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ÉCONOMIE ET GÉOPOLITIQUE : DES RELATIONS UTILES À (RE) PENSER

Béatrice Giblin

La Découverte | « Hérodote »

2013/4 n° 151 | pages 3 à 11


ISSN 0338-487X
ISBN 9782707177605
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-herodote-2013-4-page-3.htm
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Économie et géopolitique :
des relations utiles à (re)penser

Béatrice Giblin

Quand l’économie explique la géopolitique

Pour beaucoup, il est logique d’associer les termes d’économie et de géo-


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politique, l’économie étant très fréquemment présentée comme la clé de
compréhension de nombre de situations géopolitiques. C’est bien connu, on fait
la guerre pour prendre le contrôle de ressources pétrolières (ou de terres fertiles),
comme l’illustrent les interventions militaires américaines dans le Golfe en 1992
et en Irak en 2003. C’est pourtant loin d’être si simple.
Hérodote, qui a pour objet l’analyse et le décryptage des conflits géopolitiques
qu’ils soient militaires ou non, inter- ou infra-étatiques, qu’ils mettent en jeu un
grand nombre de protagonistes ou seulement deux, un grand territoire ou un très
petit, n’a accordé jusqu’ici qu’un faible intérêt à l’économie comme source de
conflits. Toutefois en 2009, dans le numéro Pillage et piraterie, Philippe Hugon
expliquait que les relations entre guerres et ressources naturelles ont conduit à une
Hérodote, n° 151, La Découverte, 4e trimestre 2013.

écologie politique de la guerre et affirmait qu’« un État détenteur de ressources en


hydrocarbures a neuf fois plus de risques d’être le théâtre de conflits armés qu’un
État non pourvu » [Hugon, 2009]. Plusieurs années auparavant, en 2003, une
première tentative de Géopolitique de la mondialisation ne nous avait pas pleine-
ment satisfaits. Yves Lacoste y critiquait à juste titre certains discours que tenaient
alors « des théoriciens de la mondialisation et surtout ses idéologues pour lesquels
l’extension planétaire du système capitaliste, la circulation quasi instantanée des
capitaux, l’accélération des transports et la baisse rapide de leurs coûts conduiraient
inexorablement à une étape nouvelle et capitale dans le développement économique
et social de l’humanité. Du coup, les rivalités entre les États, les conflits religieux et
les questions militaires perdraient bientôt toute importance devant la logique du
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HÉRODOTE

marché mondial [...]. Bref, la géopolitique serait sous peu supplantée par une problé-
matique nouvelle, celle de la géo-économie ». Comme l’affirmait Yves Lacoste,
« non seulement les problèmes géopolitiques ne vont pas disparaître avec le déve-
loppement de la mondialisation, mais sans doute en être de plus en plus modifiés et
être de plus en plus nombreux du fait de leurs interactions ». Dix ans plus tard, on
sait qu’il avait raison. Nous continuons de penser que les conflits géopolitiques – qui
ont pour origine des rivalités de pouvoir sur des territoires pour en prendre ou garder
le contrôle et celui des hommes et des femmes qui s’y trouvent – sont loin d’être,
pour nombre d’entre eux, du ressort de l’économie, ce qui ne signifie bien évidem-
ment pas que la démarche géopolitique doit ignorer les facteurs économiques. En
revanche, nous pensons que les analyses des économistes seraient enrichies par la
prise en compte des situations (ou contextes) géopolitiques, que celles-ci concernent
de petits territoires ou de très vastes. Or cette prise en compte de la géopolitique
dans les analyses économiques est loin de se faire. En effet, les développements de
l’économie ont conduit cette discipline à des travaux dans lesquels les spécificités
des territoires, des peuplements ou du rapport des sociétés à l’État sont rarement
prises en compte. L’une des fictions méthodologiques sur lesquelles repose la
science économique consiste à penser que le marché peut fonctionner en tous lieux
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de la même façon, comme s’il était détaché de son contexte. C’est cette représenta-
tion extrêmement appauvrie de la réalité qui explique, pour une bonne part, l’échec
des théories du développement dans la seconde partie du XXe siècle et le fait que
les pays qui ont connu un processus de décollage économique l’aient fait générale-
ment en usant de méthodes fort éloignées de celles qui leur étaient prescrites par les
économistes des institutions internationales.
Pour autant, dans un contexte où les rivalités économiques tendant à s’exa-
cerber, notamment entre les pays anciennement industrialisés et les pays émergents
– n’oublions pas que le premier discours de Barack Obama lors de sa prise de
fonction en 2009 a été pour réclamer une hausse du taux de change de la monnaie
chinoise –, l’analyse des faits économiques enrichit utilement l’approche géopo-

Hérodote, n° 151, La Découverte, 4e trimestre 2013.


litique. Il y a donc de bonnes raisons de commencer à croiser les approches
économique et géopolitique, et c’est ce que nous faisons avec ce numéro, même si
ces premières réflexions doivent bien entendu être creusées et complétées à l’avenir.

Conflits et représentations en économie : des explications trop simples

Hérodote porte une grande attention au rôle des représentations qu’ont des
territoires les différents protagonistes qui cherchent à en prendre ou en garder le
contrôle, considérant que ces représentations, vraies ou fausses, peuvent avoir un
rôle mobilisateur, du moins en certaines circonstances.
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ÉCONOMIE ET GÉOPOLITIQUE : DES RELATIONS UTILES À (RE)PENSER

Les représentations en économie sont de nature différente puisque non territo-


rialisées, mais jouent, elles aussi, un rôle important. Il suffit pour s’en convaincre
de rappeler celui du marxisme, théorie économique dont les théoriciens étaient
convaincus de sa capacité à rendre compte de toute l’évolution historique du
monde et même celle de son devenir.
Le libéralisme américain, par le biais que l’impérialisme américain exerçait
sur le monde non communiste, imposait sa loi inique. Pour les analystes marxistes
les conflits territoriaux – interétatiques comme infraétatiques – résultaient de la
manipulation des gouvernements américains pour permettre à leurs entreprises
de prendre ou garder le contrôle des richesses naturelles ou humaines des terri-
toires où se déroulaient les conflits. Les dirigeants proaméricains de certains États
latino-américains étaient d’ailleurs qualifiés de marionnettes ou de fantoches. En
poussant un peu le raisonnement on aurait presque pu penser que, sans le rôle
masqué des États-Unis, mais heureusement démasqué par les analyses marxistes,
le monde aurait été en paix. Longtemps, la lecture du Monde diplomatique, dans
lequel les articles sur l’Amérique latine étaient fréquents, a donné à penser que
c’était le cas.
Certains conflits interétatiques du temps de la guerre froide – Angola,
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Mozambique, Vietnam – ont dû leur longévité au soutien apporté par les deux
grandes puissances à chacun des deux camps adverses. Dans les médias de gauche,
le soutien soviétique était souvent présenté comme une réponse nécessaire pour
contrecarrer le soutien américain et inversement, dans les médias de droite, chacun
affirmant contribuer à la défense des intérêts du peuple. L’enjeu était alors de
montrer la supériorité d’un modèle politico-économique sur l’autre. Peu nombreux
étaient ceux qui pensaient que ces affrontements pouvaient avoir eu des origines
locales, politiques, religieuses, voire symboliques, sans qu’il soit indispensable
de nécessairement les expliquer par une rivalité d’impérialismes. Les cas de
conflits échappant au moins en partie à une logique Est-Ouest ont pourtant été
nombreux pendant la guerre froide, que l’on pense aux conflits israélo-arabes, aux
Hérodote, n° 151, La Découverte, 4e trimestre 2013.

guerres indo-pakistanaises, sino-indiennes, Iran-Irak et, bien sûr, à l’invasion du


Cambodge par le Vietnam en 1978. Certes, les États-Unis et l’Union soviétique
ne se sont pas désintéressés de ces conflits, mais la rivalité entre les deux blocs ne
suffisait pas à en expliquer les causes.
Aujourd’hui pas plus qu’au temps de la guerre froide, le facteur économique,
comme le montre Marc-Antoine Pérouse de Montclos dans son article, est toujours
bien loin de rendre compte de tous les conflits des pays en développement.
Privilégier le facteur économique « occulte la dimension politique et symbo-
lique de tensions qui ont aussi trait à la qualité des institutions, à l’organisation
de l’État, aux cultures de gouvernement et aux relations de pouvoir à l’intérieur
d’une société. De plus, [il] néglige la force des faibles en ramenant toutes les
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interdépendances économiques à des rapports hégémoniques de domination du


“centre” sur sa “périphérie” et des puissances impérialistes sur leurs vassaux et/ou
anciennes colonies ».
Après l’éclatement de l’URSS et donc la fin des conflits dits de la guerre froide,
l’impérialisme américain continue d’être dénoncé par le biais de la mondialisation
(le poids de multinationales souvent à l’origine américaine) et de la financiarisation
de l’économie mondiale, le dollar restant la monnaie des échanges internationaux.
Mais la mondialisation de l’économie semble avoir aussi contribué à la forte
croissance économique de quelques pays qui sont réellement aujourd’hui en voie
de développement, les BRICS (Brésil, Russie, Chine, Inde et Afrique du Sud),
auxquels est parfois ajouté l’Indonésie. Ces pays émergents confortent les grilles
de lecture de certains économistes et leur donnent à penser que l’économique
commande le politique. La spectaculaire croissance économique de la Chine, dont
les dirigeants affirment qu’elle sera la première puissance économique mondiale en
2020, suscite inquiétude voire un sentiment de menace. Ses immenses excédents
commerciaux lui permettent d’accumuler des réserves en devises qui sont désor-
mais les premières du monde et lui donnent la possibilité de prendre le contrôle de
pans entiers de l’appareil productif des pays occidentaux par le biais de ses « fonds
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souverains ». Par ailleurs, la prospérité croissante de la Chine lui donne aussi les
moyens d’investir massivement dans la modernisation de son armée — et ce dans
toutes les armes, infanterie, marine, aviation. Et cette montée rapide en puissance
lui a permis de retrouver le rôle de grande puissance qu’elle avait eu pendant des
siècles jusqu’à son affaiblissement au XIXe siècle. Mais, comme le montre François
Godement dans son ouvrage Que veut la Chine ? 1, en Chine ce n’est pas l’écono-
mique qui commande au politique mais bien l’inverse (p. 101). Ce sont bien les
dirigeants communistes qui ont décidé de libéraliser l’économie en commençant
par ouvrir le delta de la rivière des Perles proche de Hong Kong aux capitaux
étrangers ; et quand les effets de cette libéralisation économique furent menaçants
pour l’autorité du parti et donc pour la stabilité du régime, ils n’ont pas hésité à

Hérodote, n° 151, La Découverte, 4e trimestre 2013.


donner le coup d’arrêt à la libéralisation politique qui accompagnait la libérali-
sation économique. Ce fut, en 1989, l’écrasement de la manifestation de la place
Tiananmen.
La rapide montée en puissance de son économie a permis à la Chine de
développer et d’utiliser des leviers économiques pour augmenter son influence
politique (voir article de Jean-François Huchet). Néanmoins, la Chine continue de
se heurter à nombre d’obstacles dans l’utilisation de son influence économique :

1. F. Godement, Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme, Odile Jacob, Paris, 2012,
283 p.

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ÉCONOMIE ET GÉOPOLITIQUE : DES RELATIONS UTILES À (RE)PENSER

parmi les plus importants, la nature de son régime politique et l’inquiétude que
suscite à terme sa possible puissance hégémonique.
La croyance dans les bienfaits des échanges économiques a même été telle (et
elle subsiste chez certains analystes) qu’on voyait dans leur importance la garantie
d’une impossible guerre. On sait ce qu’il faut en penser : les relations économiques
franco-allemandes n’ont nullement empêché les deux guerres mondiales. De même
l’imbrication économique des États fédérés de la Yougoslavie n’a nullement évité la
guerre entre Serbes et Croates, ni entre Bosniaques et Serbes. Ce ne sont pas non plus
les vingt millions de Chinois qui travaillent pour des entreprises japonaises qui feront
obstacles aux tensions sino-japonaises, mais bien d’autres raisons [Pelletier, 2013].

De l’utilité de la géopolitique pour l’analyse économique

Puissance et souveraineté

Pour amorcer la réflexion sur les bénéfices que pourraient retirer les écono-
mistes de la démarche géopolitique, nous avons choisi d’étudier au travers de la
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crise de l’euro l’interaction entre les représentations géopolitiques et certaines
politiques économiques et la façon dont les politiques pour répondre à cette crise
ont été formulées.
Il est apparu très clairement que la stratégie d’austérité adoptée au niveau euro-
péen a été fortement influencée par l’Allemagne. Cette dernière est en effet en
position de force en Europe ; elle est non seulement la principale économie de
la zone euro, mais son système financier en est également le principal créancier.
Le sauvetage financier de plusieurs États du sud de l’Europe dépend donc essen-
tiellement de la bonne volonté du gouvernement d’Angela Merkel. Au-delà de
ces arguments sonnants et trébuchants, l’Allemagne peut faire valoir en Europe
une capacité sans égale de projection de son « modèle économique ». Comme le
Hérodote, n° 151, La Découverte, 4e trimestre 2013.

montre Christophe Strassel, avec qui j’ai pensé ce numéro, la prise en compte de
cette dimension de la puissance allemande est essentielle pour la compréhension
de l’évolution des politiques européennes ; elle relève en effet de ce que Joseph
Nye a qualifié de soft power, c’est-à-dire de la capacité à influencer les repré-
sentations que les dirigeants et les populations se font de certaines normes de
comportement ou de certaines orientations politiques. Ces représentations sont
parfois éloignées de la réalité. Ainsi, le « succès » économique de l’Allemagne
n’est pas sans faiblesses. De même, les vertus du « modèle économique allemand »
sont contestées par certains économistes. Toutefois, ces derniers se trouvent plutôt
aux États-Unis, comme le prix Nobel Paul Krugman, qui pourfend régulièrement,
dans sa tribune du New York Times, les orientations économiques dictées par la
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HÉRODOTE

chancelière allemande, relayées le plus souvent par la Commission européenne.


En France, ce discours critique est curieusement beaucoup plus minoritaire et,
lorsqu’il existe, comme cela est par exemple le cas du collectif des « économistes
atterrés », il est le fait d’enseignants et de chercheurs généralement éloignés des
instances de pouvoir.
Cette double prépondérance allemande, dans l’ordre financier et dans celui des
représentations sur les « bonnes politiques économiques », met le gouvernement
allemand en position de force pour imposer son diagnostic et ses remèdes aux
États européens qui sont en grande difficulté économique. Les populations des
pays concernés ont pu mesurer de façon plus concrète la perte de souveraineté que
représente l’abandon d’une monnaie nationale au profit d’une Banque centrale
européenne calquée sur le modèle allemand, lorsque celle-ci ne se double pas
d’une véritable autorité politique et d’une volonté de solidarité au même niveau.
L’importance des représentations géopolitiques dans les choix économiques
est décortiquée par Pierre-Emmanuel Thomann. Il analyse la forte influence des
représentations nationales françaises et allemandes dans la perception qu’ont eue
de la crise de l’euro les dirigeants respectifs de ces deux États-nations. Ces repré-
sentations nationales différenciées résultent de leurs histoires politiques qui sont
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à l’origine de leur vision différente de ce que doit être l’Union européenne : une
puissance politique, économique et militaire pour la vision française et une union
économique sans volonté de puissance politique et donc militaire pour la vision
allemande. Or ce sont bien ces visions politiques qui déterminent leurs orienta-
tions économiques. En Allemagne, les dérives de l’État hitlérien ont poussé les
Allemands à choisir l’« économie sociale de marché », autrement dit à privilégier
une forme d’intervention économique de l’État ne s’appliquant au marché que
pour en garantir la stabilité, par une politique de la concurrence et une monnaie
forte. Une telle doctrine exclut notamment toute politique conjoncturelle visant à
garantir un niveau d’activité minimal à l’économie. On sait qu’en France les repré-
sentations sont tout autres. Il y a même une forme de consensus à ce que l’État

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reste un acteur de l’économie, non seulement pour mener une politique industrielle
– en témoigne l’existence, qui serait incongrue en Allemagne, d’un « ministère
du Redressement productif » – mais aussi pour orienter les salaires (via le Smic)
ou soutenir la conjoncture par le biais des dépenses publiques. Ce sont ces deux
visions différentes qui obligent les responsables politiques de ces deux États à des
compromis afin de ne pas risquer la rupture qui remettrait en cause l’Union euro-
péenne. C’est le fameux « couple franco-allemand », comme les Français appellent
les relations entre les deux États incarnés par les deux dirigeants dont les médias
scrutent la chaleur des accolades ou la fraîcheur des regards.
Ces divergences fortes entre la France et l’Allemagne, qui débouchent sur
des relations parfois tendues entre ces deux États comme la gestion de la crise
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ÉCONOMIE ET GÉOPOLITIQUE : DES RELATIONS UTILES À (RE)PENSER

de l’euro vient d’en donner encore la preuve, résultent en grande partie de leur
conception différente de la souveraineté. Cette notion, dont Hérodote a souvent
traité, définit la capacité d’un État à être autonome dans la détermination de
ses politiques. La construction européenne s’est traduite, depuis les traités des
années 1950, par le transfert d’éléments de souveraineté des États vers les insti-
tutions communautaires. Ces transferts ont toutefois pris une dimension nouvelle
avec la création de l’euro. En effet, la monnaie est une composante essentielle
des pouvoirs régaliens de l’État et elle est l’une des principales expressions de
la souveraineté. Cela se traduit notamment par le fait que le souverain, ou des
représentations symboliques de la nation, sont traditionnellement représentés sur
les pièces et les billets. Or, comme le montre Christophe Strassel, la création de
l’euro a été non seulement l’occasion d’un transfert de souveraineté mais aussi
d’une modification de la nature et de l’étendue de la compétence monétaire. La
Banque centrale européenne, qui s’est substituée aux anciennes banques centrales
nationales, dispose en effet d’un mandat plus restreint que celui qui était assigné
à ces dernières, se limitant à la seule garantie de la stabilité des prix. Mais, de
surcroît, la nouvelle Banque centrale a été placée dans une situation d’indépen-
dance vis-à-vis du pouvoir politique qui ne se retrouve poussée à ce point dans
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aucune autre grande économie du monde actuel. Il en résulte que la monnaie
européenne n’est plus pleinement « souveraine », puisque ses attributions sont
limitées et que la politique de la Banque centrale européenne ne fait plus partie
des sujets que la discussion démocratique peut régir. Cette situation de « souve-
raineté monétaire limitée » résulte de la conjonction de plusieurs facteurs ; tout
d’abord, la légitimité encore faible d’une institution dont la crédibilité doit être
confirmée ; mais aussi une réticence, exprimée depuis les débuts de la construc-
tion européenne, envers l’idée même de souveraineté. Issue de l’expérience de
la Seconde Guerre mondiale, celle-ci s’est traduite, notamment en Allemagne,
par la mise en œuvre d’institutions indépendantes du suffrage et dont l’objet est
strictement limité par des textes juridiques. Issue en droite ligne de l’héritage alle-
Hérodote, n° 151, La Découverte, 4e trimestre 2013.

mand, la Banque centrale européenne ne dispose donc pas des pouvoirs qu’ont
toutes les banques centrales des États qui n’appartiennent pas à la zone euro. Le
coût de ce déficit de souveraineté monétaire est apparu avec la crise de 2008. En
effet, comme la Banque centrale européenne ne pouvait assurer un rôle de prêteur
en dernier ressort des États, elle mettait ces derniers à la merci du bon vouloir des
marchés financiers. La crise dite des « dettes souveraines » qui s’est développée au
sein de la zone euro à partir de 2010 a donc concerné des États qui se sont rendu
compte brutalement qu’ils n’étaient eux-mêmes plus tout à fait souverains. Un
espoir toutefois : malgré les textes qui lui interdisaient d’aider les États, Mario
Draghi, le président de la Banque centrale européenne, a finalement reconnu à
demi-mot que celle-ci pourrait jouer le rôle de prêteur en dernier ressort vis-à-vis
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HÉRODOTE

des États, laissant à penser que l’euro pourrait, à terme, devenir une monnaie plei-
nement souveraine, même si le chemin à parcourir reste long...
Comme le montre l’exemple récent de l’euro, les moments de crise font parfois
évoluer les pratiques ou les représentations, pour le meilleur ou pour le pire.
C’est également la gravité de la crise économique aux États-Unis qui a donné
à Obama le courage de s’attaquer au paradis fiscal suisse (mais pas à celui de
l’État du Delaware) et il semblerait même que les paradis fiscaux soient désormais
sérieusement menacés de devoir sortir de la complaisance fiscale octroyée aux
milliers de sièges sociaux inscrits dans leurs registres. Ainsi, au royaume de la
City de Londres, première place de blanchiment d’argent au monde (voir l’article
de Vincent Piolet), les élus représentants de la Nation britannique cherchent à faire
payer des impôts aux multinationales qui y font une large part de leurs bénéfices
mais qui profitent logiquement des nombreux paradis fiscaux britanniques dissé-
minés dans le monde. Mais le chemin de la lutte contre les paradis fiscaux est
encore long quand, dans la zone euro où pourtant les contraintes budgétaires sont
lourdes (3 % du PIB de déficit public et dette publique limitée à 60 % du PIB), les
paradis fiscaux ont pignon sur rue – Luxembourg, Autriche, Monaco, Andorre et,
dans une certaine mesure, l’Irlande et quelques pays d’Europe centrale et orien-
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tale –, preuve s’il en est que tous les États européens sont loin d’avoir la même
volonté d’harmoniser leurs régimes fiscaux.
On retrouve ces mêmes égoïsmes nationaux dans la difficile mise en œuvre
d’une politique européenne de la contrefaçon. Si tous les États proclament leur
volonté de lutter contre celle-ci, il y a loin des discours à la réalité des politiques
(voir l’article de Jérémy Lachartre).

De l’utilité de la géographie en économie

Le dynamisme économique des États asiatiques conforte les analyses écono-

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miques libérales sur les bienfaits d’une économie peu entravée par les contraintes
fiscales et sociales imposées par des États protecteurs et voulant contrôler les
marchés. Mais tout est pourtant loin d’être économiquement parfait en Asie du
Sud-Est comme le montre l’article d’Eric Frécon sur les destins géoéconomiques
de l’Indonésie et de Singapour. Même si les économies des pays de l’Asie du
Sud-Est semblent moins durement touchées par la crise économique qui affecte
durement les économies occidentales, elles n’en sont pas moins fragilisées.
Comme le montre Eric Frécon, un point de vue géographique aurait pu alerter les
analystes : si ces deux pays profitent d’indéniables atouts, physiques et humains,
du fait de leur localisation et de leurs ressources, ils doivent également faire face
à des défis nationaux de taille, liés entre autres à l’aménagement de leur territoire.
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ÉCONOMIE ET GÉOPOLITIQUE : DES RELATIONS UTILES À (RE)PENSER

Or les solutions retenues, en termes d’infrastructures ou de migrations, ne semblent


pas toujours être les plus pertinentes.
La prise en compte de la géographie est aussi utile pour comprendre combien la
puissance économique d’une mafia dépend du contrôle qu’elle exerce sur le terri-
toire de ses activités illégales (trafic de drogue, racket...) et légales, nécessaires
au blanchiment d’argent (construction immobilière, agriculture) (voir l’article de
Clotilde Champeyrache). Les conséquences négatives de la domination mafieuse
sur le développement économique du territoire et de sa population sont majeures
en les marginalisant du reste du territoire national. C’est l’une des explications de
l’absence du « miracle italien » des années 1960-1980 dans le sud de l’Italie.
Enfin le cas d’Anvers, place diamantaire renommée et désormais sur le déclin,
est emblématique de l’utilité d’étudier les rivalités locales dans lesquelles
s’affrontent un groupe d’envergure international comme la De Beers et les acteurs
locaux anversois ; le tout dans le contexte de la délocalisation des activités vers les
pays à très faible coût de main-d’œuvre.
Avec ce numéro, Hérodote amorce une réflexion sur les apports positifs que les
analyses économiques et géopolitiques peuvent mutuellement se procurer.
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