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Langages

Enseignement de la traduction à l'ESIT


Daniel Moskowitz

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Moskowitz Daniel. Enseignement de la traduction à l'ESIT. In: Langages, 7ᵉ année, n°28, 1972. La traduction. pp. 110-117;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1972.2104

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1972_num_7_28_2104

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DANIEL MOSKOWITZ
Paris-Ill (E.S.I.T.)

ENSEIGNEMENT DE LA TRADUCTION A L'ESIT

L'École supérieure d'interprètes et de traducteurs (E.S.I.T.), fondée


le 3 octobre 1957, a succédé à un Institut des hautes études d'interprétation
et de traduction. Érigée en Unité d'enseignement et de recherche dans le
cadre de la Loi d'orientation de l'enseignement supérieur, elle fait partie de
l'Université de la Sorbonně nouvelle (Paris-III). Elle est dirigée par M.
Maurice Gravier, professeur à la Sorbonně.
L'E.S.I.T. comprend une section interprétation et une section
traduction. Le présent article est consacré à l'enseignement de la section
traduction.
L'enseignement de la traduction est organisé en fonction des principes
suivants.

Trois langues obligatoires. Tout candidat à la section traduction doit


connaître trois langues au moins.
La langue A est en principe la langue maternelle de l'étudiant. Dans
de rares cas particuliers, un étudiant dont la langue maternelle ne fait pas
partie des langues de travail de l'E.S.I.T. peut être autorisé à se présenter
à l'examen d'entrée en adoptant le français comme langue de base A.
La langue В est la première langue étrangère de travail. Il s'agit
obligatoirement du français pour les étudiants étrangers.
La langue С est la seconde langue étrangère de travail.
A titre exceptionnel, un candidat peut se présenter à l'examen d'entrée
avec deux langues seulement, à condition que chacune d'elles soit
équivalente à une langue maternelle (A-A'). L'expérience montre que les vrais
bilingues sont extrêmement rares et que cette formule est à déconseiller.
Les langues de travail de l'E.S.I.T. sont : allemand, anglais, arabe,
danois, espagnol, français, islandais, italien, néerlandais, norvégien, russe
et suédois. Le chinois est depuis cette année une langue de travail de la
section interprétation et sera créé à la section traduction dès la rentrée
universitaire 1972-1973.

Connaissances générales. Selon la théorie de la traduction enseignée


à l'E.S.I.T., les connaissances linguistiques sont nécessaires, mais non
suffisantes. Un exposé rapide de cette théorie permettra de comprendre
l'organisation de l'enseignement à l'E.S.I.T.-traduction.
Ill

L'enseignement de la traduction a pour objet la formation de


traducteurs professionnels. Il est courant de distinguer les traducteurs « littéraires »
des traducteurs « scientifiques et techniques ». Cette division, commode
en apparence, est beaucoup trop grossière et ne répond pas aux réalités
économiques. Il faut d'abord préciser que l'édition ne représente qu'une
partie du marché de la traduction. Les organisations internationales, les
organismes professionnels et les entreprises industrielles et commerciales
sont les principaux donneurs d'ouvrage.
Une demande de traduction peut répondre à des utilisations très
diverses :
— information documentaire : résumé, analyse (« qu'y a-t-il à retenir
dans ce texte? », « faut-il traduire ce texte? »);
— établissement d'un document de travail à l'usage d'un spécialiste
(ingénieur d'étude, publicitaire, juriste, chercheur, etc.);
— publication d'un document commercial ou industriel (notice technique,
instructions de service, manuel d'entretien, etc.);
— publication d'un article ou d'un ouvrage;
— rédaction de documents ayant une valeur juridique ou légale (contrats,
appels d'offres, cahiers des charges, brevets, accords, conventions,
traités).
Ces travaux sont confiés à des personnes très diverses :
a) collaborateurs obligés par un supérieur hiérarchique de se livrer à
une activité occasionnelle, qu'ils n'apprécient pas et pour laquelle ils ne
sont pas formés. Ce cas est malheureusement assez fréquent. Nombre de
traducteurs se voient encore répondre à des offres de service : « Pourquoi
voulez-vous que j'embauche un traducteur puisque ma secrétaire a fait de
l'anglais au bac? » (sic). Cette pratique est responsable dans une large
mesure de l'image de marque très médiocre de la traduction dans de
nombreux milieux commerciaux et industriels. Les traductions ainsi obtenues
sont pour le moins médiocres et conduisent à la conclusion hâtive : « Une
bonne traduction, ça n'existe pas! »
b ) Des personnes qui « connaissent une langue » et veulent améliorer
leur situation matérielle en exploitant cette connaissance supposée.
c) Des traducteurs occasionnels, « esthètes » ou « spécialistes ». Cette
catégorie regroupe des « traducteurs » dont les motivations sont très
différentes.
— Écrivain, poète ou auteur dramatique traduisant une œuvre qu'il
apprécie et désire faire connaître à ses concitoyens.
— Chercheur ou spécialiste traduisant un ouvrage qui représente une
contribution notable à une discipline donnée. L'auteur d'une telle
traduction déclare généralement : « Je n'ai vraiment pas le temps, mais qui
pourrait bien se charger de ce travail? » Cette attitude repose sur le présupposé
suivant : « Seule une connaissance approfondie du sujet permet de faire une
traduction », que nous retrouvons dans le cas des spécialistes, auxquels les
éditeurs font appel pour traduire des ouvrages techniques. Il est de bon
ton d'affirmer que seul un spécialiste peut traduire un ouvrage spécialisé.
C'est ainsi qu'un éditeur demande la traduction d'un traité de chirurgie à
un chirurgien, celle d'un traité de mathématique à un mathématicien, celle
d'un ouvrage d'économie à un économiste, et ainsi de suite. Il suffit de lire
quelques-uns des ouvrages ainsi traduits pour constater qu'à de brillantes
exceptions près, le résultat n'est guère probant, pour les raisons que nous
examinerons ultérieurement.
d) Des traducteurs professionnels. Il s'agit d'une catégorie
professionnelle relativement récente, ne disposant pas encore d'un statut reconnu
et présentant des particularités qu'il faut connaître pour comprendre l'en-
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seignement correspondant. Le traducteur professionnel est d'abord un
« spécialiste de la traduction », par opposition au spécialiste de telle ou
telle discipline. Salarié ou travailleur indépendant, il est en outre un «
mercenaire ». Contrairement au traducteur esthète ou spécialiste, le traducteur
professionnel ne choisit pas les textes à traduire. Le salarié traduit tous les
textes que lui confie son employeur, le travailleur indépendant traduit les
textes que lui confient les donneurs d'ouvrage. Ce fait est essentiel, car il
conditionne la nature même de l'enseignement de la traduction.
La traduction est le passage d'un texte original, rédigé dans une langue
de départ, à un texte rédigé dans une langue d'arrivée. Elle a pour but de
faire connaître au lecteur ce qui a été écrit dans une langue étrangère. Le
traducteur traduit pour faire comprendre. Il doit donc avoir compris avant
de traduire.
Pour faire son travail, le traducteur doit avoir une connaissance
approfondie de la langue de départ et posséder toutes les ressources de la langue
d'arrivée. Cette condition impose également la connaissance de la
civilisation et de la culture des pays considérés.
Une première difficulté résulte du manque de précision de la notion de
« langue ». L'allemand par exemple est parlé en Allemagne, Autriche et
Suisse. Il existe certes un fond commun important, mais aussi des différences
plus ou moins prononcées entre les langues de l'Autriche, de la République
démocratique, de la République fédérale et de la Suisse. L'allemand est
d'autre part utilisé dans divers pays de l'Est pour les publications
scientifiques et techniques. La connaissance de l'« allemand » est insuffisante pour
faire une traduction correcte et doit être complétée par une connaissance
sérieuse du pays d'origine de l'auteur (culture, organisation politique et
sociale, géographie, etc.). Il existe par ailleurs une langue générale et de
nombreuses langues spécialisées.
Le texte à traduire est un message, dont la traduction doit rendre les
aspects informatifs, stylistiques et émotifs. L'auteur du texte original utilise
les moyens propres à la langue de départ pour décrire une situation donnée,
dans un style personnel et à un niveau de langue donné. La traduction doit
décrire la même situation, avec les moyens de la langue d'arrivée, dans un
style et à un niveau de langue aussi proches que possible de ceux du texte
original. La traduction n'est donc pas une opération directe, pour laquelle
il suffirait de remplacer les mots et expressions du texte original par les
mots et expressions équivalents de la langue d'arrivée. Le traducteur
reconstitue la situation décrite par l'auteur, en utilisant non seulement les
signes du texte original, mais aussi toute sa partie implicite : connotations,
harmoniques, connaissances supposées chez le lecteur du texte original, etc.
Cette « interprétation » du texte est souvent une opération complexe, qui
exige une véritable traduction intralinguale. Cette exploration du texte est
une exploration de la réalité exprimée. Son caractère généralement
incomplet explique la diversité des traductions d'un même texte par plusieurs
traducteurs. La « trahison » fréquemment reprochée au traducteur résulte
souvent de cette nécessaire interprétation personnelle du texte. Lorsqu'il a
délimité et précisé la situation décrite par l'auteur, le traducteur recherche
dans la langue d'arrivée les moyens lui permettant de décrire la même
situation ou une situation équivalente, compréhensible par son lecteur.
L'équivalence du texte original et de la traduction résulte de l'équivalence
des situations décrites.
L'exploration du texte est la première phase de la traduction. « De
quoi s'agit-il? » Pour répondre à cette question fondamentale, le traducteur
dispose d'éléments très divers. Le texte lui-même est évidemment le
principal, avec ses informations explicites (grammaire, lexique, style, etc.)
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ou implicites. L'auteur d'une étude sur la situation économique du Bangla-


Desh par exemple ne peut généralement pas rappeler tous les détails de
l'histoire de l'Inde, du Pakistan et des relations de ces deux pays depuis
un quart de siècle. Il suppose néanmoins, à tort ou à raison, que son lecteur
en connaît les grandes lignes et le traducteur doit donc les connaître aussi
pour faire une traduction correcte.
Le support matériel du texte et sa destination sont également des
éléments d'information, trop souvent négligés. Il est évident que des textes
publiés dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences, Recherche
et Sciences et Vie par exemple ne provoquent pas la même réaction du
lecteur et par suite du traducteur, même s'ils traitent d'un même sujet. Un
président-directeur général rédigera des textes différents pour présenter
sa politique commerciale devant une assemblée générale d'actionnaires
et dans une revue d'économie spécialisée.
Ces quelques remarques montrent qu'il ne suffit pas d'être bilingue
pour être traducteur. La « connaissance des choses » est indispensable.
Il peut sembler que cette affirmation justifie le recours à des spécialistes
d'une discipline ou à des traducteurs spécialisés dans cette discipline pour
traduire certains textes. Notons d'abord que le fait d'être un spécialiste de
la physique des hautes énergies par exemple n'implique pas nécessairement
une connaissance du russe ou de l'anglais suffisante pour éviter tous les
pièges purement linguistiques. La spécialisation est en outre un
approfondissement des connaissances, qui s'accompagne généralement d'une
limitation du domaine étudié. Il faudrait enfin que les textes de spécialité se
limitent à un domaine bien précis, sans faire référence à d'autres domaines.
Cette situation existe certes, mais elle est très rare.
Un grand trust chimique étranger a édité une importante brochure
technico-commerciale, intitulée « Applications du X », X désignant une
famille de matières plastiques. La traduction de la table des matières peut
se résumer comme suit :
Composition.
Formes de livraison.
Propriétés physiques (mécaniques, thermiques, électriques, optiques).
Propriétés chimiques.
Mise en œuvre.
Usinage : découpage, sciage, tournage, fraisage, perçage.
Formage : moulage, thermoformage, soufflage de corps creux.
Assemblage : vissage et boulonnage, soudage, collage.
Impression et marquage (sérigraphie, offset...).
Exemples : architecture,
décoration,
industries électriques,
automobile,
génie chimique,
publicité,
divers (aquariums, etc.).
Le cas de cette brochure pose bien le problème. Doit-on confier la
traduction à un traducteur ou à des spécialistes techniques, connaissant
plus ou moins vaguement la langue du texte original? Notons d'abord qu'il
faudrait faire appel à de nombreux spécialistes. Bien qu'il s'agisse d'une
brochure consacrée à une famille de semi-produits plastiques, les chapitres
relèvent de disciplines très diverses : chimie, physique, mécanique,
imprimerie, ventes, applications possibles. Trouver un chimiste, un physicien ou
un mécanicien connaissant bien le sujet et suffisamment l'allemand pour
comprendre les grandes lignes du texte ne présente pas de grandes diffi-
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cultes, mais il n'en est pas de même pour certaines autres spécialités. Et
peut-on facilement trouver un spécialiste des poissons exotiques,
connaissant suffisamment l'allemand pour traduire le chapitre consacré à la
fabrication des aquariums domestiques en matière plastique? En admettant
que toutes ces difficultés soient surmontées, la brochure obtenue serait un
manteau d'Arlequin, chaque « traducteur » ayant imprimé sa marque propre
au chapitre traduit. L'unité de style du texte original, assurée par un service
d'édition interne, serait perdue. La traduction de la brochure a logiquement
été confiée à un seul traducteur, « spécialiste de la traduction ».
L'objection classique est : « Le traducteur n'est pas chimiste, physicien,
mécanicien, architecte ou publicitaire. Comment peut-il traduire? » C'est
vrai, le traducteur n'est rien de tout cela, et c'est heureux. Sauf exception,
un chimiste fait de la chimie, un physicien de la physique, ou un architecte
de l'architecture. On ne demande pas au traducteur de les remplacer.
L'exploration du texte à laquelle le traducteur doit se livrer n'exige pas les
connaissances « techniques » approfondies du spécialiste en la matière,
mais une connaissance sommaire du sujet, des principes et du langage
spécifique. Un traducteur digne de ce nom peut pratiquement traduire un texte
quelconque, à condition d'avoir une culture générale aussi vaste que
possible d'une part, de pouvoir et savoir se documenter d'autre part. La
documentation est l'outil de base du traducteur. Les sources documentaires
sont extrêmement diverses. Leur enumeration serait fastidieuse, mais on
peut citer les grands dictionnaires unilingues, ouvrages spécialisés, ouvrages
de vulgarisation, normes, catalogues, articles de journaux et de revue. La
collection « Que sais-je? » est souvent une source précieuse de renseignements
pour le traducteur, pour ne citer qu'un seul exemple. Dès qu'il reçoit une
traduction à faire, le réflexe normal du traducteur est de se documenter.
Il ne s'agit pas pour lui de redécouvrir tout ce qui est connu dans le ou les
domaines traités, mais de trouver rapidement la documentation lui
permettant de comprendre les notions appliquées, les choses décrites et le langage
employé. Il ne faut pas oublier le rôle important de la documentation orale.
Un entretien avec un spécialiste fournit au traducteur des renseignements
fiables et une assurance de qualité. On ne peut que déplorer à ce propos
l'isolement dans lequel le traducteur est trop souvent maintenu au sein de
son entreprise.
Lorsque le traducteur a parfaitement précisé la situation décrite par
le texte original, il entame la rédaction de sa traduction. Cette deuxième
phase de l'activité traduisante pose divers problèmes :
— linguistiques,
— stylistiques,
— terminologiques.
Les deux premières catégories ont été décrites, notamment par Vinay
et Darbelnet dans leur Stylistique comparée du français et de l'anglais, Paris,
Didier, 1963. Elles font l'objet des techniques, méthodes ou procédés de
traduction. Ces expressions sont également utilisées à l'E.S.I.T.-traduction,
mais dans un sens plus général. Il ne s'agit pas de moyens de passage d'une
langue à l'autre, mais d'un mode opératoire de traduction, c'est-à-dire
la recréation d'un texte (message) en fonction de la situation écrite par un
auteur à l'intention d'un lecteur ou d'un type de lecteurs.
Le traducteur est trop souvent confondu avec un terminologue. Il
s'agit d'une erreur fondamentale. Le traducteur n'a pas à créer ou à
normaliser un vocabulaire. Il constate l'usage et doit s'y conformer, même si
les habitudes terminologiques de telle ou telle profession lui semblent
regrettables, voire mauvaises. Son rôle est de faire comprendre. Il doit donc utiliser
la terminologie habituelle à ses lecteurs. Le problème est plus complexe
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quand il s'agit de notions entièrement nouvelles, pour lesquelles il faut créer


une terminologie nouvelle. Cette opération est en principe réservée à des
spécialistes du sujet considéré, auxquels le traducteur fournit tous les
éléments d'information dont il dispose pour la création de néologismes.
Faute de mieux, le traducteur propose des termes nouveaux, en utilisant sa
connaissance du mode de formation et de la morphologie des termes dans
les langues d'arrivée et de départ. Il doit toutefois le faire avec humilité
et adopter les termes que la pratique impose ensuite.
La recherche documentaire faite par le traducteur pendant la phase
d'exploration du texte lui fournit une partie plus ou moins importante de
la terminologie nécessaire. Il existe d'autres auxiliaires, tels que dictionnaires
multilingues, vocabulaires, lexiques, glossaires, etc. Ils sont souvent utiles,
mais leurs limites sont certaines et imposent une très grande honnêteté
intellectuelle au traducteur. Un dictionnaire, aussi bien fait soit-il, ne peut
contenir que les termes connus au moment où sa rédaction a été achevée.
Or, le langage est vivant et évolue très vite dans toutes les disciplines.
Un très bon dictionnaire trilingue d'informatique a été publié en 1964.
Compte tenu de ses délais de fabrication, son contenu remonte donc à près
de 10 ans. En d'autres termes, la plupart des techniques actuelles de
l'informatique étaient totalement inconnues à cette époque. Et nombre des termes
figurant dans ce dictionnaire sont tombés en désuétude depuis lors ou ont
plus ou moins changé de sens.
Parmi les dictionnaires, il faut encore distinguer ceux qui sont l'œuvre
de traducteurs et ceux résultant de travaux terminologiques. Les premiers
ne sont souvent que le fruit d'une accumulation de fiches, établies au jour
le jour et ne respectant pas toujours les règles lexicographiques. Les seconds
comportent généralement des définitions dans une langue au moins et sont
plus intéressants. Mais leurs auteurs ne sont pas des traducteurs et n'hésitent
pas à faire figurer la mention « sans équivalent français » quand par
exemple l'accord n'a pas pu se faire sur le choix d'un terme. Le traducteur
ne peut pas se contenter de ce constat de carence et doit trouver le terme
approprié en français. L'idée fondamentale est qu'un terme, même quand
il figure dans un bon dictionnaire, n'est pas nécessairement celui qu'il faut
utiliser dans un texte donné. Il doit être celui utilisé par le spécialiste pour
désigner la notion, l'idée ou la pièce considérée. Pratiquement tous les
dictionnaires d'allemand traduisent le mot Schraube par « vis ». Cette
traduction ne convient toutefois que si la vis est fixée dans la pièce même;
il s'agit par contre d'un « boulon » en cas d'emploi d'un écrou. Il suffit
que le traducteur connaisse la réalité matérielle exprimée par le couple
vis-boulon pour traduire correctement le mot Schraube par la suite. C'est
un principe fondamental de l'enseignement de la traduction sur lequel nous
reviendrons ultérieurement.

Nous venons de voir que la traduction est une opération complexe,


qui exige toujours une explication de la réalité exprimée. Le traducteur
doit donc avoir des connaissances générales très étendues, une grande
ouverture d'esprit et une capacité d'adaptation, de compréhension et d'assimilation
très élevée.
Ces considérations, confirmées par près de vingt ans d'expérience
pédagogique, ont conduit l'E.S.I.T. à modifier son enseignement et son
recrutement depuis 1968. La durée des études est de trois ans. Les candidats
ayant achevé un premier cycle universitaire — et titulaires d'un D.U.E.L.,
D.E.U.S. ou diplôme équivalent — sont autorisés à se présenter à l'examen
d'entrée en première année. Les candidats titulaires d'une licence ou d'un
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diplôme équivalent sont autorisés à se présenter directement à l'examen
d'entrée en deuxième année.
L'enseignement est assuré par des universitaires et par des
professionnels. Cette dualité existe tant au niveau des langues (professeurs et
traducteurs professionnels) qu'à celui des matières spécialisées (professeurs et
praticiens d'économie, droit, sciences politiques).
En règle générale, le programme de chaque année est divisé en trois
parties correspondant chacune à un minimum de cinq heures par semaine :
— langue B,
— langue C,
— cours généraux.
Les cours et exercices de traduction se font dans les deux sens :
langue В (ou C)-français,
français-langue В (ou C).
L'expérience montre que les étudiants éprouvent souvent des difficultés
de compréhension du texte rédigé dans la langue de départ et des difficultés
d'expression dans la langue d'arrivée. La première année vise notamment
au perfectionnement linguistique des étudiants. Des cours d'expression
écrite et orale sont organisés dans chaque langue de travail, y compris la
langue maternelle. C'est ainsi que des cours d'expression écrite et orale en
français sont obligatoires pour tous les étudiants, francophones ou non.
Ils assurent en outre une formation à l'analyse et à la synthèse, ainsi qu'un
entraînement aux techniques de résumé, procès-verbal, rapport et compte
rendu.
Dans chaque langue, l'enseignement de la traduction est divisé, pour
la commodité de l'organisation pratique, en « traduction générale » et
« traduction technique ». Les cours sont assurés par des professeurs français
et par des professeurs étrangers. Tous ces cours ont des objectifs communs :
— perfectionnement linguistique,
— acquisition des techniques de traduction,
— apprentissage du métier de traducteur,
et des objectifs spécifiques.
Les cours de « traduction générale » sont particulièrement destinés à
l'étude des institutions et de la civilisation des pays considérés. Les cours de
« traduction technique » ont notamment pour objet l'initiation à la
technologie, aux sciences et aux techniques. Les problèmes particuliers à chaque
langue et surtout à chaque couple de langues (terminologie comparée,
documentation, auxiliaires disponibles, etc) sont étudiés à partir de textes
traduits. La plupart des textes utilisés sont tirés de documents
contemporains — livres, revues, journaux — publiés dans les divers pays d'une même
aire linguistique.
Les cours généraux suivants sont actuellement professés à l'E.S.I.T. :
lre année : Notions de droit public.
Initiation aux problèmes économiques contemporains.
2 e année : Compte rendu analytique.
Institutions gouvernementales.
Constitution de l'économie mondiale contemporaine.
Systèmes monétaires et bancaires.
Vie et institutions internationales.
3e année : Droit privé (civil et commercial).
Relations économiques internationales.
L'initiation aux sciences et techniques est assurée jusqu'à présent par
les professeurs de traduction technique. Des programmes systématiques
sont en préparation, mais cette pédagogie très particulière impose une mise
au point délicate. Parmi les sujets envisagés, on peut déjà citer :
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informatique,
chimie,
transformations des matériaux,
techniques d'assemblage.
L'importance de la documentation pour le traducteur est consacrée
par la rédaction, par chaque étudiant, d'un mémoire terminologique
comprenant :
— un exposé de synthèse.
Il doit fournir à Г« honnête homme » du xxe siècle une information
claire et facilement compréhensible sur un sujet d'actualité.
— une bibliographie détaillée
— un lexique bilingue ou trilingue
Tous les termes et expression figurant dans le lexique doivent être
définis, de préférence dans l'exposé.
Les études à l'E.S.I.T. sont sanctionnées par un diplôme de
traducteur de l'Université de Paris. Il s'agit d'un diplôme professionnel, sans
équivalence universitaire.
L'enseignement de première année est organisé suivant le système des
unités de valeur et sanctionné par une « Licence libre de langues modernes »
(diplôme de l'Université de la Sorbonně nouvelle, Paris- III).
Afin de faciliter la formation d'enseignants de la traduction et la
recherche, l'E.S.I.T. prépare depuis cette année — parallèlement à son
enseignement traditionnel — à une « maîtrise de linguistique appliquée à
la traduction », qui fait l'objet
— d'un C2, comportant des conférences :
linguistique générale,
théorie de la traduction,
théorie de l'interprétation,
— de travaux
formes
dirigés
de : traduction;
méthodologie,
étude critique de traductions,
étude comparée de la presse de divers pays de même langue,
étude comparée de la presse de deux pays de langue différente;
— et d'un mémoire, pouvant être conçu sous des formes diverses :
mémoire terminologique,
traduction commentée et justifiée d'un texte,
critique d'une traduction publiée ou
comparaison de plusieurs traductions d'un même texte,
étude d'un problème théorique.
Un enseignement du troisième cycle est en cours d'élaboration.

Le Directeur : Henri Didier.