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Chapitre 2

Le régime d’invisibilité
des experts
Máximo Badaró

Roy me présente à sa collègue Anne en lui disant : « Voici un


anthropologue qui étudie la tribu de l’OMC et souhaite analyser
l’impact de notre travail1. » Et il ajoute en souriant : « Au cas où nous
aurions un impact quelconque. » Roy et Anne sont des conseillers de
l’une des divisions du Secrétariat de l’OMC. Ils ont des parcours
professionnels similaires. Roy a une formation en droit et fait partie
du Secrétariat de l’OMC depuis plus de quinze ans. Avant de rejoindre
cette organisation, il a travaillé pendant de nombreuses années
comme fonctionnaire d’un pays européen, qu’il représentait dans les
négociations du GATT sur les thèmes qu’il aborde actuellement à
l’OMC. Anne, quant à elle, travaille à l’OMC depuis plus de dix ans
et s’est constitué une solide expérience en tant qu’universitaire et
consultante de plusieurs organisations internationales, ainsi que
comme fonctionnaire d’un pays asiatique qu’elle a représenté durant
de nombreuses années dans les négociations du GATT, comme le
faisait Roy sur les mêmes questions qu’elle aborde aujourd’hui dans
sa division de l’OMC.
Les commentaires et les itinéraires professionnels de Roy et de sa
collègue ne sont pas inhabituels chez les membres de la haute hié-
rarchie du Secrétariat de l’OMC. Silvia, une autre conseillère du
Secrétariat, a une vision similaire à celle de ses collègues à propos
de l’impact de leurs pratiques dans les négociations. Selon elle, les
conseillers doivent agir avec « discrétion » et « prudence » dans leurs
interactions avec les représentants diplomatiques, les ONG et les

1. Dans ce texte, tous les noms de personne ont été modifiés afin de préserver
leur anonymat.
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journalistes. Sa vision est liée à l’expérience qu’elle a accumulée au


cours de sa longue carrière professionnelle. Après une formation en
droit, Silvia a été fonctionnaire d’une organisation internationale à
Genève pendant plusieurs années ; ensuite, elle a travaillé plus de
dix ans dans l’un des ministères d’un État européen qu’elle a repré-
senté dans les négociations du GATT, où elle a d’ailleurs connu Roy
et Anne. Comme eux, après la fin de ces négociations, Silvia a quitté
son poste de fonctionnaire d’État pour rejoindre le Secrétariat de
l’OMC où elle travaille maintenant depuis plus de dix ans.
Roy, Anne et Silvia connaissent par cœur les différentes institutions
qui travaillent à Genève, et dans d’autres villes du monde, sur les
questions qu’ils traitent au Secrétariat de l’OMC. Il s’agit d’organisa-
tions internationales et intergouvernementales, d’organismes privés, de
ministères, de missions diplomatiques ou encore d’ONG transnatio-
nales et nationales. Les experts qui travaillent dans ces espaces institu-
tionnels font partie de réseaux professionnels au sein desquels se
discutent et se conçoivent de nombreuses politiques et de nombreux
règlements adoptés ensuite à l’OMC2. Alors qu’elle est souvent perçue
comme un corps fermé et homogène, l’OMC est en fait une organisa-
tion aux frontières flexibles, qui projette ses dynamiques politiques
internes vers d’autres domaines et milieux institutionnels.
En effet, il suffit de quelques jours de travail de terrain à l’OMC
pour se rendre compte que, si l’on veut comprendre les dynamiques
internes de cette organisation, il faut également regarder vers
d’autres organisations internationales et ONG établies à Genève.
C’est le chemin qu’a pris mon enquête quelques semaines après
l’avoir commencée. Mon travail de terrain à Genève s’est fait en
deux temps : deux mois et demi en 2008 et deux mois et une
semaine en 2009. À mesure que j’établissais des contacts avec les
experts de ces organisations, j’ai commencé à identifier en eux des
parcours professionnels similaires à ceux de Roy, Anne et Silvia.
Avant de rejoindre une ONG ou une organisation internationale à
Genève, une bonne partie de mes interlocuteurs avait déjà directe-
ment participé aux négociations de l’OMC en tant que représentants

2. Dans le cadre de cette ethnographie, j’utiliserai une acception large de la


notion d’« expert » pour faire référence aux personnes qui détiennent des qualifica-
tions et des titres qui leur permettent de se réclamer d’autorité dans la maîtrise et
l’application de connaissances spécifiques.
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diplomatiques de leur pays ; d’autres avaient travaillé dans des


ministères d’État ou dans des organisations internationales où ils
avaient pu aussi entretenir des liens avec l’OMC. Mes interlocuteurs
faisaient partie d’une « bureaucratie globale » (Pandolfi et McFalls,
2010) de professionnels du droit et du développement, qui avait fait
des organisations internationales et des ONG établies à Genève leur
centre d’opérations. Entre ces experts il y avait des liens profession-
nels très solides, cultivés à l’intérieur de réseaux informels.
L’exploration des dynamiques de fonctionnement de ces réseaux
est centrale pour comprendre la vie politique interne de l’OMC et
son rôle dans l’arène politique internationale. Comme le souligne
David Mosse, « internationalized policy is not a product of some
global democratic process, but is produced by transnational episte-
mic communities » (2005 : 6). Dans le domaine de la propriété intel-
lectuelle, par exemple, la communauté d’experts ou « communauté
épistémique » (Haas, 1992) établie à Genève était composée d’une
soixantaine d’individus distribués dans un nombre restreint d’organi-
sations internationales et intergouvernementales et une dizaine
d’ONG3. Il faut aussi ajouter à cette communauté les membres des
missions diplomatiques qui participent aux activités de ce groupe
d’experts.
La plupart des ONG avec lesquelles j’ai été en contact pendant
mon travail de terrain illustre clairement ces profils institutionnels et
individuels. Le Centre international pour le commerce et le dévelop-
pement durable (ICTSD), par exemple, est l’une des principales
ONG travaillant sur les questions du commerce et du développement
à Genève. Créé en 1996, l’ICTSD a une équipe d’environ trente per-
sonnes originaires de plus de vingt pays différents. L’un des deux
fondateurs et directeurs actuels du Centre est un ancien fonctionnaire
d’un État latino-américain, qui a participé en tant que négociateur
diplomatique pour son pays à divers forums internationaux, y com-
pris le Cycle d’Uruguay qui a donné naissance à l’OMC. Les chefs
et les membres des programmes qui composent cette organisation
ont, pour la plupart, des parcours professionnels très semblables,
avec une expérience de travail dans un corps diplomatique, des orga-

3. Pour quelques études anthropologiques sur les experts du champ du déve-


loppement et de l’aide humanitaire voir Bierschenk et Oliver de Sardan (2000),
Duffield (2001), Mosse (2006), Fassin et Pandolfi (2010), entre autres.
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nismes gouvernementaux et internationaux, des ONG internationales


et/ou des universités.

Le régime d’invisibilité des experts

Ainsi, peu après le début de mon enquête de terrain à Genève, j’ai


réorienté mon regard vers les liens entre la dynamique politique de
l’OMC et le réseau d’experts en commerce dans cette ville. Cet intérêt
a été nourri par une tension que j’ai perçue aussi bien dans les com-
mentaires de Roy et de ses collègues que chez d’autres experts de
l’OMC et d’organisations internationales. D’une part, ce sont des pro-
fessionnels hautement qualifiés avec plusieurs années d’expérience à
leur actif dans un domaine de connaissance spécifique, et qui ont des
liens forts avec un réseau d’experts de portée globale. D’autre part,
l’exigence de « neutralité » professionnelle à laquelle ils sont soumis
limite en quelque sorte l’application de cette expertise technique et res-
treint l’utilisation explicite de ces liens professionnels.
Bien que le rôle qu’ils jouent dans la dynamique politique de
l’OMC leur accorde un certain niveau de visibilité, l’exigence de
neutralité les empêche de laisser des traces explicites de leurs pra-
tiques. Un exemple particulièrement illustratif de cette situation
s’observe dans les réunions des comités de négociations de l’OMC,
pendant lesquelles les conseillers du Secrétariat s’assoient à côté du
président du comité pour l’assister dans la coordination de la réu-
nion : ils lui fournissent des documents, petites notes et commen-
taires relatifs aux différents thèmes soulevés au cours de la réunion.
Le rôle de l’expert est ici de déchiffrer les intentions des délégués
diplomatiques et ainsi de « tâter le pouls politique » de la réunion,
pour le transmettre au président du comité. Ce rôle, pourtant,
s’accomplit avec une extrême discrétion.
Cette tension met en lumière une problématique qu’il faut prendre
en compte pour comprendre la constitution de l’OMC en lieu poli-
tique : la visibilité politique de l’expertise technique. Les pratiques
de ces experts ont rarement la visibilité que gagnent les moments les
plus intenses de l’OMC, comme les réunions ministérielles. Cette
problématique est aussi liée à l’une des principales questions posées
sans cesse à l’OMC et d’autres organisations internationales : l’opa-
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cité technique et politique de leurs pratiques internes. Les activités


menées au sein de l’OMC projettent vers l’extérieur une image floue
que renforce une idée généralisée à propos de la nature secrète et
opaque de ces lieux de pouvoir global.
Les experts de l’OMC incarnent de façon emblématique cette opa-
cité : bien que l’expertise technique soit un instrument clé des négo-
ciations politiques, leurs pratiques se mènent presque dans l’ombre
et exigent des compétences spécifiques pour les comprendre. Cette
opacité est également liée à la difficulté qui se pose pour classer ces
experts à partir de critères de classification conventionnels, tels que
leur caractère national ou transnational, technique ou politique, en
fonction de leurs pratiques ou de leurs liens avec les structures gou-
vernementales et non gouvernementales. Dans leurs pratiques et par-
cours professionnels, tous ces aspects sont intimement imbriqués.
En même temps, ces experts sont des acteurs mobiles qui inter-
viennent à différents niveaux et sont en rapport avec plusieurs
acteurs à travers le monde : contacts téléphoniques et sur Internet,
échanges formels et informels dans les couloirs et salles de l’OMC,
les ONG, les ambassades, les ministères et d’autres organisations à
Genève et ailleurs. L’ambivalence qui recouvre les pratiques de ces
experts reflète d’ailleurs le déplacement du sens de l’activité poli-
tique. De là l’émergence d’une scène politique transnationale sur
laquelle la souveraineté des États n’est pas le seul axe articulateur
des rapports de pouvoir (Abélès, 2008). D’où le fait que les experts
de l’OMC sont soumis à un régime de visibilité qui les oblige à se
déplacer constamment entre le centre et la périphérie, les lumières et
les ombres, la scène et les coulisses, l’intérieur et l’extérieur de
l’organisation.
L’exploration de ce régime se révèle cruciale pour comprendre ce
que les experts produisent sur la scène politique globale. Quels sont
les liens entre la dynamique politique interne de l’OMC et ce réseau
d’experts ? Sur quelle base les experts de l’OMC partagent-ils et
distribuent-ils leur travail technique et politique ? En d’autres termes,
comment ces experts font-ils la répartition des positions, voix et
connaissances qui composent la scène politique internationale où ils
opèrent ? Quelles formes de visibilité résultent de cette distribution ?
Les études sur les pratiques des agents du développement internatio-
nal – experts, conseillers, consultants, administrateurs, managers –
ont montré que l’intervention de ces agents sur la réalité sociale est
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d’abord fondée sur sa transformation en un champ visible et intelli-


gible avec des limites précises et qui demande l’application d’une
expertise technique spécifique. Le fait de donner visibilité et intelli-
gibilité à un domaine de la réalité serait la condition initiale pour
« rendre technique » un problème et ainsi éliminer de l’évaluation
technique ses dimensions politiques (Li, 2007). Les experts seraient
le maillon central d’une « machine antipolitique » (Ferguson, 1990)
qui vise à exclure des diagnostics qu’ils produisent les rapports
sociaux, politiques et économiques des sociétés où ils mettent en pra-
tique leur expertise.
Dans cette approche, l’expertise technique ne semble être qu’une
mascarade des intérêts politiques. Les experts ne seraient que les
fusibles des rapports entre un univers politique informel et invisible où
se passent les choses importantes et une surface formelle et visible où
les intérêts politiques s’expriment dans un langage technique. Bien
qu’à première vue cette approche puisse s’appliquer au quotidien de
la communauté d’experts sur le commerce et le développement à
Genève, à l’OMC on a affaire à un jeu de lumières plus complexe. En
fait, l’opposition catégorique entre technique et politique, scène et cou-
lisse, visibilité et invisibilité ne rend guère compte de la nature du
régime politique dans lequel s’inscrit le travail de ces experts.
Pour éclaircir un régime politique qui place l’expertise technique
sous le principe de l’invisibilité et de la discrétion, l’approche de
Jacques Rancière sur le rapport entre politique et esthétique se révèle
fortement appropriée. Pour cet auteur, à la base de la politique il y a
une « esthétique » qui a à voir avec « un découpage des temps et des
espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui
définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme
d’expérience. La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en
dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les
propriétés des espaces et les possibilités du temps » (Rancière,
2001). Son approche permet d’analyser le « partage du sensible » sur
lequel se fonde la scène politique où l’OMC opère, à savoir une dis-
tribution d’espaces, de voix, de visibilités, de connaissances et de
temporalités qui modèlent le processus politique.
Les exemples que je présente dans ce travail fournissent des élé-
ments en ce sens car ils mettent en évidence des espaces et pratiques
au travers desquels s’opère la distribution des positions, voix, tempo-
ralités et connaissances sur laquelle se fonde la construction de
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l’OMC comme lieu politique. Lors de mon travail de terrain, les acti-
vités de l’OMC et des organisations liées aux problématiques du
commerce étaient très limitées. Les réunions du Conseil général
et de différents conseils de négociation de l’OMC produisaient
peu de progrès ni ne donnaient de signes positifs. L’impossibilité
de conclure le cycle de Doha avait plongé l’OMC dans un état de
stagnation qui touchait toutes les activités de son Secrétariat ainsi
que celles des organisations internationales et des ONG qui tra-
vaillent sur le commerce et le développement à Genève. Mes interlo-
cuteurs dans et en dehors de l’OMC s’accordaient sur le même
diagnostic : toutes les négociations dans les différents dossiers
qu’aborde l’OMC étaient retardées à cause du manque d’avancées
concrètes autour de l’agriculture et des NAMA (non-agriculture
market access). Et personne ne pensait que cette situation allait
changer dans un futur immédiat.
En dépit de cette stagnation généralisée, ce travail de terrain à
Genève m’a permis d’identifier quelques activités et espaces intersti-
tiels où la scène politique dont l’OMC fait partie se construit et
s’actualise : les workshops, séminaires et meetings informels, qui
réunissent les divers acteurs qui travaillent sur le commerce et le
développement, et les activités d’assistance technique offertes par
l’OMC et d’autres organisations internationales et non gouverne-
mentales. L’exploration ethnographique de ces espaces et des acti-
vités des experts pose un problème analytique particulier : comment
étudier les pratiques de ceux qui font de la neutralité et de l’invisibi-
lité un composant clé de leur image et de leur prestige profes-
sionnel ? Comment suivre les traces de ceux qui évitent
constamment de laisser d’empreintes explicites de leurs pratiques ?
À la différence des grandes figures politiques et des directeurs de
grandes organisations internationales, qui occupent l’avant-scène
dans les événements de transcendance globale majeure, les experts
se déplacent dans un monde de coulisses et de chuchotements où
l’expertise technique est aussi valorisée que l’image et le prestige
individuel conquis au long du parcours professionnel.
L’analyse ethnographique dans ces espaces interstitiels de la poli-
tique internationale montre qu’à travers les workshops, les réunions,
les documents informels et les activités d’assistance technique, les
experts définissent et négocient les termes de leurs relations à l’inté-
rieur d’un espace de réseaux et, ce faisant, produisent une visibilité
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particulière de l’OMC. Ces espaces et pratiques contribuent à


construire un dispositif politique à l’intérieur duquel le partage de
positions, d’espaces, de voix, de capacités, de temporalités et de
connaissances, qui est à la base du fonctionnement de l’OMC, prend
des formes visibles concrètes. En effet, l’expertise technique est un
élément central d’un dispositif politique qui produit une visibilité
déplacée de ce partage, ce qui permet de dissimuler non pas une réalité
supposément cachée où se passeraient les choses importantes mais
plutôt les mécanismes et les critères de distribution avec lesquels ce
partage du sensible s’opère, où l’imbrication des domaines de la diplo-
matie, de l’expertise technique et de la politique joue un rôle central.

Les workshops : la mise en scène du réseau

Les normes adoptées à l’OMC ne sont pas seulement conçues et


discutées au sein de cette organisation. À Genève, il y a de nom-
breuses réunions, tables rondes, séminaires et conférences pendant
lesquelles les experts qui travaillent dans les organisations internatio-
nales, les ONG, les universités et les délégations diplomatiques, se
réunissent pour discuter des thèmes abordés par l’OMC dans les
négociations qui sont menées en son sein. Les membres de ces com-
munautés se connaissent mutuellement non seulement parce qu’ils
travaillent dans la même ville sur un thème précis et partagé, mais
aussi de par leurs parcours professionnels. Il existe une forte mobilité
professionnelle à l’intérieur d’un nombre limité d’organisations. Il
n’était pas rare, lorsque je tentais de contacter un expert rencontré
l’année précédente, que l’on m’informe que cette personne avait
quitté son poste pour aller travailler dans une autre ONG ou une
autre organisation internationale.
Les critères que ces experts utilisent pour travailler ensemble, coo-
pérer et établir des alliances, sont aussi bien fondés sur la connais-
sance interpersonnelle que sur les exigences des organisations
auxquelles ils appartiennent, lesquelles peuvent être liées à des
dimensions politiques et idéologiques ainsi qu’aux objectifs qu’elles
poursuivent. Dans le domaine de la propriété intellectuelle, par
exemple, les ONG qui travaillent sur cette question ont tendance à
travailler ensemble avec d’autres ONG et organismes internationaux
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du système des Nations unies comme la United Nations Conference


on Trade and Development (UNCTAD) ou l’Organisation mondiale
de la santé (OMS), alors qu’il est peu habituel que les ONG et
l’OMC travaillent ensemble dans ce domaine. En fait, c’est avec
l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) que
l’OMC tend à s’engager dans des activités communes. Quoi qu’il en
soit, en général tous les événements sur les questions de propriété
intellectuelle qui ont lieu à Genève rassemblent la communauté
d’experts sur ce thème résidant dans la ville. Les conseillers du Secré-
tariat de l’OMC participent à ces activités sans que cela n’implique
nécessairement une violation de l’exigence de « neutralité ».
Bien qu’ils n’attirent pas l’attention sociale et médiatique que
reçoivent les grands événements des organisations internationales,
l’information sur les ateliers, workshops, forums et séminaires qui
ont lieu régulièrement à Genève sur la propriété intellectuelle n’est
pas secrète. Mais elle est diffusée au travers de canaux d’information
spécifiques. La plupart de ces activités est menée en syntonie avec
les négociations, décisions et événements de l’OMC. Il s’agit d’une
syntonie complexe qui doit être abordée en tenant compte de la
diversité des pratiques, acteurs et espaces qui interviennent dans
l’élaboration de l’ordre du jour de cette scène politique mondiale.
Pour illustrer quelques dynamiques de fonctionnement de cette
communauté d’experts en propriété intellectuelle et ses relations
avec la scène politique de l’OMC, je vais décrire une table ronde à
laquelle j’ai assisté en février 2009 à Genève. Le 26 janvier 2009,
après une année d’analyse et de discussions, l’Organe de règlement
des différends de l’OMC publie un rapport avec ses conclusions sur
un procès mené par les États-Unis à propos de la protection et du
respect des droits de propriété intellectuelle en Chine. Un mois plus
tard, le 23 février, une ONG (International Centre for Trade and Sus-
tainable Development) et une organisation internationale spécialisées
dans les questions de commerce et de développement (UNCTAD)
ont organisé un workshop intitulé « The WTO US-China Panel
Report: Findings and Implications for the Future of IPRs Enforce-
ment ». Selon les organisateurs, le but de la réunion était « to exa-
mine the findings of the panel in the US-China dispute and the
reasoning behind them ». Le workshop aurait lieu un mois après la
décision de l’OMC et deux semaines avant la prochaine réunion du
conseil de la propriété intellectuelle de l’OMC.
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J’ai eu vent de ce workshop par l’un des experts d’ICTSD. La réu-


nion s’est tenue dans les locaux de l’Organisation mondiale météoro-
logique (OMM), située à quelques mètres du bâtiment de l’OMC.
J’ai dû appeler à l’avance à l’ICTSD pour m’inscrire et ensuite mon-
trer une pièce d’identité pour entrer dans le bâtiment. Le programme
de l’événement annonçait quelques mots de bienvenue et une intro-
duction par un expert de l’UNCTAD, la modération par un expert
d’ICTSD, quatre présentations d’experts et d’universitaires de diffé-
rents pays, des questions et des échanges avec le public et des
remarques de clôture à nouveau par un expert d’ICTSD.
Il vaut la peine de mentionner les parcours professionnels des experts
qui faisaient partie du panel central car ils illustrent les liens forts qui
existent entre les corps diplomatiques, les organisations internationales,
les organisations non gouvernementales, et les secteurs privé et univer-
sitaire. Le panel était composé d’un avocat chinois formé aux États-
Unis et qui à ce moment-là enseignait dans une université américaine ;
d’un expert américain en droit international et professeur d’une uni-
versité suisse, qui avait travaillé pendant six ans comme conseiller
juridique au sein du Secrétariat de l’OMC et avait une expérience
considérable en tant que professeur d’universités américaines, consul-
tant d’entreprises, gouvernements et organisations internationales ; d’un
ancien diplomate d’un pays asiatique qui avait représenté son pays dans
les négociations à l’OMC sur la propriété intellectuelle, et qui alors diri-
geait une ONG à Genève ; un professionnel d’origine chinoise, spécia-
liste en questions de propriété intellectuelle pour une organisation
intergouvernementale des pays du Sud établie à Genève.
Au nom de l’UNCTAD, participait un juriste, spécialiste dans les
domaines de la propriété intellectuelle et du commerce, qui avait eu
une longue carrière dans les agences des Nations unies ainsi que
comme consultant de gouvernements et d’entreprises. Le représen-
tant d’ICTSD qui agissait comme modérateur était un ancien diplo-
mate d’un pays du Moyen-Orient qui avait représenté son pays dans
les négociations de l’OMC. L’autre représentant d’ICTSD était un
expert d’origine latino-américaine, spécialiste des questions de pro-
priété intellectuelle et qui, avant de travailler dans cette ONG, avait
accumulé une vaste expérience de travail au sein de l’UNCTAD.
De toute évidence, c’était un groupe d’experts de haut niveau qui
avaient, du fait de leurs parcours professionnels, une connaissance
très fine de la dynamique politique interne de l’OMC.
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Le régime d’invisibilité des experts 91

Au cours du workshop, j’ai retrouvé la plupart des professionnels


que j’avais déjà rencontrés dans différentes ONG et organisations
internationales au cours de mon travail de terrain. Dans cette salle,
s’était rassemblée la plus grande partie de la communauté d’experts
en propriété intellectuelle résidant à Genève. Dès que je suis entré
dans la salle de conférence, j’ai perçu que tous se connaissaient et se
traitaient comme de vieux amis. Il y avait environ soixante-dix per-
sonnes. Dans le public, il y avait des fonctionnaires de missions
diplomatiques de plus de vingt pays (beaucoup d’entre eux représen-
tés par plus d’une personne), consultants d’organisations internatio-
nales comme l’UNCTAD, l’OMS et l’OMC, représentants d’ONG et
organisations intergouvernementales et quelques académiques.
Au début du workshop, l’un des représentants de l’UNCTAD a
mentionné l’importance d’être présent à Genève pour « avoir un
contact direct avec les stakeholders » et a demandé aux participants
de ne pas oublier de remplir une fiche d’évaluation de cette activité.
L’autre organisateur a mentionné toutes les publications et activités
qu’ICTSD avait produites jusqu’alors sur le thème de ce workshop.
Les deux organisateurs ont également parlé de l’importance pour
tous les stakeholders de participer à un workshop tout juste un mois
après la publication de la décision de l’OMC, car cela permettait de
l’analyser « à chaud ». Les quatre exposés présentés par les experts
ont fait une analyse juridique de certains passages de la résolution.
Après les exposés, le public a posé quelques questions générales et
ouvertes. Tout le monde semblait connaître le sujet. L’assemblée ne
semblait pas tant intéressée par tirer des conclusions que par partager
des spéculations générales sur les impacts possibles de la résolution
juridique de l’OMC.
À première vue, cette réunion n’avait rien de spécial ou d’extraordi-
naire. En outre, étant donné l’inertie dans laquelle l’OMC était plongée
à ce moment-là, personne n’en attendait quoi que ce soit de nouveau.
Cependant, même dans son apparente insignifiance, ce workshop
mettait en scène quelques mécanismes au travers desquels les experts
se font visibles et opèrent sur la scène politique. D’une part, cet événe-
ment montrait les liens étroits entre la temporalité des mesures adop-
tées à l’OMC et les activités de cette communauté d’experts. Au
travers de l’analyse « à chaud » d’une décision de l’OMC, cette com-
munauté d’experts opérait comme un dispositif d’anticipation d’une
réalité politique toujours incertaine, en l’occurrence l’application
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pratique des droits de propriété intellectuelle dans chaque pays. Dans


la mesure où ils rassemblent des acteurs qui jouent des rôles impor-
tants dans les négociations de l’OMC et dans l’élaboration des poli-
tiques nationales et internationales sur les thèmes qui s’y discutent, les
événements comme le workshop auquel j’ai assisté contribuent à for-
ger la temporalité des processus politiques impliqués dans les déci-
sions de l’OMC.
En même temps, une telle activité permet aux acteurs présents de
réaffirmer, relégitimer ou redéfinir la place que chacun occupe au sein
de ce réseau d’experts et d’organisations voués à aborder les questions
de commerce et du développement. Face à une décision de l’OMC,
ces organisations essayent rapidement de se présenter comme les voies
légitimes pour sa discussion et son évaluation technique. Dans ce
domaine, l’expertise technique fonctionne non seulement comme une
connaissance spécifique mais aussi comme une position à partir de
laquelle les acteurs négocient la légitimité de leurs discours individuels
et institutionnels. L’OMC n’a pas le monopole de la production des
explications sur elle-même et, dans une certaine mesure, elle est en
concurrence avec d’autres acteurs autour du contenu de ses explica-
tions et de la légitimité des positions institutionnelles depuis lesquelles
elles sont produites, données et répandues.
Qui a la voix adéquate pour expliquer ce qui se passe quotidienne-
ment à l’OMC et anticiper ses actions futures ? C’est ce type de ques-
tions qui produit des événements tels que celui que je viens de décrire,
où ce qui compte n’est pas tant ce qui est dit mais qui le dit et quand.
Ce qui compte ici, c’est la configuration d’acteurs, de positions et de
voix qui se mobilisent face à une décision ou un événement de l’OMC.
La forme que prend cette configuration d’acteurs devient un indicateur
du degré d’importance politique des différentes activités et décisions
de l’OMC. Dans leur apparente banalité ces workshops sont un espace
de résonance des processus politiques de cette organisation et un
mécanisme d’anticipation de ses répercutions.

Les réunions informelles

À la fin du workshop, les discussions entre les personnes présentes


se sont poursuivies dans une salle où l’on offrit café et croissants. Là,
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Le régime d’invisibilité des experts 93

j’ai retrouvé Claudia, une consultante pour une organisation intergou-


vernementale avec qui j’avais eu des contacts à deux reprises. Ce jour-
là, lorsque je lui ai demandé comment elle se préparait pour la réunion
du Conseil de la propriété intellectuelle qui aurait lieu à l’OMC la
semaine suivante, elle me répondit que son travail se déroulait « avant,
pendant et après la réunion ». Au cours de notre premier entretien,
Claudia m’avait dit que la principale activité de son organisation était
de fournir un espace où les délégués des « pays en développement »
pouvaient discuter « informellement » les uns avec les autres avant la
réunion d’un conseil de l’OMC.
Elle m’expliqua alors que son rôle était de créer des espaces au sein
desquels les délégués diplomatiques pouvaient « parler ouvertement »,
poser des questions et dire des choses qu’ils n’oseraient pas dire dans
un cadre plus formel comme les meetings de l’OMC. Dans ces réu-
nions informelles, rien n’est enregistré, et les délégués peuvent expo-
ser les faiblesses et les vulnérabilités de leurs pays vis-à-vis d’un
thème de négociation. Selon Claudia, très souvent les délégués disent
des choses différentes, voire opposées, dans les réunions informelles
qu’elle organise et dans le cadre de l’OMC. En retour, ces réunions
informelles contribuent à valider les liens de confiance entre les pro-
fessionnels de l’ONG ou de l’organisation intergouvernementale et les
membres des missions diplomatiques à Genève.
Lorsqu’elle décrit son rapport avec les délégués de ces pays,
Claudia utilise les mêmes mots que j’avais déjà entendus dans mes
conversations avec les experts d’autres ONG et organisations inter-
nationales : « expliquer », « aider », « faciliter », « informer », « pro-
mouvoir ». Pour Éric, consultant d’une ONG spécialisée sur les
questions de commerce, de développement et d’environnement, son
rôle vis-à-vis des « pays en développement » est « de les aider à
poser les bonnes questions ». Sonia, consultante d’une importante
ONG, estime de son côté que le rôle de son organisation « n’est pas
d’agir comme lobby ou think tank pour ces pays, mais comme un
facilitateur de discussions autour du développement afin de promou-
voir l’interaction entre acteurs et de les informer sur ce qui se passe
dans les négociations ». Glen, expert d’une organisation internatio-
nale, est encore plus direct dans sa caractérisation du lien de son
organisation avec ces pays : « Ils ont signé ces accords il y a plus de
dix ans, et nous sommes encore en train de leur expliquer ce qu’ils
ont signé. » Pour cet expert, il ne s’agit pas seulement d’expliquer ce
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94 Des anthropologues à l’OMC

que ces pays peuvent faire, mais aussi de les aider à comprendre ce
qu’ils ont déjà fait.
Claudia m’avait déjà fait un commentaire similaire : elle organise
des réunions informelles pour les délégués des pays les plus pauvres
qui viennent de prendre leur poste à Genève et, dans certains cas,
c’est elle qui doit les éclairer sur les positions que leurs pays ont
adoptées à l’OMC. Cela est dû au fait que ces pays ont le plus sou-
vent un seul fonctionnaire, chargé d’assister aux négociations qui ont
lieu dans toutes les agences internationales à Genève. En outre, il y
a un haut degré de mobilité des postes de fonctionnaires diploma-
tiques, ce qui rend difficile l’acquisition de connaissances détaillées
sur un sujet de négociation. À cela, s’ajoute encore le fait que le type
d’échanges entre les membres des missions diplomatiques et les
consultants des ONG est fortement lié à leurs profils individuels, leur
origine nationale et leurs parcours professionnels. Tous ces aspects
contribuent à créer, renforcer ou obturer les canaux de circulation et
d’échange d’informations entre les différents acteurs qui sont impli-
qués dans les négociations de l’OMC. Il n’est pas rare, par exemple,
qu’un diplomate récemment arrivé à Genève pour représenter son
pays à l’OMC et auprès d’autres agences internationales reçoive du
diplomate sortant les noms des personnes de « confiance » qu’il peut
contacter dans les ONG et les organisations internationales pour
obtenir des informations et des conseils.
Par ailleurs, les ONG et organisations internationales dédiées au
commerce et au développement produisent différents types de docu-
ments se rapportant aux thèmes des négociations et aux activités de
l’OMC. Ces documents diffèrent par leur longueur et par la profon-
deur de l’analyse, ainsi que par leurs destinataires et leur niveau
d’accès. Par exemple, les policy discussion papers, issue papers et
working papers sont des documents analytiques destinés à la com-
munauté d’experts et de consultants, aux organismes gouvernemen-
taux, aux ONG et aux organisations internationales ; en revanche, les
policy brief sont des documents courts de huit à dix pages écrits dans
un langage simple et peu technique qui présente un résumé des prin-
cipales conclusions et recommandations d’une étude plus vaste et
plus complexe. Ces documents sont destinés aux délégués qui parti-
cipent dans les négociations.
Bien que ces documents se fassent l’écho des questions abordées
à l’OMC sur un sujet précis, leur production n’est pas directement
173589ASR_ETHNOLOGUE_F9.book Page 95 Lundi, 10. octobre 2011 1:16 13

Le régime d’invisibilité des experts 95

soumise à l’ordre du jour immédiat des négociations. Ces experts


produisent en parallèle d’autres documents qui ont un but pratique et
immédiat : aider un délégué à préparer son intervention dans une
négociation à venir. Les information notes, memos, quick notes, par
exemple, sont des documents confidentiels qui fournissent aux délé-
gués l’information dont ils ont besoin pour une négociation immé-
diate : par exemple, les positions d’un pays sur un thème précis de
négociation ; les risques et les avantages d’une stratégie de négocia-
tion particulière ou de l’adoption d’une position spécifique sur une
question ; l’information statistique dont ils ont besoin pour la prépa-
ration d’un document ou d’un argument qui sera utilisé dans une ses-
sion de négociation.
Ainsi, les experts fournissent aux délégués non seulement des
compétences techniques spécialisées, mais ces documents et réu-
nions informelles offrent de surcroît un aperçu rapide de la trame de
liens politiques, d’intérêts et de relations de pouvoir qui se tissent
autour d’un sujet de négociation à un moment donné. Le temps
devient un élément central du capital professionnel de ces experts :
d’une part, ils peuvent consacrer plus de temps que les délégués à
étudier toutes les dimensions d’un thème de négociation et dévelop-
per ainsi une stratégie d’intervention plus efficace ; d’autre part, les
années de travail à Genève et leurs liens avec les responsables et les
experts d’autres organisations leur donnent la possibilité d’accéder à
des informations détaillées sur la temporalité politique des thèmes de
négociation et, sur cette base, d’élaborer et de fournir aux délégués
des pays les moins puissants des interventions techniques qui pren-
nent en compte cette dimension.
Les conseillers de l’OMC, à leur tour, fournissent des conseils
techniques au travers de discussions informelles avec les délégués
ou au travers d’études que ceux-ci leur demandent. En général, les
membres du Secrétariat ne sont pas autorisés à produire de manière
autonome des rapports techniques ou des documents sur les enjeux
ou les thèmes de négociation. Ils peuvent toutefois le faire en
réponse à la demande des missions diplomatiques. Grâce à cette
assistance dite technique, le Secrétariat de l’OMC peut avoir un
certain niveau d’influence sur les délégués impliqués dans les
négociations et les positions qu’ils y adoptent. De toute façon, cette
capacité d’influence n’est pas seulement liée à la position institu-
tionnelle occupée par les conseillers de l’OMC, mais aussi à la
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96 Des anthropologues à l’OMC

réputation qu’ils détiennent parmi les délégués ainsi qu’à la capa-


cité de ces derniers pour discerner la portée politique des conseils
qu’ils reçoivent.
Dans certains cas, les délégués font une utilisation stratégique de
leurs liens avec le Secrétariat. Cela apparaît dans un commentaire
que m’a fait Fernando, un ancien délégué d’un pays d’Amérique
latine. Avant de trouver un poste dans une ONG spécialisée dans le
commerce et le développement à Genève où il travaille actuelle-
ment, Fernando avait participé à des réunions de négociations de
l’OMC en tant que représentant de son pays. Il m’a raconté que
dans un cas précis il avait demandé à l’une des divisions du Secré-
tariat de faire une étude technique sur un sujet de négociation à
propos duquel son pays avait d’importants intérêts en jeu. L’expert
de l’OMC avec qui Fernando était en contact avait refusé cette
demande en arguant du fait qu’il s’agissait d’une étude que le
Secrétariat n’était pas autorisé à faire. Face à ce refus, les autorités
diplomatiques de son pays ont fait parvenir sa requête à un niveau
plus haut que celui du Secrétariat qui a finalement dû accepter de
produire l’étude. En réalité, Fernando avait dès le départ réalisé
lui-même l’étude en question. Sa demande à l’OMC avait deux
objectifs : évaluer la position du Secrétariat vis-à-vis du sujet de
l’étude et, au cas où celle-ci corroborait ses propres conclusions,
présenter les deux études dans la réunion de négociation afin de
légitimer la position de son pays, ce qui finalement fut le cas.
Au travers de ces échanges et réunions informelles obéissant aux
règles de la prudence et de la discrétion, l’OMC devient une entité
moins opaque pour les différents acteurs qui y sont impliqués : aussi
bien pour les délégués diplomatiques que pour les experts d’ONG et
d’autres organisations internationales. L’OMC a plusieurs visages
qui ne se font visibles que dans ce type d’échanges et de rencontres.
Ces visibilités changeantes sont le produit du montage d’une multi-
plicité d’expériences, de connaissances et d’attentes vis-à-vis de
cette organisation. L’OMC gagne en visibilité de façon fragmentaire
et discontinue au travers des documents et des échanges entre
experts et diplomates, qui fonctionnent alors comme un dispositif clé
de construction de la scène politique sur laquelle cette organisation
développe ses activités.
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Le régime d’invisibilité des experts 97

L’assistance technique

Les experts de l’OMC occupent une bonne partie de leur temps


à donner des cours et des conférences d’« assistance technique »
aux fonctionnaires des missions diplomatiques et des agences éta-
tiques des pays les plus pauvres. Les activités d’assistance tech-
nique ont fortement augmenté depuis le début du cycle de Doha.
L’une des conditions des pays les plus pauvres pour signer cet
accord a été que l’OMC renforce son assistance technique afin
d’améliorer l’expertise en commerce international de leurs bureau-
craties nationales. Depuis lors, les pays les plus riches ont aug-
menté leurs dons afin de financer un plan d’assistance technique de
portée majeure.
Les différents types d’assistance technique que l’OMC offre
s’appellent « produits » et se classifient selon leur niveau (introductif
ou spécialisé), leur durée (un jour, une semaine, un mois, un tri-
mestre, un stage, etc.), le lieu où ils sont réalisés (à Genève ou « sur
le terrain »), leur portée géographique (nationale ou régionale) et leur
méthodologie (sur place ou virtuelle). Quelques activités sont
menées en collaboration avec d’autres organisations internationales,
organismes gouvernementaux et, dans une moindre mesure, ONG.
Le financement provient du budget ordinaire de l’OMC et des dons
des pays membres.
La plupart de ces activités est destinée à expliquer aux fonction-
naires des pays les plus pauvres, aussi bien à ceux qui font partie
de l’OMC qu’à ceux qui aspirent à y adhérer, comment cette orga-
nisation fonctionne et ce qu’ils doivent faire pour y participer acti-
vement. Dans les discussions que j’ai eues avec les experts de
l’OMC, j’ai constaté un degré élevé de frustration et d’incrédulité
quant à l’impact et à l’utilité réelle des activités d’assistance
technique pour les pays les plus pauvres. Ils m’ont dit que, dans
certains cas, les fonctionnaires qui suivent les cours le font juste
pour exécuter l’ordre d’un chef sans avoir un réel intérêt pour les
sujets abordés ou même pour seulement profiter de l’occasion
d’un voyage à l’étranger et recevoir le per diem qu’offre l’OMC
à cette occasion. Dans d’autres cas, les cours sont offerts à des
fonctionnaires déjà qualifiés qui n’ont vraiment pas besoin de cette
« assistance ».
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98 Des anthropologues à l’OMC

Les experts que j’ai rencontrés étaient du moins d’accord sur la


difficulté de mesurer l’impact des activités d’assistance technique et
d’établir des relations de causalité directe entre la participation d’un
fonctionnaire à ces activités et la position prise par son pays dans
une négociation. Ce n’est pas seulement une difficulté mais aussi une
impossibilité. Aucun expert de l’OMC ne voudrait être ouvertement
identifié comme la source d’inspiration ou d’influence de la position
prise par un pays dans une négociation. Il y a là un important para-
doxe car l’assistance technique fournie par ces experts n’est pas cen-
sée laisser de traces explicites.
Pour certains experts, cette situation est frustrante, car elle les oblige
à offrir dans différents pays des cours et des conférences dans le même
format et avec la même information prodiguée. C’est une information
qui, le plus souvent, est d’ailleurs déjà disponible sur le site Web de
l’OMC ou que les fonctionnaires qui participent à ces cours connais-
sent déjà. En général, ces cours ne posent donc pas un défi intellectuel
majeur pour ces experts. Plutôt que de contribuer au développement
des compétences (capacity building) au niveau national ou régional,
ces activités d’assistance technique semblent orientées à renforcer les
liens entre les experts de l’OMC et les administrations nationales ainsi
qu’à renforcer l’image et la légitimité de cette organisation en tant
qu’organe expert sur les questions de politique commerciale interna-
tionale. L’assistance technique semble ainsi bénéficier davantage à
l’OMC qu’à leurs destinataires. En fait, les experts de l’OMC que j’ai
rencontrés concevaient l’assistance technique comme une activité qui
fait partie des tâches qu’ils désignent eux-mêmes par le terme house-
keeping, ce qui est très révélateur des significations qu’ils leur donnent.
Par ailleurs, l’idée qui justifie ces cours répond à l’hypothèse que
les contraintes sur la participation active des pays les plus pauvres à
l’OMC sont d’ordre technique plutôt que politique. Dans cette hypo-
thèse, l’apprentissage des aspects techniques qui régissent le fonc-
tionnement de l’OMC permettrait à ces pays de tirer le meilleur parti
du système commercial multilatéral promu par l’organisation. En ce
sens, au-delà de leur contenu spécifique, ces cours tentent de trans-
mettre aux fonctionnaires nationaux une vision qui met l’accent sur
l’efficacité technique et l’utilité politique de l’OMC.
La question de l’utilité technique et politique de l’OMC est un fan-
tôme qui hante cette organisation depuis sa création, et qui revient
constamment dans les déclarations publiques de son directeur général.
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Le régime d’invisibilité des experts 99

Pour cette raison, entre autres, l’OMC est sous surveillance constante,
non seulement par ceux qui la contestent ouvertement, tels que les
groupes altermondialistes et les mouvements sociaux transnationaux,
mais aussi par les pays membres. L’un des dangers les plus grands pour
l’OMC est que ces pays mettent fin à l’utilisation de ses forums multila-
téraux et se réfugient dans la négociation bilatérale ou le protection-
nisme. De là vient que les cours visent principalement à renforcer l’idée
que cette organisation offre des avantages techniques et politiques pour
les pays, notamment les plus pauvres, une idée sur laquelle cette organi-
sation essaye sans cesse de construire sa légitimité publique.
Dans la pratique, cela peut exiger de développer des activités
apparemment contradictoires : comme offrir des cours qui a priori
semblent miner la légitimité des accords signés à l’OMC. Dans le
domaine de la propriété intellectuelle, par exemple, l’un des princi-
paux axes sur lesquels ont porté les activités d’assistance technique
de ces dernières années ont été les « flexibilités » de l’article 6 de
l’accord sur les ADPIC (aspects des droits de propriété intellectuelle
qui touchent au commerce). Cet article accorde aux pays « en déve-
loppement » l’autorisation de produire ou d’importer des médica-
ments génériques dans le cas d’urgence médicale, sans égard à leurs
brevets. À l’heure actuelle, l’explication de la portée et des méca-
nismes de la mise en œuvre de cette « flexibilité » a une place cen-
trale dans les activités d’assistance technique menées par les experts
de la division de la propriété intellectuelle de l’OMC.
À première vue, l’apparent paradoxe d’enseigner à utiliser les
outils du système légal qui permettent de contourner la mise en
œuvre de certaines de ses dispositions pourrait être compris comme
une tentative de réglementer l’interprétation de ces « flexibilités ».
L’assistance technique serait ainsi utilisée pour empêcher que cette
exception devienne la norme. Cette idée est présente dans les décla-
rations de certains représentants des « pays en développement » qui
mettent en question l’intérêt de régularisation et de normalisation
qu’ils perçoivent dans l’assistance technique sur la propriété intellec-
tuelle fournie par l’OMC (Kostecki, 2006).
Pour quelques experts de l’OMC, la question des « flexibilités »
prévues par l’accord sur les ADPIC ne devrait pas occuper une place
aussi importante dans les cours d’assistance technique, car une utilisa-
tion trop répandue de celles-ci pourrait contribuer à délégitimer l’uti-
lité de l’accord. En même temps, l’enseignement de l’utilisation des
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100 Des anthropologues à l’OMC

« flexibilités » pourrait avoir un autre effet, que j’ai perçu indirecte-


ment dans certains commentaires de ces experts, à savoir que les acti-
vités menées par l’OMC se rapprochent de plus en plus de celles des
ONG. En effet, quelques grandes ONG transnationales liées aux pro-
blématiques de la santé publique comme Oxfam et Médecins sans
frontières ont fait de grandes campagnes pour soutenir et aider les pays
les plus pauvres à utiliser les « flexibilités » des ADPIC.
Quoi qu’il en soit, au-delà de leur portée normative ou de leurs
effets inattendus, ces cours sont des espaces privilégiés pour donner
une visibilité à l’expertise technique et souligner l’utilité de l’OMC
dans un domaine sur lequel cette organisation tend à être remise en
question, comme celui de la promotion du développement dans le
domaine de la santé publique. Cependant, cette visibilité a des
limites. Ce sont les experts de l’OMC, dont l’identité professionnelle
est construite à partir des principes de discrétion et d’invisibilité, qui
représentent le visage le plus visible de cette organisation vis-à-vis
des administrations nationales. Cette exigence de confidentialité et
de discrétion pèse également sur les activités d’assistance technique
menées par les ONG travaillant sur les thèmes du commerce et du
développement. De même que leurs pairs de l’OMC, les experts des
ONG évitent d’être ouvertement associés aux décisions prises par un
pays dans une négociation particulière. Alors qu’ils reconnaissent
que dans certains cas il est possible d’identifier dans les documents
présentés par un pays à l’OMC le langage, l’approche ou le point de
vue d’une organisation spécifique ou d’un expert en particulier, il est
très rare qu’une organisation ou un expert admette ouvertement sa
participation dans l’élaboration de l’intervention d’un pays.
Un exemple de la participation de multiples acteurs dans l’élabo-
ration de ces interventions peut se trouver dans les documents dépo-
sés par l’Ouganda et la Sierra Leone en octobre 2007 devant le
Conseil des ADPIC de l’OMC contenant l’évaluation de leurs
besoins d’assistance et de coopération technique et financière sur la
propriété intellectuelle. La préparation de ces documents a son ori-
gine dans une décision adoptée par le Conseil des ADPIC en
novembre 2005, par laquelle lesdits PMA (pays les moins avancés)
étaient appelés à soumettre au Conseil avant janvier 2008 les
demandes d’appui technique et financier dont ils avaient besoin pour
mener à bien la mise en œuvre de l’accord sur les ADPIC avant
juillet 2013. En réponse à cet appel, une ONG (ICTSD) et un cabinet
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Le régime d’invisibilité des experts 101

de conseil international établi à Londres ont lancé un projet financé


par le Department for International Development (DFID) du gouver-
nement britannique, visant à aider ces pays à « identifier » leurs
besoins d’assistance technique et à répondre à l’appel du Conseil des
ADPIC dans le délai imparti4.
Pour mener à bien ce projet, l’ONG et le cabinet de conseil ont
tenu une réunion de discussions informelles avec les représentants de
missions de ces pays, des experts de l’OMC, de l’UNCTAD et de
quelques ONG. Le but de cette réunion était de « présenter le projet
et identifier les pays susceptibles d’être intéressés ; clarifier la
méthodologie pour identifier le besoin en assistance technique et une
coopération des pays les moins avancés ; et approfondir les défis, les
options et d’autres éléments pour l’expertise ». Pendant la réunion,
deux experts du cabinet de conseil britannique ont présenté un docu-
ment intitulé « Assessing the IP Technical Assistance Needs in the
LDC Context : Developing a Diagnostic Toolking ».
Il est intéressant de mentionner le parcours professionnel de ces
deux experts : l’un était un économiste avec plus de dix ans d’expé-
rience comme analyste politique pour l’organisme britannique qui
finançait ce projet et plusieurs années d’expérience comme consul-
tant pour différentes organisations internationales sur les questions
du commerce international, de l’assistance technique et du dévelop-
pement ; l’autre était un consultant qui avait travaillé pendant près de
trente ans pour le gouvernement canadien dans le domaine de la pro-
priété intellectuelle et qui avait une vaste expérience comme consul-
tant sur ces questions pour des organisations internationales et des
gouvernements des « pays en développement ».
Le projet et le toolkit développés par ces experts ont été présentés à
l’OMC lors d’une réunion officielle du groupe des PMA pendant
laquelle, à leur propre demande, la Sierra Leone et l’Ouganda ont été
choisis comme pays « pilotes » pour l’application du toolkit. Pour cela,
se sont rencontrés dans une autre réunion les experts internationaux du
cabinet-conseil et d’ICTSD, et les représentants de ces deux pays.
Finalement la Sierra Leone et l’Ouganda ont présenté leur rapport
d’évaluation de besoins aux membres de l’OMC qui ont salué l’initia-

4. Ce projet m’a été mentionné par un membre d’ICTSD comme un exemple


des échanges entre les « pays en développement », l’OMC et cette ONG. J’ai
obtenu les détails du projet sur la page Web d’ICTSD : www.ictsd.org
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102 Des anthropologues à l’OMC

tive et la qualité du travail et encouragé d’autres PMA à produire des


rapports similaires. ICTSD a reçu de nombreuses demandes d’utilisa-
tion de ce toolkit pour identifier l’assistance technique et financière
dont d’autres pays avaient besoin afin de mettre en pratique l’accord
sur les ADPIC.
Ainsi, les exigences de l’OMC ont mobilisé un réseau d’acteurs et
d’organisations qui allait au-delà des experts et des fonctionnaires de
cette organisation. Les outils dont les pays avaient besoin pour inter-
préter les exigences de l’OMC n’ont pas été produits par l’organisa-
tion elle-même mais au sein d’un réseau d’experts venus d’un
cabinet-conseil britannique et d’une ONG de Genève. Cet exemple
illustre les mécanismes et les situations par et dans lesquels l’OMC
délègue à d’autres organisations l’élaboration d’outils conceptuels à
partir desquels elle intervient dans la souveraineté de certains pays.
Ce toolkit est un instrument emblématique d’une technologie de pou-
voir fondée sur la délégation aux gouvernés d’outils de gouverne-
ment (Miller et Rosse, 2008) qui ne peuvent pas être utilisés sans
l’intervention d’agents extérieurs, eux-mêmes n’ayant pas l’autorité
pour gouverner mais ayant bâti leur légitimité professionnelle sur
leur travail à l’intérieur d’agences nationales de gouvernement. C’est
le cas de la plupart des experts de grandes ONG et de cabinets de
conseils internationaux qui travaillent sur le commerce et le dévelop-
pement. Ainsi, les activités de ces experts contribuent à renforcer le
désaccouplement entre gouvernement et souveraineté à partir duquel
l’OMC bâtit son pouvoir politique à l’échelle globale.

Une introduction à l’OMC

En février 2009, j’ai assisté aux premiers jours du « cours d’intro-


duction » à l’OMC pour les PMA, préparé par l’Institut de formation
et de coopération technique (IFCT) de cette organisation. C’est le
cours le plus élémentaire que propose cet institut. Les participants
étaient de jeunes fonctionnaires envoyés par leurs gouvernements
respectifs. Le cours a commencé un vendredi à 14 heures. Alors que
j’entre dans la salle de cours, j’ai tout de suite été frappé par
l’ambiance et le décor : sur un fond de musique africaine, je regarde
les murs où sont exposées cartes et affiches avec dessins explicatifs
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Le régime d’invisibilité des experts 103

qui, par leur apparence et leur format didactique, me renvoient à


l’atmosphère d’une salle de classe, de primaire ou de lycée. La plu-
part des affiches font référence aux accords et thèmes de l’OMC :
une affiche avec le mot « marchandises » montre des dessins de dif-
férents produits ; une autre affiche avec le mot « commerce » montre
des photos d’un port, d’un conteneur, des gens livrant et réception-
nant des produits dans différents pays.
Les participants sont assis à des tables sur lesquelles sont installés
un microphone et un panneau avec le nom identifiant le pays que cha-
cun représente. Il s’agit du même mobilier qu’utilisent les délégués
dans les salles de réunion et de négociation de l’OMC. Il y a 16 parti-
cipants de différents pays : Ghana, Haïti, Zambie, Croatie, Égypte,
Éthiopie, Philippines, Irak, Chine, Jamaïque, Bolivie, entre autres.
Leur âge varie entre 25 et 35 ans. Ils sont habillés sans formalisme,
aucun homme ne porte de costume, certains portent des chaussures de
sport. La première partie du cours est donnée par Michel, un fonction-
naire de l’IFCT. Michel a une longue expérience professionnelle au
sein de l’OMC, où il a commencé comme conseiller dans l’une des
divisions et a continué comme fonctionnaire et enseignant dans la divi-
sion de l’assistance technique. Avant de rejoindre cette organisation,
Michel avait travaillé pendant plusieurs années comme diplomate d’un
pays européen qu’il a représenté lors de négociations à l’OMC.
Michel parle en anglais. Il commence le cours avec des renseigne-
ments sur les précautions que les « étudiants » doivent prendre à
Genève concernant les vols, les visas et les cartes d’identité. Je suis
étonné par le fait qu’un cours donné à l’OMC, destiné à des fonc-
tionnaires d’État et dicté par un professionnel hautement qualifié et
avec des années d’expérience diplomatique, commence par l’énon-
ciation de ce type d’informations. Ensuite, Michel lit un texte avec
les salutations du DG de l’OMC aux participants du cours. L’un des
participants demande s’ils seront en mesure de rencontrer le DG.
Michel répond que cela est peu probable, mais, ajoute-il, peut-être le
croiseront-ils dans le restaurant de l’OMC. Tout le monde rit. Michel
continue son cours en donnant une explication de différents acro-
nymes utilisés dans les documents de l’OMC et les critères qu’il faut
utiliser pour les identifier et savoir ce qu’ils signifient. Je me réjouis
de voir que j’ai bien appris : tout le temps passé moi aussi au début
de mon enquête pour apprendre à déchiffrer ces acronymes n’a pas
été vain.
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104 Des anthropologues à l’OMC

Michel décrit toutes les activités qui ont lieu dans les différents
espaces du bâtiment de l’OMC. Lorsqu’il mentionne la Green Room,
Michel dit en riant : « It is the kitchen of the kitchen. » Il donne ses
explications sur un ton très pédagogique, et ludique parfois, à l’aide
de projections d’animations qui illustrent les activités de commerce
international et le rôle de l’OMC. Pour ses exemples, Michel utilise
des noms de pays imaginaires et ne fait jamais usage de noms de
pays réels. Il se réfère constamment aux articles des accords signés à
l’OMC que les étudiants ont sur leur table en format de livre. « Ce
livre, c’est la Bible », dit Michel.
En dépit du ton cordial et pédagogique de Michel, les étudiants ne
semblent pas trop enthousiasmés par le cours. Presque personne ne pose
de questions. Ils discutent entre eux ou lisent autre chose. Cette disper-
sion s’accentue lorsque vient le temps de faire un exercice pratique.
Seuls quelques-uns travaillent à l’exercice. Les autres profitent de ce
laps de temps pour vérifier sur les ordinateurs de la salle leurs courriers
électroniques, leurs profils Facebook et les journaux de leur pays.
La deuxième partie de l’après-midi est consacrée à la révision de
l’exercice pratique. Les étudiants sont maintenant sous la supervision
d’une nouvelle enseignante qui projette sur un écran les différents
points de l’exercice. Les étudiants passent ensuite en revue leurs
propres réponses d’après la présentation de l’enseignante et le livre
avec les traités à leur disposition. À un moment donné, un étudiant
pose une question. Un autre étudiant n’est pas d’accord avec la
réponse que donne l’enseignante et la vérifie sur le traité. Il se rend
compte que l’enseignante a tort et le dit ouvertement en lisant le
traité. L’enseignante sourit, reconnaît son erreur et dit : « Just blame
the secretariat, don’t blame the WTO. » Après avoir terminé la véri-
fication des questions, l’enseignante donne aux étudiants les exer-
cices qu’ils doivent faire en petits groupes pour le lendemain.
Le second jour de classe est consacré à une discussion sur les
accords commerciaux régionaux. Un nouvel enseignant fait une pré-
sentation qui met l’accent sur les aspects institutionnels, juridiques et
réglementaires de ces accords. À un moment donné, il dit : « You have
the principles and then the political negotiation. » Son commentaire
donne lieu à un petit débat entre les étudiants autour de la divergence
entre la théorie et la pratique. La discussion ne s’étend pas beaucoup
parce que les étudiants ne connaissent pas de nombreux cas concrets
pour illustrer cette divergence. L’enseignant ne s’arrête pas sur le sujet
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Le régime d’invisibilité des experts 105

et invite les groupes à faire les présentations orales qu’ils ont préparées
au préalable. En plus de faire leurs exposés, les groupes étaient censés
observer et évaluer les presentation skills de leurs pairs.
En observant cette classe, une sensation que j’éprouve depuis le début
du cours se renforce. C’est une impression que j’avais aussi à l’esprit
lors de mes discussions avec les experts et les représentants des ONG
impliqués dans les activités de « renforcement des capacités » et
d’« assistance technique » aux pays les plus pauvres. Ma sensation était
que j’étais en face d’activités ayant un format et un ton similaires à celui
des classes de lycée où l’on vise non seulement à transmettre des infor-
mations et des connaissances mais surtout à apprendre aux jeunes à
devenir des disciples sages et respectueux des règles du système, en fait
à se comporter correctement dans le système du commerce international
promu par l’OMC. Plus largement, dans ce cours d’introduction, les
experts de l’OMC mettent en scène une attitude de « bonne volonté » à
aider et guider les plus démunis, qui est au cœur des procédures de pro-
duction du politique déployées par les grandes ONG et organisations
internationales à l’échelle globale.

Un nouveau régime de visibilité politique ?

L’OMC devient visible à partir d’une « connaissance par le montage »


(Didi-Huberman, 2009) de fragments disséminés dans une multiplicité
d’espaces et d’acteurs. Bien que métaphorique, l’association de l’expert
à la figure du monteur d’images permet de mettre en lumière des aspects
clés du travail quotidien de ces professionnels. Le monteur d’images est
une figure qui demeure invisible dans l’image qu’il produit. Son exper-
tise technique réside non seulement dans la connaissance du contenu des
images mais principalement dans les critères qu’il lui faut utiliser pour
les assembler d’une manière spécifique. Le monteur coupe, colle,
assemble, associe, diminue et accentue des fragments afin de produire un
ensemble avec une nouvelle lisibilité. La forme visible que produit le
monteur ne s’oppose pas à une image prétendument vraie de la réalité
mais à d’autres formes visibles produites par d’autres actes de montage.
À cet égard, le montage produit toujours une visibilité déplacée de la réa-
lité, qui ne dissimule pas tant une image réelle mais plutôt les méca-
nismes de distribution du sensible sur lesquels cette pratique se fonde.
173589ASR_ETHNOLOGUE_F9.book Page 106 Lundi, 10. octobre 2011 1:16 13

106 Des anthropologues à l’OMC

Dans cet article, j’ai tenté de montrer certains de ces mécanismes


ainsi que les espaces et les pratiques par lesquels les experts en
matière de commerce et de développement contribuent à construire
la scène politique dans laquelle l’OMC fonctionne. Ce qui compte,
dans tous ces espaces, est l’intention d’expliquer ce qui se passe à
l’OMC et de réduire ainsi son opacité. Différents acteurs se font
ainsi concurrence dans le processus destiné à rendre l’OMC plus
lisible. Pour cela les experts agissent comme les monteurs d’images :
tout en demeurant invisibles du jeu politique explicite, ils contri-
buent à produire une image de l’OMC qui dissimule les mécanismes
qui la font possible, notamment l’imbrication de domaines tech-
niques, politiques et diplomatiques. Grâce à cette production, les
experts créent des espaces où l’OMC, qui la plupart du temps
demeure opaque et sombre même pour ses propres membres,
acquiert un certain degré de lisibilité et de visibilité.
Par ailleurs, ces dernières années l’OMC a incorporé des critères
de fonctionnement fondés sur un nouveau régime de visibilité
associé à d’autres types d’organisations. Les caractéristiques de ce
processus sont contenues dans ce commentaire d’un expert en droit
commercial à la tête d’un cabinet-conseil de Genève sur le com-
merce et le développement, qui m’a dit qu’à partir du moment où
l’OMC a approfondi ses activités d’assistance technique et a incor-
poré le « discours sur le développement » le travail et les sources de
financement pour les ONG ont diminué. Ce commentaire est en effet
symptomatique d’un processus lié à l’expansion de domaines,
thèmes et problèmes sur lesquels l’OMC se veut porteuse d’une
expertise technique et d’un droit d’ingérence politique. Ce n’est pas
un processus d’autonomisation de l’organisation par rapport à son
mandat original, mais plutôt un changement dans son mode d’inter-
vention sur la scène politique mondiale qui implique l’adoption
d’objectifs et de modèles d’organisation, d’action et de légitimation
similaires à ceux qui généralement caractérisent les grandes organi-
sations non gouvernementales internationales.
En effet, quelques signes montrent que l’OMC ne se présente plus
seulement comme une organisation internationale dédiée à la libérali-
sation des marchés mondiaux, mais aussi comme une organisation non
gouvernementale visant à la promotion du développement des popula-
tions les moins favorisées. Cette sorte d’« ONGisation » de l’OMC se
perçoit aussi bien au niveau discursif que dans certaines politiques
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Le régime d’invisibilité des experts 107

spécifiques de l’organisation. En effet, depuis son arrivée à la direction


générale de l’OMC, en 2005, Pascal Lamy a été un acteur clé de
l’incorporation d’un discours sur le développement dans la présenta-
tion publique de l’OMC et dans l’association de cette organisation
avec ce champ de problématiques. Par exemple, dans ses premiers dis-
cours en tant que DG de l’OMC, Pascal Lamy faisait ce type de décla-
rations : « There is a missing piece of the development puzzle, and
that is trade opening » ; « The economic interests and development
needs of developing countries lie at the heart of the Doha Agenda » ;
« Trade can be a friend, and not a foe, of conservation »5.
Dans les discours et les déclarations qu’il prononce dans le monde
entier, l’association entre OMC et promotion du développement a
augmenté de façon constante. Selon Lamy, les politiques de libérali-
sation du commerce et du système multilatéral promues par cette
organisation auraient de multiples effets bénéfiques sur les « pays en
développement » et, plus largement, sur le système politique et éco-
nomique mondial. Ces politiques contribueraient à la réduction de la
pauvreté et des inégalités, à la protection de l’environnement et des
ressources naturelles, à la promotion des droits de l’homme, à
l’impulsion et à l’innovation, à l’accès aux médicaments, aux ali-
ments, aux biens, à l’éducation et à la technologie, à la prévention
des conflits belliqueux et à la promotion de la paix, à la lutte contre
le changement climatique, au contrôle des crises financières et à la
restructuration économique. Ainsi, au moins dans le discours de son
DG, les rôles, les domaines d’action et les effets bénéfiques de
l’OMC sembleraient s’accroître et s’étendre presque tous les jours.
L’OMC a un agenda non officiel très flexible et ouvert au traite-
ment d’un large éventail de sujets et de thèmes concernant l’état
général du monde. Le discours de son DG et de nombreux docu-
ments officiels font constamment appel à des valeurs universelles et
non politiques comme « participation », « communauté », « lea-
dership », « vertu », « engagement », « liberté ».
L’adoption d’un discours sur le développement permet également
de présenter l’organisation comme un forum où les pays les plus
faibles peuvent faire entendre leur voix aux plus puissants. De même,
le renforcement significatif des activités d’« assistance technique »

5. Voir www.wto.org
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108 Des anthropologues à l’OMC

permet à l’OMC de se présenter comme un agent qui enseigne,


explique et aide les pays les plus pauvres à promouvoir leur dévelop-
pement. Ces changements s’accompagnent d’une politique d’ouverture
de l’organisation vers les ONG, les médias et la « société civile » à tra-
vers des forums publics, des workshops, des conférences, des journées
portes ouvertes pour la communauté et la diffusion d’informations sur
les réseaux sociaux virtuels (Facebook, Twitter).
Le site Web de l’OMC, par exemple, donne accès à une énorme
quantité d’informations, vidéos, fichiers audio et documents. Cette
politique d’ouverture et de construction d’une image favorable de
l’OMC inclut aussi des activités qui semblent inhabituelles pour ce
type d’organisation, telles que le concours de poésie sur le thème de
l’OMC et du commerce international organisé en 2010 dans le cadre
de la journée portes ouvertes de l’OMC. Cette journée permettait aux
visiteurs d’avoir accès aux bureaux et salles de réunion de l’OMC,
de goûter des plats typiques des pays membres de l’organisation,
d’assister à des conférences éducatives, à des expositions d’art et de
participer à des jeux pour les enfants. Selon l’information officielle,
plus de 3 000 personnes ont assisté à la dernière édition de cette
journée portes ouvertes. Ces exemples illustrent l’adoption de ce que
Marilyn Strathern (2000) appelle l’audit culture (la culture de
l’audit) par laquelle l’organisation vise à expliquer et rendre compte
au public de ses activités.
Par ailleurs, ce processus a produit des changements dans la dyna-
mique de fonctionnement et l’esthétique internes de l’organisation.
Ces dernières années, il y a eu une plus grande préoccupation pour
assurer la diversité parmi les membres du Secrétariat et pour intro-
duire plus de flexibilité dans la structure organisationnelle. Enfin,
toute personne qui circule dans les couloirs et les salles publiques de
l’OMC peut observer à loisir les expositions d’œuvres d’artistes de
« pays en développement » ainsi que le travail de quelques organisa-
tions philanthropiques dans ces pays. Sur les murs de la salle
d’entrée de l’OMC, il est également possible d’admirer des fresques
qui évoquent le travail d’ouvriers et de paysans. Ces fresques sont un
héritage de l’époque à laquelle ce bâtiment était le siège de l’Organi-
sation internationale du travail (OIT). Lorsque les fonctionnaires du
GATT ont déménagé dans ce bâtiment, les peintures ont été cachées
derrière des plaques de bois. Pour ces fonctionnaires, ces images du
monde du travail, de l’industrie à la campagne, n’étaient pas en syn-
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Le régime d’invisibilité des experts 109

tonie avec une organisation dédiée au commerce international. Les


peintures murales sont restées couvertes jusqu’en 2007, c’est-à-dire
quand elles ont été « découvertes » par un haut fonctionnaire du
Secrétariat de l’OMC qui, avec l’accord de la direction, a promu leur
restauration et leur exposition comme patrimoine artistique et
culturel de l’organisation.
Ainsi, l’inclusion du développement dans l’agenda de l’OMC
semble avoir ouvert la possibilité pour que, au moins au niveau sym-
bolique, cette organisation se présente publiquement comme un
espace de convergence des mondes du commerce, de l’industrie, du
travail et de l’agriculture. Ces politiques et pratiques novatrices en
matière d’organisation interne et d’image institutionnelle mettent en
évidence un nouveau mode de positionnement politique de l’OMC
sur la scène de la gouvernance mondiale, qui se caractérise par la
présence d’acteurs qui, comme les ONG, ne font pas de la représen-
tativité le facteur principal de leur légitimité. L’OMC est un espace
politique qui fonctionne et construit leur légitimité sur la base de
deux logiques politiques différentes : la logique classique de la
représentation qui met l’accent sur les intérêts des gouvernements
souverains qui composent l’organisation ; et une logique supra-
étatique fondée sur l’universalité des valeurs défendues et promues,
auxquelles appellent également les grandes ONG pour légitimer
leurs actions globales.
Du moment où l’OMC intègre cette dernière logique politique à
sa structure interne et à ses critères d’intervention et de construc-
tion de légitimité publique, elle commence à concourir dans un
champ d’action politique pratiquement monopolisé par les ONG,
où la légitimité du pouvoir se fonde davantage sur les valeurs et les
enjeux supra-étatiques défendus que sur les intérêts locaux repré-
sentés (Pech et Padis, 2004 : 54). L’« ONGisation » de l’OMC
illustre comment cette organisation tente de s’accoupler à un pro-
cessus global de transformation de l’action politique, qui place les
organisations internationales dans une situation intermédiaire déli-
cate entre États et ONG. Dans le même temps, ce processus met les
experts de l’OMC face au défi ambigu de se positionner non seule-
ment comme les détenteurs de connaissances spécifiques, mais
aussi comme les agents censés promouvoir le développement des
pays les plus pauvres.
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110 Des anthropologues à l’OMC

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Chapitre 3

Le global-politique
et ses scènes
Marc Abélès

Mon intérêt pour l’OMC est lié à un questionnement plus général


sur la nature du global-politique. S’il recoupe le domaine traditionnel
des « relations internationales », le global-politique le déborde de
tous côtés. Le global-politique (Abélès 2008, 2010) ne se limite pas
à un ensemble d’instances de négociation et de prise de décision. Il
est aussi la scène où se concrétise une puissance collective, faite de
tensions, voire d’affrontements, mobilisant des protagonistes issus de
strates hétéroclites. On ne saurait aplatir la dimension nouvelle du
global-politique en s’en tenant à une vision purement institutionna-
liste. Le global-politique nous projette dans un régime d’anticipation
et porte le signe de l’incomplétude. Il ne peut pas être circonscrit en
termes de rapport de forces, ni pensé comme une forme supra-
étatique, mais comme un inducteur de normes, de concepts transver-
saux, de paramètres de discussion, de termes de négociation qui se
diffusent dans les pores des sociétés et infusent les esprits qui les
gouvernent. Le global-politique n’est pas seulement un espace où
s’échangent des arguments ; on y négocie des orientations qui vont
progressivement s’imposer aux niveaux local et national.
Cette activité a un impact direct sur les agendas des gouvernants. Elle
produit aussi des outils nouveaux, des « grilles conceptuelles » qui per-
mettent de reformuler les orientations de la gouvernementalité par-delà
les frontières nationales. Pour toutes ces raisons, l’étude d’organisations
transnationales comme l’OMC présente l’intérêt de nous projeter au
cœur d’un dispositif où, tout en affirmant la primauté des États-nations,
la nécessité d’élaborer des règles communes et la mise en place d’un
organisme de règlement des différends impliquent qu’on dépasse les
intérêts nationaux pour construire un mode de régulation commun.