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III.

Que tout soit fondé : Un exemple de justification des éléments biographiques d’Apolinaire de Laodicée
ère
(IVe s.), 1 partie de sa vie.

I. Enjeux politiques de la vie d’Apolinaire de Laodicée

L’étude des différentes périodes de la vie d’Apolinaire ouvre sur les tumultes entre les
différentes Églises d’Orient et les théologiens dans la période entre le concile de Nicée et
celui de Constantinople. Sans entrer dans le détail des conciles, de la façon dont Apolinaire a
pris position, ni des luttes personnelles avec différents personnages de l’Église, tel Marcel
d’Ancyre, Diodore de Tarse, Mélèce d’Antioche, nous voudrions mettre en évidence ce à quoi
tenait sa réputation au IVe siècle, à titre d’écrivain, de théologien mais aussi d’évêque
impliqué dans des intrigues ecclésiales compliquées. Si Grégoire de Nysse a réfuté
l’Apodeixis d’Apolinaire, c’est que ce dernier était influent parmi les théologiens de son
époque et qu’aux yeux des Cappadociens ses enseignements étaient dangereux pour les
Églises.
Dans la mesure où la biographie a été exposée en détail par H. Lietzmann en 19041, et
sous un jour nouveau par McCarthy Spoerl Spoerl, dans la monographie la plus récente sur
Apolinaire2, nous renvoyons à ces deux études, ainsi qu’au complément détaillé donné par
E. Mühlenberg sur deux intrigues politico-doctrinales qui ont jeté le discrédit sur Apolinaire3.
Dans notre travail, nous passerons en revue les étapes de la carrière politique d’Apolinaire,
pour tenter de mieux cerner les relations d’Apolinaire avec les Cappadociens et de
comprendre pourquoi Grégoire en est venu à rédiger une réfutation des positions d’Apolinaire
et par quelles sources il en avait pris connaissance.
Car paradoxalement, même s’il nous reste peu de fragments du Laodicéen, et certains
qui ont été transmis dans la tradition grâce au subterfuge d’un pseudonyme dont l’autorité et
« l’orthodoxie » étaient reconnues, Apolinaire avait beaucoup écrit, enseigné et les
communautés apolinaristes étaient actives dans toutes les Églises d’Orient.

A. Les premières années (vers 310-360)

Né à Laodicée en Syrie vers 3104, Apolinaire était originaire, par son père,
d’Alexandrie. Grâce à celui-ci, qui était grammairien de profession5 avant de devenir prêtre,
il reçut une solide formation à la rhétorique et une culture considérable, ce dont se moque
Grégoire de Nysse dans son Antirrheticus en faisant allusion à l’un de ses maîtres (τὸν

1
H. Lietzmann, Apollinaris von Laodicea und seine Schule, Tübingen, 1904, p. 1-42 : vie d’Apolinaire ;
p. 43-93 : sources antiques sur l’apolinarisme.
2
A Study of the Kata Meros Pistis of Apollinaris of Laodicea, thèse de doctorat, Toronto, 1990, p. 5-53.
Cette étude est la plus récente sur la vie et la carrière ecclésiale d’Apolinaire. Son approche, très renseignée et
étayée par les sources antiques apporte un regard neuf sur les anciennes notices sur l’évêque de Laodicée,
comme celle de R. Aigrain, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, III, col. 962-982,
parue en 1924 (Paris). Le travail de K. McCarthy Spoerl a le mérite de passer en revue la biographie
d’Apolinaire en lien avec les turbulences politiques et ecclésiales de son époque.
3
E. Mühlenberg apporte une contribution sur l’affaire d’Eustathe qui a mêlé Basile et Apolinaire ainsi
que sur l’ordination illégale de Vital par Apolinaire comme évêque d’Antioche, Apollinaris von Laodicea,
Göttingen, 1969, p. 26-63.
4
Cf. Socrate, Hist. Eccl., II, 46, 2, SC 493, éd. P. Maraval, Paris, 2005, p. 238. On peut déduire la date de
naissance d’Apolinaire d’après l’incident avec son maître Épiphane le Sophiste, qui valut une première
excommunication à Apolinaire sous Théodote, puis un retour dans la communion avec l’Église de Laodicée. Or
la mort de Théodote est datée de 335, selon McCarthy Spoerl (cf. A Study of Kata Meros Pistis, p. 8). Apolinaire
était adolescent et lecteur à ce moment-là et il fallait avoir au moins 18 ans pour être lecteur (Cf. Ch. E. Raven,
Apollinarianism, Cambridge, 1923, p. 129), donc Apolinaire est né vers les années 310.
5
Cf. Socrate, Hist. Eccl., II, 26, 2, SC 493, p. 238.

1
Ἀπολιναρίου διδάσκαλον)6, qui, d’après l’Histoire ecclésiastique de Socrate, était le païen
Épiphane le Sophiste7. Le père comme le fils éprouvaient une grande admiration pour ce
sophiste au point qu’un jour, rapportent Socrate et Sozomène8, les deux Apolinaire, père et
fils, refusèrent de quitter une séance de lecture publique d’un hymne composé par Épiphane
en l’honneur de Dionysos, malgré l’interdiction faite par l’évêque de Laodicée, Théodote. Ce
dernier les excommunia, puis après un temps d’expiation de leur peine, les admis à nouveau
dans l’Église.
Cet incident, qui est le premier fait de la vie d’Apolinaire rapporté par les historiens
antiques, révèle le soin et le goût qu’avaient les deux Apolinaire pour la culture grecque
classique. Épiphane de Salamine, qui consacre toute une partie de son Panarion à attaquer la
doctrine d’Apolinaire le Jeune, mentionne cependant son habileté rhétorique et sa culture
hellénique9, et Basile, dans l’une de ses lettres déclare que « grâce à la facilité de sa plume,
Apolinaire dispose d’une langue qui lui permet de traiter tous les thèmes, et qu’il a rempli la
terre de ses ouvrages » (Τῇ γὰρ τοῦ γράφειν εὐκολίᾳ πρὸς πᾶσαν ὑπόθεσιν ἔχων
ἀρκοῦσαν αὐτῷ τὴν γλῶσσαν, ἐνέπλησε μὲν τῶν ἑαυτοῦ συνταγμάτων τὴν
οἰκουμένην)10. Cette dernière mention fait allusion à l’abondante production littéraire
d’Apolinaire.
Sur le plan doctrinal, d’après le témoignage de Philostorge, Apolinaire et son père se
voulaient d’ardents défenseurs de la foi définie au concile de Nicée en 325, c’est-à-dire de
la consubstantialité du Père et du Fils11. Et ils considéraient l’évêque d’Alexandrie, Athanase,
comme le champion de cette foi de l’Église. C’est ce dont témoigna leur sympathie envers lui
lors de son passage par Laodicée en 346. En effet, en 345, l’évêque arien d’Alexandrie
mourut et l’empereur d’Orient, Constantin, permit à Athanase qui était en exil en Occident
depuis 339 de revenir12. Sur le chemin du retour, l’année suivante, Athanase passe par
Laodicée, au moment où l’arien Georges, qui avait succédé à Théodote, en était l’évêque. Or
celui-ci était un opposant virulent d’Athanase ; il avait même été présent au concile de Tyr
en 335, qui avait déposé et exilé Athanase pour la première fois13. Apprenant qu’Athanase
était dans le voisinage, il interdit à quiconque de son diocèse, à Laodicée, de communiquer
avec lui. Selon Sozomène, Apolinaire ignorait cet interdit, rencontra Athanase et devint grand
ami avec lui. George excommunia alors Apolinaire, pour la seconde fois, et ne l’admit plus
dans la communion de l’Église de son vivant (il mourut vers 360)14. La seconde
excommunication correspond exactement au canon 2 du concile d’Antioche en 333. Ce canon
interdisait toute communication avec qui était excommunié, sous peine d’être excommunié
soi-même. Ce deuxième incident porta ombrage à Apolinaire, au cours de sa carrière
ecclésiale, et suscita la méfiance des autres théologiens contemporains, malgré le soutien
d’Athanase. Ce que rapporte Sozomène suggère qu’Apolinaire ne connaissait pas Athanase

6
Antirrh., 206, 27. Grégoire fait de l’esprit avec ironie au moment où il fait allusion au maître
d’Apolinaire en citant une formule d’Hésiode (Théogonie, 521, CUF, éd. P. Mazon, Paris, 1972, p. 51).
7
Socrate, Hist. Eccl., II, 46, 4-5 ; SC 493, p. 238. Sozomène, Hist. Ecc., VI, 25, 9 et 13, SC 495, éd.
G. Sabbah, trad. A.-J. Festugière, Paris, 2005, p. 370. Sozomène, en Hist. Eccl., V, 18, 1, SC 495, p. 186, déclare
qu’il était formé à toute espèce de savoir et toute forme de culture littéraire.
8
Cet incident se produisit entre 328 et 335, période dont datent les deux excommunications des
Apolinaire, selon l’étude de K. McCarthy Spoerl (cf. A Study of Kata Meros Pistis, p. 7-8).
9
Épiphane, Panarion, Haer. 77, 24, GCS Epiphanius 3, éd. K. Holl, Berlin, 1985, p. 437, 27-31 : παιδείᾳ
γὰρ οὐ τῇ τυχούσῃ ὁ ἀνὴρ ἐξήσκηται, ἀπὸ τῆς τῶν λόγων προπαιδεύσεώς τε καὶ Ἑλληνικῆς διδασκαλίας
ὁρµώµενος, πᾶσάν τε διαλεκτικὴν καὶ σοφιστικὴν πεπαιδευµένος (« Cet homme avait été formé en effet par une
éducation non ordinaire, s’étant élancé avec la propédeutique de l'art oratoire et l’enseignement hellénique et
ayant appris toute la dialectique et la sophistique »).
10
Basile, Lettre 263, 4, éd. et trad. Y. Courtonne, CUF, t. 3, Paris, 1966, p. 124.
11
Cf. Hist. Eccl., 7, 11, GCS, éd. J. Bidez, revue par Fr. Winkelmann, Berlin, 1981, p. 112-113, où sont
mentionnés Apolinaire, Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze.
12
H. M. Gwarkin, Studies in Arianism, 1900², p. 130-132. Cf. aussi A. Martin, Athanase d’Alexandrie et
l’Église d’Égypte au IVe siècle (328-373), collection de l’École française de Rome, 216, Rome, 1996, p. 5-6.
13
Cf. Athanase, Apologie contre les ariens, 8, 3, éd. H. G. Opitz, Athanasius Werke, Berlin, 1934, vol. 2,
fasc. 12, p. 94.
14
Sozomène, Hist. Eccl., VI, 25, 7-8, SC 495, p. 368. Il semble donc Apolinaire était en dehors de la
communion de l’Église de Laodicée quand il fut élu évêque.

2
avant 346. En outre, les témoignages de ses disciples15 et d’Apolinaire lui-même, ainsi que du
parti de ses adversaires, comme Épiphane16, évoquent une correspondance fréquente et des
consultations théologiques entre Apolinaire et Athanase à la suite de cette rencontre.
Les deux premières notices qu’il reste des activités d’Apolinaire durant cette première
période décrivent ses excommunications successives, dues à des actes de désobéissance à la
discipline cléricale17. Comme la suite de sa carrière le montrera, ce n’est là que le début d’une
longue série d’excommunications de la communion avec les Églises locales. Il est en effet
condamné dans les années 370 en Occident puis en Orient. En dépit du support influent
d’Athanase, Apolinaire a donc souvent été en dehors de la structure ecclésiale avant 360.

Aucune des sources antiques ne précise les activités d’Apolinaire entre les années 346 et
362, date à laquelle il réapparaît. Il est probable que durant cette période il ait enseigné et
composé de nombreuses œuvres littéraires, des commentaires bibliques, les trente volumes
contre le néoplatonicien Porphyre et un certain nombre d’œuvres polémiques contre des
hérétiques de son temps, Marcel d’Ancyre18, Eunome19, Origène20. Le Kata Meros Pistis est
le traité de polémique le plus long qui ne nous soit pas parvenu à l’état fragmentaire21. Ces
différentes polémiques appuyaient sa réputation de champion de l’orthodoxie trinitaire, qui lui
conciliait un respect pour ses doctrines singulières au sujet de l’incarnation. Il semble aussi
avoir eu des liens avec le mouvement monastique qui commençait à se développer, comme en
témoigne le fait qu’il ait envoyé des moines en délégation au concile d’Alexandrie réuni par
Athanase en 36222.

15
Cf. Le traité Contra Nestorianos et Eutychianos, 111, 40, PG 86/1, 1377 C, attribué à Léonce de
Byzance. Le disciple d’Apolinaire, Timothée de Béryte, parle de lettres écrites à Apolinaire par Athanase et
Sérapion de Thmuis. Une lettre d’Apolinaire à Sérapion nous est parvenue à l’état fragmentaire. Cf. frg. 159-
161, Lietz. p. 253, 18-254, 26.
16
Panarion, haer. 77, 2, 1, éd. K. Holl., GCS, Epiphanius, III, op. cit., p. 416.
17
Cf. K. McCarthy Spoerl Spoerl, A Study of Kata Meros Pistis, p. 11-12.
18
Jérôme, De viris illustribus, 86, PL 23, 693 A.
19
Jérôme, De viris illustribus, 120, PL 23, 709 C.
20
Jérôme, Lettres, 98, 6, éd. J. Labourt, CUF, t. V, Paris, 1954, p. 42 ; Socrate, Hist. Eccl., VI, 13.
21
D’après la thèse de K. McCarthy Spoerl, ce traité visait la doctrine de Marcel d’Ancyre (§ 13-31) et
celle des ariens (§ 4-12), cf. A Study of Kata Meros Pistis, op. cit., p. 154-318.
22
Tome aux Antiochiens, 9, 3, Athanasius Werke, Zweiter Band, Die « Apologien », 8. Lieferung, éd.
H. Chr. Brennecke, Berlin, 2006, p. 349. Mais ce fait n’est pas confirmé par Sozomène, Socrate et Théodoret.
Nous revenons sur la question de l’élection d’Apolinaire dans le paragraphe suivant.

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