Vous êtes sur la page 1sur 51

Réseaux

Vieillissement et usage des technologies. Une perspective


identitaire et relationnelle
Vincent Caradec

Résumé
VIEILLISSEMENT ET USAGE DES TECHNOLOGIES Une perspective identitaire et relationnelle Vincent Caradec Afin de faire
le point sur le rapport des personnes âgées et des technologies, l'auteur cherche d'abord à repérer dans les littératures
spécialisées les points d'articulation entre les deux univers démographique et technique. Il s'applique ensuite à appréhender la
diversité des usages dans une population spécifique : les retraités de 60 à 70 ans vivant en couple. L'auteur plaide pour une
prise en compte de l'hétérogénéité des populations et de celle des usages qui en découle.

Abstract
AGEING AND USE OF TECHNOLOGIES An identity and relational perspective Vincent Caradec In this review of the
relationship between the aged and technology, the author first looks at the specialized literature for points of articulation
between these two worlds. He then tries to identify the diversity of uses in a specific population: retired couples between the
ages of 60 and 70. He argues that the heterogeneity of populations and the resulting variety of uses should be taken into
account.

Citer ce document / Cite this document :

Caradec Vincent. Vieillissement et usage des technologies. Une perspective identitaire et relationnelle. In: Réseaux, volume
17, n°96, 1999. Communication et personnes agées. pp. 45-95;

doi : https://doi.org/10.3406/reso.1999.1059

https://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1999_num_17_96_1059

Fichier pdf généré le 12/04/2018


VIEILLISSEMENT ET USAGE

DES TECHNOLOGIES

Une perspective identitaire

et relationnelle

Vincent CARADEC

© Réseaux n° 96 - CNET/Hermès Science Publications - 1999


Les personnes âgées peuvent-elles s'adapter aux évolutions
technologiques ? La question est controversée. Certains soulignent
que les nouvelles générations qui vont arriver à l'âge de la retraite
ont « fait » les Trente Glorieuses, qu'elles sont habituées au changement et
devraient pouvoir continuer à se couler dans le moule, en constante
évolution, de la modernité : il est donc probable que les personnes âgées
utiliseront de plus en plus des biens technologiques et contribueront même,
du fait de leur poids économique et démographique, à dynamiser le secteur1.
D'autres insistent au contraire sur le fait que les nouveaux biens
d'équipement (magnétoscope, ordinateur, four à micro-ondes, etc.) se
diffusent moins rapidement chez les plus âgés, soulignent que l'arrivée de
générations nouvelles ne semble pas renverser cette tendance2 ou postulent
de façon plus radicale que le vieillissement se traduit inéluctablement par
une diminution des capacités d'adaptation. Ainsi s'opposent, dans un débat
qui renvoie à la question du vieillissement de la population et à ses
conséquences sur le dynamisme de la société, ceux qui pensent le rapport
des personnes âgées aux nouvelles technologies comme un effet de
génération à ceux qui y voient avant tout un effet d'âge.

C'est sur cette question du rapport des personnes âgées aux technologies
que nous voudrions proposer ici quelques éléments de réflexion en nous
appuyant sur un double travail d'investigation : le premier, de type
bibliographique, a consisté à rechercher des points d'articulation entre
travaux sur les personnes âgées et le vieillissement, d'une part, et recherches
sur les usages des techniques, d'autre part ; le second, en cours, constitue un
prolongement empirique de ce travail bibliographique et se propose

1.L0RIAUX, 1995.
2.ROCHEFORT.1991.
48 Réseaux n° 96

d'appréhender, dans leur diversité, les usages d'un ensemble d'objets


technologiques par des retraités de 60 à 70 ans vivant en couple3.

Précisons, à travers trois remarques, ce que nous entendons par « personnes


âgées ». Tout d'abord, on sait que la catégorie est loin d'être univoque et
homogène puisque — pour s'en tenir à la diversité selon le seul critère de
l'âge - elle peut recouvrir selon les cas l'ensemble des plus de 60 ans ou
désigner seulement les personnes du « quatrième âge » confrontées à des
déficiences physiques. Afin de ne pas rabattre l'étude des personnes âgées
sur celle du handicap4, c'est l'acception la plus large de la catégorie que
nous retiendrons ici. Ensuite, plutôt que de nous restreindre aux
catégorisations statistiques habituelles en termes d'âge chronologique pour
définir les personnes âgées (« les plus de 60 ans » ou encore « les plus de 65
ans »), nous privilégierons la position dans le cycle de vie qui nous semble
avoir davantage de pertinence sociologique et que l'on peut caractériser
selon les deux scènes principales de la construction de soi : la scène
professionnelle et la scène familiale. Ce sont alors la cessation d'activité
d'une part, le départ des enfants (le « nid vide ») d'autre part, qui marquent
l'entrée dans la population âgée. Enfin, et plus fondamentalement, notre
propos n'est pas tant d'étudier comment une population donnée - les
personnes âgées- se comporte vis-à-vis des technologies, que de voir
comment le processus de vieillissement peut être mis en relation avec
l'usage des technologies.
Quant aux technologies retenues, le champ en est assez large puisque les
objets considérés vont des technologies domestiques (biens d'équipement
ménagers et de loisir) à des technologies de l'espace public (automates
bancaires, guichets automatiques), et que nous nous sommes intéressés à la
fois à des objets technologiques récents (micro-ordinateur, téléphone
portable, etc.) et à d'autres plus anciens (radio, télévision, téléphone,
voiture). Si, dans cet article, nous allons privilégier les TIC, nous ne nous
interdirons pas de faire référence à d'autres objets technologiques pour
illustrer les mécanismes décrits.
Nous nous proposons de suivre ici un double fil conducteur : identitaire,
puis relationnel. Nous présenterons, tout d'abord, quelques approches

3. Ce travail s'inscrit dans le cadre du programme de recherches « Evolutions technologiques,


dynamique des âges et vieillissement de la population » animé par la DREES/MIRE et la
CNAV. La recherche bibliographique a donné lieu à un rapport : voir CARADEC, 1997. Le
volet empirique bénéficie d'un financement du GRETS/EDF.
4. JOBERT, 1993.
Vieillissement et usage des technologies 49

théoriques qui paraissent particulièrement fécondes pour appréhender, dans


une perspective identitaire, le rapport aux objets des personnes âgées. Puis,
nous aborderons deux dimensions de l'identité : le rapport au corps et le
rapport au temps. Enfin, le fil conducteur relationnel nous permettra
d'envisager le rapport aux objets technologiques sous l'angle de la
médiation : médiation de certains objets technologiques dans les relations
des personnes âgées avec autrui ; médiation de tiers entre les personnes
âgées et les objets technologiques.

DIFFERENTES PERSPECTIVES POUR APPREHENDER


LE RAPPORT DES PERSONNES AGEES AUX OBJETS
TECHNOLOGIQUES

Parce qu'elles ont conduit une réflexion sur le rapport aux objets (sans que
ceux-ci soient exclusivement technologiques), plusieurs perspectives de
recherche - parallèlement à d'autres qu'il ne semble pas utile de rappeler
ici5 - sont susceptibles de fournir des ressources théoriques et des résultats
empiriques intéressants pour notre propos : les travaux psychologiques
anglo-saxons, qui étudient le rapport aux objets selon l'âge ; l'approche de
l'identité de J.-C. Kaufmann ; la réflexion de G. Mac Cracken, qui ouvre
plusieurs pistes et en particulier celle des transitions identitaires.

Les travaux psychologiques anglo-saxons sur le rapport aux objets


selon l'âge

Plusieurs recherches conduites par des psychologues anglo-saxons se sont


intéressées au rapport aux objets dans une perspective identitaire en puisant
leur inspiration à différentes sources théoriques (les écrits sur le soi de
W. James et de G.-H. Mead, la psychanalyse, les stades du développement
d'E. Erickson). S 'interrogeant sur la manière dont l'environnement matériel
de l'individu contribue à la formation de son identité, ces travaux
s'efforcent de penser les relations entre les individus et les choses, en
accordant une attention particulière à l'« investissement psychique » dans le
monde (cultivation dans le vocabulaire de Csikszentmihalyi et Rochberg-

5. On peut citer en particulier la sociologie des usages et l'intérêt, pour la perspective qui est
la nôtre, d'une approche en termes d'appropriation (CHAMBAT, 1994) ou de significations
d'usage (MALLE1N, TOUSSAINT, 1994).
50 Réseaux n° 96

Halton) et à la dimension symbolique des objets. Plusieurs études


empiriques menées dans cette perspective ont cherché plus particulièrement
à déterminer quelles significations étaient associées aux objets que les
individus considèrent comme leurs objets « préférés » ou comme des objets
« spéciaux » ou encore comme « les plus importants » pour eux. Parmi ces
travaux, certains se sont intéressés aux personnes âgées, soit de façon
exclusive6, soit en étudiant les différences dans le rapport aux objets selon
l'âge7. Ces derniers travaux méritent particulièrement que l'on s'y arrête.
Aussi présenterons-nous l'ouvrage de Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton
qui constitue le travail le plus substantiel et la meilleure illustration de ce
type d'approche, puis celui de Lunt et Livingstone qui aborde plus
spécifiquement certains objets technologiques.

Sans pouvoir analyser ici les très riches considérations théoriques


développées par Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton sur ce qui relie les
individus aux choses, notons que les auteurs insistent sur le double
processus dans lequel se trouve pris le rapport individuel aux objets :
l'intégration d'une part, l'appartenance à un collectif qui partage des
croyances et des façons d'être communes ; la différenciation d'autre part,
qui permet de se penser et de se construire comme être unique.

L'enquête empirique réalisée par Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton


consiste en une série d'entretiens semi-directifs menés auprès de 82 familles
vivant à Chicago et appartenant aux classes moyennes. Dans chaque famille,
ont été interrogés au moins un enfant, les deux parents et au moins un grand-
parent8. Les entretiens portaient sur les objets « spéciaux » de la maison et
leur signification. 1 694 objets au total ont été mentionnés par les enquêtes
et 7 875 significations associées. Deux codes ont été élaborés par les
auteurs : le premier permet de classer les objets en 41 catégories ; le second
comporte 1 1 groupes de signification (et 35 sous-groupes).

6. SHERMAN, NEWMAN, 1977-78 ; KAMPTNER, 1989.


7. CSIKSZENTMIHALYI, ROCHBERG-HALTON, 1981; WALLENDORF, ARNOULD,
1988 ; LUNT, LIVINGSTONE, 1992.
8. Soit un total de 315 entretiens : 79 dans la génération la plus jeune (46 de sexe masculin,
33 de sexe féminin), 150 dans la génération intermédiaire (68 hommes, 82 femmes), 86 dans
la plus âgée (27 hommes, 59 femmes).
Vieillissement et usage des technologies 51

Tableau 1. Objets « spéciaux » mentionnés selon la génération9

Enfants % Parents % Grands-parents %


(N = 79) (N = 150) (N = 86)
1 . Chaînes stéréos 45,6 1. Meubles 38,1 1 . Photos 37,2
2. Télévision 36,7 2. Tableaux 36,7 2. Meubles 33,7
3. Meubles 32,9 3. Sculptures 26,7 3. Livres 25,6
4. Instr. de musique 31,6 4. Livres 24,0 4. Télévision 23,3
5. Lits 29,1 5. Instr. musique 22,7 5. Tableaux 22,1
6. Animaux dom. 24,1 6. Photos 22,0 6. Assiettes 22,1
7. Divers 20,3 7. Plantes 19,3 7. Figurines 17,4
8. Equipement 17,7 8. Chaînes stéréos 18,0 8. Appareils 15,1
sportif ménagers
9. Collection 17,7 9. Appareils 17,3 9. Divers 15,1
ménagers
10. Livres 15,2 10. Divers 16,7

Tableau 2. Significations associées aux objets « spéciaux » mentionnés


selon la génération

Objets Enfants Parents Grands-parents


P
(N=79) (N=150) (N=86)
Souvenirs 48,1 82,0 83,7 0,0001
Association1 48,1 52,7 54,7 NS
Expérience agréable2 91,1 86,0 81,4 NS
Qualité de l'objet 53,2 70,7 55,8 0,01
Valeurs personnelles3 55,7 56,0 46,5 NS
Soi4 97,5 87,3 76,7 0,0004
Famille proche 70,9 85,3 86,0 0,013
Parenté 12,7 27,3 24,4 0,039
Amis et relations 43,0 37,3 40,7 NS
1. L'objet est valorisé en tant que symbole religieux ou ethnique, comme collection ou
comme cadeau.
2. L'objet procure du plaisir, permet de s'évader du quotidien, est évoqué pour la régularité
de son usage.
3. L'objet matérialise un idéal (i.e. le livre symbole et matérialisation du savoir) ou est
valorisé comme réalisation personnelle.
4. L'objet est référé à soi (par exemple : « J'aime utiliser tel objet »).
p. Seuil de significativité (Chi-deux).

9. Nous n'avons retenu ici que les classes d'objets citées par au moins 15 % des personnes
enquêtées. Notons que le téléphone n'est cité que par 6,3 % des enfants, 1,3 % des parents et
2,3 % des grands-parents.
52 Réseaux n° 96

Quelles différences observe-t-on dans le rapport aux objets entre les trois
générations considérées? Tout d'abord (tableau 1), les objets les plus
souvent mentionnés ne sont pas les mêmes, les enfants citant surtout les
chaînes stéréos et la télévision, les parents des meubles et des tableaux, les
grands-parents des photos et des meubles. En rangeant les objets en deux
grandes catégories, les objets pour l'action d'une part, les objets pour la
contemplation10 d'autre part, Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton
observent que la jeune génération privilégie les premiers alors que les
grands-parents (mais aussi les parents) préfèrent les seconds.

Si l'on considère maintenant les différences dans les significations associées


aux objets spéciaux, on observe (tableau 2) que « les souvenirs », « la
famille proche », « la parenté » sont beaucoup plus fréquents dans la
génération âgée alors que les raisons renvoyant au « soi » le sont davantage
chez les jeunes. Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton concluent que ces
données empiriques établissent - conformément à maintes théories du cycle
de vie, et en particulier celle d'Erikson — qu'avec l'âge « le cœur de
l'identité se déplace de ses propres actions à la position occupée dans un
réseau de relations stables11 », de la différenciation vers l'intégration.

Si l'on reprend les deux dimensions dégagées par les auteurs (action vs
contemplation ; soi tourné vers lui-même vs soi orienté vers autrui), la
génération âgée se caractérise par un rapport aux objets privilégiant, d'une
part, la contemplation et dénotant, d'autre part, un soi orienté vers autrui (et
donc vers l'intégration). Cependant, comme le rappellent Csikszentmihalyi
et Rochberg-Halton, ces moyennes ne doivent pas faire oublier la diversité
des situations et le processus dégagé ne doit pas être conçu comme normatif
(le vieillissement « normal » passant par un rapport aux objets contemplatif
et orienté vers autrui). Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter aux
portraits parallèles, brossés par les auteurs de deux veuves octogénaires,
socialement proches, toutes deux heureuses de leur sort, mais dont le rapport
aux objets est aux antipodes : l'une est très détachée des choses, alors que
l'autre est attachée à un grand nombre d'objets qui la relient à son passé et à
sa famille.
Par ailleurs, il convient de signaler que, parallèlement aux différences entre
générations, Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton s'intéressent aux

10. L'opposition trouvant son fondement théorique dans la distinction développée par
H. Arendt entre vita activa et vita contemplativa.
1 1. CSIKSZENTMIHALYI, ROCHBERG-HALTON, 1981, p. 101.
Vieillissement et usage des technologies 53

différences de sexe et observent que les femmes, contrairement aux


hommes, privilégient les objets pour la contemplation et les significations
tournées vers autrui : « Le schéma féminin est plus proche de celui des
grands -parent s alors que celui des hommes ressemble à celui des enfants »
écrivent-ils12.
Qu'en est-il des objets technologiques ? Quelques-uns sont cités parmi les
objets spéciaux et la comparaison des réponses entre générations fait
apparaître deux évolutions très significatives : la très forte baisse des
chaînes stéréos ; la courbe curvilinéaire de la télévision. Les raisons données
pour le choix de ces deux objets renvoient au soi tourné vers lui-même et
aux sentiments éprouvés (plaisir, réconfort), bien plus qu'aux autres ou aux
souvenirs. Comme le font remarquer Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton,
c'est leur caractère même d'objets technologiques, soumis à obsolescence et
renouvellement rapides, qui empêche ces objets d'être des supports
d'intégration et les prédispose à être associés au processus de
différenciation13. Si la télévision obtient un score non négligeable auprès de
la génération la plus âgée, c'est d'abord parce qu'elle est associée à une
activité régulière, ensuite pour sa fonction d'évasion qui permet d'échapper
aux préoccupations du moment.

Les objets technologiques n'en restent pas moins fort peu nombreux parmi
les objets spéciaux cités par les grands-parents. Les analyses de
Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton conduisent à formuler l'hypothèse que
plus les objets sont récents, moins ils ont de chance d'être choisis comme
objets spéciaux, et ce d'autant plus que l'on vieillit : ainsi, 67 % des objets
spéciaux désignés par les grands-parents (contre 40 % pour les parents et
14 % pour les enfants) ont été acquis il y a plus de 10 ans14.

12. CSIKSZENTMIHALYI, ROCHBERG-HALTON, 1981, p. 106. Malheureusement, ils ne


croisent pas les deux variables (alors que les répondants âgés sont beaucoup plus souvent des
femmes et les répondants plus jeunes de sexe masculin).
13. CSIKSZENTMIHALYI, ROCHBERG-HALTON, 1981, p. 76. Il ne faut pas oublier
cependant que la télévision peut jouer, pour les personnes très âgées et isolées, un rôle
important dans le sentiment d'appartenance à la société. Nous y reviendrons plus loin.
14. CSIKSZENTMIHALYI, ROCHBERG-HALTON, 1981, p. 287.
54 Réseaux n° 96

Tableau 3. Taux d'équipement en fonction de la position


dans le cycle de vie
Ce Co F NV R t
Télévision couleur 74 80 97 87 96 **
Magnétoscope 47 60 72 57 40 **
Chaîne hi-fi 78 92 78 63 50 ***
Lecteur de CD 28 28 12 17 13
Lave-linge 57 60 97 93 90 ***
Lave-vaisselle 19 0 33 27 19 *
Sèche-linge 33 32 43 37 31
Four à micro-ondes 31 36 53 47 27 *
Téléphone 76 80 95 97 96 **
Voiture 55 64 88 90 65 ***
Micro-ordinateur 33 28 62 17 15 ***
Ce, Célibataire ; Co, en couple ; F, en famille ; NV, nid vide ; R, retraite.
t : test du Chi-Deux sur les fréquences (*P < 0,05 ; **P < 0,01 ; ***P < 0,001).

Tableau 4. Pourcentage de personnes considérant que les biens possédés sont un


luxe en fonction de leur position dans le cycle de viea
Ce Co F NV R t
Télévision couleur 52 75 62 68 61
Magnétoscope 81 93 90 81 82
Chaîne hi-fi 53 78 89 72 85 **
Lecteur de CD 84 100 100 100 100
Lave-linge 25 27 4 8 3 **
Lave-vaisselle 67 — 68 75 86
Sèche-linge 65 88 44 57 50
Four à micro-ondes 78 78 73 92 46
Téléphone 12 5 2 14 10
Voiture 28 20 4 15 19 *
Micro-ordinateur 100 57 72 25 17
a. La question était la suivante : « Pour chaque bien que vous possédez, dites s'il s'agit d'un
luxe ou d'une nécessité ».
Ce, Célibataire ; Co, en couple ; F, en famille ; NV, nid vide ; R, retraite.
t : test du Chi-Deux sur les fréquences (*P < 0,05 ; **P < 0,01).
Vieillissement et usage des technologies 55

L'ouvrage de Lunt et Livingstone15 a pour objet principal le rapport à


l'argent, les auteurs se proposant d'aborder les comportements économiques
(l'épargne, l'emprunt, l'achat) dans une perspective psycho-sociologique
attentive à la construction des identités personnelles. Dans le chapitre 6, ils
envisagent les différences dans l'équipement en objets technologiques
suivant la position dans le cycle de vie, repérée à partir d'une nomenclature
en cinq postes : célibataires (de moins de 35 ans) ; en couple (marié ou non,
sans enfants, de moins de 40 ans) ; en famille (un ou plusieurs enfants vivant
à la maison) ; nid vide (personnes seules ou en couple pas encore à la
retraite et dont les enfants ont quitté la maison) ; à la retraite (personnes
retraitées ou dont le conjoint est retraité et dont les enfants ont quitté la
maison16).

Nous reproduisons deux tableaux (tableaux 3 et 4) qui concernent les biens


d'équipement technologiques et qui présentent un intérêt particulier pour
notre propos. En se fondant tout d'abord sur le tableau 3, les auteurs
suggèrent de distinguer trois types de bien selon la répartition des taux
d'équipement au cours du cycle de vie : les biens de base (télévision
couleur, machine à laver le linge et téléphone) dont le taux d'équipement est
élevé aux différents stades du cycle de vie ; les biens de haute technologie
(chaîne hi-fi et lecteur de compacts disques) possédés surtout par les jeunes
et beaucoup moins lorsqu'on avance dans le cycle de vie ; les biens
familiaux (magnétoscope, machine à laver la vaisselle, four à micro-ondes,
sèche-linge, voiture et ordinateur) pour lesquels ce sont les familles qui sont
les mieux équipées, les plus jeunes et les plus âgés l'étant moins.
Le tableau 4 permet ensuite d'observer un certain consensus sur le caractère
plus ou moins indispensable de la plupart des biens répertoriés : le
magnétoscope, la chaîne hi-fi, le lecteur de compacts disques, la machine à
laver la vaisselle et le four à micro-ondes apparaissent plutôt comme un
luxe, contrairement au téléphone, à la voiture et à la machine à laver le linge
qui sont codés comme indispensables. Un désaccord se fait jour en ce qui
concerne la télévision couleur, le micro-ordinateur et le sèche-linge, mais les
différences ne sont pas significatives. Seules la chaîne hi-fi, la machine à
laver et la voiture reçoivent des réponses qui varient significativement selon
les étapes du cycle de vie : la chaîne hi-fi paraît davantage nécessaire aux

15. LUNT, LIVINGSTONE, 1992.


16. Sur les 279 personnes interrogées, 219 ont pu être classées dans cette nomenclature, selon
la répartition suivante : 27 % de célibataires ; 1 1 % en couple ; 27 % en famille ; 14 % pour le
nid vide ; 22 % de retraités.
56 Réseaux n° 96

jeunes, en particulier aux célibataires ; les plus jeunes (célibataires et


couples) se passeraient plus facilement de machine à laver le linge que les
plus âgés ; la voiture semble surtout indispensable aux familles, et l'est un
peu moins pour les plus jeunes et les plus âgés. En reprenant la typologie
établie par les auteurs, les biens de base apparaissent indispensables (sauf la
télévision couleur, ce qui s'explique peut-être par le fait qu'une partie des
personnes enquêtées ont voulu indiquer que la couleur était un luxe), les
biens de haute technologie semblent davantage du luxe et les biens
familiaux peuvent être l'un ou l'autre.

Ces tableaux sont particulièrement intéressants car ils remettent en cause


l'évidence de l'association de la jeunesse avec les biens technologiques et
soulignent l'importance de la position dans le cycle de vie pour expliquer le
rapport à ces technologies. En effet, un certain nombre de biens, tels que la
machine à laver ou la voiture, ne deviennent indispensables que lors de la
constitution d'une famille (et sont acquis pour partie à ce moment du cycle
de vie). Et surtout, ils paraissent davantage nécessaires après le départ des
enfants qu'ils ne le sont avant leur naissance : comme s'il y avait un « effet
d'habituation », un « effet de cliquet », une familiarisation aux services
rendus par certains biens d'équipement à travers leur usage quotidien, qui
conduit à les conserver après le départ des enfants et la retraite. Lunt et
Livingstone signalent à ce propos que « ces biens indispensables peuvent
recevoir de nouvelles justifications, la machine à laver épargnant à la
personne âgée la fatigue du déplacement à la laverie automatique ou le
téléphone maintenant la personne dépendante en contact avec la famille^1 ».
Par ailleurs, même si les effectifs sont faibles, il est intéressant de noter que
les quelques détenteurs retraités de micro-ordinateurs et de fours à
microondes considèrent ces biens comme nécessaires, et ce davantage que les
enquêtes situés à un stade antérieur du cycle de vie.

J.-C. Kaufmann et l'identité structurée autour des habitudes

J.-C. Kaufmann inscrit ses travaux dans une perspective constructiviste,


mais il en enrichit le propos en introduisant le concept d'habitude.
L'habitude est « une mémoire incorporée, sédimentée hors de la mémoire
consciente, dans les gestes simples et les rythmes des interactions18 ». De ce
point de vue, le rapport aux objets du quotidien est conçu comme un

17. LUNT, LIVINGSTONE, 1992, p. 1 17.


18. KAUFMANN, 1992a, p. 203.
Vieillissement et usage des technologies 57

ensemble de gestes non réfléchis, relevant de l'évidence, reproduits dans le


contact routinier avec les choses qui composent l'environnement familier. Et
il constitue une dimension fondamentale de l'identité puisque « le processus
de construction de l'identité consiste à se fermer sur un certain nombre de
certitudes et de gestes sédimentant ces certitudes^ ».

A partir de ces prémisses théoriques, J.-C. Kaufmann a développé une


analyse des « résistances » au lave-vaisselle très éclairante pour notre
propos20. En effet, contrairement à d'autres biens d'équipement ménager
comme la machine à laver le linge, le lave-vaisselle ne s'est imposé
qu'auprès d'une partie de la population. A partir d'une série d'entretiens
semi-directifs auprès de 50 ménages, J.-C. Kaufmann distingue trois groupes
parmi ceux qui n'ont pas adopté le lave-vaisselle. Le premier est constitué
par les « ultra-ménagères », femmes au foyer ayant au moins la cinquantaine
et appartenant à un milieu plutôt modeste, qui se sentent menacées dans leur
identité par la machine, elles qui se sont construites autour du rôle féminin
traditionnel de maîtresse de maison. Aussi développent-elles un discours
critique contre le lave-vaisselle qui remet en cause leur raison d'être21. Le
second groupe est celui des « sensuels-aquaphiles », peu nombreux, qui
peuvent se trouver « dans les deux sexes, dans tous les milieux sociaux et
toutes les classes d'âge» et qui présentent la particularité d'éprouver un
plaisir physique à faire la vaisselle à la main. Quant au troisième groupe,
numériquement le plus important dans l'échantillon, surtout composé de
ménages sans - ou avec un seul - enfant, « aussi bien jeunes que vieux », il
rassemble les « c'est- vite-fait », qui ne vivent pas la vaisselle comme une
véritable préoccupation et ne sont jamais vraiment posé la question de
l'achat du lave-vaisselle : pour eux, les gestes de la vaisselle sont intégrés
dans les routines quotidiennes, font partie des manières d'être et de faire
jamais remises en cause. On le voit, les logiques de non-achat du lave-
vaisselle sont diverses, mais toutes renvoient à la construction identitaire et
aux habitudes incorporées constitutives de l'identité ; les raisons financières,
elles, apparaissent très secondaires.

19. KAUFMANN, 1992b, p. 41.


20. KAUFMANN, 1992a, 1992b.
21 . J.-C. Kaufmann en donne un exemple à travers le cas d'une femme âgée de 84 ans qui vit
chez sa fille et son gendre. Ceux-ci ont un lave-vaisselle, mais la vieille femme n'a jamais
admis sa présence : « Elle ne mettra rien dedans, elle ne l'ouvrira pas, c'est comme une bête
qu'il ne faut pas toucher, quelque chose qui lui prend ce qu'elle pourrait faire » raconte sa
fille (KAUFMANN, 1992b, p. 42).
58 Réseaux n° 96

La perspective théorique développée par J.-C. Kaufmann ainsi que sa très


intéressante analyse du non-usage du lave vaisselle apparaît fructueuse pour
la compréhension du rapport des personnes âgées aux objets technologiques.
Elle conduit, en effet, à une interprétation de la plus grande résistance aux
innovations techniques des personnes âgées : tout d'abord, on conçoit que
les femmes qui ont construit leur identité sociale comme femme au foyer
soient réticentes à l'introduction de technologies remettant en cause leurs
compétences et ce qu'elles considèrent comme relevant de leurs
prérogatives ; ensuite, et c'est là l'apport le plus intéressant de l'approche de
J.-C. Kaufmann, si les personnes âgées sont peu réceptives aux « manières
de faire nouvelles » qu'introduisent les innovations techniques, c'est que ces
manières de faire nouvelles «s'affrontent à un bloc d'habitudes déjà
constituées, garant non seulement du système de pratiques acquis, mais
aussi d'une part essentielle de l'identité, dans la mesure où ces gestes
s 'enracinent dans une longue mémoire familiale. Remettre en cause la
manière de procéder reviendrait donc non seulement à désorganiser le
quotidien mais aussi à porter atteinte à cette mémoire21 ». Cependant,
l'approche de J.-C. Kaufmann ne permet pas seulement de penser les
résistances, elle ouvre également sur les changements, sur la possibilité
d'adopter de nouveaux objets et donc de nouvelles manière d'être et de
faire. Cela n'est possible que si une brèche s'ouvre dans l'évidence des
gestes. Cette brèche peut se faire de deux manières : par l'apparition d'un
sentiment de pénibilité lors de l'exécution des tâches manuelles, sentiment
qui naît d'une distance critique entre gestes et pensées (parce que les tâches
deviennent plus lourdes, parce que le doute quant au bien-fondé de cette
activité s'est instillé dans les représentations) ; par la réorganisation des
routines imposée par certains événements qui bouleversent l'existence et
transforment le « cadre d'interaction ». En ce qui concerne les personnes
âgées, on peut évoquer des problèmes de santé qui rendent les tâches plus
éprouvantes pour illustrer le premier mécanisme, des événements tels que la
retraite, le veuvage ou le relogement comme susceptibles de déclencher le
second. Ces « transitions de vie » sont au cœur de l'approche de G. Mac
Cracken.

22. KAUFMANN, 1995, p. 128.


Vieillissement et usage des technologies 59

G. Mac Cracken et le rôle des objets dans les transitions identitaires

On peut situer G. Mac Cracken dans un courant de recherche qui s'est


développé en Amérique du Nord depuis le début des années 1980 et qui
présente un grand intérêt pour qui s'intéresse au rapport aux objets.
S 'inscrivant dans le champ des « consumer studies », ce courant refuse de
limiter l'étude de la consommation à une analyse cogniti viste du
comportement du consommateur, centrée sur la décision d'achat et le choix
des produits et s'efforce de fonder une véritable anthropologie de la
consommation en s' intéressant aux significations psychologiques, sociales
et culturelles du rapport aux objets23.

Dans un article paru dans Ageing and Society24, G. Mac Cracken propose
trois pistes de recherche pour penser le rapport aux objets des personnes
âgées : les objets sont tout d'abord susceptibles d'avoir une fonction
mnémotechnique, d'être des supports du passé, des conservatoires des
relations sociales disparues et de permettre ainsi d'assurer la continuité"
identitaire ; ils peuvent ensuite jouer un rôle dans les transitions
identitaires ; ils peuvent enfin être des instruments d'action sur autrui. Nous
avons déjà abordé la première piste lors de la présentation de la recherche de
Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton et vu que les objets technologiques
n'étaient pas les mieux placés pour remplir cette fonction mnémotechnique ;
nous suivrons plus loin la piste de l'intervention sur autrui ; arrêtons-nous
pour le moment sur le rôle des objets (technologiques) dans les transitions
identitaires.

Selon G. Mac Cracken, les objets sont à même de jouer un rôle


« performatif » en aidant à prendre conscience du nouveau statut et en
contribuant à définir la manière de l'occuper : « C'est avec de nouveaux
choix de vêtements, d'aliments, de voiture et d'habitation, pour donner
quelques exemples, que les individus explorent les statuts sociaux
disponibles pour eux au fur et à mesure qu'ils avancent en âge, et c'est avec
ces objets matériels qu'ils créent une définition ď eux-mêmes » écrit-il. Le
rôle des objets est d'autant plus important que nos sociétés occidentales sont

23. Certains tenants de cette approche qui publient dans Journal of consumer research et
Advances in consumer research ont d'ailleurs proposé des synthèses remarquables des
travaux réalisés sur le rapport aux objets (MAC CRACKEN, 1986; BELK, 1988), dans
lesquelles on retrouve en bonne place les études psychologiques que nous avons présentées
précédemment.
24. MAC CRACKEN, 1987.
60 Réseaux n° 96

marquées par le flou des catégories d'âge et des statuts qui leur sont associés
ainsi que par la « privatisation » des rites de passage.
C'est d'abord la transition de la retraite qui peut être éclairée par cette
approche. Ainsi, pour les hommes, les quelques mois qui suivent la retraite
sont souvent l'occasion d'une intense activité de bricolage25 : les outils de
bricolage (qui peuvent être complétés ou renouvelés à cette occasion)
apparaissent alors comme les auxiliaires de cette réorientation des priorités,
les médiateurs de la transformation de soi. Notons également que le
téléphone, lorsqu'il était fréquemment utilisé dans le cadre professionnel et
qu'il change alors de signification et d'usage peut également symboliser et
accompagner la transition («le téléphone c'était... là je l'avais toujours
près de moi, jour et nuit, disons que maintenant, je n 'ai plus du tout le même
usage » déclare un ancien médecin).

C'est ensuite le vieillissement lui-même qui peut être abordé dans cette
perspective si on le conçoit comme un phénomène de « déprise26 » le. un
processus de désengagement, progressif et limité, du monde antérieurement
construit, qui consiste à économiser ses forces, à les concentrer sur quelques
activités significatives et qui passe par l'abandon (sélectif) d'objets
auparavant utilisés (les outils du bricoleur, la machine à coudre, le lave-
linge dont l'usage est délégué à la fille ou à l'aide ménagère, ou encore la
voiture). De ce point de vue, certains renoncements sont sans doute plus
significatifs que d'autres et l'arrêt de la conduite apparaît, tant d'un point de
vue pratique que symbolique, de première importance : « Le moment de
décision de l 'arrêt de la conduite signifie, décrète en quelque sorte, l 'entrée
dans le grand âge27. »

Dans d'autres cas, c'est l'usage de certains objets qui marque l'entrée dans
le grand âge, dans la « vraie vieillesse ». D'où les réticences à l'adoption de
certains d'entre eux, réticences qui traduisent le refus d'accepter ce qu'ils
représentent, d'entrer dans le statut social auquel ils se trouvent associés :
marqueurs d'âge, ces objets sont potentiellement stigmatisants. C'est ce qui
a été noté à propos des prothèses auditives28 ou encore de la téléalarme :

25. Selon M. Luborsky, proche sur ce point de G. Mac Cracken, il s'agit d'une période
essentielle de la transition de la retraite, la phase de liminalité, au cours de laquelle le retraité
réalise la transformation de ses priorités et effectue le réinvestissement de ses forces dans le
domestique et le familial (LUBORSKY, 1994).
26. BARTHE, CLEMENT, DRULHE, 1988.
27. HAICAULT, MAZZELLA, 1997, p. 132.
28. BOWE, 1988.
Vieillissement et usage des technologies 61

«Beaucoup de personnes âgées sont réfracîaires à l'idée d'adopter un


système de téléalarme, car il signe pour elles l 'entrée dans la vieillesse et la
dépendance29 . »

On peut enfin faire l'hypothèse que la transition vers la mort se joue aussi
dans le rapport aux objets comme semblent l'indiquer les travaux de
Sherman et Newman qui mettent en évidence un moindre investissement
affectif des objets chez les personnes très âgées30 et comme l'illustre cet
extrait d'entretien : « Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Je voudrais
lire, je pourrais même pas y arriver. L'autre fois, j'ai été complètement
dans le cirage pendant huit jours. Ça s'est aggravé. Je sais plus ce qui
m' arrive. Je ne regarde même plus la télé en bas^K »

DEUX DIMENSIONS DE L'IDENTITE :


LE RAPPORT AU CORPS ET LE RAPPORT AU TEMPS

II s'agit maintenant d'envisager - en mobilisant des données empiriques


tirées de différentes recherches ainsi que de notre corpus d'entretiens - deux
dimensions de l'identité qui apparaissent particulièrement pertinentes pour
appréhender le rapport aux technologies au cours du vieillissement : le
rapport au corps et le rapport au temps.

Le rapport au corps

Plusieurs travaux récents32 ou plus anciens (ceux de Mauss, de Leroi-


Gourhan ou de Merleau-Ponty) nous invitent à ne pas négliger la matérialité
des objets et à ne pas oublier que l'action passe d'abord par le corps.
L'étude de l'usage des technologies ne peut faire l'impasse sur le rapport au
corps, a fortiori lorsqu'on s'intéresse aux personnes âgées, pour qui le
vieillissement constitue une expérience corporelle qui se manifeste par une
évolution des capacités motrices et sensorielles, certaines technologies
visant d'ailleurs à pallier les insuffisances (prothèses auditives) ou les

29. ECOCHARD, ROCHE, 1989.


30. SHERMAN, NEWMAN, 1977-78.
31. Femme veuve, 90 ans, en long séjour depuis 3 ans, citée par THOMAS, 1996, p. 121.
32. BESSY, CHATEAURAYNAUD,1995 ; KAUFMANN, 1997 ; ceux de J.-P. Warnier et
de son équipe.
62 Réseaux n° 96

éventuelles défaillances (systèmes de téléassistance) du corps des personnes


âgées.

Objets technologiques et capacités physiques des personnes âgées

C'est tout d'abord à travers le problème de l'inadaptation de certains objets


techniques au corps des personnes âgées qu'apparaît, dans la littérature
consacrée à l'usage des technologies par les personnes âgées, le rapport au
corps. «L'évolution technologique, dans l'industrie et les transports comme
dans les services, s 'accompagne d'une prolifération de supports visuels (...)
dont les caractéristiques ne sont pas toujours bien adaptées à l'évolution de
la vue avec l'âge » écrit S. Volkoff à propos des conditions de travail33 et le
constat pourrait être étendu aux technologies domestiques34. Cette mauvaise
adaptation des objets techniques a également été observée dans le cas de
certains systèmes de téléalarme : à la résidence de « La Fonderie » à Douai,
le pendentif émetteur est perçu comme un « affreux et lourd boîtier
gris35 » ; M. Ecochard et S. Roche notent : « Le principal défaut de
l 'appareil réside, comme pour la plupart des équipements de sécurité, dans
la gêne qu 'occasionne le port du boîtier émetteur. Bien souvent, pour cette
raison le boîtier est abandonné sur un meuble car jugé trop encombrant^6 . »
La solution paraît être la miniaturisation mais le problème devient alors
celui des « mains arthrosiques » et des « gestes maladroits qui risquent de
déclencher des faux appels ». Cette solution de la miniaturisation a
également été adoptée par certains industriels américains fabriquant des
prothèses auditives afin de les rendre presque invisibles et pallier le
caractère « stigmatisant » qu'elles pouvaient avoir aux yeux des utilisateurs
potentiels, avec le même inconvénient que celui évoqué pour les boîtiers de
télésurveillance : la difficulté pour des mains malhabiles à en régler le
volume37.

33. VOLKOFF, 1995.


34. Ainsi pour le four et le four à micro-ondes utilisés avec difficultés par des personnes âgées
souffrant de déficiences physiques, voir SANDHU, 1993. Voir aussi l'article de J.-C.
Spérandio dans ce numéro.
35. CAMU, 1992.
36. ECOCHARD. ROCHE, 1989, p. 104.
37. BOWE, 1988.
Vieillissement et usage des technologies 63

Objets technologiques et évolution des capacités physiques


Une question importante est celle des changements dans le rapport aux
objets technologiques quand évoluent les capacités physiques, et en
particulier les capacités sensorielles. Elle a été, semble-t-il, peu étudiée, les
chercheurs ayant, de façon générale, prêté une faible attention aux
conséquences des troubles visuels et auditifs sur le mode de vie des
personnes âgées38. On trouve cependant, sinon des éléments de réponse, du
moins des hypothèses et des pistes de recherche dans un article du
psychologue canadien G. Fout s dans lequel l'auteur s'interroge sur les
changements dans l'usage des moyens d'information (journal, radio, TV)
liés à la baisse des capacités visuelles et auditives des personnes âgées39.
Pour lui, la diminution de l'acuité visuelle qui se produit avec l'âge peut
provoquer une réorientation des activités de lecture vers la télévision et/ou
la radio40 et une préférence pour les émissions privilégiant les gros plans sur
un présentateur (comme les journaux télévisés) ou quelques personnages
principaux (comme les feuilletons), alors qu'il devient plus difficile de
suivre et d'apprécier les émissions (comme les films policiers) faisant
souvent appel à une faible luminosité et qui jouent sur de faibles contrastes.
Quant aux problèmes auditifs, il faut, selon G. Fouts, distinguer deux types
de difficultés si l'on veut en apprécier les conséquences : d'une part, une
perte de l'audition qui peut amener certaines personnes âgées à se détourner
des conversations interpersonnelles qu'elles ont du mal à suivre au profit de
l'écoute de la radio et surtout de la télévision, dont elles peuvent contrôler le
volume et à privilégier certaines émissions comme les journaux télévisés
dans lesquels le présentateur soigne sa diction ; d'autre part, une moindre
défense contre les bruits parasites qui explique que certaines personnes
âgées déclarent préférer regarder la télévision seules pour mieux suivre le
programme.

38. VEZINA, CAPPEL1EZ, LANDREVILLE, 1994.


39. FOUTS, 1989.
40. On trouve dans les travaux consacrés aux personnes âgées de nombreuses illustrations
empiriques de ces réorientations et du poids des contraintes physiques dans le choix des
médias : « La baisse de la vue qui interdit la lecture, conduit les personnes âgées à écouter
davantage la radio ou la télévision. » (ESPINASSE, LEFEBVRE, 1992, p. 109) ; « Comme
j'y vois presque plus, je peux pas regarder la télé, pas lire le journal, alors j'écoute ma
radio. » (femme, 89 ans, vivant en maison de retraite, citée par THOMAS, 1996, p. 129) ;
«J'aime beaucoup la télé. Elle me manquerait beaucoup si je ne l'avais pas. Je dois rester
64 Réseaux n° 96

Cependant, comme le rappelle R. Kubey, l'usage d'un média n'est pas


déterminé, de façon simple et mécanique, par les capacités sensorielles :
« Même les personnes souffrant d'un handicap de la vue peuvent préférer la
télévision à la radio car ne pas allumer la télévision risque de les isoler
davantage en les tenant à l'écart des émissions d'information et de
divertissement que chacun regarde*1. » Sans doute est-il préférable de
penser en termes de stratégies d'adaptation, les déficiences physiques
amenant la personne âgée à réorganiser ses activités en fonction de la nature
et du degré de ses difficultés d'une part, des ressources qu'il lui est possible
de mobiliser d'autre part ; cette réorganisation pouvant impliquer des objets
technologiques, soit parce qu'il devient difficile de continuer à les utiliser
comme auparavant, soit parce qu'au contraire ils permettent de pallier les
problèmes rencontrés. Ainsi, les conducteurs âgés développent des
« stratégies compensatoires au risque » qui les amènent « à se soustraire à
certains types de conduite exigeantes ou stressantes, comme la conduite
nocturne, la conduite aux heures de pointe ou sous des conditions
climatiques périlleuses*2 » ; dans un article consacré aux pratiques de
lecture et d'écriture dans une maison de retraite, J. Fisher signale le cas de
quelques personnes âgées ayant fait l'acquisition d'un téléphone au moment
où elles n'ont plus pu écrire (d'autres adoptant une stratégie alternative :
dicter leur courrier à un membre de leur entourage43) ; une recherche évoque
le cas d'un homme de 73 ans qui a adopté le Minitel suite à la baisse de son
acuité visuelle qui rendait la consultation du bottin téléphonique difficile44 ;
on relève dans notre corpus d'entretiens des cas où des difficultés d'audition
(qui empêchent de bien entendre la sonnerie du téléphone) conduisent à
l'adoption du téléphone sans fil (qu'il est possible de prendre avec soi).

Parfois, on constate un phénomène d'appropriation de l'objet


technologique afin de l'adapter aux problèmes physiques rencontrés :
dans l'expérimentation du programme PHI à la résidence de La Fonderie de
Douai, la possibilité de mémoriser les numéros d'appel est très
appréciée des personnes mal voyantes. Il leur faut certes résoudre le
problème de la programmation (souvent grâce à l'aide d'un enfant, d'un
petit-enfant ou du conjoint). Mais, une fois cette étape franchie, certaines

allongée sur le lit à cause de mon dos et с 'est plus facile pour moi de la regarder que de
lire. » (cité par CSIKSZENTMIHALYI ET ROCHBERG-HALTON, 1981, p. 75).
41. KUBEY, 1980.
42. LESSARD, MORIN, 1993.
43. FISHER, 1990.
44. BRISSACe/ а/н, 1997.
Vieillissement et usage des technologies 65

personnes, regrettant de ne pas « disposer sur cet appareil d'un clavier


multicolore », ont pallié cette absence en élaborant un code à partir de
pastilles de couleur collées sur les touches correspondant aux numéros les
plus souvent appelés45.

Objets technologiques et gestes incorporés


Comme le rappelle J.-C. Kaufmann, le rapport aux objets passe par un
ensemble de gestes incorporés, intériorisés au point qu'ils semblent naturels
et difficiles à remettre en cause. C'est ce qui permet d'expliquer le faible
succès rencontré par des transformations d'objets technologiques déjà
connus et utilisés, comme cela a été le cas de la téléphonie mains libres
auprès des résidants du foyer-logement de La Fonderie : « Cette fonction ne
correspond pas à la représentation que les personnes âgées se font du
téléphone ; pour elles, il s'agit d'un appareil de convivialité qui implique un
contact kinesthésique par le décrochement du combiné^ ». Notre corpus
d'entretiens met en évidence le fait que certains hommes, surtout dans les
milieux populaires, ne sont pas familiarisés avec le téléphone ou avec le
répondeur, faute sans doute de les avoir utilisés professionnellement (« Ça
fait drôle de parler, c'est vrai... on parle dans le vide, on ne sait pas. »
déclare ainsi, à propos du répondeur, un ancien ouvrier de 69 ans).
J.-C. Kaufmann nous invite également à explorer le « travail des
sensations ». Dans son analyse du repassage47 et plus largement dans son
approche de l'action ménagère48, il montre de quelle façon surgissent des
sensations telles que la sensualité, le plaisir ou encore la pénibilité, et le rôle
que jouent ces sensations pour la réalisation des tâches domestiques ; on se
souvient d'ailleurs du véritable plaisir éprouvé par les « sensuels-
aquaphiles » en faisant la vaisselle. Un mécanisme de ce type, renvoyant à
des sensations profondément ancrées, est sans doute à invoquer pour
expliquer un phénomène bien attesté : le faible taux d'écoute de la musique
par les plus âgés, qui tranche avec l'engouement des plus jeunes49.
L'explication en termes d'effet d'âge - les plus âgés connaissent des
déficiences auditives - apparaît très insuffisante et il est sans doute

45. CAMU, 1992, p. 69 ; DARD et alii, 1996, p. 78.


46. DARD ťí a/», 1996, p. 78.
47. KAUFMANN, 1996.
48. KAUFMANN, 1997.
49. Ainsi, en 1997, 60 % des 65 ans et plus (et 41 % des 55-64 ans) n'écoutaient jamais de
disques ou de cassettes, contre 2 % seulement des 15-24 ans (DONNAT, 1998, p. 1 10).
66 Réseaux n° 96

plus pertinent d'y voir, avec P. Paillât, un effet de génération :


« Vraisemblablement, ces générations, accoutumées dans leur jeunesse à
une écoute sélective, n 'ont pas pris l'habitude de vivre avec un fond sonore.
С 'est sans doute parce qu 'elles sont beaucoup moins friandes de musique
que les personnes âgées restent nettement sous-équipées en chaînes
hi-fï.50 » Et c'est pour comprendre comment cet effet de génération perdure,
de quelle façon la socialisation primaire est encore agissante
aujourd'hui, que l'on peut faire appel avec profit au mécanisme de
P« injonction51 » : injonction de l'écoute associée au plaisir physique que
procure la musique pour les plus jeunes, absence d'injonction pour les plus
âgés.

Le rapport au temps

Le temps de la retraite, un nouvel âge de la vie, un cadre pour de


nouveaux usages
On sait les changements intervenus dans la structuration et les
représentations de la dernière partie de la vie depuis une trentaine d'années :
un « nouvel âge » a fait son apparition entre la fin de l'activité
professionnelle et ce que l'on appelle désormais le « quatrième âge », et ce
nouvel âge n'est plus le temps du repos, mais celui de la réalisation et de
l'épanouissement de soi. Ainsi, le modèle contemporain de la vie à la
retraite (qui a inégalement pénétré les différents milieux sociaux) enjoint au
néo-retraité de reconstruire son identité en développant des activités qui
viennent prendre la place du temps professionnel libéré et qui font sens pour
lui (il peut ainsi réinvestir dans un nouveau cadre, associatif par exemple,
ses compétences professionnelles ; ou renouer avec des activités passées
qu'il a dû délaisser au cours de sa vie professionnelle ; ou encore développer
des projets qu'il n'a jamais pu réaliser à son grand regret). C'est au cours de
ce processus de reconstruction identitaire - fortement marqué par la
trajectoire socio-professionnelle antérieure -, dans le cadre du nouveau

50. PAILLAT, 1993, p. 48. De même, au cours des entretiens, les retraités signalent que leurs
petits-enfants, contrairement à eux, n'hésitent pas à laisser la télévision comme bruit de fond.
Les données statistiques confirment le caractère générationnel du phénomène : la part des
personnes déclarant que la télévision est généralement allumée dans la soirée, même si
personne ne la regarde, diminue avec l'âge (de 51 % pour les 20-24 ans à 22 % pour les 65
ans et plus) : voir DONNAT, 1998, p. 123. Pour une perspective ethnologique attentive à la
différence, de ce point de vue, entre télévision et radio, voir DEREZE, 1990.
51. KAUFMANN, 1997, ch. IX.
Vieillissement et usage des technologies 67

mode de vie qu'il adopte après sa cessation d'activité, que le néo-retraité est
susceptible d'utiliser certains objets technologiques (qui se trouvent ainsi
dotés d'une signification d'usage).

Pour en prendre quelques illustrations dans notre corpus d'entretiens, les


pratiques de mobilité des «jeunes» retraités, parfois très importantes et
souvent associées à la plurirésidence, amènent certains à s'équiper ou à
envisager l'achat d'une alarme électrique ou d'un téléphone portable ; les
voyages sont autant d'occasions d'utiliser l'appareil photo et/ou le
caméscope52 ; les activités associatives, si elles ne conduisent pas
nécessairement à l'équipement, stimulent la connaissance et l'usage d'objets
tels que le fax, la machine à traitement de texte ou le micro-ordinateur.
Il arrive aussi que la signification d'usage des objets technologiques
s'établisse par rapport au passé, dans les cas où ils se trouvent associés à une
activité qui éveille un « écho identitaire ». On peut évoquer ce retraité qui a
acquis un caméscope non seulement pour filmer les voyages que lui et son
épouse entreprennent désormais chaque année, mais parce que filmer est
pour lui - qui peint en amateur depuis sa retraite et est « habitué à voir » -,
une activité qui sollicite son sens de la vision. Ou encore cette retraitée qui a
acheté récemment (après avoir reçu un petit héritage) un orgue électronique
qui revêt une grande importance à ses yeux car elle réalise ainsi un vieux
rêve : jouer d'un instrument de musique. A l'inverse, certains objets
technologiques semblent ne pas pouvoir être adoptés car ils n'éveillent
aucun « écho identitaire » (pour certains retraités de milieu populaire, il est
par exemple impensable de s'initier à l'informatique, qui est associée au
monde des « bureaux ») ou un écho identitaire négatif (comme ce retraité
très critique vis-à-vis du répondeur car il l'utilisait dans son activité
professionnelle et le considérait comme un outil qui entrave la
communication, alors que lui-même se présente comme quelqu'un qui est
« assez communication »).

Réorganisation temporelle et structuration du temps après la retraite


Au moment de la cessation d'activité professionnelle se construit un autre
rapport au temps : en développant de nouvelles activités, en ralentissant le
rythme de celles qu'ils effectuaient auparavant, par un ensemble de petites
modifications de leurs habitudes quotidiennes, les retraités élaborent un

52. Alors que nous verrons plus loin que les usages « familiaux » de ces objets peuvent
décliner du fait d'une « délégation d'usage » aux enfants.
68 Réseaux n° 96

nouveau rythme afin d'éviter le temps vide53. Les objets technologiques se


trouvent pris dans le cadre de cette réorganisation temporelle : qu'ils en
soient partie prenante (c'est ainsi que le temps passé devant la télévision
s'accroît souvent, non pas que les retraités y consacrent toute leur journée —
nombreux parmi ceux que nous avons rencontrés s'élèvent fermement contre
un pareil mode de vie - mais par une légère dilatation du temps qui lui était
auparavant consacré, en l'allumant un peu plus tôt et en la regardant un peu
plus tard, puisqu'il est désormais possible de décaler également l'heure du
lever), ou que cette réorganisation ait pour conséquence un usage moins
fréquent de certains d'entre eux (le micro-ondes qui servait à la
décongélation peut être moins utilisé maintenant que l'on a du temps pour
faire les courses et la cuisine).

Par ailleurs, les objets technologiques peuvent constituer des éléments de


structuration du temps. Le problème des cadres temporels se pose en effet
après la retraite, lorsque le temps professionnel disparaît et que le temps à
gérer et à structurer soi-même augmente fortement. Comme l'écrit
M. Bonnet : « Le temps n 'est plus scandé par les micro-ruptures de la vie
active à travers l 'alternance des phases de travail et de hors-travail. Du fait
de l'absence de contraintes d'horaires (les emplois du temps) les activités
pratiquées doivent non seulement servir à qualifier le temps mais également
à l'encadrer, lui donner une forme54. » Certains objets techniques semblent
particulièrement sollicités pour remplir cette fonction de définition des
nouveaux repères temporels : la radio et la télévision qui, par la régularité de
leurs programmes et de leur écoute55, permet de rythmer le quotidien (« Je
prends les nouvelles à une heure à la radio, le soir j'écoute ma télé en
mangeant et puis je regarde le film s 'il y en a un. С 'est rare que je la
regarde l 'après-midi » déclare une veuve âgée de 75 ans56) et de « caler »
les autres activités de la journée {« Après le feuilleton, on va faire les
courses. ») ; le téléphone, puisque les appels des enfants - et parfois du
conjoint non cohabitant57 — permettent de rythmer la semaine ou même la

53. KAUFMANN, 1997, ch. V.


54. BONNET, 1990.
55. On se souvient que, dans l'enquête de Csikszentmihalyi et Rochberg-Halton, la régularité
était l'une des significations associées à la télévision par les personnes âgées l'ayant retenue
comme objet « spécial ». La fidélité des téléspectateurs âgés à certains programmes a, par
ailleurs, été notée, voir PAILLAT, 1989, p. 144.
56. Citée par THOMAS, 1996, p. 128.
57. Dans une enquête sur les couples qui se forment après 50 ans, nous avons pu observer
qu'un certain nombre d'entre eux ne cohabitaient pas et que des « rituels téléphoniques »
pouvaient alors être observés. Evoquons le cas de deux retraités de 77 ans, qui se sont
Vieillissement et usage des technologies 69

journée ; quant à la voiture, elle facilite l'alternance résidentielle qui est un


phénomène bien attesté58 et qui constitue un moyen de recréer un cadre
temporel59.

Objets technologiques et économie de temps

Si le gain de temps (réel ou supposé) est un élément moteur de l'innovation


et de la diffusion des technologies, il peut aussi constituer un frein à leur
diffusion, tout le monde ne cherchant pas à économiser du temps. Plusieurs
auteurs ont en effet noté qu'il existe un clivage important entre ceux qui
manquent de temps et ceux qui ont tout leur temps ou même trop de temps :
J.-C. Kaufmann indique que partisans et opposants du lave-vaisselle se
distinguent dans leur rapport au temps60 ; dans une récente enquête du
CREDOC, on constate que 56 % des plus de 65 ans ne sont pas intéressés
par l'achat à distance (alors que 72 % des personnes interrogées le sont), ce
que l'auteur explique par le moindre intérêt que présente le gain de temps
pour les plus âgés61. Signalons encore qu'une enquête réalisée auprès des
plus de 50 ans par M. Tingay pour l'Institut Aspen met en évidence des
différences dans le rapport au temps selon l'âge et selon la position dans le
cycle de vie : d'une part, les personnes âgées de 50 à 70 ans considèrent
qu'il leur faut économiser le temps alors que le problème des plus de 70 ans
est de le remplir, si bien qu'ils ne se montrent guère enthousiastes envers les
technologies qui accélèrent les choses ; d'autre part, l'usage du
microordinateur par certains retraités constitue pour eux un hobby qui leur permet
de s'occuper, alors que ceux qui travaillent encore le considèrent comme un
moyen de gagner du temps62.
Le nouveau rapport au temps qui se développe après la retraite se caractérise
à la fois par le sentiment que Y« on n'a pas le temps » (puisqu'on a fait en
sorte qu'il soit occupé) et par un moindre sentiment d'urgence. Ce qui
explique que, dans nos entretiens, le manque de temps apparaisse à certains
comme le principal obstacle à l'acquisition d'objets technologiques perçus

rencontrés il y a 5 ans et ne vivent pas ensemble, mais se retrouvent chaque après-midi et se


téléphonent trois fois par jour, selon un rythme très régulier - chaque matin et en début
d'après-midi, elle lui passe un rapide coup de fil, alors que le soir, vers 21h00, c'est lui qui
l'appelle pour lui dire bonsoir (CARADEC, 1996, p. 903).
58. CRIBIER, 1995, HAICAULT, MAZZELLA, 1997.
59. BONNET, 1990.
60. KAUFMANN, 1992b, p. 44.
61.BABAYOU, 1997.
62. Cité par OGOZALEK, 1991.
70 Réseaux n° 96

comme dévoreurs de temps (le micro-ordinateur, la parabole) et que d'un


autre côté, un ancien instituteur puisse déclarer, malgré l'intérêt qu'il
manifeste pour Internet - il est fasciné par les possibilités de recherche
d'information - « Bon on attend d'avoir l'information quand on Va pas. On
se dit : un de ces jours, je l 'aurai, y 'a bien quelqu 'un qui va en parler. »
II ne faut pas oublier cependant que l'âge n'est pas le seul opérateur du
clivage entre ceux qui manquent de temps et ceux qui en ont trop, et qu'il
faut bien évidemment tenir compte du milieu social comme le montrent, par
exemple, les travaux de G. Pronovost : le sentiment d'être pressé par le
temps augmente ainsi avec le niveau d'études et avec le revenu63 ; le temps
des milieux populaires est « diffus, peu dense », « il se dilue dans
l'étalement des activités » et « l'une des fonctions que jouent les médias est
celle d"occuper' le temps, d'agir comme palliatif à une moins grande
autonomie face au temps », alors que les milieux supérieurs se caractérisent
par « une culture du temps faite de prévision, de stratégie et de calculs » et
par le sentiment d'une maîtrise du temps64. Ce qui explique sans doute
qu'en 1988, 13 % des 60 ans et plus regardent la télévision 30 heures ou
plus par semaine s'ils sont bacheliers et 28 % s'ils ne sont pas diplômés65.

Objets technologiques et projection de soi dans l'avenir


On sait que la représentation de l'avenir, fondée sur le sentiment de maîtrise
(ou de non-maîtrise) du cours des événements, varie fortement selon le
milieu social et qu'il est possible de distinguer une «perspective dominante
de conservation » et une « perspective dominante de conquête^ », cette
dernière étant sans doute davantage favorable à l'adoption des innovations
technologiques.
Qu'en est-il de l'horizon temporel des personnes âgées ? La gérontologie
américaine, à travers les travaux d'Erikson, de Cumming et Henry et de
R. Butler67 propose une réponse à cette question avec la notion de
« conscience de sa propre fmitude » (awereness of finitude), qui
augmenterait avec l'âge - la projection dans l'avenir se réduisant au fur et à
mesure que la mort approche. Si cette perspective a été critiquée car trop

63. PRONOVOST, 1996, p. 108, tableau 8.


64. PRONOVOST, 1990, p. 21-22.
65. DELBES, GAYMU, 1995, p. 699, tableau 3.
66. MERCURE, 1983.
67. BUTLER, 1981.
Vieillissement et usage des technologies 71

mécaniste (la conscience de la finitude n'est pas une simple fonction de


l'âge biologique68 et doit être conçue comme une construction individuelle
dépendant à la fois de données macro-sociales - l'espérance de vie de sa
génération- et d'éléments du contexte personnel - par exemple, le fait de
vivre particulièrement vieux et en bonne santé dans sa famille) et
généralisante (on observe en fait une très grande diversité entre les individus
dans le rapport à l'avenir, même chez des malades âgés, conscients de leur
mort prochaine69), il n'en reste pas moins que le phénomène pointé par ces
auteurs n'est pas sans intérêt pour la compréhension du rapport des
personnes âgées aux objets technologiques comme semblent l'indiquer nos
entretiens.
Par exemple, certains justifient leur refus de nouveaux équipements
domestiques en laissant entendre que « cela ne vaut plus le coup » pour le
temps qu'il leur reste à vivre (à une question qui lui demande si elle pense
acquérir certains biens d'équipement dans l'avenir, une femme répond « Je
ne vais pas changer de salle à manger à mon âge ! »). On peut d'ailleurs
noter que la cessation d'activité professionnelle apparaît parfois comme
l'occasion - la dernière occasion faudrait-il dire- de faire des travaux
d'embellissement de la maison et de modernisation de l'équipement
domestique (par exemple en achetant une cuisine équipée et en « faisant
évoluer » ses appareils de cuisson). C'est un pareil mécanisme de projection
de soi dans l'avenir et de conscience de sa propre finitude qui explique, dans
d'autres cas, le renouvellement anticipé de tel objet technologique : «Alors
donc, comme elle [la voiture] commençait à avoir pas mal de... de petits
pépins, papy il a préféré en prendre une autre, comme ça sera peut-être
notre dernière... » explique une femme (il y a changement dans la logique
de calcul du moment du renouvellement : non plus par rapport au passé et en
fonction de la durée de vie habituelle des voitures possédées, mais par
rapport à l'avenir et à la durée d'utilisation anticipée de cette dernière
voiture). Citons encore ce mari qui insiste auprès de son épouse pour que
chacun garde sa voiture après la retraite bien qu'ils n'en aient pas vraiment
besoin en expliquant que « si on vend sa voiture, elle conduit plus. Je meurs
dans trois ans, cinq ans... à l'âge qu'elle a, elle va pas reprendre une
voiture... » et cette retraitée qui envisage de se remettre à la conduite qu'elle
a abandonné depuis des années pour le cas où son mari tomberait malade ou
viendrait à décéder.

68. MARSHALL, 1975.


69. CHAPPELL, 1953, p. 335.
72 Réseaux n° 96

Objets technologiques et rapport à la modernité

Les innovations techniques sont des symboles de la modernité, et l'on sait


que certains usages s'expliquent par la crainte d'être dépassé, de ne plus être
de son temps : le besoin « de ne pas être exclu d'une société qui
s'informatise de toute part » peut présider à l'achat d'un
microordinateur70 ; l'utilisation de terminaux d'ordinateur dans des lieux publics
est pour certains l'occasion de se familiariser avec l'informatique71 et on
peut considérer que s'exprime ainsi leur « volonté d'intégration sociale72 ».

Cette volonté de « rester dans le coup », de s'adapter à la modernité et de ne


pas en être exclu est une motivation souvent rapportée, semble-t-il, par les
personnes âgées qui s'intéressent aux nouvelles technologies et cherchent à
s'y s'initier. Donnons-en deux exemples : une enquête réalisée auprès des
personnes s'inscrivant à SeniorNet, une association américaine proposant
des cours d'informatique pour les personnes âgées et un site Web, indique
que si 64 % d'entre elles veulent utiliser Internet « pour accéder à
l'information » et 47 % pour communiquer, 48 % indiquent qu'il s'agit de
« garder le contact avec les nouvelles technologies » et 54 % de « ne pas se
déconnecter de ce que font leurs enfants et petits-enfants73 » ; une
expérience menée dans une maison de retraite américaine, consistant à
proposer à des personnes âgées légèrement dépendantes de s'initier aux jeux
sur micro-ordinateur a suscité l'enthousiasme de la grande majorité (70 %)
des résidants pressentis car « ils avaient vu des publicités et lu des articles
dans des magazines et des journaux, et beaucoup avaient des enfants ou des
petits-enfants qui possédaient un ordinateur ou l 'utilisaient dans leur vie
professionnelle. Ils étaient plus que disposés à essayer ce symbole de la
technologie moderne14 ». De ce point de vue, le rapport aux objets
technologiques peut être analysé comme un moyen d'intégration à la
société, ou encore -l'interprétation n'est pas exclusive- comme un
marqueur de statut, un signe d'appartenance à un « troisième âge » encore
jeune, actif et dynamique, et de distinction par rapport au « quatrième âge »
et à la vieillesse. Une troisième lecture, suggérée par les exemples proposés,
est possible : le rapport aux objets techniques doit aussi se comprendre

70. JOUET, 1987.


71.LEMAREC, 1989.
72. THIERRY, 1993. Voir aussi BRETON, 1990.
73. FURLONG, 1989.
74. WEISMAN, 1983.
Vieillissement et usage des technologies 73

comme un rapport aux générations plus jeunes, et singulièrement à ses


propres petits-enfants.

LE RAPPORT DES PERSONNES AGEES AUX TECHNOLOGIES


DANS UNE PERSPECTIVE RELATIONNELLE

Ainsi, le rapport aux objets ne consiste pas seulement en un face à face. Si


nous avons mis l'accent jusqu'à présent sur le rapport personnel des
personnes âgées aux objets technologiques, nous n'avons guère pris en
compte leur inscription sociale et relationnelle. C'est ce que nous voudrions
faire maintenant en focalisant notre attention non plus sur la dyade personne
âgée-objet technologique, mais sur la triade personne âgée-objet
technologique- autrui. Prendre en considération le contexte relationnel de la
personne (âgée), la considérer dans ses rapports avec autrui permet de
rejoindre les perspectives théoriques qui insistent sur le rôle des autres dans
la stabilisation de la réalité sociale subjective75, sur l'importance de la
transaction relationnelle dans le processus de construction de l'identité
sociale76 ou encore sur le rôle joué par les proches dans la construction des
identités personnelles contemporaines77. Par ailleurs, les objets apparaissent
comme de remarquables analyseurs des relations familiales. C'est ce qu'a
démontré J.-C. Kaufmann en suivant « la piste du linge » pour étudier les
relations conjugales78 ou encore D. Desjeux dans sa recherche sur les objets
électriques dont il fait des « analyseurs pratiques des rapports sociaux », qui
« révèlent » les différends conjugaux et les incompréhensions entre
générations79. Signalons cependant que les objets ne sont pas des
« analyseurs » passifs : ils ne se contentent pas de « révéler », de donner à
voir. Ils peuvent constituer des instruments d'action sur autrui comme le
rappelle G. Mac Cracken ; ils sont susceptibles de déclencher l'action
comme le suggère J.-C. Kaufmann avec le concept ď injonction^0 ; il est
même possible de considérer qu'ils agissent par eux-mêmes si on les dote du
statut d'« actants » comme le fait B. Latour81.

75. BERGER, LUCKMANN, 1986.


76. DUBAR, 1991.
77. DE SINGLY, 1996.
78. KAUFMANN, 1992c.
79. DESJEUX et alii, 1996.
80. KAUFMANN, 1997.
81. LATOUR, 1994. Cf. les «quatre pôles» du renouveau des objets dans les sciences
sociales tels que les repère D. Desjeux. Voir DESJEUX et alii, 1998, p. 193.
74 Réseaux n° 96

Nous voudrions avancer dans l'analyse de la « triade » personnes âgées-


objets technologiques-autrui, selon deux axes de questionnement : voir
comment les objets technologiques peuvent être des intermédiaires dans les
relations des personnes âgées avec autrui ; de quelle façon des tiers peuvent
constituer des médiateurs entre personnes âgées et objets technologiques.

Les objets technologiques comme médiateurs des relations avec autrui

Les TIC comme ouverture sur le monde et sur autrui


Le rapport à l'espace des personnes vieillissantes se caractérise par une
importance croissante de l'espace privé : disparition de l'espace
professionnel au moment de la retraite ; rétrécissement de l'espace au fur et
à mesure que la mobilité décroît82. Or, les objets permettent de franchir les
frontières de l'espace domestique, non plus physiquement, mais par des
voies qui leur sont propres. Bien des objets offrent cette possibilité - « les
objets-souvenirs font pénétrer l'univers dans la maison et invitent à s'évader
par la pensée » écrit O. Lôfgren83 -, mais les TIC sont les plus à même de
redéfinir les frontières entre espace privé et espace public et de permettre
une ouverture sur le monde extérieur.

Nous n'insisterons pas ici sur l'importance du téléphone dans les relations
intergénérationnelles84, mais nous signalerons cependant l'expérimentation,
à la résidence La Fonderie à Douai, d'un réseau téléphonique interne qui a
été un grand succès, permettant à la fois des prises de nouvelles amicales -
«As-tu bien dormi ?»- et des échanges conviviaux - « C'est l'heure de
manger, es-tu prête ?», «Comment t'habilles-tu aujourd'hui ?» - et assurant
dans le même temps une discrète surveillance mutuelle et donc une fonction
de sécurisation. Ainsi, ce réseau a constitué « un amplificateur des relations
sociales de proximité^ », l'accès aux voisins par téléphone apparaissant
plus souple, moins gênant, que la visite. P. Dard y voit un moyen pour gérer
de fortes différences sociales entre résidants, visibles dans l'ameublement
des logements. On peut aussi invoquer le souci des résidants de respecter la

82. CLEMENT, MENTO V ANI, MEMBRADO, 1996b.


83. LOFGREN, 1996.
84. Voir l'article de M. Segalen dans ce numéro. Voir aussi MOYAL, 1992, qui observe que
pour les femmes de son échantillon (australiennes, âgées de plus de 75 ans), le téléphone
constitue un « lien vital », une « connexion humaine indispensable », permettant de garder le
contact avec l'extérieur, en particulier après leur veuvage.
85. DARD et alii, 1996, p. 80.
Vieillissement et usage des technologies 75

règle du « chacun chez soi » tout en établissant des relations avec leurs
voisins, le téléphone apparaissant parfaitement adapté pour maintenir une
certaine distance et préserver l'intimité de chacun.
La télévision joue également un rôle très important dans la vie des
personnes âgées86, en particulier parce qu'elle leur permet de s'informer87 et
autorise ainsi un « mode de participation à distance ». Celles qui vivent en
institution maintiennent ainsi un sentiment d'appartenance à la communauté
nationale : leur très vif intérêt pour l'actualité « soutient un attachement, par
ailleurs très fort, à la qualité d 'électeur** ». Par ailleurs, la télévision est un
substitut à une faible sociabilité : certains feuilletons peuvent être l'occasion
de participer régulièrement à un rendez-vous familial et les présentateurs
vedettes jouer le rôle à' «amis de substitution, ou du moins de
connaissances*9 » ; si les plus âgés privilégient la télévision parmi les objets
de divertissement (contrairement aux plus jeunes qui plébiscitent la chaîne
hi-fi), c'est qu'elle est « une fenêtre sur le monde. Pour certains enquêtes à
la mobilité réduite, le contact avec autrui se réduit à un contact indirect, à
sens unique, à travers le poste de télévision9® ».

D'autres TIC, bien que moins répandues que la télévision et le téléphone,


peuvent également jouer ce rôle de pont vers l'extérieur de l'espace
domestique. C'est le cas d'Internet aux Etats-Unis91 ; dans nos entretiens,
quelques retraités possèdent un fax et en font un usage familial comme cette
grand-mère qui reçoit ainsi les dessins de sa petite-fille et en a installé un

86. La durée moyenne d'écoute de la télévision augmente à partir de 40 ans : en 1997, 19


heures hebdomadaires pour les 35-44 ans et 28 heures pour les plus de 65 ans (DONNAT,
1998, p. 77). Par ailleurs, lorsqu'on leur demande comment ils réagiraient s'ils ne pouvaient
plus regarder la télévision pendant deux mois, 41 % des plus de 65 ans (contre 26 % pour
l'ensemble des personnes interrogées) déclarent qu'elle leur manquerait beaucoup
(DONNAT, 1998, p. 129). Notons, cependant, que les plus de 70 ans semblent, en moyenne,
regarder la télévision un peu moins que les 61-70 ans (ARNAL, DUMONTIER, PAIRE,
1989, p. 32, graphique 1).
87. RUBIN, RUBIN, 1982 ; FOUTS, 1989. Ce que confirment les taux d'écoute : en France,
en 1988, 85 % des hommes et 77 % des femmes de 60 ans et plus regardent le journal télévisé
tous les jours ou presque, en semaine, contre 71 % des hommes et 65 % des femmes de 40-59
ans (la proportion étant encore plus faible en dessous de 40 ans), voir PAILLAT, 1993, p. 46,
tableau 21.
88. THOMAS, 1996, p. 173.
89. FRANK, GREENBERG, 1979.
90. WALLENDORF, ARNOULD, 1988, qui retrouvent ainsi le résultat de
CSIKSZENTMIHALYI, ROCHBERG-HALTON, 1981.
91. FURLONG, 1989. En novembre 1995, 30 % des 55-75 ans possédaient un ordinateur et
28 % d'entre eux utilisaient régulièrement Internet : voir ADLER, 1996.
76 Réseaux n° 96

second dans sa maison secondaire pour ne pas être privée de dessins


lorsqu'elle s'y trouve. On peut enfin évoquer l'expérimentation domotique
Chimène qui propose une fonction de vidéosurveillance, une caméra étant
placée dans le hall d'entrée de l'immeuble et reliée au téléviseur des
différents appartements. Or, pour certaines personnes âgées, ce système est
un moyen «d'avoir une ouverture sur l'extérieur en donnant de
l'information sur ce qui se passe dehors ; en cela, elle constitue une fenêtre
sur l'environnement immédiat92 ». Cet usage de la vidéosurveillance par les
personnes âgées ne fait d'ailleurs que prolonger un de leur mode d'accès à
l'espace public repéré dans d'autres travaux : « voir depuis sa fenêtre9^ ».

Une question importante consiste à savoir dans quelle mesure les TIC
constituent un substitut à une faible sociabilité de face à face. Deux
hypothèses peuvent être formulées94 : l'hypothèse de la compensation (ceux
qui ont une faible sociabilité trouvent un substitut dans les TIC) ;
l'hypothèse du renforcement (les TIC sont surtout utilisées par ceux qui ont
la plus forte sociabilité directe). Il n'est pas simple de trancher, car si les
études quantitatives semblent plutôt vérifier l'hypothèse du renforcement95,
nous avons cité plusieurs recherches qualitatives qui soulignaient
l'importance pour les personnes âgées isolées du contact ainsi maintenu
avec l'extérieur.

Les objets technologiques comme vecteurs du soutien social,


entre dépendance et autonomie

L'un des thèmes fréquemment abordés dans les recherches consacrées aux
personnes âgées est celui du « support social » {social support) dont elles
bénéficient de la part de leurs proches, à la fois soutien relationnel et aide à
la réalisation d'un certain nombre de tâches. Quelle est donc la place des
objets technologiques dans ce soutien social ? C'est la question que posent
Litwak et Kulis, pour regretter l'insuffisante prise en compte des
technologies dans les recherches consacrées au soutien dont bénéficient les
personnes âgées, alors qu'une partie de ce soutien s'exerce à distance par le

92. DARD et alii, 1996, p. 51.


93. CLEMENT, MANTOVANI, MEMBRADO, 1996b, p. 96.
94. LALIVE D'EPINAY et alii, 1984, p. 250.
95. Par exemple, voir LALIVE D'EPINAY et alii, 1984, pp. 250-251, tableaux V.65a et
V.65b ; CRENNER, 1998. Cette dernière enquête conclut qu'au sein de la parenté, « plus on
se voit, plus on se téléphone ». De même, l'exposition aux médias apparaît plus faible « parmi
ceux qui ont une existence vide et solitaire » (PAILLAT, 1989, p. 185).
Vieillissement et usage des technologies 77

biais du téléphone : leur enquête (réalisée en 1978 auprès de 1 346


personnes de plus de 65 ans) montre que si l'aide pour les tâches ménagères
quotidiennes diminue fortement avec la distance, le soutien affectif est peu
dépendant de l'éloignement géographique96.
La question du soutien social amène à celle de la dépendance (i.e. le besoin
d'aide dans la vie quotidienne) dans sa relation complexe avec l'autonomie
(i.e. la capacité à définir par soi-même son mode de vie97). On sait que les
situations peuvent être très contrastées, allant de la « mise en dépendance »
par rapport à la famille ou à des professionnels98 à la revendication et à la
sauvegarde de son autonomie par la personne âgée. Dans cette perspective,
deux objets technologiques jouent un rôle important : le téléphone et la
voiture.
Le téléphone, tout d'abord. D'un côté, il peut favoriser l'autonomie :
A. Moyal indique ainsi que, pour les femmes (âgées de plus de 75 ans) de
son échantillon, le téléphone procure un sentiment de sécurité et facilite le
maintien à domicile en permettant de faire appel à divers services extérieurs
(réseau de soins, livraison à domicile, banque, etc99.). Mais, d'un autre côté,
il est symbole de dépendance comme en atteste l'attente du coup de fil et
l'angoisse lorsqu'il ne vient pas que décrit une infirmière : « Nous, quand on
vient le matin, (les personnes âgées) nous font des remarques sur l'appel
qu'elles ont attendu toute la soirée. Elles n'ont pas pu dormir (...) Elles
nous disent : 'Je ne peux pas dormir tant que mon fils ne m'a pas appelé et
qu'il a dit qu'il va m' appeler. Et puis il a dû oublier100.' »

La voiture, ensuite, car au moment de la « démotorisation » - qui peut se


produire lorsque la personne âgée cesse de conduire (parfois sous la
pression de ses enfants) ou suite au décès du conjoint s'il était le seul à
conduire-, la personne âgée devient alors dépendante ď autrui - le plus
souvent de ses enfants - pour ses déplacements. Cette dépendance peut être
vécue difficilement (« Je n'ai pas mon permis alors il faut toujours être à la
merci de tout le monde. Et c'est une chose que je n'aime pas. J'aime mieux
d'aller à pied que de demander » déclare par exemple une femme de 65 ans,
veuve depuis 3 ans). C'est que l'aide familiale en ce domaine, si elle est

96. LITWAK, KULIS, 1987, p. 651, tableau 1.


97. Sur la distinction entre dépendance et autonomie, et pour une critique de la fréquente
confusion entre ces notions dans le champ gérontologique, voir ENNUYER, 1990.
98. CLEMENT, MANTOVANI, MENBRADO, 1996a.
99. MOYAL, 1992.
100. Cité par DE BOISGROLLIER, 1996.
78 Réseaux n° 96

fortement affirmée dans les principes, n'est pas sans limites : il existe une
hiérarchie dans les obligations - conduire ses parents chez le médecin
apparaissant comme une obligation plus pressante que de les emmener voir
leurs amis ; et les personnes âgées répugnent à trop solliciter leurs enfants et
réduisent leurs demandes à ce qui leur paraît indispensable101. Dans un autre
contexte — celui d'une commune du sud-ouest de la France de 200 habitants
où le « sens de l'honneur » familial est extrêmement fort - l'aide à la
mobilité motorisée apparaît également limitée et fort contraignante : en
effet, les personnes âgées sans voiture se refusent à prendre le minibus car
c'est à leurs enfants qu'il revient de les accompagner et utiliser un transport
collectif au vu de tout le village serait montrer qu'ils n'en prennent pas le
temps ; or, comme elles ne veulent pas trop solliciter leurs enfants, elles
s'interdisent certaines activités comme d'aller au club du 3e âge102.

Les objets technologiques comme enjeux et comme compromis


dans les relations familiales
Comme le suggère l'exemple précédent, les usages des objets
technologiques viennent s'inscrire dans les modes de fonctionnement
familiaux103. Et ils se trouvent pris, en particulier, dans la tension —
constitutive de la famille contemporaine - entre autonomie individuelle et
appartenance au collectif familial, tension qui conduit les acteurs familiaux
à chercher une « bonne distance » entre eux.

C'est tout d'abord aux relations conjugales que peut s'appliquer cette
problématique de la « bonne distance », qu'il faut renégocier en particulier
lors des moments de transition comme la cessation d'activité
professionnelle104. Certains objets technologiques peuvent se trouver pris
dans cette négociation. Ainsi, un conjoint peut investir une partie importante
de son temps désormais libéré des contraintes professionnelles dans une
activité liée à un objet technologique et se voir reprocher cet investissement
par trop exclusif. Un tel désaccord peut en particulier se faire jour à propos
de la télévision, non seulement parce qu'elle est dévoreuse de temps mais

101. CANT, SINCLAIR-LEGGE, 1994.


102. DUPRE-LEVEQUE, DEMOURES, LEVEQUE, 1996, p. 35.
103. C'est également ce qui ressort des recherches d'H. Mollenkopf (MOLLENKOPF, 1992,
1995) qui montre comment le magnétoscope vient s'inscrire dans un certain type de
fonctionnement familial ou d'E. Hirsch qui établit comment les objets technologiques
trouvent leur place dans l'« économie morale » de la famille (HIRSCH, 1992).
104. CARADEC, 1994.
Vieillissement et usage des technologies 79

aussi parce qu'elle semble symboliser désormais un modèle de vie à la


retraite - celui d'une retraite « inactive », repliée sur soi et sur la maison -
dénoncé au nom du nouvel idéal de la retraite « active » : « (Mon mari)
passe ses journées devant la télé, et rien ni personne n 'arrive à l 'en faire
bouger. (...) En un an, je suis passée du statut de 'cadre dynamique ne
faisant pas son âge' à celui de 'grand-mère tricotant au coin du feu'. Mes
enfants me disputent pour que j'améliore mon physique qui en a pris un
coup mais, voyant mon mari effondré devant sa télé, je ne me sens pas
encouragée » écrit ainsi une lectrice de Notre Temps105. A contrario, l'un
des retraités de notre corpus n'envisage pas d'acheter une parabole car il est
-contrairement à son épouse- amateur de sport, et il anticipe le
changement dans l'équilibre conjugal et les difficultés qui pourraient
apparaître à la suite d'une telle acquisition. Signalons encore que la
négociation entre les conjoints peut porter sur le nombre de voitures
conservé après la retraite puisque se joue souvent là le caractère
« indépendant » ou « fusionnel » du mode de fonctionnement conjugal106.

Cette problématique de la «bonne distance» s'applique également aux


relations entre parents âgés et enfants adultes et renvoie par exemple à la
question des normes d'appel en matière de téléphone (« Tous les jours, hen
ils diraient 'ils sont casse-bonbons ', hein ! » déclare une retraitée qui
téléphone à ses enfants « en principe une fois par semaine », des appels plus
fréquents se justifiant seulement « quand on sait qu'il y a quelqu'un qui est
malade »). Elle renvoie aussi au rôle des objets technologiques dans le
maintien de l'autonomie de la personne âgée ou dans sa « mise en
dépendance » que nous avons abordé précédemment et que l'on peut encore
illustrer par une anecdote rapportée par une architecte du MIT, S. Ho well :
celle-ci raconte que, lorsqu'elle a proposé à sa mère, âgée de 75 ans, de
s'installer dans un nouveau type de logement pour personnes âgées, proche
de celui de ses enfants, indépendant mais dont le système de chauffage est
branché sur le leur, celle-ci lui a répliqué : « Est-ce qu 'on peut le
débrancher1®1 ? ».

Si les objets technologiques peuvent constituer un enjeu dans la négociation


d'une nouvelle distance entre conjoints et entre parents et enfants, ils
peuvent apparaître, dans d'autres cas, comme des solutions et contribuer au
réglage de la « bonne distance ». Ainsi, l'installation d'un second téléviseur

105. Notre Temps, n° 276, décembre 1992.


106. CARADEC, 1994.
107. HOWELL, 1994, p. 285.
80 Réseaux n° 96

après la retraite constitue parfois un élément de pacification conjugale ; dans


l'un des couples rencontrés, le mari qui avait le sentiment que son épouse
monopolisait les conversations téléphoniques avec les enfants et s'en sentait
quelque peu exclu, a acquis un téléphone avec haut-parleur qui lui permet
désormais d'entendre ce qui se dit ; la téléalarme constitue un compromis
puisqu'elle permet de tranquilliser les enfants - qui craignent un accident -
tout en permettant à la personne âgée de rester chez elle et de savoir ses
enfants rassurés. Proposons un dernier exemple, dans lequel les définitions
divergentes de la vie à la retraite des deux conjoints finissent par s'accorder
grâce à un objet technologique : alors que son épouse trouve « pas normal »
qu'il passe de longues heures dans son atelier et souhaiterait qu'« il se
trouve une activité », un ancien artisan qui vient de prendre sa retraite
semble plutôt heureux de son sort (avec, comme seule ombre au tableau,
l'insatisfaction de son épouse). C'est lorsque leur fils offre à son père son
ancien appareil photo qu'une solution se dessine : l'épouse trouve là l'idée
qui lui manquait et encourage son mari à s'inscrire dans un club ; lui finit
par accepter et, après des débuts difficiles, se montre pleinement satisfait de
sa nouvelle activité.
Notons que les objets technologiques sont susceptibles de résoudre des
difficultés et de produire des compatibilités d'un autre ordre, par exemple
lorsque l'un des conjoints (mais pas l'autre) souffre de déficiences
auditives. Ainsi, l'un des couples de retraités rencontrés a pu trouver une
solution aux problèmes de volume sonore du poste de télévision grâce à
l'acquisition d'un casque (et d'un adaptateur pour écouter le son en
externe) ; mais le problème perdure avec l'autoradio qui provoque de
fréquentes disputes (lui expliquant que «j'ai pas trop d'audition, alors je
mets le bouton un peu plus fort », elle répliquant que « si je conduis, je
n 'aime pas avoir une musique forte »).

Les médiations personnelles dans les relations entre personnes âgées et


technologies

Nous voudrions maintenant examiner comment des tiers peuvent « faire


lien » entre une personne âgée et un objet technologique et déterminer
quelles sont les différentes formes que peut prendre cette médiation. On peut
partir, pour ce faire, d'une double distinction : d'une part, entre une
médiation active (en ce sens que c'est par son action que le médiateur fait
lien) et une médiation passive (c'est alors par sa seule existence que le
médiateur fait lien car c'est la personne âgée qui le place mentalement en
Vieillissement et usage des technologies 81

position de médiateur) ; d'autre part, entre deux manières de faire lien qui
renvoient aux deux figures que prend Simmel pour penser le lien et la
dissociation, c'est-à-dire le pont (qui « unifie ») et la porte (qui
« scinde108 »). En croisant ces deux distinctions, on obtient quatre modalités
de la médiation que nous allons rapidement présenter et illustrer.

Une médiation « active » selon la figure du pont

Pour présenter ce premier cas de figure, on peut partir de l'observation


suivante : au cours des entretiens, lorsqu'on interroge les retraités sur les
objets technologiques qu'ils ne possèdent pas, ils répondent très souvent :
« on ne voit pas l'intérêt », « on n'est pas intéressés » ou encore « on n'a
pas été intéressés ». Cette dernière expression souligne bien ce qui a fait
défaut : le fait que personne ne les ait inter-essés i.e. ne se soit « mis entre »,
« placé entre » eux et l'objet technologique109.

Pour comprendre comment les personnes âgées peuvent être inter-essées à


un objet technologique par un tiers, on peut tout d'abord prendre appui sur
la modélisation du processus d'adoption des innovations que propose
E.Rogers110. On sait que Rogers construit un modèle en cinq étapes : la
connaissance (l'individu apprend l'existence de l'innovation et acquiert sur
elle des informations) ; la persuasion (sur la base des informations acquises,
il développe une attitude favorable ou défavorable envers l'innovation) ; la
décision (il est amené à décider s'il l'adopte ou non) ; la mise en œuvre (il
l'utilise) ; la confirmation (il cherche à se convaincre que sa décision
d'adopter l'innovation était la bonne). Par ailleurs, Rogers distingue deux
grands canaux par lesquels circule l'information - les média et les relations
personnelles - dont le rôle décisif se situe à deux moments différents du
processus d'adoption : les médias jouent un rôle essentiel au cours de la
première étape, pour la connaissance des innovations, alors que les relations
personnelles apparaissent particulièrement importantes pour franchir la
deuxième étape, celle de la persuasion, conformément au modèle de la
communication à deux niveaux de Lazarsfeld.

108. SIMMEL, 1988.


109. Nous reprenons l'étymologie de « inter-esser » comme le fait M. Callon lorsqu'il
cherche à conceptualiser l'intéressement et à montrer qu'il procède de la médiation d'autrui.
Voir CALLON, 1986, p. 185.
110. ROGERS, 1983.
82 Réseaux n° 96

Si l'on interroge ces deux étapes de la connaissance et de la persuasion à


partir des entretiens réalisés, on peut tout d'abord souligner le rôle important
joué par la première dans le sentiment exprimé par la plupart des retraités
rencontrés de ne pas se sentir à l'écart, de ne pas être exclus de la modernité
technologique. Car, même s'ils ne sont pas équipés, ils «connaissent»
souvent les nouveautés technologiques pour en avoir entendu parler ou les
avoir vues fonctionner : grâce aux médias, en consultant des catalogues ou
en se promenant dans les rayons des grands magasins, ou encore par
l'intermédiaire de leurs enfants, de leurs petits-enfants ou d'amis. Ainsi,
pour la découverte et la connaissance des nouveautés technologiques,
médias et relations personnelles semblent intervenir de concert. Les
concepts de « socialisation en retour1 1 * » ou de « transmissions
ascendantes112» trouvent là un point d'application: dans notre matériau,
contrairement à la publicité récente de la SNCF pour les billetteries
automatiques qui met en scène une petite-fille qui déclare: «Moi, c'est
Mamie qiii m'a appris...», ce sont beaucoup plus souvent les jeunes
générations qui font découvrir à leurs grands-parents les innovations
technologiques et parfois les initient à leur usage.
Pour ce qui est maintenant de l'étape de la persuasion, on observe
effectivement l'importance des proches : les enfants et les petits-enfants qui
encouragent l'équipement ou stimulent l'usage (une retraitée raconte ainsi
qu'elle n'a pas l'habitude de payer avec sa carte bleue et que sa fille l'incite
à le faire à chaque fois qu'elle fait des courses avec elle) ; les voisins et amis
qui montrent l'exemple et donnent des informations et des conseils ; et aussi
des intermédiaires « institutionnels » qui peuvent développer avec leurs
clients ou usagers des relations plus personnelles fondées sur la confiance
(comme l'employé de banque qui conseille de prendre une carte bleue à
l'occasion d'un voyage à l'étranger, ou encore la « maîtresse de maison »
d'une résidence pour personnes âgées qui explique aux résidants le
fonctionnement de la téléalarme et leur inculque en même temps les normes
d'usage afin de maintenir le système dans sa fonction de sécurité113).

Cependant, au-delà de ce rôle des proches dans la persuasion, dans


l'incitation à l'équipement et à l'usage, il convient d'insister sur
l'importance des cadeaux (ce que le modèle de Rogers, très centré sur le
processus individuel de décision, très « délibératif », ne prend pas en

111. DE SINGLY, 1987.


112. AITIAS-DONFUT. 1991.
1 13. DARD et alii, 1996, p. 74-75.
Vieillissement et usage des technologies 83

compte) : cadeaux des collègues au moment de la retraite, et surtout cadeaux


des enfants. Dans nos entretiens, il n'est pas rare que les enfants soient les
principaux (sinon les seuls) pourvoyeurs d'objets technologiques dans
l'espace domestique de leurs parents âgés. Si bien qu'on a l'impression que,
sans ces cadeaux, certains ne seraient pas équipés en objets technologiques
les plus récents. L'extrait d'entretien suivant, qui concerne le téléphone sans
fil, apparaît de ce point de vue très symptomatique :
« - Mme : On ne voit pas tellement l'utilité...
- M. : Non... Si mes enfants me l'offrent, je le prendrai... »

Pour essayer de comprendre ce qui se joue dans ces cadeaux, on peut


considérer, à la suite de G.Mac Cracken114, les cadeaux comme des
instruments d'intervention sur autrui, ici des enfants adultes sur leurs
parents âgés et essayer d'en repérer les différentes motivations. Il peut tout
d'abord s'agir d'occuper ses parents retraités : dans un travail sur les « vieux
paysans » des années 60-70 qui ont dû céder leurs terres à leurs enfants et se
retrouvent à la retraite, P. Champagne voit dans la télévision offerte par les
enfants à leurs parents retraités une « stratégie compensatoire » « pour
occuper un temps qui risque bien d'être, pour la plupart d'entre eux, un
temps vide115 ». Pour prendre un autre exemple, plus conforme au modèle
contemporain de la retraite, lorsqu'un fils offre à son père néo-retraité son
ancien ordinateur, on peut considérer qu'il lui propose deux choses : une
activité pour s'occuper et l'image d'un homme encore jeune (d'un «jeune
retraité »), initié à l'informatique. Ainsi, comme le suggère ce dernier
exemple, il peut aussi s'agir de « moderniser » ses parents âgés, de faire en
sorte qu'ils restent «jeunes ». Dans d'autres cas, les objets offerts semblent
constituer une commodité pour les enfants (c'est souvent le cas du
répondeur, quelquefois du lave-vaisselle) et on a parfois l'impression qu'il
s'agit d'une extension de leur équipement, «délocalisé » en quelque sorte
chez leurs parents pour des raisons pratiques. Une femme de 60 ans déclare
ainsi: « Ils nous avaient pris le répondeur, c'est pour quand ils nous
appelaient bon, on n'était jamais là. Bon, alors maintenant... on doit mettre
le répondeur. » Enfin, on note des motivations liées à l'état de santé des
parents, que l'on équipe de moyens de communication (téléalarme,
téléphone sans fil ou même portable) pour qu'ils puissent donner l'alarme
en cas de problème, ce qui tranquillise les enfants. Parmi les retraités
rencontrés, âgés rappelons-le de 60 à 70 ans, certains ont eu un problème de

114. Mac CRACKEN, 1987.


115. CHAMPAGNE, 1979.
84 Réseaux n° 96

santé et ont été équipés par leurs enfants (un ancien instituteur de 69 ans
s'est ainsi vu offrir par sa fille un téléphone portable qu'il prend avec lui au
cours de ses promenades de santé quotidiennes afin de pouvoir appeler les
secours si cela s'avère nécessaire, mais qu'il n'utilise jamais pour des
conversations courantes) alors que d'autres équipent leurs parents âgés
encore en vie (avec parfois un arbitrage entre téléalarme et téléphone sans
fil, celui-ci apparaissant moins stigmatisant que celle-là et parfois plus facile
à faire accepter à ses vieux parents... ce qui n'est pas une garantie pour
qu'ils le gardent continûment avec eux comme le souhaiteraient leurs
enfants).
On constate ensuite que ce rôle de cheval de Troie de la modernité
technologique joué par les enfants via les cadeaux est fréquent, mais pas
systématique : dans certains cas, les enfants offrent très peu de cadeaux de
type objets technologiques. Suggérons quelques pistes pour rendre compte
de cette observation. Tout d'abord, les parents peuvent être déjà très bien
équipés par eux-mêmes (parce qu'ils l'étaient avant la retraite ; parce qu'ils
continuent à s'équiper après du fait de leur trajectoire antérieure ou de leurs
nouvelles activités ; ou encore parce qu'ils veulent « rester dans le coup »).
Ensuite, les parents peuvent être très peu équipés et avoir fait savoir à leurs
enfants qu'ils ne veulent pas se voir offrir ce genre de choses. Enfin, on peut
formuler une dernière hypothèse qui demanderait à être précisée : dans
certains familles, la norme quant aux cadeaux familiaux veut - ou les
contraintes financières font - que l'on offre des cadeaux « symboliques »,
d'une faible valeur matérielle, ce qui exclut les nouveautés
technologiques116.

Une médiation « active » selon la figure de la porte


Dans ce cas, le médiateur sépare, fait écran entre la personne âgée et l'objet
technologique car sa manière de faire lien consiste à utiliser pour et donc à
la place de la personne âgée. On trouve cette modalité de la médiation dans
le cadre des relations intergénérationnelles, mais surtout dans celui des
relations conjugales.
Pour ce qui est des relations intergénérationnelles, certains travaux ont
montré qu'il pouvait y avoir « délégation d'usage » aux enfants lorsque

116. Une enquête de l'INSEE montre que pour 50% des ménages, le budget global des
cadeaux de Noël est inférieur à 3 500 F, et que pour 10 % d'entre eux, il est inférieur à 350 F.
Voir HERPIN, VERGER, 1996.
Vieillissement et usage des technologies 85

ceux-ci sont encore à la maison (pour la programmation du magnétoscope,


par exemple117). Ce qui pose la question d'un éventuel transfert d'usage au
moment du départ des enfants. On peut en prendre deux illustrations
contrastées dans notre matériau. Dans les deux cas, on a la même situation
initiale : l'un des fils est un passionné de vidéo, il filme au caméscope et
surtout il réalise ensuite des montages des films à partir du magnétoscope.
Au moment du départ de ce fils du foyer parental, les deux histoires
divergent. Dans le premier cas, le transfert ne se fait pas, le lien ne survit pas
au départ du médiateur : comme l'explique le père, « c'est par flemme aussi,
mais moi j'ai pas les mêmes goûts que lui parce qu'il faisait des montages
avec une synchronisation musicale, donc ça prenait du temps, ça demande
de la précision, c'est pas mon fort », si bien que « le caméscope, on l'utilise
pratiquement plus ». Dans le second cas, au contraire, le père a repris le
flambeau. Il passe de longs moments à monter ses films de voyages,
demande à l'occasion des conseils à son fils - aujourd'hui professionnel de
l'audiovisuel- et va bientôt faire l'acquisition d'un magnétoscope plus
élaboré : ainsi, le transfert de compétences a pu se faire et, de plus, le
magnétoscope joue un rôle central dans la relation entre le père et le fils.
Ajoutons que la délégation d'usage, qui a été observée à l'intérieur du foyer
domestique, peut aussi exister au sein de la parenté, entre parents âgés et
enfants adultes : c'est le cas en particulier lorsque les enfants ont un
caméscope et que les parents trouvent qu' « un dans la famille ça suffit »
puisqu'il y a circulation et duplication de cassettes118.

Pour ce qui est des relations conjugales, les premiers entretiens réalisés
laissent entrevoir une assez forte polarisation sexuée des usages des objets
technologiques : le caractère féminin des biens d'équipement ménager
semble à peine remis en cause par le micro-ondes que les hommes
n'utilisent, la plupart du temps, que pour réchauffer le café ; les outils de
bricolage et de jardinage sont très majoritairement masculins (et le
deviennent parfois davantage encore après la retraite de l'homme, celui-ci
récupérant l'entretien de la pelouse dont il n'avait pas toujours le temps de
s'occuper auparavant). Il paraît plus difficile de dégager une tendance
générale concernant les TIC et les objets technologiques de loisir les plus

117. Voir PROULX, LABERGE, 1995 ; BOULLIER, 1985. Ce dernier observe à propos du
micro-ordinateur, une « délégation d'usage » aux adolescents, qui prend un sens différent
suivant les milieux sociaux, et qui « est supposée fournir un bénéfice pour toute la famille »,
en particulier « maintenir le groupe en prise sur l'innovation ».
118. Ce mécanisme permet sans doute d'expliquer que le taux d'abandon de la pratique
photographique augmente à partir de 45-50 ans. Voir MORMICHE, 1990, graphique 1.
86 Réseaux n° 96

récents. On peut cependant indiquer que la spécialisation est


particulièrement forte et étendue à l'ensemble des nouveaux objets
technologiques lorsque l'un des conjoints campe sur une position
d'incompétence. On peut aussi noter que c'est en général dans le cadre de la
répartition sexuée des tâches que certaines femmes (en particulier dans les
milieux populaires) deviennent les utilisatrices principales ou exclusives de
certains objets technologiques : ainsi, c'est dans leur rôle de grand-mère
qu'elles peuvent apprendre à utiliser le magnétoscope ; et c'est parce
qu'elles gèrent l'argent du ménage et font les courses qu'elles en viennent à
utiliser, de préférence à leur conjoint, la carte bleue. Le problème qui se
pose dans ces cas de spécialisation conjugale est celui de l'éventuel transfert
de compétences au moment du décès du conjoint. Les quelques éléments
dont on dispose en suggèrent le caractère très imparfait (comme le montre
l'exemple de l'automobile à laquelle certaines femmes doivent renoncer au
décès de leur conjoint, ce qui peut avoir des conséquences dramatiques sur
leur mode de vie, mais on peut aussi s'interroger sur les risques de perte de
sociabilité des hommes veufs, en particulier dans les milieux populaires, du
fait de leur réticence vis-à-vis du téléphone et de la délégation des contacts
téléphoniques à leur épouse).

La médiation «passive » selon la figure du pont

Contrairement aux cas précédents, la médiation ne passe plus alors par une
action du médiateur (qui incite à ou fait à la place de), mais est induite par
sa seule existence. En fait, c'est la personne âgée qui place un tiers en
position de médiateur, qui le construit mentalement comme médiateur. Et
elle peut tout d'abord le construire comme un médiateur qui fait pont. C'est
le cas lorsque les retraités s'équipent pour leurs petits-enfants afin de
pouvoir les occuper quand ils sont petits (c'est souvent la motivation de
l'équipement du magnétoscope pour ceux qui n'en possèdent pas, même si
l'usage peut ensuite être plus large que prévu) et pour qu'ils continuent,
lorsqu'ils sont plus âgés, à avoir envie de venir chez leurs grands-parents,
qu'ils ne les considèrent pas comme de « vieux croulants ».

Ce dernier point apparaît particulièrement important, car il y a dans le


corpus plusieurs propos du même type, qui soulignent que, pour garder le
contact avec ses petits-enfants, il faut « rester dans la course » des
technologies nouvelles (ainsi une grand-mère récente qui veut se mettre à
l'informatique, explique : « On n 'a pas de micro-ordinateur, on est
complètement largués dans ce domaine-là... le jour où les petits-enfants
Vieillissement et usage des technologies 87

seront plus grands, on sera complètement nuls. »). Dans ce cas, l'ordinateur
- c'est l'objet technologique qui est en général cité dans ce genre de
propos - est considéré comme un élément du lien intergénérationnel, et donc
les petits-enfants se retrouvent en position de médiateurs (passifs) entre
leurs grands-parents et l'ordinateur.

Notons cependant que tous les grands-parents ne pensent pas ainsi et que
certains envisagent le lien intergénérationnel d'une toute autre manière : en
prenant acte de la différence inéluctable entre les générations du point de
vue des technologies (« c'est pas pour nous, c'est pas notre truc ») et en
considérant que plutôt que de vouloir suivre ses petits-enfants sur le terrain
de la modernité, il vaut mieux leur faire découvrir ce qu'on a soi-même
connu et vécu {« ce qu'ils cherchent, c'est davantage la chaleur humaine,
l 'expérience, quelque chose de beaucoup plus humain » déclare un grand-
père). Donc, en plaçant les relations intergénérationnelles sur un autre
terrain que celui des technologies : dans ce cas, les petits-enfants ne sont pas
institués en médiateurs vers la modernité technologique.

La médiation «passive » selon la figure de la porte

II arrive aussi que les tiers se voient assignés un rôle de médiateur qui
entrave (selon la figure de la porte) l'usage des objets technologiques. On le
voit dans le cas de la téléalarme, lorsque celle-ci est refusée parce que
considérée comme un marqueur de la vieillesse (aux propres yeux de la
personne âgée, mais le stigmate se construit à partir du regard ď autrui et de
l'anticipation du regard ď autrui comme pour cette vieille dame de 92 ans
qui s'applique à cacher à la vue des autres sa téléalarme119). On le voit
également lorsque la téléalarme est refusée par crainte de l'intrusion
d'étrangers en cas de déclenchement intempestif, ou encore lorsqu'elle n'est
pas utilisée comme dans le cas de cette personne âgée atteinte d'un malaise
qui « n 'a demandé de l 'aide qu 'à l 'aube pour ne pas déranger^ 20 ».

Pour en terminer avec la question des médiations personnelles, on peut faire


deux remarques. Tout d'abord, et en forçant un peu le trait, on peut dire que
les premiers résultats de l'enquête par entretiens suggèrent que la médiation
intergénérationnelle est davantage susceptible de prendre la figure du pont et
la médiation conjugale celle de la porte. Ensuite, s'intéresser aux médiations
personnelles entre personnes âgées et objets technologiques comme nous

1 19. Exemple cité par CLEMENT, MANTOVANI, MEMBRADO, 1996a.


120.CAMU, 1992, p. 67.
88 Réseaux n° 96

l'avons fait ici ne doit pas occulter le fait qu'il peut exister des médiateurs
« non humains » et qu'un objet technologique peut lui-même se retrouver en
position de médiateur entre une personne (âgée) et un autre objet
technologique. Prenons-en un seul exemple dans lequel on voit que des
plaques chauffantes peuvent être médiateurs entre une femme retraitée et un
four à micro-ondes : il s'agit d'un couple de retraités qui a déménagé au
moment de la retraite. Ils possédaient un four à micro-ondes depuis plusieurs
années mais l'épouse l'utilisait très peu. Or, dans la nouvelle maison, la
cuisine est aménagée de telle façon qu'il n'y a que deux plaques
chauffantes, ce que l'épouse juge insuffisant. Aussi a-t-elle commencé à
utiliser son four à micro-ondes en complément de ses deux plaques, pour
cuire ses légumes ; aujourd'hui, elle trouve ça « très bien » et s'en sert
désormais couramment.

CONCLUSION

Nous voudrions indiquer pour terminer dans quelles directions il nous


semble fructueux de poursuivre la réflexion, en nous maintenant dans le
cadre de la perspective identitaire et relationnelle que nous avons esquissée.
Tout d'abord, il nous paraît nécessaire de dépasser les discours généralisants
sur les personnes âgées et les technologies, qui oublient de s'interroger sur
la diversité des usages. Or, cette diversité est très grande, du fait de
l'hétérogénéité de la catégorie « personnes âgées » (en particulier en termes
d'âge, de milieu social, de situation domestique), mais aussi de la variété des
biens et services technologiques, chacun ayant des caractéristiques qui lui
sont propres. 11 convient, à ce propos, de rappeler deux évidences que l'on
risque d'oublier à trop se poser la question du rapport des « personnes
âgées » aux « objets technologiques » : d'une part, les « innovations
technologiques » ne se présentent pas comme un bloc, mais à chaque fois
sous la forme d'un objet ou d'un service spécifique, et c'est cet objet ou ce
service particulier qui va séduire, laisser indifférent ou encore provoquer la
méfiance ou l'hostilité ; d'autre part, les objets technologiques n'ont pas
pour seule caractéristique d'être « technologiques » — il ont aussi un prix, se
présentent sous une certaine apparence, sont censés rendre tel ou tel service,
etc.

Ensuite, nous pensons qu'il ne faut pas recourir trop rapidement aux
explications en termes de handicap physique ou générationnel : souvent,
l'équipement et les usages des plus âgés sont appréhendés et évalués à partir
Vieillissement et usage des technologies 89

de ceux d'individus plus jeunes, ce qui conduit à souligner soit leurs


moindres performances physiologiques ou cognitives, soit leur « manque
de familiarité » avec ces technologies, leur « frilosité » ou leur
« conservatisme ». Sans rejeter totalement ces explications qui renvoient à
deux phénomènes dont on ne saurait nier l'importance - les effets corporels
du vieillissement d'une part, la différence dans les contextes de socialisation
des générations d'autre part-, il nous semble préférable de partir de l'idée,
conforme à une perspective de sociologie comprehensive, que les personnes
âgées peuvent avoir de «bonnes raisons» de s'équiper (ou de ne pas
s'équiper), d'utiliser (ou de ne pas utiliser) telle ou telle technologie
nouvelle, qu'il convient d'écouter ces raisons et de les prendre en compte
dans l'analyse.
Enfin, il nous paraît judicieux de centrer le dispositif d'observation -
comme nous y invitent plusieurs des approches présentées ici - sur les
événements et « transitions de vie » qui ponctuent l'avancée en âge (le
départ des enfants, la retraite, le veuvage, les déménagements, les problèmes
de santé) afin d'observer comment les usages évoluent lors de ces moments
« critiques » du processus de vieillissement 121.

121. Pour une approche du vieillissement dans la perspective des transitions de vie, voir
CARADEC, 1998.
REFERENCES

ADLER R.P. (1996), « Older adults and computers: Report of a National Survey »,
SeniorNet (www.seniornet.org/research/survey2).
ARNAL N., DUMONTIER F., PAIRE R. (1989), « Les téléspectateurs. Leurs goûts
et leurs pratiques », Economie et statistique, n° 227, p. 31-39.
ATTIAS-DONFUT С (1991), Générations étages de la vie, Paris, PUF.
BABAYOU P. (1997), «Vers le cyber consommateur ? », Consommation et modes
de vie, n° 116.
BARTHE J.-F., CLEMENT S., DRULHE M. (1988), «Vieillesse ou
vieillissement ? Les processus d'organisation des modes de vie chez les personnes
âgées », Les Cahiers de la Recherche sur le Travail Social, n° 15, p. 11-31.
BELK R.W. (1988), «Possessions and the extended self», Journal of Consumer
Research, vol. 15, p. 139-167.
BERGER T., LUCKMANN T. (1986), La construction sociale de la réalité, Paris,
Méridiens Klincksieck.
BESSY С, CHATEAURAYNAUDF. (1995), Experts et faussaires. Pour une
sociologie de la perception, Paris, Métailié.
BONNET M. (1990), «Les rapports au temps et à l'espace des retraités», R.T.S.
(Recherche - Transports - Sécurité), n° 25, p. 39-48.
BOULLIER D. (1985), L'effet micro ou la technique enchantée. Rapports de
génération et pratiques de la micro-informatique dans la famille, Rennes, LARES.
BOWE F. (1988), «Why Seniors Don't Use Technology», Technology Review,
Aug.-Sept., p. 35-40.
BRETON P. (1990), La tribu informatique. Enquête sur une passion moderne,
Paris, Métailié.
BRISSAC S., DAUCHY C, HAEUW V., JOUVENELLE L. (1997), Les
Technologies de l'Information et de la Communication et les personnes âgées à la
retraite de 60 ans et plus, mémoire de DESS SID, UFR IDIST, Université de Lille-III.
CALLON M. (1986), «Eléments pour une sociologie de la traduction. La
domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de
Saint-Brieuc », L'Année sociologique, p. 169-208.
CAMU G. (1992), Le cas du foyer-logement pour personnes âgées 'Résidence de la
Fonderie' à Douai, CETE Nord-Picardie.
Vieillissement et usage des technologies 91

CANT R., SINCLAIR-LEGGE G. (1994), Transport and community in later life :


changing patterns of access, Faculty Health Sciences, U. Sidney.
CARADEC V. (1994), « Le problème de la 'bonne distance' conjugale au moment
de la retraite », Revue française de sociologie, XXXV- 1, p. 101-124.
CARADEC V. (1996), «Les formes de la vie conjugale des 'jeunes' couples
'âgés' », Population, n° 4-5, p.897-928.
CARADEC V. (1997), Usage des technologies et vieillissement : une grille de
lecture familiale et identitaire, rapport pour la MIRE et la CNAV.
CARADEC V. (1998) «Les transitions biographiques, étapes du vieillissement»,
Prévenir, n° 35, p. 131-137.
CHAMBAT P. (1994), «Usages des technologies de l'information et de la
communication (TIC). Evolution des problématiques », Technologies de
l'information et société, vol. 6, n° 3, p. 249-270.
CHAMPAGNE P. (1979), «Jeunes agriculteurs et vieux paysans. Crise de la
succession et apparition du 'troisième âge' », Actes de la Recherche en Sciences
Sociales, n° 26-27, p. 83-107.
CHAPPELL N.L. (1975), «Awareness of death in the disengagment theory : a
conceptualisation and an empirical investigation », Omega, vol. 6, p. 325-344.
CLEMENT S., MANTOVANI J., MEMBRADO M. (1996a), Vieillissement et
espaces urbains. Modes de spatialisation et formes de déprise, CIEU, Toulouse.
CLEMENT S., MANTOVANI J., MEMBRADO M. (1996b), «Vivre la ville à

la 73,
vieillesse
p. 90-98.
: se ménager et se risquer », Les Annales de la Recherche Urbaine,

CRENNER E. (1998), « La parenté : un réseau de sociabilité actif mais concentré »,


INSEE Première, n° 600.

CRIBIER F. (1995), « Quand les citadins quittent leur ville à la retraite », Retraite et
société, n° 10, p. 7-25.

CSIKSZENTMIHALYI M., ROCHBERG-HALTON E. (1981), The meaning of


things. Domestic symbols and the self, Cambridge, Cambridge University Press.
DARD P., LAUMONIER C, MALLEIN P., TOUSSAINT Y. (1996), Réseaux de
communication et services résidentiels, Paris, PCA/CSTB.
DE BOISGROLLIER N. (1996), Les usages sociaux du téléphone chez les
personnes âgées à Issy-les-Moulineaux, mémoire de maîtrise d'ethnologie sous la
direction de Martine Segalen et Anne Monjaret, Université de Paris X-Nanterre.
DE SINGLY F. (1987), Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, PUF.
92 Réseaux n° 96

DE SINGLY F. (1996), Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan.


DELBES C, GAYMU J. (1995), « Le repli des anciens sur les loisirs domestiques.
Effet d'âge ou de génération ? », Population, n° 3, p. 689-720.
DEREZE G. (1990), « Eléments pour une ethnosociologie des objets domestico-
médiatiques », Recherches sociologiques, vol. XXI, n° 3, p. 307-321.
DESJEUX D., BERTHIER C, JARRAFOUX S., ORHANT I., TAPONIER S.
(1996), Anthropologie de l'électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne
en France, Paris, L'Harmattan.
DESJEUX D., MONJARET A., TAPONIER S. (1998), Quand les Français
déménagent, Paris, PUF.
DONNAT O. (1998), Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Paris,
La Documentation Française.
DUBAR C. (1991), La socialisation. Construction des identités sociales et
professionnelles, Paris, A. Colin.
DUPRE-LEVEQUE D., DEMOURES G., LEVEQUE F. (1996), Santé mentale,
psychotropes et personnes âgées en institution, Paris, MIRE.
ECOCHARD M., ROCHE S. (1989), Le sentiment d'insécurité des personnes
âgées : peur personnelle et demande de sécurité à Lyon et à Grenoble, GREFOSS,
Grenoble.
ENNUYER B. (1990), « La dépendance instituée », Informations Sociales, n° 6-7,
p. 52-57.
ESPINASSE M.-T., LEFEBVRE B. (1992), « Gestion de la dépendance et stratégies
des personnes âgées », in Vieillir dans la ville, Paris, L'Harmattan, p. 105-125.
FISHER J.C. (1990), «The function of literacy in a nursing home context»,
Educational Gerontology, vol. 16, p. 105-116.
FOUTS G.T. (1989), «Television Use by the Elderly», Canadian Psychology,
vol. 30, n° 3, p. 568-577.
FRANK R.E., GREENBERG M.G. (1979), «Zooming in on TV audiences»,
Psychology Today, vol. 13, p. 92-1 14.
FURLONG M. (1989), « An electronic community for older adults : the SeniorNet
Network », Journal of Communication, vol. 39, n° 3, p. 145-153.
HAICAULT M., MAZZELLA S. (1997), La ville en mouvement. Plurimobilité des
retraités dans Marseille, Aix-en-Provence, LEST.
HERPIN N., VERGER D. (1996), « Cadeaux de fin d'année. Fête de l'enfance ou de
la famille ? », INSEE Première, n° 426.
Vieillissement et usage des technologies 93

HIRSCH E. (1992), « The long term and the short term of domestic consumption.
An ethnographic case study », in Silverstone R., Hirsch E. (eds.), Consuming
technologies. Media and Information in Domestic Spaces, New York, Routledge,
p. 208-226.
HOWELL S.C. (1994), «The Potential Environment: Home, Technology, and
Future Aging », Experimental Aging Research, vol. 20, n° 4, p. 285-290.
JOBERT A. (1993), Vieillissement, technologie et vie quotidienne, Rapport pour le
groupe de référence français du programme européen COST A5, sous la direction de
H. Gardent, Paris, FNG.
JOUET J. (1987), L'écran apprivoisé. Télématique et informatique à domicile,
Paris, CNET.
KAMPTNER N.L. (1989), «Personal Possessions and Their Meanings in Old
Age », in Spacapan S., Oskamp S. (eds), The social psychology of aging, Newbury
Park, Sage, p. 165-196.
KAUFMANN J.-C. (1992a), «Les résistances au lave-vaisselle», in Gras A.,
Joerges В., Scardigli V. (sd), Sociologie des techniques de la vie quotidienne, Paris,
L'Harmattan, p. 201-207.
KAUFMANN J.-C. (1992b), « Les deux mondes de la vaisselle », Autrement, Série
Sciences en société, n° 3, p. 36-45.
KAUFMANN J.-C. (1992c), La trame conjugale. Analyse du couple par son linge,
Paris, Nathan.
KAUFMANN J.-C. (1995), «Savoir familial et nouvelles technologies»,
Gérontologie et société, n° 75, p. 127-132.
KAUFMANN J.-C. (1996), « Lettres d'amour du repassage », Ethnologie française,
vol. XXVI, n° 1, p. 38-49.
KAUFMANN J.-C. (1997), Le cœur à l'ouvrage. Théorie de l'action ménagère,
Paris, Nathan.
KUBEY R.W. (1980), «Television and Aging: Past, Present and Future», The
Gerontologist, vol. 20, n° 1, p. 16-35.
LALIVE d'EPINAY et alii (1984), Vieillesses, St-Saphorin, Georgi.
LA TOUR B. (1994), « Une sociologie sans objet ? Remarques sur
Г interobjectivité », Sociologie du travail, n° 4, p. 587-607.
LE MAREC (1989), « Les OPACs sont-ils opaques ? La consultation des catalogues
informatisés à la BPI du centre Pompidou », Bulletin des bibliothèques de France,
tome 34, n° 1, p. 78-85.
94 Réseaux n° 96

LESSARD D., MORIN D. (1993), « Les automobilistes âgés : risque d'accident et


stratégies de compensation », Routes et Transports, automne, p. 28-33.
LITWAK E., KULIS S. (1987), «Technology, proximity, and measures of kin
support », Journal ofMarriage and the Family, vol. 49, p. 649-661.
LÔFGREN O. (1996), « Le retour des objets ? L'étude de la culture matérielle dans
l'ethnologie suédoise », Ethnologie française, vol. XXVI, n° 1, p. 140-149.
LORIAUX M. (1995), « Du vieillissement démographique à l'intégration des âges :
la révolution de la géritude », Population, n° 6, p. 161 1-1625.
LUBORSKY M. (1994), « The Retirement Process : Making the Person and Cultural
Meanings Malleable », Medical Anthropology Quarterly, vol. 8, n° 4, p. 41 1-429.
LUNT P.K., LIVINGSTONE S.M. (1992), Mass Consumption and Personal
Identity. Everyday Economic Experience, Buckingham, Open University Press.
MAC CRACKEN G. (1986), « Culture and Consumption : A theorical account of
the structure and movement of the cultural meaning of consumer goods », Journal of
Consumer Research, vol. 13, p. 71-84.
MAC CRACKEN G. (1987), « Culture and Consumption among the elderly : three
research objectives in an emerging field », Ageing and Society, vol. 7, p. 203-224.
MALLEIN P., TOUSSAINT Y. (1994), «Technologies de l'information et de la
communication : une sociologie pour la conception assistée par l'usage »,
Communication et stratégies, n° 5, p. 77-99.

MARSHALL V. (1975), «Age and Awereness of Finitude in Developmental


Gerontology », Omega, vol. 6, n° 2, p. 1 13-129.
MERCURE D. (1983), «Typologie des représentations de l'avenir», Loisir et
Société/Society and Leisure, vol. 6, n° 2, p. 375-402.
MOLLENKOPF H. (1992), « Choix techniques et types de familles», in Gras A.,
Joerges В., Scardigli V. (sd), Sociologie des techniques de la vie quotidienne, Paris,
L'Harmattan, p. 153-160.
MOLLENKOPF H. (1995), «Familles et technologies: des usages sociaux
différenciés », Gérontologie et société, n° 75, p. 107-126.
MORMICHE P. (1990), « 22 millions de photographes », INSEE Première, n° 55.
MO Y AL A. (1992), «The gendered use of the telephone: an Australian case
study », Media, Culture and Society, vol. 14, p. 51-72.
OGOZALEK V.Z. (1991), «The Social Impact of Computing: Computer
Technology and the Graying of America », Social Science Computer Review, vol. 9,
n° 4, p. 655-666.
Vieillissement et usage des technologies 95

PAILLAT (sd) (1989), Passages de la vie active à la retraite, Paris, PUF.


PAILLAT P. (sd) (1993), Les pratiques culturelles des personnes âgées, Paris, La
Documentation Française.
PRONOVOST G. (1990), «Médias: éléments pour l'étude de la formation des
usages sociaux », Technologies de l'Information et Société, vol. 6, n° 4, p. 377-400.
PRONOVOST G. (1996), Sociologie du temps, Bruxelles, De Boeck Université.
PROULX S., LABERGE M.-F. (1995), «Vie quotidienne, culture télé et
construction de l'identité familiale », Réseaux, n° 70, p. 121-140.
ROCHEFORT R. (1991), « Vers une société plus frileuse ? Les comportements liés
à l'âge n'évoluent que très lentement », Consommation et Modes de vie, n° 63.
ROGERS E. M. (1983), Diffusion of innovations, New York, Free Press (lre éd. 1962).
RUBIN A., RUBIN R. (1982), «Older Person's TV Viewing Patterns and
Motivations », Communication Research, vol. 9, p. 287-313.
SANDHU J. (1993), «Design for the elderly: user-based evaluation
studies involving elderly users with special needs », Applied ergonomics,
vol. 24, n° 1, p. 30-34.
SHERMAN E., NEWMAN E.S. (1977-78), « The meaning of cherished personal
possessions for the elderly», Journal of Aging and Human Development, vol. 8,
n°2,p. 181-192.
SIMMEL G. (1988) , « Pont et porte » in La tragédie de la culture, Paris, Payot
(lreéd. 1909).
THIERRY D. (1993), « La borne interactive multimédia : une nouvelle technologie
de distribution de l'information ? », Technologies de l'Information et Société, vol. 5,
n° 4, p. 393-417.

THOMAS H. (1996), Vieillesse dépendante et désinsertion politique, Paris,


L'Harmattan.
VEZINA J., CAPPELIEZ P., LANDREVILLE P. (1994), Psychologie
gérontologique, Montréal, Gaétan Morin.
VOLKOFF S. (1995), « Les travailleurs âgés peuvent-ils s'approprier les évolutions
technologiques », Gérontologie et Société, n° 75, p. 85-94.
WALLENDORF M., ARNOULD E.J. (1988), « 'My Favorite Things' : a Cross-
Cultural Inquiry into Object Attachment, Possessivness and Social Linkage »,
Journal of Consumer Research, vol. 14, p. 531-547.
WEISMAN S. (1983), « Computer games for the frail elderly », The Gerontologist,
vol. 23, n° 4, p. 361-363.

Vous aimerez peut-être aussi