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DƯƠNG ĐÌNH KHUÊ

avec la collaboration de
Bùi Hữu Sủng

ANTHOLOGIE

DE LA LITTERATURE

VIETNAMIENNE

C O N T E M P O R A I N E.

Dương Đình Khuê


Anthologie.1
Table des matières
A V A N T - P R O P O S ....................................................................1
P R E M I È R E P A R T I E : L A V I E I L L E G A R D E......4
CHAPITRE I : LE GROUPE DU ĐÔNG DƯƠNG TẠP CHÍ........6
NGUYỄN VĂN VĨNH .........................................................................7
P H A N K Ế B Í N H.....................................................................13
CHAPITRE II : LE GROUPE DU NAM PHONG TẠP CHÍ.......16
P H Ạ M Q U Ỳ N H...........................................................................18
NGUYỄN TRỌNG THUẬT.............................................................24
NGUYỄN BÁ HỌC.........................................................................28
NGUYỄN BÁ TRÁC.......................................................................31
Madame ĐỖ THỊ ĐÀM ....................................................................34
CHAPITRE III : LES INDEPENDANTS........................................43
TRẦN TRỌNG KIM .....................................................................45
PHAN KHÔI.......................................................................................50
NGUYỄN KHẮC HIẾU .................................................................57
TRẦN TUẤN KHẢI........................................................................73
S E C O N D E P A R T I E : L A J E U N E G A R D E ............81
CHAPITRE IV : LA POÉSIE .........................................................85
SECTION 1 : LE NÉO-CLASSICISME ...........................................88
NGUYỄN GIANG ..............................................................................88
QUÁCH TẤN .....................................................................................90
HỒ TRỌNG HIẾU..........................................................................92
SECTION II : LA TENDANCE LYRIQUE ...……………………..95
NGUYỄN THỨ LỄ........................................................................95
T H Á I C A N...................................................................................101
LÊ VĂN BÁI ..............................................................................109
T . T . KH . ....................................................................................115
LƯU TRỌNG LƯ ...........................................................................119
VŨ ĐÌNH LIÊN...........................................................................126
VŨ HOÀNG CHƯƠNG ..............................................................130
SECTION III : LA TENDANCE REALISTE ................................132
BÀNG BÁ LÂN..........................................................................132
VƯƠNG KIỀU ÂN......................................................................136
ĐOÀN VĂN CỪ............................................................................140

Dương Đình Khuê


Anthologie.2
NGUYỄN NHƯỢC PHÁP ............................................................148
SECTION IV : LA TENDANCE IMPRESSIONISTE..................152
NGÔ XUÂN DIỆU ........................................................................153
CÙ HUY CẬN .............................................................................157
HÀN MẶC TỬ .............................................................................161
BÍCH KHÊ .......................................................................................166
CHẾ LAN VIÊN ...........................................................................171
NGUYỄN VỸ ...................................................................................178
CHAPITRE V : LE ROMAN ET LA NOUVELLE ................180
SECTION I : LE ROMAN HISTORIQUE.......................................187
NGUYỄN TRIỆU LUẬT.............................................................187
K H Á I H Ư N G ............................................................................197
L A N K H A I.................................................................................202
SECTION II : LE ROMAN DE MOEURS ET À THÈSE. .......206
NGUYỄN TƯỜNG TAM............................................................206
KHÁI HƯNG ..................................................................................211
SECTION III : LE ROMAN MORALISATEUR . ........................219
LÊ VĂN TRƯƠNG .....................................................................219
SECTION IV : LA NOUVELLE ...................................................225
THẠCH LAM ..................................................................................242
HOÀNG ĐẠO...................................................................................250

Dương Đình Khuê


Anthologie.1

AVAN T - PR O PO S

Nous prenons l'année 1913 comme borne délimitant la littérature


ancienne de la littérature moderne. Cette date n'a évidemment qu'une
valeur relative. Bien avant 1913, il y a eu des écrivains initiés à la
culture occidentale et employant le quốc ngữ (viêtnamien transcrit avec
l'alphabet latin) pour écrire leurs œuvres. C'étaient en particulier :

Huỳnh Tịnh Của dit Paulus Của (1834-1907) dont nous héritons :
- Truyện giải buồn (Histoires distrayantes)
- Đại Nam quốc âm tự vị (Dictionnaire de la langue Viêtnamienne)

Trương Vinh Ký (1837-1898) qui a laissé une œuvre considérable :


de traduction des livres classiques du Confucianisme :
- Trung Dung (Le Juste milieu),
- Đại Học (La grande Etude)

de compilation :
- Chuyện đời xua (Contes antiques)

d'érudition :
- Pháp-Việt từ điển (Dictionnaire Franco-Viêtnamienne)
- Việt-Pháp từ điển (Dictionnaire Viêt-Français)

Bien que ces auteurs aient eu le mérite indéniable de vulgariser


l'emploi du quốc ngữ et de favoriser par la suite l'essor de la littérature
viêtnamienne, ils ne faisaient pas de la littérature propement dite dont
ils se bornaient à forger l'outil indispensable.

La vraie littérature moderne commence avec la parution du Đông


Dương tạp chí (Revue Indochinoise) en 1913. On peut distinguer dans
son évolution cinq grandes étapes :

1) La période du début englobant les écrivains de l'ancienne génération,


imbus de culture chinoise mais déjà ouverts à la culture occidentale.
Dương Đình Khuê
Anthologie.2
Pour fixer les idées, nous pouvons dire qu'elle se clôture en 1934, date à
laquelle la revue Nam Phong (Vent du Sud) cesse de paraître. Nous
appellerons cette période celle de la Vieille Garde.

2) La période qui suit, que nous institulerons celle de la Jeune Garde,


est l'ère des écrivains de la jeune génération, entièrement acquis à la
culture moderne, et rompant, parfois doucement, mais le plus souvent
violemment avec la culture traditionnelle. C'est l'époque de notre
grande révolution littéraire, qui devance et prépare la révolution
politique. On peut lui fixer les dates limites de 1934 et 1945.

3) La période de la lutte contre le retour offensif du colonialisme


français, qui nait de la Résistance et est axée presque exclusivement sur
elle, pourra être appelée le Creuset de la Résistance. Elle dure de 1945
à 1954.

4) La sécession Nord-Sud de 1954 à 1975.

5) La littérature viêtnamienne d'outre-mer, à partir de 1975.

L'auteur de cet essai est actuellement un veillard de 80 ans, qui est


né sous la domination française, a reçu une teinte superficielle de la
culture traditionnelle, a acclamé avec enthousiasme la révolution
littéraire des années 30, a été happé dans la Résistance de 1945 à 1952,
a assisté en observateur impartial au développement littéraire des deux
zones Nord Sud, puis enfin, transplanté aux Etats-Unis d'Amérique,
s'efforce de léguer à ses descendants l'héritage littéraire de sa
génération.

Cette transmission du flambeau culturel n'a été rendue possible que


grâce à l'aide éclairée de M. le professeur Bùi Hữu Sủng. Qu'il reçoit
ici l'expression de ma profonde gratitude.

Néanmoins, faute de précieux documents qui ont dû être abandonnés


trois fois : le 19 Décembre 1946 en fuyant Hanoi incendiée, Février
1955 en fuyant le regime communiste du Nord, et enfin le 30 Avril 1975
en fuyant Saigon bombardée, l'auteur ne peut que tracer de la littérature
Dương Đình Khuê
Anthologie.3
viêtnamienne contemporaine un tableau très incomplet, et peut-être
même erroné, inconsciemment. Il demande instamment à ses lecteurs de
bien vouloir lui pardonner ces fautes involontaires.

Un dernier mot : Pour ne pas surcharger cet ouvrage, nous nous


excusons de ne pouvoir reproduire les textes originaux en viêtnamien,
sauf dans quelques cas exceptionnels. Il va sans dire que nous nous
ferons un plaisir de mettre ces textes originaux à la disposition de ceux
de nos lecteurs qui le désireraient.

Dương Đình Khuê


Anthologie.4

PREMIÈRE PARTIE
LA VIEILLE G A R D E.

GÉNÉRALITÉS.

La période dite "La Vieille Garde " peut être caractérisées par les
points suivants :

I. Les écrivains qui l'illustrèrent appartenaient pour la majorité à la


classe des anciens lettrés ; c'était le cas de Phan Kế Bính, Nguyễn Đỗ
Mục, Nguyễn Bá Học, Nguyễn Hữu Tiến, Nguyễn Trọng Thuật, etc.
Mais réduits à leurs propres forces, ils ne pourraient rien faire. Aussi
acceptaient-ils de se ranger sous la banière de leur cadets Nguyễn Văn
Vĩnh et Phạm Quỳnh qui savaient se débrouiller avec les autorités pour
fonder deux revues importantes (le Đông Dương tạp chí et le Nam
Phong) où nos lettrés trouvaient à la fois un gagne-pain assuré et un
organe accueillant pour leurs écrits.

II. Fondés par des personnalités résolument francophiles, et même sur


l'ordre des autorités coloniales, la Revue Indochinoise et le Vent du Sud
ne pouvaient avoir d'autre ligne de conduite que celle du Gouvernement
français : gagner la masse du peuple à la culture occidentale tout en la
maintenant dans la stricte discipline de la culture confucianiste. Il faut
reconnaître pourtant que ces deux revues ont réalisé une chose que ne
prévoyaient pas ni peut-être ne souhaitaient les autorités coloniales:
édifier une culture nationale, une culture proprement Viêtnamienne qui
finirait par se libérer de la tutelle française aussi bien que de la chinoise.

III. La plupart des écrivains de cette époque, avons-nous dit, étaient


inféodés aux deux revues Đông Dương et Nam Phong. Il y avait aussi
quelques indépendants. La classification la plus commode à adopter
serait donc celle-ci:

Dương Đình Khuê


Anthologie.5

1) Les écrivains du groupe Đông Dương tạp chí


2) Les écrivains du groupe Nam Phong
3) Les Indépendants.

IV. Les œuvres littéraires de cette époque étaient surtout constituées par
des traductions ou des commentaires de livres français et chinois. C'était
tout naturel : le but de nos écrivains n'était-il pas alors de propager la
culture occidentale tout en essayant de maintenir ce qu'il y avait de bon
dans la culture traditionnelle? Les créations littéraires proprement dites
comme le roman, la nouvelle, le reportage, le théâtre, étaient donc plutôt
rares. Quant à la poésie, elle piétinait encore sur les ornières de la poésie
classique. Que le lecteur ne s'étonne donc pas de trouver cette partie de
notre Anthologie plutôt maigre. De cette époque les seules œuvres
encore consultées avec intérêt, ce sont, en dehors des poèmes de Tản Đà,
les traductions des œuvres chinoises que la plupart d'entre nous ne
savent plus lire, hélas, dans leur texte original.

Dương Đình Khuê


Anthologie.6

CHAPITRE I.
LE GROUPE DU ĐÔNG DƯƠNG
TẠP CHÍ.

L'hebdomadaire Revue Indochinoise fut fondée en 1913 à Hanoi par


Schneider qui en gardait la direction, mais en confiait la rédaction en
chef à Nguyễn Văn Vĩnh. Ses plus illustres collaborateurs étaient Phạm
Quỳnh qui irait bientôt diriger une autre revue, puis Phan Kế Bính et
Nguyễn Đỗ Mục, Trần Trọng Kim, Phạm Duy Tốn, etc. Mais sauf Phan
Kế Bính et Nguyễn Đỗ Mục qui y écrivaient très régu-lièrement, les
autres n'étaient que des collaborateurs occa-sionnels.

La Revue Indochinoise n'a pas caché les raisons politiques de sa


fondation. Le 26 Avril 1913, une bombe éclata dans Hanoi Hôtel, tuant
et blessant un certain nombre de Français. La répression fut sévère, mais
les autorités coloniales comprirent qu'il fallait, pour mater leurs
administrés, les séduire par les armes de l'esprit plutôt que les terroriser
par le fusil et la prison. Les Viêtnamiens étaient orgueilleux de leur
culture et traîtaient leur protecteurs de "diable blancs"? Eh bien, on leur
montrerait qu'on avait aussi des poètes, des philosophes, et bien
meilleurs que Li Tai Pei et Confucius ! Schneider fut chargé de cette
besogne. Dans le premier numéro de la Revue Indochinoise, il a écrit
notamment :

"Bản báo đem văn chương học thuật, đem ân huệ văn minh mà khua rao
cho lấp được những lời gây loạn, làm cho tiếng pháo bọn ngụy tịt ngòi,
không nổ kịp tiếng chuông trống của văn minh".

(Notre Revue se propose d'apporter la littérature, l'instruction, et les


bienfaits de la civilisation pour imposer silence aux paroles de révolte,
pour désamorcer les pétards des rebelles, et couvrir leurs bruits par le
son des cloches et des tambours de la civilisation).

Dương Đình Khuê


Anthologie.7

NGUYỄN VĂN VĨNH


(1882-1936)

Gradué du Collège des Interprètes en 1896 à l'âge de 15 ans, et


nommé secrétaire des Résidences. En 1906, il eut la chance d'être
désigné pour aller assiter à l'exposition de Marseille. A son retour il
démissionna et entra dans la carrière journalistique, et dirigea
successivement : le Đại Nam đăng cổ tùng báo (1907), Notre Journal
(1908), Notre Revue (1910), Đông Dương tạp chí (1913), Trung Bắc tân
văn (1915), Âu Tây tư tuởng (1927), l'Annam Nouveau (1931). Dans ce
dernier journal, il attaqua violemment la monarchie décadente, et
demanda l'application à tout le Vietnam du régime libéral de
l'admisistration française directe en vigueur dans la seule Cochinchine.

Nguyễn Văn Vĩnh n'a pas songé à saper les vestiges féodaux de la
famille et de la société, comme le feraient plus tard les écrivains du
groupe Tự Lực Văn Đoàn. Parce que les temps n'étaient pas mûrs? Ou
parce qu'il était au fond un conservateur malgré ses idées modernes (Il a
notamment publié une étude sur le jeune dénommé Tổ Tôm, et établi un
calendrier lunaire avec indication des jours fastes et jours néfastes).
Était-il résolument progressiste ou simplement libéral ? On ne sait.
Toujours est-il qu'il eut le mérite, et disons plus, le courage d'attaquer
vigoureusement les défauts de ses compatriotes pour les amener à la "vie
civilisée". Dans une série d'articles institulés "Xét tật mình" (Sachons
reconnaître nos défauts), il a critiqué impitoyablement notre tendance à
compter sur autrui, notre habitude de rire à tout propos et hors de propos,
etc. Il ne s'est pas montré plus tendre envers notre façon de travailler et
de gagner de l'argent dans l'article suivant qui trace également le
programme de sa Revue.

Chủ Nghĩa.

Bản báo dựng nên là cốt ở việc đem cái học thuật Thái Tây dùng
tiếng nôm na mà dạy phổ thông cho những người An Nam không phải đi
nhà tràng cũng học được, hoặc đã đi học rồi mà học thêm. Điều ấy thực
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Anthologie.8
hiện thực khó, vì nhật báo thì làm cho cả bàn dân xem, mà trong bàn
dân thì người đã có học rồi thực ít, nếu mà nói cao xa quá hoặc dùng
những tiếng riêng về bác vật hóa học thì cũng ít người biết, mà dùng
cách dậy sơ học quá cũng không được, vì nếu nhật báo thành ra sách
dậy trẻ thì người học đã giỏi chẳng ai muốn coi nữa.
Bởi vậy cho nên bổn quán định dùng một cách dậy, vừa dễ lại vừa
hay, người chưa biết thì xem mà học lấy phương thuật mới, người biết
rồi thì coi mà học lấy lối dậy phổ thông thế nào mà làm cho sự học như
một cuộc chơi, được học điều khó mà lại có vui thì ai chẳng muốn học.
Bản báo chuyên nhất việc nông. Nông ta bắt chước của Tầu mà bắt
chước lối thượng cổ. Đất ruộng trong nước lại đem san sẻ ra vụn vặt
quá cho nên mỗi người chỉ có một mẫu đất, ai cũng chỉ cốt làm đủ nuôi
miệng thì thôi chứ không kiếm cách làm cho nghề giồng giọt lợi thêm ra.
Của riêng mỗi người có ít, dẫu có nghĩ ra chước gì hay thì cái lợi cũng
không bõ công thí nghiệm. Bởi vậy cho nên nghề nông mình kém các
nước lắm. Dân không có học cho nên cách lý tài thực vụng, nhiều khi
tưởng là lấy lợi to mà hóa ra hại lâu dài mà hại chung cho cả nước, ví
như việc trồng ngô thấy ngoại quốc dùng nhiều thì đem bán hạt non làm
cho các nhà đại thương mua ngô bị mấy tầu ngô non hỏng không dám
mua nữa.
Các công nghệ thì lắm việc thực dễ làm chẳng phải cơ khí riêng mà
có thể dùng được nhiều người, tranh được việc làm của khách, mà ta chỉ
vì không học, khó có chút đỉnh, không mấy người chịu học, thành ra
nghề bí hiểm. Như nuôi tầm, làm đường, làm pháo, làm hương, đúc bát,
v.v. toàn là những nghề đại lợi mà chỉ hiềm tính người An Nam đã
chẳng biết lại hay gân guốc, lẽ phải không chịu nghe, đi tin những ma
mãnh thần thánh gì cho nên ít người làm.
Cổ động cho dân An Nam ai cũng dùng chữ quốc ngữ mà thế vào cái
lối chữ khó khăn, học suốt đời người mà chẳng mấy người biết được
cách dùng chữ mà thôi, chứ đừng nói học nữa, đó lại là một việc tối yếu
của bản báo. Chữ quốc ngữ tiện cho người An Nam dường nào, gấp mấy
lần chữ nho, thì không phải nói dòng dài cho lắm.

(Trích ĐDTC số 2 trang 2)

Notre Programme.

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Anthologie.9
Notre revue a été fondée pour vulgariser, au moyen de la langue
nationale, la culture occidentale aux Annamites1 qui pourront
l'apprendre sans aller à l'école, ou l'approfondir s'ils y sont allés.
C'est là un programme difficile à mettre en exécution, car un
journal est fait pour être lû par tout le monde, c'est-à-dire par une
majorité de gens peu instruits. Si le journal est d'un niveau trop élevé,
s'il emploie des termes scientifiques, ceux-ci risqueront de n'être pas
compris par la majorité des lecteurs. Inversement, un enseignement trop
rudimentaire serait aussi inadéquat, car le journal deviendrait un
manuel scolaire pour petits enfants, et n'aurait d'intérêt pour les gens
instruits.
C'est pourquoi notre revue se propose d'employer une méthode
pédagogique à la fois facile et attrayante. Les gens peu instruit s'y
initieront à la nouvelle culture ; les autres y feront la connaissance des
procédés de vulgarisation qui sont un véritable amusement. Apprendre
dans la joie des choses difficiles, qui ne le veut ?
Notre revue s'intéresse en premier lieu à l'agriculture. Notre
technique agricole est imitée de celle de la Chine, et de la Chine antique
encore. D'autre part, nos rizières sont trop morcelles, de sorte qu'en
moyenne chacun de nous n'a pas plus d'un mẫu (un tiers d'hectare
environ). Aussi ne travaillons-nous que pour tout juste subsister, sans
chercher à rendre la culture plus rémunératrice. Chacun n'ayant qu'un
bien infime, même s'il trouvait un procédé pour l'augmenter, cet
avantage ne compenserait pas les fatigues de la recherche. C'est
pourquoi notre agriculture reste très arriérée par rapport à celle des
autres pays. Etant sans instruction, notre peuple se montre très inhabile
en matière financière. Il est parfois tenté par un faible avantage, sans
songer que de grands inconvénients en pourraient découler, non
seulement sur le plan induviduel, mais pour tout le pays. Par exemple,
voyant que les firmes étrangères achètent beaucoup de maïs, nos
compatriotes se sont empressés de leur vendre même des épis
insuffisamment mûris. Le résultat en est que plusieurs cargaisons de ce

1
Sous la domination française, il était d’usage d’employer le terme d’Annam pour
désigner notre pays, bien qu’officiellement il fût dénommé Vietnam depuis
l’empereur Gia Long. An Nam (le Sud pacifié) était le nom que nous ont attribué
les Chinois au 8ème siècle, sous les T’ang.
Dương Đình Khuê
Anthologie.10
maïs ayant été détériorées, on s'est abstenu de nous passer de nouvelle
commandes.
Quant aux arts et métiers qui sont relativement faciles et ne
nécessitent pas un outillage mécanique, nous aurions pu, en employant
une nombreuse main d'œuvre, reprendre à nous le marché accaparé par
les Chinois. Mais parce que nous sommes sans instruction, parce que
nous reculons devant l'effort d'apprendre quelque métier tant soit peu
difficile, celui-ci nous apparaît comme un mystère. Par exemple la
sériciculture, la fabrication du sucre, des pétards, des baguettes
d'encens, la poterie, etc, tous ces métiers pourraient constituer pour
nous de grandes sources de revenu. Mais ignorants et entêtés, ne
voulant pas entendre la voix de la raison et ne se fiant qu'à des
pratiques de sorcelleries, très peu de nos compatriotes savent faire
œuvre d'artisan.
Mener une active propagande parmi les Annamites pour qu'ils
apprennent le quốc ngữ à la place de cette écriture difficile qui
demande toute une vie d'étude rien que pour savoir distinguer les
caractères sans pouvoir en assimiler la substance, telle est la tâche
fondamentale de notre revue.
(Extrait du Đông Dương tạp chí N. 2)

Le lecteur tant soit peu familiarisé avec la langue vietnamienne


reconnaîtra tout de suite que cet échantillon du style de Nguyễn Văn
Vinh est loin d'avoir la perfection que ce grand écrivain atteindra dans la
suite. Si nous avons choisi cet échantillon médiocre pour le mettre dans
cette Anthologie, c'est uniquement pour marquer la rupture entre la
prose des anciens lettrés et celle des écrivains modernes. Ceux-là
considéraient que, pour être littéraire, la prose tout aussi bien que la
poésie devait être harmonieuse, musicale, imagée, etc. Ils ne savaient
pas écrire en prose qui ne fut que de la prose. Que le lecteur veuille bien
se reporter au Truyền Kỳ Mạn Lục (Vaste receuil des récits merveilleux,
dans les Chefs d'œuvre de la littérature viêtnamienne, p.71), et il sentira
toute la quantité de poésie qu'il y avait dans la soi-disant prose. Nguyễn
Văn Vinh fut justement l'un des premiers écrivains à vouloir faire de la
prose proprement dite, et non pas de la poésie sans rimes. Il n'y a pas
réussi du premier coup, comme nous devons nous y attendre. Nos
écrivains de l'an 1913 n'étaient pas encore habitués à manier cette prose
Dương Đình Khuê
Anthologie.11
unie, non seulement sans rimes, mais encore sans rythme, sans membres
de phrase rigoureusement parallèles. Et leur prose était au début assez
bafouillée, lourde, même incorrecte. Mais de ces douleurs de l'accou-
chement allait naître, au bout de quelques années à peine, cette langue
claire, limpide, élégante, que manieraient en virtuoses les Phạm Quỳnh,
Khái Hưng, Nhất Linh, etc.

Nous aurions tort de juger Nguyễn Văn Vinh sur son article précité.
Son talent littéraire réside surtout dans ses œuvres de traduction. Il en a
fait plusieurs : les Fables de La Fontaine, les comédies de Molière, les
Misérables de Victor Hugo, les Trois Mousquetaires de Dumas, etc.
Savourons cette traduction pétillante de la Cigale que connaissaient par
coeur tous les écoliers viêtnamiens de ma génération, et dont person-
nellement nous goûtons le charme mieux que dans le text original du
grand fabuliste :

Con ve sầu và con kiến.

Con ve sầu
Kêu ve ve
Suốt mùa hè .
Đến kỳ gió bấc thổi ,
Nguồn cơn thực bối rối .

Một miếng cũng chẳng còn ,


Ruồi bọ không môt con .
Vác miệng chịu khúm núm ,
Sang chị kiến hàng xóm
Xin cùng chị cho vay
Dăm ba hột qua ngày .

- Từ nay sang tháng hạ ,


Em lại xin đem trả
Trước thu , thề Đất Trời ,
Xin đủ cả vốn lời .

Tính kiến ghét vay cậy ,


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Anthologie.12
Thói ấy chẳng hề chi .
- Nắng ráo chú làm gì ?
Kiến hỏi ve như vậy .

Ve rằng : Luôn đêm ngày ,


Tôi hát , thiệt gì bác ?
Kiến rằng : Xưa chú hát !
Nay thử múa coi đây !

Le lecteur remarquera :

1) que dans la première strophe les 4è et 5è vers ont chacun cinq pieds,
suivant les trois premiers qui n'en ont que trois. C'est là un rythme tout à
fait nouveau, inconnu dans la prosodie classique.

2) que dans l'avant-dernière strophe les rimes masculines (cậy, vậy)


embrassent les rimes féminines (chị, gì), et que c'est l'inverse dans la
dernière strophe où les rimes féminines (ngày, đây) embrassent les rimes
masculines (bác, hát). C'est là encore une innovation qui amorce la
prochaine révolution poétique.

Dương Đình Khuê


Anthologie.13

PHAN KẾ BÍNH
(1875 - 1921)

Reçu licencié en 1906. Très imbu de culture chinoise, il s'attacha à


la propager parmi les générations qui n'avaient pas eu le bonheur de
l'étudier. Citons parmi ses œuvres :
Việt-Hán văn khảo (De la littérature sino-viêtnamienne)
Việt Nam phong tục (Moeurs et coutumes du Vietnam)
Hưng Đạo vương truyện (Histoire du prince Hưng Đạo)
Nam Hải dị nhân (Les gens extraordinaires de la mer du Sud)

Il a aussi traduit en viêtnamien de nombreuses œuvres écrites en


chinois, dont les plus remarquables furent :
- Tam quốc chí diễn nghĩa (Histoire romancée des Trois Royaumes)
- Đại Nam nhất thống chí (Histoire du Grand Sud unifié) par Cao
Xuân Dục
- Việt Nam điển lệ toát yếu (Précis des lois et rites duVietnam) par
Đỗ Văn Tâm

La page que nous allons citer de lui est extraite du Việt Hán văn
khảo. Si nous la citons, c'est pour montrer que les écrivains de 1913, à
l'exception de Nguyễn Văn Vĩnh, n'ont pas encore rompu avec leur
technique traditionnelle de la prose ; ils continuaient à considérer celle-
ci comme une sorte de poésie sans rimes.

Văn Chương là gì ?

Ta trông trên bầu trời, trăng sao vằng vặc, sông Ngân hà lấp lánh,
lúc cầu vồng mọc, lúc đám mây bay, bóng ráng chiều hôm, cơn mưa
buổi sớm, làm cho sướng mắt ta, gọi là văn chương của bầu trời. Ta
nhìn xem dưới trái đất, ngọn núi kia cao chót vót, khúc sông nọ chảy
quanh co, chỗ rừng rú, nơi hồ đầm, cây cổ thụ um tùm, đám cỏ hoa sặc
sỡ, nào thành, nào quách, nào tháp, nào chùa, nào đám đồng điền cây
cối tốt tươi, nào chỗ thị thành lâu đài san sát, làm cho vui mắt ta, gọi là
văn chương của trái đất.
Dương Đình Khuê
Anthologie.14
Ta xem trong sách, nghe những lời nghị luận của các bậc thánh
hiền, xem những bài trước tác của các nhà văn sĩ, câu thơ, đoạn phú,
khúc hát, điệu ca, tươi như hoa, đẹp như gấm, vui như tiếng đàn tiếng
địch, vang như tiếng khánh tiếng chuông, làm cho vui tai ta, gọi là văn
chương của loài người.
Văn là gì ? Văn là vẻ đẹp. Chương là gì ? Chương là vẻ sáng. Lời
của người ta rực rỡ, bóng bảy, tức như có vẻ đẹp, vẻ sáng, cho nên gọi
là văn chương.
Người ta ai là không có tính tình, có tư tưởng. Đem cái tính tình, tư
tưởng ấy, diễn ra thành câu nói, tả ra thành đoạn văn, gọi là văn
chương. Vậy thì văn chương tức là một bức tranh vẽ cái tượng của tạo
hóa cùng là tính tình và tư tưởng của loài người bằng lời nói vậy.
Văn chương chẳng những là nghề chơi thanh nhã để di tình dưỡng
tánh mà thôi, mà lại có thể cảm động được lòng người, di dịch được
phong tục, chuyển biến được cuộc đời, cái công hiệu về đường giáo hóa
lại càng to lắm.

Qu'est-ce que la littérature ?

En regardant la voûte du ciel, nous trouvons la lune et les étoiles qui


y resplendissent, la Voie Lactée qui y scintille, l'arc-en-ciel qui se forme
parfois, les nuages qui s'envolent, la lumière qui s'estompe le soir, la
pluie qui tombe le matin. Tous ces spectacles qui charment nos yeux,
c'est la littérature du ciel. En reportant nos regards sur la terre, nous
trouvons des montagnes élevées, des fleuves qui serpentent, des forêts,
des étangs, des arbres centenaires touffus, des fleurs multicolores, des
enceintes intérieures et extérieures, des pagodes, des prairies verdo-
yantes, des villes ornées de nombreux palais. Tous ces spectacles qui
charment nos yeux, c'est la littérature de la terre.
De même, nous trouvons dans les livres les idées des sages, les
œuvres des écrivains, des poèmes, des chansons, charmants comme les
fleurs, beaux comme le brocart, joyeux comme le son de la guitare et de
la flute, sonores comme le tintement du gong et de la cloche, qui
charment nos oreilles. Cela, c'est la littérature de l'homme.
Qu'est-ce-que la littérature ? C'est, étymologiquement, ce qui est
beau, ce qui est lumineux. Ce que dit l'homme, quand c'est beau et
lumineux, s'appelle littérature. Qui d'entre nous n'a pas de sentiments,
Dương Đình Khuê
Anthologie.15
de pensées ? Exprimer ces sentiments et ces pensées en paroles, en
écrits, c'est faire de la littérature. Ainsi donc, la littérature n'est pas
autre chose que la peinture en paroles des paysages de la nature ainsi
que des sentiments et des pensées de l'homme.
La littérature n'est pas seulement une distraction distinguée capable
de reposer notre esprit ; elle peut encore émouvoir notre coeur, modifier
les moeurs, changer le cours de la vie ; son action éducative est
immense.

Ainsi donc, la Revue Indochinoise se bornait à ouvrir à la population


les portes de la culture occidentale par la vulgarisation du quốc ngữ, et à
réchauffer la culture chinoise décadente. C'était une étape nécessaire
dans l'évolution de la littérature viêtnamienne contemporaine, et nous
devons lui en garder une gratitude infinie. Le flambeau était allumé, et il
passerait à d'autres mains, comme nous allons le voir dans le chapitre
suivant, avec des progrès remarquables, et aussi des reculs regrettables
mais inévitables.

Dương Đình Khuê


Anthologie.16

CHAPITRE II.
LE GROUPE DU NAM PHONG TẠP CHÍ

La revue "Vent du Sud" fut fondée en 1917 pour prendre la relève de


la Revue Indochinoise. Le Gouvernement Général de l'Indochine venait
d'être crée, et la présence de la France dans sa grande colonie d'Asie
semblait assurée d'un avenir durable. Il ne s'agissait plus d'avoir un
organe de presse pour répondre aux besoins passagers de l'heure
présente, mais de créer une revue plus importante qui ralliât à l'œuvre
colonisatrice de la France à la fois les anciens lettrés et les jeunes
intellectuels acquis à la nouvelle culture. Phạm Quỳnh l'écrivit expres-
sément : " Tôi thiết tưởng không cái gì hại bằng trong một nước chia ra
hai bọn : một bọn Nho học, một bọn Tây học, gần ra mặt phản đối nhau.
(Je ne crois pas qu'il y ait de plus grand danger pour nous que
l'existence au sein de notre société de deux groupes : les Confucianistes
et les Occidentalistes, qui s'opposent presque ouvertement .)

Crée par Louis Marty et Nguyễn Bá Trác, mais confiée à Phạm Quỳnh
à la fois pour la direction et la rédaction en chef, la revue mensuelle
Nam Phong a duré de Juillet 1917 à Décembre 1934. Elle comprenait
trois parties en langues viêtnamienne, chinoise et française, mais la
partie viêtnamienne était de loin la plus importante. Ses collaborateurs
les plus célèbres étaient : Nguyễn Bá Học, Nguyễn Trọng Thuật, Phạm
Duy Tốn, Đông Hồ, Madame Tương Phố, etc.

Comme il fallait s'y attendre, le Vent du Sud prêchait activement la


collaboration franco-viêtnamienne. Il soutenait aussi le maintien des
instituitions politiques et sociales pourrissantes : la monarchie impuis-
sante, le mandarinat aveugli, la famille en décomposition, les moeurs
désuètes. Sciemment ou inconsciemment, il a mis à la mode la littérature
romantique et larmoyante avec la traduction du Tuyết Hồng lệ sử
(Histoire douloureuse de Tuyết Hồng) et d'autres romans chinois
similaires. L'effet ne s'en faisait pas attendre : la génération de 1920 fut

Dương Đình Khuê


Anthologie.17
pleine de ces Werther et Marguerite, de ces pâles jeunes hommes et
jeunes filles dont la distraction morbide était d'enterrer les fleurs tom-
bées pour pleurer sur leur tombe. Un écho nous est resté de cette période
névrosique : le roman Tố Tâm (écrit par Hoàng Ngọc Phách, un pro-
fesseur sorti de l'Ecole supérieure Pédagogique), qui fut à l'époque notre
livre de chevet, et qu'il est maintenant impossible de relire sans sourire.
Nous citerons néanmoins quelques pages de Mme Tương Phố, autre
victime de cette névrose épidémique, mais dont le talent littéraire est
incontestable.

Nous ferons aussi remarquer - car la Loi de Réaction du Livre des


Changes (Kinh Dịch) est toujours justifiée - que peut-être ce fut cette
névrose de 1920 qui donnerait naissance, par réaction, à l'état d'exal-
tation révolutionnaire des années 1930.

Dương Đình Khuê


Anthologie.18
PHẠ M QUỲNH
(1892 - 1945)

L 'œuvre de Phạm Quỳnh fut immense ; nous devons reconnaître,


malgré ses idées politiques, qu'il fut le plus important pionnier de la
langue viêtnamienne moderne. Très versé dans les caractères chinois et
non moins érudit en littérature française, il sut donner à notre langue
cette harmonie classique et cette clarté française qui la distinguent
actuellement.

Il a traduit Le Cid et Horace de Corneille, des nouvelles de


Courteline, Maupassant et Loti, les Maximes de Marc Aurèle et
d'Epictète.

Il a fait des Essais sur Loti, Descartes, Rousseau, Montesquieu,


Voltaire, Auguste Comte, Anatole France, Bergson, etc.

Il a écrit Ba tháng ở Paris (Trois mois à Paris), Mười ngày ở Huế


(Dix jours à Huế), a commenté les Proverbes et Chansons, etc.

Enfin nous avons admiré sa compétence universelle dans ses articles


sur l'organisation bancaire, le sous-marin, l'aviation, le Bouddhisme. . .

Nous avons fait plus haut allusion à ses idées politiques. Il nous a
certainement fait beaucoup de tort en prônant la collaboration avec
l'ennemi et le maintien de la monarchie traîtresse à l'intérêt de la Nation,
mais il a eu en compensation le grand mérite d'édifier notre langue
moderne. Et l'on ne peut que déplorer son meurtre en 1945, qui eut plus
la signification d'un geste irraisonné des révolutionnaires qu'un châti-
ment pesé après mures réflexions.

Nous citerons de Phạm Quỳnh une page sur les tombes impériales de
Huế où l'on sent vibrer sa sensibilité d'artiste, et une autre sur la morale
antique du peuple Viêtnamien où se dénote sa ferveur pour la culture
traditionnelle.

Dương Đình Khuê


Anthologie.19
Cung Chiêm Các Tôn Lăng.

Ở Kinh mà không đi cung chiêm các tôn lăng thì cũng là uổng mất
cái công tự Hà Nội về đây. Và mục đích tôi về Kinh là muốn xem những
cảnh tượng cũ của nước nhà. Còn cảnh tượng nào trang nghiêm hùng
tráng bằng những nơi lăng tẩm của mấy vị đế vương ta đời trước ?
Không những mấy nơi đó là những nơi thắng tích đệ nhất của nước ta,
mà lại có thể liệt vào bậc những nơi thắng tích của cả thế giới nữa.
Hoàn cầu dễ không đâu có chốn nhà mồ của bậc vua chúa nào mà khéo
hòa hợp cái cảnh thiên nhiên với cái cảnh nhân tạo, gây nên một cái khí
vị riêng như não nùng, như thương nhớ, như lạnh lẽo, như hắt hiu, mà
lại như đầy những thơ những mộng, khiến người khách vãng cảnh luống
những ngẩn ngơ trong lòng. Mà cái cảm giác ấy không phải là người
mình mới có, dẫu người ngoại quốc đi du lịch đến đấy cũng phải cảm
như thế. Có người Pháp rất mến cái cảnh những nơi lăng tẩm của ta đã
từng nói : Muốn đi xem lăng phải đi vào những ngày gió thu hiu hắt,
trời đông u ám, thì mới cảm được hết cái thú thâm trầm.
Kể các lăng tẩm thì nhiều lắm, nhưng trứ danh nhất có bốn nơi :
Thiên Thụ lăng (lăng đức Gia Long), Hiếu lăng (lăng đức Minh Mệnh),
Xương lăng (lăng đức Thiệu Trị), Khiêm lăng (lăng đức Tự Đức), bốn
nơi ấy là to hơn và đẹp hơn cả. Nơi Thiên Thụ xa nhất, rồi lần lượt nơi
Hiếu, nơi Xương, nơi Khiêm.
Nói lăng, những người không biết, mỗi người tưởng tượng ra một
cách. Người thì cho là cái nhà bằng đá lớn, trong đựng quan quách ông
vua ; người thì cho là cái vườn rộng, giữa xây nấm, quanh trồng cây ;
người thì cho là cái nền to như nơi văn chỉ, phỗng đá voi ngựa đứng
chầu. Nhưng dù tưởng tượng đến đâu cũng không kịp tới cái chân tướng
lớn lao. Lăng đây là cả một tòa thành, cả một vùng núi, chớ không phải
một khoảng năm ba sào, một khu vài ba mẫu. Lăng đây là gồm cả mầu
trời sắc nước, núi cao rừng rậm, gió thổi ngọn cây, suối reo hang đá,
chớ không phải một cái nấm con con của tay người xây dựng. Lăng đây
là bức cảnh thiên nhiên tuyệt đẹp, ghép thêm một bức cảnh nhân tạo
tuyệt khéo. Lăng đây là cả cái nhân công tô điểm cho sơn thủy khiến cho
có một cái hồn não nùng u uất, như phảng phất trong cung điện âm
thầm, như rì rào trên ngọn thông hiu hắt. Không biết lấy lời gì mà tả
được cái cảm lạ, êm đềm vô cùng, áo não vô cùng, nó chìm đắm người
khách du quan trong cái cảnh tịch mịch u sầm ấy . . .
Dương Đình Khuê
Anthologie.20
(Mười ngày ở Huế, Nam Phong số 10)

Visite aux tombes impériales.

Visiter Huế sans aller contempler les tombes impériales, ce serait


gaspiller toute la peine que je me suis donnée pour venir de Hanoi
jusqu'ici. D'ailleurs mon but de me rendre à la vieille capitale n'est-il
pas de voir les vestiges du passé ? Et quel spectacle pourrait être plus
imposant et plus majestueux que celui des tombes de nos anciens
empereurs ? Non seulement elles sont les sîtes les plus renommés de
notre pays, mais elles pourraient être classées parmi les sîtes les plus
pittoresques du monde entier. Il n'existe probablement nulle part au
monde où les tombes royales harmonisent si bien la nature avec le
travail de l'homme pour créer cette impression de tristesse poignante, de
regret, de froide solitude, de mélancolie pleine de poésie et de rêve, qui
remue si intensément le coeur du visiteur. Cette impression, nous
Vietnamiens ne sommes pas les seuls à l'éprouver ; les étrangers la
subissent également. Un Français, sensible à la beauté de nos tombes
impériales, a dit : "Il faut les visiter par un jour où souffle mélan-
coliquement le vent d'automne, ou par un sombre jour d'hiver, pour en
apprécier toute la beauté profonde".
Il y a de très nombreuses tombes impériales, mais quatre seulement
ont obtenu une grande célébrité : Thiên Thụ lăng (Gia Long), Hiếu lăng
(Minh Mệnh), Xương lăng (Thiệu Trị) et Khiêm lăng (Tự Đức ) ; ce sont
les plus grandes et les plus belles de toutes. Thiên Thụ lăng est la plus
éloignée, puis viennent Hiếu, Xương et Khiêm.
Ceux qui n'ont pas vu les tombes impériales se les imaginent chacun
à sa manière. Les uns croient que c'est une grande maison de pierre
renfermant le cercueil de l'empereur ; d'autres pensent que c'est un
vaste jardin entouré d'arbres, au centre duquel est bâtie la tombe ;
d'autres encore s'imaginent une vaste esplanade comme le temple de
Confucius, avec des statues en pierre de mandarins, de cheveaux et
d'éléphants. Mais quelle que soit leur imagination, elle ne saurait
atteindre la grandiose réalité. Une tombe impériale, c'est toute une
citadelle, toute une montagne, et non pas un terrain de quelques acres
ou de quelques hectares. C'est un ensemble qui englobe la couleur du
ciel et celle de l'eau, la montagne élevée et la forêt touffue, le vent qui
Dương Đình Khuê
Anthologie.21
souffle à travers les arbres, le ruisseau qui murmure dans les grottes, et
non pas uniquement une tombe minuscule construite par la main de
l'homme. Une tombe impériale est un paysage naturel de toute beauté
allié à une oeuvre humaine d'une habileté consommée. C'est le travail
de l'homme mettant en valeur le sîte naturel pour lui donner cette âme
poignante et mystérieuse qui semble planer dans les palais silencieux,
qui semble sursurrer plaintivement à travers les cimes des pins
frissonnants. Aucune parole ne saurait rendre l'impression étrange,
infiniment douce et infiniment poignante, qui envahit le visiteur dans ce
paysage de solitude et de mort . . . .
(Extrait de Dix jours à Huế, Nam Phong N.10)

Nền Luân Lý Cổ Của Dân Tộc Việt Nam.

Lòng hiếu thảo trong đạo làm cha con, lòng tiết nghĩa trong đạo vợ
chồng, lòng trung thành với nhà vua, là trạng thái đặc biệt của lòng ái
quốc người Việt Nam, cổ lai vẫn gây nên những bậc anh hùng liệt nữ
hiển hách, hoặc vô danh, hoặc tên đề chói lọi trong sử sách, hoặc biên
chép lưu truyền trong gia phả, hay chỉ còn để lại cái bài vị trong một
gian miếu nhỏ nấp dưới bóng tre xanh. Lòng vị nghĩa đó có khi siêu việt
đến bậc tuẫn tử một cách oanh liệt như việc Võ Tánh và Ngô Tòng
Châu tuẫn tử ở thành Bình Định vậy.

Một người thời "Chén tân khổ nhấp ngon mùi chánh khí "
Một người thời "Ngọn quang minh hun mát tấm trung can".

Đóng vai trò quan trọng trong lịch sử ; ngoài những bậc đó còn biết bao
nhiêu những người nữa, và trong những người đó thiếu chi người đàn
bà âm thầm lẳng lặng mà can đảm quyên sinh để giữ tròn danh tiết, cho
nên có câu thơ :
Khẳng khái cần vương dị ,
Thung dung tựu nghĩa nan .
Như vậy thời cái luân lý có thoát thai ở đạo Khổng mà ra đó, một
phần căn cứ ở thiên nhiên là máu mủ và đất nước, một phần căn cứ ở
lịch sử là sự kinh lịch ở đời trước rất là hợp lý lắm, không có mâu thuẫn
chút nào với tư tưởng đời nay và rất có thể khôi phục lại để làm cơ sở
cho sự sinh hoạt về đạo đức của dân tộc Việt Nam này. Luân lý ấy không
Dương Đình Khuê
Anthologie.22
phải là một lý thuyết trừu tượng ở trong sách cổ đâu, những điều giảng
dạy của luân lý ấy đã tiêm nhiễm sâu xa cả thượng lưu cùng quần chúng
trong nước vậy. Những danh từ dùng để chỉ các quan niệm cốt yếu của
luân lý đó như : tam cương, ngũ thường, quân tử, tiểu nhân, tam tòng, tứ
đức , . . . đã thâm nhập vào tiếng nói của bình dân từ bao giờ đến giờ,
ai ai cũng hiểu rõ và ai ai cũng thường dùng vậy.
(Trích bài : Công cuộc chấn chỉnh quốc gia ở nước Pháp và khôi
phục cổ điển ở nước Nam )
La morale traditionnelle du peuple Viêtnamien.

La piété filiale, la fidélité conjugale et le dévouement au prince sont


des formes particulières du patriotisme viêtnamien, qui depuis l'anti-
quité a formé des héros et héroïnes, célèbres ou anonymes, dont les
noms resplendissent dans l'Histoire, ou sont conservés dans les archives
de famille, ou ne sont plus mentionnés que dans une tablette placée dans
un petit temple abrité sous l'ombrage des bambous verts. Le sens du
devoir s'est parfois sublimé dans des suicides héroïques. Ainsi en est-il
de Võ Tánh et Ngô Tòng Châu qui se sont suicidés dans la citadelle de
Bình Định 1.
L'un "a trouvé délicieux le goût amer de la Juste Cause".
L'autre " sentit la fraîcheur envahir son coeur loyal brûlé par les
flammes"
En dehors de ces héros qui ont joué un rôle important dans l'Histoire, il
y en a encore infiniment d'autres, parmi lesquels figurent des femmes
qui se sont donné silencieusement la mort pour conserver intact leur
honneur. A leur intention ont été composés ces deux vers :

Il est facile de voler courageusement au secours du prince ;


Bien plus difficile est de se donner la mort calmement par devoir.

Nous voyons ainsi que notre morale issue du Confucianisme, et reposant


en partie sur la nature que constituent les liens du sang et de la patrie,

1
Ils furent les gouverneurs militaire et civil de Bình Định assiégée par les Tây Sơn
. Ngô Tòng Châu a absorbé du poison, et Võ Tánh s’est assis sur une tour à
laquelle il fit mettre le feu.
Dương Đình Khuê
Anthologie.23
en partie sur l'Histoire formée des épreuves de notre passé, n'est en rien
contraire à la pensée moderne, et peut-être restaurée pour servir de
fondement à l'activité morale du peuple Viêtnamien d'aujourd'hui. Cette
morale n'est pas une théorie abstrait tirée des livres classiques; ses
préceptes ont pénétré intimement notre élite et notre commun peuple.
Les noms par les quels sont désignés les concepts fondamentaux de cette
morale comme les Trois Règles2, les Cinq Vertus cardinales 3, le sage,
l'homme du peuple, les Trois Obéissances4 et les Quatre qualités
féminines 5 sont entrés dans le langage populaire depuis des siècles ;
tout le monde les comprend et les emploie couramment.

(Extrait de: L'œuvre de redressement national en France et de


restauration de la culture classique au Vietnam).

2
Les trois règles: devoirs entre le prince et le sujet, entre parents et enfants, et entre
époux.
3
Les 5 vertus cardinales: l’humanité, la rectitude, la courtoisie, la largeur de vues
et la fidélité à la parole donnée.
4
Les 3 obéissances de la femme: à son père lorsqu’elle est une enfant, à son épous
quand elle est maríee, à son fils ainé quand elle est veuve.
5
Les 4 qualités féminines: le travail, le maintien, la parole et la conduite.
Dương Đình Khuê
Anthologie.24

NGUYỄN TRỌNG THUẬT


(1883 - 1940)

Collaborateur assidu du Vent du Sud, il y a publié de très nombreux


articles sur la Chine et le Japon. Mais l'œuvre qui a fait sa réputation fut
un roman Quả dưa đỏ (La pastèque) qu'il intitulait lui même roman
d'aventures, et qui obtint le prix littéraire 1925 de l'association Khai Trí
Tiến Đức. C'est l'histoire de An Tiêm, fils adoptif du roi Hùng Vương
XVIII, et exilé dans une île déserte parce qu'il aurait déclaré que les
biens dont le Roi le gratifiait avaient été acquis par lui dans une
existence antérieure (Voir cette histoire dans notre précédent ouvrage :
La littérature populaire Viêtnamienne) .

En réalité, comme l'a fait très judicieusement remarquer le critique


Vũ Ngọc Phan, la Pastèque était loin d'être un roman d'aventures. An
Tiêm et sa famille n'ont pas été jetés par aventure dans une île inconnue ;
ils ont été amenés par ordre du Roi dans une île déserte mais parfai-
tement connue. Ils n'ont pas subi les affres de l'aventure comme
Robinson ; quoique déserte, l'île abondant en arbres fruitiers et végétaux
comestibles, et n'arbitait aucun animal féroce. An Tiêm n'était d'ailleurs
pas un homme d'action ; c'était un penseur, un philosophe qui passait la
majeure partie de son temps à disserter sur son destin et à composer des
poèmes à la gloire du Tout-Puissant, plutôt qu'à travailler à son existence
matérielle. Enfin ce roman renferme des anachronismes intolérables :
l'auteur donne à An Tiêm et à sa femme un langage choisi, plein de
réminiscences des poètes qui leur furent bien postérieurs ; mieux encore,
il leur attribute une mentalité très moderne et des pensées romantiques, à
eux qui vivaient encore dans l'âge de la Préhistoire !

Quoi qu'il en fut, la Pastèque fut le premier long roman écrit en


prose viêtnamienne ; jusqu'alors on n'avait eu que des romans traduits du
chinois, et des courtes nouvelles imitées, très mal d'ailleurs, des
écrivains français. Nous citerons de ce roman un page d’écrivant An
Tiêm sur la route de l'exil.

Dương Đình Khuê


Anthologie.25
Giữa bể khơi.

Trời hâng hẩng rạng đông, ba chiếc mành đánh cánh ra cửa, cửa bể
mênh mông, đêm sương lạnh lẽo, thủy thủ ai nấy đều ngồi khuất để
tránh rét. Lúc đó ở cái mành đi giữa, lờ mờ có một người ra đứng trước
gió, dựa lưng vào cột buồm trông xem cảnh bể, tự nghĩ một mình rằng :
"Mình vốn sinh ở vùng đường bể, nhưng còn bé chưa từng ra bể mà biết
cảnh bể thế nào ; sau lưu lạc được vào vương cung, lúc việc chực chầu,
khi đi chinh thảo, lúc đi khẩn hoang, nào cái cảnh vương triều đế khuyết
nguy nga hùng tráng, nào cái cảnh hậu cung thượng uyển mỹ lệ huy
hoàng, nào cái cảnh rừng núi, cây cao suối mát, vượn hót chim kêu, lại
như cái cảnh điền gian thì lúa mạ xanh om, tiếng nông ca theo tiếng gió
véo von quãng đồng vắng, cảnh nào mình cũng lịch duyệt qua, mình chỉ
ước được xem cảnh bể buổi sáng nữa thì cái chí tang bồng kia mới phỉ,
thế thì lần này mình không may mà lại hóa ra may, nếu không bị thoán
ra qua đây thì bao giờ được biết cái cảnh thiên nhiên nọ, phương chi lại
được cái cửa bể Đại Nha này là một cửa bể có danh tiếng nhất trong
vùng Nam Hải, cửa bể này lại thông với cửa Thần Phù :
Lênh đênh qua cửa Thần Phù
Khéo tu thì nổi , vụng tu thì chìm .
Nổi chìm nhờ đức cao xanh, ta đã đến đây, ta cứ ta xem ta ngắm
cho sướng mắt thích tình.”
Thuyền chạy vùn vụt, gió thổi ù ù, sóng vỗ chòng chành, người ấy cứ
đứng sừng sững, không hề nhúc nhích chút nào, chợt đâu vầng thái
dương ở dưới gầm thương hải kéo lên đỏ lừng lững, trong hàm cái sắc
kim quang lóng lánh, không lấy vật đỏ nào của thế gian mà tỉ nghĩ được,
bấy giờ ánh triêu dương chiếu ra mây khói, sóng nước đều có vẻ hồng
hồng cả, rồi càng lên, thế gian càng rạng dần ra, mà nhỡn quang của
người càng chiếu rộng xa mãi ra được ; sóng mông mênh bát ngát, tít
tắp mù khơi không biết đâu là bờ, cơn mây bốn chân trời kéo lên tới tấp,
khoảnh khắc biến thiên, vô số hình sắc, mà ngoảnh lại phía tây chốn non
sông tổ quốc thì mây ám sương sa không rõ gì cả, người ấy lại thêm
ngậm ngùi vô hạn. Người ấy không phải là An Tiêm ở ba cái mành áp
giải ra phối sở thì còn là ai ? An Tiêm ngảnh lại trời tây tựa hồ có ý
buồn, mà trông ra bể lại càng thích ý được thưởng một cuộc hào du
hiếm có trong thân thể, lòng thơ phơi phới, bèn ngâm lên một bài rằng :

Dương Đình Khuê


Anthologie.26
Vầng hồng lừng lững bể đông ,
Thần châu mù mịt mây phong non đoài
Sóng kềnh dào dạt doành khơi ,
Lăng ngao ngùn ngụt chân trời mênh mang .
Sa chân xuống cõi trần hoàn ,
Đã xem , xem khắp kỳ quan của trời .

En pleine mer.

Dans l'aube naissance, trois jonques naviguant de concert sortent


de l'embouchure du fleuve pour pénétrer dans la mer immense. Pour
éviter la rosée et le vent glacial, les matelots se sont tous abrités dans
des coins. Mais sur la jonque du milieu, une silhouette s'est avancée et
est venue s'appuyer contre le mât pour contempler la mer. C'est un
homme qui se dit : "Je suis natif des régions côtières, mais quand j'étais
enfant, je ne suis jamais allé en pleine mer, et ne savais pas comment
elle était. Puis j'ai été admis dans le Palais Royal. J'ai mené la vie de
cour, j'ai été à la guerre, j'ai défriché des terres incultes. Et j'ai admiré
le spectacle imposant des pompes royales, j'ai contemplé les magni-
fiques palais et jardins royaux, les forêts, les montagnes, les arbres et
les ruisseaux où les oiseaux chantaient et les singes criaient, les rizières
recouvertes de moissons verdoyantes; j'ai entendu les chansons pay-
sannes s'élevant dans les champs déserts. Aucun de ces spectacles ne
m'est inconnu, et il ne me manquait que celui de la pleine mer sous la
lumière naissance de l'aurore pour assouvir mes vœux de vie aven-
tureuse. Ainsi donc, dans le malheur qui me frappe j'ai trouvé une
chance inespérée. Si je n'étais pas condamné à l'exil, pourrais-je jamais
contempler ce magnifique paysage de la nature ? Cette embouchure Đại
Nha est l'une des plus célèbres de la Mer du Sud ; elle communique avec
Thần Phù dont on a dit :
Ballotés sur les flots de l'estuaire du Thần Phù,
Survivent les vertueux alors que les méchants s'y noient.
Que je doive surnager ou sombrer, je me fie entièrement à la grâce du
Ciel tout puissant. Et jouissons jusqu'à satiété de l'heure présent. “
Pendant que les jonques filent à toute vitesse, que le vent souffle
violemment et que les vagues déferlent en imprimant aux jonques un fort
Dương Đình Khuê
Anthologie.27
tangage, cet homme reste solidement debout sans faire un geste.
Brusquement le globe du soleil, du fond de l'océan, surgit comme une
boule rouge dont l'éclatante splendeur n'a d'égale nulle part sur la terre.
Alors les rayons de l'aube naissante traversent les couches de nuages,
colorent en rose toute la nappe liquide de l'océan. L'univers s'éclaire de
plus en plus, et le regard humain peut s'étendre de plus en plus loin. De
tous côtés, les vagues se déroulent jusqu'à l'infini, tandis que des quatre
coins de l'horizon les nuages s'élèvent en changeant continuellement de
forme et de couleur. Se tournant vers l'Ouest, du côté de sa patrie,
l'homme ne voit rien qu'une masse indistincte de brume, et son coeur se
serre douloureusement. Qui ne peut-il être, sinon An Tiêm qui s'en va en
exil sur ces trois jonques ? An Tiêm regarde encore une fois tristement
vers l'Ouest, puis se tourne résolument vers la mer, satisfait de courir
une aventure héroïque dans son existence. Une vague de poésie
l'envahit, et il déclame à haute voix :
Le soileil resplendit sur la mer de l'Est
Cependant que la Capitale reste indistincte derrière les nuages qui
enveloppent les monts de l'Ouest.
D'énormes vagues déferlent sur l'immensité océanique où je distingue
seulement le dos des tortues de mer gigantesques
Puisque je suis tombé dans le monde ici-bas,
Profitons en pour contempler à loisir les merveilles de la nature.

Dương Đình Khuê


Anthologie.28

NGUYỄN BÁ HỌC
(1857 - 1921)

S'est présenté sans succès aux concours littératures deux fois. Puis il
s'est tourné vers l'enseignement français et a reçu le Diplôme d'études
primaires supérieures. Nommé instituteur, il a été un pédagogue modèle
et a laissé quelques œuvres d'une haute portée morale :
Lời khuyên học trò (Conseils aux écoliers)
Gia đình giáo dục (Education familiale)

En outre, il a collaboré au Nam Phong et y a écrit plusieurs nouvelles


sur le modèle des nouvelles françaises :
Câu truyện gia đình (Les dessous d'une histoire de famille)
Có gan làm giầu (Un audacieux qui devient riche)
Câu chuyện tối tân hôn (Histoire d'une nuit de noces), etc.

Mais la technique de ces nouvelles était encore trop rudimentaire


l'auteur ne savait pas observer, et faisait parler ses personnages comme
des êtres sortis de sa propre imagination. Aussi citerons-nous seulement
de lui une page célèbre où il glorifiait l'esprit d'aventure.

Chí mạo hiểm.

Đường đi khó, không khó vì ngăn sông cách núi mà khó vì lòng
người ngại núi e sông. Xưa nay những đấng anh hùng làm nên những
việc gian nan không ai làm nổi cũng là nhờ ở cái gan mạo hiểm, ở đời
không biết cái gì là khó. Sách có nói rằng : "Không vào hang hùm, sao
bắt được cọp ? "
Các nước Âu châu ngày nay đã nên giầu mạnh cũng là nhờ ở những
tay mạo hiểm. Kẻ đóng tầu vào Bắc cực. Người vượt biển sang Mỹ châu
đấu sức với ba đào, thi gan với sương tuyết để sưu tầm những đất mới,
những báu lạ, từng trải bao nhiêu là gian hiểm mới có cái cảnh tượng
ngày nay. Còn những kẻ cứ du dú như gián ngày, làm việc gì cũng chờ
thời, đợi số, chỉ mong cho được một đời an nhàn vô sự, sống lâu giầu
bền, còn việc nước việc đời không quan hệ gì đến mình cả. Như thế gọi
Dương Đình Khuê
Anthologie.29
là sống thừa, còn mong có ngày vùng vẫy trong trường cạnh tranh này
thế nào được nữa ? Hãy trông những bọn thiếu niên con nhà kiều
dưỡng, cả đời không dám đi đâu xa nhà, không dám làm quen với một
người khách lạ, đi thuyền thì sợ sóng, trèo cao thì run chân, cứ áo
buông trùng, quần đóng gót, tưởng thế là nho nhã, tưởng thế là tư văn,
mà thực ra không có lực lượng, không có khí phách, hễ ra khỏi tay bảo
hộ của cha mẹ hay kẻ có thế lực nào thì không có thể mà tự lập được.
Vậy học trò ngày nay phải tập xông pha, phải biết nhẫn nhục, mưa
nắng cũng không lấy làm nhọc nhằn, đói rét cũng không lấy làm khổ sở.
Phải biết rằng : hay ăn miếng ngon, hay mặc áo tốt, hễ ra khỏi nhà thì
nhẩy lên xe, hễ ngồi quá giờ thì đã kêu chóng mặt, ấy là những cách làm
cho mình yếu đuối nhút nhát, mất hẳn cái tinh thần mạo hiểm của mình
đi.
(Lời khuyên học trò)

L'esprit d'aventure.

La route est pénible, non pas tant à cause des fleuves et des
montagnes qui la barrent, mais à cause de l'effroi que ressent l'homme
devant les montagnes et les fleuves. Depuis toujours, les héros qui
accomplissent des exploits surhumains ont dû le succès à leur esprit
d'aventure, à ce que pour eux rien au monde n'était impossible. Il est
écrit dans les livres: "Si tu ne pénètres pas dans leur caverne, comment
pourrais-tu prendre les tigres?"
Si les pays d'Europe sont devenus riches et puissants, c'est grâce à
leurs hommes d'aventures qui sont allés au Pôle Nord, ont traversé
l'Océan pour aller en Amérique en luttant contre les vagues, se sont
exposés au brouillard et à la neige pour découvrir des terres nouvelles
et des trésors précieux. C'est grâce à ces dangers surmontés que
l'Europe a atteint sa situation florissante d'aujoud'hui.
Par contre, il y a des gens qui se conduisent comme des cancrelats
pendant le jour, qui devant chaque entreprise attendant que le sort leur
soit favorable, qui n'aspirent qu'à une existence tranquille et longue
passée dans la richesse, se désintéressent complètement des affaires de
leur pays et de leur époque. Vivre ainsi, c'est vivre inutilement, et il ne
faut pas espérer de ces gens qu'ils fassent rien dans la difficile lutte pour
la vie. Regardez ces jeunes gens à qui leur vie familliale douillette a
Dương Đình Khuê
Anthologie.30
inculqué la peur de voyager loin de leur maison, la peur de nouer des
relations avec des inconnus. Vont-ils en barque, ils s'effraient des
vagues ; font-ils une ascension leurs jambes flageolent. La robe trop
longue, le pentalon touchant les talons, ils se croient des intellectuels
élégants, mais en réalité ils n'ont aucune énergie, aucune volonté; hors
de la protection de leurs parents ou des gens influents, ils sont
incapables de se conduire eux-mêmes dans la vie.
Nos écoliers doivent donc apprendre à acquérir le goût du risque, à
s'entrainer à la patience, à affronter la pluie et le soleil, la faim et le
froid. Qu'il sachent que l'habitude de manger des bonnes choses, de
porter des beaux vêtements, de prendre une voiture dès qu'ils sortent de
chez eux, de se plaindre du mal de tête dès qu'ils ont à travailler un peu
longtemps, ne fait que les affaiblir, les efféminer, et leur faire perdre
leur esprit d'aventure.
(Extrait de : Conseil aux écoliers)

Dương Đình Khuê


Anthologie.31

NGUYỄN BÁ TRÁC

Révolutionnaire velléitaire, il est rentré faire sa soumission aux


Français qui lui accordèrent un grade de mandarinat pour qu'il leur livrât
ses anciens compagnons de lutte. Devenu grand mandarin, il essaya d'en
imposer à ses compatriotes en publiant ses Aventures d'outre-mer (Nạn
mạn du ký) relatant le temps héroïque où il travaillait pour la révolution.

Abstraction faite de la personnalité de l'auteur, le poème ci-dessous


est vraiment beau malgré son style quelque peu grandiloquent :

Hồ Trường.

Trượng phu không hay xé gan bẻ cật phù cương thường ,


Hà tất tiêu dao bốn bể , luân lạc tha hương .
Trời Nam ngàn dậm thẳng ,
Non nước một màu sương .
Học chưa thành ,
Thân chưa lập ,
Trai trẻ bao lâu mà đầu bạc ,
Trăm năm thân thế bóng tà dương !
Vỗ gươm mà hát ,
Nghiêng bầu mà hỏi ,
Trời đãt mang mang ,
Ai người tri kỷ ,
Lại đây cùng ta cạn một hồ trường .
Hồ trường , hồ trường , ta biết rót về đâu ?
Rót về phương Đông ,
Nước bể đông chảy siết sinh cuồng loạn .
Rót về Tây phương ,
Mưa tây phương từng trận chứa chan .
Rót về Bắc phương ,
Ngọn bắc phong vi vút cát chạy đá giương .
Rót về Nam phương ,

Dương Đình Khuê


Anthologie.32
Trời Nam nghìn dặm thẳng
Non nước một màu sương .
. . . . . . . . . . . . . . . .. .
Có người quá chén như điên như cuồng .

La calebasse d'alcool
Le héro qui n'a pu, en sacrifiant sa vie, assurer la règne de la
droiture,
En vain voguerait sur les quatre mers ou mènerait une vie d'exil à
l'étranger.
Sous le ciel immense du Sud
Les monts et les fleuves sont uniformément recouverts
de brouillard.
Je n'ai réussi ni dans mes études
Ni à me créer une situation dans la société.
Encore jeune, j'ai déjà les cheuveux tout blancs,
Et ma vie est destinée à s'estomper dans le crépuscule.
Caressant mon épée je chante,
Inclinant ma calebasse d'alcool je me demande
Si dans cet univers infini
Il existe quelqu'un qui me comprenne,
Et qui veuille vider avec moi une calebasse d'alcool.
Calebasse d'alcool, où vais-je te verser ?
A l'Orient ?
Mais les eaux de l'Océan oriental s'agitent
dans une furie désordonné 1
A l'Occident ?
Mais les pluies de l'Ouest se déversent en rafales 2
Au Nord ?
Mais le vent du Nord fait s'envoler le sable et le gravier 3

1
Le Japon se lance dans des réformes dangereuses (ère Meiji) qui risquent de
désorganiser sa structure sociale et morale.
2
L’Europe étend son impérialisme sur toutes les parties du monde.
3
La Chine se perd dans des désordres intérieurs, faisant s’enfuir les révolu-
tionnaires vietnamiens qui croyaient pouvoir y trouver un refuge.
Dương Đình Khuê
Anthologie.33
Au Sud ?
Hélas, sous le ciel du Sud, sur mille et mille lieues,
Les monts et les fleuves sont uniformément recouverts
de brouillard 4
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Découragé, l'ivrogne que je suis boit jusqu'à en perdre la raison

4
Le Vietnam qui a perdu son indépendance est comme enseveli sous un linceul
funèbre de brouillard.
Dương Đình Khuê
Anthologie.34

Madame ĐỖ THỊ ĐÀM


Pseudonyme : Tương Phố

Il y a eu de tout temps des poétesses dans notre pays, bien que


l'éducation des filles fut restreint au strict minium, que l'accès aux
concours et carrières administratives leur fut interdit, et que les moeurs
ne tolérassent pas les salons littéraires où hommes et femmes de lettres
pourraient se réunir librement. Sans avoir à remonter très loin dans le
cours du temps, nous pouvons déjà citer Đoàn Thị Điểm, Hồ Xuân
Hương, l'imprératrice Ngọc Hân, la sous-préfète Thanh Quan (voir : Les
Chefs d'œuvre de la litérature viêtnamienne). Mais à part le garçon
manqué que fut Hồ Xuân Hương, toutes ces dames appartenaient à
l'aristocratie, et leur lyre était trop "précieuse" pour le commun des
lecteurs.

Madame Tương Phố est plus moderne. Elle laisse parler simplement
son coeur endolori de jeune veuve dans maints articles publiés dans le
Nam Phong, et dont nous allons donner quelques extraits.

Viếng chồng.

Thu về đẹp lứa duyên Ngâu ,


Năm năm ô thước bắc cầu Ngân giang
Đôi ta ân ái nhỡ nhàng ,
Giữa đường sinh tử đoạn tràng chia hai .
Anh vui non nước tuyền đài ,
Cõi trần hương lửa riêng ai lạnh lùng .
Nhân gian khuất nẻo non Bòng ,
Trăm năm não thiếp tấm lòng bơ vơ !
Anh ơi ! Chung cảnh thu này, Đông, Tây, Nam, Bắc, biết bao người
cảm thu ! Nhưng lòng thu ai có như em mà mây chiều vấn dạ, gió mai
Dương Đình Khuê
Anthologie.35
lạnh lùng, như em mỗi hạt sương reo là một giọt lệ thảm, mỗi lần lá
rụng là một mảnh tình sầu. Thu càng thảm, sầu càng nặng. Anh ơi ! Em
nghĩ đến về với anh mùa thu, tiễn đưa anh mùa thu, mất anh cũng lại
mùa thu, cho nên năm năm cứ đến độ thu sang thì em lại bồi hồi nhớ
trước tưởng sau, mà lòng thu một tấm lại ngây ngất sầu. Ôi, hờn duyên
em lại khóc thu, mà thu kia như cũng vô tình, có đem châu lệ đền bù cho
em đâu !
Cũng buổi thu này, trăng trong gió mát, tao khách thi nhân say
cảnh say tình, cùng nhau cất chén hoàng hoa, ngâm thơ Tống Ngọc,
lưng bầu phong nguyệt, hẹn hò với thu. Riêng em trong cảnh phòng
không chiếc bóng, luống tủi mình đầu xanh lẻ bạn giữa đường lạc
duyên, cho nên trông trăng những nhớ trăng xưa, thấy thu lại tưởng nhớ
thu năm nào, mà rồi châu lệ dạt dào, tấc dạ cũng thê lương, lòng riêng
không còn một cảnh vui nào để cho mình ước hẹn với thu. Người buồn
lại gặp cảnh thu, sầu riêng trăm mối bao giờ gỡ xong !
Anh ôi ! Giọt lệ khóc thu , em chỉ vì anh năm canh lai
láng . Than ôi ! Thu sang não lòng người biết bao !
Sầu thu nặng , lệ thu đày ,
Vì lau xao xác hơi may lạnh lùng .
Ngổn ngang trăm mối bên lòng ,
Ai đem thu cảnh bạn cùng thu âm .
A mon défunt époux.

A chaque automne refleurit l'hymen des époux Ngâu


Pour qui les corbeaux édifient annuellement un pont
à travers la Rivière d'Argent 1

1
La légende raconte que l’Empereur Céleste avait une fille, la Tisserande (Chức
nữ) qui était très laborieuse. Mais un jour elle s’amouracha d’un jeune homme, le
Bouvier (Ngưu lang), et neglisea travail. Alors l’Empereur Céleste, furieux, les
exila de part et d’autre de la Voie Lactée et ne leur permit de se réunir chaque
année qu’une seule fois, le 7è jour du 7è mois lunaire. Ce jour-là, le Corbeau
céleste ramasse des branches d’arbre pour établir un pont sur la Voie Lactée, et les
époux réunis versent des larmes abondantes en se revoyant, ce qui expliquerait les
Dương Đình Khuê
Anthologie.36
Hélas ! quant à nous, l'amour a été traversé
Par la mort qui nous sépara à mi-chemin douloureusement.
Vous avez encore la ressource de vous amuser parmi les fleuves
et les monts de l'au-delà,
Mais je reste seule à grelotter de froid ici-bas près du feu
et de l'encens 2
Pourquoi faut-il que le monde des vivants soit séparé
de celui des morts
Pour que je me morfonde avec mon coeur solitaire durant
le reste de ma vie ?

Ô mon chéri ! En cette même saison automnale, à l'Est, à l'Ouest, au


Sud, au Nord, innombrables sont les gens qui s'en émeuvent. Mais qui
d'entre eux a comme moi ce coeur qui se trouble à la vue des nuages du
crépuscule et qui frissonne au vent du matin ? Pour moi, chaque goutte
de rosée qui tombe est une larme amère, chaque feuille qui se détache
est une parcelle de triste amour. Plus l'automne est lugubre, et plus ma
tristesse est lourde. Ô mon chéri ! Je suis venue à toi en automne, je t'ai
vue partir en automne, et c'est aussi en automne que je t'ai perdu. C'est
pourquoi chaque année, lorsque revient l'automne, je me trouble en
pensant au passé et à l'avenir, et mon coeur se charge de tristesse
jusqu'à pamoison. Hélas ! je pleure sur l'automne en pleurant sur mon
sort, mais l'automne reste indifférent, ne daignant pas verser une larme
pour me consoler.
En cette soirée d'automne où la lune est brillante et le vent frais, les
poètes et les gens délicats s'enivrent de poésie et du spectacle de la
nature ; ils boivent du vin de chrysanthème et déclament des poèmes de
Tống Ngọc ; en présence du vent et de la lune, ils font des promesses
avec l'automne. Mais moi qui suis seule avec mon ombre dans ma
chambre solitaire, je me torture à penser que j'ai perdu mon compagnon
sur la route de la vie pendant que mes cheveux sont encore noirs. C'est
pourquoi, en regardant la lune d'aujourd'hui je songe aux lunes
d'autrefois, en voyant arriver cet automne je me rappelle les automnes

grandes pluies qui tombent régulièrement sur le Nord-Vietnam au début de


l’automne.
2
qui brûlent sur votre autel.
Dương Đình Khuê
Anthologie.37
passés, et mes larmes se mettent à jaillir, et mon coeur devient triste
jusqu'à la mort. Aucun bonheur ne me surprend quand je suis déjà si
triste. Quand pourrai-je dénouer les cent nœuds qui m'enserrent de
tristesse ?
Ô mon chéri ! C'est à cause de toi que durant les cinq veilles de cette
nuit d'automne je ne cesse de verser des larmes. Hélas ! Que l'automne
qui vient me torture le coeur !
Lourde est la tristesse automnale, abondantes sont les larmes suicitées
par l'automne,
Cependant que les roseaux frissonnent au vent chargé de froidure.
Cent pensées agitent tumultueusement mes entrailles.
Qui donc a apporté l'automne pour encadrer mon coeur automnal ?

Dans l'article qui suit, Madame Tương Phố décrivit ses sentiments
lorsqu'elle se remaria. Sujet délicat s'il en fut, mais la poétesse a su le
dominer splendidement.

Bước chân ra.

Thay khăn đổi áo bước ra ,


Hai hàng nước mắt chan hòa như mưa .
Đau lòng duyên mới , tình xưa ,
Yêu nhau chi để bây giờ phụ nhau !
Chăn đởn gối chiếc bấy lâu ,
Giấc cô miên ấy đã hầu ấm êm .
Tình xưa , xưa vẫn êm đềm ,
Duyên xưa , chưa dứt mối duyên những ngày .
Anh ơi ! duyên xưa chưa dứt mối duyên những ngày, mà hôm nay
đây, đổi áo thay khăn, gạt nước mắt bước chân ra, em đã cam phụ anh
rồi ! Phụ cả đứa con thơ dại của đôi ta !

Con không cha , từ đây vắng mẹ ,


Dương Đình Khuê
Anthologie.38
Nghĩ ai tình con trẻ biết !
Bước ra những muốn quanh vào ,
Trăm phần , nào có phần nào phần khuây .
Thân này , đến dở dang này ,
Lòng này , ôi hết chua cay nỗi lòng !
Buồn quá anh ơi ! Giữa đường kẻ khuất người còn, em mất anh đã
mấy thu qua, nay lại cam lòng rũ tình duyên cũ, ôm cầm thuyền ai, nghĩ
đối với nhau còn gì đâu nữa. Đã mất nhau rồi, lại mất nhau, duyên kia
dù nối, dạ sầu bao khuây ?
Tình cảnh này, tâm sự này, chốn Dạ đài khôn gửi lệ châu, ai còn
biết cho nhau nỗi lòng tan nát ấy ? Trước cảnh nhà thanh bạch, thương
con đầu xanh góa sớm, cha em phơ phơ mái tóc, ngày đêm lo buồn,
những mong thầm cho con có chốn yên thân :
Cha đâu đội đá ở trời ,
Thân con âu cũng liệu nơi nương nhờ .
Trẻ trung được lúc bây giờ ,
Cảnh chiều mưa gió , con nhờ cậy ai ?
Như em, trẻ trung nào đã biết lo gì, không ngờ, trong khoảng
tháng ngày vô tư lự ấy, em đã để bận lòng cha già không biết bao nhiêu.
Lo con trẻ dại, sợ con hư, thương con hiu quạnh sớm trưa một mình.
Chẳng những thương con, lại còn đứa cháu mồ côi nữa :
Ba đời nuôi cháu ngoại rồi !
Chén trà trưa sớm , ông ngồi thở than !
Tóc râu phơ , giọt lệ tràn ,
Tình con , cảnh cháu , chẳng an bụng già .
Con góa trẻ, cháu mồ côi, cảnh nhà neo túng biết ai đỡ đần ? Cho
nên cha em lựa chọn mối duyên sau này, những ước cho em thành đôi

Dương Đình Khuê


Anthologie.39
lứa tốt. Ôi, cha thương con vẫn là trung hậu, nhưng cha em đâu biết
lòng em khổ ?
................................
Anh ơi ! Ngoảnh mặt về Nam, em xin từ đây bái biệt anh. Thôi ! em
vì cảnh ngộ, vạn bất đắc dĩ phải bước chân ra. Anh có linh thiêng xin
biết cho nhau, và phù hộ cho đứa con côi vất vả của chúng ta. Cố giúp
cho con nên người, anh nhé !

Thắp nén hương này , khóc biệt anh ,


Thề duyên ước cũ , tủi ba sinh .
Thuyền ai một bước , hai hàng lệ ,
Ngoảnh lại con côi , dạ chẳng đành .

Chẳng đành , đành cũng bước chân ra ,


Tâm sự phân mang nỗi cửa nhà ;
Con dại , cha già , tình cảnh ấy ,
Anh ơi , em nỡ , nỡ đâu mà . . .

Nỡ đâu để mãi bận lòng thầy ,


Một dạ vì em tháng lại ngày ;
Dang dở chữ tình , tròn chữ hiếu ,
Tình kia , hiếu nọ , dễ ai hay !

Ai hay duyên đẹp lứa đôi ta ,


Một buổi thu về để xót xa ,
Kẻ khuất , người còn , tình lỡ dở ,
Áo khăn thay đổi lệ chan hòa .

Dương Đình Khuê


Anthologie.40
Chan hòa lệ rỏ , trước ban này ,
Hương nến lu mờ , khói tỏa bay ;
Bốn lậy giã từ , muôn kiếp hận ,
Bước ra một bước , một chau mày !

En faisant un pas de plus.


Changeant de turban et de robe, je sors de ma chambre 1
Cependant que mes larmes ruissellent de mes yeux
comme de la pluie.
Je souffle et de ma nouvelle hyménée, et de mon ancien amour.
Hélas ! pourquoi faut-il que je vous aimasse tant
pour vous trahir maintenant?
Depuis votre décès je me suis accoutumée à ma couverture
et à mon oreiller
Qui ont fini par me réchauffer dans mon sommeil solitaire.
De mon ancien amour, j'ai conservé le doux souvenir,
Et je pensais que notre ancienne hyménée ne serait jamais brisée.

Ô mon bien-aimé ! Je pensais que notre ancienne hyménée ne serait


jamais brisée, mais aujourd'hui, changeant de robe et de turban, je sors
de ma chambre en essuyant les larmes de mes yeux. Je vous ai trahi ! Et
j'ai aussi trahi notre petit enfant !

Ce pauvre orphelin, désormais séparé de sa mère,


Combien vais-je souffrir en pensant à lui !
A peine suis-je sortie de ma chambre que je veux y rentrer
Car mille pensées assaillent mon coeur sans que
je puisse les denouer
Pour que j'en arrive à cette impasse ,
Combien mon coeur doit épuiser toute sa lie d'amertume !

1
Elle quitte ses vêtements de deuil pour revêtir ceux de noces.
Dương Đình Khuê
Anthologie.41
Je suis infiniment triste, mon bien-aimé. Sur la route que nous
parcourions ensemble, vous disparâtes pour me laisser seule depuis
plusieurs automnes. Et maintenant je renie notre ancien amour pour
porter ma guitare sur une autre barque! 1 Comment aurais-je le front de
penser encore à vous ? Je vous ai perdu, et je vous perds une seconde
fois. L'hyménée se renoue pour moi, mais comment mon triste coeur
pourrait-il se consoler ?
Cette situation et ce coeur, mes larmes ne sauraient les faire
parvenir jusqu'au Royaume des Morts. Comment pourriez-vous alors
comprendre ma détresse lancinante ?
Ma famille est pauvre, vous le savez, et mon père aux cheveux tout
blancs souffre de me voir veuve en pleine jeunesse. Nuit et jour, il
souhaite de m'assurer une vie tranquille :
Ton père ne peut vivre éternellement sur terre,
Ma fille, il est temps que tu cherches un soutien pour toi.
Tu es encore jeune maintenant,
Mais quand le crépuscule viendra, plein de pluies et de vents, sur qui
t'appuieras-tu ?
Etant jeune, je me suis laissée vivre sans inquiétude. Je ne savais pas
que j'étais un sujet de préoccupations pour mon père. Il s'inquiétait de
ma jeunesse, il craignait pour ma réputation, et il s'apitoyait sur ma
solitude . Non seulement il se préoccupait de moi, mais encore de mon
enfant orphelin :
Depuis trois générations déjà, les petits-enfants de chez nous ont été
nourris par leurs grand-pères maternels.
En buvant son thé matin et soir, mon père soupire
devant cette fatalité.
La barbe et les cheveux tout blancs, et les yeux remplis de larmes,
Il a le coeur serré en s'apitoyant sur sa fille et son petit-fils.

Sa fille veuve en pleine jeunesse, son petit-fils déjà orphelin, et la


famille qui se débat dans la pauvreté sans un ferme soutien ! C'est
pourquoi mon père s'est résolu à me choisir un nouvel hymen, en
souhaitant que je puisse y retrouver le bonheur. Hélas ! si ce qu'a décidé

1
Porter sa guitare sur une autre barque: se remarier.
Dương Đình Khuê
Anthologie.42
mon père provient de son bon coeur, ne sait-il pas combien je puis en
souffrir ?
.............................
Ô mon bien-aimé ! Face au Sud, je vous dis adieu à partie de
maintenant. Forcée par les circonstances, je dois à contre coeur m'en
aller. Si votre âme survit divinement, comprenez-moi, et protégez notre
malheureux petit orphelin. Faites qu'il devienne un homme, je vous en
supplie.

En brûlant ces baguettes d'encens, je pleure et vous dis adieu,


Honteuse de serment d'amour que nous nous sommes fait
pour trois existences.
Sur la barque d'un autre je vais monter, les yeux pleins de larmes,
En me retournant pour regarder mon orphelin,
je ne puis m'y résoudre.
Je ne puis m'y résoudre, mais j'y suis forcée quand même,
Le coeur déchiré par ma situation difficile :
Mon enfant tout petit, mon père tout vieux, ces deux chers êtres,
Ô mon chéri, comment aurais-je le coeur de leur faire de la peine?
Comment aurai-je le coeur d'obliger mon père
A s'inquiéter sans cesse de moi, jour après jour ?
Si je dois sacrifier mon amour, c'est pour remplir mon devoir
de piété filiale,
Mais mon amour et ma piété, qui les comprend ?

Qui eut cru que de notre si belle hyménée


Un jour d'automne suffise pour ne laisser que douleur,
Pour désorganiser l'amour entre le mort et la vivante,
Et pour m'obliger à changer de robe et de turban,
les yeux pleins de larmes ?

Les yeux pleins de larmes, je m'agenouille devant votre autel


Où la fumée d'encens obscurcit l'éclat des chandelles.
Quatre fois je me prosterne pour vous dire adieu, mais ma douleur
restera vive dans dix mille existences.
A chaque pas que je fais pour sortir, mon visage se crispe
de douleur.
Dương Đình Khuê
Anthologie.43

CHAPITRE III
LES INDEPENDANTS.

A vrai dire, les écrivains que nous groupons sous cette rubrique ont
aussi plus ou moins collaboré aux deux revues Đông Dương et Nam
Phong. Il convient cependant de les classer à part pour deux raisons :

1) Leurs principales œuvres ont été éditées en volumes au lieu d'être


publiées en articles dans les jounaux ou revues.

2) Tandis que les deux revues précitées se préoccupaient surtout de


propager les cultures occidentale et orientale par des traductions et des
commentaires de livres français et chinois, les Indépendants, sauf
quelques exceptions, avaient leur principaux efforts sur le Vietnam dont
ils s'efforçaient de fouiller le passé et la culture, ou de décrire la vie
psychologique et sociale.

Les plus grands noms de ces derniers représentants de l'ancienne


culture furent : Trần Trọng Kim, Phan Khôi, Bùi Kỷ, Nguyễn Văn Tố,
Đào Duy Anh, à qui il convient d'ajouter le fameux romancier Hồ Biểu
Chánh qui a esquissé dans plusieurs dizaines de romans la peinture de la
société sud-viêtnamienne aux premiers temps de la domination
française. Peinture très vivante, mais peu fouillée, plus idéaliste que
réaliste. Bùi Kỷ, Nguyễn Văn Tố, Đào Duy Anh étaient de purs érudits.
Leur œuvres, d'une très grande valeur scientifique, exigeraient une
analyse laborieuse qui n'a pas sa place dans cette Anthologie purement
littéraire. Nous ne retiendrons donc de cette pléiade que Trần Trọng Kim
et Phan Khôi.

Enfin l'éternelle poésie, toujours en faveur quelles que puissent être


les circonstances politiques et sociales, a jeté ses derniers éclats

Dương Đình Khuê


Anthologie.44
éblouissants avec Nguyễn Khắc Hiếu et Trần Tuấn Khải, avant que se
lèvent de nouvelles étoiles sur le firmament de 1930.

Dương Đình Khuê


Anthologie.45

TRẦN TRỌNG KIM


(1882 - 1953)

Trần Trọng Kim, dit Lệ Thần, fut à la fois un historien, un


moraliste et un homme d'Etat.
Il a débuté dans l'enseignement, et a publié diverses œuvres
pédagogiques remarquables par leur haute valeur morale et intellectuelle
:
Sơ học luân lý (1914) - Eléments de morale
Sư phạm khoa yếu lược (1916) - Principes de pédagogie
Sơ học An Nam sử lược (1917) - Précis élémentaire de l'Histoire
d'Annam.
Les 47 articles du catéchisme moral de l'Annam d'autrefois (1928)
Việt Nam sử lược (1918) - Précis de l'Histoire du Vietnam
Nho giáo (1930-1933) - La doctrine de Confucius
Phật lục (1940) - La vie des Bouddhas
Việt Nam văn phạm (1941) - La grammaire viêtnamienne.

Après le coup de force japonais du 9 Mars 1945 qui mit à bas la


domination française, l'empereur Bảo Đại appela Trần Trọng Kim à
former le nouveau Gouvernement. Le grand patriote qui s'était exilé à
Singapore pour fuir les griffes de la Sureté française, sut parfaitement
que le Japon n'était pas de bonne foi en offrant l'indépendance au
Vietnam, et que sa défaite n'était qu'une question de quelques mois.
Mais la situation politique était si grave que M. Trần fit don de sa
personne à la patrie en acceptant cette mission périlleuse, vouée d'avance
à l'échec, et compromettante par son apparente collusion avec le
fascisme japonais. Après la grande journée révolutionnaire du 19 Août
1945, il ne voulut pas faire verser le sang viêtnamien en demandant
l'aide japonaise pour réprimer la révolution ; il démissionna donc et se
retira de la scène politique.

Nous citerons de Trần Trọng Kim deux pages, exposant l'une ses
idées sociales et l'autre ses conceptions historiques.

Dương Đình Khuê


Anthologie.46
Bỏ cũ theo mới như thế nào ?
( Nho giáo, édition Đại Nam en Californie, tập I, p.XV-XVI)

Comment devrions-nous répudier les veilles traditions et


acquérir les nouvelles ?

Il est parfaitement vrai qu'il est urgent de répudier les veilles


traditions pour en acquérir de nouvelles. Mais parce que nous agissons
trop à la légère, parce que nous ne nous donnons pas la peine de
réfléchir mûrement, nous nous sommes trop empressés de détruire tout
notre ancien legs culturel, de sorte que nos anciens vices et défauts n'ont
pas réellement disparu, et que les principes essentiels qui ont sauve-
gardé notre société durant plusieurs milliers d'années sont déjà dété-
riorée, il faut d'abord avoir une nouvelle, meilleure, à la place. Or, sans
que nous ayons acquis la nouvelle, nous nous sommes empressés
d'abandonner l'ancienne, de sorte que tout a sombré, sans rien qui nous
soutienne. Telle est la situation de notre pays à l'heure actuelle ; elle est
comparable à celle d'une barque voguant au milieu de la mer et perdant
sa boussole, qui ne sait vers quelle direction se diriger, et qui sera
probablement jetée par les vagues et le vent contre un rocher pour s'y
briser. Sachons donc prévoir cette éventualité pour y remédier dans la
mesure du possible.
Si nous sommes maintenant désorientés, si nous ne savons où nous
diriger, à quel idéal nous accrocher, c'est parce que nous avons perdu
la foi. Autrefois, nous adorions le Confucianisme, nous croyions que
cette doctrine était la meilleure de toutes, que si sa mise en application
n'était pas parfois parfaite, c'était la faute à nous qui ne l'avions pas
étudiée à fond, et non pas sa faute à elle. Mais le cours de notre Histoire
a évolué, la culture occidentale a déferlé chez nous, notre conduite,
notre action, tout a été modifié par des influences nouvelles. A
l'étranger: puissance et sagesse; chez nous: ignorance et impuissance.
Sur le plan matériel surtout, notre infériorité par rapport à l'étranger est
immense. Devant cet état de choses, sans songer à étudier d'où est venue
notre infériorité, nous nous sommes hâtés de brûler ce que nous avions
adoré, et d'imiter en toutes choses l'étranger.

Dương Đình Khuê


Anthologie.47
L'esprit d'imitation est naturel chez l'homme, en quelque pays que ce
soit. Mais combien serait-il préférable de n'imiter que ce qui peut servir
à améliorer ce que nous avions déjà de bon ! Malheureusement nous
avons laissé se corrompre notre ancienne culture ; en cherchant à imiter
servilement l'étranger, cette imitation ne peut que nous rendre pires.
Pourquoi ? Parce que nous n'avons pu imiter que l'apparence
extérieure, tandis que l'esprit qui se cache derrière ne pourrait être
assimilé qu'après de longues années. Il en résulte que nos imitations
n'ont eu d'autre effet que de semer le désordre dans notre mentalité,
dans notre pensée et dans nos moeurs. Certains croient faussement que
l'imitation d'autrui est utile au progrès de notre race. Ils ne se doutent
pas qu'une imitation hâtive, irréfléchie, n'est qu'un ferment de
destruction pour notre société. C'est là l'erreur de la plupart de ceux qui
se sont instruits à la nouvelle école. Et cette erreur ne fera que grandir
de jour en jour, au lieu de s'atténuer avec le temps.

Nhà Tây Sơn có phải là Ngụy triều không ?


La dynastie des Tây Sơn est-elle une dynastie illégitime ?

En Chine comme dans notre pays, les historiens ont l'habitude de


faire une distinction entre les dynasties légitimes et illégitimes. Sont
considérées comme légitimes celles qui ont conquis le trône en délivrant
le pays de la domination étrangère, celles qui ont succédé loyalement à
d'autres avec le plein assentiment du peuple, ou enfin celles qui ont pu
mater les troubles intérieurs et ramener la paix au centre même de
l'empire. Par contre, les sujets qui ont usurpé le trône de leurs
souverains, ceux qui se sont proclamés souverains dans une région
montagneuse ou à la frontière, et enfin les étrangers qui sont venus
conquérir notre pays par la force, tous ceux là n'ont fondé que des
dynasties illégitimes.
Prenons donc ces critères et voyons si la dynastie des Nguyễn Tây
Sơn est légitime ou illégitime, à l'effet de donner aux jugements de
l'Histoire l'équité qui leur convient, et de rendre justice aux héros du
passé.
Notre pays, soumis au régime monarchique, a toujours pris en
première considération les devoirs du sujet envers le prince. Mais

Dương Đình Khuê


Anthologie.48
depuis la restauration des Lê, les Nguyễn se sont déclarés indépendants
au Sud, tandis qu'au Nord les Trịnh se sont proclamés Princes,
nominalement sujets des empereurs Lê, mais détenant en fait tout le
pouvoir réel. Nous avions alors un empereur qui n'était pas empereur et
des sujets qui n'étaient pas plus sujets : c'était une période de troubles.
Puis, au Sud, le ministre Trương Phúc Loan exerça une dictature
malfaisante ; au Nord, les soldats indisciplinés se révoltèrent, massa-
crant des mandarins, réduisant empereur, prince et la Cour à l'impuis-
sance : c'était encore une période de grands troubles.
Ce fut à ce moment que Nguyễn Nhạc et ses frères, qui n'étaient que
des roturiers vêtus d'étoffe grossière, levèrent l'étendard de l'insur-
rection au hameau des Tây Sơn contre les seigneurs Nguyễn, et
établirent leur première base à Quy Nhơn. S'ils étaient des ennemis pour
les Nguyễn, pour le Vietnam ils n'étaient que des héros qui à la faveur
des troubles ont conquis de haute lutte leur place dans l'Histoire.
Mieux encore, Nguyễn Huệ aidé son frère à guerroyer au Gia Định
jusqu'à victoire complète, a détruit 20.000 Siamois féroces comme des
tigres et des panthères, dont quelques centaines seulement réussirent à
s'enfuir honteusement à leur pays. Puis il s'est avancé vers le Nord, a
détruit le shogunat des Trịnh et rétabli l'empereur Lê dans son autorité,
rendant ainsi aux rapports entre souverain et sujets leur signification
réelle. Sa puissance était mise au service du Droit.
Mais la faiblesse de caractère de l'empereur Lê et l'incapacité de
ses ministres ont permis à Trịnh Bồng et Nguyễn Hữu Chỉnh d'exercer à
tour de rôle leur politique dictatoriale et désordonnée. Malgré cela,
quand Nguyễn Huệ eut mis à mort Vũ Văn Nhậm, il eut encore la bonté
de ne pas supprimer les Lê et de faire nommer un régent pour continuer
l'exercice de la dynastie déchue ; personne n'aurait pu lui reprocher de
manquer de bienveillance envers les Lê.
Plus tard, l'empereur Chiêu Thống et sa mère sont allés en Chine
solliciter du secours. Profitant de cette occasion, l'empereur des T'sing,
sous prétexte de venir protéger son vassal, voulut s'emparer du Vietnam.
Il envoya une forte armée occuper la capitale Thăng Long. D'après les
secrètes instructions de l'empereur des T'sing, notre pays, quoique
nominalement encore autonome, était déjà en fait une colonie chinoise.
Le pays ayant été perdu, il s'agissait de le reprendre à
l'envahisseur. Ce fut alors que Nguyễn Huệ se proclama empereur et
Dương Đình Khuê
Anthologie.49
lança un appel au peuple. Puis, fort de son bon droit, dans une seule
bataille, il détruisit complètement l'armée chinoise forte de 200.000
hommes. Le général chinois Tôn Sĩ Nghị fut obligé de s'enfuir précipi-
tement, sans même avoir le temps d'emporter ses sceaux et ses dossiers.
La cour chinoise fut pouvantée, ainsi que ses officiers et soldats. Je ne
pense pas que notre pays ait jamais connu un exploit guerrier aussi
grandiose.
Chasser les Chinois et leur reprendre le pays pour monter sur le
trône, qu'y a-t-il là de répréhensible ? N'est-ce pas mieux que les Lý et
les Trần qui ont pris le trône des mains d'un enfant-roi et d'une reine
impubère ? Au nom de quel droit pourrait-on donc considérer les Tây
Sơn comme des usurpateurs ? L'empereur de Chine a d'aileurs reconnu
Nguyễn Huệ comme roi de l'Annam suivant les rites des anciennes
dynasties. Nous pouvons donc affirmer que les Nguyễn Tây Sơn ont
fondé leur dysnastie aussi légitimement que les Đinh et les Lê.
Il est vrai que les Nguyễn Tây Sơn allaient bientôt sombrer dans des
désordres intérieurs dont notre empereur Thế Tổ Cao Hoàng (Gia Long)
sut profiter pour rentrer en possession de l'héritage de ses ancêtres et
unifier notre pays du Nord au Sud. Mais la grandeur et la décadence des
empires sont entre les mains de la Providence, et quand deux héros
poursuivent simultanément un chrevreuil1, il est inévitable qu'ils se
regardent mutuellement en ennemis. Ainsi donc, si nous nous plaçons
sur le terrain du loyalisme que nous devons à la famille régnante, nous
sommes autorisés à appeler les Nguyễn Tây Sơn des usurpateurs. Mais
si nous voulons juger les choses avec équité, nous devons reconnaître
que l'empereur Quang Trung Nguyễn Huệ fut un souverain égal à Đinh
Tiên Hoàng et Lê Thái Tổ, et que la dynastie de Nguyễn Tây Sơn fut
aussi légitime que celles des Đinh et des Lê.

1
Citation: Thiên hạ thất lộc, quần hùng trục chi (Le monde ayant égaré un
chevreuil, tous les héros courent après). L’empire en temps de troubles est
représenté par un chevreuil sans maître, et tous les héros cherchent à se
l’approprier avec des droits égaux. L’heureux gagnant ne saurait accuser ses
malheureux concurrents de piraterie.
Dương Đình Khuê
Anthologie.50

PHAN KHÔI
(1887 - 1959)

C'était une figure curieuse que Phan Khôi dit Chương Dân. Petit-fils
par sa mère de Hoàng Diệu, l'héroïque gouverneur de Hanoi qui s'était
suicidé après la perte de cette ville, fils de préfet, père de leaders
communistes, et lui-même participant activement à la lutte pour
l'indépendance jusqu'aux accords de Genève, il fut finalement considéré
comme réactionnaire par le gouvernement de Hanoi et mourut misé-
rablement, honni et abandonné par ses anciens camarades de la
Résistance.

Il a été bachelier aux concours littéraires en 1905, mais ne tarda pas


à abandonner les caractères chinois pour s'initier à la culture occidentale.
Il en était tellement féru qu'il invoquait à tout bout de champ la Logique
dans ses discussions littéraires. Car il était un polémiste féroce et
engageait des batailles de presse qui passionnaient tout le pays, avec
Trần Trọng Kim, avec Phạm Quỳnh, avec Lê Dư, etc. Nous citerons ci-
dessous une page où il critiqua ce dernier d'avoir mal intitulé son livre
"Nữ lưu văn học sử " (Histoire de la littérature féminine) :

. . . Đại để, phàm làm sách, thuật ra một cái hiện trạng gì từ xưa đến
nay, hoặc về một thời kỳ nào, mà có nói rõ cái hiện trạng ấy thay đổi ra
sao, cho đến cái nhân và cái quả của nó ra sao, thì mới gọi là sử được.
Văn học sử của một nước nào, tức là những sự sáng tạo, biến thiên, ảnh
hưởng, tóm lại là sự quan hệ về nhân quả của văn học nước ấy. Bởi vậy,
một quyển văn học sử đầu đuôi phải tiếp tục nhau, mà không được rời
rạc ra từng bài ; vả lại, văn học sử nước nào, thì phải suy tìm đến cái
ảnh hưởng về sự sanh hoạt của xã hội nước ấy, hoặc nhiều hoặc ít, chứ
không thể bỏ qua. Bằng chẳng vậy, gọi gì thì gọi chớ không gọi là văn
học sử được.
Sở dĩ tôi nói đến chỗ này là vì thấy ông Lê đã xuất bản một cuốn
sách kêu bằng "Nữ lưu văn học sử" mà không đúng với khuôn phép văn
học sử như tôi đã nói trên này. Trong sách ấy ông Lê chép sự tích của

Dương Đình Khuê


Anthologie.51
những người đàn bà có văn học ở nước ta hồi xưa, dưới mỗi cái sự tích,
phụ theo ít nhiều bài trứ thuật của người ấy ; cả cuốn sách, đầu đuôi
không tiếp tục nhau, không cứ đó mà tìm ra nhân quả được. Theo tôi,
cuốn sách đó chỉ kêu được "Việt Nam nữ văn học liệt truyện " là cùng .
..
( trích Phụ nữ tân văn, số 94, Aout 1931)

. . . En principe, un livre ne peut être considéré comme un livre


d'histoire que s'il relate un phénomène qui s'est passé depuis longtemps
jusqu'à nos jours, ou à telle période bien déterminé, en ayant soin
d'exposer clairement son évolution, ses causes et ses conséquences.
L'Histoire de la littérature d'un pays doit donc en étudier les créations,
les transformations et les influences, en un mot les rapports entre les
causes et les effets de cette littérature. C'est pourquoi une Histoire de la
littérature doit être solidement construite depuis la première page
jusqu'à la dernière, et ne pas se contenter de réunir des articles épars
sans aucun lien entre eux. D'ailleurs, elle doit rechercher l'influence de
la littérature sur l'activité sociale, influence qui peut être considérable
ou minime, mais qui ne doit pas être négligée. Autrement, qu'on lui
donne tel nom qu'on voudra, ce ne serait pas une Histoire de la
littérature.
Si je dis cela, c'est parce que M. Lê vient de publier un livre intitulé
"Histoire de la littérature féminine" qui ne me parait pas répondre aux
normes que je viens d'exposer plus haut. Dans l'ouvrage de M.Lê, en
dehors de la biographie des femmes lettrées de notre pays nous trouvons
seulement des extraits de leurs œuvres. Et les chapitres n'ayant aucun
lien entre eux, on ne saurait en dégager ni les causes ni les effets de la
littérature féminine. D'après moi, cet ouvrage pourrait tout au plus être
intitulé "Biographie des femmes lettrées du Vietnam".

L'on pense bien que devant cette argumentation impeccable, le


pacifique lettré que fut M. Lê Dư ne put que s'incliner, tout en déplorant
intérieusement la malice du transfuge Phan Khôi, disciple de Confucius
passé du côté des logiciens cartésiens. Il n'en était pas la seule victime
d'ailleurs, et des Maîtres éminents pour qui la logique cartésienne n'avait
pas de secret, comme Phạm Quỳnh et Trần Trọng Kim, ont du maintes
fois baisser leur lance devant ce redoutable jouteur. Retenons bien ce
Dương Đình Khuê
Anthologie.52
trait de caractère de Phan Khôi. Non point méchant mais sincère jusqu'à
la brutalité comme Alceste l'homme aux rubans verts, il ne supportait
aucun accommodement ni avec l'illogisme ni plus tard avec la politique.
Nous reverrons dans la 4è partie de cet ouvrage un Phan Khôi
vieillissant, mais toujours superbe, se cabra contre les directives
abusives du Parti aux écrivains.

En attendant, goûtons le talent de Phan Khôi critique littéraire. Il a


composé un Chương Dân thi thoại (Anecdotes sur les œuvres poétiques
par Chương Dân) où il faisait le commentaire de quelques poèmes avec
une maîtrise vraiment stupéfiante. Nous en donnons ci-dessous un
échantillon :

. . . Đồng thời với ông Tú Xương có một bà quan góa chồng hay đi chùa
và phải lòng một chú tiểu ở chùa Phù Luông. Con trai bà là cậu ấm kia
có tật kiêu căng, mỗi khi đi ra đường thường có điếu tráp đi theo, làm ra
mặt công tử. Ông bèn làm một bài thơ chế cậu ấm, người ta chỉ đọc cho
hai câu cuối cùng rằng :
Thôi đừng điếu tráp ngông ngênh nữa
Thằng tiểu Phù Luông nó chửi mày.
Những người bạo gan dám chữa thơ ông Tú Xương chắc cho chữ
"chửi trong câu trên này là tục. Song ông thì ông cho là đã nhã lắm.
Ông đã dấu cái tục đi mà tôi còn bới ra thì tôi là đồ tục quá. Nhưng nếu
không thế lại sợ những kẻ kia không hiểu. Mô Phật !

. . . Du temps de Tú Xương (Voir notre précédent ouvrage : Les Chefs


d'œuvre de la littérature viêtnamienne, p. 383) vivait une veuve de
mandarin ; elle fréquentait les pagodes et s'amourachait d'un jeune
bonze de la pagode Phù Luông. Or elle avait un fils très orgueilleux.
Chaque fois qu'il allait se promener, il se faisait accompagner de valets
portant sa pipe à eau et son coffret (contenant des chiques de bétel )
pour bien montrer qu'il était fils de mandarin. Pour railler ce vaniteux,
Tú Xương composa un poème dont voici les deux derniers vers :
Ne te pavane plus superbement avec ta pipe et ton coffret,
Car le bonze de Phù Luông, il t'insulte.
Dương Đình Khuê
Anthologie.53
Certaines gens ont eu l'audace de changer le mot "insulte", le trouvant
trop grossier. Ce n'était pas l'avis de Tú Xương qui le trouvant déjà trop
poli (en remplacement d'un autre mot qu'il avait primitivement
employé). Ce mot grossier qu'il a dû cacher, je serais moi-même trop
grossier en le révélant. Mais si je ne le révélais pas on ne comprendrait
pas.1 Que Bouddha me pardonne !

Enfin, comme tout lettré qui se respectait, Phan Khôi faisait des vers.
Avec son esprit positif de logicien, il en faisait peu, mais le peu qu'il
faisait était réellement admirable. Nous n'en citerons comme preuve que
le poème suivant sur Lê Chất. On sait que ce grand mandarin, d'abord
patisan des Tây Sơn, finit par se rallier à Gia Long. Après de nombreux
exploits guerriers, il fut élevé au rang de duc, nommé Maréchal du
groupe d’armées de l’arrière. Puis gouverneur des provinces du Nord. Il
mourut en 1826, entouré de la révération universelle. Mais lors-
qu’éclatèrent des révoltes du Nord, l’empereur de Minh Mạng en prit
prétexte pour l’accuser d’avoir de son vivant favoriser de l’éclosion de
ces révoltes. C’est que Lê Chất, par sa libre façon de parler et de façon
de donner de conseils, avait souvent offensé Minh Mạng sans que celui-
ci osât le châtier. Et le fidèle serviteur de la nouvelle dynastie, l’un de
ses principaux artisans, fut condamné à titre postume à être dépouillé de
tous ses grades, son tombeau étant rasé.

Viếng mộ Lê Chất.

Bình Tây trấn Bắc sử nghìn thu


Ấy cỏ mờ rêu đất một u !
Ấy dũng ấy trung là thế thế !
Mà ân mà nghĩa ở mô mô ?
Chim gào hờn sót xuân ầm ỹ ,
Hùm thét oai lưa gió vụt vù .
Cái chuyện anh hùng ai giở đến ,
Hồ Tây còn vẳng tiếng chuông bu .

1
Voici ce vers, dans sa rédaction primitive: Thằng tiểu Phù Luông đ. . mẹ mày
(Car le bonze de Phù Luông, il enfile ta mère)
Dương Đình Khuê
Anthologie.54
En visitant la tombe de Lê Chất.

L'Histoire relatera encore dans mille ans ses exploits contre les
Tây Sơn et ses mérites quand il était gouverneur du Nord
Mais de sa dépouille il ne reste qu'un tertre de terre recouvert
de mousse !
Si tant de vaillance et de fidélité n'aboutissent qu'à cela,
Où sont donc la gratitude et la justice ?
Les oiseaux gémissent de ressentiment en ce printemps éclatant,
Et les tigres rugissent dans le vent qui siffle comme pour rappeler sa
puissance évanouie.
Qui donc pense encore à ce héros ?
Sur le lac de l'Ouest seul vibre toujours le son des cloches !

Une sensibilité frémissante perce sous ce poème d'un écrivain


d'ordinaire plus chaud de la tête que de coeur. Et l'on comprend que
malgré sa tapageuse "occidentalisation", Phan Khôi est resté un fidèle
disciple de Confucius, la rectitude du raisonnement n'étant chez lui qu'un
aspect de la droiture du coeur.

Mais, très curieusement, ce fut pourtant un court poème que Phan


Khôi composa probablement pour s'amuser ou plutôt pour épouvanter
les "philistins" qui fit sa réputation de poète. C'est le Tình già (Vieil
amour) paru pour la première fois dans le Phụ Nữ tân văn (Journal des
Dames) le 10 Mars 1932. Remarquons qu'à cette date la poésie classique
jouissait encore d'un prestige indiscuté. Et ce fut Phan Khôi, un lettré de
la veille génération, qui lui porta les premiers coups ! Voici ce poème,
d'une facture résolument révolutionnaire aussi bien que les idées, qui fit
couler tant d'encre à l'époque :

Tình Già.

Hai mươi bốn năm xưa


Một đêm vừa gió lại vừa mưa ,
Dưới ngọn đèn mờ ,
Dương Đình Khuê
Anthologie.55
Trong gian nhà nhỏ ,
Hai cái đầu xanh kề nhau than thở :
- Ôi , đôi ta ! Tình thương nhau thì vẫn nặng ,
Mà lấy nhau hẳn là không đặng !
Để đến nỗi tình trước, phụ sau ,
Chi cho bằng sớm liệu mà buông nhau ?

- Hay ! Nói mới bạc làm sao chớ ?


Buông nhau làm sao cho nỡ ?
Thương được chừng nào hay chừng nấy
Chẳng qua ông Trời bắt đôi ta phải vậy .
Ta là nhân ngãi , đâu phải vợ chồng
Mà tính chuyện thủy chung ?

Hai mươi bốn năm sau


Tình cờ đất khách gặp nhau ,
Đôi cái đầu đều bạc .
Nếu chẳng quen lung , đố có nhìn ra được ?
Ôn chuyện cũ mà thôi . Liếc đưa nhau đi rồi ,
Con mắt còn có đuôi . . .

Vieil amour

Vingt quatre ans auparavant,


Par une nuit à la fois venteuse et pluvieuse,
Sous la lumière blafarde d'une lampe,
Dans une petite chambre,
Dương Đình Khuê
Anthologie.56
Deux têtes aux cheveux noirs, rapprochées l'une de
l'autre, gémirent :
- Hélas ! Notre amour mutuel est bien profond,
Mais nous ne pouvons nous épouser.
Pour éviter qu'à l'amour succède l'abandon,
Ne ferions-nous pas mieux de nous séparer dès
maintenant ?

- Vraiment ! Combien cruelles sont ces paroles !


Comment pourrions-nous avoir le coeur de nous
quitter délibérément.
Aimons-nous toujours, tant que cela nous est permis ;
Libre au Ciel de disposer plus tard de notre sort
autrement !
Nous sommes des amants, et non des époux.
A quoi bon nous inquiéter de ce que deviendra notre
union ?

Vingt quatre ans plutard,


Ils se rencontrent par hasard sur une terre étrangère,
Leurs têtes déjà toutes blanches.
S'ils ne se sont pas connus intimement, il leur serait
impossible de se reconnaître.
Ils se bornent à évoquer des souvenirs du passé.
Puis ils se regardent en se disant adieu,
Sans que leurs yeux puissent se détacher les uns des
autres . . . .

Dương Đình Khuê


Anthologie.57

NGUYỄN KHẮC HIẾU


Pseudonyme : Tản Đà
(1889 - 1939)

Après l'immortel Nguyễn Du, c'est peut-être notre plus grand poète
national. Mais quoique disciple de Confucius comme son illustre
devancier, Tản Đà en diffère profondément par son romantisme
moderne, son épicurisme matérialiste, et disons aussi sa fatuité ingénue
et incommensurable. Ce que nous trouvons le plus fréquemment dans
ses écrits, ce n'est pas la glorification de la fidélité, de l'amitié, du
patriotisme, dont il a parlé mais très superficiellement, sans émotion
intense. Par contre, il aimait à parler de mangeaille, de parties de plaisir,
des belles inconnues dont il rêvait, et surtout de lui, de son Moi
encombrant, de ses déboires sentimentaux et professionnels, de son
pessimisme, de son génie littéraire, etc. Malgré son égocentrisme et ses
fanfaronnades, on ne peut s'empêcher pourtant de le lire avec sympathie
car son ingénuité est telle qu'elle en devient désarmante. Et surtout ses
vers sont tellement harmonieux qu'on pourrait presque dire qu'il est la
Poésie incarnée. Par contre, sa prose est franchement détestable ; elle
est lourde, prétentieuse, et pour tout dire insupportable.

Son œuvre littéraire est immense, comprenant :

Des romans :
Thề non nước (Le serment des monts et des eaux)
Trần ai tri kỷ (Amis dans l'infortune)
Giấc mộng con (Le petit rêve)

De très nombreux poèmes réunis en trois recueils :


Tản Đà vận văn (Poèmes de Tản Đà)
Tản Đà tùng văn (Revue littéraire de Tản Đà)
Tản Đà xuân sắc (Beauté printanière de Tản Đà)

Des pièces de théâtre :


Dương Đình Khuê
Anthologie.58
Tây Thi (Histoire de Tây Thi)
Lưu Nguyễn nhập thiên thai (Lưu et Nguyễn pénétrant dans
le séjour des Immortels)

Des traductions du :
Kinh Thi (Le livre de la Poésie)
Đại Học (La grande Etude)
Đường thi (Poèmes de la dynastie des T'ang)

Diverses autres œuvres :


Lên sáu (Conseils aux écoliers de six ans)
Lên tám (Conseils aux écoliers de huit ans)
Đài gương (Le miroir, ou Femmes exemplaires)
Đàn bà Tầu (Femmes chinoises)
Quốc sử huấn mông ( L'Histoire nationale enseigné
aux enfants)
Khối tình con (Un petit bloc d'amour)

On pourrait penser que cette œuvre considérable occupait toute la vie


de notre grand poète qui mourut assez jeune. Ce serait mal le connaître.
Outre une maison d'éditions, le Tản Đà thư cục, qu'il fonda pour éditer
ses propres œuvres, il fut engagé comme rédacteur en chef de la revue
Hữu Thanh (la voix amie), qu'il quitta bientôt pour fonder en 1926 la
Revue Annamite (An Nam tạp chí) dont il était cumulativement le
propriétaire, le rédacteur en chef et quasiment l'unique rédacteur.
Illusion ! Au bout de six mois, cette revue péréclita et dut suspendre ses
publications, qu'elle reprendrait et suspendrait plusieurs fois encore !
Pourquoi Tản Đà a-t-il si pitieusement échoué dans sa carrière journa-
listique ? Parce qu'il était un poète qui écrivait suivant son inspiration, et
non un journaliste ayant à fournir régulièrement sa copie. Quand il
collaborait au Đông Pháp thời báo, le planton de ce journal devait le
relancer trois à quatre fois pour obtenir son papier. Il a dit lui-même un
jour : "Ecrire un poème, ce n'est pas la même chose qu'abatre du bois.
On ne l'obtient pas sur commande ".

Quoi qu'il en fut, malgré une activité débordante, Tản Đà n'arrivait


pas toujours à gagner son bol de riz et sa bouteille d'alcool quotidiens.
Dương Đình Khuê
Anthologie.59
Vers la fin de sa vie, il ouvrit même un Cours de littérature par
correspondance auquel personne ne s'inscrivit sauf quelques amis
charitables qui voulaient l'aider discrètement, et une boutique de devin-
astrologue avec l'alléchante promesse que les horoscopes seraient
rédigés en vers !

Nous allons citer quatre poèmes du mont Tản et du fleuve Đà (le nom
de Ba Vì et la Rivière Noire)

Nhớ Mộng.

Giấc mộng mười năm đã tỉnh rồi ,


Tỉnh rồi lại muốn mộng mà chơi .
Nghĩ đời lắm nỗi không bằng mộng ,
Những lúc canh gà ba cốc rượu ,
Vài khi cánh điệp bốn phương trời .
Tìm đâu cho thấy người trong mộng ?
Mộng cũ mê đường biết hỏi ai ?

Regret d'un rêve fait.

De mon rêve de dix ans 1 je me suis réveillé,


Mais à peine réveillé je voudrais retomber en rêve.
Je pense que souvent la vie ne vaut pas le rêve,
Et plus je regrette le rêve, plus je suis dégouté de la vie.
Parfois je bois trois verres d'alcool à l'heure où le coq marque
les veilles,
Ou mélange aux quatre coins du ciel sur les ailes du papillon 2
Mais où faut-il que j'aille pour retrouver la bien-aimée
de mon rêve ?
Rêve dont j'ai oublié le chemin ; qui pourrait me l'indiquer ?

1
Les aventures dans “Le petit rêve” ont duré dix ans.
2
Trang Tử, disciple de Lao-tse, aurait dit: “Suis-je un homme croyant dans ses
rêves être un papillon? Ou serais-je un papillon croyant dans ses rêves être un
homme?”
Dương Đình Khuê
Anthologie.60
Il est naturel que les poètes, durement éprouvés par la vie réelle, aiment
à se réfugier dans le rêve. Cette tendance est particuliè-rement ardente
jusqu'à devenir pathologique chez Tản Đà. Il a imaginé dans son roman
Giấc mộng con (Le petit rêve), lui qui n'était jamais sorti hors de son
pays, avoir fait le tour du monde ; lui qui n'avait connu aucune tendresse
féminie dans sa vie (car sa respectable femme ne comptait pas), avoir
filé le parfait amour avec une poétesse ; lui qui menait une vie
bourgeoisement placide, avoir couru les plus exaltantes et terrifiantes
aventures. C'est du refoulement freudien, probablement. Et c'est ce
refoulement qui nous aurait donné un grand poète, car un Tản Đà riche,
grand mandarin, serait surement un poète insipide.

Gió Thu

Trận gió thu phong rụng lá vàng ,


Lá rơi hàng xóm , lá bay sang .
Vàng bay mấy lá năm già nửa ,
Hờ hững ai sui thiếp phụ chàng !
Trận gió thu phong rụng lá hồng ,
Lá bay tường bắc , lá sang đông .
Hồng bay mấy lá năm hầu hết ,
Thơ thẩn kìa ai vẫn đứng không !

Vent d'automne.

Le vent d'automne a fait tomber des feuilles jaunes


Dont les unes sont tombées chez le voisin, d'autres chez moi.
Avec ces quelques feuilles jaunes qui tombent, l'année est
plus qu'à moitié achevée.
Qui donc m'a poussée à décevoir votre amour ?
Le vent d'automne a fait tomber des feuilles rouges
Dont les unes sont tombées sur le mur du Nord,
d'autres plus à l'Est.
Avec ces quelques feuilles rouges qui tombent,
l'année est presque achevée.
Hélas, je connais quelqu'un qui est resté désespérément solitaire.

Dương Đình Khuê


Anthologie.61

Le lecteur qui sait lire le Viêtnamien remarquera l'harmonie


cadencée de ce court poème. En le lisant, on voit presque matériellement
les feuilles d'automne tourbillonner avant de tomber de ci de là. Et ce
tourbillonnement hésitant évoque dans l'esprit de l'auteur les regrets
d'une jeune fille qui, pour observer les commandements d'une morale
trop rigoriste, s'est refusée à suivre les penchants de son coeur.

Thề non nước.

Nước non nặng một lời thề ,


Nước đi đi mãi chẳng về cùng non .
Nhớ lời "nguyện nước thề non "
Nước đi chưa lại , non còn đứng không .
Non cao những ngóng cùng trông ,
Suối khô giòng lệ chờ mong tháng ngày
Sương mai một nắm hao gầy ,
Tóc mây một mái đã đầy tuyết sương .
Trời tây ngả bóng tà dương ,
Càng phơi vẻ ngọc nét vàng phôi pha .
Non cao tuổi vẫn chưa già ,
Non thời nhớ nước , nước mà quên non ?
Dù cho sông cạn đá mòn ,
Còn non còn nước hãy còn thề xưa .
Non cao đã biết hay chưa ?
Nước đi ra bể lại mưa về nguồn .
Nước non hội ngộ còn luôn ,
Bảo cho non chớ có buồn làm chi .
Nước kia dù hãy còn đi ,
Ngàn dâu xanh tốt non thì cứ vui .
Nghìn năm giao ước kết đôi ,
Non non nước nước chưa nguôi lời thề .

Le serment des monts et des eaux.

Le fleuve et la montagne se sont juré un amour solennel,

Dương Đình Khuê


Anthologie.62
Mais le fleuve s'en est allé pour toujours, laissant la montagne
à sa solitude.
En se remémorant le serment d'autrefois,
La montagne se morfond à attendre le fleuve qui n'est pas revenu.
Vainement elle attend et regarde
Le ruisseau aux larmes taries, mois après jours.
Son corps se dessèche comme le tronc d'un abricotier,
Et ses cheuveux vaporeux comme des nuages
se laissent recouvrir de neige et de brouillard.
Sous le soleil qui décline à l'occident,
Sa beauté pareille à une perle montre déjà des traits fanés.
Mais non, vous n'être pas vieille, ô montagne,
Et puisque vous pensez toujours au fleuve, comment celui-ci pourrait-il
vous oublier ?
Même si ses eaux sont taries et ses pierres usées,
Le serment qu'il vous a fait reste toujours vivace.
Le savez-vous, ô montagne ?
Le fleuve peut se perdre dans la mer, mais il retourne
en pluie vers sa source.
Les occasions de se revoir ne manqueront pas ;
Que la montagne le sache, et ne s'abime plus dans sa tristesse !
Si le fleuve s'en est allé,
Le champ de mûrier n'est-il pas là verdoyant
pour réjouir la montagne ?
Pour mille ans le serment d'union est scellé
Entre le fleuve et la montagne qui jamais ne l'oublieront.

Ce poème est extrait du roman "Thề non nước" où l'auteur relate une
aventure qu'il aurait eue avec une chanteuse. Celle-ci lui montre un
tableau portant cette inscription, mais où est seulement dessinée une
montagne. Et elle se demande si cette inscription n'est pas erronée
puisque l'une des parties contractantes, le fleuve, fait défaut. Mais
l'auteur lui fait remarquer que le fleuve absent est figuré par le champ de
mûrier qui verdoie à sa place ; le fleuve n'a donc pas manqué à sa parole.
Et le poète et la chanteuse, alternativement, composent ce poème qui,
sous une forme allégorique, traduit une conception de l'amour, dans
l'attente et la résignation. Au contraire, l'homme (le fleuve) a d'autres
Dương Đình Khuê
Anthologie.63
préoccupations dans sa vie. Ne doit-il pas se consacrer aussi à la société,
à la patrie ? Disons même : n'a-t-il pas d'autres distractions que la femme
aimée ? la posésie, la musique, par exemple. Alors que l'amour est tout
pour la femme, il n'est qu'une partie de la vie affective de l'homme.
Comme Tú Xương, comme tant d'autres Viêtnamiens de l'ancien temps,
Tản Đà ne conçevait pas l'amour exclusif du côté masculin. Et il faudra
quelques années encore pour que la génération de 1920 adopte la
conception de l'amour exclusif et égalitaire entre hommes et femmes,
sous l'influence des idées françaises.

Hầu Trời

Hôm qua chẳng biết có hay không ,


Chẳng phải hoảng hốt , không mơ màng ,
Thật hồn , thật phách , thật thân thể ,
Thật được lên tiên sướng lạ lùng .

Nguyên lúc canh ba nằm một mình ,


Vắt chân dưới bóng ngọn đèn xanh .
Nằm buồn , ngồi dậy đun nước uống ,
Uốùng xong ấm nước nằm ngâm văn .

Chơi văn ngâm chán , lại chơi trăng ,


Ra sân cùng bóng đi tung tăng .
Trên trời bỗng thấy hai cô xuống ,
Miệng cười mủm mỉm cùng nói rằng :

"Trời nghe hạ giới ai ngâm nga ,


Tiếng ngâm vang cả sông Ngân hà .

Làm Trời mất ngủ , Trời đương mắng ,


Có hay lên đọc Trời nghe qua ".

Ước mãi bây giờ mới gặp tiên !


Người tiên nghe tiếng lại như quen .
Văn chương nào có hay cho lắm ,
Trời đã sai gọi thời phải lên .
Dương Đình Khuê
Anthologie.64

Theo hai cô tiên lên đường mây ,


Vù vù không cánh mà như bay .
Cửa son đỏ chói oai rực rỡ ,
Thiên môn đế khuyết như là đây .

Vào trông thấy Trời xụp xuống lậy ,


Trời sai tiên nữ dắt lôi dậy .
Ghế bành như tuyết , vân như mây ,
Truyền cho văn sĩ ngồi chơi đây .

Tiên đồng pha nước , uống vừa xong ,


Bỗng thấy chư tiên đến thật đông .
Chung quanh bầy ghế ngồi la liệt ,
Tiên bà , tiên cô cùng tiên ông .

Chư tiên ngồi quanh đã tỉnh túc ,


Trời sai pha nước để nhấp giọng ,
Truyền cho văn sĩ đọc văn nghe .
"Dạ bẩm lậy Trời , con xin đọc".

Đọc hết văn vần sang văn xuôi ,


Hết văn thuyết lý lại văn chơi
Đương cơn đắc ý đọc đã thích ,
Trà trời nhấp giọng càng tốt hơi .

Văn dài hơi tốt ran cung mây ,


Trời nghe Trời cũng lấy làm hay .
Tâm như nở dạ , Cơ lè lưỡi ,
Hằng nga , Chức nữ chau đôi mày .

Song thành , Tiểu Ngọc lắng tai đứøng ,


Đọc xong mỗi bài cùng vỗ tay .
-"Bẩm con không dám man cửa Trời ,
Những các văn kia con in cả rồi .

Dương Đình Khuê


Anthologie.65
Hai quyển Khối tình văn thuyết lý ,
Hai Khối tình con là văn chơi .
Thần tiên , Giấc mộng văn tiểu thuyết ,
Đài gương , Lên sáu văn vị đời .

Quyển Đàn bà Tàu lối văn dịch ,


Đến quyển Lên tám nay là Mườ i.
Nhờ Trời văn con mà bán được ,
Chửa biết con in ra mấy mươi .

Văn đã giầu thay , lại lắm lối ,


Trời nghe , Trời cũng bật buồn cười .
Chư tiên ao ước tranh nhau dặn :
"Anh gánh lên đây bán chợ Trời "

Trời lại phê cho : "Văn thật tuyệt ,


Văn trần được thế chắc có ít .
Lời văn chuốt đẹp như sao băng ,
Khí văn hùng mạnh như mây chuyển .

Êm như gió thoảng , tinh như sương ,


Đầm như mưa sa , lạnh như tuyết .
Chẳng hay văn sĩ họ tên chi ?
Người ở phương nào ta chửa biết ?"

-"Dạ bẩm lậy Trời , con xin thưa :


Con tên Khắc Hiếu họ là Nguyễn ,
Quê ở Á châu về Địa cầu ,
Sông Đà núi Tản nước Nam Việt".

Nghe xong Trời ngợ một lúc lâu ,


Sai bảo Thiên tào lấy sổ xét .
Thiên tào tra sổ xét vừa xong ,
Đệ sổ lên trình Thượng Đế trông .

-" Bẩm quả có tên Nguyễn Khắc Hiếu ,


Dương Đình Khuê
Anthologie.66
Đày xuống hạ giới về tội ngông ",
Trời rằng : "Không phải là Trời đày ,
Trời định sai con một việc này :

Là việc Thiên lương của nhân loại ,


Cho con xuống thuật cùng đời hay .
- Bẩm Trời , cảnh con thực nghèo khó ,
Trần gian thước đất cũng không có .

Nhờ Trời năm xưa học ít nhiều ,


Vốn liếng còn một bụng văn đó .
Giấy người , mực người , thuê người in ,
Mướn cửa hàng người bán phường phố .

Văn chương hạ giới rẻ như bèo ,


Kiếm được đồng lãi thực là khó !
Kiếm được thì ít , tiêu thì nhiều ,
Làm mãi quanh năm chẳng đủ tiêu !

Lo ăn lo mặc suốt ngày tháng ,


Học ngày một kém , tuổi ngày cao .
Sức trong non yếu , ngoài chen rấp ,
Một cây che chống bốn năm chiều !

Trời lại sai con việc nặng quá ,


Biết làm có nổi mà dám theo ?"
Rằng : "Con không nói Trời đã biết ,
Trời dẫu ngồi cao , Trời thấu hết .

Cho con cứ về mà làm ăn ,


Lòng thông chớ ngại chi sương tuyết .
Cố xong công việc của Trời sai ,
Trời sẽ cho con về Đế khuyết ".

Vâng lời Trời dạy , lậy xin ra ,


Trời sai Khiên ngưu đóng xe tiễn .
Xe trời đã trực ngoài thiên môn ,
Dương Đình Khuê
Anthologie.67
Chư tiên theo ra cùng tiễn biệt .

Hai hàng lụy biệt giọt sương rơi ,


Trông xuống trần gian vạn dặm khơi .
Thiên tiên ở lại , trích tiên xuống ,
Theo đường không khí về trần ai .

Tiếng gà xao xác , tiếng người dậy ,


Giữa sân còn đứng riêng ngậm ngùi .
Một năm ba trăm sáu mươi đêm ,
Sao được đêm đêm lên hầu Trời !

Une audience du Souverain Céleste.

La nuit dernière, était-ce vrai, n'était-ce qu'illusion ?


Je n'étais pourtant pas halluciné ni ne rêvais,
Moi, bien en chair et en os, et en pleine possession de mes esprits
Je suis monté au séjour des Immortels, quel bonheur !

C'était à la troisième veille de la nuit, et j'étais couché, seul,


Les jambes croisées, sous la lumière bleue de la lampe.
Las de rester couché, je me suis levé pour faire bouillir de l'eau
Et, après avoir bu du thé, je me suis recouché
en déclamant des vers.

De déclamer des vers, je suis passé à contempler la lune,


Et à déambuler avec mon ombre dans la cour.
Brusquement du ciel sont descendues deux demoiselles
Qui me dirent en souriant :

"Le Souverain Céleste a entendu quelqu'un déclamer des vers


D'une voix qui résonna sur toute la Voie Lactée.
Il en a perdu le sommeil et s'en est irrité.
Si vos vers sont bons, venez donc les lui réciter ".

Dương Đình Khuê


Anthologie.68
Moi qui souhaitais tant voir les fées, voici que je les rencontre
Fées dont la voix ne m'est pas tout à fait inconnue !
Mes vers ne sont pas très, très bons,
Mais puisque le Souverain Céleste veut les entendre, allons-y !

J'ai donc suivi les deux fées sur le chemin des nuages,
En m'élevant vertigneusement sans le secours d'ailes.
Bientôt voici qu'apparut un portique étincelant de vermeil ;
C’était, à n’en pas douter, la Porte du
Palais de l’Empeureur Céleste.

J'entrai, et me prosternai devant le Souverain Suprême


Qui eut la bonté de me faire relever par des anges.
Un fauteuil blanc comme de la neige,
et marbré comme des nuages,
Fut désigné pour servir de siège au poète, quel honneur !

Un petit ange-groom me servit à boire,


et à peine eus-je savouré mon thé
Que des anges vinrent très nombreux pour me voir.
Tout autour de moi, assis en ordre dispersé sur des chaises,
Je vis des anges messieurs, dames et demoiselles.

Quand les anges se furent assis bien en silence,


Le Souverain Céleste ordonna de servir du thé au poète
qui devait assouplir sa voix,
Puis à celui-ci de commencer la lecture.
- Sire, dis-je, j'obéis aux ordres de Votre Majesté.

Et je commençai. Après la poésie, la prose,


Après les œuvres doctrinales, les œuvres légères.
Dans mon exaltation, je lisais des heures sans désemparer,
D'autant plus que le thé céleste soutenait
merveilleusement mon souffle.

Ma voix s'enflait jusqu'à résonner dans tout le palais des Nuages,

Dương Đình Khuê


Anthologie.69
Et le Souverain Céleste lui-même, attentif à m'écouter, appréciait ma
littérature.
1
Le Coeur sentait ses entrailles s'épanouir, et la Sagesse1 tirait la
langue de ravissement,
Pendant que la Reine des nuits et la Tisserande 1 fronçaient les sourcils
d'émotion contenue,

Et que les fées Song Thành et Tiểu Ngọc restaient debout immobiles,
toutes oreilles dressées.
Chacune de mes œuvres était saluée par des salves d'applaudissement
- Sire, je n'oserais mentir devant la Porte Céleste,
Le fait est que toutes mes œuvres ont été éditées.

Mes deux volumes sur "l'Amour" sont de la littérature doctrinale,


Mais mes deux aures volumes sur "le Petit bloc d'amour"
ne visent qu'à amuser.
Le "Dieu Argent" et "Le Rêve" sont des romans,
Alors que "Le Miroir" et "Six ans" sont des œuvres d'éducation.

"Les femmes chinoises" sont une traduction,


Enfin "Huit ans" constitue ma dixième œuvre.
Grâce au Ciel, si ma littérature peut se vendre facilement,
J'espère bien augmenter mon œuvre de plusieurs volumes encore".

Très riche d'idées et employant tous les genres,


Ma littérature eut l'heur de faire éclater de rire
le Souverain Céleste.
Quant aux anges, ils s'empressèrent de me recommander !
"Porter vos livres ici, sur le marché du ciel "

Le Souverain Céleste daigna même d'ajouter :


"Excellente est votre littérature.
Je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup de pareil sur Terre.
Le style en est gracieux comme une étoile filante,
Et le souffle en est puissant comme des nuages qui roulent.

1
Noms d’étoiles.
Dương Đình Khuê
Anthologie.70

Doux comme le zéphyr, pur comme la rosée !


Pénétrant comme la pluie, froid comme la neige !
Ô poète, quel est donc votre nom ?
De quel pays êtes-vous ? Curieux que je n'en sache rien !"

- Sire, permettez que je vous réponde respectueseument :


Mon nom est Nguyễn Khắc Hiếu ;
Mon village est en Asie, sur la Terre,
Près du mont Tản et sur le fleuve Đà, du pays qui s'appelle Vietnam.

A ces mots, le Souverain Céleste réfléchit un moment,


Puis ordonna à l'archiviste céleste de consulter les dossiers.
Ceux-ci examinés par l'archiviste
Furent ensuite présentés à l'Empereur Suprême.

- Sire, fut-il rapporté, il y a bien un Nguyễn Khắc Hiếu


Qui fut exilé sur Terre pour extravagance.
- Non, déclara le Souverain Céleste, je ne t'ai pas exilé, mon fils,
Mais j'ai voulu te confier la mission suivante :

Celle de réveiller dans l'humanité son innocence originelle


Que tu voudras bien faire connaître à tout le monde.
- Sire, je suis malheureusement très pauvre
Et n'ai même pas un pouce de terrain.

Grâce à la bonté de Votre Majesté, j'ai pu faire jadis


quelques études,
Et de ce capital il me reste seulement un ventre rempli de lettres.
Le papier, l'encre, l'impression, tout de mes œuvres
apppartient aux autres,
Jusqu'aux boutiques que j'ai louées pour les mettre en vente.

Sire, si vous saviez que sur Terre la littérature vaut


moins que les lentilles d'eau !
Et qu'il m'est si difficile de faire quelque bénéfice !
Dương Đình Khuê
Anthologie.71
Ce que je gagne est si peu, et si nombreuses
sont les dépenses que j'ai à faire
Que je n'arrive pas à joindre les deux bouts chaque année.

Jour après jour, mois après mois, je cours après


la nourriture et le vêtement,
Mes capacités s'amenuisent à mesure que mon âge grandit,
Mes forces déclinent devant des obstacles croissants,
Et je suis comme un arbre obligé de faire face au vent qui souffle de
quatre ou cinq directions !

Votre Majesté me confie une mission trop lourde.


Comment oserais-je l'accepter, n'étant pas
sûr de pouvoir l'accomplir ?
- Je le sais sans que tu le dises, mon fils.
Quoique placé très haut, je suis au courant de tout.

Rentre tranquillement chez toi et travaille.


Depuis quand le chêne redoute-t-il les rigueurs
de la brume et de la neige ?
Efforce-toi d'accomplir la mission que je te confie,
Et je t'autoriserai à reprendre ta place dans mon Palais Impérial.

Obéissant aux ordres du Souverain Célest, je le saluai et sortis,


Accompagné par le Bouvier 1 qui avait ordre
de me ramener à terre sur son char,
Lequel était tout attelé devant la Porte Céleste
Où les anges me reconduisirent pour me dire adieu.

De mes deux yeux, des larmes abondantes tombèrent,


pareilles à des gouttes de rosée
Comme je regardais le Monde qui était à dix mille lieues en bas.
Les anges célestes restèrent, tandis que moi, ange déchu,
Je suivis la route de l'air pour rentrer dans la Vallée des douleurs.

1
Nom d’une étoile
Dương Đình Khuê
Anthologie.72
La nuit était sereine, les étoiles se faisaient rares,
Et la lune déclinante m'éclairait pour me reconduire
au mont de l'Ouest 2
Quand celui-ci m'apparut, indiquant ma patrie terrestre,
Je regardai en haut et ne vit plus aucun Ange !

Parmi les cocoricos des coqs et les bruits


que firent les hommes en s'éveillant,
Je restai seul au milieu de la cour, étouffant ma douleur muette.
Ah ! si durant les trois cent soixante nuits
que compte chaque année,
Je pouvais chaque nuit monter au Ciel pour revivre cette audience.

Le lecteur étranger pourrait trouver de mauvais ton la fatuité


incommensurable de l'auteur qui s'est décerné dans ce poème, par la
bouche du Souverain Céleste, des éloges hyperboliques. Mais il faut
savoir que dans la tradition littéraire chinoise et viêtnamienne, le poète,
tel Li Tai Pei sous la dynastie des T'ang, était considéré comme un ange
déchu (謫 仙 trích tiên).

Notre poète Tản Đà se croyait un ange déchu, lui aussi, non pas
métaphoriquement, mais réellement. Tout autre poète se serait couvert
de ridicule en affirmant cette prétention, mais pas lui, qui menait une vie
sortant de la commune mesure. Il n'entendait rien aux nécessités
pratiques de la vie matérielle, et passait toute son existence à boire, à
composer des poèmes, et à rêver à des amours imaginaires. Il devait être
réellement un ange déchu, s'il existe des anges.

2
Le mont Tản Viên, près duquel vivait le poète, est situé à l’Ouest de Hanoi.
Dương Đình Khuê
Anthologie.73

TRẦN TUẤN KHẢI


Pseudonyme : Á Nam.

Né en 1894. Originaire de Nam Định, il a émigré au Sud après


Genève. Outre de nombreux poèmes insérés dans les revues et journaux
Đông Dương, Nam Phong, Trung Bắc, Khai Hóa, il a publié :

Des recueils de vers :


Duyên nợ phù sinh (Liens d'union et de dette entre les existences
éphémères)
Bút quan hoài (Ecrits sur mes préoccupations)
Á Nam thi văn toàn tập (Poèmes complets de Á Nam)

Diverses oeuvres :
Phép làm thơ (l'Art poétique)
Ngụ ngôn cổ Việt (Anciennes fables du Vietnam)
Xử thế châm ngôn (Maximes sur l'art de se conduire dans la vie)
Anh Khóa (L'étudiant) d'une harmonie musicale remarquable.

C'est un poète dont la muse est facile, trop facile. Quand il veut
s'y mettre pourtant, il peut s'élever à des pensées d'une haute portée
morale et philosophique. Nous citons à titre d'exemple ces deux poèmes
qui sont de véritables joyaux :

Bên sông chiều đất khách.

Bảng lảng trời hôm vắng,


Buồn trông mặt sóng khơi.
Thế tình cơn gió thoảng,
Trần mộng ngọn triều xuôi.
Mây khói mê lòng khách,
Giang hồ cám cảnh chơi.
Buồn ai qua bến đó ?
Nước cũ nhắn đôi lời . . .
(Trích : Duyên nợ phù sinh)
Dương Đình Khuê
Anthologie.74

Un soir, sur la berge d'un fleuve en terre étrangère.

Le crépuscule s'éteint languissamment dans un ciel vide,


Cependant que tristement je regarde les vagues
qui moutonnent au loin.
Les passions du monde me paraissent un léger souffle de vent,
Et ce rêve qu'est la vie s'évanouit avec la marée descendante.
Les nuages et la brume captive mon coeur
Que le spectacle des fleuves et des lacs a déjà ému.
Qui donc est sur cette voile qui se dirige vers le débarcadère ?
Qu'il vienne écouter quelques paroles de son vieux pays !

Đi thuyền bể.

Đời như nước mắt bể khơi,


Người như chiếc lá ngược xuôi giữa giòng.
Biết bao sóng gió hãi hùng,
Chân sào, tay lái, ai cùng với ta ?
Đừng theo con nhạn mới sa :
Thấy con sóng bạc tưởng là mồi ngon.
Lênh đênh bay lội chập chờn,
Biết bao hy vọng theo nguồn nước xuôi !
Kiền khôn một giấc mộng dài,
Mộng trong giấc mộng : vui cười được bao ?
Ngàn mê, bến giác, bên nào ?
Thương nhau, xin bắt lái vào cùng nhau . . . .
(Trích : Với sơn hà)

En mer.

La vie est comme une mer de larmes,


Et l'homme n'est qu'une feuille ballotée au milieu du courant
Que de vents et vagues le menaçent !
Qui voudra bien, avec moi, tenir le gouvernail ou manier la rame?

Dương Đình Khuê


Anthologie.75
N'imitez pas cette oie sauvage qui se précipite
Sur une blanche écume, en la prenant pour une bonne proie.
Elle se fatiguera à survoler les flots
Sans se douter que ses espoirs s'évanouiront avec le courant.
La vie n'est qu'un rêve prolongé,
Et nous faisons des rêves dans ce rêve ! Fugitive sera notre joie
Il nous faut choisir : ou la forêt d'illusions, ou la débarcadère
de la vérité absolue.
Si vous m'aimez, dirigeons ensemble notre barque vers la rive.

Parmis les thèmes préférés de Trần Tuấn Khải, ceux qui reviennent
le plus fréquemment sont le patriotisme et l'héroïsme. Dans une
traduction du fameux roman chinois "Thủy Hử" où est relatée la légende
des 108 pirates qui se soulevèrent contre le despotisme des Song au 12è
siècle, Á Nam se plaisait à émailler le récit de poèmes épiques qui
faisaient de ces hors-la-loi des héros immortels. Le poète ne s'arrêta pas
d'ailleurs à ces allusions transparentes. Tel Dérulède prêchant inlassa-
blement la revanche, Trần Tuấn Khải prenait prétexte du moindre
évènement historique pour réveiller le patriotisme dans le coeur de ses
compatriotes aveuglis. La censure française ne s'y trompait pas et
interdisait la plupart de ses œuvres que nous étions obligés de lire sous le
manteau. Cette page, par exemple, qui décrit la scène pathétique de
Nguyễn Trãi reconduisant à la frontière son père Nguyễn Phi Khanh
(Voir notre précédent ouvrage : Les Chefs d'œuvre de la littérature
Vietnamienne, p. 52)

Hai chữ nước nhà

Chốn ải Bắc mây sầu ảm đạm,


Cõi trời Nam gió thảm đìu hiu,
Bốn bề hổ thét chim kêu,
Đoái nom phong cảnh như khêu bất bình.
Hạt máu nóng thấm quanh hồn nước,
Chút thân tàn lần bước dậm khơi.
Dương Đình Khuê
Anthologie.76
Trông con tầm tã châu rơi :
Con ơi con nhớ lấy lời cha khuyên.
Giống Hồng Lạc hoàng thiên đã định
Mấy ngàn năm suy thịnh đổi thay,
Trời Nam riêng một cõi này,
Anh hùng, hiệp nữ xưa nay kém gì ?
Than vận nước gặp khi biến đổi
Để quân Minh thừa hội xâm lăng.
Bốn phương khói lửa bừng bừng,
Xiết bao thảm họa xương rừng máu sông !
Nơi đô thị thành tung quách vỡ,
Chốn dân gian bỏ vợ lìa con.
Làm sao xiêu tán hao mòn,
Lạ gì khác giống dễ còn thương đâu !
Thảm vong quốc kể sao xiết kể !
Trông cơ đồ nhường xé tâm can.
....................
Cha xét phận tuổi già sức yếu,
Lỡ sa cơ đành chịu bó tay.
Thân lươn bao quản vũng lầy,
Giang sơn gánh vác sau này cậy con.
Con nên nhớ tổ tông khi trước
Đã từng phen vì nước gian lao
Bắc Nam bờ cõi phân mao
Ngọn cờ độc lập máu đào còn đây.
Kìa Trưng nữ ra tay buồm lái,
Dương Đình Khuê
Anthologie.77
Phận liễu bồ xoay với cuồng phong.
Giết giặc nước, trả thù chồng,
Nghìn thu tiếng nữ anh hùng còn ghi.
Kìa Hưng Đạo gặp khi quốc biến,
Vì giống nòi quyết chiến bao phen !
Sông Bạch Đằng phá quân Nguyên,
Gươm reo chính khí nước rền dư uy.
Coi lịch sử gương kia còn tỏ
Mở dư đồ đất nọ chưa tan.
Giang sơn này vẫn giang sơn
Mà nay sẻ nghé tan đàn vì ai ?
Con nay cũng một người trong nước,
Phải nhắc câu Gia, Quốc đôi đường.
Làm trai hồ thỉ bốn phương
Sao cho khỏi thẹn với gương Lạc Hồng.
.....................
Chớ lần lữa theo loài nô lệ
Bán tổ tiên kiếm kế sinh nhai.
Đem thân đầy đọa tôi đòi
Nhục nhằn bêu diếu muôn đời hay chi ?
Sống như thế, sống đê sống mạt,
Sống làm chi thêm chật non sông ?
Thà rằng chết quách cho xong,
Cái thân cẩu trệ ai mong có mình !
Huống con cũng học hành khôn biết,
Làm giống người phải xét nông sâu.
Dương Đình Khuê
Anthologie.78
Tuồng chi gục mặt cúi đầu
Can tâm làm kiếp ngựa trâu cho đành !
Nỗi tâm sự đinh ninh nhường ấy,
Cha khuyên con có bấy nhiêu lời.
Con ơi, con phải là người,
Thì con theo lấy những lời cha khuyên.
. ....................
Cha dù đất lạ gửi xương,
Trông về cố quốc khỏi thương hồn già.
Con ơi ! Hai chữ nước nhà !

Patrie et Famille.

Sur la frontière du Nord les nuages s'amoncelaient


tristement ;
Sous le ciel du Sud le vent soufflait lugubrement.
De tous côtés les tigres rugissaient, les oiseaux piaillaient,
Et la nature entière semblait respirer l'indignation.
Son sang bouillonnant imprégné de l'âme de la patrie,
Le vieillard1 traînait ses pas sur la longue route d'exil.
Puis il regarda son fils, les yeux emplis de larmes :
"Mon fils, retiens bien mes conseils.
De notre race de phénix, l'Empereur Céleste a décidé
Que malgré les vicissitudes de grandeur et décadence
Se succédant à travers les siècles,
Elle serait Maîtresse dans cette contrée du Sud,
Car les héros et héroïnes ne lui ont jamais manqué.
Hélas ! le destin versatile a voulu que notre pays
Ait fourni aux Ming l'occasion de venir s'en emparer.
De tous côtés la fumée et le feu font rage
Pour entasser les ossements en forêts et
1
Nguyễn Phi Khanh
Dương Đình Khuê
Anthologie.79
faire couler le sang en rivières.
Dans les cités urbaines, les murailles sont détruites,
Et à la campage, les gens s'enfuient, abandonnant
femmes et enfants
Semant partout la désolation et la destruction,
Ces étrangers à notre race se montrent impitoyables.
Indicible est la douleur de perdre l'indépendance,
Et mes entrailles se déchirent en regardant la patrie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis déjà vieux, mes forces sont épuisées,
Et je dois me résigner à accepter le sort qui m'est échu,
Comme une anguille, je ne me plaindrai pas
de vivre dans une flaque de boue
Mais le soin de relever les monts et les fleuves, je te le confie.
Tu dois te rappeler que nos ancêtres
Se sont donné mille peines pour la patrie,
Pour garder intactes les frontières entre le Nord et le Sud,.
Et pour que flottat l'étendard de l'indépendance,
taché de leur sang vermeil
Regarde la reine Trưng qui, malgré sa frêle constitution de femme,
A tenu fièrement le gouvernail durant la tempête.
Pour avoir exterminé l'ennemie de la patrie et vengé son mari,
Sa gloire d'héroïne a été inscrite dans l'Histoire pour mille ans.
Regarde encore le prince Hưng Đạo qui, devant le péril national,
A farouchement combattu l'envahisseur pour sauver notre race.
Au fleuve Bạch Đằng où il a écrasé l'armée des Yuan,
Les flots gardent encore l'écho de son épée rugissant
pour la Juste Cause.
De l'Histoire le miroir est resté lumineux
Et sur la carte notre pays est resté intact.
Fleuves et monts sont toujours nos fleuves et nos monts,
Pourquoi donc notre peuple est-il désorienté
comme un troupeau de buffles sans conducteur
Tu es, mon fils, un citoyen du pays,
Et tu dois avoir en mémoire ces deux mots sacrés :
Famille et Patrie
Un homme doit porter son arc et ses flèches
Dương Đình Khuê
Anthologie.80
aux quatre coins de la terre
Pour n'avoir point à rougir d'être fils des Lạc Hồng
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne te laisse pas gagner par ces esclaves
Qui vendent leur ancêtres pour se maintenir en vie.
Quel misérable sort est le leur !
Dans dix mille ans l'oppobre les poursuivra encore.
Vivre ainsi, c'est vivre misérablement,
Et leurs vies ne font qu'encombrer indignement les monts et fleuves
Qu'ils périssent plutôt !
Personne ne veut de ces chiens et de ces pourceaux !
Tu es intruit, expérimenté, mon fils,
Et tu dois savoir apprécier le fond des choses.
N'imite donc pas ceux qui, baissant le visage et courbant la tête,
Sont satisfaits de leur condition de cheval et de buffle.
Du fond de mon coeur, solennellement,
Je n'ai que ces paroles à te confier.
Ô mon fils ! Si tu es un homme,
Tu dois suivre les conseils de ton père.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Si je dois confier mes os à une terre étrangère,
Qu'au moins en se tournant vers la vieille patrie
mes mânes n'en souffrent pas.
Ô mon fils ! retiens bien ces deux mots : Patrie et Famille.

Dương Đình Khuê


Anthologie.81

SECONDE PA R T I E
LA J E U N E GA R D E

GENERALITES.

Vers les années 30, deux évènements vont influer sur le cours de
l'histoire littéraire du Vietnam, et même de l'Histoire politique :

1) L'insurrection manquée du Việt Nam quốc dân đảng (Partie


Nationaliste du Vietnam), aboutissant le 17 Juin 1931 à la déca-pitation
à Yên Bái de treize leaders révolutionnaires, et à l'emprisonnement de
plusieurs centaines d'autres à Lao Bảo et à Poulo-Condore ;

2) La crise économique mondiale qui amena au Vietnam comme partout


ailleurs des faillites sans nombre, le chômage et la misère. Les jeunes
intellectuels surtout se virent fermer la porte des administrations
publiques, la seule carrière à laquelle les avait préparés une éducation
toute scholastique.

D'où désarroi dans les esprits : réveil de la conscience nationale


haine sourde contre le Maître étranger et contre les collaborationnistes
qui accaparaient à eux seuls richesses et honneurs tandis que la majorité
du peuple crevait de faim ou gémissait dans les plantations coloniales de
caoutchouc.

La crise passée quelques années plus tard, la France a bien cherché à


apaiser les esprits par une politique plus compréhensive de collaboration
en ouvrant largement les carrières administratives, en donnant aux indi-
gènes un semblant de représentation nationale, en développant les sports
et surtout, sous la pression du front Populaire de France, en adoucissant
le régime pénitentiaire et celui de la presse. Mais la Seconde Guerre
Mondiale allait tout remettre en question, surtout après la défaite
Dương Đình Khuê
Anthologie.82
française en Juin 1940 et l'immixtion du Japon quelques mois plus tard
dans les affaires indochinoises. Tout le monde sentait vaguement qu'on
vivait sur un volcan dont l'explosion serait inévitable d'un moment à
l'autre. Cependant que les jeunes gens cherchaient à se griser dans les
flons flons des dancings ou dans l'atmosphère viciée des fumeries
d'opium pour jouir de l'heure fugitive présent et ne pas approfondir ce
que leur réserverait l'avenir, d'autres courageusement se sont attelés à
bâtir le nouveau Vietnam dont ils sentaient la venue proche par l'action,
par la plume ou par la parole.

Tous ces remous de l'opinion viêtnamienne dans la décade 1935-


1945, nous allons les retrouver dans la littérature de l'époque. Sur ces
entrefaites, le Nam Phong, privé de son directeur Phạm Quỳnh appelé au
Gouvernement Impérial de Huế, cessa de paraître en Décembre 1934.
Cette date peut être retenue pour marquer la mort de la littérature de la
vieille génération et consacrer la naissance de la littérature nouveau dont
les principales caractéristiques furent :

1. Utilisation de la littérature comme un moyen de réformer la


société,
2. Floraison de nouveaux genres littéraires,
3. Victoire de la poésie moderne sur la classique.

1) A vrai dire, la littérature a servi de tout temps comme moyen de


propagation des idées. Mais dans l'ancien temps, sauf dans les
proclamations patriotiques et donc officielles, les lettrés écrivaient
surtout pour exprimer leurs joies et leurs tristesses, leur conception du
monde, leur comportement devant les vicissitudes de la vie. La
littérature ancienne, ai-je besoin de le répéter ? était surtout une litté-
rature lyrique et philosophique, évoluant presque exclusivement dans
l'univers moral puisque le monde extérieur était figé dans l'immobilité
plus que millénaire de l'éducation, des rites, de la structure sociale et des
institutions politiques. Nous avons vu (cf Les Chefs d'œuvre de la
littérature viêtnamienne, 3è partie, chap. VII) que l'intervention française
dans la seconde moitié du 19è siècle a fait sortir nos lettrés de leur tour
d'ivoire. Ils se sont lancés dans des polémiques politiques (Phan Văn Trị
et Tôn Thọ Tường), et ont aiguisé leur verve satirique contre une société
Dương Đình Khuê
Anthologie.83
en voie de décomposition (Trần Kế Xương). Mais ce n'était pas là du
vraiment nouveau. Sans compter la forme qui demeurait classique, les
polémiques et les satires ne traduisaient que l'indignation ou le désarroi
du lettré devant les vicissitudes de la société ; elles ne visaient aucune-
ment à la détruire ni surtout à la remplacer par une autre construite sur
de nouvelles bases.

Nos écrivains modernes - je parle de ceux de 1935-1945, - sous


l'influence des évènements que je viens d'évoquer plus haut d'une part
initiés d'autre part à la culture française dont ils découvraient avec
ivresse la richesse et la beauté, résolurent d'employer leur plume au
service du pays. Aussi verrons-nous dans leurs œuvres, à côté du thème
éternel de l'amour, des préoc-cupations patriotiques et social - réveiller
discrètement (à cause de la censure) le patriotisme assoupi dans
l'esclavage ou dans des distractions futiles, - saboter la société dans ses
fondements en encourageant les jeunes à se libérer de la tutelle familiale,
et en excitant contre les injustices sociales l'indignation du peuple, aussi
bien des gens fortunés qui éprouvaient un complexe de culpabilité
devant la misère de leurs compatiotes, que des malheureux indigents qui
se résignaient placidement à leur sort misérable sans chercher à en sortir
; - exciter la jeunesse à vivre une vie d'aventures, montrer la bassesse et
l'incurable ennui de la vie bourgeoise, etc, etc .

2) Pour arriver à ses fins, cette littérature de combat a été amenée à faire
feu de tout bois : la poésie, le reportage, l'essai, le théâtre, la nouvelle, et
surtout le roman, son arme préférée, qui comprenait aussi bien le roman
historique, le roman de moeurs et le roman à thèse. Ainsi la floraison des
genres littéraires à partir de 1930 nous apparait non seulement comme
un phénomène nouveau, mais surtout comme une conséquence inéluc-
table de l'atmosphère politique, sociale et psychologique de cette
époque.

3) Enfin, autre conséquence de la tendance combative de la littérature


moderne, celle-ci diffère profondément quant à la forme et à la
technique de la littérature traditionnelle. Elle y était obligée pour mieux
aiguiser ses armes. Elle y était aussi aidée par la culture française dans
laquelle presque tous nos jeunes écrivains de l'époque ont été formés. A
Dương Đình Khuê
Anthologie.84
l'école des Maîtres français, en effet, nos romanciers, reporters essayistes
ont appris à alléger leurs phrases, à les rendre plus alertes, plus prime-
sautières, plus vivantes. Dans tous les genres : roman, reportage, etc, les
portraits, paysages et dialogues furent composé avec une technique tout
autre que celle à laquelle nos anciens écrivains nous avaient habitués.
Mais où la révolution littéraire se fit sentir le plus vivement et le plus
magnifiquement, c'était incontestablement dans le domaine de la poésie.
Nous allons donc étudier successivement dans cette partie :

1. La poésie
2. Le roman et la nouvelle
3. Le reportage
4. L'essai
5. Le théâtre.

Dương Đình Khuê


Anthologie.85

CHAPITRE IV .
LA POÉSIE

Nous venons de dire plus haut que le fait le plus marquant de la


grande révolution littéraire des années 30 était l'avènement de la poésie
moderne (thơ mới). Par ce terme nous entendons celle qui, en s'inspirant
de la poésie française, s'est libérée des contraintes imposées par la
prosodie ancienne, et particulièrement celle édictée sous la dynastie
chinoise des T'ang en ce qui concerne le nombre des pieds de chaque
vers, la succession des tons aigus et graves, la place des rimes, le plan
général du poème, etc, etc.

Les formes les plus usitées de la poésie classique sont, nous le


répétons pour mémoire :

- le thất ngôn et le ngũ ngôn, assujettis aux règles T'ang, qui ont des vers
de 7 ou 5 pieds ;
- le lục bát et le song thất lục bát (six-huit et six-huit intercalés avec
double sept) qui sont de création viêtnamienne.

Le thơ mới a brisé ces moules. Il emploie indifféremment des vers de


7 pieds, de 8 pieds, de 10 pieds, etc. Et surtout il introduit de nouveaux
systèmes de rimes, par exemple des rimes masculines alternant avec des
rimes féminines, ou s'embrassant mutuellement. A vrai dire, dans la
poésie classique on trouve aussi certaines formes de poèmes, le cổ
phong et le từ, dont la structure s'écarte notablement des règles T'ang,
tout en respectant d'autres règles qui leur sont particulières, beaucoup
plus diversifiées mais aussi rigoureuses. Et le lecteur non avisé pourrait
aisément prendre un "từ" qui date de mille ans pour un poème moderne.
Ce n'est donc pas tant la forme qui distingue la poésie moderne de la
poésie classique, bien qu'elle ait joué le rôle fondamental dans le
révolution littéraire en délivrant le poète de la sacro-sainte vénération

Dương Đình Khuê


Anthologie.86
pour les désuètes règles trop rigides qui ne lui permettent pas de suivre
le cours tumultueux de ses pensées.

La révolution littéraire s'affirme encore et à meilleur droit par ses


thèmes nouveaux, par la tournure d'esprit de l'auteur résolument
individualiste au lieu de se cantonner dans l'impersonnalisme des
anciens lettrés. Fait symptomatique de cette victoire de l'individualisme
sur la contrainte sociale, le poète moderne ne craint pas de faire étalage
de son Moi, ce Moi que les auteurs anciens cachaient si pudiquement.
Pour désigner le première personne, la langue viêtnamienne dispose de
plusieurs vocables parmi lesquels deux sont les plus importants : Tôi et
Ta. Le premier a un sens individualiste très marqué, tandis que le second
est beacoup plus neutre, beaucoup moins individualisé. Eh bien, dans la
poésie classique, on chercherait en vain le Tôi. Madame Thanh Quan,
dont la sensibilité suraigue vibra devant le spectacle grandiose du col
Đèo Ngang (Porte d'Annam) n'a osé que s'écriér :

Dừng chân ngảnh lại : trời , non , nước ,


Một mảnh tình riêng ta với ta .

En m'arrêtant pour regarder le ciel, la montagne et la mer,


Dans cette immensité mon coeur était seul avec lui-même.

Dans la poésie moderne, au contraire, il y a une véritable orgie du Tôi :


Anh đi đường anh , tôi đường tôi
Tình nghĩa đôi ta có thế thôi. (Thế Lữ)

Vous suivrez votre chemin, et moi le mien,


Car notre amour doit s'arrêter ici.

Nếu biết rằng tôi đã có chồng ,


Trời ơi người ấy có buồn không ?
(T.T. Kh.)

S'il savait que je suis mariée,


Mon Dieu, cet homme en éprouverait-il de la peine ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.87
Quant aux origines de la poésie moderne, nous l'avons vue faire ses
premiers pas avec Nguyễn Văn Vĩnh dans sa traduction des Fables de La
Fontaine, et lancer un défi superbe avec Phan Khôi dans son poème Tình
Già (Vieil amour). Ce défi lancé en 1932 a déclanché une véritable
bataille littéraire : campagnes de presse et même conférence
contradictoires ont étés organisées à Hanoi et à Saigon pour défendre ou
ridiculiser la nouvelle mode poétique. Finalement, celle-ci a triomphé
incontestablement avec le succès frénétique qui accueillit les œuvres de
Thế Lữ, Xuân Diệu, Huy Cận, etc . Ici comme ailleurs, la roue du
progrès a tourné inexorablement. Les caractères chinois délaissés à partir
de 1915 avec la suppression des concours littéraires le nouveau mode de
vie importé des Français tant sur le plan spirituel que sur le plan
matériel, et enfin l'impuissance de la poésie classique à exprimer les
aspirations des générations montantes, tout a contribué à faire verser le
vin nouveau dans des coupes nouvelles.

A cette règle il y a eu cependant d'illustres exceptions ; ainsi Nguyễn


Giang et Quách Tấn ont voulu s'insurger contre les excès de la poésie
moderne en composant des poèmes très classiques de formes, mais très
modernes quant au fond. Nous les étudierons en premier lieu. Puis une
pléiade de poètes qu'il serait sans doute très intéressant de grouper en
écoles, mais cette tâche n'est pas aisée, d'abord parce qu'un poète peut
être tantôt romantique et tantôt réaliste ou symboliste, et surtout parce
que le recul du temps n'est pas encore suffisant pour apprécier l'œuvre
entière de ces poètes dont plusieurs sont encore en vie. Tout au plus
essaierons-nous, pour mettre de l'ordre dans les idées, de faire une
classification très provisoire et très approximative.

Nous distinguerons donc dans la poésie de la période 1932-1945


quatre grands courants :
1- Le néo-classisme
2- La tendance lyrique
3- La tendance réaliste
4- La tendance impressionniste.

Dương Đình Khuê


Anthologie.88

SECTION 1.
LE NÉO-CLASSICISME

NGUYỄN GIANG

Fils du célèbre écrivain Nguyễn Văn Vĩnh. Il a publié en 1935 un


recueil de poème intitulé Trời xanh thẳm (Le ciel intensément bleu ).

On pourrait s'étonner que ce retour de France, qui a reçu une


éducation purement occidentale, ait préféré faire de la poésie classique
plutôt que s'enrôler comme les autres jeunes gens sous la bonnière de la
poésie moderne. Le fait est que Nguyễn Giang était surtout un peintre, et
que la poésie n'était pour lui qu'un violon d'Ingres, mieux, un moyen
d'exprimer en paroles ce que son œil de peintre lui révélait des formes et
des couleurs.

Xuân

Gió xuân phơ phất thổi trong cành ,


Lớp lớp bên đường bóng lá xanh .
Cây cỏ cười tươi hoa mũm mĩm ,
Học sinh qua lại áo phong phanh .

Chim non ngoài nắng bay chi chít ,


Đàn sáo trong cây vắng khúc tình .
Bờ suối chờ ai chưa thấy lại ,
Nhìn cô áo đẹp bước đi nhanh .

Printemps

Légèrement le vent du printemps souffle à travers les branches,


Dương Đình Khuê
Anthologie.89
Et les bords de la route se couvrent déjà de feuilles vertes.
Les plantes sourient gracieusement de leurs fleurs dodues
Aux écoliers qui passent devant avec leurs robes légères.

Les jeunes oiseaux, s'envolant en bandes serrées au soleil,


Délaissent les arbres d'où ne s'élève plus
aucune musique d'amour.
Sur le bord du ruisseau en attendant
ma bien-aimé qui tarde à venir
Je regarde une jeune fille bien habillée qui s'éloigne rapidement.

Dương Đình Khuê


Anthologie.90

QUÁCH TẤN

A fait paraître deux recueils de poèmes :

Một tấm lòng (Un coeur ) en 1939


et Mùa cổ điển (Classicisme) en 1941.

Autant le style de Nguyễn Giang est simple, autant celui de Quách Tấn
est laborieusement ciselé, condensé et riche d'idées à peine effleurées.
Le poème ci-dessous en fournit un exemple :

Cảm Thu

Gày úa rừng sương đeo giọt sầu ,


Đây lòng ta đó một trời thu .
Gió vàng cợt sóng sông chau mặt ,
Mây trắng vờn cây núi bạc đàu .
Dìu dặt tiếng ve còn vẳng đãy ,
Vội vàng cánh nhạn rủ về đâu ?
Hỡi người chinh phụ nương rèm liễu ,
Sùi sụt chi thêm bận vó câu !

Impressions D'Automne.

Devant la forêt décharnée et jaunissante


que la rosée pare de larme
Mon coeur est tout un ciel d'automne.
1
Le vent jaune badine avec les vagues, le fleuve fronce son visage
Et des nuages blancs frôlent les arbres, faisant à la montagne
une chevelure argentée.

1
D’après les règles de l’astrologie sino-vietnamienne, l’Ouest correspond aux
métaux. Le vent d’automne, ou vent d’Ouest, est donc aussi appelé vent jaune ou
vent d’or (金 風 kim phong)
Dương Đình Khuê
Anthologie.91
Le doux bruissement des cigales semble retentir encore,
Mais déjà hâtivement les oies sauvages s'envolent
pour chercher refuge ailleurs.
Ô femmes de guerriers qui vous abritez derrière
vos stores de saules,
Ne sanglotez plus pour ne pas gêner les pas des cheveaux
(de vos époux)

Trơ trọi.

Sầu mong theo lệ khôn rơi lệ ,


Nhớ gửi vào thơ nghĩ tội thơ !
Mưa gió canh dài ngăn lối mộng ,
Bèo mây bến cũ quyện lòng tơ .
Hõi thăm tin tức bao giờ lại ?
Con thước qua song lại ỡm ờ !

Solitude

Ma bien-aimée me néglise ; de même font mes amis.


Autant d'attachements, et autant d'indifférences !
Je voudrais que ma tritesse s'en aille avec les larmes,
mais celle-ci se refusent à tomber,
Et confier mes amitiés à des vers, mais ne ferais-je pas
du tort à ceux-ci ?
La pluie et le vent des longues veilles barrent
le chemin à mes rêves
Cependant que les lentilles d'eau et les nuages d'un ancien débarcadère
continuent à m'enserrer le coeur 1.
Je voudrais m'enquérir quand mes amis reviendront,
Mais le geai2 qui s'envole devant ma fenêtre se moque de moi!

1
Cette phrase est trop concise pour pouvoir être comprise dans une traduction mot
à mot. Voici son sens développé:
Cependant enserrent mon cœur les fils rénus qui m‘attachent même aux personnes
que j’ai à peine rencontrées sur un vieux débarcadère, et qui ne sont pour moi que
des connaissances de hasard comme la lentille d’eau et le nuage.
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Anthologie.92

HỒ TRỌNG HIẾU
Pseudonyme : Tú Mỡ

C'est encore un poète qui refuse de suivre la mode de la poésie


moderne. Ses poèmes rappellent à s'y méprendre ceux du célèbre Tú
Xương (voir notre précedent ouvrage : Les Chefs d'œuvre de la
littérature viêtnamienne, p.383) dont il parodie le nom (Xương : os ; Mỡ
: lard, graisse). Même style très "peuple" quant à la forme, et même
ironie cinglante quant au fond.

Outre des poèmes publiés dans divers journeaux et revues, il a fait


paraître un recueil de vers intitulé Giòng nước ngược (A contre
courant). Ce titre significatif suffit à montrer que notre poète est résolu à
combattre le conformisme partout où il le trouve.

Ông Nghị đi hội đồng về.

- Ông ôi ! ông đi đâu về


Có vẻ phỡn phè , phấn chấn hỡi ông ?
- Rằng tôi đi họp hội đồng ,
Mỗi năm một bận hết lòng vì dân .
Gật gù nghe đọc diễn văn ,
Vì dân giáng sức mấy lần vỗ tay .
Trăm nghìn công việc , nặng thay !
Vì đâu nên phải đêm ngày miên man .
Bao chương dự toán luận bàn ,
Vì đâu sái cổ gật tràn bao phen .
Nhờ trời công việc đã yên ,
Vì đâu phải xuống Khâm Thiên giải sầu .
Quản gì thức mấy đêm thâu ,
Vì đâu Khai Trí mấy trầu tổ tôm ?
Mỗi năm vất vả mười hôm ,
Một bầu nhiệt huyết vẫn ôm kè kè .

2
La superstition attribue au chant du geai l’annonce d’un visiteur inattendu.
Dương Đình Khuê
Anthologie.93

Monsieur le Représentant du peuple


revient de la Chambre.
-Monsieur, d'où venez-vous donc
Pour avoir cet air satisfait et cette ardeur ?
-Ne savez-vous pas que je rentre de la Chambre
Où une fois l'an je me dévoue aux intérêts du peuple ?
J'ai incliné ma tête en cadence à écouter des discours,
Et pour le bien du peuple j'ai combien de fois
applaudi de toutes mes forces!
Cent travaux, mille affaires, quelle charge terrible !
Qui prenaient tout mon temps, jour et nuit !
Tant de chapitres du Budjet à examiner
Que mon cou souffrait de torticolis à force
d'approuver sans discussion !
Grâce au ciel, tout s'est bien passé,
Après quoi ai-je été obligé d'aller me distraire
au quartier des chanteuses.
Sans me plaindre de passer plusieurs nuits blanches de suite,
Pour qui ai-je du jouer aux cartes au cercle Khai Trí,
si ce n'était pour le peuple?
Il est vrai que je me fatigue terriblement dix jours par an,
Mais je n'en porte pas moins toujours sur moi
un sac de sang bouillonnant d'ardeur.1

Sân Quần Phụ Nữ.


Nhà trường thể dục tỉnh Hà
Có công to với đàn bà thể thao !
Năm kia cổ động , hô hào ,
Chợ phiên , diễn kịch , xôn xao mấy lần .
Lấy tiền hì hục xây sân ,
Để chị em đến đánh quần cho vui

1
Parodie de la locution populaire “Vai mang túi bạc kè kè” (Porter toujours sur ses
épaules un sac d’argent) pour désigner les avaricieux.
Dương Đình Khuê
Anthologie.94
Tập cho ngực nở vú lồi ,
Cho tay mập mạp , cho đùi nở nang .
Chị em nỡ để bẽ bàng ,
Sân vợt nhà tràng vắng bóng mỹ nhân .
Cực lòng các vị Thường Quân !
Sân quần . . . dùng để phơi . . . . quần sao đang ?

Le court de tennis des femmes.


De la ville Hà l'école de gymnastique
A fait un gros effort pour les sports féminins !
L'an passé, elle a organisé une propagande active
Avec kermesses et soirées théâtrales qui ont fait du bruit,
ô combien!
Pour avoir de quoi construire péniblement un court
Où nos sœurs pourraient s'adonner au tennis agréablement
Pour que leur poitrine se développe et leurs seins se gonflent,
Pour que leurs bras grossissent et leurs cuisses s'élargissent.
Hélas ! nos sœurs ont laissé le court se morfondre
Tout seul, sans une seule ombre du beau sexe.
Combien à plaindre sont les généreux donateurs !
Le court . . . sert de séchoir . . aux pantalons 2, est-ce possible !

2
Jeu de mots: quần signifie à la fois pantalon et balle de tennis.
Dương Đình Khuê
Anthologie.95

SECTION II
LA TENDANCE LYRIQUE.

NGUYỄN THỨ LỄ
Psedonyme : Thế Lữ

Né en 1907. Membre du groupe Tự Lực văn đoàn. A collaboré à


diverses revues : Phong Hóa, Ngày Nay, Tinh Hoa . A la fois poète et
romancier .

Poésie : Mấy vần thơ (Quelques vers)

Romans : Vàng và máu (De l'or et du sang)


Bên đường thiên lôi (Au bord de la route T.L.)
Lê Phong phóng viên (Lê Phong reporter)
Gói thuốc lá (Le parquet de cigarettes), etc .

Bien que ses romans - et des romans policiers encore ! - fussent fort
appréciés, Thế Lữ a été surtout célèbre par ses poèmes. Celui que nous
allons citer ci-dessous fut, sous sa forme anodine (rappelons nous que la
censure était très tatillonne), un véritable appel à l'aventure révolu-
tionnaire. Dans les années 40, la jeunesse viêtnamienne était partagée
entre deux tendances : Ou bien se vautrer dans les plaisirs, faute d'un
idéal à servir ; ou bien prendre le maquis où s'étaient déjà constituées
des cellules révolutionnaires prêtes à guetter le moment propice pour
déclencher un soulè-vement général.

Mais notre poète, bien que sympathisant révolutionnaire, ne s'est pas


dépouillé complètement de sa mentalité "bourgeoise". Il conservait
encore dans son coeur la petite fleur bleue que les communistes se
chargeraient de détruire sauvagement.

Dương Đình Khuê


Anthologie.96

Giây phút chạnh lòng.

“Anh đi đường anh , tôi đường tôi


Tình nghĩa đôi ta có thế thôi .
Đã quyết không mong sum họp mãi ,
Bận lòng chi nữa lúc chia phôi ?

Non nước đương chờ gót lãng du ,


Đâu đây vẳng tiếng hát chinh phu .
Lòng tôi phơi phới quên thương tiếc
Đưa tiễn anh ra chốn hải hồ .

Anh đi cảnh lạ đường xa ,


Đem chí bình sinh dãi nắng mưa .
Thân đã hiến cho đời gió bụi ,
Đâu còn lưu luyến chút duyên tơ ?

Rồi có khi nào ngắm bóng mây ,


Chiều thu đưÊa lạnh gió heo may ,
Dừïng chân trên bến sông xa vắng ,
Chạnh nhớ tình tôi trong phút giây ;

Xin anh cứ tưởng bạn anh tuy


Giam hãm thân trong cảnh nặng nề ,
Vẫn để hồn theo người lận đăn ,
Vẫn hằng trông đếm bước anh đi .”

Lãy câu khẳng khái tiễn đưa nhau ,


Em muốn cho anh chẳng thảm sầu .
Nhưng chính lòng em còn thổn thức ,
Buồn kia em giấu được ta đâu ?

Em đứng nương mình dưới gốc mai ,


Vin ngành sương đọng , lệ hoa rơi ,
Cười nâng tà áo đưa lên gió ,
Em bảo : hoa kia khóc hộ người .
Dương Đình Khuê
Anthologie.97

Rồi bỗng ngừng vui cùng lẳng lặng ,


Nhìn nhau bình thản lúc ra đi .
Nhưng trong khoảnh khắc ơ thờ ấy ,
Thấy cả muôn đời hận biệt ly .

Năm năm theo tiếng gọi lên đường ,


Tóc lộng tơi bời gió bốn phương .
Mãy lúc thẫn thờ trông trở lại ,
Để hồn mơ tới bạn quê hương .

Ta muốn lòng ta cứ lạnh lùng


Gác tình duyên cũ thẳng đường trông .
Song le hương khói yêu đương vẫn
Phảng phất còn vương vấn cạnh lòng .

Hôm may tạm nghỉ bước gian nan ,


Trong lúc gần xa pháo nổ ran ,
Rũ áo phong sương trên gác trọ ,
Lặng nhìn thiên hạ đón xuân sang .

Ta thấy xuân nồng thắm khắp nơi ,


Trên đường rộn rã tiếng đua cười ,
Động lòng nhớ bạn xuân năm ấy
Cùng ngắm xuân về trên khóm mai .

Lòng ta tha thiết đượm tình yêu ,


Như cảnh trời xuân luyến nắng chiều .
Mắt lệ đắm trông miền cách biệt ,
Phút giây chừng mỏi gối phiêu lưu .

Cát bụi tung trời . Đường vất vả


Còn dài . Nhưng hãy tạm dừng chân ,
Tưởng người trong chốn xa xăm ấy
Chẳng biết vui buồn đón gió xuân ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.98
Une minute d'émotion.

“ Vous suivrez votre chemin, et moi le mien,


Car notre amour doit prendre fin ici.
Puisque nous avons décidé de n'être réunis plus longtemps,
A quoi bon nous tourmenter au moment de nous séparer ?

Regardez : les monts et les fleuves attendent vos pas.


Partout déjà résonne le chant du guerrier
Qui fait mon coeur s'épanouir jusqu'à oublier la douleur
De vous dire adieu au moment où vous allez vous aventurer
sur les lacs et les mers.

Vous vous réjouirez des nouveaux paysages


sur votre longue odyssée
En satisfaisant votre dessein de vous exposer au soleil et à la pluie.
Et puisque vous avez promis votre vie au vent et aux poussières,
Comment pourriez-vous encore vous attacher
à notre amour ténu comme un fil

Si par hasard il vous arrive de contempler les nuages


Par un soir d'automne frissonnant des premiers froids
Sur une berge déserte où vous vous arrêtez
En pensant à mon amour l'espace d'une seconde,

Dites-vous bien que votre amie


Quoique enfermée dans une pénible existence
Laisse toujours son âme vous suivre sur votre route aventureuse,
Et compter un à un les pas que vous y ferez !”

Ainsi tu me disais adieu courageusement


Pour me faire oublier mon chagrin.
Mais toi-même tu souffrais,
Comment pouvais-tu me le cacher ?

Tu étais appuyée contre un abricotier,

Dương Đình Khuê


Anthologie.99
Courbant une branche chargée de rosée qui s'égouttait
comme les fleurs en pleurs
Tu souriais en essuyant tes larmes à un pan de ta robe que soulevait le
vent,
Et me disais : "Les fleurs pleurent pour nous ".

Et puis, nous cessâmes de sourire et de parler,


Pour nous quitter calmement.
Mais dans cet instant de fausse indifférence
Nous sentimes que serait éternelle la douleur de la séparation.

An après an j'ai suivi l'appel de l'aventure,


Et mes cheuveux se sont ébouriffés aux vents des quatres horizons.
Bien rares furent les minutes où je me retournai pensivement
Pour laisser mon âme rêver à l'amie de mon village natal.

J'ai résolu d'endurcir mon coeur


Contre mes anciennes amours pour aller toujours de l'avant.
Mais malgré moi de notre affection
Le parfum flotte toujours à mes côtés.

Aujourd'hui je m'arrête provisoirement sur la route périlleuse


Pendant que les pétards crépitent partout alentour.
Secouant mes vêtements pour en faire tomber la rosée
dans une chambre d'hôtel,
Je regarde silencieusement les gens accueillir
le retour du printemps.

Avec quelle splendeur le printemps se montre partout !


Sur les routes résonnent les rires joyeux.
Et je pense, ému, à ce printemps de l'an passé
Où ensemble nous le contemplâmes qui revint
sur le buisson d'abricotiers.

Mon coeur de nouveau déborde d'amour


Comme le ciel de printemps s'illumine au soleil couchant.
Et mes yeux inondés de larmes regardent
Dương Đình Khuê
Anthologie.100
vers le lieu de notre séparation
En cet instant où mes jambes sont fatiguées
d'avoir tant marché à l'aventure.

La poussière obscurcit le ciel. Ma route pénible


Est encore longue. Mais je m'arrête un moment
Pour penser à celle qui est loin de moi :
Est-elle triste ou joyeuse en accueillant le vent du printemps?

Dương Đình Khuê


Anthologie.101

THÁI CAN

Né en 1910. Docteur en médecine, il n'a été poète


qu'occasionnellement. La plupart de ses poèmes ont été publiés dans le
Phong Hóa, le Văn học tạp chí, etc. Celui que nous reproduisons ci-après
est un cri de pitié pour les prostituées, et fait le procès de la société qui
s'acharne sur les faibles.

Cảnh đoạn trường

Anh nhớ năm xưa trong yến diên


Họp mặt ba kỳ , trăm sinh viên ,
Rót chén rượu nồng cùng vui chơi
Trước khi chia tay người mỗi nơi .

Điểm vui yến tiệc bọn ca nhi


Ba bẩy mai kia đương vừa thì .
Hoa khôi hôm ấy là em đó ,
Liếc mắt đa tình đá cũng mê .

Hôm nay nức nở sầu ảm đạm


Kể lại đời em nghe thê thảm :
- Không quê , không quán , không mẹ cha ,
Như cánh bèo trôi không chỗ bám .

Em phải dấn thân vào hồng lâu


Lụy từ nô bộc đến công hầu .
Rồi lại giạt trôi trường khiêu vũ ,
Hết lòng chiều khách , lại chiều chủ .

Liễu bồ sức vóc được bao nhiêu ,


Dạn gió dày sương thực đến điều .
May thay em gặp khách phiêu lưu
Cảm thấy tình em thảm đạm nhiều ,
Dương Đình Khuê
Anthologie.102

Nhặt cánh hoa tàn rơi dưới đất


Chung tình trong một mối thương yêu .
Khách nhớ quê xa trở gót về ,
Đêm trường nhớ khách dạ đê mê .

Cảm thấy đời em buồn , lạnh , tẻ ,


Ngoài đường sương lạnh bước ra đi .
Ra đi gió lạnh tạt ngang mình ,
Nghĩ đến đời em , em khiếp kinh ,
Kinh khiếp vì đời như vực thẳm
Xui em trụy lạc , hỡi trời xanh !

Nếu cũng như ai có mẹ cha ,


Buồng xuân rủ gấm với phong là ,
Thời em ngày tháng cùng vui sướng
Hớn hở vui đùa với cỏ hoa .

Rồi ngày đào lý nở nhành bông ,


Em cũng như ai được tấm chồng
Quyền cả chức cao trong xã hội
Êm đềm chia ngọt sẻ bùi chung .

Than ôi ! em có được như người :


Hoa tạ lìa cành trước gió rơi
Lăn lóc cát lầm hoen cánh ngọc
Đem thân làm thú vạn muôn người .

Lững thững em đi bên vệ đường ,


Âm thầm buồn bã ; gió cùng sương
Ướt cả áo xiêm , em chẳng biết ,
Lòng em mang nặng dấu đau thương .

Chán nản quay đầu em lại nhìn


Cuộc đời quá khứ tựa đêm đen .
Dương Đình Khuê
Anthologie.103
Tương lai bước tới chân chồn mỏi ,
Một bước đau lòng , một bước thêm !

Lầu các , kìa ai vợ với chồng


Êm đềm trong giấc phụng loan chung.
Riêng em lững thững bên hè vắng ,
Khóc mãi , mắt em úa đỏ hồng .

Ôi thôi ! em quyết chí quyên sinh ,


Quyết bỏ trần gian , bỏ ái tình .
Trong một gian buồng thuê buổi tối
Đau lòng , em uống thuốc quyên sinh .

Khinh thay những gái tiếng con nhà


Vì tính buông tuồng phải trụy sa
Vào trốn bùn lầy nghề kỹ nữ .
Nhưng em nào phải muốn trăng hoa .

Trời đất này ! hãy chứng minh :


Vì chưng xã hội quá bất bình
Thân em thật đã bùn than lấm
Lòng tuyết , em còn giữ tuyết trinh .

Mang tấm lòng đau xuống suối vàng


Ai người nhân thế chạnh lòng thương ,
Ai người biết được em đau khổ ?
Đêm lạnh . . . . than ôi ! cảnh đoạn trường .

Cõi đời dần tối , gió âm thầm ,


Hình ảnh ngàn xưa cũng xóa dần ,
Sau rốt cảm nghe như mẹ ẵm
Và lời ân ái khách xa xăm .

Sáng sớm người ta vào buồng ngủ ,


Thất đảm kinh hồn người la rú .
Vội vàng đưa em đến nhà thương ,
Để em lạnh lẽo nằm trên giường .
Dương Đình Khuê
Anthologie.104

Hồi lâu thuốc thang em tỉnh dậy


Mở mắt , lạ lùng , nhìn thế gian ,
Bất giác hai hàng lệ em tràn .
Chung quanh em , những người săn sóc
Gạn ghẽ dò la hết cỗi gốc ,
Em chỉ nói rằng : "Đời em buồn ",
Rồi em nức nở lệ sầu tuôn .

-Anh cũng như em , chán cõi đời ,


Nhưng mà quả quyết sống mà chơi .
Đời càng bạc bẽo cùng mình lắm
Mình cũng yên vui , cũng nói cười !

Cười đời bạc bẽo khinh thế gian


Cho biết rằng ta chẳng phải hèn .
Ta sống vì chưng ta quả quyết
Đạp bằng muôn vạn nỗi gian nan .

Đứng dậy , em ơi ! sống cõi đời .


Đời dầu khổ nhục đến mười mươi
Em nên điểm phấn tô son lại
Ngạo với nhân gian một nụ cười .

Ngày mai ở chốn chân trời


Trong cảnh gia đình ấm áp vui ,
Một phút trầm ngâm anh sẽ khấn
Cho em trở lại được tươi cười .

Infortune

Je me rappelle que l'an passé, au cours d'un banquet,

Dương Đình Khuê


Anthologie.105
Plus de cent étudiants des trois régions 1 se réunirent,
Pour s'amuser ensemble, au milieu des libations d'alcool,
Avant de se séparer et de rentrer chacun chez soi.

Le festin fut animé par la présence de chanteuses


Dans l'éclat de leur prime jeunesse.
Reine de beauté Elle fut ce soir là ;
Un de ses regards suffit à enivrer même les coeurs de pierre.

Et aujourd'hui, d'une voix lugubre entrecoupée de larmes,


Elle me raconte son histoire lamentable :
- Sans village, sans résidence, sans parents,
J'étais comme une lentille d'eau errant
sans rien à quoi s'accrocher.

Pour vivre, j'ai du me faire chanteuse,


Soumise aux ordres des domestiques aussi bien que des seigneurs.
Et puis j'ai échoué comme taxi-girl,
Jouet entre les mains des clients et des patrons de dancings.

Frêle comme une branche de saule,


J'ai du subir les assauts du vent et de la pluie jusqu'à épuisement.
Heureusement un jour je rencontrai un client aventurier
Qui s'est apitoyé sur mon triste sort.

Ramassant une fleur fanée tombée par terre,


Il a voulu l'entourer de son affection sincère.
Mais peu après, pris de nostalgie de son village lointain,
il est rentré
Me laissant penser à lui désespérément durant les longues nuits.

Ce fut alors que, sentant ma vie triste, froide, solitaire,


Je me suis mise à errer dans le froid brouillard.

1
Tonkin, Annam et Cochinchine, mais seule Hanoi possédait une université où
devaient aller les étudiants de toute l’Indochine, ne regagnant leurs foyers que
chaque été, lors des grandes vacances.
Dương Đình Khuê
Anthologie.106
Le vent glacé de la nuit me fit frissonner
D'épouvante devant mon tragique destin,

Tragique comme un gouffre sombre


Où la prostitution m'a poussée, ô Ciel bleu !
Si j'avais comme tout le monde mère et père,
Et une chambre printanière couverte de brocart et de soie,
J'aurais pu couler des jours heureux
A m'amuser avec les fleurs et les plantes.

Et lorsque la fleur de pêcher s'épanouirait 1


J'aurais pu avoir comme les autres un époux
Haut placé dans la société,
Qui aurait partagé avec moi les douceurs de la vie.

Hélas ! différente des autres,


La fleur de ma vie a été arrachée de sa branche
au premier souffle du vent.
Et depuis, elle a roulé dans la poussière et la boue
qui salissent ses pétales précieux
Pour devenir un objet de plaisir pour des millions de gens.

Sur le bord de la route, marchant lentement,


Je ruminais ces sombres pensées ; le vent et le brouillard
Mouillaient mes vêtements sans que je m'en apercusse,
Car mon coeur était lourd jusqu'à l'angoisse.

Découragée, je fis un retour sur moi-même,


Sur mon passé sombre comme une sombre nuit,
Et sur mon avenir que je devrais gravir avec des jambes épuisées.
A chaque pas que je fis, mon coeur se serra un peu plus.

Je vis des maisons luxueuses où des couples unis


Cachaient leur bonheur dans un sommeil édénique,
Tandis que j'étais toute seule sur le trottoir désert

1
Quand j’aurai atteint l’âge de me marier.
Dương Đình Khuê
Anthologie.107
A sangloter jusqu'à ce que mes yeux devinsent rouges.

Hélas ! pourquoi souffrir encore ? Je me décidai à mourir,


A quitter le monde et l'amour.
La nuit venue, je louai une chambre d'hôtel
Où de désespoir j'absorbe une dose de poison.

Oui, bien méprisables sont les demoiselles de bonnes familles


Qui par vice sont tombées
Dans le bourbier de la prostitution.
Mais moi, l'ai-je voulu délibérément ?

A témoin je prends le Ciel et la Terre :


C'est la société avec ses injustices
Qui m'a poussée dans la boue,
Mais mon coeur de neige en conserve la blancheur virginale.

De mon coeur vermeil que j'emporte dans le Ruisseau jaune 2


Qui se soucierait pour me plaindre ?
Qui saurait même que j'étais malheureuse ?
Nuit glaciale . . . Hélas ! En cet instant d'agonie déchirante

Je sentais le monde s'évanouir graduellement dans le vent lugubre


Ainsi que les souvenirs de ma première enfance
Pour ne me laisser que la sensation d'être bercée par ma mère
Et d'entendre les paroles d'amour de mon protecteur lointain.

Le lendemain matin, on est entré dans ma chambre,


Et l'on a poussé des cris d'épouvante en me voyant évanouie.
On m'a transportée d'urgence à l'hôpital
Où je fus étendue glacée dans un lit.

Au bout d'un long moment, je me suis réveillée,


J'ai ouvert les yeux, étonnée de revoir encore ce monde,
Et mes larmes recommencèrent à innonder mon visage.

2
Le Royaume des morts.
Dương Đình Khuê
Anthologie.108

Autour de moi, des gens qui m'avaient soignée


S'empressèrent de me demander la raison de mon suicide.
Je n'ai pu que répondre : "Ma vie est triste "
Au milieu des sanglots sans fin.

-Ma sœur, j'ai comme vous horreur de la vie,


Mais je suis décidé à vivre quand même.
Plus la vie se montre cruelle
Et plus il faut en rire,
Rire de sa cruauté, et par notre mépris
Prouver que nous ne sommes pas des lâches.
Vivons, car il faut être résolu
A fouler aux pieds toutes les misères de la vie.

Debout, ma sœur ! Dans la vie,


Même si vous êtes malheureuse à l'extrême,
Vous devez vous farder et vous montrer belle
Pour narguer le monde dans un sourire triomphant.

Un jour je serais loin, tout au bout de l'horizon,


Au sein d'une famille chaleureusement heureuse,
Mais je vous promets de prier dans une minute de recueillement
Pour que vous redeveniez souriante.

Les dernières strophes laissent entendre que dans ce poème l'auteur


n'a pas voulu s'apitoyer sur le sort des seules prostituées. Il plaignait
également le sort des classes déshéritées de la société dont il prétendait
faire partie. Lui, un étudiant en médecine, un futur docteur ? Non,
certainement, si l'on s'en tient aux simples apparences. Mais qu'était un
Viêtnamien docteur, professeur, juge, sous la domination française ? Un
indigène, que le plus petit colon français pouvait impunément bafouer et
opprimer. Une sorte de prostitué aussi, si l'on peut dire, un intellectuel
qui prostituait son savoir au service de l'ennemi. C'était là le drame de
tous les régimes colonialistes, qu'il ne s'agit pas d'évoquer pour réveiller
des haines éteintes, mais qu'il est bon de se rappeler pour comprendre
notre littérature contemporaine.
Dương Đình Khuê
Anthologie.109

LÊ VĂN BÁI
Pseudonyme : J . Leiba

Né en 1912. Encore un poète pour qui la poésie n'était qu'un violon


d'Ingres car, qui l'eut cru ? ce poète si tendre, qui chantait avec
délicatesse l'amour ingénu, était dans la vie un respectable rond-de-cuir.
Il est vrai que ce métier prosaique ne devait être pour lui qu'un pis-aller,
puisqu'il s'était aventuré durant trois ans avec des bohémiens qui
vendaient des cataplasmes en pleine rue en faisant des exhibitions de
box chinoise.

Ses œuvres ont été éparpillées dans divers périodiques : Loa,Tin


Văn, Tiểu thuyết thứ bẩy, Ích hữu, etc.

Năm Qua

Em nhớ năm em mới lên mười ,


Tóc em buông xõa chấm ngang vai .
Ngây thơ nào biết em xinh đẹp ,
Cùng trẻ bên đường đánh chắt chơi .

Anh đi qua đó đứng nhìn em ,


Em vứt sành đi vội đứng lên ,
Dắt tay cười nói thi nhau chạy ,
Em vấp vào anh ngã xuống thềm .

Me em chạy lại bế em hôn ,


Êm ái đe em sẽ đánh đòn .
Em phải nhịn đau không dám khóc ,
Vì em trông thấy vẻ anh buồn .

Em nhớ năm em lên mười hai ,


Một mình em lấy trộm gương soi .
Đường ngôi đương kẻ thì anh đến ,
Anh đến bên em mỉm miệng cười .
Dương Đình Khuê
Anthologie.110

Em thẹn , quăng gương chạy xuống nhà ,


Nín hơi anh gọi cũng không thưa .
Sau mành lấp ló em nhìn trộm ,
Em đợi anh về mới dám ra .

Em nhớ năm em lên mười lăm ,


Cũng ngày đông cuối sắp sang xuân .
Mừng xuân em thấy tim hồi hộp ,
Nhìn cái xuân sang khác mỗi lần .

Ba mươi , em đứng ngắt hoa đào ,


Nghỉ học , anh về qua trước ao ,
Ngẩng mặt vừa khi anh ngó thấy ,
Ném hoa em vội chạy ngay vào .

Mồng hai , anh lễ Tết nhà em ,


Em đứøng nhìn anh , nấp bóng rèm ,
Mười sáu xuân rồi anh đã nhớn ,
Tìm em rầu rĩ vẻ anh nhìn .

Em thấy tim em đập rộn ràng ,


Muốn ra lại ngại cháy tâm can .
Me em rót nước mời anh uống ,
Anh tủi , em rầu , ai khổ hơn ?

Năm ấy xuân em có một mình ,


Ai vui em những ngẩn ngơ tình .
Này quân tam cúc năm xưa đó ,
Nào lúc vui đùa , em với anh ?

Mồng một , vui xuân hai chúng ta ,


Em mười ba tuổi , tính còn thơ ,
Em anh còn cãi nhau như trẻ ,
Em dỗi , anh nhìn , dạ ngẩn ngơ . . .

Xuân nay xuân trước cách bao rồi ?


Dương Đình Khuê
Anthologie.111
Nhớ buổi xuân nào , tiếc phút vui .
Em ước đôi ta cùng bé lại :
Vui xuân lại được đánh bài chơi !

Ngày nay nhớ lại buổi vô tình ,


Anh lặng yêu em , em nhớ anh .
Rồi nữa xuân qua , xuân lại lại ,
Biết rằng sau có vẹn ba sinh ?

Hôm qua em đến mái đông lân ,


Cô gái khâu thuê vẻ ngại ngần .
Tơ lụa bộn bề quần áo cưới ,
Vội vàng cho khách kịp ngày xuân .

Duyên mình hờ hững hộ duyên ai ,


Cô gái đông lân dáng ngậm ngùi ,
Ngán nỗi năm năm đưa chỉ thắm ,
Phòng không may áo cưới cho người !

Anh ơi ! Anh mải bước công danh ,


Để phụ cho nhau một mối tình .
Nhánh liễu vườn xuân , ai ấy chủ ?
Chờ ai biết có khỏi trao cành ?

Má đỏ , xuân em chỉ có thì ,


Xuân qua , phó nhẽ đợi anh về .
Tương tư lệ nhỏ phai mầu phấn ,
Anh hỡi , yêu nhau há đợi gì ?

Danh lợi như mây nổi giữa trời ,


Hồng nhan phải giống mãi trên đời ?
Đợi anh áo gấm xuân sau lại ,
Chỉ sợ nghiêng giành hót quả mai !

Dương Đình Khuê


Anthologie.112
Les années passées.

Je me rappelle qu'à l'âge de dix ans


J'avais les cheveux tombant épars juste au niveau des épaules.
Dans mon ingénuité je ne savais pas que j'étais jolie
Et continuais à jouer aux baguettes avec les enfants sur le trottoir.

Vous vintes à passer, et vous arrêtâtes pour me regarder.


Aussitôt je jetai mon caillou et me redressai
Pour vous défier en riant à la course de vitesse
Au cours de laquelle je me heurtai contre vous et tombai à terre.

Ma mère accourût pour me relever et m'embrasser


Tout en me menaçant doucement de me fouetter.
Mais je supportai la douleur sans oser pleurer
Car je vous vis alarmé tristement.

Je me rappelle qu'à l'âge de douze ans,


Un jour je pris furtivement un miroir pour m'y regarder.
Pendant que je tracais la raie de mes cheveux,
Vous arrivâtes auprès de moi en me souriant.

Confuse, je jetai le miroir et m'enfuis dans ma chambre


Où je me tins coïte, sans répondre à votre appel.
Derrière le store, je vous regardai furtivement
Pour n'en sortir que lorsque vous futes rentré chez vous.

Je me rappelle qu'à l'âge de quinze ans,


Un jour d'hiver, proche déjà du printemps,
D'accueillir le printemps mon coeur palpita,
Un nouveau printemps qui m'apparut différent des précédents.

Le dernier jour de l'an, je cueillais des fleurs de pêcher


Lorsque rentrant en vacances vous vintes à passer
devant notre mare.
Je surpris votre regard en levant la tête
Et m'enfuis aussitôt, en jetant les fleurs ceuillies.
Dương Đình Khuê
Anthologie.113

Le second jour, vous fites votre visite de Nouvel An chez moi.


Cachée derrière un store, je vous contemplai :
Vous étiez devenu un grand jeune homme de seize printemps,
Et vous me cherchiez du regard anxieusement.

A coups précipités mon coeur battait ;


Je voulais bien sortir mais n'osai,
de peur que mon coeur ne s'enflammât.
Ma mère vous versa du thé à boire.
Vous étiez malheureux, moi aussi ; qui des deux avait
le plus souffert.

Ce printemps là, toute seule je m'étourdissais


Avec mon amour naissant, quand les autres s'amusaient.
Les cartes à jouer des ans passés étaient toujours là,
Mais où s'étaient enfuis les moments où
nous nous amusions ensemble ?

Avec quel bonheur nous avions passé le premier jour de l'An


Quand j'avais encore l'innocence de mes treize ans.
Nous nous querellions sans cesse comme des enfants,
Je boudais, et vous me regardiez pensivement.

Mais ce bienheureux printemps était déjà loin ;


En y pensant, combien je regrettai les délicieuses minutes passées
Je souhaitai que nous puissons redevenir petits
Et rejouer aux cartes dans l'euphorie du printemps.

Aujourd'hui, en me rappelant ces temps où nous affections


l'indifférence,
Vous à m'aimer silencieusement, et moi à penser à vous en secret,
Je frémis à l'idée que les printemps se succéderaient un à un ;
Nous apporteraient-ils la réalisation de notre serment

Dương Đình Khuê


Anthologie.114
des trois existences1?

Hier, je me suis rendue à la maison voisine de l'Est


Pour regarder une jeune ouvrière coudre pensivement
des vêtements,
Des vêtements de noces, en soie magnifique,
Qu'elle devait finir à temps pour un mariage
qui serait célébré en ce printemps.

Et j'ai plaint ma voisine de l'Est


Qui, négligeant ses propres noces, travaille aux noces d'autrui.
An après an, elle tire son fil rouge
Pour coudre des robes de mariage, dans sa chambre solitaire.

Ô mon bien-aimé ! Vous poursuivez les honneurs


Sans penser à mon amour.
La branche de saule dans le jardin printanier,
qui en sera le propriétaire ?
Elle vous attend, mais quelqu'un ne viendrait-il pas
la cueillir avant vous.

Je n'ai qu'un temps pour conserver mes joues roses,


Mais les ans passent ; pourrais-je vous attendre indéfiniment ?
Je pleure en pensant à vous, mes larmes délavent mon fard.
Mon chéri, pourquoi retarder notre mariage
puisque nous nous aimons.

Les honneurs sont comme des nuages qui flottent au milieu du ciel
Et mes joues roses sont-elles destinées à se flétrir ?
Si vous attendez de revenir au village avec des habits de brocart 1
J'ai peur qu'à ce moment là je ne sois plus qu'une
cerise tombée dans un panier 2.

1
La croyance populaire est que les gens qui s’aiment ardemment se sont aimés
déjà dans une existence antérieure, et continueront à s’aimer dans leur future
existence.
1
C’est-à-dire lorsque vous serez devenu mandarin.
Dương Đình Khuê
Anthologie.115

T . T . KH .

Nous ne savons rien du poète qui se cache sous ce pseudonyme. Il


(ou elle) n'a d'ailleurs fait paraître dans les journaux qu'un petit nombre
de poèmes dont le plus célèbre est celui cité ci-dessous :

Hai sắc hoa ty - gôn

Một mùa thu trước mỗi hoàng hôn


Nhặt cánh hoa rơi chẳng thấy buồn .
Nhuộm ánh nắng tà qua mái tóc ,
Tôi chờ người đến với yêu đương .

Người ấy thường hay ngắm lạnh lùng


Giải đường xa vút bóng chiều phong ,
Và phương trời thẳm mờ sương cát ,
Tay vít giây hoa trắng cạnh lòng .

Người ấy thường hay vuốt tóc tôi ,


Thở dài trong lúc thấy tôi vui ,
Bảo rằng hoa dáng như tim vỡ ,
Anh sợ tình ta cũng vỡ thôi .

Thủa ấy nào tôi đã hiểu gì


Cánh hoa tan tác của sinh ly ,
Cho nên cười đáp mầu hoa trắng
Là chút lòng trong chẳng biến suy .

Đâu biết lần đi một lỡ làng


Dưới trời đau khổ chết yêu đương .

2
La jeune fille est comparée à une cerise encore sur sa branche. Mariée, elle
devient une cerise ceuillie déjà dans un panier.
Dương Đình Khuê
Anthologie.116
Người xa xăm quá tôi buồn lắm
Trong một ngày vui pháo nhuộm đường .

Từ đãy thu rồi thu lại thu . . .


Lòng tôi còn giá đến bao giờ ?
Chồng tôi vẫn biết tôi thương nhớ
Người ấy , cho nên vẫn hững hờ .

Tôi vẫn đi bên cạnh cuộc đời


Aí ân nhạt nhẽo của chồng tôi ,
Và từng thu chết , từng thu chết ,
Vẫn giấu trong tim một bóng người .

Buồn quá ! Hôm nay xem tiểu thuyết


Thấy ai cũng ví cánh hoa xưa
Nhưng hồng tựa trái tim tan vỡ
Và đỏ như mầu máu thắm pha .

Tôi nhớ lời người đã bảo tôi


Một mùa thu trước rất xa xôi ,
Đến nay tôi hiểu thì tôi đã
Làm lỡ tình duyên cũ mất rồi .

Tôi sợ chiều thu phớt nắng mờ


Chiều thu hoa đỏ rụng chiều thu ,
Gió về lạnh lẽo chân mây vắng
Người ấy bên sông đứng ngóng đò .

Nếu biết rằng tôi đã có chồng ,


Trời ơi ! Người ấy có buồn không ?
Có thầm nghĩ đến loài hoa vỡ
Tựa trái tim phai , tựa máu hồng ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.117
Les deux couleurs de l'antigone1
Un précédent automne, à l'heure crépusculaire,
J'aimais à ramasser les fleurs tombées, sans me sentir triste.
En teignat de lumière déclinante mes cheveux,
J'attendais cet homme qui devait venir avec son amour.

Il avait l'habitude de contempler froidement


La route qui s'allongeait sous le crépuscule
Et l'horizon lointain estompé par le brouillard
Pendant qu'il courbait une tige de fleurs blanches près de son sein.

Il aimait aussi à caresser mes cheveux


En soupirant lorsqu'il me voyait joyeuse,
Et me disait : "Ces fleurs paraissent des coeurs brisés,
Je crains que notre amour ne se brise aussi ".

Je ne ne comprenais pas alors


Des fleurs brisées le symbole de la séparation.
Et je riais en répondant : "Leur teint blanche
Représente un coeur pur qui jamais ne varie ".

Comment pouvais-je savoir qu'un faux pas


Ferait mourir l'amour sous le ciel douloureux ?
Cet homme était loin quand je m'attristai de voir
Les pétards teindre la route en rouge le jour de mes noces.

Depuis lors, automne après automne,


Mon coeur reste glacé, pour combien de temps encore ?
Mon époux qui sait que je regrette toujours
Cet homme, se montre indifférent avec moi.

Je continue à marcher en marge de la vie


D'amour languissant de mon époux.

1
Petite fleur ayant des pétales en forme de cœur, dont il existe deux variétés: la
blanche et la rose.
Dương Đình Khuê
Anthologie.118
Et les automnes meurent, succédant à des automnes morts,
Pendant que je cache toujours dans mon coeur
l'ombre d'un homme.

Quelle tristesse ! J'ai lu aujourd'hui un roman


Où l’amour ancien est comparé à la fleur d’autrefois
Mais de couleur rose, pareille à un coeur brisé,
Et comme rougie de son sang vermeil.

Et je me rappelle ses paroles


Prononcées en un lointain automne.
Je les comprends maintenant, mais trop tard,
Car j'ai laissé se perdre mon ancien amour.

J'ai peur des soirs d'automne teintés de lumière blafarde,


Des soirs d'automne qui font tomber les fleurs,
Où le vent froid souffle des horizons déserts,
Et où cet homme attend le bac près d'une rivière.

S'il savait que je suis déjà mariée,


Mon Dieu, en serait-il attristé ?
Se souviendrait-il de ces fleurs brisées
Pareilles à un coeur exsangue, ou teint de sang vermeil ?

Après le poème "Les années passées" qui décrit l'amour ingénu,


celui des "Deux couleurs de l'antigone" ose parler de l'adultère - Tout
sentimental, non physique, il est vrai - mais adultère quand même, sujet
abhorré des anciens écrivains. On peut mesurer par là le chemin
parcouru par les moeurs depuis le début du 20è siècle jusqu'aux années
30.

Dương Đình Khuê


Anthologie.119

LƯU TRỌNG LƯ

Né en 1912. A publié en 1939 son recueil de poèmes Tiếng thu


(Voix d'automne).

Nous avons reconnu que Tản Đà de la précédente génération était


incontestablement la poésie incarnée, mais c'était un poète dont nous
admirions le Verbe plutôt que la sensibilité. Au contraire, Lưu Trọng Lư
fut pour nous un autre Lamartine, un poète dont la sensibilité délicate
nous plongeait dans un ravissement inexprimable. Toute une génération
s'est abreuvée à cette source délicieusement fraiche dans sa mélancolie.
Ecoutons cette chanson de l'automne :

Tiếng thu

Em không nghe mùa thu


Dưới trăng mờ thổn thức ?

Em không nghe rạo rực


Hình ảnh kẻ chinh phu
Trong lòng người cô phụ ?

Em không nghe rừng thu


Lá thu kêu xào xạc,
Con nai vàng ngơ ngác
Đạp trên lá vàng khô ?

La voix de l'automne

N'entends-tu pas l'automne


Sangloter sous la lune blafarde ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.120
N'entends-tu pas palpiter
L'image du guerrier
Dans le coeur de son épouse esseulée ?

N'entends-tu pas dans la forêt automnale


Les feuilles d'automne crisser confusément,
Et la biche jaune hagarde
Fouler les feuilles sèches et jaunissantes ?

Il est impossible de rendre dans une traduction la mélodie divine de


ce chant d'automne qui rend le son, non pas des sanglots longs du
violon, mais du gémissement de la flute avec la rime en u (prononcez
ou) qui termine les premiers, 4è, 5è et 6è vers.

Il est naturel que l'automne engendre la mélancolie. Mais même un


gai spectacle, comme celui du soleil qui revient après les sombres jours
d'hiver, ne suscite chez notre poète que des pensées tristes :

Nắng mới.

Mỗi lần nắng mới hắt bên song,


Xao xác gà trưa gáy não nùng,
Lòng rượi buồn theo thời dĩ vãng,
Chập chờn sống lại những ngày không.

Tôi nhớ Me tôi thủa thiếu thời,


Lúc Người còn sống tôi lên mười ;
Mỗi lần nắng mới reo ngoài nội,
Aó đỏ Người đưa trước giậu phơi.

Hình dáng Me tôi chửa xóa mờ,


Hãy còn mường tượng bóng vào ra :
Nét cười đen nhánh sau tay áo,
Trong ánh trưa hè trước giậu thưa.

Dương Đình Khuê


Anthologie.121
Retour du soleil

Chaque fois que le soleil revient briller à ma fenêtre


Et que les coqs jettent à midi leurs cocoricos déchirants,
Mon coeur se serre en évoquant le passé,
Et je revis comme en rêve les jours qui ne sont plus.

Je me rappelle ma mère durant mon enfance


Quand elle était en vie et que j'avais dix ans ;
Chaque fois que le soleil nouveau chantait sur les champs,
Elle aérait ses robes rouges sur la haie.

L'image de ma mère ne s'est pas effacée de mon esprit


Qui vaguement la voit toujours, entrant et sortant,
Cachant son sourire d'un noir étincelant1
derrière les manches de sa robe
Par un midi d'été, devant la haie clairsemée.

Nous venons de saisir dans le poème précédent l'une des causes de


l'incurable mélancolie du poète : sa nostalgie du passé, de ce passé
prestigieux évoqué discrètement par les magnifiques robes rouges. Ces
robes somptueuses n'étaient plus portées, probablement à cause de la
décadence d'une famille de lettrés dépouillés de leurs anciens privilèges
par la domination française.

Nous saisirons une autre cause de la mélancolie du poète dans le


poème suivant :

Giang hồ

Mời anh cạn hết chén này,


Trăng vàng ở cuối non tây ngậm buồn.
Tiếng gà đã rộn trong thôn
Nửa đời phiêu lãng chỉ còn đêm nay.
1
Les Vietnamiens avaient l’habitude de se laquer les dents en noir.
Dương Đình Khuê
Anthologie.122
Để lòng với rượu cùng say,
Chừ đây lời nói chua cay lạ thường !
Chừ đây đêm hãy đầy sương,
Con thuyền còn buộc, trăng buông lạnh lùng !
................................
Đêm ấy rượu nàng ta không uống,
Từ sau thề không uống rượu ai.
Đôi phen ngồi ngóng chân trời
Chẳng bao giờ nghĩ đến đời phiêu lưu.

Ngoan ngoãn như con cừu non dại


Cỏ quanh vườn cắn mãi còn ngon.
Sau lưng nghe tiếng cười giòn,
Vội vàng ngoảnh lại . . . thằng con vẫn cười.

Nó đưa ta một chai rượu bé


Bảo rằng : "Đây, rượu mẹ dâng cha"
Giật mình ta mới nhớ ra :
Là ngày sinh nhật vợ ta đó mà !

Ta uống chẳng hóa ra lỗi hẹn,


Mà từ nan đâu vẹn đạo chồng !
Than ôi ! trời giá đêm đông,
Máu du tử thức bên lòng hốt sôi ?

Chén lại chén kề môi thủ thỉ,


Càng vơi càng túy lúy càng đầy !
...............
Hôm nay ngồi rũ canh trường,
Nơi thuyền trọ , rượu quỳnh tương ai mời.
Người dâng rượu xa nơi trần giới,
Lạnh lùng thay gió thổi đêm đông !

Tuy người đã khuất non sông,


Mặt hoa lãng đãng như lồng dưới trăng
Mường tượng thấy tung tăng cười nói,
Như tưởng chừng người mới hôm qua !
Dương Đình Khuê
Anthologie.123

Nào hay nghìn cổ cách xa,


Tài tình đến thế mà ra hão huyền !
Họa còn chút trong thuyền dấu cũ,
Cây đàn tranh mốc ủ trên phên,
Phím long , dây đã rỉ rền,
Còn nguyên trên gõ ghi tên họ người.

Nàng xưa vốn một loài trăng gió


Cũng vì vương víu nợ cầm ca,
Một đi lìa cửa lìa nhà,
Nắm xương tàn lạnh phương xa gửi nhờ.

Đêm nay họa có mình ta,


Đốt hương trầm cũ chờ ma dạo đàn.

L'aventure

Videz cette tasse, je vous prie,


Pendant que la lune d'or sur le mont de l'Ouest
se morfond de tristesse,
Et que les chants de coqs retentissent déjà dans le hameau.
De notre vie aventureuse, il ne nous reste que cette nuit.

Laissons nos coeurs d'alcool s'enivrer ensemble


Maintenant que tout ce que nous pouvons
nous dire est tellement amer,
Que la nuit est encore humide de rosée,
Et que votre barque est encore amarée sous la lune glaciale ".
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne bus pas ce soir là l'alcool qu'elle m'offrit
Et me jurai de ne plus jamais boire d'alcool de personne.
Maintes fois, en m'absorbant dans la contemplation de l'horizon,
Je m'interdisais de penser la vie aventureuse,
Etant devenu sage comme un jeune mouton
Qui trouve délicieuse l'herbe broutée tout autour du jardin.
Dương Đình Khuê
Anthologie.124

Soudain, j'entends derrière moi un rire sonore,


Je me retourne : c'est mon fils qui rit encore
Et qui m'apporte un petit flacon d'alcool
En me disant : "Tenez, c'est maman qui vous l'offre ".

Tressaillant, je me rappelle
Que c'est aujourd'hui l'anniversaire de ma femme !
Si je bois, je faillirai à mon serment,
Mais si je refuse, je manquerai à mes devoirs d'époux !

Hélas ! dans la froide nuit d'hiver,


Est-ce ma soif d'aventures qui recommence
à bouillonner dans mes veines.
Contre mes lèvres comme pour lui parler confidentiellement,
Je vide la tasse, la remplis, et ainsi de suite
jusqu'à ivresse complète.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Aujourd'hui, assis languissamment toute la nuit
Dans une barque de passage, je n'ai personne qui m'offre à boire.
Celle qui m'offrit à boire a disparu de ce monde.
Combien glacial est le vent qui souffle en cette nuit d'hiver
Bien qu'elle ait disparu des monts et des fleuves,
Son visage de fleur m'apparait vaguement dans la clarté lunaire.

Je crois la voir joyeusement parler et rire


Comme si c'était notre entrevue d'hier seulement.
Mais l'éternité l'a séparée de moi,
Et une telle merveille n'a été que pure vanité !

D'elle il ne reste plus qu'un vestige dans la barque :


Sa guitare toute moisie accrochée à la cloison,
Les sillets descellés et les cordes rouillées,
Seul son nom reste intact sur la caisse de résonance.

Elle était une fille galante


Qui, se passionnant pour la musique,
Dương Đình Khuê
Anthologie.125
A dû fuir son foyer
Pour aller au loin confier ses froids ossements.

Cette nuit, peut-être suis-je seul


A bruler de l'encens pour attendre que son fantôme
revienne jouer de la guitare.

Nous retrouvons ici la soif d'aventure qui dévorait la jeunesse


viêtnamienne durant la période pré-révolutionnaire, et que nous avons
déjà rencontrée dans le poème "Giây phút trạnh lòng" de Thế Lữ.
Toutefois, une légère nuance existe entre ces deux poèmes. Tandis que
le héro de Thế Lữ s'est jeté à corps perdu dans l'aventure, celui de Lưu
Trọng Lư est rentré au bercail pour mener la vie paisible auprès de sa
femme et de ses enfants. Paisible ? Pas tout à fait, car il a suffi d'un verre
d'alcool bu en l'honneur de l'anniversaire de sa femme pour réveiller en
lui la nostalgie de la vie aventureuse.

Oui, la nuance entre les deux poèmes est légère à première vue,
mais importante quant au fond. Si le héro endurci de Thế Lữ n'a pas fais
soumission à la vie bourgeoise, il n'en éprouve pas moins, à l'approche
du Tết, non des regrets, mais une vague nostalgie des douceurs du foyer.
Au contraire, l'oiseau repenti et assagi de Lưu Trọng Lư trouve sa cage
dorée trop étroite et aspire à s'envoler vers les vastes horizons. Etrange
contradiction du coeur !

Dương Đình Khuê


Anthologie.126

VŨ ĐÌNH LIÊN

Né en 1913. A publié divers poèmes dans les revues Phong Hóa,


Loa, Phụ nữ thời đàm, Tinh Hoa.

C'est peut-être le poète qui a le mieux senti la nostalgie du passé.


Lisons d'abord les deux poèmes suivants, puis nous essaierons de saisir
ce que cache ce sentiment amer et triste.

Lòng ta là những thành quách cũ.

Dậy đi thôi con thuyền nằm dưới bến


Vì đêm nay ta lại căng buồm đi.
Mái chèo mơ để bâng khuâng trôi đến
Một phương trời mây lọc bóng trăng khuya.
Gió không thổi , nước sông trôi giá lạnh,
Thuyền đi trong bóng tối lũy thành xưa.
Trên chòi cao, tự ngàn năm sực tỉnh
Trong trăng khuya bỗng vẳng tiếng loa mơ.
Tự ngàn năm cả hồn xưa sực tỉnh
Tiếng loa vang giây lát động trăng khuya,
Nhưng giây lát lại rơi im, hiu quạnh
Cả hồn xưa yên lặng trong trăng khuya.
Trôi đi thuyền ! cứ trôi đi xa nữa !
Vỗ trăng khuya bơi mãi , cánh chèo Mơ !
Lòng ta là những hàng thành quách cũ
Tự ngàn năm bỗng vẳng tiếng loa xưa.

Mon coeur est pareil aux antiques citadelles.

Réveille-toi, barque qui t'endors sous le débarcadère,


Car cette nuit nous ferons gonfler tes voiles pour repartir.
Que les rames de rêve se laissent entrainer à leur guise
Vers un horizon où les nuages filtrent la clarté lunaire !

Dương Đình Khuê


Anthologie.127
Si le vent ne souffle plus, l'eau glacée du fleuve continue à couler
Et à entrainer la barque dans l'ombre obscure des vieux remparts.
Sur le belvédère, réveillé de son sommeil millénaire,
Sous la lune qui décline, se fait entendre
soudain l'appel d'un porte-voix de rêve.
Serait-ce, de son sommeil millénaire, l'âme de jadis qui se réveille
Et qui embouche le porte-voix pour faire trembler
les rayons de lune
Mais pour un moment seulement ; puis tout rentre dans le silence,
Et l'âme de jadis se rendort sous la lune qui décline.
Vogue, ô barque ! Vogue toujours plus loin !
Que tes rames de rêve frappent en cadence la clarté lunaire !
Mon coeur est pareil aux antiques citadelles
Qui, réveillées de leur sommeil millénaire,
font soudain résonner le port-voix du passé.

Ông đồ

Mỗi năm hoa đào nở


Lại thấy ông đồ già
Bày mực tầu giấy đỏ
Bên phố đông người qua.

Bao nhiêu người thuê viết


Tãm tắc ngợi khen tài
"Hoa tay thảo những nét
Như phượng múa rồng bay ".

Nhưng mỗi năm mỗi vắng


Người thuê viết nay đâu ?
Giấy đỏ buồn không thắm ,
Mực đọng trong nghiên sầu .

Ông đồ vẫn ngồi đãy ,


Qua đường không ai hay .
Lá vàng rơi trên giấy ,
Dương Đình Khuê
Anthologie.128
Ngoài trời mưa bụi bay .

Năm nay đào lại nở ,


Không thấy ông đồ xưa .
Những người muôn năm cũ
Hồn ở đâu bây giờ ?

Le Maître d'école

Chaque année, quand fleurissait le pêcher,


On revoyait le vieux Maître d'école
Qui étalait son encre de Chine et ses papiers roses
Sur le trottoir des rues populeuses.

Combien de clients se pressaient


Pour s'extasier sur sa calligraphe
"Quelle main habile dessinant les caractères !
On dirait le phénix qui vole et le dragon qui dance ! "

Mais d'année en année les clients se font plus rares.


Où sont-ils donc à présent ?
Les papiers roses, tout mélancoliques, perdent leur éclat,
Et l'encre s'épaissit dans l'encrier morose.

Le Maître d'école est toujours là assis,


Mais aucun passant ne remarque plus sa présence.
Les feuilles jaunies tombent sur ses papiers
Pendant que le crachin flotte dans l'air.

Cette année, le pêcher reflerit


Sans que le Maître d'école réapparaisse.
Ô gens de l'ancien temps,
Où est vôtre âme maintenant ?

La signification du second poème est claire : le poète se sent affligé


devant la misère où sont tombés ces lettrés qui ont fait jadis la gloire de
Dương Đình Khuê
Anthologie.129
notre pays, ou en d'autres termes devant la dépréciation des anciennes
valeurs culturelles.

Mais que faut-il penser du premier poème ? Ne traduit-il pas un état


d'âme tourmenté, ayant des velléités de fierté devant notre grandeur
passée, mais retombant bientôt dans un lâche décou-ragement ?

. . . . Puis tout rentre dans le silence,


Et l'âme de jadis se rendort sous la lune qui décline.

Lâche découragement ? Non au contraire. Cette pensée amère est


plutôt destinée à donner un coup de fouet à l'orgueil de race, qui s'est
trop longtemps courbé sous les bottes étrangères, et que le coup de fouet
doit faire rugir de honte et de colère. Car réveillée de leur sommeil
millénaire, les antiques citadelles

. . . . font soudain résonner le porte-voix du passé.

Ce porte-voix du passé ne préfigure-t-il pas le magnifique sursaut


révolutionnaire de 1945 ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.130

VŨ HOÀNG CHƯƠNG

Né en 1916 à Hành Thiện, le village le plus réputé pour ses


nombreux lauréats aux anciens concours littéraires. Considéré comme
l'un des Maîtres de la poésie vietnamienne contemporaire sous la
Seconde République du Sud, il est mort récemment à Saigon sous la
domination communiste.

A fait paraître divers recueils de vers :

Thơ say (Poèmes ivres) en 1940


Thơ mây (Poèmes nuageux) en 1943
Thơ lửa (Poèmes de feu ) en 1946
Rừng phong (La forêt de platanes) en 1954
Hoa đăng (Lanterne flreurie) en 1959
Thi tuyển Vũ Hoàng Chương (Poésies choisies de
V.H.C) en 1963.

Nous citons ci-après un poème extrait de son recueil Thơ say, où il


décrivit l'état d'âme de la jeunesse viêtnamienne désorientée par
l'absence d'un idéal à suivre sous la domination française :

Say đi em ! Say đi em !
Say cho lơi lả ánh đèn ,
Cho cung bực ngả nghiêng, điên rồ xác thịt ,
Rượu, rượu nữa, và quên, quên hết !
Ta quá say rồi !
Sắc ngã màu trôi . . . .
Gian phòng không đứng vững ,
Có ai ghì hư ảnh sát kề môi ?
Chân rã rời
Quay cuồng chi được nữa ?
Gối mỏi gần rơi !
Trong men cháy, giác quan vừa bén lửa ,
Dương Đình Khuê
Anthologie.131
Say không còn biết chi đời .
Nhưng em ơi ,
Đất trời nghiêng ngửa
Mà trước mắt thành Sầu chưa sụp đổ .
Đất trời nghiêng ngửa ,
Thành Sầu không sụp đổ, em ơi !

...........
Enivre-toi, enivre-toi
Pour sentir les lumières lascives,
La musique chanceler et la chair s'affoler !
De l'alcool, encore de l'alcool, et que tout soit oublié !
Trop ivre je suis déjà,
Les formes et les couleurs s'évanouissent.
La salle chavire sous mes pas,
Qui donc presse son ombre contre mes lèvres ?
Mes jambes n'en peuvent plus
Et refusent de tournoyer encore.
Mes genoux las semblent prêts à se détacher,
L'alcool brûlant a brûlé tous mes sens.
Tellement ivre je suis que le monde m'échappe.
Mais, ô ma bien-aimée,
Le ciel et la terre ont chaviré,
Et devant mes yeux, la citadelle de la Tristesse n'est pas
encore renversée !
Le ciel et la terre ont chaviré,
Mais la citadelle de la Tristesse ne peut être renversée,
ma bien-aimée !

Dương Đình Khuê


Anthologie.132

SECTION III
LA TENDANCE RÉALISTE .

Incontestablement née de l'enseignement français, cette tendance


était inconnue des anciens lettrés qui préféraient d'écrire les états d'âme
plutôt que les formes matérielles. Celles-ci étaient stéréo-typées dans des
clichés immuables : printemps fleuri, hiver neigeux, sourcils en forme de
ver-à-soie, joues roses comme une fleur de pêcher, etc. Les écrivains de
la période pré-révolutionnaire ont senti cette insuffisance, et ont cherché
à s'en affranchir. Mais s'ils allaient à l'école réaliste française, ils
gardaient dans leurs œuvres un grain de sentimentalité bien
vietnamienne, comme on va le voir par les spécimens que nous citerons .

BÀNG BÁ LÂN

Né en 1912 au Nord-Vietnam, mais a émigré au Sud en 1944 et y


est resté après 1975. A fait paraître en 1939 Tiếng thông reo (Le chant
du pin), et en 1941 Xưa (Jadis) en collaboration avec Anh Thơ.

C'est probablement le poète qui peint le mieux la vie paysanne : on


sent dans ses vers une franche sympathie qui va au coeur.

Đêm ở làng.

Chùa xa chuông khóc ngày tàn ,


Chiều như muôn giải lụa vàng thướt tha .
Lưng trâu mục tử vang ca
Lời thơ từ mấy đời qua lưu truyền .

Vừa nghe tắt giọng êm đềm ,


Ngọn tre treo mảnh trăng liềm mới lên .
Mấy cô hàng xén về đêm
Dương Đình Khuê
Anthologie.133
Dưới cây đòn gánh cong mềm bước mau .

Làng tre kín cổng từ lâu ,


Trong sương chó sủa bớt mau . Im dần . . .
Trời khuy trăng thức tần ngần ,
Lòng tơ bao gái cũng gần như trăng !

Nuit au village

De la pagode lointaine les cloches pleurent le crépuscule


Qui déroule gracieusement dix mille rubans de soie jaune.
Sur le dos des buffles, les bouviers chantent à haute voix
Les poèmes qui se sont transmis depuis plusieurs générations.

A peine leur douce voix s'est-elle éteinte


Qu'à la cime des bambous s'accroche le croissant de lune.
Quelques jeunes marchandes qui rentrent tard dans la nuit,
Courbées sous les fléaux flexibles, hâtent le pas.

La porte de bambou du village est fermée depuis longtemps,


Et dans la brume les aboiements des chiens s'espacent,
puis s'étaignent
Dans la nuit avancée, la lune veille, pensivement.
De combien de jeunes filles le coeur tendre est
aussi pensif que celui de la lune !

Cổng Làng

Chiều hôm đón mát cổng làng ,


Gió hiu hiu đảy mây vàng êm trôi .
Đồng quê vờn lượn chân trời ,
Đường xa quanh quất bao người về thôn .

Sáng hồng lơ lửng mây son ,

Dương Đình Khuê


Anthologie.134
Mặt trời thức giấc , véo von chim chào .
Cổng làng rộng mở ồn ào ,
Nông phu lững thững đi vào nắng mai .

Trưa hè bóng lặng nắng ơi ,


Mái gà cục cục tìm mồi dắt con .
Cổng làng vài chị gái non
Dừng chân uể oải chờ cơn gió nồm .

Những khi gió lạnh mưa buồn ,


Cổng làng im ỉm bên đường lội trơn .
Nhưng khi trăng sáng chập chờn ,
Kìa bao nhiêu bóng trên đường thướt tha .

Ngày mùa lúa chín thơm đưa ,


Rồi đông gầy chết , xuân chưa vội vàng .
Mừng xuân ngày hội cổng làng
Là nơi chen chúc bao nàng ngây thơ .

Ngày nay dù ở nơi xa ,


Nhưng khi về đến cây đa đầu làng ,
Thì bao nhiêu cảnh mơ màng
Hiện ra khi thoáng cổng làng trong tre .

La porte du village

Lorsque le soir rafraichit la porte du village


Et qu'un vent léger pousse doucement les nuages d'or,
A travers les champs qui ondulent jusqu'à l'horizon,
Sur des sentiers sinueux nombre de paysans
retournent à leurs hameaux.

Lorsque l'aube rose illumine de vermeil les nuages flottants,


Et que le soleil se réveille, salué par le gazouillis des oiseaux,
La porte du village s'ouvre largement. Bruyamment,
Les cultivateurs à pas mesurés se dirigent
Dương Đình Khuê
Anthologie.135
vers la lumière matinale.

Par les midis d'été où toute ombre s'immobilise dans une chaleur
Où les poules caquèrent à la recherche
des vermisseaux pour leurs poussins,
A la porte du village, quelques jeunes filles
S'arrêtent languissamment dans l'attente du vent frais du Sud.

Lorsque le vent froid souffle et que la pluie tombe tristement,


La porte du village reste silencieuse à côté de la route glissante.
Mais quand la lune brillante parfois s'éclipse,
On voit sur la route glisser de nombreuses ombres gracieuses.

Après la moisson embaumée du parfum des épis murs,


Vient la morte-saison, dans l'attente du printemps
qui ne se hâte pas trop.
Quand enfin celui-ci revient, apportant avec lui les fêtes,
A la porte du village se pressent combien de jeunes filles ingénues!

Quoique obligé maintenant de vivre au loin,


Chaque fois que j'atteins le banian qui se dresse
à l'entrée du village
Tous ces tableaux de rêve
Surgissent dès que j'entrevois la porte du village
parmi les bambous.

Dương Đình Khuê


Anthologie.136

VƯƠNG KIỀU ÂN

Pseudonyme : ANH THƠ

Née en 1919. A fait paraître en 1941 deux recueils de poèmes :


Bức tranh quê (Tableaux rustiques), et Xưa (Jadis), ce dernier en
collaboration avec Bàng Bá Lân.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Anh Thơ n'est pas une
sentimentale. Au lieu de chanter l'amour comme la plupart de ses
confrères masculins, elle se plait à décrire la campagne et la vie
paysanne dans des tableaux très sobres où se sent pourtant sa profonde
tendresse pour le sol natal.

Đại hạn

Nắng , nắng , suốt trời vàng giãi nắng ,


Gió theo mây không biết trốn phương nào .
Vườn chuối rũ héo dần trong im lặng ,
Những rau bèo chết cạn cả trong ao .

Ngoài đồng ruộng lúa vàng khô cháy xác ,


Nắng chang chang không một bóng râm chừa .
Chó điên dại chạy nhông tìm gió mát ,
Trâu buồn rầu nằm đợi vũng tràn mưa .

Rồi chiều đến khi mặt trời lặn đỏ ,


Mây phương đoài tắm rực một bên sông .
Các cô gái đưa nhau thăm ruộng nỏ ,
Cuộn dây gầu chán nản tát đồng không .

La grande sécheresse
Dương Đình Khuê
Anthologie.137

Le soleil, toujours le soleil, sa lumière emplit


toute la voute jaune du ciel,
Même le vent, à la suite des nuages, s'est caché on ne sait où.
Les bananiers se flétrissent graduellement dans le silence,
Et les lentilles d'eau meurent de sécheresse même dans les mares.

Dans les champs, les épis de riz montrent leurs tiges jaunies
à force d'être brulées,
Au soleil éclatant qui ne tolère aucun ombrage.
Les chiens, devenus fous, courent partout à la recherche
d'un vent frais,
Et les buffles tristement se couchent en attendant que la pluie vienne
emplir les fossés.

Enfin le soir vient lorsque le soleil décline dans un halo pourpre;


Les nuages de l'Ouest se baignent magnifiquement dans la rivière.
Des jeunes filles qui vont visiter leurs rizières fendillées
Enroulent, découragées, les cordesss des écopes
devant les mares vides.

Đêm ba mươi Tết

Trời tối quá ! Bên ngoài trời tối quá !


Những cây nêu , tiếng khánh khẽ khua thầm .
Những cung vôi trong sân như mờ xóa ,
Những giấy điều trước cửa dán đen thâm .

Quanh bếp ấm , nồi bánh chưng sùng sục ,


Thằng cu con dụi mắt cố chờ ăn ,
Đĩ nhớn mơ chiếc váy sồi đen rức ,
Bà lão nằm tính tuổi sắp thêm năm .

Bỗng tiếng pháo đẹt đùng xa nổ , báo


Ngoài đình trung làng đã tế giao thừa .
Cả nhà vội giật mình không ai bảo ,
Cùng đứng lên thăm bánh chín hay chưa ?
Dương Đình Khuê
Anthologie.138

La dernière nuit de l'année

Trop sombre ! Qu'il fait sombre au dehors


Cependant que sur les mats 1 les gongs résonnent en sourdine,
Que les arcs2 dessinés à la chaux s'estompent dans la cour,
Et que les papiers roses collés sur la porte prennent
une teinte foncée.

Autour du foyer bien chauffé où la marmite


de gâteaux bout constamment,
Le petit garçon 3 frotte ses yeux pour rester éveillé
jusqu'à l'heure d'en manger,
La grande fille rêve d'une jupe de soie grège bien noire,
Et la vieille grand' mère se couche en calculant
l'âge qu'elle aura avec le nouvel an.

Soudain des pétards éclatent au loin, annonçant


Que la cérémonie du passage de l'ancienne année
à la nouvelle acommencé à la maison communale.
Toute la maisonnée, sans s'être donné le mot, tressaille,
Et va voir ensemble si les gâteaux de riz sont cuits à point.

Rien de plus gracieux que ce tableau d'une famille de paysans


surveillant, pendant la dernière nuit de l'année, la cuisson des
traditionnels "bánh chưng" faits de riz gluant entourant un noyau
composé de pâte de haricot et de tranches de lard, le tout bien enveloppé

1
Voir dans notre précédent ouvrage: La littérature populaire vietnamienne, p.178,
l’histoire du Cây nêu.
2
En même temps qu’ils dressent le Cây nêu à l’approche du Tết, les Vietnamiens
ont coutume de dessiner à la chaux éteinte un grand arc dans la cour, toujours dans
le but d’éloigner les diables.
3
Littérallement: le petit Pénis et la grande Prostituée. A la campagne, il est
d’usage, surtout dans les familles où sévit la mortalité infantile, de donner ces
noms grossiers aux petits gosses pour décourager les diables qui pourraient être
tentés d’attacher à leur service, c’est-à-dire de les faire mourir, les enfants portant
de jolis noms.
Dương Đình Khuê
Anthologie.139
et ficelé dans des feuilles de bananier. Sur le feu de bois ou de paille,
cette cuisson demandait une dizaine d'heures. Et il fallait conti-
nuellement entretenir le foyer, continuellement ajouter de l'eau qu'on
faisait bouillir dans une marmite voisine pour remplacer celle qui s'était
évaporée. Mais c'était plutôt une douce corvée que personne ne refusait,
car pendant cette nuit glaciale - le Tết survenant au mois Février,
terriblement froid au Nord Vietnam - cette dernière nuit de l'année, qui
pouvait trouver le sommeil ? N'avait-on pas mille projets à former pour
la nouvelle année, mille espoirs à en attendre ? Et l'auteur nous révèle
gentiment les secrètes convoitises des jeunes ainsi que la sereine
résignation des vieilles gens comptant les années qu'ils avaient vécues et
celles qui leur restaient à vivre.

Heureux temps de paix ! Le dernier vers, enfin, ajoute à ce tableau


délicieux de la vie champêtre une touche de fine malice : au crépitement
des pétards, toutes les réflexions font soudain place à la gourmandise !

Dương Đình Khuê


Anthologie.140

ĐOÀN VĂN CỪ

A publié quelques poèmes dans la revue Ngày Nay. Si Bàng Bá


Lân et Anh Thơ ont surtout peint des paysages de la campagne, Đoàn
Văn Cừ s'est plutôt spécialisé dans la peinture des scènes de la vie
paysanne. Chacun de ses tableaux déborde de vie, par mille détails
infimes mais significatifs.

Đám cưới mùa xuân

Ngày ửng hồng sau màn sương gấm mỏng,


Nắng dát vàng trên bãi cỏ non xanh .
Dịp cầu xa lồng bóng nước long lanh ,
Đàn cò trắng dăng hàng bay phấp phới .

Trên cành cây , bỗng một con chim gọi


Lũ người đi lí nhí một hàng đen
Trên con đường cát trắng cỏ lam viền .
Họ thong thả tiến theo chiều gió thổi ,

Dưới bầu trời trong veo không mảy bụi ,


Giữa cánh đồng phơn phớt tựa màu nhung .
Một cụ già râu tóc trắng như bông ,
Mặc áo đỏ , cầm hương đi trước đám .

Dăm sáu cụ áo mền bông đỏ sẫm ,


Quần nâu hồng , chống gậy bước theo nhau .
Hàng ô đen thong thả tiến lên sau .
Kế những chiếc mâm đồng che lụa đỏ ,

Bọn trai tơ mặt mày coi hớn hở ,


Quần lụa chùng , nón dứa , áo sa huê ,
Một vài bà thanh lịch kiểu nhà quê ,
Đầu nón nghệ , tay cầm khăn mặt đỏ .

Dương Đình Khuê


Anthologie.141

Bà cụ lão lom khom bên cháu nhỏ ,


Túi đựng trầu chăm chắm giữ trong tay .
Thằng bé em mẹ ẵm , má hây hây ,
Đầu cạo nhẵn , áo vàng , quần nâu sẫm ,

Cô bé để cút chè người sẫm mẫm ,


Đi theo bà váy lĩnh , dép quai cong .
Một chị sen đầu đội chiếc khăn hồng
Đặt trên cái hòm da đen bóng lộng .

Người cô dâu hôm nay coi choáng lộn ,


Vành khuyên vàng , áo mới , nón quai thao .
Các cô bạn bằng tuổi cũng xinh sao ,
Hai má thắm , ngây thơ nhìn trời biếc .

Dăm bẩy cô phủ mình trong những chiếc


Aó đồng lầm , yếm đỏ , thắt lưng xanh .
Một lúc sau đi tới chỗ vòng quanh
Nếp chùa trắng in hình trên trời thắm ,

Thì cả bọn dần dần cùng khuất lẩn


Sau trái đồi lấp lánh ánh sương ngân
Chỉ còn nghe văng vẳng tiếng chim xuân
Ca ánh ỏi trên cành xanh tắm nắng .

Un mariage au printemps

Le jour rosit derrière le voile mince de brume soyeuse,


Et le soleil étale son or sur la prairie à l'herbe tendre.
Au loin, les travées d'un pont se mirent dans l'eau brillante
Tandis que de blanches cigognes, en rang serré,
s'envolent à tire d'ail.

Sur une branche d'arbre, un oiseau chante

Dương Đình Khuê


Anthologie.142
soudain comme pour appeler
Le groupe d'hommes imperceptibles qui s'en vont en file noire
Sur un sentier de sable blanc bordé d'herbe verte.
Lentement ils avançent dans le sens du vent,

Sous la voûte du ciel limpide que ne trouble aucune poussière,


Et au milieu d'un champ légèrement velouté.
Un vieillard, barbe et cheveux aussi blancs que du coton,
Vêtu de rouge, marche devant en tenant des baguettes d'encens.

Cinq ou six autres vieillards, à la robe ouatée écarlate,


Et au pantalon brun rosé, marche derrière
en s'appuyant sur des batons.
Une rangée d'ombrelles noires lentement les suivent,
Puis viennent des plateaux de cuivre recouverts de soie rouge,

Des jeunes gens au visage épanoui


Avec amples pantalons de soie, chapeaux de feuilles d'ananas, robes de
gaze fleurie,
Et des dames, élégantes dans leurs costumes paysans,
Le grand chapeau plat sur la tête, et une serviette rouge à la main,

Une vieille grand'mère, toute courbée près de son petit-fils,


Tient solidement une sacoche remplie de chiques de bétel.
Un petit garçon, aux joues rose tendre, sur les bras de sa mère,
Montre sa tête rasée, sa veste jaune et son caleçon brun foncé.

Une petite fille joufflue, avec une touffe de cheveux sur la tête,
Accompagne sa grand'mère qui abore une jupe de soie lustrée et des
sandales à bout recourbé.
Une servante porte sur sa tête une serviette rose
Posée sur une malle gainée de cuir noir bien lustré.

Qu'elle parait éblouissante aujourd'hui, la mariée


Avec ses boucles d'oreilles en or, ses robes superposées
et son chapeau orné d'un ruban
Ses amies, à peu près de son âge, ne sont pas moins jolies
Dương Đình Khuê
Anthologie.143
Avec leurs joues vermeilles et leurs yeux candides
regardant le ciel bleu.

Quelques-unes d'entre elles sont revêtues


De robes brunes, de couvre-seins vermeils et de ceintures vertes.
Un instant après, le cortège est arrivé à un tournant
Où se détache une pagode toute blanche sur le ciel bleu intense.

Puis tout ce monde disparait peu à peu


Derrière un côteau scintillant de rosée.
Et l'on n'entend plus que l'oieau du printemps
Qui gazouille joyeusement sur la branche verte baignée de soleil.

En dehors de son charme artistique, ce poème a encore le mérite


d'être un document très fidèle des us et coutumes antérieurs à 1945.
Jusqu'à cette date, on pouvait encore observer des cortèges nuptiaux
semblables à celui décrit ci-dessus. La culture française, qui
révolutionna considérablement les idées sur le mariage (notamment sur
le choix du conjoint par la seule volonté des parents, la polygamie et la
tyrannie exercée par la belle-mère sur sa bru), respectait néanmoin le
caractère sacré que constituait l'entrée de la mariée dans la famille de
son époux pour en partager désormais les responsabilités, d'une façon
irrévocable.

C'est ce qui explique la solennité de la cérémonie du mariage


d'autrefois. Toute la famille du fiancé, précédée d'un vieillard choisi
pour sa vertu, son honorable position sociale et sa nombreuse
progéniture, et tenant religieusement un faisceau de baguettes d'encens
allumées, se rendait cérémonieusement chez la fiancée pour la prendre
désormais en charge. Ce caractère sacré du mariage, que la domination
française a eu le mérite de respecter, a été malheureusement par la suite
néglisé par la Révolution et la guerre civile.

Voici un autre tableau du Vietnam en temps de paix :

Dương Đình Khuê


Anthologie.144
Chợ Tết

Dải mây trắng đỏ dần trên đỉnh núi ,


Sương hồng lam ôm ấp nóc nhà gianh ,
Trên con đường viền trắng mép đồi xanh ,
Người các ấp tưng bừng ra chợ Tết .

Họ vui vẻ kéo hàng trên cỏ biếc .


Những thằng cu áo đỏ chạy lon xon ,
Vài cụ già chống gậy bước lom khom ,
Cô yếm thắm che môi cười lặng lẽ.

Thằng em bé nép đầu bên yếm mẹ .


Hai người thôn gánh lợn chạy đi đầu ,
Con bò vàng ngộ nghĩnh đuổi theo sau .
Sương trắng đổ đầu cành như giọt sữa ,

Tia nắng tía nháy hoài trong ruộng lúa ,


Núi uốn mình trong chiếc áo the xanh ,
Đồi thoa son nằm dưới ánh bình minh .
Người mua bán ra vào đầy cổng chợ .

Con trâu đứng vờ dim hai mắt ngủ ,


Để lắng tai nghe người khách nói bô bô .
Anh hàng tranh kĩu kịt quẩy đôi bồ ,
Tìm đến chỗ đông người ngồi dở bán .

Một thầy khóa gò lưng trên cánh phản ,


Tay mài nghiên hí hoáy viết thơ xuân .
Cụ đồ nho dừng lại vuốt râu cầm ,
Miệng nhẩm đọc vài hàng câu đối đỏ .

Bà cụ lão bán hàng bên miếu cổ ,


Nước thời gian gội tóc trắng phau phau .
Chú hoa - man đầu chít chiếc khăn nâu ,
Ngồi xếp lại đống vàng trên mặt chiếu .

Dương Đình Khuê


Anthologie.145
Áo cụ lý bị người chen sấn kéo ,
Khăn trên đầu đương chít cũng tung ra .
Lũ trẻ con mải ngắm bức tranh gà
Quên cả chị bên đường đang đứng gọi .

Mấy cô gái ôm nhau cười rũ rợi ,


Cạnh anh chàng bán pháo dưới cây đa .
Những mẹt cam đỏ chót tựa son pha ,
Thúng gạo nếp đong đầy như núi tuyết ,

Con gà sống mào thâm như cục tiết ,


Một người mua cầm cẳng dốc lên xem .
Chợ tưng bừng như thế đến gần đêm .
Khi chuông tối bên chùa văng vẳng đánh ,

Trên con đường đi các làng hẻo lánh ,


Những người quê lũ lượt trở ra về .
Ánh dương vàng trên cỏ kéo lê thê ,
Lá đa rụng tơi bời quanh quán chợ .

Le marché à l'approche du Tết

Dès que sur la cime de la montagne les nuages blancs


commencent à s'empourprer,
Et que la brume mauve embrasse les toits des chaumières,
Sur la route qui borde de blanc le flanc du coteau bleu,
Les gens des hameaux se précipitent au marché du Tết

Ils avancent gaiement en files sur le gazon vert.


Ici, des bambins à la veste écarlate courent en sautillant ;
Là, quelques vieillards marchent courbés sur leurs bâtons,
Une jeune file au couvre-seins vermeil
cache ses lèvres pour sourire

A un bébé dont la tête s'appuie sur le couvre-sein de sa mère.


Deux villageois, transportant un porc, courent devant
Un boeuf jaune qui se hâte drôlement pour les suivre.
Dương Đình Khuê
Anthologie.146
Mais déjà la rosée tombe des branches comme des gouttes de lait,

Et les rayons du soleil scintillent dans le champ de riz.


La montagne se drape dans sa robe de gaze bleue,
Et la colline se farde de rose sous la lumière matinale.
Marchands et clients entrent et sortent en foule
par la porte du marché.

Un buffle fait semblant de dormir en fermant ses yeux


Pour écouter les commérages bruyants des clients.
Un marchand d'estampes, plié sous un fléau chargé
de deux lourds paniers,
Cherche un endroit fréquenté pour y étaler sa marchandise.

Un lettré, l'échine coubée sur une planche de bois,


Frotte de l'encre sur un godet et s'applique à écrire
des poèmes sur le printemps.
Un vieux Maître d'école s'arrête, caressant sa barbiche,
Pour lire à basse voix quelques distiques écrits
sur du papier rouge.

Une vieille dame établit sa boutique à côté d'un vieux temple,


L'eau du temps a blanchi complètement ses cheveux.
Un marchand de papier votif, la tête enturbannée
d'une serviette brune
Range ses monçeaux d'or en barres sur une natte.

Dans la bouculade, Monsieur le Chef de village a sa robe tiraillée,


Et même son turban bien enroulé se défait.
Des enfants contemplent avec ravissement les estampes de coqs,
Oubliant de répondre aux appels de leurs sœurs restées
sur la route.

Quelques jeune filles se tiennent enlacées pour rire convulsivement


Auprès d'un marchand de pétards établi au pied d'un banian.
Des paniers d'oranges aussi rouges que du vermillon
Voisinent avec des pyramides de riz gluant
Dương Đình Khuê
Anthologie.147
d'une blancheur neigeuse.

Un coq à la crête violacée comme un morceau de sang coagulé


Est tenu les pattes un l'air par un client qui l'examine.
Ainsi reste animé le marché jusqu'à l'approche de la nuit.
C'est seulement lorsque les cloches de la pagode sonnent
l'angélus du soir.

Que sur les routes qui mènent aux villages isolés


Les paysans en foule rentrent chez eux
Dans la lumière jaune du crépuscule qui se traine
languissamment sur l'herbe
Et parmi les feuilles de banian éparpillées tout autour du marché.

Nous ne savons s'il convient de mieux admirer le réalisme pittoresque


de ce tableau d'un marché à l'approche du Tết, ou son esprit badin,
légèrement railleur :

- Un Chef de village majestueux que ses administrés ne craignent pas de


bousculer irrévérencieusement,
- Une jeune file qui pour sourire cache pudiquement ses lèvres derrière
sa main,
- D'autres qui éclatent de rire aux plaisanteries peut-être grivoisé du
marchand de pétards,
- Et jusqu'au buffle qui fait semblant de dormir pour écouter les
commérages, etc.

N'est-ce pas là une étude non pas sérieuse mais très fine de la
mentalité du peuple Viêtnamien d'avant-guerre qui savait encore l'art de
vivre, et surtout de rire ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.148

NGUYỄN NHƯỢC PHÁP


( 1914 - 1938 )

Fils de l'écrivain Nguyễn Văn Vĩnh et frère de poète-peintre Nguyễn


Giang. Outre sa collaboration à divers journeaux et revues tant en langue
viêtnamienne qu'en langue française (Hanoi Báo, Tinh Hoa, l'Annam
Nouveau), il a fait paraître en 1935 un recueil de vers Ngày xưa (Jours
d'autrefois) qui est un véritable joyau. A proprement parler, ce n'est pas
de la poésie réaliste, mais plutôt une série de contes en vers dont le
charme est fait d'espièglerie, d'ironie et surtout de bonne humeur.

Dans le recueil Ngày Xưa, le meilleur poème est Sơn Tinh, Thủy
Tinh dont nous donnons ci-dessous un extrait :

Sơn Tinh , Thủy Tinh

Ngày xưa , khi rừng cây u ám ,


Sông núi còn vang um tiếng thần ,
Con vua Hùng Vương thứ mười tám ,
Mỵ Nương xinh như tiên trên trần .

Tóc xanh viền má hây hây đỏ ,


Miệng nàng bé thắm như san hô ,
Tay ngà trắng nõn , hai chân nhỏ .
Mê nàng , bao nhiêu người làm thơ !

Hùng Vương thường nhìn con yêu quá ,


Chắp tay ngẩng lên trời tạ ân ,
Rồi cười bảo : " Xứng ngôi phò mã
Trừ có ai ngang vị thần nhân " .

Hay đâu thần tiên đi lấy vợ !


Sơn Tinh , Thủy Tinh lòng tơ vương ,
Không quản rừng cao sông cách trở ,
Cùng đến Phong Châu xin Mỵ Nương .
Dương Đình Khuê
Anthologie.149

Sơn Tinh có một mắt ở trán ,


Thủy Tinh râu ria quăn xanh rì .
Một thần phi bạch hổ trên cạn ,
Một thần cưỡi lưng rồng uy nghi .

Hai thần bên cửa thành thi lễ ,


Hùng Vương âu yếm nhìn con yêu .
Nhưng có một nàng mà hai rể ,
Vua cho rằng thế cũng hơi nhiều !

Thủy Tinh khoe thần có phép lạ .


Rứt lời , tay hất chòm râu xanh ,
Bắt quyết hò mây to nước cả ,
Dậm chân rung khắp làng gần quanh .

Ào ào mưa đổ xuống như thác ,


Cây xiêu , cầu gẫy , nước hò reo ,
Lăn , cuốn , gầm , lay , tung sóng bạc ,
Bò , lợn và cột nhà trôi theo .

Mỵ Nương ôm Hùng Vương kinh hãi .


Sơn Tinh cười : " Xin nàng đừng lo !
Vung tay niệm chú Núi từng dải ,
Nhà lớn , đòi con lổm ngổm bò ,
Chạy mưa . . . . .

Le Génie des monts et le Génie des eaux

Jadis, lorsque les forêts étaient partout sombres


Et que les monts et fleuves résonnaient encore
de la voix sourde des génies,
La fille du roi Hùng le dix-huitième,
Mỵ Nương, était belle comme un ange égaré sur terre

Avec des cheveux noirs bordant ses joues rose tendre,


Dương Đình Khuê
Anthologie.150
Sa petite bouche vermeille comme du corail,
Ses bras d'ivoire blanc et ses pieds mignons.
Epris d'elle, d'innombrables gens faisaient des vers !

Le roi Hùng ne cessait de contempler sa fille avec ravissement,


Les mains jointes, en rendant grâces au Ciel,
Puis riait en disant : "Pour être mon gendre,
Il ne faudrait pas moins d'un génie !"

Qui êut cru que des génies songeassent à se marier ?


Celui des Monts et celui des Eaux, le coeur entortillé,
Sans tenir compte des forêts et fleuves qui leur barraient
le chemin,
Simultanément vinrent à Phong Châu demander
la main de Mỵ Nương.

Le Génie des Monts avait un œil au front,


Et celui des Eaux était orné d'une barbe frisée et bleue.
L'un vint par terre sur un éléphant(tigre) blanc,
Et l'autre émergea des eaux sur le dos d'un dragon.

A la porte du palais, ils firent leurs compliments


Au roi Hùng qui regardait affectueusement sa fille bien-aimée.
Mais pour une seule fille, deux gendres se présentant,
Le roi trouva que c'était un peu trop !

Le Génie des Eaux se venta : "Sire, regardez mes prodiges !"


Alors, rejetant en arrière sa barbe bleue,
D'un signe cabalistique il héla les nuages et les eaux,
Et fit trembler sous ses pieds tous les villages d'alentour.

Violemment la pluie se déversa en cataractes,


Déracinant les arbres, brisant les ponts,
soulevant les eaux mugissantes
Qui en roulant, emportant, rugissant et ébranlant
tout dans leur écumes blanches,
Entrainèrent à leur suite boeufs, porcs, et charpentes de maisons.
Dương Đình Khuê
Anthologie.151

Effrayée, Mỵ Nương se serra contre son père,


Mais déjà le Génie des Monts sourit : "N'ayez crainte !"
Il brandit son bras et prononca un mot magique :
aussitôt chaînes de montagnes,
Grandes maisons, petites collines, de ramper moutonneusement
Pour se mettre à l'abri de la pluie . . . . . . .

N'est-ce pas d'un comique irrésistible cette réflexion qui, du même


coup, nous peint la bonhomie souriante du roi Pétaud Hùng :

Mais pour une seule fille, deux gendres se présentant,


Le roi trouva que c'était un peu trop !

Et cette image :

. . . des monts, maisons, collines qui se mirent


à ramper moutonneusement
Pour se mettre à l'abri de la pluie . . .

n'est-elle pas cocasse jusqu'à l'absurde, mais tellement pittoresque dans


son absurdité ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.152

SECTION 4 .
LA TENDANCE IMPRESSIONNISTE

Les anciens lettrés n'écrivaient pas pour le public mais pour eux-
mêmes ; ils n'avaient donc pas besoin de montrer clairement aux lecteurs
ce qu'eux-mêmes voyaient, ni de leur expliquer clairement ce qu'ils
pensaient. Ils se contentaient de traduire en touches plus ou moins
vaporeuses leurs idées et leurs sentiments. Ils étaient des impres-
sionnistes nés.

Il est donc naturel que dans la génération de 1930 il ne manque pas


de poètes impressionnistes, mais avec certaines différences tout à
l'avantage de ces derniers. S'étant libérés du legs culturel périmé, ils ont
répidié les clichés usés, les symboles conventionnels pour exprimer les
impressions de tout le monde. Bien mieux, ils ont cherché à traduire
leurs propres sensations et sentiments, avec préciosité parfois, mais
toujours avec délicatesse et sincérité.

Et ceci conduit à la remarque suivante : dans la révolution littéraire


de la décade 1935-45, les poètes impressionnistes constituaient l'avant-
garde qui réclamait le plus impétueusement le rejet des anciennes règles
de prosodie et l'adoption d'une liberté totale quant au nombre de pieds,
au rythme du vers, à l'empla-cement des rimes, etc. Nous allons le voir
par quelques exemples.

Dương Đình Khuê


Anthologie.153

NGÔ XUÂN DIỆU

Communément connu sous le nom de XUÂN DIỆU.

Né en 1917 dans le village de Trảo Nha, province de Hà Tĩnh, Centre


Vietnam. Il fit ses études secondaires françaises d'abord à Qui Nhơn puis
à Huế et enfin à Hanoi. Membre du groupe littéraire Tự Lực văn đoàn, il
collabora aux revues Phong Hóa, Ngày Nay, Tinh Hoa. Il publia en 1938
son premier recueil Thơ Thơ (Poésie) puis Phấn thông vàng (Le pollen
d'or des fleurs de pin) en 1939. La publication de Thơ Thơ souleva une
vague d'indignation chez certains et d'admiration chez d'autres, car sa
poésie était entiè-rement moderne tant par sa forme que par son fond.

Qu'on en juge par les deux échantillons suivant :

Tương tư , chiều . . .

Bữa nay lạnh , mặt trời đi ngủ sớm ;


Anh nhớ em , em hỡi ! anh nhớ em .
Không gì buồn bằng những buổi chiều êm
Mà ánh sáng mờ dần cùng bóng tối .
Gió lướt thướt kéo mình qua cỏ rối ,
Đêm bâng khuâng đôi miếng lẩn trong cành ;
Mây theo chim về dãy núi xa xanh
Từng đoàn lớp nhịp nhàng và lặng lẽ .
Không gian xám tưởng sắp tan thành lệ .
Thôi hết rồi ! còn chi nữa đâu em !
Thôi hết rồi , gió gác với trăng thềm ,
Với sương lá rụng trên đầu gần gũi .
Thôi đã hết hờn ghen và giận dỗi .
( Được giận hờn nhau , sung sướng bao nhiêu ! )
Anh một mình nghe tất cả buổi chiều
Vào chậm chậm ở trong hồn hiu quạnh .
Anh nhớ tiếng . Anh nhớ hình . Anh nhớ ảnh .
Anh nhớ em , anh nhớ lắm , em ơi !
Dương Đình Khuê
Anthologie.154

Je pense à toi, ce soir . . .

Il fait froid aujourd'hui, le soleil s'est couché de bonne heure,


Et je pense à toi, ô ma bien-aimée, je pense à toi.
Rien n'est plus triste que ces soirs paisibles
Où la lumière se fond graduellement dans l'obscurité,
Où le vent se traine paresseusement sur les touffes d'herbe,
Où des lambeaux de nuit se cachent parmi les branches d'arbres.
A la suite des oiseaux, les nuages regagnent les lointaines montagnes
bleues.
Par amas cadencés et silencieux.
L'espace gris semble sur le point de se fondre en larmes.
Hélas ! tout est fini, ô ma bien-aimée !
Finis le vent à l'étage supérieur et la lune sur la véranda
Quand la rosée et les feuilles tombaient sur nos têtes rapprochées.
Finis nos querelles d'amoureux
(Pour se quereller, quel bonheur !)
Ce soir, je suis seul à écouter le soir
Pénétrer lentement dans mon âme esseulée.
Et je pense à ta voix, à ton corps, à ton image,
Je pense à toi, oh combien je pense à toi, ma bien-aimée !

Rien dans ce poème ne rappelle ceux de nos anciens lettrés :


- Ni la structure du vers (8 pieds) qui parait se trainer interminablement,
et par là se prête merveilleusement aux confidences ;
- Ni les rimes masculines et féminines, tantôt se suivant, et tantôt
intercalées
- Ni enfin le nouveau cachet métaphysique de certaines descrip-tions.
Nos anciens poètes étaient volontiers philosophes, mais leur philosophie
était soit pratique (d'inspiration confucianiste), soit religieuse,
(d'inspiration bouddhiste ou taoiste) mais toujours positive, visant à la
délivrance des douleurs. Jamais ils ne s'étaient posé les modernes
problèmes métaphysiques de l'espace et du temps traduisant plutôt une
vague inquiétude sans fondement positif. Et ce vers :
Không gian xám tưởng sắp tan thành lệ

Dương Đình Khuê


Anthologie.155
L'espace gris semble sur le point de se fondre en larmes devait les
surprendre passablement.

Quoi qu'il en soit, Xuân Diệu est plus poète que philosophe. Nous
aurons l'occasion, avec d'autres poètes, de faire plus intime connaissance
avec les inquiétudes métaphysiques de la jeunesse vietnamienne d'avant-
guerre.
Trăng

Trong vườn đêm ấy nhiều trăng quá ,


Ánh sáng tuôn đầy các lối đi .
Tôi với người yêu qua nhẹ nhẹ . . .
Im lìm , không dám nói năng chi .
Bâng khuâng chân tiếc dẫm lên vàng ,
Tôi sợ đường trăng tiếng dậy vang ,
Ngơ ngác hoa duyên còn núp lá ,
Và làm sai lỡ nhịp trăng đang
Dịu dàng đàn những ánh tơ xanh ,
Cho gió du dương điệu múa cành ,
Cho gió đượm buồn , thôi náo động
Linh hồn yểu điệu của đêm thanh .
Chúng tôi lặng lẽ bước trong thơ ,
Lạc giữa niềm êm chẳng bến bờ .
Trăng sáng , trăng xa , trăng rộng quá !
Hai người , nhưng chẳng bớt bơ vơ .

Clair de lune

Dans le jardin, cette nuit, il y a trop de lune


Dont la lumière inonde tous les sentiers.
Ma bien-aimée et moi, nous allons doucement
En silence, sans oser proférer une parole.
A regret nous foulons cet or,
De peur qu'il ne résonne sous nos pas,
Qu'il n'effarouche la fleur de notre amour encore dans son bouton,
Et que ne soit troublé le rythme de la lune

Dương Đình Khuê


Anthologie.156
Qui égrène sa mélodie en rayons bleus
Pour que le vent qui danse en cadence sur les branches
S'imprègne de tristesse et cesse d'agiter
L'âme délicate de la sereine nuit.
Silencieusement nous marchons dans la poésie
De cet univers de rêve illimité.
Lune claire, lune lointaine, lune trop large !
Nous sommes deux, mais chacun de nous ne se sent pas moins seul !

Voilà bien de l'amour sophistiqué moderne. Les anciens amoureux,


comme Thúy Kiều et Kim Trọng, se contentaient prosaiquement de jouir
du spectacle de la lune, ils ne s'inquiétaient pas :
. . . de fouler son or
De peur qu'il ne résonnât sous leurs pas.
Et surtout, lorsqu'ils étaient réunis, ils étaient pleinement satisfaits et ne
poussaient pas de cri d'angoisse métaphysique :
Nous sommes deux, mais chacun de nous ne se sent pas moins seul !
Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? D'où et pourquoi nous est
venue cette angoisse inconnue de nos pères ?

D'où ? Manifestement de l'Occident, qui paradoxalement juxtapose à


sa poursuite effrénée du bien-être matériel une préoccupation des
problèmes métaphysiques que le réaliste Confucianisme ignorait et que
le pragmatique Bouddhisme écartait.

Pourquoi ? Probablement parce que dans les années qui


précédèrent la Révolution de 1945 la jeunesse viêtnamienne vivait dans
le désarroi faute d'un idéal bien défini. Non seulement les plaisirs
dégradants la laissaient écoeurée après assouvissement, mais même
l'amour sincère et pur ne suffisait pas à remplir le vide de son âme.

Dương Đình Khuê


Anthologie.157

CÙ HUY CẬN

Né en 1919 dans la province de Hà Tĩnh. A fait paraître en


1940 son recueil de poèmes Lửa Thiêng (Le feu sacré). Rien que ce titre
nous fait déjà comprendre que Huy Cận vise plus à chanter les
aspirations de sa génération que ses propres sentiments.

Et ce que nous avons dit plus haut à propos de Xuân Diệu pourrait
s'appliquer à Huy Cận. C'est le même désarroi en face de la vie. Dans le
poème qui suit, le poète s'est attaché à décrire l'immensité vide du
paysage qui s'offrait devant ses yeux. Cette vacuité de la nature traduit la
tristesse du poète devant l'indifférence de certaines gens avilies par la
domination étrangère.
Tràng giang

Sóng gợn tràng giang buồn điệp điệp ,


Con thuyền suôi mái nước song song .
Thuyền về nước lại , sầu trăm ngả ,
Củi một cành khô lạc mấy dòng .

Lơ thơ cồn nhỏ gió đìu hiu ,


Đâu tiếng làng xa vãn chợ chiều .
Nắng xuống , trời lên sâu chót vót ,
Sông dài , trời rộng , bến cô liêu .

Bèo dạt về đâu , hàng nối hàng ,


Mênh mông không một chuyến đò ngang .
Không cầu gợi chút niềm thân mật ,
Lặng lẽ bờ xanh tiếp bãi vàng .

Lớp lớp mây cao đùn núi bạc ,


Chim nghiêng cánh nhỏ : bóng chiều sa .
Lòng quê dờn dợn vời con nước ,
Không khói hoàng hôn cũng nhớ nhà .
Dương Đình Khuê
Anthologie.158

Le grand fleuve

Les vagues ondulent le fleuve dans une tristesse sans fin


Pendant que ma barque, rames immobiles, se laisse dériver
au fil de l'eau.
Entre la barque qui avance et l'eau qui recule, ma tristesse se partage
en cent directions,
Pareille à une branche sèche ballotée au milieu
de différents courants.

Sur un petit banc de sable le vent souffle languissament ;


D'un village voisin m'arrivent les derniers bruits
d'un marché près de se fermer.

Plus le soleil descend, et plus le ciel s'élève vertigineusement.


Un long fleuve, un ciel immense, et un débarcadère désert.

Des lentilles d'eau qui dérivent vers je ne sais où,


nappe après nappe,
Et dans l'immensité vide pas une seule barque
qui traverse le fleuve
Pas un seul pont pour évoquer la tendresse humaine,
Rien que des berges vertes succédant silencieusement
aux bancs de sable jaune.

Par couches les nuages s'amoncellent en monts argentés,


Des oiseaux inclinent leurs frêles ailes : voilà que le jour baisse
Et je sens frissonner mon coeur, avec l'eau courante,
De nostalgie du pays natal, sans avoir besoin
de la brume crépusculaire.

Découragement définitif ? Non, car le poème suivant annonce le


révolutionnaire qui s'insurgea contre le présent et aspira à quelque chose
de nouveau, à voir se lever le grand "grand soir" de la révolution :

Dương Đình Khuê


Anthologie.159
Xuân Hành

Lượng xuân trời đất vui chưa hết


Sông Nhị giòng hăng nước chẩy ào
Máu đời lai láng hòn đất đỏ
Nhịp đời vòi vọi lòng sông cao .

Nghe đời bước mạnh vần thế núi


Nghe đời chuyển mạnh lùa trăng sao .
Ta đi một mình trên đê nhỏ
Ta góp chân nhanh cùng bốn gió
Ta đi mau quá tầm chân người
Ta nhập hồn ta trong vũ trụ .
. . . . . . . . . . . . .
Ta đi về đâu ta chẳng biết
Chỉ thấy trời xanh là ta say
Ngồi xe nhật nguyệt cùng thiên nhiên
Làm bạn đi đường về vô định .
Âm dương chưa hề mệt
Bên đường hoa nở tươi
Biển vàng triều chửa liệt
Sóng rủ nhau đi bát ngát cười .

L'hymne du printemps

De la magnificence du printemps, le ciel et la terre


n'ont pas fini de se réjouir,
Que déjà le Fleuve Rouge charrie impétueusement ses flots
Comme pour arroser du sang de la vie la terre rouge,
Et scander le rythme du monde avec ses flots montants.
Je crois entendre le monde allonger ses pas puissants
pour déplacer les montagnes,
Et l'entendre se mouvoir puissamment pour rouler
la lune et les étoiles.
Quoique marchant tout seul sur la petite digue,
Je participe à la course rapide des quatres vents.

Dương Đình Khuê


Anthologie.160
J'efforce d'avancer plus vite que ne le permettrait la force humaine
Pour fusionner mon âme à celle de l'univers.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Où vais-je ? Je ne sais,
Il me suffit de voir le ciel bleu pour m'enivrer.
Sur le char du soleil et de la lune, je voyage avec la Nature
Qui m'accompagne sur le chemin de l'Indéterminé.
Le fluide de l'Univers n'est pas près de s'épuiser,
Sur les bords de la route les fleurs continuent à s'épanouir,
Et sur la mer d'or le flux continue son mouvement perpétuel
Pour permettre aux flots de voguer librement en riant.

Si ce poème est destiné à chanter la Révolution près d'éclater,


l'auteur est vraiment habile à déjouer la vigilance de la censure
colonialiste. Et comment en douter avec cette image terrible du Grand
Fleuve arrosant du sang de la vie la terre rouge ? En croyant entendre le
monde déplacer les montagnes et faire rouler les astres, le poète fait
allusion aux évènements mondiaux qui ouvrirent la voie à la Révolution
de 1945. Au moment où ce poème fut composé, la réalisation de la
Révolution était encore incertaine, mais n'importe, dans les masses
populaires le poète décela déjà des mouvements tumultueux pareils aux
flots d'un fleuve mugissant.

Dương Đình Khuê


Anthologie.161

HÀN MẶC TỬ

Vrai nom : Nguyễn Trọng Trí.


(1912 - 1940)

Est mort de lèpre, dont il a supporté avec courage les souffrances


horribles, et qui a ouvert en lui les écluses d'un mysticisme délirant.

L'œuvre de Hàn Mặc Tử , réunie après sa mort en un recueil


nommé Thơ Hàn Mặc Tử (Poèmes de Hàn Mặc Tử) comprend 3 parties
:

Gái quê (Filles de la campagne)


Thơ điên (Poèmes fous)
Xuân như ý (Printemps idéal)

De chacune de ces parties qui montrent les aspects divers du génie


poétique de Hàn Mặc Tử, nous donnerons ci-dessous un échantillon.

Bẽn Lẽn

Trăng nằm sóng soài trên cành liễu ,


Đợi gió đông về để lả lơi .
Hoa lá ngây tình không muốn động ,
Lòng em hồi hộp , chị Hằng ơi !

Trong khóm vi lau rào rạt mãi :


Tiếng lòng ai nói ? Sao im đi ?
Ô kìa , bóng nguyệt trần truồng tắm ,
Lộ cái khuôn vàng dưới đáy khe . . .

Vô tình để gió hôn trên má ,


Bẽn lẽn làm sao , lúc nửa đêm .
Em sợ lang quân em biết được ,
Nghi ngờ đến cái tiết trinh em .
Dương Đình Khuê
Anthologie.162

Pudeur effarouché

La lune s'étend de tout son long sur les branches de saule


En attendant les caresses lascives du vent printanier ;
Les fleurs et les feuilles, sidérées d'amour, se figent
Tandis que mon coeur palpitre, ô Princesse des nuits !

J'entends dans le buisson de roseaux un susurrement sans fin,


Est-ce la voix de coeur de quelqu'un ? Pourquoi soudain ce silence
Eh ! voilà la lune qui se baigne toute nue,
Découvrant son corps doré dans le fond du ruisseau.. . . .

Inconsciemment j'ai laissé le vent baiser ma joue.


Combien en suis-je confuse, au milieu de la nuit !
Car si mon époux le savait,
Il pourrait suspecter ma fidélité.

Ce poème dénote la sensualité morbide d'un malade condamné à


vivre dans une absolue continence. Ce délire sensuel va conduire le
poète vers une spiritualité supérieure gagné au prix d'un horrible calvaire
:

Đau thương

Ta muốn hồn trào ra đầu ngọn bút ,


Mỗi lời thơ đều dính não cân ta .
Bao nét chữ quay cuồng như máu vọt ,
Cho mê man chết điếng cả làn da .

Cứ để ta ngất ngư trong vũng huyết ,


Trải niềm đau trên mảnh giấy mong manh .
Đừng nắm lại nguồn thơ ta đang siết ,
Cả lòng ai trong mớ chữ rung rinh . . .

Gió rít từng cao trăng ngã ngửa ,

Dương Đình Khuê


Anthologie.163
Vỡ tan thành vũng đọng vàng khô .
Ta nằm trong vũng trăng đêm ấy ,
Sáng dậy điên cuồng mửa máu ra .

Douleur

Je veux que mon âme se déverse au bout de ma plume,


Qu'à chaque vers soit accroché un peu de ma cervelle,
Que les lettres dansent frénétiquement comme
autant de jets de sang.
Et que je tombe en catalepsie jusqu'à ce que ma peau se glace.

Laissez-moi agoniser dans la mare de mon sang


Et épuiser ma douleur sur cette mince feuille de papier.
N'arrêtez pas la source de poésie que j'étreins,
Car tout mon coeur est dans ce tas de lettres tremblotantes. . . .

Le vent siffle dans les hautes altitudes pour culbuter la lune


Qui tombe en se brisant en mille flaques d'or congelé.
Ce soir-là je me suis couché dans une flaque de lune,
Et le lendemain matin, je me suis éveillé fou
dans un vomissement de sang.

Ce calvaire s'est achevé heureusement en un hymne de grâce où le


poète, transfiguré par une foi ardente, se dégagea de sa misérable
enveloppe corporelle pour entrer en communion avec le souffle divin :

Ave Maria

Maria ! Linh hồn tôi ớn lạnh ,


Run như run thần tử thấy long nhan ,
Run như run hơi thở chạm tơ vàng ,
Nhưng lòng vẫn thấm nhuần ơn trìu mến .

Dương Đình Khuê


Anthologie.164
Lạy Bà là đãng tinh truyền thanh vẹn
Giầu nhân đức , giầu muôn hộc từ bi ,
Cho tôi dâng lời cảm tạ phò nguy
Cơn lâm lụy vừa trải qua dưới thế .

Tôi cảm động rưng rưng hai dòng lệ :


Dòng thao thao bất tuyệt của nguồn thơ .
Bút tôi reo như châu ngọc đền vua ,
Trí tôi hớp bao nhiêu là khí vị ,
Và trong miệng ngậm câu ca huyền bí ,
Và trong tay nắm một nạm hào quang . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Hỡi sứ thần Thiên Chúa Gabriel ,
Khi Người xuống truyền tin cho Thánh Nữ ,
Người có nghe xôn xao muôn tinh tú ?
Người có nghe náo động cả muôn trời ?
Người có nghe thơ mầu nhiệm ra đời
Để ca tụng , bằng hoa hương sáng láng ,
Bằng tràng hạt , bằng Sao Mai chiếu rạng
Một đêm xuân là rất đỗi anh linh ?

Ave Maria

MARIA ! Mon âme de frayeur glacée


Tremble comme un sujet devant le visage
auguste du Souverain,
Comme le dernier souffle de vie déposé sur la soie d'or,
Mais mon coeur reste imprégné de Votre grâce divine.

Salut à vous, Sainte Mère Immaculée


Dương Đình Khuê
Anthologie.165
Si bonne, si miséricordieuse,
Et laissez-moi Vous remercier de m'avoir sauvé
Dans le malheur que j'ai supporté ici-bas.

D'émotion je verse des larmes,


Ruisseaux intarrissables où s'abreuve ma poésie.
Ma plume tinte comme les perles du palais royal,
Mon esprit s'imbile d'ineffables sensations,
Ma bouche psalmodie des hymnes sacrés,
Et dans mes mains je serre un flot de lumière.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ô Gabriel, messager de Dieu,
Quand vous descendites pour annoncer la nouvelle
à la Sainte Mère
Entendites-vous les étoiles vibrer ?
Entendites-vous tout l'Univers s'ébranler ?
Entendites-vous des hymnes merveilleux
Chanter, avec des fleurs et des cierges flamboyants,
Avec des chapelets, avec l'Etoile du Matin resplendissante,
La sainteté de cette nuit de printemps ?

Ces trois poèmes peuvent nous donner une idée du génie poétique
de Hàn Mặc Tử que certains esprits repoussent avec horreur tandis que
d'autres admirent au delà de toute mesure. Quoi qu'il en soit, on ne peut
équitablement lui dénier une imagination extrêmement riche, secondée
par une langue inégale, certes, mais qui peut parfois s'élève jusqu'aux
plus hauts sommets de l'Art.

Dương Đình Khuê


Anthologie.166

BÍCH KHÊ

Vrai nom : Lê Quang Lương.


( 1916 - 1946 )

De même que la paire Xuân Diệu - Huy Cận est inséparable dans
l'esprit de l'amateur de la poésie d'avant la Révolution de 1945, de même
le nom de Hàn Mặc Tử évoque irrésistiblement celui de Bích Khê qui
offre avec lui beaucoup de points de ressemblance. Ils sont tous deux
morts jeunes, l'un de lèpre, l'autre de tuberculose. Ils ont tous les deux
cherché une atténuation à leur souffrances dans la religion : l'un a été
soigné par des sœurs de charité, l'autre par des bonzes. Et tous les deux
ont trouvé dans la douleur et dans la religion un aliment à leur
inspiration poétique.

Si Hàn Mặc Tử n'est pas facile à lire, Bích Khê est encore plus
hermétique. De ses poèmes éparpillés dans plusieurs pério-diques :
Tiếng Dân, Tiểu Thuyết thứ năm, etc, et un recueil Tinh Huyết (La
quintessence du sang) paru en 1939, nous allons citer deux qui nous ont
paru les moins difficiles à comprendre . . . et à traduire.

Cuối Thu

Đêm nay hồn lặng làm sao !


Cánh thu ôm cả chiêm bao vào lòng .
Sao xanh lợt phím tơ đồng ,
Gió ơi là gió buồn đông thổi về .
Không gian mưa lệ đầm đìa ,
Đầy sân trắng toát hoa lê đầu mùa .
Trời lam ứ đặc tình thu ,
Ô kìa ! mây bạc nặng lùa về tây .
Hồn sao không động mà say !
Dương Đình Khuê
Anthologie.167
Chà đôi chim khướu nó bay tung trời . . .
Nhạc đâu bỗng vót từng khơi ,
Hồn theo với nhạc , hồn ơi là hồn .
Buồn thôi như rượu thấm dồn ,
Lên men nồng khướt , xoay tròn trên không .

Fin d'automne

Comme mon âme reste muette en cette nuit


Où l'automne de ses ailes enserre tous mes rêves dans son sein !
Les étoiles bleues décolorent les fils de cuivre de ma guitare
Cependant que, ô vent, tu annonces tristement l'hiver qui vient.
Versant toutes ses larmes, l'espace sanglote,
Et ma cour est toute blanche des premières fleurs du poirier.
Le ciel indigo se pétrifie d'amour pour l'automne qui s'en va.
Hé, voilà les nuages blancs qui sont lourdement entrainés vers l'Ouest.
Mon âme, sans être engourdie, est déjà ivre
Cependant qu'un couple de merles s'élance en plein ciel . . .
La musique, brusquement, jaillit du firmament
Emportant avec elle mon âme.
La tristesse s'y infiltre comme l'alcool,
Et mon âme, ivre du ferment puissant, tourne en rond dans l'espace.

C'est le thème classique de la somnolence de la pensée et du coeur


quand l'automne est presque devenu hiver. La fin du poème, cependant
montre un sursaut d'énergie qui ne discerne pas encore distinctement à
quel but se dévouer.

Xuân tượng trưng

Hỡi lời ca man dại ,


Điệu nhạc thở hơi rừng ,
- Đêm nay , xuân đã lại
Dương Đình Khuê
Anthologie.168
Thuần túy và tượng trưng

Nâng lên núm vú đồi


Sữa trăng nhi nhỉ giọt ;
Bay qua cụm liễu phơi
Những cườm tay điểm hột

Sương . Phất phơ lau lách ,


Khe uốn mình giai nhân ,
Đường non khéo điêu khắc
Những giáng hình khỏa thân :

Lụa mây nẩy vàng chạm ,


Tía ngọc bén mầu ngân .
Chủ xuân đương triển lãm !
Lời ca như hạc theo
Gió lên . Tình múa reo
Những điệu vàng châu báu

Dường có con chim báu


Rỉa cánh trên ngai lòng .
Xoè xòe màu lông công ,
Vườn thơm khua sắc mát :
Rồng uốn vóc tùng cong ,
Áo bạch mai khoát khoát ,
Môi đào chờ khoái lạc . . . .

Hồn tôi như đình hương


Bóc lên mình thánh giá !
Dương Đình Khuê
Anthologie.169
Ý xuân mát đến xương
Ngậm tuyết phun lã chã !

Printemps symbolique

Venez, ô chansons barbares,


Venez, ô musique, souffle des forêts,
Venez cette nuit où le printemps revient,
Pur et symbolique,
Qui soulève le sein des couteaux
D'où jaillit goutte à goutte le lait de la lune,
Qui survole les bouquets de saules
Aux poignets ornés de gouttes
De rosée. Se glissant au travers des roseaux,
Les ruisseaux tordent leur taille de belles filles.
La route de montagne habilement sculpte
Des silhouttes de corps nus
Où la soie des nuages est pailletée d'or,
Et où le pourpre des rubis voisine avec l'éclat de l'argent.
C'est le Maitre du printemps qui organise son exposition !
Les chansons, comme l'oie sauvage,
S'élèvent avec le vent. (L'amour danse et chante
Des airs tissés d'or et de pierres précieuses
Et qui évoquent l'image d'un merveilleux oiseau
Se lissant les ailes sur le trône du coeur).
Se pavanant comme un paon,
Le jardin parfumé agite ses fraiches couleurs :
Un pin se tord tel un dragon qui s'enroule,
Un abricotier fait voltiger sa robe blanche,
Et des fleurs de pêcher ouvrent leurs lèvres pour recevoir le baiser
voluptueux.
Mon âme est pareille à un brûle-parfum
Dont la fumée s'élève jusqu'à la croix sacrée !
La pensée du printemps me refraichit jusqu'aux os
Comme si j'avalais de la neige et la recrachais à flots !
Dương Đình Khuê
Anthologie.170

Ce tableau du printemps qui semble n'évoquer que des idées de


luxure, symbolise en réalité l'ascension d'une âme vers divin idéal,
suprême refuge des coeurs meurtris par les bassesses de la vie.

Dương Đình Khuê


Anthologie.171

CHẾ LAN VIÊN

De son vrai nom Nguyễn Ngọc Hoán, né en 1920 à Bình Định.


Chế lan Viên n'est qu'un pseudonyme à résonnance chame qu'il s'est
donné pour s'identifier au malheureux peuple Cham qui fut chassé de
son habitat par les Viêtnamiens au cours des siècles écoulés.

Il est peu d'exemples dans la littérature mondiale d'un poète entrant


aussi complètement dans la peau du citoyen d'un peuple étranger qui
était l'ennemi de ses ancêtres, pour compatir à ses malheurs auissi
sincèrement. Il est vrai que le malheureux peuple Cham, après avoir été
vaincu et absorbé par nous, nous a légué un lourd héritage. Il a injecté
dans nos veines le poison de son indolence incurable, de sa tristesse
poignante, et peut-être aussi un torturant complexe de culpabilité. Notre
peuple Viêtnamien, jusqu'au 10è siècle, a toujours été un peuple
opprimé, luttant désespérément contre l'invasion chinoise et contre les
razzias des peuplades yunnannaise, laotienne et chame. A partir du 10è
siècle, il est devenu assez fort pour se défendre efficacement contre ses
oppresseurs, mais toujours en deca de ses frontières. Et c'est seulement à
partir du 15è siècle que de peuple opprimé il s'est fait oppresseur. Par
nécessité majeure, son berceau natal ne suffisant plus à l'explosion de sa
natalité. Mais pénétré des sentiments d'humanité et de miséricorde reçu
du Confucianisme et du Bouddhisme, il a dû se sentir gêné inté-
rieurement. Et ses poètes, ses musiciens surtout, ont dès lors adopté,
inconsciemment, l'état d'âme des Chams.

Pour ce qui concerne Chế Lan Viên, nous pouvons aussi


conjecturer qu'en pleurant sur la décadence du peuple Cham, il a en
réalité pleuré sur la décadence du peuple Vietnamien sous la domination
française.

Outre des poèmes éparpillés dans divers périodiques, Chế Lan Viên a
fait paraître en 1937 Điêu Tàn (Ruines) dont nous allons citer ci-dessous
deux poèmes :

Dương Đình Khuê


Anthologie.172

Trên đường về.

Một ngày biếc thị thành ta rời bỏ


Quay về xem non nước giống dân Hời :

Đây , những tháp gầy mòn vì mong đợi ,


Những đền xưa đổ nát dưới thời gian ,
Những sông vắng lê mình trong bóng tối ,
Những tượng Chàm lở lói rỉ rên than .

Đây , những cảnh ngàn sâu cây lả ngọn ,


Muôn ma Hời sờ soạng dắt nhau đi ;
Những rừng thẳm bóng chiều lan hỗn độn ,
Lừng hương đưa , rộn rã tiếng từ qui .

Đây , chiến địa nơi đôi bên giao trận ,


Muôn cô hồn tử sĩ hét gầm vang .
Xương Chàm luôn rào rạt nỗi căm hờn .

Đây , những cảnh thái bình trong Chiêm quốc ,


Những cô thôn vàng nhuộm nắng chiều tươi ;
Những Chiêm nữ nhẹ nhàng quay lại ấp ,
Áo hồng nâu phủ phất xõa lời vui .

Đây , điện các huy hoàng trong ánh nắng ,


Những đền đài tuyệt mỹ dưới trời xanh .
Đây , chiến thuyền nằm mơ trên sông lặng ,
Bầy voi thiêng trầm mặc dạo bên thành .

Dương Đình Khuê


Anthologie.173

Đây , trong ánh ngọc lưu ly mờ ảo ,


Vua quan Chiêm say đắm thịt da ngà ,
Những Chiêm nữ mơ màng trong tiếng sáo ,
Cùng nhịp nhàng , uyển chuyển uốn mình hoa .

Những cảnh ấy trên đường về ta đã gặp ,


Tháng ngày qua ám ảnh mãi không thôi .
Và từ đãy lòng ta luôn tràn ngập
Nỗi buồn thương nhớ tiếc giống dân Hời .

Sur le chemin du retour


Par un jour bleu azuré je quitte la ville
Pour revenir contempler la patrie du peuple Hời :

Ici, des tours décrépites dans l'attente,


Des temples anciens tombés en ruines sous les coups du Temps,
Des rivières désertes se trainant dans l'ombre
Et des statues Chames gémissant sous leur lèpre hideuse.

Là, des ravins profonds aux arbres courbant leurs cimes


Où errent à l'aveuglette des fantômes Hời se tenant par la main,
Des forêts immenses où l'ombre du soir s'abat sinistrement,
Pleines de senteurs étranges et de plaintes des oiseaux nocturnes.

Oui, c'est bien ici le champ de bataille


Où des milliers de guerriers sont morts en rugissant de fureur,
Où le sang Cham a coulé, roulant dans ses flots un ressentiment
inexpiable,
Où des ossements Cham s'entrechoquent toujours de fureur.

Oui, c'est bien ici que le peuple Cham vivait dans la paix,
Où ses villages se doraient sous la lumière douce du soir,
Dương Đình Khuê
Anthologie.174
Où ses jeunes filles allègrement rentraient à leurs hameaux,
Leurs robes rose brun clapotant au gré de leurs joyeux propos.

Ici resplendissaient des palais magnifiques au soleil,


Et les temples merveilleux sous le ciel azuré ;
Ici, des navires de guerre sommeillaient sur les calmes rivières,
Et les éléphants sacrés se promenaient placidement autour de la
citadelle.

Ici, sous l'éclat irréel des cristaux et des perles,


Rois et mandarins Chams s'enivraient de la chair sacrée
Des jeune filles Chames dansant languissamment au son de la flute
En cadence, en contorsionnant leurs corps de fleur.

Ces scènes, que j'ai vues sur mon chemin de retour,


M'obsèdent sans cesse jour après jour,
Et depuis lors mon coeur est inondé
De tristesse compatissante envers le peuple Hời.

Dans le poème précédent, Chế Lan Viên n'a été que lyrique. Mais
dans celui qui suit, il s'est aussi révélé un poète impressionniste, aux
côtés de Hàn Mặc Tử et Bích Khê :

Ngủ trong sao

Ta để xiêm lên mây , rồi nhẹ bước


Xuống giòng Ngân lòa chói ánh hào quang .
Sao tán loạn đua bơi trên mặt nước ,
Tiếng lao xao dội thấm đến cung Hằng .

Rồi trần truồng , ta nằm trên điện ngọc ,


Hai tay cuồng vơ níu áo muôn tiên ,
Đầu gối lên hàng Thất tinh vừa mọc ,
Hồn giạt trôi về đến nước non Chiêm .
Dương Đình Khuê
Anthologie.175

Ta gặp Nàng trên một vì sao nhỏ ,


Ta hôn nàng trong bóng núi mây cao ,
Ta ôm nàng trong những nguồn trăng đổ ,
Ta ghì nàng trong những suối trăng sao .

Nàng không nói , không cười , không than thở


Theo ta về sao Đẩu ở chân trời .

Trên má ta lệ Nàng đâu bỗng nhỏ ,


Ôm má ta , Nàng sẽ bảo đôi lời .

Nhưng mà trăng ! nhưng mà sao ! nhưng mà gió !


Ồn ào lên , tán loạn chạy quanh ta .
Phút hỗn độn qua rồi . Trời ! Đau khổ !
Bóng Chiêm nương dần khuất dưới sương sa .

Đêm hôm nay ngồi đây trên bờ bể


Ta lặng đếm thử bao nhiêu thế kỷ
Đã trôi trong một phút vội vàng qua ,
Ta lắng nghe những thế giới bao la

Tụ họp lại trong lòng muôn hột cát .


Giòng tương tư dần trôi trong lầm lạc ,
Hồn say sưa vào khắp cõi Trời mơ .
Ai kêu ta trong cùng thẳm Hư Vô ?
Ai réo gọi trong muôn sao chới với ?
Nàng , nàng , nàng , thôi chính Nàng đương mong đợi .
-
Dương Đình Khuê
Anthologie.176

Sommeil dans les étoiles

Je déposai mes vêtements sur les nuages, puis doucement


Je descendis au Fleuve d'Argent étincelant de lumière.
Les étoiles en désordre frétillaient sur la surface de l'eau
En faisant un tumulte qui résonna jusqu'au palais
de la Princesse des nuits.

Puis, tout nu, je me couchai dans le palais de jade,


Les deux bras accrochés follement aux vêtements des Anges,
Et la tête reposant sur la Grande Ourse qui venait d'apparaître.
Mon âme dérivait vers les eaux et monts du Champa.

Et je La rencontrai sur une petite étoile,


Je La baisai à l'ombre des montagnes de nuages,
Je L'embrassai sur les cascades de la lune,
Je L'étreignis dans les ruisseaux d'étoiles.

ELLe ne parlait, ne souriait, ni ne soupirait,


En me suivant à l'Etoile Polaire au bout de l'horizon.
Sur mes joues soudain coulèrent ses larmes.
Et m'embrassant, ELLE me dit à voix basse quelques paroles.

Mais la lune ! mais les étoiles ! mais le vent !


Brusquement tourbillonnèrent bruyamment autour de moi.
La minute de désordre est passé. Ciel ! Douleur !
La silhoullette de la Chame s'évanouit graduellement
dans le brouillard.
Et cette nuit, assis sur le rivage de la mer,
Je compte silencieusement les siècles
Qui se sont écoulés dans cette minute vite passée,
J'écoute attentivement les mondes infinis

Réunis dans le coeur des myriades de grains de sable.


Cependant que ma pensée dérive vers l'illusion,

Dương Đình Khuê


Anthologie.177
Mon âme ivre s'enfonce dans l'Univers de Rêve.
Qui donc m'appelle du fond du Néant ?
Qui m'appelle dans ces milliers d'étoiles clignotantes ?
- Elle, elle,elle, c'est bien ELLE qui m'attend.

Dans ce poème l'auteur a voulu traduire l'élan de l'âme humaine,


longtemps égarée dans les illusions de ce monde et qui trouve enfin,
dans un bref instant d'illumination, par-dessus les notions de l'Espace et
du Temps, sa vraie nature, personnifiée ici par une jeune fille Cham.
C'est en somme une parabole de l'enseignement bouddhique d'après
lequel tout être participe de la nature divine du Cosmos, qui ne naît ni ne
meurt, que des passions peuvent temporairement voiler, mais qui
subsiste toujours au fond de tout coeur à travers les multiples existences
de la métemsycose.

Dương Đình Khuê


Anthologie.178

NGUYỄN VỸ

Né en 1912 à Quảng Ngãi, centre-Vietnam. En 1937 il dirigea à


Hanoi un hebdomadaire bilingue intitulé Bạch Nga (le Cygne) dans
lequel il critiquait sévèrement le colonialisme français. Naturellement ce
périodique fut interdit au bout de quelques numéros, et son directeur
condamné à la prison et à une forte amende. En 1940, comme le japon
impérialiste étendait ses griffes sur l'Indochine, Nguyễn Vỹ retourna ses
attaques contre les nouveaux Maitres. Il fut arrêté par ceux-ci. Cette
seconde expérience ne le rebuta pas. Il fondit par la suite d'autres
journaux tous dirigés contre les gouvernements de l'heure, et tous voués
à une existence éphémère.

Plus qu'un poète, Nguyễn Vỹ était un littérateur, et surtout un


polémiste. Il a écrit des pamplets incendiaires et des romans, mais peu
de poèmes. Il a fait pourtant beaucoup parler de lui en fondant une école
poétique qu'il intitula Bạch Nga (Le Cygne) dont nous allons donner ci-
dessous un échantillon :

Sương rơi

Sương rơi
Nặng trĩu
Trên cành Rồi hạt
Dương liễu . Sương trong
Nhưng hơi Tan tác
Gió bấc Trong lòng
Lạnh lùng Tả tơi ,
Hiu hắt , Em ơi .
Thấm vào , Từng giọt
Hạt sương Điêu tàn ,
Dương Đình Khuê
Anthologie.179
Thành một Trên nấm
Vết thương . Mồ hoang !

La rosée tombe

La rosée tombe
Lourdement
Sur les branches Puis la goutte
Des saules. De clair rosée
Mais le souffle Se brise
De la brise Dans mon coeur
Toute glacée, Tourmenté,
Insidieusement, Ô ma bien-aimée.
Infiltre Goutte à goutte
Ô ma bien-aimée Elle résonne,
Dans ma pensée Goutte à goutte
Une goutte de rosée Elle se détruit
Qui devient Sur la tertre
Une blessure. D'une tombe délaissée !

Que faut-il penser de cette poésie d'avant-garde qui pourrait se


réclamer de l'Art poétique de Verlaine ? Dans certains cas, peut-être, ces
vers de deux pieds peuvent reproduire musicalement certains bruits
comme, dans le poème ci-dessus, celui de la rosée qui tombe. Mais il est
incontestable qu'ils ne sauraient se prêter à n'importe quel sujet. En tous
cas, si l'école poétique Bạch Nga a suscité une bienveillante curiosité,
elle n'a pas réussi à faire beaucoup d'adeptes.

Dương Đình Khuê


Anthologie.180

CHAPITRE V
LE ROMAN ET LA NOUVELLE

Si la poésie moderne a été la vedette de la révolution littéraire


des années 1935-45, le roman et la nouvelle ont obtenu des résultats
beaucoup plus profonds dans la réforme de la société.

Disons d'abord quelques mots de leur nouvelle technique. Dans notre


précédent ouvrage (Les chefs d'œuvre de la littérature viet-namienne,
p.180), nous avons eu l'occasion d'analyser l'ancien roman en vers.
Quant à la nouvelle, elle n'existait pour ainsi dire pas. Il y avait bien de
petits récits relatant un évènement bien déterminé et bien circonscrit
dans le temps et dans l'espace, mais c'étaient toujours des contes du
temps passé et non des nouvelles de l'époque contemporaine. De ces
anciens romans et contes (excepté le génial Kim Vân Kiều), nous avons
fait ressortir le caractère conventionnel, l'intrigue alambiquée et la
psychologie sommaire ; nous n'y reviendrons pas.

Au contact de la culture française, nos lettrés ont eu le mérite de


reconnaître ces vieux défauts traditionnels. Et quelques-uns d'entre-eux
se sont efforcés d'écrire des romans et nouvelles à la française : Nguyễn
Trọng Thuật, Hồ Biểu Chánh, Nguyễn Bá Học, etc. Ils n'y ont pas réussi
pleinement, car leur ancienne formation culturelle les handicapait
toujours.

Les jeunes nés aux environs de 1910 n'ont plus eu à trainer ce lourd
boulet. Dès l'enfance, ils ont appris le quốc ngữ, puis le français ; et
arrivés à l'adolescence ils se sont délectés à lire les écrivains français,
surtout ceux des 17è, 18è et 19è siècles. Ils n'ont pas néglisé pour cela les
romans chinois de chevalerie (kiếm hiệp), d'amour (Tình sử), et les
contes fantastiques (Liêu trai). Cette formation intellectuelle plutôt
désordonnée a produit néanmoins un résultat remarquable. Nos

Dương Đình Khuê


Anthologie.181
romanciers et nouvellistes modernes se sont mis résolument à adopter la
technique des nouvelles et romans français quant à la forme ; quant au
fond, ils sont restés très orientaux, bien que décidés à orienter la société
vers des normes progressistes. C'est ainsi que leurs dieux préférés étaient
Daudet et Maupassant pour la nouvelle, Dumas père pour le roman
historique, Dumas fils pour le roman à thèse, Zola pour le roman de
moeurs. Hugo, avec ses digressions sociologiques (dans les misérables),
avait un disciple fervent en Lê Văn Trương.

Nous avons dit plus haut que nos romanciers et nouvellistes


modernes sont restés, quant au fond, très orientaux, bien que résolus à
orienter la société vers des normes progressistes. Quelques explications
nous paraissent ici indispensables.

D'abord en ce qui concerne la tendance progressiste. Au chapitre


précédent nous avons vu que la poésie servait souvent à réveiller la
conscience nationale engourdie dans l'esclavage. Mais il est évident que
la prose est infiniment plus commode à manier pour obtenir ce résultat.
Le groupe Tự Lực Văn Đoàn (groupe des gens de lettres qui comptent
sur leurs propres forces) l'a essayé par une série d'articles de fond dans la
revue Ngày Nay (Aujourd'hui), dont nous allons donner ci-dessous un
spécimen :

Sống theo một lý tưởng

Đời các cụ đồ nho ngày xưa êm đềm lắm. Họ không băn khoăn,
không hoài nghi, mục đích của đời người hiện ra trước mắt họ một cách
rõ rệt, hiển nhiên. Cả một ký vãng nặng nề đè lên tâm trí họ, khuôn họ
vào một quy củ nhất định, không bao giờ biến cải. Nghiêu, Thuấn, rồi
đức Khổng, từ bao nhiêu thế kỷ, đã minh bạch vẽ cho họ một con đường
phải theo : Tu thân để tề gia, tề gia rồi trị quốc, trị quốc rồi bình thiên
hạ. Các cụ nho ta ngày xưa, hết đời này sang đời khác, cứ bình tĩnh lần
theo con đường ấy như con ngưạ thắng cương cứ thẳng lối mà đi không
lạc sang phía khác. Vả lại có muốn lệch cũng không được. Tư tưởng
thay đổi chưa thành hình trong óc họ, đã laị bị những sức mạnh vô hạn
của quá khứ phá tan đi. Họ chỉ còn có một lối : là nhắm mắt theo cổ
nhân, theo từ ý tưởng cho chí hành động.
Dương Đình Khuê
Anthologie.182
Cõi đời êm đềm ấy bỗng dưng ngừng lại. Tiếng súng thần công của
người phương Tây đã phá đổ tòa lâu đài kiên cố của nhà nho và gieo
vào lòng các dân tộc đông phương những mối hoài nghi đầy hy vọng.
Bắt đầu từ đấy tư tưởng ta không bị quá khứ áp chế nữa, được tự do
phát triển và nẩy nở ra. Nhưng chính sự giải phóng tư tưởng ấy đem lại
cho ta bao nỗi băn khoăn.
Ném vào giữa hai dòng văn hóa trái ngược nhau, thanh niên ta bứt
rứt đi tìm nghĩa sự sống. Họ không còn phải là những người nối chí
được ông cha họ nữa. Cái học cũ đã để lại chỗ cho cái học mới. Tứ thư,
ngũ kinh, những nền tảng của văn hóa đông phương đối với họ không
còn cái nghĩa thiêng liêng như xưa . . . .
Mới đầu, trước cái tình thế ấy, thanh niên ngơ ngác, lưỡng lự,
không biết hành động ra sao. Họ mất giáo hóa xưa, nhưng chưa hấp thụ
giáo hóa mới cho đến nơi đến chốn. Họ hóa ra phất phơ như chiếc lá
thu theo gió mà bay, không thể tự chủ được. Là vì họ chưa quen dùng sự
tự do. Tư tưởng họ rối loạn ; họ không biết lấy chủ nghĩa gì làm phương
châm cho đời họ. Giáo dục ở nhà trường đưa họ đi một nơi, giáo dục
trong gia đình kéo họ về một nẻo. Bao nhiêu nỗi băn khoăn, đau khổ đều
vì sự tương phản ấy mà ra.
May thay ! Sự đau khổ về tinh thần kia lại chính là nguồn gốc của
một trật tự mới. Có một số thanh niên - tôi muốn nói là số ít không có
can đảm chịu đựng được lòng băn khoăn nọ - đưa nhau đến một đời vật
chất. Sống, đối với họ, chỉ để mà chơi. Đời, đối với họ, chỉ là một cuộc
hoan lạc. Họ không có chủ nghĩa, mục đích gì hết ! Họ không biết rằng
khoái lạc của giác quan chỉ đưa họ đến sự ghê tởm, sự chán nản, tự sát.
Loài người không ưa đê tiện sống một đời vật chất của con vật.
Một số thanh niên khác, mà số này là phần đông, đã có hồi băn
khoăn về nghĩa lý đời người, đã có lúc đau đớn tâm hồn về những điều
trông thấy. Nhưng họ không đủ can đảm để tìm tòi cho đến kỳ cùng.
Công cuộc đến nửa chừng, họ bỏ dở. Họ có chí hướng mới, nhưng trước
sự phản động còn ẩn náu trong gia đình, ngoài xã hội, họ không đủ sức
để chống giữ. Cho nên, dần dà, với thời gian, lòng họ hóa ra nguội lạnh,
theo hoàn cảnh mà sống một đời vô vị.
Thanh niên ta không thể sống mãi như vậy được. Ta muốn đời
ta có nghĩa lý, muốn cho dân ta một ngày một mới, một ngày một hơn,
thì ta phải tìm một lý tưởng mà theo.

Dương Đình Khuê


Anthologie.183
Đời ta có giá trị, ta phải nhớ rằng vì ta có lý tưởng. Người ta,
như tôi đã nói, nếu chỉ sống như một con vật, thật là không đáng sống.
Lý tưởng, vì dựa vào những năng lực, những tính chất cao quí của loài
người, sẽ đưa ta đến một đời có giá trị.
Lý tưởng, vì hợp với những chí hướng sâu xa trong lòng người, sẽ
đưa ta đến một đời hạnh phúc.
Vậy muốn cho đời ta có nghĩa, ta phải sống theo một lý tưởng.
Hoàng Đạo (Điều tâm niệm thứ ba)

Vivre selon un idéal.

La vie de nos lettrés de l'ancien temps était vraiment sereine. Ils


n'étaient tourmentés d'aucun problème, d'aucun doute, et le but de la vie
se présentait devant eux d'une façon claire, évidente. Tout un lourd
passé pesait sur leur esprit, les modelait dans un moule bien déterminé
qui ne variait jamais. Les Saints empeureurs Nghiêu, Thuấn, puis
Confucius, leur avaient clairement tracé depuis de longs siècles la route
à suivre : se perfectionner pour bien diriger sa famille, bien diriger sa
famille pour administrer le pays, administrer le pays puis pacifier
l'empire. De génération en géné-ration, nos lettrés de l'ancien temps
parcouraient ce chemin calmement, posément, comme un cheval
harnaché se dirige tou-jours tout droit en avant, sans jamais dévier de
l'itinéraire à suivre. D'ailleurs, toute déviation serait impossible. A
peine s'ébauchait-elle dans leur esprit qu'elle était immédiatement
détruire par les forces infinies du passé. Aussi n'avaient-ils qu'une issue
: suivre aveuglement leurs ancêtres, les suivre en pensée et en action.
Cette vie sereine s'est arrêtée soudain. Les coups de canon de
l'Occident ont détruit la solide forteresse des lettrés, et ont semé dans
l'esprit des peuples orientaux des doutes pleins d'espérances. A partir de
ce jour là, notre pensée, délivrée de l'oppression du passé, s'est
librement développée.
Mais cette libération de la pensée nous a aussi apporté quantité de
sujets d'inquiétude.
Jetés au confluent de deux cultures contradictoires, nos jeunes gens
se mettent anxieusement à chercher le sens de la vie. Ils ne sont plus les
continuateurs de l'œuvre de leur ancêtres. La culture ancienne a fait
place à la nouvelle. Les quatres livres classiques, les cinq livres
Dương Đình Khuê
Anthologie.184
canoniques ainsi que les fondements de la culture orientale n'ont plus à
leurs yeux la signification sacrée qu'ils avaient dans l'ancien temps.
Au début, placés devant cette situation, ils se sont sentis égarés,
hésistants, et n'ont pas su comment agir. Ils ont perdu l'ancienne culture
avant de s'imprégner à fond de la nouvelle. Ils flottaient comme la
feuille au vent, sans pouvoir se dominer. Parce qu'ils n'avaient pas
encore l'habitude de manier la liberté. Leur pensée était désordonnée;
ils ne savaient quelle doctrine adopter pour les guider dans la vie.
L'éducation scolaire les entrait vers une direction tandis que l'éducation
familiale les tiraillait vers une autre. Toutes leurs inquiétudes et
douleurs provenaient de cette contradiction fondamentale.
Heureusement, la torture de l'esprit est devenue précisement la base
d'où pourrait surgir un ordre nouveau.
Un certain nombre de jeunes gens - une minorité manquant de
courage pour surmonter ces inquiétudes - se sont jetés dans la vie
matériel . Vivre, pour eux, c'est jouir. La vie, pour eux, n'est qu'une
partie de plaisir. Ils n'ont aucune opinion directrice, aucun but. Ils ne
savent pas que le plaisir des sens ne peut que les mener au dégôut, à
l'ennui, au suicide. L'homme ne peut pas vivre bassement la vie
matérielle des bêtes.
D'autres, et ceux-ci forment la majorité, se sont parfois inquiétés du
sens de la vie, ont parfois souffert du spectacle des choses vues. Mais ils
n'ont pas assez de courage pour chercher la solution jusqu'au bout. Ils
s'arrêtent en chemin, et désertent. Ils ont un nouvel idéal, mais devant la
réaction encore toute puissante de la famille et de la sociéte, ils n'ont
pas l'énergie de s'y opposer. Aussi, lentement, avec le temps, leur coeur
se refroidit, et ils se laissent aller à une vie insipide.
Notre jeunesse ne peut continuer à vivre ainsi. Si nous voulons que
notre vie ait un sens, que notre peuple se modernise et se perfectionne,
nous devons chercher un idéale à suivre. Rappelons-nous que si la vie a
une certaine valeur, c'est uniquement grâce à l'idéal qui la guide.
Comme je l'ai dit plus haut, vivre comme des animaux n'est pas
réellement vivre. L'idéal, parce que basé sur les forces et les qualités les
plus nobles de l'homme, peut seulement donner de la valeur à notre vie.
L'idéal, parce qu'il est conforme aux aspirations les plus profondes
du coeur humain, nous amènera aussi à une vie heureuse.

Dương Đình Khuê


Anthologie.185
Donc, pour que notre vie ait un sens, nous devons vivre selon un
idéal.

Hoàng Đạo ( La troisième médiation)

On ne saurait trop admirer cette profession de foi ouverte et


loyale, mais outre qu'elle devait s'arrêter à certaines limites ano-dines
sous peine d'encourir les foudres de la censure, elle risquerait de devenir
ennuyeuse à la longue. Un certain nombre de jeunes écrivains se sont
donc réunis pour mener le combat commun sous l'étiquette du Tự Lực
văn đoàn dont les principaux membres furent Nhất Linh (Nguyễn Tường
Tam), Khái Hưng (Trần Khánh Giư), Thế Lữ (Nguyễn Thứ Lễ), Hoàng
Đạo (Nguyễn Tường Long), Thạch Lam (Nguyễn Tường Lân), Tú Mỡ
(Hồ Trọng Hiếu). Ce cénacle résolut d'employer tous les genres
littéraires, la poésie, mais surtout le roman et la nouvelle pour réaliser
son programme de réformes sociales dont les points essentiels furent :

A - Partie destructive :

- Attaquer les préjugés et superstitions : culte des génies vulgaires,


croyances aux devins et astrologues, recours à des médicastres ignorants
au lieu de s'adresser à la médecine occidentale, etc.
- Attaquer les coutumes désuètes : vaines disputes pour obtenir un rang
honorable dans le banquet communal, oppression de la bru par la belle-
mère, mariages dictés par l'intérêt, etc.
- Attaquer les injustices sociales engendrées par le mandarinat
corrumpu, l'usure et le droit de métayage excessifs, etc.

B - Partie constructive :

- Insuffler à la jeunesse les joies du voyage, de l'aventure, du travail au


grand air,
- Prôner l'amour vrai, sincèrement conclu en dehors des consi-dérations
de fortune ou de rang social,
- Réveiller le patriotisme par l'évocation des gloires du passé et de la
beauté du patrimoine national, aussi bien physique que culturel.
Dương Đình Khuê
Anthologie.186

Comme le roman et la nouvelle peuvent toucher à tout, comme ils


sont d'une lecture facile et attrayante même pour les gens peu instruise
leur production a vite fait d'atteindre des chiffres fantastiques, même si
nous nous en tenons aux ouvrages de valeur. Il serait par conséquent
utile d'y établir une classification, même imparfaite, pour en avoir une
vue d'ensemble un peu cohérente. Nous distinguerons donc dans ce
chapitre quatre sections :

1) le roman historique
2) le roman de moeurs et à thèse
3) le roman moralisateur
4) la nouvelle.

Nous ne parlerons pas du roman policier et de la science-fiction qui


étaient alors encore des genres mineurs, ni du roman sentimental car le
sentiment, cher aux Orientaux, est partout, dans leurs moindre actions et
à plus forte raison dans leurs créations artistiques.

Dương Đình Khuê


Anthologie.187

SECTION I.
LE ROMAN HISTORIQUE

NGUYỄN TRIỆU LUẬT

A écrit plusieurs romans historiques qui, à part Rắn báo oán (La
vengeance du serpent), se rapportent tous à la dynastie des Lê, et
particulièrement à cette période troublée de la fin du 18è siècle :

Ngược đường trường thi (En remontant la route du camp d'exa-men)


Hòm đựng người (La caisse qui renferma un homme)
Bà chúa trè (La princesse du Thé)
Loạn kiêu binh (La révolte des soldats indisciplinés)
Chúa Trịnh Khải (Le seingeur Trịnh Khải)

Encore que ses récits fussent souvent embarrassés et mal ordonnés,


Nguyễn Triệu Luật était peut-être le romancier historique le plus cap-
tivant à lire. C'est qu'il possédait au plus haut point l'art d'évoquer le
passé, parfois avec quelques mots ou expressions archaique mais surtout
parce que, vivant en plein vingtième siècle, il sentait et écrivait comme
un lettré du dix-huitième siècle. Et pour cela, le lecteur est prêt à
pardonner ses incorrections de style pour ne plus gouter que le plaisir
indicible de revivre véritablement quelques heures de ce passé
merveilleux, si proche et pourtant déjà lointain de nous où l'empire du
Vietnam se renfermait dans son splendide isolement, à l'abri de tout
contact impur de l'Occident.

Ci-dessous nous allons donner un extrait du Loạn kiêu binh. Pour


l'intelligence de ce texte, qu'il nous soit permis d'en relater
sommairement l'arrière-fonds historique. Trịnh Sâm, prince-roi du Nord,
a eu d'une première concubine un fils, Trịnh Khải. Mais il prit par la
suite une autre concubine, Đặng thị Huệ, la fameuse Princesse du Thé,
Dương Đình Khuê
Anthologie.188
qui donna un second fils : Trịnh Cán. La Cour se divisa alors en deux
partis soutenant chacun son prétendant. La favorite Đặng thị Huệ
manœuvra de manière à déposséder de son droit d'ainesse Trịnh Khải
qui fut emprisonné.

Un peu plus tard, Trịnh Sâm mourut, laissant la couronne à son fils
cadet Trịnh Cán. La Garde royale, manœuvrée par les partisants du
prince déchu, se révolta et déposa l'enfant-roi. Trịnh Khải réussit donc à
monter sur le trône qu'il avait cru perdu, mais les soldats avaient pris
goût à l'indiscipline. Sous prétexte de châtier les anciens partisants de la
favorite Đặng thị Huệ, ils se mirent à piller la Capitale, à massacrer les
riches bourgeois et même quelques mandarins. Conseillé par quelques
intimes (Son précepteur Nguyễn Khản, son oncle maternel Dương
Khuông et son général Chiêm Võ), Trịnh Khải tenta de reprendre son
autorité en faisant décapiter quelques meurtriers. Alors l'indiscipline ne
connut plus de bornes. Nguyễn Khản s'enfuit à Sơn Tây, tandis que
Dương Khuông et Chiêm Võ durent se réfugier dans le palais royal.
Celui-ci fut aussitôt assiégé, menacé de destruction totale si les deux
fugitifs n'étaient pas livrés aux soldats sanguiraires. La reine-mère dut
s'abaisser à l'implorer la vie sauve pour son frère contre une forte
rancon. Resta Chiêm Võ, le principal coupable (!) qui avait de ses
propres mains arrêtés les meurtriers pour les livrer au bourreau. Nous le
trouvons dans le passage suivant en conversation ultime avec le Roi :
. . . Trên gác Kỳ Lân, Chiêm Võ hầu Nguyễn Chiêm cùng chúa Đoan
Nam Vương đương cùng nhau trao những lời quyết đoán và đau thương
vì tình thế gây nên.
Chiêm Võ : Quân trong nội phủ còn được bốn đội. Vương thượng cứ để
tiểu thần dùng dẹp loạn, kiêu binh phải tan.
Đoan Nam Vương : Bốn đội quân thị nội chưa được hai trăm đứa mà
hiện giờ kiêu binh có đến hàng mấy ngàn. Đánh cũng không lại.
Chiêm Võ : Thế Vương thượng định vứt thần cho đàn beo sói nó ăn thịt
à?
Đoan Nam Vương, nửa như khóc : Lòng ta đâu nỡ thế. Đó chẳng qua vì
phúc ta bạc mà số ngươi xấu. Nay kiêu binh oán giận Quốc cữu, Quốc
sư và ngươi thâm nhập cốt tủy. Nếu không thỏa lòng chúng đôi chút thì
xã tắc khó mà an toàn. Chết cho xã tắc được an toàn, ta tưởng cũng là
một điều mà kẻ làm tôi trung trinh không tiếc thân.
Dương Đình Khuê
Anthologie.189
Chiêm Võ cúi đầu không nói gì. Đoan Nam Vương nói tiếp :
- Hay là ta liều xuống cho kiêu binh nó đâm chém.
Chiêm Võ vội đỡ lời : Chúa thượng nghi bụng tôi hay sao ? Vua phải lo
nghĩ thì bầy tôi phải nhục, vua phải nhục thì bầy tôi chết. Chúa thượng
là trụ thạch của xã tắc, không nói chuyện liều thân được. Xưa nay chỉ
nghe nói bầy tôi chết thay vua, chứ chưa từng nghe vua chết thay bầy tôi
bao giờ. Tôi sở dĩ ngẫm nghĩ chưa nói là còn muốn tìm cách giúp giập
chúa thượng rồi mới chết.
Đoan Nam Vương thở dài : Còn cách gì nữa. Cứ để thế này mãi, kiêu
binh nó cũng phá cung quyết. Khi đó ngọc thạch câu toái thì chẳng biết
ai còn ai mất thế nào. Mà để đến nỗi cung quyết bị phá hủy, tông miếu
tro tàn, tội ta đối với tiên vương lại càng nặng lắm.
Chiêm Võ : Tôi xin chết. Tôi xin ra để cho kiêu binh nó giết. Nhưng xin
Vương thượng ba điều.
Đoan Nam Vương : Ngươi cứ nói, nghìn điều ta cũng cho.
Chiêm Võ : Một là, sau khi tôi chết đi, xin Vương thượng quản cố cho vợ
con tôi. Hai là, tôi vì xã tắc mà chết, xin Vương thượng phong cho tôi
làm phúc thần và xin được nhìn thấy cái lọng vàng rồi hãy chết. Ba là,
Xin Vương thượng cho tôi dùng thanh kiếm Phượng Huy, Vương thượng
ban cho dạo nọ để giết giặc. Tôi giết loạn thần tặc tử thêm được đứa
nào, chết mát dạ thêm chừng ấy.
Đoan Nam Vương : Điều thứ ba thì ta xin nhà ngươi. Chỉ vì Quốc cữu,
Quốc sư và nhà ngươi, nhất là nhà ngươi, gây nên chuyện giết chóc
chúng nên chúng mới thù oán mà làm loạn đến thế. Nay ngươi lại giết
chúng nó thì dường như ta cho ngươi ra giết hại chúng. Như thế nó sẽ
oán ta, nó lại làm loạn nữa. Thôi thì nhà ngươi đã biết lấy thân báo
chúa thì nên làm cho trót lọt việc. Chung quy nhà ngươi vẫn phải chết
thì nên chết làm sao cho yên bụng tam quân.
Chiêm Võ : Thế là chúa thượng cho tôi là kẻ có tội đó ?
Đoan Nam Vương : Không phải thế. Đó là ý chúng như thế mà ta phải
chiều theo. Ta phải chiều theo là vì sao, ngươi biết đó ! Thầy học ta, cậu
ruột ta, chúng nó còn dám buộc tội kia mà ! Thôi ta nói thế là đủ . . .
Ngươi nên thể tình cho ta. Vợ con ngươi, ta nuôi tử tế. Ta phong ngay
cho ngươi là Trung Nghĩa Tráng Liệt đại vương, và thảo cho ngươi ngay

Dương Đình Khuê


Anthologie.190
trên gác Kỳ Lân này, lấy lọng vàng che cho ngươi từ trên gác này
xuống. 1
Nói đoạn chúa Trịnh tay thảo ngay tờ sắc phong, rồi sai lính mang
ngay lọng vàng đến. Chiêm Võ đứng dưới lọng vàng, tay cầm tờ sắc giấy
vàng đọc. Đọc hết, chàng cười to : - Sướng như thế này, ta chẳng chết
thì còn đợi gì nữa ?
Đoan Nam Vương cũng cười : Tướng quân che lọng vàng lúc sống, kể
còn đích đáng hơn Đinh tướng quân khi xưa. Đinh tướng quân đánh lừa
tiên vương lấy chiếc lọng vàng, chứ như tướng quân . . .
Chúa không nói được hết lời, vì quá cảm động.
Chiêm Võ vái chúa :
-Thần dẫu gan óc lầy đất cũng không báo được ơn đãi ngộ này. Tờ sắc
vàng này xin để lại cho con cháu. Thần muốn xin đại vương mấy chữ sắc
phong để nuốt vào bụng rồi chết.
Chúa Trịnh lấy tờ giấy vàng, viết sáu chữ Trung Nghĩa Tráng Liệt đại
vương đưa cho Chiêm Võ. Chiêm Võ cầm tờ giấy bỏ mồm nhai nuốt
chửng đi :
- Bụng dạ bây giờ là bụng dạ ông thần trung nghĩa tráng liệt.
Phục xuống sàn gác, Chiêm Võ lạy chúa :
- Thần xin cùng vương thượng biệt từ đây. Kiếp tái sinh lại xin đầu vào
cửa viên để báo ơn Vương thượng.
Chúa Trịnh đỡ dậy :
-Xin trời đất quỉ thần chứng minh cho : ngày nay cung quyết bị loạn
quân áp bức, Nguyễn Chiêm bỏ thân cứu chúa. Ngày sau xã tắc được
yên, ta mà quên ngươi, xin cung điện hóa thành rừng rú.

1
Nhà Lê có lệ hễ ai làm quan to, đến lúc chết thế nào cũng được phong làm phúc
thần và được thở bằng lọng vàng. Ngoại sử chép rằng Đinh Văn Tả đánh lừa chúa
Trịnh nên được che lọng vàng ngay lúc còn sống. Năm ấy Đinh ngót 80 tuổi . Đinh
giả ốm nặng. Chúa Trịnh về tận nhà Đinh ở làng Hàn Giang thăm. Ngồi cạnh
giường bệnh, chúa hỏi:
- Khanh có muốn gì không?
- Thần đội ơn tri ngộ quí hiển lắm rồi, không muốn gì nữa. Thần chết đi chắc thế
nào cũng được phong phúc thần. Bây giờ thần kề miệng lỗ rồi, thần muống Vương
thượng phong ngay cho và cho thần được thấy chiếc lọng vàng trước khi nhắm
mắt.
Chúa Trịnh thảo sắc và cho mang lọng vàng đến ngay. Sau Đinh không chết, cứ
nghiễm nhiên che lọng vàng được vài năm.
Dương Đình Khuê
Anthologie.191
Chiêm Võ nghênh ngang che lọng vàng xuống Kỳ Lân. Xuống đến
thềm, Chiêm Võ quay lại bảo lính :
- Thôi đem lọng vàng về thờ ta, ta đi đây !
Tuốt thanh kiếm Phượng Huy, Chiêm Võ giơ lên trời :- Thanh kiếm
này, đã bao lần chém đầu quân nghịch tặc, ngày nay thành vật vô dụng
đây !
Ở ngoài, kiêu binh rải rác chỗ nào cũng có. Quyền Bổng điếm, Tiểu
Bút điếm, Trạch Các, Các Môn, đâu đâu cũng đặc những kiêu binh. Từ
buổi sáng chúng vẫn đợi Chiêm Võ như hổ đói đợi mồi ngon.
Đến Tiểu Bút điếm, Chiêm Võ gặp kiêu binh. Trông thấy chàng,
chúng reo :
- Thằng Nguyễn Chiêm kia rồi, băm nát nó ra ! Xé sác nó ra !
Chiêm Võ tuốt gươm ra :
- Chúng bây trông đây ! Thanh gươm này nếu tao dùng thì đầu chúng
bay thành củ chuối cả. Nhưng vương thượng đã khiến tao phải chết
trong tay chúng mày thì đây, thân tao đây, chúng mày đem ra băm vằm
chém xẻ. Tao sống làm người trung thần họ Trịnh, chết làm con ma
thiêng họ Trịnh. Chúng mày, làm quân mà đòi giết chủ tướng, làm dân
mà khinh thường chúa thượng, làm loạn cung khuyết, trời nào chứng
cho chúng mày ! Tao phải chết ở tay quân loạn thần tặc tử, cũng là số
đó thôi. Chứ sức tao thì trăm vạn chúng mày, tao có coi vào đâu.
Rồi, nhìn bọn quân lính :
- Thế nào ? chúng bay sợ lưỡi kiếm Phượng Huy chăng ? Thế thì được.
Ra đây rồi ta cho chúng bay được thỏa dạ. Thế nào ? Chúng bay sợ à ?
Cứ vào đi, tao không giết đâu .
Bọn kiêu binh thấy Chiêm Võ vẫn cầm gươm, gườm gườm e sợ không
dám gần, tuy miệng chúng vẫn lài nhài chửi rủa. Chúng lấy gạch đá
ném.
Chiêm Võ cười :
- Ra đây, rồi ta cho chúng bay được thỏa thích.
Vừa nói Chiêm Võ vừa đi đến Thạch kiều. Đến gần cầu, Chiêm Võ bị
một hòn đá ném ngang lưng, lảo đảo ngồi khụy xuống. Ông cài gươm
vào vỏ , rồi đứng dậy, khoanh tay thét to :
- Đứa nào muốn giết tao thì vào !
Tức thì chúng túm lại. Chiêm Võ lại tuốt gươm ra. Lũ kiêu binh lùi ra.
Chiêm Võ cười :

Dương Đình Khuê


Anthologie.192
- Tao có giết chúng mày đâu ? Thanh kiếm Phượng Huy này phải hủy
không nên để những quân loạn thần tặc tử cầm.
Giơ tay thật cao, Chiêm Võ chém luôn ba nhát thật mạnh vào thành cầu
bằng đá, vừa chém vừa nói:
- Gươm già thay ! chém đá không quằn.
Giữa lúc ấy, ông bị một hòn đá nữa ném vào mặt, máu chảy dòng
dòng. Cầm thanh kiếm vứt xuống dòng sông Tô, ông ngồi xuống :
- Ta không thi võ cử nữa, mà còn được thử sức can đảm của ta, khoái
quá ! khoái quá !
Lũ kiêu binh túm lại đâm chém. Một lát sau, thành cầu đẫm máu. Cả
thi thể Chiêm Võ chỉ còn là một đống thịt vụn ngâm máu.

. . . Au pavillon du Phénix, Nguyễn Chiêm, marquis de Chiêm Võ, et le


roi Đoan Nam Vương échangèrent des paroles décisives et douloureuses
en face de la situation :
- Nous avons encore au palais quatre Sections fidèles. Que Votre
Majesté m'autorise à en prendre le commandement, et j'écraserai les
soldats rebelles.
- Les quatre Sections ont moins de deux cents hommes. Et les rebelles
sont plusieurs milliers. Vous ne pourrez pas leur résister.
- Votre Majesté est donc décidée à me livrer à la fureur de ces loups.
- Comment pourrais-je en avoir le coeur ? répliqua Đoan Nam Vương
d'une voix presque larmoyante. Il n'en faut accuser que mon sort
malheureux et votre mauvaise chance. Les soldats rebelles en veulent
mortellement à mon oncle, à mon Maître et à vous. Si je m'oppose
absolument à leur volonté, le trône ne pourra pas rester intact. Mourir
pour sauvegarder le trône, n'est-ce pas là une chose pour laquelle les
sujets fidèles sont prêts à sacrifier leur vie ?
Le marquis de Chiêm Võ baissa la tête sans mot dire. Ce que voyant, le
roi continua :
- Si je descendais pour que les rebelles ma massacrent ?
- Votre Majesté suspecterait-elle ma fidélité ? Quand le prince a du
souci, le sujet doit s'exposer à l'affront pour l'en délivrer. Et quand le
prince subit un affront, le sujet doit mourir pour l'en laver. Votre
Majesté est le soutien de la patrie, Elle ne saurait parler de s'exposer
Elle-même. Depuis l'antiquité, il est dit que les sujets doivent mourir
pour leur prince, et jamais que le prince doit mourir à la place de ses
Dương Đình Khuê
Anthologie.193
sujets. Si j'ai tardé à répondre à Votre Majesté, c'était seulement pour
chercher un moyen de L'aider efficacement avant de mourir.
- Quel autre moyen ? soupira le roi. Si nous faisons trainer les choses,
les soldats rebelles détruiront le palais royal. Alors tout sera anéanti,
perles et pierres. Et si le palais est rasé et les temples réduits en
cendres, mes torts envers mes augustes ancêtres n'en seront que plus
lourds.
- Alors je mourai. J'irai me présenter aux rebelles pour qu'ils me tuent.
Je demande seulement à Votre Majesté trois choses.
- Parlez. Auriez-vous mille voeux que je les exaucerai tous.
- Primo : après ma mort, daigne Votre Majesté s'occuper de ma veuve et
de mes orphelins. Secundo : me sacrifiant pour la patrie, je demande à
Votre Majesté de me décerner un brevet de génie et de me faire voir le
parasol jaune avant que je meure. Tiertio : daigne Votre Majesté me
permettre d'employer l'épée Phượng Huy qu'Elle m'a donnée contre ces
rebelles. Plus j'en tuerai, et plus ma mort en sera douce.
- Je dois vous prier de m'exonérer de ce troisième vœu. C'est parce que
mon oncle, mon Maître et vous, surtout vous, vouliez tant exterminer les
soldats indisciplinés qu'ils se sont révoltés. Si vous en tuez encore, ils
diront que c'est sur mon ordre. Et ils s'en prendront à moi, et ils se
révolteront encore. Allons, puisque vous êtes décidé à vous sacrifier
pour moi, qu'au moins votre sacrifice me soit utile. De toute façon vous
devez mourir ; employez votre mort à calmer les soldats.
- Alors Votre Majesté est d'avis que je suis coupable ?
-Mais non. C'est leur opinion à eux, que je suis obligé de contenter.
Dans quelles conditions, vous le savez. Même mon oncle et mon Maître,
ils osent les condamner ! Je pense avoir assez dit, et vous devez me com-
prendre. Votre femme et vos enfants, je m'en occupe. Et je vous nomme
tout de suite Grand Prince Fidèle et Vaillant ; j'en rédige l'ordonnance
dans ce pavillon même du Phénix, et vous donne un parasol jaune pour
vous faire honneur à partir de cette minute 1.

1
C’était la coutume sous la dynastie des Lê que les grands mandarins fussent à leur
mort nommés tutélaires ayant droit à un parasol jaune à leur autel. La petite
Histoire rapporte que Đinh Văn Tả a surpris la bonne foi du roi Trịnh pour obtenir
le parasol jaune de son vivant. Il avait alors 80 ans et simula une grave maladie. Le
Dương Đình Khuê
Anthologie.194
De ses propres mains, le roi rédigea l'ordonnance, puis fit apporter un
parasol jaune. Debout sous le parasol, le marquis de Chiêm Võ lit
l'ordonnance et rit bruyamment :
- Que je suis heureux ! La mort peut venir maintenant, je n'ai plus rien à
attendre de la vie.
- Général, dit le roi en riant aussi, vous avez droit au parasol jaune de
votre vivant d'une façon plus légitime que le général Đinh qui ne l'a
obtenu qu'en surprenant la bonne foi de son roi. Tandis que vous . . .
A ces mots, le roi Trịnh dut s'interrompre, suffoqué par l'émotion. Chiêm
Võ lui fit une grande révérence en disant :
- Même si mes entrailles devaient être entrainées dans la boue, jamais je
ne pourrais acquitter ce bienfait de Votre Majesté. Cette ordonnance, je
la lègue à mes enfants. Daigne Votre Majesté me donner quelques
caractères que j'avalerai dans mon ventre avant de mourir.
Le roi prit un morceau de papier jaune et y écrivit ces caractères
"Grand Prince Fidèle et Vaillant". Chiêm Võ s'en saisit et l'avala en
disant:
- Mon ventre est désormais le ventre d'un Génie.
Puis il se prosterna sur le plancher :
- Sire, adieu ! Je jure de m'engager encore sous vos ordres dans ma
prochaine existence.
Le roi le releva :
- Que le Ciel, la Terre et les Génies soient témoins : Aujourd'hui le
palais royal est menacé par les rebelles, et Nguyễn Chiêm doit se
sacrifier pour me sauver. Quand le trône sera consolidé, si je l'oubli que
ce palais soit transformé en forêt sauvage !

roi Trịnh se rendit jusqu’à son village de Hàn Giang pour le visiter. Assis près de
son lit, le Roi lui demanda:
- Avez-vous quelque vœu à faire?
- Sire, j’ai été comblé de bienfaits par Votre Majesté. Après ma mort, je serai
certainement nommé Génie tutélaire. Au bord de la tombe je supplie Votre Majesté
de vouloir bien m’accorder cet honneur dès maintenant pour que je puisse voir le
parasol jaune avant de fermer les yeux.
Le Roi rédigea l’ordonnance et fit apporter le parasol jaune. Mais Đinh ne mourut
pas, et se pavana sous son parasol jaune pendant quelques années encore.

Dương Đình Khuê


Anthologie.195
Abrité du parasol jaune, Chiêm Võ descendit majestueusement au bas
du pavillon du Phénix. Il se retourna alors vers les gardes et leur dit:
- Allez rapporter ce parasol à mon autel. Je pars.
Tirant du fourreau son épée Phượng Huy, il la brandit :
- Dommage que cette épée qui a décapité tant de têtes rebelles me
devienne aujoud'hui inutile !
Au dehors, les soldats indisciplinés s'étaient éparpillés partout au
Salon d'attente, au Petit Secrétariat, au palais du Prince héritier à la
Porte du Ministère. Depuis le matin, ils avaient attendu Chiêm Võ
comme des tigres affamés guettant leur proie. Arrivé au Petit
Secrétariat, Chiêm Võ les rencontra.
A sa vue, ils s'écrièrent :
- Voilà Nguyễn Chiêm ! Massacrons-le ! Déchirons-le en pièces !
Chiêm Võ tira son épée :
- Regardez ! Si je faisais usage de cette épée, vos têtes seraient fauchées
comme des tiges de bananier. Mais Sa Majesté Royale m'a ordonné de
mourir entre vos mains ; venez donc me massacrer, me déchirer. J'ai
vécu en fidèle sujet des Trịnh, je mourrai en fidèle fantôme des Trịnh.
Mais vous, soldats osant tuer leur général, sujets osant mépriser leur
roi, le Ciel ne vous le pardonnera pas. Si je dois mourir de la main des
rebelles, c'est que le sort l'a voulu. Autrement que pourraient dix mille
d'entre vous contre ma force ?
Puis, regardant les soldats, il leur dit :
- Et alors ? Vous avez peur de l'épée Phượng Huy ? Venez, vous serez
satisfaits. Comment ? Vous avez peur ? Approchez, je ne vous tuerai
pas.
Voyant Chiêm Võ tenant toujours son épée, les soldats indisciplinés
hésistaient à s'en approcher, tout en l'accablant d'injures. Ils lui jetèrent
des pierres. Chiêm Võ sourit :
- Venez donc ici. Vous serez satisfaits.
Il s'avanca vers le Pont de pierre. Quand il fut arrivé tout près, une
pierre l'atteignit au dos, le forçant à chanceler et à s'assoir par terre. Il
remit son épée au fourreau, se redressa, se croisa les bras et s'écria :
- Que celui qui veut me tuer approche !
Il fut aussitôt entouré. Il tira à nouveau son épée. Les soldats
reculèrent. Chiêm Võ rit :

Dương Đình Khuê


Anthologie.196
- Mais je ne veux pas vous tuer. Je voulais seulement détruire cette épée
Phượng Huy pour qu'elle ne tombe pas entre les mains des rebelles.
Elevant très haut en l'air son épée, Chiêm Võ la frappas trois fois
contre le parapet du pont de pierre :
- Bien trempée ! Elle brise la pierre sans s'émousser.
A ce moment, une pierre l'atteignit en pleine figure, la faisant
saigner abondamment. Le marquis jeta son épée dans la rivière Tô Lịch
et s'assit par terre :
- N'ayant plus à me présenter au concours militaire, j'ai encore
l'occasion d'éprouver mon courage. Quel plaisir !
Les soldats indisciplinés se précipitèrent et le mirent en pièces. Un
moment après, le pont fut innondé de sang. Et le cadavre de Chiêm Võ
ne fut plus qu'un amas informe de chair sanguinolente.

Dương Đình Khuê


Anthologie.197

KHÁI HƯNG

Vrai nom : Trần Khánh Giư


( 1896 - 1947 )

Fils d'un grand mandarin. Après avoir obtenu le Baccalauréat, il


n'a pas cherché à entrer dans la carrière man-darinale comme sa famille
et la société l'y invitaient. Il s'enrôla dans le personnel enseignant du
fameux lycée Thăng Long (pépinière des futurs leaders communistes), et
se lia d'amitié avec le groupe Tự Lực văn đoàn.
Son œuvre littéraire fut très composite, englobant :

Des romans :

Gánh hàng hoa (La vendeuse de fleurs)


Nửa chừng xuân (Printemps inachevé)
Đời mưa gió (Une vie orageuse)
Thoát ly (Emancipation)
Thừa tự (Un héritage)
Tiêu Sơn tráng sĩ (Les héros de Tiêu Sơn )
Những ngày vui ( Les jours heureux)

Des receuils de nouvelles :

Anh phải sống (Tu dois vivre)


Đội mũ lệch (Le chapeau penché sur la tête)

Des comédies :

Tục lụy (Les servitudes du monde)


Đồng bệnh ( Ceux qui ont la même maladie)

Des contes pour enfants :

Quyển sách ước (Le livre des vœux)


Dương Đình Khuê
Anthologie.198
Ông đồ bể (Le Maître d'école au bord de la mer)
Bông cúc huyền (La fleur de chrysanthème noir)

De cette œuvre immense, nous pouvons dégager l'idée fon-


damentale suivante : Khái Hưng était un révolutionnaire con-vaincu, un
optimiste qui croyait fermement au progrès humain, à la victoire des
idées de charité et de justice sur les forces du mal. Sa vie d'ailleurs était
l'illustration vivante des idées généreuses qu'il soutenait. Et à travers
certains de ses héros de romans, on sentait vraiment que c'était Khái
Hưng qui agissait et parlait. Il refusait délibérément la vie facile qui lui
était offerte pour mener un combat difficile et périlleux aux côtés de ses
amies politiques et littéraires. Plus tard en 1947, il sera emprisonné puis
assassiné par les Việt Minh.

Nous aurons l'occasion de le revoir sous d'autres rubriques : romans


de moeurs, nouvelles, théâtre. Pour le moment, occupons-nous de son
roman historique Tiêu Sơn tráng sĩ. Rappelons que lorsque les
Mandchous appelés par l'empereur Chiêu Thống à son secours eurent été
écrasés par Nguyễn Huệ en 1789, la vieille dynastie des Lê disparut pour
faire place à celle des Tây Sơn. Mais le grand empereur Quang Trung
mourut prématurerément, laissant le trône à un enfant incapable. Les
fidèles des Lê saisirent cette occasion pour fomenter des troubles. Le
plus puissant, ou du moins le plus célèbre de ces partis d'opposition, fut
le groupe de Tiêu Sơn, une pagode située à Bắc Ninh. Pour mieux
masquer leur activité, les leaders de ce parti se déguisaient en effet en
bonzes.

L'un de ces leaders fut précisément l'écrivain Phạm Thái dont j'ai eu
l'occasion de parler dans un précédent ouvrage (Les chefs d'œuvres de la
littérature vietnamienne, p.161). Le passage suivant relate comment
Phạm Thái, bien reçu chez le marquis Kiến Xuyên, et après avoir gagné
le coeur de Trương Quỳnh Như, se décida à reprendre la route de
l'aventure pour ne pas faillir à son serment de sacrifier sa vie au service
des Lê .

Rượu tiễn chưa tàn


(Nửa đêm Phạm Thái thức giấc. . .
Dương Đình Khuê
Anthologie.199
. . . Phòng tiêu đầm ấm rạng ngày xanh)
(Tiêu Sơn tráng sĩ, trang 315-318)

Le repas d'adieu n'était pas achevé

A minuit Phạm Thái se réveilla, et découvrit qu'il était couché sur le lit
de camp même où avait été servi le festin. Le plateau et la vaisselle
avaient été enlevés, et il ne restait dans la pièce qu'un chandelle de cire
brûlant sur un chandelier en forme de lotus.

Phạm Thái dut se frapper le front à plusieurs reprises pour se souvenir


que le soir précédent il avait bu de l'alcool en compagnie du marquis
Kiến Xuyên. Mais c'était tout ce qu'il se rappelait ; du festin il n'avait
gardé aucun autre souvenir.

Soudain il aperçut un tableau suspendu au mur, près de la table. Il en


approcha le chandelier pour mieux voir. Et en y lisant un poème écrit
au-dessous du portrait d'une belle jeune fille, il se rappela brusquement
que c'était lui qui avait composé ce poème, et même que le rideau de la
chambre voisine avait quelque peu tremblé lorsqu'il le déclama. Il se
retourna pour regarder cette chambre, mais les portes en étaient
fermées, et le rideau de soie bleue était accroché à deux crochets
d'argent.

Phạm Thái sourit, appuya son menton sur une main, et se mit à rêver à
des histoires fantastiques d'immortelles et d'esprits malins. Il regarda
fixement la porte en récitant le poème une nouvelle fois, et espéra
vaguement qu'au vers :

La lune, en jouant sur le rideau, saura-t-elle dire mon amour ? les


portes de la chambre s'ouvriraient pour l'inviter à entrer.

Le chant du coq de minuit le fit sursauter. La sueur inonda son corps


cependant qu'il se frottait le crâne inconsciemment. Il se rappela
soudain qu'il était un bonze, et mieux encore, un membre du parti des
Fidèle des Lê.

Dương Đình Khuê


Anthologie.200
Il se fit honte et se reprocha: "Il est impossible que je sois devenu aussi
veule". Puis, peu à peu, son esprit s'éclaircit. Il se rappela ses
discussions avec le marquis Kiến Xuyên au cours du festin et se
demanda : "Ai-je par inattention dévoilé les secrets du parti ?"

Il s'inquiéta et se fit des reproches amers. Mais soudain il aperçut une


feuille de papier à fleur, couleur des jeunes plants de riz, pliée dans son
oreiller duquel elle émergeait à moitié comme pour attirer son attention.
Il s'en saisit et y trouva un poème de 8 vers à 7 pieds. Il l'approcha du
chandelier et lut à voix basse :

Le chant du loriot qui s'ébat sur le saule


Engage le héros à ne pas oublier ses idées de combat.
Ce moment où la patrie et la famille sont en danger,
Est-il bien propice pour le héros de s'entortiller dans les filets de
l'amour.

Le fleuve du Nord s'écoule en un courant rouge,


Et les monts du Sud se dressent dans leur couleur bleue.
Un jour viendra où résonnera puissamment le chant de la victoire
Pour illuminer le gynécée de la splendeur des années de jeunes.

Phạm Thái sourit avec satisfaction :


- Le poème est sans nom d'auteur, mais de qui serait-ce, sinon d'elle ?
Discret et affectueux, et combien héroïque, bien qu'il ne soit pas très
châtié, ayant été écrit à la hâte.

Et il vit en imagination cette scène : Lorsque le table eut été desservie,


Trương Quỳnh Như, silencieusement, sortit de sa chambre. Le tableau
s'anima dans son esprit : Il vit une jeune fille au visage blanc comme de
l'ivroire, étendant une main mignonne pour écarter le rideau de soie et
embrasser la chambre de son regard. Puis deux pieds tout petits dans
des souliers brodés de phénix s'avancèrent précautionneusement sur le
parquet tapissé de briques de Bát Tràng, en s'arrêtant de temps en temps
pour ne pas le réveiller avec le bruit des pas.

Dương Đình Khuê


Anthologie.201
La jeune fille s'approcha du lit de camp, contempla Phạm Thái ivre
dormant la tête enfouie dans un oreiller, puis monta sur le lit pour lire le
poème écrit sur le tableau. Elle sourit tout en lisant. Il sembla même à
Phạm Thái de humer un parfum subtil encore vivace dans la chambre, et
il se dit : "Qui sait si Mlle Quỳnh Như ne m'a pas secoué pour me
réveiller ? Mais étant trop ivre, je ne l'ai pas su ." Puis il secoua sa tête
: "Non, cela est impossible".

Le rêve éveillé de Phạm Thái continua. Il vit Quỳnh Như rentrer dans sa
chambre pour prendre un pinceau et un encrier, et composer un poème
avec les rimes de son poème à lui. Puis, comme elle était entrée, elle
sortit silencieusement, après avoir plié la feuille de papier à fleur dans
son oreiller.

Un cocorico éclatant fit brusquement s'évanouir ce rêve. Phạm Thái


relut le poème et se dit : "Elle me conseille de me rendre au Kinh Bắc
pour me replonger dans le danger :
Le fleuve du Nord s'écoule en un courant rouge.

Mais pourquoi a-t-elle connaissance de mes grands projets ?


Certainement, dans mon ivresse, j'ai tout dévoilé au marquis Kiến
Xuyên. Et, cachée derrière le rideau, elle aura tout entendu ".

Tout heureux, il murmura :


- Je ne me suis pas trompé, elle est bien une héroïne. Elle me conseille
de poursuivre mes grands projets, de me relancer sur la route du péril,
pour ne rentrer qu'avec le chant de la victoire. Et elle me fait une
promesse, oh combien affectueuse ! dans ce vers :

Pour illumier le gynécée de la splendeur des années de jeunes.

Dương Đình Khuê


Anthologie.202

LA N KHAI

C'est un auteur très prolifique qui a écrit :

Des romans historiques :

Ai lên Phố Cát (Qui va à Phố Cát ?)


Gái thời loạn (Femmes en temps de troubles)
Chiếc ngai vàng (Le trône d'or)

Des romans de la jungle :

Truyện đường rừng (Contes de la forêt)


Tiếng gọi của rừng thẳm (L'appel de la forêt profonde)

Des romans sentimentaux :

Mực mài nước mắt (De l'encre composée avec les larmes)
Tội nhân hay nạn nhân (Coupable ou victime ? )

Parlons ici de ses romans historiques. Lan Khai ne suit pas de près
l'Histoire comme Nguyễn Triệu Luật, mais la transfigure suivant son
imagination, qui est souvent fantaisiste, mais qui peut parfois atteindre à
une réelle poésie. Lisons cette page où l'auteur décrit l'armée des
Pavillons Noirs s'avançant vers Tuyên Quang où se tenait une garnison
de Français. Pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas familliarisés avec
l'Histoire de Vietnam, nous rappelons qu'en 1884 un traité fut signé entre
la France et la Cour de Huế pour poser les bases de la domination
française sur notre pays. Cependant les Chinois, qui avaient été appelés
au secours de leur vassal le roi du Vietnam, faisaient fi de ce traité de
paix - ainsi que plusieurs mandarins Viêtnamiens d'ailleurs -, et
continuaient à harceler le corps expéditionnaire français. Ces Chinois
désavoués plus tard par la Cour de Huế, se transformèrent en pirates
groupés en plusieurs bandes, dont la plus célèbre fut celle des Pavillons
Noirs, ainsi nommés à cause de la couleur noire de leur étendard.
Dương Đình Khuê
Anthologie.203

Hành quân.

Đội ngũ chỉnh tề, gươm giáo sáng quắc, quân Cờ Đen theo đường cái
quan tiến thẳng về tỉnh. Chỉ chốc lát đồn trại Bắc Nhụng khuất sau cánh
rừng xanh.

Bấy giờ là cuối tháng một năm Giáp Thân. Trời âm thầm, đất lặng lẽ, có
chăng tiếng gió gào thét trong ngàn lau vàng héo, và chốc chốc tiếng
quạ bay cao kêu, thê thảm như tiếng báo hiệu của Thần Chết.

Dọc đường, từng quãng xa xa mới thấy hiện ra một xóm nhỏ, lèo tèo
dăm bẩy nóc nhà đứng tản mát trên một cánh nương bỏ hoang. Cảnh
lặng lẽ và tiêu điều. Dân cư, tránh cuộc chiến tranh, đã bỏ nhà trốn đi
nơi khác.

Đoàn quân cứ tiến. Đi đầu là một lá cờ đại sắc thâm, giữa thêu một chữ
Hoàng bằng nỉ đỏ. Hoàng Tử Trung mặc áo gấm biếc, cưỡi ngựa bạch
đi sau lá cờ. Kế đến hai quân kỵ bộ ước chừng năm vạn người. Kỵ binh
gồm hai đại đội do hai tướng Ba Thái và Woòng Tai quản lĩnh. Bộ binh
chia làm ba đội do Hoàng Chánh Hưng, Bá Dương và Hoàng Tài đốc
xuất.

Quân đi đến đâu, bụi đường lầm lên đến đấy. Nếu thỉnh thoảng có ai
nhìn lại sau lưng thì rừng cây xa chỉ như thoáng hiện sau đám sương
mù. Bọn giặc phần nhiều cao lớn dữ tợn. Dưới những chiếc nón rơm to,
những nét mặt cháy đen đầy sẹo, đều có vẻ quả quyết vâng theo tướng
lệnh, dù chết không từ. Toán đại quân ấy, thỉnh thoảng lại cất lên những
câu hát hùng hồn, mạnh dạn, khẳng khái, ngang tàng, khiến cho kẻ đi
tìm cuộc huyết chiến càng sôi nổi lòng quyết tử.

Sau đại quân thì đến những xe cộ, ngựa thồ tải các chăn nệm, lương
thực và các vật dụng khác do một bọn đông nô bộc đi kèm.

Ngày dần dần tối. Cái thác người vẫn cuồn cuộn chẩy.

Dương Đình Khuê


Anthologie.204
Trong khoảng tịch mịch chiều hôm, những tiếng chân người, chân ngựa,
những tiếng bánh xe rít trục, những tiếng gươm súng chạm nhau nghe
thảm đạm mà rất hùng . . .

Une armée en marche

En bon ordre, les armes étincelantes, les Pavillons Noirs avançaient sur
la grand'route qui conduisait au chef-lieu de la province. En un instant,
le camp Bắc Nhụng eut disparu derrière la verte forêt.

C'était à la fin du onzième mois de l'année Giáp Thân. Le ciel était


sombre et la terre silencieuse, hormis le vent qui rugissait dans les
touffes de bambous flétris et, parfois, le croassement des corbeaux,
sinistre comme l'appel de la Mort.

Le long de la route, se voyait de loin en loin un petit hameau,


renfermant à peine quelques paillotes dispersées sur un champ laissé
inculte. Tout était silencieux et désert. La population, fuyant la bataille,
s'en était allée ailleurs.

L'armée s'avançait toujours. En tête était un grand drapeau noir, brodé


au milieu du caractère Hoàng en laine rouge. Hoàng Tử Trung, en habit
de brocart bleu, le suivait sur un cheval blanc. Puis venaient la
cavalerie et l'infanterie, fortes d'environ 50,000 hommes. La cavalerie
comprenait deux bataillons commandés par Ba Thái et Woòng Tai.
L'infanterie était divisée en trois régiments sous les ordres respectifs de
Hoàng Chánh Hưng, Bá Dương et Hoàng Tài.

Où l'armée s'avançait, la poussière s'élevait. Si quelqu'un avait la


curiosité de regarder en arrière, la forêt lointaine apparaîtrait comme
derrière un brouillard épais.

Les pirates étaient pour la plupart grands et féroces. Sous leurs grands
chapeaux de paille, rien que des visages tailladés de cicatrices et
fortement hâlés par le soleil, des visages énergiques prêts à obéir au
commandement jusqu'à la mort.

Dương Đình Khuê


Anthologie.205
De temps en temps s'élevaient de l'armée en marche des chants
héroïques, puissants, émouvants, arrogants, qui semblaient les guerriers
à faire le sacrifice de leurs vies dans la bataille sanglante.

Derrière l'armée venaient des véhicules et des cheveaux de bât


transportant des couvertures et des matelas, de la nourriture et d'autres
objets, sous la garde des valets.

Le jour déclinait de plus en plus. Et la cascade d'hommes continuait à se


déverser rapidement.

Dans le calme du crépuscule, ne résonnaient que les pas des hommes et


des cheveaux, les grincements des chariots, le cliquetis des fusils et des
épées s'entrechoquant, le tout formant un concert lugubre et héroïque.

Dương Đình Khuê


Anthologie.206

SECTION II .
LE ROMAN DE MOEURS ET À THÈSE.

NGUYỄN TƯỜNG TAM


Pseudonyme : Nhất Linh
( 1905 - 1963 )

Homme politique et homme de lettres. Directeur de la revue Phong


Hóa (Moeurs), et leader du groupe Tự Lực văn đoàn. Pour fuir les
griffes de la Sureté française, il s'est rendu clandestinement en 1942 en
Chine, d'où il est revenu en 1945 avec des forces nationalistes
importantes. Il a participé au Gouvernement d'Union Nationale en 1946
en qualité de Ministre des Affaires Etrangères. Mais réalisant la
mauvaise foi des Việt Minh, il s'est réfusié peu après en Chine, et retiré
de la vie politique. En 1951, il revint au pays et ne s'occupa plus que de
littérature. En 1963, victime du despotisme des Ngô, il s'est suicidé.

Ses œuvres comprennent :

Des romans :

Nho Phong (L'esprit du Confucianisme)


Gánh hàng hoa (La marchande de fleurs), en collaboration avec Khái
Hưng.
Đoạn tuyệt (Rupture)
Lạnh lùng (Froide solitude)
Đôi bạn (Deux amis), etc.

Des nouvelles:

Anh phải sống (Tu dois vivre), en collaboration avec Khái Hưng.
Hai buổi chiều vàng (Deux soirs au crépuscule)
Dương Đình Khuê
Anthologie.207
Người quay tơ (La fileuse de soie)

Les romans de Nhất Linh sont, en même temps que des romans de
moeurs, des romans à thèse, dont les deux plus représentatifs sont Đoạn
tuyệt (1935) et Lạnh lùng (1937).

Đoạn tuyệt est le roman d'une jeune fille instruite, gagnée aux
idées nouvelles, et condamnée par l'autorité maternelle à épouser un
homme insignifiant issu d'une famille où sévissent des moeurs désuètes.
Le matyre de la jeune femme, sa torture morale et physique devant
l'oppression de sa belle-mère et de ses belles-sœurs, laissent prévoir un
épilogue tragique. Un jour, son mari, excité par sa mère la bat
sauvagement. Elle tombe par terre, tenant en main un coupe-papier. Son
mari se précipite sur elle, et malencontreusement sur le coupe-papier
aussi. Il expire, et elle est traduite devant le tribunal pour homicide.

Voici le plaidoyer de l'avocat défenseur :

Lời biện hộ của trạng sư


Trạng sư bắt đầu cãi . . . . .
. . . . cho cái xã hội mới, cũ khắt khe này.
(Đoạn tuyệt, nhà xuất bản Sống Mới, trang 194-199)

Le plaidoyer de l'avocat.

L'avocat commence son plaidoyer, sa grosse voix étouffant tous les


chuchotements de la salle.
Il fait valoir tous les arguments pour démontrer que Loan n'a pas tué
volontairement son mari, que celui-ci s'est jeté par inadvertance sur un
couteau en voulant frapper sa femme. Après avoir lu le rapport
d'expertise du médecin légiste, il conclut :

- Loan n'a pas assassiné son mari ! c'est là une vérité évidente.
L'attestation du docteur, les déclarations de la servante en tous points
conformes à celles de l'acusée, tout indique clairement que les
déclarations discordantes de la famille de la victime ne sont pas autre
Dương Đình Khuê
Anthologie.208
chose que des calomnies haineuses. Thị Loan a pris un couteau ? Ce
n'est pas un crime. Le vase de bronze (avec lequel son mari s'apprêtait à
la frapper pouvait la tuer ; elle avait donc le droit de se défendre, et se
défendre par tous les moyens.
Je viens de parler de haine, et si je ne me trompe, Monsieur le
Procureur a aussi dit tout à l'heure que Loan était détestée par toute sa
belle-famille. Mais rien ne prouve que les torts en doivent être rejetés
sur Loan.
On la hait, ce n'est pas là une preuve que cette haine provenait de
son orgueil. Thị Loan est une jeune femme instruite, qui a des idées
avancées mais qui n'ont rien de commun avec le libertinage. Quoique
éduquée dans les idées modernes, elle a obéi à sa mère pour épouser un
homme arriéré vivant dans une famille arriérée. J'ai, pour appuyer cette
assertion, toutes les preuves en main.

L'avocat montre un papier et continue :


Ceci est une lettre écrite par Loan à une amie qui est Madame
l'institutrice Thảo, ici présente. Je demande l'autorisation de lire un
passage de cette lettre : "Je tâcherai de vivre comme les autres, je
m'efforcerai d'être soumise, de considérer la famille de mon mari
comme ma propre famille, de vénérer mes beaux-parents comme mes
propre parents. Qui sait si je n'y trouverais pas le bonheur”

Vous avez bien entendu, Messieurs ? Loan a voulu vivre en paix,


mais on ne lui a permis de vivres en paix.
Je ne veux pas rappeler le souvenir du mort, surtout quand ce
souvenir n'a rien de flatteur, mais je vous prie de regarder Loan, assise
là. Une femme aussi belle qu'elle . . .

Des rire ayant fusé dans la salle, l'avocat répète sa phrase :


Oui, je dois rappeler que Loan est belle. Elle était instruite, elle était
belle, et elle était à cet âge où les jeunes filles débordent d'espoir en une
vie heureuse. Et pourtant par piété filiale, elle a consenti à épouser un
homme ignorant, et pendant de longues années, elle s'est efforcée de se
résigner à son sort. Bien plus, elle qui était une femme moderne, elle a
pris une concubine pour son mari parce qu'elle était sans enfant, afin

Dương Đình Khuê


Anthologie.209
que la famille de son mari eut un héritier. Une telle femme ne peut pas
être une écervelée comme l'a décrite M. le Procureur.
Durant de longues années, Loan a subi un martyre horrible. Je me
bornerai à rappeler de quelle manière son garçon est mort.

Et l'avocat raconte comment Mme Phán (la belle-mère de Loan) a


livré son petit-fils aux soins d'un sorcier ; cette histoire lui a été
racontée par Mme Thảo dans tous ses détails.

-C'est la belle-mère qui a tué son petit-fils sans la savoir. Et elle a


accusé Thị Loan de ce crime d'infanticide ! Maintenant, elle accuse
Loan d'avoir tué son mari ! Qu'elle sache donc que son fils est mort par
sa faute, par sa faute de sa morale désuète et trop sévère ! Les
coupables, c'est la belle-mère de Loan, et c'est cette morale désuète !
Si maintenant nous élargissons le débat et faisons abstraction des
indivualités, le drame qui s'est joué n'est la faute à personne et
seulement au conflit qui oppose violemment la nouvelle vie à l'ancienne.
Nous ne pouvons pas nous abstenir de faire cette remarque. Ce sont
les Français qui sont venus ici apporter leur culture occidentale, et ce
sont les Français qui ont appris à leurs protégés de nouveaux modes de
penser, de nouvelles conceptions de la vie.
M. le Procureur a dit que les Français sont venus ici pour maintenir
chez leurs protégés les bases sociales, dont la famille. Je suis d'accord
avec lui. Mais nous qui leur avons appris des idées progressistes, nous
devons leur permettre de progresser. Les retenir sur cette route du
progrès, c'est faire de la mauvaise politique, et c'est d'ailleurs
impossible.
è
La société annamite du 19 siècle. Aujourd'hui, la famille ne peut plus
être comme elle l'était au siècle précédent. Dans les autres pays
d'Extrême-Orient : Japon, Chine, Siam, surtout en Chine ancêtre de
toutes les cultures asiatiques - la sphrère de la famille a changé avec le
temps.
Sauvegarder la famille ! Oui, mais ne vous trompez pas en
sauvegardant l'esclavage. Depuis longtemps l'esclavage a été aboli, et
nous ne pouvons y penser sans frémir d'horreur. Mais qui se doute que
ce misérable régime subsiste dans la famille annamite ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.210
Vous sursautez d'étonnement, Messieurs, en m'entendant dire cela.
Mais permettez que je vous demande : être achetée à prix d'argent et
considérée comme un bien personnel, n'est-ce pas être esclave ?
La belle-mère de Loan, par inconscience, par tradition, a usé de ce
droit comme des milliers d'autres belles-mères dans la société annamite.
Mais ceux qui ont reçu une éducation moderne, qui sont imprégnés
des idées d'humanité et de liberté individuelle, doivent nécessairement
chercher à s'évader de ce régime. Leur désir est parfaitement légitime,
mais n'est pas facile à réaliser comme on le pense. Sans compter ceux
qui comme Loan se sont efforcés de vivre dans la soumission, combien
d'autres personnes se sont suicidées pour s'évader de cet enfer cruel ?

L'avocat retire de son cartable quelque vieux journeaux marqués au


crayon rouge, et lit quelques faits divers en exemple.
- Vous voyez, Messieurs, c'est nous qui sommes les vrais coupables,
nous qui leur avons donné les nouvelles idées sans leur créer une
ambiance favorable à leur éclosion.
Vous accusez Loan d'avoir assassiné son mari ? Non, elle ne l'a pas
assassiné.
Vous accusez Loan d'avoir bouleversé la famille ? Mais Loan était la
première à demander à vivre paisiblement dans la famille.
Loan n'a commis qu'un crime, celui d'être allée à l'école pour devenir
une femme moderne, et puis de revenir vivre avec des gens de l'ancien
temps. Elle n'a commis que ce crime. Mais ce crime, elle l'a racheté par
de longues années de souffrances.
En l'acquittant, Messieurs, vous ferez une action de juste, en montrant
que ce régime inhumain de la famille est arrivé à ses derniers jours, et
doit céder la place à un autre régime de la famille qui convienne mieux
à la vie moderne et aux idées de ceux qui recoivent la nouvelle
éducation.
En acquittant Loan, vous acquittez une innnocente accusée
injustement vous acquittez une malheureuse qui a gâché toute sa
jeunesse et qui s'est offerte en sacrifice au conflit qui oppose violemment
l'ancienne et la nouvelle société.

Dương Đình Khuê


Anthologie.211

KHÁI HƯNG

Nous avons admiré Khái Hưng en tant qu'auteur de romans


historiques. Ses romans de moeurs et à thèse ne sont pas moins
admirables. Quoique partisan convaincu des idées modernes, Khái Hưng
ne brise pas absolument avec les anciennes. C'est ainsi qu'il expose dans
son chef d'œuvre Nửa chừng xuân (Printemps inachevé) le conflit
douloureux entre l'anciennne culture et la nouvelle, également
représentées par des personnages ayant le sens du devoir (à leur façon),
et non plus franchement détestables comme le mari et la belle-mère de
Loan dans Đoạn Tuyệt.

Un peu différente de celle-ci, Mai n'est pas allée à l'école moderne,


mais son éducation ancienne l'a préparée à comprendre le Confu-
cianisme sous un jour humain proche des idées modernes. Orpheline de
père et mère, et réduite à la misère, elle s'apprête à épouser en
concubinage un vieux richard pour que son jeune frère puisse continuer
ses études secondaires. Mais elle fait la rencontre de Lộc, fils d'un
mandarin chez qui son père fut précepteur. Diplomé de l'École de Droit,
commis des Résidences et sur le point d'être nommé sous-préfet, Lộc
s'offre à l'aider. Elle refuge tout d'abord, mais devant son insistance,
devant la menace de renvoi de son frère faute d'argent pour payer les
frais d'études, et aussi devant le doux sentiment qu'elle a toujours eu
pour ce beau jeune homme, son ancien condisciple, elle finit par
accepter. Lộc l'installe à Hanoi pour qu'elle soit près de son frère. Et ce
qui devait arriver arrive. L'amour nait irrésistiblement entre ces deux
beaux jeunes gens. Mais Lộc ne peut pas épouser celle qu'il aime, parce
que sa mère. Mme Án (veuve du mandarin juge provincial) a choisi pour
lui une fille de mandarin. Fou d'amour, il fera célébrer quand même son
mariage avec Mai, devant une femme qu'il a louée pour représenter sa
mère. Mais Mai n'est pas dupe de ce subterfuge, mais sure de l'amour de
Lộc pour elle, elle accepte cette union libre. N'est-elle pas suffisamment
heureuse de vivre avec celui qu'elle aime ? Ce la lui importe plus que les
con-venances sociales.

Dương Đình Khuê


Anthologie.212
Mais Mme Án est au courant du concubinage de son fils. Sachant
combien il est épris de cette pauvresse indigne d'être sa bru, elle va,
croyant bien faire, accomplir une vilaine action. D'une part, par une ruse
machiavélique, elle fera croire à Lộc que Mai a un amant. D'autre part,
elle ira trouver la jeune femme et lui intimer l'ordre de se séparer de Lộc.
C'est cette scène d'entrevue dont nous allons citer ci-dessous un
fragment :

. . . - Nếu tôi đoán không sai . . . .


. . . Mai tiễn bà Án ra tới cổng, rồi quay vào trong nhà ngồi phịch
xuống ghế, bưng mặt khóc.

. . . - Si je ne me trompe, vous respectez et aimez beaucoup mon fils ?


Mai, qui s'est jusqu'alors contenue, ne peut résister à ces paroles. Elle
éclate en sanglots. Mme Án secoue sa tête :
-Imitez mon exemple, et restez calme pour causer. Vos pleurs sont
tellement inuitiles !
Mai se met à raconter sa détresse :
-Si vous pouviez, Madame, comprendre toute l'affection que je lui ai
vouée, vous ne voudriez pas me mépriser. Madame, c'est parce que je
l'aime . . . parce que j'aime M. Lộc, que je lui ai sacrifié jusqu'à mon
honneur et ma vie. Après la mort de mon père, je pensais que je n'avais
plus qu'un seul être cher au monde, mon petit frère Huy. Mais le ciel a
voulu que je rencontrasse M. Lộc.
Mme Án fait semblant de vouloir se renseigner :
- Vous avez donc un petit frère ?
- Oui, Madame, il est en 4ème année du collège du Protectorat. Il me
considère plus comme sa mère que comme sa soeur. Et pour assurer son
bonheur, je suis prête à sacrifier ma vie. Madame, me permettrez-vous
de vous raconter tout ce qui s'est passé ?
- Racontez, je vous le permets.
- Madame, après la décadence de ma famille, après la mort de notre
père, mon frère et moi n'avions plus personne au monde pour nous
protéger. Nous ne pouvions même pas vendre notre maison, et
personnellement je fus poursuivie par la concupiscence d'un notable du
village. Quant à mon frère Huy, faute d'argent pour payer ses frais
d'études, il allais être renvoyé de son école. Dans notre détresse, j'allais
Dương Đình Khuê
Anthologie.213
consentir à l’épouser un riche bourgeois, non pas pour y trouver un abri
- car, je vous l'avoue, je ne pensais nullement à mon propre sort mais
seulement pour remplir la promesse que j'aviai faite à mon père sur son
lit de mort : le remplacer et élever mon jeune frère jusqu'à ce qu'il ait
recu une instruction complète et devienne un homme utile à la société.
Ne voulant pas laisser Mai s'aperçevoir de son émotion, Mme Án
l'interrompt brusquement :
- J'ai compris, mais . . .
- Madame, permettez-moi d'achever mon récit. Dans ma détresse donc
je rencontrai mon frère Lộc, permettez-moi de l'appeler ainsi, quoique je
n'en sois pas digne. Je le rencontrai, et il reconnut en moi la fille de
l'ancien précepteur de ses sœurs. Puis il se mit à m'aimer, à nous aider,
moi et mon frère. C'est grâce à lui que nous avons pu subsister jusqu'à
maintenant ; quoi que je fasse, jamais je ne pourrai m'acquitter de sa
magnanime générosité. D'autant plus que mon frère Lộc me demandait
seulement de l'épouser et de l'aimer. Un jour, il amena une dame qu'il
me présenta comme sa mère, et cette dame me demanda en mariage
pour lui.
De colère, Mme Án gronde :
- Quel fils impie !
- Madame, vous le voyez, je n'ai pas outrepassé les rites. Et s'il avait
fallu que j'outrepasse les rites, madame, je me serais sacrifiée quand
même.
Mme Án sourit, car elle venait d'entendre Mai répéter à plusieurs
reprises le mot de sacrifice. Elle sait le défaut de sa cuirasse, et décidé
de tourner ses batteries sur ce point. Mais elle fait encore semblant de
demander :
- En vous écoutant, je crois comprendre que vous respectez
scrupuleusement les rites et la morale des Sages ?
- Oui, Madame. Mais mon père m'apprenait aussi d'autres choses qu'il
estimait meilleures et plus précieuses que les rites.
Mme Án fait la moue :
- Meilleures ? Je ne suis qu'une femme rustique, et j'ai toujours pensé
que la chose la plus précieuse au monde était les rites, les cinq rapports
sociaux, les cinq règles morales, les quatre vertus et les trois
obéissances de la femme. Qu'est-ce donc de si précieux d'après vous ?
- Madame, c'est la commisération et le sacrifice.
Dương Đình Khuê
Anthologie.214
- Qu'y trouvez-vous de spécial ? Ce n'est pas autre chose que le devoir
d'humanité du Confucianisme.
- Oui, Madame, et le sacrifice rentre dans le cadre du devoir d'humanité
du Confucianisme.
Mme Án sourit :
- Vous connaissez beaucoup de choses ! Mais sachez que cette
connaissance peut tourner à votre désavantage. Si vous placez votre
pitié sur n'importe qui, ce sera très dangereux ! Je vous avoue que je
suis très rustique, et que je ne respecte que la courtoisie, la justice, la
largeur de vues et la foi en la parole donnée. Par exemple j'ai demandé
en mariage pour mon fils Lộc la fille de M. le Gouverneur tous les rites
en sont accomplis, et quoi qu'il advienne, rien ne pourra me rendre
parjure à cet accord.
Mai pâlit, se redresse et demande en balbutiant :
- Madame . . . pourquoi mon frère Lộc ne m'a pas parlé de cela ?
Mme Án rit :
- Vous connaissez donc si mal les jeunes gens avides de plaisir ?
Mai ne répond mot, les larmes aveuglant ses yeux. Mme Án ajoute
perfidement:
- Quoique attachée aux rites, je sais les assouplir quand il le faut. En
principe, les parents obligent leur fils à épouser la jeune fille qu'ils ont
choisie ; mais moi, j'ai donné toute liberté à Lộc pour voir sa fiancée ;
ce n'est qu'après qu'il eut donné son consentement personnel que j'ai fait
la demande en mariage. Allons, assez de détours, voici ce que je vous
propose. Un homme peut épouser plusieurs femmes. Je n'obligerai pas
mon fils à vous abandonner, surtout qu'il m'a avoué que vous êtes déjà
enceinte. Mais au huitième mois, je ferai célébrer son mariage. Si ses
beaux-parents savent qu'il a une Maitresse, ils ne le laisseront pas en
paix ! Ainsi donc, écoutez-moi, je vous donnerai une certaine somme,
vous vous retirerez dans un lieu quelconque pendant un certain temps.
Puis, quand son mariage aura été célébré, je vous autoriserai à revenir
vivre avec lui en tant que concubine.
Furieuse, Mai rit moqueusement :
- Madame, nous n'avons pas dans notre famille la tradition d'être des
concubines.
Mme Án soupire :

Dương Đình Khuê


Anthologie.215
- Comme vous voudrez ! Mais au huitième mois, je ferai célébrer le
mariage de mon fils, de toute façon. Et je vous garantis que ce sera fait.
- Certainement, Madame, c'est votre droit
- Bien sûr !
Mai essaie de se composer une figure glaciale. Mais ne pouvant résister
contre son émotion, elle éclate en pleurs, et se cache le visage derrière
ses mains. Pendant ce temps, Mme Án reste silencieuse pour ne passe
laisser émouvoir. Finalement, Mai essuie ses larmes et dit d'une voix
hésistante :
- Madame . . . la fiancée de mon frère Lộc . . . si elle ne l'épouse pas,
pourra toujours trouver un autre mari. Mais moi, ma virginité, mon
existence, toute ma vie, je lui ai tout confié, je ne pourrai jamais épouser
un autre. Croyez bien que je n'agis pas par intérêt mais loin de lui, je ne
pourrai pas vivre ! Et je suis sur qu'il m'aime autant que je l'aime.
D'ailleurs, Madame, vous ne savez pas si la financée de mon frère Lộc
l'aime ; quant à lui, je suis sure qu'il ne l'aime pas, car l'aimant il ne
m'aurait pas aimée. Si vous nous autorisez à nous marier, vous aurez
fait trois heureux : mon frère Lộc, moi et la fille de M. le Gouverneur.
Au contraire, si vous ne le permettez pas, que deviendrait la vie à nous
trois ? Surtout moi, sans quel gouffre affreux tomberai-je ? Car je vous
l'avoue franchement, Madame, je ne peux pas aimer le mari d'une
femme . Plutôt mourir que d'être concubine. Ma conscience m'interdit de
faire cette action inhumaine.
Mme Án réfléchit un moment, puis sourit en disant :
- La polygamie était d'usage fréquent chez nos ancêtres. Qu'est-ce que
cela peut faire ?
- Mais moi, Madame, je ne le peux pas. Je veux que celui que j'aime soit
à moi exclusivement.
- Ainsi, vous aimez beaucoup Lộc ?
- Madame, avez-vous encore besoin de me poser cette question ?
Mme Án rit aux éclats et dit :
- Ce la m'étonne en effet. Vous dites que vous aimez mon fils. Vous vous
flattez aussi d'avoir l'esprit de sacrifice. Et vous ne pensez qu'à vous,
nullement à lui.
- Pourquoi, Madame, dites-vous que je ne pense pas à lui ?
- Tenez, je vais vous l'expliquer. Lộc a devant lui un avenir splendide. Il
sera nommé mandarin très bientôt. Si j'ai demandé en mariage pour lui
Dương Đình Khuê
Anthologie.216
la fille de M. le Gouverneur de province, ce n'est qu'après mures
réflexions. M. le Gouverneur est encore jeune, sa carrière est encore
longue. Mon fils devenu son gendre pourra s'appuyer sur lui pour
obtenir un avancement rapide. Au contraire, si je le laisse vous épouser
librement, non seulement il perdra cet appui, mais encore il aura la
réputation d'être un libertin vivant en concubinage avec une femme
légère, ce qui ne manquera pas de lui donner une mauvaise note dans
son dossier. Réfléchissez-y. Si vraiment vous l'aimez et avez l'esprit de
sacrifice, il n'y a aucun sacrifice aussi grand, aussi précieux, aussi
noble que celui que vous ferez pour lui. Car vous aurez aidé à favoriser
l'avenir de celui que vous aimez.
Mai hoquète d'indignation et s'apprête à riposter. Mais ne pouvant
trouver un mot de protestation, elle se borne à sangloter éperdument. Ce
n'est qu'au bout d'un moment qu'elle peut parler :
- Madame, je vous supplie de reconsidérer la chose. Je ne suis pas une
fille dévergondée, mon père a été recu bachelier, et ma famille est aussi
un famille de lettrés depuis plusieurs générations.
- Sans doute, mais est-ce que le monde le sait ? Allons, je comprrends
vous n'aimez nullement mon fils. Vous voulez simplement devenir
l'épouse d'un mandarin ! Oui, maintenant vous êtes femme d'un commis,
et demain vous serez Mme la Sous-Préfète. C'est un très grand titre !
Mai croise ses bras sur sa poitrine et sourit en disant :
- Inférieur encore à celui de Mme la Présidente du tribunal !
Avec colère, Mme Án frappe ses mains sur la table :
- Insolente ! Tu dois savoir que je peux appeler un agent de police pour
te chasser ; ce n'est pas difficile que ca.
- Madame, votre tireur de pousse est là, vous n'avez qu'à lui dire
d'appeler un agent de police.
Reconnaissant que Mai n’est pas facile à intimider, Mme Án se
renferme en elle-même pour chercher une autre solution. Au bout d'un
moment, elle se lève lentement et dit à Mai :
- Assez de paroles inutiles ! Je dirai Lộc de trancher lui-même cette
affaire . Adieu !
Avec précipitation, Mai court après elle et la supplie :
- Madame, si vous n'avez pas pitié pas de moi, ayez au moins pitié de
votre petit-enfant qui repose dans le ventre de sa mère. Madame . . .
l'amour l'éternel . . . Comme vous aimez votre fils Lộc, j'aime mon
Dương Đình Khuê
Anthologie.217
enfant. Madame, de quoi est-il coupable, quel crime a-t-il commis pour
connaitre le malheur avant même sa naissance ? Si vous me chassez je
serai une vagabonde sans feu ni lieu, et quel sera son destin ? Madame,
deux vies humaines sont entre vos mains, daignez y penser.
Un peu émue, Mme Án s'efforce néanmoins de rester glaciale :
- Allez à votre village pour accoucher !
Mai répond dans un rire douloureux :
- On dira que j'accouche d'un enfant illégitime !
Mme Án fait la moue :
- On dira ! Qu'importe ce qu'on dira ?
Mai se redresse soudain et froidement réplique :
- Madame, cela suffit. Je ne pouvais le croire ! Réellement, je ne pouvais
le croire ! Je ne pouvais croire que votre coeur fut de pierre. Madame,
excusez-moi, mais vous n'êtes qu'une femme égoiste ! Vous qui prétendez
observer la morale confucéenne, vous devez connaître ce précepte :
"Ce dont tu ne veux pas, ne le fais pas aux autres ".
Mme Án ricane :
- Assez instruite, oui ! Du talent mais pas de vertu !
- Vous n'avez pas besoin d'en dire plus. Je m'en irai. Je quitterai cette
maison aujourd'hui même. Vous en porterez la responsabilité.
Etonnée, Mme Án demande :
- Quelle responsabilité ?
Mai sourit en secouant la tête :
- Non, aucune responsabilité ! J'oubliais que deux êtres misérables
comme nous peuvent mourir sans que s'émeuve votre coeur.
Deux larmes roulent sur les joues ratatinées de Mme Án, qui se rassied
et dit :
- Voulez-vous bien vous taire ?
Puis, réfléchissant un moment, elle dit :
- Avant de vous en aller, venez chez moi, je vous donnerai une somme
d'argent équivalente à votre sacrifice, à votre générosité, et quand vous
aurez besoin de moi, vous n'aurez qu'à me le dire : je serai toujours
prête à vous aider.
Froidement Mai répond :
- Merci, Madame, mais je ne suis pas une mendiante.
Mme Án n'attache d'importance qu'au départ de Mai. Elle demande
pour le lui rappeler :
Dương Đình Khuê
Anthologie.218
- Alors, quand partirez-vous ?
Mai sourit :
- Madame, une parole donnée est toujours tenue. J'ai dit que je partirais
aujourd'hui même, donc ce n'est pas demain. Soyez transquille,
Madame. Des cinq règles morales : l'humanité, la justice, la courtois, la
largeur d'esprit et la fidélité à la parole donnée que vous avez invoquées
tout à l'heure, j'observe surtout l'humanité et la fidélité à la parole
donée. Vous n'aurez pas à craindre que je ne tiendrai pas ma parole.
Mme Án, toute joyeuse, se met à parler abondamment :
- Vous devez penser à moi, vieille femme qui n'a qu'un fils. Si par
passion pour vous il devient un fils impie, j'en serai triste jusqu'à
mourir. C'est le dernier bienfait que je vous demande de vouloir bien
m'accorder en vous sacrifiant.
Mai rourit :
- Vous avez parfaitement raison, Madame. Je peux me sacrifier, mais
vous qui êtes une grande dame, comment pourriez-vous vous sacrifier
pour une fille de basse condition ? C'est d'accord, je partirai.
Maintenant, même si vous me priez de rester, je ne vous écouterai pas.
Qui sait si Monsieur Votre fils ne vous ressemble pas ?
Mai pense au comportement bizarre de Lộc au cours des jours
précédents, et est envahie de soupçons. Mme Án se lève pour sortir.
- Allons, adieu, je vous fais confiance. Venez chez moi tout à l'heure, n'y
manquez pas. C'est à la rue H. numéro 244.
Mai reconduit Mme Án jusqu'à la grille, puis rentre s'assoir
lourdement sur une chaise, ses mains cachant sa figure baignée de
larmes.

Dương Đình Khuê


Anthologie.219

SECTION III.
LE ROMAN MORALISATEUR.

LÊ VĂN TRƯƠNG
( 1906 - 1964 )

Lê văn Trương fut un géant du roman. Il a publié de son vivant plus


de 200 romans à une cadence stupéfiante : un, ou deux chaque mois qui
s'enlevaient heureusement comme des petits pains. Après 1945, il devint
démodé et dut se débattre avec peine pour vivre. Mais avant cette date,
on peut dire qu'il était le romancier le plus populaire, le plus lû, peut-être
pas dans la classe intellectuelle qui lui préférait Nhất Linh, Khái Hưng,
etc, mais dans la bourgeoisie et le commun peuple qui raffolaient de lui.
Sa langue n'était pas très châtiée, et était souvent même incorrecte. Mais
comme il savait soulever l'enthousiame de foules par sa doctrine du
surhomme, comme il savait réveiller, chatouiller le vieux fonds
d'héroisme qui git dans le coeur du plus insipide bureaucrate, du plus
timoré bourgeois, de la plus écervelée servante ! Les personnages qui
ont le mieux illustré ce "surhomme" sont : Linh dans le roman Một
người (Un homme), et Trọng Khang dans le roman Trường đời (L'école
de la vie).

Linh est un jeune commis devant qui s'ouvre une vie facile. Né de
parents riches, fiancé à la fille d'un richissime propriétaire, il ne pense
qu'à s'amuser follement. Mais un matin, après avoir fait bombance toute
la nuit précédente chez des chanteuses, il arrive en retard au bureau. Son
chef français lui fait des observations sévères. Troublé, il commet fautes
sur fautes dans son travail. Nouvelle réprimande de son chef, cette fois
plus cinglante. Il riposte arrogamment. Le chef lui donne une gifle. Et il
allait se jeter furieusement sur son chef si celui-ci, prudemment, ne
battait en retraite tout en le menacant de le révoquer.

Dương Đình Khuê


Anthologie.220
A cette nouvelle, ses parents, ses futurs beaux-parents accourent
épouvantés. Ils le supplient d'aller avec eux faires des excuses au chef de
bureau. Mais il refuse avec indignation, et subit stoïquement la
malédiction paternelle. Il rend la parole à sa fiancée. Quant à sa
Maîtresse, une chanteuse qu'il a couverte d'or, elle le laisse tomber
ignominieusement. Le passage suivant relate son état d'âme à ce moment
pathétique :

Hai bàn tay trắng không nghề nghiệp ..........


..... ta phải đem hết nghị lực để cố bước cho đến cùng.

Ses deux mains inhabiles à tout métier, trois piastres qui lui restent,
cinq cent piastres de dettes, et un esprit combatif qui bouillonne dans
son coeur, tel est le résultat auquel arrive Linh après avoir fait le bilan
de sa vie, de vingt quatre ans de vie dans les coutumes de la société et
les préjugés de ses parents.

Il frissonne de terreur comme un homme qui marcherait les yeux


fermés vers un précipice et qui, réveillé soudain, se trouverait au bord
du précipice profond ! Un pas de plus, et il serait tombé dans le vide
noir d'où il ne pourrait plus s'échapper.

Il sent que plus de dix ans d'études à l'école et les méthodes


éducatives de ses parents l'ont transformé en un mendiant bon tout au
plus à trainer sa besace et son bâton pour aller mendier une place dans
les administrations, il n'a aucune capacité pour pouvoir vivre
fastueusement selon les appétis ardents de son coeur. Pas asser
d'énergie pour repousser les assauts du monde, pas assez de talent pour
nourrir sa bouche, pas assez de courage pour accepter les douleur et
faire face aux difficultés de la vie !

Sans la gifle cruelle de son chef de bureau qui a réveillé en lui un


esprit combatif bouillonnant, il n'aurait aujourd'hui aucune arme pour
lutter dans la vie. Il serait un soldat désarmé au milieu d'une bataille
féroce.

Dương Đình Khuê


Anthologie.221
Incapable de supporter la fatigue et les privations, avide de mets
succulents, de vêtements luxueux et de belles filles, manquant de
souplesse, de ténacité, de prévoyance, paresseux, peureux, ce n'est
qu'aujourd'hui qu'il reconnait avoit toutes les conditions pour être un
parasite. Il a vécu une vie inutile sans rougir de honte, sans en trembler
de fureur !Toutes ses bonnes facultés susceptibles de faire de lui un
homme ont été engourdies, anesthésiées.

Aujourd'hui, la gifle qu'il a reçue les faits se réveiller en sursaut. Il


luttera, il luttera jusqu'au bout. Mais en regardant la vie d'un point de
vue réaliste, il sent qu'il n'est qu'un faible enfant placé devant les orages
de la vie. Il voudrait bien lutter, mais avec quelles forces avec quelles
aptitudes ? Il réalise amère même que jusqu'ici ses parents et l'école
n'ont fait de lui qu'un être inutile vivant d'une vie insipide, un homme
mort avant de vivre.

Et il reproche au Ciel de l'avoir fait naître dans une famille riche, au


lieu de le jeter sur le trottoir depuis son enfance pour qu'il apprenne à
supporter la faim et la soif, à souffrir, à porter des vêtements rapiécés
mais pleins d'honneur, à manger du riz moisi mais auréolé de la gloire
du travail.

Il trouve qu'il est pareil à un grain de riz jeté dans un terrain aussi
dur que des clous et des cailloux, dans un terrain mort. Mais il trouve
aussi une source de vie dans l'esprit combatif qui bouillonne dans son
coeur.

Sans s'en rendre compte, des vers sur le buffle du poète Phạm Ngọc
Khuê lui remontent à la mémoire. Il s'étonne de ce qu'il les a maintes
fois déclamé sans en comprendre le sens sacré qui apparait pourtant
clairement sur les lignes :

Voici le moment d'apporter la puissance formidable du buffle


Pour trainer la charrue et creuser les sillons du champ,
Pour réveiller la source de vie dans le sein de la terre morte,
Pour ouvrir le chemin au grain de riz ensemencé.
Voici le moment de brouter l'herbe sèche et la paille dure,
Dương Đình Khuê
Anthologie.222
De fouler la boue gluante et de résister contre la pluie et le soleil,
De prendre volonté farouche et résolution de vaincre
Comme une gorgée d'alcool fort pour s'enivrer,
Afin que la terre tremble comme la mer immense,
Que le vent se penche avec amour sur les épis verts de riz,
Et qu'enfin le soleil ardent et destructeur
Soit obligé de se soumettre devant les forces de la vie.

Et Linh comprend que le poète a du traverser des crises morales


horribles pour pouvoir écrire ces vers merveilleux. Que lui-même, pour
en comprendre tout le sens sacré, a du aussi traverser une crise morale
comme le poète.

Il se promet d'employer toutes ses forces latentes pour réveiller la


source de vie dans le sein de la terre morte, pour ouvrir le chemin au
grain de riz ensemencé

Il doit dès maintenant apprendre à brouter l'herbe sèche et la paille


dure, à fouler la boue gluante et à résister contre la pluie et le soleil. Il
se dit :

"Que j'apprenne à vivre quand j'ai déjà vingt quatre ans bien sonnés, ce
n'est pas encore trop tard. Même si j'avais maintenant soixante ans, je
serais aussi résolu à détruire l'ambiance dans laquelle je vivais pour
apprendre à vivre ce qui s'appelle réellement vivre. Vivre seulement un
jour avec toutes les forces latentes du corps, avec toutes l'ardeur de
l'âme, avec toute la sensibilité du coeur et avec toute la lumière de
l'esprit, cela vaut mieux que de vivre pendant cent ans une existence
bourgeoise, insipide, qui se laisse vivre mais qui ne vit pas.

Cette gifle que j'ai reçue m'a ouvert les yeux pour me laisser voir le
chemin lumineux de ma vie. Il ne me reste plus qu'à ramasser toute mon
énergie pour arriver au bout de ce chemin".

Comme Marius Pontmercy quittant son grand-père Gille-normand,


Linh mènera une existence de jeune homme pauvre et digne. Pour se

Dương Đình Khuê


Anthologie.223
rendre utile à la société, pour propager ses idées, il apprendra à bien
écrire. Cela lui coûtera infiniment de peine, mais il y réussira.

-.-.-.-.-.-.-.-.-

L'autre surhomme de Lê văn Trương est Trọng Khang, qui n'est plus
un intellectuel, mais un homme d'action. Marchand de bois, il s'est vu
ruiné du jour au lendemain par une tempêtre qui a dispersé sa Flottille de
bois. Il s'engage comme secrétaire d'un entrepreneur, M. Nam Long, qui
s'en va construire une route en Chine avec sa fille Marie Khánh Ngọc et
son futur gendre, l'ingénieur Francois Giáp. Khánh Ngọc est licenciée en
Droit, mais par goût de l'aventure, elle a demandé à accompagner son
père dans son périlleux voyage. L'ingénieur Giáp, compagnon d'études
de Khánh Ngọc en France, lui est fiancé. Naturellement, il aide le
richissime entrepreneur dans ses travaux en attendant de devenir son
gendre.

Le contraste entre Giáp et Trọng Khang est frappant. Le premier est


un frêle citadin habitué à toutes les douceurs de la vie civilisée. Le
second, au contraire, est un robuste homme d'action, rompu à toutes les
fatigues de la vie d'aventures. Et un parallèle s'établit insidieusement
entre les deux jeunes gens dans l'esprit de la fantasque jeune fille. De
plus en plus, elle admire la force physique et moral de Trọng Khang qui,
très loyal, cherche par tous les moyens à la décourager. Mais Giáp en
prend ombrage.

Au cours d'une émeute des ouviers chinois frappés injustement par


Giáp, celui-ci allait être lyché sans le secours de Trọng Khang qui, au
risque de sa vie, réussit à mater l'émeute.

Cet incident ne fait que croitre le penchant de Khánh Ngọc pour


Trọng Khang, qui n'en peut mais, et son indifférence dédaigneuse à
l'égard du pauvre Giáp qui n'y comprend rien. C'est un imbroglio
sentimental assez difficile à dénouer, car pour garder notre sympathie
Trọng Khang, le héros, doit rester parfaitement loyal et repousser les
avances de la fille de son patron, fiancée de surcroit à un homme dont il
ne saurait briser le bonheur.
Dương Đình Khuê
Anthologie.224

Lê Văn Trương s'en est tiré par un dénouement ingénieux, qui pour
n'être pas invraisemblable n'en sent pas moins l'artificiel, le Deus ex
machine. Au cours d'une excursion, le trio est kidnappé par des pirates,
et enfermé dans une grotte en attendant la libération contre une forte
rançon. Giáp tombe malade, et est soigné avec dévouement par Khánh
Ngọc et Trọng Khang. Toutes ses anciennes préventions contre celui-ci
tombent; bien mieux, la mort à laquelle il vient d'échapper a retourné
complètement sa conception de la vie. Il reconnait que l'école où s'est
faite son éducation n'est pas comparable à la grande école de la vie où
s'est forgé Trọng Khang.

Nouvel incident qui complique puis dénoue le premier: les pirates


ravisseurs de nos héros sont à leur tour attaqués par d'autres pirates.
Grâce à l'aide de Trọng Khang, excellent tireur doublé d'un habile
statège, ceux-ci sont repoussés et ceux-là sauvés. Nos héros sont rendus
à la liberté sans rançon. Et tout laisse prévoir que la licenciée en Droit
Khánh Ngọc épousera un homme sans diplôme universitaire plutôt qu'un
ingénieur des Ponts et Chaussées, parce qu'elle est devenue une adepte
de la philosophie de la force de Maître Lê Văn Trương.

Tout le roman "L'école de la vie " est, comme je l'ai dit, un imbroglio
inextricable ; aussi nous sommes-nous bornés à le résumer sommai-
rement sans en citer aucun fragment.

Sacré Lê Văn Trương, un de mes camarades de classe au Collège


du Protectorat! Fervent admirateur de Victor Hugo pour ses idées
socialistes, il a en même temps cultivé le culte du surhomme de Nietzche
dans des romans aussi compliqués que Le Juif Errant de Eugène Sue.

Dương Đình Khuê


Anthologie.225

SECTION IV
LA NOUVELLE.

La nouvelle, forme condendée du roman, en reprend


généralement les mêmes thèmes :
- Défense des victimes de la société : les pauvres (Đầu đường xó chợ),
les prostituées (Tối ba mươi)
- Réveiller l'énergie des jeunes engourdis par une vie de plaisir
(Tiếng đàn), ou cherchant un remède à leur douleur dans la religion (Thế
rồi một buổi chiều)
- Chanter la sublime beauté du patrimoine moral ancien (Người
quay tơ).

Le champ de la nouvelle est immense ; dans les limites modestes


de cet ouvrage, nous ne pouvons en donner que les quelques échantillons
cités plus haut.

Quant aux Maîtres de la nouvelle, ils sont aussi pour la plupart des
romanciers célèbres : Nhất Linh, Khái Hưng, Thạch Lam, Hoàng Đạo.

Nous connaissons déjà les deux prenmiers par leurs romans ; de


leurs nouvelles nous citerons :
- Đầu đường xó chợ (Sur le trottoir, au coin du marché), écrite en
collaboration des deux auteurs, et contenue dans le recueil Anh phải
sống.
- Thế rồi một buổi chiều (Et puis, un soir), une nouvelle de Nhất
Linh, contenue dans le recueil Những ngày diễm ảo.
- Người quay tơ (La fileuse de soie), de Nhất Linh aussi, extraite
du recueil portant le même titre.

Quant à Thạch Lam et Hoàng Đạo, nous en parlerons en temps et


lieu.

Dương Đình Khuê


Anthologie.226
Đầu đường xó chợ.
(dans un recueil édité aux U.S.A. sous le nom Những
ngày diễm ảo, p. 187-191)

Sur le trottoir, au coin du marché !


Après la mort de mon père, mon frère et ma belle-sœur quittèrent
notre village natal pour aller chercher fortune ailleurs ; ils échouèrent à
une paillote sise devant le marché de C.. . A partir de ce jour là, je
quittai mon ancienne vie de fils de mandarin, habitué à tout le confort,
pour commencer une nouvelle vie que j'institule : sur le trottoir et au
coin du marché. J'avais alors treize ans.

La société qui y vivait était complètement différente de la noble


société que j'avais fréquentée autrefois ; elle se composait du ménage
Tèo marchand de gâteaux de riz, du ménage Tắc coolie de pousse, et de
la mère Hai Lộc, marchande de marmites de terre, vivant avec sa fille.

Ces petites familles s'entassaient dans des pièces délabrées, sombres,


malpropres. Devant chaque habitation, je voyais une rigole d'eau
emplie d'écorces de fruits, de feuilles de bananier et de chiffon.

C'était vraiment une laide société, et laide parce qu'elle était trop
pauvre. D'instinct je me mettais à aimer les enfants de mon âge de ces
vilaines familles : la fille Nhớn, le petit Cu, la petite Tẹo étaient mes
amis. Mon coeur se serrait en les voyant n'avoir aux repas qu'une pincée
de sel, quelques aubergines noircies ou une assiette de feuille de tapioca
cuites à l'eau, ou ramasser des bouts de canne à sucre qu'on avait
rejetés pour les sucer. Le soir, je les accompagnais aux champs pour les
regarder poser des nasses dans les ruisseaux pour attraper des crevettes
et des poissons. S'ils en attrapaient beaucoup, je me réjouissais avec
eux, et je venais assister à leurs repas pour m'assurer s'ils avaient bien
ce jour là un plat supplémentaire de goujons salés ou de crevettes toutes
rouges.

La personne que j'aimais le plus à cette époque était Hiền, femme


d'un coolie de pousse, qui habitait une maison presque en face de chez
Dương Đình Khuê
Anthologie.227
nous. Mon frère et ma belle-sœur avaient obtenu un débit d'opium, et
Hiền venait souvent chez nous acheter la drogue pour son mari. Je me
suis intéressé à elle dès la première fois que je la vis. Je sais maintenant
que cette sympathie était due à ce qu'elle était encore jeune, belle,
charmante, et que son mari était au contraire un fumeur invétéré, et très
laid.

Mais Hiền n'avait pas sur ce point les mêmes idées que moi. Toute
la journée elle s'occupait activement à tisser des nasses pendant que son
mari faisait son métier de coureur de pousse-pousse. Les jours où elle
réussissait à gagner dix sous, elle les employait aussitôt à acheter de
l'opium pour son mari, et se sentait transportée de joie. Elle ne pensait
jamais à elle-même : sa robe était déjà vieille, rapiécée aux bras, aux
épaules et au dos, mais il ne lui venait même pas l'idée de s'en acheter
une nouvelle. Mon jeune esprit ne pouvait comprendre sa conduite
envers un mari opiomane si misérable.

Un jour, j'allai voir chez elle et la trouvai la tête inclinée sur son
bras, à côté de quelques nasses inachevées. Quand j'entrai, elle releva
la tête et je lui trouvai les yeux emplis de larmes. Je me préparais à
sortir quand elle m'appela et me dit timidement :
- Eh ! n'auriez-vous pas dix sous à me prêter ? Je vous les rendai
dans quelques jours.
- Mais je n'ai jamais d'argent à moi. Et qu'en feriez-vous ?

Silencieusement Hiền me montra sa chambre. Je lui demandai :


- Votre mari est malade, n'est-ce pas ? Pourquoi gémit-il si fort ?
- Depuis deux jours il a eu la fièvre, et n'a pu aller tirer le pousse-
pousse. Il ne nous reste rien, et je n'ai pas mangé depuis hier. Mais le
plus grave pour nous, c'est de manquer d'argent pour acheter l'opium.
Malade et sevré de drogue, il mourra certai-nement. Je vous en supplie,
allez voler dix sous à votre sœur pour me les prêter.
Je souris en secouant la tête :
- Ce soir, apportez de l'argent pour acheter de l'opium ; tout ce que
je pourrai faire pour vous, c'est de vous en donner un peu plus. Quant à
l'argent, je ne peux pas me le procurer.

Dương Đình Khuê


Anthologie.228
A ce moment là, le grand coq de notre maison s'aventura près du
panier de sésame mis à sécher devant le seuil. Hiền agita ses bras pour
le chasser, et dit en plaisantant :
- Si nous avions ce coq, avec l'argent de vente mon mari pourrai
avoir de quoi fumer à satiété.

Ce soir là, la nuit étant avancée, notre débit était déjà fermée
lorsque soudain quelqu'un appela pour acheter la drogue. Vivement je
saisis la petite lampe de pétrole car j'étais sur que c'était Hiền qui
venait acheter l'opium pour son mari. A travers le guichet, une main
avança, tenant une coquille d'huître avec dessus une piécette d'argent
tout usée. Ma belle-sœur prit la piécette, la contempla longuement puis
dit :
-Donnez une autre piécette, celle-ci est trop usée et hors de
circulation.

J'étais très inquiet, et j'étais sur qu'au dehors Hiền l'était encore
plus. Je m'empressai donc de dire à ma sœur :
- Acceptons-la quand même, nous pourrons toujours la donner en
paiement à la Douane.

Je n'osai pas insister, car je savais que ma sœur n'aimait pas ce


ménage.

Quand ma sœur eut pesé la drogue et tourné le dos, je pris


vivement une baguette, l'enfoncai dans la boîte de drogue, et la donnai à
Hiền à qui je dis à voix basse :
- Prenez, je viens de vous donner un supplément.

Mais à peine eus-je fermé le guichet que j'entendis un cri de


détresse :
- Damnation ! Donnez-moi vite la lumière, vite ! J'ai laissé tout
tomber à terre !

J'avancai la lampe et vis à travers les fentes de la cloison un


spectacle que je n'oublierai jamais ; la coquille était tombée, et l'opium
répandu, formant des taches sombres sur le sol. Hiền ramassa la
Dương Đình Khuê
Anthologie.229
coquille surlaquelle ne restait plus que très peu d'opium ;
précipitamment elle ramasse la terre imbibée de la précieuse drogue,
mais celle-ci était devenue infumable !

Ne pouvant rien faire autrement, Hiền tint les miettes de terre dans sa
main, et s'assit en pleurant à chaudes larmes. Ma sœur m'ordonna de
ramener la lampe à l'intérieur de la maison, et je dus laisser Hiền
pleurer toute seule dans l'obscurité. A peine me fus-je étendu sur le lit
que j'entendis des bruits de dispute violente : c'était certainement le
mari de Hiền qui la battait !

Le lendemain matin, je me rendis chez elle de bonne heure et la


trouvai assise contre le mur, les cheuveux épars, l'air épuisé, et une
grosse bosse violette sur le front. Ne trouvant pas là les nasses
inachevées hier, je lui demandai :
- Vous avez pu vendre les nasses ?
- Non, je les range dans la cuisine.
- Alors d'où provenaient les dix sous d'hier ?

Devant cette question onopinée, elle me regarda craintivement et


répondit, affolée :
- Je les ai empruntés. Non ! c'est de l'argent qu'on m'a rendu.
- Comment pourriez-vous avoir de l'argent à prêter ?
- C'était une dette . . . très ancienne.

Juste à ce moment j'entendis chez moi parler très fort, et notre


servante sortit en courant, ayant l'air de chercher quelque chose. Je lui
demandai ce qui se passait, et elle me répondit :
- Nous avons perdu notre coq, le coq châtré le plus gros . . .

Hiền demanda :
- Quel coq ?
- Celui qui est venu hier becqueter votre sésame.

Brusquement Hiền s'exclama :


- Malheur à moi ! C'était donc votre coq ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.230
Je demandai :
- Pourquoi malheur à vous ?

Hiền se troubla, s'apprêta à parler, puis finalement resta silen-cieuse.


Mais même mon intelligence enfantine avait tout compris. Je contemplai
son visage pâle, moitié par inanition et moitié par inquiétude, et j'en eus
une profonde pitié. Par amour pour son mari, elle avait volé, et elle en
avait été réprimandée. D'instinct je cherchai à défendre celle qui avait
volé notre coq. Je réfléchis un moment puis lui dis :
- Soyez sans inquiétude, je m'en occuperai !

Puis je courus jusqu'à la porte de derrière de notre maison,


regardai la rivière et dis à ma sœur :
- C'est nous qui avons perdu un coq ? Inutile de le chercher. Hier, j'ai
vu un coq pareil sur la barque des marchands de marmites de terre. Ils
ont du l'emporter. Comment les retrouver maintenant ?

J'étais fier d'avoir trouvé un bon stratagème, et heureux qu'il fut


efficace, car ma sœur estimant avoir perdu son coq définitivement
renonça à en continuer la recherche.

J'étais alors un enfant, et je ne savais pas si mon action de venir en


aide à une voleuse était bonne ou mauvaise. Je savais seulement que
j'éprouvais en l'accomplissant une grande joie, parce que j'avais
secouru un être pitoyable dans le malheur.

Plus tard, je me suis écarté de plus en plus de cette société "du


trottoir et du coin du marché". Près de vingt ans se sont écoulés, mes
souvenirs de ce temps là se sont progressivement évanouis de mon
esprit, mais l'histoire de Hiền y reste toujours vivace.

Cette vie "sur le trottoir et au coin du Marché " m'a fait comprendre
que pour rendre les gens meilleurs, il faut d'abord les sortir de la
misère, et que les gens misérables tombent facilement dans le péché.

La nouvelle suivante met en scène un jeune révolutionnaire, Dũng,


poursuivi par les autorités, et qui trouve asile dans une pagode où vivent
Dương Đình Khuê
Anthologie.231
seulement une vieille bonzesse et une jeune nonne. Le lendemain de son
arrivée, Dũng fait ses adieux à la bonzesse et sort de la pagode. Mais la
jeune nonne, sachant que les forces policières n'ont pas relâché leur
surveillance, cache clandes-tinement Dũng dans un clocher désaffecté.

Thế rồi một buổi chiều


. . . Trong căn gác nhỏ ấm áp . . . . .
. . . Theo sau dần dần tan vào khoảng hư vô.
( Những ngày diễm ảo, của Nhất Linh, trang 84-91)

Et puis, un soir . . .

. . . Dans la petite pièce bien chauffée, sous la faible lumière d'une petite
lampe, les deux sont assis face à face près de quelques tasses de thé
chaud d'où s'échappent d'abondantes vapeurs. Au dehors, la pluie
commence à tomber plus fort. Le premier, Dũng interrompt le silence :
- Depuis dix jours je n'ai bu une tasse de thé aussi délicieux. Cela me
fait oublier toutes les fatigues que je viens d'endurer.

Avec satisfaction, il ne veut pas penser aux périls qui l'attendent au


dehors pour ne plus jouir que de l'instant présent, dans une situation qui
lui semble à moitié irréelle.

Trouvant que la nonne reste silencieuse à le regarder fixement


comme si elle voulait réfléchir à quelque sujet, il se sent un peu confus et
baisse la tête. Un instant après, il demanda d'un ton mal assuré :
- Pour quelle raison êtes-vous entrée en religion ?

Cette question inopinée fait sursauter la nonne qui répond


embarrassée :
- Je ne sais pas.
- Vous ne savez pas . . . mais moi, rien qu'à vous regarder, je sais que
vous ne l'avez pas fait sans raison.

Voyant les yeux de la nonne clignoter d'émotion, il poursuit :


Dương Đình Khuê
Anthologie.232
- Vous avez dû avoir une souffrance secrète, une déception.

Les paroles de Dũng rappellent à la nonne les jours douloureux de sa


vie mondaine trois ans auparavant, quand elle était encore une jeune
file de vingt ans. Une déception d'amour l'a désespérée tellement qu'elle
est entrée en religion pour tout oublier. Mais elle n'a pas pu oublier.
Trois ans durant, le son de la cloche sonnant l'angélus et le parfum de
l'encens n'ont fait que lui faire sentir la tristesse glaciale de sa vie de
recluse, et exciter en elle le rêve à des amours indéfinissables, à des
passions chimériques.

Oublier la vie ! Elle sait qu'elle ne le peut plus, et plus elle veut
écarter la douleur, plus la douleur la poursuit avec acharnement. C'est
dans cet état d'âme que le hasard lui fait rencontrer Dũng, un jeune
homme poursuivant un idéal élevé, pour qui elle a senti une vive
sympathie dès le jour où elle chercha à le protéger. En conseillant à
Dũng de rester à la pagode, en s'ingéniant à le cacher, elle n'a pas obéi
à un sentiment de pitié, mais plutôt d'amour pour celui qu'elle vient de
sauver. Elle est tout heureuse que c'est aujourd'hui la première fois
depuis dix jours qu'il lui demande de lui raconter sa vie privée. Tout
émue, elle soupire et répond à voix basse :
- C'est une ancienne histoire, celle des jours passés. Je ne veux plus me
la rappeler, la raconter, j'espère pouvoir l'oublier.
- Cela veut dire que vous ne l'avez pas oubliée.

Le murmure de feuilles de pin semble s'harmoniser secrètement avec


la respiration des deux jeunes gens. Dũng continue :
- Je crois, quant à moi, que vous ne pourrez pas oublier, parce qu'entrer
en religion n'est pas une solution pour oublier, surtout oublier les
déceptions d'amour. Moi-même qui suis occupé de tant d'affaires, dont
le coeur est tout desséché, qui ne pense jamais à l'amour, eh bien, à
peine entré dans cette pagode depuis quelques jours, je me sens tout
autre. Quand je m'assieds tout seul à écouter le son de la cloche et de la
crécelle . . . je sens . . .

A ces mots, il jette un regard vers la nonne :

Dương Đình Khuê


Anthologie.233
- Veuillez me pardonner . . . je sens . . . je deviens assoiffé d'amour je
vois que je suis dévoré de vagues sentiments. Si vous voulez réellement
oublier l'amour, vous avez fait erreur en entrant en religion. Vous avez
pensé trouver le chemin de l'oubli, mais ce chemin ne mène qu'à
l'évocation des anciens souvenirs.
Dũng s'interrompt brusquement, croyant avoir trop dit, et dit des
choses que probablement la nonne ne peut pas comprendre. Il ne se
doute pas que la nonne est en train de l'écouter avidement comme une
personne altérée de soif qui dévore de l'eau. Tous les mots que Dũng
vient de dire, elle les trouve pleins de sens et répondant exactement à
son état d'âme. Elle en avait déjà conscience, mais vaguement, et elle
s'étonne que Dũng ait pu trouver les mots justes qui traduisent si bien ce
qu'elle éprouvait secrètement. Elle répond :
- Vous avez parfaitement raison. Auparavant, je croyais que je pourrais
oublier.

Ici, elle fait un claquement de lèvres et poursuit :


- Néanmoins, c'est encore bien heureux, car lorsqu'on souffre trop, il n'y
a que deux solutions : ou se suicider, ou s'abriter à l'ombre de Bouddha.
Les deux solutions diffèrent entre elles mais visent au même but. L'abri
de Bouddha n'a pu me consoler, certes, mais m'a tout de même aidée à
résister contre la tentation de suicide. Je pense qu'il n'y a pas d'autre
olution.
- Vous croyez ? réplique Dũng. Mais il me semble qu'il y a bien d'autres
moyens d'oublier. Je ne crois pas qu'il n'existe que ces deux solutions,
comme vous le pensez. Réfléchissez-y.

Dũng sait déjà ce qu'il veut dire, mais il ne se hâte pas de le dire.
Quant à la nonne, elle est toute transportée de joie, ne veut plus
réfléchir, et attend silencieusement que Dũng veuille bien développer ses
idées. Elle croit d'avance que ce qu'il va dire est justement ce qu'elle est
avide d'écouter. Elle va donc le pousser à parler :
- Dans la vie, rien n'est plus douloureux que de vouloir oublier sans
pouvoir y réussir, sans connaitre le moyen d'y parvenir.

Dũng répond :
- Ma Sœur, vous voulez oublier . . . D'après moi . . .
Dương Đình Khuê
Anthologie.234

Voyant que la nonne le regarde ardemment, il poursuit d'une voix


hésistante :
- Ma Sœur, vous êtes une religieuse. Et je crains de nuire à vos efforts de
parvenir à la parfaite illumination. Mais je dois vous exposer
franchement ma pensée ; libre à vous de l'adopter ou de la repousser.
D'après moi, le meilleur moyen d'oublier est de s'oublier dans l'action.
Oui, ma Sœur, seule l'action peut aider l'homme à oublier ses
souffrances personnelles. La vie tranquille dans une pagode ne peut pas
nous aider à oublier. Pour oublier, il faut se jeter dans la vie active.

Puis Dũng se met à raconter sa propre vie, les douleurs qu'il a


endurées. Il a cru que ces blessures ne seraient jamais cicatrisées. Mais
depuis qu'il s'est jeté dans l'aventure, dans une vie offerte en sacrifice
aux autres hommes, il a pu oublier ses anciennes blessures. Sa vie
présente est pénible, certes, mais son âme connait une paix profonde.
- Ma Sœur, je me suis lancé dans l'action par pessimisme, sans me
douter que l'action m'a apporté la joie, l'ardeur de vivre . . . jusqu'à
maintenant . . . et aussi la joie de vous rencontrer ici.
La pluie commence à tomber à verse et le vent à souffler en rafales ;
la flamme de la lampe vacille et menace à tout instant de s'éteindre.
Mais la nonne ne prête aucune attention à ce spectacle extérieur ; elle
reste silencieuse à écouter les paroles de Dũng qui semblent conduire
son âme à un monde animé où le son de la guitare et de la flute
remplacerait celui de la cloche et de la crécelle, où le parfum capiteux
des fleurs remplacerait celui si fade de l'encens. A travers la douce voix
de Dũng, à travers le murmure du vent qui souffle dans le jardin, elle
semble entendre encore une autre voix plus pressante: c'est l'appel de
l'amour inextinguible dans son coeur l'appel des liens terrestres, de cette
vie pasionnelle qu'elle a voulu fuir.

En se remémorant sa déception d'amour et les jours moroses qui


suivirent durant ces trois dernières années, et en pensant à la nouvelle
vie qui va lui apporter tant d'espoirs, elle se sent envahie d'une émotion
inesplimable ; deux larmes de bonheur jaillissent de ses yeux, comme
pour saluer son retour à la vie, à l'amour .

Dương Đình Khuê


Anthologie.235
Dũng s'y méprend et s'empresse de s'excuser :
- Je vous ai fait de la peine, ma Sœur ?

Il s'arrête brusquement, car il vient de découvrir d'une façon


évidente que son interlocutrice n'est plus une nonne, mais une jeune fille
vibrante d'amour. Il en est à la fois heureux et inquiet.

Un vent violent soufflant dans le clocher désaffecté faillit éteindre


la lampe ; puis, après un éclair aveuglant, un coup de tonnerre
épouvantable fait trembler le ciel et la terre. Et la pluie se déversant à
flots jaillit à travers la fenêtre pour éclabousser les deux interlocuteurs.
La nonne se redresse et fait mine de descendre. Dũng l'arrête :
- Ma Sœur . . .

Mais elle ne se retourne pas et descend précipitamment l'escalier.


Dũng saisit la lampe et la suit pour l'éclairer :
- Mais vous allez être trempée . . . Veuillez m'écouter . . .Vous êtes folle
?

La nonne se trouble, ne sachant si elle doit avancer ou reculer ;


voyant que Dũng descend aussi l'escalier pour la suivre, elle s'adosse
contre le mur et y cramponne ses deux mains. Quand Dũng arrive tout
près d'elle, elle relève son visage pour le regarder ; ses yeux étincellent,
ses joues rougissent et ses lèvres s'entr'ouvrent. A mi-voix, elle dit
comme dans une prière :
- Laissez-moi . . . rentrer à la pagode . . . je vous en supplie.

Brusquement, Dũng comprend ; il sait que la jeune fille éperdue


qui est en face de lui n'attend de lui qu'un mot . . . mais ce mot, il n'ose
pas le prononcer.

Pendant qu'il recule en arrière, la nonne fonce tête baissée comme


pour fuir, puis disparait dans l'obscurité.

Tenant la lampe à la main, Dũng se tient immobile comme une


statue. Dans le jardin sombre, les pas foulant les feuilles tombées
s'éloignent de plus en plus.
Dương Đình Khuê
Anthologie.236

-:-:-:-:-

Dũng va et vient dans le clocher désaffecté depuis il ne sait plus


combien de temps. Il est alors quatre heures de l'après-midi environ, et
Dũng attend qu'il fasse nuit pour sortir de la pagode, de cette retraite
paisible où il s'est arrêté provisoirement depuis dix jours, pour se
relancer dans la vie active, la vie qu'il a accepté de mener jusqu'à sa
mort. Il fait un claquement de lèvre pour soupirer . . . car il vient de
penser à la nonne, à cette nuit d'orage quelques jours auparavant. Il se
répète :
- Que dois-je faire maintenant ?

Il ne sait pas à quoi se résoudre. Depuis longtemps, il a exercé son


coeur à se durcir et à fuir l'amour, le sentiment, auxquels il ne se permet
pas de rêver tant que la poussière tourbillonne sur les monts et les
fleuves. Mais cette fois . . . il trouve que le sentiment qu'il éprouve pour
la nonne n'est pas un sentiment fugace, un sentiment qui peut s'effacer
avec le temps. Il claque de nouveau des lèvres et se répète :
- Que dois-je faire maintenant ?

Ne pouvant y trouver une réponse, il se dit qu'il a tout de même


sauvé une âme désespérée que le Bouddhisme n'a pu consoler. A quoi
aboutira plus tard cette conversion, il n'y pense pas, ne veut pas y
penser. Puisque la nonne, pour fuir la vie, s'est réfugiée dans la religion,
c'est donc qu'elle a résolu de chercher la mort dans le Bouddhisme.
Alors pourquoi s'inquiéter de ce qui pourrait lui arriver dans la suite ?

D'autre part, il a l'impression que tout à l'heure il ne patira pas seul


de la pagode. Car après cette nuit d'orage, non seulement la nonne n'a
plus cherché à le retenir, mais elle l'a poussé à s'enfuir, comme si elle
voulait lui dire secrètement : " Nous fuirons tous les deux ".

Fuir ensemble ! Ces deux mots ont pour lui une résonnance
merveilleuse. Il ne veut plus réfléchir. Il se livre les yeux fermés au
destin. Il voit apparaître devant ses yeux un chemin poussiéreux qui se
déroule à perte de vue, et sur ce chemin deux silhouettes humaines, deux
Dương Đình Khuê
Anthologie.237
êtres que le désespoir a desséchés, mais qui reviennent maintenant à la
pleine vie, avec deux coeurs pleins d'amour et pleins d'ardeur pour
l'action.

*
* *

Ce soir là, ne voyant plus la nonne nulle part, madame la Supérieure


est obligée de monter elle-même au clocher pour sonner l'angélus.
Chaque son de cloche semble venir du Néant, plaintif et fervent, comme
un appel . . . .

Mais sur le champ qui s'étend au dehors du village, sur la route


vaguement blanche, deux silhouettes marchent ensemble à pas précipités
comme si elles n'entendaient pas les appels de la cloche. Elles marches
. . . loin de cet asile nu Néant, sans un regard en arrière, comme si elles
voulaient se rapprocher d'un autre appel plus ardent qui leur arrive d'un
horizon lointain ; l'appel du monde des liens terrestres, de l'amour.

Derrière les deux fugitifs, les sons répétés de cloche faiblissent de


plus en plus, puis finissent par s'évanouir dans le Néant.

Nous ne devons pas oublier que Nhất Linh, quoique réformiste


résolu jusqu'à sacrifier la religion au profit de l'action révolutionnaire,
était aussi très attaché à sauvegarder du vieux patrimoine culturel ce
qu'il avait de noble. La nouvelle ci-dessous, extraite d'un recueil de
nouvelles qui porte le même nom : Người quay tơ, en offre un exemple.

La fileuse de soie.

Từ Nương était une jeune paysanne du village de Xuân Nghi, sous-


préfecture de Hồng Lạc. Elle élevait des vers-à-soie et en dévidait les
cocons. Ses parents étant pauvres et vieux, elle devait travailler ferme
pour les nourrir. Elle était très jolie, avec une taille svelte et des yeux
infiniment doux. Les jours de soleil, elle s'asseyait dans la cour, malgré
le vent froid, et c'était plaisir de voir ses mains tourner le fil d'or pour
en faire de la soie qui servirait à vêtir les riches villageois.
Dương Đình Khuê
Anthologie.238
Un jour qu'elle était occupée à son travail dans la cour, un étudiant
vint à passer devant sa porte, et fut subjugué par sa beauté. Et depuis,
pendant presqu'un an, il escaladait deux fois par jour la colline pour
venir la contempler. Elle finit par le savoir et en fut ému. Même par les
jours d'hiver où soufflait violemment le vent du Nord sur la colline, elle
allait dans la cour filer la soie pour que son amoureux put la voir.

Quand il l'épousa après l'avoir demandée en mariage selon les


rites, elle n'avait que seize ans. Il était très pauvre, et elle devait
continuer son ancien métier pour le nourrir et lui permettre de
poursuivre ses études. L'année suivante, il fut reçu bachelier. Les deux
époux s'aimaient tendrement, mais au bout de deux ans de mariage leur
union restait stérile. Un jour, il lui dit en pleurant :
- Je vais partir et je ne sais pas quand je pourrai rentrer ; je n'espère
d'ailleurs pas rentrer. J'ignore si nous pourrons jamais nous revoir.
- Je vous ai parfaitement compris, répondit-elle. Partez le coeur
tranquille, je vous remplacerai dans la famille. A quoi bon pleurer ? Un
homme de talent comme vous ne saurait-il pas se dominer comme la
paysanne que je suis ?

Malgré ces paroles héroïques, elle éclata en sanglots après les avoir
dites. Son mari se rendit à Hanoi, puis disparut; d'après la rumeur
publique, il serait allé rejoindre les lettrés révolu-tionnaires. Quelques
mois après, des agents de la Sureté vinrent au village pour arrêter sa
mère et sa femme. Từ Nương sut immédiatement de quoi il s'agissait.
Elle pâlit affreusement, mais eut le courage de dire :
- Messieurs, ma mère et moi nous vous suivrons docilement sans que
vous ayez besoin de nous ligoter. Nous ne chercherons pas à nous
sauver.

Impressionnés par le courage tranquille de cette jeune paysanne, les


agents de la Sureté les laissèrent marcher les mains libres.

M. le Bachelier fut condamné à l'exil à perpétuité à Poulo-Condore.


Le procès achevé, Từ Nương revint au village avec sa belle-mère qu' elle
entourait de pieux soins à la place de son mari, en faisant travailler son
rouet et son métier à tisser. Et cela durait quatre ans. Depuis sa belle-
Dương Đình Khuê
Anthologie.239
mère jusqu'aux membres les plus éloignés de la famille, tout le monde
lui donnait l'autorisation de se remarier, mais elle était décidée à rester
fidèle à son époux. Même celui-ci, de Poulo-Condore, lui écrivait
plusieurs lettres touchantes, la suppliant de refaire sa vie avec un autre
homme. Elle ne faisait que pleurer en lisant ces lettres, et quand elle
pensait trop à son mari, elle escaladait la colline comme pour l'attendre.
Parfois, elle rentrait chez ses propres parents et allait s'asseoir dans la
cour pour filer la soie, en pensant aux jours où son mari, alors jeune
étudiant, venait la contempler là. Elle devenait chaque jour plus belle, et
était entourée de l'affection et du respect universels. Plusieurs hommes
de son village cher-chèrent à la demander en mariage. Parmi eux, un
instituteur, ancien ami de son mari, et veuf depuis longtemps, se décida
un jour à lui envoyer une entremetteuse. A peine celle-ci eut-elle dit
quelques paroles que Từ Nương l'interrompit :
- Je ne croyais pas M. l'Instituteur capable de cette démarche !

Puis elle chassa l'entremetteuse hors de chez elle. Mis au courant de


cet incident, tout le monde se fâcha contre elle et l'aima encore plus.

Sa belle-mère mourut peu après ; elle lui fit des funétailles


convenables, puis se rendit au chef-lieu de la province pour solliciter
l'autorisation d'aller vivre avec son mari à Poulo-Condore. Après
plusieurs mois d'attente, le Gouvernement lui accorda cette autorisation,
et même les frais de transport. Elle revint à son village, arrangea ses
affaires de famille, puis partit seule en exil. Elle passa trois années
pénibles sur l'ile pénitentiaire avec son mari, et put mettre au monde un
garçon. Après quoi, M. le Bachelier lui dit :
- Il est juste que je supporte les rigueurs de l'exil, mais ma femme et
mon enfant qui n'ont commis aucune faute, doivent-ils les partager ?
Puisque nous avons déjà un fils qui perpétuera le nom de la famille,
vous devez, ma chère femme, le ramener dans le pays et vous efforcer de
l'élever pour en faire plus tard un homme courageux. En restant ici,
vous sacrifieriez inutilement deux vies humaines. Quant à moi . . . , je
suis résolu à ne plus vivre longtemps ; ne pensez donc plus à moi !

Puis il lui serra les mains en lui disant adieu.

Dương Đình Khuê


Anthologie.240
Le jour de retour de Từ Nương, tout le village de Xuân Nghi se porta
à sa rencontre pour l'accueillir à la maison communale. Quand elle
descendit de son pousse, son garçon serré dans ses bras et ses yeux
errant sur tous les gens du village, elle était comme auréolée d'une
beauté divine. Elle était émue jusqu'à éclater en sanglots, et plusieurs
personnes pleurèrent avec elle.

Voyant qu'elle était entourée de la sympathie universelle, elle se remit


courageusement à travailler. A force de travail et d'éco-nomie, elle
réussit à acheter une petite maison au pied de la colline, et s'essaya à
faire du commerce. Un jour qu'elle était en train de jouer avec son
garçon, elle reçut une lettre du Gouvernement l'avisant que son mari
s'était suicidé dans son île depuis plus d'un mois. Elle serra
convulsivement son enfant dans ses bras et tomba évanouie. Ce ne fut
que quelques jours plus tard qu'elle reçut la lettre d'adieu de son mari.

Lentement elle se consolait ; et puis elle se disait que son mari avait
bien fait de mourir plutôt que de traîner une existence misérable pire
que la mort ; au moins, la mort permettrait à son âme de revenir auprès
de sa femme et de son enfant.

L'année suivant, ceux qui avaient été condamnés à l'exil à perpétuité


avec M. le Bachelier furent graciés. Elle reçut cette nouvelle avec
accablement. Son enfant tomba malade et mourut. Elle devint folle, et
errait à l'aventure en chantonnant sans cesse. Parfois aussi elle revenait
chez ses parents, reprenait son rouet qu'elle faisait tourner du matin au
soir sans ressentir aucune fatigue ; elle ponctuait parfois son travail de
quelques chansons.

Tout d'abord on la plaignait, puis l'on se disait que c'était tant mieux
pour elle. Elle est maintenant parfaitement heureuse dans son
insconcience, tandis que nous autres qui gardons la tête solide, nous
sommes des condamnés à vie.

Oui, pour surmonter un malheur perpétuel, un malheur irrémissible


le seul moyen ne consiste-t-il pas à s'anéantir pour s'en délivrer, et quel
meilleur moyen de s'anéantir que la folie ? Du moment que Từ Nương
Dương Đình Khuê
Anthologie.241
ne sait pas qu'elle est malheureuse, elle est donc heureuse. Hélas ! elle
ne sait plus rien, elle ne se rappelle même plus son mari et son enfant,
elle oublie ceux qui l'ont aimée, elle n'aime plus personne. Chaque jour
elle va toute seule au sommet de la colline pour attendre . . . mais qui
peut-elle attendre maintenant ?

La route de la vie est seulement à moitié parcourue que son rouet


s'est arrêté en un jour de l'an passé.

Dương Đình Khuê


Anthologie.242

THẠCH LAM
Vrai nom : Nguyễn Tường Lân
( 1910 - 1942 )

Il excelle dans la nouvelle sentimentale, dont il a fait paraitre


plusieurs dans diverses revues : Phong Hóa, Ngày Nay, Chủ Nhật, etc, et
qui ont été ensuite groupées en plusieurs recueils :

Gió đầu mùa (Premiers vents de la saison) en 1937


Nắng trong vườn (Soleil dans le jardin ) en 1938
Sợi tóc (Il s'en faut d'un cheveu ) en 1942

En outre, il a écrit un roman : Ngày mới (Les jours nouveaux) paru


en 1939, un essai : Theo giòng (En suivant le courant) paru en 1941, et
un reportage :

Hà Nội băm sáu phố phường (Les trente six quartiers de Hanoi)
paru en 1943.

La nouvelle citée ci-dessous : Đêm ba mươi (Nuit de fin d'année) est


extraite du recueil Sợi tóc. Elle peint les douleurs secrètes des
prostituées à propos d'un évènement qui semble n'avoir à première vue
aucun rapport direct avec leur métier : l'arrivée du Nouvel An. Elles
peuvent, folles de leur corps, se vautrer dans le vice jusqu'à
engourdissement de toute conscience morale. Mais il suffit que le
Nouvel An arrive pour réveiller en elles le souvenir des années
d'innocence, et leur faire sentir douloureusement la déchéance où elles
sont tombées.

Nuit de fin d'année

Arrivée devant la porte de la chambre numéro 12, Liên déplace tous


les paquets sur son bras gauche, appuie dessus son menton pour les
maintenir solidement, et avec sa main droite elle tourne la poignée de la

Dương Đình Khuê


Anthologie.243
porte. Tandis que les paquets, en équilibre instable, menaçent de
tomber, elle appelle d'une voix rauque :
- Huệ ! holà, Huệ !

Elle pense trouver Huệ, le visage joyeux, apparaître pour recevoir


les paquets et lui demander : "Pourquoi rentres-tu si tard ?" Mais la
chambre reste silencieuse. Liên ouvre la porte et entre : Huệ dort,
enroulée dans sa couverture, les cheuveux épars sur son oreiller. Le
froid de la chambre saisit aussitôt Liên et fait s'enfuir la fragile joie qui
l'a soutenue jusque là. Liên dépose les paquets sur la table, secoue les
gouttes de pluie de sa robe, puis se hâte de réveiller son amie :
- Debout, Huệ !

Huệ marmonne quelques mots inintelligibles, ouvre à peine ses yeux


puis se retourne du côté du mur pour se rendormir. Avec colère, Liên
rejette la couverture de côté, soulève Huệ et lui dit :
- Tu n'as pas assez d'avoir dormi toute la journée ?
Complètement réveillée, Huệ se redresse, étire ses bras pour bâiller,
attire à elle la couverture pour s'en envelopper les paules et répond :
- Que faire sinon dormir ?

Puis elle frissonne :


- Il fait trop froid ! Hé là, tu as laissé la porte ouverte. Pourquoi as-tu
été si longtemps dehors ?

Liên s'en va fermer la porte, puis répond :


- J'ai du courir de tous côtés. Presque toutes les boutiques ont été
fermées. Si je t'avais écoutée, nous n'aurions pu rien acheter, et nous
aurions à passer le Tết le ventre vide.
- En serions-nous mortes ? Je me passe de manger en dormant .

Liên reconnait sur son amie des traits fatigués. Puis elle promène ses
regards sur la chambre malpropre. Sous la lumière faible de la lampe se
montrent en désordre des objets d'usage courant : un vieux lit de
Hongkong tout rouillé ; une table en bois souillée d'eau, au coin du mur
; et deux chaises aux pieds branlants. Liên pense à la solitude de sa vie.

Dương Đình Khuê


Anthologie.244
Le Tết va arriver. Le Tết va la visiter ici, dans cette chambre d'hôtel
borgne, aussi bien que dans les foyers honnêtes et heureux.

Elle ne veut plus penser à ces idées accablantes. La mortelle tristesse


qui menace toujours de l'envahir pour la torturer, elle s'efforce de rire
pour la chasser. Elle va à la table ouvrir les paquets enveloppés de
papier journal et ficelés avec des fils de ramie : des denrées de bas prix
achetées hâtivement dans les épiceries chinoises juste avant l'heure de
fermeture en cette nuit de fin d'année.
- Voyons ce que tu as acheté.

Huệ se redresse et vient aider Liên à ouvrir les paquets et à en retirer


le contenu.
- Des saucisses ! s'exclame-t-elle. Des gâteaux de riz gluant ! Du paté de
porc ! et encore un foie, oh ! quelle magnificence ! Et qu'est-ce que ce
paquet ? Ah ! des oranges ! Délicieux ! Ce que j'en mangerai !

Quelques oranges vermeilles roulent sur la table. Huệ se saisit d'une


pour en déchirer l'écorce, mais Liên l'en empêche vivement :
- Malédiction ! Tu veux la manger déjà ? Mais il faut l'offrir au culte
d'abord !
- Oui, tu as raison, nous allons prier d'abord. Mais où sont les baguettes
d'encens et le papier votif ?
- Je n'ai pu acheter que des baguettes d'encens. Le papier votif est
inutile, nous devrons nous en passer.

Huệ reste silencieuse en pensant brusquement à la vie aventureuse


des deux amies, et son coeur se serre. Elle regarde son amie
affectueusement, elle n'a plus qu'elle comme être cher au monde.

Mettant de côté les papiers d'emballage, Liên se tourne vers Huệ et


lui dit :
- Allons disposer nos offrandes, veux-tu ?
- Rien ne presse. Quelle heure est-il maintenant ?
- Sais pas. Peut-être onze heures déjà. Il n'est que le temps de nous
préparer.

Dương Đình Khuê


Anthologie.245
Huệ ne répond pas, va à la fenêtre, et appuie son front contre la
vitre pour regarder dans la rue. Le crachin continue à tomber, et
l'obscurité semble venir de partout pour se rassembler dans cette rue
étroite. Sur le trottoir humide et boueux, pas une ombre humaine. La
froide solitude semble s'étendre partout, dans toutes les rues de Hanoi
en cette nuit. Et Huệ pense à ces foyers bien chauffés et éclairés, portes
closes, où toute la famille s'empresse joyeusement à accueillir le Nouvel
An dans l'intimité familliale. Tandis qu'elle et son amie sont seules ici,
loin de leurs famille ! Mais elle n'a plus de famille où elle puisse rentrer.
Sa mère est morte, son père s'est remarié, et elle ne sait où il vit
maintenant. Depuis sept ou huit ans, elle n'est plus rentrée à son village.
Y existe-t-il encore quelqu'un parmi ses anciennes connaissances ? Huệ
pense aussi douloureusement à Liên, sa cousine. Liên a encore ses
parents, mais n'ose pas non plus rentrer chez elle. Les deux cousines ont
adopté la vie des prostituées depuis leur départ de leur village.
Aujourd'hui, en cette nuit de fin d'année, elles sont réunies dans cette
chambre d'hôtel pour y passer tristement le Tết.

Huệ ferme ses yeux. Parce qu'elle en a assez de regarder le crachin


ou parce qu'elle pleure ? Il semble bien que des larmes perlent à ses
paupières. Elle clignote des yeux pour les faire tomber. Puis elle pense à
sa vie passée, à la campagne où s'est déroulée sa tendre enfance. Un
matin de Nouvel An - elle ne se rappelle plus lequel, mais cela doit être
très lointain - elle portait une nouvelle robe et se tenait sur la véranda
pour regarder quelques roses fraîchements écloses dans son jardin.
Pourquoi ne se rappelle-t-elle que cette scène ? Elle ne le sait pas ; elle
éprouve seulement en l'évoquant une impression de fraîcheur, de pureté.
Il n'en est plus de même aujourd'hui où son coeur sombre est
lourdement oppressé.

Brusquement Huệ sursaute et se retourne : Liên tapote ses épaules en


riant :
- A quoi penses-tu pour rester si hébétée ? Allons, soyons joyeuses. Le
Nouvel An va arriver.

Huệ incline sa tête et rentre dans la chambre derrière Liên.


- Allons, dit-elle, il est temps de prier. As-tu tout préparé ?
Dương Đình Khuê
Anthologie.246

Sur la table de toilette souillée, Liên a disposé une assiette d'orange et


les gâteaux de riz gluant. Les paquets de saucisses et de pâté sont à côté.
La pauvreté de ces offrandes s'étale à leurs yeux. Huệ prend les
baguettes d'encens, et demande :
- As-tu acheté du riz ?
- Oui, en voici. Mais où le verser ?

Les deux amies regardent tout alentour, pensives. Brusquement, Liên


s'exclame :
- Dans ce verre là. Oui, oui . . .

Mais elle s'interrompt soudain : Des images souillées viennent de


surgir à son esprit. Ce verre malpropre, dont même les clients ne
daignent pas se servir, elles allaient l'employer comme brule-parfum
devant l'autel des ancêtres ! Liên baissa la tête, puis la redresse pour
regarder Huệ ; elles s'échangent un rapide regard. Liên sait que son
amie vient d'avoir la même pensée qu'elle.

Huệ reprend la première la conversation, d'un air naturel comme s'il


n'y avait rien eu :
- Plaçons les baguettes d'encens dans cette bouteille. Non, plutôt au
mur, n'est-ce pas ?

N'osant même pas répondre, Liên se contente d'approuver de la tête.


Elle va au pied du lit, soulève le matelas et prend une boîte d'allumettes.
Mais elle se retourne brusquement, car quelqu'un vient de frapper à la
porte .
- Qui est là ?
- Moi. Ouvrez-moi , je vous prie.

Les deux amies, affolées, regardent les objets de culte sur la table. Elles
veulent les ôter mais il n'en est plus temps. Pleine de présente d'esprit,
Huệ vient s'appuyer contre la table pour les masquer, pendant que Liên
va ouvrir la porte. Le boy de l'hôtel avance la tête.
- Ah ! monsieur Tâm ! Que voulez-vous ?

Dương Đình Khuê


Anthologie.247
- Je venais vous demander, Mesdemoiselles, de garder cette clé pour
moi.
- Vous rentrez chez vous maintenant ?

Le boy sourit joyeusement :


- Mais oui, Mesdemoiselles. Il faut que je rentre pour accueillir le
Nouvel An. Gardez l'hôtel pour moi, je vous en prie. Je crois qu'aucun
client ne viendra plus maintenant.

Derrière Liên, Huệ répond :


- Qui diable s'amuserait à venir ici en cette nuit ? Vous pouvez vous en
aller.

Prêt déjà à partir, le boy se retourne en disant :


- Ah ! j'allais oublier. Je vous offre d'avance mes vœux de bonne année.
Je souhaite que la prochaine année vous aurez . . .

Le boy balbutie, ne sachant comment achever sa phrase. Liên


s'empresse de le remercier, puis ferme la porte de la chambre. Un
moment après, le grincement de la grille de fer résonne dans un silence
glacial.

Maintenant elles sont seules dans l'hôtel. La chambre leur semble


soudain trop vaste, et un froid intense pénètre jusqu'à leur âme. Sur la
route, la pluie doit continuer à tomber, amenant avec elle la tristesse et
l'obscurité silencieuse. Dans la chambre, l'humidité semble croitre. Liên
et Huệ promènent leurs regards sur les objets d'alentour. Le froid lit de
fer, le matelas et les oreillers souillés, la cuvette rouillée, le pot de
chambre, et la table de toilette rongée de vers . . . C'est là le cadre de
leur vie de prostituées depuis de longues années.

Huệ se redresse debout et dit à son amie pour interrompre le silence


:
- Avez-vous allumé les baguettes d'encens, ma sœur ?

Tout aussi naturellement, Liên donne à son amie le titre solennel de


sœur :
Dương Đình Khuê
Anthologie.248
- Pas encore, ma sœur. Allez les allumer. La boîte d'allumettes est à côté
de l'assiette.

La fumée d'encens s'élève, dégageant un parfum pénétrant qui


rappelle aux deux pauvres filles les jours d'anniversaire passés dans la
famille, quand elles étaient encore des enfants pures et innocentes.

- Je crois qu'il va être minuit, n'est-ce pas, Liên ?


- Oui, probablement. Nouvel An !

Huệ arrange les assiettes sur la table. Elle se retourne pour dire à
Liên :
- Venez faire vos prières.

Liên s'avance devant l'autel, et reste immobile.


- Quelles prières dois-je dire ?
Et brusquement elle éclate en sanglots, les épaules toutes secouées,
puis s'affaisse sur la chaise, le visage caché derrière ses mains. Des
larmes brulantes tombent de ses paupières sans qu'elle puisse les arrêter
; Liên sent un désespoir immense l'envahir, un regret infini; toute sa vie
se déroule devant ses yeux avec son cortège d'illusions de jeunesse et de
déceptions désespérantes.
Huệ regarde Liên, puis légèrement tapote ses épaules en lui disant
tristement :
- Allons, Liên à quoi bon pleurer ? C'est tellement attristant !

Sa voix à elle aussi est suffocante d'émotion. Sous la caresse


affectueuse de son amie, Liên redouble ses sanglots. Les deux amies se
sentent à cette heure affreusement esseulées. Finalement Liên redresse
la tête pour regarder Huệ, et essaie d'ébaucher un sourire désabusé :
- Vous pleurez aussi, ma sœur ?

Huệ laisse retomber sa tête sur les épaules de son amie sans
répondre. Les larmes jaillissent de ses paupières puis s'écoulent
silencieusement sur ses joues. Elle étend ses bras pour éteindre
étroitement Liên.

Dương Đình Khuê


Anthologie.249
Les pétards qui marque le passage de l'ancienne année au Nouvel An
crépitent tout près, puis, de maison en maison, s'étendent de plus en plus
dans la nuit sombre. Liên dit à voix basse comme en chuchotant :
Nouvel An !

Huệ ne répond pas. Les deux amies se tiennent enlacées,


silencieusement.

Dương Đình Khuê


Anthologie.250

HOÀNG ĐẠO
Vrai nom : Nguyễn Tường Long
( 1907 - 1948 )

Frère cadet de Nhất Linh Nguyễn Tường Tam. Diplomé de l'École


de droit de Hanoi, il a abandonné la carrière administrative pour se
consacrer au journalisme. Avec Nhất Linh et Khái Hưng, il a transformé
le Phong Hóa et le Ngày Nay en des armes de lutte dirigée ouvertement
contre le colonialisme, la pourriture du mandarinat, l'égoïsme des classes
possédantes et la bêtise des préjugés et superstitions. En 1940, il se jeta
dans la politique avec ses ainés Nhất Linh et Khái Hưng. Il ne tarda pas
à être arrêté par la Sureté française. La révolution de 1945 ne lui fut pas
plus favorable. Obligé de s'expatrier pour fuir les communistes, il
mourut en exil en Chine.

Plus haut, à propos de la transformation du roman à partir de 1930


nous avons cité un passage de Hoàng Đạo "Vivre suivant un idéal".
Hoàng Đạo fut en effet le théoricien du groupe Tự Lực văn đoàn dont il
a fixé le programme politique et social dans Mười điều tâm niệm (Les
dix méditations), Bùn lầy nước đọng (Dans laboue et l'eau stagnante),
Vấn đề cần lao (Le problème du travail). Mais il savait aussi donner à
ses idées la forme de reportage : Trước vành móng ngựa (Devant la
barre), de roman : Con đường sáng (Le chemin lumineux), et de
nouvelle : Tiếng đàn (Le son de la musique).

La nouvelle que nous citons ci-dessous est tirée du recueil qui porte
le même nom. Elle traduit cet état d'âme particulier au peuple
Viêtnamien, fait d'un complexe de culpabilité envers le peuple Cham
qu'il a détruit, et de tristesse désespérante que le peuple vaincu a infiltrée
dans son esprit.

Comme le poète Chế Lan Viên que nous avons cité au chapitre IV,
Hoàng Đạo a voulu mettre en garde ses compatriotes contre un danger
plus mortel que la domination française : l'engourdissement de l'énergie

Dương Đình Khuê


Anthologie.251
de la race dans des plaisirs dégradants nés d'un atavisme morbide hérité
des Chams.

Le son de la musique.

Xuân ne se rappelle plus pour quelle raison il est allé à Huế le


quinzième jour du premier mois de cette année là. Mais de ce voyage il a
rapporté une impression profonde de tristesse qu'il ne pourra jamais
oublier. Et chaque soir, lorsque la brume violette silencieusement
s'étend sur les sommets des bambous, Xuân sent son coeur frémir et sa
peau se hérisser de triste perversion qui se dégage des murailles de la
vieille citadelle se réflétant mélan-coliquement sur le Rivière des
Parfums.
Ce soir là, Xuân était assis silencieusement dans l'intérieur d'une
longue barque qui glissant sur les eaux calmes de la rivière. Le soleil
s'était couché, et au loin, du côté de l'Occident, derrière les pins qui se
dessinaient indistinctement sur le sommet de l'Ecran Royal 1 comme sur
une aquarelle chinoise, la vôute céleste revêtait une teinte vert tendre.
Plus près, les bosquets d'arbres formaient une masse sombre
s'imprimant sur l'eau grisâtre qui coulait lourdement. Un silence
complet enveloppait tout le paysage qui s'enfonçait dans l'obscurité.
Seul Lương, camarade de Xuân, se dandinait voluptueusement sur le
pont de la barque, les mains dans ses poches, riant et plaisantant avec la
batelière. La conversation devait être très intime et intéressante, car de
temps en temps les deux interlocuteurs se regardaient et éclataient en un
rire sonore qui déchirait le silence, résonnait sur la surface de l'eau et
s'évanouissait dans l'obscurité.
Brusquement Lương se tourna vers Xuân :
- A quoi le poète songe-t-il pour avoir cet air mystérieux des yeux des
demoiselles de Huế ? Venez donc ici prendre part à la conversation
savoureuse de notre batelière ; elle vous en récom-pensera par quelques
chansons.

Xuân s'exclama d'un air surpris :


- Réellement ? Mademoiselle sait chanter ? C'est magnifique !
1
Petite colline située en face de Huế, et semblant la protéger contre les maléfices.
Dương Đình Khuê
Anthologie.252

La jeune fille cacha sa bouche derrière sa main pour rire sous cape :
- Je ne sais pas chanter. Mais si vous le désirez, je ferai appeler ma
sœur Huyền, Vous verrez, elle a une voix merveilleuse et saura vous
satisfaire, quelque difficiles que vous soyez.
- Rien ne saura nous rendre plus heureux.

La batelière poussa sa barque contre la rive. Xuân regarda son


corps se dessinant derrière ses minces vêtements que le vent fit voler
vers un côté,et se sentit frémissant de convoitise. Juste à ce moment, la
batelière se retourna pour regarder Xuân et lui adresser un sourire
impudique. Xuân tressaillit, car il dénota sous ce sourire la déchéance
d'une fille de joie aiguichant un client ; il ne put s'empêcher de ressentir
un certain mépris et détourna froidement son regard.

La barque atteignit la rive. La batelière fixa solidement la perche


pour permettre à un petit garçon de s'élancer sur la terre, se faufiller à
travers une haie clairsemée et disparaitre derrière les arbustes. Dans la
demi-obscurité du crépuscule, Xuân eut l'étrange impression de vivre
dans un monde dont il était incapable de dire si c'était la réalité ou le
rêve. Les grands arbres qui se dressaient immobiles sur la rive lui
parurent une bande de velours noir tendue sur un fond gris foncé. Et sur
la rivière des Parfums, d'un noir luisant, scintillaient par endroits des
ondes reflétant la lumière des lampes électriques éloignées qui venaient
de s'allumer.

Prévenante et affectueuse, la sampanière lâcha sa perche pour


pénétrer dans la barque et allumer une lampe. Sous la lumière, son
visage poupin devint rose. Et Xuân remarqua ses yeux allongés et
humide ses lèvres rouges comme une tache de sang, et son cou
gracieusement rond. Comme si elle avait deviné que Xuân la
contemplait avec curiosité elle se retourna en souriant et lui dit
doucement :
- Veuillez prendre quelques pipes d'opium.
- Très volontiers.

Dương Đình Khuê


Anthologie.253
Ce fut Lương qui, vivement, répondit en riant à la place de son ami.
Il se courba pour pénétrer dans la barque, reposa sa tête sur un oreiller
dant la taie était ornée de dentelle blanche, regarda tout alentour et se
répondit en éloges :
- C'est délicieux ici. Exactement un nid d'amoureux. Très propre. Je
vous en félicite, Mademoiselle la batelière.
- Merci, vous exagérez.
-Mais pas du tout. D'ailleurs, avec une batelière aussi jolie que vous,
mes compliments n'ont rien d'exagéré.
La batelière, tout heureuse, détourna la conversation :
- Vous préparez la pipe vous-même, n'est-ce pas ?
- Oh, non ! Faites-moi ce plaisir.
- Mais je suis très maladroite.
- Prépare par vous, l'opium sera toujours assez savoureux.
La conversation roulait toujours sur des bagatelles pareilles. Xuân
trouva que les plaisanteries de son ami et l'air maniéré de la batelière
étaient insipides et ne faisaient que corrompre la poésie de la nuit. Il ne
comprit pas pourquoi il avait ce jour là des pensées aussi moroses, et
s'accusa d'avoir la manie détestable d'analyser minutieusement chaque
geste, d'imaginer une pensée derrière chaque parole et chaque attitude.
S'efforçant donc de regarder les choses sous un angle plus optimiste, de
trouver de la grâce chez la batelière et un heureux caractère chez son
camarade, il pénétra dans l'intérieur de la barque. Mais au moment où
il allait s'approcher du plateau d'opium, il eut la vague impression qu'il
était un éphémère qui allait se brûler au feu de la lampe.
- Veuillez vous asseoir ici.

Tout en parlant, la batelière se rappocha de Xuân et s'assit tout


contre lui. Un parfum bon marché s'exhala de son corps et prit Xuân à
la gorge. Malicieusement Lương les regarda et plaisanta :
- A peine les présentations faites que vous voilà déjà amis intimes !
- Òu voyez-vous l'intimités ? protesta la batelière en souriant et en
lorgnant Xuân. Mais celui-ci laissait rêveusement ses regards errer au
dehors. Une lumière mystérieuse atténuait l'éclat des étoiles qui
scintillaient au dessus des sommets des arbres. Le vent fraichissait.
C'était la lune qui se levait.

Dương Đình Khuê


Anthologie.254
Xuân entendit brusquement un murmure de voix. Il avança la tête et
vit une jeune fille descendre dans la barque, silencieuse comme une
ombre.
- C'est bien Huyền qui est là ? demanda la batelière.
- Oui.
- Entrez donc.

Lương se redressa complètement pour regarder. Svelte, de taille


assez élevée, un peu maigre, telle apparut Huyền avec son maintien
sérieux qui était tout l'opposé de celui de la batelière. Ses yeux rêveurs
semblaient poursuivre des images de rêve, sans daigner prêter la
moindre attention aux choses d'alentour.

Avec une grande réserve, elle rassembla les pans de sa robe pour
s'asseoir, puis regarda froidement dans le vide, pendant que le musicien
accorda les cordes de sa guitare. Un silence subit tomba sur
l'assistance. Même le sourire qui était toujours épanoui sur les lèvres de
la batelière disparut. Chacun se sentit comme écrasé par une
atmosphère mystérieuse, dans l'attente d'un évènement miraculeux.

Et alors, dans le silence, s'élevèrent les sons du monocorde,


limpides comme le diamant, et qui résonnèrent dans la nuit sereine pour
se diluer dans la clarté lunaire. Puis, comme un rossignol, Huyền se mit
à chanter d'une voix plus grave, plus pénétrante, plus imprégnée de
sentiment. Xuân sentit son coeur envahi d'une impression de stupeur
comme devant un tableau de Maître ou à la lecture d'un poème
immortel. Puis cette impression de stupeur fit place à une sensation
douce et rafraichissante. Les sons mélodieux semblèrent envelopper
l'esprit de Xuân et l'emmener en un monde libéré de pesanteur. Le corps
tout entier de Xuân ne fut plus qu'oreilles vibrant au rythme de la
musique. Pour se mettre à l'aise, Xuân s'allongea sur le plancher de la
barque, et regarda la lune qui filait dans le courant de la rivière. La
barque dérivait silencieusement ; de temps en temps la rame en se
soulevant laissait perler à son extrémité quelques gouttes brillantes de
lune. Et Xuân eut l'impression que ces gouttes de lune n'étaient autre
que la voix de la chanteuse condensée dans les accords du monocorde.
Cette voix résonnait dans toute l'atmosphère ambiante, et se diluait dans
Dương Đình Khuê
Anthologie.255
l'immensité de la rivière brillante comme un miroir. Parfois elle
s'arrêtait dans les bosquets sombres de la rive ; parfois elle s'élevait en
flèche jusqu'au sommet des collines lointaines, montait toujours plus
haut sur le ailes du vent, s'accrochait aux nuages noirs brodés sur le
fond bleu du ciel, et flottait devant le disque de la lune brillante.
Délicieusement Xuân laissait la musique l'amener aux sensations
voluptueuses, des sensations transparentes et glacées comme l'image de
la lune sur l'eau ; mais sur toutes ces sensations dominait une tristesse
immense, infinie.

Après l'air du Sud Pacifié vint celui de la Plainte du Sud. Le son du


monocorde se fit encore plus déchirant. Et la tristesse pénétra en Xuân,
à chaque instant plus intense, plus envahissante. Il lui sembla avoir
entendu cet air depuis une époque reculée, au cours d'une existence
antérieure. Il savait qu'aucune sensation n'était plus tenace dans la
mémoire que celle des sons. Qu'une chanson, un air de musique, en
remuant notre coeur l'espace d'une seconde, pouvait faire renaitre tout
un fragment de vie émotive, le recouvrir d'une légère brume de
mélancolie qui exprime le regret des choses fragiles du passé. Mais
Xuân ne pouvait prévoir que la musique de cette nuit réveillerait en lui
toute une époque historique disparue.

Il ferma les yeux en frissonnant. Parmi les deux rangées d'arbres qui
imprimaient leurs silhouettes noires et silencieuses sur le miroir de
l'eau, il entrevit des figures étranges s'agiter sur une vieille citadelle
Chame. La musique du monocorde accom-pagnait toujours la chanson,
une chanson monotone pareille au soupir d'une jeune femme pensant à
son bien-aimé, mais de laquelle montait de temps en temps une note
aigue comme un hoquet. Huyền gardait toujours sur son visage un air
glacial, mais Xuân s'étonna de voir sur son corps un costume étrange.
Ses deux bras nus, tout ronds et blancs, étaient posés cérémonieusement
sur une jupe brodée. Et Xuân vit apparaître devant ses yeux l'image du
Champa vaincu : Huyền se transforma en une princesse Chame obligée
de servir à boire aux soldats Viêtnamiens victorieux et de chanter pour
eux des airs qu'ils n'avaient jamais entendus. La princesse, sous des
dehors froids, était intérieurement déchirée par la douleur, la honte, la
haine et le regret. Sa voix, déchirante comme un long sanglot, finissait
Dương Đình Khuê
Anthologie.256
par attendrir les soldats Viêtnamiens, naguère si arrogants et
orgueilleux, qui durent s'incliner respectuesement devant la musique
étrange du pays qu'ils venaient de vaincre. Leur âme simple et rustique
les faisait communier avec la tristesse de cette voix divine, si claire et si
douce, jaillissant dans le décor irréel d'une nuit de lune. Et Xuân
s'imagina que parmi ces soldats simples et rustiques il devait y en avoir
un possédant une âme de poète, et que celui-ci était un de ses ancêtres.
Ce qui expliquerait que Xuân, en cette nuit, en ces circonstances, sentit
vibrer son âme jusqu'à l'extrême, jusqu'à la douleur.

Mais, quoiqu'abasourdi et respectueux, quoiqu'ayant une âme de


poète, ce soldat victorieux, simple et rustique, après avoir pleuré en
écoutant les sanglots de la princesse, n'avait pas du manquer de faire de
ce corps frêle et souple un jouet pour ses plaisirs. Et Xuân sentit son
sang bouillonner dans ses veines, comme si le sang de son lointain
ancêtre se réveillait en lui pour réclamer la satisfaction d'un rêve
millénaire.

Soudain Xuân tressaillit. Lương s'était silencieusement rapproché pour


lui murmurer à l'oreille :
-Regarde, Xuân !

Sans laisser à son ami le temps de répondre, Lương enchaîna :


-Oui, regarde Huyền. C'est un véritable statue. Elle ne semble douée
d'aucune vie, d'aucun sentiment, ne trouves-tu pas cela étrange ?
Pendant que sa bouche émet des sons déchirants, son visage garde un
air glacial. C'est vraiment fantastique.
Xuân sourit rêveusement :
- Bien sûr. Car Huyền n'est pas une femme, c'est une déesse, la déesse
de la poésie et de la musique. Et les déesses sont insensibles aux
émotions humaines.

Comme s'il venait d'entendre une bonne plaisanterie, Lương éclata de


rire. Son rire résonna joyeusement, dominant la voix de la chanteuse et
détruisant l'atmosphère de rêve : ce fut la réponse du présent réel au
passé irréel. Huyền s'arrêta de chanter, puis demanda à se reposer.

Dương Đình Khuê


Anthologie.257
La lampe à opium fut ravivée. Lương prépara une pipe et invita
Huyền à la prendre. Grand étonnement de Xuân qui vit la cantatrice
accepter cette offre et s'étendre tout contre lui, la tête reposant sur ses
épaules et les cheveux répandus sur son visage. Mais au lieu de l'ardeur
du soldat victorieux, il ne sentit plus circuler dans ses veines que la
douleur du vaincu, car il venait de reconnaître en Huyền une
compatriote, dont les chansons de tout à l'heure n'étaient que le soupir
de la génération présente. Une tristesse infinie envahit son esprit comme
les flots de la marée montant à l'assaut d'un rivage désert. Il prêta
l'oreille pour écouter le bruit de l'eau clapotant contre les flancs de la
barque, et crut y déceler l'écho d'une époque en décadence, exprimant
dans un murmure des regrets sans fin. Toute l'énergie qui restait dans
son corps semblait se dissoudre dans ce clapotis désespérant. Subissait-
il l'influence de la musique dissolvante d'un pays ayant perdu son
indépendance, ou bien son âme recélait-elle déjà des cordes sensibles
qui, à peine effleurées, vibraient lugubrement ? Ne voulant pas sombrer
dans une psychanalyse douloureuse, Xuân s'efforça de ramasser ses
dernières forces pour se dégager du poids énorme qui pesait sur son
âme. Il lui fallut déployer tout son courage pour arriver à soulever la
tête de Huyền de dessus ses épaules. Puis il se redressa debout et courut
se réfugier à l'avant de la barque. Là, il respira vigoureusement et se mit
à chantonner avec allégresse, sous les regards étonnés de Lương.

Le lendemain matin, de très bonne heure, Xuân dit adieu à son ami qui
s'efforça en vain de le retenir. Debout sur le train, et regardant la cité
impériale s'éloigner dans le lointain comme s'ensevelissant dans un
monde plein de tentations auxquelles il ne manquerait pas de
succomber, Xuân accueillit avec un bonheur indicible le vent frais du
matin, symbole à ses yeux du souffle de la vie saine qu'il allait
reprendre.

Dương Đình Khuê

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