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22e CONGRES DE LA SOCIETE

INTERNATIONALE ARTHURIENNE,
22nd CONGRESS OF THE
INTERNATIONAL ARTHURIAN SOCIETY
Rennes 2008

Actes Proceedings
Réunis et publiés en ligne par
Denis Hüe, Anne Delamaire et Christine Ferlampin-Acher

POUR CITER CET ARTICLE, RENVOYER A L’ADRESSE DU SITE :


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SUIVIE DE LA REFERENCE (JOUR, SESSION)
Arthur parmi les Neuf Preux

L’extraordinaire diffusion et faveur dont jouissent les textes relatifs


à la matière de Bretagne tout au long du Moyen Âge valent au roi Arthur
d’être compté au nombre des Neuf Preux aux côtés de Josué, David, Judas
Macchabée, Hector, Jules César, Alexandre, Charlemagne et Godefroy de
Bouillon. Cette liste apparaît pour la première fois sous sa forme canonique
chez Jacques de Longuyon vers 1310-1312 dans les Vœux du Paon. Reprise
sur de multiples supports et amplement diffusée, elle fonctionne comme un
panthéon de la chevalerie et des rois et héros les plus appréciés du Moyen
Âge. S’il s’agit de figures historiques ou du moins considérées comme telles,
il n’en demeure pas moins qu’une large part de leur prestige est due à leur
faveur littéraire. Pourtant il n’est plus question ici d’inventer de nouvelles
aventures ou encore de renouveler une matière déjà ancienne, mais bien de
rassembler de façon plus ou moins succincte les informations
fondamentales concernant les différents héros. Nous voudrions voir ici en
quoi l’insertion d’une vita arthurienne dans un motif qui se présente comme
la mise en série de « biographies » héroïques oriente le choix des éléments
significatifs à reconter. Richard Trachsler l’a montré dans Clôtures du cycle
arthurien, pour « conter d’Arthur » à la fin du Moyen Âge, il faut « sortir du
cycle »T 1 et réduire une matière trop abondante, en effectuant
nécessairement un tri. Que ce soit par le type de sources utilisé, par la
nature des éléments choisis ou encore par le style et la manière de les
raconter, la représentation d’Arthur est révélatrice d’une certaine réception,
à la fin du Moyen Âge, de la littérature arthurienne. Le roi Arthur des Neuf
Preux doit-il plus à l’histoire, au roman, ou est-il plutôt le résultat d’une
doxa, d’un syncrétisme d’images accumulées au fil du temps ? En étudiant

1 Richard TRACHSLER, Clôtures du cycle arthurien, Genève, Droz, 1996, chapitre VI, « Sortir du Cycle.

“Conter d’Arthur” à la fin du Moyen Âge », p. 257-352.


POUR CITER CET ARTICLE, RENVOYER A L’ADRESSE DU SITE :
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SUIVIE DE LA REFERENCE (JOUR, SESSION)
ACTES DU 22e CONGRES DE LA SOCIETE INTERNATIONALE ARTHURIENNE, RENNES, 2008
PROCEEDINGS OF THE 22nd CONGRESS OF THE INTERNATIONAL ARTHURIAN SOCIETY, 2008

d’abord les vers sur les Neuf Preux puis les compilations consacrées au
motif, on essaiera de voir ce qui peut apparaître comme un savoir
canonique autour de la figure d’Arthur entre histoire et fiction, pour enfin
examiner en quoi l’insertion des données arthuriennes dans la série des
Neuf Preux infléchit leur signification.

I] Entre histoire et roman : les vers sur les Neuf Preux.


Pour nous, les Neuf Preux relèvent principalement du mythe ou du
moins de la légende. Si nous n’hésitons pas à accorder un statut pleinement
historique à Jules César, Godefroy de Bouillon ou Charlemagne, il n’en va
pas de même pour Hector et la question de la réalité historique d’Arthur
fait encore couler beaucoup d’encre. Le mélange de personnages « réels » et
de personnages légendaires suffit à nous renvoyer à notre imaginaire. Et
quand nous lisons le contenu des textes consacrés aux Neuf Preux, à la
lecture de certaines anecdotes, même les héros les plus « historiques »
prennent une coloration légendaire. Il est indéniable que la plupart de ces
héros bénéficiaient déjà de cette aura particulière à la fin du Moyen Âge 2 –
plusieurs siècles de textes y avaient contribué – mais les Neuf Preux sont
d’abord de célèbres rois, princes ou généraux de l’histoire.
Le succès de la liste canonique des Neuf Preux doit donc être
considéré dans cette tension entre histoire et fiction. Du XIVe siècle au XVIe
siècle, période pendant laquelle il est à la mode, le motif des Neuf Preux
apparaît le plus souvent sous la forme d’une liste brute de noms 3 . Les textes
qui développent le motif sont de deux types, d’une part de courtes pièces
ou passages en vers et de l’autre trois vastes compilations.
Nous nous intéresserons tout d’abord aux textes du premier genre
dans lesquels, étant donné l’espace restreint, le tri de l’information est
extrême et permet de déceler nettement les clichés attachés à chaque figure.
Des textes de ce type existent dans différentes langues à la même époque,

2Voir par exemple Dominique BOUTET, Charlemagne et Arthur ou Le roi imaginaire, Paris, Champion, 1992.
3C’est le cas par exemple dans les ballades XII, XCIII, CCVII, CCXXXIX, CCCLXII, CCCCIII et
CCCCXXXII d’Eustache Deschamps (EUSTACHE DESCHAMPS, Œuvres complètes, éd. du Marquis DE
QUEUX DE SAINT-HILAIRE, Paris, Firmin Didot, 1878) ou encore dans la Prise d’Alexandrie de
Guillaume de Machaut (GUILLAUME DE MACHAUT, La Prise d’Alexandrie ou Chronique du roi Pierre Ier de
Lusignan, éd. Louis DE MAS LATRIE, Genève, Fick, 1877, p. 2-3, v. 48-62).
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mais nous restreindrons ici notre propos aux textes français et à trois textes
plus particulièrement qui donnent une version étoffée en quelques vers des
hauts faits de chaque héros. La version du Dit des Neuf Preux contenue dans
les manuscrits BNF fr. 11464 et fr. 5930 illustre bien l’ancrage historique du
motif, mais elle ne donne pas d’autre détail que le titre d’Arthur, son
royaume et la date de sa mort 4 :
Le premier des trois crestiens
Estoit Artus li vaillans,
Roy de la Grant Bretaigne estoit
Et moult de prouesse faisoit.
Il mourut apreis le temps
De l’Incarnacion cinq cens ans.

Deux autres textes doivent maintenant être considérés. Le premier


est le passage des Vœux du Paon de Jacques de Longuyon. Ce dernier choisit
de raconter les combats d’Arthur contre deux géants, le géant du Mont
Saint Michel et Ruiston 5 :
D’Artus qui tint Bretaingne va le bruit tesmoingnant
Que il mata Ruiston, .I. jaiant, en plain champ,
Qui tant par estoit fort, fier et outrecuidant
Que de barbes a roys fist faire .I. vestemant,
Liquel roy li estoient par force obeïssant ;
Si volt avoir l’Artus, mais il i fu faillant.
Sur le mont saint Michiel en rocist .I. si grant
Que tuit cil du paÿs en furent merveillant.
En plusours autres lieus, se l’istoire ne ment,
Vainqui li rois Artus maint prince outreement.

Dans le contexte de l’œuvre, on peut comprendre le choix


d’exploits individuels d’Arthur, mettant en évidence ses compétences de

4Paris, Bibl. nat. de Fr., fr. 11464, f. 59v-60r.


5JACQUES DE LONGUYON, Les Vœux du Paon, v. 7548-7557, éd. Glynnis M. CROPP, « Les Vers sur les
Neuf Preux », Romania, t. 120, 2002, p. 449-482.
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chevalier 6 . La matière des exemples vient des chroniques, Geoffroy ou


Wace, mais l’anecdote du roi Ruiston (Rithon, Rion) et le motif du manteau
de barbes, qui occupe six vers sur dix, n’apparaissent dans les chroniques
qu’en analepse. Ils sont par ailleurs beaucoup plus développés dans la Suite
Vulgate du Merlin et se retrouvent dans plusieurs autres textes arthuriens 7 . Il
est vraisemblable que le choix de ces événements particuliers de l’histoire
soit influencé par la faveur d’un motif très célèbre diffusé par la littérature.
La seconde suite des Preux, celle trouvée sous les fresques du
château de la Manta 8 ou encore dans le manuscrit BNF fr. 4985, est
vraisemblablement inspirée des vers de Jacques de Longuyon. Pourtant elle
en diffère par l’ajout des circonstances de la mort d’Arthur aux mains de
Mordret et la mention qu’Arthur a vu le Graal. On observe ici l’invasion du
motif littéraire du Graal sans que l’on puisse savoir s’il faut y voir une
mention de la Pentecôte du Graal dans la Queste del saint Graal, ou plus
simplement un raccourci qui lie Arthur et le Graal. Il n’en demeure pas
moins que l’auteur de ces vers a jugé bon d’ajouter cet élément venu de la
tradition romanesque à son rapide portrait. À travers ces rapides
biographies, où en quelques traits doit être figé un savoir minimum
concernant Arthur, on voit apparaître, plus ou moins dans l’ombre,
l’univers romanesque.

6 Pour une étude des vers sur les Neuf Preux dans les Vœux du Paon, voir Glynnis M. CROPP, art. cit.
7 Li Chevaliers as Deus Espees. Altfranzösischer Abenteuerroman, éd. par Wendelin Foerster, Halle, 1877, v. 37-
112, et Les Fragments du Roman de Tristan, Poème du XIIe siècle, éd. Bartina H. WIND, Genève, Paris, 1960
(fr. 2 : le Mariage), v. 649-780, cf. Anita GUERREAU-JALABERT, Index des motifs narratifs dans les romans
arthuriens français en vers (XIIe-XIIIe siècles), Droz, Genève, 1992, P 672.1, p. 164, « Fur made of beards of
conquered kings ».
8 Marco PICCAT « Le scritte in volgare dei Prodi e delle Eroine della sala affrescata nel castello di La

Manta », Studi Piemontesi, vol. XX, fasc. 1, 1991, p. 141-166 :


« Je fuit roy de Bertagne, d’Escosa e d’Anglatere,
cinquanta roy conquis qui de moy tiegnen terre,
j’ay tué .vii. grans jehans Rustons en mi lour terre
sus le munt saint Mich[el] un autre n’alay conquirre,
vis le seint Greal, puis moy fist Mordré goere
qui moy ocist .v c. ans puis qui Diu vint en tere.
Roy Artus ».
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II] Les compilations sur les Neuf Preux : un récit


canonique de la vie d’Arthur ?

Il est frappant de constater que les trois seules vastes compilations


concernant les Neuf Preux datent de la même période, la fin du XVe siècle
(l’une des trois, qui est conservée dans un manuscrit du XVIIIe siècle, n’est
pas précisément datée, mais elle est considérée comme une copie d’un
original du XVe siècle).

L’Histoire des Neuf Preux et des Neuf Preuses (ÖNB, cod. 2577-2578)
nous est parvenue dans un manuscrit unique conservé à Vienne 9 . Elle a été
composée par Sébastien Mamerot à la demande de son seigneur Louis de
Laval entre 1460 et 1468. Le second texte, intitulé Le Triomphe des Neuf
Preux, a été imprimé pour la première fois à Abbeville par Pierre Gérard en
1487 et réimprimé à Paris par Michel Le Noir en 1507. La dernière est
conservée dans un manuscrit du XVIIIe siècle, vraisemblablement la copie
d’un original du XVe siècle. Il est conservé à la BNF sous la cote fr. 12598 10
et commence ainsi : « Cy aprés s’ensieut l’Istoire des neuf preux princes et
seigneurs qui en leur temps ont maintenu vaillamment et chevallereusement
les arme(e)s ».
Ces trois textes sont différents et distincts les uns des autres,
pourtant ils doivent tous trois correspondre, parallèlement, à un besoin

9 Voir Tabulae codicum manuscriptorum praeter Graecos et Orientales in Bibliotheca Palatina Vindobonensi

asservatorum (Cod. 1 - Cod. 19500), 10 t., Vienne, 1864–1899, réimp., Graz, 1965 et Otto PÄCHT, et
Dagmar THOSS, Französische Schule I, 2 tomes, Vienne, Österreichische Akademie der Wissenschaft,
1974, p. 68–79.
10 Ces trois textes sont inédits. Ils font cependant l’objet de brèves notices dans les ouvrages suivants :
Louis-Ferdinand FLUTRE, Li Fait des Romains dans les littératures française et italienne du XIIIe siècle au XVe
siècle, Paris, Hachette, 1932, p. 178-187 ; David J. A. ROSS, Alexander Historiatus. A guide to Medieval
Illustrated Alexander Literature, London, The Warburg Institute, 1963, p. 124-127 ; Marc-René JUNG, La
Légende de Troie au Moyen Âge : analyse des versions françaises et bibliographie raisonnée des manuscrits, Bâle,
Tübingen, Francke, 1996, p. 606-610, p. 610-613, p. 628-629 ; Richard TRACHSLER, op. cit., p. 294-313 ;
Frédéric DUVAL, La traduction du Romuleon par Sébastien Mamerot: étude sur la diffusion de l'histoire romaine en
langue vernaculaire à la fin du Moyen Age, Genève, Droz, 2001, p. 201-203. On trouvera également une
édition compète des parties arthuriennes du Triomphe et du ms. 12598 ainsi qu’une édition partielle de
celle composée par Sébastien Mamerot dans l’ouvrage de Richard Trachsler (p. 401-417, p. 465-500,
p. 419-464). Je prépare en outre une édition critique du texte de Sébastien Mamerot dans le cadre de ma
thèse sous la direction de Gilles Roussineau.

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ressenti plus d’un siècle après la création du motif de remplir à nouveau la


liste des Preux, de lui redonner chair. Nous allons examiner en détail
comment ces compilations s’accommodent d’un matériau déjà ancien,
hétérogène et extrêmement riche. La matière doit être recentrée sur Arthur,
de préférence en tant que héros et non en tant que roi en majesté et à
l’arrière-plan, d’où le recours au Merlin et à la Mort Artu, voire à la Suite
Vulgate du Merlin. Par ailleurs, le temps linéaire de la chronique et sa
concision sont les plus adaptés pour retranscrire une biographie d’Arthur,
d’où l’utilisation privilégiée de Geoffroy de Monmouth et de Wace.
Chaque compilation présente un projet différent, ce qui entraîne
des choix différents de la part de leurs auteurs. Ces choix se cristallisent
évidemment dans la sélection de la source principale, mais aussi dans la
manière de traiter les faits qui diffèrent le plus entre la tradition littéraire et
la tradition historique, principalement lors de scènes « à faire » ou au sujet
du personnel gravitant autour de la figure d’Arthur, et enfin dans le style de
récit et le type d’anecdotes retransmis. En effet, quelques éléments propres
à l’univers romanesque viennent s’insérer dans le récit même historique.
Ces éléments sont tellement ancrés dans la mémoire et l’imaginaire liés à la
figure d’Arthur qu’il semble impensable de les exclure, même s’ils sont
manipulés avec précaution. Deux tendances peuvent être distinguées dans
le traitement de la matière arthurienne et des sources : d’une part la version
de Sébastien Mamerot et le BNF fr. 12598 et d’autre part, l’imprimé, le
Triomphe des Neuf Preux.

a) La partie arthurienne du manuscrit BNF fr. 12598


La première tendance se caractérise par le choix d’une source
principale historique, la chronique de Geoffroy de Monmouth ou Wace. Le
manuscrit fr. 12598 abrège tellement sa source qu’il est difficile de savoir
lequel des deux textes est suivi, mais l’orientation est bien historique. C’est
le texte qui subit le moins l’influence romanesque, il présente un récit assez
sec et ne garde que le strict nécessaire, en prenant soin de gommer les
traces de surnaturel ou de merveilleux (prophéties, rêves prémonitoires...) 11 .
Trois éléments sont toutefois à relever : la mention de la Table Ronde (qu’il
s’agisse d’un ajout spontané de l’auteur ou d’un emprunt à Wace), la mort

11 Richard TRACHSLER, op. cit, p. 299-300.


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d’Arthur, qui se déroule comme dans la Mort Artu, et enfin la figure de
Merlin, qui dès sa première apparition devant Vertigier est décrit déjà
comme la figure d’autorité véhiculée par la mémoire collective ( « [Merlin]
qui pour lors avoit grant renom et estoit tenu pour un grant cler et saige » 12 )
et non comme l’enfant qu’introduisent les chroniques.
b) La partie arthurienne de Sébastien Mamerot
La partie arthurienne de Sébastien Mamerot s’étend sur 97 feuillets,
il s’agit de la plus longue vita. Il suit Geoffroy de Monmouth fidèlement et
le traduit dans son intégralité, sans presque abréger, dépassant largement en
amont et en aval la vie d’Arthur. En fait, manque une traduction des
prophéties de Merlin, ce dont l’auteur s’excuse : « obstant ce qu’elles sont
moult longues et fortes a entendre, je n’en ay plus voulu yci mettre, sinon
bien pou touchant l’ystoire a laquelle retourne ». Il s’agit là d’un
resserrement autour de la trame historique et de l’élimination d’un élément
perçu comme hétérogène ; cette suppression se trouvait d’ailleurs déjà chez
Wace qui la justifiait aussi. Sébastien Mamerot écrit en fait une histoire
universelle dont les Neuf Preux constituent les jalons.
Mamerot a dû travailler avec le texte latin de Geoffroy sous les
yeux. Ce choix correspond à l’un des objectifs qui se dégagent du prologue
de la compilation, à savoir faire œuvre d’historien en donnant une version
véridique des hauts faits des Preux. Aussi, il prend soin de signaler chaque
fois qu’il s’éloigne de sa source principale pour citer « aulcuns vielz livres en
françoys » (ÖNB, ms. 2578, fol. 58r), les « volumes françoys » (fol. 34a,
37b) ou encore ce qu’il appelle les « volumes de la Table Roonde, de
Lancelot, de Tristan et des pareilz » (fol. 65v) et « volumes de la Table
Roonde, de Lancelot et de Tristan » (fol. 69r). Même s’ils ne sont parfois
donnés qu’à contrecœur par l’auteur (ces « volumes françoys », qui
contiennent des « resveries », fol. 65v, s’opposent aux « plus vrayes
histoires », fol. 37v), la pression de la tradition littéraire est trop forte et ne
peut être ignorée 13 .

12 Ibid., p. 403.
Sébastien Mamerot souligne à plusieurs reprises sa réticence à quitter Geoffroy de Monmouth (fol.
13

37v, 58r, 60v) : « Geffroy de Numemutense […] lequel j’ay ensuyvi a mon pouoir, pou excedant son
hystoire si non en tant qu’il touche les fais de la Table Roonde sur lesquelz me arresteray ung pou cy
aprés, y estant conme tyré par force, complaisant ou tendant complaire aux jensnes cuers nobles. »
« Je suis contraint pour donner congnoistre que par ignorance ne trespasse les fais de la Table Ronde,
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Les mentions de la matière romanesque se font sous trois formes,


l’exposé de la version de la chronique et sa version alternative, l’ajout de la
version romanesque ou la substitution par cette dernière. Richard
Trachsler 14 a relevé une partie de ces moments de tension entre la tradition
romanesque et la tradition historique et nous voudrions ici compléter ses
remarques. On constate trois grands moments délicats qui donnent lieu à
presque toutes les manipulations du texte de Geoffroy de Monmouth et qui
correspondent aux moments clés du modèle biographique héroïque, c’est-à-
dire ceux qui font du héros un être à part et où la portée symbolique est la
plus grande : les débuts du royaume arthurien au sens large (ce qui, dans les
romans, correspond au contenu du Merlin), les douze années de paix après
la victoire d’Arthur sur les Saxons et enfin la mort d’Arthur.
En ce qui concerne les événements correspondant au Merlin, deux
épisodes méritent d’être relevés. Sébastien Mamerot, de manière assez
étrange et inattendue, ajoute l’épisode du rire de Merlin, au moment où les
messagers le conduisent devant Vertigier. Ce choix est inattendu en ce qu’il
ajoute ici une scène dont le récit peut tout à fait se passer, tandis qu’il
supprime ensuite les prophéties de Merlin données par Geoffroy, justement
sous prétexte qu’elles sont sans rapport avec l’histoire. La source du passage
peut être trouvée dans le Merlin 15 de Robert de Boron, et Sébastien
Mamerot doit la considérer comme une scène marquante, à citer, même s’il
l’abrège. Le second passage retravaillé avec une source romanesque s’étend
de la rencontre d’Uther et d’Ygerne à la conception d’Arthur. Si Sébastien
Mamerot suit ici fidèlement l’Historia regum Britanniae, il amplifie pourtant le
récit de Geoffroy – on peut supposer qu’il doit juger ce passage trop
important pour être traité si brièvement – et emprunte quelques éléments
ici et là au Merlin.
Les douze années de paix suivant la victoire d’Arthur sur les
Saxons constituent le cadre dans lequel se déroulent les aventures des

c’on dit avoir esté de tresgrant renommee, declairer ung pou son institucion selon aulcuns vielz livres en
françoys. »
« [...] desquelz se sont fais divers grans volumes que plusieurs afferment vrays, contre lesquel[z] ne veulx
luitter. »
14 Richard TRACHSLER, op. cit, p. 298-313.
15 Robert DE BORON, Merlin, éd. Alexandre MICHA, Genève, Droz, 1980, § 24.

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chevaliers de la Table Ronde 16 . Dans le manuscrit de l’Histoire des Neuf
Preux, on trouve à cet endroit là une nouvelle rubrique suivie d’un chapitre
tout à fait particulier (fol. 58r) : « Conment le roy Artus institua la Table
Roonde. Des loix et constitutions faictes pour elle. Et des .VI. plus
principaulx chevaliers qui en furent ». Avant de revenir à Geoffroy,
Sébastien Mamerot se sent contraint de parler de la Table Ronde. Pour ce
faire, il revient en arrière à la mort d’Uther Pandragon, mais pour donner la
version des faits romanesques. Cette fois, conformément aux romans,
Arthur a été emmené par Merlin à sa naissance et confié à Anthor qui l’a
élevé avec son propre fils Keu ; le cœur du passage consiste en un résumé
de l’histoire de l’épée dans le perron qui aboutit au couronnement d’Arthur.
Sébastien Mamerot signale ensuite en une phrase la guerre des barons
rebelles et la victoire obtenue par Arthur avec l’aide de Merlin 17 .
Il enchaîne alors sur la fondation de la Table Ronde, selon ce qui se
trouve chez Wace, la source directe du passage étant plutôt à chercher dans
le De casibus virorum illustrium de Boccace ou plutôt dans sa traduction par
Laurent de Premierfait qui fournit la suite du chapitre. Sébastien Mamerot
ne suit pas le Merlin dans lequel c’est sous Uther qu’est fondée la Table
Ronde, mais il en tire la description des trois tables (la table de la Cène, la
table du Graal de Joseph d’Arimathie et enfin la Table Ronde) et
l’explication du siège périlleux. Cependant les chevaliers à s’y assoir ne sont
pas cinquante, mais cent cinquante, ce qui correspond au nombre de
chevaliers qui jurent d’entreprendre la quête du Graal dans la Queste del Saint
Graal et dans le Tristan, et qui était devenu un chiffre canonique. Sébastien
Mamerot insère alors les « lois de la Table Ronde », qui se trouvent dans le
De casibus, sorte de code de conduite que doivent suivre les chevaliers et qui
semble inspiré des romans arthuriens 18 .
Avant de retourner à Geoffroy, il termine cette parenthèse par
l’évocation des meilleurs chevaliers de la Table Ronde, dans cet ordre (fol.
60r) : Galaad, Perceval, Bohort, Lancelot, Gauvain et Tristan. Chaque

16 cf. WACE, Arthur dans le Roman de Brut, éd. Ivor ARNOLD et Margaret PELAN, Paris, Klincksieck,
1962, v. 1191-1212.
17 fol. 59r-v : « Mais au dernier Merlin dit a l’arcevesque qu’il le couronnast et qu’il estoit vray filz et vray

hoir du roy Uther Pandragon, ce qu’il fit veant tout le peupple. Mais le roy Loth et aultres luy menerent
depuis forte guerre, de laquelle le roy Artus obtint victoire par le conseil, [59c] confort et ayde du sage
Merlin. »
18 Richard TRACHSLER, « Les lois de la Table Ronde », Studi francesi, 1997, vol. 40, n°120, p. 567-585.

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personnage est accompagné de quelques qualificatifs ou faits importants, de


manière extrêmement condensée. C’est à cette occasion qu’apparaît
d’ailleurs la seule mention du Graal 19 .
Le texte de Sébastien Mamerot va à nouveau diverger de celui de
l’Historia regum Britanniae à la fin avec la trahison de Mordret. Il tisse alors les
deux sources, en empruntant quatre faits majeurs à la Mort Artu : l’identité
de Mordret, fils d’Arthur et de sa sœur (le texte hésite à plusieurs reprises et
Mordret est tantôt neveu au folio 68v, tantôt fils incestueux ou fils d’une
concubine au folio 57v), les fausses lettres faites par Mordret annonçant la
mort d’Arthur (fol. 83r), la résistance de Guenièvre, qui prévient Arthur de
la trahison de Mordret et se réfugie dans la tour de Londres pour lui
échapper (fol. 83r), et enfin le duel final entre Arthur et Mordret où le père
et le fils s’entretuent (Sébastien Mamerot reprend notamment le
déroulement du duel et l’image frappante des rayons du soleil qui rendent la
clarté à la terre de Bretagne en passant à travers la plaie causée à Mordret
par la lance d’Arthur, fol. 85v). Ces différents éléments liés aux figures de
Mordret et de Guenièvre ont été étudiés par Richard Trachsler dans Clôtures
du cycle arthurien 20 . Il montre notamment l’insistance sur la loyauté et la
moralité de Guenièvre et l’amour qui l’unit à Arthur, puisque Lancelot n’a
pas droit de cité dans le texte, qui sont autant d’éléments permettant de
redorer la figure d’Arthur. Peut-être faut-il enfin voir dans la « moult riche
nef qui luy fut admenee soubdainement a la rive de la mer » (fol. 86r), une
allusion à la nef des dames qui emporte Arthur sur l’île d’Avalon à la fin de
la Mort Artu.
Le texte de Sébastien Mamerot diverge donc de celui de l’Historia
regum Britanniae lors de scènes marquantes et symboliques, qui présentent
des images fortes, appartenant à l’horizon d’attente du lecteur d’un texte
arthurien de la fin du Moyen Âge et sans doute médiatisées par la mémoire
iconographique.

c) La partie arthurienne du Triomphe des Neuf Preux

19 Un peu plus loin, une autre allusion est faite au personnel romanesque, rétablissant l’équivalence entre
le texte de Geoffroy de Monmouth et les romans (fol. 69r) : « Keux, le maistre d’ostel (lequel est appellé
le seneschal es volumes de la Table Roonde, de Lancelot et de Tristan), et Beduerus, le [69b] bouteillier
(qui par pareille mutacion y est nommé Lucans le bouteillier) ».
20 op. cit., p. 303-306.

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La troisième compilation, Le Triomphe des Neuf Preux, se présente de
manière tout à fait différente. Un récit cadre nous montre comment Dame
Triomphe est apparue en rêve à l’auteur en lui demandant de raconter les
hauts faits de chacun des Neuf Preux afin qu’elle puisse les départager et
faire du meilleur son époux. L’accent n’est pas mis ici sur l’historicité, et de
fait les sources principales du passage sont le Merlin et la Suite Vulgate
presque dans son intégralité (jusqu’à l’épisode du Château de la Marche
après la guerre contre les Romains). Une plus grande partie du personnel
arthurien apparaît que dans les autres textes (Gauvain et ses frères, Yvain,
Sagremor, Morgane, Merlin, Claudas ou encore de manière allusive
Lancelot), mais surtout le texte se présente comme une succession
d’aventures et d’anecdotes distrayantes et plaisantes (les aventures du
chevalier nain, du Chat de Lausanne ou encore du Château de la Marche) 21 .
Il peut paraître étrange que l’auteur du Triomphe utilise un texte qui
ne parle que des premières années du règne d’Arthur. En réalité, il avait
vraisemblablement aussi sous les yeux le Roman de Brut de Wace 22 . Le début
du texte suit majoritairement le Merlin et la Suite Vulgate, que l’auteur
complète avec Wace, puis le rapport s’inverse et le Roman de Brut devient la
source majoritaire et enfin exclusive pour la guerre finale contre Mordret.
C’est évidemment dû au fait qu’il faut à un moment retrouver la trame de la
chronique pour faire mourir Arthur. Dans la Suite Vulgate, la victoire sur
Rion des Îles est suivie de la guerre en Gaule puis de la guerre contre les
Romains. Cette dernière est en fait dédoublée dans les romans et une autre
guerre contre les Romains est décrite dans la Mort Artu. Or dans les
chroniques, ces guerres ont lieu uniquement à la fin du règne arthurien.
L’auteur du Triomphe va donc quitter la Suite Vulgate après l’épisode de Rion
pour retourner à Wace et insérer les douze années de paix qui suivent
l’établissement au pouvoir d’Arthur. La chronique, et l’auteur du Triomphe,
enchaînent alors sur la guerre en Gaule et celle contre les Romains.
L’utilisation de la Suite Vulgate et de Wace permet une certaine
homogénéité et la transition se fait assez facilement. En effet, le texte de la

21cf. Richard TRACHSLER, Clôtures du cycle arthurien, op. cit., p. 309.


22Etant donné la brièveté du récit, il est difficile d’établir avec certitude si le texte de Wace ou celui de
Geoffroy a servi de source. On constate cependant la présence de quelques éléments particuliers à
Wace, tels la mention de la création de la Table Ronde et des aventures de ses chevaliers pendant les
douze années de paix du royaume (Richard TRACHSLER, op. cit, p. 490, §34) ou encore le désir de
Mordret pour Guenièvre (§42).
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Suite Vulgate est souvent proche du Roman de Brut. Il consiste même pour la
guerre contre les Romains en un dérimage de Wace déplacé pendant la
jeunesse d’Arthur. L’auteur n’a donc eu qu’à le remettre à sa place dans le fil
de la chronique et à compléter Wace par les parties romanesques
équivalentes.
Cette contamination des deux textes peut être observée dans
certains détails. Bien que la guerre contre les Romains soit racontée
principalement selon Wace, ce seront Gauvain, Yvain et Sagremor, les
personnages du roman, qui iront porter les messages d’Arthur aux Romains
et non Gauvain, Gerins de Chartres et Bos d’Ossinefort. Un autre exemple
dans la suite de ce passage permet d’illustrer l’ajustement des deux textes. A
ce moment du récit chez Wace, Merlin a déjà disparu depuis longtemps,
tandis qu’il est encore aux côtés d’Arthur dans la Suite Vulgate. L’auteur du
Triomphe fait disparaître le prophète comme Wace et Geoffroy, c’est-à-dire
qu’il cesse comme eux de le mentionner. Or il insère l’épisode du Chat de
Lausanne depuis le roman, où Arthur part affronter le monstre sur
l’injonction de Merlin. Afin de rester cohérent avec le texte de Wace où
Merlin a disparu, il se sent donc contraint de le remplacer par le « conseil »
d’Arthur 23 . Par conséquent, la combinaison et la soudure entre les deux
textes se fait avec un minimum de heurts et de tensions, ce qui ne signifie
pas que le texte ne présente pas quelques « ratés » (de fils incestueux,
Mordret redevient à la fin du Triomphe le neveu d’Arthur conformément aux
chroniques) 24 , mais l’auteur du Triomphe s’accommode des deux traditions,
sans les considérer comme irréconciliables ou exclusives l’une de l’autre. Il
écrit d’ailleurs au moment de la fondation de la Table Ronde 25 : « Et furent
en ce temps faictes les proesses des chevaliers errans, dont tant de livres en
sont fais et en prose et en rime que ce semblent fables, mais aucune vérité y
est a entendre et vraye histoire. »
On le voit chaque compilation possède un aspect très particulier et
chacune offre une lecture particulière de la légende arthurienne. De la
version la plus « historique » à la version la plus romanesque, chacune traite
à sa manière les tensions entre réalité, légende et fiction, en essayant de les
résoudre comme dans le Triomphe ou en les exposant comme Sébastien

23 Richard TRACHSLER, op. cit., p. 497, § 46.


24 Pour un exemple de ce phénomène, ibid., p. 310.
25 Ibid., p. 490, § 34, l. 23-26.

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Mamerot. Chacune montre cependant qu’avait dû se constituer une doxa
concernant Arthur à laquelle il est difficile de se soustraire.

III] Arthur parmi les Neuf Preux

Les compilations sur les Neuf Preux sont contemporaines de ce


que Pastoureau appelle un « revival arthurien » 26 : ce dernier s’accompagne
d’un « enromancement » 27 du monde qui, d’un point de vue littéraire,
s’accompagne d’une multiplication des armoriaux des chevaliers de la Table
Ronde, de la naissance de compilations qui réduisent la matière
arthurienne 28 , mais aussi, avec les débuts de l’imprimerie, des premières
impressions des romans arthuriens. : le Triomphe des Neuf Preux va d’ailleurs
être considéré (et déconsidéré) comme un roman de chevalerie. Il s’agit
donc d’un moment particulier où l’imaginaire se fige et se condense, et
change de support. Histoire et roman se rejoignent pour tendre à la
noblesse un miroir dans lequel se reflètent les différentes facettes de
l’idéologie nobiliaire et chevaleresque à l’automne du Moyen Âge.
L’intérêt majeur de ces vastes textes sur les Neuf Preux réside dans
le fait qu’elles sont pour nous les traces et les résultats d’une lecture à la fin
du Moyen Âge des textes arthuriens et nous renseignent sur l’imaginaire et
d’une certaine manière sur la conscience générique de cette époque. En
effet, elles nous renseignent sur les éléments perçus comme constitutifs de
l’histoire arthurienne. Merlin, l’épée dans le perron, la Table Ronde, les
combats contre les Géants, Arthur et Mordret s’entretuant, Avalon : autant
de passages obligés, savoir véhiculé depuis plusieurs siècles par les textes et
l’iconographie, autant de « scène à faire », auxquels les auteurs des
compilations se soumettent de plus ou moins bon gré. Sébastien Mamerot
le fait à contrecœur, l’auteur du Triomphe se plaît à multiplier les aventures,
quitte à embrouiller son récit (Arthur se détourne deux fois de Rome pour

26 Michel PASTOUREAU, Les chevaliers de la Table Ronde, Lathuile, Éditions du Gui, 2006, p. 30.
27 Ibid., p. 19.
28 On pourra citer la compilation bien connue étudiée par Cedric E. PICKFORD et conservée dans le

manuscrit BNF fr. 112 (L’évolution du roman arthurien en prose vers la fin du Moyen Age d’après le manuscrit 112
du fonds français de la Bibliothèque nationale, Paris, Nizet, 1960) ou encore évidemment celle de Malory en
Angleterre.
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rentrer en Bretagne 29 ) ou à laisser une aventure sans conclusion. L’insertion


de la biographie arthurienne à la suite de celles des autres preux oriente
pourtant la lecture et le choix des éléments importants. A-t-on affaire à une
série de biographies à la Plutarque ou à la Boccace, des vies d’hommes
illustres, à une histoire universelle, à une histoire chevaleresque ou à un
roman de chevalerie ? Le sujet et la matière sont les mêmes, mais les œuvres
réalisées sont fort différentes et éclairent différentes orientations littéraires
et culturelles de la toute fin du Moyen Âge.
Arthur, parmi les Neuf Preux, obtient le rôle central, pourtant le
roi des romans est plus complexe et plus riche que celui donné à voir dans
les compilations des Neuf Preux, qui ne s’attachent pas à donner la vérité
d’un personnage ou à examiner ses vices et ses vertus. Sans Lancelot et sans
le Graal, Arthur manque de profondeur, les complexités, les faiblesses sont
gommées du personnage. L’image donnée est celle d’un grand roi, un grand
guerrier, et plus qu’une existence individuelle, les compilations sur les Neuf
Preux nous donnent à voir l’exaltation d’un idéal, voire d’une idéologie,
dans une tension entre le fonctionnement quasi allégorique de la liste des
Neuf Preux et l’entreprise de narration des vies de chaque héros. Elizabeth
Gaucher 30 dit au sujet de l’hagiographie : « Dépourvu de toute subjectivité,
le saint devient une figure schématique, une allégorie des vertus chrétiennes
[…] Loin de dessiner le portrait du saint, l’hagiographie dresse celui de la
Sainteté ». On pourrait dire ici que loin de dessiner le portrait du preux, les
textes sur les Neuf Preux dressent, à travers ses différentes manifestations,
celui de la Prouesse. On comprend dans cette perspective que le motif des
Neuf Preux ait parfois été considéré comme « l’ancêtre » du motif des
hommes illustres à une époque où se fait jour une réflexion sur la gloire
personnelle 31 .

29 Richard TRACHSLER, op. cit., § 47 et 48.


30 Elizabeth GAUCHER, La biographie chevaleresque : typologie d’un genre (XIIIe-XVe siècle), Paris, Champion,
1994, p 67.
31 Jacqueline CERQUIGLINI, « A la recherche des pères: la liste des auteurs illustres à la fin du Moyen

Age », MLN, vol. 116, n°4, sept. 2001, p. 630-643 et « Fama et les Preux : nom et renom à la fin du
Moyen Âge », Médiévales 24, printemps 1993, p. 35-44.
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Les supports, les modes d’apparition et les utilisations du motif des
Neuf Preux sont divers et les types de textes dans lesquels il apparaît
hétérogènes : entre une liste sèche de noms fonctionnant presque comme
une allégorie, les seules mentions des « Neuf Preux » ou au contraire les
vastes développements des compilations, il n’est pas possible de rendre
compte dans cette communication de la richesse de ce thème et de
l’ensemble de ses manifestations textuelles. Cependant, les compilations,
qui redonnent chair à chaque héros et les placent au centre de leur propos,
permettent d’apporter un éclairage particulier sur chaque héros et sur le
motif dans son ensemble. En effet, elles se distinguent de toutes les
occurrences de la liste des Neuf Preux où ces derniers ne sont cités que
comme exemples ou référents dans une comparaison, que le but visé soit la
déploration d’une gloire passée ou l’exaltation d’un contemporain digne de
figurer dans ce panthéon de la gloire militaire, et nous permettent
d’apercevoir ce qui peut apparaître derrière chaque nom. La faveur d’Arthur
dépasse largement la faveur qu’a pu connaître le motif des Neuf Preux,
toutefois l’examen des parties arthuriennes de ces textes nous permet
d’entrevoir une étape et quelques mécanismes de la constitution ou du
réinvestissement d’un mythe littéraire.

ANNE SALAMON – UNIVERSITE PARIS IV-SORBONNE

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