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Sous hypnose

Je me laissais traîner, comme inerte, dans cette sombre cave éclairée d’une unique ampoule à la
lueur maladive et lugubre, dont les murs étaient tachés de mon sang versé. Déjà, un ignoble parfum de
rance imprégnait la pièce ; un mélange de bile, d'hémoglobine et d'urine... Mon corps entier me faisait
souffrir, chaque membre, chaque centimètre de chair et de muscle était endolori. J'agonisais toujours
mais ne mourrais jamais, une torture infinie au bon plaisir du monstre infernal…
- Hé ! Lauren, on y va ?
Léonie m'arrachait à mes pensées obscures, reflet de ma sombre imagination. Je jetai un coup d’œil
dans sa direction et soupirai, encore à demi immergée dans mon autre monde. Allan, étendu sous le
soleil, sur l'herbe fraîchement coupée du jardin des remparts de Vannes, se redressa pour insister à
son tour.
- Lâche ton bouquin un peu, et participe ! Il fait beau et chaud, ce sont enfin les vacances d'été, et
nous sommes réunis entre amis. Ce n'est certainement pas pour te regarder écrire tes trucs glauques
à longueur de temps !
Plus loin, Thierry aux côtés de Mathilde, hocha la tête avec lassitude. À contrecœur, je refermai
délicatement mon livre. Je l'avais commencé quelques mois plus tôt, mi-janvier, et depuis, je ne le
quittais plus ; il s'agissait là de la chose la plus précieuse à mes yeux. Jamais je ne me déplaçais sans
cette extension de mon imaginaire, que j'alimentais chaque jour en mots. Il représentait mon esprit,
mon univers d'argile, qu’à l’instar de Prométhée, j'avais façonné tendrement du bout de mes doigts.
J'appréciais lire, mais j’aimais plus encore écrire. À seulement seize ans, je n'avais plus qu'un rêve :
publier.
Allan se leva d'un bond, puis me tira puissamment d’un bras. Enfin sur pieds, je saisis mon sac bleu
marine d'une main, dans lequel se trouvait, soigneusement dissimulé, mon manuscrit.
Mathilde nous rappela qu'elle avait donné rendez-vous à un certain Stéphane, un de ses amis qui,
à priori, participait à une surprise qu’elle souhaitait nous faire. Il nous attendait à quatorze heures, sur
le port de Vannes. Si nous ne nous dépêchions pas nous risquions d'arriver en retard... Nous
acquiesçâmes ensemble pour lui soumettre notre entendement. Sans plus attendre, elle s’agglutina à
la manière d'une sangsue, au bras de Thierry très embarrassé, et le tira vers la sortie, tandis qu'Allan,
Léonie et moi les suivions de loin en nous moquant gentiment du petit couple cliché.
Bientôt, après avoir descendu la grande rue parallèle aux remparts, nous parvînmes au port. À cette
heure-ci de la journée, déjà plusieurs dizaines de personnes se baladaient sur le quai Éric Tabarly, des
jeunes aussi bien que des personnes âgées. La place Gambetta était ensoleillée et bruyante ; des
soupirs, des rires et des cris fusaient de tous côtés comme des bulles à la surface d'une coupe de
champagne. On aurait pu se croire dans une basse-cour... Tout le monde semblait se connaître, mais
je ne reconnaissais personne, j'avais l'air d'un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Mathilde nous conduisit derrière les ascenseurs du parking souterrain. Là, patientait un jeune
adulte d’une vingtaine d’années, une coupe hirsute noire de jais dressée sur son crâne et une barbe
de trois jours. Mathilde et lui s’embrassèrent en bons amis, puis elle nous présenta un à un :
- Stéphane, voici mes amis Allan, Lauren et Léonie. Et, celui dont je t’ai parlé, mon copain Thierry !
ajouta-t-elle toute émoustillée.
Nous le saluâmes à notre tour, il se nommait Stéphane. Ses yeux hypnotiques d’un bleu pur, me
glaçaient le sang. Cet homme ne m’inspirait aucune confiance ; il me semblait, à première vue,
mystérieux et aux aguets. En somme, il avait des allures de fauve. Mathilde nous regarda un à un, les
yeux brillants d’excitation.
- Les amis, Stéphane se trouve être hypnotiseur professionnel ! Ça vous tente ? C’est ce que je vous
préparais !
Je retins mon souffle un instant, surprise et éberluée, je ne m’attendais pas à une telle chose. Cela
ne me disait rien qui vaille ; nous ne connaissions qu’à peine cet étrange individu. Pourtant, Allan,
Léonie et Thierry s’engageaient déjà dans des chamailleries enfantines pour décider quel serait le
premier à obtenir le privilège de se faire hypnotiser. Mais moi, je ne répondais rien, partagée entre
l’envie prenante de vivre l’expérience, et la méfiance que m’inspirait cet inconnu sorti de nulle-part.
Mathilde me sondait, interloquée par mon silence.
- Et toi Lauren ? Ce n’est rien de méchant, je te le promets. Tu peux avoir confiance en Stéphane.
Je marquai un temps d’hésitation, puis hochai la tête pour donner mon accord. Après tout, il
s’agissait d’un ami de Mathilde, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. L’habit ne fait pas le moine comme
on dit… Ainsi, Stéphane commença par nous expliquer en quelques mots sa manière de procéder, puis
il choisit d’hypnotiser son amie proche pour nous rassurer et nous mettre en confiance. Il lui fit oublier
un chiffre, puis son propre nom… Des classiques que l’on a l’habitude de voir à la télévision ou sur
internet. Il n’empêche que la scène était à se tordre de rire. Il répéta les mêmes exercices sur Léonie
et Thierry, quoique en variant un peu.
Puis vint mon tour. À présent je n’avais plus aucune appréhension à l'égard des talents de
Stéphane ; tout s’était remarquablement bien déroulé. Cependant, juste avant qu’il ne commence à
m’envouter, une idée me traversa l’esprit. Une pensée folle ; faire devenir le virtuel, réalité.
- Peux-tu me faire incarner un personnage fictif ?
- C’est tout à fait faisable, penses-tu à quelqu’un en particulier ?
- J’aimerai me glisser dans la peau d’un personnage de mon livre (j’attendais une réponse mais il
me fit signe de développer davantage.) Il se nomme Charles Ferret, il est âgé de trente-et-un ans et est
psychiatre. Dans mon livre, l’action se déroule en octobre 2017, mais la partie qui m’intéresse plus
particulièrement, c’est lorsqu’il a retrouvé la mémoire… Il faudrait aussi que tu incarnes Flauros et les
autres, tes quatre disciples.
Stéphane hocha la tête. Il me saisit l’épaule droite et posa la paume de sa main gauche humide sur
mon front.
J’étais alors remplie d’excitation ; j’allais enfin pouvoir rencontrer Charles, le comprendre, savoir
comment est-ce qu’il supportait tout cela, sa vie. Sa vie monstrueuse… Pourquoi lui avais-je fais subir
tout cela ? Mon personnage, mon idole, mon ami, mon tout. J’y tenais tant et pourtant je le faisais
souffrir tellement, tellement… Je m’en voulais, ça me faisait mal au fond, j’avais toujours ce nœud au
ventre, cette culpabilité. Charles… J’ai tellement peur, comment fais-tu pour supporter tout cela ? Je
ne pourrais jamais surmonter toutes ces horreurs à ta place.
- Lauren, tu es calme, tout va bien. Tu n’écoutes plus que moi, plus que ma voix. Tu te sens bien et
reposée…
Je me senti soudain tomber, comme avalée par une gueule béante dont je voulais à tout prix sortir.
Quelle idée ; devenir Charles, vivre son angoisse, sa peur, sa vie, torturé… C’était de la folie ! Mais les
lèvres noires du monstre se refermaient déjà sur mon hurlement intérieur…
- Dors, dors. Voilà, c’est bien…
Je m’étais endormie, affalée contre son épaule, prisonnière d’un monde parallèle.

- A présent, tu ne t’appelles plus Lauren Romarec, ce nom sort de ton esprit. Maintenant, tu es un
homme de 31 ans se nommant Charles Ferret, nous sommes en octobre 2017, donc il vient de retrouver
ses souvenirs. Il s’agit d’un personnage de ton livre mais désormais, il est réel : c’est toi. Tu as ses goûts,
ses peurs, son caractère et son physique. Lorsque tu te réveilleras, tu seras Charles Ferret tel que tu l’as
créé, imaginé. Tu nous oublies, nous ne sommes plus ceux que connaît Lauren mais des personnes de
l’entourage de Charles. Je suis Flauros et eux sont mes disciples… Tu te réveilles à trois : un, deux, trois…
« Du bruit, trop de bruit, j’habite seul dans un village vide. Une chaleur pesante, pourtant nous
sommes en octobre, je crois. Une brise saline, un vent marin, je vis en montagne. Où suis-je ? ». J’ouvris
les yeux, l’esprit embrumé, les pensées emmêlées. Je me trouvais tête reposée contre l’épaule d’un
jeune homme. Surpris, je reculais. Je levai enfin les yeux sur son regard. Je sursautai à la vue de ce
visage démoniaque. Mon esprit se remplit de terreur, mon cœur se gonfla d’angoisse. Flauros, ce
démon, m’avait retrouvé, escorté de ses quatre disciples.
- Pardon, rappelle-moi ton nom ? me demanda Flauros.
- Cha… Charles…
- Lauren a l’air paniquée, souffla un des disciples.
« Lauren… Laure ? La petite sœur de Philippe ? » Ma crainte ne fit qu’empirer à l’entente de ce nom.
J’étais ramassé dans l’angoisse.
- Par pitié, ne lui faites pas de mal, je vous en supplie !
- Stéphane ? Ça devient flippant. On fait quoi ?
- Je m’en occupe, assura Flauros, j’ai l’habitude.
Mon cœur s’emballa de plus belle. Le démon s’approcha, la main tendue pour me gifler. Je reculais,
prêt à fuir, gémissant de peur. Il essaya de me rassurer mais cela acheva de me paniquer ; je me
retournai et détalai comme un lièvre. C’était mon instinct de survie qui, à présent, me guidait dans cette
ville inconnue. Que faisais-je en bord de mer, sans doute au Nord, alors que je vivais dans le centre de
la France, perdu parmi les montagnes ?
Flauros et ses disciples s’élancèrent à ma poursuite, il fallait à tout prix que je trouve un lieu où me
cacher, échapper aux mains du démon ou tout recommencerait… Pire encore. Toutes ces horreurs qu’il
m’avait infligées. Je me souvenais de tout cela depuis qu’Urbain, l’un des disciples, m’avait enfermé
dans ma cave… Tous ces souvenirs monstrueux, jusqu’à ce jour, dissimulés au creux de ma mémoire…
Je pris à droite une rue qui montait, puis je tournais à gauche. Les virages se succédaient
inlassablement, je courrais sans réfléchir, à m’en rompre cœur et poumons. Je courrais pour ma vie,
mais surtout pour fuir la souffrance. L’adrénaline était la seule chose qui me tenait encore debout sous
le soleil de plomb inhabituel en ce mois d’octobre, sans quoi je m'écraserais de fatigue et mourais sous
la main cruelle de Flauros.
Finalement, ne percevant plus les pas de course dans mon dos, je m’effondrai, en position fœtal, au
fond d’une ruelle déserte et sombre, apparemment abandonnée et morte. Un flot de larmes inonda
mon visage, creusant des sillons de douleur. Les images les plus noires se bousculaient sans cesse dans
mon esprit décomposé ; mon épouvantable supplice resurgissait après vingt années d’ignorance…
Souvenirs. D’horribles souvenirs enfouis dans ma mémoire depuis tant d’années. Je pleurais,
recroquevillé et tremblant comme un chien traumatisé, seul, avec mes fantômes intérieurs. Des mois
de souffrance inhumaine, terrés au fond de mon Âme ressurgissaient des limbes de la douleur. Huit
mois de séquestration mis à jour.
Tout me revenait comme un coup de fouet.
Je revoyais chaque scène, chaque moment, chaque seconde des huit abominables mois de
séquestration et de cruelles tortures qu’on m’avait infligées. Chaque instant plus insoutenable que le
dernier. Je me trouvais face à l’inavouable réalité, arraché à une vie de mensonges. Il me semblait avoir
chuté dans les profondeurs d’un ravin de souvenirs, hanté par les horreurs de mon enfance, une proie
terrifiée. Je n’en pouvais plus, j’étais terrorisé, tourmenté par d’effroyables souvenirs. Je revivais mon
traumatisme. Une torture qui me déchirait l'Âme. Un cauchemar qui me terrassait. Anéantissement
total de l'être humain.
- Mademoiselle ?
Je poussai un cri de frayeur en entendant cette voix inconnue. Je relevai mon visage trempé de lourds
sanglots et découvris une belle jeune femme blonde. Ses yeux jades se chargèrent d’inquiétude à ma
vue. Elle vint s’accroupir face à moi. D’une main douce et délicate, elle essuya mes larmes du bout d’un
mouchoir de coton. J’eus d’abord un mouvement de recul mais je la laissais finalement faire, rassuré
par cette chaleureuse et bienveillante présence.
- Comment vous appelez-vous ?
- Charles… Charles Ferret…
Son visage se troubla un instant puis elle me sourit doucement. Quelque chose ne semblait pas
sincère dans son expression, mais je ne cherchai pas à savoir quoi. Elle se présenta à son tour, Eloïse
Hudson, et m’invita à venir me reposer chez elle. J’allais refuser mais aux côtés cette humble femme,
j’étais certain d’être en sécurité, ou presque… Je me levais donc, titubant de fatigue et de peur, pour la
suivre. Éloïse marchait à mes côtés, à mon rythme, se voulant rassurante. Elle me parlait d’une voix
tendre qui me calmait sans doute, et pourtant je n’écoutais pas, obsédé par les effroyables images
d’horreur qui m’écorchaient l’esprit sans répit.
Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes face à une maison accueillante. Le toit en
ardoises confirmait que je me trouvais au Nord. Une petite Twingo rose était garée juste devant. Un
seul détail me sauta aux yeux, un autocollant du magasin “À l’aise Breizh” y était collé. Il s’agissait
d’une petite bretonne habillée du costume traditionnel de la région. Comment étais-je parvenu en
Bretagne ? La maison était décorée d’hortensias bleus d’azur qui reflétaient la couleur du ciel. Quelques
buissons de roses, plantés ici et là, odoraient l’air d’un doux parfum sucré.
La femme me fit entrer dans l’humble foyer dont l’intérieur moderne contrastait avec l’extérieur, et
m’incita à m’asseoir dans un fauteuil de cuir gris cendré. Éloïse me servit un verre d’eau fraîche que
j’avalai d’une traite, le temps de passer un appel téléphonique.
Je patientais sans bouger, dans l’étreinte du silence. Mais ce dernier eût finalement raison de moi,
je crevais de peur. J’en tremblais de l’entièreté de mon être. Une angoisse inhumaine m’étouffait, me
donnait l’impression de mourir chaque seconde un peu plus… Des flashs continuaient à me torturer
l’esprit sans répit, à me consumer cœur et Âme. Je me rappelais en détail de chaque jour et chaque nuit
que j’avais vécu et survécu au sein de cet enfer de souffrance.
- Made… Monsieur Ferret ? Tout va bien ?
J'émergeai de mes souvenirs infernaux, le front trempé de sueurs froides.
- Je… Oui pourquoi ? Balbutiai-je.
- Vous gémissiez et trembliez, vous semblez très anxieux.
- Non… Ce n’est rien Mademoiselle Hudson.
Je préférais nier, ne pas embarquer une nouvelle personne innocente au sein de mon enfer. La jeune
femme fronça les sourcils, s’apprêta à insister mais se résigna finalement. Elle m’offrit une tasse de
café accompagnées de biscuits au thé que j’acceptai volontiers. L’odeur palpable et chaleureuse du café
et du thé imprégnait la pièce, à croire que j’étais loin d’être le premier désespéré qu’elle accueillait…
Nous discutâmes chacun de nos vies professionnelles et personnelles. Ainsi, elle m’apprit qu’elle
travaillait comme infirmière à l’hôpital de Vannes mais qu’elle passait le reste de son temps à faire du
bénévolat pour les sans-abris. Je me trouvais donc dans la ville de Vannes, au cœur du Morbihan, une
région où j’avais apprécié passer du bon temps autres fois… Quant à moi, je lui parlai vaguement de
ma vie à Le Falgoux, pauvre ville perdue au milieu du Cantal, ainsi que de mon métier de psychiatre,
mais je n’évoquai pas les causes de mon angoisse maladive.
Il était quinze heures lorsque la sonnette de l’entrée retentit dans la maison. Pris de panique à l’idée
que cela puisse être Flauros ou l’un de ses disciples, je renversai mon café refroidi et me réfugiai, en
trébuchant, dans la cuisine à l'arrière de la maison. Eloïse alla ouvrir penaude, prise au dépourvue par
ma réaction. Il s’agissait de flics venus pour une certaine Lauren Romarec. La jeune femme qui m’avait
accueilli me pria de les rejoindre mais je refusai, terrifié par la présence nullement rassurante de ces
étrangers. Deux policiers entrèrent finalement pour venir me chercher. En les apercevant, je m’affolai
de plus belle, mais ils me saisirent avant que je puisse essayer de fuir. Ils me traînèrent vers la sortie
malgré mon hystérie. Je luttais de toutes mes forces, je criais, pleurais en imaginant ce qui m’attendait.
Dans quel enfer m’emmenait-on ? Éloïse me regardait, impuissante et bouleversée par mon angoisse.
- C’est moi qui les ai appelés. Ils ne vont pas vous faire de mal, seulement vous aider.
- Ne les laissez pas m’embarquer ! Par pitié ! Je ne veux plus souffrir ! Pitié ! Pitié… Mademoiselle
Hudson, je vous en supplie…
Je hurlais de souffrance, d’angoisse, de désespoir. Je me débattais comme un chien fou attaché,
abandonné à son arbre de douleur. L’enfer se tenait là, à mes pieds, prêt à m’avaler une seconde fois
dans son gouffre insoutenable et monstrueux.
Les flics me tenaient fermement mais peinaient à me maîtriser. Ils grognaient et rugissaient sur leur
proie. Moi… Chacun m’ordonnait à sa façon de me taire ou me calmer.
Mais rien ne pouvait me rassurer. Je crevais d’angoisse, et j’allais certainement mourir dans la
terreur, écrasé et piétiné sous la main glacée de l’immonde Flauros. Comment se calmer lorsqu’on est
hanté par une telle pensée ?
Soudain, une aiguille s’enfonça dans la chair de mon cou. Je m’arrêtai de crier, terrifié. On venait
sans doute de m’administrer un puissant calmant. Je sentais, avec horreur, les forces me quitter peu à
peu, en une lente torture. Dans un dernier soupir de désespoir, j’appelai Eloïse à l’aide alors qu’elle me
regardait crouler sous l’effet de la drogue, l’expression pleine d’une pitié et les yeux remplis de lourds
regrets… Je sombrais dans l’inconscience, tourmenté de pensées et cauchemars traumatisants.

- Mademoiselle Lauren Romarec ! Réveillez-vous, vous avez de la visite !


J’ouvris les yeux avec stupeur, le cœur contracté par la peur. Je me trouvais étendu sur un matelas
poussiéreux, au centre d’une cellule décrépie. Le plafond me semblait couvert de moisissures et les murs
de taches de café… Je me redressai, le dos cassé en deux et une violente migraine provoquée par la
drogue que l’on m’avait injectée.
- Qui est Lauren Romarec ? interrogeai-je discrètement.
Le flic, derrière les barreaux métalliques, jeta un coup d’œil dans ma direction mais ne répondit rien,
le visage troublé. C’était la troisième fois que ce nom ressortait en ma présence aujourd'hui, de qui
pouvait-il s’agir ?
Bientôt, des pas résonnèrent dans le couloir. Je m’étais prostré dans un coin de la cellule en
reconnaissant Flauros et sa suite. Le policier qui n’avait, jusque-là, pas bougé, leur ouvrit la grille.
Derrière le démon marchaient deux adultes semblant aussi inquiets que je l’étais. Tandis qu’ils entraient
dans ma prison, je me recroquevillais plus encore contre le mur glacé, comme pour m’y fondre et
disparaître. Plus ils s’approchaient, plus l’angoisse m’étranglait le cœur. Flauros s’accroupit finalement
face à moi, immobile et tétanisé par la peur. Je gémissais du bout de mes lèvres tremblantes,
complètement terrorisé. Il essaya de me rassurer, ne me promettant plus aucune douleur. Je hochai
péniblement la tête sans y croire. Il était assoiffé de souffrance, il avait le même regard cruel et sadique
que vingt ans auparavant, la même expression de psychopathe complètement fou. J’étais âgé de
seulement dix ans à l’époque, mais je ne pouvais pas me tromper sur ses intentions inhumaines
aujourd'hui. Cet homme était un monstre, rien d’autre…
Flauros leva soudain sa main comme il l’avait fait sur le port, plus tôt. Je fermai les yeux, effrayé,
mais il la posa simplement contre mon front perlant de sueurs froides. Il saisit aussi mon épaule avec
son autre main glacée. Je le sentais essayer de me rassurer, calmer mes tremblements convulsifs et mes
lamentations, mais j’étais terrifié, jusqu’au sein de mon Âme. Je n’entendais plus que les gémissements
de mon cœur semblant sur le point d’exploser d’une terreur noire, noire comme les abysses de l’océan,
lieu où meurent les créatures les plus abominables connues sur Terre, lieu où nul rayon de soleil tendre
ne pénètre, le lieu du désespoir et de l’agonie du monde. Mais de cette prison macabre et obscure
semblait s’être évadé un monstre, une bête immonde assoiffée de souffrance, certainement la pire
Horreur existante sur Terre, au creux même de l’univers…
Dans mon angoisse terrifiante, je me sentais partir, divaguer. Comme si l’on arrachait mon Âme à
mon corps. Les paroles de Flauros pénétraient en moi, vibraient dans ma chair. Il n’y eut bientôt plus
que le son envoûtant de sa voix.
- […] Désormais, le personnage de Charles Ferret quitte ton corps. Je ne suis plus Flauros mais bien
Stéphane Helen. Et tes amis ne sont plus mes disciples comme tu l’entends. Enfin, tu redeviens Lauren
Romarec, toi même, tout revient à la normale, tout va bien. Et tu te réveilles à trois : un, deux et trois…

J’émergeais peu à peu, le cœur griffé d’angoisse, jamais je n’avais ressenti pareille peur. J’avais
l’étrange sensation de me réveiller de l’un de ces cauchemars infernaux dont on se souvient toute
notre vie, mais il s’agissait là d’une chose bien pire, j’étais terrorisée… Un homme tout proche m'appela
par mon prénom, sa voix me fit frémir d’effroi. J’ouvris doucement les yeux, à la vue de Stéphane, je
poussai un cri, non pas de surprise mais de terreur. Je ne sus pas pourquoi il m’inspirait tant de crainte ;
sa présence ainsi que celle de mes quatre amis plus loin, me faisaient paniquer. J’étais torturée
d’incompréhension et d’angoisse.
- Lauren, ma petite fille ! s’affola ma mère dont je n’avais pas encore remarqué la présence, qu’as-
tu donc ?
Je tremblais, pareille à une feuille morte balayée par le vent glacial et, je sentais rouler sur mes
joues des perles nées de ma peur noire. L’envie de hurler, de me réveiller de ce cauchemar. Que
m’arrivait-il ? Que c’était-il passé ? Pourquoi une telle angoisse ?
Depuis que j’avais ouvert mes yeux, je ne pouvais plus détacher mon regard de celui de Stéphane,
semblant à son tour bouleversé par mon attitude… Dans cet effrayant silence, je sanglotais, mes larmes
gémissaient à leur tour peine et douleur. Et c’est ici que je compris que Charles Ferret, ma propre
création, avait définitivement renversé ma vie. Son esprit resterait à jamais soudé au mien. Je constatai
avec horreur qu’en prenant vie, Charles venait de m’assassiner.
J'aperçus, du coin de l’œil, mon père tirer Stéphane vers l’arrière, l’air grave. Maman, quant à elle,
souhaita rester seule avec moi un moment. Lorsque tout le monde fut sorti et qu’il ne resta plus que
nous deux, mère et fille, elle s’approcha de moi et m’invita à me lever. J’eus du mal à me défaire de
ma position fœtale mais je m’exécutai finalement… Elle ouvrit ses bras pour que je vienne m’y réfugier.
Ainsi contre elle, je me sentais protégée, en sécurité, loin de mes chimères… J’aimais la chaleur de sa
peau et la douceur de son parfum de coquelicot, c’était une ambiance rassurante et intime dans
laquelle je m’évadais pour échapper à mes angoisses. La terreur d’un homme de trente-et-un ans
revivant un traumatisme datant de sa dixième année de vie me hantait. Et je n’étais qu’une
adolescente de seize ans…
Mais qui étais-je réellement à présent ? Un homme à la trentaine piégé dans le corps et l’esprit
d’une gamine ? J’y pensais. J’essayais de me rappeler, de distinguer dans cette brume atrocement
noire, les lambeaux de ma vie antérieure. Les quelques étincelles d’ancien bonheur que je parvenais à
cueillir, mouraient entre mes doigts. Son esprit, sa peine et sa douleur me dévoraient sans rien laisser.
Mais je découvris cependant en mon être, la furieuse folie de l’écriture. Cette même folie qui m’avait
conduit à la mort, mon assassinat, celui de Lauren Romarec. Tuée, mutilée, torturée par mon adoré,
mon personnage, mon amant, Charles Ferret. Dieu que je pouvais l’aimer ! Et lui me haïr…
À présent, j’errais dans le chaos, je vivais dans la paranoïa, si l’on peut se permettre d’appeler cela
“vivre”. Mon monde s’écroulait. J’avais peur de tout ; l’obscurité, le bruit, la solitude. Des choses que
j’avais toujours appréciées avant. Mes amis proches étaient devenus mes ennemis craints. Mon sourire
charmeur était devenu larmes d’imploration. Mes éclats de rire étaient devenus gémissements de
douleur. Mon optimisme était devenu pensées suicidaires. Ma vie était morte, ensevelie sous une
existence de désespoir.
Je me rappelai cette histoire de Phineas Gage ; cet homme qui, après s’être enfoncé une barre de
métal dans le crâne, avait complètement changé de personnalité. Un traumatisme crânien, avait-on
relevé. Aujourd'hui, je comprenais. Je venais moi-aussi de vivre ce terrible bouleversement
psychologique.
Ma mère tenta tant bien que mal de me rassurer, mais Charles s’était emparé de ma vie. Je sentais
ses frissons, je me rappelais sa séquestration, je voyais ses souvenirs, je vivais son angoisse perpétuelle.
J’étais l’enveloppe charnelle de Charles Ferret.
Maman me proposa de quitter cette prison lugubre pour rentrer à la maison, je hochai à tête sans
risquer de prononcer un mot. Nous partîmes enfin de cette sombre cellule. Nous traversâmes le couloir
vide et ténébreux pour rejoindre l’accueil. Là, je passais, le regard fuyant et plein de détresse sous les
yeux de Stéphane et mes amis, tous les cinq morts d’inquiétude, une part de moi avait honte de ce
que j’étais devenue ou de ce qu’ils représentaient pour moi. Mon père nous rejoignit, mon sac bleu
sur le dos, et nous nous en allâmes du bâtiment sans mot dire, dans un silence effrayant, comme si le
monde eût été mort. Dehors, le soleil fuyait déjà le jour, il était neuf heures du soir.

Depuis cet après-midi, je ne parlais plus, emmurée dans mon silence. Je pleurais de temps à autre,
mais c’était tout. Maman aussi pleurait, je m’en voulais de lui faire subir ma souffrance, mais je ne
parvenais plus à prononcer le moindre mot sans éclater en brûlants sanglots. Je n’en pouvais plus,
Charles me consumait à petit feu, une lente et cruelle torture… Rien ne pouvait me rendre le sourire,
réchauffer mon cœur, éclairer mon regard. Aucun psychologue, aucun proche, n’était parvenu à
m’arracher un mot. Rien ni personne. Seule.
Mon Âme mourrait dans une lente agonie. J’étais désespérée, détruite, anéantie. Victime de ma
passion pour l’écriture. Pourtant, j’écrivais comme je n’avais jamais écrit. J'écrivais nuit et jour. Je
couchais les horreurs qui me hantaient et me bouffaient le cœur, sur papier. Combien de pages avais-
je noircies de souffrance ? Je hurlais ma douleur dans mes mots désespérés. Je continuais à construire
la vie de Charles comme avant, mais les phrases étaient plus violentes, les mots empreints de douleur,
les lettres emplies de lamentations. J’en connaissais désormais la couleur. Si on ne parle pas ici de
noirceur…
Plusieurs fois, maman avait essayé de m’arracher de ma chambre dont je ne sortais plus, de me
confisquer mon crayon ou mes feuilles, mais je refusais dans d’abominables gémissements implorants,
pleins de désespoir…
Stéphane était venu prendre de mes nouvelles, s’excuser auprès de moi. Mais à peine l’avais-je
aperçu, que j’avais reculé et hurlé de crainte. Mon comportement me torturait d’autant plus ; j’avais
horriblement peur à en devenir folle, mais je savais Stéphane incapable de me causer le moindre mal.
Je contenais deux Âmes dans mon seul corps fragile, et cela me déchirait. Par la suite, ma mère
m’apprit qu’il avait arrêté l’hypnose pour motif de dépression. J’avais emporté une nouvelle victime
dans mon foyer de désespoir.

Mi-août, un soir de tempête, j’explosai mon crayon, les yeux fous, plus furieuse que le vent violent.
Puis je rangeai et triai mes feuilles avec rage, mes centaines de pages d’écriture acharnée. Et j’entamai
la longue lecture de mes monstruosités… Plus j'avançais, plus je constatais ma dégradation
psychologique au sein des phrases, ma folie au cœur des mots. De temps à autre, je jetais des coups
d’œil tantôt vers une corde qui semblait me happer, tantôt vers le lustre qui pendait méchamment au-
dessus de ma tête. Jusqu’au moment où, prise d’une bouffée délirante, je déchirai tous ces morceaux
de souffrance et d’angoisse dans un hurlement bestial et désespéré, avant de saisir la corde, le regard
déjà mort posé sur le lustre, le cœur vide d’humanité, les pieds noyés dans un millier de feuilles
déchirées gisant sur le sol, vestiges de ma torture.
C’était au tour de Charles de mourir.

Laure de Saint Roman