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Texte ALAIN

ALAIN
Esquisses de l'homme

« Il n'est pas étonnant qu'un castor ronge l'arbre qui est au bord de l'eau ; non plus qu'il le
ronge du côté de l'eau ; non plus que l'arbre tombe en travers du ruisseau ; non plus qu'un
barrage se forme, par tout ce que le ruisseau charrie. Pour arriver à expliquer cette célèbre
industrie des castors par des causes de ce genre-là, il faudrait observer sans admirer. Une sorte
de religion va naturellement à l'animal, et les pensées du naturaliste sont toujours trop
égyptiennes. Un chasseur prête généreusement à son chien. Les oiseleurs font conversation
avec les oiseaux. Un oiseau trouve à se baigner, et ensuite il chante ; on veut croire qu'il
remercie.

Le tissu des nids est un objet d'étonnement ; il nous semble que l'oiseau a entrelacé les
racines, les roseaux et les crins à la manière d'un vannier. Je remarque à ce sujet-là que le crin
d'un vieux coussin, longtemps foulé, forme une sorte de feutre ; il aurait fallu un adroit
vannier pour entrelacer les brins comme nous voyons qu'ils sont ; mais cela s'est fait par
élasticité et tassement, chaque brin se coulant par où il trouve passage.

Un chien fait son lit dans l'herbe en tournant sur lui-même plusieurs fois avant de se coucher ;
les brins d'herbe s'arrangent comme ils peuvent, et selon la forme de cet animal tournant ; et
cela fait une sorte de corbeille, qui semble construite en vue d'une fin, quoiqu'elle s'explique
par les causes. J'en dirais autant du nid et de l'oiseau, qui lui aussi se tourne en tous sens et
foule son matelas, traçant une sorte de cercle sans y penser. Plus évidemment le ver à soie,
dès qu'il secrète un fil aussitôt séché et résistant, a bientôt limité ses mouvements, et
finalement s'emprisonne lui-même. Comprendre cela, c'est penser qu'il fait son cocon ; mais
faire naître un cocon d'une pensée, c'est ne rien penser du tout. Il faut toujours que, partout, du
pourquoi j'arrive au comment. Aussi, par précaution de méthode, je poserais d'abord la sévère
idée de Descartes, d'après laquelle les animaux ne pensent point. Cette idée offense tout le
monde. Mais pourtant que dit-on quand on explique un fait par une pensée ? Quand on dit que
l'oiseau fait son nid pour y pondre et y couver, qu'explique-t-on par-là ? Il faut voir comment
il fait, c'est-à-dire considérer sa forme, ses mouvements et les choses autour.

L'instinct est entièrement inventé ; nous imaginons quelque besoin s'éveillant à l'intérieur de
la bête. Or c'est l'occasion qui fait l'instinct ; c'est le terrain qui change l'agitation en un
mouvement. Il n'y a donc rien à admirer dans l'animal, ni aucune âme à y supposer, ni aucune
prédiction à en attendre ; l'animal est une masse matérielle qui roule selon sa forme et selon le
plan. C'est en observant ainsi d'un œil sec le vol des oiseaux que l'on est parvenu au vol plané.
Nos actions valent mieux que l'instinct et quand nous avons éliminé d'un problème physique
tout ce qui est hors physique, nous tenons la solution si nous nous laissons aller ; telle est, au
fond, l'histoire de la technique.

Bossuet, en sa célèbre histoire, pose que le peuple romain a étendu ses conquêtes d'après un
décret providentiel, et en vue de préparer la monarchie spirituelle, dont il faisait le lit ou le
nid, en quelque sorte. Voilà donc une pensée à l'œuvre. Mais il faut voir le comment, ce qui
revient à considérer le climat, le terrain, les productions, l'industrie, le régime des fleuves, les
estuaires. Car il est très évident, qu'un homme ne peut agir où il n'est pas, ni couper un arbre
avec ses dents, ni percer le bois avec ses ongles, et qu'un bateau à grande quille ne naviguera
point sur un marais ; et penser que les choses ont été faites comme Dieu l'a voulu, c'est
toujours penser qu'elles ont été faites selon les lieux et selon les forces. Par exemple c'est la
fièvre due aux brouillards nocturnes qui explique ce forum, qui n'était habité que de jour. Et il
est remarquable que Bossuet ait conduit ses pensées dans le vrai chemin, préparant
Montesquieu et le marxisme, qui nous apprennent enfin comment est fait un nid, laissant aller
le pourquoi.
  Une bataille étonne d'abord l'historien, par l'entrelacement des causes qui mènent au résultat.
Et comme ce résultat était la fin poursuivie par l'un des généraux, tous les mouvements sont
orientés à partir de la pensée dirigeante ; ainsi raisonnent les théologiens bottés. Mais le
naturaliste recherche les passages abrités, sûr que les troupes ont incliné par-là, expliquant le
mouvement tournant par l'obstacle, et la reconnaissance de cavalerie par le fourrage. Comme
Tolstoï, expliquant le génie du général par ceci qu'il veut avec confiance ce que ses troupes
font. D'où l'on voit qu'il se glisse de l'anthropomorphisme dans l'étude de l'homme aussi.
8 mai 1923. [...]

Les animaux ont la mémoire aussi bonne que nous. Un cheval reconnaît, après des années, le
tournant qui mène à la bonne auberge ; et le chien qui a trouvé un lièvre en un certain buisson
ne manque jamais d'y regarder, et tout étonné que le lièvre manque. L'animal se trompe donc
par être trop fidèle. L'homme a seul des souvenirs et un tout autre genre de fidélité. Les
souvenirs sont un mélange du vrai et du faux, que la rêverie compose avec bonheur. Mémoire
est adaptation ; j'apprends un mouvement pour chaque situation. Souvenir est plutôt un refus
de s'adapter, et une volonté de tenir l'homme dans la situation de roi. Qui se souvient fait des
immortels.

Ce que l'on remarque dans les animaux, c'est qu'ils ne font point de commémoration, ni de
monuments, ni de statues. Ils célèbrent les fêtes de nature comme nous et mieux que nous ; au
reste l'anémone et la violette célèbrent le printemps non moins que le font le merle et le loriot.
Ce n'est toujours qu'adaptation. C'est pourquoi les sociétés d'animaux font voir un oubli
étonnant en même temps qu'une mémoire merveilleuse. Chaque fourmi sait ce qu'une fourmi
doit faire, mais, autant que nous savons, elle n'en fait point honneur à quelque illustre fourmi
morte depuis longtemps. Et pareillement les chevaux galopent selon leur structure, sans qu'on
les voie jamais arrêtés et méditant devant l'image d'un cheval au galop, qu'ils auraient faite.
Encore moins voit-on les bêtes devant un tombeau fait de pierres amoncelées ; et pourtant il
n'est pas difficile de faire un tombeau. Mais l'ancêtre est oublié dès qu'il est mort. On le
recommence, sans penser jamais à lui. Or, si la pensée n'est pas le pouvoir de penser à ce qui
n'est plus, est-elle pensée ? Et cette société des bêtes, qui n'est que de présence, est-elle
société?

Auguste Comte, qui a poussé fort loin ce genre de remarques, conclut qu'il n'y a point de
sociétés animales, et finalement définit la société par le culte des morts, idée immense, et qui
n'a pas été suivie. Au reste il est bien facile de manquer une idée ; et je crois même que, sans
la piété en quelque façon filiale qui cherche des idées dans les grands précurseurs, on n'aura
point d'idées du tout. Et c'est par là que nos sociétés, même avec toutes leurs machineries
risquent de retomber à l'animal. Mais faut-il craindre ? L'homme s'interrompt de voler par-
dessus les océans pour célébrer le premier homme qui ait volé. Ainsi il ne faut point rire de
toutes ces statues, qui sont véritablement nos pensées.
Quelles pensées ? D'étranges pensées qui se moquent du vrai. Car le plus ancien des
inventeurs et des précurseurs, nous le voulons plein de génie, plus courageux que nous, plus
juste que nous. Il faut de grandes preuves contre lui pour nous détourner d'en faire un dieu.
Aussi quel heureux culte que celui d'Homère, dont nous ne savons rien, que ses œuvres ! Il se
peut bien que les grands hommes aient été mélangés, capricieux et faibles comme nous. Mais
quoi ? Si nous partons sur cette idée, nous n'avons donc plus à imiter que nous-mêmes ? La
triste psychologie régnerait ? Je conviens qu'il n'est pas facile d'admirer un homme vivant.
Lui-même nous décourage. Seulement dès qu'il est mort un choix se fait. La piété filiale le
rétablit d'après le bonheur d'admirer, qui est l'essentielle consolation. À chaque foyer se
composent les dieux du foyer, et tous ces efforts, qui sont réellement des prières, se
rassemblent pour élever les statues des grands hommes, plus grands et plus beaux que nous.
Ils sont nos modèles, désormais, et nos législateurs. Tout homme imite un homme plus grand
que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate ; et de là vient que
l'homme se tire un peu au-dessus de lui-même. Le progrès se fait donc par la légende ; et au
contraire par l'histoire exacte on arriverait vite à se prendre au-dessous de soi ; d'où une
misanthropie qui, après avoir rabaissé les inventeurs d'idées, perdrait bientôt les idées elles-
mêmes. Comte en est lui-même un exemple ; car j'ai remarqué que ceux qui pensent mal de
lui manquent bien aisément la présente idée, quoiqu'ils connaissent la célèbre formule : « Les
morts gouvernent les vivants. » Et ils ne savent point trouver l'autre formule, plus explicite : «
Le poids croissant des morts ne cesse de régler de mieux en mieux notre instable existence. »
Souvent on se trompe faute d'admirer.
25 novembre 1935. »

ALAIN, Esquisses de l’homme (1927)