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Anthologie.

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ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE
VIETNAMIENNE CONTEMPORAINE

Tome II
Table Des Matières ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE .Tome II ......................258 CHAPITRE VI : LE REPORTAGE.............................................260 VŨ TRỌNG PHỤNG ..................................................................261 VŨ ĐÌNH CHÍ ...........................................................................267 NGÔ TẤT TỐ ..............................................................................271 CHAPITRE VII : L'ESSAI ............................................................277 PHÙNG TẤT ĐẮC........................................................................278 NGUYỄN TUÂN.............................................................................286 CHAPITRE VIII : LE THÉÂTRE ................................................302 VI HUYỀN ĐẮC .........................................................................305 KHÁI HƯNG ....................................................................................311 THAO THAO....................................................................................321 T R O I S I E M E P A R T I E : LE CREUSET DE LA RÉSISTANCE .....................................................................................330 CHAPITRE IX : LA POÉSIE LYRIQUE...................................333 TỐ HỮU .........................................................................................333 BÀNG BÁ LÂN...........................................................................338 NGUYỄN BÍNH .............................................................................341 ĐẰNG PHƯƠNG ............................................................................344 QUANG DŨNG...............................................................................349 ÁI LAN ............................................................................................352 ĐÔNG XUYÊN ...............................................................................355 ĐÔNG HỒ .......................................................................................359 CHAPITRE X : LE THÉÂTRE .....................................................361 VŨ HOÀNG CHƯƠNG .................................................................371 QUATRIEME PARTIE : LA SÉCESSION................................376 CHAPITRE XI : LA LITTÉRATURE DU NORD.....................379 PHAN KHÔI....................................................................................381 HỮU LOAN.....................................................................................387
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PHÙNG QUÁN ..............................................................................390 TRẦN DẦN .....................................................................................393 CHAPITRE XII : LA LITTERATURE AU SUD PENDANT LA SECESSION : LA POESIE .....................................................399 ĐÔNG XUYÊN ...............................................................................401 ĐÔNG HỒ ........................................................................................403 BÀNG BÁ LÂN...........................................................................405 VŨ HOÀNG CHƯƠNG .............................................................415 NGUYỄN VỸ .................................................................................417 TRẦN DẠ TỪ...............................................................................422 THANH TÂM TUYỀN ................................................................424 ĐINH HÙNG ....................................................................................432 NGUYỄN THỊ VINH ....................................................................447 NHÃ CA ..........................................................................................451 NGUYỄN THỊ HOÀNG..............................................................454 CHAPITRE XII : LE ROMAN ET LA NOUVELLE...................457 DOÃN QUỐC SĨ ..........................................................................459 MỘNG TUYẾT ...............................................................................469 CHU TỬ...........................................................................................476 SƠN NAM ........................................................................................482 THU VÂN.........................................................................................490 NGUYỄN MẠNH CÔN ..............................................................497 CHAPITRE XIII : LE THÉÂTRE .................................................506

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CHAPITRE VI LE REPORTAGE.

Le reportage est un genre littéraire moderne, né avec le journalisme. Il n'était pourtant pas tout à fait inconnu dans la littérature ancienne, car à défaut de journaux, les nouvelles circulaient de bouche à bouche, et si survenait un évènement sensationnel en n'importe quel domaine : politique, mœurs, climatologie, etc, nos lettrés ne manquaient pas d'en faire le récit dans un poème, beaucoup plus attrayant et plus facile à retenir que la prose. Par exemple le Chính Khí Ca (La chanson de l'héroïsme) de Nguyễn Văn Giai fut le reportage de la chute de Hanoi en 1882 (Voir notre précédent ouvrage : Les chefs d'œuvre de la littérature vietnamienne, p.329). Par exemple encore le Nước lụt Hà Nam (Innondation à Hanam, op. cit. p. 364) de Nguyễn Khuyến, et surtout les petits poèmes satiriques de Tú Xương, tels que Khoa thi (Une session d'examen, op. cit. p.394), Lũ thi đỗ (Ceux qui ont réussi, op. cit. p.396), ông phủ Xuân Trường (M. le préfet de Xuân Trường, op. cit. p.397), etc... Mais il faut reconnaître que le vrai reportage, tel que nous le connaissons maintenant, avec ses détails minutieux et sa brûlante actualité, n'existerait pas et ne pouvait pas exister avant la naissance du jounalisme. Le reportage moderne naquit donc avec le journalisme. Mais au début les reporters du Nông cổ mím đàm, du Trung Bắc tân văn, du Thực nghiệp dân báo se bornaient à faire de petits papiers sur les "chiens écrasés" : un suicide, un divorce, un adultère scandaleux, etc. C'était si l'on veut, du reportage, mais qui ne s'est pas élevé au rang de genre littéraire. Pour arriver à l'art du reportage, il faut attendre la génération des Vũ Trọng Phụng, Tam Lang, Hoàng Đạo, etc. A ces grands noms du reportage contemporain, nous nous en voudrions de ne pas ajouter celui de Ngô Tất Tố qui nous a donné un très beau reportage rétrospectif avec son Lều chõng.
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TRỌNG

PHỤNG

( 1911 - 1939 ) Si Vũ Trọng Phụng n'a pas été le père du reportage, il en fut incontestablement le grand Maître avec ses chefs d'œuvre : Kỹ nghệ lấy Tây (L'industrie du mariage avec les Français) Làm đĩ (De la prostitution) Cạm bẫy người (Le piège) reportage sur les tricheurs au jeu de cartes. Cơm thầy cơm cô (Le riz des patrons) reportage sur les domestiques. En outre, Vũ Trọng Phụng a laissé quelques romans humoristiques et satiriques dont les deux plus célèbres sont : Giông tố (Orages) Số đỏ (Né sous une bonne étoile) Nous nous bornerons ci-dessous à citer deux fragments de reportage de Vũ Trọng Phụng. Le premier est extrait du Cơm thầy cơm cô (Le riz du patrons), reportage sur la classe sociale particulière des domestiques. Pour faire ce reportage, Vũ Trọng Phụng n'a pas craint de se faire embaucher comme domestique. Et grâce à ce moyen, il a pu surprendre bien des secrets honteux : des patrons violant leurs servantes, des servantes débauchant les fils de leurs patrons, etc. Dans le passage suivant, l'auteur raconte les mœurs amoureuses de ces gens qui peuvent vivre dix ans sous notre toit sans que nous les connaissions, mais qui par contre devinent nos plus intimes pensées au bout de quelques jours seulement. . . . . . . Tôi đương ngồi bó gối
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. . . . Và cắn rõ mạnh một cái vào bên vai tôi. . . . . Je suis assis les genoux repliés sur le rebord d'un bassin circulaire pour regarder dans la nuit noire. L'eau jaillissant du bassin et y retombant fait entendre un clapotis monotone. Grâce à la lumière d'une lampe électrique du coin de la rue qui se faufile à travers les buissons d'arbres, je peux discerner dans le bassin des dragons à la peau rugueuse de mousse, ce qui leur donne l'aspect de monstres innommables. Mais soudain je reçois un coup sur l'épaule ; je sursaute, me retourne : c'est . . . la Đũi. En voyant arriver ma "bien-aimée", je lui serre la main en la pinçant vigoureusement. Sans se plaindre, elle se borne à émettre un petit grognement de douleur. Puis elle se jette dans mes bras . . . Sans parler, je lui fredonne amoureusement :

Quel que soit celui que tu épouses, il sera ton mari. Mais si tu m'épouses, je te bercerai doucement dans mes bras !

La Đũi se renverse en arrière pour rire à gorge déployée. Puis, enveloppant mon cou dans ses deux bras, elle chante à mi-voix :

Avec une ligne de roseau, avec un hameçon d'or, Je lance un appât de perle pour prendre un dragon. On pêche à la ligne dans les rivières et dans les mers. Quant à moi, je ne veux pêcher que des fils de bonne famille.

- Ôte-toi de ma vue ! Je ne suis pas un fils de bonne famille, moi. Pourquoi viens-tu t'asseoir dans mes bras ? Sans se déranger le moins du monde, la Đũi continue à chanter :

Amusons-nous avant que n'arrive la vieillesse, Car le pousse de bambou n'a qu'une époque, et l'homme qu'une saison.
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Jouissons du printemps avant qu'il ne prenne fin, Et que la vieillesse brûtalement ne vienne nous rejoindre.
Puis elle fait entendre une série de gloussements comme une mère poule pondant des oeufs. Après avoir ri, elle s'agite frénétiquement, balance ses deux jambes, et me mord violemment à l'épaule.

-.-.-.-.-.-.Voici d'autre part un passage extrait du Cạm bẫy người (Le piège), reportage sur les tricheurs au jeu de cartes. Un fils de famille, Vân, est réduit par l'avarice paternelle à se procurer de l'argent par tous les moyens. Il s'associe avec un tricheur professionnel pour plumer son propre père. L'auteur, un ami de Vân, est invité à assister à ce massacre en tant que spectateur. Par un après-midi de samedi donc, le tricheur profesionnel s'amène chez sa victime, en se prétendant camarade de bureau de Vân. . . . Áo gấm trong, áo sa tanh ngoài, . . . . Tôi thua dễ đến hơn sáu chục. . . . Une robe de brocart en dessous, une autre de satin par dessus, des escarpins aux pieds et un appareil photographique à la main, tel se présente notre hôte. Des dents d'or qui se laissent entrevoir lorsqu'il sourit, et des lunettes cerclées d'écaille posée gravement sur un nez droit. Avec tout cela, un air malin de celui qui ne se laisserait pas marcher sur les pieds. Nous nous serrons les mains tous les trois. Vân plaisante en faisant les présentations : - Je vous présente un ami, un frère. Et Monsieur que voici est mon "bienfaiteur".

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Le "bienfaiteur" est celui qui vient massacrer le père pour secourir le fils. Il est invité solennellement à entrer. Vân appelle bruyamment : - Papa, maman ! Voici Monsieur le commis Ngọc, mon ancien ami, qui vient me voir. L'ami du fils est accueilli chaleureusement par toute la famille. Et particulièrement par le vieux monsieur, pauvre victime posée juste à portée du fusil du chasseur. La réception commence par un repas magnifique. Au cours de ce repas qui dure deux grandes heures, il est parlé du soleil, de la pluie, de la crise économique, de la guerre sino-japonaise, de la politique de restrictions du Gouvernement : diminution des salaires et réduction du personnel. M. le Commis Ngọc parle très calmement, jouant à la perfection son rôle. Il discute avec compétence de l'arrêté du 6 Octobre 1931, puis, pour montrer son vaste savoir, fait une allusion discrète à l'envers de la Société des Nations. Entre deux harangues, il déclare modestement ses goûts pour la lecture et la promenade quand il a des loisirs ; des autres distractions nuisibles, il a une sainte horreur. A cet homme si savant et si vertueux, le vieil homme (père de Vân) voue aussitôt une admiration sans bornes. Voilà un homme utile à la société ! Ce n'est pas un noceur comme son fils Vân. Puis il rit doucement et dit : - Vous n'aimez pas les distractions, c'est très bien, mais en ce qui concerne le tổ tôm et le tài bàn 1, vous savez en jouer, au moins. Le sourire aux lèvres, “M. le commis Ngọc" répond lentement : - Oui, Monsieur. En dehors de la lecture et de la photo, je n'ai pas d'autre distraction. Les chanteuses, l'alcool et l'opium sont des vices trop degradants. Quant à l'amourette . . . j'ai dépassé l'âge de m'y complaire. Oui, seuls le tổ tôm et le tài bàn sont des distractions élégantes, un véritable jeu d'esprit. Je trouve que les gens de bonne éducation doivent les connaître.

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Jeux de cartes qui se jouent respectivement à 3 et à 5 personnes. Dương Đình Khuê

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Il est à présumer qu'un accusé d'homicide et acquitté grâce à l'éloquence de son avocat-défenseur lui vouerait moins de respect et d'admiration que le vieux monsieur n'en voue en ce moment à l'avocatdéfenseur du tổ tôm et du tài bàn. Mais après avoir ainsi touché le point faible de sa victime, l'expérimenté tricheur ne daigne pas encore céder à ses invitations pressantes de faire quelques parties de tài bàn. - Monsieur, j'avais seulement l'intention de venir ici pour vous présenter mes respects, et voir mon ami Vân. Après quoi j'irai prendre quelques photos de ces collines si pittoresques de Lim. Je ne savais pas que vous me forceriez à faire une partie de tài bàn. Le vieux monsieur cherche à le convaincre : - Mais, voyons, vous aurez pour cela toute la journée de demain. J'ai peur seulement que vous n'ayez pu emporter assez de plaques pour faire de la photo à votre contentement. La partie de jeu s'organise donc. Quatre personnages : "M. le commis Ngọc", le chasseur ; Vân, le rabatteur ; son père, la proie ; et moi, simple spectateur. Je suis d'abord surpris que les victimes remportent victoire sur victoire, tandis que le chasseur a gaspillé près de vingt cartouches (20 piastres). Vân lui-même pâlit, redoutant que son hôte ne soit un piètre chasseur. Si tout ce qu'il lui reste allait s'engloutir dans le coffre-fort paternel ? Prenant l'air d'un homme que la malchance a poussé jusqu'au bout, "M. le commis Ngọc" propose d'augmenter le tarif du jeu : - Monsieur, dit-il, je perds généralement quand je joue à faible tarif. Peut-être aurais-je plus de chance si nous jouions plus gros jeu. En pleine veine de succès, le vieux monsieur, comme ivre d'alcool, accepte aussitôt. A partir de ce moment là, il ne réussit plus qu'à de très lointains intervalles, et avec de très faibles gains. Les plus grosses parties reviennent magiquement à "M. le commis Ngọc". En voyant le tas de billets de banque s'envoler progressivement hors de ses poches, le vieux monsieur, impatienté, se hasarde de temps en
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temps à risquer une surenchère de cinq piastres. Mais autant en emporte le vent ! Son portefeuille enfin vidé, le vieux monsieur se décide à mettre fin au jeu désastreux : - Veuillez monter à l'étage pour vous y reposer avec mon fils. Vous avez aujoud'hui une chance merveilleuse, et vous possedez aussi un jeu très savant. La fortune vous a souri. Quant à moi, j'ai perdu presque soixante piastres . . .

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ĐÌNH

CHÍ

Pseudonyme : Tam Lang Il a écrit divers reportages et œuvres humoristiques parmi lesquels nous pouvons citer : Đêm sông Hương (La nuit sur la Rivière des Parfums), 1938 Lọng cụt cán (Le parasol au manche raccourci), 1939 Người ngợm (Hommes ou bêtes ? ), 1940 Mais son œuvre la plus célèbre est incontestablement le reportage du monde des tireurs de pousse : Tôi kéo xe (Je tire le pousse) paru en 1935. C'était un monde souterrain où s'entassait la lie de la société sous la domination française. Le premier venu pouvait en effet s'enrôler comme tireur de pousse ; il lui suffisait de remettre sa carte d'impôt personnel (tenant lieu de titre d'identité) à un patron, qui était le plus souvent une patronne, une affreuse mégère assisté de "durs". On lui confiait une pousse, et il devait rapporter au bout de douze heures une certaine somme. Malheur à lui si les courses avaient été infructueuses ! Il serait corrigé impitoyablement par les "durs" de la patronne. Même dans les meilleures journées, il ne lui restait que juste de quoi vivre, car le prix de location du pousse absorbait la majeure partie de son gain. Alors, pour vivre, le malheureux tireur de pousse était acculé aux pires crimes : il transportait des paquets d'opium de contrebande, il conduisait les joyeux viveurs chez les prostituées, il "vendait" les jeunes filles candides venues de la campagne aux patronnes des maisons closes, etc. La classe des tireurs de pousse était vraiment une plaie hideuse de la société viêtnamienne dans la première moitié de ce siècle. Le passage ci-dessous nous fait assister à une scène affreuse d'un malheureux coolie corrigé par sa patronne : . . . . Người cai không có đấy . . . . ngóc cổ lên nhìn rồi lại nằm ngủ lại.
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. . . Le Surveillant n'est pas là, mais sur le transatlantique où il aimait à s'asseoir, je vois une femme. Une grande femme au torse nu, en train d'agiter avec force ses cheveux pour les faire sécher, ce qui produit un bruit semblable à celui qui se fait entendre quand on active un poêle avec un éventail. Sous le couvre-sein pas plus large qu'un mouchoir se découvrent impudiquement deux seins énormes commes deux corbeilles d'osier contenant les théières. Près de là, sur un lit de camp, quelques hommes serrés les uns contres les autres dorment aussi profondément que s'ils étaient morts, les pantalons retroussés jusqu'aux cuisses. Des ronflements et des paroles indistinctes alternent avec des quintes de toux. Je tire de ma poche 6 piécettes de dix cents. - Pousse numéro 102, n'est-ce pas ? -Oui, veuillez me rendre ma carte d'impôt. - Manque-t-il quelque chose au pousse ? -Tout est au complet. -Attends, que je m'en assure d'abord. A ce moment, un coolie de pousse entre. - Veuillez avoir pitié de moi, il me manque aujourd'hui vingt sous. - Pitié ? Connais pas. Si tu ne paies pas toute ta redevance, laisse là en gage ta veste. - Je vous demande un délai jusqu'à demain seulement. Je vous . . . - Pas de délai. Toi, cherche sa veste, et prend-la. - Il me reste seulement un pantalon. La malchance m'a poursuivi aujourd'hui. Veuillez avoir pitié de moi, Madame. Le type au maillot rayé ne dit mot, mais s'abaisse pour retirer un tourne-vis de dessous le lit de camp, et en frappe trois coups sur le dos du coolie. - Ô Ciel ! s'écrie celui-ci. - Tu ne pais pas ta redevance, et tu veux encore faire l'entêté ? -Puisqu'il ose crier, frappe-le sans merci. Donne-lui quelques crochets machoire.
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La mégère enroule ses cheveux en chignon, et se lève violemment. Elle saisit la tête du malheureux, la pousse jusqu'à la terre, puis lui donne des gifles et des coups de genou en plein poitrine tout en l'injuriant sans répit. Sur le lit de camp, les dormeurs - ce sont probablement des tireurs de pousse aussi - continuent à rouspiller. Un seul, au sommeil plus léger, se redresse pour regarder un moment, puis se laisse retomber pour redormir. -.-.-.-.-.-.-.-.A elle seule cette scène suffirait à exprimer la misère du prolétariat viêtnamien sous la domination française, son impitoyable exploitation par les classes possédantes, et à expliquer l'ivresse délirant qui gagnerait quelques années plus tard à l'explosion de la Révolution de 1945. La paria de la société - nous parlons du tieur de pousse ne manquait pas de finesse psychologique. Exploité, il exploitait lui-même à la perfection la vanité de ses clients. Voici une confidence faite par l'un d'eux à l'auteur du reportage : . . . Kéo ông già thì phải ếp cho nhiều . . . về hàng Buồm, hàng Bồ ? ông chủ hiệu

...

. . . . . Si le client est un vieillard, il faut pousser de fréquents cris d'avertissement pour demander aux gens de se garer, tout en courant très lentement. Est-il un Français, vous devez courir très fort, et si vous n'avez pas eu le temps d'alumer votre lanterne de signalisation lorsque la nuit est déjà tombée, ne vous en inquiétez pas. Si vous trainez une demoiselle ou un jeune élégant, que votre démarche soit superbe. En un mot, adopter une attitude différente suivant chaque client. Avez-vous affaire à un bavard, causez hardiment avec lui ; mais si vous tombez sur un orgueilleux qui méprise les coolies, tenez votre bouche soigneusement close. Donnez "Monsieur le Mandarin" même à un client qui est loin d'appartenir à ce rang social. Et saluez le "Grande Madame" une prostituée que vous connaissez notoirement, si elle monte sur votre pousse avec des vêtements luxueux. Rencontrez-vous un Hindou, dites toujours : Plaise à Monsieur le Négociant en nouveautés de rentre à la
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Rue de la Soie, quoique son identité vous soit parfaitement inconnue. Si c'est un Chinois, vous pouvez toujours inviter "Monsieur le patron de magasin" à rentrer à la rue des Voiles ou à la rue des Paniers.

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NGÔ

TẤT

TỐ

Lettré de la génération de Phan Khôi, il a comme celui-ci subi fortement l'influence de la culture occidentale. Et nous sommes d'accord avec le critique Vũ Ngọc Phan pour le classer parmi les écrivains de la Jeune Garde, non seulement parce que ses principales œuvres ont paru dans la période 1934-1945, mais encore parce qu'elles dénotent un esprit moderne qui ne le cède en rien à celui des jeunes écrivains. C'est un poète et un érudit remarquable. Il a traduit en viêtnamien les poèmes de la dynastie des T'ang (Đường thi) en 1940, et ses traductions comptent parmi les meilleures. Il a rassemblé aussi la littérature des Lý dans un recueil intitulé Văn học đời Lý, paru en 1942. Il s'est également révélé un critique de valeur dans Phê bình Nho giáo của Trần Trọng Kim (Critique du Confucianisme de Trần Trọng Kim) paru en 1940, et dans Thi văn bình chú (Explication commentée de certains poèmes) paru en 1941. Mais de toutes ses œuvres nous préférons son Lều chõng (La tente et le lit de bambou) qui est un reportage romancé des anciens examens littéraires. Il est admirablement placé pour le faire, puisqu'il s'y est luimême présenté plusieurs fois. On l'appelait même M. le Premier lauréat des examens éliminatoires régiomaux (Ông Đầu xứ). Le passage suivant nous décrit une session d'examen organisée comme on le sait, non pas dans les bâtiments couverts, mais en plein champ. Aussi les candidats devaitent-ils se munir de tout un équipement de campement (d'où le titre de l'ouvrage). Les épreuves duraient de la première heure de l'aube jusqu'à la tombée du crépuscule. Pour cette raison, l'appel des candidats dans le camp d'examen commencait dès minuit. . . . . Hôm ấy không có trăng . . . . Bọn lính thể sát lại xúm nhau lại làm các công việc như trước. (Lều chõng, nhà xuất bản Sống Mới, trang 125-131)
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. . Il n'y avait pas de lune cette nuit-là. Et les rues de Hanoi, assujetties au mouvement des astres, n'étaient qu'une masse sombre. Tout l'univers semblait se rassembler dans la zone éclairée par quelques torches géantes. La bise soufflait avec force. Neuf ou dix flammes, aussi grandes que des paniers, se tordaient rageusement comme si elles voulaient se détacher des torches pour s'envoler vers les nuages. Le camp d'examen offre aujourd'hui un aspect beaucoup plus animé que celui des jours précédents. Sous le toit de tuiles de la Maison de la Croix 1, on voit apparaître des robes et des bonnets sous la lumière des lanternes recouvertes de gaze. Dans quelques postes de garde très haut perchés, des battements de tambour accouplés avec des sons de créchelle font entendre de temps en temps leur voix solennelle. Autour de l'enceinte de bambou aussi imposante que les murailles d'une citadelle, les soldats de la Garde galopent sans répit derrière M. le Surveillant Général du camp d'examen, qui tient à tout surveiller à la fois. Le tintement des grelots des chevaux, s'harmonisant avec les coups de tam-tam de guerre, donne à cette surveillance un caractère particulièrement sévère. Sur le portique de devant, un grand panneau horizontal est suspendu incliné entre deux colonnes de bronze ; sa longueur n'est pas moindre que celle d'une jonque. Le rebord du panneau est recouvert d'une pièce d'étoffe rouge, entortillée en son milieu en forme de fleur de lotus aussi grande qu'un plateau, et à ses deux bouts en forme de melons aussi gros que des paniers. Sur le panneau lui-même, les caractères "Grandiose manifestation d'une nouvelle ère" sont gravés sur une même ligne, leur or étincelant sur de fond de laque vermeille comme s'ils voulaient rire avec éclat des torches dans la nuit noire.

Maison située à la jonction de deux routes perpendiculaires qui traversent le camp d’examen et le partagent en 4 sections. C’est là que logent les examinateurs. Dương Đình Khuê

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Aux quatre faces du camp : devant, derrière, droite et gauche, les portes des quatre sections sont largement ouvertes. Des tableaux où sont affichés les noms de milliers de candidats semblent attendre ceux-ci. Quelques chaises aux pieds croisés, dressés à dix pas de hauteur devant les portes, attendent, elles, messieurs les examinateurs. Devant les portes des sections de droite et de gauche, comme devant celles des sections de devant et de derrière, les soldats chargés de l'inspection des effets des candidats stationnent dans un maintien extrêmement sévère. Leurs uniformes bordés de bleu sur fond rouge incrusté de nacre sont agrémentés d'une frange de fils de soie qui pendent tout autour d'une plaque multicolore. Vers le début de la troisième veille, un bruit confus commence à s'élever du lointain. Puis il se rapproche de plus en plus. Puis il devient de plus en plus distinct. Et l'on y aperçoit des taches de lumière clignotante comme des feux follets. Ce sont les candidats qui accourent de partout vers les portes du camp d'examen. La bise souffle plus violemment. Les torches brûlent aussi plus vigoureusement. Sur le sol glacé d'une nuit d'hiver, la foule humaine s'assemble comme dans une fête. On y distingue des vieillards aux cheveux tout blancs. Des tout jeunes gens aussi, dont les cheveux roux se dressent en touffe dans un turban de crépon. Certains ne peuvent cacher leur pauvreté rendue évidente par leurs corps maigres tremblant sous une robe de coton sans doublure. D'autres au contraire semblent exhiber leur luxe avec leurs robes multiples ouatées, mais leurs mâchoires n'en claquent pas moins de froid. Des gens ne peuvent redresser leur cou ployé sous le poids des tentes et des nattes qui trainent péniblement sur le sol. Relevant leur visage plein de fierté sont ceux qui ont échoué plusieurs fois laissent voir leurs inquiétudes sur leur front sillonné de rides. D'autres encore, plusieurs autres encore . . . Impossible de les décrire tous. Plus la nuit avance, et plus les candidats accourent nombreux. Ils se groupent devant les sections dans lesquelles ils seront casés. Sous des
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dizaines de milliers de chapeaux coniques ondulant devant les quatre portes, des dizaines de milliers de personnes portent le même équipement : sur un côté sont suspendus un lit de bambou et l'armature de la tente ; sur l'autre côté brinquebalent les paquets de manteaux et d'étoffe servant à recouvrir la tente, ou une paire de nattes de jonc ; sur la poitrine se balancent une gourde et un étui renfermant le cahier d'épreuves ; enfin sous le ventre est suspendu un coussin porte-livre ou un coffret de bois laqué. Tous ces objets, lourds ou légers, grands ou petits, longs ou courts, sont suspendus au cou grêle des candidats. Il parait que le Ciel veut forcer les lettrés, avant qu'ils n'escaladent le chemin des honneurs, à s'exercer préalablement au métier de porte-faix. Les uns cherchent à avancer, les autres cherchent à reculer ; bousculée, repoussée en tous sens, cette foule s'agite comme les flots de la marée montante. D'elle s'élève un brouhaha énorme, formé d'appeler, d'interpellations, de salutations, de discussions, de conversations, et qui fait ressembler les quatre portes du camp d'examen à quatre marchés. A la quatrième veille, les torches sont à moitié consumées. Leurs débris rougeoyants se dispersent dans tout le ciel à la faveur du vent. Puis, lentement, ils retombent sur la foule, ou sur les terrains inoccupés, ou plus loin, s'ils ne s'éteignent pas tout de suite dans la nuit noire. Brusquement, de la Maison de la croix, le gong et le tambour font entendre solennellement trois séries de coups. Les lanternes se mettent à s'agiter. En même temps, les robes bleues de cérémonie et les coiffures à aides de libellule s'animent. Après que les quatre Censeurs impériaux ont transporté leur charges de tout voir et tout entendre sur les quatre postes de garde, les examinateurs se partagent la besogne pour aller chacun à ses affaires. Comme dans toutes les sessions d'examen, les deux examinateurs reviseurs ont la charge des sections de droite et de gauche, tandis que le Vice-Président du jury suit l'écriteau "Sur l'ordre de Sa Majesté" pour se rendre à la section de l'arrière. La section de devant revient au Président du jury avec l'oriflamme portant les mots "Envoyé impérial" que lui a confié l'empereur. Après les derniers coups de gong et de tam-tam, les deux rangées de lanternes sortent lentement de la Maison de la croix. Puis deux parasols jaunes viennent respectueusement au devant de l'oriflamme "Envoyé
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impérial" pour l'escorter en prmier lieu. Le Président du jury, abrité sous quatre parasols bleus, suit derrière humblement. Qu'il est magnifique, Monsieur le Président du jury ! La ceinture d'apparat ornée d'un phénix et bordée de fil d'or, le bas de la robe brodé de dessins représentant les vagues de la mer, le pantalon bleu ourlé de perles artificielles, deux bottes noires ornées de papillons d'argent, la tablette d'ivoire tenue au niveau de la poitrine, et le bonnet de brocart prolongé latéralement par deux ailes, tous ces ornements vestimentaires le feraient ressembler parfaitement à un mandarin de comédie s'il avait comme celui-ci une longue barbe. Quand la procession arrive à la porte de la section, le soldat portant l'oriflamme "Envoyé impérial" grimpe respectueusement sur la chaise enfonce le manche de l'oriflamme dans un trou percé derrière la chaise. M. le Président du jury, sa main gauche tenant seule la tablette d'ivoire, grimpe à son tour sur la chaise haut perchée en s'aidant de sa main droite. Lentement il monte les marches du petit escalier et s'assied sur la chaise, après avoir rangé soigneusement les plis de sa robe de cérémonie. La tablette d'ivoire est de nouveau tenue devant la poitrine par les deux mains recouvertes de larges manches. Les six parasols, un à un, sont élevés au-dessus de la chaise, les bleus pour abriter M. le Président du jury, tandis que les jaunes ont l'honneur d'abriter l'oriflamme "Envoyé impérial". Le silence s'établit sur tout le camp d'examen. Des milliers d'yeux convergent vers le haut mandarin chef des examinateurs. Soudain, du haut du ciel descendent ces paroles en un grondement indistinct : "Que les esprits de ceux qui ont à se venger entrent les premiers ! Que les esprits qui ont à payer des bienfaits reçus pénètrent ensuite ! 1 Les candidats viendront après !"
Cette invitation aux morts de faire leur œuvre de justiciers traduit bien la conception ancienne que se faisaient nos lettrés des résultats des examens.. Le succès, croyaient-ils, récompensait la vertu du candidat bien plus que son talent. Et non seulement la conduite du candidat était en jeu, mais encore celle de ses ancêtres. Heureuse époque où la vertu était récompensée et la méchanceté punie! A moins que cette tradition n’ait été fabriquée et encouragée sciemment par les Pouvoirs Publics pour éduquer le peuple. De pareilles méthodes de propagande ne valentelles pas bien mieux que nos modernes et si irritants slogans? Dương Đình Khuê
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Les hurlements du porte-voix, comme un appel de l'au-delà, sèment l'épouvante dans le coeur de la foule. Quand ils prennent fin, le soldat placé à côté du Président du jury, à qui un clerc lisant un registre transmet des noms, embouche un autre porte-voix pour appeler un candidat. Un "Présent !" sonore lui répond. Un jeune homme, de l'air résolu de quelqu'un qui va au devant de la mort, fend la foule, s'avance jusqu'au pied de la chaise du Président, et y dépose ses effets. Les soldats chargés de l'inspection commencent leur travail. Ils déplient le paquet de manteaux et de couvertures de la tente. Ils plongent leurs regards dans l'intérieur des pieds du lit de bambou. Puis ils examinent l'étui renfermant le cahier d'épreuves et la gourde d'eau. Ils palpent la ceinture et les ourlets de la robe et du pantalon du jeune homme. Ils déroulent l'armature de la tente. Puis ils examinent le coffret laqué pendu au-dessus du nombril. En dehors d'un encrier, de quelques pinceaux, quelques chandelles, un poinçon, une liasse de feuilles de papier, quelques gâteaux, une boulette de riz, quelques morceaux de pâté et de viande grillée, il n'y a aucun objet suspect. Le jeune homme est alors autorisé à recevoir des mains du clerc son cahier d'épreuves, l'enroule soigneusement et l'enferme dans l'étui placé devant sa poitrine, puis se hâte d'entrer dans la section du camp, avec tous ses effets pendus en désordre autour de ses épaules et de son cou. Un autre nom est appelé, et un autre candidat se présente à l'appel du porte-voix. Les soldats chargés de l'inspection recommencent leur travail . . .

Cette ancienne conception présentait encore un autre avantage: celui de consoler les candidats malheureux qui pouvaient toujours rejeter la responsabilité de leur échec non sur leur ignorance ou leur paresse, mais sur l’héritage moral qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres. Aussi était-il admis couramment “qu’on peut-être savant à l’étude, mais que pour réussir à l’examen il faut que le sort vous favorise”, (Học tài thi phận). Dương Đình Khuê

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CHAPITRE L'ESSAI

VII

Le Tùy Bút (Au courant de la plume), qui se rapproche de ce qu'on appelle maintenant Essai, n'était pas un genre littéraire inconnu de nos anciens lettrés. Rappelons pour mémoire le Vũ trung tùy bút (Notes écrites pendant qu'il pleut) de Phạm đình Hổ à la fin du 18è siècle. Mais tandis que l'essayiste de l'ancien temps se contentait de relater les faits plus ou moins étranges dont il avait entendu parler, sauf à les commenter de quelques réflexions discrètes, nos essayistes contemporaires prennent comme objet de méditation n'importe quel fait, et non seulement des faits plus ou moins étranges, et l'étudient avec l'idée manifeste d'y déceler une philosophie soit socialiste, soit le plus souvent taoïste, voire épicurienne. Les deux meilleurs essayistes de l'époque pré-révolutionnaire étaient probablement Phùng Tất Đắc et Nguyễn Tuân. Les deux sont venus à l'Essai par une commune tournure d'esprit, formée d'épicurisme bourgeois, de scepticisme aristocratique et de rancune populacière contre les parvenus et les incapables. Le côté bourgeois et aristocratique a maintenu l'esprit Phùng Tất Đắc dans un heureux équilibre où se dénote à peint une ironie amère. Chez Nguyễn Tuân, au contraire, le côté bohème a prévalu et l'a poussé à une soif inextinguible de l'aventure, à la nostalgie des neiges d'antan, et finalement à brûler tout ce qu'il avait adoré. Ce qui n'est nullement inconséquant, comme on pourrait le croire. Mais nous en reparlerons.

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PHÙNG TẤT ĐẮC
Pseudonyme : Lãng Nhân A fait paraître en 1939 un recueil de pensées : Trước đèn (Devant la lampe). Puis il s'est tourné vers l'érudition et nous a donné une série d'ouvrages très instructifs : Chơi chữ (Jouer avec les mots), Giai thoại làng Nho (Anecdotes amusantes sur les lettrés), Hán văn tinh túy ( L'essence de la littérature chinoise) Il est infiniment regrettable que nous ne puissons pas reproduire ici quelques pages du Chơi chữ ou du Giai thoại làng Nho. Elles sont réellement délicieuses, mais intraduisibles, ou plutơt perdraient toute leur saveur dans une traduction en langue étrangère. Nous sommes donc réduits à ne citer de Phùng Tất Đắc que deux fragments de son Essai Trước đèn, inspiré de toute évidence par les choses vues, pas très réjouissantes, de la société contemporaine.

Biết ai là dại biết ai khôn Comment reconnaitre qui est sot et qui est sage ?
Celui que le monde appelle un sot, nous sommes persuadés que c'est un homme qui ignore la saveur de ce qu'il mange, qui est incapable de proférer des paroles intelligibles, qui ne sait pas retourner à l'endroit d'où il est parti . . . . Il est vrai que la sottise ressemble parfois à s'y méprendre à la suprême sagesse : dans certaines circonstances, celle-ci ne consiste-telle pas à faire le sot ? Malgré cela, quand nous disons de quelqu'un qu'il est un sot, nous sommes toujours certains d'être compris ; mais si nous disons qu'il est un sage, on sera perplexe et ne pourra pas se figurer comment est la sagesse.
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Qu'est-ce être sage ? Si nous nous fiions à l'opinion du monde, le genre humain ne renfermerait que des sots. Car nous trouvons que M. Tý considère M. Sửu comme un sot, qu'aux yeux de celui-ci M. Dần en est un autre, et qu'enfin M. Tuất déplore la sottise de M. Hợi. Inversement, si nous remontons de M.Hợi à M. Dần, à M. Sửu, nous verrons que tous ceux-là, loin d'admirer la sagesse de ceux qui les dédaignent, trouvent qu'ils sont les plus sots des hommes. Personne ne veut consentir à reconnaître que les autres sont plus sages que soi-même. Le proverbe français qui dit "qu'un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire" ne semble pas très juste. Plus souvent, un sot est méprisé par d'autres plus sots que lui. Être considéré comme un sot par un sot authentique, voilà ce que Courteline appelle un plaisir exaltant pour les gens expérimentés. Beaucoup d'écrivains, en lisant les œuvres des autres, pincent les lèvres et secouent la tête pour condamner d'un ton méprisant : - Vide de sens ! A leur avis, une littérature vide est celle où l'auteur s'exprime à tort et à travers, celle qui au-delà de sa sonorité apparente ne renferme aucune pensée digne d'être considérée comme profonde. Néanmoins, ces critiques feraient mieux de distinguer plusieurs sortes de vacuité. Sont vides les tambours qui donnent des sons héroïques, les cloches des pagodes qui éveillent des pensées élevées, les guitares qui inspirent des sentiments délicats. Sont pareillement vides les trompes en corne qui appellent : Au voleur ! Les crécelles qui criaillent, les tambourins qui résonnent allégrement et les tonneaux qui retentissent sourdement. Il en est de même de la littérature. Certaines œuvres ressemblent à des tonneaux, d'autres à des tam-tam, d'autres à des tambourins. Mais

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comment les distinguer les uns des autres ? Hélas ! Chung Tử Kỳ n'est plus de ce monde pour nous prêter son oreille !1 Dương Chu 2 logea un jour chez un homme qui avait deux concubines , l'une belle et l'autre laide. Chose extraordinaire, la laide était aimée de tout le monde, tandis que la belle était par tout détestée. Dương Chu en demande la raison . - La belle concubine, lui fut-il répondu, se montre vaniteuse de sa beauté qui dès lors devient déplaisante. La laide concubine, au contraire, sait qu'elle est laide, et se conduit de telle manière qu'on ne s'aperçoit plus de sa laideur. Dương Chu appelle aussitôt ses disciplines pour leur dire : - Retenez bien ceci, mes enfants : Avoir du talent et n'en pas tirer vanité, c'est se faire respecter et aimer partout où l'on va. A y réfléchir, la sagesse et la sottise, la plénitude et la vacuité tout aussi bien que le pesant et le léger, la vitesse et la lenteur, le froid et le chaud, ne sont sensibles que par comparaison. C'est par comparaison qu'un homme se tenant au sommet d'une montagne croit que sa main est grande, car elle peut cacher toute une partie du ciel; c'est aussi par comparaison que ce même homme, en arrivant devant l'océan où domine l'immensité du ciel et de l'eau, trouve que son corps entier n'est plus qu'un point minuscule.

Chung Tử Kỳ, qui vivait en Chine au temps des Royaumes Combattants, savait apprécier divinement la musique. Quand Bá Nha joua un air en pensant aux montagnes, Tử Kỳ s’écria: “L’esprit de Votre Excellence s’élève jusqu’au plus hauts sommets”. Et quand Bá Nha joua un autre air en pensant à l’eau courante, Tử Kỳ s’écria encore: “La pensée de Votre Excellence roule tumultueusement comme un torrent”. 2 Philosophe chinois vivant sous la dynastie des Tcheou. Il fut le promoteur de la doctrine de l’égoïsme. Dương Đình Khuê

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Si l'on peut faire abstraction de la comparaison, toutes les inégalités seront abolies : Aucune chose n'est en soi froide ou chaude, lourde ou légère, rapide ou lente. Aucun homme n'est en lui-même petit ou grand, vide ou plein, sot ou sage. Il est regrettable que lorsqu'on sait rentrer en soi-même pour réfléchir, comme c'est le cas de la concubine laide dont il est parlé plus haut, c'est presque toujours lorsqu'on côtoie déjà la tombe. Le rideau tombe alors lentement sur la dernière scène de la comédie humaine, et les acteurs se retrouvent identiques les uns aux autres ; la courte durée de la pièce ne leur permet pas de s'enorgueillir d'avoir tenu des rôles plus importants que les autres sur la scène de la vie. Ce n'est plus comme lorsqu'ils étaient en conflit les uns avec les autres ; là, c'était l'amour-propre qui dominait. Pour le fils, la mère chante toujours divinement ; pour l'épouse, l'époux est toujours un héros. En réalité, il n'est pas difficile d'être un grand homme, et chacun de nous peut l'être : nous sommes tous de grands hommes pour nousmêmes et pour notre famille! -:-:-:Le roi de Wei avait toujours raison quand il discutait avec ses ministres. Personne n'était aussi sagace que lui. En se retirant d'une séance du Conseil, le roi se montra très satisfait. Ngô Khởi s'avança et lui dit : - Sire, avez-vous entendu l'histoire du roi Sở Trang ? Chaque fois qu'il avait en Conseil mieux discuté des affaires que ses ministres, il s'en inquiétait vivement en disant : " Les grands feudataires qui ont de bons précepteurs peuvent prétendre à la royauté ; ceux qui ont de bons amis peuvent arriver à dominer leurs pairs. S'ils ont des conseillers qui les aident à résoudre leurs difficultés, ils pourront garder leurs fiefs ; mais s'ils se montrent supérieurs à leurs courtisans, leur fiefs seront bientôt perdu. Je suis un ignorant, et mes conseillers n'arrivent même pas à m'égaler ; c'est pourquoi je crains de perdre bientôt mon pays ". Sire,
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vous êtes exactement dans la situation du roi Trang. Mais tandis que lui s'en inquiétait, Votre Majesté s'en félicite. Le roi de Wei remerçia en terme respectueux : - C'est le Ciel qui vous a envoyé ici pour corriger mes défauts.

------------------Dans le passage précédent l'auteur s'est ingénié à nous démontrer que la sagesse, comme la sottise, n'est pas toujours du côté qu'on pense. Sa littérature, restée confiée dans le domaine de la pensée spéculative, conserve pour cette raison un ton gentiment serein. Dans le passage qui suit, au contraire, l'auteur se penche sur les misères et les injustices sociales. Alors sa bile s'échauffe et il va prendre un ton acerbe, ironique qui, malgré les citations prises dans la littérature viêtnamienne, indique nettement l'influence des philosophes français du 18è siècle.

Tự do, bình đẳng, bác ái Liberté, égalité, fraternité
Le promeneur nocturne qui flâne sur les trottoirs a fréquemment l'occasion de voir ce spectacle de la misère sociale : un homme aux vêtements sordides, la barbe et les cheveux embroussaillés, qui se recroqueville pour dormir, la tête reposant sur ses bras. Tel se présente aux yeux du promeneur ce dormeur vagabond et solitiaire. Mais qui sait si celui-ci n'a pas possédé une maison qu'il aurait engloutie dans son infortune, soit par inexpérience, soit par malchance ? Qui sait s'il n'a pas eu femme et enfants qui, dans son infortune, l'auraient quitté? Sa femme qui l'a abandonné en emportant son chapeau et en lui disant :
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Mon cher, reste pour garder le coffre ; ses enfants qui sont allés jouir à part de leurs richesses, parce que: Chacun pour soi, et le crabe doit se mouvoir pour obtenir sa nourriture. Mais comment saurions-nous l'histoire de chacun, et puis, cette façon pessimiste de voir les choses n'a rien d'intéressant ! Peut-être même y at-il des gens qui, comme Confucius, trouvent de la joie à manger du riz moisi, à boire de l'eau froide et à dormir avec leurs bras en guise d'oreiller ? Il est vrai que cette joie est une joie de philosophe, qui n'est pas accessible à tout le monde. En ce siècle qui adore le Veau d'or, le bonheur et la malheur sont sous la puissance de l'argent, et le spectacle de la misère cité plus haut est véritablement un champ de douleur. Douleur, oui, mais dont la victime est aussi l'auteur ; qu'il la subisse, personne ne le plaindra. Non seulement la société ne le plaint pas, mais elle veut encore l'emprisonner. Oui, l'emprisonner, car il a commis un grand crime : celui d'avoir publiquement protesté contre l'égalité et la fraternité. Dans la nuit profonde, alors que tout le monde est tranquillement endormi dans des lits bien mœlleux, sous le souffle frais de quelque ventilateur électrique, pour jouir paisiblement d'une vie facile et douce, pourquoi ce malheureux-là ne pratique-t-il pas avec les autres l'égalité et la fraternité ? Tout un chacun aime ses semblables, et veut qu'on soit tous égaux les uns aux autres ; personne n'aime les inégalités ni les haines. Allez donc voir les moralistes, ils disent tous cela, tous ils nous le conseillent. Et cet homme-là s'amuse à croupir sur les trottoirs, à se plonger dans les tas d'ordures ; ce faisant, n'a-t-il pas voulu bafouer l'humanité, publiquement démentir l'égalité et la fraternité qui sont les deux plus belles choses au monde ?

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Reste la troisième belle chose, qu'on appelle la liberté ; cet individulà n'est pas plus digne d'en jouir. -:-:-:-:Liberté, égalité , fraternité : trois belles choses de ce monde. Belles, parce que toutes les trois n'existent qu'à l'état d'idéal, ne brillent de mille feux éblouissants que grâce à la lumière d'idéologie. En réalité, la fraternité consiste à s'aimer soi-même en premier lieu ; ensuite, et seulement ensuite, à aimer autrui. Tant de gens ne savent pas s'aimer eux-mêmes ! Comment pourrions-nous leur reprocher de ne pas aimer autrui ? L'égalité n'est réalisée que deux fois dans la vie : à la naissance, et à l'heure de la mort. Nous tous venons du même lieu, et aboutissons en fin de compte au même lieu : Que vous portiez la besace et le bâton, ou le turban et la ceinture d'apparat, vous finirez toujous dans une motte de terre ? L'égalité devant la loi ? On le dit, mais est-ce bien vrai ? Nous devons reconnaître avec T. Roosevelt que seuls les égaux sont égaux. Quoique Roosevelt ait parlé seulement de l'égalité intellectuelle, nous pouvons savoir par expérience qu'il en est de même de l'égalité juridique. L'égalité, si elle existe, ne confère à chacun qu'un droit égal à s'unir pour réaliser l'inégalité : combien de révolutions ont prouvé la justesse de cet aphorisme ! Dans notre existence, il est encore un moment où nous sommes égaux : c'est quand notre organisme rejette au dehors ses déchets. Que vous soyez beaux ou laids, puissants ou humbles, riche ou pauvres, et que vous accomplissiez cette action dans un cabinet de toilette à l'anglaise ou en plein champ, vous vous salissez pareillement, et pareillement vous éprouvez la même satisfaction. Quant à la liberté, vous ne la trouverez même pas en allant la chercher avec des torches. Vivre en société, c'est limiter sa liberté par celle des autres ; être libre, c'est s'enchaîner mutuellement. Même si
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nous nous égarions sur une îe déserte, nous ne serions pas surs d'y trouver la liberté. parce que nous y subirions toujours l'influence profonde et sournoise de l'univers, de la race, de la tradition : Le ciel s'est réservé le pouvoir de distribuer bonheur et malheur Sans en rien laisser aux hommes. Tandis que la toupie céleste tourne sans répit, La silhouette humaine cherche aveuglement son chemin dans la nuit profonde ! Hélas ! nous croyions à la liberté, mais ce n'est qu'un maillon de notre chaine d'esclavage, un grain de jais du collier qui enserre l'humanité depuis des temps immémoriaux. Les habitudes que nous ont léguées nos ancêtres, comme notre façon de nous habiller, de faire la cuisine, de nous tenir debout, couchés ou assis, de pleurer pour manifester la tristesse, de rire pour exprimer la joie, nous les pratiquons comme si elles venaient de notre inconscient, mais en réalité nous ne faisons qu'imiter aveuglement et docilement les hommes du passé. D'un autre côté, s'il n'y avait pas eu cette méthode d'éducation insidieuse et pénétrante qui se transmet de génération en génération, nous n'aurions pas pu avec naturel jouer les rôles toujours les mêmes sur la scène de la vie.

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NGUYỄN

TUÂN

Pseudonyme : Nhất Lang. C'est l'écrivain le plus orgueilleux, le plus méprisant, le plus cynique que nous connaissions, mais c'est aussi l'écrivain le plus spontané, le plus captivant vers qui allaient nos plus admiratives sympathies, avec sa métamorphose (lột xác, suivant sa propre expression sous l'influence marxiste en 1945). Sa première œuvre : Vang bóng một thời (Echos d'une époque révolue) parue en 1940 fut un chapelet de perles d'une beauté incomparable. Suivirent en 1941 les Notes au courant de la plume (Tùy bút), qui constituèrent pour ainsi dire les échos de l'époque contemporaine. D'autres œuvres : Thiếu quê hương (Le mal du pays), Một chuyến đi (Un voyage), Nhà Nguyễn (La maison de Nguyễn), Chiếc lư đồng mắt cua ((Le brule-parfum aux yeux de crabe), etc, ne firent que confirmer un talent littéraire hors pair. Hélas ! Le Nguyễn Tuân marxiste ne serait plus qu'un dialecticien sans âme. Ci-dessous nous allons citer deux pages de Nguyễn Tuân, l'une étant un écho du temps passé, et l'autre un fragment de journal du temps présent. Depuis l'introduction par les Français du café et des boissons gazeuses, les Vietnamiens ne savent plus gouter le thé qui était, avec la chique de bétel, le complément indispensable des relations sociales. Mais tandis que le bétel était répandu par tout le peuple, le thé, le thé véritable, c'està-dire le thé de Chine, était l'apanage exclusif de l'aristocratie. La préparation et la consommation du thé étaient quelque chose comme une cérémonie solennelle, même quand elles étaient accomplies solitairement, presque un rite religieux. C'est que le thé, avec son arôme frais et tenace, sa saveur délicate dénuée de tout ingrédient grosssier (sucre ou
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alcool) est le symbol parfait de l'âme pure et désintéressée du sage. Nguyễn Tuân va nous introduire dans le secret de ces petites joies quotidiennes qu'étaient la préparation et la consommation d'une tasse de thé dans le matin encore chargé de rosée secret que notre siècle grossier du café express et du Coca Cola glacé ne peut plus comprendre.

Chén trà trong sương sớm.
(Vang bóng một thời, nhà xuất bản Trường Sơn, tr. 139-147)

La tasse de thé savourée dans le matin encore chargé de rosée.
Il fait froid si intense qu'il semble couper les chairs. Que ce soit le temps du Petit Froid ou du Grand Froid, Monsieur Ấm 1 se lève chaque matin d'hiver lorsque l'obscurité enveloppe encore la Terre. Il va à l'autel du saint Quan Võ2 et en retire la lampe à huile. Il allume deux autres mèches de liège, et une lumière verte se reflète vivement sur la porchelaine de la lampe sortie des fameuses fabriques de Bát Tràng. Sur la natte de jonc bordée d'une étoffe rouge déjà usée aux coins M. Ấm dispose un plateau du thé, un crachoir, une bouilloire en cuivre et un fourneau en terre. Puis il tire sur sa pipe à eau décorée d'un abricotier et d'une grue, qui fait entendre un long sifflement cristalin et cadencé. La fumée de tabac, très épaisse, noie dans ses volutes la faible lumière de la lampe. Puis elle se dissipe peu à peu en se décolorant comme la vapeur qui s'échappe de l'eau bouillante. Derrière le rideau de fumée apparait vaguement la silhouette du vieillard qui se tient assis, les coudes posés sur son oreiller pliant, et les yeux à demi fermés comme un bonze en méditation. Sa physionomie grave et immobile semble vouloir arrêter les volutes de fumée blanche qui flottent dans l'atmosphère de la maison. Dans les trois pièces que comprend celle-ci, un homme seul est éveillé.

Titre honorifique décerné autrefois aux fils des grands mandarins. Valeureux guerrier au temps des Trois Royaumes, et adoré comme étant le symbole du parfait loyalisme. Dương Đình Khuê
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En cette minute où la terre et le ciel ne sont pas complètement différenciés, où la nuit et le jour sont encore confondus, M. Ấm a l'allure d'un sage qui s'assied pour épier la marche du Temps. La nuit d'hiver se prolonge sans fin, immense, elle semble ne vouloir s'achever que très lentement. Mais voici que la brise, soufflant à travers les interstices de la porte, jette dans ce silence quelques chants de coqs impatients de secouer l'obscurité. Puis de la haie d'hibiscus entourant la maison se percutent quelques pas lourds. La vie se réanime peu à peu. M. Ấm agite bruyamment son éventail fait d'une spathe d'aréquier devant le fourneau, suivant une cadence précipitée. Les morceaux de charbon de bois éclatent en grésillement joyeux. De même les étincelles de feu charment le regard avec leurs zig zags désordonnés dans l'air. Quand il a auprès de lui ses petits-enfants, M. Ấm demande souvent si ces chandelles romaines gratuites leur font plaisir. Les morceaux de charbon de bois continuent à brûler régulièrement jusqu'au rouge ardent, avec des flammes vertes qui les lèchent de tous côtés. Chaque fois que passe un souffle d'air, les flammes vertes se soulèvent. Et alors le bloc incandescent devient rouge écarlate et entièrement transparent comme un lingot d'or fondu. De temps en temps, d'un morceau de charbon qui se consume, s'échappe un bruit sec, faible mais distinct qui marque la fin de sa vie minérale. Le charbon n'est plus qu'un point de feu tiède emmitouflé dans une carapace épaisse et blanchâtre de cendre. M. Ấm, en lissant d'une main ses cheveux blancs, tient de l'autre un long éclat de bambou pour remuer la cendre contenue dans le fourneau comme pour prendre des nouvelles de l'agonie de ces êtres inanimés. Puis il ajoute au fourneau quelques morceaux de charbon de bambou qui ne crépite pas comme le charbon de bois. De l'intérieur de la bouilloire chauffée depuis longtemps, s'échappe bientôt un soupir de la masse liquide qui va changer d'état : c'est l'eau qui élève sa voix pour qu'on s'occupe d'elle. M. Ấm aussi pousse un assoupir de soulagement, comme s'il rencontrait enfin un ami après de longues minutes d'attente. Avec soin il soulève le morceau d'étoffe rouge qui recouvre le plateau à thé en bois précieux reposanr sur quatre pieds en forme de genoux. Très légèrement et posément, il prend le plat qui contient la grande tasse et les petites tasses, et les met à côté du plateau. Quand vient le tour de la théière, il y met beaucoup plus de temps. Il contemple avec
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ravissement la théière toute rouge et toute lisse. Elle a la forme d'une figue, et l'artisan chinois qui l'a façonnée avant de l'introduire dans le four devait être un véritable artiste. M. Ấm promène plusieurs fois la paume de sa main sur la théière pour essayer d'y déceler quelque ride, puis constate avec entière satisfaction qu'elle est absolument lisse. L'eau a bouilli depuis quelque temps. Mais l'habitude oblige toujours M. Ấm à en verser quelques gouttes sur le sol pour s'assurer qu'elle est bien bouillante. Dans les derniers jours qui lui restent à vivre, ce qui effraie le plus ce vieillard est de commencer la journée avec un thé mal préparé à l'aube. De la hauteur du lit de camp, un jet d'eau bouillante frappe violemment le sol avec un bruit sourd. Sur le fourneau inemployé, M. Ấm s'empresse de mettre une bouilloire en forme de cigogne qui s'envole. Les vrais buveurs de thé comme M. Ấm emploient toujours au moins deux bouilloires. A peine la première est-elle ôtée du fourneau que la seconde y est mise. Et les deux bouilloires continuent à se remplacer l'une de l'autre sur le fourneau ardent, car la séance de thé se poursuit durant toute la journée. De la sorte, on a toujours à sa disposition de l'eau bouillante nécessaire à la préparation d'une nouvelle tournée de thé savoureux. Mais il est bien rare que M. Ấm boive du thé d'une manière aussi brutale. Pour lui, deux petites tasses suffisent. Mais à la préparation de ces deux tasses il consacre infiniment de soin. Jamais il n'ose se montrer négligent dans ce plaisir sobre et délicat. Qu'il prépare du thé pour luimême ou pour ses hôtes, il y met toujours un soin extrême. Et ce soin devient un véritable rite, si l'on veut bien reconnaître dans une tasse de bon thé un arôme mêlé d'un peu de philosophie et de psychologie. Chaque fois qu'il a été obligé de servir du thé à des gens qui l'ont bu grossièrement, M. Ấm ne manque pas de confier à ses quelques amis lettrés : - "Peut-être devrai-je acheter quelques grandes tasses à thé de frabrication française à l'intention de ces messieurs les fonctionnaires du Protectorat, et me suffira-t-il de leur faire du thé avec de l'eau chaude contenue dans une bouteille thermos. Vous n'avez qu'à remarquer qu'un service à thé comprend seulement quatre petites tasses, et vous saisirez tout de suite que le plaisir de boire du thé ne peut pas être un plaisir bruyant. Les relations de camaderie au temps jadis étaient plus sereines qu'à l'heure actuelle. Seuls les gens délicats ayant
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l'âme pure peuvent se réunir autour d'une théière. Et l'hôte doit luimême préparer le thé et le servir à ses invités, sans recourir à l'aide de personne, pour montrer son respect sincère envers ceux-ci. Je me rappelle que dans mon enfance, étant élève de M. le Directeur j'avais l'honneur de me lever chaque matin de bonne heure pour lui servir le thé, avant qu'il nous fit son cours. Plusieurs de mes camarades se sont montrés jaloux de moi et ont demandé à M. le Directeur de nous enrôler à tour de rôle au service du thé, pour que tous nous puissions jouir de l'honneur de l'approcher et apprendre ses vertus par l'exemple. Mais M. le Directeur sourit : "Je vous remerçie, mes enfants, pour votre bonne volonté. Mais ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire : Vous ne savez pas préparer le thé comme je l'entend gardez donc tout votre temps à vous pour travailler. Si je confie à Đạm (c'est mon second nom, le premier Đởm s'étant révélé un interdit) 1 le soin de préparer le thé, c'est seulement parce qu'il s'en acquitte bien, et non parce que je l'aime plus que vous autres ". Maintenant encore, chaque matin que je bois le thé solitairement, je me rappelle toujours parfaitement la voix de M. le Directeur déclamant des vers. Dès son réveil, il récitait quelques poèmes, d'une voix sonore et limpide. Il afectionnait particulièrement ces vers : Bán dạ tam bôi tửu, etc. Un matin, le voyant de bonne humeur, je lui ai demandé la permission de lui soumettre la traduction suivante :

Quelques tasses de thé le matin, Et trois verres d'alcool à minuit. Si ce régime peut être suivi chaque jour, Le médecin ne viendra pas chez nous.
Ce matin, M. Ấm déclame aussi des vers. Il croit fermement que dès le réveil, déclamer des vers dans la sénérité de l'aube constitue une gymnastique merveilleuse pour ceux qui vivent d'une intérieure intense.
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L’Empereur Minh Mạng (1820-1840) s’appelait en effet Đởm Dương Đình Khuê

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Car ce faisant, on peut rejeter au dehors le fluide lourd et trouble de l'organisme pour assimiler le fluide frais et léger de la nature aux premières heures du jour. Telle était la conception de l'hygiène au temps jadis, et nos pères buvaient le thé pour se maintenir en bonne santé. M. Ấm profite également de cette heure matinale où il boit son premier thé du jour pour s'interroger sur ses défauts et s'en corriger ; il applique le précepte enseigné par le Maître Tăng Tử : Quotidiennement, je m'examine introspectivement trois fois". Maintenant, toute la maisonnée s'est réveillée bruyamment M. Ấm commence aussi à tousser. Il semble qu'il s'est jusque là efforcé de contenir sa toux pour ne pas troubler le silence de la minute mystérieuse où la nuit et le jour s'interfèrent. Doucement son fils ainé vient demander des nouvelles de sa santé, et s'asseoir sur le bord du vieux lit de camp. Il prend l'éventail, déplace le fourneau en un coin plus dégagé, et évente avec force pour faire s'envoler toute la cendre. - J'ai fini de boire, dit M. Ấm . Si tu veux boire, ajoute de l'eau bouillante ; le thé conserve encore beaucoup d'ârome. Ce sont là paroles superflues, car chaque matin, le père et le fils se lèvent toujours de très bonne heure pour boire du thé. Le premier, le père en absorbe deux tasses ; le fils ainé boit en seconde, au maximum trois tasses. Ce matin, comme d'habitude, M. Ấm dit à son fils de prendre le recueil des Anciens Poèmes pour déclamer la "Chanson du thé " de Lư Đồng. Le récital est magnifiquement réussi. Le rythme de ce vieux poème est d'une extrême complication, mais le fils de M. Ấm réussit à le dominer parfaitement. Il se joue des enjambements, et sa voix reste claire, et son souffle reste soutenu. A voir ce père et ce fils à cette heure du thé matinal, on croirait voir un Maître expliquant une leçon à son élève. Après une conversation sur le thé, M. Ấm prend les "Notes écrites pendant la pluie" et explique les passages où l'auteur - le Recteur de l'Université Phạm đình Hổ - notait son expérience personnelle sur l'usage du thé et en faisait l'éloge. Puis il se lamente sur l'automne qui s'en va, laissant sur la mare les feuilles flétries de lotus. - Mon enfant, dit-il, je crois que pour préparer le thé, rien ne vaut l'eau condensée sur les feuilles de lotus. Chaque feuille ne contient que quelques gouttes, et il faut en ramasser sur plusieurs feuilles pour avoir de quoi remplir une théière. Quand j'étais jeune, j'étais souvent chargé
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par M. le Directeur d'aller en barque sur la mare pour recueillir ces gouttes d'eau argentée condensée sur les feuilles de lotus. Je trouve que cette occupation était la chose la plus délicieuse dans ma vie d'étudiant choyé par mon Maître comme si j'étais son fils. Depuis quelque temps, M. Ấm a établi dans sa famille l'habitude de boire du thé. Mais il fut un temps où plongé dans la misère il avait enfermé son service à thé dans l'armoire, croyant qu'il n'aurait plus jamais l'occasion de s'en servir. Heureusement, le Ciel s'est encore montré favorable aux pauvres lettrés, et M. Ấm a eu récemment deux récoltes successives abondantes. - Mon enfant, va au chef-lieu acheter en réserve un peu de thé Lý Tú Uyên. Nous allons en aromatiser quelques dizaines de bouteilles. Tu sais que j'ai taillé cette année tout un panier de bulbes de narcisse que j'ai achetés en commun avec M. Kép du hameau voisin. Dans quelques jours seulement les boutons sortiront de leurs enveloppes. Nous emploierons les fleurs composées à aromatiser le thé 1. - Mon père, je crois qu'il est préférable de laisser au thé son arôme propre. Grand-père maternel dit qu'il n'aromatise son thé avec aucune espèce de fleur. Le thé ne doit être aromatisé, d'après lui, que lorsqu'il a perdu son arôme propre, ou lorsque son huile s'est évaporée. La lumière du jour devient plus vive. Un peu de soleil brille sur les arbres qui perdent progressivementleurs dernières feuilles de l'année, une à une. Solennel dans son turban de crêpe enroulé avec relâchement, M. Ấm s'en va maintenant, appuyé sur son bâton. Il se retourne vers son fils occupé à essuyer le plateau à thé : - Je vais chez M. Điều, puis nous irons ensemble au village voisin visiter un vieux malade. En voilà un malade qui exige des quantités de ginseng ! Je rentrerai seulement vers le soir, car je devrai rester chez lui pour torrifier les médicaments crus.
Le narcisse donne deux sortes de fleurs: les mâles et les femelles dénommées selon la contexture de leurs sépales : hoa đơn (fleurs simples) et hoa kép (fleurs composées). Les premières sont plus élégantes que les secondes, et partant plus recherchées pour la décoration. Dương Đình Khuê
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-.-.-.-.-.-.-.-.Le texte que nous venons de lire, pareil à une estampe du bon vieux temps, nous a montré, sinon la sensibilité aristocratique de Nguyễn Tuân d'avant sa métamorphose marxiste, du moins sa profonde sympathie pour les choses du passé, d'un passé pourtant bien féodal, bien réactionnaire ! Mais le passage qui va suivre annonce déjà le révolutionnaire : il relate les funérailles du célèbre écrivain Vũ Trọng Phụng dont nous avons parlé plus haut, ou plutôt les impressions éprouvées par les écrivains devant la mort de leur malheureux confrère. Sous le masque d'un cynisme railleur, on y sent vibrer une sincère compassion pout l'art qui vient de disparaître, et une plus profonde compassion pour la gent écrivasseière dans son ensemble, opprimée par les Pouvoirs publics, incomprise de la population, mais dressant fièrement sa misère au nez de la bourgeoisie stupide.

Một đêm họp mặt đưa ma Phụng Une réunion nocturne, la veille des obsèques de Vũ Trọng Phụng
J'entre dans l'imprimerie où est édité le journal L'Abeille, et demande à un homme démesurément gros qui est en train d'écrire : - Ce coup de téléphone précipité ? Qu'est-ce que tu me veux ? Tam Lang - l'homme gros - me dit de m'asseoir en attendant que les amis aient fini de corriger les épreuves en bas. Certainement, me dis-je, on va se réunir pour désigner celui d'entre nous qui sera chargé de prononcer demain l'oraison funèbre de Vũ Trọng Phụng. Tout en tirant une dernière bouffée de ma pipe près de s'éteindre, je pense à notre camarade qui vient de se coucher pour la dernière fois, et aussi à la mort des artistes. Je pense à une feuille jaune qui vient de tomber au début de cette année, dans l'allée solitaire de la forêt littéraire de l'Annam. Au début de l'année, Tản Đà est mort. Et cette feuille jaune n'a pas eu le temps de pourri que l'automne fauche déjà une feuille verte pour la jeter à terre. On n'a pas fini de se consoler de la perte village
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littéraire annamite, qui n'est déjà pas si peuplé, se dépeuple encore lugubrement. A l'heure où il va se fermer, le marché de la Route de Huế, en ce soir d'automne finissant, fait naître une insurmontable lassitude dans le coeur de ceux qui ont une certaine vie introspective. Le dernier rayon du soleil s'est éteint. Le vent d'Ouest envoie dans la fenêtre de la salle de rédaction de l'Abeille une feuille jaune aux bords enroulés. Tam Lang serre ses papiers dans une armoire et, d'un ton où ne se trahit ni joie ni tritesse, me dit : - Tout à l'heure nous traverserons le fleuve. Allons diner maintenant. - Au delà du Rhin ? - Oui. Cela veut dire que ce soir, pour tenir une réunion à propos de la mort de Vũ Trọng Phụng, nous irons à l'autre rive du fleuve, chez les chanteuses. Au delà du Rhin, c'est une expression que nous employons habituellement pour nous inviter à traverser le fleuve Rouge et passer la nuit blanche à Thượng Cát. Notre Rhin à nous, c'est le Fleuve Rouge. Et derrière ce Rhin, il y a des maisons de chanteuses, pas très propre ni très éclairées. Mais nous autres, nous n'avons besoin ni de maisons vastes et bien éclairées, ni de chanteuses belles et bonnes musiciennes. Ce soir, nous n'avons besoin que d'un endroit où passer ensemble toute la nuit, pour retraverser demain matin le pont et suivre le corbillard de l'un des nôtres mort prématurément. A voir celui-ci, qui est de notre âge et de notre profession, mourir si tôt, nous sentons que la vie est excessivement brève et que nous devons nous rapprocher les uns des autres pour avoir moins froid. Ceux qui vivent de la plume ne sont pas tellement nombreux dans notre pays ; chaque fois que l'un de nous succombe, nous devons serrer les rangs pour qu'ils paraissent moins clairsemés. En ces tristes minutes, nous plaignons le mort, mais nous nous plaignons aussi. Ô vous qui vivez pour la Morale, qui vivez dans la Morale, jamais je ne vous demanderai de ne pas nous mépriser pour oser danser autour d'un corbillard pas encore fermé ! C'est peut-être parce que le bruit des coups de maillet clouant le corbillard résonne lugubrement dans notre coeur à nous qui vivons une vie déréglée, incertaine et moralement solitaire, que nous nous décidons à traverser le fleuve cette nuit pour nous enivrer d'alcool et de musique, et danser démentiellement autour d'un cadavre. C'est ainsi qu'à la veille de la
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guerre on s'efforce de vivre à toute vitesse. Qui sait si demain il ne restera plus rien ? Si nous pouvions évoquer l'âme de Vũ Trọng Phụng pour lui demander son avis, je suis sur qu'il nous approuverait. Notre malheureux ami est donc mort. Demain, obsèques de bonne heure. En reçevant cette triste nouvelle, nous chantons et nous fumons de l'opium. Est-ce assez désolant ? Je voudrais demander à tous les amis de Phụng, à nous ceux qui pour servir l'Art vivent des 55 jours désespérément monotones, si un seul d'entre eux consentirait à dormir seul cette nuit chez lui ? Cette nuit, sur l'autre rive du fleuve, la maison des chanteuses est froide comme une tombe. Les chanteuses paraissent efflanquées comme des perches : la misère leur a allongé la taille. La lampe d'huile d'arachide prend l'apparence d'une lampe posée sur l'autel des morts. Et le guitariste, décharné comme un arbre desséché, se transforme en musicien jouant un air funèbre à l'heure où le riz est offert en sacrifice aux défunts. Quant à nous, nous rions démentiellement comme l'équipage d'un sous-marin en perdition qui se serait enfoncé au fond de l'océan. C'est en cette heure que nous pensons le plus à toi, ô Phụng ! Hélas ! Quelqu'un parle. Un autre fume. Un troisième ne fait rien. Deux se tournent vers le mur, rient et soupirent avec leurs ombres imprimées sur le mur tacheté de sang de punaises et de cadavres desséchés de moustiques. Je tape sur le tambourin jusqu'à briser deux baguettes. Je m'applique à taper convenablement, mais ne réussis qu'à faire rendre au tambourin un son funèbre. De même le cliquetis des castagnettes agitées par la chanteuse me parait être celui qui scande la mise à terre de la bière. Aussi légèrement vêtus que les chanteuses, nous sentons le froid de la nuit d’automne s’infiltrer à travers nos minces chemises jusqu’à notre coeur. Nos chemises, il faut encore en prendre soin pour qu’elles n’apparaissent pas fripées le lendemain, quand nous conduirons Phụng à sa dernière demeure. “Soyons beaux autour du cadavre d’un être cher”. La nuit est très froide. Et nos hôtesses sont tellement pauvres qu’elles n’ont pas de couvertures. Pour avoir chaud au ventre, nous fumons sans répit comme des soldats français. Et nous nous serrons les uns contre les autres. Quelqu’un s’écrie que nous serons tous malades le
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lendemain. La triple fumée - de l’opium, des cigarettes et de la pipe à eau - a déjà un goût amer et l’arôme dénaturé à force d’être compacte. Maintenant, dans la tristesse poignante de la nuit passée chez les chanteuses, nous commençons à parler de Vũ Trọng Phụng. Et chaque fois que nous parlons de lui, nous devons ajouter : de son vivant, quand il était en vie . . . - Savez-vous que beaucoup de gens en veulent férocement à Phụng ? Ils se reconnaissent dans les traits de M. le Représentant du peuple Hách, et de Xuân aux cheveux roux.1 - N'est-il pas inimaginable que Phụng jouât divinement de la mandoline. Mais oui, il faisait rendre à certaines notes un son charmant et extraordinairement langoureux. - Le plus terrible est qu'il aimait à faire des vers. Imaginez un peu la réaction du public connaisseur qui lirait les poèmes de Phụng ! Nous éclatons tous de rire. - C'est comme si M. Minh Viên Huỳnh Thúc Kháng 2 écrivait des contes - Et comme si M. Phan Bội Châu2 tenait la rubrique "Ciné et théâtre pour un hebdomadaire ! Nos rires recommencent bruyamment. - Phụng avait ceci de bon : lorsqu'il se chargeait de fournir des articles à quelque journal, jamais il n'oubliait de payer ses collaborateurs. Dans notre métier d'hommes de lettres, certains individus s'offrent à vendre pour des amis des livres ou des articles, mais ils empochent les droits d'auteur sans en rien donner à leurs victimes. Sous cet angle, Phụng était vraiment un honnête homme. - Oui, en matière financière, Phụng était extrêmement probe, jusqu'à devenir méticuleux comme un fonctionnaire. Ainsi, en ce qui concernait les rapports sociaux, il accordait une importance particulière aux fêtes et aux décès. Il consignait soigneusement sur un capelin que dans tel deuil, un tel lui apportait en offrande mille taels d'or votif et un paquet de baguettes d'encens, que dans telle réjouissance un tel lui offrait une bouteille de vin. Et, quand l'occasion s'en présentait, il offrait à celui-là
Vilains personnages du roman Giông tố (Orages) et Số đỏ (Né sous une bonne étoile). 2 Deux grands révolutionnaires, sévères lettrés, dont l’œuvre littéraire était empreinte de la plus grande austérité. Dương Đình Khuê
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les mêmes présents qu'il en avait reçus. Connaissait-il quelqu'un, même très super-ficiellement, il était le premier à venir le voir à l'hôpital si celui-ci tombait malade. - Qu'avez-vous à y redire ? Phụng était un brave homme. Beaucoup de ses lecteurs se sont mépris sur son compte. Ils croyaient que Phụng était un homme dangereux, un méchant coeur. L'erreur provient de ce que Phụng a eu le tort de remplir ses œuvres de pourritures et de déchets de la société. - Il n'était pas le seul écrivain à être ainsi méconnu. - Qui d'entre nous ici était le plus en relations avec Phụng ? il doit reconnaître que Phụng avait une maman admirable. A bonne mère, fils pieux. A sa dernière maladie, alité pendant de longs jours, Phụng voulait se lever pour écrire, et sa maman a eu beaucoup de difficultés à l'empêcher. Et elle veillait toutes les nuits pour l'éventer. - Phụng est mort jeune. Ce que je déplore le plus en lui, c'est qu'il était d'esprit trop terre à terre. Durant toute sa vie, il n'a caressé aucun rêve, aucun idéal qui l'aidât à s'émanciper des misères de ce monde. Il agissait trop d'après sa raison. En aucune minute il n'a osé se laisser aller à une quelconque folie. Je me suis étendu près du plateau à opium, et j'ai laissé brûler une boulette de drogue. C'est que je me rappelle avoir acheté un tableau sur soie dans une exposition de peinture l'hiver dernier. En achetant ce tableau, j'ai du m'abtenir de m'offrir un nouveau costume, bien que l'hiver fut déjà très avancé. Phụng est venu me voir ; il contempla ironiquement mon tableau et m'injuria avec hémémence : " Tu es un fou ; je ne pourrais jamais commettre une telle folie". J'ai empoché sa semonce sans lui répondre. Mais à partir de ce moment là, jamais je ne lui ai plus raconté mes autres "folies". Il était resté raisonnable durant toute sa vie. Raisonnable dans ses rapports avec les autres, raisonnable dans son habillement, dans sa nourriture. A propos de nourriture, je ne puis m'empêcher de sourire à l'évocation du souvenir suivant : Depuis que nous étions liés d'amitié, jamais je n'ai vu Phụng s'aventurer à goûter d'un mets nouveau. Du "Phở rissolé il revenait invariablement au soja frit et au vermicelle cuit à petit feu ou accompagné de hachis grillé. Même s'il avait en poche plusieurs centaines de piastres, il ne voudrait manger que de ces plats, et obligerait ses amis à faire de même.
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Je me rappelle une fois où nous étions réunis avec le poète Tản Đà. En l'honneur de cet hôte de marque, Phụng alla acheter deux paquets de nougats d'arachides parfumés à la vanille. Il les rapporta à la fumerie et les présenta au vieux poète : - Veillez goûter à ces nougats d'arachides. - Qu'est-ce que vous dites ? - Des nougats d'arachides à la vanille. A la fois croquants et parfumés. - Des nougat d'arachides ! Ça ne vaut rien. Ce jour là, le vieux poète perdit le peu de sympathie que Vũ Trọng Phụng lui avait conservée. Déjà, avec son caractère pratique de reporter Phụng n'avait pu supporter les manières encombrantes de Tản Đà. Ces deux hommes sont maintenant morts, ont rendu leur dernier soupir au même quartier du Pont Neuf, l'un au numéro 71, l'autre au numéro 73, et reposent tous les deux dans le même cimetière. Dans l'Au Delà où ils se rencontrent maintenant, ils ne pourront s'éviter des froissements s'ils ne savent se supporter en pensant à la désolation du destin commun aux gens de talent. Dans la vie raisonnable de Phụng, j'ai remarqué quelque chose d'infiniment émouvant ; ce sont ses fournitures de bureau. L'encre dont il se servait était une encre violette, diluée, fanée, une couleur morte. Le papier était toujours du papier réglé à six sous la main. Un papier quelconque, sans particularité distinctive, et pouvant convenir à tout le monde. Sa plume favorite était l'Incomparable, à un sou les trois. Papier, plume et encre étaient ceux des écoliers, de la plus simple facture. Et pourtant, les mots qui ont été écrits avec cette plume et cette encre sur ce papier n'étaient point du tout banaux. A nous qui mettons de la coquetterie à employer des fournitures de bureau recherchées, ce petit détail de la vie d'écrivain de Phụng ne doit-il pas nous donner matière à réflexion ? Phụng était aussi raisonnable en ce qui conçernait ses ambitions d'avenir : " Je souhaite seulement d'avoir toujours une bonmne table chargée de mets et un bon plateau chargé d'opium, chaque fois que vous venez me voir ". C'est ce que nous disait Phụng le soir de la fête de la Mi-Automne de cette année, quand il était encore à la rue des Changeurs, deux jours avant sont déménagement dans le quartier du Pont Neuf. En ce temps là, Phụng savait ses poumons gravement atteints et, sur le conseil de son
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médecin, avait installé chez lui un service d'opium. En admettant que c'était honteux pour un jeune homme d'être opiomane, Phụng acceptait cette honte pour essayer de reculer la date de son départ. Départ pour la mort. Lèpre, tuberculose, hydropisis, paralysie, quatre maladies incurables ! et Phụng était atteint de l'une d'elles. Mon ami le lettré Ngô Tất Tố, reçu premier au concours littéraire provincial, m'a d'ailleurs confié que Phụng ne survivrait peut-être pas au delà de cet hiver. L'hiver n'est pas venu. On est seulement en automne, et déjà la feuille verte s'est détachée de la forêt - une forêt littéraire qui manque encore d'arbres séculaires bien solides. Je suis satisfait de ce que pendant les derniers jours de Phụng je n'ai pas craint de manger, boire et fumer avec ce tuberculeux qui s'apprêtait pour le grand départ. Il riait comme pour me dire : " Toi qui aimes tant la vie et qui redoutes tant la vieillesse et la mort, tu oses considérer comme négligeables les microbes tuberculeux que je projette ?" Si je n'ai observé aucune précaution en ces jours là, c'est parce que je ne voulais pas inquiéter ce moribond dont les jours étaient comptés. Et puis, n'avais-je pas déjà dans mon corps quantité de microbes ? Que ceux de Phụng vinssent s'y ajouter, qu'est-ce que cela pouvait me faire ? La mort prématurée de Phụng me donne l'idée de supputer mentalement quels sont, parmi les jeunes écrivains, ceux qui sont exposés au même sort. Thế Lữ, Tchya, Lưu Trọng Lư, Lan Khai, Đoàn Phú Tứ, Thạch Lam, Nhất Linh, Khái Hưng réunissent toutes les conditions requises pour prendre le grand départ. Leur poitrine à eux tous est aussi aplatie qu'une montre Oméga vue de profil. Ces jeunes gens, s'ils doivent être mis en terre, ne devront pas peser bien lourd. Ne croyez pas que j'aie la méchanceté d'appeler sur eux la malédiction divine. Au contraire. Je les plains sincèrement. Constatant combien leur consttution est fragile, j'ai commis l'imprudence d'affirmer orgueilleusement qu'avec ma solide santé je puis faire le jour de la nuit, et que je pourrai résister très longtemps à l'usure. Mais l'un d'entre eux m'a pulvérisé cette confiance en citant l'exemple de Đinh Huy Hạo, un homme de lettres possédant à la fois santé et force, qui a même écrit l'ouvrage "Pour faire une bonne race". - Parmi nous, qui peut se vanter d'être aussi vigoureux que Đinh Huy Hạo ? Et poutant, il est mort après seulement un jour de maladie.
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La tristesse m'envahit, et je sombre dans le sommeil. Puis, au petit matin, comme une lampe qui jette un dernier éclat avant de s'éteindre, nous surmontons notre lassitude pour nous lever et causer du triste évènement. L'opium a brisé notre voix qui devient sourde. - Phụng sera plus regretté que Tản Đà. La mort d'un jeune homme recueille toujours plus de larmes que celle d'un vieillard. - Phụng pourrait léguer à notre littéraire beaucoup de chefs d'œuvre encore. Pourquoi faut-il qu'il meure, alors que tant de gens sans talent continuent imperturbablement à vivre comme pour nous exaspérer ? - Moi, je pense que les artistes doivent mourir jeunes, si nous pouvons choisir l'heure de notre mort. Le talent et la beauté n'ont qu'un temps. Est-ce que le ver-à-soie peut éternellement fabriquer une soie brillante ? Vivre trop longtemps est parfois imprudent. Cela prouve seulement que notre peau est trop coriace pour être entamée par les microbes. Qui peut supporter une Tây Thi1 aux cheveux blanc et à la peau d'écaille ? Un homme de guerre qui refuge de tomber à des millions de lieues de son village natal, le corps enveloppé dans une peau de cheval, pour mourir de vieillesse dans le lit de sa femme, quoi de plus stupide ? Toute la nuit, nous discutons sur l'urgence de créer une Amicale des Ecrivains. Et vers cinq heure du dimanche 15 Octobre 1939, nous rentrons à pied de Thượng Cát à Hanoi. La brume de ce matin d'automne fait penser aux matins où nous allions à la chasse aux sarcelles. En traversant les neufs travées du pont Doumer surplombant un fleuve glacial, nous sentons la faim mordre nos entrailles. - Trop matinal, cet enterrement. A sept heures. Pour traverser ce pont et atteindre l'autre rive, il nous faut au moins 45 minutes. Puis il nous faudra nous rendre à la station de tramways du Petit Lac. Puis de là au Pont Neuf. Nous n'aurons que le temps tout juste. Allons ! un peu plus vite, mes amis ! - Allons d'abord prendre une soupe pour nous réchauffer. - D'accord. Ne conservons que le prix de six tickets de tramways, et dépensons tout le reste. Avons-nous une piastre ? Le jour n'est pas encore levé. Rue des Radeaux. Nous envahissons une auberge encore vide de clients. Potage de sang frais, saucisses farcies
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Célèbre beauté vivant au temps des Royaumes Combattants. Dương Đình Khuê

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de lard, boyau. Et soupe fumante. Nous l'avalons gloutonnement, pareils aux nombreux enfants d'une famille pauvre qui avalent de la soupe de légumes en guise d'aliments plus substantiels. Ayant beaucoup d'imagination, je pense aussitôt aux reporters de journeaux, réunis un de ces froids matins à une auberge de la Porte du Sud pour aller assister à une exécution capitale dans les années 1930, 1931. Jamais encore je n'ai trouvé un petit déjeuner aussi émouvant que celui de ce matin. Car ce matin, en avalant de la soupe bouillante tout autour du bol comme un débiteur qui paie graduellement ses dettes, je songe avec tristesse au mort, et avec pitié à ceux qui restent encore en vie. Le cortège funèbre est parti depuis quelques minutes. J'ai déjà écrit un reportage sur les fumeries d'opium. C'était Phụng qui m'avait conseillé d'écrire "Quand la lampe d'huile d 'arrachide est près de s'éteindre" pour un hebdomadaire. Lorsque j'eus recueilli tous ces articles pour les réunir en un livre, j'écrivis sur la première page : "A qui dédicacerai-je ce reportage ?" pour me railler moi-même et railler ceux de mes amis qui ont eu le malheur de faire connaissance avec la maudite drogue. En marchant derrière le corbillard et en pensant à l'ami disparu, j'ai modifié cette satirique dédicace en une pieuse pensée : " Avec respect, sincérité et regrets, aux mânes de Vũ Trọng Phụng ".

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CHAPITRE VIII . LE THÉÂTRE
D'après la tradition, le théâtre aurait été introduit au Vietnam par des Chinois faits prisonniers sous la dynastie des Trần. C'était le Hát tuồng ou Hát bội, qui jouait surtout des pièces tirées de l'Histoire de Chine, et plus rarement de l'Histoire nationale. Pas de décors ; le jeu des acteurs était stylisé minutieusement, chaque geste symbolisant une action, et chaque maquillage représentant un type d'individu bien arrêté : le général valeureux, le fidèle conseiller, le courtisan déloyal, etc. Les paroles étaient ponctuées par des coups de tam-tam, et soutenues par de la musique ; elles étaient en effet composées sur les airs très divers (vỉa, nói sử, tẩu mã. . . ) Plus tard, à une époque indéterminée, apparut Hát chèo, qui diffère du Hát tuồng par plusieurs points : 1. Tandis que celui-ci représente surtout, comme nous l'avons dit, des pièces tirées de l'Histoire, par conséquent des tragédies, le Hát chèo représente de préférence des comédies satiriques pour bafouer la sottise, la vanité, l'avarice, etc. 2. Le Hát tuồng est très littéraire, et ses pièces sont pleines de citations chinoises, difficilement compréhensibles. Au contraire, le Hát chèo est plus accessible au public non lettré. 3. Les airs sur lesquels sont composées les paroles du Hát tuồng sont des airs de musique importés de Chine et légèrement modifiés ; le Hát chèo fait de préférence appel aux airs de musique pris dans l'héritage musical national (bồng mạc, sa mạc, etc.) A part ces différences, le Hát tuồng et le Hát chèo ont en commun un air archaïque avec leur absence de décors, leur jeu stylisé, et aussi la pauvreté de leur répertoire. La connaissance du théâtre français au début
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de ce siècle fut pour notre peuple une révélation. De grands écrivains comme Phạm Quỳnh et Nguyễn Văn Vĩnh ont même traduit des pièces de Corneille et de Molière, et quelques tentatives ont été faites pour porter sur la scène Le Bourgeois gentilhomme et l’Avare. Elles ont connu un succès flatteur, mais peu durable, parce que notre peuple est par essence mélomane et n'apprécie que le théâtre chanté en musique. Et puis, faut-il le dire ? l'éducation du public Viêtnamien en matière de théâtre reste beaucoup à faire. Même jusqu'à l'heure actuelle, notre public n'apprécie dans le théâtre que la voix et le jeu de physionomie des acteurs ; quant à l'œuvre littéraire proprement dite, c'est le moindre de ses soucis. Un compromis s'est donc établit dans les années 1920-1930 entre le théâtre ancien et le théâtre moderne pour donner naissance à ce bâtard qui s'appelle le théâtre réformé (Hát cải lương) où s'allient la comédie et la tragédie, les anciens costumes et maquillage avec les modernes décors, et surtout où s'allient l'œuvre littéraire de l'auteur et la musique des compositeurs occasionnels. Parfois même, le texte de la pièce est légèrement modifié pour s'adapter à l'improvisation musicale des acteurs. Inutile d'ajouter que les écrivains qui se respectaient n'osaient pas s'y aventurer, et la scène continuait à être dominée par des auteurs primaires qui remportaient des succès fous en faisant une salade russe des romans chinois de chevalerie avec les aventures du Far West américain en passant par les cocasseries des légendes hindoues. Nous observerons la même réserve, et ne parlerons ici que des pièces de théâtre dignes de ce nom, trop rares, hélas, parce qu'elles ne trouvaient guère de directeur de théâtre qui consentât à les monter sur scène, ou, si cette chance leur échut, elles furent vite abandonnée après deux ou trois représentations, faute de spectateurs. Le précurseur dans cette voie fut incontestablement Vũ Đình Long avec deux pièces qui ont fait sensation à l'époque : Chén thuốc độc (La tasse de poison), 1921 Tòa án lương tâm (Le tribunal de la conscience), 1923.
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Mais l'œuvre de Vũ Đình Long était encore dans l'enfance de l'art dramatique. Un autre auteur, beaucoup plus jeune, Đoàn Phú Tứ, a composé une série de petites comédies romanesques : Những bức thư tình (Les lettres d'amour), 1937 Mơ hoa (Un rêve enchanté), 1941. Elles sont très intéressantes à lire comme les comédies de Musset dont elles s'inspirent d'ailleurs visiblement. Mais justement à cause de cela, elles paraissent plutôt étrangères au génie de notre race. Très en vogue dans la période pré-revolutionnaire était Vi Huyền Đắc avec ses deux pièces satiriques : Kim tiền (l'Argent) et Ông Ký cóp (Monsieur le Secrétaire Cóp), toutes deux parues en 1938, encore qu'on n'y discerne pas une bien grande pénétrante psychologie. Khái Hưng le romancier nous a donné aussi quelques fines comédies réunis dans un recueil intitulé Tục Lụy (Servitudes de ce monde grossier), où nous retrouvons sa délicate sensibilité que nous avons tant admirée dans ses romans et nouvelles. Enfin, le poète Thao Thao nous donna en 1943 un véritable chef d'œuvre épique, une tragédie en vers intitulé Quán biên thùy (L'auberge sise sur la frontière). Si la poésie lyrique est monnaie courante chez nous, il n'en est pas malheureusement de même pour la poésie épique. Quán biên thùy a comblé heureusement cette lacune.

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VI

HUYỀN

ĐẮC

Ci-dessous nous donnons quelques extraits de la pièce Kim Tiền (L'argent). Voici d'abord la scène d'introduction : Trần Thiết Chung, un écrivain qui méprise l'argent, est en train de travailler à une grande encyclopédie. Cependant sa femme, qui n'a plus le sou, est rentrée vainement de sa tournée des libraires. Mme Chung - Chéri ! (Comme son mari continue à travailler sans lui répondre, elle appelle de nouveau) Hé ! mon cher ! M. Chung (s'arrêtant de travailler et redressant sa tête) - Hé ! c'est vous ? Vous êtes de retour ? Alors ? Mme Chung (essuyant la sueur de son visage avec un pan de sa robe) Je n'ai rien obtenu. J'ai couru partout, mais pas un sou rapporté. M. Chung (posant son porte-plume sur la table, et se retournant complètement vers sa femme) - Et la maison Đông Ký, l'avez-vous. . . . . Mme Chung (s'asseyant sur le bord du lit de camp) - Je l'ai visitée aussi, mais ca n'a rien donné non plus. Ils ne veulent pas nous faire de la peine, mais ils me font connaître que la vente des livres n'est comptabilisée que périodiquement, et que nous ne pouvons pas à chaque instant leur en demander le paiement. M. Chung (claquant des lèvres et soupirant) - Alors pourquoi ne leur avez-vous pas dit la vérité ? Peut-être . . . . Mme. Chung- Puisqu'ils sont décidés à ne pas nous faire d'avances, à quoi bon insister ? Cela ne ferait que rendre plus pénible ma démarche. M. Chung (souriant légèrement, et tapant sur l'épaule de sa femme)- Je vous plains infiniment. Mais reprenez confiance. Nous leur avons confié des livres à vendre ; maintenant nous avons besoin d'argent, il est donc naturel que nous leur réclamions le paiement. Nous ne mendions pas, n'est-ce pas ? Pourquoi trouvez-vous cela pénible? Mme. Chung- Bien sûr, mais tout de même ! (Elle soupire). Qu'allonsnous faire maintenant ? Aujourd'hui il ne reste plus rien à la maison : ni riz ni argent, et je ne crois pas que nous puissions en emprunter quelque part.
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M. Chung (la regardant en souriant, et déclamant en remuant en cadence ses cuisses)

- Pourquoi la misère me poursuit-elle sans cesse ? Moi seulement, ou bien d'autres gens encore ? Comment espérer que l'argent nous sorte de la bouche ? A peine est-il entre nos mains qu'il est épuisé !

(Après avoir récité les deux premiers vers, M. Chung se lève, et tout en continuant à déclamer, il va à une petite table de bureau, y fouille et en retire une liasse de papier qu'il remet à sa femme) - Ne vous inquiétez pas, voici de l'argent . . . J'ai encore ce recueil de vers, que je me suis promis d'éditer quand j'aurais de l'argent. La maison Văn Hoa m'a prié maintes fois de lui en vendre les droits d'auteur . . Allons ! plus de regrets, allez le lui porter, on vous donnera quelque argent, acceptez quel qu'en soit le montant pour faire face à nos plus pressants besoins, puis nous verrons. Mme. Chung (d'abord hésitante, puis prenant le recueil de vers) - Mais dites-moi au moins le prix approximatif. Nous ne pouvons pas les laisser nous payer suivant leur estimation, d'autant plus que nous sommes dans le besoin. M. Chung (riant)- Combien, d'après vous ? Hi, Hi, un million, dix mille, mille piastres, cent piastres, dix piastres, une piastre, un sou. Mme. Chung- En voilà bien à vous ! Avec moi qui ai la mort dans l'âme, vous continuez à plaisanter ! M. Chung - Mais je vous ai dit que la littérature est sans prix. Sans prix, c'est-à-dire que même dix mille, un million de piastres ne pourraient l'acheter. Sans prix, cela veut dire aussi qu'elle ne vaut pas un sou ! Mme. Chung (éclatant de rire) - Allons, je vous en prie, dites-moi un chiffre pour que j'aille . . . . M. Chung - Vous n'avez qu'à leur remettre ce recueil de vers. J'ai causé du prix avec eux. Prenez ce qu'on vous donnera. . . .Allez, et bonne chance ! Mme. Chung (froncant ses sourcils) - Vous gardez toujours ces manières aristocratique ridicules ! Il n'est pas étonnant que . . . (Elle sort, et il la poursuit du regard en souriant)
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M. Chung est donc tombé dans l'extrême misère parce qu'il ne s'est pas soucié de gagner de l'argent, parce qu'il s'est laissé voler par des éditeurs et librairies peu scrupuleux. Heureusement un bon ami, M. Cự Lợi, le sachant dans le besoin, spontanément vient le voir et lui offrir 30.000 piastres sous un ingénieux prétexte. Après avoir refusé, il finit par accepter sur la prière de sa femme. Et son caractère, sa vie aussi vont changer radicalement. Une quinzaine d'années plus tard, M. Chung est devenu multimillionnaire, grâce à son intelligence, à son labeur acharné, et aussi à son absence de scrupules. Il exploite férocement les ouvriers qui travaillent dans ses mines. Il a épousé une seconde , puis une troisième femme. Son ancien ami et bienfaiteur Cự Lợi, maintenant tombé dans la misère, vient le supplier de lui venir en aide. Voici la scène qui montre à quel point l'argent peut transformer les caractères. M. Cự Lợi - Oui, au nom de notre ancienne amitié, je vous supplie de me venir en aide dans mon infortune. Je vous en aurai dix fois plus d'obligations qu'en aucune autre occasion. M. Chung - Vous l'avez dit plusieurs fois, c'est assez. Je ne peux plus vous aider. A plusieurs reprises, vous m'avez pris plus de cinquante mille piastres au total, c'est-à-dire plus que la somme que vous me prétiez autrefois. Mais ce surplus, je le considère comme des intérêts que je devais vous payer. Ainsi, nous sommes quittes ! M. Cự Lợi - Oui, ce que vous décidez, il faut bien que j'y soucrive. Comment oserais-je y reprendre ? Mais . . . M. Chung - Mais non, même entre amis intimes, les questions d'intérêts doivent être débattues franchement. Le sentiment et les affaires ne doivent pas être mélangés. M. Cự Lợi - Oui, vous avez parfaitement raison. Mais maintenant je vous supplie de m'aider à votre tour ; dorénavant je ne vous importunerai plus jamais. M. Chung - Impossible ! Tel est mon caractère : quand j'ai décidé une chose, il faut que j'agisse en conséquence. Je n'aime pas à revenir sur mes paroles. L'avez-vous oublié ? Les précédentes fois, vous n'avions qu'à m'écrire un mot, je vous envoyais tout de suite l'argent. Mais cette fois-ci, c'est réellement impossible. N'insistez pas inutilement. Rentrez
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chez vous et avisez quelque autre moyen. Quant à moi, je ne veux plus vous aider. M. Cự Lợi - (s'efforcant de dominer son indignation) - Oui, je comprend vos manières présentes sont celles d'un Occidental ; quand vous dites un, c'est un ; vous ne revenez jamais sur vos paroles. Mais daignez cette fois-ci repenser à ma situation. Ce n'est pas une grosse somme que je vous demande, quelques milliers de piastres seulement ! M.Chung - Même pas. Quelques milliers ou mille piastres, c'est tout aussi impossible. Je vous l'ai dit, rentrez et cherchez autre chose. M. Cự Lợi (laissant déborder ses larmes) - Pourquoi tant de dureté à mon égard ? Je suis forcé de vous dire, au risque de paraitre indélicat . . . (suppliant) Rappelez-vous, je vous en prie, que je suis venu autrefois à votre aide avec quelle facilité ! M. Chung (le regard féroce) - Vous n'avez pas besoin de le rappeler, je ne l'ai pas oublié. Mais vous devez aussi vous rappeler que je vous ai remboursé capital et intérêts. Vous n'avez pas le droit de m'importuner toujours. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de gens qui se conduiraient aussi convenablement que moi. M. Cự Lợi - Non, non, de grâce, ne pensez pas que j'ose rappeler le passé pour vous reprocher quoi que ce soit. Que les génies tutélaires qui sont sur mes deux épaules en soient témoins ! Je pense seulement que vous voilà riche à millions, et que quelques millierss de piastres ne signifient rien pour vous. M. Chung - Vous vous abusez étrangement. Quelque riche que je sois, chaque somme doit recevoir sa destination ; je ne puis souffrir que le désordre s'y mêle. C'est avec une telle conception de l'argent que vous êtes tombé dans la misère. Pour moi, un million, mille piastres, ou un sou, c'est toujours une somme d'argent. S'il faut dépenser dix mille piastre dans une affaire, je les dépense. Mais là où c'est inutile, je ne donnerai pas même un sou. Je vous ai payé ma dette ; je suis d'autre part venu à votre aide comme vous m'avez aidé autrefois ; nous sommes donc quittes. Vous ne pouvez vous réclamer de votre ancien service pour me demander de l'argent continuellement. Tenez, je vous le dis franchement : mon argent, il l'est pas à moi, il est à mes affaires. Si je devais chercher à contenter tout le monde, comme vous paraissez le penser, je serais bientôt ruiné.
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M. Cự Lợi - Oui, tout ce que vous dites est juste. Mais, de grâce, daignez me secourir moi seul, et cette fois seulement. je vous jure que. . . M. Chung (repoussant de ses bras) - Hé ! Les serments, à quoi cela sert ? M.Cự Lợi- Mon respectable ami, je vous jure que la somme que vous m'avez envoyée la dernière fois n'a pas duré longtemps, parce que la malchance a voulu que je tombasse malade. Vous savez, quand on est malade, on n'a pas l'esprit assez dégagé pour travailler avec fruit. Chaque affaire dans laquelle je me suis engagé fut un insuccès pour moi. Malade, retenu au lit, et geignant tout le temps, je ne pouvais surveiller mes employés qui en profitaient pour me voler impunément. C'est ainsi que progressivement je me suis enfoncé dans la misère. M.Chung - Vous le voyez bien ! Si je vous avancais de l'argent, vous le perdriez encore ! M. Cự Lợi - Mais non, puisque je suis averti et que je prendrai toute mes précautions. Soyez sans crainte. M. Chung - Comme vous êtes étrange ! C'est vous-même qui venez de me dire que la maladie vous rendait incapable de diriger vos affaires. Vous êtes encore malade, et vous voulez que je vous prête de l'argent ? C'est complètement insensé. Vous ne voyez pas que c'est insensé ? Assez, assez, et assez! Voici ce qui serait mieux : Faites-moi connaître votre adresse, et chaque mois je vous enverrai quelques centaines de piastres pour vos dépenses. Je le dis franchement, vous feriez bien de suivre mon conseil. M. Cự Lợi (abasourdi, la tête basse, les yeux pleins de l'armes, mais cherchant encore à dominer son émotion) - C'est là une généreuse pensée de votre part, mais cela m'humilierait terriblement ! Je sollicite votre aide, mais qu'elle soit assez importante pour arranger mes affaires. Quand celles-ci seront redressées, je vous rembourserai intégralement. M. Chung - Vous devriez savoir que lorsqu'on est dans le besoin, il ne faut pas se montrer trop difficile. Et puis, ne vous tourmentez pas quant à ce qui est de me rembourser. Quand j'avance une certaine somme à quelqu'un, je la considsère comme définitivement perdue, et n'ai aucune illusion de la récupérer un autre jour. J'ai dit ce que je peux vous offrir. Libre à vous d'accepter ou de refuser.
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M. Cự Lợi (soudain pâle jusqu'à paraitre exsangue) - Oui, je comprend , c'est-à-dire que vous me ravalez au rang de mendiant obligé chaque mois de tendre sa main. M. Chung (froncant son visage) - Vous l'entendrez comme vous le voudrez, mais c'est tout ce que je puis faire pour vous. M. Cự Lợi - Plutôt mourir que de supporter cette déchéance ! M. Chung - Hé ! hé! Si j'étais comme les autres, je vous dirais de ne pas vous désespérer ainsi, je chercherais des paroles doucereuses pour vous conseiller ceci ou cela ; mais je n'ai pas l'habitude de ces manières hypocites. Et je vous dis franchement : Il est vrai que dans la vie, la chance peut vous abattre aujourd'hui puis vous sourire demain. Mais si j'étais dans votre situation, si j'étais comme vous complètement ruiné et gravement malade, je prendrais une tasse de poison, ou une corde pour me pendre, plutôt que tendre ma main à n'importe qui, plutôt que faire étalage des anciennes relations pour impotuner mes amis. Non seulement ces importunités vous sont absolument inutiles, elles pourraient entrainer les autres dans votre chute. Je sais qu'en vous disant ces vérités je pourrais vous paraître cruel, mais dans la vie, chacun doit savoir prendre ses responsabilités. M. Cự Lợi blêmit visiblement. Il lève encore une fois ses yeux pout supplier M. Chung, mais celui-ci reste indifférent. M. Cự Lợi incline alors sa tête et se renverse en arrière. Toujours calme, M. Chung se lève et sonne son boy. Il dit à celui-ci en lui montrant M. Cự Lợi. M. Chung - Il parait qu'il a un accès de paludisme ou un refroidissement. Soutenez-le jusqu'en bas pour qu'il reprenne connaissance, puis louez un pousse pour le ramener chez lui. Voici l'argent du pousse (il donne un billet de vingt piastres au boy). Ah ! quand il reviendra à lui, (retirant de son porte-monnaie un billet de cent piastres), donnez lui ce billet, et dites-lui que c'est de ma part. Compris ? Le boy (tendant la main pour prendre les deux billets) - Oui, Monsieur.

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KHÁI

HƯNG

En lisant les si délicieux romans et nouvelles de Khái Hưng, nous avons souvent regretté qu'il n'ait pas écrit de poèmes où sa délicate sensibilité aurait un meilleur terrain pour s'épanouir. Notre vœu est aujourd'hui comblé, car dans l'œuvre très diverse de Khái Hưng nous avons trouvé une exquise comédie en vers : Tục Lụy (Servitudes d'ici bas). C'est une adaptation de la légende du Porteur d'eau et de l'Immortelle que nous avons racontée dans notre précédent ouvrage (La littérature populaire vietnamienne, p.187). Mais Khái Hưng lui a donné un dénouement différent, certainement beaucoup plus émouvant, plus humain que celui de la légende. La scène que nous citons ci-dessous, la dernière d'ailleurs de la pièce, raconte comment la fée Nhã Tiên ( Muse de la musique), qui a pu retrouver ses ailes, et s'apprête à rentrer au Paradis céleste, est amenée à rester dans la Vallée des larmes. La Muse de la musique dansant et chantant : Au ciel il y a mille fleurs éblouissantes de beauté Qui vous énivrent de leur parfum capiteux. Et dans toutes les grottes du Paradis, Combien de fées dansent et chantent en cadence ! L'Echo : Les fleurs peuvent être belles, mais moins que le coeur humain Qui palpite demiséricordieuse affection! La Muse : Au ciel il y a des étoiles resplendissantes de lumière, Comme dans la fête des Fleurs et Lanternes de l'Univers.
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L'Echo : Mais l'humanité a un coeur d'or Qui palpite de miséricordieuse affection ! La Muse (s'arrêtant de danser): Hé, mon ami, l'Echo ! Vous m'avez conseillé la sacrifice et la résignation Quand vous me voyiez opprimée par les hommes Durant les cinq ans que j'ai passés ici-bas. Aujourd'hui que je m'apprête A quitter la Terre pour revenir au Paradis, Pourquoi me retenez-vous encore ? Pourquoi des hommes louez-vous le coeur d'or ? L'Echo : Tout à l'heure vous avez chanté les beautés du Paradis. Maintenant, veuillez attentivement m'écouter chanter les beautés du séjour des mortels : Un toiture effritée, et un mur de torchis effondré Laissent pénétrer le vent froid à travers les cloisons de bambou. Dans la pièce, un spectacle pitoyable : Une vieille femme malade, qui frissonne sur sa couche solitaire. La nuit est avancée, et la vieille a faim. Tout à coup elle voit, dans un rêve vaporeux, Une fée, debout près de son lit, qui vient la soigner ! La Muse : Souvent je suis allée secourir Les malades et les vieillards. Mais, de grâce, ne chantez plus Pour ne pas faire souffrir mon coeur. L'Echo : Un soir d'hiver. Sur la route boueuse Un petit orphelin s'en va à l'aventure. Le vent souffle violemment, et la nuit va tomber. Le petit s'arrête pour regarder le ciel.
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Tout à coup il voit, mêlée aux nuages gris, Une fumée violette flotter légèrement, Et il pense à un poêle bien chauffé Avec dans la maison un coeur d'or. La Muse : Souvent je suis allée secourir Les petits enfants orphelins. Mais, de grâce, ne chantez plus Et laissez-moi rentrer au ciel. (Battant des ailes pour s'envoler, elle reste cependant pour écouter encore) L'Echo : Dans leur nid reposent deux fauvettes Au corps rouge et aux frêles ailes absentes encore de plumes. Poussant de faibles cris, elles attendent leurs parents, Et redressent la tête pour regarder anxieusement de tous côtés. Mais leur père a été saisi par un épervier Ce matin même, en allant chercher de la nourriture. Quant à leur mère, folle de chant et de musique, Folle de liberté, elle folâtre en plein ciel ! La Muse : Ne chantez plus, ô voix de mon coeur ! ne chantez plus ! Ne voyez-vous pas que de mes yeux des larmes ruissellent ? (Des pleurs d'enfant se font entendre dans la maison. La Muse rentre pour bercer et endormir son enfant. Puis elle va à la porte et réfléchit un instant. Brusquement, elle enlève ses ailes de ses épaules et les jette par terre) La Muse : Voix de mon coeur ! Ô voix de mon coeur ! Depuis longtemps j'étais dévorée de tristesse Parce que je trouvais ce monde bien misérable Et regrettais la vie remplie de plaisirs
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Que j'avai menée brillamment dans le Paradis. Je croyais, en retrouvant mes ailes, Que je quitterais ce monde pour rentrer au séjour de paix. Mais à cause de toi, ô voix de mon coeur ! Je me prends d'affection pour ce monde des humains, Et trouve insipide le palais des Immortels. A cause de toi, je découvre la joie dans la douleur, A cause de toi, je me dégoute du Paradis. Ma vie, autrefois, signifiait Plaisir, C'est Amour qu'elle voudra dire désormais. Je suis la déesse de la Poésie dans l'Olynpe Qui descend sur Terre pour vivre avec les hommes, Pour aimer, conseiller, et consoler Tous les humains. L'Echo : Voilà la nature tout entière qui se réjouit De ce que la Muse ne rentre plus au Ciel ! La Muse (remettant ses ailes dans leur cachette): Je suis la déesse de la Poésie dans l'Olympe. Ma lyre, je l'emploierai désormais à jouer des airs joyeux A la gloire de la fraternité, de l'amour de l'humanité, Et de l'amour passionné de la vie. L'Echo : Voilà la nature tout entière qui se réjouit De ce que la Muse ne rentre plus au Ciel ! -.-.-.-.-.Parmi les autres comédies de Khái Hưng, citons encore Người chồng (Le mari), où l'auteur expose un délicat cas de conscience qui rappelle vaguement Hernani de Hugo : même sacrifice pour le bonheur de l'être aimé, mais sacrifice résigné de l'Oriental au lieu du sacrifice violent de l'Occidental.
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Tòng et Minh sont instituteur et institutrice dans une même école de Phú Thọ. Ils s'aiment et vont se marier. Mais survient un nouveau collègue, Phiên, suprêmement beau et spirituel, dont Minh s'éprend aussitôt à la folie. Et elle l'épouse, tout en gardant de l'amitié à Tòng. Peu après Phiên est impliqué dans un complot révolutionnaire ; il est condamné aux travaux forcés à perpétuité à Poulo Condore. Ne pensant qu'au bonheur de sa jeune épouse, il lui écrit pour la supllier de refaire sa vie avec Tòng. Naturellement, elle refuse. Mais il menace de se suicider si sa volonté n'est pas obéie. C'est ainsi que Tòng et Minh se sont mariés pour ne pas acculer leur ami commun au suicide. En réalité cet arrangement comble les vœux de Tòng qui aime toujours passionnément Minh. Mais celle-ci, tout en répondant loyalement à son amour, conserve toujours au fond de son coeur le souvenir merveilleux de Phiên, son second amoureux, mais le premier homme pour qui elle ait éprouvé une violente passion. Le nouveau ménage, apparemment heureux dans sa traquille sécurité va être secoué par un incident imprévu. Le Front Populaire qui prend le pouvoir en France (la scène se passe en 1937) décide d'amnistier les condamnés politiques dans les colonies. Tòng et Minh font des démarches pressantes pour que Phiên soit libéré le plus tôt possible, Minh avec une passion à peine déguisée, mais Tòng avec un inconsciente répugnance. La scène suivante le montre : Tòng (montrant avec fierté la photo de sa femme) - Regarde, ma chérie. Minh - Oh ! que c'est beau ! Tòng (baisant la photo) - Tu es toujours belle ! Minh - Que tu es enfantin ! Tu fais comme si nous venions seulement de nous épouser. Tòng (avec tendresse) - Ma chérie, je voudrais que nous nous aimions éternellement comme au premier jour de notre mariage. Mieux encore, je t'aimerai toute ma vie comme si tu étais restée ma fiancé. Te souviens tu du premier jour où je te rencontrai ?
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Minh (jetant un rapide regard à la photo de Phiên) - Mais bien sûr. Tòng - Ce jour-là, tu venais d'être affectée à cette école . . . Minh - Je me souviens. Ah ! as-tu écrit à ton ami Đào de Paris ? Tòng - Pas encore. Minh (s'efforcant de parler avec douceur) - Pourquoi pas encore? Tòng - Đào n'est pas pour moi un ami très intime. Minh - Pourquoi alors disai-tu qu'il avait été autrefois ton camarade de classe ? Tòng - Mais comment Đào pourrait-il nous aider ? Minh (ironiquement ) - Ah ? Ne lui écris donc pas. Tòng - Si tu le veux, je vais lui écrire tout à l'heure. Le courrier aérienne partira que dans deux jours. Minh (s'efforcant de conserver son calme) - Alors tu pourras lui écrire demain. (Pénible silence) Tòng - Ma chérie . . . . Minh (parlant vite, d'un ton doucereux) - Si Phiên est libéré, il nous devra une fière reconnaissance. Tòng - Je ne me soucie pas qu'il me remercie. Minh - Mais oui, qu'avons-nous besoin de ses remerciements ? Tòng - Et puis . . . Ah, ma chérie . . . je ne sais pas ce que le monde en pensera? Minh (faisant l'étonnée) - Pensera de quoi ? Tòng - Mais de nous. Minh (feignant de ne pas comprendre) - Mais pourquoi ? Pourquoi nous critiquerait-on ? Tòng - Comment allons-nous nous conduire à l'égard de Phiên une fois qu'il sera libéré ? Minh (se tournant d'un autre côté) - Mais comme des amis. Comment veux-tu que nous nous conduisions autrement ? Tòng - Mais . . . mais . . . Minh (froncant les sourcils) - T'es bête . . .Tu crois que Phiên a l'esprit borné . . . comme . Tòng - Je sais bien que non. Tout de même, c'est un peu . . . gênant. Minh (doucement) - Les lettres qu'il nous a envoyées pour nous féliciter de notre mariage, ses paroles tellement sincères . . . cela ne suffit pas pour calmer ton inquiétude ? Tòng (poussant un soupir) - Mais s'il restait à Poulo Condore . . .
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Minh (agressivement) - Tu espères donc que Phiên y restera toute sa vie, non ? Tu es un mauvais ami . Tòng - Tu t'énerves trop vite, ma chérie. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Minh - Tu te montre bien inférieur à Phiên. Tòng - Voyons, je n'ai pas voulu dire . . . Minh - Tu veux que ton excellent ami passe toute sa malheureuse vie à Poulo Condore et y laisse ossements ? Tòng - Mais je n'ai jamais voulu dire cela, voyons. Je disais seulement que si Phiên était encore à Poulo Condore, notre situation serait régulière, et notre mariage serait tout à fait normal. Minh (cruellement) - Hé ! tout à fait normal ! Tòng - Mais s'il rentrait . . . Minh (avec colère, et parlant très vite) - Eh bien, s'il rentrait ? on dirait, n'est-ce pas, que j'ai deux maris, que je suis une femme dévergondée ? C'est bien cela que tu voulais dire ? Tòng (avec colère aussi) - On dirait que j'ai volé sa femme à mon ami. Minh (souriant amèrement) - Ciel ! depuis quand es-tu devenu si vertueux ? (surprenant des larmes aux yeux de Tòng). Je te demande pardon, mais je te prie de n'avoir pas ces noires pensées. Les lettres que Phiên nous a envoyées de Poulo Condore, je les garde encore. N'est-il pas vrai qu'il nous a forcés à nous marier ? C'est parce qu'il nous a menacés de se suicider que nous . . . Tòng (douloureusement) - Alors, c'est seulement parce que tu craignais que Phiên ne se suicidât que tu as consenti à m'épouser ? Minh (souriant d'un air conciliant) - Tu as des idées extravagantes. Pour ca, oui, mais aussi parce que je t'aime. Tu dois savoir que si Phiên n'était pas affecté à Phú Thọ, je t'aurais épousée depuis longtemps. C'est le sort qui a tout décidé. Nous ne pouvons rien contre le sort.(Un silence) Alors, tu es content ? Ce que nous pouvons être enfantins ! Tòng (riant de bonheur) - Ma chérie, je voudrais qu'auprès la libération de Phiên, nous demandions notre affectation au Sud . . . ou à la HauteRégion . . . très loin, aussi loin que possible . . . Nous éviterions ainsi toutes sortes de critiques malveillantes. Minh (rêveusement) - Je le veux. Mais pourquoi nous critiquerai-t-on ? (souriant pour lui faire plaisir). Tu as vraiment des idées bizarres.
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Tòng - Je ne crois pas que je me forge des inquiétudes inconsistante. Avoue que nous serions placés dans une situation délicate. Minh - Et puis, rien n'affirme que Phiên sera grâcié ou amnistié. . . Rappelle-toi qu'il a été chargé d'un grand crime, et condamné à mort. Sa peine mutée en travaux forcés à vie était déjà une grande faveur. Peut-être que le Gouvernement du Front Populaire réduire seulement sa peine à vingt ans. (réfléchissant silencieusement). Si sa peine était réduire à vingt ans, ce serait comme s'il n'obtenait rien, n'est-ce pas. Tòng - En effet, aubout de vingt ans de travaux forcés, il serait tout à fait vieux. Ce serait comme s'il subissait sa peine à vie, ou la mort. Mais miraculeusement Phiên est amnistié et rentre au pays. Ses amis cueillir à Hanoi. Ils ont laissé Tòng et Minh y rester avec Phiên pour accomplir les formalités administratives. C'est ce soir que le trio doit rentrer. Le banquet est prêt, mais l'heure prévue est passée sans qu'ils arrivent. Nghi émet des inquiétudes, car Minh lui a confié qu'elle est décidée à revenir vivre avec Phiên, bien que celui-ci s'y oppose farouchement. On entend frapper à la porte. Tous se précipitent. Mais Tòng rentre seul. Tòng (joyeusement) - Où sont-ils ? (Nghi regarde de côté Giám) Tòng (regardant tout alentour) - Où sont-ils ? Ils ne sont pas de retour ? Giám (à voix basse) - Pas encore. Tòng (ahuri) - Pas encore ? (s'efforcant de rester calme). J'étais à la Route de Huế lorsque Liên vint me dire que Phiên et ma femme m'attendaient à la station d'auto et que je devais me hâter sous peine de manquer le car. J'y cours, mais le car venait de partir. Je fus obligé de prendre le train, et c'est ainsi que je suis rentré en retard. Mais ils ne sont pas de retour non plus ? Thu - Pas encore. (Les quatre amis se regardent silencieusement) Tòng - C'est bizarre . . . Peut-être y a-t-il eu un accident ? Nghi - Peut-être un accident. Giám (regardant les bouteilles posées sur la table, et d'un ton rêveur) Accident ! Tòng - Avez-vous faim déjà ? Thu - Pas encore.
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Tòng - Il doit être près de huit heures ? Giám (regardant sa montre) - Seulement sept heures quarante. Tòng - Prenons donc la peine d'attendre jusqu'à huit heures, si vous n'avez pas trop faim. Thu - Nous attendons jusqu'à leur retour. Il serait bizarre que nous commencions la fête organisée en l'honneur de Phiên en son absence! (Tous se forcent pour sourire) Tòng - Mon cher Nghi, trouves-tu que Phiên est pareil à ce qu'il était autrefois ? Nghi - Mais non, il est plus maigre et plus foncé de teint qu'autrefois. Tòng - Mais ses yeux sont toujours brillants et percants, et sa bouche a conservé son charme merveilleux. Nghi - Je ne l'ai pas remarqué. Tòng (regardant la photo de Phiên, et parlant comme à lui-même) - Sa bouche a conservé un charme merveilleux. Nghi - A-t-il pensé à se chercher un métier ? Tòng - Il a dit qu'il ferait du journalisme . Giám - Il n'est pas sur qu'aucun journal ose se l'attacher. Tòng - Ma femme lui a conseillé de se rendre au Sud pour vivre. Je fais les mêmes voeux car cela . . . arrangerait singulièrement les choses. Phiên a adressé sa demande aux autoritaires je ne sais quelle suite y sera réservée. Il m'a dit qu'il s'enliserait au Sud jusqu'à ce que nous ayons des enfants. Ma femme en a ri aux éclats. ( Coups à la porte.) Nghi (se précipitant pour sortir) - Qu'est-ce que c'est ? Voix au dehors - Il y a une lettre. Nghi (recevant la lettre et la remettant à Tòng) - C'est pour toi. Tòng (bouleversé) - C'est de Minh. Thu - D'elle ? (Tòng déchire l'enveloppe et lit silencieusement, le visage de plus en plus pâle) Giám (allant à Tòng) - Quelque chose de grave ? Tòng (froissant la lettre et la fourrant sans sa poche ) - Non. Thu - Quand arrivera-t-elle avec Phiên ? Tòng - Non. (Ahurie, Thu regarde Nghi et Giám. Soudain Tòng sourit sinistrement en contemplant les bouteilles de vin )
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Tòng - Nous buvons ? (Chacun reste silencieux. Tòng fait sauter violemment le bouchon d'une bouteille de champagne, laisse distraitement le vin s'échapper au dehors, puis remplit quatre verres). Tòng (levant son verre) - Buvons ! (Il vide le verre d'une seule gorgée, pendant que les trois autres restent immobiles. Tòng remplit de nouveau son verre, le vide encore. Il étend le bras pour prendre une autre bouteille et l'ouvrir. Mais Nghi l'arrête) Nghi - Laisse-moi faire, tu gaspillerais ce vin. Mais attendons. Tòng - Buvons ! buvons encore ! Giám (s'adressant à Nghi ) - Ouvre la bouteille. Il est préférable qu'il soit ivre. (Nghi fait sauter le bouchon et remplit le verre de Tòng) Tòng (levant son verre) - Buvons ! Thu, Nghi, Giám (levant aussi leurs verre ) - Buvons ! (Tòng vide trois autres verres, puis laisse tomber sa tête sur la table, et s'endort). Nghi (à voix basse ) - Mais il n'a pas l'habitude de boire tant que cela ! Thu - Les autre fois, à peine en absorbait-il quelques gorgées qu'il était déjà ivre. Giám - C'est bien, laissons-le dormir. (Thu montre du doigt la poche de Tòng. Giám tente d'en retirer furtivement la lettre. Mais Nghi secoue la tête, et l'en empêche).

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THAO THAO
A publié des vers : Trăng nước (lune et eaux) des nouvellles : Thầy Lác (Maître Lác) mais est surtout connu pour ses pièces de théâtre : Quán biên thùy (L'auberge sise sur la frontière), en vers Người mù dạo trúc ( L'aveugle qui joue de la flute) en vers Những tâm hồn lạc lõng (Les coeurs égarés), en prose. Quán biên thùy est tirée de l'Histoire de Chine au temps des Royaumes Combattants. Le royaume Tần (Ts'in) était alors le plus puissant et voulait absorber tous ses rivaux. Son pays étant trop faible pour s'opposer à l'ennemi par les armes, le prince héritier du royaume Yên (thái tử Đan) imagina un moyen désespéré pour conjurer le péril : faire assassiner le roi de Tần. A la faveur de cet évènement, les généraux de Tần ne manqueraient pas de se battre entre eux pour s'emparer du pouvoir laissé vacant. Et les autres pays seraient sauvés. Le prince Đan fit donc appel à Kinh Kha, réputé pour sa bravoure et sa force à l'épée. Sachant combien la tâche qui lui fut confiée était difficle, Kinh Kha commenca par refuser. Puis, cédant aux prières du prince Đan, il accepta. Cette histoire véridique a inspiré tous les poètes chinois et viêtnamiens. Pourquoi ? Kinh Kha sut parfaitement, avant son départ, qu'il était inférieur à la tâche surhumaine d'assassiner le roi Ts'in au milieu de sa Cour, que d'ailleurs il mourrait infailliblement quelque fut le résultat de sa mission. Et il alla quand même devant la mort. Nos pères trouvaient que ce sacrifice sans espoir était bien plus beau qu'un sacrifice accompli avec des chances raisonnables de succès.
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Et d'autant plus beau que ce n'était pas par patriotisme que Kinh Kha agissait. Non, le patriotisme n'était pour rien dans son acte, puisqu'il était originaire de Tề (Ts'i) et non de Yên. Il éprouvait même de la répugnance à accomplir sa mission d'assassin, son ambition étant plutôt de faire résonner héroïquement son nom sur les champs de bataille de l'empire. Malgré cela, Kinh Kha acceptait cette mission, uniquement pour payer sa dette de reconnaissance d'avoir été distingué par le prince Đan. Avec nos idées modernes, nous pouvons discuter la valeur de ce mobile de son geste. Mais n'oublions pas que Kinh Kha vivait au temps des Royaumes Combattants, c'est-à-dire à un moment où le patriotisme moderne n'était pas né, où les gens de talent, par leur sagesse ou leur force à l'épée, se dévouaient corps et âme au prince féodal qui savait les apprécier à leur juste valeur. Nos pères disaient : " On peut mourir si on a eu la chance de rencontrer dans sa vie quelqu'un qui sache vous apprécier". Kinh Kha, justement, est le symbole de ce sentiment antique. Sentiment antique ? Pas tant que cela, car si l'on se donne la peine d'analyser les mobiles de tant de héros qui suivaient aveuglement (Nguyễn Thái Học ou Hồ Chí Minh), peut-être découvrira-t-on l'origine de cette fidélité sacro-sainte envers une idole qui a su vous distinguer. Cette mentalité féodal, si l'on veut, pourrait être incomprise des è Occidentaux, mais elle subsiste réellement chez les Viêtnamiens du 20 siècle. La scène que nous citons ci-dessous, la dernière du drame, nous montre Kinh Kha partant pour accomplir sa dangeureuse mission. Comme elle est bien trop longue, nous nous bornons à en extraire deux passages : le premier relatif aux adieux faits à Kinh Kha par Cao Tiệm Ly, un de ses amis, et le second relatif aux adieux faits par toute la Cour de Yên, le price Đan en tête, et tous habillés de deuil (blanc) comme pour d'avance souligner l'héroisme de celui qui partit sans espoir de retour. Un dernier mot encore sur la signification du titre de ce drame : Kinh Kha et Cao Tiệm Ly aimaient à se rencontrer dans une auberge sise sur
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la frontière des deux royaumes Yên et Triệu (Tchao) pour s'enivrer d'alcool et de musique, et pour discuter des évènements graves qui bouleversaient l'empire, Kinh Kha avec sa fureur de guerrier devant la menace d'invasion des barbares Ts'in, et Cao Tiệm Ly avec son détachement de taoiste trouvant que tout l'univers ne valait pas un verre d'alcool. Kinh Kha Hé ! Qui est là, accourant le long du fleuve, Et donc les traits ne me sont pas inconnus ? Ah, oui, c'est mon ami Cao Tiệm Ly ! Cao Tiệm Ly ! Ô mon ami, pour arriver De l'auberge sur la frontière jusqu'ici, vous n'avez pas craint de franchir mille lieues ? Cao Tiệm Ly Respect à vous, honorable frère ! De mille lieues j'accours En apprenant que vous allez quitter le royaume de Yên. Kinh Kha Oui, pour aller à Hàm Dương 1 laver le ressentiment de Yên Et je vais de ce pas franchir le fleuve Dịch. Cao Tiệm Ly Quelle douleur ! Après tant de jours de séparation, Nous séparer de nouveau à l'heure même où nous nous réunissons Le fleuve Dịch est ici qui roule ses eaux froides, Mais dans l'auberge sise sur la frontière, je n'aurai plus d'ami ! Kinh Kha L'auberge, où passe la frontière Entre d'un côté le royaume Tchao, de l'autre le royaume Yên, Où le soir nous écoutions le vent en levant nos verres, Où mon coeur de rage se soulevait dans la brume qui nous enveloppait De rage, car mes forces ne trouvaient pas à s'employer, Car ma sainte épée se rouillait à mesure que passaient les jours.
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Capitale du royaume Ts’in Dương Đình Khuê

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Dans les milliers de lieues qui englobaient les royaumes Tề, Ngô, Vệ je ne trouvais aucun endroit pour y placer mes pas, Forcé de regarder de Yên, soir et matin, les montagnes qui s'estompaient au loin. Mon verre se remplissait et se vidait, tandis que j'écoutais vos airs de flute Si tristes, que les forêts et les monts en paraissaient a lourdis sous le poids des larmes de rosée. Et je chantais en frappant mon épée, laissant monter au ciel troublé Mes doupirs plaintifs qui s'accrochaient en ce coin de frontière! Cao Tiệm Ly Oui, tristes nous étions, et espérions que cela duraient toujours, Car mieux vaut être tristes ensemble que vivre séparés dans la richesse et la gloire. Mais de ce fleuve Dịch vous allez partir sans espoir de retour Laissant notre auberge sur la frontière se morfondre dans sa douleur. Kinh KhaRésignons-nous, faute de pouvoir faire autrement ! Comprimons notre douleur ! Tâchons de le comprimer ! Le héros peut-il, en affectant l'indifférence, s'abstenir de faire une action d'éclat Pour payer sa dette de reconnaissance à celui qui a su le distinguer. Cao Tiệm LyAffecter l'indifférence ! Payer sa dette de reconnaissance ! Réaliser un exploit digne du bienfait recu ! Mais, dites-moi, quel bienfait avez-vous reçu pour vous sacrifier ainsi, Pour arracher les liens d'amitié qui nous unissent l'un à l'autre Revenez, mon ami ! Revenons ensemble ? A la si paisible auberge de la frontière qui nous attend. La nature nous attend . . . Nous nous enivrerons D'alcool, de flute, et de chansons. Nous chanterons nos peines de coeur aux monts et aux forêts
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immenses. Et notre flute émouvra jusqu'aux nuages et au vent, Et les deux royaumes, tendant leur oreilles, se demanderont : De qui est cet air de flute, des Immortels ou des hommes, qui semble indifférent aux évènements du monde ? Indifférents soyons au théâtre de la vie qui change et qui s'efface, Où le déshonneur suit de près la gloire, Où le vainquer remue ses cuisses en riant de satisfaction Tandis que le vaincu avale sa honte sans pouvoir jamais l'oublier Sussès ou défaite ? A quoi bon nous fatiguer à les discuter ? Déshonneur ou gloire ? Plus nous y pensons, et plus nous récolterons de peines ! Mieux vaut, sur une montagne élevée, nous enivrer d'un bon alcool, Et chanter à pleine voix, en nous accompagnant du son assourdi de la flute ! Revenez, mon ami ! Il faut si bon dans notre auberge de la frontière Dans le monts et forêts, que de paysages poétiques nous y attendent Tandis qu'après avoir franchi le fleuve Dịch, vous ne pouvez plus revenir, Décevant votre ami qui passera le reste de ses jours dans la tristesse. Kinh Kha Décevoir mon ami ! jamais je n'en ai eu l'intention ! Mais des affaires d'un autre je me suis chargé. Aussi, délaissant les délices de l'auberge de la frontière, Dois-je me risquer à Hàm Dương, où je n'aurai pas une chance sur dix mille de survivre. Avec mon ami à qui je me suis lié depuis si longtemps, J'ai tant de fois gravi des montagnes et franchi des ruisseaux. J'ai passé tant de soirs noyés de brume dans l'auberge de la frontière, A remolir et vider des verres, à chanter, et à faire résonner la flute! Je poursuivais avec ravissement ce rêve féerique, Et souhaitais de prolonger ma vie dans ce décor enchanteur Avec mon sage ami, sous une paillote, pour toujours ! Mais mon coeur avait une douleur que je ne saurais étouffer. Je ne puis étouffer cette douleur car mon ancêtre, jadis,
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Fut de longues années premier ministre du royaume Tề. A la suite d'une révolte, il se réfugia au royaume Lỗ Qui ne l'accueillit pas ; il a du alors errer de pays en pays. Il échoua au royaume Ngô, où il fut reçu avec de grands honneurs. Mais à peine connut-il une douce vie en son fief de Chu Phương Que le roi de Sở vint ravager celui-ci avec ses troupes. Mânes de mon ancêtre, où êtes-vous maintenant ? Jadis mon ancêtre a été réduit à une vie errante, Et à une vie errante je suis réduit maintenant. Mon ancêtre à venger d'une part, la dette des fleuves et monts à payer de l'autre : Plus j'y pense, et plus les larmes s'écoulent de mes yeux. Cao Tiệm Ly Plus vous y pensez, et plus la colère et la haine vous dévorent. Mais à quoi bon vous inquiéter des coups désordonnés du sort ? A nourir la vengeance vous ne pouvez qu'avirer le feu de votre colère. Et votre colère persistante ne fera qu'assombrir votre vie. Oubliez ! la vie n'est qu'un rêve. Amusez-vous parmi les monts et les forêts Lorsque la lune projette sa lumière sur l'espace immense, Et laissez votre coeur s'abandonner au son de la flute qui résonne dans le lointain. Que nos verres d'alcool se vident et se remplissent sans répit ! Qu'à notre inspiration nous composions des vers et les déclamions Que nous jouions aux échecs, sans nous préoccuper de victoire ou défaite ! Musique, échecs, poésie, alcool, que cela seul remplisse nos vies au milieu de la forêt ! Loin de mon ami, jusqu'à négliser de contempler les forêts et les monts . L'alcool dans ma gourde s'est affadi, ma flute s'est recouverte de poussière, Et l'auberge, se morfondant dans sa solitude, laisse souffler avec indifférence le vent sous la lune . . .
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Kinh Kha Je voudrais aussi me retirer parmi les monts et les forêts Dans l'auberge de la frontière pour revivre nos joies de jadis. Mais je ne puis . . . car ma vie est vouée aux fleuves, aux étangs, au vent et à la poussière, Et l'épée sainte que je porte n'a pas eu avec ivresse son bain de sang ennemi ! L'art secret de l'escrime, auquel je me suis entrainé depuis de longues années, Puis-je le trahir en laissant vains tous mes efforts ? Puisque je suis né en un temps où les monts et fleuves se bouleverser. Puis-je laisser ma sainte épée se rouiller inutilement ? (Dirigeant ses regards vers le royaume Ts'in) En regardant les barbares Tần avec leurs étendards qui cachent tout l'horizon, En les regardant s'apprêter à fondre sur le royaume Yên, Mon sang de héros bout fougueusement, Et j'ai envie de mettre flamberge au vent pour en faire un massacre épouvantable. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (Cao Tiệm Ly se retire en voyant venir le prince Đan et sa suite. Le drame de l'amitié s'est résolu pour faire place à celui du loyalisme féodal) Prince Đan Général ! Le péril mortel où va sombrer notre pays, J'ai eu l'occasion de vous l'exposer maintes fois. Pour le royaume Yên, daignez employer votre épée, En tuant le roi Tần, à sauver des millions de vies humaines. Kinh Kha Votre Altesse m'a trop bien traité Et trop mis son espoir de sauver le royaume Dans mon médiocre talent, pour que j'ose lui refuser D'aller à Hàm Dương lui payer ma dette de reconnaissance. (Cris des troupes Tần stationnant sur l'autre rive)
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Le Grand Precepteur Cúc Vũ Sur la frontière, ils recommencent leurs hurlements Pour nous contraindre à vite faire notre soumission ! Voilà que la lune s'évanouit et que l'aube commence à poindre, Le héros voudra-t-il ordonner son départ pour Hàm Dương ? Prince Đan Hàm Dương si lointaine . . . ce brouillard si lugubre . . . Aussitôt ce pont traversé, votre char me sera caché par les plants de mûrier. . . Et la brume silencieuse me dérobera la vue du héros, Du héros digne de tous les temps ; vers quelle destination ira-t-il Le héros partira . . . pour toujours ; Que sa mission soit ou non courronnée de succès, Qu'il réussisse ou non à tuer le tyran, Le jour de son retour . . . les monts et les fleuves auront à l'attendre dans l'incertitude. C'est pourquoi, pour dire adieu au héros immortel, Pour dire adieu au héros magnifique, Toute la Cour de Yên revêt ses costumes de deuil En l'honneur de celui qui, en défendant le bon droit, veut sauver le royaume Yên. Kinh Kha Toute la Cour de Yên prend mon deuil, oh ! quelle gloire pour moi Qu'aurai-je encore à attendre pour assassiner le roi Tần, Même si mon corps devait être découpé en mille morceaux ? Même si ma tête tranchée devait se fléchit au marché de Hàm Dương Depuis de longues années j'ai rêvé d'être un guerrier, Et je deviens un assassin . . . quel ironie ! Finis mes rêves . . . Parcourir l'empire de victoire en victoire, Et venger mon ancêtre . . . Plus j'y pense, et plus mes larmes se déversent . . . . (Regardant douloureusement le ciel) Ô ciel bleu ! Pourquoi si cruellement me taquiner ? Mon foie se brise devant le sort contraire qui m'entraine ! Ma vie est due à mon bienfaiteur, je ne souffirai pas moins d'avoir
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raté mes rêves dans le Royaume des Ombres ! (Nouveaux cris s'élevant du camp Tần) Cúc Vũ Le héros s'attriste, mais entend-il les soldats hurler ? Il est temps de partir ; voulez-vous fouetter votre cheval ? Prince Đan Vous êtes triste, mais tout aussi sombre est mon coeur. A genoux je vous présente ce verre d'alcool, puisse le héros y trouver quelque consolation ! Kinh Kha Avec Votre Altesse, avec tous les mandarins je boirai. Quand j'aurai vidé mon verre, je m'en irai résolument. En fouettant mon cheval, tout droit vers Hàm Dương. Mon épée que je porte a soif de sang ! (Se tournant vers Tần Vũ Dương qui doit l'escorter) Général Tần ! Auriez-vous peur Que vous restez immobile ? Auriez-vous peur du roi Tần ? Tần Vũ Dương Mon épée que je porte verra aussi le roi Tần, Et je n'attends que vos ordres pour m'avancer vers Hàm Dương. Kinh Kha Bien parlé ! Tirons nos épées, et hardiment Jurons de les baigner dans le sang du tyran ! Ce fleuve Dịch, une fois franchi, nous n'y reviendrons plus ! Car nous avons accepté de laisser notre chair émiettée et nos os brisés pour sauver des millions de vies ! (A ces mots, Kinh Kha s'appuie sur les épaules de Tần Vũ Dương pour sauter dans le char. Tần Vũ Dương y saute aussi. Le Prince Đan, le grand précepteur Cúc Vũ et tous les mandarins s'inclinent profondément. Le rideau tombe lentement, pendant que parvient de loin la voix de Cao Tiệm Ly : Le fleuve Dịch une fois franchi, on ne peut plus y revenir. Et l'auberge sur la frontière se morfondra dans sa douleur !
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TROISIEME

PA R T I E

LE CREUSET DE LA RÉSISTANCE
GÉNÉRALITÉS Après la grande famine de l'hiver 1944-45 qui tua deux millions de paysans du Nord-Vietnam, après le coup de force japonais du 9 Mars 1945 qui abattit en une nuit l'autorité séculaire de la France, et enfin après la redition inconditionnelle du Japon le 16 Aout 1945 qui mit fin à la Seconde Guerre Mondiale, la Grande Révolution du 19 Aout 1945 se réalisa dans les meilleures conditions "du ciel, de la terre et du coeur humain" (thiên thời, địa lợi, nhân hòa). Elle provoqua dans tout le peuple un enthousiasme délirant. Après les sombres jours d'esclavage, un âge d'or sembla s'ouvrir devant ses yeux émerveillés. Et le Gouvernement de l'Oncle Hồ ne rencontra aucune opposition, sauf d'une minorité de révolutionnaires nationalistes avertis. Anciens mandarins, fonctionnaires, bourgeois, propriétaires fonciers, ouvriers, paysans, étudiants, tout le monde accueillait avec transport l'établissement de la République Démocratique du Vietnam. Même l'empereur Bảo Đại eut un noble geste en quittant son trône : "Je préfère être citoyen d'un peuple libre que souverain d'un pays esclave". Cet optimisme eut cependant beaucoup de peine à se maintenir à cause du conflit qui opposa communistes et nationalistes, et de la mauvaise volonté de la France qui, tout en reconnaissant l'autonomie du Vietnam au sein de la Fédération Indochinoise, s'efforça de remettre l'ancienne colonie sous son joug. L'incident du 19 Décembre 1946, qui alluma l'incendie sur l'ensemble du pays, mit fin à cette situation inextricable en forgeant l'union sacrée de tous les citoyens devant la patrie en danger. Des millions de citadins quittèrent leurs foyers pour aller dans la brousse participer à la Résistance sous l'égide des Việt Minh. Comme sous la dynastie des Trần, le peuple Vienamien se leva
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d'un bloc contre l'envahisseur : ce fut l'une des plus belles pages de notre Histoire. Hélas ! Pourquoi fallait-il que cette sublime page d'Histoire fut bientôt souillée par des meurtres abusifs de suspects, et surtous par l'immixtion, à côté de la guerre sainte contre l'agression étrangère, consentie et faite par tout le peuple, d'une prétendue lutte de classes, voulue et dirigée par le seul Parti Communiste ? Alors certains esprits se découragèrent, et revinrent se mettre sous la protection du gouvernement fantoche, méprisé pour sa corruption et sa veulerie, mais tout de même plus supportable que la terrible dictature communiste. Malgré cela, le prestige de la Résistance était tel que non seulement les écrivains de la zone libre la glorifiaient, mais même ceux qui étaient rentrés la tête basse en zone occupé n'en parlaient qu'avec respect. Ce fait très remarquable doit être noté. Durant toute la guerre de résistance, de 1945 à 1954, je n'ai eu connaissance d'aucune littérature anticommuniste, ni en zone libre, ni à Hanoi où je suis rentré en 1952. Ce ne sera que plus tard, après la Sécession de Genève, que la littérature anti-communiste fera apparition. Trois autres points doivent être signalés : 1) La littérature était sous la Résistance axée presque exclusivement sur le patriotisme. L'amour, la piété filiale, l'affection maternelle, l'amitié, etc, lui étaient inféodés. 2) Elle s'exprimait presque exclusivement en vers, pour les mêmes raisons qui faisaient prévaloir la poésie sur la prose du temps des anciens lettrés : émotivité plus grande, meilleure facilité de mémorisation rendue nécessaire par l'absence d'imprimerie en zone libre. 3) Elle était très abondante, mais lors de l'exode au Sud après Genève, j'ai tout perdu. Grâce au concours des amis, j'ai pu en rassembler quelques bribes très insuffisantes certes, et qui ne peuvent que nous donner un amer regret du trésor inestimable que les temps héroïques de la Résistance ont fourni à notre littérature.
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A cause de cette pénurie de documentation, nous réserverons à l'époque 1945-54 seulement deux chapitres, correspondant d'ailleurs aux deux genres littéraires les plus usités alors : la poésie lyrique et le théâtre.

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CHAPITRE

IX

LA POÉSIE LYRIQUE
Elle englobait une foule de sujets : exciter la haine de l'envahisseur, glorifier la solidarité nationale, faire revivre les évènements glorieux du passé, encourager tout geste patriotique tel que détruire les routes, intensifier la production, enseigner la lecture et l'écriture aux analphabètes, etc . . . Néanmoins, à côté des cris de haine ou d'ivresse guerrrière, nous trouvons aussi des tendres soupirs de ceux qui étaient fatigués de la guerre et aspiraient à la paix. Nous ne les négligerons pas, pour donner de la Résistance une image aussi fidèle que possible.

TỐ

HỮU

Vrai nom : Nguyễn Kim Thành Né en 1920 à Thừa Thiên. Arrêté en 1940 et emprisonné à Lao Bảo pour menées révolutionnaires. S'est évadé de prison pour gagner le maquis. Quand il est parlé de la littérature sous la Résistance, le premier nom qui vient à toutes les lèvres est celui de Tố Hữu. Bien qu'il se soit déshonoré plus tard par un poème dédié à la mort de Staline, il reste le poète le plus prestigieux de la Résistance. Avant la guerre, il a publié un recueil de poèmes intitulé Miền Nam (Le Sud-Vietnam). Plus tard, après Genève, il a fait paraître un autre recueil de poèmes composés durant la Résistance, et intitulé Việt Bắc
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(La Haute-Région du Nord-Vietnam). C'est de ce dernier recueil que nous extrayons les deux poèmes suivants :

Cá nước Le poisson et l'eau
De Vĩnh Yên j'ai remonté ici, Et de Sơn Cốt vous êtes descendu. Nous nous rencontrons sur le flanc du col Nhe Où l'ombre est délicieusement fraîche. Vous êtes un soldat, Moi, je suis un cadre militant. Tous deux, épuisés de fatigue, Au même endroit nous nous sommes assis pour reprendre haleine. C'est la première fois que nous nous rencontrons, Ignorant l'un de l'autre le nom, Et le village d'où nous sommes originaires. Qu'importe ? Etre côte à côte, et nous voilà chers l'un de l'autre. Un simple coup d'œil sans mot dire, Et la conversation s'est engagée entre nos yeux. Nos deux costumes d'étoffe brune Silencieusement se chérissent déjà. Goutte à goutte la sueur tombe Sur vos joues jaunies comme du safran. Ami soldat, Combien je vous aime ! Je me rapproche de vous, De mon vaillant compagnon de route, Et, doux guerrier, Vous appuyez vos mains sur votre fusil.
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Pour me raconter Vos batailles de Chợ Đồn, Chợ Rã Où l'ennemi s'est débandé hâtivement. Nous éclatons tous deux de rire ! Puis celles de Bông Lau, Ỷ La, Où trois cents de leurs ont eu le corps déchiqueté, Haché en morceaux suspendus aux branches d'arbres, Empoisonnant l'air des forêts du Nord-Vietnam. Et leurs chaloupes sombrant dans le fleuve Lô Dont ils ont bu l'eau à satiété ! De leur sang nauséabond, même à présent, La puanteur n'a pas disparu. Votre bouche s'épanouit gracieusement, Et votre visage jauni radieusement Rappelle qu'au dixième mois la campagne Embaume fortement du parfum de la moisson. Au loin, d'un hameau enfoui derrière les bambous verts, Une grand'mère endort son petit-enfant couché dans ses bras : "Mon petit-enfant, tu grandiras près de moi, Car ton père, qui combat l'ennemi au loin, n'est pas revenu. Dors, mon petit-enfant bien sage, Ta mère est allée au marché vendre du thé et des légumes. Ton père guerroiera longtemps encore, Et ta mère, matin et soir, doit peiner sur des rizières profondes. Entendez-vous cette berçeuse, Ami soldat ? Il est des moments où vous pensez A votre famille, intensément, Ô mon ami si doux, Aux yeux fixés sur le lointain !
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Cet après-midi, sur le col élevé, Nous nous enivrons quelques minutes En nous patageant une pincée de tabac. A vous de fumer ! A mon tour ! Et tout à l'heure nous nous séparerons, Vous descendez au Sud, je remonterai au Nord, Mais nos deux coeurs, pour toujours, S'unissent comme le poisson et l'eau. 1

Phá Đường Détruire les routes
De Thái Nguyên le froid a pénétré au Yên Thế, Et le vent a traversé le col Khế pour venir jusqu'ici. Je suis une femme de Bắc Giang. Tant pis pour le froid ! Je dois penser à mon pays et à mon village. Chez nous, le paddy n'est pas tout à fait séché, Ni le mais mis en paniers, ni le manioc coupé. J'ai sur les bras un tas de bambins, N'importe, avec mon mari j'irai détruire les routes. Ô mes enfants, dormez sagement, Quand la lune se couchera à la prochaine veille, je reviendrai. Sur la colline agreste La nouvelle lune vient d'apparaitre. La route est longue, et les fossés la creusant ne sont pas assez profonds Approfondissons-les donc,
Expression consacrée pour désigner les rapports nécessaires entre le soldat et le peuple. Le soldat sort des rangs du peu[ple, est nourri par le peuple, combat pour le peuple, trouve assistance dans le peuple. Il ne peut vivre en dehors du peuple, pas plus que le poisson ne survit en dehors de l’eau. Dương Đình Khuê
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Mes soeurs et mes frères, ensemble creusons ! Hi ! Ho ! Hi ! Ho ! Grattons, creusons ! Vous piochez, je pioche, Les pierres tombent, la terre s'effondre. Allons, mes frères, Allons, mes sœurs, Rivalisons pour savoir Qui fera le meilleur travail ? Si vous êtes habiles, je ne le suis pas moins. Qu'importe si la route est longue ! Nos efforts acharnés en viendront à bout. Et voilà ! La route n'est plus qu'un zig zag Coupé en long et en large de fossés comme les caractères i et t. Si les Français s'obstinent stupidement, Voici les fossés qui attendent, prêts à les enterrer vivants. Ô mes frères, ô mes soeurs, dépêchons-nous, Dépéchons-nous de creuser des fossés pour ensevelir l'ennemi. Cette nuit, le vent est froid et la lune blafarde, Mais partout résonnent à mes oreilles les pics qui détruisent les routes.

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BÀNG

LÂN

Après Tố Hữu, il faut citer, parmi les meilleurs poètes de la Résistance, Bàng Bá Lân dont nous avons goûté le charme de ses tableaux agrestes. Non qu'il fut un militant communiste ; au contraire, il a su avec infiniment d'émotion décrire l'état d'âme des citadins qui suivaient la Résistance par patriotisme, mais qui souffraient durement de la guerre et rêvaient du retour à la paix. Nous citerons de Bàng Bá Lân deux poèmes, le premier décrivant la misère des citadins réfugiés en zone libre, quand survint l'hiver :

Cùng đồ L'impasse
L'exode nous a conduits à l'extrême bord de misère : Plus d'argent à la venue de l'hiver, qui nous surprend étendus à même le sol du temple communal ! Notre lit : un morceau de natte toute souillée ! Notre couverture : un double sac tout déchiré ! Nos vêtements : des haillons laissant voir notre peau en maints endroits, Une peau jaune comme les jaunes feuilles qui tombent sur la véranda Mes enfants malades gémissent de froid, Formant un concert avec les insectes qui crissent dans la cour mousse Notre ventre vide bouillonne bruyamment A la vue de la fumée violette qui s'élève le soir dans le lointain. Souffrant de notre situation pénible d'hôtes logés par charité, Ma femme me regarde avec des yeux emplis de larmes. Tristement j'écoute les aboiements d'un chien du village voisin, Et toute la nuit je ne puis dormir en pensant à mon village natal. L'exode nous a conduits à l'extrême bord de la misère : Plus d'argent à la venue de l'hiver, qui nous surprend
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étendus à même le sol du temple communal ! Le poète suivant souligne le contraste de la vie heureuse d'un village en temps de paix, et des ruines qu'entraine la guerre :

Năm xưa L'an passé
Quand je traversai l'an passé ce village, Les poules caquetaient, les chevaux hennissaient, et le bruit du pilon résonnait tard dans la nuit. A peine le vent soufflait que le paddy était transporté à la véranda Pour que des jeunes filles le vannassent en cadence. Autant de ces doux bruits, Et c'étaient autant de ryhmes de vie d'un village vivant en paix. J'arrêtai mes pas dans ce paysage si doux Et crus y retrouver l'âge d'or des Saints Empereurs. Quelques jeunes filles aux joues vermeilles Inclinaient leurs bustes pour tirer l'eau du puits communal. Au lointain résonnaient des rires en cascades : Etait-ce le chant des oiseaux, ou la voix limpide des belles demoiselles. Mon coeur s'émouvait à regarder leurs beaux yeux, Leurs dents laquées, et leurs lèvres roses si taquines. Leurs échines souples Qui se courbaient sous les fléaux Se dandinaient en cadence Avec l'harmonie d'un poème. Je cherchais le rêve en suivant l'une d'elles Dont les seaux laissaient tomber des gouttes d'eau comme de la pluie sur le chemin. Elle s'était enfoncée dans un sentier Alors que j'errais encore Parmi les chemins du village, Et qu'une voix m'invitait à boire du thé dans une auberge.
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Des buffles tout de noir luisants rentraient, Et derrière une haie j'entendais des gosses ânonner leurs leçons, Des ciseaux et des marteaux résonnaient joyeusement M'indiquant, derrière un rideau d'aréquiers verts, une nouvelle maison en voie de construction. L'arôme du riz nouveau m'arrivait aux narines Cependant qu'à la fermeture du marché, des enfants criaient de joie en acceuillant des friandises. Les routes du village étaient dallées de briques d'un rouge vermeil, Et la porte du village imprimait son sourire derrière la haie de bambous. C'est ici que l'âme de la campagne se cristallisait, Parmi les immenses champs verts sur lesquels soufflait doucement le vent. Mon coeur qui débordait d'une paix semblable à celle du soir, Fut en même temps animé d'un amour ardent Pour le sol de la patrie, pour ses monts et ses fleuves, Un amour aussi immense que les champs de riz vert ondulant. Cette année, je suis revenu à ce même village Et n'y ai trouvé que solitude, que seul secouait lugublement le vent Sur tous les jardins et rizières la mauvaise herbe a poussé, Anéantissant la douce vie des années passées. Même les champs de mûrier sont flétris. Ce ne sont partout que charpentes renversées et toitures enfoncées Exode ! Et encore l'exode ! Trois fois le village a été détruit ! Comment n'en serait-il pas désolé ? En arrêtant mes pas dans le vent et la brume du soir, Trouverai-je quelqu'un à qui je puisse confier un peu de mon chragrin.

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NGUYỄN

BÍNH

Vrai nom : Nguyễn Bính Thuyết (1916-1966) Nous aurions pu parler de Nguyễn Bính dans la période de la Jeune Garde, car la plupart de ses œuvres ont été publiées en 1940 et 1941: Lỡ bước sang ngang (Manquer un passage du ferry-boat) Tâm hồn tôi (Mon état d'âme) Hương cố nhân (Vestiges parfumés du passé) Mười hai bến nước (Les douze débarcadères) Si nous ne l'avons pas fait, ce n'était pas parce que c'était un poète médiocre. Au contraire ! On sent en le lisant cette ardeur enthousiaste du jeune homme qui naît à la vie et à l'amour. Voici par exemple un délicieux tableau du printemps :

Xuân về
(Tâm hồn tôi)

Retour du printemps
En voyant revenir le Printemps avec le vent d'Est Et avec les couleurs avivées sur les joues des jeunes demoiselles, Ma jeune voisine, sur le pas de sa porte, Elève au ciel ses yeux, des yeux oh combien limpides ! En bandes les petits gosses gambadent de-ci de-là Lorsqu'après la pluie le ciel s'illumine du soleil nouveau. Qui donc a argenté les feuilles de bourgeons et les tendres branches A petits coups le vent les caresse, et puis s'en va ailleurs . . . L'humanité heureuse se repose de ses travaux des champs Pendant que le riz attend de mutir, doux comme du velours. Dans tout le jardin, des fleurs de pamplemousse et d'oranger tombent Dont le parfum capiteux attire les papillons qui tournoient au-dessus en cercles concentriques
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Sur le chemin sablonneux quelques jeunes filles, Au couvre-sein vermeil et au turban noir, s'en vont à la fête de la pagode Auprès de quelques vieilles dames aux cheveux blancs, appuyées sur des bâtons, Qui marmonnent leurs prières en égrenant leurs chapelets. Mais les meilleurs poèmes de Nguyễn Bính sont ceux qu'il composa sous la Résistance. Sous l'impulsion des évènements, le tendre poète s'est transformé en un farouche barde pour se faire l'interprète de cette intelligentsia efféminée provisoirement sous la domination étrangère, mais prête à verser son sang pour la patrie, aussi bien et même mieux que les ouvriers et les paysans. Voici d'abord quelques vers (extraits de la Revue Văn n.60) exprimant la douleur d'une mère attendant le retour de son fils parti pour le front, pour toujours ! mais prête à accepter héroïquement sa mort : Tant qu'il me restera un jour à vivre, a-t-il dit en partant, je sauverai la patrie, Mes os et mon sang serviront à édifier nos murailles . . . Et maintenant, sous la toiture de chaume d'où tombent des gouttes de rosée froide, Sa mère comprime sa douleur pour attendre son retour. Chaque nuit elle brûle des baguettes d'encens En faisant ses prières. - Les entends-tu, mon fils ? Mourir pour la patrie, c'est vivre éternellement. De la guerre, ne savons-nous pas que bien peu reviennent ? Voici encore un poème où le poète décrivit ces jeunes gens qui moururent en 1949 pour que vive le Vietnam de demain :

Những người của ngày mai.
(trong tạp chí Văn số 60)

Les hommes de demain
Dương Đình Khuê

Anthologie. 343

Nous logeons dans une hutte étroite, mais notre âme englobe tout l'univers Nos coeurs souffrent, mais de compassion pour l'humanité toute entière Des jours durant, nous ne voyons pas la lumière du soleil, Car nous avons à travailler sans dépit dans un abri secret. Nos yeux sont cernés de noir, à force de veiller toute la nuit, Et notre peau devient exsangue, sous la piqure d'innombrables moustiques. Voici tout ce qui nous reste en particulier : Une serviette, et un costume enveloppés dans le ballot. Depuis trois ans, nos pieds n'ont plus connu les sabots, Et nous mangeons du riz moisi avec l'humidité des nuits pluvieuses. Certains de mes compagnons ont eu une vie aventureuse, Ont changé de nom, ont erré à l'étranger D'où, ne pouvant oublier les malheurs de la patrie, ils regardaient obstinément la frontière Le pays natal est le Centre montagneux Dont le rivage sinueux est bordé de sable jaune, Où dans la nuit tranquille s'élève parfois une chanson Sur la plage déserte que traverse un fleuve au ruban argenté. D'autres viennent de la plaine immense du Sud Où l'on se désaltère, à midi, du lait sucré de coco, Où des jeunes marchandes de légumes, Ramant gracieusement sur leur barque chargée de fruits de kanitier Suivent les arroyos pour s'enfoncer dans l'océan des plants de riz. Il y en a qui viennent du Nord lointain, Qui en sont partis on ne sait depuis combien d'années, Loin de leurs parents, de leurs frères et sœurs, loin de tout, Des champs de mûrier vert, des passerelles jetées sur la mare, des toitures de chaumes, Et des jeunes filles se lavant les cheveux à l'eau parfumée . . . - Mais ces sentiments privés sont devenus des images foues . . . . . . Ils viennent de la terre, et gaiement ils acceptent de se faire terre Pour édifier une indépendance durable. Qui sont-ils ? - Ce sont les hommes de demain.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 344

ĐẰNG

PHƯƠNG

Vrai nom : Nguyễn Ngọc Huy La Résistance enrôlait sous ses bannières toutes les classes sociales : paysans, ouvriers, bourgeois, intellectuels, etc. Surtout les intellectuels, que l'esclavage doré du colonialisme a pu égarer momentanément, mais dont le sang généreux s'est mis à bouillonner aussitôt que l'occasion se présenta de continuer la mission millénaire de leurs ancêtres les lettrés. Nous en avons vu jusqu'ici qui n'ont pas passé par la grande porte de l'Université. Voici maintenant un docteur en sciences politiques et économiques : Đằng Phương, alias Nguyễn Ngọc Huy. De son œuvre : Hồn Việt (L'âme du Vietnam), nous extrayons le poème suivant :

Ngày tang Yên Báy Jour de deuil à Yên Báy
Vive le Vietnam ! Vive le Vietnam ! Dans l'aube naissante emmitoufflée de brume glaciale, Treize vivats ont résonné avec quel héroisme Pour essayer de réveiller tout le peuple du Vietnam. Furieusement le vent hurle sa plainte, Et du haut du ciel la brume blanche étend son linceul Que tamise légèrement la lumière blafarde de l'aube, Sur Yên Báy muette dans sa douleur. Au milieu des épées et des fusils étincelants, Treize héros Vietnamiens, magnifiquement, S'avancent à petits pas vers l'esplanade d'honneur. Parmi la foule qui se tient morose, tête baissée, Quelques viellards aux têtes blanches versent deslarmes Et s'évanouissent après avoir crié : Ô mon fils ! Une vague tristesse voile soudain
Dương Đình Khuê

Anthologie. 345

Les yeux qui ont méprisé la douleur Des héros sur le point de quitter la vie. Mais en une seconde la mine souriante Réapparait sur ces nobles visages. Pour eux qui se sont offerts en sacrifice à la patrie, Que peuvent peser les sentiments de famille ? Quelle ironie amère ! Pour servir le pays, Ils doivent ravager le coeur de ceux qu'ils aiment et respectent. Mais voici que la minute solennelle arrive. Après avoir jeté un regard douloureux aux monts et aux eaux, Calmement ils montent à tour de rôle à l'échafaud, En poussant d'une voix vibrante ce cri : "Vive le Vietnam !". Une tête tombe. "Vive le Vietnam !" . Le suivant s'avance Et la Mort respectueusement inscrit les noms Des héros sur la stèle des Morts pour la patrie. Après Đức Chính, voici arrivé le tour de Thái Học ! Il s'incline pour regarder les cadavres de ses camarades, Puis sourit. Il relève sa tête pour regarder Ceux qui sont venus l'assister à l'heure suprême. Pour dire un dernier adieu à ses compagnons de lutte, Il pousse soudain un vivat qui éclate jusqu'au ciel. Mais il est aussitôt poussé Vers la guillotine qui étend son bras pour le saluer. Le couperet s'abaisse, la tête tombe, le sang se répand. Héros du Vietnam, vous avez vécu ! Les colonialistes qui contrôlent l'exécution se regardent satisfaits Comme si toutes leurs inquiétudes allaient désormais disparaître. Ils se frottent les mains, et poussent des soupirs d'allégresse.

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Anthologie. 346

Au milieu de la foule pleureuse, Nguyễn Thị Giang 1, Dominant la douleur qui lui déchire les entrailles, Se tient hagarde et immobile auprès de Hữu Cảnh. Dans la lumière matinale le vent qui rugit de fureur Semble jurer aux mânes des héros De diffuser sur tout le Vietnam martyrisé. Les cris héroïques et puissants De ceux qui sont morts pour la race Vietnamienne Vive le Vietnam ! Vive le Vietnam ! Se diluant dans le vent gémissant et sanglotant, Ces treize cris héroïques S'efforcent de réveiller tout le peuple du Vietnam. Les corps des héros sont anéantis sous la forêt, Mais leurs vivats résonnent toujours et partout. Et quinze ans après le jour endeuillé de Yên Báy2 Tous les descendants des Immortels et des Dragons se sont redressés Pour chasser les barbares hors des monts et fleuves. Depuis de deux ans 3 la terre vietnamienne est imbibée de sang rouge , Mais les combattants gardent leur résolution farouche De lutter jusqu’à ce que le Vietnam Recouvre sa complète indépendance. Ainsi le sang qui s'est projeté vers le ciel Par un matin, quinze ans auparavant, A dessiné le tableau des héros jurant De délivrer la patrie de sa morne servitude. Jusqu'à dix mille ans, tout le peuple du Vietnam Saura conserver dans son coeur le souvenir de ce jour,
Fiancée et compagne de lutte du leader nationaliste Nguyễn Thái Học. Le lendemain de l’exécution, elle se rendra au village de son fiance pour s’y suicider, affirmant par ce geste qu’elle est unie à lui après comme avant leur mort. 2 C’est-à-dire en 1945 (1932+13=1945) 3 Donc ce poème fut écrit en 1947 (1947-2= 1945) Dương Đình Khuê
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Anthologie. 347

De ce jour qui fut le jour endeuillé de Yên Báy ! Vive le Vietnam ! Vive le Vietnam ! Déchirant le voile de brume froide qui emmitoufflait l'aube naissant Treize vivats qui résonnèrent avec quel héroisme Ont réveillé tout le peuple du Vietnam.

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Anthologie. 348

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Anthologie. 349

QUANG

DŨNG

Vrai nom : Bùi Đình Diệm ( 1921 - 1958 ) Révolutionnaire dès sa plus tendre jeunesse, il s'est expatrié en Chine pour apprendre la technique révolutionnaire à l'Université de la Résistance de Chung King (Trùng Khánh kháng chiến đại học hiệu). A sa sortie de l'école, il a combattu dans l'armée nationaliste chinoise contre les Japonais. En 1945 il rentra au Vietnam pour se mettre à la disposition du Gouvernement Việt Minh. Quand s'étendirent les hostilité franco-vietnamiennes, il fut nommé chef d'état-major du fameux régiment suicide Tây Tiến (Vers l'Ouest). Puis il fut versé dans le groupe des écrivains de la Résistance de la Troisième Inter-Région en 1951. Il aurait participé au mouvement Nhân Văn (Humanisme) dirigé en 1958 contre la dictature exercée par le Parti Communiste sur la création littéraire. On n'a depuis plus entendu parler de lui. Nous citons de lui deux poèmes : un épique, sonnant la fanfare, et un lyrique, laissant percer sous la cuirasse du guerrier la fleur bleue du jeune homme tendre.

Đoàn quân Tây Tiến L'armée de l'Ouest
Crânes nus, les soldats de l'armée "Vers l'Ouest", Féroces comme des tigres dans leurs pantalons verts, En franchissant la frontière où tendent leurs rêves héroïques, Rêvent chaque nuit de Hanoi où les attend une gracieuse silhouette féminine. Le long de la frontière reposent d'innombrables héros Qui ont sacrifié leurs vertes années sur les lointains champs de bataille,
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Anthologie. 350

Le corps enveloppé d'un manteau de guerre en guise de natte, Sur les bords du fleuve Mã1 dont les flots mugissants gardent l'écho du chant des combattants en marche Sans promettre de revenir sont partis les soldats de l'armée "Vers l'Ouest" Sur la route infinie qui les éloignait chaque jour un peu plus du sol natal. De toute l'armée de l'Ouest qui partit en ce printemps là, Pas une âme n'est revenue au delta ! A eux tous Sam Neua 2 fut la tombe. Ce farouche guerrier, insensible aux fatigues corporelles, était cependant un intellectuel dont le Matérialisme communiste n'a pu éteindre la flamme sacrée de la pitié humaine :

Quán bên đường L'auberge sur le bord de la route
Par un midi éclatant de soleil, je marche sur la route, Et je me suis arrêté dans une auberge décrépite, aux murs branlants Son maigre échalas de luffa ne promet pas grand'chose, Et le riz étant cher et la route longue, pas un client n'est en vue Je trouve l'hôtesse couchée sous une épaisse couverture laissant déborder ses lourds cheveux, Tandis que la sueur ruisselle sur ma veste. Je comprends que sur la route d'exode traversant maints ruisseaux et maintes forêts, Elle délire de fièvre qui rosit ses joues. Pauvre demoiselle, toute seule dans une maison déserte, Qui grelotte sous une couverture rose brodée de fleurs ! Sa boutique où gisent épars quelques flacons à moitié vides, Et son vieux pantalon tout rapiécé trahissent sa misère.
Sông Mã : fleuve traversant la partie septentrionale du Nordet du CentreVietnam, et le Haut Laos. 2 Sam Neua: province du Haut Laos. Dương Đình Khuê
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Anthologie. 351

Je me rappelle soudain que tous deux sans abri, Elle errant sur le chemein de l'exode, et moi volontaire de l'Avant-Garde, Nous avons ensemble quitté Hanoi, Et mon coeur déborde soudain de pitié. Mon thé payé, je suis parti sous le soleil brulant Sur la route longue . . . irréelle . . . qui s'allonge sous les monts et les nuages. Mon âme de soldat s'est accrochée à vos cheveux, Mais vous, Mademoiselle, vous en doutez-vous seulement ?

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Anthologie. 352

ÁI

LAN

Vrai nom : Lê Liễu Huê Le beau sexe n'a pas fait défaut à la littérature de la Résistance. Son représentant le plus connu est Ái Lan, née en 1910. Elle a collaboré à divers journaux et périodiques : Đuốc Nhà Nam ( La torche de la maison Vietnamienne), Phụ nữ tân văn (Journal des dames), Phóng sự tuần báo (Hebdomadaire de reportage), etc. A publié en 1950 le recueil de poèmes : Trên đường (Sur le chemin). Contrairement à ce qu'on pourrait penser, cette poétesse ne chante pas les doux sentiments du coeur. Et sa lyre, au lieu de murmurer des mots d'amour, faisait résonner des accords vengeurs qui réclamaient du sang :

Thu bất hủ L'immortel automne
Le sang de l'insurrection bouillonna sur le pays Việt En cet automne immortel, sous le ciel du Sud, Pour briser les fers qui nous ont enchainés depuis quatre-vingts ans Voici comment s'est faite l'Histoire Vietnamienne contemporaine : Dans ma mémoire je conserve éternellement l'image Des foules qui, tels les flots de l'Océan Se précipitant à l'assaut des digues et des rivages, Marchèrent sous une voûte d'étendards pour acclamer la Juste Cause. Dans leurs hurlements résonnèrent des paroles héroïques,
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Anthologie. 353

Et leurs pas précipités furent une cavalcade effrénée. La voûte du ciel s'emplit d'une majesté sacrée De la foi de millions d'hommes combattant pour la libération. Ils aspirèrent dans leurs poitrines l'air pur du ciel immense, Et étendirent leurs bras pour embrasser le bonheur de la liberté. Ivres, furieux, et rugissant, Ils jurèrent d'orner avec leur sang une page d'Histoire. Cet automne, un automne immortel Qui s'étendit sur toute l'Asie Et qui résonne sur toute la Terre, Cet automne-là fut l'automne de la Libération. Et voici un résumé de l'Histoire de Vietnam, vue par une citoyenne le lendemain de l'indépendance recouvrée :

Dân Tộc Việt Nam Le peuple Vietnamien
Voici le peuple Việt, dont l'Histoire Depuis mille ans a raconté l'héroïque épopée : Soit dans la Longue Cordillère 1 infiniment haute et large, Soit dans les vertes forêts de Yên Thế 2 que traversa le souffle sacré de l'héroïsme, Soit à la porte de Chi Lăng 3 où se sont engagées tant de bataille décisives, Soit sur la cime du mont Lam 4 qui brillait de tant de gloire,
La Chaine Annamitique, osature du Centre-Vietnam. Yên Thế, où s’est retranché Hoàng Hoa Thám pour lutter contre la domination française jusqu’en 1913. 3 Chi Lăng, sur la frontière du Nord-Est, où Lê Lợi brisa la contre-offensive chinoise en 1427. 4 C’était à Lam Sơn que Lê Lợi leva l’étendard de l’insurrection en 1418 contre la domination chinoise. Dương Đình Khuê
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Anthologie. 354

Soit au fleuve Bạch -Đằng 5 éternellement héroïque, Soit dans le courant du Hát 6 toujours gémissant aux heures de mar Soit sur la colline Đống Đa 7 où résonne encore l'écho des cris de victoire, Soit sur les eaux du Mê Linh 8 qui gardent à jamais l'image des reines Trưng, L'Histoire nous a gardé le miroir Du Vietnam luttant sans une minute de répit, De l'antiquité jusqu'à nos jours, Sans jamais s'agenouiller devant l'ennemi. Tantôt ouvertement, et tantôt clandestinement, A travers mille épreuves et mille difficultés, Pour maintenir son indépendance, et garder intacts les monts et les fleuves, Il a juré d'abattre toutes les iniquités. Le Vietnam continuera la lutte jusqu'au bout. Jamais il ne reculera !

Le fleuve Bạch Đằng arrosant la province de Quảng Yên a été le théâtre de deux célèbres victoires navales : Ngô Quyền y anéanti la flotte des Nam Hán en 938, et le prince Hưng Đạo renouvela cet exploit en 1288 contre la flotte mongole. 6 Les reines Trưng se sont suicidées au fleuve Hát après avoir été vaincues par le général chinois Mã Viện. 7 Les cadavres des soldats chinois masacrés lors de la prise de la capitale Thăng Long par l’Empereur Quang Trung en 1789 ont été entassé en monticule à Thái Hà ấp, sur la route menant de Hanoi à Hadong. 8 Mê Linh, pays originaire des reines Trưng, dans l’actuelle province de Phúc Yên. Dương Đình Khuê

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Anthologie. 355

ĐÔNG

XUYÊN

Vrai nom : Nguyễn Gia Trụ Le lecteur serait-il à la fin fatigué de ce roulement continu de poèmes héroïques que nous n'en serions pas surpris. Aussi, pour le reposer, allons-nous lui présenter un poète infiniment doux, infiniment modeste, qui a regardé se dérouler les évènements tragiques de son temps en spectateur résigné et désabusé. Nous voulons parler de Đông Xuyên, né en 1906, auteur du recueil Thuyền thơ (La barque de la Muse) paru en 1958, mais dont plusieurs poèmes ont été écrits pendant la Résistance. Citons de lui d'abord le poème Hạt cát sông Thao (Le grain de sable du Sông Thao) qu'il écrivit en 1948, alors que modeste fonctionnaire il suivait son Administration itinérante à Phú Thọ. On y sent, en même temps que la douleur patriotique d'un citoyen devant les malheurs de son pays, l'impatience inavouée d'un citadin fatigué des épreuves de la Résistance :

Hạt cát sông Thao Le grain de sable du Sông Thao 1
Lugubrement les nuages étendent leur voile noir sur le mont Nả Cependant que du fleuve Thao l'écume blanche effrange les bancs de sable. La pluie fait rage, le vent souffle avec violence Sur les monts et les fleuves, faisant mon coeur se serrer douloureusement. Un grain de sable qui repose au fond de l'eau
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C’est le nom du Fleuve Rouge dans la section qui arrose Phú Thọ. Dương Đình Khuê

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Regarde, perplexe, le Ciel élevé et le fleuve profond qui défilent au-dessus de lui. Oh ! la pluie et le vent continuent à se déchainer ! Quand le ciel redeviendra-t-il beau ? Quand l'eau redeviendra-t-elle claire ? Pour le moment, l'eau est trop trouble ! Le ciel ne voit pas le sable Et ne discerne même pas les grains d'or 2 En nombre infini sont les grains de sable Qui roulent au gré des flots, à l'aventure. Ô vent, souffle moins fort Ô pluie, tombe plus légèrement Pour que l'eau trouble du fleuve se clarifie progressivement, Pour que le lit de sable puisse être vu du ciel bleu ! Pour le moment, sachant à part soi qu'il est pur, Le grain de sable d'or se cache dans le lit du fleuve. Pluie et vent se déchainent. Quand le ciel redeviendra-t-il beau ? Quand l'eau redeviendra-t-elle claire ? Mais les nuages continuent à gravir la montagne, Le vent accroit sa violence, et les vagues se font plus hautes. Dans ce déchainement de la pluie et du vent Sur les monts et les fleuves, mon coeur se serre douloureusement. Dans ce poème, l'auteur s'est comparé au grain de sable qui assiste épouvanté et impuissant, au déchainement des forces de la Nature. C’était d'ailleurs un grain de sable renfermant de l'or, symbole de la pureté de l'âme, mais cette pureté, hélas, n'avait aucune valeur quand parlaient le canon et la haine. Cet état d'âme nous laisse prévoir que le poète incompris finira par abandonner la Résistance pour rechercher une paix précaire en zone
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Le Fleuve Rouge, à certains endroits, charrie des grains d'or. Dương Đình Khuê

Anthologie. 357

occupée. Le poème suivant, écrit en 1951, montre un homme désemparé qui, en retrouvant son Hanoi ravagé par la guerre, ne put s'empêcher de laisser percer un certain complexe de culpabilité envers la Résistance qu'il avait désertée :

Về qua Tây Hồ Je revois le Grand Lac
Sur le Grand Lac les fleurs s'éparpillent Tandis que je reviens ici pour accueillir le vent du printemps. Au pied de la digue, les murs des maisons détruites montrent leurs plaies sanguinolentes, Et sur la surface de l'eau, les feuilles des lentilles d'eau s'accumulent en couche verte épaisse. Le bonze qui fait ses dévotions dans cette vieille pagode n'est pas devenu Bouddha 1 Et la garnison qui garde ce fort élevé comprend toujours des soldats Français ! En écoutant les vagues se déferler sur le rivage Mon coeur se serre, mais qui le sait ?. En somme, Đông Xuyên représente bien le moyen Viêtnamien au temps de la Résistance, à moitié enflammé pour le combat à outrance, et à moitié fatigué des rigueurs de l'exode de plus en plus graves, car les forces françaises élargissaient sans cesse la zone occupée, de sorte que la population de Hanoi qui avait pu, au début de la Résistance, se réfugier dans les provinces voisines telles que Hadong, Hanam, devait
Qu’a voulu exprimer le poète dans ce vers” Voulait-il constater que la guerre de Libération avait été inutile, malgré des destructions et des sacrifices sans nombre? Mais alors il condamnerait la Résistance ce qui est manifestement inconcevable. Nous devons donc supposer que le poète ait simplement déploré l’insuffisance de solidarité nationale qui n’avait pas permis à la Résistance d’être plus rapidement victorieuse. Et cette insuffisance de solidarité nationale serait due au leadership du Parti Communiste qui, avec sa politique de lutte de classes, aurait rejeté beaucoup de combattants – dont le poète – vers la zone occupée. Dương Đình Khuê
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émigrer de plus en plus loin, jusqu'à la Haute-Région (Laokay, Laichau, Caobang) sans rizières et sans routes, c'est-à-dire difficilement ravitaillée, où par contre abondent les moustiques transporteurs de malaria. Etre résistant, oui, tout le monde est d'accord, mais il faut d'abord vivre. Comment faire de la Résistance si l'on meurt de faim, de maladies, ou si l'on est sommairement exécuté parce que suspect d'être francophile, ou simplement nationaliste, bourgeois, intellectuel, propriétaire foncier, etc ?

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ĐÔNG

HỒ

Vrai nom : Lâm Tấn Phác. Né en 1906 à Hà Tiên. A été connu dans le monde des lettres dès l'époque du Nam Phong par une œuvre célèbre : Linh Phượng, espèce de journal dans lequel il consignait ses impressions lors de la mort prématurée de sa femme. Si nous ne l'avons pas reproduite, c'est parce qu'elle était exactement la réplique du Giọt lệ thu (Larmes d'automne) de Madame Tương Phố pleurant la mort de son mari, et que nous craignions de donner au lecteur une impression trop larmoyante de notre littérature des années 1920. Au cours de la Résistance, Đông Hồ s'est réfugié à Saigon où il a pris un autre pseudonyme : Đại ẩn Am (La grande cachette secrète). C'est sous ce dernier pseudonyme qu'il a écrit le poème suivant publié dans le recueil Thơ Mùa Giải Phóng (Poèmes de la Libération) :

Xuân còn đâu nữa Le printemps n'est plus !
Les fleurs ne sont points roses, les feuilles ne sont points vertes, Et des nuages gris plombé s'arrêtent suspendus au-dessus de la citadelle. Même les oiseaux cessent de faire entendre leur musique céleste, Car les coeurs printaniers sont occupés à se lamenter sur la guerre, Cependant que les chars d'assaut se dressent à côté des saules lacérés Et que des mitrailleuses crépitent sur les bois d'abricotiers dépouillés. Il est minuit du dernier jour de l'an ; mais où sont les volutes de fumée d'encens ? Au premier jour de l'an nouveau, le vent qui arrive est chargé de puanteurs !
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Les nuages noirs s'amoncellent sur le ciel du Nord, Et les flots mugissants se précipitent vers la Mer du Sud. Les pivoines roses inscrivent en lettres de sang des vers vengeurs, Et la blanche chandelle bouillonne sous le reflet de l'épée sacrée. Où donc est la douce pluie refraichissant la nature au printemps ? Partout débordent les larmes amères sur la condition humaine. En ce printemps ne se voit que le spectacle des noyades en terre ferme, Et le Tết dessine le tableau de l'enfer sur le monde des vivants. Ô brocart ! Ô fleurs ! Ô coupes de jade ! Le vin est bien insipide pour donner la saveur de la paix. Les pavillons dorés aux portes closes pleurent sur les hirondelles absentes, Et les jardins verts aux barrières condamnées portent le deuil des loriots disparus. Seul un papillon, qui vient je ne sais d'où, après s'y être hasardé Pour y chercher en vain le printemps, s'envole confus à tire-d'ailes. En 1946, c'est-à-dire pendant la Résistance, Đông Hồ a également écrit un poème remarquable : Chuỗi ngọc (Le collier de perles) qui, bien que relatant un fait qui découle de la guerre, serait mieux à sa place ailleurs. Aussi nous réservons-nous de l'étudier plus tard, dans la période qui suit 1954.

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CHAPITRE

X

LE THÉÂTRE
Excellent instrument de propagande, le théâtre a été largement utilisé sous la Résistance. Et dans chaque village, à la moindre occasion : fête de la mi-automne, Nouvel An, anniversaire de naissance de l'oncle Hồ, etc, étaient jouées des pièces de théâtre innombrables sur les glorieuses victoires remportées sur l'ennemi, sur la cruelle tyrannie exercée par les propriétaires fonciers sur leurs tenanciers, etc. De ce fourmillement rien ne nous reste, car les pièces de théâtre étaient le plus souvent improvisées par les acteurs sur un scénario brièvement exposé par l'un d'eux. Rares étaient les pièces de théâtre composées par de véritables écrivains. Je me rappelle néanmoins avoir assisté au Théâtre Municipal de Hanoi en 1953, à la première représentation d'une tragédie en vers intitulée Bến nước Ngũ Bồ (La débarcadère de Ngũ Bồ) de Hoàng Công Khanh. Mais la malchance a voulu que j'aie laissé égarér le livre lors de l'exode au Sud, en 1954, et depuis il m'a été impossible de m'en procurer un autre exemplaire. Pour combler cette lacune regrettable, je suis forcé de me rebattre sur une autre pièce de théâtre, également historique, mais en prose, ce qui en diminue considérablement le charme. Il s'agit du Tiếng trống Hà Hồi (Les coups de tam-tam de Hà Hồi), composé par Hoàng Như Mai, et représenté pour la première fois, d'après la préface de l'auteur, au temple communal d'un village de Thái Bình, puis porté sur la scène du théâtre Municipal de Hanoi le 31 Décembre 1951. A cette date-là, je n'étais pas encore rentré à Hanoi et n'ai pu assister à cette représentation. Mais au moins le livre m'est resté. C'est une toute petite pièce de 40 pages environ, en 3 actes. Elle se propose de décrire l'état d'âme des lettrés en cet hiver 1788-89 où les
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troupes mandchoues, venues au secours de l'empereur Lê Chiêu Thống contre les Tây Sơn, foulèrent d'un pas arrogant le sol de la capitale Thăng Long, sans se douter que quelques jours plus tard l'empereur Quang Trung, accouru précipitamment du Sud en marches forcées, les écraserait dans une bataille-éclair (d'abord à Hà Hồi, puis à Đống Đa). Cette pièce mettant en scène un évènement historique de 1788, fut évidemment une allusion à la situation de notre pays durant les années de Résistance : Nombre de diplômés des grandes écoles, de hauts fonctionaires se réfugiaient à Hanoi sous la protection de l'ennemi, tout en professant le plus pur patriotisme. Dans la pièce de théâtre, ces grands intellectuels étaient représentés symboliquement par trois lettrés entourés de la vénération universelle : M. le Docteur, M. le Professeur et M. le Bachelier. Hélas ! ces distingués disciples de Confucius, qui n'avaient à la bouche que les mots de vertu, d'héroïsme et de patriotisme, se dégonflèrent pitoyablement lorsque leurs élèves Trần et Vũ leur proposèrent de diffuser des tracts appelant le peuple à se soulever contre l'agresseur étranger. Voici la scène II de l'acte II. Le premier, M. le Docteur s'est esquivé devant les rires mo queurs de M. le Bachelier : M. le Bachelier (riant aux éclats) - Et voilà comment sont nos docteurs et grands mandarins ! En rentrant chez lui, ce vieux ne manquera pas de s'évanouir de frayeur ! Et il se dit disciple de Confucius ! C'est honteux pour l'esprit héroïque des lettrés ! Bon pour dire des forfanteries, oui ? Ca, un docteur ? C'est simplement parce que : Le succès sourit aux infimes gens favorisés par la chance, Tandis que les héros doivent avaler l'amertume de la défaite quand l'infortune les poursuit1 Laissons donc ce vieux rentrer chez lui. Tout au plus est-il boursouflé d'une vaine littérature ; quant aux grandes questions intéressant le salut du pays, que peut-il savoir pour que nous lui demandions son avis ?
Citation du fameux poème de Đặng Dung (Voir notre précédent ouvrage Les Chefs d’œuvre de la littérature vietnamienne, p.44) Dương Đình Khuê
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Trần. - Respectable Maître, je ne pouvais croire M. Le Docteur capable d'un pareil comportement. Je croyais que cette affaire importante de l'Etat . . . M. le Bachelier. - Vous voyez que les lauréats des grands concours n'ont qu'une réputation sur faite et rien de solide dans la tête. Qu'ils soient convoqués par un officier manchou, et vous les verriez trembler et pâlir à faire pitié ! (Prenant la pipe à eau pour tirer une bouffée) Mais, mon cher, ceci est très secret, et il faut prendre toutes les précautions indispensables. Le sage doit s'entourer de prudence, est-il écrit. Y a-t-il quelqu'un à la maison ? Trần. - Respectable Maître, toutes les précautions ont été prises, j'ai renvoyé tout le monde. Cette pièce est d'ailleurs loin de la route, ainsi nous pouvons causer tranquillement. M. le Professeur (regardant à la dérobée depuis un certain temps, puis se levant brusquement) . - Vous trouverez que j'ai tort, mais je vous prie de vouloir bien m'excuser . . . Une affaire urgente m'oblige à rentrer chez moi tout de suite. M. le Bachelier (le retenant) .- Vous vous en allez aussi ? Mais vous n'avez aucune affaire urgente que je sache. Nous sommes à la fin de l'année, et tous vos élèves sont rentrés chez eux pour fêter le Tết. Même si vous êtes occupé, restez ici un moment encore, nous rentrerons ensemble. M. le Professeur. -Mais je ne connais rien aux affaires de l'Etat. Je ne vous serais d'aucune utilité en restant. Je vous demande la permission de me retirer. M. le Bachelier.- Comment ! Monsieur le mandarin de l'enseignement, vous qui êtes chargé de former les étudiants qui seront plus tard les soutiens de la Cour, vous dites que vous ne connaissez rien aux affaires de l'Etat ! Allons, restez assis un moment encore. Si vous n'avez rien à dire, vous pouvez toujours nous écouter. Ne craignez-vous point que la jeunesse se moque de vous ? (M. le Professeur est forcé de rester, mais son visage trahit une peur affreuse) M. le Bachelier. - Nous allons donc discuter de la grande affaire. Tout à l'heure j'ai entendu M. Trần exposer d'une façon très poignante la situation de notre pays. Notre peuple est comme couché sur du feu ardent et de l'eau bouillante. Et chaque jour de retard amènera un
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cortège de calamités. Je regrette d'être déjà vieux, et ne sais si je pourrai vous êtes utile à quelque chose. " Le pays n'est pas vengé que ma tête est déjà toute blanche ". Si j'avais trente ans de moins, je considérerais comme un simple jeu de soutenir l'axe de la Terre2, de prendre des lances et de capturer des prisonniers3 Trần.- Maître, Tôn Sĩ Nghị est actuellement comme un venin qui ronge les viscères de notre peuple. L'empereur Càn Long des Mandchous est un individu dangereux ; sous prétexte de venir en aide aux Lê, il veut s'emparer subrepticement de notre pays sans perdre un seul soldat. Si nous laissons trainer cet état de choses, le mal s'aggravera et deviendra incurable. La honte de perdre l'indépendance ne nous sera pas épargnée si nous ne nous hâtons pas de prendre des mesures. M. le Bachelier (hochant la tête à plusieurs reprises) .- Que comptezvous faire? Trần .- Maître, il faut à tout prix enlever cette épine mandchoue. Ce sera à la fois facile et difficile, car tout dépend de la volonté populaire. Si notre peuple est unanime à vouloir chasser l'ennemi, il n’y aura aucune difficulté. Par contre, si la volonté populaire est dispersé je crains que l’exploit de pacificationdes dix années3 ne soit perdu comme de l’eau qui passe sous les ponts Vũ.- Maître ! c'est pour cette raison que nous avons prétexté un anniversaire pour vous inviter à venir discuter avec nous de cette affaire. Vous êtes des miroirs de vertu pour le peuple. Si vous élevez la voix pour nous soutenir, le succès est certain. M. le Bachelier .- Très bien. En toute chose il faut avoir le bon droit avec soi. Ayant le bon droit, nous serons écoutés. Et étant écouté nous serons suivis. Par exemple, M. le Mandarin de l'Enseignement ici présent n'aura qu'à dire un mot pour que tous les étudiants de la Capitale et des quatre provinces4 le suivent aussitôt.
Encore une réminiscence du poème cité phus haut de Đặng Dung. Réminiscence d’un poème de Trần Quang Khải (op. cit. ,p.30) 3 Lê Lợi, fondateur de la dynastie des Lê postérieurs, a mis dix ans (1418-1428) pour chasser les Chinois hors de notre pays. 4 Les 4 provinces du delta environnant la Capitale Thăng Long étaient Kinh Bắc, Hải Dương, Sơn Nam et Sơn Tây.
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M. le Professeur. - Messieurs, ce n'est pas si certain. Je suis leur Maître en effet, mais il n'est pas certain qu'ils me suivront. Vous ne savez donc pas comment sont les étudiants d'aujourd'hui ? M. le Bachelier. - Et pourquoi ne vous suivraient-ils pas ? Observer la Justice pour détruire l'Injustice, même les hommes et les femmes ignorants comprendraient cela, à plus forte raison les étudiants. (Se retournant vers Trần) : Il faut rédiger une proclamation ? Trần.- Oui, Maître, j'ai pris la témérité d'en faire une mauvaise rédaction que je vous prie respectueseument de vouloir bien corriger (remettant la proclamation à M. le Bachelier) M. le Bachelier (lisant).Quand nous nous remémorons le passage : "Oublier les ancêtres dans la conservation du soir ", Ne sommes-nous pas honteux de ne point égaler les plantes et les herbes Allons-nous oublier les efforts des dix années de pacification ? Pour laisser notre patrie tomber entre les mains de l'étranger ? Devant nos ancêtres, n'avons-nous pas honte, étant hommes, De subir le sort des chevaux et des buffles ? Hélas ! Comment les descendants des Immortels et des Dragons Pourraient-ils affronter le monde à visage ouvert ? (Gagné de l'enthousiasme, M. le Bachelier lit à haute voix les dernières phrases) M. le Professeur.- Eh ! Plus bas, je vous prie. Si jamais quelqu'un vous entendait, nos têtes à tous tomberaient. Trần.- Maîtres, voici ce que nous avons projeté de faire : Après que vous ayez retouché cette proclamation, nous la reproduirons en plusieurs exemplaires qui seront distribués à la population. Nous comptons sur M. le Professeur qui voudra bien, lorsque les étudiants viendront lui souhaiter le Nouvel An, exciter leur colère patriotique par quelques paroles appropriées. M. le Professeur (agitant ses mains en signe de dénégation énergique).Ciel! Adressez-vous à un autre pour cela, ce sera préférable. Peut-être serai-je occupé pendant le Tết. Cherchez plutôt un autre. (Bruit soudain dans la coulisse) M. le Professeur (effrayé). - Qu'y a-t-il ? (Il s'apprête à fuir)
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Vũ (sortant puis rentrant). - Rien. C'est simplement le chat qui a fait tomber une boîte. (Miaulement de chat) M. le Professeur .- Oh ! Il a failli me faire mourir de frayeur. Je croyaiss que quelqu'un enfoncait la porte. Trần (à M. le Bachelier).- Maître, cette proclamation une fois diffussée, tous ceux qui ont les même aspirations que nous viendront nous chercher. Et quand nous en aurons assemlé un nombre suffisant pour lever l'étendard de l'insurrection et chasser l'ennemi hors de nos frontières, nous ferons un serment que nous prèterons en buvant du sang, et nous fixerons le jour du soulèvement M. le Professeur. - Surtout, ne mettez pas mon nom dans cette proclamation, je vous en prie.. M. le Bachelier (inquiet soudain, et s'arrêtant de lire).- Bon, cette proclamatiom est très bien écrite, avec un accent sincère. Je vais l'emporter chez moi pour la lire attentivement. (Il met la proclamation dans sa poche. Au dehors, bruit de tambour et de gong) M. le Professeur (angoissé) .- Ciel ! qu'y a-t-il encore ? M. le Bachelier (se levant aussi). - Allez donc voir ce qui se passe. (Vũ sort, puis rentre un moment après) M. le Bachelier.- Alors, qu'est-ce que c'est ? Vũ.- Maître, ce sont des soldats Mandchous qui vont exécuter quelques hommes. M. le Professeur.- Exécuter ! Pourquoi ? Vũ.- Maître, il s'agit probablement de citoyens honnêtes qu'ils ont arrêtés pour leur extorquer de l'argent. Mais ne pouvant arriver à leurs fins, les Mandchous les ont condamnés à mort, et maintenant ils les conduisent au lieu d'exécution. M. le Professeur.- Condamnés à mort ? Oh ! Je vais rentrer chez moi. Et notez que je ne suis pour rien dans ce que vous voulez faire ici. (Epouvanté il se glisse dehors) M. le Bachelier.- Oui, il serait peut-être préférable de surseoir à nos projets. C'est une grande affaire, dont dépend le salut du pays. Pour prendre les armes, il faut avoir avec soi un temps opportun, une puissance suffisante, et une occasion favorable, toutes choses qui nous manquent actuellement. Patientons, et attendons de voir comment
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tourneront les évènements. Allons, je rentre chez moi. Restons sur cette position. Au revoir. (Arrivé à la porte, il se souvient de la proclamation qu'il a mise dans sa poche. Il rentre en courant) M. le Bachelier.- Quant à cette proclamation, je la laisse ici pour la relire une autre fois. Et puis, c'est très bien déjà. Faites comme vous voudrez. Il est préférable que je reste en dehors pour vous aider. Allons, adieu. (Il va précipitamment à la porte) Trần (découragé).- Plus d'espoir ! Voilà ce que sont devenus les anciens sujets des Lê ! Notre patrie est perdue ! Vũ.- Non, ne soyez pas si pessimiste. Ceux là ne sont que des mandarins de la Capitale ; ils sont terrorisés par le spectacle quotidien des atrocités de l'ennemi. Mais n'oubliez pas que c'est dans les provinces Thanh et Nghệ que réside l'âme de notre pays. L'énergie populaire dans les monts Lam et Hồng est réputée depuis toujours indomptable. Nous avons perdu une partie, allons en préparer une autre. Avec quelle ironie cinglante l'auteur a décrit la covadise fanfaronne des lettrés dégénérés de la fin du 18è siècle ! Leurs paroles et gestes, surtout ceux de M. le Bachelier, suivent un decrescendo d'un comique révoltant mais irrésistible. Heureusement, l'optimisme inébranlable de l'étudiant Vũ repose sur des données historico-géographiques exactes. L'énergie du peuple Viêtnamien ne gite pas dans l'ancienne capitale Thăng Long (ni plustard dans la nouvelle capitale Huế), enrichie par le commerce, amollie par les plaisirs et aveuglie par le voisinage des grands mandarins, mais plutôt dans ce réduit montagneux et sauvage de la partie septentrionale du Centre-Vietnam, où l'héroïne Triệu thị Chinh a levé l'étendard de l'insurrection contre les Ngô, où le prince Hưng Đạo s'est réfugié en attendant le moment de reprendre l'offensive contre les Mongols, d'où Lê Lợi est sorti pour chasser les Minh hors du royaume, où l'empereur Quang Trung a rassemblé ses soldats avant de les lancer au Nord contre les Mandchous, et où plus récemment tant de héros comme Phan Đình Phùng se sont fortifiés pour mener une résistance désespérée contre la domination française. L'empereur Trần Nhân Tông l'avait bien compris en composant ces deux vers immortels au moment le plus crucial de l'invasion mongole en 1284 :
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Cối Kê cựu sự quân tu ký Hoan Ái do tồn thập vạn binh. (Rappelez-vous l'histoire ancienne de Cối Kê Et qu'il nous reste cent mille geurriers dans les provinces Hoan et Ái1). Mais revenons à notre pièce de théâtre. Déçus dans leur espoir de compter sur les commités de l'intelligentsia pour soulever la population de la Capitale, nos deux étudiants Trần et Vũ cherchèrent autre chose. Vũ réussit à s'aboucher avec des mariniers partant pour Nghệ An, et vint proposer à son ami Trần de s'enfuir ensemble pour Nghệ An, et vint proposer à son ami Trần de s'enfuir ensemble pour aller s'engager sous la bannière de l'empereur Quang Trung des Tây Sơn. Mais Trần était marié. Lui parti, que deviendraient sa femme et son enfant ? Après d'angoissantes réflexions, il décida de les tuer avant de partir. Voici la scène du dénouement : Mme Trần (interreogeant de l'intérieur).- Vous n'êtes pas allé vous reposer ? (Grondement de canon dans le lointain) Trần.- Tout à l'heure. Dormez avec l'enfant. Mme Trần (de l'intérieur).- C'est étrange ! Qui donc s'amuse à brûler encore des gros pétards ? Nous sommes déjà au troisième jour du Tết, cependant. (Pleurs de l'enfant, et voix de Mme Trần le berçant. Puis le silence s'établit graduellement, indiquant que la mère et l'enfant se sont endormis. Pendant ce temps, Trần reste assis silencieusement, les yeux fixes comme hypnotisés par une idée obsédante. Au dehors, des cris de hibou et des aboiements de chiens se font è entendre par inter mittences. Le tam-tam indique la 3 veille. Trần se redresse soudain, va à l'épée qu'il contemple une seconde avec hésitation, puis résolument la tire du fourreau et s'achemine vers la chambre. Sa femme aussi se réveille à ce moment-là, on entend le bruit de ses sabots. Tenant d'une main une petite lampe, elle sort et regarde avec étonnement son mari )

Voir notre précedent ouvrage: Les Chefs d’œuvre de la littérature vietnamienne, p22. Dương Đình Khuê

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Mme Trần.- Pourquoi veillez-vous si tard ? Et pourquoi tenez-vous cette épée nue ? Il y a des voleurs dans la maison ? Trần (d'une voix hagarde) .- Je partirai pour Nghệ An à la cinquième veille. Mme Trần.- Pourquoi faire ? Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt ? Trần.- C'est une affaire importante que je ne pouvais vous dévoiler. Mme Trần.- Vous savez bien que vous êtes le seul homme dans la maison. Si vous partez, qui nous protégera, mon enfant et moi ? Je vous supplie de penser à nous un peu. (Elle pleure) Trần (d'une voix effrayante) .- Si, j'ai pensé à vous et à notre enfant. J'ai trouvé une solution en ce qui vous concerne. (Juste à ce moment, on entend frapper à la porte, et la voix de Vũ)- Hé! Mon ami ! (Hagard, Trần se redresse) Mme Trần.- Ce doit être la voix de M. Vũ. Que peut-il nous annoncer, à cette heure de la nuit ? Voix de Vũ au dehors .- Trần ! Ouvrez vite, mon ami ! Trần .- Vũ est arrivé1. Je ne puis laisser tomber la grande affaire . Ma décision est prise. (L'épée à la main, il se précipite vers la chambre) Mme Trần (le saisissant au bras).- Qu'est-ce que vous faites donc ? Vous m'effrayez. Trần (s'efforcant de se dégager) .- Lachez-moi. Voix de Vũ criant au dehors.- Mon ami ! vite ! vite ! (Au dehors, coup de fusil, cris d'hommes et aboiements de chiens se croisent. Mme Trần, ahurie, court à la porte qui s'abat juste à ce monment. Vũ se précipite dans la maison, une torche allumée à la main) Vũ.- Mon ami, mon ami ! Les Tây Sơn sont arrivés ! Ils ont écrasé les défenses de la Capitale. Et notre peuple s'est dressé pour tuer l'ennemi. Vite, vite, courons arrêter leur général Tôn Sĩ Nghị. ---------Trần croit que Vũ arrive pour le conduire au fleuve où ils s’embarqueront pour Nghệ An, comme cela a été convenu entre eux. Mais naturellement, Vũ ignore la tragique décision de son ami, contrecarrée de justesse! Dương Đình Khuê
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(Les deux se précipitent au dehors. Cris du peuple, coups de fusil, que domine une voix tonitruante : - Arrêtons les pirates ! Arrêtons-les ! -:-:-:Avec la publication légale du recueil de vers Thơ mùa giải phóng à Saigon en 1949, la représentation en 1951, puis en 1953 au théâtre Municipale de Hanoi de pièces historiques appelant, à travers un voile historique plus que transparent, la population à l'insurrection contre l'envahisseur étranger, ne fait que confirmer ce que nous avons avancé plus haut, à savoir que le prestige de la Résistance était telque même les écrivains de la zone occupée la glorifiaient. Cela pourrait prouver que les fonctionnaires du gouvernement fantoche, soit par sympathie pour la Résistance, soit par prudence, fermaient benoitement les yeux à la Censure. Mais ce ci est une autre histoire que nous ne discuterons pas. Ce sur quoi, parcontre, nous devons insister, c'est que durant les dix années de Résistance, de 1945 à 1954, l'unanimité des coeurs et des esprits était réalisée autour de l'idée de patrie telle que la comprenaient è nos ancêtres du 13 siècle luttant contre les Mongols, nos ancêtres du è 15è siècle luttant contre les Minh, et nos ancêtres du 18 luttant contre les Mandchous. Aucune autre considération idéologique, ni religieuse ni sociale, ne s'y mêlait pour diviser les coeurs et les esprits. Et c'est ce qui, incontestablement, établissait le prestige de la Résistance et assurait sa victoire malgré des difficultés qui parurent insurmontables au début.

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VŨ HOÀNG CHƯƠNG
Comme presque tout le monde, Vũ Hoàng Chương a suivi la Résistance à ses débuts. Puis il est rentré à Hanoi en 1950. En 1951 il fit jouer son drame en vers "Tâm sự kẻ sang Tần" (Psychologie de celui qui est allé à Ts'in). Je n'ai pas eu le plaisir de voir représenter cette pièce, mais l'auteur a eu l'heureuse idée de la publier en 1961, ce qui fait que j'ai pu m'en procurer un exemplaire. Bien que le sujet en ait été traîté par Thao Thao dans sa pièce Quán Biên thùy (L'auberge sise à la frontière ), je ne résiste pas à la tentation de parler de la pièce de Vũ Hoàng Chương. Non pour établir un parallèle entre les deux poètes, mais pour ajouter un nouvel élément à la conception que notre génération se fait du héros immortel Kinh Kha. Thao Thao, en somme, s'en est tenu à la conception classique : il admire Kinh Kha pour son sacrifice voué d'avance à l'insuccès et accompli uniquement pour payer sa reconnaissance à celui qui a su l'apprécier. Vũ Hoàng Chương est plus moderne : le geste de Kinh Kha a pour lui une valeur différente, celle de réveiller l'humanité terrorisé par un example éclatant. Pour cela , Vũ Hoàng Chương imagine la scène suivante : Après la mort de Kinh Kha, son ami Cao Tiệm Ly revient sur les bords du fleuve Dịch pour le pleurer. Et là il rencontre un aubergiste qui émet des doutes sur la valeur du geste héroïque. Ecoutons-les discuter : L'Aubergiste.Soit, et admettons que Kinh Kha excellât dans l'art de l'escrime, Mais n'était-il pas répréhensible, je vous le demande, N'était-il pas répréhensible d'exposer sa vie Par simple vanité, et pour payer un bienfait dérisoire ? Cao Tiệm Ly.Vous vous êtes trompé ! profondément trompé ! S'il s'en est allé, c'était pour le monde
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Uniquement ! et non Pour la gloire, ni par gratitude. L'Aubergiste (étonné). Pour le monde il s'en est allé à Ts'in ? Pour le monde Il mourut à Hàm Dương ? Voilà qui est bient étrange ! Mais expliquez donc quels résultats il a pu obtenir ? Quant à moi, je trouve que sa mort a été parfaitement inutile, Et je maintiens que Kinh Kha est à blâmer. Cao Tiệm Ly.Ne soyez pas si impatient, ni surtout si étroit d'esprit, Et tachez avec moi de discuter sa conduite calmement. Depuis le jour où le tyran Ts'in accapara le pouvoir suprême, Les peuples des sept pays sont comme assis sur un feu ardent. Une seule parole tombée de son trône Suffit à épouvanter tous les rois vassaux, Un seul de ses rires fait tomber dix mille têtes, Et une seule de ses colères fait inonder de sang toute la terre. Se dresse-t-il debout, l'Océan de l'Est s'arrête de respirer, Étend-il le bras, la Grande Montagne ruisselle de sueur d'angoisse Qui oserait contrevenir aux ordres de Hàm Dương ? Et tout l'univers redoute Ts'in à l'égal d'un tigre. Voyez, les royaumes Han, Wei, Ts'i, Yen, Tchao, Souo Courbent l'échine et plient les genoux pour vivre sous l'oppression Un jour ils cèdent une ville, le lendemain une province, en implorant Que le tyran veuille bien ne plus inquiéter leurs frontières. Au milieu de cette universelle ignominie, qui a osé publiquement accuser Le tyran coupable de tous les crimes contre le Droit et la Morale, Qui a osé fièrement, au milieu de la Cour des Ts'in, Au nom de l'humanité des dix mille ans passés et des dix mille an à venir Prononcer le verdict de l'éternité ? N'était-ce pas Kinh Kha le héros ? N'était-ce pas Kinh Kha le chevalier à l'épée redoutable ? Un soir, sur les bords du fleuve Dịch, il est parti
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Pour offrir sa vie à la cause des peuples. L'Aubergiste(après un moment de réflexion).Oui, Kinh Kha s'est sacrifié pour les peuples Et son geste était vraiment celui d'un héros. Mais je crains bien que l'Histoire Ne porte sur lui ce jugement "Grand coeur, petit talent" Et voilà tout. Cao Tiệm Ly .Hé ! Je ne me doutais pas Que votre esprit fut à ce point obscurci ! J'ai dit, et je le répète : "Point n'est besoin de juger l'œuvre sur son succès ou son échec Seul importe de se demander qui a osé l'essayer ?" L'exemple que Kinh Kha a donné éternellement brillera, Et pour continuer sa pensée, il ne manquera pas de gens ! Le tyran peut échapper encore à l'assassinat Mais l'humanité tout entière s'est réveillée de son cauchemar, Et le tyran devra mourir, tôt ou tard. Après Kinh Kha, même un petit enfant deviendra un héros. (restant silencieux un moment) Ô Kinh Kha ! Quoique ton exploit n'ait pas été couronné de succès, Tout le monde a compris ta leçon de bravoure Et tu ne seras pas mort inutilement à Hàm Dương Car tu vivras éternellement avec le temps. L'Aubergiste (d'un ton ému).Vivra éternellement avec le temps Cao Tiệm Ly .Oui, éternellement, Vivra le renom du chevalier qui, le premier, L'Aubergiste . Est parti sans espoir de retour
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Cao Tiệm Ly.Pour suspendre dans l'Histoire un miroir incomparable Et ouvrir la voie L'Aubergiste .A dix mille générations suivantes. Cao Tiệm Ly.Il s'est sacrifit L'Aubergiste .Pour le monde tout entier. Seul, il a osé, sur le trône royal, Cao Tiệm Ly .Au milieu de la Cour des Ts'in, proclamer les crimes du roi Ts'in. L'Aubergiste .Respectable sage ! Les paroles que vous venez de prononcer Ont réellement ouvert mon esprit. Vos arguments si lumineux Sont des torches qui éclairent le chemin des ignorants. Ô Kinh Kha ! héros incomparable, Exemple vivant, devancier, holocauste, Vous avez réussi dans votre échec même, Car si votre corps est détruit, votre esprit demeurera toujours. (s'agenouillant sur le bord du fleuve) Et ce soir, ici, sur le bord désert du fleuve Dịch, Je m'agenouille humlement pour vous demander pardon. Avons-nous le droit de penser que Vũ Hoàng Chương, en glorifiant le geste de Kinh Kha autrement que l'avaient fait les anciens lettrés visait à glorifier la Résistance autrement que par patriotisme ? Résister contre le retour offensif du colonialisme, ce serait donc, sous ce point de vue, bien plus que faire son devoir de Viêtnamien patriote, c'était réveiller la
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conscience de l'humanité tout entière, c'était défendre les droits imprescriptibles de l'indépendance des peuples et de la liberté des individus. Vũ Hoàng Chương était bien un idéaliste impénitent, et sa théorie, nous en avons peur, pourrait n'être pas acceptée par le matérialiste communisme dont il se prévalait. Mais l'idéalisme de Vũ Hoàng Chương ne lui était pas particulier, il était commun à presque toute la population Viêtnamienne au début de la Résistance. Nous allons voir dans la prochaine partie : La sécession, qu'aussitôt après la fin de la guerre de résistance, se poser des problèmes quant à section des esprits du Parti.

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QUATRIEME

PARTIE

LA SÉCESSION
GÉNÉRALITÉS Comme le Sông Gianh à l'époques des Trịnh-Nguyễn, le Bến Hải est devenu depuis Genève une cloison entre les parties Nord et Sud du Vietnam, plus exactement entre deux Vietnams dont non seulement les régimes politiques divergent, mais aussi les modes de vivre, de penser, de se distraire, de comprendre le Beau et le Bien, etc. En ce qui concerne la littérature, nous devons donc nous attendre à avoir deux littératures divergentes. En quoi, c'est ce qu'il serait difficile de préciser, puisque nous manquons de documentation sur tout ce qui se passait au Nord. Le peu qui nous en est révélé est fourni par un ouvrage intitulé "Trăm hoa đua nở trên đất Bắc" (Les cent fleurs s'épanuissent à l'envi sur le territoire du Nord) édité en 1959 par un organisme officiel du Sud : Mặt trận bảo vệ tự do văn hóa (Le Front de défense de la libre culture). Cette source serait sans doute suspect si nous voulions l'utiliser pour porter un jugement de valeur sur la littérature du Nord. Je pense toutefois que nous pourrons éviter cet écueil en prenant soin de noter : 1) que l'ouvrage cité plus haut n'a pas caché son but politique qui consiste à démontrer, avec preuves à l'appui, que le création littéraire au Nord est sous la dépendance étroite du Parti Communiste ; 2) que, par suite, seules y figurent les œuvres d'opposition à la dite dictature. En dehors de ce point, bien des renseignements nous manquent sur l'évolution de la littérature au Nord depuis Genève, aussi bien en ce qui concerne les formes littéraires que les grands courants de pensée.
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J'espère que ces réserves suffiront à mettre le lecteur en garde contre toute conclusion hâtive et forcément partiale de l'unique chapitre consacré à la littérature du Nord depuis 1954 jusqu'à 1975. La littérature du Sud durant cette période, au contraire, s'étale à profusion dans toutes les librairies de Saigon. En telle quantité d'ailleurs qu'il est presque matériellement impossible d'en avoir un aperçu correct, même sommaire. Et il faudra que le temps ait fait son œuvre de décantation pour pouvoir y voir clair. Tout ce que j'aurai l'honneur d'exposer ci-après n'a donc qu'une valeur subjective et relative. Les écrivains que j'y citerai seront peut-être oubliés dans trent ans, tandis que ceux que je passe sous silence brilleront peut-être d'un éclat incontestable. Je puis toutefois assurer qu'à défaut de la compétence d'un homme du métier, je ferai mon choix avec l'impartialité d'un honnête homme dont le vieux coeur, tout racorni soit-il, sait encore tressaillir d'émotion à la lecture d'un beau poème. Comment donc se présente, sous mon optique subjective, la littérature du Sud de 1954 à 1975 ? Ma première impression est, je l'avoue, un certain désarroi, non pas tant devant l'énorme production littéraire, mais plutôt devant les courants contradictoires qui la traversent. Ce n'est plus comme au bon vieux temps d'avant-guerre où la poésie moderne (thơ mới) écrasait triomphalement sous ses pieds la poésie classique, où nous autres jeunes gens (oh ! comme le temps a passé vite pour transformer ces jeunes gens souriant à la vie en vieillards grimaçant à la mort imminente !) n'avions pas d'autres dieux que les écrivains du Tự Lực văn đoàn. Aujourd'hui, au contraire, poésie classique, poésie moderne et poésie libre (thơ tự do) s'affrontent en une bataille confuse qui ne laisse prévoir aucune issue. Les tendances aussi se multiplient. Nos écrivains des années 30 se réclamaient presque uniquement de l'école romantique ou de l'école parnassienne française. Aujourd'hui, c'est un enchevêtrement inextricable d'influences américaine, russe, anglaise, française, chinoise, japonaise, que sais-je encore ?

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Pour ne pas courir le risque d'émettre des opinions prématurées, je me bornerai à reproduire certains textes que je crois les plus représentatifs de la littérature sudiste durant la Sécession 1954-75, sans les accompagner d'aucun commentaire, sauf d'ordre purement explicatif. Tout sera groupé globalememt et sans aucune classification préconçue dans trois chapitres : la poésie, le roman et la nouvelle, et en dernier le théâtre. Il y aurait encore d'autres genres littéraires intéressants, comme le reportage par exemple. Mais outre que les articles de ce genre sont assez difficiles à se procurer parce qu'ils étaient disséminés dans divers journaux aussitôt jetés au panier après lecture, ils n'offrent en général qu'une valeur littéraire très relative.

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CHAPITRE

XI

LA LITTÉRATURE DU NORD
Comme préface à ce chapitre, je ne saurais mieux faire que donner un extrait de la préface de l'ouvrage "Trăm hoa đua nở trên đất Bắc" : . . . . . Depuis le jour où Mao tsé Tung succéda à Tsìn che Hoang, il a mis à mort Hồ Phong et quantité d'autres érudits. Mais récemment il vient de permettre officiellement que "Les cent fleurs s'épanouissent à l'envi, et que les cent écoles (philosophiques) émettent à l'envi leurs voix". Personne ne sait quel fut le mobile de Mao en prenant cette décision, mais tout le monde peut reconnaître que sur toute la Chine communiste d'aujourd'hui aucune fleur ne peut s'épanouir en dehors de la fleur marxiste. Bref, qu'elle soit de forme monarchique ou communiste, la dictature supprime toujours la liberté de pensée. Aujourd'hui comme il y a deux mille ans, les intellectuels Chinois se voient toujours fermer la bouche. Depuis le jour où le Nord-Vietnam sont dans la même situation que tous leurs confrères de derrière le rideau de fer. Mais à l'occasion inespérée de la récente déstalinisation, ils se sont dressés pour lutter contre le Parti, pour réclamer la résurrection de la liberté de pensée. Dans ce mouvement d'opposition, les intellectuels du Nord-Vietnam ont contribué pour une part importante. Durant deux ans, 1956 et 1957, les intellectuels du Nord ont produit plus de cent œuvres de valeur, que le Communisme regarde comme de la mauvaise herbe, mais qui sont réellement pour nous les "cent fleurs".

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C'est pourquoi nous les avons réunies en un bouquet que nous offrons à nos lecteurs, dans l'espoir de contribuer à mettre en valeur la littérature contemporaine du peuple Viêtnamien . . . L'ouvrage "Trăm hoa đua nở trên đất Bắc " cite une vingtaine d'écrivains parmi lesquels nous choisirons seulement cinq : Phan Khôi, Hữu Loan, Phùng Quán, Trần Dần et Hoàng Cầm.

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PHAN

KHÔI

Nous retrouvons ici Phan Khôi vieillissant, mais toujours indomptable. Se voyant rejeté comme un citron dont tout le jus a été pressé, il murmure amèrement :

Tuổi già thân bệnh hoạn , Kháng chiến thấy thừa ta . Mối sầu như tóc bạc , Hễ cắt lại giài ra .
Chargé d'ans et de maladies, Je me vois de trop dans la Résistance. Ma tristesse, pareille à mes blancs cheveux, S'allonge à mesure que je la coupe. Menacé par le Parti, il le défie dans un sursaut de révolte :

Làm sao cũng chẳng làm sao , Dẫu có thế nào cũng chẳng làm chi . Làm chi cũng chẳng làm chi , Dẫu có làm gì cũng chẳng làm sao .
Ce poème est littéralement intraduisible par le sens indéterminé et la répétition des vocables : làm sao, làm chi, qui expriment une impertinence de grand seigneur à l'égard d'esprits mesquins. En voici le sens approximatif : Ce que vous pourriez me faire, je m'en f... royalement. Ci-dessous nous citons un passage où le redoutable logicien fit sévèrement la critique du leadership littéraire et artistique : . . . Je veux dire la vérité. Mais des gens me préviennent qu'il y a des vérités dont il ne faut pas parler. Je ne le crois pas. C'est peut-être vrai sous un autre régime, mais sous le nôtre qui a pris pour armes la
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critique et l'auto-critique, comment pourrait-il y avoir encore une vérité dont il ne faut pas parler ? Je veux critiquer. Mais d'autres gens sont venus me dire : " La critique est admise quand elle s'exerce à l'intérieur de nos rangs, mais il ne faut pas l'exposer sur les livres et journaux, de peur que l'ennemi ne la travestisse". Je ne le crois pas non plus. Le temps est passé où nous devions " fermer les portes pour nous éduquer " . Aujourd'hui, s'il y a contradiction à l'intérieur de nos rangs, il faut qu'elle soit résolu devant le peuple, car comment la résoudre si nous ne nous aidions de la lumière de l'opinion publique pour nous guider ? Et d'ailleurs, puisque nous avons reconnu que nous travaillons pour le peuple qui nous fait vivre, le peuple est donc notre employeur et a le droit de contrôler tous nos actes. Pourquoi alors réglons-nous nos affaires en cachette du peuple ? Pour ces raisons, j'écris cette Critique du leadership littéraire et artistique de l'Association des Ecrivains et Artistes du Vietnam, au sein de laquelle j'ai vécu huit ou neuf ans depuis sa création dans la Haute Région du Nord. Je ferai ma critique très loyalement. Quand nous étions dans la Haute-Région du Nord, la route à suivre en matière littéraire et artistique paraissait très simple. Elle se guidait essentiellement sur le marxisme et le réalisme sociologique pour servir la patrie, servir le peuple et surtout servir la Résistance qui était notre préoccupation dominante. Je ne sais pas si tous ceux qui travaillaient à ce moment-là mettaient exactement et pleinement ces directives en pratique, mais ce dont je suis sûr, c'est que tous s'efforçaient de s'y conformer. Avaient-ils des sujets de désaccord avec le leadership qui leur était imposé ? Presque aucun. Et s'il y en avait, on les résolvait à l'aimable, car à ce moment-là, la grandeur et les glorieuses souffrances de la Résistance emplissaient nos âmes ; on ne pensait qu'à la Résistance et à rien d'autre. Je ne veux pas ici approfondir la question pourquoi, après notre retour victorieux à la Capitale, le leadership littéraire et artistique est devenu un problème, pourquoi " la foule des écrivains et artistes " ont des sujets de désaccord avec le leadership. Je ne veux qu'exposer ce
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phénomène déplorable qui est apparu ces deux dernières années, depuis notre retour à Hanoi. D'aucuns pourraient être choqués de me voir employer l'expression " la foule des écrivains et artistes ". Mais si je ne l'employais pas, je manquerais de mot pour préciser ce phénomène, celui de l'opposition entre ceux qui dirigent notre mouvement littéraire et artistique d'une part, de l'autre la foule des écrivains et artistes qui subissent ce leardership. Durant la Résistance, leaders et foule des écrivains et artistes ne faisaient qu'un ; aujourd'hui, ils sont deux. Fait digne d'attirer notre attention, cette foule ne comprend pas que les écrivains et artistes qui ont participé à la Résistance dans la Haute Région du Nord ; elle comprend aussi, outre les écrivains et artistes de la zone récemment libérée, ceux du Sud et de la zone V1 qui ont rejoint le Nord après la scission du pays. C'est une foule assez nombreuse, qui pourrait facilement se jeter dans l'opposition à défaut d'un habile leadership. Sous le régime de la propriété privée, l'opposition est un phénomène normal : opposition entre le peuple et le Gouvernement, entre les ouvriers et les patrons, entre les élèves et l'école . . . Mais dans notre régime à nous, dans n'importe quel domaine, les voeux divergents ne doivent pas aller jusqu'à l'opposition. Que l'opposition persiste, c'est là un phénomène déplorable, un symptôme inquiétant. Si nous assistons aujourd'hui à ce phénomène, c'est parce que dans le domaine littéraire et artistique notre leadership a commis des erreurs dont je vais citer quelques exemples. Ce sont les cas les plus marquants que je connais parfaitement, et dont je suis en mesure de parler. Quant aux autres cas, relatifs à l'organisation, à l'administration, comme je ne les connais pas parfaitement, je n'en parlerai pas. Peu après notre retour à Hanoi, au cours d'une réunion au siège de l'Association des écrivains et artistes, un cadre de haut rang, en son nom personnel, a soulevé la question de la liberté en matière de création littéraire et artistique. Voici comment il s'est expliqué : " Un certain nombre d'écrivains et artistes réclament la liberté ou désirent réclamer la liberté. Une liberté désordonnée, comparable au fait d'arracher en pleine rue un cartable à un promeneur qui le tient sous son bras, sous prétexte que nous sommes libres de faire ce geste parce que ce cartable
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Partie méridionale de Centre-Vietnam Dương Đình Khuê

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nous plait. D'où la conclusion suivante : Il faut un leadership, les écrivains et artistes doivent se soumettre à un leadership " . Je crois, quant à moi, que le problème ainsi posé a été mal posé. Les faits qui se présentent sous mes yeux sont tout autres. Les écrivains et artistes qui ont suivi la Résistance, qu'ils viennent de la Haute Région du Nord, ou du Sud Vietnam ou de la zone V, ont tous adhéré à l'Association des écrivains et artistes, ont accepté de se soumettre à un leadership, sinon ils n'auraient pas adhéré à ladite Association. Quant à ceux qui vivaient dans la zone récemment libérée, ils sont prêts aussi à admettre un leadership ; sinon, ils seraient déjà partir pour le Sud. En un mot, aucun des écrivains et artistes présents au Nord ne demande une liberté désordonnée, ne s'amuse à "voler un cartable ". Je ne comprends pas pourquoi on a posé le problème sous cette forme. En vérité, non seulement nos écrivains et artistes méritent notre affection, mais ils sont encore bien à plaindre. Ils savent qu'autrefois, ils étaient dans l'erreur, et ils se soumettent sagement. Tô Ngọc Vân était un peintre qui avait une prédilection particulière pour les beaux portraits féminins. En 1948 encore, dans son tableau en couleurs de " Hanoi se soulevant ", il a peint une jeune femme extrêmement belle, debout au milieu d'un incendie, parmi les décombres des maisons écroulées sous les bombes. Il a répudié cette prédilection. Dans l'exposition de peinture organisée en 1952, dans un tableau qui réclamait impérieusement des silhouettes féminines, il n'a peint que des vieilles femmes et des petites filles. Il en est de même de Thế Lữ à qui j'ai demandé pourquoi il n'écrivait plus des vers comme autrefois. Il me répondit qu'il le ferait quand il aurait réussi à réajuster son âme, et à se mettre en communion mentale avec le prolétariat. Dire de ces hommes de lettres et artistes qu'ils réclament la liberté, même une liberté qui ne serait pas désordonnée, c'est les calomnier injustement sans qu'ils puissent se défendre. . . . En réalité, les hommes de lettres et artistes ne demandent pas une liberté désordonnée ; ils consentent à se soumettre à un leadership. Peut-être ne me suis-je pas suffisamment expliqué ; je dois préciser que les écrivains et artistes réclament la liberté, mais seulement dans la technique de l'art.
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Il est admis que l'Art soit servir la Politique ; c'est pour cette raison que la Politique doit diriger l'Art. Mais une question se pose : pour arriver à ses fins, ne suffit-il pas à la Politique de se servir des mots d'ordre, des slogans, des circulaires ? Pourquoi faut-il qu'elle recoure à l'Art ? Si elle veut être sincère, La Politique doit taper sur l'épaule de l'Art et lui dire : " Si je m'intéresse à toi, c'est parce que je veux utiliser ta technique . Devant une telle franchise, l'Art ne peut que s'incliner. Mais la technique est le domaine propre de l'Art, où celui-ci doit conserver sa pleine liberté, et où la Politique ne doit pas s'immiscer. La Politique n'a aucune raison de n'être pas d'accord sur ce principe, dont chacune des parties tire son avantage. Et je pense qu'à l'heure présente, il devrait être observé dans n'importe quel genre de collaboration. Mais au cours des deux dernières années, notre leadership littéraire et artistique est allé trop loin et n'a pas tenu compte de cette convention tacite. Il a chaque jour envahi un peu plus le domaine de la technique réservé aux hommes de lettres et artistes. Dans n'importe quelle section, la création ou la production artistique est menée par le bout du nez par le Comité permanent de l"association ; quelquefois même, celui-ci met directement la main à la pâte. " Servir les classes ouvrière, paysanne et militaire ", et " Servir à temps " : fort bien ! Mais ce qui irrite les hommes de lettres et artistes, c'est de dehors de ces directives. . . . M.M. Nguyễn Tuân et Hoài Thanh sont des écrivains célèbres, et je n'irai pas dire qu'ils n'ont aucune compétence en matière de littérature. Mais s'ils ont un art à eux, j'ai aussi un art à moi. Dans l'art s'affirme la personnalité de l'auteur, et comme les personnalités sont différentes, l'art doit aussi différer d'un auteur à l'autre. C'est seulement à ce prix que peut se réaliser le spectacle des " cent fleurs s'épanouissant à l'envie ". Si l'on obligeait tout le monde à écrire comme soi-même, un de ces jours les cent fleurs se transformeraient toutes en chrysanthèmes de Longévité 1. Que les errements en cours continuent, et ce jour-là ne sera pas loin, hélas !
Variété la plus vulgaire de chrysanthème, dont le nom évoque par ailleurs au souci de flagornerie (Vạn Thọ : Plus de dix mille ans de longévité.) Dương Đình Khuê
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A l'heure actuelle, cette attitude du leadership a infesté tout Hanoi. N'importe quelle salle de rédaction peut s'arroger le droit de corriger mes articles, de les jeter au panier. Encore s'il y avait quelque raison sérieuse de corriger ou de rejeter ! Récemment, avant le 20 Juillet, un journal - mais pourquoi taire son nom ? il s'agit de la Patrie - la Patrie me commanda un article sur le Sud. Ce journal m'a donc donné un devoir à faire, n'était-ce pas suffisant ? Mais Monsieur le Rédacteur en chef a encore voulu m'imposer son plan, me demandant d'écrire ceci, de développer cela ; il a enfin limité mon article à 1500 - 2000 mots ! J'ai éprouvé une grande douleur en reçevant cette commande (serait-ce parce que j'avais de l'amour-propre ? auquel cas je suis prêt à me soumettre à la critique ) ; aussi l'ai je refusée. Ô Monsieur Chiểu !2 De votre temps vous avez protesté en ces termes :

Mais puisque ce n'est pas ici un camp d'examen, Pourquoi imposer le sujet et les rimes pour nous lier les bras ?
Aujourd'hui, soixante-dix à quatre-vingt ans après vous, on m'impose encore le plan et on limite la longueur de mes écrits, le savez-vous. Ô Monsieur Chiểu ? Que puis-je faire encore ? Il ne m'est même plus permis d'être moi-même ! Cette plainte de Phan Khôi montre nettement l'antagonisme inévitable entre le leadership communiste et la création littéraire et artistique, ce qui nous aidera à comprendre la douleur poignante de ces écrivains et artistes qui, ayant suivi la Résistance parce qu'elle défendait la liberté contre l'esclavage, se sont réveillés en voyant que leurs sacrifices avaient été mal placés.

Nguyễn Đình Chiểu: auteur du célèbre roman en vers Lục Vân Tiên (Voir notre précédent ouvrage: Les Chefs d’œuvre de la littérature vietnamienne, p.310) Dương Đình Khuê

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HỮU

LOAN

L'ouvrage "Les cent fleurs" ne donne sur la biographie de Hữu Loan que quelques très vagues renseignements : âgé de 40 ans environ en 1959, c'est-à-dire né dans les années 1920, à Thanh Hóa, d'une famille pauvre. Sous la Résistance, il a fait partie du groupe d'écrivains travaillant pour l'Armée. Puis il a demandé sa démobilisation pour enseigner dans une école privée de village. Il a composé des nouvelles et des poèmes dont le plus célèbres est celui cité ci-après, et qui a paru dans la Revue Giai phẩm mùa thu (Belles œuvres d'automne) en Septembre 1956 :

Cũng những thằng nịnh hót. Toujours des flatteurs.
Sous la domination française Les flatteurs se pavanaient glorieusement. L'échine courbée bien bas devant les mandarins français, Ils se servaient de leurs femmes comme échelle Pour grimper au faite des honneurs. Là où passait le postérieur de leurs femmes, Leur tête passait. Que de hontes nous avons subies ! Honte d'avoir perdu l'indépendance, Et honte d'être du même pays que ces flatteurs ! Une chose qui nous fait souffrir Dans notre régime à nous, Dans le régime de la République Démocratique, C'est que les flatteurs y trouvent encore du terrain pour vivre. Ils n'ont plus de longs pantalons ni de robes de cérémonie, Plus d'échelle-femmes, Mais ils ont toujours
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des échelle-dos des échelle-langues. Leurs bouches qui ne sentent pas la fétidité S'arment d'un tuyau de papayer 1 Cependant qu'ils roulent des yeux Et enflent leurs joues Pour souffler au nombril de leurs chefs "Respectueusement , frère ainé . . . respectuesement, votre frère cadet . . . .” Ils se grattent le cou les oreilles pour susurrer : "Vous oubliez de dormir de manger beaucoup trop ! Vous vous dévouez pour le pays Pour le peuple plus que n'importe qui à n'importe quel moment ." Ils se frottent les pieds et les mains Pour renifler leurs chefs, Et déclarent que c'est aussi parfumé qu'une tranche de jaquier ! Ils appellent cela faire la critique des chefs vigoureusement. Si le chefs est un vaniteux, Ses narines battront comme des ailes d'oiseau, Son ventre s'enflera comme le tam-tam du village, Et il croira qu'il a vertu et talent plus que personne.

Les enfants s’amusent à souffler avec un tuyau de papayer dans l’eau savonneuse pour faire des bulles d’air. Au sens figuré, souffler dans un tuyau de papayer veut dire flatter. Dương Đình Khuê

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Combien dangereux sont ces flatteurs, D'autant plus qu'ils ont difficiles à détecter Car ils se retranchent Derrière l'organisation du Parti, Le point de vue du peuple, et la ligne politique à suivre. Tant qu'il restera de ces flatteurs, Notre régime ne sera pas encore propre. Nous devons faire une purge générale pour les extirper tous. Ceux qui ont vaincu l'agresseur, Faut-il qu'ils rougissent de honte à cause de ces effrontés ? Car même sous le régime de l'esclavage, En tant qu'êtres humains, Aucun de nous ne savait courber la tête. Il est à présumer que si le Parti Communiste a pu rester si fort au Nord-Vietnam, c'était grâce à ces courageux écrivains qui osaient dire la vérité envers et contre tous. Et que si le régime du Sud-Vietnam a succombé sous la corruption, c'était parce que nous manquions de Phan Khôi, Hữu Loan, etc. . . , pour dire la vérité à M. Thiệu et autres gouvernants. Une question pourrait se poser : Pourquoi ce paradoxe ? Pourquoi le régime dictatorial communiste a permis l'éclosion des voix discordantes, alors que le régime prétendu libéral les a toutes étouffées ? Oui, pourquoi ce paradoxe qui a rendu possible le drame du 30 Avril 1975 ? Nous ferions bien d'y voir clair, plutôt que de tomber à bras raccourci sur le communisme chargé de tous les péchés ?

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PHÙNG

QUÁN

Comme Hữu Loan, mais beaucoup plus jeune puisqu'on lui donna seulement 25 ans en 1959, Phùng Quán a fait partie du groupe des écrivains travaillant pour l"Armée de la Résistance. Son poème "Lời mẹ dặn" cité ci-après, et publié dans la revue Văn, numéro de Septembre 1957, lui a valu des sanctions sévères du Parti. Je ne crois pas avoir jamais lu ailleurs un poème qui vibre d'un accent aussi fier. Que Les marxistes le condamnent pour hérésie doctrinale, c'est leur affaire. Mais quel homme libre peut rester insensible devant cette vigoureuse profession de foi ? Et n'est-ce pas le même souffle sacré (chính khí) qui anima ce poète gagné aux idées marxistes et les héros nationalistes qui, un matin de 1931, crièrent sur l'échaffaud de Yên Báy "Vive le Vietnam !"

Lời Mẹ dặn Recommandations de ma mère
Je perdis mon père dès l'âge de deux ans Et ma mère, pour se consacrer à moi, n'a pas voulu se remarier. Cultivant le mûrier, élevant des vers-à-soie, tissant la toile, Elle m'a nourri jusqu'à ce que je devienne grand. C'était il y a vingt ans, je me le rappelle encore, J'avais alors cinq ans, Et un jour je mentis à ma mère, Je crus que je serait fouetté, Mais non, ma mère ne fit que s'en attrister, Et m'embrassa en baisant mes cheveux : - Mon fils, avant de fermer ses yeux, Ton père t'a recommandé de rester toute ta vie Un homme franc.
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- Maman, qu'est-ce être franc ? Ma mère me baisa sur les yeux : - Mon fils, un homme franc, C'est celui qui, joyeux, rit s'il veut rire, Triste, pleure s'il veut pleurer, Qui dit sans détour qu'il aime ceux qu'il aime Et qu'il déteste ceux qu'il déteste. Qu'on le flatte ou le dorlote, Il ne dira pas qu'il aime s'il déteste. Qu'on le menace du poignard, Il ne dira pas qu'il déteste s'il aime. Depuis lors, quand les grandes personnes me demandaient : - Petit, qui aimes-tu le plus ? Me souvenant des paroles de ma mère, j'ai répondu : - J'aime ceux qui sont francs. Les grandes personnes me regardaient sans me croire Et me prenaient pour un perroquet. Mais non ! ces recommandations de ma mère Sont imprimées dans mon esprit Comme sur la page merveilleusement blanche S'imprime une tache de vermillon écarlate. J'ai cette année vingt cinq ans, Et le petit orphelin est devenu un écrivain. Mais les recommandations que me fit ma mère quand j'avais cinq ans Ont conservé intacte leur couleur de rouge vermillon. L'acrobate de cirque marche difficilement sur un fil tendu, Mais pas aussi difficilement que l'écrivain Qui marche toute sa vie sur la route de la franchise Pour dire qu'il aime ceux qu'il aime Et qu'il déteste ceux qu'il déteste. Qu'on le flatte ou qu'on le dorlote, Il ne veut pas dire qu'il aime s'il déteste. Qu'on le menace du poignard, Il ne veut pas dire qu'il déteste s'il aime.
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Je veux être un écrivain franc, franc toute ma vie. Le sucre et le miel ne sauraient amollir ma langue, Et la foudre éclatant sur ma tête me faire trébucher. Qu'on vienne me ravir ma plume et mon papier, J'emploierai un couteau pour écrire sur la pierre. Ce poème de Hữu Loan m'a donné la réponse à la question que j'avais posée précédemment : Pourquoi le régime dictatorial communiste du Nord a pu voir l'éclosion des voix discordantes, alors que le régime prétend libéral du Sud les a toutes étouffées, rendant ainsi possibles la corruption et la débâcle honteuse d'Avril 1975. Pourquoi ce paradoxe ? C'est parce que, si humiliant soit-il à faire cet aveu, les écrivains du Nord qui avaient été pour la plupart des farouches résistants, étaient plus soucieux de l'intérêt public que de leur bien-être personnel, liberté et même vie. Il n'en était pas de même malheureusement des écrivains du Sud, ou ayant émigré du Nord : la dure expérience des sacrifices à consentir pour poursuivre un idéal leur manquait, et conséquemment le courage d'être francs, de se dire des vérités désagréables et de s'en corriger. Heureusement, la tragédie d'Avril 1975 nous a donné cette dure expérience. Puisse-t-elle nous aider à vaincre notre amour-propre, et à toujours dire la vérité, quelle qu'elle soit ; rappelons-nous que c'est seulement à ce prix que la communauté Vietnamienne d'outre-mer peut espérer consolider son unité, et trouver le chemin du retour au Vietnam, que nous avons laissé perdre par manque de franchise et de courage.

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TRẦN

DẦN

Né en 1924 à Nam Định. Chargé d'expliquer les directives du Parti aux écrivains débutants, il fut accusé de las adultérer dangereusement. Dépité, il se porta volontaire pour la bataille de Điện Biên Phủ, et en rapporta un chef d'œuvre : Người người lớp lớp (Offensive en vagues ininterrompues ). Ayant ainsi regagné la faveur du Parti, il fut désigné pour aller en Chine en 1954 écrire les dialogues en viêtnamien destinés à être enregistrés sur le film Chiến thắng Điện Biên Phủ (Victoire de Điện Biên Phủ). Au cours de cette mission, il fut placé sous les ordres d'un cadre politique qui lui imposait ses vues que Trần Dần estimait stupides. Aussi dès son retour chercha-t-il à réunir ses confrères pour réclamer la limitation du leadership du Parti en matière de création littéraire. Autre incident : Il osa demander au Parti l'autorisation de se marier avec une jeune fille appartenant à la riche bourgeoisie, et de surcroit catholique ! Le Parti refusa. Trần Dần passa outre, et démissionna du Parti ! Bien plus, il osa critiquer sévèrement le recueil de vers de Tố Hữu intitulé Thơ Việt Bắc (Poème de la Haute-Région du Nord). Tố Hữu le fit emprisonner dans une geôle de la Haute-Région. Puis, sur l'intervention de ses confrères, il fut admis à participer à une campagne de Réforme Agraire dans le delta. Vint le mouvement de déstalinisation. Trần Dần en profita pour faire paraître, avec d'autres écrivains célèbres également opposés à la dictature du Parti, les deux revues Giai Phẩm (Belles œuvres) et Nhân Văn (Humanisme). Le poème suivant, publié dans le Giai Phẩm mùa Xuân, numéro de Janvier 1956, décrit le lugubre exode d'un million de gens vers le Sud, malgré la paix restauré, malgré le régime démocratique
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installé au Nord. Pourquoi ? se demande anxieusement le poète. Nous avons ici un témoignage extrêmement précieux, provenant d'un communiste convaincu, mais dont heureusement le coeur n'a pas été étouffé par des considérations politiques : . . . .Tôi đã sống rã rời cân não . . . . . J'ai vécu, tous mes nerfs épuisés, Durant tout ce temps où se posait l'irritant problème de l'exode au Sud. Sous la pluie qui tombait sans relâche d'un ciel sinistrement sombre Ils s'en allaient par petits groupes lamentables. Je devenais fou de colère Et faisais de mon corps un obstacle s'opposant à leur départ. -Arrêtez ! Où allez-vous ? Pourquoi ? Ils se plaignaient de manquer d'argent, de manquer de riz, De curés, de Seigneur, et coetera. Il y eut même des jeunes gens et jeunes filles qui se plaignaient De se morfondre ici, et qui rêvaient de vent et de nuages. -Hé, quoi? Notre ciel est pour un jour couvert, Mais devons-nous pour cela l'abandonner ? Derrière ces nuages est le Sud. Pourquoi croyez-vous que ce soit un paradis américain? Je voulais pleurer en retenant chaque petite fille : - Tu m'abandonnes ? Chaque pan de robe, chaque pas, Je voudrais les arrêter en hurlant des mots grossiers. - Non ! Restez, Notre lambeau de territoire, quoique sombre, Vaut encore mieux que le paradis américain un million de fois. Pourriez-vous oublier un lambeau de la patrie ? Ô vous qui partez pour le Sud, Manqueriez-vous de quelque chose? Pourquoi ne pas
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nous le dire franchement ? C'est seulement de coeur et d'esprit dont vous manquez ! J'allais proférer ces paroles grossières, Mais je ne pouvais que verser des larmes. J'éclatais en pleurs au milieu de l'orage Cependant qu'ils continuaient à partir. Mais pourquoi s'en allaient-ils si tristement ? Pourquoi pleuraient-ils ? En quoi étaient-ils désespérés ? La terre s'accrochait à leurs pieds et le vent rabattait leurs robes en arrière. Loin du Nord, ils pensaient ne pouvoir plus vivre, Et que leur disaient adieu une dernière fois Chaque buisson, chaque rocher, Chaque jardin, chaque figuier, chaque sycamore. Bouches closes, ils pleuraient à chaudes larmes En regardant de leurs yeux hagards la terre et le ciel, Le soleil qui s'éteignait, la pluie qui tombait, Le chemin tant de fois parcouru, et l'étoile qui s'évanouissait. Oh ! cette terre, comment pourraient-ils l'oublier ? Comment pourraient-ils oublier ce coin où ils avaient connu le froid et la chaleur, et les petites douceurs de la vie ? Aujourd'hui, la pluie et le vent font rage, S'acharnant sur ceux qui s'éloignent de la terre du Nord. Qui les entraine ? Qui ? Vers où ? Ils continuent à pleurer. Le ciel semble vouloir leur lancer des rafales de vent. Nord et Sud ! Combien douloureuse est la séparation ! Je m'incline et me jette à genoux pour prier que l'orage Ne les poursuive plus, eux qui sont déjà si malheureux ! Le sort les a assez éprouvés, qu'ils ne soient plus maltraités ! Laissant derrière eux des jardins et des rizières incultes, des maisons vides, Ils s'en vont vers le Sud lointain, tristes jusqu'à la mort.
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Ils sont partis, mais leur âme reste ancrée à ce sol. Ô terre du Nord ! Protégez-les ! Ce poème qui décrit l'exode douloureux mais paisible d'un million de Nordistes au Sud-Vietnam en 1954-55, serait-il une prophétie de l'exode de plus d'un million de Vietnamiens depuis 1975 pour une destination inconnue, vers des pays étrangers où ils n'ont aucune connaissance pour les accueillir, dont ils ne comprennent même pas le language, et où ils ne savent pas que faire pour vivre. Honte aux communistes viêtnamiens du Nord qui célèbrent cette tragédie de leurs compatriotes comme une victoire glorieuse ! Honte aussi aux pays qui par égoïsme rejettent nos boat people à la mer, charité de leur Seigneur ! Au moins, un Viêtnamien, Trần Dần, a eu le mérite de rester humain de souffrir de l'exil à la place des malheureux exilés. Et c'est là la gloire éternelle de la culture viêtnamienne, d'être compatissante à la douleur même des ennemis, même des déserteurs. Le passage suivant décrit l'angoissante perplexité des gens restés au Nord devant la question de réunification du pays, et constitue, malgré à foi ardente de l'auteur en la puissance et le bon droit du Nord, une horrible anxiété : Je marche sans voir les rues ni les maisons, Je ne vois que la pluie tomber sur la couleur rouge des drapeaux. Je marche sous un ciel de pluie du Nord, Et mes oreilles entendent des murmures confus Parmis des voix se perdant dans le tumulte de la foule : - Ils ont saboté les négociations - Y aura-t-il les négociations - Y aura-t-il des élections - Des élections générales, oui ou non ? - Auront-elles lieu à la date prévue ? Ou seront-elles retardées ?
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Toutes ces dicussions s'entrecroisent dans un courant de vie déjà si incertaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pourquoi soudain cette nuit je baisse la tête devant la lampe ? La maison est vide, des souris criaillent quelque part. Et toutes mes inquiétudes réapparaissent. Hé ! elles réapparaissent sous la forme d'un rocher pour barrer le chemin Ô ma chérie, se peut-il Qu'en moi qui ai le plus de foi le doute aussi parfois s'infiltre ? De quel côté est le bon droit ? de quel côté est la force ? Qui a la foi ? Et qui ne l'a plus ? Ma chérie, Au sujet de cette lutte, Dans tout le pays, Sur toute la terre, Chacun s'en inquiète jusque dans son sommeil. J'y vois du sang et des souffrances, Et tandis que je barbouille d'encre mon poème plein de fureur, Brusquement je vois - oh, que c'est étrange ! Le rocher qui nous barre le chemin, Et des milliers de gens, des milliers de mains Qui s'ensanglantent en le poussant dans le précipice ! . . . . Oui, Trần Dần avait raison de s'inquiéter de la réunification du pays scindé en deux parties adverses par les accords de Genève. Il enrageait de voir le Sud rejeter les négociations et les élections générales. Nous admirons sincèrement le communiste Trần Dần qui désirait la réunification dans la paix et le bonheur. Ah ! si tous les communistes du Nord avaient son sens d'humanité, combien de malheurs nous auraient été épargnés !

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Et nous admirons encore son sens de divination qui prévoyait le drame d'Avril 1975, le rocher qui barrait le chemin, et des millions de gens s'ensanglantant en le poussant dans le précipitce. Le rocher, c'était peut-être le capitalisme américain ? Mais n'était ce pas aussi le communisme russe ou chinois ? Et en le poussant dans le précipice, combien de Viêtnamiens, aussi bien du Nord que du Sud, se sont-ils ensanglantés ! Pour aboutir à quoi ? A l'enfer des camps de rééducation et des zones d'économie nouvelle, sans compter la tragédie des boat people !

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CHAPITRE

XII

LA LITTERATURE AU SUD PENDANT LA SECESSION : LA POESIE
Au cours des pages précédentes, le lecteur a pu constater que le romantisme constituait la tendance prédominante de nos anciens lettrés. L'étude des poètes romantiques français n'a fait que renforcer cette tendance chez nos poètes de 1935 : Thế Lữ, Lưu Trọng Lư, Thái Can etc, qui, en apprenant à substituer le Moi individualiste des Hugo et Lamartine au Moi impersonnel des Li Tai Pei et Tou Fou, ont réussi à tirer de leur lyre des accents plus sincères que leurs prédécesseurs. La tendance réaliste avec Bàng Bá Lân, Đoàn Văn Cừ, etc, s'inspirait, elle presque uniquement de l'école parnassienne française. Quant à la tendance symboliste, si elle était fréquente chez les poètes religieux de la dynastie des Lý, elle s'est raréfiée sous l'influence positiviste du Confucianisme triomphant à partir du Quinzième siècle ; sa renaissance dans les années d'avant-guerre peut ainsi être considérée comme un fruit de l'influence des poètes symbolistes français. Cette triple tendance a continué à se maintenir au cours des années de la Résistance, avec toutefois une très nette régression du courant symboliste, jugé probablement inopportun pour les besoins pratiques de la propagande. Après Genève, nous voyons refleurir au Sud la triple tendance des années d'avant-guerre, avec quelque chose de nouveau : l'existentialisme. A vrai dire, cette philosophie qui s'interroge anxieusement sur le destin de l'homme n'a pu être inconnue sur la terre du Vietnam, imprégnée de pensée bouddhique et taoiste. Nguyễn Du n'a-t-il pas conclu son immortel chef d'oeuvre par ces vers désabusés :
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Bắt phong trần phải phong trần Cho thanh cao mới được phần thanh cao .
Nous ne saurions fuir l'infortune si elle nous est imposée, Et le bonheur ne nous est accessible qu'avec la permission du destin. L'optimisme confiant du Confucianisme n'a jamais réussi à déraciner cette angoisse métaphysique, elle n'a pu que la brider temporairement. Que les circonstance redeviennent favorables, et elle renaîtra irrésistiblement. C'est ce qui se produit au cours des vingt années de la Sécession qui ont vu le douloureux exode, la tyrannie des Ngô, la menace du terrorisme commmuniste, et l'incertitude du lendemain. Voilà pour le fond. Quant à la forme, nous avons vu que l'année 1935 a consacré le triomphe définitif de la poésie moderne (thơ mới) sur la poésie classique soumise à la prosodie des T'ang. On ne devait pas s'arrêter en si bon chemin, et des tentatives plus hardies ont été faites pour abolir même les règles déjà si élastiques de la poésie moderne. Et l'on est arrivé à la poésie libre (thơ tự do), dont les éléments restent à définir, mais dont certains échantillons sans rime ni rythme semble n'avoir été composés que pour mystifier le lecteur. Ce n'est peut-être là qu'une fièvre de croissance, car dans le monceau énorme des poèmes libres qui se débitent au (1965), et le plus souvent par des écoliers qui n'ont pas quitté les bancs de l'école secondaire, on peut de temps en temps découvrir de vraies perles. Nous saurons les apprécier et les mettre dans des écrins à côté des poèmes modernes et des poèmes classiques qui continuent à conserver de nombreux fervents adeptes. Comme nous l'avons dit plus haut, nous nous abstiendrons prudemment de classer nos poètes en écoles. Car si certains d'entre eux restent fidèles à leur école, la plupart des autres passent indifféremment d'une tendance à l'autre. Nous ferons comme eux, sans trop nous inquiéter d'un désordre qui, nous l'avouons et déplorons, n'a rien d'artistique.

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ĐÔNG

XUYÊN

Le vieux poète Đông Xuyên est peut-être le seul qui soit resté inébranlablement fidèle à la poésie classique. Ce n'est pas là un tort, car bien de ses vers, on le verra, renferment un vin très moderne dans une coupe de forme antique. Les thèmes préférés sont la nostalgie du Nord qu'il a du quitter après Genève, et sa tendresse ingénue pour la terre hospitalière du Sud . Oeuvre parue en 1958 : Thuyền thơ (La barque de poésie). Nous en extrayons trois poèmes :

Trung Thu di cư La Mi-Automne en émigration
En cette nuit de la Mi-Automne, je déguste une tasse de thé, Et l'Automne présent me rappelle le souvenir des automnes passés. Que de lampes illuminent le ciel du Sud ! Beaucoup de feuilles sont-elles tombées dans la contrée du Nord ? Où sont maintenant les festins de gâteaux qui faisaient la joie des enfants ? En regardant la lune, je songe au banian de mon ancien village. Depuis l'automne où j'émigrai ici, combien d'automnes se sont écoulés Sur ma véranda, deux fois le cannelier a fleuri 1.

Xóm Bàn Cờ (1956) Le quartier de l'Echiquier
Voici le quartier de l'Echiquier des pauvres.
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Figure poétique pour dire que deux enfants lui sont nés au Sud. Dương Đình Khuê

Anthologie. 402

Pour être modeste, il n'en est pas moins aimable ! Peu de voitures y circulent, peu de poussière, Et si les lampes y sont rares, la lune l'éclaire généreusement. Des sentiers le sillonnent en tous sens Pour réunir Nordistes et Sudistes dans une solide affection. Depuis que j'émigrai là, Ma nostalgie, qui se réveille matin et soir, s'allège notablement.

Gánh nước đêm (1957) Nocturne corvée d'eau
Sur sa tête l'éclat de la lune, Sur ses épaules une charge d'eau, A une heure tardive de la nuit, dans le quartier de l'Echiquier, Une petite fille chemine à pas inégaux. La lune se mirant dans ses seaux d'eau, Elle marche allègrement. De mon étage élevé, je vois indistinctement Deux Princesses des nuits dans la même charge d'eau ! La lune, s'infiltrant à travers les arbres du quartier désert, Laisse voir l'eau s'égoutter dans les blancs pieds de la porteuse Qui, marchant légèrement sur la route illuminée de lune, En oublie le poids de son fardeau ! Ô petite fille, de qui es-tu l'enfant ? Combien de seaux d'eau as-tu déjà portés? Voici qu'il se fait tard et que tout le monde est endormi. Va, ma petite, porter la lune chez toi et te reposer.

Dương Đình Khuê

Anthologie. 403

ĐÔNG HỒ
Nous avons parlé plus haut du doux poète de Hà Tiên. Et nous avons promis de citer son poème Chuỗi ngọc (Le collier de perles) écrit en 1946, amis que nous n'avons pas voulu insérer dans la littérature de combat de la période de la Résistance. Tout en tirant son origine d'un incident de guerre, ce poème exprime en effet une idée philosophique : Au milieu des ruines sans nombre causées par la guerre, ruines matérielles et ruine de l'âme, le poète peut toujours se consoler de conserver intacte une chose infiniment précieuse: les idées et les sentiments de l'humanité, qui continueront à vivre tant que ses vers seront lus. D'après le livre "Kỷ niệm văn thi sĩ hiện đại " (Souvenir des poètes et hommes de lettres contemporains) de Bàng Bá Lân, voici dans quelles cirsonstances Đông Hồ a composé ce poème : C'était en 1946 et Đông Hồ reçut un jour de sa consœur la poétesse Mộng Tuyết une lettre l'informant que sa maison à elle venait d'être détruite, qu'elle avait perdu tous ses biens, y compris un collier de perles auquel elle tenait énormément. Reprenant presque textuellement les vers de sa correspondante, Đông Hồ leur a donné le sens philosophique que nous avons indiqué plus haut.

Chuỗi ngọc Le collier de perles
Ramassant les étoiles égarées au cours d'une nuit sereine, Retirant du fond de la mer ses étincelles de lumière, Collectant les gouttes de l'aurore déposées sur les feuilles d'herbe Vous en avez composé un collier de perles pour me l'offrir. Avec joie vous en avez fait miroiter l'éclat Sur vos dix doigts débordant de tendresse,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 404

Et votre coeur s'est épanoui d'amour En m'en entourant le cou d'un collier. Je l'ai caché dans le tréfonds de mon coeur En le portant sur ma poitrine de vierge. Ce jour là, et seulement ce jour là, Je crus que les perles me resteraient toute ma vie. Comment pouvais-je me douter que dans la fournaise de la guerre Mon collier de perles serait un jour anéanti ? Ô perles ! Comme des fleurs qui tombent, Elles sont tombées à terre sans faire entendre le moindre bruit. Le collier de perles que vous m'avez donné est perdu ! Et à sa place me reste un long collier de regrets, Avec dix mille gouttes de larmes qui s'amassent Pour jaillir de mes yeux en idées et sentiments perliers. Comme le ciel qui sanglote d'avoir égaré ses étoiles, Comme la mer qui s'attriste de voir s'engloutir ses points lumineux, Comme l'herbe qui se flétrit quand la rosée s'évapore, J'ai perdu mon collier de perles. Et vous êtes au loin ! Des larmes tremblotent à mes paupières. N'est-ce pas charmant, cette comparaison poétique du collier de perles à un chapelet d'idées, de sentiments ? Aucune parole de consolation ne saurait être meilleure, et la poétesse Mộng Tuyết qui s'afflige ait de perdre son collier de perles a du, en reçevant cette réponse, se sentir presque heureuse de cet incident qui a fourni à son amoureux l'occasion de lui avouer sa flamme en termes voilés : Des perles matérielles peuvent être perdues, mais comment pourrait se perdre l'amour immatériel ?

Dương Đình Khuê

Anthologie. 405

BÀNG

LÂN

Nous avons apprécié Bàng Bá Lân poète réaliste qui, avec quelques touches légères, savait admirablement évoquer les paysages de la campagne nord-viêtnamienne. Ce talent de peintre paysagiste, il l'exerce maintenant sur le décor du Sud avec si je puis dire un sentiment plus affectueux, plus tendre, l'étonnement ravi du Nordiste qui découvre que le Sud, qu'il ignorait et méconnaissait, possède un charme ensorcelant auquel notre poète grisonnant se laisse prendre avec un coeur de vingt ans. Voici d'abord un poème décrivant un quartier pauvre de Saigon, qui rappelle le poème "Le quartier de l'Echiquier de Đông Xuyên. Les deux poètes Nordistes montrent une égale vive sympathie pour le peuple charmant du Sud, mais chez le jeune poète Bàng Bá Lân se mêle un plus tendre sentiment : l'amour pour une ouvrière de Saigon :

Ngõ hẻm La ruelle 1
A la première lecture de ce poème, j’ai pensé que le poète avait voulu décrire un quartier pauvre de Saigon par la bouche d’une jeune fille. Puis j’ai été pris de scrupulé par le vocable “em” qui peut aussi bien se comprendre à la première personne qu’à la seconde et même à la troisième. Et j’ai consulté l’auteur luimême, dont j’ai l’honneur d’ệtre un ami et admirateur. Bien m’en a pris, car Bàng Bá Lân me précise qu’il a voulu décrire le quartier d’une jeune fille qu’il est supposé aimer et que le vocable “em” doit être pris à la seconde personne. Voie l’idée de ce poème : Le poète nordiste aurait rencontré une jeune fille sudiste pour qui il se serait enflammé d’amour. Il finit par découvrir son adresse, après des peines infinies. Et le quartier où loge son idole est rien moins qu’aristocratique. Malgré cela, et peut-être même cause de cela, il l’en aime davantage. Et il lui envoie ce poème pour lui exprimer son amour qui a vaincu toutes les difficultés pour arriver au port, et sa sympathie pour la classe laborieuse dont elle fait parti. Dương Đình Khuê
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Anthologie. 406

Ta maison est dans une ruelle sans issue Où les chemins sont tortueux, et les numéros se chevauchent. Pour te voir, il m'a fallu bien de peines et du temps, Car comment s'y retrouver avec ces numéros se suivant sans ordre ? Tes voisins sont des gens du peuple Qui vivent au jour le jour à la sueur de leur front. Quand la nuit vient, ton quartier s'éclaire au pétrole, Sauf quelques maisons assez aisées pour pêcher l'électricité chez leurs riches voisins2 Mais matin et soir, la radio résonne dans le quartier, Faisant la joie de tout le monde Cherche-t-on une épicerie ? Il y a celle de Tante Dix ; Quant au café et à la soupe, c'est Oncle chinois Luồi qui les vend. Le quartier est assez bien connu, aussi les marchands ambulants de victuailles le fréquentent, Dont la voix sonore retentit à tout instant. Dès que la lumière crépusculaire se penche obliquement, Les moustiques font entendre un concert plus bruyant que celui d'une ruche d'abeilles. Par les nuits d'été chaudes comme une fournaise, Les moustiquaires se dressent sur toutes les vérandas. Et à la saison pluvieuse, les chemins se transforment en ruisseaux Où l'on patauge dans la boue soir et matin. Durant six mois la pluie tombe sans répit, Mais les gens de ton quartier sont habitués à patauger dans la boue ! Qui visite Cholon et Saigon Ne les connait pas tant qu'il n'a pas pénétré dans les ruelles Où le loyer du terrain coûte moins de cent piastres Et le pas de porte seulement quelques milliers. Tant qu'il reste encore des prolétaires peu fortunés,
2

La ville de Saigon (perle de l’Extrême-Orient!) manque de compteurs électriques, que seulent possèdent les gens riches. Alors les pauvres, du moins ceux qui ont la bonne fortune d’être voisins des abonnés officiels de la Société d’Électricité, prient ceux-ci de vouloir bien leur permettre de brancher une modeste lampe sur leur ligne électrique, moyennant finances bien entendu. La langue vietnamienne possède un terme très imaginé pour désigner cet arrangement officieux, probablement inconnu partout ailleurs : câu điện (Pêcher, accrocher l’électicité) Dương Đình Khuê

Anthologie. 407

Les ruelles-impasses survivront au beau milieu de la ville luxueuse ! -.-.-.-.-.-.On aurait tort de s'imaginer que Bàng Bá Lân appréciait seulement les jeunes ouvrières citadines. Son coeur s'enflammait aisément aussi pour les jeunes paysannes du Sud, symboliquement représentées dans le poème suivant par la propriétaire d'une cocoteraie :

Vườn dừa La cocoteraie
Dans cette cocoteraie, on trouve des jolies noix de coco, Et une jeune fille dont la douceur vous va si droit au coeur ! Le vent y souffle délicatement Sur les feuilles vertes qui frissonnent de l'amour de la terre natal. Que ceux qui s'en vont à Bến Tre Veuillent bien transmettre à cette jeune fille quelques paroles : "Depuis quand avez-vous édifié cette plantation Pour que son ombrage touffu arrive à cacher tout le ciel bleu ? Combien avez-vous de cocotiers, Mademoiselle ? Combien d'entrenœuds à chaque arbre ? Combien de doux fruits ? Lorsque le soleil dessèche toute l'herbe d'alentour, La cocoteraie reste verdoyante sous la caresse du vent qui semble lui sourire. A toute heure elle est tranquille comme le soir qui tombe, Avec ses chemins ombragés et ses arroyos qui serpentent. Et quelle hospitalité ! Le lait de coco, frais et parfumé, Et la pulpe tendre et sucré . . . on s'empresse de vous les offrir. Ici, vous arrivez à oublier le soleil accablant, La fourberie et l'ingratitude des hommes. Ici, les cocotiers se pressent en rangs serrés Pour noyer sous leur ombrage les vérandas en été. Ici, seule l'affection sincère des paysans Vous accueille chaleureusement soir et matin.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 408

Au loin, je ne cesse de penser à cette cocoteraie, Mais si je pense à sa jeune propriétaire, je ne sais à qui va son coeur maintenant. Enfin, le poème suivant montre toute l'affection admirative du poète pour la jeune fille du Sud, beaucoup plus féminine que sa compatriote du Nord :

Cô gái Đồng Nai La jeune fille du Donnai
Vous êtes une jeune fille du Donnai, Aux dents blanches, et à la taille gracieuse. Vous riez et parlez ingénument, Mais votre amour est aussi intense que le parfum du dourion. Je suis rentré chez moi, la pensée pleine du souvenir de la nuit d'hier, De vous, et de votre cadeau constitué de produits du Donnai, Ce cadeau que vous m'avez fait, Accompagné de paroles si affectueuses. Je vous aime, et j'aime la route Qui me conduit vers les rizières et jardins si florissants : Oh ! combien Cần Thơ, Rạch Giá, Bạc Liêu Me sont devenus chers ! combien je les aime ! Mademoiselle aux joues rose vermeil, Que le commerce oblige à circuler partout, êtes-vous mariée? Avez-vous quelqu'un pour vous conduire et vous accueillir à l'autobus Ou bien êtes-vous obligée de partir tôt et rentrer tard toute seule ? Vous riez ? Oh ! avec quelle grâce ensorcelante ! A mes questions, vous ne faites que sourire en restant silencieuse, Mais vos yeux sont tellement éloquents Que vous me rendez fou d'amour ! Donnai ! où l'eau est claire et le riz vert, Où les fruits sont si doux, et si amoureuses les jeunes filles !
Dương Đình Khuê

Anthologie. 409

Depuis que je vous connais, Mademoiselle, Mais déjà mon coeur est plein de vous, de votre chère image qui m'enchante et me torture. -----------Les trois poèmes cités ci-dessus ont été extraits du recueil Tiếng võng đưa (Le bruit du hamac qui se balance) paru en 1957, et nous montrent la passion du poète pour les choses et gens du Sud. Mais si notre poète s'est mis à aimer passionnément sa nouvelle patrie, il n'oublie pas pour cela la vieille terre du Nord où il a vu le jour. Et, entre deux poèmes dédiés à sa nouvelle passion, il pense avec mélancolie à ses premières amours. Non, je me trompe ! Si le poète regarde le Sud avec les yeux d'un amant, c'est plutôt avec la piété d'un bon fils obligé de se séparer de sa famille qu'il tourne ses regards vers le Nord ; devant l'amour nouveau, tout feu et toutes flammes, celui du passé s'est mué insensiblement en un sentiment filial ou fraternel, plus respectueux que passionné. Qu'on en juge par les deux échantillons suivants extraits du recueil "Thơ Bàng Bá Lân " (Poèmes de Bàng Bá Lân) paru également en 1957.

Đã hai xuân rồi xa quê hương ! Deux printemps se sont écoulés depuis que je quittai mon village natal.
Deux printemps se sont écoulés depuis que je quittai mon village natal, Et la tristesse m'envahit chaque fois que je regarde vers le Nord. Les fleurs de pêcher y sont-elles toujours vermeilles ? Celles de chrysanthème toujours d'un or éclatant ? Et celles de prunier exhibent-elles toujours leur blancheur de neige ? Les autels embaument-ils toujours du parfum du santal ? Quand le vent de la nuit siffle à travers les rues, Y a-t-il encore quelqu'un qui va faire ses prières dans la brume froide ? Des mains douces comme du velours
Dương Đình Khuê

Anthologie. 410

Inclinent-elles encore les jeunes branches pour cueillir les bougeons ? Et des vieilles mains ratatinées Agitent-elles encore les tubes de baguettes sacrées 1 au Nouvel An ? Dans mon village natal bien aimé, Comment sont maintenant les pagodes et les temples ? Les fêtes y sont-elles toujours animées ? Sur les balancoires les rubans des couvre-seins voltigent-ils toujours ? Ô délicieux carrés d'étoffe pliés en forme de bec de corbeau, Embrassez-vous encore les joues roses ? Et vous, lèvres vermeilles comme les pétales de fleurs épanouies, Sentez-vous toujours la saveur piquante et parfumée du bétel ? Autant de questions, Et autant de tristesses ! Plus rien ne doit rester. Du sang, du feu, Et la puanteur ont submergé mon village natal ! Tout ce qu'il y avait jadis de précieux et de délicat N'est plus ! Ô douleur ! Ce printemps, c'est la deuxième fois que je fête l'An Neuf en dehors de mon village natal. Mon coeur se serre douloureusement quand je regarde vers le Nord. Le nord, patrie natale du poète, revêt à ses yeux un charme incomparable après qu'il l'eut quitté. Non seulement par les somptueuses fêtes religieuses que le Communisme a dû prohiber, mais encore et surtout par sa pauvreté irrémédiable et son hiver rigoureux, comme le montrera le poème suivant :

Ngùi trông về Bắc. Regard attristé vers le Nord.
En arrêtant mes pas ici, mon coeur se serre
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Dans les temples, le fidèle qui veut interroger les génies sur son avenir, agite un tube renfermant des baguettes sacrées portant chacune un numéro. On ramasse la baguette qui saute en dehors du tube, on note son numéro, et on va demander au gardien du temple la feuille correspondante, dans laquelle est imprimée la réponse du génie. Dương Đình Khuê

Anthologie. 411

Lorsque je regarde tristement vers le Nord pour penser aux bambous de mon village, Au banian tout vieux près de la pagode déserte, A la mare toute petite où flottent des lentilles d'eau que chasse le vent d'hiver, A la digue haute où les bouviers Cheminent paisiblement sous la lumière affaiblie du soir, Aux jeunes paysannes coiffées d'un carré d'étoffe effronté, Dont les joues rosissent et les lèvres s'empourprent avec le bétel parfumé, Au clapotis précipité de l'eau qu'on déverse la nuit dans les rizières desséchées, Aux coups cadencés du pilon qui décortique le paddy, Au chant des tourterelles dans le silence des midis, Et au crissement du hamac mêlé aux berceuses dans les siestes d'été. -Dodo ! fais dodo, frérot ! Maman n'est pas rentrée du village voisin. Papa est occupé à puiser de l'eau au ruisseau, Frère ainé herse, grande soeur repique là-bas ... Dodo ! Ô campagne du Nord-VietNam ! Ô paysans du Nord-Vietnam ! N'est-ce pas qu'en ce moment il commence à faire froid là-bas ? Et que la brise soufflant sur les rizières Agite les épis de riz dont le parfum embaume toute l'atmosphère ? Quand, oh ! quand viendra le moment Où je pourrai de nouveau, sur la haute digue, Laisser mon âme s'émouvoir délicieusement Et vibrer avec le chant de la flute des cerfs-volants qui planent en plein ciel ? Puis, devant les graves évènements qui se précipitèrent (l'agression communiste le jour du Tết 1968, les pourparlers de Paris entre Américain et Nord-Vietnamiens), notre doux poète a délaissé provisoirement sa plume de Virgile pour prendre le fouet du Juvénal. Sous le pseudonyme de Đồ Gàn (le Maître d'école toqué), il fustige sur les colonnes du journal Tự Do (La liberté) les vices de la société qui entretiennent le virus communiste : la corruption, les injustices sociales, les abus de pouDương Đình Khuê

Anthologie. 412

voir, etc. De cette polémique nous ne dirons rien, et ne retiendrons que ce poème infiniment émouvant qui sonne la fanfare pour réveiller la conscience nationale engourdie :

Nếu không muốn làm một lũ nô vong. Si nous ne voulons pas devenir des esclaves déracinés.
De tous côtés montaient le feu et la fumée Pendant que les bombes vertes jaunissaient en brulant, Au parfum des pamplemousses et des aréquiers se mêlaient l'odeur âcre de la poudre. Le sol lui-même, qui sentait d'ordinaire si bon, exhalait l'odeur nauséabonde du sang. Mais Hanoi continuait à vivre en paix D'une vie dissipée, Folâtrant sans remords dans le cloaque de la débauche. Les échines souples et les yeux tout blancs Ne voyaient que l'intérêt et les honneurs, Comme des enfants déracinés et insensibles Auprès de leur douce mère agonisante ! Mais soudain, de Điện Biên Phủ un rugissement féroce Fit s'évanouir tous les rêves de richesse et de gloire. Puis les flots de Genève déferlent vers le Sud Sous l'oeil soupconneux des compatriotes du Donnai et du Mékong. Combien de questions posaient-ils Auxquelles il était difficiles de répondre : -Nous sommes indépendants, pourquoi venir ici ? -Nous sommes libres, pourquoi fuir encore ? -Ne savez-vous pas qu'en venant ici en si grand nombre Vous nous rendrez la vie difficile ? Hélas ! Comment en vouloir à nos compatriotes trop ingénus ? Nous ne redoutons que la langue tortueuse de la propagande qui les a abusés.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 413

Toute la nuit j'ai veillé Pour établir un pont de sympathie Avec un poème intitulé "J'aime"1 A l'effet de renforcer l'amour entre le Sud et le Nord. Mais pourquoi suis-je toujours triste D'une tristesse infinie ? De tous côtés montent encore le feu et la fumée Pendant que les bombes écrasent et déchiquètent les hameaux. Comme Hainoi autrefois, Saigon vit aujourd'hui en paix D'une vie dissipée, Folâtrant sans remords dans le cloaque de la débauche. Toujours des échines souples et des yeux tout blancs Qui ne voient que l'intérêt et les honneurs ! Hélas ! Quels enfants ingrats et indifférents Qui s'amusent auprès du lit de leur douce mère agonisante ! Dans des buildings vertigineux Construits avec les os et le sang du peuple malheureux, Les nuits se passent en plaisirs au milieu des rires Qui ne laissent plus entendre les gémissements de la campagne. Mais aujourd'hui la mitraille et le canon Déchiquètent la Capitale. Des blessures béantes se font voir au carrefour de l'autostrade et du faubourg Hàng Xanh, Ceux de Bàn Cờ, Vạn Hạnh, Bình An . . . sont en débris. Du sang coule, des lambeaux de chair sont projetés en l'air, des cadavres s'entassent les uns sur les autres, T'amuseras-tu encore, ô Capitale corrompue ? Ô fonctionnaires concussionnaires, malhonnêtes négociants, danceurs, joueurs, Ô voyous qui vous vous querellez comme des poules estropiées se disputant la nourriture,
Ce poème est inséré dans le receuil Tiếng võng đưa (Le bruit du hamac qui se balance). Le poète y exprima l’admiration affectueuse que lui inspira la belle terre du Sud, alors qu’il y mit les pieds en 1954 Dương Đình Khuê
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Anthologie. 414

Êtes-vous enfin réveillés ? Voici l'amère leçon de l'expérience : Nous avons perdu Hanoi ! Et Saigon sera menacée du même sort Si vous vous cachez encore le visage dans vos mains. Vous rappelez-vous quelque chose de la proclamation du prince Hưng Đạo Et du poème de Lý Thường Kiệt ? 1 Avez-vous honte devant l'énergie farouche Du peuple et de l'armée sous Lê Lợi et Quang Trung ? Pour vous, je fais battre le tambour de guerre, Pour vous, je fais résonner le gong d'alarme. Réveillez-vous vite de votre sommeil, et mettre de côté votre égoïsme Si vous ne voulez pas devenir des esclaves déracinés. Hélas ! la prédiction de Bàng Bá Lân n'a été que trop réalisée, et Saigon est tombée en 1975 comme Hanoi en 1954. Et pour exactement les mêmes causes : la corruption des autorités, la cupidité des négociants, l'égoïsme et cet aveuglement d’être les derniers ! et puissent les exilés Viêtnamiens d'outre-mer avoir conscience de leurs devoirs et de leurs responsabilités, s'ils ne veulent pas devenir des apatrides déracinés, méprisés de tout l'univers !

Voir notre précédent ouvrage: Les Chefs d’œuvre de la littérature vietnamienne, p.9 Dương Đình Khuê

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Anthologie. 415

HOÀNG

CHƯƠNG

Emigré à Saigon, il a publié successivement : Rừng phong (La forêt de platanes) en 1954, Hoa đăng (Lanternes fleuries) en 1959, Cảm thông (Communion) en 1960, Tâm tình người đẹp (Sentiments d'une belle femme) en 1961, Trời một phương (Une région du ciel) en 1962. Le bohême des Poèmes Ivres a changé. Il a pris le ton d'un Maître pour exprimer doctoralement des idées, ce qui n'est pas pour lui attirer des sympathies. Mais il reste un vrai poète quand il laisse parler simplement son coeur. Voici quelques échantillons de ses œuvres récentes :

Tình quê L'amour de la campagne
A l'univers entier la campagne se ferme Pour n'ouvrir son coeur qu'à ceux qui l'aiment. Voici la nuit qui vient, et la lune qui se pare D'un peigne d'argent, devant une glace. Voyez-vous le banian qui, depuis mille ans, A chaque quinzième nuit du mois, imprime son ombre sur la lune ? Voyez-vous les étoiles amoureuses de la vieille coquette Qui s'en vont chaque nuit lui présenter d'innombrables cierges en cadeaux de noces ? D'un bout à l'autre du hameau la campagne s'imprègne de parfum Cependant que la terre et le ciel communient en une musique harmonieuse. Quelques jeunes vierges aux joues toutes roses Rêvent de maris quand les étoiles et la lune effleurent leurs oreillers.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 416

Le poème suivant exprime l'attitude philosophique du poète devant les malheurs de la vie : la mort seule peut résoudre ce paradoxe de la vie. Il est remarquable de noter que ce poème prédit le sort tragique du poète après la chute de Saigon : Le distingué poète s'est vu isolationné par les communistes, et contraint de mourir, abandonné de tous.

Thôi hết băn khoăn Finies les angoisses
Toute la vie humaine est tourmentée d'un point d'interrogation Comme une limace à la cervelle écrasée qui rampe en répandant silencieusement son sang. Ce soir, un point d'exclamation résout définitivement l'angoissante question, Car le bruit des clous enfoncés dans le cercueil en constitue la réponse.

Dương Đình Khuê

Anthologie. 417

NGUYỄN

VỸ

Nguyễn Vỹ s'est révélé à nous comme l'auteur du poème à deux pieds Sương rơi (La rosée tombe). Il n'a pas fini de nous étonner. Avec une témérité que nous devons admirer franchement, il a cherché à mettre en valeur chaque sujet, non seulement par les rimes et le ryhme du vers, mais encore par la forme du poème. C'est ainsi qu'il a donné à son poème Hoàng hôn (Crépuscule) la silhouette d'une bande de cigognes s'envolant précipitamment vers leur nid lointain lorsque tombe le crépuscule.

Hoàng hôn. Một đàn Cò con Trắng nõn Trắng non Bay về Sườn non. Gió giục, Mây dồn, Tiếng gọi Hoàng hôn Buồn bã Nỉ non. Từ giã Cô thôn
Dương Đình Khuê

Anthologie. 418

Còn con Cò con Trắng non Nào kia, Lạc bầy Lại bay Vào mây Ô kìa !
Il est à priori impossible dans une traduction, qui doit surtout être fidèle quant au sens, de donner à chaque vers la longueur convenable de manière que le poème traduit ait à peu près la configuration du texte original. Mais si cette condition n'était pas réalisée, la traduction aurait manqué son but, car pour l'auteur, la forme spéciale de son poème en constitue le principal élément. Nous avons donc été obligé de tendre vers ce but autant que possible.

Crépuscule
Une bande De petites cigognes Toutes blanches Et tendres S'envolent Vers la montagne. Le vent souffle, Les nuages s'amassent C'est l'appel Du crépuscule Mélancolique Et plaintif. Quittant Le hammeau isolé
Dương Đình Khuê

Anthologie. 419

En dernier lieu Une petite cigogne Tendrement blanche Que voilà S'est égarée Pour s'envoler Dans les nuages. Oh ! regardez ! Nous voulons croire que cette innovation de Nguyễn Vỹ (innovation dans la poésie vietnamienne), mais l'est-elle dans les poésies étrangères n'est qu'un jeu brillant mais factice d'un esprit bouillonnant qui ne se résigne pas à s'enfermer dans les règles traditionnelles de l'art poétique. Au besoin, Nguyễn Vỹ sait laisser parler simplement son coeur et nous émouvoir profondément. Par exemple dans le poème Trăng, gió, tù (Lune, chien et prison) qui décrit ses impressions de prisonnier enfermé dans la geôle de Trà Khê :

Trăng, chó, tù Lune, chien et prison
Dans la geôle de Trà Khê où les prisonniers dorment dans l'obscurité, Mon lit est dressé face à la lune d'automne. Mais les barbelés tendent leur filet tout autour, Et tandis qu'au dehors la lumière resplendit, au dedans c'est la nuit noire. Nous dormons, sur deux rangées de lits serrés les uns contre les autres Derrière la porte de la prison cadenassée d'une triple chaine de fer Mais un rayon d'or, tout brillant, s'infiltre à travers les barreaux Et se couche affectueusement à mes côtés pour me dire à voix basse : "Cette nuit est la quinzième du mois, et j'ai tendu mes fils de soie merveilleuse. Lève-toi, ami, et regarde-moi, au milieu du ciel bleu, Tisser la poésie, le rêve, et former dix mille rimes
Dương Đình Khuê

Anthologie. 420

Pour les offrir à mes amoureux depuis l'éternité. Lève-toi, ami, et regarde à travers les barreaux Ma douce lumière illuminer les nuages de splendeur. Je resterai ici durant les cinq veilles Pour t'offrir mon coeur virginal !" C'est ainsi que la lune, avec un sourire charmant, s'est faufilée A travers les barbelés qui me séparent d'elle. Je tends les bras pour m'accrocher à ses rayons d'or Et, le coeur troublé, je me dresse précipitamment sur mon séant. Derrière les barreaux de fer, je contemple avec ravissement la lune Et les forêts sauvages sur lesquelles elle étend une tristesse infinie Dans la cour de la geôle, l'Amie, une petite chienne, (Toute blanche, très mignonne et sage, Notre unique et fidèle amie Que nous avons trouvée égarée dans la forêt) L'Amie folâtre avec la lune, en remuant joyeusement sa queue. Elle saute en avant, puis en arrière, pour jouer avec son ombre. Mollement étendue, et combien gracieuse, La lune répand sur la cour sa lumière de rêve. Chacun de ses traits est une rime poétique, Et chacune de ses ondes est une nappe de soie. La chienne gambade par ci par là, puis reste immobile A contempler la lune, les yeux brillants de sa lumière. Moi, le prisonnier, pareil à une âme damnée, Je regarde du fond de ma prison, à travers les barreaux de fer, Passionnément, ardemment, sans me lasser, Jusqu'à en perdre le sentiment, la lumière lunaire, Et je voudrais défoncer la porte de la prison pour m'échapper au dehors Et la contempler, et m'enivrer d'elle, Et folâtre avec mon ombre et celle de la chienne, Et tisser l'amour et le rêve avec ses fils d'or. Mais brusquement mes yeux se voilent de larmes, Je m'affaisse sur le plancher de bambou, le coeur dévoré de fureur impuissante. Dans la cour de la prison, la lune et la chienne sont libres, Et moi, je suis enfermé derrière quatre murs élevés ! Ô Liberté ! combien es-tu précieuse !
Dương Đình Khuê

Anthologie. 421

Tu es la lune, les étoiles, le ciel, la poésie, le rêve ! Tu es le sourire charmant qui aide à vivre ! De ce qui fut sacré tu es la digne fille ! T'avoir, c'est avoir le paradis, Et, durant toute la nuit, ne cessa de verser des larmes ! Les deux poèmes cités ci-dessus sont extraits du recueil Hoang vu (Terres sauvages) paru en 1962. Avec Nguyễn Vỹ nous avons achevé la revue des poètes contemporains dont nous avions fait connaissance dans les années d'avant-guerre. Il va nous falloir maintenant présenter de nouveaux noms, de nouvelles étoîles qui montent au firmament de la Sécession, ce qui n'est pas du tout facile, nous le répétons avec inquiétude. Car si le ciel est constellé d'étoiles, combien d'entre elles brillent d'un éclat incontestable. N'y a-t-il lieu de craindre en effet qu'avec notre mauvaise vue les plus visibles soient les plus petites, et les moins visibles d'énormes soleils qui, avec le télescope du temps, brilleront plus tard d'un éclat que nous ne soupconnons pas ? Tant pis ! il nous faut courir ce risque.

Dương Đình Khuê

Anthologie. 422

TRẦN

DẠ TỪ

Vrai nom : Lê Hà Vinh Né en 1940. A collaboré à diverses revues littéraires : Sáng Tạo, Thế Kỷ Hai Mươi, Văn hóa Á châu, etc. Au moment de l'oppression du Bouddhisme par le dictateur Ngô Đình Diệm, il fut emprisonné et ne fut relâché qu'après la révolution du 1er Novembre 1963. Nous citons ci-dessous un poème où se rélève son ardeur révolutionnaire :

Bài hát mời rượu Chanson à boire
J'ai deux bras Mais qui ne servent à rien. Qui pourraient-ils étreindre maintenant ? J'ai deux pieds Mais à quoi me serviraient-ils ? La patrie n'est plus nulle part où ils pourraient se diriger. J'ai deux oreilles Qui ne servent plus Qu'à écouter les bombes qui explosent. J'ai deux yeux Mais qui ne sont d'aucune utilité Car la nuit noire à la nuit noire succède. J'ai deux narines Mais qui ne servent à rien Car les fleurs de la vie sont flétries. J'ai une gorge Qui n'est plus bonne à rien Car la chaleur manque à l'air qu'elle aspire. J'ai une bouche
Dương Đình Khuê

Anthologie. 423

Mais qui ne sert à rien Parce qu'elle ne peut proférer aucune parole. Ami, le vein est versé, Lève ton verre ! Dans ce poème, chaque raison donnée à l'inutilité de tous les organes des sens (c'est-à-dire de toutes les facultés, de tous les efforts) sous le régime de la dictature est une amère pensée qui excite à la révolte, voilé sous la forme d'un épicurisme désabusé. Le malheur, c'est que cette révolte contre la dictature des Ngô aida puissamment à la guerre entreprise par les communistes du Nord contre leurs compatriotes du Sud. Personne au Sud ne connaissait la vraie nature de cette idéologie étrangère qui, sous les apparences trompeuses de l'égalité des classes, cachait une effroyable tyrannie pire que la domination française et que la dictature des Ngô, pas plus Trần Dạ Từ que Cung Trầm Tưởng, Tạ Tỵ, Đinh Hùng, etc que nous allons étudié ciaprès .

Dương Đình Khuê

Anthologie. 424

THANH

TÂM TUYỀN

Vrai nom : Dzư Văn Tâm Né en 1936, est le théoricien et le promoteur de la Poésie libre, pour laquelle il réclame l'abolition de toute contrainte. Dans les deux poèmes que nous citons ci-dessous s'affirme une personnalité révoltée contre toutes les valeurs établies, contre tous les mensonges sociaux. On peut dire que Thanh Tâm Tuyền traduit bien le désarroi de la jeunesse Viêtnamienne au Sud dans les années de la Sécession.

Phục sinh Résurrection
J'ai envie de pleurer comme de vomir. Dans la rue Qui brille de soleil comme le cristal, Je crie mon nom pour calmer mes regrets : Thanh Tâm Tuyền ! (La source du coeur pur) Quand le soir les étoiles se brisent contre les cloches de l'église, Je cherche un endroit discret où prier Pour l'âme de cette enfant qui avait peur Du loup méchant Du loup affamé sans couleur. J'ai envie de mourir comme de dormir Même si me tiens sur le bord du fleuve Dont l'eau noire refuse de sommeiller. Et je crie mon nom pour calmer mon courroux : Thanh Tâm Tuyền ! La nuit tombe maintenant sur le monde grouillant de péchés. Ô le Petit Chaperon Rouge Voici le loup,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 425

Un loup vagabond. J'ai envie de tuer le Moi Cet assassin de tous les siècles, Et je hurle plaintivement mon nom : Thanh Tâm Tuyền ! Qu'on vienne m'égorger Pour que je puisse renaitre. En chaine les vies humaines se suivent Et l'humanité ne pardonnera pas l'homicide, Et les bourreaux devront s'agenouiller A l'heure de la résurrection Car le cri des victimes est la prière Qu'attendent depuis toujours tant de siècles. J'ai envie de vivre comme de mourir. Entre deux respirations qui s'interfèrent Dans ma poitrine brulante Je t'appelle doucement, Petite sœur, Ouvre la porte de ton coeur, Car mon âme vient de renaître pour devenir un bébé Pur comme fut une fois la vérité. * * *

Phiên Khúc 20 L'hymne 20
Je viens d'atteindre vingt ans Comme l'humanité vient d'avoir vingt siècles. Ô Humanité à l'âge de la vingtaine, La récolte est plus que suffisante pour ta nourriture, Et la farine moulue peut servir à fabriquer des pains tant qu'on veut. Je crie ma fureur Devant ceux qui ont arraché tout sentiment d'humanité.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 426

Ô ma douce mère, je te regarde avec des yeux chargé de larmes, Ne pouvant t'aimer comme je t'aime, ni osant pleurer quand je voudrais tant pleurer. Aujourd'hui je me précipite dans la rue Ce jour 20 Mes poings tendus de colère, Mes joues enflammées d'amour, Et mes lèvres brulantes de honte. Au milieu de la longue nuit d'hier, qui a crié ? Combien ai-je été ému en me réveillant Car c'était mon âme qui me criait ! Tombez, soyez abattus, Ceux qui ont offert leur âme à l'ennemi, Ceux qui ont oublié les liens du sang, Ceux qui ont vendu la patrie. Tombez, soyez abattus ! Que résonnent sur tous les chemins Les pas de ceux qui arrivent de partout Pour tout renverser, Pour faire exploser leur colère ! Je ne vous connaissais pas, ma soeur, Mais je souffre comme si je recevais sur ma propre poitrine La balle qui vient de vous blesser. Nous voici Hurlant si terriblement Que l'ennemie flageolant ne peut s'enfuir. Nous les frappons en pleine figure Pour les faire tomber à terre Ceux qui ont sali l'âge de vingt ans. . . . . . . . . . . . . . . . . Ô mes cadets, je suis à l'âge de vingt ans Que vous aurez un jour, Cet âge où la vie est si belle. Et je vous remettrai jusque dans vos mains
Dương Đình Khuê

Anthologie. 427

Une patrie où seront préservés intacts l'amour des monts et des fleuves, Et le coeur des hommes aussi odoriférant que le parfum des fêtes. Quand vous vous mettrez à chanter frénétiquement, J'aurai dormi d'un long sommeil très innocent. Les deux poèmes ci-dessus, et particulièrement le dernier, sont parmi quelques rares poèmes libres que je puisse goûter, et même admirer. Outre la noblesse des sentiments qui y sont exprimés (la fureur de notre peuple devant les dictatures inhumaines qui empêchent d'aimer et de pleurer librement, devant les fanatiques qui assasinent leurs compatriotes, et les traîtres qui vendent la patrie à l'étranger), le ryhme saccadé des vers traduit bien la fureur populaire au cours d'une émeute. Toutefois, nous ne pouvons cacher que le vocabulaire et la syntaxe des poèmes libres, s'ils excitent l'admiration de certains jeunes esprit, découragent la plupart des esprits plus rassis. La lecture d'un poème libre, même réellement bon, est extrêmement fatigante. C'est franchement notre peu de sympathie envers la poésie libre et existentialiste - les deux vont souvent de pair - nous nous contenterons d'en donner encore quelques échantillons pour donner une idée objectives de la poésie vietnamienne au Sud durant les années de Sécession. Puis, après avoir ainsi rempli notre devoir d'informateur, qu'il nous soit permis de revenir à une une poésie moins hermétique.

Đêm sinh nhật của Cung Trầm Tưởng Nuit d'anniversaire
Il pleut sur la nuit froide de Saigon. Est-ce la pluie, ou le ciel qui pleure sur mon anniversaire ? Que ce soit la pluie ou le ciel, qu'importe ? Dans le monde présent la mer est toujours froide, et la pluie se déverse inutilement sur les terres incultes. Mon âme cloitrée a tant de sujets d'inquiétude Que trop tôt mon coeur se flétrit et sa splendeur printanière se fane
Dương Đình Khuê

Anthologie. 428

Et ma foi, que ne soutient plus la misère, Dans le crépuscule laisse s'estomper l'ombre de mes dieux de jadis. Cette nuit il pleut, c'est le ciel qui pleure Et qui ramène l'automne sur les ailes du vent chargé d'humanité. Est-ce le ciel ou l'automne qui sanglote si désespérément ? Manteau fermé et col relevé, je rentre chez moi tristement . * * *

Luân hồi của Xuân Phụng Métempsychose
Cette nuit Une étoile ouvre tout grand son œil Mais ne réussit pas à parer de splendeur Le pauvre sentier couvert de feuilles tombées. La nuit immense Recouvre tout le cimetière. Y a-t-il quelque âme Qui s'élance de sa tombe pour regarder les astres Et quelques paillotes minables Près d'une rangée d'arbres dépenaillés ? Elle ne réussit pas à grimper jusqu'au ciel élevé Et à s'enfoncer dans les profondeurs de la terre. Condamnée qu'elle est à tournoyer dans l'enfer de son coeur, Comment pourrait-elle être délivrée ? Mais voici que le chant du coq s'élève. Sur la route qui mène au Royaume des Ombres Se profilent des silhouettes de fantômes. Oh ! quand pourront-ils s'échapper ?
Dương Đình Khuê

Anthologie. 429

Sous le thème bouddhiste de la Métempsychose, le poète en réalité dénonce l'infernale atmosphère du Sud, d'où nulle pensée généreuse ne peut s'échapper. A cri d'angoisse nous nous en voudrions de ne pas apporter un autre témoignage de Tạ Tỵ, à la fois écrivain et peintre renommé :

Bài thơ của một người. Le poème d'un homme
Dans un bar, à minuit, Couleur violette de la salsepareille, Toutes blêmes, quelques roses 1 Inclinent leurs têtes sur des verres de vin. A minuit, le bar est devenu désert. Des gouttes de bougie tachent le creux des assiettes grises de cendre Les mains cessent de s'accoler entre elles, Et les cheveux perdent graduellement leur parfum captivant. Il n'y reste Que nous deux Qui buvons en regardant la pluie courir le long du chemin obscur, Et nous pensons à ces chemins qui mis bout à bout De notre coeur vont franchir la frontière Pour renouer la fraternité des hommes Brisée depuis des siècles. Cette nuit, le bar est désert, Et la pluie tombe tristement goutte à goutte. Sans aller en mer, pourquoi avons-nous le mal de mer En croyant que le vent dépose des effluves salés sur nos lèvres. Vous et moi Nous nous rencontrons pour, Demain ou après-demain, Peut-être même une minute d'ici,
1

Roses: terme poétique pour désigner les jeunes filles; ici les serveuses de bar. Dương Đình Khuê

Anthologie. 430

Nous séparer. La séparation aurait la tristesse d'un adieu défnitif Si je devais apprendre que mon ami en poésie Etait mort un de ces jours Tout nu, sans rien dans le ventre. Buvez, mon ami ! Encore un verre qui s'ajoute à je ne sais plus combien d'autres Car ma tristesse d'aujourd'hui est comme celle de ce jour passé Où, vous dégageant de deux petits bras, Vous versiez dans mon verre Toute la tristesse infinie Qui se condensait sur les cheveux de la taxi-girl Aux traits d'ogresse Apparaissant à travers le verre de vin rouge, Rouge comme du sang coagulé sur ses lèvres, Pour éclater en un rire pareil au bruit du verre qui se brise. Buvez ! Il ne nous reste plus que cette nuit. Demain vous partirez, appuyé sur votre fusil, Tandis que je rentrerai à ma petite chambre Pour regarder la pluie tomber sur l'herbe flétrie des sentiers, Tout mon costume taché de vin pour clore le terme des séparations. Etes-vous triste ? Pourquoi l'ivresse du vin Qui monte en vos yeux S'infiltre-t-elle dans mon âme Pour que je doive dans la nuit profonde cacher mon visage en soupirant. Vous me regardez Je baisse ma tête (A travers les bulles de vin bouillonnant au fond du verre, J'entrevois quelqu'un qui rentrera cette nuit dans son ivresse amère). Je serre à briser ma main
Dương Đình Khuê

Anthologie. 431

Le verre de vin tout froid. Comme le bruit que fait une étoile en tombant, Je percois une note hoqueter au milieu d'un refrain. Et la petite fille cache son visage pour sangloter Le vin étant épuisé, durant cette nuit blanche pluvieuse. Nous sommes arrivés à une conclusion définitive : Durant les années de Sécession, les poètes au Sud, à part quelques regrets pour la vieille terre du Nord et sentiments de sympathie pour la nouvelle patrie, étaient surtout démoralisés par la féroce guerre fratricide, et par la corruption du régime des Ngô puis des militaires qui régnèrent après la révolution de 1963. Avec un tel état d'esprit, la chute de Saigon en 1975 serait inévitable. Nous pourrions donc close ici le tableau de la poésie au Sud durant le Sécession, mais ce serait un peu injuste, parce que à part les poèmes désabusés que nous venons de citer, il y a aussi des poèmes vibrants de tendresse humaine qui constitue le fonds du peuple Viêtnamien non contaminé par le Marxisme matérialiste et desséchant. C'est ainsi que dans les pages qui suivent, nous citerons quelques poèmes de Đinh Hùng, Mặc Thu, Cung Trầm Tưởng, etc.

Dương Đình Khuê

Anthologie. 432

ĐINH HÙNG
(1920-1967) Đinh Hùng a réalisé le type parfait du poète bohême. Il ne manquait pas dans notre tradition littéraire de ces demi-fous qui enfermaient l'univers dans une tasse d'alcool ou dans un beau vers. Mais plus que de Phạm Thái le révolutionnaire manqué, plus que de Tú Xương le lettré aigri, Đinh Hùng se rapproche des poètes maudits français Rimbaud et Baudelaire. Issu de famille riche, il a dissipé toute la fortune paternelle en fumée d'opium, et jusqu'à ses dernières années, il n'a jamais cherché à gagner sa vie, même par ses œuvres littéraires. Il se renfermait dans son paradis artificiel, et vivotait en vendant au fur et à mesure les derniers débris de son héritage ; lorsque ceux-ci eurent été épuisés, il se serait laissé mourir de faim si des amis compatissants ne lui étaient venus en aide. Mais il ne sollicitait l'aide de personne et restait le ventre creux des jours entiers sur son lit plutôt que de bouger son petit doigt ! Le destin farceur voulut que Đinh Hùng fut emprisonné un certain temps et connut l'amour en ces jours d'infortune. Il se maria, c'est-à-dire qu'il a vécu en union libre, car n'ayant ni carte d'identité ni acte de naissance de ses enfants. Je ne sais même pas si sa veuve a réussi à faire établir son acte de décès. Tel était l'homme. Le poète, lui, est admirable. Il a enrichi notre esthétique de nouvelles sensations, de nouveaux angles d'optique. Voici par exemple quelques vers de son "Đường vào tình sử" (Le chemin qui mène à l'amour) paru en 1961 :

Trên đường ta đi Sur mon chemin
Dans les fleurs s'épanouit le soleil des tropiques, Les parfums apportent les orages des déserts de sable. Les arcs-en-ciel font pencher les ailes des oiseaux,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 433

Et le passé s'endort dans le lac de marbre Des yeux qui brillent de l'éclat de la lune chère aux poètes. Le temps s'écoule sur un long cil, La tristesse des montagnes en automne frissonne sur deux épaules, Cependant que je sens dans mon coeur s'enfoncer le cours d'un fleuve inconnu. A la première lecture, ces vers semblent baroques et dénués de sens commun. On conçoit que le soleil fasse s'épanouir les fleurs, que les orages apportent des effluves apportent l'orage, n'est-ce pas d'une logique démentielle ? Celle-ci reprend toutefois sa valeur si l'on admet, avec le poète, qu'il y a identité entre l'observateur et la chose observée en particulier, et entre tous les éléments du Cosmos en général. D'accord que les fleurs s'épanouissent grâce à la lumière du soleil. Mais s'il n'y avait pas de fleur, symbole des êtres vivant dont le poète fait partie, qui saurait que le soleil existe ? De même, s'il y a identité entre les effluves et les orages, entre les arc-en-ciel et les ailes des oiseaux, il sera indifférent de dire lesquels sont la cause ou la conséquence des autres. De même, le passé reste présent dans les yeux d'un être cher, dans la conception d'un monde où rien ne conserve son individualité propre, ni espace ni temps. De même encore, toute particularité individuelle étant abolie entre le MOI du poète et le MOI du Cosmos, le temps peut aussi bien s'écouler sur un cil que sur l'eau qui passe sous les ponts, la tristesse frissonner sur les épaules d'un être cher que sur les montagnes voisées qu'agite le vent d'automne. Enfin le coeur du poète où se succèdent idées et sentiments n'est plus qu'un fleuve sur lequel se réflète l'image changeante des nuages. Avec une telle tournure d'esprit - nous n'osons pas dire une telle philosophie - il n'est pas douteux que Đinh Hùng ait de l'amour une conception très romantique. Voici par exemple le poème Hương (Parfum) extrait du recueil Đường vào tình sử dont il a été parlé plus haut, qui montre un amour romantique jusqu'à devenir presque taoiste :

Hương
Dương Đình Khuê

Anthologie. 434

Parfum
Parfois, pris de mélancolie, Nous parlions de pluie du printemps et le soleil d'été. Egalement distraits devaient être nos deux coeurs, Car nous parlions ensemble sans nous écouter. Je regardais ses limpides yeux bleus Pour retrouver mon âme sur leur miroir, Et j'avais l'impression de voguer en terre inconnue sur une barque de rêve. Qui avancait, poussée par les accords d'une musique délicate. Ah ! si ma vie pouvait s'arrêter là, Une heure, une matinée, un automne ! Mon coeur se changeait en amoureux papillon Dont les ailes langoureuses s'infléchissaient sous le poids du rêve. Je l'écoutais parler, en silence, Dans une posture immobile, les sourcils à peine agités, Je regardais, avec toute la gravité du jour qui décline, Son sourire qu'elle envoyait au vent d'automne. Et les cheveux nuageux qui embrassaient ses frêles épaules, Cependant qu'à pas lents la lumière automnale s'évanouissait. Mon âme, comme une bouffée de vapeur enroulée autour de sa robe, Se réveille soudain de son engourdissement. Une fleur tombe, qui fit s'évanouir notre rêve. Nous tressaillimes et dégageâmes timidement nos mains entrelacées. Caché dans les plis de sa robe, le parfum de sa pudeur Mit le feu dans mes veines, et des ailes à mes talons. Mon épaule appuyée contre la sienne, je trouvai soudain le ciel immense, Les bois et les monts emplis d'amour ainsi que ses lèvres,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 435

Et en l'enfermant entre mes bras cet automne, Je ne savais pas que nous serions l'un à l'autre étrangers toute notre vie. Comme on le voit, l'amour, desséché au Nord, refleurit au Sud de plus belle, malgré la tyrannie et la corruption du gouvernement, et malgré la guerre civile féroce qui tue les gens innocents en plein travail, incendie les maisons en pleine nuit, arrête ou culbute les autobus faisant la navette entre les provinces. Voici encore un poème de Mặc Thu qui évoque un temps de paix à jamais disparu :

Vườn nhà ai Vườn nhà ai nho nhỏ Hoa trắng ngát hương trinh Bờ xanh ôm dậu cỏ Lá mát đượm ân tình. Phơ phất lá rung rung Đôi thân cau lả lả Mây vài đám lâng lâng Bóng chiều bay ngả ngả . Vườn ai tường ngõ đổ Hoa yếu rụng đầy thềm Xanh um bờ rậm cỏ Mái rạ lạnh hương nguyền Mưa nhẹ gió hiu hiu Lá vàng rơi lả tả Thêng thênh quạ dập dìu
Dương Đình Khuê

Anthologie. 436

Nắng nhạt chiều nghiêng ngả . Un jardin
Tout petit ce jardin Dont les fleurs blanches embaument de virginité. Une ligne verte embrasse sa haie d'arbustes. Ses feuilles fraiches sont imprégnées de tendresse. Agitant légèrement leurs feuilles Deux aréquiers se penchent affectueusement. Quelques nuages légers Dans l'ombre du soir s'envolent mollement. Du jardin les murs sont en ruines, Et les fleurs s'éparpillent sur toute la véranda. La pelouse couverte d'herbe est toute verte, Mais aucune fumée d'encens des serments ne s'élève du toit de chaume refroidi. La pluie légèrement tombe, le vent doucement souffle, Faisant s'éparpiller partout les feuilles jaunies. Librement les corbeaux volètent Dans la lumière adoucie du crépuscule qui décline. Notre traduction est incapable de rendre la musique harmonieuse de ce poème, musique obtenue par le redoublement des mots de la rime (nho nhỏ, rung rung, lả lả, lâng lâng, etc), musique légère mais tenace évoquant bien les petits plaisirs du temps de paix. Le poème suivant de Cung Trầm Tưởng sur l'automne à Paris revient à la tradition romantique chère aux poètes d'avant la Révolution :

Mùa thu Paris
Dương Đình Khuê

Anthologie. 437

L'automne à Paris.
Cet automne-là à Paris, Je lui donnais rendez-vous dans une petite auberge Où le vin rouge débordait de nos verres. Où, par une nuit pluvieuse d'automne Qui s'abattait sur les vieilles rues d'une vieille cité, Sur une place publique jonchée de feuilles mortes, Je l'attendais patiemment des minutes et des heures. Je l'attendais aussi, durant les jours lugubres d'automne, Dans le jardin du Luxembourg. Le banc de pierre où nous avions coutume de nous asseoir Se glacait de froid quand elle ne venait pas. Durant cet automne j'attendais partout Ma petite amie aux yeux bruns Et aux cheveux blonds très fins. Quand elle ne venait pas, la tristesse murissait en moi comme un fruit gâté. L'automne à Paris Débordait sur les yeux De la petite amie qui venait à ma chambre d'hôtel Me voir timidement, sur ses talons menus. L'automne enchainait nos paroles. Ses lèvres pâles non fardées, Elle se laissait aller à la tristesse Sans songer à refaire sa vie. Automne ! Automne ! Ciel sinistrement nuageux ! Que je l'aimais pour son amour généreux Elle dont le coeur enfermait prisonnière La saison automnale . . . Ciel ! amour d'automne !
Dương Đình Khuê

Anthologie. 438

Le romantisme de Cung Trầm Tưởng est un peu décadent. Combien plus sincère est celui de Nhất Tuấn (vrai nom : Phạm Hậu) dont le recueil de vers Truyện chúng mình (Notre histoire à nous) paru en 1962 a été épuisé dès le premier mois de vente. En ce poète-soldat se retrouve en effet la jeunesse Viêtnamienne des années de la Sécession, désemparée devant un lendemain incertain, et qui s'efforçe de vivre vite comme pour prendre un acompte sur l'avenir. "Notre histoire à nous" est l'histoire des amoureux de tous les temps. Après un temps de folle passion, ELLE l'abandonne pour aller se marier avec un autre. Pour se consoler, il écrit ce poème :

Kỷ niệm buồn Souvenir triste
Chaque dimanche j'allais t'attendre Silencieusement, comme des mois et des années qui trainaient sans fin Tandis que je t'attendais, je me suis parfois demandé Pour qui je dépensais tant de peines inutiles. Puis nous nous aimions . . . c'était le Destin qui en avait décidé. Malgré les obstacles, nous nous aimions. Folle de passion, tu ne me refusais rien ! Qui eut cru que de l'amour naitrait la douleur ? Chaque dimanche nous nous donnions rendez-vous Où nous restions sans mot dire en face l'un de l'autre. Palpitants, nous écoutions chaque bruit de moteur Cependant que le soleil rosissait tes joues innocentes. Nous marchions timidement à côté l'un de l'autre, Moi embarrassé de mes mains, et toi mordant ton mouchoir brodé. Confus nous craignionss que le monde ne s'en apercut. Que nous étions bêtes au début de notre amour !
Dương Đình Khuê

Anthologie. 439

Je me rappelle les jours heureux où nous allions au cinéma. Tandis que les autres se passionnaient pour le beau film, Nous nous lorgnions furtivement, Puis follement entre-croisions nos doigts les uns dans les autres. Surtout je me rappelle ce moment divin, Ce soir pluvieux nous nous conduisions Dans une chambre étroite où nous nous arrêtames Pour sentir le monde bien à nous deux. Hélas ! des fleurs et des papillons le rêve ancien est évanoui, Et mon coeur est resté pour toujours solitaire. Tu n'es plus venue les après-midis de dimanche Pour me laisser tout seul parmi les quatre horizons. Mais pourquoi me fâcher ? Je sais Que follement s'aimer ne conduit qu'à plus vite s'oublier. Aujourd'hui je copie mon dernier poème Comme un triste souvenir à t'offrir. Et ELLE ? A-t-elle au moins trouvé le bonheur dans son nouvel amour ? Voici ses confidences au moment de boire le vin qui scelle l'hyménée :

Trước giờ hợp cẩn Avant l’heure de l’hyménée
Le jour où je monte en voiture pour aller me marier, Mon coeur est triste comme un soir d'hiver. Il a du bien souffrir, celui qui m'aimait ! Mais qui peut boire à ma place le vin rose de l'hyménée ? Que cette cérémonie de l'hymnée m'est pénible ! Quel vin pourrait m'en faire oublier l'amère saveur ? Je m'inquiétais autrefois d'être abandonnée par LUI,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 440

Comment pouvais-je me douter que c'est tout le contraire aujourd'hui ? Je sais que la faute en revient à moi seule, Mais comment mon coeur pourrait-il se partager en deux Dont une moitié serait destinée à répondre aux bontés de mon époux Et dont l'autre serait offerte à celui qui s'en va errer par toute la terre ? Savez-vous bien, vous qui guerroyez à la frontière Qu'ici je pleure d'avoir manqué ma vie ? Autrefois ensemble nous allions choisir nos vêtements, Et aujourd'hui je suis seule à choisir ma robe de mariage. Cependant je me rappelle toujours votre conseil De choisir une robe de mariage de couleur bleue. C'est pourquoi celle que mon époux m'a offerte, Je la délaisse pour revêtir celle que vous m'avez conseillé. Cette nuit, sous la lumière tremblotante de la lampe Dont la mèche a été maintes fois consumée et remplacée, Je déchire en quatre morceaux la robe que je portais du temps de nos amours Pour en faire des mouchoirs que j'offrirai à celui qui s'en est allé au loin. Pour me rappeler mon premier amour trop éphémère, Pour que son parfum en moi jamais ne disparaisse, Si mon premier enfant est une fille, Je lui donnerai comme nom : Đặng Diễm Kiều. Tiendra-t-elle sa promesse ? Oui, comme nous allons le voir dans le poème suivant qui relate une rencontre fortuite entre le poète et son ancienne amie, maintenant mère d'une ravissante petite fille :
Dương Đình Khuê

Anthologie. 441

Đặng Diễm Kiều
Les rues étaient ce soir-là très animées Car c'était samedi, jour de flânerie. Des couples s'en allaient bras dessus bras dessous Comme moi-même au temps où j'aimais. Je conduisais ma fille à travers les flots de la foule, L'esprit perdu dans mon beau rêve lointain. Diễm Kiều marchait à pas hésistants près de moi Et s'arrêtait parfois pour me sourire. Qu'elle était belle ce jour-là, mon enfant, Avec sa robe couleur mousse tendre ceinturée de jaune, Ses cheveux coupés à la japonnaise s'ébouriffant au vent, Et son châle vert noué coquettement autour de son cou. Puis par hasard nous nous rencontrâmes Après huit ans de douloureuse séparation. J'étais embarrassée, vous de même, Nous nous regardions en silence, oubliant de nous saluer. Un moment après vous m'adressâtes la parole Pour la première fois depuis tant d'annnées d'éloignement : -Madame, vous portez-vous toujours bien ? ( Madame, que ce mot me déchire le coeur !) Je savais que vous m'en vouliez encore, Aussi bien que je vous portais toujours en mon coeur. Mais je ne voulus pas que vous me compreniez De peur que nous n'en souffriions encore davantage. Je restais silencieuse à écouter mon âme qui pleurait Cependant que Diễm Kiều, étonnée, regardait tour à tour Sa maman et "monsieur le visiteur" Moitié hésitante, et moitié désireuse de faire sa connaissance.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 442

Ce ne fut que lorsque vous voulutes partir que je me hâtai de dire : - Diễm Kiều, mon enfant, va . . . saluer . . . ton papa ! Vous regardant, vous qui n'êtes pas son père, Elle secoua sa tête de mécontentement et s'écarta. Elle n'est pas de vous, bien sûr, Mais j'étais sincère en disant ces paroles, Car je voulais nous consoler un peu En imaginant qu'elle aurait pu être notre enfant. Vous baissâtes la tête et vous éloignâtes silencieusement Tandis que des larmes inondant mes yeux. Comment ai-je pu réveiller notre rêve d'autrefois Pour vous faire souffrir inutilement ? Dans le cas précédent, la séparation provint de la mobilisation du jeune homme, mais elle pouvait aussi provenir d'un changement de fortune chez la jeune fille : la contrebande, la spéculation, la présent de nombreux "conseillers" Américains, autant d'occasions de faire fortune ou de se ruiner rapidement durant cette "sale guerre". Voici donc un poème dans lequel le jeune homme pleure son amour oublié :

Về kỷ niệm
(của Tô Kiều Ngân)

Souvenir
Je sais bien qu'on peut s'aimer aujourd'hui Et cesser de s'aimer demain, Que l'amour, ardent aujourd'hui, Peut demain éteindre sa flamme. Que les mains peuvent se séparer, Que les yeux peuvent ne plus se regarder, Que la chanson de l'amour des premiers jours Ne laissera plus tard que des échos,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 443

Que l'amour est pareil à la lumière du soir Qui soudain apparait et soudain disparait, Que la vie poursuit son cours indifférent Cependant qu'on détourne la tête en se rencontrant. Hélas ! Tu ne m'aimes plus, Tu ne m'attends plus à la porte En regardant solitairement la pluie tomber, Et ton tendre coeur a cessé de sangloter. Mais je t'attends toujours Sans jamais te voir arriver. Que veux-je chercher dans les jours passés Maintenant que tu as oublié notre serment ? Hélas ! l'amour n'est que l'ombre des nuages Qui s'évanouit quand parait le soleil. Il a duré un mois, un an, Puis sont venus les jours d'indifférence. Mais pourquoi continué-je à être triste ? Serait-ce à cause du souvenir, Du souvenir toujours plein Des images de notre amour ? Le chemin que tu traversais, La prairie où tu te promenais, La lumière crépusculaire Et la lune que tu contemplais à son premier quartier, Le son de la guitare dont tu jouais, Le parfum de tes cheveux qui se déroulaient comme l'eau s'échappant d'une source, Tes rires Et tes pleurs, Ta robe violet sombre,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 444

Le poème que tu préférais, Et les chemins où tu aimais à te promener Par les soirs pluvieux d'automne, Tout cela est fini ! Et je reste seul avec mes souvenirs En attendant qu'avec le temps S'évanouisse mon amour. Mais ces souvenirs, pour qu'ils s'effacent à leur tour, Jusqu'à quand devrai-je attendre ? Chaque soir qui tombe Me retrouve pensant à toi ! Ainsi, en dehors des dommages en vies humaines et en richesses matérielles, la guerre de Sécession a porté un coup mortel à l'âme affectueuse du peuple Viêtnamien. Heureusement, si l'amour a le plus souffert, les solides vertus morales de la race restent vivaces malgré les bouleversements politiques et sociaux. Voici ce que chante Tô Giang, un poète-marin, dans ses quarts de veille :

Kiếp mẹ Le destin de ma mère
Quand je vis le jour, Ma mère était à l'âge tendre de ses dix huit printemps, Et mon père était fait prisonnier Pour menées révolutionnaires. Quand j'appris à parler, Ma mère aux cheveux soyeux était déjà veuve. Des mois et des ans plongés dans la misère, Ma mère et moi vivions obscurément Dans une paillote où pénétraient La pluie et le vent durant les nuits d'hiver. L'eau tombait du toit goutte à goutte,
Dương Đình Khuê

Anthologie. 445

Et ma mère m'embrassait en pleurant. Que de larmes elle a versées Sur sa vie misérable Pendant les nuits d'automne finissant Où la pluie du ciel répondait aux larmes de son coeur ! Quand je fus suffisamment grand, Les cheveux noirs de ma mère avaient décoloré. Et je partis pour la guerre Laissant ma mère triste comme une nuit profonde. Que de larmes elle versa Le jour où je la quittai ! Ses lèvres pâles se serrèrent Pour arrêter les larmes d'adieu Sur son visage aussi triste qu'une feuille fanée. Depuis mon départ, Le dos de ma mère S'est courbé davantage de douleur. Ô ma mère dont toute la vie N'est tissée que de chagrins ! Que puis-je vous dire, maman, En cette nuit d'automne qui m'envahit de nostalgie ? Que puis-je vous écrire, maman, Pour alléger le poids de votre tristesse ? Sur l'ocean silencieux, Sur l'ocean immense, En écrivant ce poème à ma mère, J'entends les larmes qui tombent sur mon coeur. Oui, tel était l'affreux malheur qui s'abattait sur le Sud-Vietnam avec la guerre criminelle que lui imposait le sauvage Marxisme. Des générations entières privées d'amour maternel, privées de la joie d'avoir auprès de soi des enfants, au nom d'une prétendue délivrance des classes sociales, qui n'etùait en réalité qu'un esclavage, le pire de tous, parce que menteur et sans coeur.
Dương Đình Khuê

Anthologie. 446

Mais la poésie, si émouvante fut-elle, ne se prêtait pas aussi facilement que la prose (roman, nouvelle) pour décrire le calvaire inimaginable du Sud-Vietnam au milieu de l'indifférence dédaigneuse ou criminelle de presque toutes les nations libres. Aussi nous borneronsnous à ajouter, au chapitre de la poésie, quelques vers de poétesses dont les œuvres sont éparpillées dans divers journaux et revues. Nous en citerons seulement trois qui nous paraissent représenter assez fidèlement les trois types de la femme vitnamienne durant la Sécession : - la romantique, continuatrice du courant romantique né dans les années d'avant-guerre, incarnée par Nguyễn thị Vinh ; - la militante, qui lutte pour la libération de la condition humaine, incarnée par Nhã Ca ; - et enfin l'émancipée, pour qui la vie n'est que nausée, et qui cherche à s'étourdir follement. Elle est incarnée par Nguyễn thị Hoàng.

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Anthologie. 447

NGUYỄN THỊ VINH
Née en 1924 à Hadong. A collaboré à divers journaux et revues : Mới, Tân Sanh, Văn Hóa, Ngày Nay, Tân Phong. C'est plus une romancière qu'un poétesse. Nous parlerons de ses romans et nouvelles dans le chapitre suivant. Ses poèmes n'ont pas été publiés en recueil, que je sache. Les deux poèmes suivants sont pris dans la revue Tân Phong n.16 de 1960 et la revue Văn n.14 de 1964.

Gió mây Le vent et la nuée
Ses voiles inclinées sous la pousséee du vent, Une barque se dirige tout droit vers la terre de la liberté. J’aime à contempler l'horizon, J'aime à regarder la mer, Et suivre des yeux le bateau qui s'en va Sur l'Océan infini, En souhaitant de m'aventurer partout. Je rêve qu'IL est le vent Et que je suis la nuée, Qu'il souffle légèrement Et que je flotte mollement Sur la route spacieuse du ciel Où l'Orient de l'Occident ne se distingue. Quelles frontières pourraient arrêter le vent ? Et quelles bornes pourraient stopper la nuée ? Et nous serions immortels En restant pour l'éternité Vent et Nuée.

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Anthologie. 448

L'amour pour l'être aimé n'est donc que la préfiguration de l'amour immortel de l'auteur pour sa terre natale, comme le montre plus clairement le poème suivant :

Nhớ về Hà Nội Penser à Hanoi
Dans la nuit profonde Et sombre, Quelques éclairs jaillissent Faisant plus noire l'obscurité. La nuit est froide Annoncant l'automne proche. Je rêve à Hanoi A la digue de Cổ Ngư Que dix ans de séparation M'ont interdit de revoir par une barrière de haine. Je voudrais oublier ces anciens tableaux Et brûler l'avenir. Mais malgré moi je me rappelle Et m'effraie de la longue nuit En souhaitant que le jour réapparaisse. Ô mon ami, Qu'est devenue la rue de la Soie ? Et comment est le temple de Jade ? La gare de Hanoi a-t-elle toujours Ces trains Qui quotidiennement quittaient les rues Pour aller vers les régions voisines Haiphong, Bắc ninh, Cẩm Giàng, Yên báy ? Des régions où s'abritaient des petits villages Formés de quelques centaines de paillotes Entourés de rizières vertes ? Des régions où les jeunes filles Aux yeux brillants et aux joues roses, Vêtues de robes formées de pièces assemblées
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Anthologie. 449

Et d'un turban en forme de bec de corbeau Travaillaient toute l'année aux semailles, à la moisson, A la filature ou au tissage ? Des régions où des jeunes gens Repiquaient ou labouraient, S'adonnaient à la peinture ou à la dorure, Se reposaient pourtant le soir en allant aux champs Lancer le cerf-volant ou chanter quelque romance ? Des régions où les enfants riaient joyeusement et bégayaient En épelant le B A Ba ? Où les vieillards aux cheveux blancs et à la barbe longue Fréquentaient paisiblement les temples et les pagodes ? Où les vieilles femmes Se réchauffaient au soleil du crépuscule En mâchant bruyamment leur chiques de bétel Tout en regardant affectueusement leurs petits-enfants Ô mon frère, Que sont devenus maintenant tous ces tableaux ? Ne sont-ils pas passés de mode ? Et vous, Vous arrive-t-il encore comme à moi De penser au passé En rêvant à l'avenir ? Me considérez-vous comme un ami Ou comme un ennemi ? Mon ami, J'ai peur qu'au jour où je suivrai l'armée s'avancant vers le Nord, Ou à celui où vous envahirez le Sud, Nous ne nous rencontrions sur le champs de bataille. Il se peut que je tire sur vous Ou que vous tiriez sur moi. Mais, de grâce, Ne nous regardons pas avec haine. Vous souvenez-vous encore Du temps de notre enfance Où nous fréquentions la même école Où nous avions le même idéal,
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Anthologie. 450

Où nous nous disions Que notre amitiée serait sacrée ? Ô mon ami, Etant des hommes, En dehors des besoins matériels, Nous avons encore le sentiment. Comment donc Pourrions-nous D'amis nous transformer en ennemis ? N'est-il point vrai ? Et maintenant encore, après 1975, nous nous demandons toujours la même question stupéfiante : Comment pouvaient-ils nous considérer comme leur ennemis, nous qui avons combattu l'étranger envahisseur à leurs côtés ? Comment pourraient-ils trouver la joie sinistre à nous tuer, à brûler nos maisons, à détruire nos familles ? N'avaient-ils plus le sens moral ? Notre faute cardinale n'était-elle pas de ne pas le soupconner ? Nous avons payé très cher cette inexpérience : puisse l'humanité profiter de cette leçon !

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Anthologie. 451

NHÃ

CA

Vrai nom : Trần thị Thu Vân Née en 1939 à Huế. Épouse de l'écrivain Trần Dạ Từ. A collaboré à diverses revues : Sáng Tạo, Hiện Đại, Bách Khoa, etc. Œuvre parue en 1965 : Nhã Ca mới (La nouvelle chanson poétique). Nhã Ca se révèle très différente de la femme Vetnamienne traditionnelle. Hồ Xuân Hương se révoltait contre sa condition de femme. Mais Nhã Ca, tout en restant très féminine, n'a pas cette révolte car elle n'a aucun complexe d'infériorité par rapport à l'homme. Quand elle se marie, c'est volontairement et non par obéissance filiale. Et elle organise sa vie comme elle l'entend, librement, en toute indépendance. C'est notre équivalent actuel de Mme Stael au 18è siècle. Dans le poème que nous citons ci-dessous, nous trouvons parfaitement mise en lumière cette indépendance d'esprit inaccoutumé chez la femme vietnamienne de l'ancien temps, mêlée pourtant à une affectivité bien féminine. Et aussi une inquiétude morale très existentialiste, et des figures de rhétorique très symbolistes :

Tiếng chuông Thiên Mụ Le son de la cloche de la pagode Thiên Mụ
J'ai grandi de ce côté-ci de la rivière des Parfums, De cette rivière qui partage la vie en maintes régions toutes chères à mon coeur : Fruits du hameau du Dragon d'Or, acier du pont du Tigre Blanc, Mais surtout m'enchantait la porte de la Miséricorde qui donne sur la rivière
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Dont l'eau me paraîssait verte et limpide durant toute ma rose enfance. Antique stupa ! vieille cloche ! douce rivière aux vagues minuscules ! Nuits obscures enveloppant dans leur immensités les jours et les mois ! Matins où roucoulaient les oiseaux ! après-midis bruyants de grillons ! nuits coupées par les chants du coq ! Du son de la cloche la joie et la tristesse pénétraient dans ma peau, Et je m'attachais à la cloche comme le soir à la nuit. Mais à l'âge de dix neuf ans, je quittai ma maison. La veille de mon départ, je me couchai en attendant la cloche sonner. Dans mon sommeil agité et douloureux Le son de la cloche vint me réveiller doucement. Il vint et seule je le vis, Seule je le vis s'évanouir. En cadence il s'évanouit comme la respiration de mes frères et sœurs Doucement il s'évanouit comme les larmes de ma bonne mère, Lentement il s'évanouit comme la pluie qui tombe sur la ville, Sans fin il s'évanouit comme une nuit blanche, Puis le son de la cloche se brisa, comme si quelque chose se brisait en moi. Depuis que je n'entendis plus le son de cette cloche, j'ai grandi au milieu de la vie, J'ai changé de nom, j'ai écrit dans les journaux, Pour avoir de quoi manger et m'habiller, j'ai du parler à tort et à travers, Et la porte de la Miséricorde a perdu les traces de l'enfant prodigue Antique stupa ! vieille cloche, petite rivière, brume épaisse, j'ai tout oublié ! L'eau limpide où j'aimais tant à me regarder se trouble dans mes yeux, Et je sens l'herbe des chemins pousser sauvagement dans mon âme. Même la cloche amie m'est devenue muette ! Car j'ai laissé ma rose jeunesse se noyer Et mes jours s'écouler comme un torrent. Mais pourquoi ce soir j'ai tant de nostalgie de l'ancien son de cloche Et soudain je l'entends qui carillonne dans ma tête. Ancien son de cloche ! Ô ma sotte jeunesse ! La cloche a été en moi en mille paroles,
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En mille morceaux de bronze noir comme la peau de la nuit, En mille morceaux de bronze noir qui s'entrechoquent comme quelqu'un s'agitant dans son sommeil, En mille morceaux de bronze noir comme le sang d'un homme mort qui renaitrait, Et ces morceaux de bronze noir arrivent sur moi, serrés les uns contre les autres ! Je me réveille, ô cloche ! Je me réveille, je me suis réveillée Pour de bon, Je me suis réveillée avec l'orage, avec la dévastation, Je me suis réveillée avec l'Histoire1 Ô ma bonne mère, ce soir, dans la vieille cité, Existe-t-il quelque part un son de cloche qui tombe comme des larmes sur les mains, Sur le fleuve, sur les visages, sur les chemins, Pour que je revienne l'écouter dans un délire ? Parmis les cris d'angoisse poussés par la jeunesse de la Sécession peut-être celui de Nhã Ca était-il le plus émouvant. On y sent l'innocence symbolisée par le son de cloche d'une pagode, et trompée sauvagement par la bassesse et la cruauté de la société. L'auteur s'écria qu'elle s'était réveillée. Non, malheureusement, nous ne nous sommes pas réveillés complètement, à peine de la ségrégation religieuse des Ngô, pour retomber aussitôt dans le mensonge de l'émancipation du peuple par les communistes du Nord !

L’auteur fait probablement allusion à la vague de terrorisme qui déferla sur le Bouddhisme en 1963. Quant à son réveil, il symbolise le réveil d’une conscience qui s’est amenuisée dans le train-train d’une vie sans but, et qui se retrouve soudain devant un idéal noble à suivre. Dương Đình Khuê

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NGUYỄN

THỊ

HOÀNG

Poétesse occasionnelle, plus connue en tant que romancière avec son roman tapageur "Vòng tay học trò" (Dans les bras de son élève). C'est une nature primesautière vouée à l'amour, quelque chose qui rappelle Georges Sand. Nous citerons d'elle deux poèmes pris dans la revue Văn n.13 du 1er , Juillet 1964 et n.16 du 15 Aout 1964.

Bỏ rơi Abandonnée
L'amour m'a délaissée comme l'eau qui se retire du lit d'un ruisseau désséché, Comme les flots de la mer qui à marée basse fuient les rivages déserts, Comme les rêves qui s'écartent du sommeil, Et comme ce jour où s'achève la saison. Avec des ailes d'oiseau passant au travers des couleurs d'un arc-en-ciel brisé, Avec un navire fendant la tempêtre sur une mer démontée, Il me cherche comme le fleuve qui cherche son chemin vers la mer, Et moi je le perds comme la mer qui ne remonte pas vers le fleuve. Mes yeux du monde cherchent en vain, Mais pas une voile ne se dirige vers l'ile déserte. L'espace vide a ouvert ses portes, Et dans la désolation universelle les arbres dorment en fermant leurs feuilles. Quel bras me conduira vers le désir ?
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Dans quel paradis les étoiles tomberont à l'avenir ? Oh ! un baiser pour que mes entrailles se déchirent en libérant leur rêve, Pour que mon corps tout entier s'y consume ! Voici que la symphonie aux couleurs bleues résonne de l'écho des jours morts. Ô cuivres éclatants d'où sortent des hurlements fous, Rendez-nous les paroles tardives, Car au carrefour de la vie les lumières se sont éteintes. Celà, c'est le cri de désespoir d'une amoureuse abandonnée. Et ceci est le cri d'appel d'une amoureuse qui attend chaque samedi soir son amant qui devra repartir vers son travail le lundi matin. Dans les deux poèmes, c'est le même gémissement d'une femelle appelant son mâle. Combien différente est cette conception de l'amour moderne, comparée à l'amour pur, chaste, par nos anciens poètes !

Chiều thứ bẩy Samedi soir
J'attendais ton retour les après-midis de samedi Pour voir la voute du ciel s'assombrir aux matins de lundi, Pour entendre la musique se diluer dans la pluie qui flottait Sur la ville endormnie durant les jours de dimanche. J'erre maintenant à la recherche du rêve doré qui a disparu Et ne vois que des poteaux efflanqués de lampes éclairant les salons de thé déserts, Les sinistres orchestres où s'attardent quelques cantatrices, Et le comptoir où chancellent quelques garçons ivres d'alcool. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Tu es revenu à moi un soir de samedi Plein de feuilles de tamarinier qui tournoyaient comme des confettis. Je me rappelle les taches de lumière qui jalonnaient l'autoroute dans la nuit avancée. Et ton haleine sur mes lèvres dans le vent qui soufflait. Puis tu m'as quittée un matin de lundi. La ville m'apparaissait comme un cimetière tout le long de la grande avenue, Pendant que les gouttes de pluie tintaient comme des tristes notes de musique. Tu m'as quittée dès le premier obstacle. Oh ! donne-moi encore une joyeuse soirée de samedi, Avec de la musique dans un salon de thé, avec des feuilles de tamarinier qui s'envolent, Avec le vent qui la nuit chante d'allégresse le long de l'autoroute, Avec tes bras qui enserrent à jamais dans leur étreinte le reste de ma vie. Reviens me voir A Saigon, un samedi Où le ciel étend son tissu de pluie parmi les feuilles tournoyantes de tamarinier. Pour toi, je recommencerai ma vie à partir de l'heure présente.

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CHAPITRE XII LE ROMAN ET LA NOUVELLE
Depuis 1954 le roman et la nouvelle ont connu au Sud un essor prodigieux. Et cela se comprend. Dans les années d'avant-guerre, la quasi unique souci des romanciers et nouvellistes était d'inspirer à leurs compatriotes une nouvelle conception de la vie, de l'amour, de la famille, de la justice sociale, c'est-à-dire en somme de réformer l'individu par des exemples pris dans la vie journalière. De grands évènements susceptibles de secouer le train-train de cette vie journalière, il n'y en avait pas, ou plutôt quand il s'en produisait (comme le grand soulèvement du Parti Nationaliste du Vietnam en 1930, la défaite de la France et l'immixtion japonaise en Indochine en 1940), c'étaient des questions tabous qu'il était rigoureusement interdit même d'effleurer. Et le souci patriotique se bornait à évoquer de très anciennes gloires nationales, du temps de la lutte contre la Chine ou le Champa. Depuis 1934 au contraire, un immense réservoir de sujets s'est ouvert à la méditation de nos romanciers et nouvellistes : les souvenirs de la Résistance, la douloureuse expérience du communisme, la tragédie de l'exode, la tyrannie des Ngô, la révolution du 1er Novembre 1963 et les troubles qui s'ensuivirent, la violence accrue du terrorisme communiste, la mobilisation générale, etc,. . . . D'autre part, le dollar américain a bouleversé la société et les mœurs autant et même plus que l'instauration de la tutelle française à la fin du siècle dernier. Cela a donné naissance d'une part à des romans tapageurs de mœurs, et d'autre part, par réaction, à des retours nostalgiques vers la vie paisible d'autrefois.

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Enfin l'influence des cultures étrangères, exclusivement chinoise et française avant 1945, s'est enrichie de l'apport de beaucoup d'autres cultures, mais surtout de l'américaine. Faire un inventaire systématique des diverses tendances de la nouvelle et du roman au Sud pendant les années de la Sécession est une tâche trop difficile, tout au moins à l'heure actuelle. Je me bornerai donc à jeter quelques jalons avec les romans et les nouvelles que j'ai eu le loisir de lire, ou plutôt de choisir parmi l'énorme production littéraire de cette époque. Je ne les classerai pas en catégories bien déterminées, mais le lecteur s'y retrouvera sans peine.

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DOÃN

QUỐC

Il a écrit un grand roman : "Khu rừng lau (La forêt des roseaux) qui peut être considéré comme l'histoire de la jeunesse viêtnamienne depuis 1945 jusqu'à l'exode au Sud après Genève. Ce roman- fleuve est constitué de plusieurs volumes qui ont paru successivement : - Ba sinh hương lửa (Le feu et l'encens des trois existences), en 1963 - Người đàn bà bên kia vỹ tuyến (La femme de l'autre côté de la latitude),en 1964 - Tình yêu thánh hóa (L'amour sanctifié), paru en 1965. Les principaux personnages de ce roman sont une vingtaine de jeunes gens et jeunes filles qui avaient à peu près vingt ans en 1945. Ils appartenaient à toutes les classes sociales : grands-propriétaires, petits bourgeois, paysans, commerçants, fonctionnaires, ouvriers. Leur trait commun était le patriotisme, la même volonté de servir le pays menacé par l'agression impérialiste. Mais tandis que les uns deviendraient des communistes convaincus et fanatiques, d'autres verraient peu à peu leurs yeux se dessiler devant les horreurs d'une idéologie barbare. Nous allons extraire de ce roman quelques passages qui retracent le long martyre de notre peuple durant les dix années douloureuses et héroïques de la Résistance.

Les premiers jours de la Résistance.
. . . Au début, la guerre n'était pour la vieille mère de Tân que le bruit des bombes qui éclataient et celui des avions qui sifflaient en virevoltant et en crachant la mitraille. Après que Hanoi eut été entièrement contrôlée par l'ennemi, que le régiment de la Capitale se fut retiré et que la guerre s'était étendue jusqu'au pont du Canal des Bambous, tous près de son village, elle apprit encore que la guerre, c'était le bruit des obus de mortier et de canon qui semaient la mort au hasard. Une famille
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entière mourut sous ses yeux, ensevelie sous ses décombres d'une maison en briques de cinq pièces qui avait été touchée de plein fouet par un obus de canon. Une telle mort, en temps de guerre était évidemment digne de pitié, mais d'après la vieille dame, c'était encore un bienfait du Ciel et de Bouddha que de mourir ainsi, toute la famille en même temps. Un poste ennemi était établi près de là, et les atrocités de la guerre ne se limitaient pas à l'incendie et au bombardement des villages ; combien de jeunes filles et de jeunes femmes, qui avaient eu le malheur de tomber entre les mains de l'ennemi, étaient rentrées pleins de confusions ! Puis toute une grande zone sur la rive gauche du Canal des Bambous devint une région ralliée. De nom seulement, car l'organisation administrative établie par l'ennemi y était encore presque inexistante. Dans les écoles primaires, les élèves continuaient à apprendre les chansons de la résistance, et chaque fois que l'ennemi s'aventurait dans un village, il devait toujours s'amener par grandes sections fortement armées. D'ailleurs, quand l'ennemi quittait son poste pour aller patrouiller dans les villages, ceux-ci s'en avertissaient mutuellement : immédiatement tous les tracts et documents de la Résistance furent cachés soignesement ou détruits, les pierres lithographiques des services de propagande de la Résistance immergées dans les mares de lentilles d'eau ou dans les rizières plantées de liserons ; quant aux jeunes gens et les villages voisins pour ne laisser sur place que des vieillards et des vieilles femmes. La nuit, l'ennemi tirait le canon ou le mortier sur les villages où il déçelait des lumières suspectes. La guerre était encore - et c'était ce qui faisait le plus souffrir la vieille dame - la guerre était encore les coups de révolver exécutant les traîtres, qui lui parvenaient des champs, habituellement avant l'aube. Des traîtres ! C'était du moins ce qu'on lui disait, car dans son bon coeur elle ne pouvait concevoir que le Vietnam put avoir tant de traîtres. Chaque fois qu'un de ces coups de révolver éclatait dans la nuit, on attendait le matin pour aller ramasser le cadavre du condamné jeté sur un tertre, au delà de la haie de bambou. Si on pouvait identifier quelque habitant d'un village voisin, on s'empressait d'aller avertir sa famille ; mais si c'était un inconnu, on se contentait de creuser une tombe pour y ensevelir le malheureux.
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Aussi bien que le spectacle de la guerre mettant en feu et fumée les villages, ces scènes de Viêtnamiens brulaient le coeur miséricordieux de la vieille bouddhiste . . . . ______________ Voici une autre scène de la Résistance :

Situation des gens évacués.
. . . Miên trouva que la beauté splendide des premiers jours de la Résistance commençait à décroître avec la situation économique qui devenait de plus en plus difficile, et la misère qui s'appesantissait de jour en jour sur la population. Le développement de ce dépérissement se matérialisait à ses yeux sous la forme du linge mis à sécher sur un fil de fer ; ce linge appartenait à une famille d'évacués qui s'étaient établis près de l'hôpital militaire où Miên travaillait. Le chef de cette famille, fonctionnaire des Finances sous la domination française, avait suivi le Gouvernement de la Résistance dans son exode et avait été admis dans un service financier de l'inter-zone. Sa femme était une vaillante ménagère, et ses quatre enfants, tous des garçons, étaient âgés de deux à dix ans. Sa solde ne suffisait pas aux besoins de la famille, mais il avait encore certaines économies en plus des bijoux de sa femme. C'est pourquoi, dans les premiers mois de l'exode, les repas étaient agrémentés de plats recherchés, tandis que sur fil d'acier tendu en travers de la cour s'étalaient les vestes en toile fine blanche de la mère et les chemises en popeline bleue des enfants. Mais au bout de six mois, les économies s'épuisèrent progressivement, et la Résistance semble vouloir durer longtemps encore. Aussi les mets les plus luxueux se réduisirent-ils maintenant à des œufs frits avec des tomates, et tous les vêtements mis à sécher avaient-ils été teints de la couleur de la boue. Six autres mois s'écoulèrent, et la mère dut se résoudre à se chercher des ressources supplémentaires dans la culture. Elle loua quelques hectares de terrain propre aux cultures maraichères, loua des paysans pour les labourer et les fumer, puis y ensemença des grains d'haricots. Sur ces entrefaites,
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tous les membres de la famille furent atteints de paludisme ; le fils ainé fut le plus affecté, avec une rate hypertrophiée. "La culture permet tous les espoirs" se dirent-ils. Quelques résultats furent obtenus, mais ne suffirent pas à combler le déficit toujours grandissant du budget familial. Tous les bijoux avaient été vendus. Aux repas, le riz devait être mélangé avec du maïs, et le seul bouillon permis était préparé avec des feuilles de patate cuites avec du sel. Sur le fil d'acier s'étalaient maintenant des vêtements aux couleurs bizarres, faites avec les robes de couleur de la mère, et la couverture de soie moirée rose. Au cours de l'hiver dernier, la mère avait décousu et découpé ces restes de son ancienne splendeur pour en faire des vêtements pour ses enfants, mais ces étoffes précieuses, teintes en brun, avaient pris des nuances fantastiques : le bleu était devenu du brun noir, et le rose prenait la teinte sale des ailes de cancrelat. Quant au père, dont le service était éloigné de son domicile d'une vingtaine de kilomètres, il ne venait voir sa famille que de temps en temps, lui laissant au départ tout ce qui lui restait de sa solde. Ces visites, qui lui révélaient la misère où étaient plongés les siens, devaient le faire souffrir beaucoup. Miên venait fréquemment visiter cette famille et lui donnant des médicaments. Comprenant la douleur de ces gens récemment tombés dans la misère, elle se plaisait à les assister de tout son coeur et y trouvait une réelle satisfaction. Un jour elle vit le père revenu auprès de sa famille ; elle l'y retrouva plusieurs jours après. Il passait maintenant son temps à aller avec son fils ainé sur la colline pour couper les branches de myrte. Pour économiser les finances publiques, le Gouvernement de la Résistance avait renvoyé un certain nombre de fonctionnaires, et le père était du nombre des renvoyés. En réalité, cette mesure était motivée par des considérations plus politiques qu'économiques : le Gouvernement voulait remplacer les anciens fonctionnaires par des membres du Parti en qui il avait plus de confiance ! Mais Miên ne pouvait comprendre ces voies tortueuses de la politique. Une après-midi, la mère, tout effayé, vint chercher Miên à son hôpital pour lui demander d'aller voir immédiatement son fils ainée évanoui. Il venait de tomber en transportant une charge trop lourde de
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bois et en glissant sur le flanc de la colline. Son père l'avait aidé à se relever, et il avait pu marcher jusqu'à la maison en se courbant le dos et en se comprimant le ventre. Mais à peine arrivé, il avait poussé un cri et était tombé évanoui. Miên soupçonna tout de suite une rupture de la rate. Elle le fit transporter d'urgence à l'hôpital militaire, mais le pauvre enfant mourut en cours de route. Un mois après, cette famille chargea ses maigres biens dans des paniers et s'en alla, soi-disant pour faire du commerce au marché de Me, mais en réalité pour se rendre directement à Vĩnh Yên, puis de là rentrer à Hanoi. Elle laissa derrière elle le tombeau de l'enfant, au milieu d'un champ qu'il avait fumé et ensemencé de grains d'haricots avec sa mère et ses jeunes frères. Miên ne connaissait de cette famille que le nom du père : M. Tư, et celui de l'enfant courageux qui malgré sa jeunesse avait aidé à soulager la misère de ses parents. Lân reposait maintenant sous la terre et Miên venait quelquefois visiter son tombeau. Elle l'avait toujours aimé et considéré comme son propre frère. -.-.-.-.-.-.-

Accusations populaires
L'envoi des cadres de "trois avec"1 dans les villages et hameaux pour y prendre racine était généralement expliqué par des paroles vagues afin de ne pas inquiéter l'opinion publique : - Ce sont des camarades qui viennent pour déclencher un mouvement populaire. Voici les principes suivant lesquels les cadres "trois avec" prenaient racine dans une région. Jamais ils ne contactaient les gens appauvris accidentellement. Seuls étaient choisis ceux qui, à force de misère héréditaire, étaient devenus stupides, et dont trois générations successives n'avaient eu aucune relation avec la machine administrative française. Ce choix fait, un mois était consacré à se documenter sur les
Les trois avec: travailler avec le peuple, manger avec le peuple, et dormir avec le peuple. Dương Đình Khuê
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habitants du village, et leurs vices. Puis les cadres prenaient une d'expérimentation. Là, ils faisaient démarrer le mouvement populaire en convoquant une assemblée générale de toute la population communale pour en déterminer les classes sociales. Les propriétaires fonciers étaient tout de suite isolés, ce qui voulait dire qu'ils devaient déclarer leurs biens, et se voyaient interdire tout déplacement à moins d'un permis ; ceux qui iraient les voir seraient fouillés pour que leurs biens ne pussent être transmis à d'autres mains. En règle générale, lorsqu'un propriétaire foncier était frappé d'isolation, même ses amis et les membres de sa famille devaient l'éviter comme un lépreux. S'il adressait la parole, on ne lui répondait pas ; et il ne pouvait vendre à personnee ce qu'il avait, ni ne pouvait acheter à personne ce dont il avait besoin. En d'autres termes, c'était un prisonnier ; Mais tandis que dans les pays libres les prisonniers étaient gardés dans une prison en briques ou en pierre qui les séparait du monde extérieur, ici le prisonnier était gardé dans une prison extraordinaire, formée de ses semblables et compatriotes qui étaient devenus de bois ou de pierre ou qui s'étaient efforcés de le devenir. Aucun autre isolement n'était plus sinistres et effrayant que cet isolement là ! Donc, chez les pauvres paysans préalablement choisis pour déclencher le mouvement, les gens du village devaient se rendre quotidiennement pour s'exercer à raconter leurs malheurs. C'était là que les cadres "trois avec" excitaient les paysans pauvres à hair les propriétaires fonciers et à se préparer pour le grand jours du jugement. Les paysans riches n'étaient pas autorisés à y venir parce qu'il s n'étaient pas considérés comme amis des paysans pauvres. La tactique du Parti était en effet la suivante : "S'appuyer sur la classe paysanne pauvre, s'allier à la classe paysanne moyenne, et neutraliser la classe paysanne riche pour abattre la classe des propriétaires fonciers". Miên et certaines de ses collègues furent invitées à assister à quelques une de ces séances de jugement des propriétaires fonciers afin leur diton, qu'elles en tirassent des leçons d'expérience. Au cours de ces séances, Miên remarqua que certains paysans pauvres avaient gardé intacte leur mentalité simple et honnête. Peut-être avaient-ils réellement exploités, mais quand vint le tour de raconter leurs misères, ils ne savaient que dire et se borneraient à répéter ce que les cadres leur
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soufflaient. Se montraient particulièrement agressifs les voyous qui dénonncaient ceux qui ne leur avaient pas prété de l'argent ou qui, trop avisés, avaient réussi à ne pas tomber dans leurs pièges. Puis venaient des parents qui avaient des rancunes particulières entre eux : brus contre belles-mères, belles-nièces contre belles-tantes, et belles-sœurs les unes contre les autres. Enfin, des moindres, étaient les jeunes gens de petite instruction, ceux pourvus du certificat d'études primaires francoindigènes ou ayant fait quelques années d'études secondaires. Ceux-là se montraient effrontement opportunistes, espérant que le Parti voudrait bien les promouvoir au rang des cadres de l'inter-commune ou de la sous-préfecture. A la troisième séance à laquelle assista Miên, la victime était Mme Luân, une veuve qui avait deux enfants faisant leurs études à Hanoi. Elle avait en outre adopté deux orphelins d'un village voisin. L'ainé avait été marié par ses soins : soldat dans l'armée de la Résistance, il était mort au front de Vĩnh Yên. Le cadet, qui n'avait encore que treize ans, avait été chargé par les cadres de celle-ci à l'appeler Monsieur. Il pointa ses doigts vers le visage de Mme Luân et lui cria sans interruption : - Pourquoi ne m'as-tu pas envoyé à l'école et m'as-tu obligé à garder les buffles ? - Te rappelles-tu que tu m'as obligé à rester debout sur une fourmilière ? - Te rappelles-tu que tu m'as un jour accusé de vol et versé de la sauce dans mon nez ? Dévorant son indignation qui s'imprimait sur son visage vieillot et douloureux, Mme Luân nia toutes ces accusations mensongères d'une voix triste, mais claire et résolue. Miên pensa que ce fils adoptif inhumain devrait poser en premier lieu cette simple question : Pourquoi Mme Luân avait-elle consenti à les adopter, lui et son frère, au lieu de les laisser mourir de faim ou s'en aller en terre étrangère gagner leur vie ? Mais un cadre s'était penché sur Mme Luân pour lui faire un long discours que Miên, assise trop loin, ne put entendre. Elle vit seulement que lorque le fils adoptif, pour la seconde fois, pointa ses doigts vers le visage de Mme Luân pour lui répéter ses accusations, celle-ci, suffoquée de douleur, se contenta de répondre :
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- Respectueusement, oui, Monsieur ! Ces trois seuls mots enfermèrent toute la douleur poignante de celle qui s'apercut qu'elle avait nourri des abeilles dans les manches de sa robe, et des serpents dans sa maison. -.-.-.-.-.

Etat d'âme des gens rentrant en zone occupée
. . . . . Depuis sa visite au village natal où il avait pu voir de ses propres yeux l'œuvre destructrice sur l'âme simple des gens de la campagne, Kha sentit son coeur bondit rageusement comme s'il était un fauve blessé. Avec de telle pensées tumultueuses, il lutta en même temps contre le milieu ambiant et contre lui-même (pourquoi lutter, il ne cherchait même pas à le savoir clairement), en espérant y trouver une issue. Mais l'énergie et la foi qu'il avait puisées dans son village natal se dispersèrent et s'évanouirent quelques jours après son retour à Hanoi, comme une bulle de savon tombée sur l'eau qui se rapetisse de plus en plus pour se fondre dans la masse liquide froide, froide comme le destin. C'est que la vie qui s'étalait ici montrait ô combien de visages hideux. Visages de politiciens dont chaque déplacement était salué à grand renfort d'arcs de triomphe et de fanfares ; pauvres marionnettes que le colonialisme habillait en clowns, sans os pour se tenir droites, sans âme pour s'apitoyer sur le peuple ! Visages perfides des négociants de la Capitale, pareils à des poules estropiées cherchant leur pâture près du moulin que le feu et la Silhouettes déguenillées de ceux qui avaient fui leur campagne lointaine pour aller vers les lumières de la ville, pour s'accrocher à une existence incertaine. Visages de paysannes d'où l'innocence avaient fui pour faire place à un masque misérable de prostituée. Sans pouvoir plus s'abuser, Kha ne voyait partout que dévastation les rares choses qui restaient encore debout étaient instables, solitaires, fragiles, temporaires, ne valant pas plus qu'un chien de paille tressée 1. Toute la machine administrative du gouvernement fantoche installé à la Capitale n'était que l'image d'un homme au visage ravagé par la lèpre,
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Jouet d’enfant de valeur infime. Mais peut-être l’auteur a-t-il Dương Đình Khuê

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sourd, aveugle, avec des membres paralysés, des poumons rongés, un coeur enflé, des artères durcies et des intestins ulcérés . . . . Le jour, en marchant au milieu de l'animation de la ville, Kha avait l'impression de marcher dans le désert de son âme. Et la nuit en entendant le bruit sourd du canon se répercuter des faubourgs ou de l'autre rive du fleuve, il croyait entendre quelque chose qui se détachait de son coeur pour rebondir aussitôt et revenir le ravager.

Exode
. . . . Après la signature de l'accord de Genève, les élèves devant partir pour le Sud arrivèrent des temporairement au collège Puginier sis à la rue Lý Thường Kiệt. Là, un comité de direction se chargea de leur procurer logement et nourriture jusqu'à leur départ en avion. Un cadre Việt Minh, diverses provinces pour se rassembler qui s'était glissé dans le comité pour faire de la contre-propagande, fut sévèrement corrigé et eut une côte fracassée. Puis une manifestation monstre pour protester contre la sécession partit du collège Puginier, fit le tour du Petit-Lac, passa devant le Théâtre Municipal, et se dispersa devant le square du Crapaud. Au siège du journal Văn Hóa (Culture), Khiết dit à Kha : - Nos compatriotes sont animés d'une sincère indignation, mais que pourraient-ils faire en l'absence d'une force organisée ? Leur indignation sera tout aussi inefficace que les larmes de M. le Ministre des Affaires Etrangères pleurant à Genève sur la sécession de la Mèrepatrie. Sauf naturellement une minorité de communistes, vingt cinq millions de nos compatriotes pleurent de même, mais que pourraient-ils faire maintenant ? Les Français ont perdu la face dans cette aventure, et les Việt Minh ont démasqué leur vrai visage ; allons donc au Sud pour y édifier une idéologie nationaliste et nous préparer à un second combat décisif. Ce soir-là, Kha dormit au bureau du Journal. Puis, à minuit, il se leva et alla avec Khiết faire un tour au Petit-Lac et à la Mairie pour observer les compatriotes qui devaient partir le lendemain matin. S'y étaient assemblées toutes sortes de gens : des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, tous avec un visage empreint d'anxiété. Les uns causaient à voix basse ; d'autres som-nolaient ; des enfants pleuraient,
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leurs mères s'efforçaient de les calmer, mais leurs pères se bornaient à les regarder silencieusement et attendaient qu'ils se tussent pour se recoucher. Des lampes électriques tombaient une lumière jaune sinistre. L'ombre épaisse des arbres semblait se transformer en des blocs de tristesse qui hoquetaient à chaque souffle du vent froid. . . . En arrivant à la place du Théâtre Municipal où avait retenti le serment du vieux Hồ "Je préfère être décapité que traître à la patrie ", ils virent une file d'une vingtaine de camions GMC qui y stationnaient déjà. Ce qu'ils virent là, c'étaient des visages résignés, des démarches silencieuses, des mères serrant leurs enfants dans leurs bras ; et des larmes à tous les yeux. Ceux qui partaient regardaient en bas ceux qui restaient, et ceux-ci tendaient la tête pour regarder une dernière fois ceux qui partaient. Les moteurs commencèrent à ronfler. Des pleurs étouffés. Des mains qui se pressèrent étroitement pour remplacer les paroles d'adieu. Une vieille dame éclata brusquement en sanglots : - Laisser-moi revenir, je n'irai pas ! Son fils ainé se pencha aussitôt pour lui saisir la main : - Mère, je vous en supplie ! La vieille dame, tout en pleurant, appela l'âme de son mari défunt lui racontant tout ce qu'elle avait souffert durant trente années de veuvage pour nourir ses enfants orphelins, et ce qui l'obligea maintenant à abandonner son foyer pour aller elle ne savait où. De temps en temps, elle ponctuait ses lamentations d'appels "Ô mon frère ". Son neveu, qui était un homme assez âgé, s'efforca de dissimuler son émotion en plaisantant : "Voyez combien Tante est encore tendrement amoureuse ". Les enfants et les petits- enfants qui entouraient la vieille dame sourirent en tamponnant leurs yeux. Cependant le fils ainé garda toujours les mains de sa mère entre les siennes : "Je vous en supplie, mère, je vous en supplie". Le convoi s'ébranla enfin. De la foule qui restait sur les trottoirs et le perron du Théâtre Municipal monta une rumeur confuse qui décrut progressivement puis s'éteignit dans un lugubre silence. Mais plus la lumière jaune des lampes électriques se brouillait dans les yeux emplis de larmes, et plus le vent du matin se faisait glacial.

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MỘNG

TUYẾT

Vrai nom : Thái thị Úc Née en 1914 à Hà Tiên. Belle-soeur puis seconde femme du poète Đông Hồ. Son premier recueil de poème intitulé Phấn hương rừng (Fard et parfums de la forêt) paru en 1939 a recu un prix du groupe Tự Lực văn đoàn. En 1943, en collaboration avec d'autres poétesses : Vân Đài, Hằng Phương, Anh Thơ, elle a publié un autre recueil intitulé Hương xuân (Parfum printanier). Enfin, ont paru successivement en 1960 Đường vào Hà Tiên (Le chemin qui mène à Hà Tiên) et en 1961 Nàng Ái cơ trong chậu úp (La favorite enfermée dans une jarre). Cette dernière œuvre est un roman historique. L'auteur a suivi de très près les documents et la tradition qui nous sont restés d'un drame lamentable survenu vers le milieu du 18è siècle dans la principauté de Hà Tiên. On savait que cette région a été fondée par Mạc Cửu, ancien sujet de la dynastie chinoise des Ming et qui refusa de se soumettre au conquérant mandchou. Avec plusieurs milliers de ses compagnons d'armes, il a franchi la mer et est venu débarquer Hà Tiên, alors territoire cambodgien nouvellement annexé par les Nguyễn, princes du pays du Sud. Il fit sa soumission à ceux-ci et obtint l'administration de cette marche-frontière restée sauvage. A sa mort, son fils Mạc thiên Tứ lui succéda comme gouverneur de Hà Tiên, prince hérédiraire de ce fief. Le jeune marquis était féru de lettres. Il fit construire le Pavillon des Talents (Chiêu anh các) où il réunissait les meilleurs lettrés de sa principauté pour causer littérature. L'un de ces lettrés, Nguyễn Nghi, avait une fille, Phù Cừ, admirablement belle et instruite. Comme elle était très choyée de son père prématurément veuf, elle avait obtenu de celui-ci l'autorisation de s'habiller en garcon pour aller à l'école. C'est ainsi qu'un jour où le seigneur Mạc organisa la Fête des Lanternes de Pastèques, elle se fit remarquer de ce prince. Le passage suivant raconte ce début d'amour romanesque :
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Une réunion littéraire nocturne.
. . . . Les poèmes composés à l'avance avaient été tous déclamés. Quand à ceux composés sur place, ils devaient être rédigés sur des feuilles de papier qui seraient affichées sur des panneaux, puis déclamés par leurs auteurs eux-mêmes afin que l'assistance put les apprécier. Le sujet donné ce jour-là sortait de l'ordinaire1; aussi, quoique tous les concurrents aient pu le traîter, personne n'était trop satisfait de son œuvre. Brusquement, du perron inférieur du pavillon s'avança un tout jeune homme.Il vint devant l'assistance, la salua respectueusement, et demanda l'autorisation d'écrire son poème. Le seigneur Mạc ordonna de faire apporter un pinceau et du papier. Le jeune homme les reçut, s'assis humblement au coin d'une table, puis se mit à écrire posément. Au bout d'un instant, son poème fur affiché sur le panneau. On s'apercut que c'était un poème en Nôm, rédigé dans les règles de la prosodie des T'ang. Quelques lettrés ne daignèrent pas y jeter leurs yeux, pour marquer leur désapprobation. Mais quelques autres se mirent à épeler les caractères chinois transformés pour reproduire les sons de la langue viêtnamienne. La foule de ces curieux dut s'écarter bientôt pour livrer passage au seigneur Mạc désireux aussi de lire un poème écrit en Nôm. Il le lit à voix basse, réfléchit un long moment, inclina sa tête plusieurs fois de haut en bas, puis d'un ton joyeux ordonna que chacun revint s'assoir à sa place, et que l'auteur du poème déclamât celui-ci à haute voix afin que l'assistance entière put en apprécier la valeur. Le jeune homme s'avança et se mit debout à une extrémité du pavillon, face au seigneur Mạc qui était assis à l'autre bout. Il s'inclina respectueusement pour saluer l'assistance, redressa sa tête, jeta un regard sur le panneau et sur la lanterne de pastèque suspendue non loin de lui, et enfin éleva sa voix pour déclamer :
Le sujet donné était la fête des Lanternes de Pastèques, au lieu de la fête des Lanternes fleuries, comme c’était l’usage. Pourquoi cette anomalie? Parce que HàTiên produsait beaucoup de pastèques, et que son seigneur avait eu l’idée de faire confectionner des lanternes avec des pastèques vidées de leur pulpe. Dương Đình Khuê
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Dans la fête d'une nuit de printemps, à la première pleine lune de l'année, Une lanterne de pastèque rivalise d'éclat avec le disque de la lune. Son habit de brocart 1 , pareil aux bleus nuages, s'exhibe dans ce palais d'émeraude, Tandis que le coeur de vermillon du cannelier 2 s'expose dans le château de la Princesse des nuits. Ici, c'est le pavillon des Talents resplendissant de pierres précieux Là, c'est le Palais du Froid3 scintillant des glaces immaculées. Les monts et les eaux de ce séjour féérique 4 se réjouissent d'être gouvernés par un Maître respecté Sous la loi de qui même les humbles plantes peuvent participer à l'éclat de la fête des lanternes fleuries. La voix du jeune homme, extrêmement sonore, s'éleva à un ton bien plus élevé que celui des voix graves qui s'étaient faites entendre jusque là. L'assistance entière resta silencieuse sous le charme, avec l'impression qu'un vent frais les caressait légèrement. Ce vent de sons musicaux fut ressenti délicieusement par tout le monde. Quoique hostile à la forme Nôm de ce poème, quoique n'ayant pu en saisir toutes les idées, on cède au plaisir de gouter à cette nouveauté qui apporte un regain de jeunesse au Cercle Littéraire. Celui qui sut le plus apprécier ce poème fut le seigneur Mạc. . . . Il fit approcher le jeune étudiant de son bureau, et le complimenta. Il dit : " Votre poème répond bien au sujet donné, et ses rimes sont excellents. Le premier vers développe explicitement les deux premiers
L’écorce verte de la pastèque est comparée à un habit de brocart. Le relief de la lune figure, d’après l’imagination populaire, un banian ou plus poétiquement un cannelier 3 La lune est aussi appelée Quảng hàn cung, le grand palais du froid à cause de sa lumière blafarde. 4 La région de Hà Tiên pleine de sites pittoresques est comparée au Séjour des Immortels. Dương Đình Khuê
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mots du sujet Nguyên dạ (15è nuit du 1er mois de l'année). Le second vers, tout en développant aussi explicitement les deux derniers mots du sujet : Qua đăng ( fête des lanternes de pastèques), a magnifiquement comparé ce fruit à la pleine lune qui en a la forme. Les troisième et quatrième vers, décrivant à la fois la lanterne de pastèque et la lune avec des termes nobles et délicats, ne s'écartent pas d'un iota du sujet : Fête des lanternes de pastèques à la quinzième nuit du premier mois de l'année. Les cinquième et sixième vers, mettant en parallèle la réunion littéraire du Pavillon des Talents et le Grand palais de la Princesse des Nuits, insistent aussi sur le sens du sujet qui veut commémorer une fête glorieuse des lettrés. Des pierres précieuses 1 resplendissent à la réunion littéraire, et des glaces immaculées scintillant au Palais de la lune : c'est bien la description d'une fête littéraire au cours d'une belle nuit de printemps. Le septième vers rend à la fois hommage à la beauté de notre région et à l'oeuvre de ses fondateurs 2. Quant au dernier vers, il dit la modestie du poète qui se compara aux humbles plantes autorisées à participer à la magnifique fête des Lanternes fleuries. Il implique aussi le désir secret de l'auteur de profiter de cette occasion pour rivaliser d'éclat avec les lanternes fleuries aristocratiques. Modeste et fier à la fois, ce vers réunit la discrétion à l'habileté. Enfin, bien que le sujet porte sur les lanternes de pastèques, le poème s'achève sur les mots traditionnels "Lanternes fleuries" pour conserver la pieuse idée de respecter la tradition. Je remarque aussi que le poème s'achève très habilement sur le dernier mot đăng du sujet". . . . (Charmé par la voix slendide du jeune poète, le seigneur Mạc le chargea de déclamer à sa place les poèmes en Nôm qu'il a composés sur les sites pittoresques de Hà Tiên. Bien que d'origine chinoise, Mạc thiên Tứ avait en effet une grande prédilection pour les poèmes en Nôm ). . . . Quand le silence eut été établi sur l'assistance, le jeune homme rapporta ses poèmes au seigneur Mạc. Ses douces mains portant la liasse de papier fleuri étaient d'une suprême beauté. En avançant sa main pour prendre le recueil de poèmes, le seigneur Mạc ne cessa de contempler avec ravissement ces
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Les pierres précieuses sont prises au sens figuré et désignent les beaux poèmes. Les seigneurs Mạc, père et fils. Dương Đình Khuê

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belles mains aux doigts roses et effilés comme des jeunes pousses de bambou. Et des mains il passa au front lumineux et à la chevelure soyeuse qui venaient s'incliner tout contre lui. Le jeune homme déposa la liasse de papier et redressa sa tête. Juste à ce moment, son regard rencontra celui du seigneur Mạc qui le contempla avec insistance. Il se sentit brusquement embarrassé, ses joues rougirent ; il se hâta de reculer de trois pas en arrière et s'apprêta à regagner sa place lorsque le seigneur Mạc lui ordonna de rester pour lui demander : - Qui sont vos parents et votre précepteur, jeune homme ? Vous êtes encore très jeune, mais votre talent s'affirme déjà magnifique . Le jeune homme n'a pas eu le temps de répondre qu'un vieux lettré s'avança rapidement auprès de lui pour lui dire d'une voix sévère : - Phù Cừ ! Va vite à ta place. Tu ne dois pas répondre légèrement, et manquer ainsi de respect à Son Altesse. Après avoir repoussé son enfant, Nguyễn Nghi croisa ses bras et dit humblement : - Seigneur, mon enfant est encore trop ignorant et n'a aucune idée des foudres que pourrait lui valoir son inexpérience en ce majestueux endroits. Plaise Votre Altesse me pardonner la faute de n'avoir pas su bien éduquer mon enfant. Mais le seigneur Mạc lui répondit avec un sourire affable : - Vénérable conseiller, ne prenez pas l'étiquette trop au sérieux. Nous sommes ici dans un cercle littéraire, et non dans un camp d'armée ou au milieu de la Cour. Laissez donc les jeunes s'exprimer librement et faire valoir leur talent, sans avoir à s'inquiéter des règles cérémonieuses de l'étiquette. Je vous félicite d'avoir un fils talentueux. Dans vos années de vieillesse, vous devez être très heureux d'avoir sous vos genoux un fils aussi charmant et aussi savant. Après avoir dit ces mots, le seigneur Mạc ordonna aux officiers du Palais d'apporter un costume de brocart bleu, un bonnet de velours noir et une paire de chaussures faites avec du crin de la queue de cheval. Le bonnet en particulier était un article de très grand luxe : il était orné de deux rubans de gaze brodée et d'une émeraude. Ordre fut donné à Phù Cừ de se revêtir à l'instant du costume, du bonnet et des chaussures offerts gracieusement par son Altesse.
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Les officiers du Palais avaient choisi dans le magasin seigneurial les articles de la plus petite taille ; malgré cette précaution, Phù Cừ les trouvait encore trop larges. Le seigneur Mạc le contempla, puis lui dit en souriant : - Savez-vous, jeune homme, que dans vos vêtements trop larges vous rassemblez à cette jeune fille d'un conte antique qui s'est travestie en jeune homme, qui a été reçue premier lauréat docteur, et à qui l'empereur a offert un costume de cérémonie pour se promener solennellement dans la Capitale ? Puis le seigneur Mạc répéta à voix basse le vers de l'étudiant : Son habit de brocart, pareil aux bleus nuages, s'exhibe dans ce palais d'émeraude. Devant cette plaisanterie, Nguyễn Nghi resta silencieux et imperturbable, tandis que Phù Cừ, pleine de confusion, se prosterna par deux fois pour remercier le seigneur. Celui-ci ordonna encore d'apporter une sapèque en or gravée des caractères "Monnaie de la Paix", dans le trou central de laquelle était passé un cordonnet de soie rouge. Puis il invita Nguyễn Nghi à passer le cordonnet autour du cou de son fils. La fête était terminée. Si j'ai cité le passage ci-dessus, c'est non seulement pour faire un extrait du roman historique "La favorite enfermée dans une jarre", mais aussi pour donner un exemple de poème viêtnamien, dont le seigneur Mạc Thiên Tứ a parfaitement fait l'analyse quant à sa structure et à la richesse de signification de chaque vers, de chaque mot. * * * Peu de temps après cette mémorable journée, le seigneur Mạc nomma Phù Cừ (qu'il continuait à croire un beau jeune homme) secrétaire particulier de ses bureaux. Force fut à Nguyễn Nghi d'avouer que c'était une fille, donc incapable d'accepter cette faveur. Au lieu de se courroucer de cette tromperie, le seigneur Mạc, séduit par tant de grâce et de talent, demanda Phù Cừ en mariage. Mais il avait déjà une femme, Mme Nguyễn, fille du gouverneur d'une province voisine. Phù Cừ sera donc seulement sa seconde femme, mais sa favorite, qu'il entourait de
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mille soins affectueux. Pour elle il fit construire un palais superbe précédé d'une mare plantée de lotus (Phù Cừ est le nom d'une variété de lotus). Cependant Mme Nguyễn, qu'il négligeait mais qu'il devait respecter car elle l'aidait efficacement dans l'administration et même dans la pacification de sa principauté, ruminait sa vengeance. Un jour où il sortit du Palais pour passer la revue des troupes, elle fit saisir Phù Cừ et l'enfermer dans une grosse jarre destinée à contenir l'eau de pluie. Heureusement le seigneur Mạc revint à temps. Intrigué de voir cette jarre exposée au milieu de la cour, l'orifice en bas, il la fit retourner et trouva sa favorite à moitié asphyxiée. Sauvée miraculeusement, Phù Cừ sentit la vanité de toutes les passions humaines. Elle défendit l'entrée de ses appartements au seigneur Mạc, le suppliant de la laisser passer le reste de sa vie dans une pagode. Toutes les protestations d'amour du seigneur Mạc demeurèrent vaines. Finalement, il dut se résoudre à lui faire bâtir une pagode discrètement luxueuse à quelques lieues de la ville. Et c'est là que la favorite passa ses derniers jours à l'ombre de Bouddha, en léguant à la postérité ces vestiges qui demeurent jusqu'à nos jours : sa pagode sa mare plantée de lotus Phù Cừ qui rappellent son nom.

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CHU

TỬ

Vrai nom : Chu Văn Bình Journaliste et romancier. A écrit plusieurs romans de mœurs, parmi lesquels "Yêu"(Aimer), dont la première édition de 5.000 exemplaires a été épuisée dès le premier mois. Nous avons choisi ce roman parce qu'il dépeint avec vigueur la psychologie d'une partie de la jeunesse viêtnamienne pendant la Sécession, livrée à elle-même dans une société corrumpue à un degré jamais atteint auparavant. Il existe en effet une grande différence entre la jeunesse de 1935 et celle de 1965. Celle-là était désorientée faute de patrie à servir, faute d'idéal auquel se dévouer. Mais dans le tréfonds de son âme restait ancré un vestige de culture confucéenne. Ces hommes qui avaient de vingt à trente ans en 1935 pouvaient être débauchés, ivrognes, opiomanes, fils impies, mais c'était par lassitudes, et non par conviction. Qu'un grand évènement vienne les secouer de leur apathie, et les voilà qui devinrent ces splendides "volontaires de la mort" du régiment de la Capitale qui se battirent à coups de poignard contre les Légionnaire sur les toits et dans les égouts de Hanoi, ces héroïques soldats de L'Armée de l'Ouest. Dont pas une âme n'est revenue au delta. A eux tous Sam Neua fut la tombe (Quang Dũng) Hélas ! la barberie de l'idéologie marxiste, puis la hideur des gouvernements fantoches sous l'occupation, puis la férocité de la tyrannie des Ngô, et, pour couronner le tout, la corruption favorisée par l'instabilitée politique et le dollar américain, ont fait des jeunes gens de 1965 des déracinés ayant perdu toute attache avec les aciennes traditions de la race. Et ne croyez pas que cette transformation brutale des mœurs s'opère seulement parmi le sexe fort. Les jeunes filles, grisées par des gains prodigieux dans les dancings et café-concerts, sans compter les
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mariages dorés avec les étrangers, sont les premières à suivre ce courant de perdition. Evidemment, ce mal n'affecte qu'une très petite minorité de la société ; évidemment encore, ce mal est passager et disparaîtra spontanément dès que la paix sera revenue, ramenant avec elle des conditions normales d'existence. C'est ce que du moins nous espérions en 1965. Mais la chute de Saigon s'est abattu si rapidement en 1975 qu'il faut attendre la résurrection des vertus de la race, lorsque le peuple viêtnamien aura gagné son indépendance réelle, la vraie liberté et le respect de la dignité humaine qu'il porte indélébilement dans son sang. C'est ce que nous verrons dans la partie suivante : La littérature vietnamienne contemporaine outre-mer. La corruption des mœurs sous la Sécession, malgré son caractère accidentel, est tout de même un phénomène social indéniable qu'il serait vain de cacher pudiquement. A ce titre le roman Yêu de Chu Tử est un document d'une valeur incontestable. Đạt est un professeur resté célibataire malgré la quarantaine. Il aime secrètement son élève Diễm, qui de surcroit est la fille de son ami et collège Thúc. Il finit par la demander en mariage. Jusque là, rien que de très normal. Mais Đạt a aussi un autre ami, Tuấn, un peintre bohême dont les moyens d'existence ne sont pas très clairs. En fait, il vit de gains gagnés illicitement au jeu grâce à une organisation de tricheurs. Il a aussi une petite sœur, Trang, ancienne élève également de Đạt, qui a été abusée indignement par un ami de son frère. Elle se lance alors dans la galanterie pour se venger en bloc de la gent masculine. Le passage suivant va justement nous présenter cette garconne, ce produit diabolique de la société moderne, si étranger à l'éthique viêtnamienne. . . . . Une soudaine pensée traverse l'esprit de Đạt qui demande à Tuấn : - Tu viens de dire que ta petite sœur s'appelle Trang ? - Oui, Thái Trang. - N'a-t-elle pas travaillé à l'école Lê Lợi trois ans auparavant ? - Il parait que oui.
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- Si c'est ainsi, il se peut qu'elle ait été mon élève. En classe, ses camarades la taquinaient souvent et l'appelaient "Trang la pleurnicheuse", car bien qu'assez grande elle avait les larmes très promptes. Tuấn rit : - Très juste ! Auparavant elle pleurait fréquemment. Mais c'est fini maintenant. Mieux, elle est devenue très dangereuse. - Dangereuse ? - Oui. Elle se prend pour un serpent venimeux, dont la mission est de détruire le bonheur des autres. Si réellement elle est ton ancienne élève, et qu'elle sait que tu as l'intention de demander Mlle Diễm en mariage, elle se donnera le devoir de contrecarrer ton mariage. - Si féroce que cela ? - Pour se venger des hommes ! Ce qu'elle n'a pu avoir, elle veut le détruire. Comme elle n'a pu jouir de ce bonheur misérable des jeunes filles honnêtes, elle en veut à tous les gens heureux, et particulièrement aux couple amoureux bourgeois et aristocratiques comme toi et Mlle Diễm. Đạt sourit : - Moi, bourgeois et aristocrate ? - C'est du moins le point de vue de ma sœur. Pour elle, tous ceux qui sont honnêtes, réellement ou faussement, c'est-à-dire tous ceux qui n'ont pas "fauté" comme elle, sont des bourgeois et des aristocrates exérables. Tu verras, si tu la rencontres, elle se vengera sur toi de ce misérable qui l'a abusée pour coucher avec elle. Veux-tu toujours la voir ? - Toujours. Đạt se rappelle cette élève aux yeux grand ouverts comme ceux d'un gazelle, et qui pleurait chaque fois qu'elle était appelée au tableau noir. Il n'arrive pas à imaginer que cette innocente et timide élève soit devenue maintenant un "serpent venimeux" comme l'affirme Tuấn. Il lui dit : - Demande d'abord à ta sœur si elle est réellement "Trang la pleurnicheuse" d'autrefois. Si c'est bien elle, amène-la chez moi un de ces jours, ou amène-moi chez elle. - Tu n'as pas peur ? - De quoi ? -De ce qu'elle pourrait détruire ton mariage. Sincèrement, je te conseille de ne pas la rencontrer.
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A ce moment, la porte de la chambre est poussée violemment, et une jeune fille entre qui fait Tuấn s'écrier : - Merveilleux ! On vient justement de parler de toi, et tu t'amènes ! Puis montrant Đạt, Tuấn demande d'un coup de menton : - Sais-tu qui c'est ? Aux paroles de Tuấn, Đạt comprend immédiatement que la jeune fille qui vient d'entrer est Trang, son ancienne élève, bien qu'elle se soit métamorphosée radicalement. De son côté, Trang observe attentivement Đạt et le reconnaît tout de suite. - Oh ! Mon Maître Đạt, n'est-ce pas ? Une joie sincère se peint sur le visage de Trang. Sans timidité, elle tend la main à Đạt et la lui serre très fort, jusqu'à faire rougir celui-ci. - Pourquoi ne vous ai-je jamais rencontré aux dancings, Maître ? Mais abandonnons ce titre de Maître. Me permettrez-vous de vous appeler "cher". Combien j'ai pensé à vous, Maître, oh, pardon, cher ! Voyant Đạt se troubler, Tuấn rit pour expliquer : - Trang a oublié ses manières d'élève, et à n'importe qui elle prend le ton d'une taxi-girl pour dire : "Combien j'ai pensé à vous, cher !" Ne sois donc pas étonné si elle te dit la même chose. Trang se hâte de protester : - Mais non, j'ai réellement beaucoup pensé à lui. Je me rappelle encore sa leçon "La mort du loup", sa leçon préférée. Je parie que ces dernières années vous continuez à expliquer à vos élèves cette leçon, n'est-ce pas, Maître, oh, pardon, n'est-ce pas, mon cher ? Đạt tressaille en entendant Trang lui dire cela, car c'est la vérité. Depuis plusieurs années, et chaque année ça a été la même chose, il a pris des textes classiques démodés pour les expliquer à ses élèves. Il n'a pas changé, lui, a conservé ses anciennes manières de penser, de travailler, pendant que ses élèves se sont lancés dans la vie, en ont tiré des leçons cruelles d'expérience, ont progressé à pas de géant et l'ont laissé loin en arrière. Đạt regarde Trang et sincèrement ne reconnait plus en elle son ancienne élève. Il ne retrouve plus les yeux de "gazelle hagarde" de son élève pleurnicheuse. Dans les yeux de Trang brille maintenant un éclat à la fois sombre et orgueilleux. Sa bouche souriante est une bouche angélique, mais pleine d'appétit charnel . . . Quant à sa poitrine saillante, c'est toute une
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provocation envers le monde . . . Đạt n'ose pas soutenir longtemps le regard de Trang qui semble s'enfoncer dans son coeur, ni n'ose regarder sa poitrine. Trang sourit doucement et dit d'un ton moqueur : - Je vous trouve aussi innocent que Maître Đạt autrefois. A quoi Đạt ne sait que répondre, car réellement il sent qu'il est demeuré "innocent" comme Trang le dit. Il ne peut que sourire en secouant sa tête tout en regardant Trang, ce qui fait Tuấn éclater de rire : - Ne crois pas qu'il est si "innocent", il aime une de ses élèves et va l'épouser ! Puis Tuấn se met à raconter la vie de famille de Thúc. Il ne tarit pas d'éloges sur la beauté de ses quatre filles, également admirables, mais revêtant chez chacune d'elles un cachet spécial. Et il conclut, mi figue mi raisin : - Tout à l'heure, en ton absence, j'ai parlé à Đạt de toi : tu n'es plus l'élève pleurnicheuse d'autrefois, tu es devenue un serpent venimeux, une sorte de Liz Taylor qui trouve son plaisir à voler les époux des autres femmes. Et j'ai prévenu Đạt que tu chercherais à faire rompre son mariage avec Mlle Diễm si tu savais qu'il l'aime. Đạt ne m'a pas cru. Raconte donc tes exploits de voleuse d'époux pour qu'il le sache. Trang observe attentivement Đạt et lui demande : - Voulez vous réellement épouser Mlle Diễm ? Dans son trouble, Đạt n'a pas trouvé sa réponse que déjà Trang sourit avec condescendance et lui dit : - Je vous trouve réellement innocent et pitoyable ! C'est trop vrai que vous êtes amoureux fou de cette donzelle. Mais je vous le dis franchement, en ma qualité d'ancienne élève, je ne veux pas que vous l'épousiez. - Pourquoi. Subitement un éclair de fureur luit dans ses yeux qui deviennent féroces, puis Trang répond d'un ton d'où est bannie toute plaisanterie : - Mon frère Tuấn n'a pas plaisanté, et je suis réellement une voleuse d'amants, une spécialiste de la destruction des bonheurs conjugaux. - Vous le dites, Mademoiselle, mais je ne puis le croire. - Vous ne me croyez pas maintenant, mais vous serez forcé de me croire plus tard. Et puis, je vous le demande, quel charme pouvez-vous trouver dans la fréquentation des filles honnêtes ? Qu'ont elles donc
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d'aimable en dehors de leur virginité, et encore n'est-il pas sur qu'elles le conservent ! Je ne croyais pas que mon Maître Đạt est aussi vulgaire que les autres hommes. Qui l'eut cru ? Trang ne se nomme plus "petite sœur" pour parler à Đạt, parce que celui-ci l'a appelée Mademoiselle. A l'écouter, et surtout à constater le changement qui s'est opéré dans la manière dont elle se nomme, Đạt réalise qu'elle n'a pas voulu plaisanter. Il sourit alors et lui répond : - Qui n'est pas vulgaire quand on aime ? - Vous savez dire cela ? Mais si j'étais assez vulgaire pour détruire votre mariage, m'en voudriez- vous ? - Jamais de la vie ! - Très bien. Trang tend la main à Đạt comme pour le défier. Il la lui serre, mais lui dit doucement : -Je voulais seulement plaisanter, car qu'ai-je pour vous tenter de me nuire ? Après trois ou quatre ans de séparation, je vous trouve changée terriblement ! J'avoue que je ne sais si je dois me réjouir ou m'attrister de cette métamorphose inattendue. Réellement, je ne retrouve plus mon ancienne élève d'autrefois ! - Il n'y a là rien qui puisse vous réjouir ou vous attrister. Telle est la vie, mon cher ! Such is life ! Moi-même, si je vous dis que je ne trouve plus en vous mon ancien Maître, qu'est-ce que vous en penserez ? Comme il a été dit plus haut, ce déréglement des mœurs n'a été qu'un accident temporaire. Le vrai fonds de l'âme viêtnamienne, l'amour de la famille, subsiste toujours malgré tous les changements politiques et matériels de la société, comme il appert (?) dans le conte "Mlle Út s'en va vers la forêt", que nous allons citer ci après.

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SƠN
Œuvres parues :

NAM

Nguyễn Trung trực, anh hùng dân chài, 1959 (Nguyễn Trung Trực, le pêcheur héroïque) Tìm hiểu đất Hậu Giang, 1960 (Essayons de comprendre la vallée du bras postérieur du Mékong) Hương rừng Cà Mâu, 1962 (Parfum des forêts de Camau) Cette dernière œuvre est un recueil de légendes et d'études des mœurs de la région mystérieuse de Camau, qui se trouve à la pointe Sud de la presqu'ile indochinoise. Nous extrayons la nouvelle suivante, dont l'action a été située dans les années 1940.

Cô Út về rừng. Mademoiselle Út s'en va vers la forêt
Il fait clair de lune. D'ordinaire, la famille du chef de village , M. Cả se couche dès neuf heure du soir. Mais cette nuit, il en va autrement. La lampe au manchon, rangée dans l'armoire, est retirée, essuyée soigneusement, puis allumée. M. Cả ferme à demi ses yeux pour regarder dans la cour ; il cherche un coin bien obscur qui puisse ramener le calme dans son esprit et lui permettre de prendre une décision importante. Dans la cour, la lune déverse sa lumière pacifique, pareille à une couche de mercure qui scintille sur les feuilles et les branches des orangers et des bambous qui s'agitent avec souplesse au moindre souffle du vent. M. Cả murmure : - Tenez, voilà le vent qui change de direction. A la mousson du Nord succède la mousson du Sud. La pluie succédera surement au soleil. Mme. Cả secoue sa tête :
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- A quelles balivernes rêvez-vous ? Consentez-vous à marier Út ? Demain matin, nous aurons à donner une réponse définitive à Quỳnh. Et vous vous inquiétez de la mousson du Nord et de celle du Sud. Mais où sont donc les enfants ? - Ils sont dans la cour, en train de causer à voix basse. Ne les entendezvous pas ? De toute façon, il faut que nous tranchions cette question cette nuit-même. En vérité, c'est tout un problème à résoudre. Comment lui donner une solution favorable à la famille ? Donner en mariage leur fille Út au jeune Quỳnh, les deux vieillards le veulent bien, car les deux familles sont d'un même rang social. Mais au point de vue sentimental, ce sera désastreux ! Laisser partir leur fille jusqu'à la région lointaine de Cạnh Đền ! Le mois dernier, M. Cả y est allé pour s'enquérir de la famille du prétendant. Il a trouvé une maison au toit de tuiles avec des murs de bois, un jardin assez bien fourni, et au loin quelques habitations d'indigènes de race cambodgienne. Et la forêt verte qui s'étend tout alentour jusqu'à l'horizon. M. Cả répond à sa femme : - Je suis décidée à donner mon consentement. Les deux enfants se sont aimés depuis le temps où ils allaient à l'école à Saigon. La famille du garçon est aisée. Elle ne voudra pas le laisser vivre chez nous. Résignons-nous. Mme Cả soupire : - Je suis inquiète. Nous n'avons qu'une seule fille. Qu'elle s'en aille très loin avec son mari, passe encore. Mais cette région de Cạnh Đền est, parait-il, très étrange, très dangeureuse. Rien que son nom me parait plein de mystères. - Je croyais que vous aviez d'autres sujets d'inquiétude. Mais si ce n'est que ca, rassurez-vous. Les habitants y sont très doux. Croyez-vous donc qu'on va manger votre fille, pour dire que c'est dangereux ? - Vous me faites enrager. Ne comprenez-vous pas ? N'avez-vous jamais entendu cette chanson: Quelle région est comparable à celle de Cạnh Đền ? Où les moustiques bourdonnent comme la flute, et où les sangsues flottent comme des filaments de pâte dans un bouillon ? M. Cả éclate de rire bruyamment, ce qui excite encore plus le courroux de sa femme :
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- Vous croyez que je dis des sottises ? Il est universellement que cette région, dès la tombée du crépuscule, les gens doivent entrer dans leur moustiquaire pour prendre leur repas. - C'est faux. Ils dinent très tôt, vers quatres heures de l'après-midi pour n'avoir pas besoin de manger sous la moustiquaire. Qui vous a débité ce mensonge ? - Personne, je vois que vous défendez avec rigueur votre région de Cạnh Đền. Laissons donc ce côté les moustiques, et parlons des sangsues. Tenez, on m'a raconté qu'une fille de Cần Thơ a pris époux à Cạnh Đền. Elle est allée à l'arroyo pour préparer des poissons, puis a versé ceux-ci dans une marmite, à l'effet de faire du bouillon de poisson. Savez-vous ce que ses beaux-parents ont trouvé dans le plat qui leur fut présenté ? Une sangsue, ni plus ni moins. La bru a été tout de suite chassée de la maison pour avoir préparé du bouillon de poisson avec des sangsues. Je la plains, car elle ne savait pas que des sangsues avaient pénétré dans ses poissons à son insu, dans ce sacré pays qui en est plein. Mais j'ai peur que notre fille Út ne soit aussi chassée de sa belle-famille et ne nous couvre de honte envers nos voisins. M. Cả rit de plus belle : - C'est la rumeur publique, mais a-t-elle jamais été vérifiée ? Laissezmoi vous le dire : ce n'est là qu'un affreux canular. Quand je suis à Cạnh Đền, j'y ai parlé de "sangsues qui flottent comme des filaments de pâte dans un bouillon". Et l'on m'a expliqué que Cạnh Đền est une terre où l'eau est sallée presque toute l'année. Pour labourer ses rizières, on s'y sert rarement de buffles. Pensez donc, comment les sangsues pourraient-elles vivre en eau salée ? La vérité est que les auteurs de chansons populaires, pour faire rimer leurs vers, ont inventé cela tout d'une pièce. Là où abondent les sangsues, c'est dans les terres d'eau douce, comme Bình Thủy, Ô Môn de notre région. Le savez-vous ? Ici, avez-vous jamais vu quelqu'un préparer son bouillon de sangsues ? Indiquez-le moi si vous le pouvez. Mme Cả se voit vaincue par la solide argumentation de son mari. Mais elle veut défendre énergiquement son point de vue. Elle réfléchit donc un moment, puis dit finalement : - Laissez partir sa fille vers la forêt, c'est un malheur. De tout temps la sagesse s'est exprimé par cette chanson : Maman veut me marier à un homme des plaines
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Où l'on peut manger des fleurs de courge et du bouillon de légumes roses. Et nous laissons notre fille s'en aller à la forêt ? Combien de gens ont souffert de pareilles imprudences ! M. Cả tire une bouffée de tabac et sourit d'un air vainqueur. Mais sa femme se retourne pour avancer un dernier argument : - Mariez-la donc si vous le voulez. Mais la route d'ici là est très longue ; comment pourra-t-elle revenir nous voir ? J'oubliais de vous parler de cela. - Très facile. Pourvu que notre fille soit une pieuse enfant. Nous la marions dans le pays du Vietnam, et non pas en Chine, en France, que je sache ? Si elle oublie ses parents, elle ne voudra pas les visiter même si elle loge tout à côté. Quant à moi, j'ai pleine confiance en Út. Nous nous sommes donné bien des peines pour l'élever et l'éduquer. Comment pourrait-elle nous oublier ? Mme Cả abandonne la place, après avoir ajouté un dernier mot : - Nous verrons si elle oublie ou non. Quand elle ira à Cạnh Đền, les moustiques la dévoreront. Elle s'enlisera là-bas, et il n'est pas sur qu'elle nous fera une visite tous les deux ou trois ans. Peu à peu elle se déracinera, et elle prendra nos noms pour les donner à ses enfants sans que nous puissions le savoir1. - Pourquoi ? Vous parlez à tort et à travers. Bien qu'il ait eu l'avantage sur sa femme, M. Cả sent intérieurement quelque chose qui l'attriste. " J'ai raison, c'est certain, mais elle n'a pas tort non plus ", se dit-il. Alors il va s'allonger sur le canapé en murmurant : - Le Génie de la Soie2 a tout arrangé. Le destin de Út est décidé nous n'avons plus qu'à nous incliner. C'est ainsi qu'au douzième mois de cette année, M.Cả fait décorer sa maison de fleurs et de feuilles pour célébrer le mariage de sa fille que la plupart des jeunes hommes de Bình Thủy critiquent sévèrement.

Contrairement aux usages occidentaux, les Cietnamiens ne donnent jamais à leurs enfants les prénoms de ceux qu’ils respectent. C’est un “interdit” familial. 2 Voir notre précédent ouvrage: Les Chefs d’œuvre de la littérature vietnamienne,p.136, renvoir (2) Dương Đình Khuê

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* * * Mademoiselle Út est allée se marier à Cạnh Đền. Deux ans se passent. Trois ans se passent. La première fois que les jeunes époux viennent visiter M. et Mme Cả, ils se font accompagner d'une petite fille adorablement joufflue. La seconde fois, ils amènent une seconde fille, tandis qu'un troisième enfant repose encore dans le ventre de sa mère. M. et Mme Cả ne se contiennent plus de joie. Mais plusieurs années après, ils ne reçoivent plus aucune nouvelle de leurs fille et gendre, qui ne sont même pas revenus aux jours de nouvel an et d'anniversaire. Très inquiétant ! Leur serait-il arrivé quelque malheur ? Les deux vieillards voudraient bien aller à Cạnh Đền pour visiter leurs enfants, mais leur grand âge, la longue route et la traversée du grand fleuve les effraient. Souvent la nuit, Mme Cả pleure en faisant des reproches à son mari : - Je vous dis que les moustiques les ont dévorés. Sacré pays où les moustiques bourdonnent comme la flute. Même si la fièvre les épargne, ils doivent être morts d'un ventre gonflé. Vous n'avez pas voulu m'écouter dans le temps, vous le rappelez-vous ? M. Cả se sent infiniment triste. Surtout quand il entend les enfants du voisinage chanter pour bercer leurs petits frères : Maman, ne me mariez pas au loin. D'où les oiseaux criaillent et les singes hurlent, comment pourrai je retrouver le chemin de votre maison ? ou : Qui aime son mari doit souffrir avec lui, Et avec lui partager l'amer et le piquant, le chaud et le froid Chaque fois qu'arrive l'hiver, tout son corps est perclus de rhumatismes, et il sent que l'âge lui pèse lourdement sur les épaules. Les chansons suivantes surtout lui percent le coeur : - Qui se tiendra l'un de ces matins au bord de l'arroyo Pour porter ses tablettes et son cercueil ?
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- Son fils se tiendra au bord de l'arroyo, Sa fille portera ses tablettes et sa bru son cercueil. Mais où donc est son gendre ? Son gendre, ivre d'alcool, suit derrière en proférant des insolences. M. Cả regarde le ciel. Le jour où il mourra, sa fille ne rentrera pas à temps pour porter ses tablettes, ni son gendre. Mais il se reprend à espérer qu'en cette lointaine région de Cạnh Đền son gendre pense toujours à ses beaux-parents, qu'il ne boit pas d'alcool, qu'il ne profère pas des insolences, car c'est un jeune homme ayant de l'instruction. A longueur de journée, M. Cả, appuyé sur son bâton, se promène le long de l'arroyo, auprès des vieux bambous, pour scruter minu-tieusement les barques qui passent. Le ciel n'abandonne pas les gens de coeur comme lui ! Un midi, une barque vogue lentement près de sa maison. Le marinier qui est à la proue demande à sa femme qui se tient à la poupe : - N'est-ce pas ici, où je vois un calophylle ? La femme répond : - Oui, peut-être . . . Mais oui, au delà du confluent, après avoir dépassé deux passerelles de bambou, une maison à toit de tuiles avec un verger planté de mandariniers ! Le mari riposte : - Mais nous n'avons dépassé qu'une seule passerelle. Avançons encore, jusqu'à cette passerelle, là-bas, peut-être . . . M. Cả ramasse toutes ses vieilles forces pour crier à haute voix : - Ici, braves gens ! C'est ici que demeurait la femme à Quỳnh. La barque s'arrête. Les deux époux mariniers sont invités à un repas où figure une poule cuite, servi sur le lit de camp de M. le Chef de village Cả placé au milieu de sa maison. De toute leur vie, jamais ils n'ont reçu un tel honneur ! M. Cả, Mme Cả et les voisins accourus les bombardent de questions. Très embarrassés, ils se contentent de répondre brièvement : - Respectueusement, les époux Quỳnh se portent bien. Grâce au ciel, ils ont déjà six enfants. Les quatres derniers sont tous des garcons. Mme Cả est suffoquée de joie : - Oh ! Est-ce que la Út accoucherait tous les ans ? Cette petite, tout de même !
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- Oui, Madame, elle accouche tous les ans. A peine un enfant quitte-t-il son berceau que le suivant a déjà un mois. Mais la maman et les enfants se portent tous très bien. Quand je partis, Mme Út va encore accoucher. Monsieur, Madame, nous sommes tous ainsi là-bas. Nous, par exemple, nous avons déjà huit enfants ! -Tant que cà ? Pourquoi ? Pourquoi les gens de chez vous sont-ils si prolifiques ? Le visiteurs parait embarassé, et ce n'est qu'un moment après qu'il peut répondre : - Respectueusement, c'est à cause des moustiques qui pullulent chez nous. A peine le jour tombe-t-il que nous devons tous rentrer sous la moustiquaire, mari, femme, et les enfants . . . pour causer. Nous sortons très rarement. Tout le monde éclate de rire. Ce n'est qu'alors que M. et Mme Cả comprennent la portée mystérieuse de ces mots : "Les moustiques bourdonnent comme la flute" à Cạnh Đền. Ces insectes sont nuisibles à la santé, c'est sûr. Mais ils renforcent l'amour conjugal plus qu'en d'autres régions où ils font défaut. Pour faire dévier la conversation, M. Cả dit : - Oui, c'est très bien ainsi. Notre pays a besoin d'une nombreuse population pour créer de nouvelles rizières, pour défricher des terres incultes. Mais Mme Cả est impatiente d'avoir d'autres nouvelles : - Avez-vous entendu dire qu'ils se proposent d'amener ici nos petits enfants pour que nous les voyions ? - Non, Madame. Avec toute cette marmaille, je ne pense pas que M. Quỳnh et sa femme puissent faire un grand voyage. L'année dernière, nous avons eu une mauvaise récolte, et nous devons travailler de toutes nos forces pour arriver à nourir nos enfants. Et puis, le Grand Fleuve a de si terrible vagues depuis quelque temps ! Mme Cả soupire dans un gémissement : - Combien je pense à mes petits-enfants ! Vous n'avez pas voulu m'écouter dans le temps . . . M. Cả reste silencieux, en pensant au jour où il s'éloignera du ciel pour s'approcher de la terre. Ce jour-là, tout proche, qui portera ses tablettes ? qui transportera son cercueil ?
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En regardant le buisson de vieux bambous sur le bord de l'arroyo, il se dit avec amertume : "Quand les bambous, eux, vieillisent, des jeunes pousses surgissent tout à côtés". Mais son sort à lui est tout autre. Sa fille, son gendre et ses petits-enfants qui sont en cette contrée lointaine, comment pourront-ils revenir à temps pour qu'il puisse les contempler une première fois - qui sera également la dernière - avant qu'il expire ? Il s'efforce de retenir ses larmes prêtes à jaillir. Mais une idée lui vient : sa vie n'est pas tellement sombre, puisqu'une faible lumière brille tout au bout de son avenir incertain : - Eh ! ont-ils aménagé un jardin là-bas ? Tout à l'heure, je vous demanderai de leur porter un pied de bambou Mạnh Tôn pour faire souche. Quand ils verront des jeunes pousses émerger auprès du vieux tronc, mes petits-enfants songeront à leurs grands-parents maternels de Bình Thủy. Ce sentiment vivace de la famille a survécu à tous les changements politiques d'autrefois, et certainement sera aussi la pierre sur laquelle trébuchera le régime communiste qui le répudie.

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THU VÂN
Œuvres parues : Đất Mẹ (La terre maternelle), en 1960 Mầu mưa đêm (La couleur de la pluie nocturne), en 1961 Cette dernière œuvre est un recueil de plusieurs nouvelles, parmi lesquelles nous citons la suivante dans laquelle nous trouvons une touche de délicate sensibilité qui rappelle l'époque romantique de 1935.

Cặp ché da rạn La paire de pots à émail craquelé
Quand ma mère se maria, elle emporta avec elle chez son époux une paire de pots en porcelaine à émail craquelé. Sur l'un d'eux figurait un phénix mâle. Je savais que c'était un phénix grâce à sa queue déployée et sa crête dressée. Sur l'autre pot était gravé un autre oiseau, dont la silhouette m'était inconnue ainsi que le nom. Ma mère me disait que c'était un phénix femelle. Les deux phénix, dont les ailes étaient dorées, le bec et les yeux peints au cinabre, se détachaient en relief sur la surface grise et craquelée du pot, qui était émaillée et extrêmement fraîche au toucher. Par les midis d'été, après avoir couru à travers champs sous le soleil, j'aimais à appliquer mes joues brûlantes et mouillées de sueur contre les pots de porcelaine afin d'en sentir la délicieuse fraîcheur. Ma mère me disait qu'ils provenaient de ma grand'mère maternelle qui les lui avait donnés comme cadeau de noces. Durant mon enfance, ma mère les plaçait dans sa chambre à coucher. Dans l'un d'eux était emmagasinée l'eau de pluie qui servait à nous désaltérer pendant les grandes chaleurs. L'autre ne contenait rien, et je ne m'expliquais pas pourquoi ma mère ne s'en servait pas aussi. Chaque fois qu'après avoir escaladé sur la table avec un tabouret je regardais dans l'intérieur de
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celui-là et voyais l'eau y sommeiller, je me posais toujours cette question. Au dehors, par delà la fenêtre, le soleil d'été sommeillait aussi tranquillement sur les plants de riz. J'entendais venir de l'extrémité du hameau le bruit du pilon frappant sur le mortier suivant une cadence à trois temps, et de derrière notre maison les cocoricos du coq. Je buvais un verre d'eau de pluie en m'imaginant que les mandarins de la Chine antique s'étaient servis de ces pots pour garder leur alcool précieux, un vin très savoureux et très frais. Je finissais par découvrir peu à peu la raison pour laquelle ma mère ne remplissait pas d'eau les deux pots : de temps à autre, elle en enlevait un pour le ranger dans l'armoire. C'était celui sur lequel était gravé le phénix femelle que ma mère gardait vide pour le déplacer plus facilement. Mais ce n'était que beaucoup plus tard que m'apparaissaient vaguement les rapports entre les absences de mon père et les déplacements consécutifs d'un pot de porcelaine. En ce temps là, mon père s'absentait fréquemment. Mes parents vivaient alors avec mes grands-parents paternels et avec mon arrièregrand-mère dans une vieille maison, sous le régime de la grande famille. La formule " Quatre générations sous le même toit " était encore en honneur en ce temps là. Une fois, ma bisaieule, toute courbée, vint dans la chambre de ma mère pendant que mon père était absent. En s'aperçevant que l'un des pots manquait sur la table, elle en demanda la raison à ma mère. Et je vis celle-ci rougir et répondre en croisant les bras devant sa poitrine : - Grand'mère, j'ai rangé l'autre pot dans l'armoire. Il est probable que ma bisaieule trouvât étrange cette manière d'agir de ma mère, car ses yeux clignotants regardaient celle-ci curieusement, comme pour lui demander pourquoi elle n'avait pas rangé les deux pots dans l'armoire en même temps. Mais elle s'abtint de lui poser directement cette question. Ma mère devint toute confuse et balbutia : - Grand'mère, j'ai laissé un pot dehors pour contenir de l'eau de pluie destinée à nous désaltérer. Ma bisaieule approuva de la tête et dit : - Oui, prends-en grand soin. Ces pots datent de très longtemps, beaucoup plus que les autres pièces de porcelaine de Giang Tây, de Sen le, de Hột dưa, et même plus que celle du Dragon caché que nous avons.
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Ma bisaieule était très experte en antiquités, car mon grand-père en était un grand collectionneur. Il y avait en particulier chez nous un bol très précieux datant de l'époque Khang Hi de Chine, à l'intérieur duquel était dessiné un dragon. Je ne savais comment l'artiste décorateur avait fait, mais ce dragon dessiné semblait sculpté en relief. Et quand nous remplissions d'eau ce bol, nous croyions voir le dragon bouger, se contorsionner et évoluer doucement sous la nappe d'eau fraîche. Ce dragon avait ses cinq ongles au complet ; c'était un signe que le bol devait avoir appartenu au trésor royal. Mon arrière-grand-mère affectionnait infiniment ce bol. Malgré cela, elle disait que les pots de ma mère remontaient encore plus haut dans l'antiquité. Sur l'orifice des pots était gravé en miniature le caractère "Perle", qui était un complément indispensable du nom de ma famille maternelle. Quand mon père rentrait de ses abssences, ma mère ouvrait son armoire pour en retirer le pot orné du phénix femelle et le placer à côté du pot orné du phénix mâle. Puis ils se tenaient immobiles côte à côte, contemplaient la paire de pots et se regardaient en souriant. Mon père caressait alors les cheveux de ma mère, qui lui était plus jeune de douze ans. Une fois, mon père resta absent très longtemps. Il ne revint même pas le jour d'anniversaire d'une ancêtre lointaine (qui était la belle grandmère de ma bisaieule). Ma bisaieule s'en inquiéta beaucoup car mon père était l'enfant unique de la famille. Tout le monde l'attendait impatiemment et en parlait dans toutes les conversations. Seule ma mère absorbée toute la journée par son travail, ne disait pas un mot. Le lendemain matin, ma bisaieule, assise sur son lit, et tout en préparant des chiques de bétel, regarda ma mère et ma grand-mère paternelle occupées à découper des légumes sur la véranda, et leur dit en claquant des lèvres : - Qu'il rassemble à son grand-père paternel ! On a raison de dire que tel légume, tel ver. Dans sa jeunesse, son grand-père paternel était passionné toute l'année pour les combats de coqs. Sur une barque assez grande, avec trois ou quatre cages de coqs et quelques mariniers, il naviguait jour après jour pour aller visiter ses amis vivant au-dela de la Grande Ile, et s'absentait même un mois tout entier. Quand le riz était épuisé, il se contentait d'envoyer quelqu'un en prendre à la maison. Je ne daignais même pas lui adresser un reproche, me bornant à entourer
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de soins mon aïeule (dont l'anniversaire était indiqué plus haut). Non content de s'absenter de la maison, il avait des aventures partout. Et s'il lui naissait quelque enfant adultérin, il me l'en voyait pour le nourir. Ma fille (elle s'adresse à ma mère), efforce-toi de garder ton mari. Si tu le laisses courir le monde, il t'arrivera des mésaventures comme il en est arrivé à moi. Comme ma bisaieule me vit dresser le museau pour l'écouter, tenant entre mes mains un bateau de papier, elle prit un long rotin et m'en toucha le front en me disant : - Et toi, galopin ! On te nourrit pour te faire grandir vite, et puis tu t'en iras, toi aussi, un jour. Le sang aventurier qui coule dans les veines de cette famille, impossible d'en avoir raison ! Ma mère soupira et tourna son visage d'un autre côté, faisant semblant de prendre le crachoir pour y cracher sa salive colorée de bétel. Mais un matin, mon père rentra. Et comme d'habitude, il s'étint sous la véranda pour appeler bruyamment les gens de la famille. Il pleuvait à verse ce jour-là. Ma mère, qui souffrait d'un violent mal de tête, resta sous une couverture dans son lit couvert d'un moustiquaire, et n'alla pas le reçevoir. Mon père marcha vers la pièce principale pour saluer ma bisaieule et mes grands-parents, puis se rendit à sa chambre pour appeler ma mère et lui demander d'ôter son manteau. Les gouttes d'eau tombaient sur le parquet tapissé de briques, sans que ma mère répondit à l'appel. Mon père m'interrogea alors, et je lui répondis : - Maman est malade. Silencieusement mon père s'approcha du lit, et regarda très longtemps le moustiquaire hermétiquement fermé sur le lit. Je crus entendre un sanglot très léger s'étouffant sous la couverture. A midi, ma mère n'alla pas diner. Et mon père dut en personne lui apporter jusque dans sa chambre un bol de soupe de riz avec une pincée de sel. La pluie continuait à tomber dans l'après-midi. Ma mère, vêtue d'un chandail et la tête enveloppée dans un châle de laine, se leva et vint s'asseoir auprès de la fenêtre pour regarder la pluie.

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Le parfum du camphre se dégageant de ses vêtements flottait légèrement dans l'air. Comme tous les après-midis, ma bisaieule marmottait des prières scandées de coups de gong devant l'autel. Mon père, appuyé au dos de la chaise de ma mère, soulevait de temps en temps les cheveux de celle-ci et leur décernait un compliment flatteur : - Vos cheveux parfumés à l'essence de citron sentent très bon ! C'est ainsi que mon père et ma mère restèrent longtemps à contempler ensemble la pluie tisser sa toile sur les ailes du vent qui soufflait en rafales. Puis mon père alla soudain prendre le pot orné du phénix femelle dans l'armoire pour le déposer sur la table. Enfin il alla à la jarre contenant l'eau de pluie dont il préleva une quantité pour en remplir les deux pots. Ma mère l'arrêta du geste : - Ne remplissez pas d'eau ce pot ; il serait trop lourd pour que je puisse le déplacer dans quelques jours. Mais mon père caressa la tête de ma mère et répondit : - Dorénavant, vous n'aurez plus à le déplacer. Effectivement, depuis ce jour-là, mon père ne s'abtentait plus jamais de la maison tout seul. S'il avait à aller quelque part, il rentrait toujours avant la tombée de la nuit. Ou si le déplacement exigeait un temps plus long, il emmenait avec lui ma mère pour, disait-il mi-figue mi-raisin, "n'avoir pas à souffrir de la nostalgie du parfum de l'essence de citron de vos cheveux". Ces souvenirs d'un temps à jamais révolu se sont réveillés brusquement en moi ce matin, quand je vis une paire de pots en porcelaine à émail craquelé exposés négligemment sur le trottoir, à côté de divers objets hétéroclites, dans un marché improvisé en ce temps de troubles où des gens sans scrupules font publiquement commerce des objets volés ou pillés dans les villages. Comment les pots de ma mère ont-ils échoué ici ? Non, je ne puis me tromper. Dès le premier coup d'œil, je les ai reconnus comme des êtres chers. La dorure qui recouvrait le corps des oiseaux a disparu par endroits, laissant voir une teinte noir grisâtre. L'espace d'une seconde, j'ai cru sentir une main étrangler mon coeur, puis se relâcher après. Je regarde l'uniforme militaire que je porte, et ma gorge s'étrangle de douleur et de colère. Je me baisse pour
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soulever le couvercle d'un pot, et jette un regard dans l'intérieur. La fraîcheur humide des poteries longtemps bouchéees me saute à la figure. Brusquement le temps recule de vingt ans en arrière. Une atmosphère pure légèrement parfumée à l'essence de citron, et des prières marmottées à voix basse, surgissent soudain en mon esprit, au milieu d'un marché animé. Par contre, les couleurs bigarrées des vêtements qui se faufilent entre les paniers de poissons et de légumes, exposés parmi des tas d'ordures immondes, disparaissent comme un mirage. Même les bruits confus du marché, auxquels s'ajoutent les cris des porcs et l'odeur nauséabonde des viandes et des poissons, s'évanouissent pour faire place à des sons et des parfums chéris. En une minute, toute l'atmosphère de mon village natal, enfermée dans ces pots, surgit pour m'envelopper affectueusement comme le feraient les bras de ma mère. Et mon coeur palpite d'un douce joie ineffable. En même temps, je sens un goût salé dans ma gorge : ce sont mes larmes qui sont prêtes à jaillir. Je ne sais plus si je suis heureux ou triste de retrouver un débris de mon trésor de famille : la paire de pots à émail craquelé de ma mère, avec tout son cortège de souvenirs. Depuis que les troubles m'ont chassé hors de chez moi, et les miens hors de ce monde, j'ai eu l'occasion de revenir voir les cendres de ma maison; puis je suis reparti à l'aventure jusqu'aujourd'hui. La prédiction de ma bisaieule s'est réalisée. Mais si je mène une vie aventureuse, ce n'est pas par goût de l'aventure comme mes ascendants ; c'est simplement parce que je n'ai plus de nid douillet où je puisse rentrer. Je palpe le minuscule caractère "Perle" gravé sur l'orifice des pots. Et une goutte de larme tiède tombe sur mon poignet. Le trafiquant en antiquités crache brutalement sur le sol un jet de chique de bétel, dont quelques gouttes mêlées de boue se projettent sur mes pots. Il rit odieusement de ses lèvres violettes et de ses yeux rougis par l'alcool, me regarde et me dit : - Achetez, Monsieur. Pourquoi pleurez-vous ? Ha ! ha ! Achetez, et je vous ferai un très bon prix. Ses mains grossières, aux ongles jaunis par toutes sortes de saletés et barbouillés de chique de bétel, s'accrochent au col d'un pot et le soulèvent en l'air. Je pense aux mains rougies de sang qui ont touché mon trésor. Et j'ai envie de vomir. Ciel ! Se peut-il que des mains odieuses aient palpé les précieux pots de ma mère ?
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Sans pouvoir me contenir, je saisis les mains du trafiquant pour les arracher du pot, et serre tendrement celui-ci sur ma poitrine. Le trafiquant me regarde avec des yeux stupéfaits. Peut-être est-il en train de se demander si j'étais un fou ou si j'avais l'intention de lui voler ses pots. Mais quand il s'apperçoit que je regarde seulement ses mains avec des yeux rouges de dégoût, il se reprend tout de suite; son esprit de mercantile recommence à fonctionner, il se précipite tout contre moi, approche sa bouche de mes oreilles et me dit, dans une haleine fétide d'alcool de basse qualité : - Des pots à émail craquelé, Monsieur ! Très joli ! Très antique ! Prenez-les, je vous les laisse pour cent vingt piastres seulement. Sans prendre la peine de marchander, je tire de ma poche la somme demandée. Sans doute le trafiquant se félicite-t-il d'avoir obtenu un très haut prix. Il me poursuit de regard, tandis que je m'éloigne progressivement du marché, étreignant contre ma poitrine les deux précieux pots. Il ne se doute pas qu'avec les pots il vient de me rendre l'atmosphère familiale qu'après six ans de vagabondage je ne pouvais plus retrouver nulle part.

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NGUYỄN

MẠNH

CÔN

Le domaine de la nouvelle et du roman au Sud, avant 1975, est, avons-nous dit, immense. Et nous avons essayé d'en donner quelques aspects caractéristiques : - les souvenirs de la Résistance avec "La forêts de roseaux" de Doãn Quốc Sỹ, - le roman historique avec "La favorite enfermée dans une jarre" de Mộng Tuyết, - le roman de mœurs citadine avec "Aimer" de Chu Tử, - les mœurs paysannes avec "Mlle Út s'en va à la forêt" de Sơn Nam, - l'analyse phsychologique avec "La paire de pots à émail craquelé" de Thu Vân. Pour en compléter le tableau, nous terminerons celui-ci avec une nouvelle de science-fiction. Pas moins ! Le fantastique est chose famillière chez nous, il fait partie pour ainsi dire de notre vie quotidienne. Et il ne manque pas d'écrivains comme Đái Đức Tuấn, comme Bình Nguyên Lộc, qui écrivent des contes fantastiques sur les mystères de la jungle ou sur les fantômes vrais ou supposés. Mais ces auteurs ne font qu'imiter le célèbre écrivain chinois Bồ Tùng Linh, auteur des contes fantastiques de Liêu Trai. Nous les avons donc écartés pour ne retenir que Nguyễn Mạnh Côn, qui a eu l'heureuse idée d'implanter dans notre littérature la science-fiction occidentale, tout en ayant soin de lui conserver un cachet oriental. Œuvres parues de Nguyễn Mạnh Côn : - Kỳ Hoa Tử (nom d'une Japonaise mariée à un Vietnamien) - Đem tâm tình viết lịch sử (L'histoire écrite avec le coeur) - Truyện ba người lính nhẩy dù lâm nạn (Histoire de trois soldats ayant sauté en parachute).
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C'est de ce dernier recueil que nous extrayons la nouvelle suivante :

Chung rượu thần tiên Un verre d'alcool féerique
Dans une chaumière allongée et un peu obscure à cause de sa basse toîture, monsieur Định, ancien chef de village, est assis d'un côté de la table de bambou, face à ses trois hôtes assis de l'autre côté. Il lève son verre et dit : - Je vous en prie, veuillez boire un verre avec moi pour vous réchauffer. Il fait assez froid aujourd'hui avec cette pluie fine. Et, ma foi, étant seul à la maison, je me suis permis de boire depuis cet après-midi. Ses trois hôtes sont une femme et deux hommes qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Tous les trois sont vêtus d'étoffe grossière. Les deux hommes se tournent vers leur compagne assise au milieu. La femme prend son verre et boit, puis reste immobile comme pour réfléchir. Ses deux compagnons répètent son geste. M. l'ancien Định remplit à nouveau les verres et dit, la voix déjà empâtée par l'alcool : - Veuillez boire encore un peu. C'est de l'alcool fabriqué par ma femme elle-même. Avec du riz gluant à fleurs jaunes, et un ferment que ma belle-famille tient secret depuis quatre générations. Très bon, cet alcool, vous verrez ! Les deux hommes se tournent vers la femme qui regarde fixement M. l'Ancien. Celui-ci, brusquement, tressaille et se retourne pour regarder en arrière : - Hé ! qui vient de parler ? La femme sourit. M. l'Ancien la regarde d'un œil soupconneux : - Vous, Madame ? C'est vous qui avez parlé ? Mais vous n'avez pas remué vos lèvres. (Il passe la main sur ses cheveux grisonnants). Ah oui, je comprends, je suis déjà ivre ? Vous dites bien que vous venez de me parler ? Par. . . par télépathie ? C'est une maladie ? Non ? Vous m'avez parlé au moyen d'ondes mentales ? Des ondes mentales qui vibrent dans ma tête suivant trente deux cercles ? (M. l'Ancien se presse la tête dans ses mains). Où ? où ? Il n'y a aucun cercle sur ma tête.
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La femme sourit et regarde l'un de ses compagnons. Celui-ci tire de sa poche une boite carrée qu'il pose sur la table. Et de la boite sortent ces paroles : - Je prie Monsieur l'Ancien de vouloir bien m'excuser. M. Định se penche pour saisir la boite. - Ah Ciel ! C'était donc la voix de cette boite ! Un récepteur de radio, je connais cela. La boite : - Ce n'est pas tout à fait exact, Monsieur l'Ancien. Cette boite est en réalité une machine qui transforme les idées en sons. Vous me parlez je ne comprends pas vos paroles, mais je puis capter vos ondes mentales pour les comprendre. De même, vous ne pouvez pas comprendre notre langage silencieux, c'est pourquoi j'ai du me servir de cette boite qui transforme nos idées en paroles intelligibles pour vous. M. l'Ancien prend un air entendu : - Ah oui, c'est cela. Vous êtes, vous êtes . . . muets, n'est-ce pas ? Un rire joyeux résonne dans la boite : - Oui, si pour vous être muet c'est ne pas s'exprimer en paroles sonores. Dans notre pays, le langage parlé est délaissé depuis longtemps et n'est plus utilisé. - Veuillez m'excuser, mais de quel village venez-vous ? - Nous venons de la septième planète d'un système solaire qui a trois soleils, qui fait partie de la constellation de l'étoile Alpha, et que vos astronomes appellent la nébuleuse Andromède. - An đô mét ? Est-ce que cette contrée est située dans notre province de Thái Bình ? Ou bien est-elle plus loin, dans Hà Nam, Phủ Lý, ou même à Thanh Hóa, Nghệ An ? La femme secoue la tête en souriant : - Vous ne pourriez comprendre malgré mes explications. Mais regardez plutôt dans mes yeux, et je vous montrerai mon village. M. l'Ancien regarde dans les yeux de la femme, qui soudain s'étendent jusqu'à l'infini. Et il y voit un ciel sombre, sans lune mais semi d'étoiles. Il reconnait même la constellation des Pléiades. Puis il se sent s'élever, toujours plus haut, toujours plus vite, léger comme un fil de soie. Les étoiles s'écartent à son approche, flamboient puis disparaissent. Le ciel redevient sombre comme dans la dernière nuit de l'année, mais il continue à voler. Après un long moment, de nouvelles étoiles appaDương Đình Khuê

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raissent, très nombreuses. Puis trois soleils. Il regarde en bas, et se trouve sur une terre inconnue baignée de lumière rose, violette et verte qui se pressent de tous côtés. Autour de M. l'Ancien filent à toute vitesse des paquets de lumière éblouissante. Il entend la voix de son hôtesse : - C'est ici notre patrie. Ces paquets de lumière que vous voyez, ce sont nos compatriotes qui circulent. N'ayez aucune crainte. Notre monde était autrefois peuplé d'homme comme vous. Mais comme il est plus âgé que le vôtre de plus d'un million d'années, nous sommes plus évolués que vous, et avons pu synthétiser la matière et l'esprit en énergie lumineuse. Ici, la voix bien connue se fait plus insistante : - Tenez, Monsieur l'Ancien, vous voilà arrivé à notre Cour. Deux ombres blanches s'approchent de M. l'Ancien et lui tendent un miroir. Il le prend, et y regarde. Avec stupéfaction, il voit son hôtesse habillée de vêtements de couleurs resplendissantes, assise sur un trône dressé très haut, et qui le regarde en souriant. de nouveau la voix bien connue retentit à ses oreilles : - La personne que vous voyez là est ma sœur, qui me remplace lorsque je . . . M. l'Ancien Định sursaute, clignote des yeux, et se retrouve assis sur son canapé de bambou. Il se frotte les yeux et murmure : - Pardonnez-moi, je suis ivre, trop ivre déjà ! La boite de riposter : - Non, vous n'êtes pas encore ivre, monsieur l'Ancien. Tout à l'heure par dissociation électrique, j'ai conduit vos ondes mentales à travers l'espace, dans notre planète distante de la vôtre de plusieurs milliards d'années-lumière. Ce n'est qu'un moyen de translation immédiate de ceux qui ont pénétré les mystères de l'Infini. M. l'Ancien se hâte de se lever, et joint ses mains devant sa poitrine : - Par Bouddha ! Vous êtes donc des génies, des Bouddhas ! Vous êtes apparus pour éprouver votre indigne serviteur. Par Bouddha ! Daignez, ô Génies, Saints, Immortels, permettre à votre disciple de vous saluer. Et il recule de trois pas pour se prosterner à terre. Mais l'un des hommes s'est levé pour l'en empêcher. La femme dit quelques mots silencieusement, et M. l'Ancien redresse sa tête : - Non ? Vous n'êtes pas des Génies, des Bouddha ? Vous êtes des hommes évolués ? Comme les Américains ? Non ? Plus évolués que les
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Américains, des milliers de fois plus ? Que je m'asseye ? Non, je n'oserai pas. Oui, pour vous obéir. Et il se rassied doucement sur le canapé. La boite parle de nouveau : - Vous avez raison, monsieur l'Ancien, il fait bien froid aujourd'hui veuillez nous donner encore à boire. - A vos ordres. M. l'Ancien verse à boire à ses hôtes. La voix d'un des hommes se fait entendre, légèrement dédaigneuse : - Hum ! De l'alcool perfumé, sucré ! - Oui, ceci est de la liqueur de riz gluant, une solution-mère préparée spécialement pour moi par ma femme. Très bonne pour la santé, et qui n'enivre pas. Quant à l'alcool distillé, nous en avons ici de très bon vous m'en direz des nouvelles. Il passe derrière l'autel, se penche jusqu'à terre et retire une bouteille. Il se redresse, tient la bouteille d'une main et se caresse la barbe de l'autre. Un peu embarrassé, il balbutie : - Ceci est de l'alcool distillé . . . de contrebande. Je l'ai caché en lieu sûr, de peur que ma femme . . . ne proteste et ne dévoile ainsi mon secret. Mais vous verrez, c'est de l'alcool distillé de premier jet, de la quintessence de l'alcool distillé. Délicieux ! Et monsieur l'Ancien verse l'alcool dans les verres, après avoir pris soin de l'agiter pour le faire mousser. C'est un liquide limpide et sirupeux, fleurant bon les nouveaux épis de riz, et exhalant un capiteur arôme d'alcool. La femme prend un verre, le hume et dit : - Oui, assez bon ! M. l'Ancien sursaute, puis se crispe pour conserver son impassibilité. Il oublie qui sont ses hôtes et ne voit en eux que des convives. Comment ? cet alcool délicieux, qui fait la réputation de son village Đào Động, n'est qu'assez bon ? Il s'efforce de dominer son indignation. Il tâche de se rappeler qu'en ce monde "les hommes supérieurs ont encore au-dessus d'eux d'autres hommes supérieur". Oui, c'est cela, c'est bien ce que lui ont enseigné les Sages. Tout de même, si mal apprécier son alcool à lui qui passe cette dernière moitié de sa vie à la campagne rien qu'à boire. L'autre moitié, il l'a passée à fomenter en vain la révolution avec ses camarades, et à moisir dans les prisons. Puis, libérés, il est rentré pour se consacrer à ses vieux parents. Ceux-ci sont maintenant morts, et il s'efforce avec sa
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femme d'élever ses enfants encores jeunes. A part cela, il ne reste plus, soir et matin, que le verre d'alcool et la tasse de thé comme amis de coeur. Mais depuis quelque temps le thé de Chine ne vient plus, et il doit se résigner à boire du thé vert bien concentré. Quant à l'alcool, il est interdit par le gouvernement qui a lancé le slogan : "Chaque goutte d'alcool est une goutte de sang de nos compatriotes". C'est pourquoi Mme l'Ancienne est obligée de multiplier ses précautions. Ce n'est que le soir, après que les portes du jardin ont été bien verrouillées, les chiens lâchés et la maison bien fermée qu'elle ose lui servir quelques verres d'alcool pour satisfaire sa passion. Et ses hôtes, qui sont venus on ne sait d'où, osent lui dire que son alcool est "assez bon" ! Assez bon, cela veut dire pas tellement bon, un terme de dédain plutôt qu'un éloge ! M. l'Ancien frémit d'indignation, mais il ne sait quoi faire pour sortir de cette situation à son avantage. Heureusement son regard tombe soudain sur la malle munie d'une serrure à sonnerie de sa femme. Ah ! oui, cette malle renferme une bouteille de vin, le roi des vins de France. La bouteille porte une médaille estampillée sur un ruban rouge. Elle provient de son beaupère, ancien sergent dans l'armée française. Son beau-père s'est engagé pendant la première guerre mondiale, et a servi en qualité de cuisinier pour un général français dont le nom s'ornait de la particule "de". Un jour, le général fut blessé et failli en mourir ; il fut sauvé de justesse par son cuisinier qu'il récompensa et décora. Puis, s'apercevant que celui-ci savait apprécier le vin, il lui en donna une bouteille, d'un vin qui était le roi des vins de France dit-il. M. l'Ancien est décidé à ouvrir la malle dont la serrure fait entendre un tintement métallique et vieillot. Et il retire une bouteille encore envellopée dans une vieille culotte de son fils ainé, maintenant guérillero dans l'armée de la Résistance. M. l'Ancien se rappelle que son beau-père, M. le Sergent, n'a pas osé boire cette bouteille de vin à son retour de France. Même à l'heure de son agonie, il n'a pas voulu le boire. Il n'avait qu'une fille, maintenant Mme l'Ancienne, et confié sur son lit de mort la précieuse bouteille à son gendre : -Pour déguster un bon vin, dit-il, il faut le boire avec un ami de coeur. Depuis que je quittai M. le Général, je n'ai plus eu d'ami de coeur ; aussi n'ai je pas voulu le boire. Je te la donne. Tu dois savoir que les vins de France sont les premiers du monde, et que ce vin Romané Conti
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est le premier vin de France, celui qui figurait jadis sur les tables royales, et qui figure aujourd'hui sur les tables les plus aristocratiques. Je te le donne, garde-le bien. M. le Sergent est mort sans achevée sa pensée, mais M. l'Ancien comprit que son beau-père lui avait recommandé de garder ce vin jusqu'à ce qu'il rencontre un ami de coeur. Eh bien ! ces gens qui sont venus d'un pays lointain pour le voir, ne sont-ils pas des amis de coeur que le destin lui a réservés ? La bouteille précieuse est présentée à l'hôtesse. Elle lève son doigt, et le bouchon saute avec un bop sonore. Elle verse le vin dans les verres. Un parfum de violettes se répand aussitôt dans toute la maison, évoquant la saveur sucrée des grapes de raisin et la couleur verte des feuilles de vigne. La femme étend sa main vers M. l'Ancien : - C'est bien curieux que vous ayez ce vin, monsieur l'Ancien. Du vieux vin de quarante ans . . . Même en France, il est difficile de se le procurer ne serait-ce que du vin vieux de dix ans. Oui, c'est assez bon. Encore "assez bon" ! M. l'Ancien voudrait laisser éclater sa colère en quelques mots. Qui sont-ils ces gens qui ne savent décerner que cet éloge : "assez bon" ? S'ils n'étaient pas ses hôtes, il les aurait cinglés d'un reproche violent. Mais qui sont-ils pour s'exprimer comme des Immortels ? Oui, qui sait ? Peut-être vivent-ils dans quelque séjour céleste où . . . M. l'Ancien rumine encore ces pensées lorqu'il entend la femme qui lui dit silencieusement : - Ne vous mettez pas en colère, monsieur l'Ancien, je n'ai pas voulu vous offenser. Je vous ai dit que nous venions de très loin, et que nous sommes plus évolués que vous mille et mille fois. Nous avons aussi chez nous des plants, des fleurs, des fruits, du riz gluant, du vin de raisin . . . A mesure qu'il entend ces paroles, M l'Ancien voit des champs immenses plantés de fleurs et d'arbres se dérouler devant ses yeux, et se voit lui-même errer sur un monde empli de mille parfums, des parfums qu'il croit avoir sentis dans quelque lointain existence antérieure. La femme continue : - Nous allons dans l'Univers, d'un monde à l'autre, à la recherche des terres peuplées d'humanités, pour tacher de saisir la volonté du Créateur. Bien peu d'humanités avons-nous rencontrées, et presque tout hélas, sont devenues de moins en moins sages, ont de plus en plus
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méprisé la vie et leurs semblables. Nous sommes profondément attristés. Heureusement, aujourd'hui, en passant par ici, nous avons reconnu en vous un homme pauvre, mais dont la conscience a gardé sa bonté originelle. Et nous avons voulu entrer pour causer avec vous. Nos formes, nos vêtements, ont été copiés sur ceux des passants que nous avons rencontrés en route. Maintenant, nous allons vous quitter . . . M. l'Ancien sursaute, et esquisse un geste de regret. La femme sourit doucement : - Non, ne nous retenez plus longtemps, car une minute en ce monde peut valoir des siècles ailleurs. Nous avons le devoir, envers l'Humanité considérée dans son ensemble, d'aller toujours en avant jusqu'à ce que nous puissions entrer en communion avec le Créateur, pour que l'Humanité sache la volonté du Créateur et s'y conforme. Maintenant, avant de vous quitter, nous vous invitons à boire un verre de notre alcool, en guise de souvenir . . . La femme prend d'une sacoche qu'elle porte en bandoulière une petite fiole resplendissant d'un éclat jaune éblouissant. La fiole est à peine grande comme deux doigts ; elle en laisse tomber trois gouttes d'un liquide blanchâtre dans un verre. Et ces trois gouttes emplissent le verre jusqu'au bord. La femme prend le verre et l'élève à la hauteur des lèvres de M . l'Ancien. Et le vieillard aux cheveux grisonnants sent brusquement le bonheur l'envahir comme s'il recevait des mains de sa mère, Mme la Licenciée, une tasse de bon thé lorsqu'il était encore un enfant. Il vide le verre en une seule gorgée. Mais qu'est-ce ? C'est de l'alcool et non de l'alcool, une liqueur pénétrante et rafraichissante qui à peine absorbée se répand dans tout son corps, une liqueur à la saveur franche qui pourtant le fait s'enivrer doucement et lui donne une sensation de bien-être indicible. Il se sent rajeunir, et sait qu'il est rajeuni. Sous sa peau un peu sèche, dans ses artères, il sent palpiter une vie extraordinaire, et dans son cerveau il sent se développer une sagesse bien au-dessus de la moyenne. Il voudrait exprimer sa profonde reconnaissance, mais il n'en a pas le temps. Déjà ses trois hôtes se sont levés, leurs vêtements d'étoffe se sont transformés en brouillard puis en une auréole lumineuse. La femme lui dit encore en silence :
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- Adieu, monsieur l'Ancien, nous partons. Nous sommes d'ores et déjà certains que la Connaissance Parfaite, si jamais nous pouvions atteindre le fin fond du Cosmos, n'est que vivre en conformité avec son coeur. Ceux qui vivent sur un monde étroit, sans largeur de vues, sans passion, sans méchanceté, ne sont peut-être pas inférieurs à nous qui, habitant d'un monde étendu, en recherchons un autre plus étendu encore, qui, simple point dans l'immensité, voulons dépasser l'Infini pour rechercher la Volonté Première . . . Trois formes lumineuses avancent vers la porte, traversent l'écran qui la barre, puis disparaissent soudain, non pas en se projetant en avant, non pas en glissant derrière les murs, non pas en s'envolant vers le toit, ou en s'enfoncant sous terre, mais comme en obliquant dans un chemin courbe, sur un plan différent d'un Univers à dimensions différentes du nôtre. M. l'Ancien reste un long moment immobile à les regarder, puis va à l'autel et brule trois baguettes d'encens qu'il place devant les dieux lares. Dans son for intérieur, il ne croit pas que ses hôtes soient des fantômes ou des Immortels. Mais il allume quand même les baguettes d'encens pour accomplir un geste de soumission devant un fait qu'il ne pourra jamais comprendre, qu'il ne pourra jamais oublier, et qu'il ne pourra jamais raconter à quiconque, parce que personne ne le croira. Ah ! s'il restait encore un peu de ce vin merveilleux, de ce vin parfumé de la sympathie de l'humanité universelle ! M. l'Ancien s'apercoit soudain qu'il vient d'employer les termes prononcés par ses hôtes. Oui, ce verre de vin féérique, il vient de le vider complètement. Qu'est-ce qu'il lui reste maintenant pour lui apprendre, dans l'immensité du Cosmo, dans la petitesse du coeur humain, qui sont ses hôtes, qui est-il lui-même ? Le sort insondable à eux tous est entre les mains du Créateur.

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CHAPITRE XIII LE THÉÂTRE
Nous avons exprimé plus haut notre pessimisme à l'égard du théâtre viêtnamien. Les pièces qui font salle comble ne sont le plus souvent que misérables opérettes, pleines d'intrigues alambiquées, et d'une psychologie écoeurante. Le public qui vient les applaudir n'est sensible qu'aux plaisanteries les plus grossières et qu'aux phrases ronflantes du gout le plus exécrable. Pour donner une idée de cet état de choses déplorable, il suffit de faire deux remarques : 1. Jamais le public ne se soucie de l'auteur d'une pièce à succès, jamais il ne le réclame pour l'acclamer. Ses idoles sont les acteurs, non les auteurs. 2. Les auteurs les mieux payés, qui travaillent sur commande des directeurs de théâtre, arrivent à produire une pièce tous les quinze jours ! Ils s'emparent de l'idée d'un film qui vient d'être projeté, ou d'un roman qui vient d'être publié, et la transforment en pièce de théâtre en un tour de main. Comment espérer de trouver de l'art chez ces mercantiles ? Cela ne veut pas dire que nous n'avons pas une littérature de théâtre digne de ce nom. Mais de telles pièces n'affrontent pour ainsi dire jamais les feux de la rampe. Elles sont éditées dans les revues littéraires, et exceptionnellement sont jouées à la Radio ou à la Télévision. C'est ainsi que nous avons pu glaner, dans le tas de cailloux, quelques perles, comme Thành Cát tư Hãn (Gengis Khan) de Vũ Khắc Khoan ou Ba chị em (Trois soeurs) de Thanh Tâm Tuyền. Mais ces pièces nous ont paru dévier vers des préoccupations philosophiques ou psychologiques trop subtiles. Aussi leur avons-nous préféré une saynète très simple de Doãn Quốc Sỹ, le fameux romancier auteur du Khu rừng lau (La forêt de roseaux) que nous avons étudié plus haut dans le chapitre XII (Le roman
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et la nouvelle). Nous allons dans ce chapitre XIII apprécier son talent dramatique dans une saynète : Trăng sao (Lune et étoiles) qui traduit le sentiment des patriotes nationalistes après la sécession de 1954, à l'égard du régime communiste. Trăng Sao Lune et étoiles Temps : Une après-midi, quelques mois après la signature de l'accord de Genève. Lieu : Une pièce au troisième étage, dans une rue retirée de Saigon. Très simplement meublée : Au premier plan, une table et quatre chaises , sur la table un gros livre ouvert, et quelques feuilles de musique. A droite, une bibliothèque, à côté, une petite table sur laquelle est posé un récepteur radio avec gramaphone et disques. Le fond représente un mur percé d'une grande fenêtre, fermée. Dans un coin gauche est dressé obliquement un piano. Personnages : Quân, 29 ans. Liên, 24 ans, sa femme, belle, douce et insouciante.
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Derrière le rideau de velours levé, est un voile de soie légère. On entend quelqu'un s'exercer au piano maladroitement, s'arrêter puis repartir. Puis des pas se font entendre : c'est Quân qui rentre chez lui. Le piano s'arrête brusquement pour faire place à des éclats de rire et des applaudissements : c'est Liên qui salue le retour de son mari. Le rideau de soie se lève au moment où Liên se dirige précipitamment vers Quân. Liên - Te voilà enfin ! Quân - Où est mère, ma chérie ? Liên - Mère et notre petit frère sont allés voir Frère ainé qui est malade. Peut-être ne seront-ils de retour que demain. Quân - Ah ! Mère va à Tân An. Liên - Depuis quand es-tu rentré ? Et pourquoi ne m'as-tu pas appelée du dehors ?
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Quân - Je suis rentré juste pour t'écouter jouer au piano (Riant). Ta musique me fait penser aux nuits pluvieuses où nous traversions les forêts, du temps où nous étions dans la Haute Région du Nord. Accrochages ! Chutes ! Liên - Mais je connais par coeur cet Andante. Tu verras, je peux t'accompagner dès maintenant même. Quân (distraitement) - Tu m'as toujours accompagnée, et cela depuis six ans. Liên (qui a compris) - Mais je ne t'accompagne réellement que depuis ces deux dernières années. Car bien que nous soyons mariés depuis six ans, au cours des quatre premières années où nous étions dans la Résistance, tu allais toujours en mission loin de moi. Jamais nous n'étions ensemble. Quân - Mais si ! Liên (tristement) - Tous les trois ou quatre mois, tu rentrais pour passer seulement un jour auprès de moi. Peux-tu appeler cela vivre ensemble ? Quân - Bien sur ! Ne vois-tu pas que dans une gamme, deux tons séparés par une octave peuvent s'accorder en unisson ? Liên (riant avec contrainte) - Oui, la logique est ainsi, mais la réalité est . . . (secouant la tête). Allons, j'en ai assez de ces jours, et il est inutile de les appeler, n'est-ce pas ? Quân (s'approchant pour prendre affectueusement la main de Liên) Pardonne-moi, ma chérie. Liên (troublée) - Je frémis rien qu’en y pensant. Te rappelles-tu encore Thái Nguyên où nous nous sommes réfugiés ? Quân (approuvant la tête) - Oui. Liên - Cet endroit, où les moustiques pullulaient comme des sauterelles où les blattes abondaient comme les fruits de sycomore, et où les rats se montraient agressifs comme des ours, tu te le rappelles ? Quân - C'est pourquoi notre devoir à nous maintenant est de travailler de manière que les habitations retirées n'aient plus de moustiques pullulant comme des sauterelles, de blattes abondantes comme des fruits de sycomore, et de rats agressifs comme des ours. Liên (poursuivant sa pensée) -Et pourtant, nous étions obligés de nous lever dès deux heures du matin, allumer une lampe à l'huile d'anchide, et faire des boules de riz pour que mère ait le temps d'aller les vendre au marché. Tu te rappelles ?
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Quân (ému, et inclinant sa tête) - Oui. Liên - Le jour, notre petit frère Hoan était obligé de poser son livre sur ses cuisses pour apprendre ses leçons, tout en faisant tourner la meule de riz durant six heures entières. Te rappelles-tu cela ? Quân - Oui, je me le rappelle (faisant les cent pas pour cacher son émotion). Liên - Nous tous, y compris notre petit frère âgé à peine de six ans, nous devions tous travailler, même quand nous avions la fièvre. Et malgré cela la misère nous poursuivait. Nous n'avions aux repas que du riz mélangé de mais, avec des légumes. Quand je pense que dans cette misère . . . Quân - Notre maison résonnait continuellement de rires et de chansons. Tu te rappelles qu'une fois, épuisée par le surmenage et lesprivations , mère tomba malade ? Liên - Oui. Quân - J'étais alors en mission dans un village enfoui dans les profondeurs de la brousse, dans la province de Bắc Kạn. Liên - Oui, cette fois là quatre mois s'étaient écoulés sans que tu rentres chez nous. Quân (d'une voix lointaine) - Quand je recus la nouvelle que mère était tombée malade, un Mán de la région où je travaillais venait justement de faire cuire des os de tigre pour en faire une pâte. J'empruntai aussitôt de l'argent pour lui en acheter un tael, puis je demandai une permission pour revenir voir mère. Plus de quatre-vingt kilomètres de sentier à travers plusieurs forêts épaisses, que j'ai parcourus à pied en deux jours. Liên - Ciel ! Plus de quarante kilomètres par jour ! Et tu me mentais en me disant que tu avais mis trois jours pour revenir. Quân - Durant la première moitié du premier jour, le soleil chauffait comme un four. Puis, à midi, un orage se leva, qui dégénéra en tempête. Liên - Tu as continué à marcher malgré la tempête ? Quân - Parce que je rapportais un médicament à mère ! Parce que j'allais te revoir, et revoir tous nos frères ! Cette nuit là, dans une auberge de passage, la fièvre m'assaillit. Il se peut que j'aie pris froid dans l'orage. Et celui-ci ne discontinuait pas le jour suivant . . . Liên - Mais tu continuais à le braver sur les chemins ?
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Quân - Parce que je rapportais un médicament à mère ! Parce que j'allais te revoir, et revoir tous nos frères ! (Liên tire un mouchoir pour s'essuyer les yeux, pendant que Quân s'assied sur une chaise, prend une cigarette, l'allume et fume. Le passé lugubre pèse sur leurs pensées) Quân - Je me remis donc en route, et vers midi je rencontrai un camarade qui travaillait avec moi dans mon service. Quand il me sers la main il s'écria de frayeur : "Mais tu as la main brulante comme un charbon ardent, et il pleut à verse ! Pourquoi ne te reposes-tu pas un moment dans quelque auberge?" Liên (douloureusement) - Et que lui as-tu répondu ? Quân (saisissant la main de Liên et la secouant comme s'il s'adressait à son camarade) - Je lui dis : " Je ne peux me reposer pour l'instant, car je rapporte un médicament à ma mère malade ". (Il tire un mouchoir pour éponger les yeux de Liên) Liên - Oui, tu n'es rentré ce jour-là qu'à dix heures de la nuit. Et il pleuvait toujours à verse. Quân - Vers neuf heures, j'avais encore à traverser une dernière forêt. La nuit était noire comme de l'encre. Je ne voyais même pas ma main. Liên - (saissisant la main de Quân) - Alors, comment pouvais-tu marcher, mon chéri ? Quân - Je m'efforcais de suivre le sentier en le tâtant de mes pieds. (Simulant l'allure qu'il prenait autrefois) Si je marchais sur de l'herbe, c'est que j'avais dévié vers la gauche ; si je butais contre des racines d'arbres, c'est que j'avais dévié vers la droite. D'ailleurs, si l'obscurité m'enveloppait de toutes parts, j'avais devant mes yeux (secouant la tête), non, dans mon coeur plus exactement, tout un ciel illuminé de lune et d'étoiles resplendissantes parce que . . . Liên (se hâtant de lui ravir la parole) - Parce que tu rapportais médicament à mère ! Parce que tu allais me revoir ainsi que tous nos frères ! Quân (éclatant de rire) - Très juste ! Si l'on peut trouver le monde vide devant mille fleurs plus belles les unes que les autres, cette nuit-là, marchant dans l'obscurité épaisse d'une forêt, j'avais l'impression de marcher au milieu d'une lumière resplendissante qui jaillissait de mon coeur. Ce jour-là, à ce moment-là, je compris brusquement que le désert stérile ou la verte prairie n'est pas dans le paysage mais dans le coeur
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humain. Ce jour-là, à ce moment-là je reconnus la valeur absolue de cette vérité : Là où fleurit l'amour, là peut seulement déborder la vie florissante. Ce jour-là, à ce moment-là, je découvris toute la folie de cette théorie philosophique qui prônait le matérialisme et faisait fi du coeur humain. Liên (s'asseyant sur une chaise, l'air égaré, et d'une voix triste) - En temps de guerre, les familles se dispersent facilement comme les nids d'oiseaux pendant l'orage. La nôtre, comme tant d'autres qui étaient dans la Résistance, a vécu dans cet orage effroyable. La femme séparée de son mari, les enfants séparés de leurs parents . . . Quân - La misère restant au foyer, et le danger guettant ceux qui partaient ! Et pourtant, tout le monde supportait courageusement ces épreuves. Nos coeurs étaient abattus sincèrement, mais tout aussi sincèrement nos bouches chantaient avec allégresse. Liên - Cela est bien étrange. (se levant) Explique-moi pourquoi, sous le poids de ces malheurs et de ces privations, notre peuple tout entier pouvait sincèrement chanter avec allégresse ? Quân - Parce que notre peuple tout entier pensait alors qu'il bravait l'orage pour rapporter des médicaments à notre Mère commune, la douce Mère qui avait soin de ses enfants depuis plus de quatre mille ans. Liên - La mère-patrie ! Quân (approuvant de la tête) - Oui, la mère-patrie (restant silencieux un moment). Mais lorsque la Résistance eut démasqué le caractère stérile d'un système de pensée emprunté, mesquin, vivant de la haine, de la misère et de la guerre, je décidai aussitôt notre retour en zone occupée. Liên - Quoique me cantonnant dans les limites de la vie familiale, j'éprouvais moi aussi toute la honte et la douleur que tu devais ressentir, toi qui t'es lancé tête baissée dans l'atmophère exaltante de la Résistance au moment où la Patrie était en danger, pour te réveiller brusquement et trouver qu'au lieu de paradis dont tu rêvais tu gisais dans l'enfer plein de sang. C'est pourquoi, lorsque tu t'ouvris à moi au sujet de notre retour au village natal, mes entrailles s'épanouirent elles aussitôt. Quân - La plus grande honte pour un combattant, ma chérie, est d'être obligé de poursuivre un combat qui a perdu toute sa sainte signification des premiers jours.
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Liên (poussant un soupir comme pour chasser ses anciennes peines) - Et nous sommes rentrés au village natal. Quân (Inclinant sa tête à plusieurs reprises) - Nous sommes rentrés en zone occupée, qui sous son apparence de pleine corruption cachait intérieurement, j'en étais sur, des médicaments merveilleux susceptibles de guérir notre douce Mère. (Quân sourit en regardant sa femme, et se rappelle soudain quelque chose. La joie commence à gagner les deux époux) Quân - Ah ! te rappelles-tu encore cet après-midi où nous traversâmes le fleuve et fimes nos premiers pas en terre nationaliste ? Tu gravis rapidement la dihue et, en voyant d'une vieille briqueterie s'échapper des volutes de fumée grise au milieu du champ, tu . . . Liên (éclatant de rire et secouant sa tête) - Je ne veux pas que tu rappelles cet incident. Quân - . . . Tu te caches le visage pour pleurer à chaudes larmes, nous causant à tous une grande frayeur mêlée de stupéfaction. Liên (essuyant ses larmes) - Je te l'ai dit, je ne veux pas que tu rappelles cet incident stupide. Quân (se penchant sur sa femme) - Tu m'en as dit la raison, mais depuis si longtemps je l'ai oubliée. Liên (secouant la tête) - Je ne sais pas ! Et toi, chaque fois que tu es avec ton ami Hiền, vous ne faites que philosopher . . . stupidement, estce que je t'en railles ? Quân - C'est entendu ! Tu n'as qu'à pleurer à ta guise, et moi je philosophe stupidement avec mon ami Hiền, aucun de nous n'aura le droit de railler l'autre. Partie égale ! Quoi qu'il en soit, veux-tu avoir l'obligeance de me rappeler la cause de tes pleurs, rien qu'une fois, une dernière fois seulement ? Liên - Je ne sais pas ! Quân (tendrement) - Allons, sois sage, ma petite. La cause, s'il te plait ? Liên (regardant Quân un long moment, puis se baissant pour répondre) Tu sais que mon village natal est à Hadong, où il y a beaucoup de briqueteries. Quand j'étais une enfant, j'allais souvent le soir à la porte de mon village pour contempler les champs immenses, au milieu desquels se dressaient de place en place des briqueteries qui lancaient leur fumée grise vers le ciel crépusculaire, tantôt rougeoyant, tantôt bleuâtre, et tantôt d'un jaune éclatant.
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Quân - Oh ! quel beau tableau avec des coloris superbes ! Liên - Ce jour-là donc, en mettant le pied sur la digue du Canal des Bambous, je fus tellement bouleversée par la vue d'une briqueterie lancant sa fumée vers le ciel que je . . . Quân - Oui, que tu communias avec les choses inanimées dans l'amour universel de l'humanité. Tu as pleuré aussi véhémentement que les pluies du septième mois ! Liên - Allons, il faut que j'aille travailler. Quân - Non, reste encore un moment pour causer, ma chérie. Liên - Pour que tu me railles encore ? Je dois m'exercer au piano pour t'accompagner, tu l'as oublié ? Quân (un doigt sur sa bouche, en faisant ses recommandations) - Tout d'abord, va très lentement ; n'accélère que très progressivement. Ce n'est qu'à cette condition que tu ne buteras pas contre les difficultés. Liên - Il sera fait suivant vos ordres . . . Seigneur. Quân - Et tu devras aussi savoir par coeur la chanson "En garnison" pour répéter avec la troupe d'amateurs. Liên - Je l'ai sue par coeur ! (Les deux époux se regardent en éclatant de rire. Liên va sortir, lorsqu'elle voit Quân se laisser tomber languissamment sur une chaise. Doucement elle s'approche de lui) Liên - Chaque fois que nous évoquons nos souvenirs, tu t'attristes silencieusement. Quân - Dis plutôt que je me réjouis silencieusement, car plus j'évoque le passé, plus je crois à cette vérité : Le désert stérile ou la verte prairie n'est pas dans le paysage, mais dans le coeur de l'homme. Et là où fleurit l'amour, là déborde la vie florissante. Liên (rêveuse) - Le désert stérile ou la verte prairie n'est pas dans le paysage mais dans le coeur de l'homme . . . Quân - La vie est un petit rêve que nous faisons dans le grand rêve de l'univers. Efforcons-nous de tendre tous nos efforts vers le Bien et le Beau dans notre petit rêve à nous, comme l'Univers oriente sa vie harmonieuse vers le Bien et le Beau dans son grand rêve à lui. (La lumière baisse progressivement. Le soir tombe. Quân se penche, l'air fatigué) Liên (frappant ses mains l'une contre l'autre en cadence, au rythme d'une musique lointaine)
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- Tenant garnison à la frontière, Le jour je dois garder le poste, et la nuit le travail administration m'absorbe. Je coupe des bambous, ton ton, mironton . . . Quân (redevenu joyeux) - Pourquoi te mets-tu à chanter cette chanson ? Liên - Parce que je sais qu'en l'écoutant tu deviens triste si tu es gai, et gai si tu es triste. Quân - Ah ! Liên (continuant à frapper ses mains et à chanter) Je coupe des bambous, ton ton mironton, et du bois dans la forêt, Je me plains d'être malheureux, mais à qui me plaindre ? Je me plains seulement aux roseaux et aux abricotiers. (Quân écoute attentivement dans une grande émotion) Quân - Ma chérie, si jamais ce monde devait s'éteindre, je suis sur que dans un autre monde qui lui succéderait les chansons populaires viêtnamiennes résonneraient les premières, à moins que les habitants de cet autre monde ne savent pas utiliser leurs oreilles pour en apprécier la musique merveilleuse, et leurs yeux pour contempler la beauté grandiose de la nature. Liên - Sur quoi te fondes-tu pour affirmer celà ? Quân - Sur ce que nos chansons populaires sont cristallisation spontanée de la lumière, des nuages et du vent. Et quel monde n'a pas de lumière, de vent et de nuages ? Liên (inclinant sa tête, puis souriant à son mari, continue à chanter en frappant ses mains en cadence)Il y a des pousses de bambous très amers, et des platanes Qui me font souffrir, ton ton mironton, comme du sel versé dans mes entrailles. Quân (attirant tendrement Liên vers lui ) - Tu es toujours belle, ma chérie. Liên (appuyant sa tête sur les épaules de son mari) - Parce que je t'aime. Quân (baisant les cheveux de sa femme) - La femme n'est pleinement belle que lorsqu'elle aime, n'est-ce pas, ma chérie ? Liên - C'est pourquoi je sais que je serai toujours belle, éternellement belle.
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(Une seconde de silence. La lumière baisse encore) Liên - Ecoute encore la musique que tu as composée pour me l'offrir, veux-tu ? (Liên se dirige vers le piano et s'assied devant. La mélodie du "Souvenir" résonne. Quân écoute puis va doucement vers sa femme. Le piano continue à se faire entendre, formant bruit de fond à la conversation qui se poursuit dans l'obscurité mystérieuse) Quân - Hier, tes notes d'accompagnement suggéraient l'immensité comme quoi ? oui (riant franchement) comme le vent soufflant sur la montagne, comme les nuages flottant sur le ciel. Pourquoi donc sontelles aujourd'hui accablantes comme . . . . Oh ! comme les étoiles dans la nuit tardive ? Liên - L'amour que j'ai pour toi est infini. C'est pourquoi en jouant la musique que tu m'as offerte, je veux varier chaque fois son thème d'accompagnement suivant mon inspiration. (D'un orchestre invisible déferlent brusquement les accords que ponctue le piano de Liên) Quân - A ma très vulgaire musique tu as donné mille aspects merveilleux. En suis-je encore l'auteur ? N'est-ce pas plutôt toi? Tes notes graves surtout, qui paraissent tantôt hésistantes, tantôt ardentes, et parfois distantes, s'égrener goutte à goutte, comme pour déverser toute la sauvagerie et la tristesse du crépuscule dont les derniers rayons s'allongent sur l'infini désert des monts et de l'océan . . . Liên - J'ai l'impression que mes doigts vont éclater, que mon coeur va éclater. (La musique s'arrête, et l'on voit l'ombre de Liên venir s'appuyer contre celle de Quân) Quân (ardemment) - J'aime ton visage, ta voix, ton sourire, tes pensées. Liên - Je vais ouvrir la fenêtre, veux-tu ? Quân - Puis tu allumeras la lampe. (Quân s'assied sur une chaise. Liên va ouvrir la fenêtre. Le croissant de la lune à son premier quartier ainsi que quelques étoiles apparaissent dans son ouverture. Comme elle baisse la tête, Liên ne fait pas attention à ce spectacle, et se dirige vers le commutateur électrique dans le coin gauche pour faire la lumière) Quân - N'allume pas ! Ciel ! Vois comme c'est beau ! Liên - Oh ! la lune et les étoiles !
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Quân - Merveilleux ! Splendide ! Liên (s'approchant de Quân pour regarder avec lui vers la fenêtre) - Te rappelles-tu ce vers du roman Kiều : Le demi disque de la lune, avec trois étoiles au milieu du firmament. Quân (approuvant la tête) - Oui, à l'épisode où Kiều allait être kidnappée par les esclaves de Hoạn Thư. Liên - Et que certains critiques ont commenté comme étant la représentation du caractère Tâm. Quân - Simple manie des critiques d'imaginer des choses auxquelles l'auteur n'a jamais songé ! Mais nous ne pouvons pas dénier que la nuit est belle à cause de la lune et des étoiles, et que la personne humaine est belle à cause de son coeur. (L'obscurité envahit maintenant toute la scène, rendant ainsi plus nette la découpure de la fenêtre et plus replendissantes la lune et les étoiles. Quân et Liên ne sont plus que deux ombres qui se confondent avec celle de la nuit. Jusque là, on n'entend que la conversation des deux personnages. Maintenant, dans l'ouverture de la fenêtre, les étoiles et les nébuleuses vont défiler successivement, se précipiter vers l'horizon, disparaitre, puis réapparaitre, en conformité avec les paroles des personnages. Tout d'abord, c'est Quân qui soupire) Liên - Pourquoi soupires-tu ? Quân - Je pense à l'immensité de l'Univers, à ces nébuleuses qui éclate et dont la lumière se cristallise en fleurs flétries qui nagent dans le vide. Je pense à ces gigantesques étoiles comme Antarès qui pourrait englober tout notre système solaire dans sa masse. Je pense à ces milliards de nébuleuses - parmi lesquelles notre Galaxie - qui se précipitent vers l'autre bout de l'Univers distant de nous de plus de deux milliard d'années-lumière. Liên - Oh ! je vois l'Univers incliner sa voute de lumière et les nébuleuses se précipiter vers les confins du ciel. Mais quand elles y arriveront, qu'arrivera-t-il, mon cher ? Quân - A ce moment-là, les nébuleuses acquerront la vitesse de la lumière, et toutes les choses matérielles : animaux, végétaux, minéraux se transformeront en sources lumineuses se déversant de l'autre côté de l'Univers.
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Liên (riant joyeusement) - Alors, un de ces jours - très lointain, mais qui arrivera certainement - nos ossements enfouis dans la terre se transformeront eux-mêmes en lumière, (Etonnée) Mais l'Univers n'aura alors plus d'étoiles ? Quân - L'Univers se récrée à chaque seconde, ma chère, à chaque minuscule laps de temps. Et à chacun de ces minuscules laps de temps, apparaissent dans l'Univers des quantités prodigieuses d'hydrogène, lequel hydrogène va tournoyer pour se cristalliser ensuite en étoiles, en nébuleuses . . . Liên (effarée) - L'Univers produit sans cesse pour réparer ses pertes. Quân - L'Univers ne manquera jamais de nébuleuses. Liên - Il ne manquera jamais de lune ni d'étoiles. Quân - Et l'Univers intérieur qui est en chacun de nous ne manque jamais non plus de lune ni d'étoiles, de cette lune et de ces étoiles dont il est fait allusion dans le vers : Un demi disque de lune, et trois étoiles au milieu du firmament. (Une seconde de silence . . . puis une lumière surnaturelle apparait comme une aurore boréale. Quân et Liên, l'un assis l'autre debout côte à côte, se perdent en rêveries. Dans l'ouverture de la fenêtre ont disparu la lune et les étoiles. A droite apparait une contrée montagneuse toute verte avec un poste de garde de l'ancien temps. A gauche est une rizière où ondulent à l'infini les plants de riz, que survolent de temps en temps des silhouettes de cigognes toutes blanches. Un chant s'élève au loin, mais distinctement, celui de " En garnison ". Puis apparaissent des soldats de l'ancien temps, qui sortent de leur poste de garde et marchent en cadence). Liên - J'entends comme des prières quelque part. Peut-être ferons-nous bien de prier, nous aussi. Quân (se levant) - Prier n'est pas solliciter, mais s'harmoniser avec l'Invisible. (Prenant le bras de Liên, Quân avance très lentement. Ils marchent très doucement, comme dans un rêve. ) La chanson "En garnison" résonne toujours, accompagnée du bruit des tambours. Emotion indicible. Les soldats sont rentrés dans leur poste. A leur place apparaissent des femmes marchant à pas mesurés avec leurs chapeaux à cordon de soie,
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d'autres femmes marchant précipitamment avec leurs paniers suspendus au bout d'un fléau, des paysans, la pioche à l'épaule, se rendant à leurs rizières, des guerriers vêtus de bleu montés sur des chevaux blancs : L'image du Vietnam antique, pacifique, vaillant et endurant, apparait comme un tableau se déroulant sans fin.. Lorsque Quân et Liên parviennent au milieu de la scène, s'abaisse lentement le rideau)

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Comme on le voit, l'auteur de cette saynète s'est efforcé de montrer l'image réelle du Vietnam, très différente de celle imposée par les communistes : pacifique, affectueux, mais capable des plus sublimes sacrifices à la cause de l'indépendance nationale. Le titre : Lune et Etoiles, suggère la pérennité de ces vertus cardinales de la race, malgré un passager obscurcissement du à l'idéologie barbare communiste.

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