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Anthologie. 258

ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE

VIETNAMIENNE

CONTEMPORAINE

Tome

II

Table Des Matières

ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE .Tome

II

258

CHAPITRE VI : LE REPORTAGE

260

VŨ TRNG PHNG

261

VŨ ĐÌNH CHÍ

267

NGÔ TT T

271

CHAPITRE VII : L'ESSAI

277

PHÙNG TT ĐẮC

278

NGUYN TUÂN

286

CHAPITRE VIII : LE THÉÂTRE

302

VI

HUYN ĐẮC

305

KHÁI HƯNG

311

THAO THAO

321

T R O I S I E M E P A R T I E : LE CREUSET DE LA RÉSISTANCE

330

CHAPITRE IX : LA POÉSIE LYRIQUE

333

THU

333

BÀNG BÁ LÂN

338

NGUYN BÍNH

 

341

ĐẰNG PHƯƠNG

344

QUANG DŨNG

349

ÁI

LAN

352

ĐÔNG

XUYÊN

 

355

ĐÔNG

H

359

CHAPITRE X : LE THÉÂTRE

361

VŨ

HOÀNG CHƯƠNG

371

QUATRIEME PARTIE : LA SÉCESSION

376

CHAPITRE XI : LA LITTÉRATURE DU NORD

379

PHAN KHÔI

381

HU LOAN

387

Dương Đình Khuê

Anthologie. 259

PHÙNG QUÁN

390

TRN DN

393

CHAPITRE XII : LA LITTERATURE AU SUD PENDANT LA SECESSION : LA POESIE

399

ĐÔNG XUYÊN

401

ĐÔNG H

403

BÀNG BÁ LÂN

405

VŨ HOÀNG CHƯƠNG

415

NGUYN V

417

TRN DT

422

THANH TÂM TUYN

424

ĐINH HÙNG

432

NGUYN THVINH

447

NHÃ CA

451

NGUYN THHOÀNG

454

CHAPITRE XII : LE ROMAN ET LA NOUVELLE

457

DOÃN QUC SĨ

459

MNG TUYT

469

CHU T

476

SƠN

NAM

482

THU VÂN

490

NGUYN MNH CÔN

497

CHAPITRE XIII : LE THÉÂTRE

506

Dương Đình Khuê

Anthologie. 260

CHAPITRE

VI

LE

REPORTAGE.

Le reportage est un genre littéraire moderne, né avec le journalisme. Il n'était pourtant pas tout à fait inconnu dans la littérature ancienne, car à défaut de journaux, les nouvelles circulaient de bouche à bouche, et si survenait un évènement sensationnel en n'importe quel domaine :

politique, mœurs, climatologie, etc, nos lettrés ne manquaient pas d'en faire le récit dans un poème, beaucoup plus attrayant et plus facile à retenir que la prose. Par exemple le Chính Khí Ca (La chanson de l'héroïsme) de Nguyn Văn Giai fut le reportage de la chute de Hanoi en 1882 (Voir notre précédent ouvrage : Les chefs d'œuvre de la littérature vietnamienne, p.329). Par exemple encore le Nước lt Hà Nam (Innondation à Hanam, op. cit. p. 364) de Nguyn Khuyến, et surtout les petits poèmes satiriques de Tú Xương, tels que Khoa thi (Une session d'examen, op. cit. p.394), Lũ thi đỗ (Ceux qui ont réussi, op. cit. p.396), ông phXuân Trường (M. le préfet de Xuân Trường, op. cit. p.397), etc

Mais il faut reconnaître que le vrai reportage, tel que nous le connaissons maintenant, avec ses détails minutieux et sa brûlante actualité, n'existerait pas et ne pouvait pas exister avant la naissance du jounalisme.

Le reportage moderne naquit donc avec le journalisme. Mais au début les reporters du Nông cmím đàm, du Trung Bc tân văn, du Thc nghip dân báo se bornaient à faire de petits papiers sur les "chiens écrasés" : un suicide, un divorce, un adultère scandaleux, etc. C'était si l'on veut, du reportage, mais qui ne s'est pas élevé au rang de genre littéraire. Pour arriver à l'art du reportage, il faut attendre la génération des Vũ Trng Phng, Tam Lang, Hoàng Đạo, etc. A ces grands noms du reportage contemporain, nous nous en voudrions de ne pas ajouter celui de Ngô Tt Tqui nous a donné un très beau reportage rétrospectif avec son Lu chõng.

Dương Đình Khuê

Si Vũ

Anthologie. 261

VŨ

TRNG

PHNG

( 1911 - 1939 )

Trng Phng n'a pas été le père du reportage,

il

en fut

incontestablement le grand Maître avec ses chefs d'œuvre :

Knghly Tây (L'industrie du mariage avec les Français) Làm đĩ (De la prostitution) Cm by người (Le piège) reportage sur les tricheurs au jeu de cartes. Cơm thy cơm cô (Le riz des patrons) reportage sur les domestiques.

En outre, Vũ Trng Phng a laissé quelques romans humoristiques et satiriques dont les deux plus célèbres sont :

Giông t(Orages) Số đỏ (Né sous une bonne étoile)

Nous nous bornerons ci-dessous à citer deux fragments de reportage de Vũ Trng Phng.

Le premier est extrait du Cơm thy cơm cô (Le riz du patrons), reportage sur la classe sociale particulière des domestiques. Pour faire ce reportage, Vũ Trng Phng n'a pas craint de se faire embaucher comme domestique. Et grâce à ce moyen, il a pu surprendre bien des secrets honteux : des patrons violant leurs servantes, des servantes débauchant les fils de leurs patrons, etc. Dans le passage suivant, l'auteur raconte les mœurs amoureuses de ces gens qui peuvent vivre dix ans sous notre toit sans que nous les connaissions, mais qui par contre devinent nos plus intimes pensées au bout de quelques jours seulement.

Tôi đương ngi bó gi

Dương Đình Khuê

Anthologie. 262

Và cn rõ mnh mt cái vào bên vai tôi.

. Je suis assis les genoux repliés sur le rebord d'un bassin circulaire

pour regarder dans la nuit noire. L'eau jaillissant du bassin et y retombant fait entendre un clapotis monotone. Grâce à la lumière d'une

lampe électrique du coin de la rue qui se faufile à travers les buissons d'arbres, je peux discerner dans le bassin des dragons à la peau rugueuse de mousse, ce qui leur donne l'aspect de monstres

innommables.

Mais soudain je reçois un coup sur l'épaule ; je sursaute, me retourne

la Đũi. En voyant arriver ma "bien-aimée", je lui serre la

main en la pinçant vigoureusement. Sans se plaindre, elle se borne à émettre un petit grognement de douleur. Puis elle se jette dans mes bras

. Sans parler, je lui fredonne amoureusement :

Quel que soit celui que tu épouses, il sera ton mari. Mais si tu m'épouses, je te bercerai doucement dans mes bras !

La Đũi se renverse en arrière pour rire à gorge déployée. Puis, enveloppant mon cou dans ses deux bras, elle chante à mi-voix :

Avec une ligne de roseau, avec un hameçon d'or, Je lance un appât de perle pour prendre un dragon. On pêche à la ligne dans les rivières et dans les mers. Quant à moi, je ne veux pêcher que des fils de bonne famille.

: c'est

- Ôte-toi de ma vue ! Je

ne suis pas un fils de bonne famille, moi.

Pourquoi viens-tu t'asseoir dans mes bras ?

Sans se déranger le moins du monde, la Đũi continue à chanter :

Amusons-nous avant que n'arrive la vieillesse, Car le pousse de bambou n'a qu'une époque, et l'homme qu'une saison.

Dương Đình Khuê

Anthologie. 263

Jouissons du printemps avant qu'il ne prenne fin, Et que la vieillesse brûtalement ne vienne nous rejoindre.

Puis elle fait entendre une série de gloussements comme une mère poule pondant des oeufs. Après avoir ri, elle s'agite frénétiquement, balance ses deux jambes, et me mord violemment à l'épaule.

-.-.-.-.-.-.-

Voici d'autre part un passage extrait du Cm by người (Le piège), reportage sur les tricheurs au jeu de cartes. Un fils de famille, Vân, est réduit par l'avarice paternelle à se procurer de l'argent par tous les moyens. Il s'associe avec un tricheur professionnel pour plumer son propre père. L'auteur, un ami de Vân, est invité à assister à ce massacre en tant que spectateur.

Par un après-midi de samedi donc, le tricheur profesionnel s'amène chez sa victime, en se prétendant camarade de bureau de Vân.

Áo gm trong, áo sa tanh ngoài, Tôi thua dễ đến hơn sáu chc.

Une robe de brocart en dessous, une autre de satin par dessus, des escarpins aux pieds et un appareil photographique à la main, tel se présente notre hôte. Des dents d'or qui se laissent entrevoir lorsqu'il sourit, et des lunettes cerclées d'écaille posée gravement sur un nez droit. Avec tout cela, un air malin de celui qui ne se laisserait pas marcher sur les pieds.

Nous nous serrons les mains tous les trois. Vân plaisante en faisant les présentations :

- Je vous présente un ami, un frère. Et Monsieur que voici est mon "bienfaiteur".

Dương Đình Khuê

Anthologie. 264

Le "bienfaiteur" est celui qui vient massacrer le père pour secourir le fils. Il est invité solennellement à entrer. Vân appelle bruyamment :

- Papa, maman ! Voici Monsieur le commis Ngc, mon ancien ami, qui vient me voir.

L'ami du fils est accueilli chaleureusement par toute la famille. Et particulièrement par le vieux monsieur, pauvre victime posée juste à portée du fusil du chasseur. La réception commence par un repas magnifique. Au cours de ce repas qui dure deux grandes heures, il est parlé du soleil, de la pluie, de la crise économique, de la guerre sino-japonaise, de la politique de restrictions du Gouvernement : diminution des salaires et réduction du personnel. M. le Commis Ngc parle très calmement, jouant à la perfection son rôle. Il discute avec compétence de l'arrêté du 6 Octobre 1931, puis, pour montrer son vaste savoir, fait une allusion discrète à l'envers de la Société des Nations. Entre deux harangues, il déclare modestement ses goûts pour la lecture et la promenade quand il a des loisirs ; des autres distractions nuisibles, il a une sainte horreur.

A cet homme si savant et si vertueux, le vieil homme (père de Vân) voue aussitôt une admiration sans bornes. Voilà un homme utile à la société ! Ce n'est pas un noceur comme son fils Vân. Puis il rit doucement et dit :

- Vous n'aimez pas les distractions, c'est très bien, mais en ce qui concerne le ttôm et le tài bàn 1 , vous savez en jouer, au moins.

Le sourire aux lèvres, “M. le commis Ngc" répond lentement :

- Oui, Monsieur. En dehors de la lecture et de la photo, je n'ai pas

d'autre distraction. Les chanteuses, l'alcool et l'opium sont des vices

trop degradants. Quant à l'amourette

complaire. Oui, seuls le ttôm et le tài bàn sont des distractions élégantes, un véritable jeu d'esprit. Je trouve que les gens de bonne éducation doivent les connaître.

j'ai dépassé l'âge de m'y

1 Jeux de cartes qui se jouent respectivement à 3 et à 5 personnes. Dương Đình Khuê

Anthologie. 265

Il est à présumer qu'un accusé d'homicide et acquitté grâce à l'éloquence de son avocat-défenseur lui vouerait moins de respect et d'admiration que le vieux monsieur n'en voue en ce moment à l'avocat- défenseur du ttôm et du tài bàn. Mais après avoir ainsi touché le point faible de sa victime, l'expérimenté tricheur ne daigne pas encore céder à ses invitations pressantes de faire quelques parties de tài bàn. - Monsieur, j'avais seulement l'intention de venir ici pour vous présenter mes respects, et voir mon ami Vân. Après quoi j'irai prendre quelques photos de ces collines si pittoresques de Lim. Je ne savais pas que vous me forceriez à faire une partie de tài bàn.

Le vieux monsieur cherche à le convaincre :

- Mais, voyons, vous aurez pour cela toute la journée de demain. J'ai peur seulement que vous n'ayez pu emporter assez de plaques pour faire de la photo à votre contentement.

La partie de jeu s'organise donc. Quatre personnages : "M. le commis Ngc", le chasseur ; Vân, le rabatteur ; son père, la proie ; et moi, simple spectateur. Je suis d'abord surpris que les victimes rem- portent victoire sur victoire, tandis que le chasseur a gaspillé près de vingt cartouches (20 piastres). Vân lui-même pâlit, redoutant que son hôte ne soit un piètre chasseur. Si tout ce qu'il lui reste allait s'engloutir dans le coffre-fort paternel ?

Prenant l'air d'un homme que la malchance a poussé jusqu'au bout, "M. le commis Ngc" propose d'augmenter le tarif du jeu :

- Monsieur, dit-il, je perds généralement quand je joue à faible tarif. Peut-être aurais-je plus de chance si nous jouions plus gros jeu.

En pleine veine de succès, le vieux monsieur, comme ivre d'alcool, accepte aussitôt. A partir de ce moment là, il ne réussit plus qu'à de très lointains intervalles, et avec de très faibles gains. Les plus grosses parties reviennent magiquement à "M. le commis Ngc".

En voyant le tas de billets de banque s'envoler progressivement hors de ses poches, le vieux monsieur, impatienté, se hasarde de temps en

Dương Đình Khuê

Anthologie. 266

temps à risquer une surenchère de cinq piastres. Mais autant en emporte le vent !

Son portefeuille enfin vidé, le vieux monsieur se décide à mettre fin au jeu désastreux :

- Veuillez monter à l'étage pour vous y reposer avec mon fils. Vous avez aujoud'hui une chance merveilleuse, et vous possedez aussi un jeu très savant. La fortune vous a souri. Quant à moi, j'ai perdu presque soixante piastres

Dương Đình Khuê

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VŨ

ĐÌNH CHÍ

Pseudonyme : Tam Lang

Il a écrit divers reportages et œuvres humoristiques parmi lesquels nous pouvons citer :

Đêm sông Hương (La nuit sur la Rivière des Parfums), 1938 Lng ct cán (Le parasol au manche raccourci), 1939 Người ngm (Hommes ou bêtes ? ), 1940

Mais son œuvre la plus célèbre est incontestablement le reportage du monde des tireurs de pousse : Tôi kéo xe (Je tire le pousse) paru en 1935. C'était un monde souterrain où s'entassait la lie de la société sous la domination française.

Le premier venu pouvait en effet s'enrôler comme tireur de pousse ; il lui suffisait de remettre sa carte d'impôt personnel (tenant lieu de titre d'identité) à un patron, qui était le plus souvent une patronne, une affreuse mégère assisté de "durs". On lui confiait une pousse, et il devait rapporter au bout de douze heures une certaine somme. Malheur à lui si les courses avaient été infructueuses ! Il serait corrigé impitoyablement par les "durs" de la patronne. Même dans les meilleures journées, il ne lui restait que juste de quoi vivre, car le prix de location du pousse absorbait la majeure partie de son gain. Alors, pour vivre, le malheureux tireur de pousse était acculé aux pires crimes : il transportait des paquets d'opium de contrebande, il conduisait les joyeux viveurs chez les pros- tituées, il "vendait" les jeunes filles candides venues de la campagne aux patronnes des maisons closes, etc. La classe des tireurs de pousse était vraiment une plaie hideuse de la société viêtnamienne dans la première moitié de ce siècle.

Le passage ci-dessous nous fait assister à une scène affreuse d'un malheureux coolie corrigé par sa patronne :

Người cai không có đấy ngóc clên nhìn ri li nm ngli.

Dương Đình Khuê

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Le Surveillant n'est pas là, mais sur le transatlantique où il aimait à s'asseoir, je vois une femme. Une grande femme au torse nu, en train d'agiter avec force ses cheveux pour les faire sécher, ce qui produit un bruit semblable à celui qui se fait entendre quand on active un poêle avec un éventail. Sous le couvre-sein pas plus large qu'un mouchoir se découvrent impudiquement deux seins énormes commes deux corbeilles d'osier contenant les théières.

Près de là, sur un lit de camp, quelques hommes serrés les uns contres les autres dorment aussi profondément que s'ils étaient morts, les pantalons retroussés jusqu'aux cuisses. Des ronflements et des paroles indistinctes alternent avec des quintes de toux.

Je tire de ma poche 6 piécettes de dix cents.

- Pousse numéro 102, n'est-ce pas ? -Oui, veuillez me rendre ma carte d'impôt.

- Manque-t-il quelque chose au pousse ? -Tout est au complet. -Attends, que je m'en assure d'abord.

A ce moment, un coolie de pousse entre. - Veuillez avoir pitié de moi, il me manque aujourd'hui vingt sous.

- Pitié ? Connais pas. Si tu ne paies pas toute ta redevance, laisse là en gage ta veste.

- Je vous demande un délai jusqu'à demain seulement. Je vous

- Pas de délai. Toi, cherche sa veste, et prend-la.

- Il me reste seulement un pantalon. La malchance m'a poursuivi

aujourd'hui. Veuillez avoir pitié de moi, Madame.

Le type au maillot rayé ne dit mot, mais s'abaisse pour retirer un tourne-vis de dessous le lit de camp, et en frappe trois coups sur le dos du coolie.

- Ô Ciel ! s'écrie celui-ci.

- Tu ne pais pas ta redevance, et tu veux encore faire l'entêté ?

-Puisqu'il ose crier, frappe-le sans merci. Donne-lui quelques crochets machoire.

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La mégère enroule ses cheveux en chignon, et se lève violemment. Elle saisit la tête du malheureux, la pousse jusqu'à la terre, puis lui donne des gifles et des coups de genou en plein poitrine tout en l'injuriant sans répit. Sur le lit de camp, les dormeurs - ce sont probablement des tireurs de pousse aussi - continuent à rouspiller. Un seul, au sommeil plus léger, se redresse pour regarder un moment, puis se laisse retomber pour redormir.

-.-.-.-.-.-.-.-.-

A elle seule cette scène suffirait à exprimer la misère du prolétariat viêtnamien sous la domination française, son impitoyable exploitation par les classes possédantes, et à expliquer l'ivresse délirant qui gagnerait quelques années plus tard à l'explosion de la Révolution de 1945.

La paria de la société - nous parlons du tieur de pousse ne man- quait pas de finesse psychologique. Exploité, il exploitait lui-même à la perfection la vanité de ses clients. Voici une confidence faite par l'un d'eux à l'auteur du reportage :

Kéo ông già thì phi ếp cho nhiu vhàng Bum, hàng B? ông chhiu

.

.

.

Si le client est un vieillard, il faut pousser de fréquents cris d'avertissement pour demander aux gens de se garer, tout en courant très lentement. Est-il un Français, vous devez courir très fort, et si vous n'avez pas eu le temps d'alumer votre lanterne de signalisation lorsque la nuit est déjà tombée, ne vous en inquiétez pas. Si vous trainez une demoiselle ou un jeune élégant, que votre démarche soit superbe. En un mot, adopter une attitude différente suivant chaque client. Avez-vous affaire à un bavard, causez hardiment avec lui ; mais si vous tombez sur un orgueilleux qui méprise les coolies, tenez votre bouche soigneu- sement close. Donnez "Monsieur le Mandarin" même à un client qui est loin d'appartenir à ce rang social. Et saluez le "Grande Madame" une prostituée que vous connaissez notoirement, si elle monte sur votre pousse avec des vêtements luxueux. Rencontrez-vous un Hindou, dites toujours : Plaise à Monsieur le Négociant en nouveautés de rentre à la

Dương Đình Khuê

Anthologie. 270

Rue de la Soie, quoique son identité vous soit parfaitement inconnue. Si c'est un Chinois, vous pouvez toujours inviter "Monsieur le patron de magasin" à rentrer à la rue des Voiles ou à la rue des Paniers.

Dương Đình Khuê

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NGÔ

TT

T

Lettré de la génération de Phan Khôi, il a comme celui-ci subi fortement l'influence de la culture occidentale. Et nous sommes d'accord avec le critique Vũ Ngc Phan pour le classer parmi les écrivains de la Jeune Garde, non seulement parce que ses principales œuvres ont paru dans la période 1934-1945, mais encore parce qu'elles dénotent un esprit moderne qui ne le cède en rien à celui des jeunes écrivains.

C'est un poète et un érudit remarquable. Il a traduit en viêtnamien les poèmes de la dynastie des T'ang (Đường thi) en 1940, et ses traductions comptent parmi les meilleures. Il a rassemblé aussi la littérature des Lý dans un recueil intitulé Văn hc đời Lý, paru en 1942.

Il s'est également révélé un critique de valeur dans Phê bình Nho giáo ca Trn Trng Kim (Critique du Confucianisme de Trn Trng Kim) paru en 1940, et dans Thi văn bình chú (Explication commentée de certains poèmes) paru en 1941.

Mais de toutes ses œuvres nous préférons son Lu chõng (La tente et le lit de bambou) qui est un reportage romancé des anciens examens littéraires. Il est admirablement placé pour le faire, puisqu'il s'y est lui- même présenté plusieurs fois. On l'appelait même M. le Premier lauréat des examens éliminatoires régiomaux (Ông Đầu x).

Le passage suivant nous décrit une session d'examen organisée comme on le sait, non pas dans les bâtiments couverts, mais en plein champ. Aussi les candidats devaitent-ils se munir de tout un équipement de campement (d'où le titre de l'ouvrage). Les épreuves duraient de la première heure de l'aube jusqu'à la tombée du crépuscule. Pour cette raison, l'appel des candidats dans le camp d'examen commencait dès minuit.

.

.

.

.

Hôm y không có trăng

. Bn lính thsát li xúm nhau li làm các công vic như trước. (Lu chõng, nhà xut bn Sng Mi, trang 125-131)

.

.

.

Dương Đình Khuê

Anthologie. 272

Il n'y avait pas de lune cette nuit-là. Et les rues de Hanoi,

. assujetties au mouvement des astres, n'étaient qu'une masse sombre. Tout l'univers semblait se rassembler dans la zone éclairée par quelques torches géantes. La bise soufflait avec force. Neuf ou dix flammes, aussi grandes que des paniers, se tordaient rageusement comme si elles voulaient se détacher des torches pour s'envoler vers les nuages. Le camp d'examen offre aujourd'hui un aspect beaucoup plus animé que celui des jours précédents. Sous le toit de tuiles de la Maison de la Croix 1 , on voit apparaître des robes et des bonnets sous la lumière des lanternes recouvertes de gaze. Dans quelques postes de garde très haut perchés, des battements de tambour accouplés avec des sons de créchelle font entendre de temps en temps leur voix solennelle.

.

Autour de l'enceinte de bambou aussi imposante que les murailles d'une citadelle, les soldats de la Garde galopent sans répit derrière M. le Surveillant Général du camp d'examen, qui tient à tout surveiller à la fois. Le tintement des grelots des chevaux, s'harmonisant avec les coups de tam-tam de guerre, donne à cette surveillance un caractère particulièrement sévère.

Sur le portique de devant, un grand panneau horizontal est suspendu incliné entre deux colonnes de bronze ; sa longueur n'est pas moindre que celle d'une jonque. Le rebord du panneau est recouvert d'une pièce d'étoffe rouge, entortillée en son milieu en forme de fleur de lotus aussi grande qu'un plateau, et à ses deux bouts en forme de melons aussi gros que des paniers. Sur le panneau lui-même, les caractères "Grandiose manifestation d'une nouvelle ère" sont gravés sur une même ligne, leur or étincelant sur de fond de laque vermeille comme s'ils voulaient rire avec éclat des torches dans la nuit noire.

1 Maison située à la jonction de deux routes perpendiculaires qui traversent le camp d’examen et le partagent en 4 sections. C’est là que logent les examinateurs. Dương Đình Khuê

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Aux quatre faces du camp : devant, derrière, droite et gauche, les portes des quatre sections sont largement ouvertes. Des tableaux où sont affichés les noms de milliers de candidats semblent attendre ceux-ci.

Quelques chaises aux pieds croisés, dressés à dix pas de hauteur devant les portes, attendent, elles, messieurs les examinateurs.

Devant les portes des sections de droite et de gauche, comme devant celles des sections de devant et de derrière, les soldats chargés de l'inspection des effets des candidats stationnent dans un maintien extrêmement sévère. Leurs uniformes bordés de bleu sur fond rouge incrusté de nacre sont agrémentés d'une frange de fils de soie qui pendent tout autour d'une plaque multicolore.

Vers le début de la troisième veille, un bruit confus commence à s'élever du lointain. Puis il se rapproche de plus en plus. Puis il devient de plus en plus distinct. Et l'on y aperçoit des taches de lumière clignotante comme des feux follets. Ce sont les candidats qui accourent de partout vers les portes du camp d'examen.

La bise souffle plus violemment. Les torches brûlent aussi plus vigoureusement. Sur le sol glacé d'une nuit d'hiver, la foule humaine s'assemble comme dans une fête.

On y distingue des vieillards aux cheveux tout blancs. Des tout jeunes gens aussi, dont les cheveux roux se dressent en touffe dans un turban de crépon. Certains ne peuvent cacher leur pauvreté rendue évidente par leurs corps maigres tremblant sous une robe de coton sans doublure. D'autres au contraire semblent exhiber leur luxe avec leurs robes multiples ouatées, mais leurs mâchoires n'en claquent pas moins de froid. Des gens ne peuvent redresser leur cou ployé sous le poids des

tentes et des nattes qui trainent péniblement sur le sol. Relevant leur visage plein de fierté sont ceux qui ont échoué plusieurs fois laissent voir leurs inquiétudes sur leur front sillonné de rides. D'autres encore,

plusieurs autres encore

Impossible de les décrire tous.

Plus la nuit avance, et plus les candidats accourent nombreux. Ils se groupent devant les sections dans lesquelles ils seront casés. Sous des

Dương Đình Khuê

Anthologie. 274

dizaines de milliers de chapeaux coniques ondulant devant les quatre portes, des dizaines de milliers de personnes portent le même équipement : sur un côté sont suspendus un lit de bambou et l'armature de la tente ; sur l'autre côté brinquebalent les paquets de manteaux et d'étoffe servant à recouvrir la tente, ou une paire de nattes de jonc ; sur la poitrine se balancent une gourde et un étui renfermant le cahier d'épreuves ; enfin sous le ventre est suspendu un coussin porte-livre ou un coffret de bois laqué. Tous ces objets, lourds ou légers, grands ou petits, longs ou courts, sont suspendus au cou grêle des candidats. Il parait que le Ciel veut forcer les lettrés, avant qu'ils n'escaladent le chemin des honneurs, à s'exercer préalablement au métier de porte-faix. Les uns cherchent à avancer, les autres cherchent à reculer ; bousculée, repoussée en tous sens, cette foule s'agite comme les flots de la marée montante. D'elle s'élève un brouhaha énorme, formé d'appeler, d'interpellations, de salutations, de discussions, de conversations, et qui fait ressembler les quatre portes du camp d'examen à quatre marchés. A la quatrième veille, les torches sont à moitié consumées. Leurs débris rougeoyants se dispersent dans tout le ciel à la faveur du vent. Puis, lentement, ils retombent sur la foule, ou sur les terrains inoc- cupés, ou plus loin, s'ils ne s'éteignent pas tout de suite dans la nuit noire. Brusquement, de la Maison de la croix, le gong et le tambour font entendre solennellement trois séries de coups. Les lanternes se mettent à s'agiter. En même temps, les robes bleues de cérémonie et les coiffures à aides de libellule s'animent. Après que les quatre Censeurs impériaux ont transporté leur charges de tout voir et tout entendre sur les quatre postes de garde, les examinateurs se partagent la besogne pour aller chacun à ses affaires. Comme dans toutes les sessions d'examen, les deux examinateurs reviseurs ont la charge des sections de droite et de gauche, tandis que le Vice-Président du jury suit l'écriteau "Sur l'ordre de Sa Majesté" pour se rendre à la section de l'arrière. La section de devant revient au Président du jury avec l'oriflamme portant les mots "Envoyé impérial" que lui a confié l'empereur. Après les derniers coups de gong et de tam-tam, les deux rangées de lanternes sortent lentement de la Maison de la croix. Puis deux parasols jaunes viennent respectueusement au devant de l'oriflamme "Envoyé

Dương Đình Khuê

Anthologie. 275

impérial" pour l'escorter en prmier lieu. Le Président du jury, abrité sous quatre parasols bleus, suit derrière humblement. Qu'il est magnifique, Monsieur le Président du jury ! La ceinture d'apparat ornée d'un phénix et bordée de fil d'or, le bas de la robe brodé de dessins représentant les vagues de la mer, le pantalon bleu ourlé de perles artificielles, deux bottes noires ornées de papillons d'argent, la tablette d'ivoire tenue au niveau de la poitrine, et le bonnet de brocart prolongé latéralement par deux ailes, tous ces ornements vestimentaires le feraient ressembler parfaitement à un mandarin de comédie s'il avait comme celui-ci une longue barbe. Quand la procession arrive à la porte de la section, le soldat portant l'oriflamme "Envoyé impérial" grimpe respectueusement sur la chaise enfonce le manche de l'oriflamme dans un trou percé derrière la chaise. M. le Président du jury, sa main gauche tenant seule la tablette d'ivoire, grimpe à son tour sur la chaise haut perchée en s'aidant de sa main droite. Lentement il monte les marches du petit escalier et s'assied sur la chaise, après avoir rangé soigneusement les plis de sa robe de cérémonie. La tablette d'ivoire est de nouveau tenue devant la poitrine par les deux mains recouvertes de larges manches. Les six parasols, un à un, sont élevés au-dessus de la chaise, les bleus pour abriter M. le Président du jury, tandis que les jaunes ont l'honneur d'abriter l'oriflamme "Envoyé impérial". Le silence s'établit sur tout le camp d'examen. Des milliers d'yeux convergent vers le haut mandarin chef des examinateurs. Soudain, du haut du ciel descendent ces paroles en un grondement indistinct :

"Que les esprits de ceux qui ont à se venger entrent les premiers ! Que les esprits qui ont à payer des bienfaits reçus pénètrent ensuite ! 1 Les candidats viendront après !"

1 Cette invitation aux morts de faire leur œuvre de justiciers traduit bien la

conception ancienne que se faisaient nos lettrés des résultats des examens

succès, croyaient-ils, récompensait la vertu du candidat bien plus que son talent. Et

non seulement la conduite du candidat était en jeu, mais encore celle de ses ancêtres. Heureuse époque où la vertu était récompensée et la méchanceté punie! A moins que cette tradition n’ait été fabriquée et encouragée sciemment par les Pouvoirs Publics pour éduquer le peuple. De pareilles méthodes de propagande ne valent- elles pas bien mieux que nos modernes et si irritants slogans? Dương Đình Khuê

Le

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Les hurlements du porte-voix, comme un appel de l'au-delà, sèment l'épouvante dans le coeur de la foule. Quand ils prennent fin, le soldat placé à côté du Président du jury, à qui un clerc lisant un registre transmet des noms, embouche un autre porte-voix pour appeler un candidat. Un "Présent !" sonore lui répond. Un jeune homme, de l'air résolu de quelqu'un qui va au devant de la mort, fend la foule, s'avance jusqu'au pied de la chaise du Président, et y dépose ses effets. Les soldats chargés de l'inspection commencent leur travail. Ils déplient le paquet de manteaux et de couvertures de la tente. Ils plongent leurs regards dans l'intérieur des pieds du lit de bambou. Puis ils examinent l'étui renfermant le cahier d'épreuves et la gourde d'eau. Ils palpent la ceinture et les ourlets de la robe et du pantalon du jeune homme. Ils déroulent l'armature de la tente. Puis ils examinent le coffret laqué pendu au-dessus du nombril. En dehors d'un encrier, de quelques pinceaux, quelques chandelles, un poinçon, une liasse de feuilles de papier, quelques gâteaux, une boulette de riz, quelques morceaux de pâté et de viande grillée, il n'y a aucun objet suspect. Le jeune homme est alors autorisé à recevoir des mains du clerc son cahier d'épreuves, l'enroule soigneusement et l'enferme dans l'étui placé devant sa poitrine, puis se hâte d'entrer dans la section du camp, avec tous ses effets pendus en désordre autour de ses épaules et de son cou. Un autre nom est appelé, et un autre candidat se présente à l'appel du porte-voix. Les soldats chargés de l'inspection recommencent leur travail

Cette ancienne conception présentait encore un autre avantage: celui de consoler les candidats malheureux qui pouvaient toujours rejeter la responsabilité de leur échec non sur leur ignorance ou leur paresse, mais sur l’héritage moral qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres. Aussi était-il admis couramment “qu’on peut-être savant à l’étude, mais que pour réussir à l’examen il faut que le sort vous favorise”, (Hc tài thi phn).

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CHAPITRE

VII

L'ESSAI

Le Tùy Bút (Au courant de la plume), qui se rapproche de ce qu'on appelle maintenant Essai, n'était pas un genre littéraire inconnu de nos anciens lettrés. Rappelons pour mémoire le Vũ trung tùy bút (Notes écrites pendant qu'il pleut) de Phm đình Hà la fin du 18 è siècle. Mais tandis que l'essayiste de l'ancien temps se contentait de relater les faits plus ou moins étranges dont il avait entendu parler, sauf à les commenter de quelques réflexions discrètes, nos essayistes contemporaires prennent comme objet de méditation n'importe quel fait, et non seulement des faits plus ou moins étranges, et l'étudient avec l'idée manifeste d'y déceler une philosophie soit socialiste, soit le plus souvent taoïste, voire épicurienne.

Les deux meilleurs essayistes de l'époque pré-révolutionnaire étaient probablement Phùng Tt Đắc et Nguyn Tuân. Les deux sont venus à l'Essai par une commune tournure d'esprit, formée d'épicurisme bourgeois, de scepticisme aristocratique et de rancune populacière contre les parvenus et les incapables. Le côté bourgeois et aristocratique a maintenu l'esprit Phùng Tt Đắc dans un heureux équilibre où se dénote à peint une ironie amère. Chez Nguyn Tuân, au contraire, le côté bohème a prévalu et l'a poussé à une soif inextinguible de l'aventure, à la nostalgie des neiges d'antan, et finalement à brûler tout ce qu'il avait adoré. Ce qui n'est nullement inconséquant, comme on pourrait le croire. Mais nous en reparlerons.

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Anthologie. 278

PHÙNG

TT

Pseudonyme : Lãng

ĐẮC

Nhân

A fait paraître en 1939 un recueil de pensées : Trước đèn (Devant la lampe). Puis il s'est tourné vers l'érudition et nous a donné une série d'ouvrages très instructifs :

Chơi ch(Jouer avec les mots), Giai thoi làng Nho (Anecdotes amusantes sur les lettrés), Hán văn tinh túy ( L'essence de la littérature chinoise)

Il est infiniment regrettable que nous ne puissons pas reproduire ici quelques pages du Chơi chou du Giai thoi làng Nho. Elles sont réellement délicieuses, mais intraduisibles, ou plutơt perdraient toute leur saveur dans une traduction en langue étrangère.

Nous sommes donc réduits à ne citer de Phùng Tt Đắc que deux fragments de son Essai Trước đèn, inspiré de toute évidence par les choses vues, pas très réjouissantes, de la société contemporaine.

Biết ai

là di

biết ai khôn

Comment reconnaitre qui est sot et qui est sage ?

Celui que le monde appelle un sot, nous sommes persuadés que c'est un homme qui ignore la saveur de ce qu'il mange, qui est incapable de proférer des paroles intelligibles, qui ne sait pas retourner à l'endroit d'où il est parti

Il est vrai que la sottise ressemble parfois à s'y méprendre à la suprême sagesse : dans certaines circonstances, celle-ci ne consiste-t- elle pas à faire le sot ? Malgré cela, quand nous disons de quelqu'un qu'il est un sot, nous sommes toujours certains d'être compris ; mais si nous disons qu'il est un sage, on sera perplexe et ne pourra pas se figurer comment est la sagesse.

Dương Đình Khuê

Qu'est-ce être sage ?

Anthologie. 279

Si nous nous fiions à l'opinion du monde, le genre humain ne renfermerait que des sots. Car nous trouvons que M. Tý considère M. Su comme un sot, qu'aux yeux de celui-ci M. Dn en est un autre, et qu'enfin M. Tut déplore la sottise de M. Hi. Inversement, si nous remontons de M.Hi à M. Dn, à M. Su, nous verrons que tous ceux-là, loin d'admirer la sagesse de ceux qui les dédaignent, trouvent qu'ils sont les plus sots des hommes.

Personne ne veut consentir à reconnaître que les autres sont plus sages que soi-même. Le proverbe français qui dit "qu'un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire" ne semble pas très juste. Plus souvent, un sot est méprisé par d'autres plus sots que lui.

Être considéré comme un sot par un sot authentique, voilà ce que Courteline appelle un plaisir exaltant pour les gens expérimentés.

Beaucoup d'écrivains, en lisant les œuvres des autres, pincent les lèvres et secouent la tête pour condamner d'un ton méprisant :

- Vide de sens !

A leur avis, une littérature vide est celle où l'auteur s'exprime à tort

et à travers, celle qui au-delà de sa sonorité apparente ne renferme aucune pensée digne d'être considérée comme profonde. Néanmoins, ces critiques feraient mieux de distinguer plusieurs sortes de vacuité. Sont vides les tambours qui donnent des sons héroïques, les cloches des pagodes qui éveillent des pensées élevées, les guitares qui inspirent des sentiments délicats. Sont pareillement vides les trompes en corne qui appellent : Au voleur ! Les crécelles qui criaillent, les tambourins qui résonnent allégrement et les tonneaux qui retentissent sourdement.

Il en est de même de la littérature. Certaines œuvres ressemblent à des tonneaux, d'autres à des tam-tam, d'autres à des tambourins. Mais

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comment les distinguer les uns des autres ? Hélas ! Chung TKn'est plus de ce monde pour nous prêter son oreille ! 1

Dương Chu 2 logea un jour chez un homme qui avait deux con- cubines , l'une belle et l'autre laide. Chose extraordinaire, la laide était aimée de tout le monde, tandis que la belle était par tout détestée. Dương Chu en demande la raison .

- La belle concubine, lui fut-il répondu, se montre vaniteuse de sa beauté

qui dès lors devient déplaisante. La laide concubine, au contraire, sait qu'elle est laide, et se conduit de telle manière qu'on ne s'aperçoit plus de sa laideur.

Dương Chu appelle aussitôt ses disciplines pour leur dire :

- Retenez bien ceci, mes enfants : Avoir du talent et n'en pas tirer vanité, c'est se faire respecter et aimer partout où l'on va.

A y réfléchir, la sagesse et la sottise, la plénitude et la vacuité tout aussi bien que le pesant et le léger, la vitesse et la lenteur, le froid et le chaud, ne sont sensibles que par comparaison.

C'est par comparaison qu'un homme se tenant au sommet d'une montagne croit que sa main est grande, car elle peut cacher toute une partie du ciel; c'est aussi par comparaison que ce même homme, en arrivant devant l'océan où domine l'immensité du ciel et de l'eau, trouve que son corps entier n'est plus qu'un point minuscule.

1 Chung TK, qui vivait en Chine au temps des Royaumes Combattants, savait apprécier divinement la musique. Quand Bá Nha joua un air en pensant aux montagnes, TKs’écria: “L’esprit de Votre Excellence s’élève jusqu’au plus hauts sommets”. Et quand Bá Nha joua un autre air en pensant à l’eau courante, TKs’écria encore: “La pensée de Votre Excellence roule tumultueusement comme un torrent”. 2 Philosophe chinois vivant sous la dynastie des Tcheou. Il fut le promoteur de la doctrine de l’égoïsme.

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Si l'on peut faire abstraction de la comparaison, toutes les inégalités seront abolies : Aucune chose n'est en soi froide ou chaude, lourde ou légère, rapide ou lente. Aucun homme n'est en lui-même petit ou grand, vide ou plein, sot ou sage.

Il est regrettable que lorsqu'on sait rentrer en soi-même pour réfléchir, comme c'est le cas de la concubine laide dont il est parlé plus haut, c'est presque toujours lorsqu'on côtoie déjà la tombe. Le rideau tombe alors lentement sur la dernière scène de la comédie humaine, et les acteurs se retrouvent identiques les uns aux autres ; la courte durée de la pièce ne leur permet pas de s'enorgueillir d'avoir tenu des rôles plus importants que les autres sur la scène de la vie.

Ce n'est plus comme lorsqu'ils étaient en conflit les uns avec les autres ; là, c'était l'amour-propre qui dominait. Pour le fils, la mère chante toujours divinement ; pour l'épouse, l'époux est toujours un héros.

En réalité, il n'est pas difficile d'être un grand homme, et chacun de nous peut l'être : nous sommes tous de grands hommes pour nous- mêmes et pour notre famille!

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Le roi de Wei avait toujours raison quand il discutait avec ses ministres. Personne n'était aussi sagace que lui. En se retirant d'une séance du Conseil, le roi se montra très satisfait. Ngô Khi s'avança et lui dit :

- Sire, avez-vous entendu l'histoire du roi STrang ? Chaque fois qu'il avait en Conseil mieux discuté des affaires que ses ministres, il s'en inquiétait vivement en disant : " Les grands feudataires qui ont de bons précepteurs peuvent prétendre à la royauté ; ceux qui ont de bons amis peuvent arriver à dominer leurs pairs. S'ils ont des conseillers qui les aident à résoudre leurs difficultés, ils pourront garder leurs fiefs ; mais s'ils se montrent supérieurs à leurs courtisans, leur fiefs seront bientôt perdu. Je suis un ignorant, et mes conseillers n'arrivent même pas à m'égaler ; c'est pourquoi je crains de perdre bientôt mon pays ". Sire,

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vous êtes exactement dans la situation du roi Trang. Mais tandis que lui s'en inquiétait, Votre Majesté s'en félicite.

Le roi de Wei remerçia en terme respectueux :

- C'est le Ciel qui vous a envoyé ici pour corriger mes défauts.

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Dans le passage précédent l'auteur s'est ingénié à nous démontrer que la sagesse, comme la sottise, n'est pas toujours du côté qu'on pense. Sa littérature, restée confiée dans le domaine de la pensée spéculative, conserve pour cette raison un ton gentiment serein.

Dans le passage qui suit, au contraire, l'auteur se penche sur les misères et les injustices sociales. Alors sa bile s'échauffe et il va prendre un ton acerbe, ironique qui, malgré les citations prises dans la littérature viêtnamienne, indique nettement l'influence des philosophes français du 18 è siècle.

Tdo, bình đẳng, bác ái Liberté, égalité, fraternité

Le promeneur nocturne qui flâne sur les trottoirs a fréquemment l'occasion de voir ce spectacle de la misère sociale : un homme aux vêtements sordides, la barbe et les cheveux embroussaillés, qui se recroqueville pour dormir, la tête reposant sur ses bras.

Tel se présente aux yeux du promeneur ce dormeur vagabond et solitiaire. Mais qui sait si celui-ci n'a pas possédé une maison qu'il aurait engloutie dans son infortune, soit par inexpérience, soit par malchance ? Qui sait s'il n'a pas eu femme et enfants qui, dans son infortune, l'auraient quitté? Sa femme qui l'a abandonné en emportant son chapeau et en lui disant :

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Mon cher, reste pour garder le coffre ; ses enfants qui sont allés jouir à part de leurs richesses, parce que:

Chacun pour soi, et le crabe doit se mouvoir pour obtenir sa nourriture.

Mais comment saurions-nous l'histoire de chacun, et puis, cette façon pessimiste de voir les choses n'a rien d'intéressant ! Peut-être même y a- t-il des gens qui, comme Confucius, trouvent de la joie à manger du riz moisi, à boire de l'eau froide et à dormir avec leurs bras en guise d'oreiller ? Il est vrai que cette joie est une joie de philosophe, qui n'est pas accessible à tout le monde. En ce siècle qui adore le Veau d'or, le bonheur et la malheur sont sous la puissance de l'argent, et le spectacle de la misère cité plus haut est véritablement un champ de douleur.

Douleur, oui, mais dont la victime est aussi l'auteur ; qu'il la subisse, personne ne le plaindra. Non seulement la société ne le plaint pas, mais elle veut encore l'emprisonner. Oui, l'emprisonner, car il a commis un grand crime : celui d'avoir publiquement protesté contre l'égalité et la fraternité.

Dans la nuit profonde, alors que tout le monde est tranquillement endormi dans des lits bien mœlleux, sous le souffle frais de quelque ventilateur électrique, pour jouir paisiblement d'une vie facile et douce, pourquoi ce malheureux-là ne pratique-t-il pas avec les autres l'égalité et la fraternité ?

Tout un chacun aime ses semblables, et veut qu'on soit tous égaux les uns aux autres ; personne n'aime les inégalités ni les haines. Allez donc voir les moralistes, ils disent tous cela, tous ils nous le conseillent.

Et cet homme-là s'amuse à croupir sur les trottoirs, à se plonger dans les tas d'ordures ; ce faisant, n'a-t-il pas voulu bafouer l'humanité, publiquement démentir l'égalité et la fraternité qui sont les deux plus belles choses au monde ?

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Reste la troisième belle chose, qu'on appelle la liberté ; cet individu- là n'est pas plus digne d'en jouir. :

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Liberté, égalité , fraternité : trois belles choses de ce monde. Belles, parce que toutes les trois n'existent qu'à l'état d'idéal, ne brillent de mille feux éblouissants que grâce à la lumière d'idéologie. En réalité, la fraternité consiste à s'aimer soi-même en premier lieu ; ensuite, et seulement ensuite, à aimer autrui. Tant de gens ne savent pas s'aimer eux-mêmes ! Comment pourrions-nous leur reprocher de ne pas aimer autrui ?

L'égalité n'est réalisée que deux fois dans la vie : à la naissance, et à l'heure de la mort. Nous tous venons du même lieu, et aboutissons en fin de compte au même lieu :

Que vous portiez la besace et le bâton, ou le turban et la ceinture d'apparat, vous finirez toujous dans une motte de terre ?

L'égalité devant la loi ? On le dit, mais est-ce bien vrai ? Nous devons reconnaître avec T. Roosevelt que seuls les égaux sont égaux. Quoique Roosevelt ait parlé seulement de l'égalité intellectuelle, nous pouvons savoir par expérience qu'il en est de même de l'égalité juridique. L'égalité, si elle existe, ne confère à chacun qu'un droit égal à s'unir pour réaliser l'inégalité : combien de révolutions ont prouvé la justesse de cet aphorisme !

Dans notre existence, il est encore un moment où nous sommes égaux : c'est quand notre organisme rejette au dehors ses déchets. Que vous soyez beaux ou laids, puissants ou humbles, riche ou pauvres, et que vous accomplissiez cette action dans un cabinet de toilette à l'anglaise ou en plein champ, vous vous salissez pareillement, et pareillement vous éprouvez la même satisfaction.

Quant à la liberté, vous ne la trouverez même pas en allant la chercher avec des torches. Vivre en société, c'est limiter sa liberté par celle des autres ; être libre, c'est s'enchaîner mutuellement. Même si

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nous nous égarions sur une îe déserte, nous ne serions pas surs d'y trouver la liberté. parce que nous y subirions toujours l'influence profonde et sournoise de l'univers, de la race, de la tradition :

Le ciel s'est réservé le pouvoir de distribuer bonheur et malheur Sans en rien laisser aux hommes. Tandis que la toupie céleste tourne sans répit, La silhouette humaine cherche aveuglement son chemin dans la nuit profonde !

Hélas ! nous croyions à la liberté, mais ce n'est qu'un maillon de notre chaine d'esclavage, un grain de jais du collier qui enserre l'humanité depuis des temps immémoriaux. Les habitudes que nous ont léguées nos ancêtres, comme notre façon de nous habiller, de faire la cuisine, de nous tenir debout, couchés ou assis, de pleurer pour manifester la tristesse, de rire pour exprimer la joie, nous les pratiquons comme si elles venaient de notre inconscient, mais en réalité nous ne faisons qu'imiter aveuglement et docilement les hommes du passé.

D'un autre côté, s'il n'y avait pas eu cette méthode d'éducation insidieuse et pénétrante qui se transmet de génération en génération, nous n'aurions pas pu avec naturel jouer les rôles toujours les mêmes sur la scène de la vie.

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NGUYN

TUÂN

Pseudonyme : Nht

Lang.

C'est l'écrivain le plus orgueilleux, le plus méprisant, le plus cynique que nous connaissions, mais c'est aussi l'écrivain le plus spontané, le plus captivant vers qui allaient nos plus admiratives sympathies, avec sa métamorphose (lt xác, suivant sa propre expression sous l'influence marxiste en 1945).

Sa première œuvre : Vang bóng mt thi (Echos d'une époque révolue) parue en 1940 fut un chapelet de perles d'une beauté incomparable. Suivirent en 1941 les Notes au courant de la plume (Tùy bút), qui constituèrent pour ainsi dire les échos de l'époque contemporaine.

D'autres œuvres :

Thiếu quê hương (Le mal du pays), Mt chuyến đi (Un voyage), Nhà Nguyn (La maison de Nguyn), Chiếc lư đồng mt cua ((Le brule-parfum aux yeux de crabe), etc, ne firent que confirmer un talent littéraire hors pair. Hélas ! Le Nguyn Tuân marxiste ne serait plus qu'un dialecticien sans âme.

Ci-dessous nous allons citer deux pages de Nguyn Tuân, l'une étant un écho du temps passé, et l'autre un fragment de journal du temps présent.

Depuis l'introduction par les Français du café et des boissons gazeuses, les Vietnamiens ne savent plus gouter le thé qui était, avec la chique de bétel, le complément indispensable des relations sociales. Mais tandis que le bétel était répandu par tout le peuple, le thé, le thé véritable, c'est- à-dire le thé de Chine, était l'apanage exclusif de l'aristocratie. La préparation et la consommation du thé étaient quelque chose comme une cérémonie solennelle, même quand elles étaient accomplies solitai- rement, presque un rite religieux. C'est que le thé, avec son arôme frais et tenace, sa saveur délicate dénuée de tout ingrédient grosssier (sucre ou

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alcool) est le symbol parfait de l'âme pure et désintéressée du sage. Nguyn Tuân va nous introduire dans le secret de ces petites joies quotidiennes qu'étaient la préparation et la consommation d'une tasse de thé dans le matin encore chargé de rosée secret que notre siècle grossier du café express et du Coca Cola glacé ne peut plus comprendre.

Chén trà trong sương sm.

(Vang bóng mt thi, nhà xut bn Trường Sơn, tr. 139-147)

La tasse de thé savourée dans le matin encore chargé de rosée.

Il fait froid si intense qu'il semble couper les chairs. Que ce soit le temps du Petit Froid ou du Grand Froid, Monsieur m 1 se lève chaque matin d'hiver lorsque l'obscurité enveloppe encore la Terre. Il va à l'autel du saint Quan Võ 2 et en retire la lampe à huile. Il allume deux autres mèches de liège, et une lumière verte se reflète vivement sur la porchelaine de la lampe sortie des fameuses fabriques de Bát Tràng. Sur la natte de jonc bordée d'une étoffe rouge déjà usée aux coins M. m dispose un plateau du thé, un crachoir, une bouilloire en cuivre et un fourneau en terre. Puis il tire sur sa pipe à eau décorée d'un abricotier et d'une grue, qui fait entendre un long sifflement cristalin et cadencé. La fumée de tabac, très épaisse, noie dans ses volutes la faible lumière de la lampe. Puis elle se dissipe peu à peu en se décolorant comme la vapeur qui s'échappe de l'eau bouillante. Derrière le rideau de fumée apparait vaguement la silhouette du vieillard qui se tient assis, les coudes posés sur son oreiller pliant, et les yeux à demi fermés comme un bonze en méditation. Sa physionomie grave et immobile semble vouloir arrêter les volutes de fumée blanche qui flottent dans l'atmosphère de la maison. Dans les trois pièces que comprend celle-ci, un homme seul est éveillé.

1 Titre honorifique décerné autrefois aux fils des grands mandarins.

2 Valeureux guerrier au temps des Trois Royaumes, et adoré comme étant le symbole du parfait loyalisme.

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En cette minute où la terre et le ciel ne sont pas complètement différenciés, où la nuit et le jour sont encore confondus, M. m a l'allure d'un sage qui s'assied pour épier la marche du Temps. La nuit d'hiver se prolonge sans fin, immense, elle semble ne vouloir s'achever que très lentement. Mais voici que la brise, soufflant à travers les interstices de la porte, jette dans ce silence quelques chants de coqs impatients de secouer l'obscurité. Puis de la haie d'hibiscus entourant la maison se percutent quelques pas lourds. La vie se réanime peu à peu. M. m agite bruyamment son éventail fait d'une spathe d'aréquier devant le fourneau, suivant une cadence précipitée. Les morceaux de charbon de bois éclatent en grésillement joyeux. De même les étincelles de feu charment le regard avec leurs zig zags désordonnés dans l'air. Quand il a auprès de lui ses petits-enfants, M. m demande souvent si ces chandelles romaines gratuites leur font plaisir. Les morceaux de charbon de bois continuent à brûler régulièrement jusqu'au rouge ardent, avec des flammes vertes qui les lèchent de tous côtés. Chaque fois que passe un souffle d'air, les flammes vertes se soulèvent. Et alors le bloc incandescent devient rouge écarlate et entièrement transparent comme un lingot d'or fondu. De temps en temps, d'un morceau de charbon qui se consume, s'échappe un bruit sec, faible mais distinct qui marque la fin de sa vie minérale. Le charbon n'est plus qu'un point de feu tiède emmitouflé dans une carapace épaisse et blanchâtre de cendre. M. m, en lissant d'une main ses cheveux blancs, tient de l'autre un long éclat de bambou pour remuer la cendre contenue dans le fourneau comme pour prendre des nouvelles de l'agonie de ces êtres inanimés. Puis il ajoute au fourneau quelques morceaux de charbon de bambou qui ne crépite pas comme le charbon de bois. De l'intérieur de la bouilloire chauffée depuis longtemps, s'échappe bientôt un soupir de la masse liquide qui va changer d'état : c'est l'eau qui élève sa voix pour qu'on s'occupe d'elle. M. m aussi pousse un assoupir de soulagement, comme s'il rencontrait enfin un ami après de longues minutes d'attente. Avec soin il soulève le morceau d'étoffe rouge qui recouvre le plateau à thé en bois précieux reposanr sur quatre pieds en forme de genoux. Très légèrement et posément, il prend le plat qui contient la grande tasse et les petites tasses, et les met à côté du plateau. Quand vient le tour de la théière, il y met beaucoup plus de temps. Il contemple avec

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ravissement la théière toute rouge et toute lisse. Elle a la forme d'une figue, et l'artisan chinois qui l'a façonnée avant de l'introduire dans le four devait être un véritable artiste. M. m promène plusieurs fois la paume de sa main sur la théière pour essayer d'y déceler quelque ride, puis constate avec entière satisfaction qu'elle est absolument lisse. L'eau a bouilli depuis quelque temps. Mais l'habitude oblige toujours M. m à en verser quelques gouttes sur le sol pour s'assurer qu'elle est bien bouillante. Dans les derniers jours qui lui restent à vivre, ce qui effraie le plus ce vieillard est de commencer la journée avec un thé mal préparé à l'aube. De la hauteur du lit de camp, un jet d'eau bouillante frappe violemment le sol avec un bruit sourd. Sur le fourneau inemployé, M. m s'empresse de mettre une bouilloire en forme de cigogne qui s'envole. Les vrais buveurs de thé comme M. m emploient toujours au moins deux bouilloires. A peine la première est-elle ôtée du fourneau que la seconde y est mise. Et les deux bouilloires continuent à se remplacer l'une de l'autre sur le fourneau ardent, car la séance de thé se poursuit durant toute la journée. De la sorte, on a toujours à sa disposition de l'eau bouillante nécessaire à la préparation d'une nouvelle tournée de thé savoureux. Mais il est bien rare que M. m boive du thé d'une manière aussi brutale. Pour lui, deux petites tasses suffisent. Mais à la préparation de ces deux tasses il consacre infiniment de soin. Jamais il n'ose se montrer négligent dans ce plaisir sobre et délicat. Qu'il prépare du thé pour lui- même ou pour ses hôtes, il y met toujours un soin extrême. Et ce soin devient un véritable rite, si l'on veut bien reconnaître dans une tasse de bon thé un arôme mêlé d'un peu de philosophie et de psychologie. Chaque fois qu'il a été obligé de servir du thé à des gens qui l'ont bu grossièrement, M. m ne manque pas de confier à ses quelques amis lettrés :

- "Peut-être devrai-je acheter quelques grandes tasses à thé de frabrication française à l'intention de ces messieurs les fonctionnaires du Protectorat, et me suffira-t-il de leur faire du thé avec de l'eau chaude contenue dans une bouteille thermos. Vous n'avez qu'à remarquer qu'un service à thé comprend seulement quatre petites tasses, et vous saisirez tout de suite que le plaisir de boire du thé ne peut pas être un plaisir bruyant. Les relations de camaderie au temps jadis étaient plus sereines qu'à l'heure actuelle. Seuls les gens délicats ayant

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l'âme pure peuvent se réunir autour d'une théière. Et l'hôte doit lui- même préparer le thé et le servir à ses invités, sans recourir à l'aide de personne, pour montrer son respect sincère envers ceux-ci. Je me rappelle que dans mon enfance, étant élève de M. le Directeur j'avais l'honneur de me lever chaque matin de bonne heure pour lui servir le thé, avant qu'il nous fit son cours. Plusieurs de mes camarades se sont montrés jaloux de moi et ont demandé à M. le Directeur de nous enrôler à tour de rôle au service du thé, pour que tous nous puissions jouir de l'honneur de l'approcher et apprendre ses vertus par l'exemple. Mais M. le Directeur sourit :

"Je vous remerçie, mes enfants, pour votre bonne volonté. Mais ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire : Vous ne savez pas préparer le thé comme je l'entend gardez donc tout votre temps à vous pour travailler. Si je confie à Đạm (c'est mon second nom, le premier Đởm s'étant révélé un interdit) 1 le soin de préparer le thé, c'est seulement parce qu'il s'en acquitte bien, et non parce que je l'aime plus que vous autres ".

Maintenant encore, chaque matin que je bois le thé solitairement, je me rappelle toujours parfaitement la voix de M. le Directeur déclamant des vers. Dès son réveil, il récitait quelques poèmes, d'une voix sonore et limpide. Il afectionnait particulièrement ces vers :

Bán dtam bôi tu, etc. Un matin, le voyant de bonne humeur, je lui ai demandé la permission de lui soumettre la traduction suivante :

Quelques tasses de thé le matin, Et trois verres d'alcool à minuit. Si ce régime peut être suivi chaque jour, Le médecin ne viendra pas chez nous.

Ce matin, M. m déclame aussi des vers. Il croit fermement que dès le réveil, déclamer des vers dans la sénérité de l'aube constitue une gymnastique merveilleuse pour ceux qui vivent d'une intérieure intense.

1 L’Empereur Minh Mng (1820-1840) s’appelait en effet Đởm Dương Đình Khuê

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Car ce faisant, on peut rejeter au dehors le fluide lourd et trouble de l'organisme pour assimiler le fluide frais et léger de la nature aux premières heures du jour. Telle était la conception de l'hygiène au temps jadis, et nos pères buvaient le thé pour se maintenir en bonne santé. M. m profite également de cette heure matinale où il boit son premier thé du jour pour s'interroger sur ses défauts et s'en corriger ; il applique le précepte enseigné par le Maître Tăng T: Quotidiennement, je m'examine introspectivement trois fois". Maintenant, toute la maisonnée s'est réveillée bruyamment M. m commence aussi à tousser. Il semble qu'il s'est jusque là efforcé de contenir sa toux pour ne pas troubler le silence de la minute mystérieuse où la nuit et le jour s'interfèrent. Doucement son fils ainé vient demander des nouvelles de sa santé, et s'asseoir sur le bord du vieux lit de camp. Il prend l'éventail, déplace le fourneau en un coin plus dégagé, et évente avec force pour faire s'envoler toute la cendre. - J'ai fini de boire, dit M. m . Si tu veux boire, ajoute de l'eau bouillante ; le thé conserve encore beaucoup d'ârome. Ce sont là paroles superflues, car chaque matin, le père et le fils se lèvent toujours de très bonne heure pour boire du thé. Le premier, le père en absorbe deux tasses ; le fils ainé boit en seconde, au maximum trois tasses. Ce matin, comme d'habitude, M. m dit à son fils de prendre le recueil des Anciens Poèmes pour déclamer la "Chanson du thé " de Lư Đồng. Le récital est magnifiquement réussi. Le rythme de ce vieux poème est d'une extrême complication, mais le fils de M. m réussit à le dominer parfaitement. Il se joue des enjambements, et sa voix reste claire, et son souffle reste soutenu. A voir ce père et ce fils à cette heure du thé matinal, on croirait voir un Maître expliquant une leçon à son élève. Après une conversation sur le thé, M. m prend les "Notes écrites pendant la pluie" et explique les passages où l'auteur - le Recteur de l'Université Phm đình H- notait son expérience personnelle sur l'usage du thé et en faisait l'éloge. Puis il se lamente sur l'automne qui s'en va, laissant sur la mare les feuilles flétries de lotus. - Mon enfant, dit-il, je crois que pour préparer le thé, rien ne vaut l'eau condensée sur les feuilles de lotus. Chaque feuille ne contient que quelques gouttes, et il faut en ramasser sur plusieurs feuilles pour avoir de quoi remplir une théière. Quand j'étais jeune, j'étais souvent chargé

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par M. le Directeur d'aller en barque sur la mare pour recueillir ces gouttes d'eau argentée condensée sur les feuilles de lotus. Je trouve que cette occupation était la chose la plus délicieuse dans ma vie d'étudiant choyé par mon Maître comme si j'étais son fils.

Depuis quelque temps, M. m a établi dans sa famille l'habitude de boire du thé. Mais il fut un temps où plongé dans la misère il avait enfermé son service à thé dans l'armoire, croyant qu'il n'aurait plus jamais l'occasion de s'en servir. Heureusement, le Ciel s'est encore montré favorable aux pauvres lettrés, et M. m a eu récemment deux récoltes successives abondantes.

- Mon enfant, va au chef-lieu acheter en réserve un peu de thé Lý Tú

Uyên. Nous allons en aromatiser quelques dizaines de bouteilles. Tu sais que j'ai taillé cette année tout un panier de bulbes de narcisse que j'ai

achetés en commun avec M. Kép du hameau voisin. Dans quelques jours seulement les boutons sortiront de leurs enveloppes. Nous emploierons les fleurs composées à aromatiser le thé 1 .

- Mon père, je crois qu'il est préférable de laisser au thé son arôme

propre. Grand-père maternel dit qu'il n'aromatise son thé avec aucune espèce de fleur. Le thé ne doit être aromatisé, d'après lui, que lorsqu'il a perdu son arôme propre, ou lorsque son huile s'est évaporée. La lumière du jour devient plus vive. Un peu de soleil brille sur les arbres qui perdent progressivementleurs dernières feuilles de l'année, une à une. Solennel dans son turban de crêpe enroulé avec relâchement, M. m

s'en va maintenant, appuyé sur son bâton. Il se retourne vers son fils occupé à essuyer le plateau à thé :

- Je vais chez M. Điu, puis nous irons ensemble au village voisin visiter

un vieux malade. En voilà un malade qui exige des quantités de ginseng ! Je rentrerai seulement vers le soir, car je devrai rester chez lui pour torrifier les médicaments crus.

1 Le narcisse donne deux sortes de fleurs: les mâles et les femelles dénommées selon la contexture de leurs sépales : hoa đơn (fleurs simples) et hoa kép (fleurs composées). Les premières sont plus élégantes que les secondes, et partant plus recherchées pour la décoration.

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-.-.-.-.-.-.-.-.-

Le texte que nous venons de lire, pareil à une estampe du bon vieux temps, nous a montré, sinon la sensibilité aristocratique de Nguyn Tuân d'avant sa métamorphose marxiste, du moins sa profonde sympathie pour les choses du passé, d'un passé pourtant bien féodal, bien réactionnaire ! Mais le passage qui va suivre annonce déjà le révolutionnaire : il relate les funérailles du célèbre écrivain Vũ Trng Phng dont nous avons parlé plus haut, ou plutôt les impressions éprouvées par les écrivains devant la mort de leur malheureux confrère. Sous le masque d'un cynisme railleur, on y sent vibrer une sincère compassion pout l'art qui vient de disparaître, et une plus profonde compassion pour la gent écrivasseière dans son ensemble, opprimée par les Pouvoirs publics, incomprise de la population, mais dressant fièrement sa misère au nez de la bourgeoisie stupide.

Mt đêm hp mt đưa ma Phng

Une réunion nocturne, la veille des obsèques

de Vũ

Trng

Phng

J'entre dans l'imprimerie où est édité le journal L'Abeille, et demande à un homme démesurément gros qui est en train d'écrire :

- Ce coup de téléphone précipité ? Qu'est-ce que tu me veux ? Tam Lang - l'homme gros - me dit de m'asseoir en attendant que les amis aient fini de corriger les épreuves en bas. Certainement, me dis-je, on va se réunir pour désigner celui d'entre nous qui sera chargé de prononcer demain l'oraison funèbre de Vũ Trng Phng. Tout en tirant une dernière bouffée de ma pipe près de s'éteindre, je pense à notre camarade qui vient de se coucher pour la dernière fois, et aussi à la mort des artistes. Je pense à une feuille jaune qui vient de tomber au début de cette année, dans l'allée solitaire de la forêt littéraire de l'Annam. Au début de l'année, Tn Đà est mort. Et cette feuille jaune n'a pas eu le temps de pourri que l'automne fauche déjà une feuille verte pour la jeter à terre. On n'a pas fini de se consoler de la perte village

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littéraire annamite, qui n'est déjà pas si peuplé, se dépeuple encore lugubrement.

A l'heure où il va se fermer, le marché de la Route de Huế, en ce

soir d'automne finissant, fait naître une insurmontable lassitude dans le

coeur de ceux qui ont une certaine vie introspective. Le dernier rayon du soleil s'est éteint. Le vent d'Ouest envoie dans la fenêtre de la salle de rédaction de l'Abeille une feuille jaune aux bords enroulés. Tam Lang serre ses papiers dans une armoire et, d'un ton où ne se trahit ni joie ni tritesse, me dit :

- Tout à l'heure nous traverserons le fleuve. Allons diner maintenant.

- Au delà du Rhin ?

- Oui. Cela veut dire que ce soir, pour tenir une réunion à propos de la mort de Vũ Trng Phng, nous irons à l'autre rive du fleuve, chez les chanteuses. Au delà du Rhin, c'est une expression que nous employons habituellement pour nous inviter à traverser le fleuve Rouge et passer la nuit blanche à Thượng Cát. Notre Rhin à nous, c'est le Fleuve Rouge. Et derrière ce Rhin, il y a des maisons de chanteuses, pas très propre ni très éclairées. Mais nous autres, nous n'avons besoin ni de maisons vastes et bien éclairées, ni de chanteuses belles et bonnes musiciennes. Ce soir, nous n'avons besoin que d'un endroit où passer ensemble toute la nuit, pour retraverser demain matin le pont et suivre le corbillard de l'un des nôtres mort prématurément. A voir celui-ci, qui est de notre âge et de notre profession, mourir si tôt, nous sentons que la vie est excessivement brève et que nous devons nous rapprocher les uns des autres pour avoir moins froid. Ceux qui vivent de la plume ne sont pas tellement nombreux dans notre pays ; chaque fois que l'un de nous succombe, nous devons serrer les rangs pour qu'ils paraissent moins clairsemés. En ces tristes minutes, nous plaignons le mort, mais nous nous plaignons aussi. Ô vous qui vivez pour la Morale, qui vivez dans la Morale, jamais je ne vous demanderai de ne pas nous mépriser pour oser danser autour d'un corbillard pas encore fermé ! C'est peut-être parce que le bruit des coups de maillet clouant le corbillard résonne lugubrement dans notre coeur à nous qui vivons une vie déréglée, incertaine et moralement solitaire, que nous nous décidons à traverser le fleuve cette nuit pour nous enivrer d'alcool et de musique, et danser démentiellement autour d'un cadavre. C'est ainsi qu'à la veille de la

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guerre on s'efforce de vivre à toute vitesse. Qui sait si demain il ne restera plus rien ? Si nous pouvions évoquer l'âme de Vũ Trng Phng pour lui demander son avis, je suis sur qu'il nous approuverait. Notre malheureux ami est donc mort. Demain, obsèques de bonne heure. En reçevant cette triste nouvelle, nous chantons et nous fumons de l'opium. Est-ce assez désolant ? Je voudrais demander à tous les amis de Phng, à nous ceux qui pour servir l'Art vivent des 55 jours désespérément monotones, si un seul d'entre eux consentirait à dormir seul cette nuit chez lui ? Cette nuit, sur l'autre rive du fleuve, la maison des chanteuses est froide comme une tombe. Les chanteuses paraissent efflanquées comme des perches : la misère leur a allongé la taille. La lampe d'huile d'arachide prend l'apparence d'une lampe posée sur l'autel des morts. Et le guitariste, décharné comme un arbre desséché, se transforme en musicien jouant un air funèbre à l'heure où le riz est offert en sacrifice aux défunts. Quant à nous, nous rions démentiellement comme l'équipage d'un sous-marin en perdition qui se serait enfoncé au fond de l'océan. C'est en cette heure que nous pensons le plus à toi, ô Phng ! Hélas ! Quelqu'un parle. Un autre fume. Un troisième ne fait rien. Deux se tournent vers le mur, rient et soupirent avec leurs ombres imprimées sur le mur tacheté de sang de punaises et de cadavres desséchés de moustiques. Je tape sur le tambourin jusqu'à briser deux baguettes. Je m'applique à taper convenablement, mais ne réussis qu'à faire rendre au tambourin un son funèbre. De même le cliquetis des castagnettes agitées par la chanteuse me parait être celui qui scande la mise à terre de la bière. Aussi légèrement vêtus que les chanteuses, nous sentons le froid de la nuit d’automne s’infiltrer à travers nos minces chemises jusqu’à notre coeur. Nos chemises, il faut encore en prendre soin pour qu’elles n’apparaissent pas fripées le lendemain, quand nous conduirons Phng à sa dernière demeure. “Soyons beaux autour du cadavre d’un être cher”. La nuit est très froide. Et nos hôtesses sont tellement pauvres qu’elles n’ont pas de couvertures. Pour avoir chaud au ventre, nous fumons sans répit comme des soldats français. Et nous nous serrons les uns contre les autres. Quelqu’un s’écrie que nous serons tous malades le

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lendemain. La triple fumée - de l’opium, des cigarettes et de la pipe à eau - a déjà un goût amer et l’arôme dénaturé à force d’être compacte. Maintenant, dans la tristesse poignante de la nuit passée chez les chanteuses, nous commençons à parler de Vũ Trng Phng. Et chaque

fois que nous parlons de lui, nous devons ajouter : de son vivant, quand il était en vie

- Savez-vous que beaucoup de gens en veulent férocement à Phng ? Ils

se reconnaissent dans les traits de M. le Représentant du peuple Hách,

et de Xuân aux cheveux roux. 1

- N'est-il pas inimaginable que Phng jouât divinement de la mandoline.

Mais oui, il faisait rendre à certaines notes un son charmant et extra-

ordinairement langoureux.

- Le plus terrible est qu'il aimait à faire des vers. Imaginez un peu la

réaction du public connaisseur qui lirait les poèmes de Phng ! Nous éclatons tous de rire.

- C'est comme si M. Minh Viên Hunh Thúc Kháng 2 écrivait des contes

- Et comme si M. Phan Bi Châu 2 tenait la rubrique "Ciné et théâtre pour un hebdomadaire ! Nos rires recommencent bruyamment.

- Phng avait ceci de bon : lorsqu'il se chargeait de fournir des articles

à quelque journal, jamais il n'oubliait de payer ses collaborateurs. Dans notre métier d'hommes de lettres, certains individus s'offrent à vendre pour des amis des livres ou des articles, mais ils empochent les droits d'auteur sans en rien donner à leurs victimes. Sous cet angle, Phng était vraiment un honnête homme. - Oui, en matière financière, Phng était extrêmement probe, jusqu'à devenir méticuleux comme un fonctionnaire. Ainsi, en ce qui concernait les rapports sociaux, il accordait une importance particulière aux fêtes et aux décès. Il consignait soigneusement sur un capelin que dans tel deuil, un tel lui apportait en offrande mille taels d'or votif et un paquet de baguettes d'encens, que dans telle réjouissance un tel lui offrait une bouteille de vin. Et, quand l'occasion s'en présentait, il offrait à celui-là

1 Vilains personnages du roman Giông t(Orages) et Số đỏ (Né sous une bonne étoile). 2 Deux grands révolutionnaires, sévères lettrés, dont l’œuvre littéraire était empreinte de la plus grande austérité. Dương Đình Khuê

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les mêmes présents qu'il en avait reçus. Connaissait-il quelqu'un, même

très super-ficiellement, il était le premier à venir le voir à l'hôpital si celui-ci tombait malade.

- Qu'avez-vous à y redire ? Phng était un brave homme. Beaucoup de

ses lecteurs se sont mépris sur son compte. Ils croyaient que Phng était un homme dangereux, un méchant coeur. L'erreur provient de ce que Phng a eu le tort de remplir ses œuvres de pourritures et de déchets de la société. - Il n'était pas le seul écrivain à être ainsi méconnu.

- Qui d'entre nous ici était le plus en relations avec Phng ? il doit

reconnaître que Phng avait une maman admirable. A bonne mère, fils pieux. A sa dernière maladie, alité pendant de longs jours, Phng voulait se lever pour écrire, et sa maman a eu beaucoup de difficultés à l'empêcher. Et elle veillait toutes les nuits pour l'éventer.

- Phng est mort jeune. Ce que je déplore le plus en lui, c'est qu'il était

d'esprit trop terre à terre. Durant toute sa vie, il n'a caressé aucun rêve, aucun idéal qui l'aidât à s'émanciper des misères de ce monde. Il agissait trop d'après sa raison. En aucune minute il n'a osé se laisser aller à une quelconque folie. Je me suis étendu près du plateau à opium, et j'ai laissé brûler une boulette de drogue. C'est que je me rappelle avoir acheté un tableau sur soie dans une exposition de peinture l'hiver dernier. En achetant ce tableau, j'ai du m'abtenir de m'offrir un nouveau costume, bien que l'hiver fut déjà très avancé. Phng est venu me voir ; il contempla ironiquement mon tableau et m'injuria avec hémémence : " Tu es un fou ; je ne pourrais jamais commettre une telle folie". J'ai empoché sa semonce sans lui répondre. Mais à partir de ce moment là, jamais je ne lui ai plus raconté mes autres "folies". Il était resté raisonnable durant toute sa vie. Raisonnable dans ses

rapports avec les autres, raisonnable dans son habillement, dans sa nourriture. A propos de nourriture, je ne puis m'empêcher de sourire à l'évocation du souvenir suivant : Depuis que nous étions liés d'amitié, jamais je n'ai vu Phng s'aventurer à goûter d'un mets nouveau. Du "Phrissolé il revenait invariablement au soja frit et au vermicelle cuit à petit feu ou accompagné de hachis grillé. Même s'il avait en poche plusieurs centaines de piastres, il ne voudrait manger que de ces plats, et obligerait ses amis à faire de même.

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Je me rappelle une fois où nous étions réunis avec le poète Tn Đà. En l'honneur de cet hôte de marque, Phng alla acheter deux paquets de nougats d'arachides parfumés à la vanille. Il les rapporta à la fumerie et les présenta au vieux poète :

- Veillez goûter à ces nougats d'arachides.

- Qu'est-ce que vous dites ?

- Des nougats d'arachides à la vanille. A la fois croquants et parfumés.

- Des nougat d'arachides ! Ça ne vaut rien. Ce jour là, le vieux poète perdit le peu de sympathie que Vũ Trng Phng lui avait conservée. Déjà, avec son caractère pratique de reporter Phng n'avait pu supporter les manières encombrantes de Tn Đà. Ces deux hommes sont maintenant morts, ont rendu leur dernier soupir au même quartier du Pont Neuf, l'un au numéro 71, l'autre au numéro 73, et reposent tous les deux dans le même cimetière. Dans l'Au Delà où ils se rencontrent maintenant, ils ne pourront s'éviter des froissements s'ils ne savent se supporter en pensant à la désolation du destin commun aux gens de talent. Dans la vie raisonnable de Phng, j'ai remarqué quelque chose d'infiniment émouvant ; ce sont ses fournitures de bureau. L'encre dont il se servait était une encre violette, diluée, fanée, une couleur morte. Le papier était toujours du papier réglé à six sous la main. Un papier quelconque, sans particularité distinctive, et pouvant convenir à tout le monde. Sa plume favorite était l'Incomparable, à un sou les trois. Papier, plume et encre étaient ceux des écoliers, de la plus simple facture. Et pourtant, les mots qui ont été écrits avec cette plume et cette encre sur ce papier n'étaient point du tout banaux. A nous qui mettons de la coquetterie à employer des fournitures de bureau recherchées, ce petit détail de la vie d'écrivain de Phng ne doit-il pas nous donner matière à réflexion ? Phng était aussi raisonnable en ce qui conçernait ses ambitions d'avenir :

" Je souhaite seulement d'avoir toujours une bonmne table chargée de mets et un bon plateau chargé d'opium, chaque fois que vous venez me voir ". C'est ce que nous disait Phng le soir de la fête de la Mi-Automne de cette année, quand il était encore à la rue des Changeurs, deux jours avant sont déménagement dans le quartier du Pont Neuf. En ce temps là, Phng savait ses poumons gravement atteints et, sur le conseil de son

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médecin, avait installé chez lui un service d'opium. En admettant que c'était honteux pour un jeune homme d'être opiomane, Phng acceptait cette honte pour essayer de reculer la date de son départ. Départ pour la mort. Lèpre, tuberculose, hydropisis, paralysie, quatre maladies incurables ! et Phng était atteint de l'une d'elles. Mon ami le lettré Ngô Tt T, reçu premier au concours littéraire provincial, m'a d'ailleurs confié que Phng ne survivrait peut-être pas au delà de cet hiver. L'hiver n'est pas venu. On est seulement en automne, et déjà la feuille verte s'est détachée de la forêt - une forêt littéraire qui manque encore d'arbres séculaires bien solides. Je suis satisfait de ce que pendant les derniers jours de Phng je n'ai pas craint de manger, boire et fumer avec ce tuberculeux qui s'apprêtait pour le grand départ. Il riait comme pour me dire : " Toi qui aimes tant la vie et qui redoutes tant la vieillesse et la mort, tu oses considérer comme négligeables les microbes tuberculeux que je projette ?" Si je n'ai observé aucune précaution en ces jours là, c'est parce que je ne voulais pas inquiéter ce moribond dont les jours étaient comptés. Et puis, n'avais-je pas déjà dans mon corps quantité de microbes ? Que ceux de Phng vinssent s'y ajouter, qu'est-ce que cela pouvait me faire ? La mort prématurée de Phng me donne l'idée de supputer mentalement quels sont, parmi les jeunes écrivains, ceux qui sont exposés au même sort. Thế L, Tchya, Lưu Trng Lư, Lan Khai, Đoàn Phú T, Thch Lam, Nht Linh, Khái Hưng réunissent toutes les conditions requises pour prendre le grand départ. Leur poitrine à eux tous est aussi aplatie qu'une montre Oméga vue de profil. Ces jeunes gens, s'ils doivent être mis en terre, ne devront pas peser bien lourd. Ne croyez pas que j'aie la méchanceté d'appeler sur eux la malédiction divine. Au contraire. Je les plains sincèrement. Constatant combien leur consttution est fragile, j'ai commis l'imprudence d'affirmer orgueilleusement qu'avec ma solide santé je puis faire le jour de la nuit, et que je pourrai résister très longtemps à l'usure. Mais l'un d'entre eux m'a pulvérisé cette confiance en citant l'exemple de Đinh Huy Ho, un homme de lettres possédant à la fois santé et force, qui a même écrit l'ouvrage "Pour faire une bonne race". - Parmi nous, qui peut se vanter d'être aussi vigoureux que Đinh Huy Ho ? Et poutant, il est mort après seulement un jour de maladie.

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La tristesse m'envahit, et je sombre dans le sommeil. Puis, au petit matin, comme une lampe qui jette un dernier éclat avant de s'éteindre, nous surmontons notre lassitude pour nous lever et causer du triste évènement. L'opium a brisé notre voix qui devient sourde.

- Phng sera plus regretté que Tn Đà. La mort d'un jeune homme

recueille toujours plus de larmes que celle d'un vieillard.

- Phng pourrait léguer à notre littéraire beaucoup de chefs d'œuvre

encore. Pourquoi faut-il qu'il meure, alors que tant de gens sans talent

continuent imperturbablement à vivre comme pour nous exaspérer ?

- Moi, je pense que les artistes doivent mourir jeunes, si nous pouvons

choisir l'heure de notre mort. Le talent et la beauté n'ont qu'un temps. Est-ce que le ver-à-soie peut éternellement fabriquer une soie brillante ? Vivre trop longtemps est parfois imprudent. Cela prouve seulement que notre peau est trop coriace pour être entamée par les microbes. Qui peut supporter une Tây Thi 1 aux cheveux blanc et à la peau d'écaille ? Un

homme de guerre qui refuge de tomber à des millions de lieues de son village natal, le corps enveloppé dans une peau de cheval, pour mourir de vieillesse dans le lit de sa femme, quoi de plus stupide ? Toute la nuit, nous discutons sur l'urgence de créer une Amicale des Ecrivains. Et vers cinq heure du dimanche 15 Octobre 1939, nous rentrons à pied de Thượng Cát à Hanoi. La brume de ce matin d'automne fait penser aux matins où nous allions à la chasse aux sarcelles. En traversant les neufs travées du pont Doumer surplombant un fleuve glacial, nous sentons la faim mordre nos entrailles. - Trop matinal, cet enterrement. A sept heures. Pour traverser ce pont

et atteindre l'autre rive, il nous faut au moins 45 minutes. Puis il nous faudra nous rendre à la station de tramways du Petit Lac. Puis de là au Pont Neuf. Nous n'aurons que le temps tout juste. Allons ! un peu plus vite, mes amis !

- Allons d'abord prendre une soupe pour nous réchauffer.

- D'accord. Ne conservons que le prix de six tickets de tramways, et

dépensons tout le reste. Avons-nous une piastre ?

Le jour n'est pas encore levé. Rue des Radeaux. Nous envahissons une auberge encore vide de clients. Potage de sang frais, saucisses farcies

1 Célèbre beauté vivant au temps des Royaumes Combattants. Dương Đình Khuê

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de lard, boyau. Et soupe fumante. Nous l'avalons gloutonnement, pareils aux nombreux enfants d'une famille pauvre qui avalent de la soupe de légumes en guise d'aliments plus substantiels. Ayant beaucoup d'imagination, je pense aussitôt aux reporters de journeaux, réunis un de ces froids matins à une auberge de la Porte du Sud pour aller assister à une exécution capitale dans les années 1930, 1931. Jamais encore je n'ai trouvé un petit déjeuner aussi émouvant que celui de ce matin. Car ce matin, en avalant de la soupe bouillante tout autour du bol comme un débiteur qui paie graduellement ses dettes, je songe avec tristesse au mort, et avec pitié à ceux qui restent encore en vie. Le cortège funèbre est parti depuis quelques minutes. J'ai déjà écrit un reportage sur les fumeries d'opium. C'était Phng qui m'avait conseillé d'écrire "Quand la lampe d'huile d 'arrachide est près de s'éteindre" pour un hebdomadaire. Lorsque j'eus recueilli tous ces articles pour les réunir en un livre, j'écrivis sur la première page : "A qui dédicacerai-je ce reportage ?" pour me railler moi-même et railler ceux de mes amis qui ont eu le malheur de faire connaissance avec la maudite drogue. En marchant derrière le corbillard et en pensant à l'ami disparu, j'ai modifié cette satirique dédicace en une pieuse pensée : " Avec respect, sincérité et regrets, aux mânes de Vũ Trng Phng ".

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CHAPITRE

VIII .

LE

THÉÂTRE

D'après la tradition, le théâtre aurait été introduit au Vietnam par des Chinois faits prisonniers sous la dynastie des Trn. C'était le Hát tung ou Hát bi, qui jouait surtout des pièces tirées de l'Histoire de Chine, et plus rarement de l'Histoire nationale. Pas de décors ; le jeu des acteurs

était stylisé minutieusement, chaque geste symbolisant une action, et chaque maquillage représentant un type d'individu bien arrêté : le général valeureux, le fidèle conseiller, le courtisan déloyal, etc. Les paroles étaient ponctuées par des coups de tam-tam, et soutenues par de la musique ; elles étaient en effet composées sur les airs très divers (va,

nói s, tu

)

Plus tard, à une époque indéterminée, apparut Hát chèo, qui diffère du Hát tung par plusieurs points :

1. Tandis que celui-ci représente surtout, comme nous l'avons dit, des

pièces tirées de l'Histoire, par conséquent des tragédies, le Hát chèo représente de préférence des comédies satiriques pour bafouer la sottise, la vanité, l'avarice, etc.

2. Le Hát tung est très littéraire, et ses pièces sont pleines de citations

chinoises, difficilement compréhensibles. Au contraire, le Hát chèo est plus accessible au public non lettré.

3. Les airs sur lesquels sont composées les paroles du Hát tung sont des airs de musique importés de Chine et légèrement modifiés ; le Hát chèo fait de préférence appel aux airs de musique pris dans l'héritage musical national (bng mc, sa mc, etc.)

A part ces différences, le Hát tung et le Hát chèo ont en commun un air archaïque avec leur absence de décors, leur jeu stylisé, et aussi la pauvreté de leur répertoire. La connaissance du théâtre français au début

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de ce siècle fut pour notre peuple une révélation. De grands écrivains comme Phm Qunh et Nguyn Văn Vĩnh ont même traduit des pièces de Corneille et de Molière, et quelques tentatives ont été faites pour porter sur la scène Le Bourgeois gentilhomme et l’Avare. Elles ont connu un succès flatteur, mais peu durable, parce que notre peuple est par essence mélomane et n'apprécie que le théâtre chanté en musique. Et puis, faut-il le dire ? l'éducation du public Viêtnamien en matière de théâtre reste beaucoup à faire. Même jusqu'à l'heure actuelle, notre public n'apprécie dans le théâtre que la voix et le jeu de physionomie des acteurs ; quant à l'œuvre littéraire proprement dite, c'est le moindre de ses soucis.

Un compromis s'est donc établit dans les années 1920-1930 entre le théâtre ancien et le théâtre moderne pour donner naissance à ce bâtard qui s'appelle le théâtre réformé (Hát c