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CHOSES COMMUNES

Les choses communes: notion,


domaine, régime
2 DÉCEMBRE 2019  / AURÉLIEN BAMDÉ   / POSTER UN COMMENTAIRE

Pour accéder au statut de bien, une richesse ne doit pas seulement consister en une
chose, elle doit, en outre, être appropriable.

Rémy Libchaber définit l’appropriabilité comme l’aptitude d’une chose « à être
soustraite à un usage collectif, au profit d’une dévolution individuelle, exclusive de
toute intervention extérieure »[1]
Pour être un bien une chose doit, en d’autres termes, pouvoir donner lieu à réservation
individuelle.

À l’examen, toutes les choses ne sont pas susceptibles d’appropriation exclusive. Il


est, en effet, des cas où le droit refuse à une chose d’accéder au statut de bien :

 Soit parce qu’elle appartient à tous


 Soit parce qu’elle n’a été appropriée par personne
 Soit parce qu’elle est hors du commerce
Nous nous focaliserons ici sur les choses qui appartiennent à tous.

I) Notion
==> Origines

L’article 714 du Code civil prévoit que « il est des choses qui n’appartiennent à
personne et dont l’usage est commun à tous. »
Ce texte est inspiré des Institutes de Justinien qui, dès le VIe siècle, envisageaient
les res communes du droit romain comme « des choses qui sont par la loi de la nature
communes au genre humain : l’air, l’eau des rivières, la mer et par conséquent le
littoral des mers »[2]
Domat écrivait dans le même sens que « les cieux, les astres, la lumière, l’air et la
mer sont des biens tellement communs à toute la société des hommes, qu’aucun ne
peut s’en rendre le maître, ni en priver les autres ; et aussi la nature de la situation de
toutes ces choses est toute proportionnée à cet usage commun pour tous ».
Ainsi est-il des choses qui, parce qu’elles servent à l’usage de tous, ne peuvent être
appropriées individuellement et exclusivement. Ce sont les choses communes.

À l’examen, la notion de choses commune instituée par le Code civil se caractérise par
deux critères : la non-appropriation et l’usage ouvert à tous, en libre accès, sans cibler
le bénéfice d’une communauté strictement délimitée.

Certains juristes du XIXème siècle, comme Proudhon[3] ou Duranton[4] évoquaient, à


cet égard, l’institution de communautés « négatives » par refus de la propriété privée,
permettant à tous d’avoir accès à la chose.
La description des choses communes étant posée, se pose ensuite la question de leur
identification.

==> Les choses naturelles

D’aucuns considèrent que la qualification de chose commune tiendrait à leur nature.


Plus précisément, relèveraient de cette qualification toutes les choses naturelles
constitutives de l’environnement de l’homme : l’air, l’eau, la chaleur, la lumière du
soleil, le gibier sauvage, les poissons de la mer etc.

Reste que le caractère commun de certaines choses, ne fait pas obstacle à leur
appropriation individuelle.

Tel est le cas de l’air qui peut être comprimé dans une bouteille, de l’eau qui peut être
versée dans un récipient ou encore des rayons du soleil qui peuvent être captés par des
panneaux photovoltaïques.

Ainsi certaines choses communes peuvent parfaitement faire l’objet d’une occupation
privative.

Cette occupation demeure néanmoins limitée : une fois utilisée la chose commune a
vocation à être restituée à l’ensemble dont elle est issue. Sa réservation individuelle est
donc toujours temporaire.

==> Les ressources numériques


Pour certains auteurs, si l’article 714 du Code civil a initialement été créé au vu de ces
choses communes naturelles, rien n’empêche cependant, en adoptant une lecture
normative, d’en élargir l’application non seulement aux choses communes par nature
mais aussi aux choses communes par destination ou par affectation, telles que certains
communs numériques

Un auteur a avancé en ce sens que « selon une approche renouvelée de la notion de


choses communes, l’article 714 est interprété comme ayant une valeur normative et
non simplement descriptive d’un état des choses. Autrement dit, c’est parce qu’il y a
une réelle volonté de laisser à l’usage commun certaines choses qu’elles sont
qualifiées de choses communes et non en raison de leur nature. Celles-ci
n’appartiennent à personne car il faut que l’usage soit commun à tous »[5].
Dans ces conditions, il est soutenu qu’il serait parfaitement envisageable de
reconnaître à certaines ressources numériques le statut de choses communes au sens
de l’article 714 du Code civil.

À cet égard, plusieurs types de communs numériques peuvent être distingués :

 Les biens communs structurels ou vecteurs de communication: il peut s’agir


par exemple des logiciels libres ou des infrastructures d’internet – sa structure et
son architecture, à l’instar des noms de domaine ou des logiciels de transport
des données selon les normes TCP/IP qui lui permettent d’exister, font
d’internet un bien commun inappropriable, même si l’ensemble des « couches »
qui en constituent l’essence ne présentent pas toutes le même « potentiel de
commun »
 Les biens communs informationnels qui visent, non pas les vecteurs de
communication, mais les contenus et connaissances partagées, au sein desquels
on peut trouver de nouvelles formes de médias et de contenus propres ou
adaptés à la culture numérique (blog, conversations numériques, wikis, œuvres
protégées dont les auteurs ont choisi des modèles volontaires de partage,
notamment à travers les licences libres, éléments du domaine public
informationnel, données relevant de l’open data …).
Dans le droit fil de cette réflexion un rapport du Conseil national du numérique avait
conclu que l’internet devait être regardé comme une « ressource essentielle au
développement de nos sociétés tant du point de vue économique que culturel ou social
[…] doit être considéré comme un bien commun, ou commun, qui ne peut être
préempté par les intérêts de certains acteurs, publics ou privés, mais doit bénéficier à
la communauté mondiale des utilisateurs ».
Ce rapport estime néanmoins qu’internet n’inclut pas les infrastructures physiques des
réseaux ou des serveurs, qui sont soumises à̀ des régimes de propriété privée ou, plus
rarement aujourd’hui, publique, ce qui montre la difficulté d’aménager un régime
commun à l’ensemble garantissant un accès universel au réseau.

==> L’information

Depuis que l’information a remplacé le charbon comme « ressource stratégique


essentielle »[6] dont a besoin, pour se développer, l’industrie des biens et services
d’aujourd’hui, elle est devenue l’objet de toutes les convoitises.
Par information, il faut comprendre, ainsi que le suggère Jérôme Passa, « une notion
générique, sous laquelle l’opinion commune range des éléments aussi variés qu’une
donnée brute, un savoir-faire, une invention végétale, un secret industriel, une idée,
une découverte, une création de forme, un événement d’actualité, une donnée à
caractère personnel, ect. : autant de concepts plus précis que celui d’information
[…] »[7].
Rapidement, la question s’est posée de savoir si l’information pouvait ou non faire
l’objet d’une appropriation. Dans un premier temps, les auteurs ont plutôt répondu par
l’affirmative à cette question. Les tenants de cette position, sont partis du constat
suivant : l’information aurait pour « vocation naturelle […] de posséder, sauf
exception, une valeur patrimoniale »[8].
Elle serait, par ailleurs, « devenue le dénominateur commun de tous les nouveaux
droits qui apparaissent, des différentes tentatives de réservation de tel ou tel nouveau
produit de l’industrie humaine »[9]. Aussi, est-ce la valeur économique que possède
l’information qui justifierait son inclusion dans la catégorie des biens juridiques.
Pour Pierre Catala, par exemple, « la valeur marchande de l’information établit sa
réalité patrimoniale » et de poursuivre « l’information en elle-même […] devrait être
l’objet de droit »[10]. Bien qu’ayant le mérite d’avoir été l’une des premières à être
proposée, la théorie des biens informationnels est loin d’avoir fait l’unanimité au sein
de la doctrine.
Comme le souligne André Lucas, « il ne saurait y avoir une corrélation parfaite entre
les valeurs économiques et les biens qui en sont la traduction juridique »[11]. Cela se
justifie par le fait que ce n’est pas à la loi du marché de déterminer l’existence d’une
telle corrélation, mais au juriste[12].
Plus précisément, c’est au législateur qu’il revient de dire ce qui peut ou non faire
l’objet d’un droit de propriété. Il s’y est de la sorte employé ponctuellement pour
répondre à un besoin social particulier.

Ainsi, a-t-il été reconnu, par deux décrets successifs, adoptés les 13 et 19 janvier 1791
et les 19 et 24 juillet 1793, un droit de propriété intellectuel à l’auteur, sur son
œuvre[13]. Puis, par la loi du 5 juillet 1844, c’est l’inventeur qui s’est vu investir
d’une prérogative semblable[14]. Peut encore être mentionnée la directive du 11 mars
1996, transposée par la loi du 1 er juillet 1998 qui confère au producteur d’une base de
données un droit réel sur le contenu de celle-ci[15].
En accordant, spécifiquement, aux auteurs de certaines créations immatérielles des
droits de propriété intellectuelle, n’est-ce pas là la preuve que le législateur se refuse à
reconnaître un droit privatif général sur l’information en elle-même ?

S’il le faisait, cela retirerait « à l’évidence tout intérêt aux droits privatifs existants.
Qui demandera un brevet, qui invoquera le bénéfice du droit d’auteur s’il a
l’assurance d’être titulaire en toute hypothèse d’un droit de propriété sur
l’information dont il a la maîtrise ? »[16].
Autre indice permettant d’affirmer que l’information, lorsqu’elle ne revêt pas de forme
particulière visée par la loi, ne fait l’objet d’aucune protection : la jurisprudence
considère qu’elle ne peut pas être volée[17]. L’information n’est pas une chose
ordinaire, si tant est que l’on puisse la qualifier de chose[18]. À la différence d’une
chaise, d’un bijou ou d’un tableau, lorsque l’on s’en saisit, cela ne prive pas son
détenteur de sa possession.
Au contraire, cela a pour effet de la dupliquer. Il s’ensuit que l’information ne peut
faire l’objet d’aucune soustraction. C’est pourquoi, les juridictions pénales considèrent
que l’acte qui consiste à s’en emparer frauduleusement, ne saurait être qualifié de vol.

Au bilan, il apparaît que l’information est tout à la fois insusceptible d’appropriation et


laissée à la libre disposition de tous ce qui, ces deux critères combinés, en fait une
chose commune au sens de l’article 714 du Code civil.

==> Les idées

Dans son entreprise d’appréhension des choses qui composent le monde de


l’immatériel, il y a une ligne que le droit s’est toujours refusé à franchir  : admettre que
les idées puissent faire l’objet d’une appropriation individuelle.

Par idées il faut entendre une pensée de l’esprit non-encore exprimée dans une forme
perceptible par les sens. Pourquoi ces dernières ne peuvent-elles pas être réservées à
titre privatif ?

Plusieurs raisons président au principe de libre circulation des idées :

Tout d’abord, ce principe reposerait sur la liberté d’expression qui est consacrée
par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 et par
l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des
libertés fondamentales. Selon un auteur « ce serait […] une entrave au développement
de [cette] liberté » si les idées faisaient l’objet d’une protection[19].
Ensuite, le deuxième argument soutenu par les tenants de cette thèse consiste à dire
que les idées appartiennent au fonds commun de l’humanité, de sorte qu’elles
entreraient dans la catégorie juridique des choses communes[20].
Pour Henri Desbois, « quelle qu’en soit l’ingéniosité et même si elles sont marquées
au coin du génie, la propagation et l’exploitation des idées exprimées par autrui ne
peut être contrariée par les servitudes inhérentes aux droits d’auteur : elles sont par
essence et par destination de libre parcours »[21].
Dans le droit fil de cette pensée, Augustin-Charles Renouard n’hésite pas à affirmer
qu’il serait insensé « d’introduire dans le monde des idées l’institution de parts
exclusivement réservées à certains esprits et interdites à certains autres. Le
communisme intellectuel est la loi de l’humanité ; et il n’est pas, pour notre espèce,
de plus noble apanage »[22].
Enfin, il est un autre argument avancé par les défenseurs du principe de libre
circulation des idées. Pour eux, rares sont les fois où l’idée à partir de laquelle l’auteur
ou l’inventeur sera le pur produit de leur pensée ; « il arrivera le plus souvent, sinon
toujours, qu’il ne fera […] que marquer de son empreinte personnelle une idée
ancienne, déjà exploitée par d’autres et sur laquelle, parût-elle-même absolument
originale et neuve, il ne saurait prétendre exercer un monopole »[23].
Pour toutes ces raisons, tant le législateur, que le juge ont toujours dénié aux idées la
qualité de chose susceptible de faire l’objet d’une réservation privative[24]. De libre
parcours, les idées ne peuvent ainsi que relever de la catégorie des choses communes.
II) Régime
À l’examen, l’article 714 du Code civil ne fait que poser la définition des choses
commune, sans véritablement assortir cette définition d’un régime juridique.

Ce texte ne formule, en effet, aucune prescription, ni aucune interdiction à endroit des


personnes, ce qui n’est pas sans interroger sur l’existence de limites à l’utilisation des
choses communes.

Aussi, d’aucuns reprochent à l’article 714 son caractère potentiellement anarchique, lié


à l’inorganisation des relations s’établissant sur la chose commune et ne permettant
pas la gestion optimale de la ressource dans l’intérêt commun, ou encore les
possibilités indirectes de réappropriation (par exemple par le dépôt d’une marque sur
une œuvre qui ne serait plus protégée par le droit d’auteur).

Cette absence de gouvernance serait également contraire à la qualification de


communs au sens usuellement retenu pour ce terme, car le propre des communs serait
précisément l’existence de cette gouvernance à même de faire respecter l’usage
partagé de la communauté.

Reste que les choses communes peuvent faire l’objet d’une régulation spontanée par
des mécanismes de gouvernance communautaire d’une part, et que le second alinéa de
l’article 714 du code civil prévoit expressément que « des lois de police » sont
adoptées pour déterminer la manière de jouir de la chose commune d’autre part.

Aubry et Rau écrivait en ce sens que « quoique non susceptibles de propriété, les
choses de cette nature n’en tombent pas moins sous l’empire du droit pour le
règlement de leur usage qui n’est pas d’une manière absolue abandonné à la
discrétion de tous »[25].
Ainsi, rien n’empêche le législateur d’organiser les modalités de cette gouvernance et
de se porter ainsi garant de la protection des communs. C’est d’ailleurs ce à quoi il
s’emploie au cas par cas.

Pour exemple :
 L’eau et les milieux aquatiques et marins sont régis par les articles L. 210-
1 à 219-18 du Code de l’environnement
 L’article L. 210-1 prévoit notamment que :
 D’une part, L’eau fait partie du patrimoine commun de la nation.
Sa protection, sa mise en valeur et le développement de la ressource
utilisable, dans le respect des équilibres naturels, sont d’intérêt général.
 D’autre part, dans le cadre des lois et règlements ainsi que des
droits antérieurement établis, l’usage de l’eau appartient à tous et chaque
personne physique, pour son alimentation et son hygiène, a le droit
d’accéder à l’eau potable dans des conditions économiquement
acceptables par tous.
 L’air et l’atmosphère sont régis aux articles sont régis aux articles L. 220-
1 à 229-54 du Code de l’environnement
 L’article L. 220-1 prévoit notamment que :
 D’une part, l’État et ses établissements publics, les collectivités
territoriales et leurs établissements publics ainsi que les personnes
privées concourent, chacun dans le domaine de sa compétence et dans
les limites de sa responsabilité, à une politique dont l’objectif est la mise
en œuvre du droit reconnu à chacun à respirer un air qui ne nuise pas à
sa santé.
 D’autre part, cette action d’intérêt général consiste à prévenir, à
surveiller, à réduire ou à supprimer les pollutions atmosphériques, à
préserver la qualité de l’air et, à ces fins, à économiser et à utiliser
rationnellement l’énergie. La protection de l’atmosphère intègre la
prévention de la pollution de l’air et la lutte contre les émissions de gaz
à effet de serre.