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DES TERROIRS AUX TERRITOIRES: GÉOGRAPHIES AGRAIRE,


AGRICOLE, RURALE ET ... GÉOGRAPHIE

Nicole CROIX IGARUN - NANTES - URA 915 CNRS


Espaces géographiques et sociétés

Résumé: Le bilan de 25 ans de travaux de recherche et d'enseignement effectués à 11GARUN, montre que
l'analyse des terroirs, des finages, des paysages agraires, ou celle des systèmes d'exploitation agricole et
rurale, ou encore celle des bourgs et de la recomposition socio-spatiale des campagnes, participent d'une
même volonté de comprendre la combinaison complexe et dynamique que constitue le territoire.

Mots-clés : Géographie agraire, Géographie rurale, Géographie agricole, Terroir, Territoire, Terre.

Abstract : 25 years of research and teaching at !GARUN demonstrated that the anaysis of soils and community-
lands, agrarian landscapes, or the analysis of farm-system, or even the analysis of small market towns
and socio-spatial recombining of the countryside, are ail the same will to understand the complex and
dynamic combination which is the region.

Key-words : Rural geography, Land, Territory, Regional geography, Economie system.

Le départ à la retraite d'Alain Chauvet me donne l'occasion de présenter quelques


évolutions des objets d'études et des méthodes de la géographie rurale, de rappeler sa place
dans la géographie humaine, ses rapports avec la géographie physique et régionale. Il s'agit
surtout de montrer qu'au-delà de la diversité des approches et des spécialités, l'analyse
spatiale à différentes échelles, la description et la compréhension de l'organisation et du
fonctionnement des territoires, la volonté d'apporter des propositions pour un aménagement
plus harmonieux de notre planète, constituent en 1995 des objectifs communs à beaucoup
de géographes !

Même si je ne souhaite pas réaliser une histoire de vie professionnelle, et encore


moins une chronique anecdotique de l'IGARUN, il est nécessaire d'indiquer que le point de
vue présenté est celui d'une géographe enseignante-chercheur, depuis 1970, au département
de géographie de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines, devenu depuis Institut de
Géographie et d'Aménagement Régional de l'Université de Nantes. Pendant une quinzaine
d'années les besoins pédagogiques de l'IGARUN m'ont conduite à enseigner les différentes
branches de la géographie : cours et TD sur la Scandinavie, l'Amérique andine ou la France,
ont alterné avec ceux consacrés à la géographie générale physique et humaine pour
historiens et géographes. Il s'agissait essentiellement d'un enseignement de premier cycle
qui présentait au moins deux lacunes: d'une part l'absence d'une réflexion personnelle sur
ce qu'était la géographie et sur la manière de l'enseigner, d'où l'impression d'un éclatement
de la discipline et d'un contenu stéréotypé du discours, d'autre part la séparation entre le
travail de recherche et celui d'enseignement conduisant là encore à un affadissement de
l'analyse géographique présentée aux étudiants.

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Si plusieurs éléments m'ont permis de pallier ces lacunes et m'ont aidée à construire
un enseignement plus cohérent, plus lié à une recherche personnelle plus active, c'est la
géographie rurale qui a servi de fil conducteur et qui a contribué à la construction
progressive d'une position sur le contenu et l'intérêt scientifique de la géographie . C'est
aussi la géographie rurale qui m'a convaincue de la nécessité d'un travail mené en liaison
avec des aménageurs et des professionnels, la nécessité d'associer analyse géographique et
applications. L'intérêt de cette association m'avait déjà été démontré au début des années 60
par M. Phlipponneau lorsqu'il enseignait la géographie appliquée à Nantes 1. Cet article
présente donc les principales étapes d'une réflexion sur la géographie, réflexion forgée au
fil des enseignements, en particulier ceux dispensés dès 1972 en licence et en maîtrise dans
le certificat de géographie rurale avec J. Renard, ou encore ceux sur les Tiers-Mondes ;
réflexion consolidée par des travaux de recherche réalisés pour la plupart en géographie
rurale et dont beaucoup ont été publiés dans les Cahiers Nantais 2 réflexion ouverte sur des
applications grâce à des contrats signés avec différents organismes, administratifs,
professionnels, consulaires, ou avec des collectivités territoriales.

Durant les années quatre-vingt-dix, de nombreux géographes ont présenté des bilans
personnels ou collectifs, ce qui leur permet de montrer l'évolution d'une discipline, d'en
souligner le renouveau et l'intérêt3. Par souci de clarté je reprendrai le découpage présenté
par R. Chapuis dans la réédition des Concepts de la géographie humaine: «la géographie
rurale a d'abord été essentiellement une géographie agraire puis elle est devenue plutôt
géographie agricole, avant de devenir pleinement géographie rurale en prenant en compte
l'ensemble des populations et des activités de l'espace rural» 4 . Dans ce cadre, j'indiquerai
les principales recherches effectuées, le plus souvent avec J. Renard, en essayant de montrer
que l'analyse des terroirs, des finages, des paysages agraires, ou celle des systèmes
d'exploitation agricole et rurale, ou encore celle des bourgs et de la recomposition socio-
spatiale des campagnes, participent' d'une même volonté de comprendre la combinaison
complexe et dynamique que constitue le territoire.

I - LA GÉOGRAPHIE RURALE COMME GÉOGRAPHIE AGRAIRE.

Au cours des années soixante-dix, les premiers travaux auxquels j'ai participé,
correspondent à des analyses de paysages agraires : il s'agissait d'observer à partir du
terrain, de plans et de cartes, de photos, puis de décrire en utilisant textes et croquis,
l'utilisation, la mise en valeur et l'aménagement d'une portion d'espace terrestre, du finage,
par des familles et communautés agricoles. R. Lebeau a précisé que les principaux éléments
du paysage, l'utilisation du sol, l'habitat et la morphologie agraire, c'est-à-dire «le dessin ,
l'aspect des parcelles et des chemins d'exploitation, mais aussi la disposition relative des
champs, des bois, des pâturages ; dans le finage» , traduisaient une certaine forme
d'organisation spatiale et «un ensemble de liens durables et profonds entre l'homme et le
sol»5. L'explication de paysages agraires ainsi définis, associait les données physiques plus
ou moins bien maîtrisées par les agriculteurs, ce que permet de montrer la notion très
synthétique de terroir, à l'histoire, mais aussi aux structures foncières de propriété et
d'exploitation, aux rapports sociaux et à l'organisation technico-économique de
l'agriculture .

Cette conception de l'analyse et de l'explication des paysages et des structures


agraires, relève donc d'une géographie agraire, même si le terme de rurale est alors souvent
utilisé . La démarche appliquée dans quelques communes de Loire-Atlantique a permis de
mettre en évidence la diversité des paysages, avec plusieurs bocages, parfois interrompus

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par des openfields: J. M. Palierne et J. Renard ont été les premiers à montrer combien les
paysages de gagneries et ceux des bocages s'opposaient aussi bien dans leurs formes, dans
les structures qu'ils révèlent, que dans leur genèse 6. Ce qui avait été écrit alors par les deux
chercheurs sera illustré et précisé par d'autres exemples ; malgré des évolutions, comme le
développement des haies même autour des petites parcelles des gagneries, ce qui est
important alors pour comprendre l'organisation spatiale des campagnes méridionales du
Massif Armoricain et proposer des aménagements adaptés, consiste bien dans l'observation
et l'explication de cette double structure paysagère.

Les paysages des finages villageois associent les gagneries, c'est-à-dire de petits
openfields aux parcelles laniérées groupées en quartiers et parfois complantées de
pommiers, aux prairies embocagées de fond de vallée, et à quelques champs plus grands à
proximité des gagneries. Ils s'opposent aux vastes étendues de parcelles plus massives où le
bocage domine, enserrant dans son réseau de haies un habitat dispersé et des chemins
d'exploitation nombreux, mais souvent en cul-de-sac. La présence de ces deux paysages,
leur association et leur répartition dans l'espace peuvent être mises en relation avec la
trame physique de plateaux et de vallé.es, trame comprenant à l'échelle des terroirs une
mosaïque de conditions agronomiques, mais aussi avec deux structures agraires, c'est-à-
dire, deux formes de peuplement et d'habitat, deux structures de propriété et d'exploitation,
deux structures sociales. L'étude longue et minutieuse des cadastres a permis de mesurer la
réalité de cette double structure agraire, grande propriété de plateau comprenant plusieurs
métairies ou fermes, et petits biens de villages exploités en faire-valoir direct et fermage
familial, jusqu'aux années soixante-dix 7_

En rattachant l'analyse des paysages aux structures agraires comprises comme des
structures spatiales et sociales, les géographes nantais déplacent le centre d'intérêt de leurs
travaux : des études sur les paysages de gagneries et de bocages, ils passent à celles sur les
borderies et les métairies, ce qui permet d'expliquer les paysages et de comprendre
l'organisation des campagnes nantajses, non plus par rapport aux seuls terroirs, mais en lien
avec les systèmes d'appropriation et surtout d'exploitation agricoles. La borderie, petite
exploitation de village, au parcellaire émietté et menu, en faire-valoir direct, apparaît très
différente de la métairie, deux à trois fois plus étendue, avec des parcelles plus massives,
bien groupées sur le plateau, en faire-valoir indirect. Les villages et leurs gagneries ont été
installés, mis en valeur par de petites communautés de bordiers tandis que les landes de
plateaux étaient colonisées plus tardivement par des métayers et leur famille, à l'initiative
de propriétaires nobles et bourgeois, souvent citadins, disposant de terres et de moyens
financiers importants 8.

Cette répartition entre borderies et métairies n'est pas figée : au fil des héritages et
des alliances ou grâce à une stratégie obstinée de rassemblement de terres, des «métairies»
c'est-à-dire de grandes exploitations quel que soit le faire-valoir, ont pu se constituer près
des villages, et des «borderies» au milieu des métairies de plateau. Souvent des haies ont
été plantées autour des parcelles de gagnerie, plus rarement des haies ont été arrachées au
sein de certaines métairies. La généralisation du paysage bocager Jllasque une grande
diversité des bocages qui traduisent des structures foncières de propriété et d'exploitation
héritières de ces borderies et métairies. Dans une étude demandée par le Ministère de
!'Agriculture, J. Renard et moi-même indiquions la nécessité de prendre en compte cette
diversité dans les opérations de restructuration foncière et de prévoir dans les travaux
connexes des plans de paysages9. Nos propositions ont été peu suivies, et la procédure du ·
remembrement a été majoritairement retenue et appliquée sur toute la commune avec des
travaux connexes, de voirie, de recalibrage des cours d'eau, d'arrachage de haies,
systématiques.

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La restructuration foncière entraîne l'uniformisation des paysages, et seule la trame
de l'habitat évoque l'ancienne organisation des finages de villages ou d'exploitations isolées.
Cette évolution correspond aux désirs de toute une profession soucieuse de modernisation
et de rentabilité économique. La réflexion engagée sur les borderies et les métairies est
alors élargie aux systèmes d'exploitation agricole devenus la pièce maîtresse dans les
transformations qui touchent campagnes et agriculteurs de l'Ouest.

II - LA GÉOGRAPIIlE RURALE COMME GÉOGRAPHIE AGRICOLE.

L'intérêt des géographes pour les systèmes d'exploitation est ancien, mais les
aspects économiques, techniques et financiers sont alors analysés de manière systématique
et statistique. Cette priorité est justifiée par la place que l'agriculture va prendre dans
l'économie française . La mise en place en 1958 du Marché Commun européen et la
définition d'une politique agricole commune fondée sur des prix garantis et des aides pour
l'amélioration des structures foncières d'exploitation, facilitent une modernisation rapide et
impressionnante des systèmes agricoJes : l'objectif est de produire plus, au moindre coût. La
spécialisation et le recours massif aux produits phyto-sanitaires, aux engrais, aux machines
de plus en plus puissantes, aux races et aux plantes sélectionnées, conduisent en moins de
deux décennies à des résultats de production et de productivité qui permettent aux pays
européens d'être auto-suffisants, de développer une industrie agro-alimentaire puissante et
de se placer parmi les premiers exportateurs mondiaux. L'agriculture intensive,
commerciale et industrialisée, promue au rang d'activité économique majeure, est alors
l'objet d'analyses nombreuses pour mettre en évidence les évolutions, souligner les
réussites, comprendre les échecs, améliorer les performances. Des organismes publics et
privés publient des statistiques que les géographes utilisent pour rendre leurs études plus
scientifiques, plus quantitatives, et pour construire des typologies conduisant à des cartes de
régions agricoles plus ou moins intégrées au système agro-industriel national et
international 10.

En Loire-Atlantique et en Vendée ce processus de modernisation a été observé à


partir des statistiques de l'administration agricole, RGA de 1955, 1970, 1979, puis 1988,
disponibles pour tous les cantons et communes français. Nous avons également bénéficié de
recensements réalisés par les Chambres d'Agriculture. Ainsi, en Loire-Atlantique, les REA,
mis en place en 1965 et effectués tous les cinq ans à partir de 1969, ont constitué une source
précieuse que J. Renard et moi-même avons utilisée et qui nous a également servi pour
choisir les agriculteurs que nous voulions interroger directementll. Comme nous
disposions, pour chaque exploitation de toutes les communes du département, d'une
cinquantaine de données, dont l'adresse, l'analyse géographique des exploitations et de leurs
évolutions a été menée de manière systématique : de nombreuses cartes ont été établies
montrant la localisation et la répartition des transformations technico-économiques,
humaines et foncières. De 1965 à 1984, un semis régulier d'exploitations agrandies, en
faire-valoir mixte, spécialisées et intégrées dans des filières, en particulier la filière lait pour
une bonne moitié de la Loire-Atlantique, a peu à peu remplacé l'ancien tissu agricole des
métairies et des borderies. Des enquêtes de terrain ont montré que les exploitants, de plus
en plus seuls sur l'exploitation, bénéficiaient de réseaux économiques et techniques
puissants et que les jeunes qui s'installaient, choisissaient souvent des formules associatives
comme les GAEC et EARL.

Par rapport aux études menées durant la même période à la Chambre d'Agriculture,
la DDAF ou l'INRA, où l'analyse statistique du processus de modernisation et de la mise en
place de filières agro-alimentaires est priviligiée, nous avons insisté sur les aspects sociaux
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et spatiaux des évolutions agricoles. J. Renard, dans sa thèse, a précisé la méthode


géographique d'étude des systèmes d'exploitation agricole, combinaison dynamique de
caractères technico-économiques, humains, sociaux et fonciers 12. Ces combinaisons
observées à partir de statistiques, mais aussi de nombreuses études de terrain, composent
des ensembles plus ou moins homogènes suivant l'échelle d'observation, et l'ampleur des
transformations agricoles. En collaboration avec J. Renard, j'ai également souligné que la
modernisation agricole régionale entraînait des disparités sociales et spatiales. En Loire-
Atlantique comme dans d'autres départements de l'Ouest, beaucoup de petits producteurs,
héritiers de bordiers de villages, ont dû quitter leur exploitation. Les exploitants engagés
dans la voie de la spécialisation, ont élargi leurs relations au-delà du cadre communal ; à
l'initiative de groupes d'agriculteurs et de firmes agro-alimentaires, les stratégies techniques
et économiques de réseaux à l'échelle régionale, ou nationale, ont pris le pas sur les
solidarités territoriales de proximité.

Des régions ont été laissées en marge du processus de modernisation et les systèmes
agricoles intensifs y ont été peu nombreux. Ainsi les zones de marais de vallées et littoraux
ont connu une déprise agricole, et seul un élevage bovin extensif s'est maintenu, utilisant les
nombreuses prairies naturelles 13. D'autres espaces, proches des villes ont connu l'arrivée
massive de nouveaux habitants. Face à la péri-urbanisation et à la demande de terre pour
des usages non-agricoles, l'agriculture a évolué en se diversifiant. Si de nombreux
agriculteurs ont disparu, d'autres ont su s'adapter à la nouvelle donnée économique et
sociale : la double-activité, l'agriculture de services, l'agriculture de qualité associée à la
vente directe, ou encore l'agriculture spécialisée plus intensive, maraîchage ou viticulture,
se sont développées. Ces systèmes agricoles diversifiés, observés à la fin des années quatre-
vingt 14 sont aujourd'hui examinés avec intérêt par les responsables professionnels qui
s'interrogent sur les possibilités d'une agriculture durable et alternative au modèle
productiviste critiqué.

L'analyse géographique des systèmes d'exploitation agricole qui permet d'observer


et d'expliquer le rôle des agriculteurs dans l'organisation et la différenciation des campagnes
nantaises, m'a conduite à proposer un zonage agricole pour la Loire-Atlantique 15.L'objectif
de ce zonage était de servir de base de discussion pour l'établissement d'un SDAR, Schéma
Directeur d'Aménagement Rural, schéma qui tenait compte des évolutions de l'agriculture.
La nouvelle P AC de 1992, les accords du GATI conduisent en effet les agriculteurs à
s'adapter au moment où les campagnes accueillent de nouveaux habitants, servent à de
nouveaux usages, deviennent lieux de mémoire collectifs et patrimoine national. Face à ces
mutations qui touchent agriculteurs et non-agriculteurs, ruraux et citadins, l'analyse
géographique n'est plus centrée sur les systèmes productifs agricoles mais sur les différents
types d'espaces ruraux.

Ill· LA GÉOGRAPHIERURALECOMMEGÉOGRAPHIETOTALEDE L'ESPACERURAL.

Des études sur les activités et populations non-agricoles avaient été effectuées
parallèlement aux recherches agricoles, mais ces analyses démographiques et économiques
portaient surtout sur les campagnes vivantes où services et industries étaient développés en
lien avec les familles et exploitations agricoles16. À partir des années quatre-vingt, les
évolutions s'accélèrent sous l'effet conjugué des changements spectaculaires de la politique
agricole européenne où le modèle productiviste est remis en cause, et de l'arrivée de
nouvelles populations entraînant le développement de nouvelles fonctions de l'espace rural.

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Le passage d'un «espace rural mono-fonctionnel...à un espace multifonctionnel»17
s'effectue dans un contexte d'incertitudes et de crises, les campagnes se trouvent alors au
centre d'enjeux et de rapports de pouvoir multiples. L'importance de cette recomposition
socio-économique se traduit par une organisation spatiale et des paysages ruraux
diversifiés, et toute une série de travaux est lancée pour essayer d'analyser et d'expliquer la
réalité et les composantes de cette «renaissance rurale» des campagnes, territoires de plus
en plus complexes et changeants 18.

La recherche menée au début des années quatre-vingt-dix, sous la direction de


J. Renard, sur le devenir de terres agricoles libérables avait permis de montrer, à partir
d'enquêtes directes et de relevés cartographiques, que ce n'était pas la friche qui menacait
les campagnes nantaises touchées par le départ à la retraite de très nombreux agriculteurs 19.
Les installations ne compensent pas les départs, et à chaque recensement on peut mesurer la
baisse spectaculaire du nombre d'exploitations agricoles. Pourtant les espaces à l'abandon et
les bâtiments en ruine sont très rares . Les agriculteurs s'adaptent aux nouvelles données
politiques, économiques et démographiques : ils agrandissent leur exploitation de manière
importante, d'après les recensements de la Chambre d'Agriculture de Loire-Atlantique, la
SAU moyenne est passée de 32 à 42 ha de 1989 à 1994, et presque tous les bâtiments sont
repris, soit par des jeunes qui s'installent, soit par des associés. Mais ce sont surtout les
utilisations non-agricoles qui se multiplient. Elles concernent aussi bien le foncier bâti, il
peut y avoir plus de résidences secondaires que de sièges d'exploitation dans les villages et
les écarts, que le foncier non-bâti avec le développement de golfs, de parcs d'activités, de
boisements, de parcours de chasse, etc ..

L'examen de la répartition des populations et activités non-agricoles montre que la


diversification rurale contribue à la réorganisation de l'espace communal. Même si les
agriculteurs sont encore dans l'Ouest les principaux utilisateurs du sol, leur nombre
diminue, le finage perd de son homogénéité avec des parcellaires d'exploitation agrandis
mais aussi éclatés sur des communes voisines, et surtout avec des aménagements agricoles
et non-agricoles mêlés. Parallèlement se développe une concentration de résidences,
d'activités et d'équipements dans de petites agglomérations rurales, les bourgs et petites
villes. La longue étude sur les bourgs que nous avons menée, J. Renard et moi-même,
illustre cette recomposition des densités et des aménagements ruraux 20.

Les campagnes deviennent de nouveaux territoires où les enjeux économiques,


sociaux, politiques et culturels sont très divers. Individus, familles, sociétés et collectivités,
tous ont des stratégies différentes, voire opposées, pour s'approprier, faire produire, utiliser
ou aménager l'espace rural. Les campagnes de l'Ouest ont constitué jusqu'en 1950, des
territoires hérités, construits et vécus pour et par une paysannerie nombreuse, marqufe par
le poids d'une hiérarchie sociale fondée sur la possession de la terre, influencée par l'Eglise,
peu concernée par les innovations venues des villes, et arrivant difficilement à faire
produire une terre peu fertile mais convoitée, car supportant de fortes densités. Pendant une
trentaine d'années les agriculteurs ont modernisé leur exploitation, ont aménagé leurs
parcellaires, construits de nouveaux bâtiments, élargi leurs relations bien au-delà de la
commune. L'organisation de l'espace a été guidée par les seules préoccupations agricoles, et
la notion de territoire a perdu de son sens face à celle de bassins de production, de filières et
d'aires d'influence des firmes agro-alimentaires. Depuis quelques années, les agriculteurs
doivent s'adapter aux nouvelles politiques agricoles internationale et française; ils doivent
tenir compte de la présence de nouveaux acteurs et utilisateurs de l'espace rural, intégrer la
demande sociale en faveur de l'environnement, de la protection des ressources comme l'eau,
et de l'entretien de paysages considérés de plus en plus comme un patrimoine national.

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Il y a donc, à différentes échelles, l'exploitation, la commune, la petite région, des
actions plus ou moins coordonnées pour reconstruire des territoires, en tenant compte des
données de la géographie physique, des héritages, mais aussi des enjeux sociaux et
économiques. Des travaux viennent de commencer pour analyser et essayer d'expliquer ces
actions en cours, leurs localisation et répartition spatiale, et la nouvelle organisation
territoriale qu'elles entraînent2 1. «À l'interface entre enracinement local et changement
global, le monde rural des pays développés comme celui des pays en développement,
devient ainsi un espace majeur de la fin du deuxième millénaire, confronté au libéralisme
économique, aux nouveaux modes de production, aux rapports sociaux modernes, et parfois
à l'exploitation abusive»22.

«Existe-t-il encore une géographie rurale?-», s'interroge R. Chapuis en constatant,


à la fin de sa présentation des travaux de recherche en géographie rurale, «la disparité des
directions de recherche et la diversité des réponses quant à l'existence de techniques,
méthodes et concepts» qui lui soient «propres» 23. Le bilan de 25 années de travaux, menés
bien souvent en collaboration avec J. Renard, bilan qui pourrait être effectué dans d'autres
universités, montre au moins «qu'il existe des géographes qui travaillent en milieu rural»24,
et que faire de la géographie rurale consiste d'abord à faire de la géographie. Les thèmes
développés répondent aux problèmes du temps, à la demande sociale, les méthodes et outils
utilisés aux besoins de l'analyse ; au-delà du thème, paysages et structures agraires,
systèmes d'exploitation agricole, populations et activités non-agricoles, le géographe rural
cherche à analyser et à expliquer l'organisation et le fonctionnement de territoires, c'est-à-
dire «de portions quelconques d'espace terrestre considérés en tant que champ d'action des
sociétés humaines»25.

A. Chauvet tout au long de sa carrière a défendu et pratiqué la géographie comme la


science des systèmes territoriaux ; il a toujours privilégié la géographie régionale qui
englobe les démarches naturaliste, spatiale et sociale, et a voulu construire «une géographie
générale des ensembles territoriaux», recherchant à la surface du globe «les diverses
expressions d'un même système territorial», ou «les différents systèmes territoriaux d'un
ensemble spatial» 26. Il me semble que la géographie rurale s'inscrit dans cette conception
de la géographie.

Les campagnes de plus en plus diversifiées et liées aux villes, constituent des
territoires hérités, construits, vécus. L'analyse géographique de ces territoires permet de
souligner que les lieux d'habitat de production, d'échanges, les aires d'activités, les flux et
réseaux économiques, sociaux, culturels, ont été mis en place au fil des siècles, à partir d'un
cadre naturel plus ou moins aménagé par des groupes humains de plus en plus intégrés dans
un système national et international. La spécificité de ces territoires tient dans la place
occupée par les agriculteurs et les agricultures, même si les paysans ont disparu et si le
nombre des familles et actifs agricoles diminue. Les sociétés locales de plus en plus
mobiles et intégrées à la société globale, sont attachées à un cadre de vie et des paysages où
domine le végétal. L'analyse géographique montre que ces paysages ne sont pas un simple
décor qui pourrait être conservé tel quel ou être réhabilité. Ils sont la forme visible d'une
organisation spatiale qui évolue et qui a évolué jusqu'à aujourd'hui en rapport avec les
besoins et les objectifs de groupes d'agriculteurs. Les enjeux actuels pour construire de
nouveaux territoires et donc des paysages, portent sur la prise en compte des besoins et
demandes des autres groupes sociaux, mais aussi sur la manière d'intégrer les projets
agricoles actuels.

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Le géographe rural qui observe, décrit, explique organisation et fonctionnement des
campagnes, a fait de la géographie agraire quand celles-ci étaient forgées par les
paysanneries. Les paysages agraires créés alors apparaissent harmonieux, en équilibre avec
la nature, les ressources locales, les techniques disponibles. Ils correspondent aussi à des
structures foncières exigeant beaucoup de travail, à des rapports sociaux inégalitaires, à une
vie politique locale peu démocratique. Les évolutions agricoles ont conduit à des analyses
plus économiques, fondées sur les statistiques, et le géographe rural s'est lancé dans l'étude
des systèmes d'exploitation agricole plus ou moins modernisés. Sauf dans quelques régions,
toute l'organisation spatiale dépend alors des filières et systèmes de production agricole ; le
puzzle des paysages de terroirs laisse la place à des paysages simplifés, uniformisés, qui
traduisent un espace productif occupé, utilisé et aménagé par et pour les seuls agriculteurs.
La diversification rurale en cours amène le géographe rural à analyser l'ensemble des
acteurs et des actions qui participent à la construction des nouvelles campagnes, certaines
d'entre elles pouvant d'ailleurs être abandonnées, alors que d'autres, proches des villes, des
axes de circulation ou de stations touristiques, sont intégrées à d'autres territoires.
Aujourd'hui comme hier, l'analyse géographique des campagnes devrait permettre de mieux
comprendre et d'essayer d'améliorer les manières dont les sociétés modernes gèrent leur
rapport à la nature, à l'espace productif, au territoire.

La question sociale de l'environnement est définie comme «celle se posant à propos


de la modification par une activité humaine, des qualités des milieux biophysiques
auxquelles sont sensibles d'autres utilisateurs» 2 7. À cette modification des milieux
physiques par l'activité des agriculteurs, les autres utilisateurs de l'espace rural ajoutent
celle des paysages. En effet malgré l'importance et l'ancienneté des aménagements, les
paysages ruraux sont souvent considérés comme des paysages naturels à cause de la
présence prédominante du végétal, de la faiblesse des densités et des équipements qui
permet une observation plus facile du relief ou de l'hydrographie ; ceci explique que les
paysages construits au fil des évolutions de l'agriculture, soient inclus dans la question
environnementale. Des études en cours montrent que les agriculteurs, pour des raisons très
diverses, reconsidèrent leurs rapports à la nature, aux terroirs, aux paysages. Dans certaines
régions dites fragiles, des zonages de protection des ressources naturelles et même des plans
de paysages sont mis en chantier, asssociant tous les habitants de la commune. L'analyse
géographique des paysages ruraux retrouve tout son intérêt

Celle des systèmes d'exploitation agricole a permis de comprendre l'organisation


spatiale des campagnes quand la fonction de production agricole était la seule reconnue.
Avec la diversification agricole et surtout l'apparition d'activités non-agricoles mais
utilisant des surf aces importantes, ce concept doit être revu. J'ai proposé d'utiliser celui de
système d'exploitation rurale pour étudier toute entreprise individuelle, familiale,
sociétaire ou collective, qui pour assurer une activité, de production ou de services, agricole
ou non-agricole, fonctionne à partir de lieux, d'aires, de réseaux inscrits dans l'espace
rural 28. Cette notion doit être précisée dans différents espaces régionaux afin de convaincre
de son utilité dans les procédures d'aménagement, afin aussi que Chambres d'Agriculture et
DDAF modifient leurs outils d'analyse et de prospective aux mutations économiques des
espaces ruraux.

Enfin, l'analyse du territoire par l'approche de la géographie sociale doit être


approfondie. Quels sont ces ruraux qui, individuellement et collectivement, participent à la
construction de territoires ? Quels enjeux économiques, politiques, culturels, unissent ou
opposent actifs et retraités, agriculteurs et non-agriculteurs, résidents et non-résidents,
familles mobiles et enracinées ? La recomposition des sociétés locales aboutit-elle à la
formation de territoires discontinus, superposés, homogènes ? Dans les multiples
expériences de délimitation de zones rurales fragiles, d'intercommunalité, de formation de

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pays associant ville et campagne, le territoire apparaît au centre des politiques de
développement et d'aménagement. Ces nouveaux modes de gestion des campagnes sont à
analyser de manière précise par les géographes.

Bibliographie.

1- PHLIPPONNEAU M, 1960, Géographie et action : introduction à la géographie appliquée, Paris, A.


Colin, 227 p.

2 - La relecture de tous les sommaires et de nombreux articles de la revue de 11GARUN, m'a permis de
constater que depuis 1970 beaucoup des questions actuelles sur le contenu et le rôle de la géographie y ont été
posées, et de retrouver positions et thèmes de recherche de chaque collègue. Alors que l'équipe des
géographes nantais se renouvelle, que chacun est intégré dans des groupes divers de recherche, ne faudrait-il
pas revenir à une politique éditoriale permettant à chaque collègue de présenter sa façon de penser, faire et
enseigner la géographie, mais aussi de participer aux enjeux actuels de l'aménagement ? La revue se
présentait au début de sa publication comme les Cahiers du Centre Nantais de Recherche pour
l'Aménagement Régional.

3 - Voir en particulier: SCHEIBLING J., 1994, Qu'est-ce que la Géographie?, Paris, Hachette, 199 p.; ss
dir. MORLIN E., 1995, Penser la terre, stratégies et citoyens: le réveil des géographes, édit Autrement,
246 p.; CHAPUIS R., «Itinéraire d'un géographe rural», in Les mutations dans le milieu rural, 1995, Presses
Universitaires de Caen, 479 p.

4- Coord BAILLY A., 1995,3èmeédit.,Paris,Masson,pp.117-138.

S - LEBEAU R., 1969, Les grands types de structures agraires dans le monde, Paris, Masson, 120p.

6 - In Cahiers Nantais, n° 3, 1971, PALIERNE J. M., «Milieu naturel et paysage agraire», pp. 61-131, et
RENARD J., «Étude géographique de quelques villages en Loire-Atlantique», pp. 5-60.

7 - CROIX N., «La propriété foncière dans le Segréen», in Norois, n° 79, 1973, pp. 489-507, et
«Propriétaires et exploitants agricoles en Loire-Atlantique, structures foncières inchangées, rapports sociaux
bouleversés?», in France et Grande-Bretagne rurales, 1991, Université de Caen, pp. 149-164 ...

8 - ANTOINE A., dans sa thèse utilise ce type d'analyse géographique pour son étude sur le paysage et la
société rurale du Bas-Maine au 18ème siècle où elle oppose les métairies aux closeries, in Fiefs et villages
du Bas-Maine au ]8ème siècle, Mayenne, E.R.O., 1994, 539 p.

9 - CROIX N., RENARD J., «Problèmes fonciers et restructuration foncière dans les bocages de l'Ouest:
l'exemple de la Loire-Atlantique», inBA.G.F., n° 497, 1983, pp. 253-260.

10 - BONNAMOUR J., GUERMOND Y., GILLETTE C., «Typologie des systèmes d'exploitation
agricole utilisés en France,essai méthodologique», in Annales de Géographie, n° 438, mars-avril 1971, pp.
144-1()6.

11 - CROIX N., RENARD J., «L'agriculture et le monde rural en Loire-Atlantique, bilan et réflexions de
25 ans de recherche», in Les mutations dans le milieu rural, 1995, Presses Universitaires de Caen, pp. 289-
296. .

12 - RENARD J., 1975, Les évolutions contemporaines de la vie rurale dans la région nantaise, Les Sables
d'Olonne, Le Cercle d'Or, 432 p.

13 - CROIX N., «Les marais de rive nord de l'estuaire ligérien», in Cahiers Nantais, n° 14, 1978, pp. 125-
168; «L'agriculture traditionnelle dans le marais de Monts», in Cahiers Nantais, n° 18, 1980, pp. 19-44
«Agriculture et société agricole dans la baie de Bourgneuf», in Cahiers Nantais, n° 27, 1986, pp. 55-77.

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206
14 - CROIX N., RENARD J., « Recherches préliminaires sur les populations et les espaces péri-urbains», in
Géographie Sociale, n° 2, 1985, pp. 33-45 ; « Diffusion de l'urbanisation dans les campagnes nantaises », in
Cahiers Nantais, n° 33-34, 1990, pp. 281-304.

15 - CROIX N., « Un zonage agricole en Loire-Atlantique», in Notes et Documents de recherche, n° 29,


1991, Québec, Université Laval , pp. 224-246. Il s'agit d'une proposition qui conclut un travail de recherche
étalé sur trois années pour répondre à une demande du Conseil Général : cf. N. CROIX, J. RENARD, 1989-
1991, Les terres agricoles libérables en Loire-Atlantique et les perspectives d'utilisation, DDAF Loire-
Atlantique et IGARUN, 3 fasc., 150 p. et 100 cartes.

16 - CROIX N., «Ouvriers et industries du canton de Saint-Fulgent en Vendée», in Cahiers Nantais, n° 22,
1983, pp. 87-104.

17- BAILLY A., SEGUIN H., 1994,Introduction à la géographie humaine, Paris, Masson, pp. 95-112: dans
ce chapitre consacré aux «Paysages et sociétés rurales», les auteurs présentent l'histoire de la géographie
rurale et les différentes étapes des recherches menées dans ce domaine ; un tableau synthétique, p. 111,
résume les objets et méthodes d'étude.

18 - KAYSER B., 1993, La renaissance rurale, Paris, A. Colin, 316 p.

0 O 19 - CROIX N. et alii, ss dir. de J. RENARD , 1991, Dynamique de la déprise agricole et extension des
t riches dans l'Ouest de la France, Compte-rendu de fin d'études d'une recherche financée par le Ministère de
' Y 1a Recherche, 31 p., 25 cartes, 7 annexes.

20 - Ss. dir. de KA YSER B., 1991, Les bourgs ruraux sur les pistes du développement, Ministère de
l'Agriculture-DERF, et ADERGES, Toulouse-Le Mirail, 3 vol.

21 - CROIX N., 1994, Les différentes/ormes d'adaptation de l'agriculture régionale, Projet du programme
de recherche sur «Le développement régional des Pays de la Loire», INRA-DADP-Région des Pays de la
Loire, programme qui se déroulera sur trois ans, et ss. dir. de L. LORVELLEC et J. RENARD, 1994, Les
mesures agri-environnementales dans l'Ouest de la France, Programme «Écologie et nouveaux modes de
gestion du territoire», Ministère de l'Environnement.

22 · BAILLY A., SEGUIN H., op. cité, p. 110.

23 - CHAPUIS R., op. cité, p. 126.

24 - KA YSER B., «Le regard des géographes sur l'espace rural et les sciences sociales», in RGPSW, 1987,
pp. 303-314.

25 - CHAUVET A., 1987, Porte nantaise et isolat choletais, essai de géographie régionale, Maulévrier,
Hérault, p. 126.

26 · CHAUVET A., op. cité, p. 263.

27 - THIÉBAUT L., «L'évolution de la relation agriculture-environnement», in POUR, n° 141, 1994, pp.


13-27.28 - N. CROIX, «Des systèmes d'exploitation

28 - CROIX N., "Des systèmes d'exploitation agricole aux systèmes d'exploitation rurale», in Géographies et
campagnes, ENS Fontenay-Saint-Cloud, pp. 47-54.

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