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Revue d'histoire des textes

Un manuscrit d'Hippocrate : le Monacensis graecus 71 et son


histoire aux XVe et XVIe siècles
Brigitte Mondrain

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Mondrain Brigitte. Un manuscrit d'Hippocrate : le Monacensis graecus 71 et son histoire aux XVe et XVIe siècles. In: Revue
d'histoire des textes, bulletin n°18 (1988), 1989. pp. 201-214;

doi : 10.3406/rht.1989.1323

http://www.persee.fr/doc/rht_0373-6075_1989_num_18_1988_1323

Document généré le 03/05/2016


Résumé
Cette étude retrace l'histoire d'un manuscrit de la Collection hippocratique copié dans le dernier tiers
du XVe siècle. D'une part, elle décrit la formation de ce codex dont les copistes n'ont pas utilisé un seul
mais plusieurs modèles, élément qui influe sur l'histoire de la tradition manuscrite récente des œuvres
du Corpus ; d'autre part, elle s'attache à l'histoire ultérieure du livre dans l'Allemagne de la fin du XVe
et du XVIe siècle : l'utilisation qu'en ont faite ses possesseurs, médecins humanistes d'Augsbourg ; sa
lecture par Janus Cornarius, un des grands éditeurs d'Hippocrate.

Abstract
This paper will examine the history of one manuscript of the Hippocratic Corpus which was written
during the last third of the 15th century. On the one hand, it describes the formation of the codex : the
scribes did not only use one but several models, a fact that is of course of great importance for the
history of the recent tradition of the works within the Collection ; on the other hand, it deals with the
further history of the book in Germany during the end of the 1 5 and the 1 6 century : the way how the
owners of the book, physicians and humanists in Augsburg, used it ; how Janus Cornarius, one of the
greatest editors of Hippocrates, read it.
UN MANUSCRIT D'HIPPOCRATE :
LE MONACENSIS GRAECUS 71 ET SON HISTOIRE
AUX XVe ET XVIe SIÈCLES

Le Monacensis graecus 7 1 , manuscrit de la Collection hippocratique qui


se trouve à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich, est rarement
mentionné dans les apparats critiques des éditions de traités du Corpus1. De
fait, il appartient au groupe des recentiores, que l'on prend surtout en
considération lorsqu'aucun manuscrit plus ancien ne fournit une œuvre ; de plus,
il n'occupe pas une place de premier plan dans ce groupe, puisque l'on
s'accorde généralement pour le considérer comme apographe d'un
manuscrit plus important pour la tradition du texte. Son intérêt, comme je
voudrais le montrer ici après en avoir présenté une brève description, ne se
situe pas tant au niveau de l'établissement du texte que de son histoire. Son
histoire, c'est-à-dire la façon dont il a été formé, constitué, par rapport aux
manuscrits du Corpus antérieurs à lui et, également, sa présence dans le
milieu médical de la Renaissance et le rôle qu'il a, en ce sens, contribué
à jouer dans la diffusion de la connaissance de la Collection hippocratique
en Allemagne aux XVe et XVIe siècles.

Le Monacensis gr. 71 est un manuscrit de grand format (328 X


230 mm), comparable en cela à plusieurs autres codices de la Collection
hippocratique. Il comprend 409 folios d'un même papier — soit 406 folios
copiés et 3 folios restés en dehors du numérotage parce que blancs, à la
fin du volume — et 10 folios de garde — 4 en tête et 6 en queue. Les folios
de texte sont réunis en quinions, à l'exception du 8e, qui a seulement 9 folios
(ff. 71-79), du 27e (ff. 260-272), composé d'un quinion dont le bifolium
central est suivi d'un singulion (= un bifolium) et d'un folio seul — cette
composition est importante relativement au contenu, comme nous allons le
voir — , et du dernier cahier, qui est un quaternion amputé d'un folio (seuls
les quatre premiers folios sont écrits, jusqu'au f. 406). Les pages
comprennent régulièrement 40 lignes écrites.
Deux copistes essentiellement se sont partagé la tâche de constituer
le livre : l'un, que nous appellerons A, a copié les folios 1 à 179 v° et

1. Je m'abstiendrai de présenter ici un relevé exhaustif des différentes éditions


récentes qui examinent, plus ou moins rapidement, la situation du Monacensis dans la
tradition du texte ; à peu près toutes ces éditions citent les travaux antérieurs en mentionnant
la ou les pages où il est question du manuscrit.
202 BRIGITTE MONDRAIN

370 r° à 406 r° intégralement ; le second, B, est responsable des folios


180 r° à 369 v° mais, à de multiples reprises, A intervient dans son
travail, et cela dès le f. 181 r°, pour copier soit un mot omis ou mal lu par
son « confrère », soit plusieurs lignes jusqu'à une page entière dans le cours
d'un traité, sans solution de continuité et sans changement de mise en pages,
B reprenant ensuite au point où A est resté. A joue donc le rôle de réviseur
et est nécessairement contemporain de B. Cette constatation s'oppose à l'avis
de plusieurs éditeurs et spécialistes du Corpus hippocratique : la partie
ff. 180 r°-369 v° a pu en effet être considérée, à cause de son écriture aux
traits plus épais, et parce qu'un nouveau traité commence au f. 180 r° et
qu'un autre se termine au cours du f. 369 v°, comme un livre autonome
et plus ancien, auquel A aurait adjoint, avant et après, d'autres œuvres2.
On peut de fait noter, ce que ne font pas ces critiques, que B a signé
régulièrement les cahiers qu'il a copiés, au premier recto de chacun, de
1 à 19. Mais le filigrane du papier employé dans l'ensemble du manuscrit
donne plus d'invraisemblance encore à l'hypothèse d'un copiste antérieur
et d'un copiste postérieur : il s'agit d'un filigrane unique, un « oiseau » au
centre de la page (pliage in-folio), attesté dans un manuscrit grec copié en
1479 à Rome3. Cette datation correspond bien à la période et au lieu
d'activité du second copiste, B, que son écriture permet d'identifier comme
Demetrios Rhaoul Kabakès4. Ce « Byzantin de Sparte », tel qu'il se défi-

2. C'est l'opinion défendue par les éditeurs qui se sont attachés non seulement à
déterminer les rapports du manuscrit avec les autres codices du corpus, en vue d'établir un stemma
valable pour le traité qu'ils étudiaient, mais aussi, de façon plus large, à étudier l'histoire
de la formation même du Monacensis : A. Rivier, Recherches sur la tradition manuscrite du
traité hippocratique « De morbo sacro », Berne, 1962, pp. 125-126, reprend, en la faussant
un peu, l'analyse de K. Schubring, dans K. DEICHGRÀBER, Hippokrates liber Entstehung und
Aufbau des menschlichen Kôrpers (περί σαρκών), Leipzig-Berlin, 1935, pp. XII-XIII ; parlant
du copiste A, « le second copiste » par rapport au « plus ancien », il écrit en effet cette phrase,
« la même main a inséré en outre quelques petits morceaux entre les traités transcrits par
le premier copiste », qui constitue une interprétation du texte de K. Schubring, « wiederholt
unterbrochen von ldeinen Stiicken, die die erste Hand — la plus récente, celle du début
du manuscrit — geschrieben hat » : il s'agit en fait des passages où A prend le relais de
B au cours de la copie d'une même œuvre. O. Poeppel, Die hippokratische Schrifi χωαχαί
προγνώσεις und ihre Überlieferung, dissert, dactylographiée, Kiel, 1959, p. 122, propose
deux étapes tout à fait distinctes dans l'élaboration du manuscrit, peut-être même distantes
de près de trente ans.
3. Ce filigrane « oiseau 6 » dans D. et J. HarLFINGER, Wasserzeichen aus griechischen
Handschriften, Berlin, 1974, correspond au type reproduit dans le répertoire de Briquet sous
le n° 12147 (a. 1479-1481, Rome). Il convient de noter également le filigrane « ciseaux »
des folios de garde, proche par sa forme et ses dimensions de G. PlCCARD, Wasserzeichen
Werkzeugund Waffen, Stuttgart, 1980, III, 737 (a. 1458, Venise) et III, 739 (a. 1461-1462,
Vérone), mais l'écartement des pontuseaux est très différent.
4. Sur ce copiste, voir la notice de D. Harlfinger dans E. GaMILLSCHEG-D. HARLFINGER-
H. HUNGER, Repertorium der griechischen Kopisten, 800-1600, 1. Teil, Vienne, 1981, p. 69,
^

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nit lui-même dans les souscriptions de manuscrits, élève de Georges Gemiste


Pléthon à Mistra, est en effet installé à Rome à partir de 1466 et la dernière
mention qui soit faite de lui date de 1487. Il a copié, fréquemment pour
son usage personnel, de nombreux manuscrits, qui contiennent le plus
souvent des œuvres d'auteurs classiques, historiens et géographes (Hérodote,
Xénophon, Strabon, Ptolémée) ou philosophes (Platon, Aristote, et
également Pléthon).
Or deux manuscrits de Munich, de contenu non médical mais
philosophique, les Monacenses gr. 237 et 336 5, sont dus à Kabakès et apportent
des éléments complémentaires pour dater la copie du codex hippocratique :
le Monacensis gr. 237 présente en effet deux filigranes, celui qui a été repéré
dans ce codex, « oiseau », mais situé ici dans le pli (pliage in-quarto) car
le manuscrit est du format immédiatement inférieur (210 X 145 mm), et
un « huchet », également dans le pli, que l'on peut dater des années
1470-1476 6; le Monacensis gr. 336, du même format (213 X 147 mm),
a lui aussi deux filigranes : un « huchet », identique à celui qui vient d'être
noté, et des « ciseaux » 7, attestés dans un papier utilisé à Ravenne en
1470 8. Le Monacensis gr. 71 a donc, selon toute vraisemblance, été copié
dans la décennie 1470-1480. Cette datation est moins précise mais plus
sûre que la seule date de 1479.
L'écriture de deux copistes différents apparaît d'autre part
sporadiquement dans la partie qu'a écrite Kabakès : le premier a pris la suite du Lacé-
démonien pour copier des fins de page, aux ff. 296 r°, 312 r°, 315 r° et
340 r° ; le second a, postérieurement, inséré le f. 268 dans le cahier 27,
dans le texte des Femmes stériles, copiant à tort deux pages qui étaient en

n" 95, et les indications bibliographiques qui y sont données. La souscription du Vaticanus
gr. 173, manuscrit de Strabon et dernier codex daté par lui, en 1487, précise l'année de
son arrivée à Rome.
5. Ch. G. Patrinelis, "Έλληνες χωδιχογράφοι των χρόνων της αναγεννήσεως, dans
Έπετηρίς του Μεσαιωνικού 'Αρχείου,, t. 8-9, 1958-1959, pp. 88-89, a été le premier à
attribuer la copie de ces deux manuscrits à Kabakès ; à la suite de l'article de P. Canart,
Scribes grecs de la Renaissance. Additions et corrections aux répertoires de Vogel-Gardthausen
et de Patrinelis, dans Scriptorium, t. 17, 1963, p. 77, qui invitait à s'assurer de la justesse
de cette attribution, J. Wiesner-U. Victor, Griechische Schreiber der Renaissance. Nachtrage
zu den Repertorien von Vogel-Gardthausen, Patrinelis, Canart, de Meyier, dans Rivista di Studi
Bizantini e Neoellenici, N. S. 8-9, 1971-1972, p. 58, vérifièrent que Kabakès était
possesseur et copiste du Monac. gr. 336, mais ne le précisèrent pas pour le Monac. gr. 237.
6. Filigrane proche de Briquet 7695 (a. 1472-1476) et G. Piccard, Horn, VII, 219
(a. 1476, Naples) et VII, 225 (a. 1470-1471, Venise).
7. Identique à Piccard, Werkzeug und Waffen, III, 822 (a. 1470, Ravenne).
8. Le Monac. gr. 237 a manifestement, d'après sa reliure, appartenu à l'éditeur de
textes antiques et érudit florentin du XVIe siècle, Petrus Victorius (Piero Vettori). La reliure
du Monac. gr. 336, de facture italienne, invite peut-être à le rapprocher de quelques
manuscrits copiés par le possesseur du Monac. gr. 71, dont nous parlerons plus bas.
204 BRIGITTE MONDRAIN

réalité déplacées dans le traité précédent, Maladies des femmes II (ce


déplacement est intéressant pour l'histoire du texte, nous le verrons bientôt).

Le contenu du manuscrit est le suivant :


1. Du f. 1 au f. 373 r°, les traités présents dans le Monacensis gr. 71
sont, dans le même ordre, ceux du manuscrit /, Parisinus gr. 2140, à deux
exceptions près :
a) les ff. 178 r°-179 v° (2/3 du f. 179 v° restant blancs)9, derniers
folios de la première partie copiée par A, contiennent l'œuvre Du médecin,
absente de /10.
b) le Presbeutikos (ff. 370 r°-373 r°), avec lequel reprend la copie du
texte par A, vient après les Epidémies VII, dernier traité dû à Kabakès : les
Lettres manquent donc et cela ne provient pas de la perte d'un cahier
intermédiaire puisque les ff. 370-372 constituent la fin d'un quinion. Le titre,
Presbeutikos, est copié en haut du f. 370 r°, au-dessous du titre centré Epi-
bômiosu, qui n'est suivi d'aucun texte. Mais l'on retrouve pourtant YEpi-
bômios presque intégralement, à l'exception des huit premiers mots,
quelques folios plus loin, au f. 384 r° : sous le titre μέρος τι περί της μανίης
εν τω περί Ιερής νούσου, A a copié un peu plus de deux lignes de la
Lettre 19 ou Discours sur la folie, suivies immédiatement de YEpibômios ;
cet accident a été étudié dans le manuscrit / par J. Jouanna 12.
2. Les ff. 373 r°-406 r° présentent des traités absents de /13 : Anatomie ;
Airs, eaux, lieux ; Cœur ; Chairs ; Glandes ; Lieux dans Vhomme ; Crises ;
Dentition ; Plaies de tête. Toutes ces œuvres sont, dans un ordre différent,
contenues dans V, Vaticanus gr. 276 et, pour beaucoup, seulement dans
V et les manuscrits qui dépendent de lui.
Il résulte de cet examen rapide de son contenu que Mo (sigle du
Monacensis) ne peut descendre de / seul. La dernière partie du manuscrit, de
9. Le dernier tiers du f. 177 v°, sur lequel se termine le Pronostic, est également blanc.
10. En dépit de cela, le Régime des maladies aiguës, qui commence au f. 180 r°,
a pour numéro d'ordre χη.' (28), alors que le Pronostic était le (27e) traité : l'insertion du
Médecin n'est donc pas prise en compte.
1 1 . On retrouve la même mise en pages dans /, où le titre du traité, selon une habitude
fréquente des copistes, est répété à la fin de VEpibômios : cela donne l'impression que le
copiste du Monacensis n'a pas compris qu'il s'agissait de la fin de l'œuvre.
12. J. JOUANNA, L'anatyse codicologique du Parisinus gr. 2140 et l'histoire du texte
hippocratique, dans Scriptorium, t. 38, 1984, p. 56 sq. : cette lacune de plusieurs Lettres
et du Décret des Athéniens entre la Lettre 19 et YEpibômios est due à la perte des 2 folios
initiaux du dernier cahier de /, à laquelle correspond la disparition des 3 folios finaux de
ce cahier (fin du Presbeutikos + folio blanc).
13. A l'exception des 20 premières lignes du f. 384 r°, dont il vient d'être question
{Lettre 1 9-Epibômios) et qui suit une page incomplètement écrite (f. 383 v°) contenant la
fin des Chairs.
α^^

·
UN MANUSCRIT D'HIPPOCRATE 205

même que la présence du Médecin, obligent à le rapprocher de V, ce que


les éditeurs de ces traités ont fait. Ses liens avec V sont de filiation directe :
non seulement Mo offre comme Vie déplacement et l'insertion dans les Plaies
de tête d'un long passage d'Airs, eaux, lieux — bien que les deux traités
ne se suivent pas ici — , déplacement dont l'explication par un pliage inverse
de bifolium a été donnée par J. Ilberg en 1894 14, mais les leçons qu'il
présente correspondent à une copie attentive de V. Pour le Presbeutikos même,
c'est manifestement V qui a été utilisé dans la fin de l'œuvre, à partir du
moment où /, qui ne donne pas le traité entier, fait défaut 15.
Sur le plan historique, on peut noter que Vse trouvait bien dans la
bibliothèque pontificale à cette époque. Le manuscrit figure en effet sur la liste
des codices prêtés par le pape Calixte III au cardinal Bessarion et non encore
restitués par ce dernier le 14 mars 1458 16.
Dans le reste du manuscrit, quel modèle a été utilisé ? Pour un certain
nombre de traités, les éditeurs s'accordent pour voir dans Mo un apo-
graphe de /.

Divers éléments l'attestent :


1 . L'examen des fautes communes kl et à Mo seuls est un premier moyen,
le plus classique, de mettre en valeur les liens qui les unissent. Je n'en
relèverai ici que quelques exemples qui me paraissent d'autant plus pertinents
qu'ils montrent à quel point Mo suit scrupuleusement le texte de / ; je les
prendrai dans le Prorrhétique II, copié par Kabakès. Ce sont soit des fautes
d'orthographe, soit des erreurs dues à une mécoupure, soit des variantes
fautives : au c. 25 (Littré IX, 58, 10), au lieu de πριν, /et Mo ante correctio-
nem écrivent πρι (sic) — le copiste A a corrigé la faute ; au c. 39 (Littré
IX, 68, 13), au lieu de οπότε, / et Mo ont άπότε (sic) ; au c. 35 (Littré IX,
66, 17), προ των est devenu dans /et Mo πρώτον (mécoupure et métathèse
de quantité) ; dans le même c. 35 (Littré IX, 66, 19), au lieu de του, / ante
con. et Mo offrent της devant σπληνός.
2. D'autres particularités de Mo le caractérisent avec /:
a) Dans les annexes du texte, on peut signaler l'invocation au Christ
συ χριστέ φύλαττε με τον γεγραφότα écrite dans / à la suite du titre des
Maladies III et fidèlement reproduite, par A, dans le Monacensis seulement 17 ;

14. J. ILBERG, Zur Uberlieferungsgeschichte des Hippo/crates, dans Phüologus, t. 52,


1894, pp. 422-430.
15. / s'arrête à ήρτύετο (Littré IX, 418, 16) ; voir note 12.
16. Voir R. DEVREESSE, Le fonds grec de la Bibliothèque Vaticane des origines à
Paul V (Studi e Testi, 244), p. 41.
1 7. Ce détail est relevé par P. Potter dans son édition du traité, C. M. G. I 2, 3, Berlin,
1980, pp. 32-33.
206 BRIGITTE MONDRAIN

ce type d'invocation n'est pas rare de la part des copistes, mais que sa forme
soit semblable dans les deux manuscrits est ici un élément à noter.
b) Dans la copie proprement dite du texte, l'absence des finales de mots,
assez régulière dans /, est le plus souvent suivie avec constance par le copiste
A et Kabakès. Par exemple, dans YAliment, copié par A, au c. 14 (Littré
IX, 102, 12-13 = Joly 141, 20-21), έ'ξωθεν et ενδοθεν sont écrits comme
dans /, soit avec θ au-dessus de la ligne et sans finale ; au c. 11 (Littré IX,
102, 6 = Joly 141, 12), ποικίλοι présente λ au-dessus de la ligne et pas
de désinence. Au c. 1 de la Maladie sacrée, traité également copié par
A (Littré VI, 354, 6 = Grensemann c. 8, 60, 15), πολλούς n'a pas de finale,
comme c'est le cas dans /. Ce respect strict du texte de / s'explique en
réalité par l'incertitude des copistes de Mo quant à la finale qu'il convenait
d'écrire.
La difficulté à lire / est ainsi particulièrement sensible lorsque le copiste
est Kabakès : à plusieurs reprises, dans la partie due à ce scribe, des mots
d'emploi moins courant et mal lisibles dans le manuscrit modèle car écrits
cursivement ou presque effacés ont été notés par A dans un espace laissé
blanc par Kabakès. Nombreux sont les exemples, en voici deux : dans Régime
des maladies aiguës, c. 10 (Littré II, 298, 11 = Joly 51, 3), A a écrit le
mot μάζα (galette) ; dans Fractures, c. 14 (Littré III, 468, 14), pour άτρέμα
(sans bouger), A a écrit dans un espace blanc trop important la syllabe
manquante τρέ.
3. Dans cette perspective, il apparaît que les leçons propres à Mo seul sont
encore plus pertinentes que les leçons communes aux deux manuscrits et
prouvent sans conteste possible qu'il est, au moins en partie, apographe de /.
a) Demetrios Rhaoul Kabakès et A ont quelquefois écrit à tort ce qu'ils
croyaient pouvoir lire. Lorsqu'une finale de mot, absente dans /, est notée
dans Mo, il arrive qu'elle soit fausse. Ainsi dans le c. 6 du Prorrhétique II,
où la leçon de / πολλ" (πολλ avec accent circonflexe) pour πολλού devient
πολλω dans Mo (Littré IX, 22, 20).
D'autre part, on a, au c. 2 du Prorrhétique II (Littré IX, 8, 9), καιπερ
au lieu de εϊπερ car εί, en début de ligne dans /, est difficilement lisible
et a été lu comme l'abréviation de και ; au c. 3 (Littré IX, 12, 2), γαρ est
devenu οΰν : le mot est le dernier de la ligne dans / et se trouve à demi
dans un trou de ver — qui devait donc déjà être là au XVe siècle — , le γ
tracé d'un trait épais a été pris par Kabakès pour l'abréviation de ου. Dans
le Presbeutikos, dû au copiste A, le nom de Mermeides, fils de Lycos, est
écrit en deux parties : μερ-μειδέω ; si l'on se reporte à /, l'on constate que
la première syllabe du mot, μερ, est en fin de ligne.
b) D'autres éléments, fautes propres à Mo, sont encore plus
intéressants pour la démonstration : il s'agit des accidents qui ont provoqué dans
aa^&^^&s^^

UN MANUSCRIT D'HIPPOCRATE 207


Mo des interversions de texte ou des omissions importantes par leur longueur.
— Dans les dernières lignes des Maladies des femmes II, c. 212 (Littré
VIII, 406, 18) au f. 265 v°, le texte s'interrompt brutalement au milieu
d'une ligne après προστίθεσθαι et est suivi sans solution de continuité par
la fin du premier chapitre des Femmes stériles, c. 213 (Littré VIII, 414, 7)
à partir de χωρέη τα καταμήνια : un peu plus de trois pages de Littré ont
été omises par Kabakès. Si l'on regarde /, la faute s'explique
immédiatement : au f. 291 r° de /, προστίθεσθαι est le dernier mot et au f. 292 v°,
χωρέη τα καταμήνια sont les premiers mots ; Kabakès a ainsi tourné par
inadvertance une page de trop (sautant les ff. 291 v° et 292 r°). A relisant
le texte a vu l'erreur et a inséré un bifolium dans Mo, qui contient le texte
manquant avec une mise en pages bien plus aérée ; un astérisque signale
au niveau de προστίθεσθαι et au début de la correction qu'il convient de
ne pas suivre l'ordre du texte. Mais un troisième copiste, postérieur et
allemand d'après son écriture, a à son tour ajouté un folio, complétant le texte
de A, c'est-à-dire la fin du c. 213 des Femmes stériles, sans voir qu'il se
trouvait trois folios plus haut, copié par Kabakès 18.
— Dans les Epidémies VI, 2e section, c. 1, au f. 351 r° en bas de page,
Kabakès a écrit comme derniers mots τρηχύναι (Littré V, 276, 7 = Manetti-
Roselli 22, 1) puis πνεύματα (Littré V, 278, 6 = Manetti-Roselli 26, 1),
c'est-à-dire qu'il a sauté une dizaine de lignes de Lktré pour reprendre au
début du c. 3. Là encore, la faute se comprend par rapport à / : dans /,
au f. 390 v°, le dernier mot de la neuvième ligne avant le bas de la page
est τρηχύναι, au f. 391 r° le premier mot est πνεύματα. Le copiste arrivant
dans son manuscrit à un bas de page, donc au moment où il allait tourner
une page pour poursuivre sa copie, a confondu fin de ligne et fin de page
dans le manuscrit modèle, et a changé prématurément de page dans ce
manuscrit. A a corrigé dans la marge inférieure cette omission.
— Un peu plus loin dans le même traité, l'erreur est due à une
répétition : il s'agit d'un saut du même au même inverse. Au c. 13 de la 4e
section, après ύδωρ (Littré V, 310, 8 = Manetti-Roselli 92, 5), Kabakès est
revenu plus haut, dans le c. 8 (Littré V, 308, 17 = Manetti-Roselli 90, 1)
copiant à nouveau les lignes qui suivent un ύδωρ précédent ; dans /, au f.
393 v°, 1. 3, ce premier ύδωρ est dernier mot de ligne, c'est-à-dire que le

18. Pour la composition de ce cahier, voir supra, p. 201. Sur le bifolium inséré par A,
les lignes d'écriture étaient déjà tracées et A a écrit une ligne sur deux; le f. 268, ajouté
à tort ultérieurement, est du même papier (il présente le filigrane « oiseau ») mais il est moins
large que les autres de 27 mm — il ne peut pas provenir du dernier cahier copié, ff. 403- VII,
quaternion amputé d'un folio, car la languette qui demeure de ce f. (vil bis) a une largeur
de 40 mm (je dois cette information au Dr. H. Schneider et Dr. W. Gehrt, de Munich), et je
n'ai pas déterminé son origine.
208 BRIGITTE MONDRAIN

terme suivant est premier mot de ligne : fatigué, comme l'atteste l'erreur
relevée un peu plus haut, Demetrios Rhaoul Kabakès a donc repris sa copie
à un début de ligne.
Ainsi la filiation de Mo par rapport à / ne peut être mise en doute pour
un grand nombre de traités19. Mais un problème se pose pourtant pour
quelques-unes des œuvres du Corpus, les traités initiaux du Monacensis.
1. L'élément qui à cet égard est le plus pertinent est l'accident qui s'est
produit dans les traités de YArt et de Y Ancienne médecine — ils occupent
les ff. 12 r° à 22 v° du manuscrit de Munich. Au f. 13 v°, dans la 1. 7, les
mots τά τε παρεόντα correspondant au c. 7 de Y Art (Littré VI, 10, 24-25)
sont suivis sans solution de continuité par τούτο όράται, mots qui se
trouvent dans le c. 11 du même traité (Littré VI, 20, 19). Le texte qui vient
après est constitué par la suite du c. 11 et les chapitres suivants jusqu'à
la fin de l'œuvre. Il manque donc près de cinq pages du texte de Y Art dans
l'édition Littré ; elles se retrouvent dans Y Ancienne médecine — qui a
commencé au f. 14 r° — au milieu du c. 3 après le mot τετεχνημένα de
YAncienne médecine (Littré I, 576, 8), également sans solution de continuité,
et occupent les ff. 14 v° en bas à 16 r° 1. 12 ab imo. Mais l'accident ne
s'arrête pas là, il ne s'agit pas seulement du déplacement d'un passage de
YArt dans Y Ancienne médecine. En effet, le passage de Y Art déplacé est
immédiatement suivi non par la fin du c. 3 de Y Ancienne médecine, mais par le
c. 9 à partir de ταΰτά μοι δοκέουσι (Littré I, 590, 4-5). Le c. 9 de Y Ancienne
médecine se poursuit jusqu'au bas du f. 16 r°, donc sur une douzaine de
lignes, jusqu'à μακρόν αύτέων (Littré I, 590, 16). Mais ces 12 lignes ont
été barrées de deux traits obliques par le copiste A qui reprend
normalement en haut du f. 16 v° la suite du c. 3, là où il avait été interrompu par
YArt. Cet accident complexe, dont A s'est rendu compte au cours de la copie
et qu'il a signalé par un trait en marge, ne peut s'expliquer par rapport à
/, où les mots τά τε παρεόντα marquant le début du problème se trouvent
en milieu de ligne dans une page. J'ai cherché dans d'autres manuscrits
si l'accident s'y était également produit ou avait pu être provoqué dans Mo
par leur mise en pages ; il en ressort que seul L, Laurentianus 74, 1,
présente le déplacement de texte avec, de plus, une autre complication : au
passage de Y Art inséré dans Y Ancienne médecine succèdent les c. 9-14 de
ce dernier traité, jusqu'à ζητήσαντες (Littré I, 600, 19), qui sont aussitôt
suivis par les c. 3-9 (à partir de, et jusqu'à, l'interruption notée) ;
l'interversion de texte est donc double dans le manuscrit.

19. Le manuscrit /, qui a assurément appartenu au cardinal Ridolfi, bien qu'il ne porte
pas aujourd'hui de cote notée par Mathieu Devaris — voir A. RlVIER, Recherches,
pp. 123 n. 3, 139 n. 2 — et qui se trouvait peut-être auparavant parmi les livres de Janus
Lasearis (— 1445-1535), était donc déjà en Italie dans le troisième quart du XVe siècle.
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UN MANUSCRIT D'HIPPOCRATE 209

Ces investigations conduisent à trois conclusions immédiates :


a) / n'est pas ici le modèle de Mo.
h) Mo ne peut être le modèle de L — dont on peut attribuer la copie au
dernier tiers du XVe siècle mais que l'on ne peut dater plus précisément
car c'est un manuscrit de parchemin 20 — puisque la seconde interversion
de L ne se retrouve pas telle quelle dans Mo.
c) L ne saurait être le modèle de Mo ou, en tout cas, son seul modèle
puisque le copiste A a rectifié la seconde erreur d'interversion au cours de
la copie. Or un certain nombre de leçons prouvent que Mo n'est pas copié
directement sur L ; par exemple, dans Y Art même, une manchette est
ajoutée au début du c. 2, ότι ύπαρκταί είσίν αϊ τεχναί, leçon de Mo, comme
de /, on lit ύπαρκτικαί dans L ; autre exemple dans le c. 3 de Y Ancienne
médecine (Littré I, 576, 21), où Mo donne φρύξαντες et en marge la variante
φυράσαντες, L offre φυράσαντες dans le texte, sans variante, / présente la
leçon φρύξαντες seulement.
L et Mo ont donc un modèle commun dans lequel les deux bifolia
centraux d'un cahier avaient accidentellement été intervertis au moment de la
constitution de ce cahier pour la reliure — cette explication permet de
rendre compte de la double transposition de texte21 — ; le copiste de Mo
a vraisemblablement disposé au cours de son travail d'un autre manuscrit
qui lui a permis de remédier à cet accident — à moins qu'il ne se soit rendu
compte du manque de cohérence du texte qu'il reproduisait ainsi, ou ait
été alerté par un indice tel qu'une numérotation de bifolium dans le modèle.
2. Les particularités communes à L et Mo, qui sont par ailleurs proches
de / par plusieurs caractéristiques, se retrouvent dans un petit nombre d'autres
traités. Ainsi, dans les Préceptes (ff. 22 v°-24 v° dans Mo), où ils offrent des
variantes identiques qui les distinguent de / (et d'ailleurs de J, Parisinus

20. Les initiales richement décorées de ce manuscrit de luxe semblent être de facture
florentine ; cela invite à penser que le codex, qui a appartenu à Laurent de Médicis (mort
en 1492), a été copié pour lui.
21. Si l'on compte le nombre de lignes de l'édition Littré correspondant à chaque fois
à ces déplacements de texte, l'on aboutit à ceci : 1) partie de YArt manquant entre παρεόντα[
(c. 7) et ]τοΰτο όραται (c. 11) : 102, 5 11. ; 2) du c. 11 de YArt, à partir de [τούτο όραται
jusqu'au c. 3 de YAncienne médecine τετεχνημένα] compris : 105 11. ; 3) du c. 3 τετεχνημένα[
de Y Ancienne médecine au c. 9 ]ταΰτά μοι δοχέουσι : 110 11. ; 4) du c. 9 [ταΰτά μοι δ. de
YAncienne médecine au c. 14 ζητήσαντες] : 104 11. Tous ces passages ont sensiblement la
même longueur ; à l'agencement 1-2-3-4, qui correspond à l'ordre attendu du texte, a été
substitué, d'après ce que le manuscrit L permet de reconstituer, l'ordre 2-1-4-3. Si un folio
du manuscrit modèle comportait une moyenne de 105 11. Littré, soit la longueur de ces
passages — la mise en pages est alors un peu plus dense que celle de Mo — le bifolium
ff. 2-3 qui était au centre du cahier a été placé par erreur à la place du bifolium ff. 1-4.
D'après la longueur des textes précédant le c. 7 de Y Art, on peut supposer avec quelque
vraisemblance que ce manuscrit modèle était composé de quaternions, au moins dans cette
partie.
14
210 BRIGITTE MONDRAIN

gr. 2143, également). En dehors de l'addition de particules ou d'adverbes,


on peut citer au c. 1 (Littré IX, 252, 1), la leçon ης pour οίς (faute d'iota-
cisme) ou, au c. 4 (Littré IX, 256, 4), la leçon ειν (sic) au lieu de ην (due
aussi à une faute d'iotacisme) ou, dans le même chapitre (Littré IX, 256,
6), εσχεσθαι pour εχεσθαι. La Nature de Vhomme (ff. 26 v°-32 v°, 1. 20)
présente le même phénomène22. En revanche, lorsque l'on examine le
traité de la Génération, qui vient immédiatement après la Nature de Vhomme
dans le manuscrit, Mo n'apparaît plus très différent de /, alors qu'il
s'éloigne de L. Entre autres éléments, à partir de cette œuvre, Mo, comme
/, reproduit souvent, juste après le titre des traités, l'appréciation de Galien
sur leur authenticité23. On peut noter aussi une variante textuelle : au
c. 1 (Littré VII, 470, 2) au lieu de του ύγιέος présent dans / et Mo,
L a ύγροΰ του ύγιέος ; ύγροΰ, variante pour ύγιέος, se trouvait
vraisemblablement au-dessus de la ligne dans le manuscrit modèle de L et a été inséré
à tort dans le texte par le copiste.
Le copiste A semble donc avoir changé de modèle à partir de ce traité,
pour prendre /. Mais il convient de signaler également que le court texte
du f. 384 r° — extrait de la Lettre 19 — Epibômios — , inséré dans une série
de traités issus de V, et présentant la même lacune que /, fournit des leçons
que donnent L et J à la fois mais non /. Ainsi, και ύμΐν au lieu de άλλα
(Littré IX, 404, 12).
La conclusion générale que l'on peut tirer de cette présentation est que,
si Demetrios Rhaoul Kabakès a eu recours au seul manuscrit / pour son
travail de copie, A en a utilisé d'autres : outre V qui offrait un certain
nombre d'œuvres absentes de /, un troisième manuscrit, de la famille de
/, non identifié encore et peut-être perdu, a servi à l'établissement du texte
de quelques traités24.

Si l'on examine maintenant l'histoire ultérieure du Monacensis gr. 71,


on le trouve à la fin du XVe siècle et au XVIe dans un milieu de médecins
allemands.
Le manuscrit a en effet appartenu à Adolphe Occo I, médecin à
Augsbourg et humaniste, qui a vécu de 1447 à 1503. Une particularité de
cet humaniste dans l'Allemagne de la fin du XVe siècle est d'avoir copié lui-

22. J. Jouanna, dans son édition du traité, C. M. G. I 1, 3, Berlin, 1975, pp. 84-85,
signale les liens unissant les deux manuscrits L et Mo.
23. Il pourrait être intéressant de s'attacher à la présence ou à l'absence de cet élément
lorsque l'on étudie la constitution ancienne des recueils du Corpus hippocratique.
24. Cela prouve à quel point — indépendamment du phénomène de contamination entre
les manuscrits pour une même oeuvre — le stemma, auquel est susceptible d'aboutir
l'éditeur d'un traité appartenant à un ensemble apparemment cohérent, peut ne refléter qu'une
réalité partielle et non applicable telle quelle aux autres œuvres de ce Corpus.
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UN MANUSCRIT D'HIPPOCRATE 211

même, et pour lui-même, plusieurs manuscrits grecs, contenant le plus


souvent des œuvres classiques 25. D'après les informations que donne la
correspondance de lettrés germaniques contemporains et également d'après
l'identification que l'on peut faire de lui, me semble-t-il, dans les registres
de matricules de l'Université de Ferrare entre 1474 et 1478, il a étudié
en Italie la médecine et, vraisemblablement, le grec. Aussi est-il légitime
de se demander s'il n'a pas lui-même commandé la copie du manuscrit
hippocratique, travail de grande envergure, pendant son séjour en Italie.
Les notes de lecture qu'il a laissées dans le livre sont peu nombreuses ;
sa main se reconnaît seulement dans les marges du traité de la Maladie
sacrée 26 : dans le c. 1 , au niveau du passage où l'auteur blâme les
charlatans qui affirment pouvoir agir sur les éléments naturels et attribuent les
maladies aux dieux, il a tracé à l'encre rouge un trait ondulé et noté son
accord par le terme ώραΐον (« c'est bien venu ») ; un peu plus loin dans le
même chapitre, lorsque la possibilité de souiller le corps de l'homme est
déniée aux dieux, on lit cette appréciation, toujours écrite à l'encre rouge,
εύλογητός ό λόγος ούτος του Θεσσαλού (« ce discours de Thessalos est à
louer ») ; dans le c. 11 Littré, le même type de trait ondulé caractéristique
signale à l'attention le phénomène d'hydropisie du cerveau spécifique de
l'épilepsie et confirmant que la maladie n'est pas due aux dieux.
Ces brèves notes autographes prouvent à tout le moins qu'Occo I a
utilisé le manuscrit. La dédicace qui figure au début du codex, au f. I r°,
atteste qu'il l'a bien possédé. En effet, son petit-fils, Adolphe Occo III
(1524-1606) 27, également médecin à Augsbourg et, parmi d'autres
activités erudites, éditeur de quelques textes grecs philosophiques, offrit en mai
1577 le manuscrit au duc de Bavière Albert V28 ; ce cadeau avait valeur

25. Sur cet humaniste, voir B. MONDRAIN, La collection des manuscrits grecs d'Adolphe
Occo (seconde moitié du XV siècle), à paraître dans Scriptorium, t. 42, 1988.
26. Ce traité occupe les ff. 72 r°-76 v° et est copié par A ; les notes d'Occo I
renforcent donc l'impossibilité de l'hypothèse d'O. Poeppel quant aux étapes de formation du
manuscrit : pour Poeppel, Die hippokratische Schrifi, p. 122, la partie due à A pouvait être
postérieure à la mort d'Occo I et avoir été copiée à l'instigation d'Occo II.
27. Son portrait le représentant de profil, à l'âge de cinquante et un ans, se trouve au
folio de garde XI v°, accompagné de sa devise.
28. Le duc remercia Occo de ce geste en lui faisant donner, en 1578, une somme
importante : voir O. HarTIG, Die Grù'ndung der Miinchener Hqfbibliothek durch Albrecht V. und
Johann Jakob Fugger, dans Abhandlungen der kônigl. Bayer. Akademie der Wissenschafien,
Philosophisch-philologische und hhtorische Klasse, XXVÓI. Bd., 3. Abhandlung, Munich,
1917, pp. 96 et n. 2, 279, 312. D'ailleurs Occo avait offert également d'autres manuscrits
à Albert V et aussi un livre imprimé, le De re rustica, publié par son ami Joachim Camera-
rius, médecin à Nuremberg, en 1577 (Munich, Staatsbibliothek 4° Oecon. 50) ; la dédicace
d'Occo, de septembre 1577, est dans son contenu et sa forme très proche de celle du Monac.
gr. 71. Joachim Camerarius offrit lui-même en juin 1577 un manuscrit de Polybe-Hérodien-
Héliodore, le Monac. gr. 157, au duc Albert V, en rédigeant une dédicace semblable.
212 BRIGITTE MONDRAIN

de remerciement pour l'aide que le duc lui avait apportée en lui donnant
accès à ses collections de pièces, alors qu'Occo composait un ouvrage sur
les monnaies romaines, paru en 1579 à Anvers. La dédicace est ainsi
rédigée : ... Adolphus Occo AFAN (= Adolphi filius Adolphi nepos) εκ
τριγονίας Ιατρός (sic) Hippocratem hune Grecum ex auita bibliotheca... (dédit
sous-entendu). La mention εκ τριγονίας Ιατρός, « médecin pour la troisième
génération », s'explique sans peine : Adolphe Occo II, fils adoptif d'Occo I,
fut lui aussi médecin à Augsbourg !
Occo II, s'il n'édita pas lui-même d'œuvres antiques, favorisa néanmoins
ce travail, en particulier en prêtant le manuscrit hippocratique en vue de
l'établissement du texte pour l'édition que Cornarius fit imprimer à Bâle
en 1538, chez Froben. Cette édition des œuvres hippocratiques repose de
fait, sur la foi de son auteur Janus Cornarius (Johann Haynpol), né en 1500
et mort en 1558 ^, sur l'examen de trois manuscrits anciens, celui d'Occo,
celui de Johann von Dalberg30 — Dalberg, évêque de Worms, était
contemporain et ami d'Occo I avec lequel il s'adonna au grec à Heidelberg vers
1485-1489, en particulier à l'aide d'un « Recueil de conversations »,
rassemblé pour lui par l'humaniste Johann Reuchlin — et, en troisième lieu,
un manuscrit prêté par le médecin Nicolas Copp. L'avant-propos date de
mars 1536. La raison d'un si long délai entre l'achèvement complet de
l'oeuvre et sa publication est en partie donnée par une autre préface de
Cornarius, écrite en septembre 1535 pour l'édition de Marcellus Empiricus
accomgnée de la traduction latine d'un traité galénique, dans laquelle l'auteur
explique que l'absence d'intérêt du public interdit alors une telle entreprise
d'édition grecque. De fait, c'est en 1529 que Cornarius, séjournant à Bâle
chez l'imprimeur Jérôme Froben, avait découvert les médecins grecs et
notamment Hippocrate grâce à l'Aldine, et avait décidé d'éditer l'ensemble du
Corpus hippocratique en grec31. Aussi la date de 1531, portée au bas du
dernier folio copié du Monacensis gr. 71 et longtemps considérée comme
date de la copie de l'ouvrage par le scribe A, me semble correspondre au

29. Sur Janus Cornarius, voir, outre les notices de JOCHER, Allgemeines Gelehrten
Lexicon et de VAllgemeine Deutsche Biographie, l'article d'O. CLEMEN, Janus Cornarius, dans
Neues Archiv fiir sàchsische Geschichte und Altertumskunde, t. 33, 1912, pp. 36-76.
30. Il pourrait s'agir, selon une hypothèse de Rivier, Recherches, p. 155, n, 4, du Pala-
tinus Vaticanus gr. 192, codex du XVe siècle apographe de V ; ce manuscrit me semble copié
par un scribe occidental, au vu de quelques folios que j'ai regardés sur microfilm à l'Institut
de Recherche et d'Histoire des Textes à Paris.
31. Cornarius parle de son entreprise en plusieurs endroits, et en particulier dans la
préface de son édition de Dioscoride en grec, en août 1529 : « quum... tandem Basileae
aliquandiu figere pedem destinassem, nihil prius faciendum mihi duxi, quam ut praestantis-
simum semper ab omnibus habitum autorem Hippocratem sua lingua loquentem in lucem
proferrem ». Il édita d'ailleurs à la même date, chez Froben, le texte et la traduction tfAirs,
eaux, lieux et des Vents, en guise de prélude à son grand ouvrage.
iftlÍ!^^

UN MANUSCRIT D'HIPPOCRATE 213

moment où Cornarius, passionné par Hippocrate et ayant entrepris l'édition


de la collection, avait obtenu et lu le manuscrit d'Occo.
Le travail de Janus Cornarius n'est certes pas la première édition
grecque des œuvres d'Hippocrate : FAldine, établie par Jean-François
d'Asola, avait paru douze ans plus tôt, soit en 1526. Et, en 1525, Calvus
avait publié à Rome une traduction latine des œuvres du Corpus. Les
éditions précédentes, qui ne comprenaient qu'un ou quelques traités, sont
essentiellement des traductions latines n'offrant en général pas le texte grec. En
Allemagne même, J. Reuchlin avait ainsi édité en 1512 à Tubingen le traité
De praeparatione hominis (De VAnatomie). Mais ces éditeurs sont rarement
des médecins, à la différence de Cornarius. Contemporain d'Occo II, il a
étudié la médecine en Allemagne — Occo II, lui, comme nombre de ses
compatriotes, avait fait ses études à Bologne. Aussi, trois éléments me
semblent importants pour comprendre l'entreprise de Cornarius : le fait qu'il
soit médecin ; sa volonté de faire connaître aux médecins, et en particulier
aux médecins allemands, la médecine grecque, en premier lieu Hippocrate,
le premier et le plus grand des médecins « medicorum omnium longe
princeps », alors que la médecine arabe est selon lui trop étudiée et prônée ;
son désir d'éditer le texte grec même, auquel il accorde plus de prix qu'à
une traduction latine car il est, comme il l'écrit, fort difficile de rendre
correctement des termes précis dans une autre langue, surtout lorsqu'il s'agit
de termes médicaux. Les préfaces de ses nombreuses éditions de médecins
grecs constituent à cet égard des manifestes32. Dans cette perspective
historique, il me semble d'autant plus intéressant que le médecin allemand
Adolphe Occo I ait possédé à la fin du XVe siècle un manuscrit de
l'ensemble de la Collection hippocratique, même si, comme il a été dit, les notes
de sa main, élément qui constitue une preuve évidente de la lecture du texte,
sont rares.
Mais dans quelle mesure Cornarius a-t-il utilisé ce manuscrit d'Occo
pour son travail critique ? Dans la préface à l'édition de 1538, il affirme
avoir amélioré le texte de l'Aldine « en plus de quatre mille endroits », avec

32. On peut citer le début de la préface à l'édition de Dioscoride, qui est la première
édition importante que Cornarius ait faite d'un médecin grec : « Semper ego potiores iudi-
caui bonorum autorum óptimos quosque libros, qui integri et lingua quo ab autore scripti
sunt legantur, quam in aliam linguam translates... » Néanmoins, Cornarius a lui-même publié
des traductions latines des médecins antiques, le plus souvent à la suite d'une édition
grecque de leurs œuvres, pour que le texte fût accessible aux lecteurs qui ne maîtrisaient
pas le grec. C'est le cas pour la Collection hippocratique dont la traduction paraît en 1546
à Venise. Elle est dédiée au peuple et aux membres du Conseil d'Augsbourg, dont
Cornarius avait obtenu une subvention grâce à l'intervention de Conrad Peutinger, humaniste
proche d'Occo I puis d'Occo II. Pour Cornarius, originaire de Zwickau (Saxe) et qui passa
la plus grande partie de sa vie dans le nord de l'Allemagne, les liens avec Augsbourg, ville
dans laquelle il n'a apparemment pas séjourné, se révélaient ainsi très étroits lorsqu'il
s'agissait d'Hippocrate !
214 BRIGITTE MONDRAIN

la plus grande circonspection et en adoptant de préférence, dans les cas


ambigus, la leçon de Galien33. Que Mo ait été effectivement lu et employé
par Cornarius a été reconnu par tous les éditeurs modernes de traités du
Corpus. Mais le recours au manuscrit apparaît bien sporadique dans
plusieurs œuvres. A maintes reprises, dans Y Art, le Prorrhétique II ou le texte
de la Vie d'Hippocrate, par exemple, alors que l'accord se fait entre Mo et
l'Aldine sur une leçon apparemment sans problème, le choix de Cornarius
est différent, pouvant correspondre à une variante attestée par
l'intermédiaire de la traduction latine de Calvus, à la leçon d'autres manuscrits ou
à une conjecture de l'éditeur ; inversement, de bonnes leçons de Mo
(communes au codex de Munich et à I) ne sont pas retenues par Cornarius qui
suit alors le texte de l'Aldine. Une collation complète et détaillée de
l'édition de 1538 par rapport au Monacensis serait nécessaire pour autoriser un
jugement plus formel à ce propos34.
En tout cas, il est certain que l'édition de Cornarius connut un grand
succès en Allemagne. En s'en tenant ici à la famille Occo et au Monacensis
gr. 71, l'on peut mentionner la note marginale due à Adolphe Occo III
au début du Presbeutikos, au f. 370 r° du manuscrit, dans lequel manque
la majeure partie des Lettres : έπιστολαί in impresso sunt fol. 537. Ce folio-
tage est celui de l'édition de 1538 ! D'autre part, la collation attentive du
f. 268, ajouté de manière erronée par un copiste postérieur pour compléter
les c. 213-216 des Femmes stériles, prouve que le scribe a utilisé pour cette
réfection non un manuscrit mais le texte de Cornarius, différent en ce
passage de celui de l'Aldine (qui présente l'omission fautive des mots και
κακόσιτοι au c. 215 (Littré VIII, 416, 13)). Le lien avec l'édition imprimée
de Janus Cornarius est d'autant plus certain que le terme rjxivt non
accentué dans cette édition où l'initiale est une lettre majuscule (Littré VIII, c.
214, 414, 1 ab imo), est reproduit avec un esprit doux dans Mo, et que
le Π majuscule du mot πειρητήρια, au début du c. 214, reproduit
exactement le tracé du caractère imprimé, tracé rare dans les manuscrits.
Brigitte MONDRAIN.
É. P. H. É. (IVe section).

33. « Hippocrates... a nobis correctus, ... pluribus quater mille locis redintegratis, qui
in priore Véneta aeditione aut defuerunt ex toto, aut uitiati habebantur, atque hoc ea tamen
religione a me factum est, ut nihil temeré sit mutatum, nisi palam mendosum, ita ut in ambi-
guis quoque lectionibus, eas potissimum sequutus sim, quas ipsum Galenum récépissé depre-
hendi. » L'utilisation des lemmes de Galien est manifeste dans un traité tel que le
Prorrhétique 1 ; voir H. POLACK, Textkritische Untersuchungen zu der hippokratischen Schrift Pror-
rhetikos 1, Hambourg, 1976, pp. 28-29.
34. L'examen de plusieurs traités, bénéficiant ou non d'une édition récente, ne m'a
en effet pas permis d'aboutir à des conclusions incontestables.