que A. Là encore l’im-
portant vient de la systématicité de l’analyse du lien inverse par

189
Habiter, le propre de l’humain

rapport aux a priori de l’enquêteur. Après discussion (faussée


puisque il n’y a en réalité aucune corrélation), le choix réfléchi
pour l’hypothèse inverse de celle de l’enquêteur restait prépondé-
rant. L’hypothèse que nous formulons alors est que, entre deux
options, il est préférable, parce que valorisant, de montrer qu’ha-
biter en ville est un choix, choix qui est justifié (parce que j’aime
la ville), que de dire qu’on aime la ville par habitude, par appren-
tissage (autrement dit qu’on n’a pas eu le choix). La liberté de
choix est elle-même choisie d’autant plus qu’elle s’insère dans
l’affectif qui ressortit de l’intime, de la personnalité de l’individu.

RAV et temps

Même si l’hypothèse de départ a été invalidée, il est possible


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de poser la question de l’impact du temps sur la construction du
RAV, non seulement en terme de durée ainsi que s’y référait
implicitement cette hypothèse, mais aussi en terme de moment :
est-ce que l’analyse de cette construction nécessite une approche
cognitiviste reposant sur la notion d’apprentissage ou une appro-
che psychologique plutôt fondée sur les émotions ? La première
approche met en avant la durée (même si cette durée est compo-
sée de moments parmi lesquels il y en a de plus forts), alors que
la seconde porte plutôt sur des moments, même si ces moments
ont une certaine durée.
Il apparaît ainsi, par les entretiens, que la ville dispose de
quatre « chances » pour se faire aimer ou se faire détester. Ces
« chances » sont pour certaines des moments, car on peut les situer
dans une vie ou dans un parcours, tandis que la quatrième repose
sur la durée. Il convient de noter que ces quatre « chances » ne sur-
viennent pas toutes nécessairement pour chaque individu, ni pour
chaque ville. Elles ne s’excluent pas mutuellement mais peuvent
se renforcer ou se nuancer les unes par rapport aux autres pour un
même individu. Elles ne s’appliquent pas à un même niveau
d’abstraction de la ville, selon les individus. Enfin, elles peuvent
être, de façon non systématique, transposables d’une ville à l’autre
dans le sens où l’impact d’une « chance » à propos d’une ville
donnée peut se répercuter sur la ville en général ou tel type de
villes. Ces quatre « chances » sont :
La première image qu’offre une ville, la première impression,
lorsqu’elle est très négative ou très positive, va rejaillir sur

190
Le rapport affectif à la ville

l’évaluation affective que l’individu en fera, même bien plus


tard. On peut bien sûr positionner temporellement cette première
impression dans un parcours personnel mais elle ne survient pas
de façon systématique et il va de soi qu’elle émane bien évidem-
ment de la ville mais n’est réceptionnée qu’en fonction de l’état
perceptif et émotif de l’individu à ce moment-là.
La deuxième « chance » peut se définir comme un ou des
événements qui surviennent, marquants pour l’individu qui les
vit et associés à une ville, simplement parce que c’est le lieu de
déroulement de l’événement. On ne peut les dater a priori, ils
peuvent survenir n’importe quand ou ne pas survenir. À noter
que la première image est un cas particulier d’événement où la
ville en question est prégnante mais que ce premier événement
peut être par la suite masqué par d’autres. Un tel événement mar-
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quant peut aussi, après un long délai, apparaître comme la
première image de la ville dans le sens où les sentiments anté-
rieurs sont occultés par l’événement.
Troisièmement, il s’agit du moment de la première décou-
verte de la ville, moment moins associé que dans les deux cas
précédents à une ville en particulier, plutôt à la ville en général,
même si, nécessairement, ce moment se passe dans une ville en
particulier. Ces moments peuvent être, chez l’enfant, la première
fois qu’il va ou revient de l’école seul ou avec ses copains mais
en tout cas sans adulte représentant une autorité ; chez l’adoles-
cent, ce seront les premières sorties au cinéma avec les copains,
les premières sorties « en ville ». Plus tard, ce pourra être la
découverte de la ville lors de la première décohabitation d’avec
les parents, pour les études ou le premier emploi. Dans chacun
de ces scénarios de découverte, ce qui prédomine est le senti-
ment de liberté ou d’atteinte d’une certaine autonomie, par
l’éloignement de l’autorité, par les moyens que procure la ville,
via un emploi et une rétribution, par la proximité de nouvelles
aménités qu’offre la ville. Cela s’établit dans la typologie figura-
tive des personnes en fonction des RAV principalement au libéré
mais pas exclusivement.
Enfin, pour ceux qui initialement n’aiment pas la ville, ils
peuvent, par apprentissage et utilisation au départ contrainte de
cette ville, par l’acquisition de connaissances sur ce qu’elle
offre, finir par aimer un peu plus la ville. C’est le convaincu. Il
n’y a là pas de moments particuliers mais une durée composée

191
Habiter, le propre de l’humain

de multiples petits moments. Ceci est possiblement accéléré par


le côté pratique de la ville, par sa lisibilité formelle.
Ces quatre « chances » ne sont bien sûr pas déconnectées les
unes des autres : dans la vie urbaine d’un individu, elles peuvent
se renforcer ou s’annihiler. Les résultats présentés ici sont par-
tiels dans le sens où l’on peut à la fois les compléter et les affiner.
Par exemple, la typologie figurative des personnes en fonction
de leur rapport affectif à la ville a été, pour l’instant, arrêtée
autour de huit figures mais rien n’empêche que de futurs entre-
tiens amènent à considérer une neuvième figure ou plus encore.
De même, chacune de ces figures peut faire l’objet d’une parti-
tion en plusieurs sous-types comme nous l’avons fait pour
l’amoureux de la ville.
D’autres recherches sont en cours visant à explorer la
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construction de ce RAV et notamment dans ses dimensions tem-
porelles. Ainsi, par exemple, nous explorons la question portant
sur la possibilité de transmission du « capital urbain » par héri-
tage d’une génération à l’autre, en tentant de corréler le RAV et
les comportements vis-à-vis de la ville des parents et grands-
parents avec le RAV des enfants ou petits-enfants : est-ce le RAV
qui se transmet ou simplement la connaissance qu’ils ont de la
ville qui, se transmettant, facilite la construction chez les nouvel-
les générations d’un RAV ?
Cependant, au-delà de ces aspects relatifs aux causes et
raisons du développement et de la construction du RAV, un
élément crucial réside dans les choix méthodologiques préala-
bles à la captation d’informations sur ce RAV et ces choix
méthodologiques réfèrent eux-mêmes à des postures épistémolo-
giques qu’il s’agit d’expliciter et d’objectiver. Nous avons
d’emblée précisé l’importance qu’il y a de prendre au sérieux ce
qui est dit, mais le choix de mettre en valeur la compréhension à
la Weber en prenant le contre-pied de la rationalité à la Boudon
mérite d’être discuté plus longuement. En revanche, la justifica-
tion du couplage entre pragmatisme sociolinguistique appliqué
et compréhension nous semble aisée en ce qui concerne un sujet
dont on cherche les causes qui ne sont pas nécessairement des
raisons, mais à condition de décortiquer les rationalisations a
posteriori incluses dans les discours des personnes interviewées.