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HISTOIRE UNIVERSELLE

L'ÉGLISE CATHOLIQUE

L'ABBE ROHRBACHER

PRÉCÉDÉE D'DNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE PAR CHARLES SAINTE-FOI

AUGMENTÉE DE NOTES INÉDITES DE L'AUTEUR

COLLIGÉES PAR A. MURCIER , ANCIEN ÉLÈVE DE l'ÉCOLE DES CHARTES

ET SUIVIE d'un ATLAS GÉOGRAPHIQUE SPÉCIALEMENT DRESSÉ POUR L'OUVRAGF

PAR A. H. DUFOUR

'Apx,Yi irâvrwv èurlv r, xa8ûXi!CTi xat à-yta 'ExxXy.afa.

S. Epiphane , I. I, c. 5, Contre les hérésies.

Ubi Petrus, ibi Ecclesia.

s. Ambros., in psalm. 40, a. 30.

3" ÉDITION

TOME PREMIER.

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PARIS,

GAUME FRÈRES, LIBRAIRES -EDITEURS,

HUE CASSETTE , 4.

1857

Droits de traduction et de reproductioQ réservés

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NOTICE

BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

SUR

L'ABBÉ ROHRBACHER

PAR

CHARLiEi» !SAII«TE-FOI

M. l'abbé René François Rohrbacher naquit à Langatte, au

diocèse de Nancy, le 27 septembre 1789. Il était fils de Nicolas

Rohrbacher, maître d'école de cette paroisse, et de Catherine

Gantener. Ses parents étaient pieux, et donnèrent à leur fils

une éducation chrétienne. A cette époque de bouleversement po-

litique et religieux, les études du jeune Rohrbacher durent être

fort négligées ; mais le désir qu'il avait de s'instruire, et sa vo-

lonté ferme et persévérante surent vaincre les obstacles que lui

suscitaient les circonstances. Il dut presque uniquement à son

travail les connaissances qu'il acquit dans sa jeunesse. L'attrait vers l'état ecclésiastique s'éveilla de bonne heure en lui, favorisé

par les leçons et les exemples qu'il recevait dans sa famille. Il entra au grand séminaire de Nancy, et y reçut les premiers or-

dres de la cléricature, le 6 avril 1 811 . Un an plus tard, le 21 mars

1812, il reçut le sous-diaconat, à l'âge de 23 ans. Un document

retrouvé dans ses papiers, nous fait connaître les admirables

dispositions que la grâce produisit en son âme, au moment il

allait s'engager irrévocablement au service des autels. Nous nous contenterons d'en citer ici les passages les plus importants :

« Vous avez dit, mon divin Sauveur : Si quis vultpost me ve-

nire, abneget semetipsum et tollat crucem suam quotidiè et sequa-

tur me : oh ! donnez-moi la force de me renier moi-même, de

haïr et de crucifier ma chair, et faites-moi la grâce d'être fidèle

VI

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

aux résolutions suivantes, que je vous conjure de rendre efficaces

par la vertu de votre croix :

(c D'abord, je mortifierai ma volonté par une stricte obser- vance de tous les points de la règle, je rechercherai les occasions

d'obéir aux autres, et toutes les fois que je ne l'aurai pas fait, ou

que je le ferai avec difficulté, je dirai un Pater et un Ave^ et je

m'imposerai une pénitence corporelle.

« 2" Toutes les fois que je sentirai une envie naturelle et in-

quiète de faire quelque chose qui n'est pas commandé, ou que je

peux omettre, je ne le ferai pas, je tâcherai sans cesse de con-

trarier ma curiosité, mes répugnances et mes fantaisies. « A tous les repas, je mortifierai mon goût et mon appétit,

en quelque manière que ce soit, me rappelant souvent ce verset:

Dederunt in escam meam fel^ et in siti mea potaverunt me aceto.

« Toutes les premières fois que je m'éveillerai la nuit, je

crux

sortirai de mon lit, et me prosternant en terre, je dirai :

ave, etc., et je ferai quelque mortification corporelle.

« Pour pratiquer l'humilité, que je n'espère, ô mon Jésus !

que de votre infinie miséricorde, (1") J'aurai toujours un grand

soin qu'il n'y ait rien dans mon extérieur, ma démarche, mon ton, mes paroles, qui sente l'orgueil ou la vanité. (2") Je ne dirai

jamais rien à ma louange, soit directement, soit indirectement, et j'éviterai de parler de ma propre personne. (3°) Toutes les fois qu'il m'arrivera quelqu'humiliation, je dirai un Pater et un Ave

pour celui qui me l'a faite; et si j'en ai été fâché, j'en dirai

deux, et je m'imposerai de plus une pénitence; j'aurai une

affection et des intentions particulières pour celui qui m'aura

humilié

« Et vous, mon Jésus crucifié, auteur et consommateur de ma

foi, sans lequel je ne peux rien, qui m'avez tiré à vous par votre

grâce ; dès aujourd'hui je veux mourir entièrement au péché, et

ne plus vivre pour moi, mais pour vous seul, ô mon divin Jésus! qui êtes mort pour moi. Ou plutôt, je ne veux plus vivre du

tout ; mais je veux, je désire, je vous demande instamment par

les douleurs de votre croix, que vous viviez seul en moi ; je ne

veux plus savoir que vous et votre croix : Niliil scire nisi Jesum,

et hune crucifixum, je ne veux plus rien apprendre, désirer, en-

treprendre, qu'avec vous et par vous, ut sive vigilemus, sive

SUR L'ABBÉ ROHRBACHER.

VII

dormiamus, simulcum illo vivamus. Seigneur Jésus, qui m'avez

inspiré ces bonnes résolutions, faites-moi la grâce d'y être fidèle.

Je veux vous suivre, sequar te quocumque ieris^ non pas parce que

je le veux, ou par mes propres efforts ; mais j'espère en votre

ineffable miséricorde : non volentis neque currentis, sed misercntis

est Dei. »

Nous voyons déjà dans ces sentiments du jeune lévite le germe

de cette foi vive et ardente, qui fut le caractère distinctif de sa piété. Il reçut le diaconat, deux jours seulement après le sous-

diaconat; et il fut ordonné prêtre le 21 septembre 1812. Il n'avait

pu consacrer que deux années aux études ecclésiastiques dans le

grand séminaire ; de sorte qu'il dut à lui-même, à son amour

pour l'étude, à un travail persévérant tout ce qu'il avait acquis.

Et cependant, à partir du jour il reçut le sacerdoce, jusqu'à

celui où il s'attacha à M. de Lamennais, il se voua aux

fonc-

tions du ministère ecclésiastique avec un zèle qui ne se démentit

jamais. Mais il savait que les lèvres du prêtre sont les déposi-

taires de la science, et qu'il doit trouver dans l'étude et la prière

un délassement aux travaux que lui impose le soin des âmes :

aussi consacrait-il à la lecture de quelque livre sérieux les ins- tants dont il pouvait disposer. Et ils étaient bien courts, à cette

époque les vides du sanctuaire, les besoins des populations,

et l'état de la société, au sortir d'une révolution qui en avait

ébranlé toutes les bases, forçaient chaque prêtre à se multiplier

pour ainsi dire, et à faire ce que trois ou quatre auraient fait à

peine en temps ordinaire. On nous saura gré de citer ici les pa-

roles que cet homme de Dieu écrivit sur le point d'être ordonné

prêtre. « Au nom de la sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, sous

l'invocation de Marie, ma bonne mère, de mes saints patrons, de

tous les saints prêtres, de mon saint ange et de tous les saints,

le

15 septembre de l'an de grâce 1812, si, R. F.

R. diacre par

la grâce, mais indigne pécheur par mon orgueil, ma vanité, ma

jalousie, ma présomption, suis entré en retraite au séminaire de

iVancy, pour préparer, avec la grâce de mon Jésus, mon indi- gnité inconcevable à la réception du sacerdoce.

mon Dieu ! pénétrez-moi do la crainte de vos terribles ju-

ce

gements, afin que j'emploie bien ces précieux instants, confige

VIII

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

timoré tuo. Brisez mon orgueil, videz mon cœur de moi-même,

afin qu'il soit prêt à recevoir abondamment votre grâce, et que je n'aie plus d'autres pensées, d'autre désir, d'autre volonté, que vous, mon Dieu, mon héritage, mon attente, ma seule confiance,

mon tout; sainte Vierge, et tous les saints, obtenez-moi cette grâce.

« ma bonne et douce mère ! On nous a parlé de votre bonté

et de la dévotion que nous devons avoir envers vous. Je me con-

sacre de nouveau à votre service. Je réciterai, tous les jours de ma

vie, le chapelet en votre honneur, et je ferai outre cela quelque

bonne pratique pour l'amour de vous.

ma bonne mère ! secou-

rez-moi en ce moment; je dois être sacré prêtre, faites que je

devienne bon prêtre pour l'amour de Jésus et de vous, ou obte-

nez ma mort plutôt que d'être ordonné pour offenser Jésus et

vous contrister. Je me remets entièrement entre vos mains pour

mon ordination; secourez-moi, comme vous l'avez déjà fait si souvent. Je voue ma personne, ainsi que mon futur ministère, à

votre sacré cœur et à celui de Jésus. Oh ! souvenez-vous que ja-

mais pécheur ne vous invoqua en vain. »

L'abbé Rohrbacher fut nommé le 1" octobre 1812, vicaire de

la paroisse de Wibersviller, et six mois après à Lunéville. Son

zèle pour le salut des âmes l'engagea à se vouer aux missions. Rentra donc chez les missionnaires diocésains en 1821, et il y

resta jusqu'en 1826. Il fut nommé en 1823 supérieur de la mai-

son. Il puisait dans sa piété toute son éloquence, et sa parole,

empreinte de la grâce divine qui remplissait son cœur, avait une

force à laquelle ne résistaient point les bons habitants de la Lor-

raine, et qui produisait en eux des fruits abondants de bénédic-

tion et de salut. Il avait de ces succès qui réjouissent le cœur du prêtre, sans nourrir sa vanité, parce qu'ils sont le témoignage de

l'efficacité de la grâce, plutôt que du pouvoir de la parole hu- maine. Souvent, lorsqu'il descendait de chaire, ses auditeurs,

émus par ses discours, se pressaient autour de lui, hommes, femmes et enfants, afin de lui baiser les mains. Il pouvait à peine

s'arracher à cette foule, dont le pieux empressement alarmait à

la fois son humilité et son extrême modestie ; et quelquefois il rejetait ces témoignages de reconnaissance et d'admiration avec une rudesse qui n'échappait point à ses confrères, et dont le sou- venir égayait ordinairement le repas du soir.

SUR L'ABBE ROHRBACHER.

IX

On pourrait croire qu'une MÎe aussi occupée que celle d'un mis- sionnaire absorbait tous les instants de l'abbé Rohrbacher, et ne

lui laissait aucun loisir pour l'étude. Mais le désir qu'il avait de s'instruire pour la gloire de Dieu et l'utilité du prochain, lui

faisait trouver le temps de lire les ouvrages modernes qui pou-

vaient intéresser la religion. Car il était persuadé qu'un prêtre ne

doit pas rester étranger au mouvement intellectuelquis'accomplit

autour de lui ; parce que les armes dont se servent les ennemis de la religion pour la combattre changeant avec les siècles, les

armes de ses apologistes doivent changer également. 11 tenait

donc à bien connaître le champ de bataille oii étaient en présence

les deux armées qui ne cessent de se combattre depuis l'origine

du monde. C'est ainsi qu'il lut V Histoire de la religion de Jésus- Christ^ par Stolberg, et la Restauration de la science politique,

par M. de Maller. Il lisait aussi le Catholique de Mayence ou de

Spire, qui était alors comme l'entrepôt des idées catholiques,

françaises et allemandes. Cette revue défendait la religion avec

un talent remarquable ; et ses trois principaux rédacteurs occu- pent aujourd'hui les trois grands sièges de Cologne, de Spire et de Strasbourg.

M. de Lamennais dirigeait alors en France le parti catholique, à la tête duquel l'avait placé son Essai sur V indifférence. Le gou-

vernement, alarmé des doctrines qu'il avait entrepris de réha- biliter, crut en arrêter la propagation, en traduisant devant les

tribunaux le prêtre éloquent qui s'en était constitué le défenseur.

L'esprit de M. Rohrbacher, toujours éveillé, toujours attentif au

moindre écho du mouvement catholique qui commençait alors,

s'intéressa vivement, on le pense bien, à cette affaire. Indigné

des tracasseries et des persécutions dont M. de Lamennais était

l'objet, il commença de ressentir pour lui cet enthousiasme que

partageaient alors les plus nobles cœurs, et qui exerça sur tout

le reste de sa vie une si grande influence. Ce fut donc un senti-

ment généreux, de dégoiit pour l'injustice, et d'amour de l'op-

primé, qui établit entre M. de Lamennais et lui les premiers

liens. Mais avant d'entrer dans le récit de ces relations, il est né-

cessaire de remonter plus haut, et de reprendre déplus en plus

loin l'histoire du mouvement catholique en France.

Dieu, dont la miséricordieuse sagesse sait merveilleusement

X

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉP.AIRE

proportionner les moyens à la fin qu'il se propose, et se plier

aux dispositions des siècles qui fuient sous son regard éternel,

Dieu, voulant agir sur une génération d'hommes qui avaient

fermé ses temples, chassé ses prêtres et aboli son culte, confia à

des mains laïques la précieuse semence qui devait réformer les idées et les sentiments de la nation française, et préparer une

génération nouvelle. 11 fallait d'abord déblayer le sol encombré

par les ruines que la révolution et l'impiété avaient faites ; il

fallait détruire ou dissiper cette masse de préjugés odieux, dont l'ignorance et la mauvaise foi avaient obscurci les questions les

plus importantes en philosophie, en politique, en histoire et en théologie. Pour ce travail de manœuvres, des laïques suffisaient :

c'était à eux de préparer les voies aux ouvriers chargés de la

tâche plus noble et plus difficile, de reconstruire la société sur des bases plus solides. Trois laïques, M. de Maistre, de Bonald et

Châteaubriant furent choisis de Dieu pour ce travail. Tous les trois se mirent à l'œuvre avec zèle et persévérance, sans se ren- dre bien compte peut-être de son but et de la mission providen-

tielle qu'ils avaient à remplir. Et par une disposition singulière,

qui prouve bien jusqu'à quel point les âmes étaient malades et

débiles à cette époque, le dernier des trois, malgré son infériorité

relative, malgré ses défauts, ou plutôt peut-être à cause d'eux, a eu sur l'opinion publique une influence beaucoup plus étendue que les deux autres. Mais l'action de ces derniers, de M. de Mais-

tre surtout, quoique plus restreinte, a été plus profonde et plus

décisive ; car leurs livres, trop sérieux et trop élevés, pour être

goûtés de tous les esprits, s'adressaient principalement aux intel-

ligences d'élite, qui finissent toujours, après un temps plus ou moins long, par conquérir l'ascendant dû à leur supériorité.

Après ces trois hommes parut M. de Lamennais, qui recueillit

en quelque sorte leur héritage, résuma leur action, et concentra

leurs efforts. C'est de lui que Dieu se servit pour faire passer en-

tre les mains du clergé la puissance intellectuelle qui avait été

jusque-là exercée par des laïques. Le progrès devint dès lors plus sensible, plus rapide et plus soutenu : on y reconnaissait l'effet

manifeste de cette force surnaturelle, que donnent le caractère

sacerdotal et une union plus intime avec celui qui meut à son gré

et gouverne les intelligences. Frappé du désordre qu'avaient

SUR L'ABBÉ ROHRBACHER.

XI

produit dans les esprits, les vaines théories de la philosophie mo-

derne, M. de Lamennais comprit que la source du mal était

principalement daqs cette indépendance, que la révolution poli-

tique du dix-neuvième siècle, combinée avec la révolution reli-

gieuse du seizième, avait introduite dans toutes les classes de la

société. Il essaya donc de rétablir le principe d'autorité, méconnu

ou négligé partout, et de lui rendre la place qui lui appartient,

dans l'ordre philosophique aussi bien que dans l'ordre religieux.

Mais sentant qu'un homme seul était trop faible pour accomplir un

aussi vaste dessein, il résolut de fonder une congrégation reli-

gieuse, dont le but principal serait de défendre en philosophie

et en théologie le principe d'autorité. Il confia son projet à plu-

sieurs ecclésiastiques distingués, qui, répondant à son appel,

se groupèrent autour de lui , comme autour de leur chef,

afin de combattre sous sa conduite pour la cause de Dieu et de

l'Église.

Cet homme extraordinaire, en qui le génie apparaissait soutenu par la foi, et couronné de l'auréole du prêtre, avait reçu de Dieu, avec beaucoup d'autres dons, celui d'attirer, comme par une

vertu secrète, les esprits élevés et les cœurs généreux. Les ca-

tholiques, inquiets des tendances d'un gouvernement, qui, mal-

gré ses bonnes intentions, compromettait l'Eglise, en l'enchaî-

nant à l'Etat, et en laissant peser sur elle cette masse de lois que

la défiance et la jalousie avaient inspirées aux diverses époques

de notre histoire, les catholiques sentaient le besoin d'un chef,

qui pût donner une voix à leurs vœux , une direction unique à

leurs efforts. Ce chef, ils crurent le reconnaître dans M. de La-

mennais, et aussitôt, prêtres et laïques, tous coururent à lui,

comme on va vers la lumière, avec une simplicité, une confiance

et un dévouement sans bornes. Si tant d'abnégation et de généro- sité de la part des disciples ne pût préserver le maître des at-

teintes de l'orgueil. Dieu du moins leur tint compte de leurs

bonnes intentions, en ne permettant pas qu'un seul d'entre eux

le suivît dans sa chute. Et si la défection de cet homme n'a point eu d'égale dans l'histoire de l'Église, l'isolement il s'est trouvé,

après s'être séparé d'elle, est sans exemple aussi, et montre bien

que ses disciples, en s'attachant à lui, n'avaient été mus, ni par

un motif de vaine gloire, ni par un entraînement factice ; mais

XII

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

qu'ils n'avaient eu en vue que la gloire de Dieu et le bien de la

sainte Eglise.

Parmi ces disciples M. Rohrbacher était un de ceux qui

étaient entrés le plus avant dans l'esprit et dans les desseins du maître. C'est aussi celui de tous qui a entrepris et exécuté l'œu-

vre la plus importante par son but, la plus considérable par le

temps, la patience et le travail qu'elle lui a demandés, par les

difficultés que son auteur a vaincre pour la mener à terme.

Après avoir passé quelque temps auprès de JM. de Lamennais, à

Paris d'abord, puis à la Chesnaie, maison de campagne située

dans le diocèse de Rennes, il fut envoyé en 1828 à Malestroil, au diocèse de Vannes, était le noviciat de la congrégation que

M. de Lamennais voulait fonder. Là il fut chargé de diriger les

études théologiques des jeunes gens qui s'y préparaient à leur mission future. Les études philosophiques étaient particulière-

ment dirigées par M. l'abbé Blanc, de pieuse mémoire, qui était

en même temps supérieur de la maison, et qui a laissé im abrégé

de i histoire ecclésiastique, remarquable par la grandeur du

plan, j)ar la justesse des vues, et par l'érudition qu'elle suppose. C'est à Malestroit que l'abbé Rohrbacher commença le livre qui

devait faire sa gloire, si l'on peut parler de gloire, quand il est question d'un homme qui s'oubliait, ou plutôt s'ignorait lui-

même, et qui a su conserver jusqu'à la mort cette modestie en-

fantine, que l'humilité chrétienne peut seule donner ; il travailla

d'abord, comme pour s'essayer, l'époque et le })ontificat de saint

Grégoire VIL Nous nous rappelons en avoir entendu de sa bou-

che les premiers chapitres, et nous regardons comme un insigne

honneur d'avoir pu jouir des lueurs d'un tel maître, et d'avoir

vu jaillir pour ainsi dire les premiers flots de ce grand fleuve, qui devait purifier l'histoire ecclésiastique, altérée depuis si long-

temps par les préjugés, l'ignorance et la mauvaise foi.

Une des qualités les plus remarquables de M. de Lamennais,

c'était un coup d'œil prompt et sûr à la fois, qui lui faisait saisir

en ceux qu'il voyait les aptitudes particulières de leur esprit ; et

un talent merveilleux pour les pousser dans leurs voies. Les dis-

ciples recevaient de lui, moins une direction continuelle et de

détail, qu'une impulsion générale, laquelle une fois donnée,

abandonnait à ses propres inspirations l'intelligence qu'elle avait

SUR L'ABBÉ ROHP.BACHER.

XIII

mise en mouvement. Cette manière d'agir, peu applicable à des

esprits ordinaires, a d'incontestables avantages, lorsqu'elle est

pratiquée avec des hommes déjà formés, ou d'une intelligence

supérieure. M. de Lamennais ne tarda pas à comprendre quel

parti il pouvait tirer de l'abbé Rohrbacher. Celui-ci, Allemand d'origine. Français par l'éducation, réunissait par une heureuse

combinaison les qualités précieuses des deux peuples. Il avait

l'esprit sérieux, profond et réfléchi du premier, son goût pour les

fortes études et les recherches savantes. Sa patience obstinée pour-

suivait, sans se laisser arrêter par aucune difficulté, le but qu'il s'était une fois proposé. Lors même qu'il paraissait céder devant

quelque obstacle imprévu, sa forte et énergique volonté, se re-

pliant sur elle-même, prenait dans ce recueillement et ce repos une nouvelle vigueur, et n'en marchait que pkis sûrement en-

suite à son but. Simple et doux comme un enfant, la candeur et

l'ingénuité de son âme contrastaient singulièrement avec la ru-

desse de son extérieur; il était du nombre, toujours plus rare, de

ces hommes qu'il est facile de tromper, parce que, n'ayant au-

cune arrière-pensée, aucune dissimulation, ils sont sans défiance à l'égard des autres. Il avait en même temps la lucidité, la suite

et l'ordre de l'esprit français. Sa pensée, toujours claire, ne

cherchait point à s'envelopper dans ce demi-jour, si commun

chez les Allemands depuis la réforme, et qui est toujours le signe

d'un esprit incertain, ou d'une conviction mal affermie. On peut même lui reprocher d'avoir poussé trop loin la simplicité, d'a-

voir trop négligé l'impression de sa pensée, dans un temps ou

chez un peuple, qui pousse jusqu'au culte le soin et l'amour de

la forme, et d'avoir ôté, de cette manière, aux livres qu'il a com-

posés, une partie de leur agrément. Ce défaut néanmoins, n'est

pas, je l'avoue, sans quelque charme, premièrement à cause du

contraste qu'il offre avec le style maniéré, recherché ou bour-

souflé de la plupart des écrivains d'aujourd'hui. On le lit parfois

avec plaisir, même lorsqu'il se répète, ou se perd en des détails

longs et diffus ; parce que jamais il ne fatigue, jamais sa pensée

ne demande au lecteur un effort pour être comprise, tant il est vrai que la simplicité et la clarté, dans un écrivain, rachètent des imperfections qui, sans elles, seraient peut-être intolérables, tandis

que ces qualités ne peuvent être remplacées par aucune autre.

XrV

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

L'abbé Rohrbacher était plus distingué encore par le caractère

que par l'intelligence. C'était un homme d'une droiture, d'une loyauté, d'une sincérité d'esprit et de cœur vraiment admirables.

Naturellement vif dans la discussion, parce qu'il avait des con-

victions profondes et très-arrétées, et qu'il avait la conscience de

ne chercher en toute chose que la gloire de Dieu et l'utiUté de

l'Église, il souffrait avec peine la contradiction; et sa nature,

rude et sincère, s'échappait quelquefois en des expressions que son cœur désavouait ensuite, et que sa conscience, timorée comme

celle d'un saint, se reprochait sévèrement. Souvent alors, pour se

punir et s'humilier, il demandait pardon à celui qu'il craignait

d'avoir offensé ; et il faisait cela avec la simplicité d'un enfant.

Nous avons été témoin nous-même de plus d'un fait de ce genre.

Une fois entre autres, dans l'un de ces entretiens familiers, mais

toujours sévères, qui terminaient chaque repas à Malestroit, s' étant animé plus que de coutume, il adressa à l'abbé Blanc, son interlocuteur, quelques paroles un peu vives. Lorsqu'à la fin du repas, nous fûmes tous réunis, selon la coutume, à la chapelle,

M. Rohrbacher, d'une voix émue, nous dit : « Messieurs, je vous demande pardon du scandale que je viens de vous donner, priez le bon Dieu de me pardonner et de me corriger. » Nous sor-

tîmes tous émus, édifiés de tant d'humilité et remplis d'admira- tion pour un homme qui savait si bien recheter les moindres

fautes.

Sous cette écorce rude et grossière battait un cœur tendre, accessible à tous les nobles sentiments, et aux affections les plus

délicates, capables d'enthousiasme, généreux, dévoué, et d'une

fidélité inaltérable. Sa piété vive et tendre éclatait surtout pen-

dant le saint sacrifice de la messe ; bien souvent, après la con-

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