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Sonnets curieux et

sonnets célèbres, étude


anthologique et
didactique, suivie de
sonnets inédits, par
Philibert Le [...]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Le Duc, Philibert (anagr. Hubert de Lilpic). Sonnets curieux et sonnets célèbres, étude anthologique et didactique, suivie de sonnets inédits, par Philibert Le Duc.... 1879.

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SONNETS CURIEUX
ET

SONNETS
CELEBRES

ÉTtDE ANTHOLOGIQUE & DIDACTIQUE


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SUIVIE

SONNETS INÉDITS
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, danstoutes sesparties,
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PARIS BOUR.G
L.WILLEM, ÉDITEUR FRANCISQUE MARTIN
RuedesPoitevins,
2 Libraire-Editeur
M DCCC LXXIX
SUBITS CURIEUX HT SONNETS (ïlJlliS
TIRÉ A CENT EXEMPLAIRES

DU MÊME AUTEUR

Les Sonnets de Pétrarque (317),traductioncomplèteen sonnetsréguliers,


avec introductionet commentaire;ouvragecouronnéaux fêtes littérairesdeVaucluse
et d'Avignon.Deuxvolumesin-8°,Paris, L.Wilem, 1877et 1879.
Ilaltes dans les Bois (comprenantvingt-neufsonnets).Un volumein-18jésus,
Paris, L. Willem, 1874.
: Un recueil spécialde Sonnets.
En préparation

Bourg, placedArmeo.
imp.VILLEFRANCHE,
SONNETS CURIEUX
ET

SMNETS CELEBRES

E ANTHOLOGIQUE & DIDACTIQUE


SUIVIE
DE

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PAR

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quandilestbien
exécuté
dans
toutes
sesparties.
SCOPPA,

PARIS BOURG
L. WILLEM, ÉDITEUR FRANCISQUE MARTIN
BuedesPoitevins,
2 Libraire-Editeur
M DCCC LXXIX
©
Le sonnet, forme poétique chère à Pétrarque et à nos poëtes du
XVIe et du XVIIe siècle, fut abandonné au XVIIIe et repris au XIXe
par l'Ecole romantique. Il est aujourd'hui en pleine faveur. Chaque
muse lui rend hommage. Il a son almanach, son journal, son aca-
démie. Néanmoins les infractions à ses règles blessent fréquem-
ment les oreilles délicates, et nos richesses en fait de sonnets
curieux ou célèbres ne sont connues que d'un petit nombre d'a-
deptes.
C'est pourquoi j'ai réuni dans cette étude tout ce que l'ami des
lettres doit savoir sur le sonnet, sur ses qualités harmonieuses,
sur ses difficultés ordinaires et fantaisistes, sur le rôle qu'il a joué
du temps de Corneille et de Racine, et sur la place importante
qu'il a reconquise de nos jours dans la littérature.
Quatre érudits, MM. Assclineau, Alfred Delvau, Paul Gaudin et
Louis de Veyrières, ont depuis quelques années disserté sur ce lit
de Procusts; et, en dernier lieu, un libraire a publié le Livre des
Sonnets pour la plus grande gloire des poëtes qu'il édite. Ces
dissertations et celle anthologie ont chacune leur valeur. Je les ai
consultées avec fruit, et je reconnais volontiers qu'elles ont fourni
quelques épis à ma gerbe. Mais là ne s'est pas bornée mon explo-
ration.
1
—2 —
J'ai glané un peu partout, et j'ai librement recueilli comme
spécimens anciens et modernes, — depuis les sonnets en vers
coupés, fraternisés, anaphoriques, jusqu'au sonnet en vers d'une
seule syllabe, — depuisles sonnets d'Uranie eL de Job par Voiture
et Benserade, jusqu'au sonnet sur les Normaliens par le fougueux
catholique de l'Univers,—depuis les sonnets comiques de Scarron
et de Régnard, jusqu'au sonnet à la Vierge du fameux rédacteur
de la Lanterne.
Le lecteur trouvera donc ici des sonnets qu'il chercherait en
vain dans les études précédentes, notamment deux anciens
sonnets-rondeaux parfaitement tournés, qui me paraissent les
derniers représentants d'un genre oublié, digne d'être remis au
jour.
Les épis de ma gerbe sont distribués dans cinq chapitres : - Le
premier touche aux règles du Sonnet. — Le deuxième, à son ori-
gine et à son histoire. —Le troisième reproduit les sonnets remar-
quables des XVIe et XVIIe siècles. — Le quatrième donne un choix
de sonnets modernes. — Le cinquième conseille l'emploi de la
rime riche dans le sonnet.
Un appendice contient quelques sonnets inédits.
Deux index terminent l'ouvrage : l'un désigne les sonnets cu-
rieux et les sonnets célèbres; l'autre nomme dans l'ordre alpha-
bétique tous les sonnettistes mis à contribution.

—- nszm -—
SONNETS CURIEUX ET SONNETS CÉLÈBRES

-<— -

CHAPITRE PREMIER

RÈGLESDUSONNET.

En feuilletant les poésies d'autrefois, on trouve çà et là des sonnets


qui ne sonnent pas, c'est-à-dire, auxquels il manque la symphonie
des rimes. En voici un :

A lIN BEL ESPRIT

Monsieur l'auteur, que Dieu confonde!


Vous êtes un maudit bavard;
Jamais on n'ennuya son monde
Avec tant d'esprit et tant d'art.

Je vous estime et vous honore;


Mais les ennuyeux tels que vous,
Eussiez-vous plus d'esprit encore,
Sont la pire espèce de tous.

Qu'un sot afflige nos oreilles;


Passe encor, ce n'est pas merveilles ;
Le don d'ennuyer est son lot.

Mais Dieu préserve mon ouïe


D'un homme d'esprit qui m'ennuie l
J'aimerois cent fois mieux un sot.
J.-B. Rousseau.
—4 —
Cette jolie pièce de vers est écrite dans le cadre du sonnet; mais
ce n'est pas un sonnet, le second quatrain n'étant pas sur les mêmes
rimes que le premier.
Les beaux vers qui suivent n'ont aussi que la coupe du sonnet:

Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée;


Mon dernier jour est dessus l'horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi! n'es-tu pas lassée
D'avoir souffert soixante ans de prison?

Tes désordres sont grands; tes vertus sont petites;


Parmy tes maux on trouve peu de bien.
Mais si le bon Jésus te donne ses mérites,
Espère tout et n'appréhende rien.

Mon âme, repens-toy d'avoir aimé le monde,


Et de mes yeux fais la source d'une onde
Qui touche de pitié le monarque des rois.

Que tu serois courageuse et ravie


Si j'avois soupiré, durant toute ma vie,
Dans le désert, sous l'ombre de la croix!

Françoisde Maynard.

Citons encore un sonnet sans sonnerie qui eut quelque célébrité à


la fin du XVIIe siècle. Attribué mal à propos à Charleval, il fut réel.
lement composé par un ministre protestant français, établi à Middel-
bourg:
LE TD,(j

Doux charme de ma solitude,


Charmante pipe, ardent fourneau,
Qui purges d'humeur mon cerveau
Et mon esprit d'inquiétude :
- 5 -
Tabac dont mon âme est ravie,
Lorsque je te vois perdre en l'air
Aussi promptement qu'un éclair,
Je vois l'image de mavie.

Tu remets dans mon souvenir


Ce qu'un jour je dois devenir,
N'étant qu'une cendre animée.

Et, tout confus, je m'aperço


Que, courant après ta fumée,
Je passe aussi vite que toy.
Lombard.

Ces sonnets faciles, ces sonnets qui ne sonnent pas, sont assez
communs dans la littérature actuelle. Prenons un exemple dans les
poésies de Beaudelaire. La pièce qu'on va lire n'a du sonnet que
l'apparence; c'est une belle cloche sans battant :

LES CHATS

Les amoureux fervents et les savants austères


Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes


Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin.
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
CharlesBaudelaire.
—6 —
En langage technique ces prétendus sonnets se nomment sonnets
libertins ou licencieux. Selon Ménage, le nom de sonnet vient du
, son que font les doubles rimes dans les deux quatrains. « Sonnets
et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables! » dit Molière à la
fin des Précieusps ridicules. — Maynard méconnaissait tellement
l'étymologie du sonnet et le charme de la sonnerie qu'il supprima
plusieurs fois l'un des quatrains. Voici une de ces mutilations :

A MALHERBE

Un rare écrivain comme toy


Devroit enrichir sa famille,
D'autant d'argent que le feu roy
En avait mis à la Bastille.

Mais les vers ont perdu leur prix ;


Et, pour les excellens esprits,
La faveur des princes est morte.

Malherbe, en cet âge brutal,


Pégase est un cheval qui porte
Les grands hommes à L'hospital,

Théophile Gautier, quoique médiocre sonnettiste, comme nous


le verrons au ch. IV, n'admettait pas l'abandon de la quadruple
rime. « La jeune école, dit-il dans sa notice sur Baudelaire, se per-
met un grand nombre de sonnets libertins, et, nous l'avouons, cela
nous est particulièrement désagréable. Pourquoi, si l'on veut être
libre et arranger les rimes à sa guise, aller chercher une forme ri-
goureuse qui n'admet aucun écart, aucun caprice? L'irrégulier dans
le régulier, le manque de correspondance dans la symétrie, quoi de
plus illogique et de plus contrariant? Chaque infraction à la règle
nous inquiète comme une note douteuse ou fausse. Le sonnet est
une sorte de fugue poétique dont le thème doit passer et repasser
jusqu'à sa résolution par les formes voulues. Il faut donc se sou-
- .7 -

mettre absolument à ses lois, ou bien, si l'on trouve ces lois suran-
nées, pédantesques et gênantes, ne pas écrire de sonnets du tout. »
Cette conclusion est très-juste. Théophile Gautier aurait pu l'accen-
tuer en disant avec Menzini :

In questo di Procuste orrido letto


Chi ti sforza a giacer ?.

M. Esménard du Mazet, dans sa traduction partielle de Pétrarque,


s'est affranchi, comme Baudelaire, de l'harmonieuse sonnerie, et
naturellement il la condamne: « Dans toute autre pièce, dit-il, cette
répétition des mêmes rimes serait regardée comme un véritable dé-
faut; pourquoi donc ici serait-elle une beauté indispensable? »
L'auteur des Sonneurs de Sonnets, M. Alfred Delvau, s'extasie
aussi bien devant le sonnet qui ne sonne pas que devant celui qui
sonne. Il paraît qu'on peut avoir de l'esprit et du goût, sans se
douter, faute d'oreille, de la musique et des conditions essentielles
de ce petit poëme. Que dirais-tu, pauvre Pétrarque, si tu te voyais
en face de tels juges?
Théodore de Banville a dit du sonnet: « C'est plus qu'un doux
chant, c'est une musique. » Et Lamartine a loué en ces termes la
traduction d'un sonnet de Pétrarque : « C'est le sens, c'est le sen-

timent, c'est presque la musique du sonnet. »
Il ya donc dans ce genre de poésie une musique toute particulière,
produite par la répétition des rimes. Sans cette répétition, pas de
musique, pas de difficulté vaincue, pas de sonnet.

Si Voreille et l'esprit n'y trouvent mille appas, -


Ce sont quatorze vers, mais un sonnet, non pas.

Voilà ce que pensent les vrais connaisseurs. M. Paul Gaudin, à


qui appartiennent ces deux vers, traduction du vers latin de Guez
de Balzac: — Ni lectum legisse juvet, ni pruriat auris, — a
parfaitement senti et exprimé le mérite musical du sonnet :
—8 —

MJA.MVSIQUEDO SONNET

Oui, j'aime le Sonnet; je l'avoue, il me charme ;


Ce chant, si bien réglé pour l'oreille, me plaît :
C'est une Symphonie en vers, un tout complet,
Et sur lui la critique ébrèche en vain son arme.

Que lui faut-il pour thème? Un sourire, une larme,


Moins que rien. L'Allegro lance un premier couplet;
Puis la voix tombe et dort avec l'Andante; elle est
Comme un glas monotone et qui sonne l'alarme,

Mais soudain le Tercet, léger comme un oiseau,


Entraîne l'auditoire au son vif du Scherzo.
Il laisse en s'enfuyant la rime suspendue.

Et le Final, plaquant un magistral accord,


Jette, en un dernier trait, cette rime attendue.
L'air fini, votre cœur vibre longtemps encor.
PaulGaudin.

Voilà un sonnet qui sonne, un bon et véritable sonnet. Le second


quatrain répète les rimes du premier. Faute d'être rimés de cette
manière, les sonnets précédents ne sont que des simulacres de
sonnets.

Ainsi, quatorze vers séparés en deux quatrains et deux tercets, —


les huit vers des quatrains sonnant (c'est là l'essentiel et le difficile)
quatre fois sur la même rime masculine et quatre fois sur la même
rime féminine, les uns et les autres entremêlés avec ordre, —les six
vers des tercets sonnant sur trois rimes et quelquefois sur deux,
telles sont les règles suivies par Pétrarque et par les meilleurs son-
nettistes français (1).

(t) Voir &la fin du chapitre la note sur la disposition des rimes.
—9 —
Un poëto du XVIIe siècle les a gracieusement indiquées dans
une imitation de Lope de Véga, devenue classique (l) :

Doris, qui sçait qu'aux vers quelquefois je me plais,


Me demande un Sonnet, et je m'en desespère :
Quatorze vers, grand Dieu! le moyen de les faire !
En voilà cependant déjà, quatre de faits.
Je ne pouvois d'abord trouver de rimes; mais,
En faisant on apprend à se tirer d'affaire.
Poursuivons : les quatrains ne m'étonneront guère
Si du premier tercet je puis faire les frais.

Je commence au hazard et, si je ne m'abuse,


Je n'ai pas commencé sans l'aveu de ma muse,
Puisqu'en si peu de temps je m'en tire si net.
J'entame le second, et ma joye est extresme :
Car des vers commandez j'achève le treizième.
Comptez s'ils sont quatorze, et voilà le Sonnet.
Régnier-Desmarais.

Un poëte plus ancien avait donné de bons conseils sur le style du


sonnet:

Qui veut faire un sonnet et qui le veut bien faire,


Il faut que la matière excède l'ornement,
Serrant en peu d'espace un ample bastiment,
Où jusqu'au moindre clou tout y soit nécessaire.

Qu'un style figuré s'esloigne du vulgaire;


Pourtant je veux qu'il n'ait besoin de truchement,
Que l'ongle sur le vers coule facilement,
Le françois en soit pur, la ryme volontaire.

(1) Le sonnet de Lope de Véga a été imité en italien par Marino et en


anglais par Edwards.
- Io -
Qu'il contente toujours le docte et l'ignorant,
Estant salé partout de grâces, attirant
Les esprits à merveille et non point à risée.

A son propre sujet lié d'un ferme nœu,


Bref, que le chef, la queue et le point du milieu
Soient ourdis et tissus d'une mesme fusée.

PierrePoupo.

Un troisième poëte, mieux inspiré, a tracé aussi les règles du sonnet,


dans un bout-rimé dont les rimes avaient été données par La Motte.
Ces rimes ont cela de particulier qu'elles forment à elles seules un
sonnet complet: Voilà - Isabelle - la - belle. - Déjà- étincelle - sa-
prunelle. - Offre - coffre - plein. - Pucelle - soudain - chancelle.
Après prunelle il fallait une rime masculine, en bonne versification.

Veux-tu sçavoir les lois du Sonnet? Les VOILA


:
Il célèbre un héros ou bien une ISABELLE.
Deux quatrains, deux tercets: qu'on se repose LA!
Que le sujet soit un, que la rime soit BELLE!

Il faut dès le début qu'il attache DÉJÀ,


Et que jusqu'à la fin le génie ÉTINCELLE.
Que tout y soit raison; jadis on s'en pas SA;
Mais Phébus la chérit ainsi que sa - PRUNELLE.

Partout dans un beau choix que la nature s' OFFRE!


Que jamais un mot bas, tel que cuisine ou COFFRE,
N'avilisse le vers majestueux et PLEIN.

Le lecteur chaste y veut une muse PUCELLE.


Enfin qu'au dernier vers brille un éclat SOUDAIN,
Sans ce vain jeu de mots où le bon sens CHANCELLE.

On sait par cœur les vers de Boileau :


— 11 —
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre,
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille
La rime avec deux sons frappast huit fois l'oreille;
Et qu'ensuite six vers artistement rangez
Fussent en deux tercets par le sens partagez. (1)
Surtout de ce poëme il bannit la licence; (2)
Luy-mesme en mesura le nombre et la cadence;
Deffendit qu'un vers foibley pust jamais entrer,
Ny qu'un mot déjà mis osast s'y remontrer.
Du reste, il l'enrichit d'une beauté supresme,
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.
Mais en vain mille auteurs y pensent arriver,
Et cet heureux phénix est encore à trouver.
A peine dans Gombaud, Maynard et Malleville,
En peut-on admirer deux ou trois entre mille :
Le reste, aussi peu lu que ceux de Pelletier,
N'a fait de chez Sercy qu'un saut chez l'épicier.

Tout cela est très-bien dit, c'est la consécration des règles tradi-
tionnelles suivies par Pétrarque et les meilleurs sonnettistes. Mais il

(1)Boileau ne parle que du repos obligé après le premier tercet, parce que
le repos après chaque quatrain est de règle générale. Nombre de sonnets
modernes sont défectueux par l'oubli de ces repos.
(2) Parlicence Boileau entend ici les petits défauts de rhythmeet destyle
que l'on tolère dans les pièces de longue haleine, mais non dans celles de
quelques vers, et encore moins dans le sonnet qui tend à la beauté suprême.
Les imperfections de rhythme que l'on rencontre leplus fréquemmentsont:
— l'enjambement prosaïque, — l'assonance des rimes masculines et fémi-
nines,—l'assonance des rimes des quatrains avecceiles des tercets,—la
rime à l'hémistiche, - et l'assonance de l'hémisticheavec les rimes voisines.
Un sonnet, donné récemment commespécimen de l'ouvrage les Amoureux
du Livre, étale dans ses quatrains trois assonances d'hémistiche avec les
rimes des vers voisins. L'auteur est cependant l'un de nos habiles sonnet-
tistes, comme on le verra au chapitre V.
— 12 —
ne faut pas oublier que c'est un poëte qui parle. Ses paroles ne doi-
vent pas être prises à la lettre. La défense contenue dans ce vers:

Ny qu'un mot déjà mis osast s'y remontrer.

ne doit s'entendre que des mots répétés par négligence, sans agré-
ment ni nécessité. On compte dix fois Rome dans un vieux sonnet
qui ne manque pas de beauté :

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome,


Et rien de Rome en Rome n'aperçois ;
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruyne, et comme


Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proye au temps qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,


Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tybre seul qui vers la mer s'enfuit,

Reste de Rome. Ah! mondaine inconstance!


Ce qui est ferme est par le temps destruit,
Et ce qui fuyt au temps faict resistance,
Joachimdu Bellay.

Un sonnet de Benserade contient quatorze fois le mot bouche. La


répétition de Rome est un effet de style; celle de bouche est un jeu
d'esprit.
Bouche vermeille au doux sourire,
Bouche au parler délicieux,
Bouche qu'on ne sçauroit décrire,
Bouche d'un tour si gracieux ;
-13 -
Bouche que tout le monde admire,
Bouche -qui n'est que pour les Dieux,
Bouche qui dit ce qu'il faut dire,
Bouche qui dit moins que les yeux;

Bouche d'une si douce haleine,


Bouche de perles toute pleine,
Bouche enfin, sans tant biaiser,

Bouche, la merveille des bouches,


Bouche à donner de l'âme aux souches,
Bouche, le diray-je?. à baiser!
IsaacdeBenserade.

Voici un autre sonnet en vers anaphoriques (1), où le nom de Louis


est répété à chaque vers. Il est extrait du Mercure galant de 1701;
l'auteur est inconnu:

Louis Premier du nom fut un roy débonnaire.


Louis Second fut sage, héroïque et clément.
Louis Trois, quoyque jeune, estoit brave et prudent.
Louis Quatre eut le sort favorable et contraire.
Louis Cinq fut docile et n'eut point d'Adversaire.
Louis Six pour VEglise eut un zèle éclatant.
Louis Sept sur les flots fit pâlir le Croissant.
Louis Huit eut de Mars le parfait caractère.
Louis Neuf fut vaillant, sobre, chaste et pieux.
Louis Dix fit punir un Ministre odieux.
Louis Onze fut grave et rusé Politique.
Louis Douze eut du peuple et le cœur et la voix.
Louis Treize fut juste, intègre et magnifique,
Louis Quatorze seul vaut tous les autres Rois.

(t) Les vers sont dits anaphoriques lorsqu'ils commencent par le même mot.
— 14 —
Le sonnet suivant, malgré quelques mots répétés, ne laisse pas
que d'être un chef-d'œuvre de gracieuse ironie. On le lit dans le
premier numéro du Sonnettiste (5 juillet 1874) :

A VN ÉGOÏSTE.

Ce trésor précieux que votre voix réclame,


Parfois, j'ai souhaité le posséder pour vous;
Je voudrais vous aimer de cet amour de femme
Que Dieu fit si profond,, que l'on rêve si doux 1
Je voudrais vous aimer de cet amour de l'âme,
Le meilleur, le plus pur, lé plus noble de tous.
Pour vous je livrerais mon cœur à cette flamme
-
Qui divinise l'homme et rend le ciel jaloux.
Mais si, ne craignant rien, ni regrets, ni souffrance,
Ni le frivole adieu jeté par l'inconstance,
Enchaînée à vos pieds par un lien de feu,

Je devenais esclave et je vous faisais Dieu,


Pour tout ce dévouement, pour cet amour immense,
Vous que j'aimerais tant, m'aimeriez-vous un peu?
MmeEmilied'Aguilhon.

Boileau se serait condamné lui-même, s'il avait voulu défendre


absolument toute répétition de mots. Dans l'un des deux sonnets
qu'il a publiés, il a écrit trois fois le nom d'Iris, deux fois les verbes
aimer et brûler, trois fois le verbe perdre et deux fois le mot dou-
leur. On trouve aussi suite et suivie qui sont de la même famille :

SUR LA MORT D'UNE JEtKE PARENTE

Parmi les doux transports d'une amitié fidelle,


Je voyois près d'Iris couler mes heureux jours ;
Iris, que j'aime encore et que j'aimay tousjows,
Brusloit des mesmes feux dontje bruslois pour elle :
— 15 —

Quand, par l'ordre du ciel, une fièvre cruelle


M'enleva cet objet de mes tendres amours,
Et, de tous mes plaisirs interrompant le cours,
Me laissa de regrets une suite éternelle.

Ah1 qu'un si rude coup étonna mes esprits!


Que je versay de pleurs1 que je poussay de cris1
De combien de douleurs ma douleur fut suivie 1

Iris, tu fus alors moins à plaindre que moy;


Et, bien qu'un triste sort t'ait fait perdre la vie,
Hélas 1 en te perdant j'ay perdu plus que toy !
Boileau.

Les deux sonnets de Boileau manquent de naturel (1). Fussent-


ils meilleurs, ils ne vaudraient certes pas son Art poétique et son
Lutrin. Le vers proverbial :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.

est donc encore une exagération lyrique. Un sonnet sans défaut,


quoiqu'il ait l'avantage de la brièveté, ne peut pas plus aller de pair
avec un bon poëme, avec une bonne tragédie, qu'une miniature
avec un grand tableau ou qu'une chapelle avec une cathédrale. Mais
assurément c'est une très-belle chose qu'un beau sonnet. C'est un
chef-d'œuvre en petit, disait l'ancien Balzac. Tout le monde a lu
et admiré celui de des Barreaux, que Voltaire altribue à l'abbé de
Lavau :

Grand Dieu! tes jugements sont remplis d'équité:


Tousjours tu prends plaisir à nous estre propice;
Mais j'ay tant fait de mal que jamais ta bonté
Ne me pardonnera sans choquer ta justice.

(1) Tallemant des Réaux nous a conservé un troisième sonnet de Boileau,


qui vaut encore moins. V.Historiettes, tome X, p. 243,2e édition.
— 16 —

Oui, mon Dieu! la grandeur de mon impiété


Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice :
Ton intérest s'oppose à ma félicité,
Et ta clémence mesme attend que je périsse.

Contente ton désir, puisqu'il t'est glorieux;


Offense-toy des pleurs qui coulent de mes yeux;
Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre 1

J'adore, en périssant, la raison qui Vaigrit :


Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?

Jacquesde Vallée,seigneurdesBarreaux.

Jamais le repentir et la foi n'ont parlé un langage plus solennel,


plus pathétique. Depuis deux siècles, ce magnifique sonnet est cité
comme un modèle, malgré une légère imperfection : périsse et
périssant répétés par négligence. Il a eu cependant, et il a encore
ses détracteurs. Voltaire le trouvait aussi médiocre que fameux. La
Harpe, tout en reconnaissant qu'il « finit par une belle idée, rendue
par une belle image, » ajoutait qu'aux yeux des connaisseurs, il
renferme « des idées fausses ou trop répétées, de mauvaises rimes
et des expressions impropres. « Voici enfin un abbé Verniolles, qui
le proscrit de son Cours élémentaire de littérature, comme entaché
« de pensées injurieuses à la divinité. » Voltaire et La Harpe n'avaient
pas le sentiment de la beauté poétique du sonnet. Voltaire l'a prouvé
par les deux mauvais qu'il a faits. La Harpe le prouve aussi en di-
sant qu'il n'y a pas « de différence essentielle entre la tournure d'un
sonnet et celle des autres vers à rimes croisées. » Quant à l'abbé
Verniclles, il a pris trop à la lettre la rigueur que le poëte prête à
Dieu dans la ferveur de sa contrition. « Le poëte, dit M. Mennechet,
dut sa gloire à son repentir : ce sonnet, qui fut de sa part une sorte
d'expiation, est devenu son apothéose.»
Des Barreaux paraît avoir imité Gombaud et Philippe Des Portes.
— 17 —
Le sonnet de Gombaud sera cité plus loin. Celui de Des Portes qu'on
va lire, imité aussi de l'italien (de Molza),fut composé vers 1570,
un siècle avant le chef-d'œuvre de des Barreaux.

Hélas! si tu prens garde aux erreurs que j'ay faites,


Je l'advouë, ô Seigneur, mon martyre est bien doux;
Mais si le sang du Christ a satisfaict pour nous,
Tu décoches sur moy trop d'ardentes sagettes.

Que me demandes-tu ? mes œuvres imparfaites,


Au lieu de t'adoucir, aigriront ton courroux ;
Sois-moy donc pitoyable, ô Dieu, père de tous,
Car où pourray-je aller si plus tu me rejettes ?

D'esprit triste et confus, de misère accablé,


En horreur à moy-mesme, angoisseux et troublé,
Je me jette à tes piés; sois-moy doux et propice!
Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers,
Ou si tu les veux voir, voy-les teints et couvers
Du beau sang de ton Fils, ma grace et ma justice.

DesPortes.

L'allure majestueuse du sonnet se prête merveilleusement aux


sujets burlesques, en créant des contrastes comiques. Qui n'a pas ri
de la chute du sonnet de Scarron ?

Superbes monuments de l'orgueil des humains,


Pyramides, tombeaux dont la vaine structure
A tesmoigné que l'art, que l'adresse des mains,
Et l'assidu travail peut vaincre la nature!

Vieux palais ruinez, chefs-d'œuvre des Romains,


Et les derniers efforts de leur architecture,
Colysée, où souvent ces peuples inhumains
De s'entr'assassiner se donnoient tablature!
2
— 18 —
Par l'injure des ans vous estes abolis,
Ou du moins la pluspart vous estes démolis;
Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude.

Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir,


Dois-je trouver mauvais qu'un méchant pourpoint noir
Qui m'a duré deux ans soit percé par le coude?
Scarron.

Un poëte moderne, collaborateur du Sonnettiste, a très-bien


imité Scarron :
LE POÈTE

Le poëte s'en va, labourant les sillons


Où sont tombés les fils des divins bataillons,
Il va, malgré la foule aux critiques amères,
Et caresse toujours la croupe des chimères.

Oh! laissez-le passer, ce Rothschild en haillons,


Car il a dans ses mains des fleurs et des rayons!
Laissez-le vous chanter ces choses éphémères
Qui font rêver nos sœurs, qui font pleurer nos mères!
Il jette à tout venant les strophes de son cœur,
Il éblouit le monde avec son vers vainqueur;
C'est aux sources du Beau que son âme s'abreuve.

Il parle de Progrès, de Liberté, d'Amour ;


Il promet à chacun l'aube d'un meilleur jour.
— Oui! mais il a besoin d'une culotte neuve.
LouisColin.

La chute du sonnet de Regnard est encore plus inattendue :

Jardin délicieux, que l'art et la nature


S'efforcent d'enrichir par un concours égal,
Où cent jets d'eau divers, élançant leur cristal,
Des couleurs de l'iris retracent la peinture ;
— 19 —
Cabinets toujours verds, rustique architecture,
A qui jamais l'hiver ne peut faire de mal;
Qui, bordant à l'envi les rives d'un canal,
Répètent dans les eaux leur charmante figure:
Parterres enchantés, lauriers, myrtes, jasmins,
Que Flore prit plaisir de planter de ses mains,
Et qui font l'ornement de la saison nouvelle :
Dans le charmant (1) réduit de tant d'aimables lieux,
Moins faits pour les mortels qu'ils ne sont pour les Dieux,
Qu'il est doux à loisir de pousser une selle!
Regnard.
Pour ne pas laisser le lecteur sur cette profanation de la belle
nature, finissons le présent chapitre par un sonnet qui se joue ca-
pricieusement de la règle de Boileau, commentée tout à l'heure :

A MADAMED. P.
Un bon sonnet, Madame, est un problème ardu,
Si l'on veut de Boileau suivre l'art poétique.
Une règle surtout me paraît despotique :
C'est qu'un mot par deux fois ne puisse être entendu.
Or, pour vous rendre hommage autant qu'il vous est dû,
Il faudrait répéter, sans peur de la critique,
Les termes de charmant, gracieux, sympathique,
Qu'inspirent vos attraits à mon cœur éperdu
Oui, charmants sont vos yeux, charmant votre sourire :
Sympathique est votre âme; et l'on ne peut décrire
Votre taille et vos traits sans le mot gracieux.
Au diable donc Boileau! De sa règle assommante
Que l'on me blâme ou non d'être peu soucieux, ,.
Je veux vous dire encor que vous êtes charmante!
Ph. L. D.

(i) Cette épithète, répétée ici par négligence, va e retrouver quatre fois,
mais avec intention, dans le sonnet suivant.
— 20 —

DES RIMES.— V. page 8.


NOTE SURLA DISPOSITION

Les rimes peuvent être disposées régulièrement de quatre manières


différentes, savoir :
12 3 4
m f m f m f m
f
ture mant ture mant ture mant ture mant
mant ture mant ture mant ture ture mant
mant ture ture mant ture mant mant ture
ture mant mant tare mant ture mant ture

ture mant ture mant mant ture ture mant


mant ture mant ture ture mant ture mant
mant ture ture mant mant ture mant ture
ture mant mant ture ture mant mant ture

neur relle relie neur ture mant ture mant


neur relie neur relie neur relie ture mant
relie neur relie neur relie neur mant ture

deau tive neur relie neur relie ture mant


relie tive relie relle relie relie ture ture
deau neur neur neur neur neur mant mant

Le n° 1, à rimes serrées dans les quatrains, est le type par excel-


lence du sonnet régulier. Les quatrains à rimes croisées des n° 2 et 3
sont employés avec succès. Les quatrains à rimes plates du n° 4 sont
peu usités.
Théodore de Banville (Petit traité de Poésie) n'admet comme
le 1 f. C'est une erreur. Pétrarque, le souve-
régulier que type
rain maître, s'est servi plusieurs fois des rimes croisées dans ses
et il disposait de sept manières différentes les deux ou
quatrains,
trois rimes de ses tercets.
Sous les quatrains des nos 2,3 et 4 on met de préférence les tercets
— 21 —
du nC 1, dont l'allure est plus vive. Les tercets sur les mêmes rimes
que les quatrains sont monotones. Après la symphonie des quatrains,
il est bon que l'oreille entende d'autres sons.
Bien que le type n° 1 soit de tous points le meilleur, il ne faut pas
exclure les autres; aucun élément de variété ne doit être négligé dans
un recueil de sonnets.
Pour les tercets, la versification italienne autorise certains croise-
ments de rimes (V. ch. II et III, les sonnets italiens de P. des Vignes
et de Meziriac) que nos poëtes du XVIe siècle ont parfois imités (V.
ch. III, le sonnet de Louïze Labé et le premier de Baïf). Aujourd'hui
ces croisements ne sont plus permis. En versification française, deux
rimes, soit masculines, soit féminines, qui ne sonnent pas ensemble,
ne peuvent se toucher. A plus forte raison nous est-il défendu d'ali-
gner de suite trois rimes de même genre, ayant toutes trois une con-
sonnance différente. Si cela est encore licite chez les Italiens, c'est
qu'ils ne sont point tenus comme nous à l'alternance des rimes. Ils
ont, comme nous, la rime masculine (tronca), la rime féminine
(piana) et de plus que nous la rime archi-féminine (sdrucciola),
celle formée de mots dont l'accent se trouve sur l'antépénultième
syllabe. Mais ils sont libres de les employer à leur guise, et le plus
souvent ils écrivent avec la piana qui est la plus abondante.
CHAPITRE DEUXIÈME

OUiGINE DUSONNET.
ETHISTOIRE

Un vers d'une chanson de Thibaut, comte de Champagne :

Et maint sonnet et mainte recoirdie

a fait supposer à quelques érudits que le sonnet était d'origine fran-


çaise, et cette conjecture a été plusieurs fois reproduite.
Guillaume Colletet, dans son Traité du Sonnet (Paris, 1658),
cherche à prouver que nos poëtes français cultivaient ce genre de
poésie dès le XIe ou XIIe siècle.
Vauquelin de la Fresnaye avait émis la même opinion dans son
Art poétique, écrit sous Henri III :

Des Grecs et des Romains cet art renouvelé


Aux François les premiers ainsy fut révélé;
A leur exemple prist le bien disant Petrarque
De leurs graves sonnets l'ancienne remarque;
En recompense il faict memoire de Rembaud,
De Fouques, de Remon, de Hugues et d'Arnaud.
Mais il marcha si bien par cette vieille trace
Qu'il orna le sonnet de sa premiere grace :
Tant que l'Italien est estimé l'autheur
De ce dont le François est premier inventeur.

Ce premier inventeur serait, au dire de La Croix du Maine et de


du Verdier, le troubadour limousin Géraud de Borneilh, qui vivait
au XIIe siècle.
Le sicilien Scoppa, qui a publié en 1812 un gros traité de versi-
fication italienne et française, admet la chanson de Thibaut comme
une preuve positive en faveur de la France.
— 23 —
M. Delecluze (Poésie amoureuse) assure que Dante « adopta parmi
les formes usitées par les Provençaux, comme excellentes et légitimes,
la chanson, la ballade et le sonnet. »

L'abbé de Sade, auteur des Mémoires pour la vie de Pétrarque,


dit aussi que le sonnet nous vient des Provençaux, mais qu'il changea
plusieurs fois de forme. Le rondel de Charles d'Orléans ne serait-il
pas en effet une des formes primitives du sonnet?

Le temps a laissié son manteau


De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de brouderye,
De souleil luisant, cler et beau.
Il n'y a beste ne oyseau
Qu'en son jargon ne chante ou crye.
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.

Riviere, fontaine et ruisseau


Portent, en livrée jolie,
Goutes d'argent d'orfaverie.
Chascun s'abille de nouveau.
Le temps a laissié son manteau.

Répétons encore le deuxième vers, ce qui est possible dans la


plupart des pièces de ce genre, et nous aurons les deux tercets qui
complètent la coupe du sonnet:

Riviere, fontaine et ruisseau


Portent, en livrée jolie,
Goutes d'argent d'orfaverie.

Chascun s'abille de nouveau.


Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
— 24 —

Disposons symétriquement les rimes des quatrains, et substituons


des vers neufs aux vers répétés, le sonnet sera établi de tous points..
Du rondel de treize vers au sonnet de quatorze la distance, on le
voit, n'est pas grande.

D'autre part, Estienne Pasquier nous apprend, dans ses Recherches


sur la France, qu'anciennement le mot sonnet signifiait simplement
une petite chanson. Et, en effet, on le trouve avec cette signification
dans le Roman de la Rose:

Laiz d'amors et sonnez cortois


Chantoient en lor serventois.

M. Fauriel donne le même sens au sonnetto des Provençaux.


Si le sonnet a passé par la Provence et l'Italie pour nous revenir,
il est à croire que les Italiens ont achevé de lui donner sa forme
actuelle. Cette forme est attribuée à Guittone d'Arezzo, qui pour
cela est regardé comme l'inventeur du sonnet par quelques-uns de
ses compatriotes. Ce poëte' mourut en 1294.
Avant lui, des sonnets italiens furent composés: en 1245, par
Enzo, roi de Sardaigne; en 1230, par Gualbertino da Coderta et par
Guerzo di Montecanti. On cite même un sonnet fait en 1220 par P.
delle Vigne (Pierre des Vignes). Voici ce doyen des sonnets d'outre-
monts:
Peroch amore no se po vedere
E no si trata corporalemente,
Quanti ne son de si fole sapere
Che credono che amor sia niente!
Me poch aynore si faze sentere
Dentro dal cor signorezar la zente,
Molto mazorepresio de avere
Che sel vedesse vesibilemente :
Per la vertute de la calamita
Como lo ferro atrar non s? vede,
Ma si lo tira signorevolmente.
- 25 —
E questa cosa a credere me' nvita,
Che amore sia, e dame grande fede,
Che tutt or sia creduttu-fra la zente. (1)
Pierredes Vignes.

Le plus ancien sonnet que la France puisse citer, encore est-il


d'une authenticité douteuse, ne remonte qu'aux premières années
du XIVP.siècle. II est adressé à Robert, roi de Sicile et de Naples,
comte de Provence, qui régna de 1309a 1343. Jean de Nostre-Dame,
qui nous l'a conservé, le donne comme l'oeuvre du troubadour
Guilhem dels Amalrics:

Lou segnour Dieu t'exauce e touiour ty defenda


Alz malvais iours iroublaz, é ty mande secours!
Rey pouderouz (2), alqual lou poble ha son recours,
Apres Dieu que t'a fach, grand vencedour (3) ty renda !
Lou segnour que t'a fach, tas preguieras (4)entenda,
Fassa flourir ton nom tos temps mays en tas cours!
Puesques tu veyre (5)enpaxde tous iours lou long cours,
E que cl'un bout d'al monde à l'autre, aias la renda! (6)

Lous uns en kavals fiers, autres en granda armada,


En thesaurs infinis, en kauzas transitorias,
S'y fìzan totalement é y han esperanza :

(1) ParcA que l'amour ne se peut vo:r ni toucher corporellement, combien


de gens de fol savoir qui croient que l'amour n'est rien. — Mais puisqu'il se
fait sentir au fond ducoeur et nous maîtrise tous, on doit l'avoir en bien plus
grande estime que si on Ie voyait matériellement, —On ne voitpas l'aimant
qui par sa vertu attire le fer, et cependant il l'dttire d'une manière irrésis-
tible. — Puis, la raison qui m'invite à croire que l'amour existe, et qui me
donne une grande foi en lui, c'est que telle est la croyance populaire.
(2) Roi puissant.
(3) Vainqueur.
(4) Tea prières.
(5) Puisses-tu voir.
(6) Tu aies la seigneurie.
- 26 —
lVlays tu auras de Dieu d'excellentas victorias,
E tout ton poble aurà sa vollontat armada,
A touiour t'obezir, per ton asseguranza.
Guilhemdels Amalrics.

Il ne faut pas oublier que les poésies provençales ne nous sont


pas toutes parvenues, et que la Provence, en fait de rhythmes, fut
l'institutrice de l'Italie. L'admiration, que Dante et Pétrarque pro-
fessent pour les troubadours, nous permet de supposer que les Ita-
liens nous empruntèrent la forme du sonnet, d'autant qu'ils nous
empruntèrent parfois notre langage méridional. Raynouard a inséré
dans son Lexique roman un sonnet d'amour écrit en Provençal
par un Italien, Dante de Maiano, contemporain de Dante Alighieri.
Alfred de Vigny fait dériver le sonnet de l'octave du Tasse et du
tercet de Dante. Son opinion poétique ne peut être prise au sérieux;
mais elle fournit l'occasion de citer un des trois ou quatre sonnets
recueillis dans ses oeuvres posthumes :

A KVARISTEMOMLAV
PATV
Il est une contrée où la France est bacchante,
Où la liqueur de feu mûrit au grand soldi,
Où des volcans eteints fremit la cendre ardente,
Ou I'esprit des vins purs aux laves est pareil.

Là, près d'un chêne, assis sous la vigne pendante,


Des livres preferes j'assemble le conseil;
Là l'octave du Tasse et le tercet de Dante
Me chantent l'Angelus à l'heure du reveil.
De ces deux chants naquit le sonnet seculaire.
J'y pensais, comparant nos Français au Toscan,
Vos sonnets sont venus parler au solitaire.
Je les aime et les roule ainsi qu'un talisman,
Qu'on tourne dans ses doigts comme le doux rosaire,
Le chapelet sans fin du santon musulman,
Alfredde Vigny.
— 27 —

En somme, cette question d'origine est toujours dans les nuages.


M. Asselineau ne l'a pas eclaircic dans son Histoire- du Sonnet,
; ni M. Alfred Delvau dans ses Sonneurs de Sonnets
publiée en 1856
cdites en 1867; ni M. Paul Gaudin dans son livre Du Rondeau, du
Triolet, du Sonnet, mis au jour en 1870; ni M. Louis de Veyrières
dans sa Monographic du Sonnet, imprimée en 1869 et 1870. Et
adhuc sub judice lis est.

« Celuy qui premier aporta l'usage des sonnets, dit Pasquier, fut
le mesme du Bellay par une cinquantaine dont il nous fit present en
l'honneur de son Olive, lesquelz furent tres-favorablement receuz
p:r la France: Encore que je sache bien que Ronsard en une Elegie
qu'il adresse à Jean de la Peruse, au premier livre de ses poëmes,
l'attribue à Pontus de Thyard : mais il s'abuze et je m'en croy, pour
l'avoir veu et observé. L'Olive couroit par la France deux ans, voire
trois, avant les Erreurs amoureuses de Thyard. »

Le bibliographe Brunet donne la même date de 1549 à 1'Olive et


aux Erreurs amoureuses.
Un éditeur des oeuvres de Louize Labé croit que ce fut Mellin de
Saint Gelais qui fit goûter à la cour cette nouvelle forme poétique.
Cette opinion est partagée par M. Paul Gaudin, qui fait remarquer
que Mellin de Saint Gelais ecrivit ses premiers sonnets de 1525 à
1530.
L'initiative pourrait aussi appartenir à son contemporain Clément
Marot, qui s'est servi du moule de Pétrarque. Un de ses sonnets,
adressé au gouverneur de Lyon, le seigneur Trivulse, porte la date
de 1529. (V. l'édition de Pierre Jannet, tom. III, p. 59.) Le suivant
qui vaut mieux, n'est pas daté. Mais il doit ctre antérieur; car, en
1529, Marot, age de trente-quatre ans, n'écrivait plus de pièces
d'amour (V. la chronologie de ses oeuvres par Lenglet-Dufresnoy) :
- 28-

A DEIJX JEUNGS UOMMES


ESCRIVOYENT
QUI ASALOUENGE
Adoleseens, qui la peine avez prise
De m'enriehir de los non merité,
Pour, en louant, dire bien verité,
Laissez moy là, et louez moy Loyse.
C'est le doulx feu dont ma Muse est esprise ;
C'est de mes vers le droit but limite :
Haussez la done en toute extremité;
Car bien prisé me sens quand on la prise.
Et n'enquerez de quoy louer la faut :
Rien qu'amytié en elle ne deffault;
J'y ay trouve amytié à redire.
Mais, au surplus, escrivez hardiment
Ce que vouldrez: faillir aucunement
Vous ne sçauriez, si non de trop peu dire.
w ClementMarot.

Quoi qu'il en soit, il paraît que la vogue des sonnets date de la


publication de VOlive, dont le style était pour le temps d'une remar-
quable euphonie; Joachim du Bellay doit donc être considéré, suivant
l'expression de Pasquier, comme le premier sonneur de sonnets.
Ronsard, le prince des poëtes et la première étoile de la Pléïade
française dont du Bellay était la seconde, puis les autres membres
de la pléïade, Remi Belleau, Jodelle, Antoine de Baïf, Pontus de
Thyard, tous enfin sauf Jean Dorat qui n'écrivait qu'en grec ou en
latin, exercèrent leur muse à qui mieux mieux sur le nouveau
rhythme apporté d'Italie. Dès lors le sonnet prit une place impor-
tante dans la littérature (1). Les faveurs du public lui furent acquises

(1) On fit même dessonnets latins rimes. M. Paul Gaudin, p. 239, en cite
un de ce genre, place en tête des tragedies de Sénèque (édition de Leyde,
i678), par le célèbre savant hollandais, Hugo Grotius.
— 29 —

jusqu'à la fin du XVIIe siècle; mais il fut surtout florissant du temps


de Richelieu et de Louis XIV.
Alors un sonnet de tel ou tel auteur était un évènement à l'hôtel
Rambouillet. On se passionnait pour ou contre le sonnet de l'abbe
Godeau sur le Théâtre :

Le Théâtre jamais ne fut si glorieux.


Le jugement s'y joint à la magnificence;
Une règle sévère en bannit la licence,
Et rien n'y blesse plus ny l'esprit ny les yeux.

On y voit condamner les actes vicieux,


Malgré les vains efforts d'une injuste puissance;
On y voit à la fin couronner l'innocence
Et luire en sa faveur la justice des Cieux.

Mais en cette leçon si pompeuse et si vaine


Le profit est douteux-et la perte est certaine ;
Le remède y plaist moins que ne fait le poison :

Elle peut réformer un esprit idolâtre;


Mais, pour changer leurs mæurs et régler leur raison,
Les chrétiens ont l'Esglise et non pas le Théâtre.

L'abbéGodeau.

On lisait, quoique médiocre, le sonnet que Ménage avait glissé


parmi les madrigaux de la Guirlande de Julie :

A JULIE D'ANGENNES

Sous ces ombrages verds la Nymphe que j'adore,


Ce miracle d'amour, ce chef-d:ceuvre des Dieux,
Avecque tant d'éclat vient d'dblouir nos yeux
Que Zdphyre amoureux l'auroit prise pour Flore.
— 30 —
Son teint estoit plus beau que le teint de l'Aurore,
Ses yeux estoient plus vifs que le flambeau des deux :
Et sous ses nobles pas on voyoit en tous lieux
Les roses, les jasmins et les æillets esclore.

Vous qui pour sa Guirlande allez cueillant des fleurs,


Nourrissons d'Apollon, favoris des neuf Soeurs,
Ne les espargnez point pour un si bel ouvrage.

Venez de mille fleurs sa teste couronner.


Sous les pieds de Julie il en naist davantage
Que vos sçavantes mains n'en peuvent moissonner.
GillesMénage.

La cour et la ville se partageaient en deux camps, à l'occasion du


sonnet de Benserade sur Job et de celui de Voiture à Uranie. Cor-
neille s'écriait :

Dpmeurez en repos, Frondeurs et Mazarins,


Vous ne méritez pas de partager la France ;
Laissez-en tout Donneur aux partis d'importance
Qui mettent sur les rangs de plus nobles mutins.
Nos Uranins liguez contre nos Jobelins
Portent bien au combat une autre vehemence;
Et, s'il doit achever de mesme qu'il commence,
Ce sont Guelfes nouveaux et nouveaux Gibelins.

Vaine demangeaison de la guerre civile,


Qui partagiez naguère et la cour et la ville,
Et dont lapaix esteint les cuisantes douleurs ;

Que vous avez de peine à demeurer oisive,


Puisqu'aumesme momentqu'on voit bas lesFrondeurs,
Pour deux méchants sonnets on demande ; Qui vive!
P. Corncille.
— 31 -

La duchesse de Longueville, les marquises de Montausier et de


Sable étaient à la tête des Uranistes, tandis que le prince de Conti
était le chef des Jobistes. Voici les deux sonnets; c'est madame de
Longueville, elle-même, qui est célébrée dans le premier sous le nom
d'Uranie :
SONNET m CHAMM

Il faut fìnir mes jours en l'amour d'Uranie!


L'absence ny le temps ne m'en sçauroient guerir,
Et je ne voy plus rien qui me pust secourir,
Ny qui sceust r'appeler ma liberté bannie.
Dès long-temps je connois sa rigueur infinie!
Mais pensant aux beautez pour qui je dois perir,
Je benis mon martyre, et, content de mourir,
Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.

Quelquefois ma raison, par de foibles discours,


M'incite à la revolte, et me promet secours.
Mais lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle,

Après beaucoup de peine et d'efforts impuissans,


Elle dit qu'Uranie est seule aimable et belle,
Et m'y rengage plus, que ne font tous mes sens.

VincentVoiture.

SONNETDE JOB

Job, de mille tourmens atteint,


Vous rendra sa douleur connue.
Mais raisonnablement il craint
Que vous n'en soyez pas esrnue.
Vous verrez sa misere nue,
Il s'est luy-mesme icy depeint ;
Accoutumez-vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.
— 32 —

Quoiqu'il eust d'extresmes souffrances,


L'on voit aller des patiences
Plus loin que la sienne n'alla.

s S'il souffrit des maux incroyables,


Il s'en plaignit, il en parla.
J'en connois de plus miserables.
Isaacde Benserade.

Le prince de Conti résuma les opinions dans un quatrain :

Ces deux sonnets n'ont rien de comparable,


Pour en parler bien nettement :
Le grand est le plus admirable;
Le petit est le plus galant.

Corneille, dans un charmant sonnet, trancha la question de supé-


riorité en faveurde Benserade sans blesser Voiture. II se tira d'affaire
à la normande, dit M. Asselineau :

Deux sonnets partagent la ville,


Deux sonnets partagent la cour,
Et semblent vouloir à leur tour
Rallumer la guerre civile.
Le plus sot et le plus habile
En mettent leur avis au jour,
Et ce qu'on a pour eux d'amour
A plus d'un echauffe la bile.

Chacun en parle hautement,


Suivant son petit jugement,
Et, s'il y faut mesler le notre,
L'un est sans doute mieux resvé,
Mieux conduit et mieux achevé;
Mais je voudrois avoir fait Vautre.
P. Corncille.
— 33 —
<t 0 qu'il fait bon venir à propos! s'écrie La Harpe au sujet de
cette querelle littéraire, ô le bon temps que celui où la cour et la
ville, toutes les puissances, se divisaient pour deux sonnets! »

La Phèdre de Racine donna lieu à une autre querelle qui ne fit


pas moins de bruit. Les combattants se lancèrent trois sonnets à
pointes acerbes, que nous lirons au chapitre suivant. La ville et la
cour s'émurent de nouveau. Quelle gloire pour le sonnet! Mais ce
qui lui fit le plus d'honneur, c'est la fortune qu'il valut à quelques
sonnettistes.

Au dire de Balzac (VIIIe Entretien), le cardinal de Joyeuse payait


un sonnet avec une abbaye.
Mathurin Régnier disait de certain poëte :

Un autre, ambitieux pour les vers qu'il compose,


Quelque bon benefice en Vesprit se propose;
Et, dessus un cheval comme un singe attache.
Meditant un sonnet, medite un évesché,

LeSage, dans Gil Blas, disait qu'un poëte produit parle duc d'Albe.
ayant récité devant le roi un sonnet sur la naissance d'une infante,
fut gratifié d'une pension de cinq cents ducats.
Nous verrons tout à l'heure ce que valurenta Des Portes ses sonnets
en l'honneur de Diane et d'Hippolyte, et à Laugier de Porchères son
sonnet sur les yeux de Gabrielle d'Estree. (Jrombaud recevait de Marie
de Médicis une pension de douze cents écus pour son sonnet sur la
mort d'Henri IV; Richelieu donnait à Claude Achillini une chaîne
d'or de la valeur de mille écus pour un sonnet italien sur la prise de
la Rochelle; Anne d'Autriche gratifiait de mille écus le sonnet de
Jean de Mairet sur le traité de paix du 7 novembre 1659. Ces mille
écus vaudraient aujourd'hui plus de dix mille francs. Le sonnet était
bon; mais plus de sept cents francschaque vers, c'était un beau prix:
— 34-

1 I.A REVF.
POURLAPAlXGÉNÉRALE
165

Saeur et mere de Rois, si parfois mes escrit.s


Ont pu vous divertir d'agreables matieres,
Souffrez pour un instant le dessein que j'ay prls
De vous parler de sang, de morts, de cimetieres.

Mille sujets d'horreur, de plaintes et de CTi.'>


Ont reduit en desert des provinces entieres.
Et le Turc, qui s'appreste à faire encore pis,
De l'Europe chrestienne attaque les frontieres.

La paix est un thresor dont vos royalles mains


Peuvent, sans s'appauvrir, enrichir tant d'humains:
Mettez fin, grande Reyne, aux desordres du liìnndp:

Et la Reyne du ciel vous fera couronner


Des rayons immortels de cette paix profonde
Que le rnonde et les siens ne sgauroient vous donmji'.
Jean de Mairet.

Remarquons en passant que les faveurs princières ne sauraient,


elles seules, consacrer le talent poétique : II Après que les méchans
vers de Chérile furent récompensez si liberalement par Alexandre,
disait l'eveque d'Avranches, la postérité s'en rapporta-t-elle au juge-
ment capricieux de ce Prince? Non sans doute; elle trouva Cherile
mauvais poëte, et Alexandre mauvais juge de poesie. » Huetiana,
p. 91.
Plus qu'un exemple. Richelieu comblait de ses dons Le Koy de
Gomhervillequi a lui donnait dudieu » dans un sonnet emphatique.
comme, après tout, Virgile et Lucain en avaient donné à Auguste et
à Néron
— 35 —

Apres que ton grand cæur et ta haute sagesse


Ont travaille long-temps au bien de l'univers,
Tu suspends tes travaux et tes projets divers,
Et viens te reposer aux rives du Permesse : -

Là, tu répands sur nous l'immortelle richesse


Qui te couvre le front de lauriers toujours verds,
Et tu fais triompher notre scène et nos vers
De la scène et des vers de l'une et l'autre Grèce.

Invoque qui voudra comme un des Immortels


Ce fantosme à qui Delphe érigea des autels,
Et l'aille consulter sur les bords de son onde !

Pour moy, je ne tiens plus ce spectre pour un Dieu,


Et veux par mes escrits apprendre à tout le monde
Qu'il n'est d'autre Apollon que le grand Richelieu.
De Gomberville.

Après la flatterie écoutons la vérité, C'est Malleville, l'une des


victimes de Boileau, qui va nous la dire avec une dignité de langage
qui répond à la gravité de la pensée :

si n i. uort ne rh heliki'
16.2

Impuissantes grandeurs, foibles dieux de la terre,


X'eslevez plus au ciel vos triomphes divers;
La vertu des lauriers dont vous estes couverts,
Ne vous peut garantir des coups de son tonnerre.
Le ministre fameux que cette terre ensevre
Are temoigne que trop aux yeux de l'univers,
Que lapourpre est subjette k iinjure des vers.
Et que rtclat du monde est un éclat de rem*.

Ip
— 36-
Tous les astres veilloient au soin de sa grandeur,
Augmentoient tous les jours sapourpre et sa splendeur,
Et rendoient en tous lieux sa puissance célèbre.

Cependant sa puissance a trouve son écueil ;


Sa pompe n'est plus rien qu'une pompe funebre,
Et sa grandeur se borne à celle d'un cercueil.

Claudede Mallvillc.

II est regrettable que les rimes masculines des quatrains aient la


même consonnance que les féminines, et que l'auteur ait répété les
mots terre, pourpre et grandeur, Les répétitions de puissance et
pompe sont seules d'un bon effet.
Dans le beau temps des sonnets le public prodiguait volontiers son
admiration. Un sonnet de Gomberville, qui ne serait point une mer-
veille aujourd'hui, obtint alors une grande céIébrité, c'est celui

SUR LE SAINT SACREMENT

Tel qu'aux jours de ta chair tu parus sur la terre,


Tel montre-toi, grand Dieu, dans ce siècle effronte.
Où des hommes, armez contre la verite,
Osent impunement te declarer la guerre.

Tu t'ouvris un chemin au travers de la pierre,


Pour porter dans les Cieux ton corps ressuscité;
Romps cet autre tombeau, reprends ta majesté,
Et sors comme un soleil de cette urne de verre,

Illumine la terre aussi bien que les Cieux ;


En m'échauffant le coeur, esclaire-moy les yeux
Et ne sépare plus ta clarté de ta flamme.
- 37 —
Mais que dis-je? Seigneur, pardonne à mes transports:
C'est assez que la Foy montre aux yeux de mon ame
Cequ'un peu, de blancheur cacheaux yeux de mon corps.
DeGomberville.

L'histoire du sonnet, que nous venons d'effleurer, sera complétée


dans les chapitres suivants. Ajoutons seulement, pour clore celui-ci,
que le rhythme harmonieux de Pétrarque, après un siècle d'oubli, a
reparu avecl'Ecole romantique, et que, depuis quelques années: les
poëtes du midi lui ont créé deux organes speciaux de publicité : le
Sonnettiste et l'Almanack du Sonnet.
Le Sonnettiste, recueil bi-mensuel, fondé à Tarbes, en 1874, par
M. Victor Pujo, a prospéré sous sa direction, et vit encore.
L'Almanach du Sonnet, fondé à Aix, à la même époque, par M.
de Berlue-Pérussis, nous apporte, chaque printemps, un bouquet de
sonnets nouveaux, choisis avec goût et imprimés avec luxe.
Ainsi, le midi de la France, qui fut peut-être le berceau du sonnet,
qui ne cessade le eouronneraux JeuxFloraux, se passionne encore
pour son eu-Ite et sa gloire.
CHAPITRE TROISIÈME

SONNETS
DUXVIeET DUXYIICSIECLE

Desmilliers de sonnets sont tombésdans l'abîme de l'oubli, depuis


Clément Marot jusqu'à Emile Deschamps. Parmi ceux qui ont sur-
nagé, quelques-uns viennent d'être cités. Quelques autres encore
feront l'objet dece chapitre, qui sera divise en deux parties: XVI6
et XVlIe siècles.
XVIeSIECLE

Commençonspar Joachim du Bellay. Ses sonnets de la Fortune,


des Amis Emprunteurs, et du Petit Lyre ouvriront dignement cette
galerie de sonnets. Le premier exprime des idees justes avec une
précision harmonieuse. Le second donne avec franchise un bon con-
seil. Le troisième est un chant de nostalgie, un regret de la vie tran-
quille au milieu du tumulte de Rome:

SUR L& FOHTVIIE

Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune,


Puisque nul ne se peut de la bonne asseurer,
Et que de la mauvaise on peut bien espérer,
Estant son naturel de n'estre jamais une.
Le sage nocher craint la faveur de Neptune,
Sachant que le beau temps long temps ne peut durer:
Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer,
Que d'avoir tousjours peur de la mer importune?
Par la bonne fortune on se trouve abuse, »
Par la fortune adverse on devient plus rusé:
L'une esteint la vertu, l'autre Va faict paroistre.
— 39 —
L une trompe nos yeux d'un visage menteur ;
L'autre nous faicl l'amy cognoistre du flatteur,
Et si nous faict encore à nous-mesmes cognoistre.

I.KS AMI* ";.P.IJT";IJR!IIi

Qui est ami du cueuc est arni de la bourse,


Ce dira quelque honneste et hardi demandeur,
Qui de l'argent d'autruy liberal dépendeur.
Luy-mesme à l'hospital s'en va tout d'une course
Mais songe lk-dessus, qtiil n'est si vive source
Qu'on ne puisse épuiser, ni si riche presteur.
Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur,
Ayant affaire à flens qui n'ont point de ressource.

Gordes, si tu veux vivre heureusement Romain,


Sois large de faveur: mais garde que ta main
Ne soit à tout venant trop largement ouverte.

Par iun, on peut gagner mesme son ennemy:


Par I'autre, bien souvent on perd un bon amy:
Et quand on perd l'argent, c'est une double perte. J

<K I'I III I.vat:

lleureux qui, comme Ulysse, a faict un beau voyage.


Ou comme cestuy-là, qui conquit la toison,
Et puis est retourne, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aaÇJe!

ijuand reverray-je, hélas! de monpetit village


Fumer la cherninée, et en qttelle saison
Uoverray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province. et beaucoup d'avantage ?

(1) M. Petit-Senn a exprime laconiquement la même idée : « Lorsqu'un


ami voua demande de 1'argent, voyez lequel des deux vous voulez perdre. >
- 40 —
Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeux
-
Que des palais romains le front audacieux;
PILtS que le marbre dur me plaist Vardoise fìne :

Plus mon Loyre gaulois que le Tybre latin,


Plus mon petit Lyre que le mont Palatin,
Et plus que Vair marin la douceur angevine.
Joachimdu Bellay.

Melin cle Saini-Gelais a droit ici à la seconde place. Son sonnet,


faict après le sermon du jour de la Trinité à Esclairon, 1538,
contraste par son impiete avec sa profession ecclésiastique :

Je suis jaloux, je le veux confesser,


Non d'aultre amour qui mon cceur mette en crainte,
Mais des amys de la parole saincte
Pour qui j'ay vu ma Dame me laisser.

Je commençois à propos luy dresser


Du jeune Archer dont mon ame est atteintc,
Quand, s'esloignant de moy et de ma plainte,
A un prescheur elle alia s'adresser.

Qu'eusse-je faict, fors souffrir et me tairc?


11 devisa du celeste mystere
De trois en ung, et de la Passion ;
Mais je ne croy quelle y sceut Hen cot uprendre,
Quand l'union de deux ne sçait apprendrc.
Ny de ma Croix avoir compassion!
Melinde Saint-Gclais.

Pontus de Thyard, l'eveque-comte de Ohalon-sur-Saône, fut plus


réservé, même dans les Erreurs aiuoureuses de sa jeunessc. Son
invocation au sommeil est citée comme un de ses meilleurs sonnets,
quoiquc la disposition des rimes soit contraire aux règles actuclles :
— 41 —

n soiuior

Père du doux repos, Sommeil, pere du Songe,


Mainteuant que la nuict d'une grande ombre obscure
Faict à cet air serain, humide couverture,
Viens, Sommeil desiré, et dans mes yeux te plonge.
Ton absence, SormneiL, languissament allonge
Et me faict plus sentir la peine que j'endure.
Viens, Sommeil, l'assoupir, et la rendre moins dure ;
Viens abuzer mon mal de quelque doux mensonge.

Jà le muet Silence un esquadron conduit


De fantosmes ballans dessous Vaveugle nuiet;
Tu me dedaignes seul, qui te suis tant devot!

Viens, Sommeil desiré, m'environner la teste;


Car, d'un voeu non menteur, un bouquet je t'appreste
De ta chère morelle et de toncher pavot.
Jloutusde Tliyurd.

Depuis qu'on a repris gout à la lecture de nos anciens poëtes, on a


beaucoup admiré les sonnets de Ronsard. Les trois qu'on va lire sont
einpreints d'une grâce et d'une mélancolie charmantes. Le troisième
rappellc une des meilleures chansons de Béranger Vous vieillirez.
6 ma belle maîtresse.

AMOURSDE MARIE1'

Marie, lecez-vous, UOHSestes paresxeuse.


Jà, La gage alouette au del a fredonne,
Et jà le rossignol doucement jargonne.
Dessus l'cspine assis, sa complainte amour euse.

StLS! debout! allons voir l'herbellette perleuse


Et vostre beau rosier de boutons couronne,
Et DOSwillets mignons, auxquels aviez dnttup.
Hier au soir, de I'eau, d'une main si soigneusc.
- 42 —
Ilarsoir, en vous couchant, vous jurastes vos yeux
D'estre plus tost que moy ce matin esveillée:
Mais le dormir de l'aube, aux fìlles gracieux,

Vous tient d'undoux sommeil encor les yeux sillée.-


Çà, çà, que je l.es baise, et vostre beau tetin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.

CommeQnvoid sur la branche, au mois de rnltYJ la rose


En sa belle jeunesse en sa premiere fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube, de ses pleurs, au poinct dujour, l'arrose:
La Grâce dans sa feuille, et VAmour se repose
Ernbasmant les jardins et les arbres d'odeur :
Mais, battuë ou de pluie ou d'excessive ardeur.
Languissante, elle meurt feuille à feuille desclose.

Ainsy, en ta premiere et jeune nouveauté,


Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté.
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs,


Ce vase plein de laict, ce pannier plein de fteurs,
A fin que vif et mort ton corps ne soil que roses.

(AMOURS
D'HELENE)

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,


Assise auprès du feu, devisant et fìLant,
Direz, chantant mes vers en vous esrnerveillanl :
« Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle. •»
Lors, vous n'aurez servante oyant cette nouvelle.
Desjà sous le labeur a demy sommeillant.
Qui, au bruit de mon nom ne s'aille resveillanl,
Benissant vostre nom de louange immortelle.
- 43 —
Je seiay sous la. terre, et, fantosme sans os,
Par les ombres myrteux je prendray mon repos;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.


Vivez, si men erbyez; n'attendez à demain;
Cueillez des aujourd'huy les roses de la vie.
Pierrede Ronsard.

De tout temps les poëtes se sont plaints de l'abandon des muses.


Olivier de Magny, mort en 1560, exprimait ainsi son mecontente-
ment :
Je nc veuxplus, Bellay, travailler mes esprits
- Et veiller nuict et jour pour les lettres apprendre,
Et ne veux les beaux traicts dans les livres comprendre,
Mais plutost oublier ceux-la que j'ay compris.

Les sgavans aujourd'huy sont tous mis à mespris


Et les grands au sgavoir ne daignent plus attendre:
Les bouffons seulement ils se plaisent d'entendre
Et ceux qui font service au mestier de Cypris.

J'ay veu ce grand guerrier qui prestre ore veut vivre


Chasser un qui venoit luy presenter un livre,
A fin de retenir un bouffon près de luy:

Etse moquant de ceux qui se plaisent à lire.


Dire publiquement qu'un bouffon le faict rire,
Et qu'un homme sçavant ne luy donne qu'ennuy.
Olivierde Magny.

Parmi les sonnets d'Olivier de Magny 4 il en est un, dit Colletct,


qui passa pour un ouvrage si charmant et si beau qu'il n'y eut presque
point alors de curieux qui n'en chargeât ses tablettes ou sa memoire.
Voici ce sonnet qui est un dialogue entre l'autheur et Caron. 11
— 44-
— Holà! Caron! CaronI nautonier
infernal!
- Qui est cest importun
qui si presse m'appelle ?
— C'est l'esprit esplore d'un amoureux
fidelle,
Lequel, pour bien aimer, n'eut jamais que du mal.
— Que cherches-tu de moy? - Le
passage fatal.
-Qui est ton homicide? — 0 demande cruelle!
Amour m'a faict mourir. — Jamais dans ma nacelle
Nul subjet à VAmour je ne conduis à val.

- Eh I de grace, Caron, recoy-moy dans ta barque.


— ChercKe un autre nocher; car ny moy ny la
Parque
N'entreprendrons jamais sur le maistre des Dieux.
- J'iray donc maugré toy; car j'ay dedans mort ame
Tant de traicts amoureux et de larmes aux yeux,
Que je seray le fleuve et la barque et la rame.
Olivierde Magny.

Les meilleurs sonnets d'Olivier de Magny sont des sonnets d'a-


mour, plus ou moins folâtres. Sainte-Beuve en a donnó deux dans
son Tableau de la poesie française au XVIs siècle. On peut les-line
aussi dans les Poëtes français, ouvrage publiéen 1861-1862, sous la
direction de M. E. Crépet. Voici le meilleur

Je Vaime bien, pour ce qu'elle a les yeux


Et les sourcils de couleur toute noire.
Le teint de rose et l'estomac d'yvoire,
L'haleine douce et le ris gracieux.

Je l'aime bien pour son front spacieux,


Oil Vamour tient le siege de sa gloire.
Pour sa faconde et sa riche memoire
Et son esprit plus qu'autre industTieux.

Je l'aime bien pour ce qu'elle est humaiue.


Pour ce qu'elle est de sçavoir touie pleine
Et que son cueur d'avarice n'est poingt.
- 45 —
Mais qui me faict l'aimer d'une amour teller
C'est pour autant qu'ell' me tient bien en point
Et que je dors quand je veux avec elle.
Olivierde Magny.

Peu d'années après l'apparition de 1 'Olive de du Bellay et des


Erreurs amoureuses de Pontus de Thyard, Louize Labé, la belle
cordiere de Lyon, publiait (1555) ses oeuvres en prose et en vers, au
nombre desquelles se trouvent vingt-quatre sonnets qui ne manquent
pas de poésie. Voici le IXe; les tercets sont rimes à l'italienne; ce
mélange de rimes (rima atterzata) ne s'est pas acclimaté en France :
Tout aussi tost que je commence à prendre,
Dans ce mol lict le repos desiré,
Mon triste esprit hors de moy retiré
S'en va vers toy incontinent se rendre.
Lots rriest advis que dedans mon sein tendre
Je tiens le bien que j'ay tant aspiré,
Et pour lequel j'ay si haut soupire
Que de sanglots ay souvent cuide fendre.
0 doux sommeil, ô nuict à moy heureuse !
Plaisant repos plein de tranquillité,
Continuez toutes les nuicts mon songe :
Et si jamais ma poure ame amoureuse
Ne doibt avoir de bien en verité
Faictes au moins qu'elle en ait en mensonge.
I.ouf/.oLabi'

La même année 1555, Guillaume de la Tayssonnière, gentilhomme


Dombois, publiait dans un petit recueil (1) seize sonnets en l'hon-
neur de sa Divine. Voici le sixième

(t) Les Amoureuses Occupations de Guillaume de la Tayssonniere, D. de


Chanein, Lyon, 1555.- Un libraire de Bourg, M. Grandin, vient de nous
donner une nouveHe édition de cette rareté bibliographique.
— 46-
0 passion qui tourmente mon âme !
0 clur ennuy, o extreme soucyl
0 tans perdu, o aage r'acourcy !
0 chaude ardeur, o rigoureuse flamrne!

0 cceur cruel d'une si belle dame,


Jusques à quand me durera cecy?
Mourray-je point? faudra-t-il vivre ainsi
Sans mettre fin à l'ennuy qui m'entame?

Dieus de là hault disposans toutes choses,


Qui connaissés les pencées plus closes,
Faictes au moins de voz haus cieus plouvoir

Tant de pitie au cceur de ma Divine.


Que la rendant envers moi plus beninne,
Puissies en fin à maimer l'émouvoir.
G. de la Tayssonniere.

De gracieux détails ont fait vivre quelques poésies de Remy Bel-


leau et, entre autres, son sonnet des Abeilles, malgre sa ridicule mi-
gnardise. Une jolie femme serait peu flattée d'être prise pour une
fleur par des abeilles. On ne recherche pas les caresses de ces bes-
tioles.
Mouches qui magonnez les voustes encirees
De vos palais dores, et qui, des le matin,
Volez de mont en mont pour effleurer le thym,
Et suçoter des fleurs les odeurs savouries:

Dressez vos ailerons sur les lèvres sucrées


De ma belle maistresse, et, baisant son tetin,
Sur sa bouche pillez le plus riche butin
Quevous chargeates onc sur vos ailes dorocs.
Là trouverez un air embaume de senteurs,
Un lac comblé de miel, une moisson d'odeurs :
Muis gardez-vous aussi des embusches cruel les:
- 'II -
Car de sa bouche il sort un brasier allumé
Et de soupirs ardens un escadron arme;
Et. pour ce. gardez-vous de n'y brusler vos ailes-!

RemyBelleau.

Jacques Tahureau n'a pas été moins galant dans ses Sonnets, Odes
et Mignardises amoureuses de l'Admirée, publiés en 1554. Plu-
sieurs de ses sonnets sont écrits avec la liberté gauloise de l'époque.
Les deux qu'on va lire n'offenseront pas les oreilles délicates du
temps présent
I

Peintres, laissez, laissez vostre entreprise,


Si uous avez tant soit peu de raison :
Lequel de vous me peindroit la toison
Qui jusqu'aux piedz tant blondement se frise ?

Qui me peindroit la douce inignardise


De ces beaux ycux, l'apast de ma poison ?
Quel teinct rosin feroit comparaison
A ceste bouche, oil tant d'odeurs j'épttise ?

Bieu qu'un Appelle, ou un autre Eufranur.


leuze, Parrhase, ou un Timante encor,
Peussent revivre et voyr mon Angeleite,

Si ne pourroit leur blandissant pinceau


Representer au vif, dans un tableau,
De son beau corps lamoindre veinelette.

II
La moite nuict sa teste couronnoit
De mainte estoille au ciel resplendissanto,
El, mollement a nos yeux blandissante,
Apres la peine mi doux somme amennit:
- 48-
Le gresillon aux prez rejargonnoit,
Perçant, criard, d'une voix egrissante;
Et aux forests jaunement pallissante
D'un teint blafard la lune rayonnoit :

Quand j'apperçus ma Nymphette descendre


De son cheval pour à mon col se pendre,
Me caressant d'un baiser savoureux.
Devant le jour la nuict mesoit premiere, ,
Plus chere aussi l'ombre que la lurniere,
Puis qu'el' m'ha faict si content amoureux.
JacquesTahureau.

Le sonnet suivant est d'Etienne Pasquier. C'est une esquisse assez


pittoresque des ennuis de la vieillesse :
Le monde me deplaist; je vis de cette sorte
Que je ne fais meshtiy que tousser et cracker,
Que de fascher autruy et d'autruy me fascher :
Je ne supporte nul, et nul ne me supporte.
Un mal de corps je sens, un mal d'esprit je porte:
Foible de corps, je veux mais je ne puis marcher ;
Foible d'esprit, je n'ose à mon argent toucher:
Voila les beaux effects que la vieillesse apporie.
Oh! combien est heureux celuy qui, de ses ans
Jeune, ne passe point la fteur de son printemps!
Ou celuy qui venu sen retourne aussy vite!

Non, je m'abuse; ainçois ces maux ce sont appas


m Qui me feront un jour trouver doux mon trepas,
Quand au Ciel il plaira que ce monde je quitte.
EstieniiePasquicr.

Le même Pasquier a inséré dans ses Recherche de la France


deux sonnets curieux en vers rapportes.
— 49-
Le premier fut composé par Etienne Jodelle en l'honneur de sa
maîtresse qui portait le nom de Diane, c que les anciens poëtes di-
soient estre la Lune au ciel, Diane dedans les forests et Proserpine
aux Enfers. S'il vous plaist le considérer, vousy trouverez chaque
vers portant de son lez la rencontre de la Lune, Diane et Hécate par
tiers. »
Des astres, des forests et d'AcMron l'honneur,
Diane au monde haut, moyen et bas preside,
Et ses chevaux, ses chiens, ses Eumenides guide
Pour esclairer, chasser, donner mort et horreur.

Tel est le lustre grand, La chace et la frayeur


Qu'on sent sous ta beauté, claire, prompte, homicide,
Que le haut Jupiter, Phoebus et Pluton cuide
Son foudre moins porter, son air et sa terreur.

Ta beauté par ses raiz, par son ret, par la crainte


Rend Vame esprise, prise et au martyre estreinte;
Luy-moy,prend-moy, tien-moy, maishelas! ne me pers

Des flambeaux forts et griefs feux, fìlets et encombres:


Lune, Diane, Hécate, aux cieux, terre et enfers,
Ornant, questant, gesnantnosDieux, nous et nos ombres.

EstienneJodelle.

Le second, oeuvre du petit-fils de l'auteur des Recherches, ren-


chérit sur le précédent. « Et, parce que ce sonnet, dit Pasquier, est
le premier des nostres qui représente de son lez et de son long trois
visages, permettez que je le vous decouppe par forme d'une ana..
tomie. a

0 Amour, ô penser, o desir plein de flame,


Ton traict ton fol appast ta rigueur que je sens
Me blesse me nourrit conduit mes jeunes ans
A la mort aux douleurs au profond d'une lame.

4
— 50-

Injuste Amour,penser, desir, cours à Madame


Porte-luy loge-luy fay voir comme presens
A son coeur en Vesprit à mes yeux meurtrissans
Le mesme trait mes pleurs les feux que j'ay dans I ame :

Force fay consentir contrain sa resistance


Sa beauté son desdain et sa fiere constance
A plaindre à soupirer à soulager mes voeus,

Les torments les sanglots et les cruels suplices


Quej'ay que je chery que je tien pour delices
En aymant en pensant en desirant son mieux.
Pasquier (petitlils).
Estienne

fut encore On brisa les vers à la jonc-


Ce jeu d'esprit perfectionné.
deux de manière à produire deux séries de vers
tion des hémistiches,
de six syllabes ayant chacune un sens contraire à celui des alexan-
ce genre,
drins. Tabourot, seigneur des Accords, cite un sonnet de
lors du de l'Université de Paris avec les Jésuites :
composé procès

Soit du pape maudit qui hayt les Jésuites,


Celuy qui en eux croit soit mis en paradis!
A tous les diables soit qui brusle leurs escrits
Qui leur science suit acquiert de grands mérites.

En enfer soit conduit qui les nomme hypocrites


Qui pour saincts les reçoit ses pechez soient remis!
Soit chastié du foüet qui ne suit leurs advis
Qui sages nous les dit sont ames bien conduites.

Soit lie d'un licol qui les nomme meurtriers,


Soit pendu par le col qui dit qu'ils sont sorciers,
Qui adhère à leurs voeux ce sont ames divines.

Qui les honore tous ô qu'il est bien instruit,


Qui veut faire leurs coups que c'est un bel esprit,
0 qu'il est malheureux qui ne suit leurs doctrines!
— 51 —

Tahourot a fait Ie portrait suivant d'une vieille veuve :

Une vieille guenon, desja demy pourrie,


Qui n'a plus que trois dents, au reste les deux yeux
Comme une ruche à miel cirez et chassieux,
Qui tousjours de son nez distille une roupie;
Un visage ridé, la face cramoisie,
Un front demy pelé, la teste sans cheveux;
Elle se marche encor, et d'un port orgueilleux
Ose bien sottement faire encor la jolie.

Mais las! qui n'en riroit ? II y a bien plus fort :


Depuis un peu de temps que son mary est mort
Elle a haussé d'estat pour se montrer plus belle.

Pour le regard de qui? d'un gros vilain porcher,


Tellement que l'on dit, quand on la void marcher :
Vilaine dessous drap, par dessus Damoiselle.
Tabourot.

Passons vite à l'un des sonnets qu'il composa pour sa maîtresse :

A -'NGÉLIQIJE

Laodamie en regardant l'image


Et Ie pourtraict de son jà mort amant,
L'aimoit encor et monstroit en l'aimant,
Malgre la mort, son amoureux courage.
Que fit en fin ceste amante peu sage?
Elle pria les Dieux devotement
Qu'elle peust voir une fois seulpment
De son mary le vraij corps et vísage.
— 52-
Cela se fit et selon son desir
Elle le vid; mais du trop grand plaisir
Qu'elle receut, le touchant, tomba morte.
Je dis, voyant vostre image, à tous coups,
Que je voudrois ainsi mourir pour vous;
Mais je voudrois vous toucher d'autre sorte.
Tabourot.

Montaigne a recueilli dans ses Essais vingt-deux sonnets de son


ami Etienne de la Voici le XVe qui est un des meilleurs :
Bj^tie.
u

Ce n'est pas moy que l' on abuse ainsi;


Qua quelque enfant ses ruses on employe,
Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye ;
Je sçay aimer, je sçay hair aussi.

Contente toy de m'avoir jusqu'icy


Fermé les yeulx, il est temps que j'y voye ;
Et que meshuy las et honteux je soye
D'avoir mal mis mon temps et mon soucy,

Oserois-tu, m'ayant ainsi traicté,


Parler à moy jamais de fermete ?
Tu prends plaisir à ma douleur extreme.

Tu me deffends de sentir mon tourment,


Et si veulx bien que je meure en t'aimant.
Si je ne sens, comment veulx-tu que j'aime ?
De la BeaUe.
C:J: ;

Soffrey de Calignon, chancelier du roi de Navarre, n'est pas moins


ingénieux dans l'expression de sa tendresse :
— 53-

J'ay bayse des oeilletz tout fraichement cueillis;


J'ay des roses baysé, a vos levres pareilles ;
J'ay savouré le miel, ouvrage des abeilles;
J'ay fleuré mille foys l'aiglantine et le lis;
Mais les baysers succres de vos levres ravis
Passent de leurs douceurs les plus douces merveilles:
En baysant le coral de ces roses vermeilles,
Je ne sçay si je meur, et ne sçay si je vis.

Ha! Dieus, si vous sçavies les douces mignardises,


Le succre, les appas, les folatres feintises
De ces divins baysers, vous quitteries les Cieux !.

Caches les donc, Mignone, et bouchés ceste face,


Caches rnoy ces oeilletz, ces ris et ceste grace,
Car je ne veus avoir pour compagnons les Dieux.

de Calignon
Soffrey (1).

Citons encore une ingenieuse galanterie :

Francine, j'ay jure d'estre à jamais à toy;


J'ay jure par mes yeux, par mon cceur, par mon âme,
Qui languissent pour toy dans l'amoureuse flâme,
Et par tous les ennuis qu'ils soufrent de leur foy.
Mais tu t'en ris, mauvaise, et le deuil j'en reçoy ;
Mauvaise, tu t'en ris, te disant estre dame
De tout ce qu'ay jure, et tu me donnes blame
D'avoit en vain jure cequi n'est pas à moy.

(1) Ses poésies ont été mises au jour par M. Ie comte Douglas. 10.40
magnifique avec portrait et planches, Grenoble, 1874.
— 54 —
Au moins, Francine, au moins, si miens je nepuis dire
Ny mon coeur, ny mes yeux, ny mon ame, ny moy,
Puissé-je dire mien mon amoureux martire!
Au moins mespleurs soyent miens, mes soupirs,ma tristesse,
Pour te jurer par eux, d'inviolable foy,
Jamais ne te changer pour une autre maistresse.
AntoinedeBait

La grâce un peu maniérée de ces vers d'amour fera ressortir la


noble simplicité de l'épitaphe de François Olivier, chancelier de
France, par le même poëte :

Icy gist Olivier, honneur de la justice,


De qui le grave front, ceint de severité,
Fut l'appuy de vertu, de droit, de verité,
La ruine du faux, de l'injure et du vice;

Que nul vivant n'a vu corrompu d'avarice,


Dont faveur n'a jamais ebranlé l'équité,
Ny crainte d'unplus grand n'a fait qiCil ait quitté,
Pour luy complaire enrien, le du de son office.

Son corps qui fut icy, tant qu'il vit ce beau jour,
D'une ame tres divine honorable sejour,
Est demeuré dans terre; au ciel l'ame est allee.

Dites, o nobles cceurs qui sa mort soupircz,


Qu'Olivier se mourant, et vous ne mentirez,
Justice, avec son ame, au ciel est revolee.
deBaïf.
Antoine

Admirons aussi cette belle prière de Scèvole de Sainte-Marthe :

Seigneur, qui n'as bornó l'étendue infinie


Que de soy-mesme prend ton immortel pouvoir,
Tu peux, et je te pri' qu'il te plaise vouloir
De Charles, jeune d'ans, favoriser la vie.
— 55-

Garde son tendre corps de toute maladie;


Fais qu'heureux en ses faits, France le puisse voir;
Conduis son noble esprit, et luy fais concevoir
De noblement règner la genereuse envíe.

Fais que, de peu à peu en âge se haussant,


Il soit de plus en plus en honneur florissant,
Comme il en donne à tous un pouvoir manifesle.

Fais qu'en paix son royaume il gouverne ici-bas,


Et, quand il changera sa vie à son trépas,
Qu'il change son royaume au royaume célcste.
Seévole
de Sainte-Marthe.

César de Notre-Dame, fils du celebre astrologue, celebra la puis-


sance de Dieu dans un singulier sonnet:

Le tonnerre est sa voix, les esclairs ses regards,


Le vent son halenée, et la pluie ses larmes,
La tempête son ire, et la foudre ses armes,
Le nuagesa targe (bouclier), et la gresle ses dards ;
Les anges ses herauts, les Vertus ses soudards,
Les Demons ses bourreaux, et la Mer ses alarmes,
Les Puissances ses dues, les Throsnes ses gens-d'armcs,
Varc-en-ciel son guidon, les Cieuxses estendards.

La Lune est son fanal, le Soleil est sa torche,


Son palais VEmpyree, et l'Univers son porche,
La lumiere son tout, les tenebres son rien;

L' Eternité ses ans et l'lnfini sa lite,


L'Homme sa vive image et la terre son bien,
Le Paradis sa gloire, et l'Enfer sa justice.
Cesarde Notre-Damc.
— 56-
Jean Passerat va maintenant nous distraire avec sa boutade contre
les femmes:

LA FEIIME ET LE PBOCES

La femme et le procès sont deux choses semblables :


L'une parle toujours, l'autre n'est sans propos;
L'une aime à tracasser, l'autre hayt le repos;
Tous deux sont desguisez, tous deux impitoyatles.

Tous deux par beaux présens se rendent favorables;


Tous deux les supplians rongent jusques à l'os;
L'une est un profond gouffre, et l'autre est un chaos
Ou se brouille l'esprit des hommes miserables.

Tous deux,sans rien donner,prennent de toutes mains;


Tous deux en peu de temps ruynent les humains;
L'une attise le feu, l'autre allume les flammes;

L'une aime le débat et Vautre les discords.


Si Dieu doncques voulait faire de beaux accords,
II faudroit qu'aux procès il mariast les femmes.

JeanPasserat.

On a beau médire den femmes, on se contente peu de les adorer


en songe comme Amadis Jamin :

Sommeilleger, image deceptive,


Qui m'es un gain etperte en un moment,
Comme tu fais écouler promptement,
En t'écoulant, ma joie fugitive !

De tous amans, nul qui au monde vivc


Ne recevroit plus de contentement
Quefen reçoy si mon bien seulement
Ne s'envoloit d'une aile trop hastive.
— 57-

Endymion fut heureux un long temps


De prendre en songe infìni passe-temps,
Pensant tenir sa luisante déesse.

Je te demande en pareille langueur


Un pareil songe et pareille douceur :
L'ombre du bien n'est pas grande largesse.

AmadisJamin.

Revenons à Ia poésie sérieuse. Voici une éloquente apostrophe à


la France, qui laissait sommeiller sa gloire au milieu des discordes
civiles :

Du paresseux sommeil où tu gis endormie


Déjà par si long temps, ð France, esveille-toy ;
Respire dedaigneuse et tes offenses voy;
Ne sois point ton esclave et ta propre ennemie.

Reprends ta liberté, gueris ta maladie,


Et, ton antique honneur, ð France, ramentoy :
Legere desormais sans bien sgavoir pourquoy,
Dans un sentier battu ne donne à l'estourdie.

Si tu regardois bien les annales des rois,


Tu connoistrois avoir triomphe mille fois
De ceux qui veulent or amoindrir ta puissance.

Sans toy, qui contre toy depite ouvres le sein,


Ces ventres de harpie, amaigris par souffrancc
N'auroient jamais osci passer le Rhin germain.

de la Fresnay.
Vauquclin

De cet élan patriotique a la quenouille de Catherine des Roches la


transition est difficilc. Lc micux est de s'en passer. ,
— 58 —

A lU. QUENOILLE

Quenoille, mon soucy, je vous promets et jure


De vous aimer tousjours, et jamais ne changer
Vostre honneur domestic pour un bien estranger,
Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure.

Vousay ant au coste, je suis beaucoup plus seure


Que si ency e et papier se venoient arranger
Tout à l'entour de moy : car, pour me revenger,
Vous pouvez bien plustost repousser une injure.

Mais, quenoille, ma mie, il ne faut pas pourtant


Que, pour vous estimer et pour vous aimer tant,
Je délaisse de tout ceste honneste coutume

D'escrire quelquefois : en escrivant ainsy


J'escris de vos valeurs, quenoille, mon soucy,
Ayant dedans la main le fuzeau et la plume.
CatherinedesRoches.

Les dames des Roches (Magdeleine et Catherine sa fille) aimaient


et cultivaient les lettres. Leur salon était à Poitiers le rendez-vous
des beaux esprits, comme plus tard à Paris le salon de l'hôtel Ram-
bouillet. Pendant les grands jours de 1579, leur cour devint plus
nombreuse, et chaque admirateur de la belle Catherine lui paya son
tribut poétique; ce qui forma le recueil intitulé La Puce de MmcDes-
roches (réimprimé en 1872, cabinet du bibliophile). Qu'avait donc
fait cette puce pour inspirer tant de vers galants? Estienne Pasquier
va nous le dire dans son avis au lecteur :
« Quelque personage assez cognu [c'est lui-meme] se trouvant en
la ville de Poitiers durant les grans jours de l'an 1570 avecq'unc
dame d'honneur, l'une des plus doctes et sages que la France porte
(comme ses escrits peuvent tesmoigner), et belle en perfection, ainsi
— ãg -
comme il la gouvernoit, aperceut une Puce qui s'estoit venu camper
au beau milieu de son sein.
Au moien dequoy luy dit, par forme de risée, que vrayement il
estimoit ceste Puce la plus prudente et hardie que l'on eust sceu de-
sirer : prudente d'avoir entre toutes les parties de ceste dame choisi
ce beau lieu pour hebergement, et tres-hardie de s'estre mise en un
si beau jour. Et comme ce propos fut rejetté d'une bouche à autre
par une contention mignarde, finalement celuy qui estoit autheur de
la noise luy dit que, puisque ceste Puce avoit receu tant d'heur de
se repaître du sang d'elle, et d'estre reciproquement honorée de leurs
propos, elle meritoit encores d'estre enchassée dans leurs papiers. »
Philippe Des Portes, surnommé le Tibulle français, écrivit avec
plus de grace et de mélodie que ses contemporains. II a laissé des
poésies dont quelques-unes ont moins vieilli que celles de Malherbc.
On peut en juger par ce joli sonnet qui porte la date de 1575.

LE NOWE4IJ CCPIDOU

Ha! je vous entends bien; ces propos uracieux,


Ces regards derobez, cet aimable sourire,
Sans me les desehiffrer, je sçay qiCils veulent dire :
C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux,

Quand je compte mes ans, Tithon n'est pas si vicux,


Je ne suis desormais qiCune Alort qui respite;
Toutes fois vostre cceur de mon amour soupil'e,
Vous en faites la triste et vous plaignez des Dieux.

Le peintre estoit un sot, dont Vignorant caprice


Nous peignit Cupidon un enfant sans malice,
Garni d'arc et de traits, mais non d'accoutrements.

Il falloit pour carquois une bourse lui pendre,


Lhabiller de clinquant et lui faire repandre
Rubis à pleines mains, perles et diamants.
PhilippeDesPortes.
— 60 —
Henri IV gratifia Des Portes de trente mille livres pour ses deux
cent trente-trois sonnets à Diane et à Hippolyte.
Le fameux sonnet de Laugier de Porchères sur les yeux de Gabri-
elle d'Estrée fut payé quatorze cents livres et passa pour un chef-
d'oeuvre pendant plus de vingt ans. Le voici :

Ce ne sont pas des yeux, ce sont plûtost des Dieux;


lis ont dessus les rois la puissance absoluë ;
Dieux ? non! Ce sont des Cieux: ils ont la couleur bleue
Et le mouvement prompt comme celui des Cieux.

Cieux ? non! Mais deuxsoleils clairement radieux,


Dont les rayons brillants nous offusquent la vuë.
Soleils? non! Mais esclairs de puissance incognue1
Des fouldres de l'Amour signes presagieux.

Car s'ils estoient des Dieux feroient-ils tant de mal?


Si des Cieux, ils auroient leur mouvement egal.
Des soleils ? Ne se peut; le soleil est unique.

Esclairs ? non I car ceux-cy durent trop et trop clairs,


Toutes fois je les nomme, afin que je m'explique,
Des yeux, des Dieux, des Cieux, des soleils, des esclairs,

LaugierdePorchères.

Les jeux poétiques ne sont pas absolument condamnables. Ils


offrent une distraction à l'auteur comme au lecteur; mais il faut en
user avec une extrême modération, surtout dans le sonnet qui est
déjà par lui-mcme un tour de force, un lit de Procuste. Molière n'a
pas dédaigné de remplir les bouts rimés d'un sonnet comme nous Ic
verrons plus loin. M. Paul de Rességuier est parvenu à faire un
sonnet en vers d'une seule syllabe (V. chapitre V). L'auteur de ce
recueil est lui-même coupable de sonnets rondeaux, acrostiches, ser-
pentins.Il est naturellement porté à l'indulgcnce pour ces sortes
d'exercices littéraires. Aussi a-t-il reproduit avec plaisir les sonnets
— 61 —
curieux cités par Pasquier et Tabourot. Mais il est moins satisfait de
la merveille suivante. C'est un sonnet en vers fraternises : le dernier
mot de chaque vers est exactement répété au commencement du vers
suivant, ce qui devient bien vite d'une monotonie fatigante :

Falloit-il que le ciel me rendist amoureux,


Amoureux jouissant d'une beauté craintive,
Craintive à recevoir la douceur excessive,
Excessive au plaisir qui rend l'amant heureux!
Heureux si nous avions quelques paisibles lieux, ,
Lieux où plus seurement l'amy fidelle arrive,
Arrive sans soupçon de quelque ame attentive,
Attentive à vouloir nous surprendre tous deux !

Deux beaux amants d'accord qui s'en meurent d'envie,


D'envie leur amour sera tantost finie ;
Finie est La douceur que l'on ne peut plus voir,

Voir, entendre, sentir, parler, toucher encore;


Encore croy-je bien que je ne suis plus ore,
Ore que ma moitié est loin de mon pouvoir.
Le capitainePapillonde Lasplirisc
(1)

Ne quittons pas cependant ces prodiges de versification, sans don-


ner un coup d'oeil au sonnet que M. Asselineau nomme « le phénix,
Ie merle blanc de la poésie difficile et compliquée. » II l'a découvert
dans un manuscrit de Colletet : Vies des Poëtes françois. M. Louis
de Veyrières l'attribue à Jean de Schelandre.

(1)M.Paul Gaudin cite du même auteur un sonnet monosyllabique,c'est.


à-dire,compose d'alexandrins dans lesquela il n'entre quedos monosyllabes.
Rien de plus fastidieux.
— 62 —

SONNETEfllAIROSTICIIE
Croix
Mesostiche, deSt-Andrfe •
et Lozenge.

ANNE DE MONTA VT
DONTANT VNE AME

ADjuge à ma Cypris D' Amour la mere et dAme,

Non pOint la pomme d'Or Ou uN pareil bonNeur,


Ne rien d'iNa - Nimé Ni preseNt de seNteur :

En un auTel si beau Tout don vil Est infâme.

Donne,ô brAve pAssant, Autre Don tout De flame,

Et rieN de trop commuN Xi dE VexteriEur.

MeTs y pour l'adorer TeMps, travail, coswr et aMe,

Ou sVr tout n'y a pOint Vn plvs cher que le cOeur.

Nul vien Ne à semblaNt faux! Nostre baNde est saNs art.

Tel sous un fEinT discours Et re-cou-v-ErT de fard

Aborde A ces beAutés, A ceux JA l'on Adjouste :

l'aMour, Mes - Vrez vous au Mien;


XTousqVi feignez
E T sans doutE.
Tout hypocrite est traistre perira

DestOurNez Tout AmaNT qVi Ne vEut AyMer biEn;


A Ne feiNdrE UaymEr Mon cOeur moNTre LAroVTe.

se dessiner symé-
Le losange et la croix de St-André ne pouvaient
sur treize vers. L'auteur a complété son chef-d ceuvre
triquement que
de patience par deux vers au lieu d'un, afin de répéter l'anagramme
et le nom. Outre l'irrégularité dans le croisement des rimes (cæur
— 63 —
devait être avant âme), ce chef-d'oeuvre pèche donc contre la règle
des quatorze vers. Quelques Italiens se sont permis d'ajouter parfois
au sonnet un ou deux tercets supplémentaires. Mais Pétrarque, le
maitre sonneur par excellence, n'a jamais déshonoré les siens colla
coda.
Le lecteur préfèrera sans doute aux difficultes poétiques le sonnet
consacré par Agrippa d'Aubigné au chien Citron qui avait appartenu
à Henri IV.

LE CHIEN CITRON

Sire, vostre Citron, qui couchoit autrefois


Sur vostre lict sacre, couche ore sur la dure.
C'est ce fidelle chien qui apprit de nature
A faire des amys et des traistres le choix.

C'est luy qui les brigands effroyoit de sa voix,


Des dents les meurtriers. D'où vient done qxCil endure
La faim, le froid, les coups, les desdains et l'injure,
Payement coustumier du service des rois ?
Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agreable
Le fit cherir de tous; mais il fut redoutable
A vos haineux, aux siens par sa dextérité.

Courtisans, qui jettez vos desdaigneuses vuës


Sur ce chien delaissé, mort de faim par les rues,
Attendez ce loyer de la fidéHté.
Agrippad'Aubigne.

On reproche aux Italiens et même à Pétrarque de nous avoir com-


muniqué leur gout pour les concetti. Cette observation est, dans les
Cours de littérature, l'accompagnement obligé du sonnet qu'on va
lire et de celui de la Belle Matineuse, que nous donnerons tout-a-
l'heure. Les Italiens sont-ils les vrais coupables ? Que Gilles Durant
ait imité Pétrarque (sonnet CLXXXIII), Annibal Caro ou Catulle, son
-'64'
idée galante aurait-elle inspiré nombre de poëtes français, aurait-
elle fait la fortune de Malleville? aurait-elle été copiée, cent ans
après, par Eustachio Manfredi dans son fameux sonnet de Phyllis
(voirla traduction à l'Appendice), si la mignardise amoureuse n'était
pas de tous les pays?
Le sonnet de Gilles Durant, quoique moins célèbre que celui de
Malleville (ce dernier parut dans le bon temps) lui est peut-être su-
périeur. Rien de plus gracieux dans le genre madrigal que le tercet
final.
Je cheminay longtemps qu'il faisoit nuit encore,
Sous la brune lueur de l'astre clescroissant.
Mais, au sortir du bois, l'air devint blanchissant,
Et, me tournant tout court, je vis le beau bosphore.
Puis soudain devant moy, vers le rivage more
J'aperçus la beauté qui me rend languissant,
Du haut de sa fenestre à l'envi paroissant,
Qui luisoit pair à pair vis à vis de I'aurore.
ff
Je demeuray confus, voyant des deux costés
Reluire également deux égales clartés,
Deux aubes, ce sembloit, qui se faisoient la guerre.

Ce duel incertain fit douter à mes yeux


Si ma Charlotte estoit Vaurore de la terre,
Ou si l'aurore estoit la Charlotte des deux!
GillesDurant.

Passons du madrigal à l'épigramme. Le sonnet de du Bartas est


dirigé contre l'ordre social, mais ce n'est qu'un coup d'épingle. Vic-
tor Hugo lance des coups de boutoir.

Ce roc voustt par art, par nature ou par l'aage,


Ce roc de Taracon hébergea quelquefois
Les géants qui rouloient les montagnes de Foix,
Dont tant d'os excessifs rendentseur tesmoignage.
— 65-

Saturne, grand faucheur, temps constamment volage,


Qui changes à ton gré et les mceurs et les lois,
Non sans cause à deux fronts on t'a peint autrefois,
Car tout change sous toy, chaque heure, de visage.

Jadis les fiers brigands du pays plat bannis,


Des bourgades chasses, dans les villes punis,
Avoient tant seulement des grottes pour azyles.

Ores les innocens, peureux, se vont cacher


Ou sous un bois epais ou sur un creux rocher,
Et les plus grands voleurs commandent dans les villes.

Guillaume
deSallustedu Bartas.

L'épigramme suivante est moins sérieuse; c'est unevieille coquette


qui en fait les frais :

Lise se pare ainsi qu'une déesse,


Riche, pompeuse; et mesme les vendeurs,
Passementiers, orfevres et brodeurs,
Sont empesches pour l'orner de richesse.

Rien ne s'espargne afìn que sa vieillesse


Soit moins notoire aux jeunes demandeurs;
Tous les parfttms, les drogues, les odeurs
Flattent ses ans et montrent sa mollesse.
Elle a beau s'oindre, elle a beau se farder,
Friser ses poils, ses gestes mignarder,
Encor roit-on sa laideur et son age.

Elle esprendra quelque sot damoiseau;


Quant est de moy, vu son brave pennage,
J'aimerois mieux la plume que l'oiseau.
Jeande la Jessee.

5
— 66-
Pierre de Larivey, traducteur des Facétieuses Nuits de Strapa-
role, les a enrichies de soixante-douze énigmes-sonnets. La plupart
de ces énigmes sont à douhle sens. L'auteur débite d'énormes gail-
lardises sous le couvert d'un mot décent. L'équivoque de la suivante
est une des plus honnêtes; jugez des autres. Nous donnons cette pièce
à titre de spécimen; et, pour que le lecteur ne s'arrête pas au sens
apparent, nous le prévenons tout de suite qu'il s'agit simplement de
l'eau et du nageur. C'est l'eau qui parle :

EXICME

Chacun en pensera ce qu'il voudra penser,


Je suis vieille, ridée, inconstante et légère,
Mais toutesfois tant belle, aymable et familiere,
Qu'aucunement de moy l'on ne peut se passer.

Si quelque curieux, desirant m'embrasser,

Pierrede Larivey.

On peut encore classer au XVlesiècle deux charmants sonnets que


La Bruyère nous a conservés sous le nom de rondeaux, et qui sont
réellement des sonnets-rondeaux : sonnets par les deux quatrains

(1) Le tezte entier aux Notes, à la fin du volume.


— 67 —

sur deux rimes et les deux tercets qui caractérisent le sonnet, ron-
deaux par Je refrain ou répétition des premiers mots comme chute
après les quatrains et les tercets.
Les chercheurs de sonnets n'ont pas su découvrir ces deux-Ià, ou
du moins n'ont pas signalé la curieuse variété qu'ils constituent. M.
G. Servois, lui-même, qui a disserté sur ces deux pièces dans son
commentaire de La Bruyère, édition des Grands écrivains de la
France, n'a vu là que des rondeaux; et cependant la forme du son-
net est assez apparente par la disposition des vers en quatrains et en
tercets, respectée par les typographes.
Voici les deux sonnets-rondeaux, pastiches du vieux langage, at-
tribués à un évêque de Rieux par le Ménagiana, et cités tout au
long par La Bruyère à la fin de son XIVe chapitre :

[SONNETD'OGIER]

Bien à propos s'en vint-Ogier en France


Pour le païs de mescreans monder :
Jà n'est besoin de conter sa vaillance,
Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.

Or quand il eut tout rnis en assurance,


De voyager il voulut s'enharder;
En Paradis trouva l'eau de jouvanee,
Dont il se sceut de vieillesse engarcler
Bien à propos.

Puis par cette eau son corps tout decrepite


Transmué fut par maniere subitc
En jeune gars, frais gracieux et droit.
-
Grand dommage est que cecy soit sornettes :
Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,
A qui cette eau de jouvance viendroit
Bien à propos.
— 68-

[SONNETOf; R If HARD
]

De cettuy preux maints grands clercs ont escrit


Qu'oncques dangier n'étonne son courage
Abuse fut par Ie Malin Esprit,
Qu'il epousa sous feminin visage.
Si piteux cas à la fin decouvrit
Sans un seul brin de peur ny de dommage,
Dont grand renom par tout le monde acquit,
Si qu'on tenoit tres honneste langage
De cettuy preux.

Bien-tost après, fille de Roy s'éprit


De son amour, qui volontiers s'offrit
Au bon Richard en second mariage.

Done s'il vaut mieux de diable ou femme avoir,


Et qui des deux bruit plus en ménage,
Ceux qui voudront, si le pourront sgavoir
De cettuy preux.

XVIIe SIÈCLE

Enfin Malherbe vint. Sa venue profita peu au sonnet. Des


Yvetaux prétend que le sonnet lui profita, qu'il avait coutume de
demander Taumone, un sonnet à la main. C'est un méchant propos.
Malherbe n'a laissé que vingt-six sonnets; la plupart sont médic-
cres; quatre même ne sonnent pas. Voici celui qu'André Chénier
croyait le meilleur; il est, en effet, beaucoup au-dessus des autres ;
letour en est facile, la pensée agréable et les rimes fort belles :
— 69 —

[ioktaiheblb iij sans Jlmc D'IJ(:IIY.]


1608
Heauxet grands bastiments d'éternelle structure,
Superbes de matiere et d'ouvrages divers,
Qu le plus digne Roy qui soit en t'univers
Aux miracles de Vart fait céder la nature ;
Beau pare et bezuxjar dins qui dans vostre closture
Avez toûjours des fleurs et des ombrages verds,
lYon sans quelque demon qui défend aux hivers
D'en effacer jamais Vagreable peinture;

Lieux qui donnez aux cceurs tant d'aimables desirs.


Bois, fontaines, canaux, si, parmi vos plaisirs,
Mon humeur est chagrine et mon visage ti iste :

Ce n'est point qu'en effet vousn'ayez des appas;


Mais, quoy que vous ayez, vous n'avez pas Caliste,
Et moy je ne vois rien quand je ne la, vois pas.
Malherbe.

Malherbe vient de nous montrer les merveilles de Fontainebleau.


Nous allons voir la nature grandiose des Alpes dans un sonnet moins
harmonieux, mais beaucoup plus original :

l'amast ah desert
Ces vieux rochers tout nuds, glissant en précipice,
Ces chustes de torrents froissez de mille sauts,
Ces sommetsplus neigeux et ces monts les plus hauts
Ne sont que les portraits de mon cruel supplice.

Si ces rochers sont vieux, il faut que je vieillisse,


Lie par la constance aii milieu de mes maux;
S'ils sont nuds et sans fruit, sans fruit sont mes travaux,
bans qu'en eu.x mil rsnoir je retienne ou nourribse.
— 70 —
Et ces torrents rompus, sont-ce pas mes desseins ?
Ces neiges vos froideurs, ces grands monts vos dédains ?
Bref, ces déserts en tout à mon estre répondent.
Sinon que vos rigueurs plus malheureux me font :
Car d'en haut bien souvent quelques neiges se fondent,
Mais las! de vos froideurs pas une ne se fond.

Honorel'Urfé.

Honoré d'Urfé possédait en Bugey, à peu de distance des Alpes,


le marquisat de Virieu-Ie-Grand. C'est dans le château de ce nom,
aujourd'hui en ruine, qu'il écrivit une partie de VAstree. Diverses
poésies et divers sonnets sont insérés dans ce roman célèbre.
Une province voisine, la Bresse, donna naissanceà un autre poete,
Gaspard Bachet deMeziriac, qui fut l'un des hommes les plus savants
de son temps et l'un des premiers membres de l'Académie française.
II savait l'hébreu, le grec, le latin, l'italien, l'espagnol, et avait des
connaissances étendues en mathématiques. II a laissé des poésies
latines, françaises et italiennes. Pour ne parler que de ses sonnets, il
en composa plusieurs en français et vingt-quatre en italien. Voici le
xve, consacré à sa chambrette, dans laquelle il fut plus heureux que
l'amant de Laure dans la sienne (V. le sonnet cxcvin de Petrarque :

0 gentil cameretta, ovc pizì volte


Con sommo mio piacer mi fu conccsso
Mirar colei che m'invola a me stesso
E tien dal ciel tutte le gratie accolte:
Dove potei vedere in me rivolte
Quelle luci serene si d'appresso
Ch'appo di lor mi sembrarono spcsso,
In densa obscurita le stelle avolte:
Dove sentii quel fuvellar ch'avanza
Ognidolcezza, e'n mezzo al piantoelisc
Al qual si vogliapin turbato il rise:
— 71 —
Non si pareggi a te qualpiÚ felice
Loco qua giu si stima, o fida stanza,
Ch'a me gid fosti in terra un paradiso (1).
Bachetde Mcziriac.

Mathurin Régnier a écrit trois sonnets chrétiens. Le meilleur des


trois est un appel à la miséricorde divine; on ne le lira pas sans
émotion :

0 Dieu! si mes péchez irritent ta fureur,


Contrit, mome et dolent, j'espere en ta clémence;
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense,
Que ta grace y supplee et serve mon erreur !
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur ;
Et, ne voyant salut que par la. penitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s'ouvre à la repentance,
Et me hay tellement que je m'en fais horreur.

Je pleure le present, le passé je regrette.


Je crains à l'avenir ta faute que j'ay faite-;
Dans mes rebellions je lis ton jugement.

Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,


Comme de pere à fils uses-en doucement.
Si j'avois moins failly, moindre seroit ta grace.
Régnier.

(i) 0 gentille chambrette où plus d'une fois, avec un extrême plaisir, je


me sais permis d'admirer celle qui me ravit & moi-même et tient du ciel
toutes les grâces réunies;
Où j'ai pu voir tournés sur moi ces regards qui brillent si limpides que
piès d'eux les etoiles me semblèrent souvent couvertes d'obscurité;
Où j'ai oui ce parierdont ta douceur captive, et qui au milieu des larmes
arrache un sourireau cceur le plus troublé;
A toi n'est pas comparable le lieu d'icì-bas qu'on estime le plus heureux,
o fidele abri, qui fus déji pour rnoi un paradis sur terre.
— 72 —
Un poëte qui fut exclusivement religieux, J.-B. Chassignet, a
laisse plusieurs sonnets mélancoliques. Dans l'un d'eux, il compare
d'une manière saisissante la vie de l'homme à une rivière :

Assieds-toi sur le bord d'une ondante riviere,


Tu la verras fluer d'un perpétuel cours, -
Et, flots sur flots, roulant en mille et mille tours,
Descharger par les prés son humide carriere.
Mais tu ne verras rien de cette onde premiere
Qui naguere couloit; l'eau change tous les jours,
Tous les jours elle passe, et la nommons tousjours
Mesme fleuve et mesme eau d'une mesme maniere.

Ainsi l'homme varie, et ne sera demain


Telle, comme aujourd'huy, du pauvre corps humain
La. force que le temps abbrévie et consomme.

Le nom, sans varier; nous suit jusqu'au trépas


Et, combien qu'aujourd'huy celuy ne soy-je pas
Qui vivoit hier passe, tousjours mesme on me nomme.
Chassignet.

N'oublions pas le sonnet que la soeur de Pascal écrivit à l'âge de


treize ans. « En 1638, dit un biographe, le bruit de la grossesse •
d'Anne d'Autriche se répandit et mit en activité tous les rimeurs.
Jacqueline Pascal ne resta pas en arrière; elle composa comme les
autres son petit sonnet. » Pour la régularité le premier tercet devrait
commencer par un vers féminin.

SUB LA GROSSESSKD'ANNE D'AUTRICBE

Sus, resjouissons-nous, puisque nostre princesse


Après un si long temps rend nos vceux exaucez,
Et que nous connoissons que, par cettp grossesse,
Nos desplaisirs sont morts et nos malheurs cessez.
— 73 —
Que nos coeurs a-ce coup soient remplis d'allégresse
Puisque nos ennemis vont estre renversez,
Qu'un dauphin va porter dans leur sein la tristesse,
Et que tous leurs desseins s'en vont bouleversez.

François, payez vos voeux à la Divinité :


Ce cher dauphin, par vous si long-temps souhaité,
Contentera bien tost votre juste espérance.

Grand Dieu, je te conjure avec affection


De prendre nostre reine en ta protection,
Puisque la conserver c'est conserver 1a France.
JacquelinePascal.

a Elle écrivit aussi, continue le biographe, des stances Sur Ie


mouvement que la reine a senti de son enfant; c'était des sujets
bien delicats à traiter pour une si jeune fille, mais le xvne siècle etait
moins prude que le nôtre. »

Quelques sonnets de Gombaud, malgré le dedain de Boileau, ont


survécu. Voici celui qui parait imité de Des Portes et imité par des
Barreaux :
A DIEU

Le péché me surmonte, et ma peine est si grande,


Lorsque malyré muy-mesme, il triomphe de moy,
Que pour me retirer du gouffre où je me voy,
Je ne sçay quel hommage il faut que je te rende.

Je voudrois bien t'offrir ce que ta loy commande,


Des prieres, des voeux et des fruits de ma foy ;
Mais, voyant que mon cceur n'est pas digne de toy,
Je fais de mon Sauveur une éternelle offrande.

Reçois ton fils, 6 Pere, et regarde sa croix


Oil, prest à satisfaire à tout ce que je dois,
Il te fait de luy-mesme un sanglant sacrifice.
— 74 —
Et, puisqu'il a pour moy cet excès d'amitié,
Que d'estre incessamment l'objet de ta justice,
Je seray, s'il te plaist, l'objet de ta pitié.
, Ogierde Gombaud.

Jean de Schelandre va nous ramener a des idées moins graves


Dans une suite de sonnets, ce poëte célébra toutes les beautes de sa
maîtresse : le front, les yeux, les mains. et

LES PlEBS

C'est à ces pieds poupinement petits


Que je consacre, en dépit de l'envie,
Ma voix, mon luth, mon service et ma vie,
Pieds bien formez comme ceux de Téihis;

Pieds dessous qui les cceurs assujettis


Ne plaignent pas leur franchise asservie;
Bien qu'à mon ceilla vue en soit ravie,
Je les adore en leurs estuis gentils.

J'ai vu cent fois leurs voltes arrondies,


Leurs branles gais, leurs justes canaries
Rendre en un bal tout le monde estonné.

J'ai vu la fleur en la plaisne emaillee


Revivre mieux pour en estre foulee :
Seul dessous eux mon espoir est fané.
J. de Schelaudre.

Avec Racan nous allons changer de ton. Nous empruntons à ce


poëte un sonnet satirique :

Net'estonne, Darner, de voir la conscience,


L'honneur qu'on doit aux loix, la foy ni la raison,
Non plus que des habits qui sont hors de saison,
N'estre point approuvez parmi la bienseance.
- 75 —
Ne t'estonne de voir mepriser la science,
L'impiété partout -repandre son poison,
Et l'Etat, depitt contre sa guerison,
Ccmrir à sa ruine avec impatience.

Ne t'estonne de voir le vice revestu


Des mesmes ornements qui parent la vertu,
La richesse sans choix injustement éparse :

Si le monde fut pris des plus judicieux


Pour une cornédie au temps de nos ayeux,
Peut-estre qu'a present Von veut jouer la farce.
Le Misde Racan.

Théophile de Viau n'était pas toujours galant; voici ce qu'il dit à


une orgueilleuse :

Ton orgueil peut durer au plus deux ou trois ans.


Après, cette beauté ne sera plus si vive;
Tu verras que ta flamme alors sera tardice, -
Et que tu deviendras l'object des méclisans.

Tu seras le refus de tous les courtisans,


Les plus sots laisseront ta passion oysive,
Et les desirs honteux d'une amitie lascive
Tenteront un valet à force de presens.

Ta chercheras à qui te donner pour maistresse.


On craindra ton abord, on fuira ta caresse ;
Un chacun de partout te donnera congé.

Tu reviendras à moy, je n'en feray nul compte;


Tu pleureras d'amour, je riray de ta honte.
Lors tu senis punin, et je seray vengé.

de Viau.
Theophile
— 76 —
L'ordre chronologique amène ici le fameux sonnet de la Belle
Matineuse dont il a été question plus haut. La Harpe, tout en criti-
quant les hémistiches affranchi du sommeil, d'une haleine feconde
et l'article au du septième vers, tout en trouvant ce sonnet fort au-
dessous de sa réputation et entaché, par suite de l'influence italienne,
d'une comparaison usée de bonne heure, avoue cependant qu'il n'est
pas mal tourné, et que du temps de l'auteur il a pu faire illusion :

LA BELLE JIATMEISE

Le silence reynoit sur la terre et sur l'onde;


L'air devenoit serein et l'Olympe vermeil;
Et l'amoureux Zephyre, affranchy da sommeil,
Ressuscitoit les fleurs d'une haleine féconcle.

L'Aurore déployoit Vor de sa tresse blonde


Et semoit de rubis le chemin du soleil;
Enfìn ce dieu venoit au plus grand appareil
Qtdl soit jamais venu pour esclairer le monde :

Quand la jeune Phyllis au visage riant,


Sortant de son palais plus clair que VOrient,
Fit voir une lumiere et plus vive et plus belle.

Sacré flambeau du jour, n'en soyez point jalou.x,


Vous parustes alors aussi peu devant elle
Que les feux de la nuit avoient fait deuant vous.
Claudede Mallevillc.

Voifcui-c ne fut pas aussi heureux que Malleville en traitant le


même sujet; d'ailleurs sa Phyllis, qui faisait palir le soleil, pâlissait
elle-même devant sa célèbre Uranie :

Des portes du matin Uamante de Cephale


Ses roses espandoit dans le milieu des airs,
Et jettoit sur les Cieux nouvellement oucerts
Ces traits d'or et d'azur, qu'en naissant elle estale :
— 77 —
Quand la Nymphe divine, à mon repos fatale,
Apparut, et brilla de tant d'attraits divers,
Qu'il sembloit qu'elle seule esclairoit VUnivers,
Et remplissoit de feux la rive Orientale.

Le Soleil se hastant pour la gloire des Cieux,


Vint opposer sa fláme à l'éclat de ses yeux,
Et prit tous les rayons dont VOlympe se dore.

L'onde, la terre et l'air s'allumoient à Ventour :


Mais auprès de Philis on le prit pour VAurore,
Et l'on creut que Philis estoit l'Astre du jour.
VincentVoiture.

Voici maintenant, pour varier, une boutade contre les poëtes


buveurs d'eau :

En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau


Pour changer en beaux vers tes rimes imparfaites ;
Tu n'auras point l'ardeur des illustres poëtcs,
Si ton esprit d'oison se refroidit dans l'eau.

Va trinquer à longs traits de ce nectar nouveau


Que Lecormié recele en ses caves secrètes,
Si tu veux effacer ces antiques prophètes
Dont.le nom brille encor dans la nuit du tombeau.
Bien que les neuf Beautés des rives d'Hippoerène
Exaltent la vertu des eaux de leur fontaine,
Les fines, qu'elles sont, ne s'en abreuvent pas;
La, sous des lauriers verds ou plutost sous des treìlles,
Les tonneaux de vin grec echauffent leurs repas,
Et l'eau n'y rafraischit que le cul des bouteilles.
GnillaumeCullctLet.

Autre boutade de Charles Vion d'Alibray contre la gloire militaire :


— 78 —
Je ne vay point aux coups exposer ma bedaine,
Afoy qui ne suis connu ny d'Armand ny du Roy;
Je veux sçavoir combien un poltron comme moy
Peut vivre n'eslant point sotdat ny capitaine.

Je mourrois, s'il falloit qu'au milieu d'une plaine


Je fusse estropié de ce bras dont je boy;
Ne me conte done plus qu'on meurt autant chez soy,
A table, entre lespots, qu'ou ta valeur te mène.

Ne me conte done plus qu'en l'ardeur des combas


On se rend immortel par un noble trespas ;
Cela ne fera point que j'aille à Vescarmouche.

Je veux mourir entier, et sans gloire etsans nom,


Et croy rnoy, cher Clinclor, sije meurs par la bouche
Que ce ne sera pas par celle du canon.
CharlesVion,sieur d'Alibrav.

Pendantque nous sommes en belle humeur, citons un sonner


quasi burlesque de Saint-Amant :

I.ES CiOlftFRES

Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle,


Au profond de l'hyver, dans la salle aux fagots,
Git les chats, ruminant le langage des Goths,
Nous esclairent sans cesse en roixant la prunelle:

Hausser nostre chevet avec une escabelle,


Estre deux ans k jeun comme les escargots,
Rêver en grimagant ainsi que les magots,
Qui, baillans au soleil, se grattent sous l'aisselle ;
-
Mettre au lieu d'un ùonnet la coiffe d'un chapeau,
Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau
- Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;
— 79 —
Puis souffrir cent brocards d'un vieux hoste irrite,
Qui peut fournir à peine à la moindre depense :
C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité.
Saint-Amant.

On remarquera l'allure vive et facile du sonnet suivant :

II ne faut point tant de mystere;


Rompons, Iris, j'en suis d'accord.
Je vous aimois, vous m'aimiez fort;
Cela n'est plus, sortons d'affaire.

Un vieil amour ne sçauroit plaire ;


On voudroit déjà qu'il fust mort.
Quand il languit ou qu'il s'endort,
Il est permis de s'en defaire.

Ce n'est plus que dans les romans


Qu'on voit de fidelles amans;
L'inconstance est plus en usage.

Si je vous quitte le dernier,


N'en tirez pas grand avantage;
Je fus dégousté le premier.
Saint-Pavin.

L'épigramme du même poëte contre Boileau n'est pas moins leste


et mordante :

Sylvandre, monte sur Parnasse,


Avant que personne en sceut rien,
-
Trouva Regnier avec Horace
Et rechercha leur entretien.

Sans choix et de mauvaise grace,


Il pilla presque tout leur bien.
Il s'en servit avec audace
Et s'en para comme du sien.
- 80 —
Jaloux des plus fameux poëtes,
Dans ses satires indiscrètes
II choque leur gloire aujourdhuy
En vérité, je luy pardonne ;
S'il n'eust mal parlé de personne,
On rCeust jamais parlé de lHY.
Saint-Pavin.

Un sonnet qu'on lit toujours avec plaisir, c'est celui de Sarrazin


sur la coquetterie des femmes. On ne peut pas dire une malice avec
plus d'esprit :
EVE COQUETTE

Lorsqu'Adam vit cette jeune Beauté


Faite pour luy d'une main immortelle,
S'il l'aima fort, elle de son costé
(Dont bien nous prend) ne lui fut point eruelle.-
Cher Charleval, alors, en vérité,
Je crois qu'il fut une femme fidelle,
Mais comme quoy ne l'auroit-elle été ?
Elle n'avoit qu'un seul homme avec elle!
Or en cela nous nous trompons tous deux;
Car, bien qu'Adam fust jeune et vigoureux,
Bien fait de corps et d'esprit aaréable,
Elle airna mieux, pour s'en faire conter,
Prester Voreille aux fleurettes du Diaùle,
Que d'estre femme et ne pas cocqueter.
Sarrazin.

Charleval n'a pas la main aussi légòre lorsqu'il touche aux défauts
des femmes. Témoin son sonnet sur Livotine :
Quoy que Livotine vous die,
Ne faites point de fondement
Sur l'amitié d'une étourdie,
Sans honneur et sans jugement.
— 81 —
Sa langue a cette maladie
Qu'elle est toujours en mouvement,
Et son cceur de La perfidie
FaiL tout son divertissement.

Un méchant, s'il n'est sans prudence,


Jamais ne vous fera d'offense
Qu'il n'ait son profit pour objet.

Mais un esprit qui n'est pas sage


Vousoffensera sans sujet
Et contre son propre avantage.
Ch. de Charleval.

Réhabilitons les dames avec un beau sonnet de Guillaume de Bré-


beuf, traducteur de la Pharsale :

Ne verse point de pleurs sur cette sepulture;


Tu vois de Leonor le tombeau précieux,
Où gist de son beau corps la cendre toute pure ;
Mais sa rare vertu vit encore en ces lieux.

Avant que de payer les droits à la nature,


Son esprit s'élevant d'un vol audacieux,
Alloit au Createur unir la creature,
Et, marchant sur la terre, elle estoit dans les Cieux.

Les pauvres bien mieux qu'elle ont senty sa richesse ;


Ne chercher que Dieu seul fut sa seule allegresse,
Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.

Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte,


Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,
Croy qu'on commence à vivre en mourant de la sorte!
Guillaumede Brébeuf.

6
— 82 —
Nous arrivons au menuisier-poëte de Nevers. Sa modestie de
menuisier et son orgueil de poëte se révèlent dans les vers suivants
qui n'ont du sonnet que l'apparence; car les deux quatrains ne sont
pas rimes dans les règles :
Pourvu qu'en rabotant ma diligence apporte
De quoy faire rouler la course d'un vivant,
Je seray plus content à vivre de la sorte
Que si j'avois gagné tous les biens du Levant.
Je ne recherche point cet illustre avantage
De ceux qui tous les jours sont dans des differents,
A disputer Vhonneur d'un fameux parentage,
Comme si les humains n'estoient pas tous parents.

Qu'on sache que je suis d'une tige champestre,


Que mes predecesseurs menoient leurs brebis paistre,
Que la rusticité fit naistre mes ayeux;
Mais que j'ay ce bonheur, en ce siecle ou nous sommes,
Que, bien que je sois bas au langage des hommes,
Je parle quand je veux le langage des Dieux.
AdamBillaut.

II ya plus d'esprit et d'originalité dans le sonnet régulier du pji-


tissier Ragueneau :
A MAISTRE AMAMDILL."U'"

Je croyois estre seul entre les artisans


Qui fust favorise des dons de Calliope ;
Mais je me range, Adam, parmi tes partisans,
Et veux que mon rouleau le cède à ta varlope.

Je commence à connoistre, après plus de dix ans,


Que dessous moy Pegase est un cheval qui choppe;
Je vay donc mettre en paste et perdrix et faisans,
Et contre mon fourgon me noircir en Cyclope.
— 83-

Puisque c'est ton métier de fréquenter la cour,


Donne-moy tes outils pour echauffer mon four;
Je te laisse Ilippocrene et n'en veux boire goutte.

Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu :


Avecqueplus de bruit tu travailles sans doute;
Mais, pour moy, je travaille avecque plus de feu.
Ragueneau.

L'esprit ne manque pas non plus au sonnet de Tristan rHermite.


Vous rirez du bon mot de Neptune à la vue de Jupiter transformé
en taureau et enlevant Europe:

LE DAV1SSEIIESTD'EUROPE

Europe, s'appuyant d'une main sur la croupe,


Et se tenant de Vautre aux cornes du taureau,
Regardoit Ie rivage et reclamoit sa troupe,
Qui s'affligcoit de voir cet accident nouveau.

Tandis, iamoureux Dieu, qui brusloit dedans l'eau,


Fend son jaspe liquide et de ses pieds le coupe
Aussi legerement que peut faire un vaisseau,
Que le vent favorable a droitement en poupe.
Mais Neptune, envieux de ce ravissement,
Disoit par moquerie à ce lascif amant,
Dont l'impudique ardeur n'a jamais eu de bornes :

—Inconstant, qu'un ßujet ne sgauroit arrester,


Puisque malgre Junon tu veux avoir des cornes,
Que ne se résout-elle à t'en faire porter
Tristanl'Hermite.

Pellisson, l'historien de l'Academie, est coupable de la galanterie


suivante :
— 84 —

A DAPHNIS SCR SON MARtAttB


Un autre dépeindra dans de plus nobles vers
Les douceurs de tes feux et de ton hymenée,
Parlera des trésors dont ton ame est ornée
Et te couronnera de lauriers toujours verds.
Un autre donnera mille éloges divers
A la jeune Beaute qui fait ta destinée,
Et, l'ayant richement de gloire couronnée,
La montrera pompeuse aux yeux de VUnivers.

Moy, qui pour ces desseins n'ay pas assez d'haleine,


Pour peindre ton bonheur et sans art et sans peine,
J'en dis ce qu'en tous lieux on en dit aujourd'huy.

Daphnis est bien heureux; sa jeune Iris est telle


Que tout autre que luy seroit indigne d'elle,
Comme toute autre qiCelle est indigne de luy.
Pellisson.

Nous avons déjà vu que Ie grand Corneille ne dédaigna pas le son-


net. II en composa une quinzaine. Celui que lui inspira la mort de
Louis XIII fit beaucoup de bruit. Pour Ie comprendre, il faut se
rappeler que Richelieu, mort en 1642, faisait à Corneille une pen-
sion de cinq cents écus sur ses propres deniers.

ZMTAPME DE LOUS XIII


1643
Sous ce marbre repose un monarque sans vice
Dont la seule bonté déplut aux bons François :
Ses erreurs, ses écarts vinrent d'un mauvais choix
Dont il fut trop long temps innocemment complice.

L'ambition, l'orgueil, la haine, l'auarice,


Armez de son pouvoir, nous donnèrent des loix;
Et, bien qu'il fust en soy le plus juste des Rois,
Son regne fut toûjours celui de Vinjustice.
— 85-
Fier vainqueur au dehors, vil esclave en sa cour,
Son tyran et le nostre à peine perd le jour
Que jusques dans sa tombe il le force à le suivre :

Et par cet ascendant ses projets confondus,


Après trente-trois ans sur le throsne perdus,
Commençant à régner, il a cesse de vivre.
P. Corneille.

« Le sonnet, dit Voltaire, a des beautés; mais avouons que ce


n'était pas à un pensionnaire du cardinal à le faire, et qu'il ne fallait
ni lui prodiguer tant de louanges pendant sa vie, ni l'outrager après
sa mort. » Corneille avait oublié son quatrain :

QiCon parle mal ou bien du fameux cardinal,


Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien.
Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;
II m'a trop fait de mal pour en dire du bien.

Hâtons-nous de lire un léger madrigal du grave traducteur de


l'Imitation :
A MADAMEL. C. D. L.
Enlulenvoyant
unGALAND
(nœudderubans)
Au point où me reduit la distance des lieux,
Souffrez que ce galand vous porte mes hommages,
Comme si ses couleurs estoient autant d'images
De celle qu'en mon cceur je conserve le mieux.

Parez-en ce beau sein, ce chef-d'oeuvre des Cieux,


Cette honte des lys, cet aimant des courages,
Ce beau sein où Nature a mis tant d'avantages
Qu'il dérobe le cceur en surprenant les yeux.
II va mourir d'amour sur cette gorge nue;
Il en paslit déjà, sa vigueur diminue,
Et finit languissant en des traits effacés.
— 86-
Hélas I que de mortels lui vont porter ende,
Et voudroient en langueur finir ainsi leur vie
S'ils pouvoient en mourant estre si bien placés !
P. Corneille.

Pour admirer Corneille sans réserve, suivons-le sur la tombe de


Mmedu Chevreul :
EPtTAfME RE IllmcDU ( IIETREIL
Ne verse point de pleurs sur cette sepulture,
Passant; ce lit funèbre est un lit precieux
Où gist d'un corps tout pur la cendre toute pure ;
Mais le zèle du cceur vit encore en ces lieux.

Avant que de payer le droit de la nature,


Son ame, s'élevant au-delà de ses yeux,
Avoit au Createur uni la creature,
: Et, marchant sur la terre, elle estoit dans les Cieux.
Les pauvres bien mieux quelle onCsenty sa richesse,
L'humilite, la peine estoient son allegresse ;
Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.

Passant, qu'à son exemple un beau feu te transportc,


Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,
Croy qu'on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte!
P. Corneille.

Ce sonnet semble n'être qu'une variante de cclui de Brebeuf cité


plus haut. Corneille est-il le plagiaire de Brebeuf? Non, d'après les
dates de publication. Le sonnet de Corneille fut inséré dans la vie de
Mmede Chevreul, qui parut en 1655. Les Poésies diverses de Bre-
beuf ne furent publiées qu'en 1658.
Depuis quelques années, on a remis au jour et beaucoup admiré
le sonnet suivant. M. Louis de Veyrières l'attribue, d'après un ma-
nuscrit, au comte de Modène, a gentilhomme de la Comté d'Avi-
gnon. »
— 87 —

Quand le Sauveur souffroit pour tout le genre humain,


La Mort, en l' abordant au fort de son supplice,
Parut toute interdite, et retira sa main,
N'osant pas sur son maistre exercer son office.
Mais Jésus, en baissant la teste sur son sein,
Fit signe à l'implacable et sourde executrice
De n'avoir point d'égard au droit du souverain,
Et d'achever sans peur ce sanglant sacrifice.
La baj'bare obéit, et ce coup sans pareil
Fit trembler la nature et paslir Ie soleil,
Comme si de sa fin le monde eust este proche.
Tout frémit, tout s'esmut sur la terre et dans l'air,
Excepte le pecheur qui prit un cceur de roche
Quandles rochers sembloient en avoir un de chair.
Ctede Modene.

Après ces vers graves, on ne sera pas fâché de savoir quelle faveur
galante Mathieu de Montreuil obtint de son Iris :
Ne crains plus désormais, Tircis, que je soupire :
Mon bonheur a passé celui de mes rivaux.
J'ay bien des envieux, mais je n'ay point d'egaux ;
Et mon bien est si grand que je n'ose le dire.
Tu fus le confident de mon cruel martyre;
Sçache donc mes plaisirs puisque tu sçus mes maux.
Mon Iris, l'autre jour, paya tous les travaux
Que je souffris jamais sous son cruel empire.
La faveur que j'en eus eust contenté les Dieux
Elle eust charme les cceurs les plus ambitieux; :
J'en demeuray surpris, mon ame en fut ravie.
J'en retiendray toûjours et le temps et le lieu;
J'y songeray, Tircis, tout Ie temps de ma vie :
Elle me regarda quand je luy dis adieu.
H. de Montreuil.
— 88 —
Jean Henault ou plutôt Hesnault, que Boileau maltraita, s'est illus-
tré par son sonnet sur l'Avorton et par un autre contre Colbert.
Le premier a le tort de n'etre pas un sonnet (les quatrains sont en
vers boîteux sur quatre rimes au lieu de deux) et, de plus, il pèche
par une recherche d'antithèses qui ferait envie à Victor Hugo:
) SUR L'AVOKTON
Toi qui meurs avant que de naistre,
Assemblage confus de I'estre et du néant,
Triste avorton, informe enfant,
Rebut du neant et de l'estre.
Toi que l'amour fit par un crime
Et que l'honneur défait par un crime à son tour,
Funeste ouvrage de l'amour,
De Vhonneur funeste victime;
Donne fin aux remords par qui tu t'es vengé,
Et, du fond du néant ou je t'ay replongé,
N'entretiens plus Vhorreur dont ma faute est suivie.
Deux tyrans opposez ont décidé ton sort :
L'amour, malgré l'honneur, t'a fait donner La vie;
L'honneur, malgré l'amour, t'a fait donner la mort.
JeanHesnault.

Le second est une satire injuste contre Colbert. Mais l'auteur dé-
fendait son bienfaiteur Fouquet dont il partagea la disgrâce; c'est là
son excuse:
Ministre avare et lasche, esclave malheureux,
Qui gemis sous le poids des affaires publiques,
Victime devouee aux chagrins politiques,
Fantosme revere sous un titre onéreux !
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux !
Contemple de Fouquet les funestes reliques,
Et, tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques,
Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux.
- 89 —
II part plus d'un revers des mains de la fortune;
Sa chute quelque jour te peut estre commune;
Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monte.

Cesse donc d 'animer un prince à son supplice,


Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.
JeanHesnault.

Un sonnet de l'abbé Cotin est resté célèbre, c'est celui que Molière
a si drôlement disséqué dans les Femmes savantes :

AMme DE LONGIIEVILLE
Apresent duchesse
(1659) deNemours,
sursafUvre
quarte.
Vostre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement
Et de loger superbemenl
Vostre plus cruelle ennemie.

Faites-la sortir, quoy qu'on die,


De vostre riche appartement
Oil cette ingrate insolemment
Attaque vostre belle vie.

Quoy! sans respecter vostre rana,


Elle se prend a vostre sang
Et nuit et jour vous fait outrage!

Si vous la conduisez aux bains,


Sans la marchander davantage,
Noyez-la de vos propres rnains.
L'abbéCotin.

Cet abbé, tympanisé par Molière et Boileau, n'est pas aussi mau-
vais poëte qu'on pouvait le croire. C'est lui qui composa cet ingé.
nieux quatrain :
— 90-
Philis s'est rendue à ma foi.
Qu'eut-elle fait pour sa défense ?
Nous n'étions que nous trois: elle, l'Amour et moi,
Et VAmourfut d'intelligence.

Nous avons sous les yeux son Recueil des Enigmes de ce temps,
édition de 1638. La plupart empruntent la forme du sonnet et ne sont
pas sans mérite. Quand on aura le mot de la suivante, on lui trou-
vera del'esprit et de la finesse.Ce mot,vous le rencontrerez plus loin,
à la dixième rime des trois sonnets échangés entre MmeDeshoulières,
le duc de Nevers et les amis de Racine :

ENIGHE

Tandis que deux voisins sans se joindre vesquirent,


Tous deux également de tous furent aimez;
Tous deux, enflez d'orgueil et de grace animez,
Partagerent entr'eux tout Vhonneur qiCils acquirent.

Tous deux avoient quinze ans à Vheure qu'ils nasquirent.


Sur un moule tous deux sembloient estre formez.
L'un Vautre ils se fugoient de depit enflamez,
L'un, à l'autre enviant les conquestes qu'ils fìrent.

Bien qu'un Prince passast ils ne s'esbranloient point.


Mais enfin leur orgueil s'enfla jusqu'a ce point
Que leur triste union commença de paroistre.
IIs se baiserent tant qu'ils en fìrent pitié.
L'amour de tous nasquit de leur inimitie,
Et de leur union le mespris vint a naistre.
L'ilbbéCotin.

L'auteur du Misanthrope a mis dans la bouche d'Oronte, pour lc


rendre ridicule, un mauvais sonnet qui ne sonne pas. Mais il en a
fait un autre qui est excellent ;
— 91 —

A .11. I,%MOTim-LE-VAYEB
Surla mortdesunfi's,—1664.
Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts ;
Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extresme ;
Et, lorsque pour toujours on perd ce que tu perds,
La Sagesse, croy-moy, peut pleurer elle-mesme.

On se propose à tort ceni preceptes divers


Pour vouloir, d'un ceil sec, voir mourir ce qu'on aime;
Ueffort en est bay bare aux yeux de l'univers,
Et c'est brutalite plus que vertu supresrne.

On sçait bien que les pleurs ne ramèneront pas


Ce cher fìls que Venleve un imprevu trepas;
Mais la perte, par là, n'en est pas moins cruelle.

Ses vertus de chacun le faisoient reverer;


II auoit le cceur grand, l'esprit beau, Came belle;
Et ce sont des subjets à toujours le pleurer.
Xulière.

Ce n'est pas tout, Molière, Ie grand Moliere, le premier de nos


auteurs comiques, a fait aussi, comme nous I'avons dit plus haut.
un sonnet bout-rime. Oui, vraiment, il s'est permis ce futile tour de
force et n'a pas cru sa dignité compromise. Ce fut, dit-on. le prince
de Condé, qui lui imposa le sujet du Del air sur ces rimes bizarres :

SURLE DEL AIR

Que vousm'embarrassez avecvostre grenouille,


Qui traine à ses talons le doux mot d' hypocras!
Je hais des bouts-rinwz le pueril fatras,
Et tiens qu'il vaudroit mieux fìler une quenouille.
La gloire du bel air n'a rien qui me chatouille,
Vous m'assommez Vesprit avec un gros platras :
Et je tiens heureux ceux qui sont morts à Coutras,
Voyant tout le papier qu'en sonnets l'on barbouillc.
— 92-

M'accable de rechef la. liaine du cagot,


Plus meschant mille fois que n'est un vieux magot,
Plûtost qu'un bout-rimé me fasse entrer en danse!

Je vous le chante clair comme un chardonneret,


Au bout de l'univers je fuis dans une manse.
Adieu, grand prince, adieu; tenez-vous guilleret.
Moliere.

Madame de Motteville nous a conservé dans ses Mémoires un beau


sonnet. « L'eveque de Comminges, de la maison de Choiseul (Gilbert
de Choiseul) fit ce sonnet, dit-elle, à Saint-Denis, sur la pompe fu-
nèbre de la Reine, mère du Roi, Anne d'Autriche, quand on jeta
avec elle dans le tombeau les insignes de sa royauté. »

L'ÉLOQUEXCEDES TOMBES ROYALES


1666

Superbes monuments d'une grandeur passée,


Vous voilà descendus du trône au monument:
Que reste-t-il de vous dans ce grand changement ?
Qu'un triste souvenir d'une gloire effacée.

Mortels, dont la fortune est toujours balancée,


Et qui des ris aux pleurs passez en un moment,
Si vous voulez sortir de vostre égarement,
Que ce terrible objet frappe vostre pensée!
Anne vivoit hier, et cette Majeste
Qui régnoit sur les cceurs par sa rare bonté,
Dans ces antres sacrés n'est plus qu'un peu de cendre.

Orateurs, taisez-vousl Cette foule de rois


Qui sont ici comme elle et sans force et sans voix,
Font moins de bruit que vous, mais se font mieux entendre.
Gilbertde Choiseul.
— 93-

Revenons aux bouts rimes pour faire connaissance avec deux


sonnets des mieux réussis en ce genre.
Le premier, rapporté par Ménage, fut composé en 1683 surla perte
d'un chat; toutes les rimes sont des noms de villes ou de provinces :

LE CHAT PERUtI
Aimable Iris, honneur et fleur de la Bourgogne,
Vous pleurez vostre chat, plus que nous Philippsbourg;
Et, fussiez-oous, je pense, au fond de la Gascogne,
On entendroit de la vos cris jusqua Fribourg.
Sa peau fut à vos yeux fourrure de Pologne;
On eust chassé pour luy Tìti (1) du Luxembourg.
II feroit I ornement d'un couvent de Cologne.
Mais quoy! Vonvous Va pris? Vona bien pris Strasbourg.
D'aller pour une perte, Iris, comme la Sienne
Se percer sottement la gorge d une Vienne (épée),
II faudroit que l'vn eust la cervelle à l' Anvers.
Chez moy,le plus beau chat,je vous le dis,ma Bonne,
Vaut moins que ne vaudroit une orange à Narbonne,
Et qu'un verre commun ne se vend à Nevers.

Le second, de MmeDeshoulières, décrit les vertus de l'or avec jus-


tesse et esprit:
L'or
Ce metal précieux, cette fatale pluie,
Qui vainquit Danae pour vaincreI' univers,
Par luy les grands secrets sont souvent découverts,
Et l'on ne répancl pas de larmes qiCil n essuie.
Il sembleque sans luy tout le bonheur vous fuie;
Les plus grandes cites deviennent des déscrts;
Les lieux les plus char mants sont pour nous des enfers;
Enfìn tout nous deplaist, nous choque et nous ennuie.

(1) Chien de MII d'Orléans.


— 94-
Il faut, pour en avoir, ramper comme un Iézard.
Pour les plus grands defauts c'est un excellent- fard.
Il peut en un moment illustrer la canaille.
Il donne de Vesprit au plus lourd animal;
II peut forcer un mur, gagner une bataille;
Mais il ne fait jamais tant de bien que de mal.
Mme
Deshoulieres.

MmeDeshoulieres est accusée d'avoir fait le sonnet suivant sur Ia


tragédie de Phèdre de Racine:

SUB PUÈURE DE RACIHE


Dans un fauteuil dore, Phèdre, tremblante et blesme,
Dit des vers où d'abord personne n'entend rien;
Sa nourrice lui fait un sermon très chrestien
Contre Vaffveux destin d'attenter sur soy-mesme.

Hippolyte la hait presqu autant qu'elle l'aime;


Rien ne change son coeur ni son chaste maintien,
Sa nourrice l'accuse, elle s'en punit bien;
Thésée a pour son fils une rigueur extresme.

Une grosse Aricie, au cuir rouge, aux crins blonds,


N'est la que pour montrer deux énormes t.
Que, malgre sa froideur, Hippolyte idolâtre;
II meurt enfin, traisné par ses coursiers ingrats,
Et Phèdre, apres avoir pris de la mort-aux-rats,
Vient en se confessant mourir sur le théâtre.
MmeDeshoulières.

11faut dire, pour la justification de cette dame, que Racine avait


attaqué dans un sonnet sa tragédie de Genséric, attribute au due de
Nevers:
— 95-

SVR LA Tn.GÉD'E DE GENSÉRIC


La jeune Eudoxe est une bonne enfant,
La vieille Eudoxe une franche diablesse,
Et Genséric un roy fourbe et mechant,
Digne héros d'une mechante pièce.
Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent,
Et Sophronie en vain pour luy s'empresse;
Hunneric est un homme indifferent,
Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.
Et sur le tout le sujet est traite
Dieu sçait comment! Auteur de quality
Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
C'est fort bien fait de se cacher ainsi;
Mais, pour agir, en personne bien sage,
II nous falloj cacher la piece aussi.
J. Racine.

Les amis de Racine supposèrent que le duc de Nevers, auteur


présumé de Genseric, était aussi l'auteur du sonnet de MmeDeshou-
lières; ils répondirent par le suivant sur les mêmes rimes:
Dans un palais doré Damon, jaloux et blesme.
Fait des vers ou jamais personne n'entend rien.
11 n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrèstien,
Et souvent pour rimer il s'enferme luy-mesme.
La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.
Il a d'un franc poete et ['ail' et le maintien,
II veut juger de tout, et n'enjuge pas bien.
11a pour le phebus une tendresse extresme.
Une sceur vagabonde (1), aux crins plus noirs que blonds,
Va par tout l'univers promener deux t.
Dont, malgre son pays, Damon est idolâtre.

(i) Hoitense hnciDi. épouse du due de la Meillerai


— 96-
II se tue à rimer pour des lecteurs ingrats.
L'Enéide, à son goust, est de la mort-aux-rats ;
Et, selon luy, Pradon est le roy du théâtre.
Amisde Racine.

Le due de Nevers se crut attaqué par Racine et Boileau, et les


menaça du bâton dans le sonnet suivant toujours sur les memes
rimes :

Racine et Despréaux, l'air triste et le teint blesme,


Viennent demander grâce et ne confessent rien;
II faut leur pardonner parce qu'on est chrestien,
Mais on sçait ce qu'on doit au public, à soy-mesme.

Dimon, pour l'intérest de cette sceur qu'il aime


Doit de ces scélérats chastier le maintien; -
Car il seroit blasmé de tous les gens de bien,
S'il ne punissoit pas leur insolence extresme.

Ce fut une Furie aux crins plus noirs que blonds,


Qui leur pressa, du pus de ses affreux t. ,
Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolàtte.

Vous en serez punis, satiriques ingrats,


Non pas en trahison, ou par la mort-aux-rats,
Mais à coups de baston donnes en plein théâtre.
Le ducde Nevers.

II se trouva que ni Racine, ni Boileau n'étaient coupables du


sonnet, qui était Toeuvre commune de cinq personnages : Ie chevalier
de Nantouillet, le comte de Fieque, les marquis de Manicamp et
d'Effiat, et M. de Guilleragues.
Pendant que nous sommes sous l'impression de la liberté de lan-
gage du XVIIe siècle, signalons aux amateurs un petit sonnet folâtre,
très-lestement tourné, qui se trouve dans VHistoire comique de
Francion par Ch. Sorel sieurde Souvigny,p. 209de l'edition de 1858.
— 97-
Racine n'a fait que deux sonnets. II nous reste à citer Ie meilleur,
qui ne vaut pas toutefois celui attribué à MmeDeshoulières. C'est la
critique de la Troade de Pradon :

SUR LA TROADE DE PBADOX

D'un crespe noir Hécube embéguinée


Lamente, pleure et grimace toujours;
Dames en deuil courent à son secours;
Oncques ne fut plus lugubre journée.

Ulysse vient, fait nargue à l'Hyménée,


Le cceur feru de nouvelles amours.
Pyrrhus et luy font de vaillants discours;
Mais aux discours leur vaillance est bornée.

Après cela, plus que confusion :


Tant il n'en fut dans la grande Ilion,
Lors de la nuit aux Troyens si fatale.

En vain Baron attend le brouhaha;


Point n'oseroit en faire la cabale :
Un chacun baille, et s'endort ou s'en va.
J. Racine.

Ecoutez, Mesdemoiselles, le précieux conseil que va vous donner


MlleAnne de la Vigne, la jeune amie de la vieille Magdeleine de
Scudéry :
LA PASSION VAINCUE
La bergère Liris, sur le bord de la Seine,
Se plaignoit l'autre jour d'un volage berger :
It Apres tant de serments peux-tu rompre ta chaîne;
« Perfide, disoit-elle, oses-tu bien changer?

« Puisqu'au mépris des Dieux, tu peux te dégager,


« Que ta flamme est esteintp^tyrm^k onte certaine,
a Sur moy-mesme de toi^ir^yyHe vengert
« Et ces flots finiront moitsCmour et in&ipeine! »
7
-98 -
A ces mots, resolue à se précipiter,
Elle hasta ses pas, et, sans plus consulter,
Elle alloit satisfaire une fatale envie;

Mais bien-tost s'effrayant des horreurs de la mort :


« Je suis folle, dit-elle, en s'éloignant du bord,
« Il est tant de bergers, et je n'ay qu'une vie! a
Annedela Vigne.

Et vous, hommes graves, reflechissez avec Saint-Evremond a notre


pauvre nature humaine; et voyez dans Ie sentiment de notre fai-
blesse, dans notre aspiration à une condition parfaite, l'indice de Ia
vie future :

Nature, enseigne-moi par quel bizarre effort


Nostre a me, hors de nous, est quelquefois ravie ;
Dis-nous comme à nos corps elle-mesme asservie,
S'agite, s'assoupit, se réveille, s'endort!
Les moindres animaux, plus heureux dans leur sort,
Vivent innocemment, sans crainte et sans envie,
Exempts de mille soins qui traversent la vie,
Et de mille frayeurs que nous donne la mort.

Un melange incertain d'esprit et de matiere,


Nous fait vivre avec trop ou trop peu de lumiere,
Pour sçavoir justement et nos biens et nos maux.

Change l'état douteux dans lequel tu nous ranges,


Nature! élève-nous à la clarté des anges,
Ou nous abaisse au sens des simples animaux.
Saint-Evremond.

C'est ce dernier parti qu'avait pris Ia nature à l'égard d'un cri-


minel, nomme Chausson, dont la mort courageuse fut célébrée par
Claude Le Petit, auteur de Paris ridicule et de VHeure du Berger.
« Chausson, dit Jean Rou, estoit un malheureux sodomite, qui fut
— 99-
brusle en Grève peu de mois avant que Le Petit, pourd'autres sujets
(chansons impies et libertines), y subist le mesme sort:

SITR LA IHORT DE CHAlIjSSOM

Amis, on a bruslé le malheureux Chausson,


Ce coquin si fameux, à la teste frisée;
Sa vertu par sa mort s'est immortalisée :
Jamais on n'expira de plus noble façon.

Il chanta d'un air gai la lugubre chanson,


Et vestit sans paslir la chemise empesée,
Et, du buscher ardent de la paille embrasée
II regarda la mort sans crainte et sans frisson.

En vain son confesseur lui preschoit dans la flamme,


Le crucifix en main, de songer à son âme :
Couché sous le poteau, quand le feu l'eut vaincu,

L'infâme vers le ciel tourna sa croupe immonde;


Et, pour mourir enfìn comme il avoit vécu,
Il montra, le vilain, son c.. à tout le monde.
ClaudeLePetit.

Une criminelle plus intéressante, la marquise de Courcelles, ins-


pira un poëte, le comte de L. (Limoges?), qui la suppose aux pieds
de ses juges et lui fait dire:
Pour un crime d'amour, dont je ne suis coupable
Que pour avoir le coeur trop sensible et trop doux,
Dois-je prendre un tyran sous le nom d'un époux,
Arbitres souverains de mon sort déplorable ?
Et le barbare auteur des maux dont on m'accable,
Ose-t-il se servir de Thémis et de vous,
Pour m'immoler bien tost à ses chagrins jaloux,
Et me faire périr pour estre trop aimable?
- ioo -
Ah! consultez, de grâce, et vos yeux et vos coeurs,
lis vous inspireront d'estre mes protecteurs.
Tout ce que l'amour fait n'est-il pas légitime?
Et vous, qui tempérez la severe Thémis,
Pourrez-vous vous résoudre à chastier un crime
Que la plupart de vous voudroit avoir commis ?
Le Comtede L.

Vaine supplique! Un arrêt du 5 janvier 1680 condamna Sidonia


de Lenoncourt, Marquise de Courcelles, pour adultere commis avec
le sieur de Rostaing, à 60,000 livres de dommages-intérêts, à 2,000
livres d'aumône, à 500 livres d'amende et aux dépens, et la déclara
déchue de ses conventions matrimoniales, douaires et préciput. —
M. VaIckenaer, Mémoires sur jUmede Sévigny, et M. Paul Pougin,
Mémoires de la Marquise de Courcelles, ont tous deux supprimé
le second quatrain ; nous l'avons rétabli d'après la Correspondance
de Bussy-Rabutin, t. II, p. 227, édition de 1858.
La Fontaine a rimé quatre sonnets qui n'ont rien de remarquable.
Vcici le meilleur :
POUR JUlieDE POUSSEY
1667
J'avois brisé les fers d'Aminte et de Sylvie ;
J'étois libre et vivois content et sans amour :
L'innocente beauté des jardins et du jour
Alloit faire à jamais le charme de ma vie,

Quand du milieu d'un cloistre Amarante est sortie.


Que de grâces, bons dieux! tout rit dans Luxembourg.
Lajeune Olympe (1) voit maintenant à sa cour
Celle que tout Paphos en ces lieux a suivie.

Sur ce nouvel objet chacun porte les yeux :


Mais en considérant cet ouvrage des cieux,
Je ne sçais quelle crainte en mon cceur se reveille.

(1) La d uchessA de Guise.


— 101 —

Quoy qu'Amour toutesfois veuille ordonner de moy,


Il est beau de mourir des coups d'une merveille
Dont un regard feroit la fortune d'un roy.
La Fontaine.

Un auteur moins connu, Laurent Drelincourt, ministre protestant


à la Hochelle, puis à Niort, ou il mourut en 1680, a publié un recueil
de Sonnets chrétiens, d'une belle facture. Celui que lui inspira Ia
mort d'une fille unique est un modèle de tendresse et de résignation.
Quel naturel, quelle sensibilite dans l'expression des regrets! Quelle
confiance dans les promesses du ciel!

SUR LA lUonT D'UNE FILLE UNIQUE

Ainsi de tes beaux ans je vois finir le cours,


Doux objet de mes vceux! Ainsi la mort cruelle,
Couvrant d'un noir bandeau ta brillante prunelle,
Change en autant de nuits le reste de mes jours.

Quoy! t'en vas-tu si tost! t'en vas-tu pour toujours ?


Trois ans ont-ils borné ta carriere mortelle ?
Et t'enfuis-tu de nous, toy sijeune et si belle ?
Revicns, mon cher enfant, mon tresor, mes amours!
Mais pourquoy rappeler, par un transport extresme,
Ta sainte a me, qui vole à la gloire supresme ?
Mon cceur, ayons plûtost ce sentiment pieux :

C'est par Vordre d'en haut que la mort t'a ravie,


Et Dieu veut en m'ostant la moitie de ma vie,
Que l'autre ne respire icy-bas que les Cieux.
L. Drelincourt.

Un inconnu a prêtó à Mllede la Valliere le sonnet suivant recueilli


et très-justement admire par M. Alfred Delvau. Toutefois nous
n'adoptons pas son texte; nous preferons celui de la Galerie de
Vancienne Cour (3 vol. in-12, 1786) t. I, p. 331 :
- 102 -
Tout se détruit, tout passe; et le cceur le plus tendre
Ne peut d'un mesme objet se contenter toujours.
Le passé n'a point vu d'éternelles amours,
Et les siècles futurs n'en doivent pas attendre.
La constance a des loix qu'on ne veut point entendre ;
Des desirs d'un grand Roi rien n'arreste le cours;
Ce qui plaist aujourd'huy deplaist en peu de jours;
Cette inégalité ne sçauroit se comprendre.

Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus.


Vous m'aimiez autrefois. Et vous ne m'aimez plus!
Mes sentiments hélas! different bien des vostres!

Amour, à qui je dois et mon mal et mon bien,


Que ne lui donnez-vous un cceur comme le mien,
Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres !
Attribuea Mllede La Vallière.

VoiCÎ la belle réponse prêtée à Louis XIV, sur les mêmes rimes :

J'ay le cceur, belle Iris, aussi constant que tendre ;


Ce que je dois aimer, je l'aimeray toujours ;
Mais des que mon devoir condamne mes amours,
De ma fidélité l'on ne doit rien a ttendre.
L'honneur a des raisons, et je dois les entendre ;
Lorsque de mes plaisirs il arreste le cours,
J'immole à ce tyran le reste de mes jours
Par un effort sur luy que je ne puis comprendre.
Je renonce à l'amour qui ternit mes vertus ;
N'alléguez point ses loix, je ne les connois plus ;
La gloire a des appas qui triomphent des vostres.

Apres tout, belle Iris, ne sçavez-vous pas bien


Qu'un héros dont le cceur est grand comme le mien
Donne à l'amour des loix que l'amour donne aux autres.
Prêtéà LouisXIV.
- 103 -
Puisque nous sommes revenus à Louis XIV, n'oublions pas le
sonnet en écho, écrit à sa louange. L'abbé Bordelon l'a inséré dans
ses Diversitez curieuses, publiées en 1697. Quel luxe de diflicultes
vaincues! Et l'ingrate postérité n'a pas retenu le nom de l'auteur!.
Ce prétendu sonnet sonne sur huit rimes dans les quatrains au lieu
de sonner sur deux. t,
De l'auguste Louis celebrez les trophées, fées.
Tracez, Filles des bois, dessus ses lauriers verds, vers.
Commeil est, pour se voir dans le cieZ couronne, né,
Dressez à ce Héros que l'Univers contemple, temple.
L'on peut bien de César ce qu'on a fait accroire croire.
Mais la gloire en hyver suivoit-elle ses pas? Pas.
Aupres du Grand Louis auroit-il du renom? Non.
Le vit-on comme luy juste, vaillant, affable? Fable.
Ce que Vantiquite, qui chez vous a credit, dit
Des plus fameux guerriers est une bagatelle telle,
B Qu'ils auroient tous perdu devant ce grand vainqueur cceur.

Voyons-le, qui jamais dans son sein vigilant lent,


Toûjours pour entasser merveille sur merveille, veille.
Qui done est au dessus de nostre demi-Dieu? Dieu.

Un vrai sonnet, vrai par la forme et la pensée, un sonnet qui fait


refléchir aux deux destinées de la vie future, c'est celui de l'illustre
réformateur de la Trappe. On le lit à la Grande-Trappe sur le mur
du parloir :
Ce peu de temps qui fait d'un cours imperceptible,
Et qui ne m'est donne qu'afin de me sauver,
Tost ou tard par la mort doit enfìn s'achever;
Et de mes jours comptes le terme est infaillible.
D'estre surpris coupable en ce moment terrible,
Et de laisser à Dieu de quoi me reprouver,
Dans quel affreux malheur seroit-ce me trouver!
Et toutefois, hélas! ce malheur est possible.
- 104 -
Ce malheur est possible 1 Etje chante et je ris !
Et des objets mortels mon ccevr se sent épris !
Dans quel sommeil mon âme est-elle ensevelie?

Que fais-je! qu'ai-je fait du temps que j'ai passe ?


Ah! mon amusement me convainc de folie.
Vivre sans vivre en saint, c'est vivre en insensé.
L'abbede Rancé.

La Monnoye et Fontenelle qui vcourent,le premier de 1641 à 1728,


et le second de 1657 à 1757, appartiennent par leurs poésies au
XVIIe siècle.
La Monnoye conseillait ainsi le célibat à un ami sexagénaire :

A CIVAMI SKXA6EIKAIRE

Amy, c'est bien assez d'estre époux une fois:


Sauve ta liberté, fuis les secondes chaînes;
Je croy bien que des ans tu ne sens pas le poids,
Que tu peux mesme encore approcher des Climènes.
A ton age pourtant lorsque l'on fait un choix,
Les suites de l'hymen sont assez incertaines.
Des conseils suborneurs n'ecoute point la voix,
Et comme un autre Ulysse, évite les Syrènes.

Je sçais qu'on te propose un objet enchanté


Qui joint à la naissance une extresme beauté,
En esprit, en vertus aux anges comparable.

D'un si rare parti je fais beaucoup d'état;


Mais j'en sgais un pour toy mille fois plus sortable :
C'est, ne l'échappe point, amy, le célibat !
Bernardde La Monnoye.

La Daphné de Fontenelle va clore spirituellement le premier règne


des sonnets'
— 105 —

DjIPHli
« Je suis J>crioit jadis Apollon à Daphné,
Lorsque, tout hors d'haleine, il couroit après elle,
Et lui contoit pourtant la longue kyrielle
Des rares qualites dont il estoit orné ;
« Je suis le Dieu des vers, je suis bel esprit né. »
Mais des vers n'estoient point le charme de la belle.
« Je sçais jouer du luth. Arrestez. » Bagatelle !
Le luth ne pouvoit rien sur ce cceur obstiné.
* Je connois la vertu de la moindre racine;
« Je suis par mon sçavoir Dieu de la Médecine. »
Daphné fuyoit encor plus vite que jamais.
Mais s'il eût dit : « Voyez quelle est vostre conqueste ;
« Je suis un jeune Dieu toujours beau, toujours frais »;
Daphné, sur ma parole, auroit tourné la teste.
De Fontenelle.
CHAPITRE QUATRIÈME

SONNETS
MODERNES

Le temps émousse tous les plaisirs. On finit par se Iasser du plus


beau paysage, de la meilleure musique. On se lassa du sonnet qui
brillait depuis cent cinquante ans. Le XVIIle siècle l'abandonna en
même temps que le triolet, le rondeau et toutes les difficultes de la
versification. Les formes négligées prévalurent sur les belles formes
de la poésie; la rime s'appauvrit; le rhythme perdit toute réguIarité.
Le sonnet tomba dans un profond discredit. Voltaire ne Ten releva pas
avec les deux mauvais qu'il composa, ni Piron, ni Grecourt avec
cinq ou six fort médiocres. Voici le meilleur de Grécourt :

StJXAMME

De Suzanne, épouse fìdelle,


Nous admirons la chasteté.
Un refus la rend immortelle.
Comment l'a-t-elle nl-érité ?

Son cceur put-il être tente?


Deux vieillards exigeoient tout d'elle;
A cet aspect: avec fierté,
Messaline eut été cruelle.

Mais si quelque aimable indiscrete


Fait pour l'amour, propre au secret,
Hardi, pressant et plein de flamme,
Exit fait près d'elle autant d'effort,
Peut-être (Suzanne était femme)
N'eut-elle pas crie si fort.
J.-ß, Villartde Grecourt.
— 107 —

Les Jeux floraux firent de vains efforts pour sauver Ie sonnet. La


Harpe ne le traita qu'avec dédain. André Chénier Iui-même, qui
rendait à la poésie l'élégance artistique, tandis que son ami Roucher
lui rendait Ia richesse de la rime, partagea les préjugés de son temps.
« Un bon sonnet, dit-il dans son commentaire de Malherbe, n'a
jamais eu un grand charme pour moi; c'est un genre de poésie que
je n'aime point, même dans Pétrarque, et je ne sais pas pourquoi
Despréaux l'enrichit d'une beauté suprême. » II en est de la littéra-
ture comme du costume: on méprise les vieilles modes jusqu'à ce
qu'on les ait assez oubliées, pour qu'elles puissent reparaître avec
l'attrait de la nouveauté.
L'école romantique se passionna pour les prédécesseurs de Malherbe
et pour leurs rhythmes favoris. C'est alors que le sonnet reparut.
Sainte-Beuve, en 1829, en inséra pIusieurs dans son Joseph Delorme;
ceIui qu'il imita de Wordsworth est un des meilleurs qu'il ait écrits :

DEWORDSWORTH)
(IMITÉ
Ne ris point des sonnets, ô critique moqueur !
Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare;
C'est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,
Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cceur.
Camoens de son exil abrèúe la longueur,
Car il chante en sonnets l'amour et son empire;
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mele au cyprès qui ceint son front vainqueur.

Spenser, s'en remnant de l'île des feeries,


Exhale en longs sonnets scs tristesses chéries;
Milton, chantant les siens, ranimait son regard.
Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France.
Du Hellay, le premier, l'apporta de Florence,
Et l'on en sait plus d'un de notre vieux Ronsard.
Sainte-Beuve.
— 108 —
Charles Nodier avait déjà scrit, en 1828, sur l'album d'Emile
Deschamps:
Cestunsonnet.
MOLIÈRE,
Mon nom parmi leurs noms!. y pouvez-vous songer ?
Et vous ne craignez pas que tout le monde en glose!
C'est suspendre la nefle aux bras de Voranger,
C'est marier l'hysope aux boutons de la rose.

11 est vrai qiCautrefois j'ai cadencé ma prose


Et qu'aux règles des vers j'ai voulu la ranger; -
Mais sans genie hélas! la rime est peu de chose,
Et d'un art decevant j'ai connu le danger.

Vous ! cédez à la loi que le talent impose :


Unissez dans vos vers Soumet à Beranger
Et l'esprit qui petille à la raison qui cause;

Volez de fleur en fleur, comme dans un verger


L'abeille qui butine et jamais ne se pose;
Ce n'est qu'en amitie qu'il ne faut pas changer.
CharlesNodier.

Emile Deschamps avait aussi, en 1828, glissé un charmant sonnet


dans ses Etudes franqaises et étrangères :

niOBTFOXTAlXE

Quand le temps, grand changeur des hommes et des choses,


Aura sur ce beau lieu jeté l'oubli des ans,
Quand chênes et sapins, brises comme des roses,
Ne seront plus que cendre ou cadavres gisans;
Qui sait si du cahos de ces metamorphoses,
Ressuscitant nos bois, aux détours seduisans,
Uhistoire saura dire à nos ViCllXfils moroses
Quels rois y poursuivaient sangliers et faisans.
— 109 —
Mais peut-être mes vers à la race lointaine
Diront : Elle passa deux mois à Mortfontaine,
Et ces deux mois, pour nous, passèrent comme un jour;
Et c'est pourquoi les fleurs, les biches inquiètes
Et les oiseaux chanteurs et les amants poëtes,
Pleins du souvenir d'Elle, aimaient tant ce séjour.
EmileDeschamps.

Son frere Antoni Deschamps, écrivit aussi, vers 1829, le sonnet


suivant dont les quatrains sont défectueux; les rimes féminines sont
faibles et sonnent en i comme les rimes maculines:

Depuis longtemps je suis entre deux ennemis;


L'un s'appelle la mort, et Vautre la folie;
L'un m'a pris ma raison, Vautre prendra ma vie;
Et mot, sans murmurer, je suis calme et soumis.

Cependant, quand je songe à tous mes chers amis,


Quand je vois à trente ans ma pauvre âme fletrie,
Comme un torrent d'été ma jeunesse tarie,
J'entr'ouvre mon linceul et sur moi je gernis.
— Il respire pourtant, disent entre eux les hommes,
Et, debout comme nous sur la terre ou nous sommes,
Nous survivra peut-être encor plus d'un hiver.
— Oui, comme le polype aux poissons de la mer,
Ou comme une statue, en sa pierre immortelle,
Survit k ceux de chair qui passent devant elle.
AntoniDeschamps.

Le sonnet est ainsi rentré dans le domaine de la poesie, et, depuis


lors, il y tient une place honorable. II suflit d'en citer quelques-uns
pour justifier le rajeunissement de cette vieille forme poétique. En
les glanant çà et Ià, nous regrettions de n'en trouver aucun dans
Lamartine et Hugo, lorsque les Etrennes du Paimasse de 1874 nous
— 110 —
en ont apporté un du poëte survivant. L'illustre écrivain dévoyé ne
s'est pas corrigé, en vieillissant, de son goût désordonné pour l'anti-
thèse et pour les expressions imagées qui frisent le galimatias :

AVE DEA MORITORUS TE SiLLUTtT

La mort et la beauté sont deux choses profondes


Qui contiennent tant d'ombre et d'azur, qu'on dirait
Deux sceurs, également terribles et fécondes,
Ayant la même enigme et le même secret.
0 femmes, voix, regards, cheveux noil's, tresses blondes,
Vivez, je meurs! Ayez l'éclat, l'amour, l'attrait,
0 perles que la mer mêle à ses grandes ondes,
0 lumineux oiseaux de la sombre forêt! L
- aiCf:
Judith, nos deux destins sont plus près l'un de l'autre i:f:)'1J
Qu'on ne croirait, à voir mon visage et Ie vôtre :
, ;:1s~T
Tout le divin abîme apparaît dans vos yeux.
UI ):)118
Et moi, je sens le gouffre étoilé dans mon âme : tiiovo
Nous sommes tous les deux voisins du ciel, Madame,
Puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux.
.,' VictorHugo. 1
Juillet
1872. F"

Alexandre Soumet, l'auteur de la Divine épopée, a glissé dans un


recueil de 1836 un sonnet qui résume les belles qualités de sa muse
et peut-etre ses défauts. La palette qui chante du dernier vers
étonnera quelques lecteurs:
!
RAPHAEL
AMme G.D.,jeunepoCtedontIe proflloffrequelque
ressemblance
aveclestrailsdupeintredivln
Des brillants séraphins, toi, l'amoureux eleveI
Toi qui regardais Dieu pour mieux voir Ia beauté,
Et la creais encor comme une seconde Eve i 1
Dans ton Eden fleuri par la Vierge habitd :
- 111 -
Reviens-tu parmi nous, passant comme un beau rêve,
Contempler au Thabor ton immortalité ?
Chef-d'oeuvre interrompu qui dans les cieux s'achève
Et qu'un ange inonda d'un fleuve de clarté.
Ton oeil brûle et languit sous des cils noirs de femme;
Un rayon étoilé nous rapporte ton âme
Et ces traits purs et doux qui furent Raphaël.
Une lyre accordée à ta grâce infinie
Nous rend de tes couleurs Vineffable harmonie,
Et ta palette chante avec les sons du ciel.
Alexandre
Soumet.

Les régions supérieures de l'idéaI sont fort brillantes sans doute;


nais elles ne sont pas facilementaccessibles. II faut un certain effort
i'esprit pour mettre son âme à l'unisson de celle du poëte pindarique.
Lapoésie qui cotoie gracieusement les choses de la terre, qui exprime
lVec simplicité des sentiments naturels, comme le sonnet suivant,
veillc sans peine les sympathies de tous :
A illES ENPANTS
Mes enfants, votre tête a dépassé ma tête;
Pour voir vos fronts, il faut que je lève les yeux.
Mes enfants, mes amours, mon orgueil et ma fête,
Voyez, vous grandissez, et moi, je deviens vieux.
Je descends; vous montez : quand vous serez au faite,
D'en bas j'écouterai vos chants mélodieux.
Je suis l'arbre d'hiver ploye par la tempête;
Vous, la fleur du soleil qui regarde les cieux.
Vos vers sont pour mon coeur la voix de votre ntère;
Vous ne recherchez pas une gloire éphémère;
Je triomphe à vous voir tous les jours triomphants;
Et quand de l'urne d'or la fraîche poésie
Me verse la jeunesse avec son ambroisie,
Je me crois votre frère, alors, ô mes enfants!
Julesde Rességuier.
— 112 —

Voici maintenant le sonnet envers d'une seule syllabe, annoncé


plus haut. C'est un tour de force ingénieusement et heureusement
exécuté, une vraie merveille liliputienne :

O'LILVE JEIJUE FILLB


£ I»1TAPHE

Fort
Belle,
Elle
Dort.

Sort
Frêle !
Quelle
Mort!

Rose
Close
La

Brise
L'a
Prise.
Paul de Rességuier.

Le petit sonnet de M. Garnier, en vers de deux syllabes, n'est pas


moins bien réussi :
JESUS All CHRETIEN
Ecoute
Ma voix :
Ta route ?
La croix!
Redoute
Le poids
Du doute
Et croisI
- 113 -
Sur terre
Mystère
Partout ;
Victoire
Et gloire
Aubout.
GeorgesGarnier.

M. Narzale Jobert a publié, en 1876, vingt et un sonnets monosyl-


labiques. Malgré sa dextérité poétique, il n'a róussi qu'a montrer le
danger des tours de force.
Dans les huit ou dix volumes lyriques d'Amédée Pommier, on
rencontre des sonnets d'une excellente facture, tels que celui-ci :

BIEN PERDIJ
Entre quinze et vingt ans, le coeur tout neuf, qui sort
De sa torpeur première et qui commence à vivre,
S'enflamme quelquefois tout de bon, et s'enivre,
Dans un profond secret, d'un amour grand et fort.
Heureux de laisser voir cette ardeur qui le mord,
C'est sous un dehors calme et serein qu'il s'y livre;
Et l'on se dit, craignant les troubles qui liont suivre :
N'éveillons pas trop tôt le coeur d'enfant qui dort.
Grâce aux cachets, fermoirs et scellés qu'on y pose,
Homme et fernme, à cet age, ont Vdme si bien close,
Qu'on ne peut soupçonner les intimes combats.
On serait bien surpris si l'on pouvait y lire.
Combien, dans leur jeunesse, ont aime sans le dire !
Combien furent aimés qui ne le sauront pas!
Amédée Pommier.

Malgré le croisement irrégulier des rimes des quatrains, le sonnet


8
— 114 -

d'Auguste Barbier sur Le Dominiquin doit être cité comme une belle
inspiration :
LE OOMINIQIJIW

Noble fille des cieux, divine solitude I


Bel ange inspirateur de tout genie humain,
Toi qui vis saintementy et le front dans la main,
Loin des pas du vulgaire et de la multitude I

0 nourrice de l'art! ô mère de l'étude !


Tu reçus dans tes bras le grand Dominiquin,
Et, sur ce noble cceur rongé d'inquiétude,
Tu versas à longs flots ton calme souverain.

Hélas 1 pour lui le ciel fut longtemps sans lumiere ;


Bceuf sublime, à pas lents, il creusa son ornière,
Aux cris des envieux hurlant à ses cotes.

Mais, à son lit de mort, comme au vieux saint Jérôme,


La gloire ouvrit pour lui le céleste royaume,
Et lui donna le pain de l'immortalité.
AugusteBarbier(1).

Plaçons ici, pour reposer l'esprit, un élégant sonnet deMme Louise


Colet, dont les rimes sont aussi croisées irregulierement :

LA. DEMOISELLE

Dans un jour de printemps, est-il rien de joli


Comme la demoiselle aux quatre ailes de gaze,
Aux antennes de soie, au corps svelte et poli,
Tour à tour émeraude, ou saphir ou topaze?

(i)Un récent ouvrage (Fête séculaire de Pétrarque célébrée en Provence,


Aix, 1875) donne, page 34, la date de 1825 au sonnet d'Auguste Barbier eur
le tombeau de Laure; ce qui ferait de ce poëte le doyen des sonnettistes
modernes. Mais cette date est erronée. 11 a declare lui-même dans ses
Silves et rimes légères éditées, en 1872,qu'il composa le sonnet de Laure en
juin 1830 et ne le publia qu'en 1840.
- 115 -
Elle vole dans l'air quand le jour a pâli;
Elle cnlève un parfum à la fleur qu'elle rase ;
Et le regard charmé lacontemple en extase
Sur les flots azurés traçant un leger pli.

Comme toi, fleur qui vis et jamais ne te fanes,


Oh! que n'ai-je reçu des ailes diaphanes !
Je ne planerais pas sur ce globe terni!

Aux regions de Vdme, ou nul mortel ne passe,


J'irais, cherchant toujours dans les cieux, dans l'espace,
Le monde que je rêve, éternel, infini!
LouiseColet.

L'illustre prosateur de la Comédie humaine mérite d'être compté


au nombre des poëtes pour son charmant sonnet de

· L." TULIPE (1)

Moi, je suis la Tulipe, une fleur de Hollande,


Et, telle est ma beanté, que l'avare Flamand
Paie un de mes oignons plus cher qu'un diamant,
Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

Mon air est féodal, et, comme une Yolande


Dans sa jupe à longs plis, etoffee amplement,
Je porte des blasons peints sur mon vêtement :
Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande.
Le jardinier divin a file de ses doigts
Les rayons du soleil et la pourpre des rois
Pour me faire une robe à trame douce et fine.

(1) Theophile Gautier a réclamé la paternité de ce sonnet (pagq 124 de


sa notice sur Balzac, publiee en 1859). S'it en est le père, pourquoi ne i'a-t-
iI pas mis dans ses oeuvres poétiques (édition de 1870)?
- 116 -
Nulle fleur de jardin n'égale ma splendeur.
Mais la nature hélas! n'a pas versé d'odeur
Dans mon calice fait comme un vase de Chine.
Honoréde Balzac.

De cette belle tulipe passons à ces pauvres fleurs dont M. Boulay-


Paty nous raconte la triste fin avec une touchante sensibilité :

Ainsi toutes s'en vont! déplorable famille !


La première aux yeux bleus, aux beaux longs cheveux d'or,
Mourut à dix-neuf ans; l'autre à vingt, jeune fille
Aimant les vers, les soirs, les bois, les sons du cor.

La troisième, à seize ans, pâle et frele jonquille,


Est morte l'autre année. 11 en reste une encor;
Mais sous son ceil éteint sa joue est rouge et brille;
La mère n'a bientôt plus rien de son trésor.

Oui, sa derniere enfant va tomber tout à l'heure;


Le triste automne avance; elle pleure, elle pleure,
Et son front chauve et sec se courbe inconsolé.

Tel, l'arbre de novembre, en gémissant, s'effeuille;


II dégoutte la pluie; une derniere feuille
Y tremble, et va quitter le vieux tronc désolé.
EvaristeBoulay-Paty.

Alfred de Musset cultiva aussi le sonnet.Ses poésies en contiennent


plusieurs justement admirés. Nous choisissons celui qui donne Ie
mieux l'idee de sa tournure d'esprit:

A IMAOIHE G.
C'est mon avis qu'en route on s'expose k la pluie,
Au vent, à la poussière, et qu'on peut, le matin,
S'éveiller chi ffonnée avec un mauvais teint,
Et qu'à la longue, en poste, un tete-k-tete ennuie.
— 117 —
C'est mon avis qu'au monde il n'est pire folie
Que d'embarquer l'amour pour un pays lointain.
Quoi qu'en dise Héloïse et madame Cottin,
Dans un miroir d'auberge on n'est jamais jolie.

C'est mon avis qu'en somme un has blanc bien tiré,


Sur une robe blanche un beau ruban moiré,
Et des ongles bien nets sont le bonheur suprême.

Que dites-vous, Madame, a ce raisonnement?


Un point, à ce sujet, m'étonne seulement :
C'est qu'on n'a pas le temps d'y penser quand on aime.
Alfredde Musset.

Théophile Gautier, qui était un artiste en poésie, n'a fait cepen-


dant qu'une dizaine de sonnets; et pas un n'approche de la perfection.
Dans l'un des meilleurs, il faut encore souligner des expressions plus
ou moins risquées. On remarquera, de plus, l'emploi fautif et peu
lyrique des rimes plates dans les tercets:
Pour veiner de son front la pâleur délicate,
Le Japon a donne son plus limpide azur;
La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
Que son col transparent et ses tempes d'agate.

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate,


Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,
On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;


Le caprice a taillé sonpetit nez charmant;
Sa bouche a des rougeurs de pèche et de framboise ;
Ses mouvements sont pleins d'une grace chinoise,
Et près d'elle on respire autour de sa beauté
Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
TheophileGautier.
- 118 -
Un contemporain de Théophile Gautier, M. Edmond Arnoult, a
écrit tout un volume de sonnets et de poëmes en sonnets. On com-
prend que l'on réunisse sous le nom de poëme une sórie de sonnets
sur le même sujet. Mais un récit très-suivi, composé de sonnets,
transforme le sonnet en simple strophe. Et quand une phrase com-
mence dans un sonnet pour finir dans un autre, comme se l'est permis
M. Arnoult, que devieat cette belle forme du sonnet? Ces réserves
faites, le recueil de ce poëte est remarquable par l'elevation, par la
pureté de la pensée et par le style. On en jugera par une citation :

Quand le souffle est parti, nous enterrons les corps.


QuJon les couvre d'un marbre ou d'une simple pierre,
Qu'on leur jette en passant ou dédain ou prière,
lis reposent en paix, car on sait qu'ils sont morts.

Sur leur iertre incliné l'herbe peut croître alors,


La fleur s'ouvrir, le ciel épancher sa lumière ;
Le temps avec le sol confondra leur poussière,
Et de leur tombe un jour effacera les bords.

Mais quand le corps se meut,.que l'âme seule est morte,


Quand, des biens et des maux que l'existence apporte,
II ne reste rien. rien qu'un froid besoin d'oubli:

Dieu lui-même devrait écrire en traits de flamme


Sur le sépulcre ou gît cet être enseveli :
« Vivants, n'approchez pas; c'est le tombeau d'une âme. *
Edmond
Arnoult.

Un poëte lyonnais, Joséphin Soulary, s'est fait connaître par des


sonnets d'une allure moins solennelle et plus originale. Les titres
primitifs de ses petits volumes: Sonnets humouristiques et Figu-
lines, indiquent ses intentions fantaisistes. On peut lui passer quel-
ques nouveautés de rhythme, qui ne seront pas imitées : les tercets
avant les quatrains, et le sonnet-triolet de vingt-huit vers ; il a de si
heureuses rencontres dans l'expression et dans l'idee !
— 119 —
EPITHALAHE
A minuit, je m'éveille, et, la tête obsédée
Par les traits de l'enfant que j'épouse demain,
Je crayonne à tâtons quelque adorable idée,
Sur le premier papier que rencontre ma main.
Les rimes du bonheur pleuvaient comme une ondee!
J'en etais à ces mots : « Couronné par l'Hymen,
L'amour est. » Le sommeil me surprit en chemin,
Et la phrase expira, dans un reve scandée.
Le jour enfin paraît. Honte à l'amant qui dort !
Vite, achevons. Que vois-je ?— 0 méprise risible!
J'avais écrit mes vers sur un billet de mort.
L'hémistiche, engagé dans le texte terrible,
Alignait, d'un seul trait, ces six mots alarmants :
« L'amour est. décédé muni des sacrements. D

JosephinSoulary.

Alphonse Daudet chante l'amour d'une autre façon :


J'ai dans mon cceur un oiseau bleu,
Une charmante créature,
Si mignonne, que sa ceinture
N'a pas l'épaisseur d'un cheveu.
II lui faut du sang pour pâture,
Et long temps je me fis un jeu
De lui donner sa nourriture :
Les petits oiseaux mangent peu.
Mais, sans en rien laisser paraître,
Dans mon cceur il a fait, le traître,
Un trou large comme la main;
Et son bee, fin comme une lame,
En continuant son chemin,
M'est entre jusqu'au fond de l'âme.
Daudet.
Alphonse
— 120 —
M. Henri Cantel semble avoir puisé, dans un conte de Morlini,
l'idée de son « sonnet paien » :

Sur le gazon couchée, une vierge romaine,


L'indolente Myrta, fuit le soleil d'été.

Ce sonnet, très-heureusement tourné, pourrait effaroucher quel-


ques lecteurs. Nous laissons aux curieux le soin de le chercher, soit
dans la Revue Européenne du leroctobre 1857, soit dans les Rimes
Gauloises recueillies par M. Alfred de Bougy.

Un poëte estimé, mais que tout le monde n'aime pas à suivre dans
ses poëmes indiens, hérissés de mots bizarres, a écrit un gracieux
sonnet, pas trop chargé de couleur orientale :

LE (OLIBRI

Le vert colibri, le roi des collines,


Voyant la rosée et le soleil clair
Luire dans son nid tissé d'herbes fines,
Comme un frais rayon, s'échappe dans l'air.

11 se hâte et vole aux sources voisines,


Oil les bambous font le bruit de la mer,
Où l'açoka rouge, aux odeurs divines,
S'ouvre, et porte au coeur un humide éclair.

Vers la forêt dorée il descend, se pose,


Et boit tant d'amour dans la coupe rose
Qu'il meurt, ne sachant s'il Va pu tarir.
Sur ta levre pure, ô ma bien-aimée,
Telle aussi mon âme eût voulu mourir
Du premier baiser qui l'a parfumée.
Lecontede Lisle.
— 121 —
De l'lnde revenons à la Provence qui n'est pas moins inspiratrice.
Voici un sonnet plein de grace et de délicatesse :

LES CRAMS DE GBENADE

Ce pays est encor la terre d'autrefois,


Et Rome, son aïeule, en rose s'y reflète.
Fanny, tu t'en souviens : ce village et sa fête,
Cette fìlle si belle, aux yeux longs et sournois.

Elle quittait la danse, égrenant sous ses doigts ir


Une grenade pourpre, et, sans tourner la tête,
Semant de grains vermeils son habile retraite,
Nous la vtmes ainsi tourner l'angle du bois.

Tu me vantais son geste et sa fierte romaine,


Quand un jeune danseur, éperdu, hors d'haleine,
Passa tout près de nous, qui marchions à pas lents.

Vers la forêt de pins ou bleuit la Durance,


Il suivait les grenats, dans l'herbe étincelants ;
Ta main serra mon bras. 0 jeunesse! ô Provence !
A. deBelloy.,

Pour ne pas scparer le marquis de Belloy de son ami, le comte


de Gramont, transcrivons ici un sonnet remarquable de ce dernier.
M. de Gramont est un intrepide sonnettiste; ses Chants du passé
contiennent, dit-on, deux cent quatre-vingt sonnets.

Tout homme n'est pas ne pour les sentiers faciles,


Pour le monde de l'lwnllne à tous les pieds ouvert;
II en est que Dieu fit pour rester au désert,
Qui n'aiment que l'air libre et les terres steriles.

Comme fane sauvage ils méprisent les villes.


Le torrent les abreuve, et les bois au toit vert
Sont avec le ciel vif leur unique couvert ;
L'ombre d'un joug répugne à leurs fronts indociles.
- 122 -
Arrêtés tout le jour sur le sommet d'un mont,
Iis ruminent en paix leur tristesse farouche,
Et les hommes de loin demandent ce qu'ils font.

Mais le Seigneur a dit : Malheur à qui les touche !


Leur exil m'appartient, inutile ou fécond,
Et c'est moi qui du mors ai delivre leur bouche.
F. de Gramont.

Théodore de Banville a décrit en très-beaux vers le jugement de


Paris. Sa Vénus, quoique moins voilée que celle du poëme bur-
lesque de Dassoucy, est beaucoup plus décente; il a eu l'art de la
revêtir de l'idee du beau idéaI :

Ll DEESSE

Quand les trois déités à la charmante voix


Aux pieds du blond Pâris mirent leur jalousie,
Pallas dit à l'enfant : « Si ton coeur m'a choisie,
Je te réserverai de terribles exploits. »

Junon leva la tête, et lui dit : « Sous tes lois


Je mettrai, si tu veux, les trônes de VAsie,
Et tu dérouleras ta riche fantaisie
Sur les fronts inclines des peuples et des rois. JI

Mais celle devant qui pâlissent les étoiles,


Inexorablement détacha ses longs voiles,
Et dans leur majeste laissa voir ses seins nus.

Et toi, lèvre éloquente, ô raison précieuse,


Beauté dont s'éblouit le juge de Venus,
Tu le persuadas, grande silencieuse!
de Banville.
Théodore

Henry Murger s'est moqué agréablement du dédain du public


pour la poésie :
— 123 —
Ami lecteur, qui viens d'entrer dans la boutique
Où l'on vend ce volume, et qui l'as acheté,
Sans marchander d'un sou malgré son prix modique,
Sois béni, bon lecteur, dans ta posterite.

Que ton épouse reste économe et pudique;


Que le fruit de son sein soit son portrait flatté,
Sans retouche ; — et pareille à la matrone antique,
Qu'elle marque le linge et fasse bien le thé!

Que ton cellier soit plein de vin de la cometeI


Qu'on ne t'emprunte pas d'argent, — et qu'on t'en prête !
Que le brelan te suive autour des tapis verts!
Et qu'un jour, sur ta tombe, en marbre de Carrare,
Un burin d'or inscriue : Hie jacet l'homme rare
Qui payait d'un écu trois cents pages de vers t
HenryMurger.

M. Joseph Autran donne dans sa Vie rurale un conseil qui a


tous les droits possibles à la sympathie de l'ancien forestier qui
écrit ces lignes :

TRAVAILLONSPOUR LI POSTERITY
Ne les imitons point, ces bandits au coeur lâche,
Ces hommes en qui brûle une soif de démons,
Et qui, pour un peu d'or, vous saisissent la hache
Et frappent sur les rois, sur les dieux de nos monts.

Loin de faire comme eux, combattons sans relâche


Leur ceuvre de malheur : ils dévastent, semons;
Replantons mille pins pour cent que l'on arrache;
Renaissez par nos soins, chênes que nous aimons I

Aux jours ou l'espérance était permise encore,


Les poëtes disaient : « L'auenir peut éclore,
Nous lui livrons sans peur l'oeuvre de notre main. »
- 124 -
Nous qui ne laisserons ni blocs d'airain, ni marbres,
Nous dont les chants hélas ! n'ont pas de lendemain,
A la postérité léguons au moins des arbres.
JosephAutran.

Si tous les hommes calculaient comme ceux dont parle M. Henri


Dottin, i1 ne serait pas nécessaire de travailler pour la postérité :

LES CALCULATEURS.

Au temps de nos aïeux - qui ne saurait renaître-


Le mariage était un lien respecte :
On s'aimait fort longtemps, l'un de l'autre enchanté;
On n'aurait pas voulu s'unir sans se connaître.

A present, on échange un mot par la fenêtre;


On discute la dot; le sort en est jeté !
Et puis, six mois après, Monsieur, de son cote,
Et Madame, du sien, vont chercher leur bien-être.

Et la famille donc? Hélas! qu'en a-t-on fait !


Nos pères regardaient, comme un divin bienfait,
Uenfant qui tous les ans, pour eux, venait au monde.
Mais de nos jours, l'argent, Vargent seul nous est cher! -
On se dit: ménageons; tout vraiment est si cher!
Et les maris ont peur d'une femme féconde.
HenriDottin.

M. Dottin a fait imprimer, en 1876, sous le titre d' Héraclite et


Démocrite, une cinquantaine de sonnets, tous remarquables pour la
forme et le fond.
Un autre sonnettiste de non moindre valeur, M. Theodore Vibert,
auteur des Rimes d'un vrai libre penseur (1876), prête à Victor
Hugo le petit discours suivant, plaisant pastiche du style et des idées
du poëte de tous les régimes :
- 125 -
Avant moi, c'était le chaos! Je suis Victor
Hugol Qu'était Racine? Un pleurnicheur, un pleutre;
Mes disciples l'ont dit, bon à brosser mon feutre!
Jean-Baptiste? Un nigaud! Et Corneille? Un butor!
J'illumine la nuit; voyez de quel essor
Je vole! Vainement le grand Tout se calfeutre
Dans son ciel. Réponds-moi, quel est ton sexe? Neutre ?
Masculin? Feminin? — Je pénètre ton for!
Dans l'éther le génie, — ange, philosophe, aigle, —
Plane, sans faire antichambre au seuil de la Règle,
II vogue, Prométhée, au royaume azuréf

Réformateur, il vide artistement la tonne


Du vieux nectar des Dieux par les sots révéré,
Et vainqueur la remplit du coulis de Cambronne!
Theodore
Vibert.

L'académicicn Victor de Laprade,le grand poëte lyonnais, a donné


deux beaux sonnets au Sonnettiste du ler mars 1876 ; les voici :

Jk BEATRICE

I
Vous qui pouvez m'ouvrir la céleste demeure,
Vous qui tenez la clef des hautes regions,
Ne vous étonnez pas de mes ambitions,
Et si, n'esperant rien, je demande à toute heure.

Vous savez, Béatrice, âme supérieure,


Qui planez sur ce monde et sur nos passions,
Qu'il faut qu'au bout du rêve, au bout des visions
L'amour atteigne enfin l'idéal ou qu'il meure!
De bonheurs en bonheurs, de sommets en sommets,
Le cceur veut s'envoler et monter à jamais.
Un besoin d'infìni l'emporte et le dévore.
- 126 -
Rien n'apaisera plus sa soif de volupte;
Et possédant le ciel avec l'éternité,
Dans le sein de Dieu même, il crie : Encore! encoreI
II
Sur ce sol embaume d'arbustes toujours verts
Noel à la Provence apporte encor des roses;
Là, joyeux exilé, loin de nos cieux moroses,
J'ai fait mon premier rêve et dit mes premiers vers.

Ce soir, de la colline atteignant le revers,


J'espérais y glaner encor de douces choses;
J'ai frappé chez la Muse et trouvé portes closes,
Dieu ne me parle plus dans ces charmants déserts.

Alors, fermant les yeux à ce soleil splendide,


Triste et croyant ma veine à tout jamais aride,
Dans mon coeur, plein de vous, je regarde, et soudain,

L'idée en fleurs jaillit du profond de moi-même ;


Et, sans plus rien quêter dans un autre jardin,
Prononçant votre nom, j'ai trouvé mon poëme.
Victorde Laprade.

M. Louis de Veyrières a joint à sa Monographie quelques sonnets


bien rhythmes et bien rimes. Voici ceIui qu'il intitule :

LE SONNETUU 6EKTILHO.HMEPAIVBE

Je suis fier, descendant de forte et noble race;


Mes ancêtres jadis couraient, l'épée en main;
De leur sang généreux laissant au loin la trace,
lis prenaient de Vhonneur le périlleux chemin.

Le fief qu'ils m'ont légué, d'un coup d'ceil je l'embrasse;


Leur gloire est bien plus grande en un vieux parchemin;
Elle guide mon coeur et toujours me retrace
La splendeur du passé, Vespoir du lendemain.
— 127 —
Si la misère un jour vient frapper à ma porte,
Je ne quêterai pas: j'en mourrai I que m'importe ?
Mais moi, courber le front ou flechir les genouxI

Ah! de mes chers aieux j'ai la foi séculaire;


0 Seigneur, pour vous seul, afin de vous complaire,
J'irais avec bonheur mendier comme vous!
Louisde Veyrières.

L'auteur d'Une âme écrite, recueil de poésies publié en 1870, sait


aussi se contenter de son sort:

DEO CRtTIAS

Si j'ai, dans mon jardin, des sources ruisselantes,


Pour rafraîchir les airs, k la belle saison;
Si j'ai, dans mon verger, des arbres et des plantes,
Pour emailler un peu mestapis de gazon;

Si j'ai, dans mes printemps, des nuits étincelantes,


Pour enchanter mon âme et charmer ma raison;
Si j'ai, dans mon ciel bleu, des étoiles filantes,
Pour penser à mes morts qui sortent de prison ;

Si j'ai quelques amis qui, dans ma vie errante,


M'ont offert une part à leur coupe enivrante,
Un abri sous leur toit, une place à leur feu;

Je le dois à Celui qui veille sur les âmes,


A Celui qu'aiment tant les enfants et les femmes;
A Celui qui partout s'appelle le Bon Dieu I
Sylvede Saint-Henry.

M. Theuriet ne prête pas la même résignation à la vieille fille de


province:
- 128 -

IINB VIEILLE FILLE ·

La maison qu'elle habite aux portes d'un faubourg,


En province, est muette, oubliée et maussade;
Les grands vents pluvieux ont noirci la façade,
L'ombre emplit les couloirs, l'herbe croît dans la. cour.

Avec de vieilles gens, elle est la tout le jour,


Dans une chambre close où regne une odeur fade;
Tout le jour elle est là, pâle et déjà malade,
Pauvre fille sans dot, sans beauté, sans amour.

Jadis, quand le printemps fleurissait la fenêtre, ,


Elle disait, sentant frissonner tout son être :
— Le bonheur inconnu viendra-t-il aujourd'hui ?.

Les printemps sont passes, vides et lourds d'ennui ;


Son oeil bleu s'est voilé d'une langueur mortelle;
Elle dit maintenant : La fin, quand viendra-t-elle ?
AndréTheuriet.

Le Berceau de M. Manuel attendrira quelque jeune mère :

LE BERCEAU

Quel temple pour son fils elle a rêvé neuf mois!


Comme elle fêtera I enfant dont Dieu dispose!
II lui faut un berceau tel que les fìls des rois
N'en ont point de pareil, si beaux qu'on les suppose!

Fi de l'osier flexible, ou bien du simple bois!


L'artiste a dessiné la forme qu'elle impose:
Elle y veut incruster la nacre au bois de rose;
Il serait d'or massif, s'il était à son choix!

Rien ne semble trop cher, dentelle ni guipure,


Pour encadrer de blanc cette tête si pure,
Dans le lit qu'on apprête à son calme sommeil.
— 129 —
Il est venu., le fìls dont elle était si fiète!
Il est fait, le berceau, - le berceau sans réveil !
II est de chêne, hélas! et ce n'est qu'une bière.
EugèneManuel.

Un poëte canadien, dont les meilleurs poëtes français pourraient


être jaloux, a enrichi son recueil (274 p. in-18, MontréaJ, 1877) d'une
quinzaine de sonnets, parfaitement ciseIés, témoin celui-ci :

LG LAC DE BEL(EIL
Qui n'aime à visiter ta montagne rustique,
0 lac qui, suspendu sur vingt sommets hardis,
Dans ton lit d'algue verte, au soleil resplendis,
Comme un joyau tombe d'un ecrin fantastique?
Quel mystère se cache en tes flots engourdis?
Ta vague a-t-elle éteint quelque cratère antique ?
Ou bien Dieu mit-il la ton urne poétique
Pour servir de miroir aux saints du Paradis?
Caché, comme un ermite, en ces monts solitaires,
Tu ressembles, o lac, à ces âmes austères
Qui vers tout idéal se tournent avec foi.
Comme elles, aux regards des hommes tu te voiles;
Calme, le jour, — le soir, tu souris aux étoiles;
Et puisil faut monter pour aller jusqu'a toi!
Louis-H.Frechette.

Un jeune poëte, Sully Prudhomme, a peint les peines et les joies


de l'amour dans un langage hyperbolique qui ne manque pas d'at-
trait :
ou '.ONT-ILS'I
Ceux qui sent morts d'amour ne montent pas au del :
Ils n'auraient plus les soirs, les sentiers, les ravines,
Et ne goûteraient pas, aux demeures divines,
Un miel oui du baiser put effacer le miel.
9
— 130 —
Ils ne descendent pas dans l'enfer éternel,
Car ils se sont brules aux lèvres purpurines,
Et l'ongle des démons fouille moins leurs poitrines
Que le doute incurable et le dedain cruel.

Où vont-ils ? Quels plaisirs, quelles douleurs suprêmes


Pour ceux-là, si les cceurs au tombeau sont les mêmes,
Passeront les douleurs et les plaisirs sentis ?

Comme ils ont eu l'enfer et le ciel dans leur vie,


L'infini qu'on redoute et celui qu'on envie,
Ils sont morts jusqu'à l'âme, ils sont anéantis.
SullyPrudhomme.

Cet auteur écrit avec éIégance; mais parmi ses nombreux sonnets,
il en est peu qui disent quelque chose.
Un autre poëte, qui s'est fait un nom avec des vers dramatiques
dépourvus de césures et semés de trivialites, a ciselé quelques son-
nets. Le suivant montre qu'il n'est pas difficile sur Ie choix du pit-
toresque :

LE ( ABIRET

Dans le bouge qu'emplit l'essaim insupportable


Des mouches bourdonnant dans un chaud rayon d'août,
L'ivrogne, un de ceux-là qu'un désespoir absout,
Noyait au fond du vin son rêve détestable.

Stupide, il remuait la bouche avec dégoût,


Ainsi qu'un boeuf repu ruminant dans l'étable.
Pres de lui le flacon, renverse sur la table,
Se degorgeait avec les hoquets d'un égoût.

Oh! qu'il est lourd le poids des têtes accoudées


Oil se heurtent sans fin les confuses idées
Avec le bruit tournant du plomb dans le grelot!
- 131 -
Je m'approchai de lui, pressentant quelque drame,
Et vis que dans le vin craché par le goulot
Lentement il traçait du doigt un nom de femme.
Francois
Coppee.

A ce buveur de vin, que le dernier vers ne saurait poétiser, oppo-


sons le buveur de sang de M. Monavon ; c'est du réalisme un peu
plus gai :
PROMETHBBET LB VAUTOCR
De ses cris Prométhée emplissait le Caucase ;
Et Veternel vautour, à sa proie acharne,
Plongeant son bee vorace ainsi que dans un vase,
Buvait le sang au flanc du pile condamné.
Le roc entier tremblait de son faîte à sa base
Sousieffort convulsif dn Titan enchaîné.
Quand tout à coup l'oiseau que la fureur embrase
Releva uers le ciel son long cou décharné.
Et le vautour cria d'une voix lamentable :
— Entendrai-je toujours cet être insupportable
Eternellement geindre et poser en martyr?
Ptnse-t-il, ici-bas, être seul á souffrir,
Et croit-il que ce soit un grand sujet de joie
De ne manger depuis six mille ans que du foie I!!
GabrielMoaavoo.

Un sonnet religieux, qui serait oublie malgré sa valeur réelle et


son succès aux Jeux Floraux, vient d'être remis au jour, grâce à la
célébrité démagogique de son auteur. C'est le ,
SONNETA 1.4 TIERCE
cedi.
Regina
Toi que n'osa frapper le premier anathème,
Toi qui naquis dans l'ombre et nous /is uoir Ie jour,
Plus reine par ton cceur que par ton diadème,
Mère avec l'innocence, et vierge avec l'amour :
- 132 -
Je t'implore la-haut, comme ici-bas je t'aime;
Car tu conquis ta place au céleste séjour,
Car le sang de ton Fils fut ton divin baptême,
Et tu pleuras assez pour regner à ton tour.

Te voila maintenant près du Dieu de lumiere ;


Le genre humain courbé t'invoque la première ;
Ton sceptre est de rayons, ta couronne est de fleurs.

Tout s'incline à ton nom, tout s'épure à ta flamrne,


Tout te chante, ô Marie Et pourtant quelle femme,
Même au prix de ta gloire, eiIt bravé tes douleurs ?
Henride Rochefort,
comtede Luçay.
3 mai1855,

Un gentilhomme, resté fidèle aux saines traditions, te vicomte


Jules de Gères, excellent poëte et maître sonneur de sonnets, s'est
servi de ce rhythme dans son beau volume (Cinq dizains de son-
nets entrecoupes d'historiettes en vers et autres rimes, Paris,
1875) pour flétrir ces faux amis du peuple qui flattent ses mauvaises
passions et le détournent de la vie des champs:

TERRA MATER

Je ne sais quel orgueil, quel mensonger delire


Soufflent au cceur faussé du pauvre paysan :
— « Laisse la tes sillons; tu penses, tu sais lire;
« Ne touche plus la glèbe et deviens artisan ! »

Ce siècle exaltant l'or sur sa coupable lyre,


De cette ambition se fait le courtisan :
— « Tu seras riche, grand ! le peuple va t' élire! »
Ah1 conseillers de mort, arriere ! allez-vous-en !

Maudit l'empoisonneur venant dans nos campagnes


Semer ces mots pompeux qui nourrissent les bagnes !
Malgre ton verbiage, insensé discoureur,
- t 33 -
C'est par le seul froment que ta race est accrue,
Le plus beau des outils restera la charrue,
Et le premier des urls est l'art du laboureur !
Julesde Gères.

Arretona-nous, et reprenons haleine. Quelques autres sonnettistes


contemporains trouveront place dans le chapitre suivant.
CHAPITRE C'INQUIÈME

DELARIMEDUSONNET

Rien ne prouve mieux que le sonnet la nécessité de la rime dans


la poésie française. Aurait-il joui d'une si grande faveur aux XVIe
et XVIIe siècles, serait-il florissant de nos jours, si la sonnerie des
rimes, leur symétrie, la difficulte vaincue pour les assembler, ne
procuraient pas à l'oreille, à la vue, des sensations de plaisir? La
Harpe a dit de la rime: a Elle est agréable en elle-même comme
toute espèce de retour symétrique; car la symétrie plait naturelle-
ment aux hommes, et entre plus ou moins dans tous les procédés des
arts d'agrément. » De la Motte, dans sa lettre à Fenelon du 15 février
1714, a parfaitement défini le plaisir de la difficulte vaincue dans la
versification: « II me semble, a-t-il dit, que de cette difficulte même,
quand elle est surmontée, naît un plaisir très-sensible pour le lec-
teur. Quand il sent que la rime n'a point gêné le poëte, que la me-
sure tyrannique du vers n'a point amené d'epithetes inutiles, qu'un
vers n'est pas fait pour l'autre; qu'en un mot tout est utile et naturel,
il se mêle alors au plaisir que cause la beauté de la pensée un éton-
nement agréable de ce que la contrainte ne lui a rien fait perdre.
C'est presque en cela seul, à mon sens, que consiste tout le charme
des vers; et je crois, par conséquent, que les poëtes ne peuvent être
bien goûtés que par ceux qui ont comme eux le génie poétique.
Comme ils sentent les difficultes mieux que les autres, ils font plus
de grâce aux imperfections qu'elles entraînent, et sont aussi plus
sensibles à l'art qui les surmonte. »
Le sonnet, dont les lois sont si rigoureuses, offre, plus que toute
autre pièce, quand il est bien réussi, le plaisir de la difficulte vain-
- 135 -
cue. Un auteur a comparé ce pIaisirà celui qu'on éprouveà voir une
danseuse qui exécute avec grâce les pas les plus difliciles : « Une des
choses, Monsieur, qui nous touche te plus, que dis-je! qui nous ra-
vit, qui nous enchante, c'est de voir quelqu'un de gêné, faire une
chose avec la même liberté et la même aisance que s'il était à son
aise. Car, pour me servir d'un exemple qui vous soit familier, pour-
quoi allez-vous régulièrement à l'Opera? Pourquoi n'y avez-vous
des yeux que pour Mlle Camargo! Et pourquoi nous dites-vous éter-
nellement qu'elle vous paroît inimitable et toujours nouvelle? C'est
que le surprenant ne peut presque point aller avec les grâces, et que
pourtant chez elle vous en voïez l'accord : c'est que le difficile ne
paroît jamais lui coûter; c'est que ses pas, pour être brillants, n'en
sont pas moins moelleux; c'est que, franchissant les bornes de l'hu-
manité, cette fille incomparable met dans la danse la plus haute et
la plus élevée cette mollesse et cette aisance qu'on se trouveroit bien
heureux de mettre dans une danse basse et terre à terre. Or, je sou-
tiens qu'un sonnet bien fait produit chez vous une admiration qui
tient de celle que vous avez pour mademoiselle Camargo. J) Réfle-
xions sur la poesie par M. R. D. S. M. La Haye, 1734.
M. Joséphin Soulary a peint originalement le charme de la diffi-
culte vaincue, en comparant l'idée qui entre dans un sonnet à une
femme qui entre avec quelque peine dans une robe et qui n'en est
que mieux vêtue :
LE SONNET
« Je n'entrerai pas là, — clit la folle en riant, —
« Je vais faire éclater cette robe trop juste (1). »
Puis elle enfle son sein, tord sa hanche robuste,
Et prête à contre-sens un bras luxuriant,

(1) L'édition de 1872 porta: ce corset de Procuste. Correction malheu-


reuse, qui fausse l'image et gâte Ie sonnet; mieux vaut conserver les rimes
trop semblablesjuste et ajuste Les quatrains ne sont pas rimes symétrique-
ment. Ce poëte soigne peu la sonnerie et s'en passe quelquefois. — L'hémis-
tiche du 6e vers sonne avec les rimes voisines; c'est une imperfection.
- 136 -
J'aime ces doux combats, et je suis patient.
Dans l'étroit vêtement qu'a sa taille j'ajuste,
Là, serrant un atour, ici, le déliant,
J'ai fait passer enfìn tête, épaules et buste.
Avec art maintenant dessinons sous ces plis
La forme bondissante et les contours polis.
Voyez! la robe flotte, et la beauté s'accuse.
Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?
Rien de moins dans le cceur, rien de plus sur le corps,
Ainsi j'aime la femme, ainsi j'aime la muse.
JoséphinSoulary.

Wordsworth se complaisait aussi dans les difficulties du sonnet et


a comparé son plaisir à celui d'une abeille dans une petite fleur.
Nous aurions donné ici notre traduction du sonnet anglais, si nous
ne l'avions déjà insérée dans nos Sonnets de Pétrarque (commen-
taire du LVI6).
M. Fertiault n'a pas moins compris que Wordsworth Tagrement
d'être à l'aise dans un cadre étroit, quand il a écrit son excellent
sonnet sur Ie sonnet :
— Encor! toujours ce moule ? et ces formes pareilles ?
Toujours pour vos tableaux ce cadre qu'on connatt ?
Quoi! sans pitié ! toujours nous jeter aux oreilles
Ces affreux bouts-rimés qu'on appelle un sonnet!
— Bouts-rimés ? le sonnet? Vune de nos merveilles ?
Toujours pour ce phénix votre dedain renait !.
A lui seul, sobre et ferme, il vaut toutes les veilles :
Des poétiques sceaux nul ne frappe aussi net;
Nul ne condense mieux sous sa nerveuse empreinte:
Nul n'a plus dhorizon sons sa ligne restrcintc;
Nul n'est plus souple et riche en ses cliversités.
Je sais, moi, tel fervent de cette ceuvre ample et brerc
Qui, precis comme un chiffre ou vague comme un reve,
Dans ses quatorze vers met des immensités.
F. Fertiault.
- 137 -
Dans les petites pièces, qui sont les bijoux de la poésie, et surtout
dans Ie sonnet, il faut approcher le plus possible de la perfection de
la forme. Or, plus il y a de symétrie et de richesse dans les rimes,
plus on obtient d'harmonie, plus on charme l'esprit par le triomphe
de la difficulté. Telle est la thèse soutenue dans le sonnet fantaisiste
que voici :
LES CHARMES DU SONXET
« C'est un lit de Procuste : arriere le sonnet! »
Dit la muse qui craint sa peine ou sa faiblesse.
Lit de Procuste, soit! mais qui jamais ne blesse
Quand on sait arranger ses pieds et son bonnet.
Le tout est de s'y faire; ensuite à l'aise on est
Comme un poisson dans l'eau. L'idée, avec noblesse
Ou da:îs le simple atour d'un aimable .diablesse,
S'y glisse sans l'ennui qu'un poeme connaît.
Si Uespace est restreint, si l'auteur s'ingénie
Par la rime opulente à doubler l'harmonie,
Le plaisir du succès n'a que plus de douceurs.

Car la difficulty que l'on vainc, clit La Motte,


Soit qu'on tienne un archet, soit que Von escamote,
Dans l'att des vers aussi charme les connaisseurs.
Ph. L. D.

Et que Ton ne croie pas que la ciselure du sonnet nuise à l'idée


qu'il renferme! On ne prend pas la peine de tailler avec soin une
pierre sans valeur. En général, le pocte, qui tient à la perfection de
la forme, n'apporte pas moins d'attention dans le choix de ses idées.
S'il couvre d'un beau vêtement un corps sans áme, c'est l'inspiration
qui lui manque; ce n'est pas la rime qui la met en fuite.)) La rime,
dit l'abbé d'Olivct. a enfante mille et mille beaux vers; souvent elle
est au poete comme un génie étranger qui vient au secoars du sien. »
Le sonnettiste doit done prendre un soin tout particulier de la
- 138 -
forme. Ses vers seront toujours réguliers de rhythme, et la conson-
nance des rimes partira au moins de la lettre d'appui, sauf pour
quelques rimes rares et à sons pleins, c'est-à-dire, sonnant sur des
voyelles composées ou nasales, sur des diphthongues ou sur une
voyelle suivie de plusieurs consonnes. La rime usque, par exemple,
peut très-bien se passer de lettre d'appui, même dans un sonnet.
M. Ch. Monselet a done très-bien rimé son sonnet dela Punaise,sauf
le septième vers :
IT.LI.lUI ! KTALIAH!

A Pistoie, en m'éveillant
Un prurit soudain m'off usque;
Certain insecte grouillant
Vint-il pas se poser jusque

Où mon torse est plus saillant.


Je le saisis d'un air brusque!
Mais je dis en souriant :
« He! c'est la punaise étrusque !

Petit insecte rageur,


Je ne suis qu'un voyageur,
Cherche ailleurs, cherche ta voie! »

Je dis, et posai sans bruit


Dessus la table de nuit
La punaise de Pistoie I
Ch. Monselet.

Le sonnet suivant n'est pas moins bien rimé, quoique la lettre


d'appui n'existe que pour les rimes masculines des quatrains et pour
les féminines : fantômes, tomes — tranches, franches :

Vieux livres, vieux amis, chers et doctes fantomes,


Je viens revoir encor Uasile ou vous dorrnez;
Je viens me consoler au milieu de vos tomes;
Vous seuls ne changez pas, 6 mes amis aimés !
- 139 -
Peuples et rois, tout meurt ! Vous gardez vos royaumes;
On vous rouvre à la page ou l'on vous a fermes.
Vous dites votre histoire ou vous chantez vos psaumes,
Et du même parfum vous êtes embaumes.
J'aime vos vieux vélins, j'aime vos marges blanches,
Je respire, incline, la senteur des vieux jours,
J'admire avec respect la rougeur de vos tranches;
J'y crois voir une bouche aux éloquents discours,
Et d'un doigt filial j'ouvre ces levres franches,
Qui me parlent sans bruit et m'instruisent toujours.
ProsperBlancheraain.

Maintenant un sonnet très-estimé va initier le lecteur à ce qu'on


entend par la lettre d'appui, premier degré de richesse pour la
plupart des rimes. Nous disons pour ta pIupart; car, selon les traités
de versification, la lettre d'appui ne constitue que la suffisance pour
les rimes qui ne sont pas à sons pleins ou pour celles en ent ou ant
qui sont très-communes. Les Iettres d'appui sont écrites en capitales:
A/a vie a son secret, mon âme a son mysTere :
Un amour eternel en un moment conÇu;
Le mal est sans remède, aussi j'ai du le Taire,
E! celle qui l'a fait n'en a jamais rien Su.
Ainsi j'aurai passé près d'elle inaperÇu,
Toujoursa ses côtés et partout soliTaire ;
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la Terre.
N'osant rien demander et n'ayant rien reÇu.
Pour elle,— quoique Dieu l'ait faite douce et Tendre,-
Elle suit son chemin, discrete et sans enTendre
Le murmure d1 amour soulevé sur ses Pas.
A l'austère devoir pieusement fiDèle
Elle dira, lisant ces vers tout remplis D'elle :
« Quelle est done cette femme? » et ne comprendra Pas.
FelixArvers.
— 140 -
Le charmant sonnet d'Arvers réunit la pureté de Ia forme à la
grâce mélancolique de la pensée ; il realise la définition de Joseph
Delorme: une idée dans un sonnet, c'est une goutte d'essence dans
une larme de cristal.
Encore un exemple. Celui-ci est plus remarquable. Les rimes
rnide et mon des quatrains sont plus sonores et peu nombreuses. Et,
de plus, l'auteur s'est créé une difficulté volontaire en rimant les
tercets sur deux rimes au lieu de les rimer sur trois. On sent que
Méry était un poëte du Midi, doué de l'oreille musicale et du senti-
ment de l'art:
0AGESSE EGYPTIENNB
Sur le sol, que le Nil débordé rend huMide,
Que fait-il, ce grand sphinx, couché dans le liMon,
Ses yeux toujours fixes vers les sables d'AmMon,
Comme un monstre géant, fils de la PyraMide ?
Au passant cherchant l'heure aux ombres du gnoMon
Il propose une énigme, et la bouche tiMide
Que desseche le feu de l'ouragan nuMide,
Ne peut pas s'entr'ouvrir pour répondre au déMon.
Alors le voyageur veut sonder le mysTere
Que lui garde au désert le roc silenCieux,
Ce mot jamais redit par l'écho soliTaire.
Mais devant le granit qui s'obstine à se Taire,
L'obélisque, debout comme un doigt de la Terre,
Le console du doute en lui montrant les Cieux.
Méry.

La langue provençale va nous fournir aussi un exemple de sonnet


parfaitement rimé :
AMOUR

Amour, tis estrambord clafisson d'alegResso,


Mai que, souventi-fes, fan escampa de pLour !
Ounte que, plen d'espèro, anen culi ta fLour,
Nosto man trovo, ail las! Vespino d'amaResso.
— 141 —
Pamens, a me d'amour ma gènto FelibResso,
N'arne qu'elo, e jamai milo e milo douLour
Tempraran de moun cor l'amourouso caLour;
Oublide tant de mau, ieu, per uno caResso.
l'ai di tùuti mi peno e mi trefouliMen :
N'a ris, elo, e quau saup? belèu n'en ris enCaro!
Enterin, de mon dou, de moun rebouliMen,
Tout lou monde legis li marco sus ma Caro :
Triste, sènte toujour nouveu bourroulaMen,
E d'un negre segren moun amo se masCaro! (1*
LouisRoumieux.

Le fameux sonnet de Louis Veuillot contre les Normaliens, que


les carres et les cubes (élèves de deuxième et troisième années) font
commenter par les conscrits, placés sur la sellette, mérite également
d'être cité pour la richesse et la malice de la rime. Malheureusement
desinit in piscern, il se termine par les faibles rimes: chère et père:

MOSPAXEMS

Ces païens enragés que l'on voit par esSaims


Envoler tous les ans de ['Ecole NorMale ;
Ces grands adorateurs de Vénus aniMale,
Qui parlent de reins forts et de robustes Seins;

(1; Amoar, tes transports remplissent d'ullégrasse, ams que, souvent, iU


foot verser des pleura ! Lorsque plein d'espoir nous allons cueillir ta fleur,
notre main trouve, helas ! l'épine amere.
Neanrooinsj'aime d'amour ma gentille Felibresse (amante d'un Felibre,
c'eat-àdire d'un poëte provençal), je n'aime qu'elle et jamais raillo et mille
douleursne tempéreront de mon cceur l'amoureuse chaleur;j'oublie tant de
maux, moi, pour une caresse.
J'ai dit toutes mes peineset mes angoisses : elle en a ri. elle,et qui suit ?
peut-etre qu'elle en rit encore ! Cependant de mondeuii, demon tourment,
Tout Ie monde lit la marque sur ma figure: triste, je sens toujours de
nouvelles inquiétudes, et d'an noir chagrin mon âtDe devient sombre.
— 142 —

Regardez-les un peu : La plupart sont malSains.


Cuirassés de flanelle anti rhumatisMale,
Iis vont en Grèce avec des onguents dans leur Malle
Et ne peuvent s'asseoir que sur certains cousSins.

Tel jure par Hercule et par les Grâces Nues


Qui porte un dos voûté sur des jambes meNues
Et n'a ni coeur, ni voix, ni poignet, ni jarRet.

Pied-plat! que n'es-tu ne dans ta Sparte si chère!


Bâti comme tu l'es, plein de honte, ton père
T'aurait fait disparaître au fond du lieu secRet.
LouisVeuillot.

« Le roi de l'invective, ce Veuillot ! s'écrie M. Alfred Delvau, et


comme, en sa qualité de catholique, i1 connaît bien son catechisme.
poissard ! »

La beauté de la rime est mieux soutenue dans le sonnet suivaht,


qui a été couronné en 1866 au concours du Rosier de Marie :

SONET ANACIRAlSIUE
lIarie-Aimer

Que de mystères couvre un Nom !oo.


Sous la lettre palpite L'âme;
Le caillou recèle la fLamme;
Dans le granit chante MemNon.
— « Oh! bégaie un grave ZéNon ;
« Cet exorde est une récLame
« Pour un jeu que la raison bLâme.
« Quelque anagramme?. » Pourquoi Non?

La verite se voile d'ombres ;


Pythagore Vextrait des nombres ;
Des mots nous pouvons ['exhuMer.
— 143 —
« A mor! - Rorna! » dit EgéRie.
Si ma bouche murmure : « AiMer! »
Uecho des cieux repond : « MaRie! »
Garnier.
Georges

On ne compte que deux rimes à lettre d'appui dans le sonnet de


Guttinguer sur Voiture. La rime ours des quatrains peut à la vérité
s'en passer, mais la rime esse sans lettre d'appui n'est pas digne d'un
sonnet: -

A 1UVEDAIHB
lesoeuvres
Edluirenvoyant deVoiture
Voici votre Voiture et son galant Permesse.
Quoique guinde parfois, il est noble toujours.
Onvoit tant de mauvais naturel de nos jours
Que ce brillant monte m'aplu, je le confesse.
On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse
Et qu'il veut une langue à part pour ses amours ;
Qu'il croit les honorer par d'étranges discours ;
C'est là de ces defauts ou le coeur s'intéresse.

C'était le vrai pour lui que ce faux tant blâMé;


Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aiMé;
Il a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre geNie «

Tel celui-ci, charmant quijaillit de son cceur:


Je veux finir mes jours en l'amour d'UraNie;
Saurez-vous comme moi comprendre sa douceur?
UlricGuttinguer.

Ce qui vient d'être dit de la rime esse du sonnet de Guttinguer


s'applique a la rime ere du suivant; il est fachcux qu'une pensée
aussi touchante ne soit pas plus artistement rimée :
- 144 -

L'A.GE IIU PARDON


II est, au pied du Chinst, à cote de sa mere,
Un ange, le plus beau des habitants du ciel,
Un frere adolescent de ceux que Raphaël
Entre ses bras divins apporta sur La terre.

Un léger trouble effleure à demi sa paupière,


Sa voix ne s'unit pas au cantique éternel;
Mais son regard plus tendre et presque maternel
Suit l'homme qui s'égare au vallon de misère.

De clemence et d'amour esprit consolateur,


Dans une coupe d'or, sous les yeux du Seigneur,
Par lui du repentir les larmes sont comptées.

Car de la piété sainte il a reçu le don;


C'est lui qui mene à Dieu les ames rachetées,
Et ce doux seraphin se nomme: le Pardon.
Antoinede Latour.

Les journaux de 1873 ont cité avec éIoge le sonnet suivant dont
l'auteur est mort à vingt-quatre ans. C'est une belle défense des
oeuvres d'art contre Ie dédain de Ia science; quel dommage qu'elle
soit habillee de si pauvres rimes masculines !

LE8 illV.iLVSEIJBS

Les voyez-vous perdus dans La profondeur noire,


Sur l'alambic en feu penchant leurs fronts muets,
Que les mille fourneaux du vieux laboratoire
Inondent tour à tour de leurs ardents reflets.

Considérez-les bien. Void ceux dont i histo ire


Dira qu'ils n'ont connu ni doutes ni secrets,
Qu'ils ont marché toujours de victoire en victoire,
Et passé Dieu lui-même au feu de leurs creusets.
— 143 -
Aussi quel ton railleur!— Avec quelle fìerté,
lis nous regardent, nous, amants de la beauté,
Nous qui ne cherchons rien que le parfum des choses!

Ils se croisent les bras, en s'écriant : « Chansons!


« A quoi leur art sert-il! » — Nous vous Vexpliquerons
Quand vous nous aurez dit à quoi servent les roses.
AdrienJuvigny.

Alfred de Musset rimait tantôt bien tantôt mal, suivant son caprice.
Dans son sonnet intitulé Tristesse, les rimes féminines des quatrains
sont à peine suffisantes, et mêlées irrégulièrement. Tout est permis
à un talent original. On l'admire malgré ses négligences. Mais on
l'admirerait davantage s'il prenait plus de peine:

TRISTESSE
J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis, et ma gaieté;
J'ai perdu jusqu'à la fierte,
Qui faisait croire à mon génie..

Quand j'ai connu La vérité,


J'ai cru que c'était une amie;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en étais déjà degoute.

Et pourtant elle est éternelle,


Et ceux qui se sont passés d'elle,
Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.


Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleure.
AlfreddeMusset.

M. de Berluc-Perussis rime avec esprit et avec négligence comme


10
- 144 -
Alfred de Musset. Mais ce qu'on passe à Musset ne peut lui être
passé, à lui, fondateur de VAlmanack du sonnet, à lui qui doit
maintenir les saines traditions des grands sonnettistes du XVIe et
du XVIIe siècle. Noblesse oblige :

PROFESSION DE FOI

Des bavards je suis revenue


C'est pourquoi de ma république
Je bannis tout poëte epique :
Pour Voltaire, c'est convenu ;

Et lui-meme, le grand classique,


Homère, m'a toujours déplu,
J'en fais l'aveu très-ingénu,
Par sa longueur kilometrique.

Parlez-moi de quatorze vers,


Fussent-ils forges de travers;
Etre sobre est ma loi suprême ;

Et m'est avis que mon sonnet


Bien que clochant un tantinet,
Ennuîra moins qu'un iGng poëme.
L. de Derluc-Perussis.

Brizeux, l'auteur de Marie, est aussi de ces poëtes auxquels on


peut passer quelque négligence dans le choix et la disposition des
rimes:

LA LAHDE MATAtLB

Nul mondain ne m'a vu dans un salon dore.


Ils me connaissent mieux, les pdtres de Cornouaille;
A leurs pauvres foyers souvent mon coeur tressaille,
Par ces cceurs primitifs noblement inspire.
- 145 -
Et moi, je n'ai pas même un réduit assure,
Près du courtil de chanvre un toit couvert de paille :
A mon but cependant j'irai vaille que vaille,
Poëte des Bretons, comme eux simple, ignoré.

Ce matin, cheminant sur la lande natale,


J'ai lu les vers fleuris nes dans votre manoir;
Plus d'un parfum suave et flatteur s'en exhale;

Un nuage y flottait de votre passe noir :


L'air pur l'a clissipé venant de la bruyère
Oil s'embaument mes chants, ma vie humble, mais fiere.

AugusteBrizcux.

Ce n'est pas la negligence des rimes que 1'0n peut l'eprocher au


sonnet de
L'A.ln;TRE

.4 l'ombre des forêts je suis rasséréné :


Oui, j'aime comme un fils ces vertes solitudes.
Lj des temps primitifs que vit mon humble Aine
Je trouve l'innocence avec ses quiétudes.
Dans les bois je reprends d'antiques habitudes,
Tout un passé renaît en mon coeur étonné;
Et, gai, vous oubliant, humaines lassitudes,
Vers les arbres je cours d'un élan spòntané.

J'y grimpe avec folie, et je mange des baies!


Et je hume l'eau vive à même le ruisseau,
Et j'écoute, ravi, chanter l'oiseau des haies.

Tel, l'écouta jadis, penchi sur un berceau


Pauvre et grossier, construit dans le creux d'un erable,
Mon Aïeul aux longs bras, le Singe vénérable.
Ernestd'Hervilly.
146 —
Bravo! voilà un poëte qui chante son origine simiane, et qui
grimpe sur les arbres comme son ancêtre. Bien du plaisir !
MM. Ernest et Edmond Lafond, auteurs d'un gros et beau volume
de sonnets, traduits de Dante, Pétrarque, Michel-Ange et le Tasse,
auraient donné plus de valeur à leur estimable travail s'ils s'étaient
attachés davantage à la symétrie et à Ia beaute des rimes. Dans Ie
sonnet suivant, l'lin des mieux rimes, les rimes sont encore impar-
faites et celled des quatrains ne sont pas disposées avec ordre :

SOCKET DE MICHtL-ASCC

Que j'aime à voir les fleurs sur son front se oser !


Comme de Vembellir chacune semble heureuse,
Et combien celle-là paralt plus orgueilleuse,
Qui, La premiere, imprime a ce front un baiser!
La robe qui Ventoure est, tout le jour, joyeuse,
Et, lorsque La nuit vient et la voit s'abaisser,
Bienheureux les flots cVor qui viennent caresser
Sa joue et revetir son epaule soyeuse !
Mais plus heureux encor le ruban dont les nceuds,
Doucement enlacés et se croisant entre eux,
Pressent les doux trésors de sa blanche, poitrine ;

Si Vecharpe qui tient son beau corps enferme


Semble nous dire: « A moi sa taille souple et fine! »
Que feront done alors les bras du bien-aime ?
Ernestet EdmundLafotni.

Sainte-Beuve ne rimait ni bien ni mal; mais il se permettait de


détestables enjambements. Sans aucun scrupule il privait Ie lecteur
du repos oblige à la fin de chacune dos parties du sonnet. Ses
phrases chevauchaient de l'une a l'autre, sans intention artistique,
par simple négligence. Exemple :
- 147 -
PBOHEHADE EIVFIA.C::RE
Laisse ta tête, amie, en mes mains retenue.
Laisse ton front penché; nul ceil ne peut nous voir.
Par ce beau froid d'hiver, une heure avantle soir,
Si la foule élégante emaille l'avenue,
Ne baisse aucun rideau de peur d'être connue ;
Car, ence gîte errant, en entrant nous asseoir,
Vois, notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir,
Sur la vitre levéea suspendu sa nue.
Chaque soupir nous cache, et nous passons voilés.
Tel au sommet des nwnts sacres et recelés,
A la voix du Désir, le dieu faisait descendre

Quelque nuage d'or fluidernent épars,


Un voile de vapeur, impénétrable et tendre ;
L'Olympe et le soleil y perd%ient leurs regards.
Sainte-Beuve.

Ce sonnet, qui manque aux poésies completes de Sainte-Beuve, a


été lu sur une épreuve dérobée. II faisait partie d'un petit recueil,
destiné à oompromettre une femme, laquelle fut avertie à temps et
contraignit l'auteur à brûler l'édition entière devant elle. C'est du
moins ce que raconte Alphonse Karr dans ses Guêpes d'avril 1845
et de novembre 1874.
Emile Deschamps, plus artiste que Sainte-Beuve, a disséminé
dans ses poésies completes, publiées en 1873 (il est mort en 1871),
une trentaine de sonnets d'une excellente facture, ornés de rimes
toujours sonores et souvent peu communes. Celui qu'on va lire, un
des derniers du deuxième volume, mérite d'être cité comme un
modèle. Pas une rime ne manque de la lettre d'appui :,

ACTnUAUTTK
Elle évoque, les soirs, dans sa chaude insomnie,
Des palais, des valets; et, plus beaux que les fleurs,
Mille coupons d'emprunts de toutes les cOltleurs.
Dansent devant ses yeux une ronde benie.
- 148 -
Son espoir incessant, sa pensée infinie
Taillent des robes d'or aux immenses ampleurs ;
Sur l'argent qui lui manque elle répand des pleurs ;
Elle rit des amours de Paul et Virginie ;

Et reve d'un vieux due, ce mari sans rivaux,


Qui la fasse monter en char à six chevaux,
Comme Amphitrite avec ses Tritons et sa conque.

On dirait, n'est-ce pas? une de ces Phrynes,


Par qui furent déjà quinze Anglais ruinés.
C'est une jeune fille en un couvent quelconque!
EmileDeschamps.

Ce rêve de jeune fille suggère d'assez tristes réflexions sur l'avenir


de la scciete française.
Mais pourquoi parler d'avenir ? N'avons nous pas lu dans les
journaux de janvier 1877 cet horrible sonnet que l'auteur n'a pas
ose signer :
CAPRICE OE JEUNE FILLE

C'est le premier de l'an, mignonne ;


Je suis prêt à combler tes vceux.
A tes désirs je m'abandonne,
Quand je saurai ce que tu veux.

Que faudra-t-il que je te donne ?


Veux-tu quelques chiffons soyeux?
A des journaux vraiment joyeux
Préfères-tu que je t'abonne ?
Veux-tu des livres, mon trésor ?
J'en ai de tout chamarrés d'or ;
Choisis dans ma bibliothèque.

Veux-tu poser pour nos portraits ?


— Non, dit La fille ; je voudrais
Voir guillotiner un évêque!.
- 149 -
Finissons par quelque chose de plus gai, par Ie sonnet d'Avatar,
rime superlativement, sauf Ie défaut de symétrie dans les quatrains:

AVATAR (1)
Près du Tigre, sous l'or des pavilions mouvants,
Dans un jardin de marbre oil chante une piscine,
Autrefois je dormis. Une jeune Abyssine
Fort chaste n'enivrait de ses baisers savants.

Plus tard, dans mes palais, des condamnes vivants


Flambaient très-clair, enduits de poix et de résine,
Et les fleurs embaumaient. — J'az force des couvents
Et des nonnes, sous une armure sarrasine,

On s'en souvient!— Farouche, à La luxure enclin,


Je me fis franc archer pour suivre Duguesclin,
Et je fus très-aimé de deux bohérniennes.

Or, maintenant j'attends /'Avatar inconnLt,


Et, le coeur plein de ces femmes qui (arent miennes,
Je suis chanteur lyrique et je couche tout nu.

Cet amusant pastiche est extrait du livre des Sonneurs de Sonnets.


C'est une imitation moqueuse du style des Impassibles, « collection
de prétendus poëtes, dit M. Delvau, qui ont imaginé de faire des
vers sonores sans rien mettre dedans, pas même l'ombre d'une
pensée. »

Nous voici au terme de notre course, non sans avoir négligé çà et


là quelques bons épis. II était difficile de tout voir et de tout faire
entrer dans la gerbe. Que les sonnettistes oubliés ne maugréent pas
trop contre le glaneur, qui n'a ni les cent yeux d'Argus ni les cent
bras de Driarée.

(1) La mythologie indienne donne ce nom aux incarnations successives de


Vichnou. Par extension Avatar signifie transformation, métamorphose.
APPENDICE

SONNETS INEDITS

Ø -
Les sonnets réunis dans cet Appendice sont publics pour la première
fois ou n'ont fait quunerapide apparition, tantót dans un journal, tantót
dans une revue. Aucun ne se trouve dans les recueils de l'auteur, sauf le
sonnet de PHYLLIS, deja inséré dans le commentaire des SONNETS DEPÉ-
TRARQUE, tomeI, p. 79,et reproduit iei, parce qu'il en est questionau
troisième chapitre de cette Étude.
SONNETS INEDITS

LE HOKDE

nunccredo
Omnia
Ov.
Non! je ne croyais pas, lorsque j'étais enfant,
Que jamais Vavenir pût tromper l'espérance,
Et qu'il fût ici-bas de plus longue souffrance
Que de pleurer, une heure, unjeu qu'on nous defend !

Non! je ne croyais pas que le monde, etouffant


Le bon grain sous l'ivraie avec indifférence,
Fut méprisable et laid sous sa belle apparence,
Et que le vice affreux pût être triomphant!

Maintenant je crois toutI Je crois que c'est chimere


De rever le bonheur en cette vie amère,
Où le fourbe est puissant, ou le lache est vainqueur.

Je crois qu'il est au monde et des passions viles


Et des honnnes qui n'ont que des ames serviles,
Et d'autres qui n'ont rien à La place du cceur.
— 154 —

CORNÉLIE

Lapudeur
souriait
snrsalèvrevermeille.
A.deVIGNY.

Celle que tous les yeux poursuivent dans les fêtes,


Celle que tous les coeurs sont heureux d'adorer,
Qu'elle soit sans rigueur ou qu'il faille implorer
Son âme sans pitié pour les tendres defaites :

C'est une jeune fìlle aux manieres parfaites,


Fraîche comme La fleur que l'aube vient dorer,
Naïve, grande, belle, et qui semble ignorer
Les blessures d'amour que son regard a faites.

De voir ses jolis bras tout le monde est ravi;


Pour être son danseur on s'empresse à l'envi,
Et sa lèvre a pour tous une parole aimable.

La grâce, la candeur reposent sur ses traits,


Et son sourire d'ange a d'infinis attraits.
Tout en elle est rempli d'un char me inexprimable !
- 155 -

Lli DEMI-REVEIL
SONNET
8ERPENTIN
(I)
Golden
dewofsleep.
Que j'aime, au point du jour, rn'eveiller à demi,
De ses rayons roses quand le soleil colore
Mes pauvres résédas que la bise deflore!
C'est alors que je reve aussi bien qu'endormi.

J'ai de frais souvenirs de pays et d'ami,


Etje chante en des vers. pour elle heureux d'éclote,
Celle que j'aime autant que Pétrarque aimait Laure,
Celle pour qui mon cceur a déjà tant gemi.

Si la plaintive muse à regret me visite;


Si, pâle et fatiguée, à venir elle hésite,
Et pose, languissante, un pied mal affermi;

Je ne réclame rien de sa boxiche vermeille,


Et suis heureux encor, sentant que je sommeille !
Que j'aime, au point du jour, m'éveiller à demi !

(1) Qui commence et finit par les mêmes mots ou par le même vers.
- 156 -

LE CIEL .'GITÉ

Destorrentsdelarmes
n'effacent
pasune
seuleIracedupasé.
ZlMM. L*SOLITUDE.
Il remit au milieu d'un jardin solitaire
Le vent soufflait au ciel et soufflait sur la terre.
Les nuages fuyant avec rapidite
Parcouraient d'un seul bond toute l'immensité.

Lui, suivant à pas lents les sentiers du parterre,


Il regardait le ciel, et son regard austère
Ne cessait d'admirer; car rien en vérité
N'est plus grand, n'est plus beau que le del agité I

Tantôt le firmament était couvert de nues,


Tantôt l'azur montrait ses plaines toutes nues
Et le soleil brillait comme un noble vainqueur.

Lui, disait en son cceur que La douleur dévaste :


a 0 tristesse! un instant change le del si vaste !
« Et La fuite des ans ne peut changer le cœur/ e
- 157 -

SONNETUE SAINIE TEIERESE

NomeueYe.miDlos,paraquererte.

0 mon Dieu, si je t'aime avec persévérance,


Ce n'est pas que j'aspire au ciel qui m'est offert;
Si je crains ton courroux, ce n'est pas que l'enfer
M'effraie avec son gouffre où meurt toute espérance.

Ce qui fait mon amour, je t'en donne assurance,


0 mon Dieu, c'est le mal que ton corps a souffert,
C'est ton sang sur la croix répandu par le fer,
De ta sublime mort c'est Vhorrible souffrance.

Oui, mon amour est tel qu'encor je t'aimerais


S'il n'était pas de ciel, qu'encor je te craindrais
S'il n'etait pas un lieu d'éternel anatheme.

Mon coeur, pour t'adorer ,n'exige rien, mon Dieu,


Et, sans espoir en toi lors du suprême adieu,
Je t'aimerais encor tout autant que je t'aime.
— 158 —

L^RRIBRE-SAISON

Cequinaildoitmourlr.
Cequimeurtdoit
renaitre.
ROUCHER.
Comme toi je suis triste en voyant revenir
L'automne, les vents froids et les breves journées,
Et les feuilles tombant sur les herbes fanées,
Et les plaines du del commençant à brunir.

Et je songe parfois. les yeux dans l'avenir,


Qu'après les doux printemps, les fraiches matindes,
Viendra pour nous aussi l'automne des années,
Puis Vhiver, et puis l'heure on tout devra finir.

Horace nous dirait d'une voix peu severe :


« Aimons la jeune vierge, emplissons notre verre!
« Vivons, amis, vivons pendant qu'il en est temps. »

Moi, je dis en mon coeur, comme dit le vrai sage:


« Fécondons en priant le terrestre passage;
« Et nous aurons là-haut un éternel printemps 11

1839.
Doual,
— 81 —
,.
Sa langue a cette maladie
Qu'elle est toujours en mouvement,
Et son cceur de La perfidie
Fait tout son divertissement.

Un méchant, s'il n'est sans prudence,


Jamais ne vous fera d'offense
Qu'il n'ait son profit pour objet.

Mais un esprit qui n'est pas sage


Vous offensera sans sujet
Et contre son propre avantage.
Ch. de Charleval.

Réhabilitons les dames avec un beau sonnet de Guillaume de Bré-


beuf, traducteur de la Pharsale':

Ne verse point de pleurs sur cette sepulture;


Tu vois de Léonor le tombeau précieux,
Où gist de son beau corps la cendre toute pure ;
Mais sa rare vertu vit encore en ces lieux.

Avant que de payer les droits à la nature,


Son esprit Relevant d'un vol audacieux,
Alloit au Createur unir la creature,
Et, marchant sur La terre, elle estoit dans les Cieux.

Les pauvres bien mieux quelle ont senty sa richesse ;


Ne chercher que Dieu seul fut sa seule allegresse,
Et son dernier soupir fut un soûpir d'amour.

Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte,


Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,
Croy qu'on commence à vivre en mourant de la sorte!
Guillaumede Brebeuf.

6
- 82 —
Nous arrivons au menuisier-poëte de Nevers. Sa modestie de
menuisier et son orgueil de poëte se révèlent dans les vers suivants
qui n'ont du sonnet que l'apparence; car les deux quatrains ne sont
pas rimes dans les règles :
- Pourvu qu'en rabotant ma diligence apporte
De quoy faire rouler la course d'un vivant,
Je seray plus content à vivre de La sorte
Que si j'avois gagné tous les biens du Levant.
Je ne recherche point cet illustre avantage
De ceux qui tous les jours sont dans des différents,
A disputer Vhonneur d'un fameux parentage,
Comme si les humains n'estoient pas tous parents.

Qu'on sache que je suis d'une tige champestre,


Que mes predécesseurs menoient leurs brebis paistre,
Que La rusticite fit naistre mes ayeux;
Mais que j'ay ce bonheur, en ce siècle où nous sommes,
Que, bien que je sois bas au langage des hommes,
Je parle quand je veux le langage des Dieux.
AdamBillaut.

II ya plus d'esprit et d'originalité dans le sonnet régulier du pa-


tissier Ragueneau :
A MAISTRE ADAM BILLAUT

Je croyois estre seul entre les artisans


Qui fust favorise des dons de Calliope ;
Mais je me range, Adam, parmi tes partisans,
Et veux que mon rouleau Ie cède à ta varlope.

Je commence à connoistre, après plus de dix ans,


Que dessous moy Pegase est un cheval qui choppe;
Je vay donc mettre en paste et perdrix et faisans,
Et contre mon fourgon me noircir en Cyclope.
-83 -
Puisque c'est ton métier de fréquenter la cour,
Donne-moy tes outils pour échauffer mon four;
Je te laisse Hippocrène et n'en veux boire goutte.

Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu : °


Avecqueplus de bruit tu travailles sans doute;
Mais, pour moy, je travaille avecque plus de feu.
Ragueneau.

L'esprit ne manque pas non plus au sonnet de Tristan 1'Hermite.


Vous rirez du bon mot de Neptune à la vue de Jupiter transformé
en taureau et enlevant Europe:

LE BJVISSIE!tIIET D'EUROPE

Europe, s'appuyant d'une main sur la croupe,


Et se tenant de l' autre aux cornes du taureau,
Regardoit le rivage et réclamoit sa troupe,
Qui s'affligeoit de voir cet accident nouveau.

Tandis, l'amoureux Dieu, qui brusloit dedans l'eau,


Fend son jaspe liquide et de ses pieds le coupe
Aussi legerement que peut faire un vaisseau,
Que le vent favorable a droitement en poupe.
Mais Neptune, enxieux de ce ravissement,
Disoit par moquerie à ce lascif amant,
Dont Vimpudique ardeur n'a jamais eu de bornes :
— Inconstant, qu'un sujet ne sçauroit arrester,
Puisque malgre Junon tu veux avoir des cornes,
Que ne se résout-elle à t'en faire porter!
Tristan1'Hermite.

Pellisson, l'historien de l'Académie, est coupable de la galanterie


suivante :
- 84 —

A DAPHNIS slla SOU MARIACE


Un autre dépeindra dans de plus nobles vers
Les douceurs de tes feux et de ton hymenée,
Parlera des trésors dont ton ame est ornée
Et te couronnera de lauriers toujours verds.
Un autre donnera mille éloges divers
A La jeune Beauté qui fait ta destinée,
Et, l'ayant richement de gloire couronnée,
La montrera pompeuse aux yeux de VUnivers.

Moy, qui pour ces desseins n'ay pas assez d'haleine,


Pour peindre ton bonheur et sans art et sans peine,
J'en dis ce qu'en tous lieux on en dit aujourd'huy.

Daphnis est bien heureux; sa jeune Iris est telle


Que tout autre que luy seroit indigne d'elle,
Comme toute autre qu'elle est indigne de luy.
Pellissoo.

Nous avons déjà vu que le grand Corneille ne dédaigna pas le son-


net. II en composa une quinzaine. Celui que lui inspira la mort de
Louis XIII fit beaucoup de bruit. Pour le comprendre, il faut se
rappeler que Richelieu, mort en 1642, faisait à Corneille une pen-
sion de cinq cents écus sur ses propres deniers.

EPITAPnE DE LOUS XIII


1643
Sous ce marbre repose un monarque sans vice
Dont La seule bonté déplut aux bons Frangois :
Ses erreurs, ses écarts vinrent d'un mauvais choix
Dont il fut trop long temps innocemment complice.

L'ambition, l'orgueil, la haine, l'avarice,


Armez de son pouvoir, nous donnèrent des loix;
Et, bien qu'il fust en soy le plus juste des Rois,
Son regne fut toujours celui de l'injustice.
— 85-
Fier vainqueur au dehors, vil esclave en sa cour,
Son tyran et le nostre à peine perd le jour
Que jusques dans sa tombe il le force à le suivre :

Et par cet ascendant ses projcts confondus,


Après trente-trois ans sur le throsne perdus,
Commençant à régner, il a cessé de vivre.
P. Corneille.

« Le sonnet, dit Voltaire, a des beautés; mais avouons que ce


n'était pas à un pensionnaire du cardinal à le faire, et qu'il ne fallait
ni lui prodiguer tant de louanges pendant sa vie, ni l'outrager après
sa mort. » Corneille avait oublié son quatrain :
QiCon parle mal ou bien du fameux cardinal,
Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien.
Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;
Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.

Hâtons-nous de lire un léger madrigal du grave traducteur de


limitation :
A MADAMEL. C. D. L.
Enlui envoyant
unGALAHD derubans)
(nreud
Au point où me réduit la distance des lieux,
Souffrez que ce galand vous porte mes hommages,
Comme si ses couleurs estoient autant d'images
De celle qu'en mon cceur je conserve le mieux.

Parez-en ce beau sein, ce chef-d'oeuvre des Cieux,


Cette honte des lys, cet aimant des courages,
Ce beau sein où Nature a mis tant d'avantages
Qu'il dérobe le cceur. en surprenant les yeux.

Il va mourir d'amour sur cette gorge nue ;


II en paslit déjà, sa vigueur diminue,
Et finit languissant en des traits effacés.
— 86-
Helas! que de mortels lui vont porter envie,
Et voudroient en langueur fìnir ainsi leur vie
S'ils pouvoient en mourant estre si bien placés !
P. Corneille.

Pour admirer Corneille sans réserve, suivons-le sur la tombe de


Mmedu Chevreul :
EPITAPHE DE lUmeDI1CHEVREUL
Ne verse point de pleurs sur cette sepulture,
Passant; ce lit funebre est un lit précieux
Oil gist d'un corps tout pur la cendre toute pure ;
Mais le zèle du cceur vit encore en ces lieux.

Avant que de payer le droit de La nature,


Son a me,s'elevant au-delà de ses yeux,
Avoit au Createur uni La creature,
Et, marchant sur la terre, elle estoit dans les Cieux.
Les pauvres bien mieux quelle ont senty sa richesse,
L'humilité, la peine estoÌlnt son allegresse ;
Et son dernier soupir fut un soûpir d'amour.

Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte,


Et, loin de La pleurer d'avoir perdu le jour,
Croy qu'on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte!
P. Corneille.

Ce sonnet semble n'être qu'une variante de celui de Brébeuf cité


plus haut. Corneille est-il le plagiaire de Brébeuf? Non, d'après les
dates de publication. Le sonnet de Corneille fut inséré dans la vie de
Mmede Chevreul, qui parut en 1655. Les Poésies diverses de Bré-
beuf ne furent publiées qu'en 1658.
Depuis quelques années, on a remis au jour et beaucoup admiré
Ie sonnet suivant. M. Louis de Veyrières l'attribue, d'après un ma-
nuscrit, au comte de Modène, « gentilhomme de la Comté d'Avi-
gnon. »
- 87 —
Quand le Sauveur souffroit pour tout le genre humain,
La Mort, en Sabordant au fort de son supplice,
Parut toute interdite, et retira sa main,
N'osant pas sur son maistre exercer son office.
Mais Jésus, en baissant la teste sur son sein,
Fit signe à l'implacable et sourde executrice
De n'avoir point d'égard au droit du souverain,
Et d'achever sans peur ce sanglant sacrifice.
La barbare obéit, et ce coup sans pareil
Fit trembler la nature et paslir le soleil,
Comme si de sa fin le monde eust esté proche.
Tout frémit, tout s'esmut sur la terre et dans l'air,
Excepté le pécheur qui prit un coeur de roche
Quand les rochers sembloient en avoir un de chair.
Ctede Modène.

Après ces vers graves, on ne sera pas fâché de savoir quelle faveur
galante Mathieu de Montreuil obtint de son Iris :
Ne crains plus désormais, Tircis, que je soupire :
Mon bonheur a passé celui de mes rivaux.
J'ay bien des envieux, mais je n'ay point d'égaux;
Et mon bien est si grand que je n'ose le dire.
Tu fus le confìdent de mon cruel martyre;
Sçache done mes plaisirs puisque tu sçus mes maux.
Mon Iris, l'autre jour, paya tous les travaux
Que je souffris jamais sous son cruel empire.
La faveur que j'en eus eust contente les Dieux :
Elle eust charmé les cceurs les plus ambitieux ;
J'en demeuray surpris, mon ame en fut ravie.
J'en retiendray toujours et le temps et le lieu;
J'y songeray, Tircis, tout le temps de ma vie :
Elle me regarda quand je luy dis adieu.
H. de Montreuil.
- 88 —
Jean Henault ou plutot Hesnault, que Boileau maltraita, s'est illus-
tré par son sonnet sur l'Avorton et par un autre contre Colbert.
Le premier a le tort de n'être pas un sonnet (les quatrains sont en
vers boîteux sur quatre rimes au lieu de deux) et, de plus, il pèche
par une recherche d'antithèses qui ferait envie à Victor Hugo:
SUR IAWORTON
Toi qui meurs avant que de naistre,
Assemblage confus de Festre et du néant,
Triste avorton, informe enfant,
Rebut du néant et de l'estre.
Toi que l'amour fit par un crime
Et que Vhonneur defait par un crime à son tour,
Funeste ouvrage de l'amour,
De Vhonneur funeste victime;
Donne fin aux remords par qui tu t'es vengé,
Et, du fond du néant où je t'ay replongé,
N'entretiens plus l'horreur dont ma faute est suivie.
Deux tyrans opposez ont décidé ton sort :
L'amour, malgré l'honneur, t'a fait donner la vie;
L'honneur, malgré l'amour, t'a fait donner La mort.
JeanHesnault.

Le second est une satire injuste contre Colbert. Mais l'auteur de-
fendait son bienfaiteur Fouquet dont il partagea la disgrâce; c'est là
son excuse:
Ministre avare et lasche, esclave malheureux,
Qui gemis sous le poids des affaires publiques,
Victime devouee aux chagrins politiques,
Fantosme révéré sous un titre onereux !
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux !
Contemple de Fouquet les funestes reliques,
Et, tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques,
Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux.
— 89 —

Ilpart plus d'un revers des mains de la fortune;


Sa chute quelque jour te peut estre commune;
Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monte.
Cesse done d'animer un prince à son supplice,
Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.
JeanHesnault.

Un sonnet de l'abbé Cotin est resté célèbre, c'est celui que Molière
a si drôlement disséqué dans les Femmes savantes :

A MmeDE LONGUEVILLE
Apresent duchesse
(1659) sursaflivrequarte.
deNemonrs,
Vostre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement
Et de loger superbement
Vostre plus cruelle ennemie.

Faites-la sortir, quoy qu'on die,


De vostre riche appartement
Où cette ingrate insolemment
Attaque vostre belle vie.

Quoy ! sans respecter vostre rang,


Elle se prend à vostre sang
Et nuit et jour vous fait outrage!

Si vous la conduisez aux bains,


Sans la marchander davantage,
Noyez-la de vos propres mains.
L'abbéCotin.

Cet abbé, tympanisé par Molière et Boileau, n'est pas aussi mau-
vais poëte qu'on pouvait le croire. C'est lui qui composa cet ingé-
nieux quatrain ;
— 90 —
Philis s'est rendue à ma foi.
Qu'eut-elle fait pour sa defense ?
Nous n'étions que nous trois: elle, I'Amour et moi,
Et VAmour fut d'intelligence.

Nous avons sous les yeux son Recueil des Enigmes de ce temps,
édition de 1638. La plupart empruntent Ia forme du sonnet et ne sont
pas sans mérite. Quand on aura le mot de la suivante, on lui trou-
vera del'esprit et de la finesse.Ce mot,vous le rencontrerez plus loin,
à la dixième rime des trois sonnets échangés entre MmeDeshoulières,
le duc de Nevers et les amis de Racine :

ENienc
Tandis que deux voisins sans se joindre vesquirent,
Tous deux également de tous furent aimez;
Tous deux, enflez d'orgueil et de grace animez,
Partagerent entr'eux tout l'honneur qu'ils acquirent.

Tous deux avoient quinze ans à l'heure qu'ils nasquirent.


Sur un moule tous deux sembloient estre formez.
L'un l'autre ils se fuydient de dépit enflamez,
L'un à l'autre enviant les conquestes qu'ils firent.

Bien qu'un Prince-passast ils ne s'esbranloient point.


Mais enfin leur orgueil s'enfla jusqu'à ce point
Que leur triste union commença de paroistre.
Ils se baiserent tant qu'ils en firent pitié.
L'amour de tous nasquit de leur inimitié,
Et de leur union le mespris vint à naistre.
L'abbeGotin.

L'auteur du Misanthrope a mis dans la bouche d'Oronte, pour le


rendre ridicule, un mauvais sonnet qui ne sonne pas. Mais il en a
fait un autre qui est excellent ;
— 91 —

A. n. LA.lUOTHE-LE-".YER
fils,- 1664.
SurlamortdeSOD
Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts ;
Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extresme ;
Et, lorsque pour toujours on perd ce que tu perds,
La Sagesse, croy-moy, peut pleurer elle-mesme.

On se propose à tort cent préceptes divers


Pour vouloir, d'un ceil sec, voir mourir ce qu'on aime;
Veffort en est ba1 bare aux yeux de l'univers,
Et c'est brutalité plus que vertu supresme.

On sçait bien que les pleurs ne ramèneront pas


Ce cher fìls que Venleve un imprévu trepas;
Mais la perte, par Ik, n'en est pas moins cruelle.

Ses vertus de chacun le faisoient révérer;


Il avoit le cceur grand, Vesprit beau, Came belle;
Et ce sont des subjets à toujours le pleurer.
Moliere.

Ce n'est pas tout, MoIière, Ie grand Molière, Ie premier de nos


auteurs comiques, a fait aussi, comme nous l'avons dit plus haut,
un sonnet bout-rime. Oui, vraiment, il s'est permis ce futile tour de
force et n'a pas cru sa dignité compromise. Ce fut, dit-on. Ie prince
de Condé, qui lui imposa le sujet du Bel air sur ces rimes bizarres :

SUR LE BEL AIR

Que vous m'embarrassez avec vostre grenouille,


Qui traîne à ses talons le doux mot d' hypocras!
Je hais des bouts-rimez le pudril fatras,
Et tiens qu'il vaudroit mieux filer une quenouille.
La gloire du bel air n'a rien qui me chatouille,
Vous m'assommez l'esprit avec un gros plâtras :
Et je tiens heureux ceux qui sont morts à Coutras,
Voyant tout le papier qu'en sonnets l'on barbouillo,
- 92 —

M'accable de rechef La haine du cagot,


Plus meschant mille fois que n'est un vieux magot,
Plûtost qu'un bout-rimé me fasse entrer en danse!

Je vous le chante clair comme un chardonneret,


Au bout de l'univers je fuis dans une manse.
Adieu, grand prince, adieu; tenez-vous guilleret.
Iolière.

Madame de Motteville nous a conservé dans ses Mémoires un beau


sonnet. a L'évêque de Comminges, de la maison de Choiseul (Gilbert
de Choiseul) fit ce sonnet, dit-elle, à Saint-Denis, sur la pompe fu-
nèbre de la Reine, mère du Roi, Anne d'Autriche, quand on jeta
avec elle dans le tombeau les insignes de sa royauté. »

L'ÉLOQIJE(;E DES TOMBES ROYALES


1666

Superbes monuments d'une grandeur passée,


Vous voila descendus du trône au monument :
Que reste-t-il de vous dans ce grand changement ?
Qu'un trisie souvenir d'une gloire effacée.

Mortels, dont La fortune est toujours balancée,


Et qui des ris aux pleurs passez en un moment,
Si vous voulez sortir de vostre égarement,
Que ce terrible objet frappe vostre pensée 1
Anne vivoit hier, et cette Majesté
Qui regnoit sur les cceurs par sa rare bonté,
Dans ces antres sacrés n'est plus qu'un peu de cendre.

Orateurs, taisez-vous! Cette foule de rois


Qui sont ici comme elle et sans force et sans voix,
Font moins de bruit que vous, mais se font mieux entendre.
Gilbertde Cboiseul,
— 93-
Revenons aux bouts rimes pour faire connaissance avec deux
sonnets des mieux réussis en ce genre.
Le premier, rapporté par Ménage, fut composé en 1683 surla perte
d'un chat; toutes les rimes sont des noms de villes ou de provinces :
LE CMAT PERDVJ
Aimable Iris, honneur et fleur de la Bourgogne,
Vous pleurez vostre chat, plus que nous Philippsbourg;
Et, fussiez-vous, je pense, au fond de la Gascogne,
On entendroit de là vos cris jusqu'à Fribourg.
Sa peau fut à vos yeux fourrure de Pologne;
On eust chassé pour luy Titi (1) du Luxembourg.
Il feroit I ornement d'un couvent de Cologne.
Mais quoy! Vonvous l'a pris? Von a bien pris Strasbourg.
D'alter pour une perte, Iris, comme La Sienne
Se percer sottement La gorge d'une Vienne (épée),
Il faudroit que Von eust La cervelle à V Anvers.
Chez moy,le plus beau chat,je vous le dis, ma Bonne,
Vaut moins que ne vaudroit une orange à Narbonne,
Et qu'un verre commun ne se vend à Nevers.

Le second, de MmeDeshoulières, décrit les vertus de l'or avec jus-


tesse et esprit :
L'OR
Ce métal précieux, cette fatale pluie,
Qui vainquit Danae pour vaincre l' univers,
Par luy les grands secrets sont souvent découverts,
Et l'on ne répand pas de larmes qu'il n' essuie.
Il semble que sans luy tout le bonheur vous fuie;
Les plus grandes cités deviennent des déserts;
Les lieux les plus charmants sont pour nous des enfers ;
Enfìn tout nous deplaist, nous choque et nous ennuie.

(1)Chien de MI1 d'Orleans.


— 94-
II faut, pour en avoir, ramper comme un lézard.
Pour les plus grands defauts c'est un excellent fard.
II peut en un moment illustrer La canaille.
Il donne de Vesprit au plus lourd animal;
II peut forcer un mur, gagner une bataille;
Mais il ne fait jamais tant de bien que de mal.
MmeDeshoulieres.

MmeDeshoulières est accusée d'avoir fait le sonnet suivant sur la


tragédie de Phèdre de Racine:

SUR PHEDRE DE R.'(:IE


Dans un fauteuil dore, Phèdre, tremblante et blesme,
Dit des vers où d'abord personne n'entend rien ;
Sa nourrice lui fait un sermon très chrestien
Contre Vaffreux destin d'attenter sur soy-mesme.

Hippolyte La hait presqu'autant qu'elle l'aime;


Rien ne change son cceur ni son chaste maintien,
Sa nourrice l'accuse, elle s'en punit bien;
Thésée a pour son fils une rigueur extresme.

Une grosse Aricie, au cuir rouge, aux crins blonds,


N'est la que pour montrer deux dnormes t.
Que, malgre sa froideur, Hippolyte idolâtre;
II meurt enfin, traisné par ses coursiers ingrats,
Et Phèdre, après avoir pris de La mort-aux-rats,
Vient en se confessant mourir sur le thedtre.
MmeOeshoulières.

II faut dire, pour la justification de cette dame, que Racine avait


attaqué dans un sonnet sa tragédie de Genséric, attribuée au duc de
Nevers:
— 95-

SIJR LA TRAGÉDIE DK GEKSERIC


La jeune Eudoxe est une bonne enfant,
La vieille Eudoxe une franche diablesse,
Et Genseric un roy fourbe et méchant,
Digne héros d'une méchante pièce.
Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent,
Et Sophronie en vain pour luy s'empresse;
Hunneric est un homme indifférent,
Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.
Et sur le tout le sujet est traite
Dieu sçait comment! Ayteur de qualité,
Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
C'est fort bien fait de se cacher ainsi;
Mais, pour agir, en personne bien sage,
Il nous fallo:t cacher la pièce aussi.
J. Racine.

Les amis de Racine supposèrent que le duc de Nevers, auteur


présumé de Genséric, était aussi l'auteur du sonnet de Mille Deshou-
lières; ils répondirent par le suivant sur les mêmes rimes:
Dans un palais dore Damon, jaloux et blesme.
Fait des vers ou jamais personne n'entend rien.
Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrestien,
Et souvent pour rimer il s'enferme luy-mesme.
La Muse, par malheur, le hait autant quil l'aime.
Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien,
Il veut juger de tout, et n'en juge pas bien.
II a pour le phébus une tendresse extresme.
Une sceur vagabonde (1), aux crins plus noirs que blonds,
Va par tout Vunivers promener deux t.
Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.

(1) Horteuse Mancini, épouse du duc de la Meilleraie.


— 96-
II se tue à rimer pour des lecteurs ingrats.
L'Enéide, à son goust, est de la mort-aux-rats ;
Et, selon luy, Pradon est le roy du théâtre.
Amisde Racine.

Le duc de Nevers se crut attaqué par Racine et Boileau, et les


menaça du bâton dans le sonnet suivant toujours sur les mêmes
rimes:

Racine et Despreaux, l'air triste et le teint blesme,


Viennent demander grâce et ne confessent rien;
11 faut leur pardonner parce qu'on est chrestien,
Mais on sçait ce qu'on doit au public, à soy-mesme.

D%mon, pour l'intérest de cette sceur qu'il aime


Doit de ces scélérats chastier le maintien;
Car il seroit blasmé de tous les gens de bien,
S'il ne punissoit pas leur insolence extresme.

Ce fut une Furie aux crins plus noirs que blonds,


Qui leur pressa, du pus de ses affreux t. ,
Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.

Vous en serez punis, satiriques ingrats,


Non pas en trahison, ou par La mort-aux-rats,
Mais à coups de baston donnés en plein théâtre.
Ledac de Nevers.

II se trouva que ni Racine, ni Boileau n'étaient coupables du


sonnet, qui était l'oeuvre commune de cinq personnages : Ie chevalier
de Nantouillet, le comte de Fieque, les marquis de Manicamp et
d'Efliat, et M. de Guilleragues.
Pendant que nous sommes sous l'impression de la liberté de lan-
gage du XVIIe siècle, signalons aux amateurs un petit sonnet folâtre,
très-lestement tourné, qui se trouve dans VHistoire comique de
Francion par Ch. Sorel sieurde Souvigny, p. 209de l'édition de 1858.
- 175 -

MelleDESCHAMPS
CAKTATRICS

Est-ce un sylphe, une fée,


Une fleur, un oiseau,
Uharmonieux roseau
Oula lyre d'Orphee ?

Est-ce d'une nymphee


Vombrage ou le ruisseau,
Ou le bruit du fuseau
Qui fait peur à Morphee ?

Non; c'est Desdémona,


C'est la prima donna
De Pétrarque et Lucrèce.

C'est dans les nobles chants


La force et la tendresse :
C'est la diva Deschamps !

1876.
2 dtcembre
Boutg,

12
- 176 -

A MADAMEEYR.

Madame, le temps passe, et non le souvenir.


Je n'oublîrai jamais, qu'à vos chants attentive,
La jeunesse autrefois, sous le charme captive,
De bravos répétés ne pouvait s'abstenir.

En vous la voix superbe à l'art savait s'unir.


Les grands airs d'opera, La romance plaintive,
Des sentiments divers musique imitative,
Sur vos lèvres semblaient du paradis venir.

Un poëte de gaût, aux ancêtres illustres,


Que la Bresse a perdu depuisplus de sept lustres (1),
Vous adressait alors ses compliments flatteurs.

De uos petits enfants aujourd'hui glorieuse,


C'est par l'esprit aimable et La bonté rieuse
Que vous regnez encor sur vos admirateurs.
81decembre
Bourg, 1876.

(i) M. Gabriel de Moyria, mort & 68 ans, le22 décembre 1838.


- 177 -

All CHANOINEMARTIN
sonCOIIVOJ.
ENSVIYANT

lllustre défenseur de VEglise romaine,


Qui pour ton Dieu luttas par ta voix, tes écrits (I),
Voilk de tes vertus que tu reçois le prix ;
Ton âme déjà plane au céleste domaine.

Ton pays rend hommage à ta dépouille humaine;


Tous ceux qui te sont chers, et de nobles esprits,
De qui tu fus aimé, de qui tu fus compris,
Te suivent au lieu saint ou tous la mort nous mene.

Un cortège invisible est sans doute avec nous :


Ces Vierges qu'on frappa, ces Moines à genoux
Dont la plume éloquente a retracé l'histoire.

Mais un concours mystique, encor plus précieux,


C'est celui des pecheurs qui te doivent les cieux :
Tandis que nous pleurons, ils chantent ta victoire.

S3avrll1877.
Bourg,

(1) Excellent prédicateur, auteur de : Les Moines et leur influence so-


ciale, — Les Vierges Martyres, — Histoire de M. Vuarin et du rétablisse-
ment du catholicisme à Genève, etc.
- 178 -

Ali CAXOXMOMARTI*
SECCENDO
1LSilO
FERETRO.
01

Difensor della Chiesa e del tuo Dio


Colla voce, coi scritti, ora lapalma
Hai di tue lotte, e gocle la grancl'alma
Nel tron' che il raro merto le sortio.

La patria, i cari, il nobil stuolo e pio


Di chi t'amo e comprese, alla tua salma
Rendon omaggio e seguonti alla calma
Della tomba, u sarem prest'essi ed io.

Vien, non visto, con noi certo un drappello :


Le Vergini percosse, i Cenobiti,
Onde vergasti l'eloquente istoria.

3/a, di più pregio ancora, al mesto avelio


Sieguonti i mille in ciel per te saliti.
Noi pianoiam, cantan ei La tua vittoria.
Ubcrti.

(i) Cetle fiJele et poétique traduction du sonnet précédcnt, faite par un


missionnaire, est inseroe ici comme un pouvel hommage à la mémoire du
regrelte cbanoine.
—179 —

A Belle CLAIRE CORDIER


PRIMA
DONXA
DU DEMARSEILLE.
GRAND-THEATRE

Votre voix jusqu'au coeur pénètre enchanteresse.


Vos andantes vibrants, vos. allegros legers.
Vos cadences, vos trILs savamment diriges
Captiveht tour à tour votre pays de Bresse.

Pour vous voir, vous entendre on accourt. on se presse ;


Les rosiers, les lilas sont pour vous saccagés;
Et par votre talent nos pauvres soulages,
Autant que nos bravos, font votre intime ivresse.

Que n'est-il parmi nous avec son front d'airain,


Cet ami prétendu du peuple souverain,
Qui refusa son aide à vùs jeunes études !

Maintenant que la gloire à vos beaux yeux sourit,


Comme il serait confus, comme il serait contrit
D'avoir si mal juge vos nobles aptitudes

19mai1878.
Bourg,
- 180 -

LES FAROUCHESBllTS

Honnis soient dans le monde et dans les sacristies


Ces farouches béats aux irritables sens,
A la tête féconde en reves indécents,
Qui sont à tout propos comme fouettes d'orties !

Pour ne pas reveiller leurs flammes amorties,


II faudrait mettre un voile aux attraits innocents,
Briser toute ceuvre d'art, et prodiguer l'encens
Aux fadaises sans nom de leur cerveau sorties !

Pour leur plaire, il faudrait, dans un devot accès,


De saint François de Sale émonder le français,
Et déchirer la Bible, ceuvre de barbarie!

II faudrait, épousant leurs principes cornus,


Draper jusqu'au menton les petits anges nus,
Et sans VEnfant divin représenter Marie!

lIai187S.
- 181 -

COLLOQIJEAVfct MA MDSE

— Muse, il faut nous quitter. Quelle mouche te pique !


- Aucune. Je t'adore. —Eh bien, quelle raison?
— Tu chantes comme aux jours de ta verte saison :
Moi, je me sens vieillir; j'ai passé le tropique.

-Bah! tu n'es sourd ni chauve, encor moins hydropique I


— C'est égal, brisons là; cherche une autre maison.
— Quoi done! aurait-on ri de notre liaison?
— Oui, de mon pas trop lourd pour ton pas olympique.

—Sottise ! pour amant que m'importe un polheur,


Un alerte muguet!. Je ne tiens qu'à ton cceur;
La beauté n'a qu'un temps, le coeur plait à tout age.

-Je suis vraiment touche. Mais tu me compromets ;


Le moncle est si jaloux du plus faible avantage !
—Me tairai-je pour lui? —Non, flatte-le. —Jamais!
Juin1878.
ERRATA

PACE
82

Le nora de l'ami de Montaigne n'est pas de la Béotie,ma:s de la Boette.

PACE
66

la note. Reflexion faite, le texte du sonnet de Pierre de


Supprirnez
Larivey ne sera pas complete.
INDEX & TABLE

13
INDEX

DES SONNETS CURIEDX ET DES SONNETS CÉLÈBRES

SONNETS CURIEUX

Lesplusancienssonnets.
Pages
Le plus ancien sonnetitalien: P. DESVIGNES. 24
Le plus ancien sonnetfrancais: G. DESAMALRICS. 25
Le rondel, présuméunedes formesprimitivesdu sonnet. 23
Sonnetssurlesonnet.
L'ordonnancedu sonnet : RÉGNIER-DESMARAIS. 9
Le style du sonnet
: PIERRE PouPO. 9
Les règles du sonnet
: HOUDAR DELA MOTTE. 10
La résurrectiondu sonnet: SAINTE-BEUVE. 107
L'originedu sonnet: A. DEVIGNY. 26
La musiquedu sonnet: PAULGAUDIN , 8
L'idée entrantdans le sonnet
: J. SOULARY. 135
L'élogedu sonnet: FERTIAULT. 136
Une règle du sonnetprise à la lettre : PH.L. D. 19
Les charmesdu sonnet : PH.L. D. 137
Sonnetsacrostlches
et anagrammatlques.
Sonnetacrostiche,mésostiche,croixde saint André,losangeet anagramme. 62
Sonnetacrostiche: PH.L. D. 160
Sonnet-anagramme(Marie-Aimer): G. GARNIER. 142
Sonnetsbouts-rimes.
Sonnet dont les rimesfont elles-mêmessonnet. 10
Sur le bel air: MOLIÈRE. 91
Le chat perdu, rimesà nomsde villeset de pays. 93
L'or : MMA DESHOULIÈRES..-. 93
Sonnets-rondeaux.
Sonnetd'Ogier. , .-.. 67
Sonnetde Richard. 68
Ma retraite
: Pa. L, D.,. 172
— 186 —

Sonnetsenverscoupfis,
fraternises,
rapportes, etc.
anaphoriques,
Pages
Sonnetsen vers coupés: ESTIENNE PASQUIER -4a
Autre, sur les Jé.:3uites.-. 50
Sonnet
eri vers fraternises: LASPHRISE 61
Sonneten vers rapportés : E. JODELLE 49
Sonneten vers anaphoriques,commençantpar 1&motBouche : BENSERADE. 42
Sonneten vers-anaphoriques,commemjant par' Ie motLouis. u - 13
Sonneten vers d'une seule syllabe : P.DERESS £ ~GUIER * 112
Sonneten vers de deux syllabes : GEORGES GARNIER. u. 112
Sonneten echo ». 103
Sonnet-enigme : L'ABBÉ COTIN.-.,.,.;. 90
Sonnet-énigme: PIERRE DELARIVEY. • - 66.
Sonnetserpentin : PH. L. D. i55
.Sonnetsur deuxrimes : CH.NODIER 108
Avatar, sonnet pastiche 149

SONNETS CELEBRES

Sur l'Avorton: J. HESNAULT.,. 88


La BelleMatineuse: C. DEMALLEVILLE. -. 76
: V. VoiTURE.
Phyllis 76
Caprice de jeune fille. 148
Charlotte
: GILLES DURANT. : 64
ContreBoileau : SAINT-PAVIN.:. 79
Le Chien Citron: AGRIPPA D'AuBi&NË. 63
Daphné : DE FONTENELLE. 105
Eve coquette: SARRAZIN.-. 80
La Femmeet le Procès : J. P ASSERAT. 56
Le sonnet des Femmessavantes : L' ABBÉ
COTIN. 89
Les Goinfres: SAINT-AMANT 78
V Grand Dieu! tes jugements. DESBARREAUX 15
Hélas! si tu prends garde. P. DESPORTES. 17
ADieu: OGIER DEGOMBAUD. '-" 73
Holà! Caron!Caron!. OLIVIER DEMAGNY. 44
Jardin delicieux: REGNAR.D. 18
Sonnetde Job: BENSERADE. 31
Sonnetd'Uranie: VoiTURE. 31
Sur ces deuxsonnets : P. CORNEILLE - 32
LesJobelins et4es Uranistes; P. COIlNELLE.,..,.,.,. 30
- 187 -
Pages
"fa viea son secret. ARVERS. 139
Sur les Normaliens:L. VEUILLOT. 141
A LouisXIV, sonnetattribuéà Mil.DELAVALLIÈRE. 102
Réponse,sur les mêmesrimes, prêtéeà LouisXIV. 102
Le petitLyre: J. DUBELLAY. 39
Sur Phèdrede Racine : MmeDESHOULIÈRES. 94
Sur la tragédiede Genséric: J. RACINE. 95
Reponsesur les mêmesrimesau sonnetde Mm.Deshoulieres: LESAMIS
DE
RACINE. 95
Réponsedu DUC DENEVERS. 96
Pour un crimed'amour ; LECOMTE DEL. 99
Quandle Sauveursouffroit. COMTE DEMODENE 87
Quandvousserez bienvieille. RONSARD. 42
Sur te Saint-Sacrement: DEGOMBERVILLE. 36
Sur te sonnet
: RÉGNIER-DESMARAIS., 9
Sonnetde sainteThérèseà Jésus crucifié: PH.L. D. 157
Superbesmonuments : SCARRON. 17
Le Tabac : LOMBARD. 4
Le Théâtre : L' ABBÉ GODEAU. 29
Tristesse: A. DEMUSSET. 143
Sonnetà la Vierge: DEROCHEFORT. 131
Sur les yeuxde Gabrielled'Estrée : LAUGIER
DEPORCHÈRES. 60
INDEX

DES SOMETTISTES CITÉS DANS CE RECUEIL

Adam Billaut 82 Colet (Louise) 114


Aguilhon(Mme d'). 14 Colletet(Guillaume). 77
Alibray1(Ch.Viond'). 78 Colin(Louis). 18
Amalrics(Guilhemdes) 25 Coppée(Françoi..,). 130
Arnould(Edmond). 118 Corneille(P.). 30-32-84-85-86
Arvers(Félix). 139 Cotin(l'abbé). 89-90
Aubigné(Agrippad') 63
Autran (J.) 123 Daudet(Alphonse) 119
Deschamps(Antoni) 109
Baif (de) 53-54 Deschamps(Emile).,. 108-147
Balzac(Honoréde). 115 Deshouliferes
(Mme) , 93-94
Banville(Théodorede). 122 DesPortes (Philippe). 17-59
Barbier(Auguste). 114 Dottin(Henri). 124
Barreaux(des). 15 Drelincourt(Laurent). 101
Bartas (du). 64 Durant (Gilles). 64
Baudelaire(Charles). 5
Bel'eau (Hemy). 46 Fertiault (F.). 136
Bellay(Joachimdu). 12-38-39 Fontenelle(de). 105
Belloy(A. de) , 121 Frechette(Louis-H.) 129
Benserade(Isaacde). 12-31
Berluc-Perussi,(Léonde). 144 Gamier (Gl'ol'ge..,;. 112-14
2
Blanchemain(Prosper) 138 Gaudin (Paul). R
Boileau 15 Gautier (Theophilc) 117
Boulay-Paty 110 Gcre. (Julesde). 133
Brébeuf(Guillaumede). 81 Godeau(l'abbé) 29
Brizeux(Auguste). 144 Gombaud(de). , "73
Gombciville,dt':' 35-36
Calignon(Soffreyde) 53 Gramont(F. dc). 121
Cantel (Henri). , 120 Gre•<)irt (J. de) 106
Charleval(Ch.de). SO Guttinguer(Ulric) U3
Chassignet(J.-B.);. 72
Choiseul(Gilbertde). 92 Ilervilly(Ernestd'). 145
— 189 —
Hesnault(J ) 88 Musset
(Alfred de):.,. 116-143
Hugo (Victor) 110
Nevers(Ie duede). 96
Jamin (Amadis). 56 Nodier (Charles). 108
Jessée(Jeandela). 65 Notre-Dame(Césarde). 55
J ooelle(Estlenne). -.. 49
Juvigny(Adrien). 142 Orléans(Charies
d'),. 23
L. (Ie comtede) 99 Pascal(Jacqueline). 72
Labé (la Belle Cordière). 44 Pasquier(Estienne) 48
La Boétie(de) 52 Pasquier(E., petit-fils). 49
Lafond(Ernest et Edmond). 146 Passerat (Jean) , 56
La Fontaine(Jeande). 100 Pellisson. , 84
La Fresnay(Vauquelinde).. 57 Pommier(Amédée), 113
La Monnoye(B.de). 104 Poupo(Pierre) 9
Laprade(Victorde). 125
La Motte(Hondar de). 10 Racan (de) 74
Larivey(Pierrede). 66
Lasphrise(de) 61 Racine (Jean). 95-97
Latour (Antoinede).. 144 Racine(amisde). 95
Laugierde Porchères , ,, 60 Ragueneau , , 82
LaValliere(MUede). 102 Rancé(l'abbé de). 104
La Vigne(Annede). 97 Régnal'd
, , ,, 18
Lecontede Lisle. 120 Régnier(Mathurin). 71
L. D.lPh.). 19-137-151
a 181 Régnier-Desmarais.,, 9
Le Petit (Claude). 99 Rességuier(Jules de). 111
Lombard. 4 Rességuier(Paul de) 112
LouisXIV (prêté à). 102 Rochefort(Henride). 131
Roches(Catherinedès),. 58
Magny(Olivierde) 43-44 Ronsard(P. de) 41-42
Mairet(Jean de). 34 Roumieux(Louís).
,, , ,, 140
Malherbe. 69 Rousseau(J.-B.) 3
Malleville(de). 36-76
Manuel(Eugèue). 128 Saint-Amant. 78
Marot(Clément) 28 Sainte-Beuve .,. 107-147
Maynard(Fran,:oisde). 4-6 Saint-Evremond.,. 98
Ménage. 29 Saint-Gelais. , , 40
Méry 140 Saint-Henry(Sylvede). 127
Meziriac(Bachet de) 70 Sainte-Marthe(Sc.de). , 55
Modène(comtede). 87 Saint-Pavin
, , 79
Molière 91 Sarrazin.,., 80
Monavon(Gabriel) , 131 Scarron,, , , , , 17
Monselet(Charles.). 138 Schelandre(J. de) 74
Montreuil(Mathieude). 87 Sorel(Charles). 96
Murger(Henri) l-i;) Soularv (Josephin) 119-1 "5
— 190 —
Soumet(Alexandre) 110 Urfé (Honoréd'). 69
Sully Prudhomme. 129
Veuillot(Louís). 141
Tabourot (S. des Accords).. 51 Veyrières(Louis
de),, 120
Tahureau(Jacques). 47 Vibert(Théodore).,. 125
Tayssonnière(G.dela). 46 Vignes(Pierredes).., , 24
Théophilede Viau.,.. 75 Vigny(Alfredde). 26
Theuriet (André). 128 Voiture (Vincent)
.,. 31-76
Thyard (Pontusde). 41
Tristan l'Hermj.te. 83 Inconnus. 10-13-50
02-07-68-93-103-148-149
TABLE

PRbACE. , , , ,, , , , , 1
PREMIER. Règlesdu Sonnet.,.
CHAPITBE 3
CHAPITRE
DEUXIÈME.
Origineet histoiredu Sonnet.,. 22
CHAPITRE Sonnetsdu XVIe
TROlSIÈME. et du xvnesiècles. 38
CHAPXTRE Sonaetsmodernes.
QUATRIÈME. 106
CHAPITRE De la rimedu Sonnet.,
CINQUIEME. , , 134

A.ppendice. — Sonnets inedits

Le monde .:. 153 Utileduld. 168


Cornélie. 154 Un histrion 169
Le demi-réveíl. 155 Idania. 170
Le ciel agité. 156 Une émotionde Diderot 171
Sonnetde sainteThérèse. 157 Maretraite 172
L'arrièl'e-saison 158 Le châteaude Vongnes. 173
A Phyllis. toy Les jaloux 174
Fantaisie 160 MileDe3champs., , 175
La rose saiivage 161 .A MmeEyr. 176
Retourà Dieu 162 Au chanoineMartin. , 177
Le bouquet. 163 Al canonicoMm'tin. 178
Vir Bonus., 164 A MUeCordier. 179
Servum Pecus. - 165 Lesfarouchesbéats. 180
La lutte , 166 Colloqueavecma Muse. 181
Aspiration.., 167

Errata - 7 182
i
Indexdes Sonnetscurieuxet des SoQ ~!'ejc~S~
lbl~ , 185
Index des Sonneltistesadmisdans ^cueil : 187
- ,

14
INDEX DES SONNETS CURIEUX ET DES SONNETS CÉLÈBRES
SONNETS CURIEUX
Les plus anciens sonnets.
Pages
Le plus ancien sonnet italien: P. DES VIGNES
Le plus ancien sonnet français: G. DES AMALRICS
Le rondel, présumé une des formes primitives du sonnet
Sonnets sur le sonnet.
L'ordonnance du sonnet: RÉGNIER-DESMARAIS
Le style du sonnet: PIERRE POUPO
Les règles du sonnet: HOUDAR DE LA MOTTE
La résurrection du sonnet: SAINTE-BEUVE
L'origine du sonnet: A. DE VIGNY
La musique du sonnet: PAUL GAUDIN
L'idée entrant dans le sonnet: J. SOULARY
L'éloge du sonnet: FERTIAULT
Une règle du sonnet prise à la lettre: PH. L. D
Les charmes du sonnet: PH. L. D
Sonnets acrostiches et anagrammatiques.
Sonnet acrostiche, mésostiche, croix de saint André, losange et anagramme.
Sonnet acrostiche: PH. L. D
Sonnet-anagramme (Marie-Aimer): G. GARNIER
Sonnets bouts-rimés.
Sonnet dont les rimes font elles-mêmes sonnet
Sur le bel air: MOLIÈRE
Le chat perdu, rimes à noms de villes et de pays
L'or: MmeDESHOULIÈRES
Sonnets-rondeaux.
Sonnet d'Ogier
Sonnet de Richard
Ma retraite: PH. L. D
Sonnets en vers coupés, fraternisés, rapportes, anaphoriques, etc.
Pages
Sonnets en vers coupés: ESTIENNE PASQUIER
Autre, sur les Jésuites
Sonnet en vers fraternisés: LASPHRISE.
Sonnet en vers rapportés: E. JODELLE.
Sonnet en vers anaphoriques, commençant par le mot Bouche: BENSERADE
Sonnet en vers-anaphoriques, commençant par le mot Louis
Sonnet en vers d'une seule syllabe: P. DE RESSÉGUIER
Sonnet en vers de deux syllabes: GEORGES GARNIER
Sonnet en écho
Sonnet-énigme: L'ABBÉ COTIN
Sonnet-énigme: PIERRE DE LARIVEY
Sonnet serpentin: PH. L. D
Sonnet sur deux rimes: CH. NODIER
Avatar, sonnet pastiche.
SONNETS CÉLÈBRES
Sur l'Avorton: J. HESNAULT
La Belle Matineuse: C. DE MALLEVILLE
Phyllis: V. VOITURE
Caprice de jeune fille
Charlotte: GILLES DURANT
Contre Boileau: SAINT-PAVIN
Le Chien Citron: AGRIPPA D'AUBIGNÉ
Daphné: DE FONTENELLE
Eve coquette: SARRAZIN
La Femme et le Procès: J. PASSERAT
Le sonnet des Femmes savantes: L'ABBÉ COTIN
Les Goinfres: SAINT-AMANT
Grand Dieu! tes jugements. DES BARREAUX
Hélas! si tu prends garde.P. DESPORTES
A Dieu: OGIER DE GOMBAUD
Holà! Caron! Caron!.OLIVIER DE MAGNY
Jardin délicieux:REGNARD
Sonnet de Job: BENSERADE
Sonnet d'Uranie: VOITURE
Sur ces deux sonnets: P. CORNEILLE
Les Jobelins et les Uranistes; P. CORNEILLE
Ma vie a son secret. ARVERS
Sur les Normaliens: L. VEUILLOT
A Louis XIV, sonnet attribué à MlleDE LA VALLIÈRE
Réponse, sur les mêmes rimes, prêtée à LOUIS XIV
Le petit Lyré: J. DU BELLAY
Sur Phèdre de Racine: MmeDESHOULIÈRES
Sur la tragédie de Genséric: J. RACINE
Réponse sur les mêmes rimes au sonnet de Mme Deshoulières: LES AMIS DE RACINE
Réponse du DUC DE NEVERS
Pour un crime d'amour:LE COMTE DE L
Quand le Sauveur souffroit.COMTE DE MODÈNE
Quand vous serez bien vieille.RONSARD
Sur le Saint-Sacrement: DE GOMBERVILLE
Sur le sonnet: RÉGNIER-DESMARAIS
Sonnet de sainte Thérèse à Jésus crucifié: PH. L. D
Superbes monuments: SCARRON
Le Tabac: LOMBARD
Le Théâtre: L'ABBÉ GODEAU
Tristesse: A. DE MUSSET
Sonnet à la Vierge: DE ROCHEFORT
Sur les yeux de Gabrielle d'Estrée: LAUGIER DE PORCHÈRES
INDEX DES SONNETTISTES CITÉS DANS CE RECUEIL
Adam Billaut
Aguilhon (Mme d')
Alibray (Ch. Vion d')
Amalrics (Guilhem des)
Arnould (Edmond)
Arvers (Félix)
Aubigné (Agrippa d')
Autran (J.)
Baïf (de)
Balzac (Honoré de)
Banville (Théodore de)
Barbier (Auguste)
Barreaux (des)
Bar tas (du)
Baudelaire (Charles)
Bel'eau (Remy)
Bellay (Joachim du)
Belloy (A. de)
Benserade (Isaac de)
Berluc-Perussis (Léon de)
Blanchemain (Prosper)
Boileau
Boulay-Paty
Brébeuf (Guillaume de)
Brizeux (Auguste)
Calignon (Soffrey de)
Cantel (Henri)
Charleval (Ch. de)
Chassignet (J.-B.);
Choiseul (Gilbert de)
Colet (Louise)
Colletet (Guillaume)
Colin (Louis)
Coppée (François)
Corneille (P.)
Cotin (l'abbé)
Daudet (Alphonse)
Deschamps (Antoni)
Deschamps (Emile)
Deshoulières (Mme)
Des Portes (Philippe)
Dottin (Henri)
Drelincourt (Laurent)
Durant (Gilles)
Fertiault (F.)
Fontenelle (de)
Fréchette (Louis-H.)
Garnier (Georges)
Gaudin (Paul)
Gautier (Théophile)
Gères (Jules de)
Godeau (l'abbé)
Gombaud (de)
Gomberville (de)
Gramont (F. de)
Grécourt (J. de)
Guttinguer (Ulric)
Hervilly (Ernest d')
Hesnault (J)
Hugo (Victor)
Jamin (Amadis)
Jessée (Jean de la)
Jodelle (Estienne)
Juvigny (Adrien)
L. (le comte de)
Labé (la Belle Cordière)
La Boétie (de)
Lafond (Ernest et Edmond).
La Fontaine (Jean de)
La Fresnay (Vauquelin de)
La Monnoye (B. de)
Laprade (Victor de)
La Motte (Houdar de)
Larivey (Pierre de)
Lasphrise (de)
Latour (Antoine de)
Laugier de Porchères
La Vallière (Mlle de)
La Vigne (Anne de)
Leconte de Lisle
L. D. (Ph.)
Le Petit (Claude)
Lombard
Louis XIV (prêté à)
Magny (Olivier de)
Mairet (Jean de)
Malherbe
Malleville (de)
Manuel (Eugène)
Marot (Clément)
Maynard (François de)
Ménage
Méry
Méziriac (Bachet de)
Modène (comte de)
Molière
Monavon (Gabriel)
Monselet (Charles.)
Montreuil (Mathieu de)
Murger (Henri)
Musset (Alfred de)
Nevers (le duc de)
Nodier (Charles)
Notre-Dame (César de)
Orléans (Charles d')
Pascal (Jacqueline)
Pasquier (Estienne)
Pasquier (E., petit-fils)
Passerat (Jean)
Pellisson
Pommier (Amédée)
Poupo (Pierre)
Racan (de)
Racine (Jean)
Racine (amis de)
Ragueneau
Rancé (l'abbé de)
Régnard
Régnier (Mathurin)
Régnier-Desmarais
Rességuier (Jules de)
Rességuier (Paul de)
Rochefort (Henri de)
Roches (Catherine des)
Ronsard (P. de)
Roumieux (Louis)
Rousseau (J.-B.)
Saint-Amant
Sainte-Beuve
Saint-Evremond
Saint-Gelais
Saint-Henry (Sylve de)
Sainte-Marthe (Sc. de)
Saint-Pavin
Sarrazin
Scarron
Schelandre (J. de)
Sorel (Charles)
Soulary (Joséphin)
Soumet (Alexandre)
Sully Prudhomme
Tabourot (S. des Accords)
Tahureau (Jacques)
Tayssonnière (G. de la)
Théophile de Viau
Theuriet (André)
Thyard (Pontus de)
Tristan l'Hermite
Urfé (Honoré d')
Veuillot (Louis)
Veyrières (Louis de)
Vibert (Théodore)
Vignes (Pierre des)
Vigny (Alfred de)
Voiture (Vincent)
Inconnus
TABLE
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER. Règles du Sonnet
CHAPITRE DEUXIÈME. Origine et histoire du Sonnet
CHAPITRE TROISIÈME. Sonnets du xvie et du XVIIe siècles.
CHAPITRE QUATRIÈME. Sonnets modernes
CHAPITRE CINQUIÈME. De la rime du Sonnet
Appendice. - Sonnets inédits
Le monde
Cornélie
Le demi-réveil
Le ciel agité
Sonnet de sainte Thérèse
L'arrière-saison
A Phyllis
Fantaisie
La rose sauvage
Retour à Dieu
Le bouquet
Vir Bonus
Servum Pecus
La lutte
Aspiration
Utile dulci
Un histrion
Idania
Une émotion de Diderot
Ma retraite
Le château de Vongnes
Les jaloux
Mlle Deschamps
A Mme Eyr
Au chanoine Martin
Al canonico Martin
A Mlle Cordier
Les farouches béats
Colloque avec ma Muse
Errata
Index des Sonnets curieux et des Sonnets célébrés
Index des Sonnettistes admis dans ce recueil