Vous êtes sur la page 1sur 21

L'Homme et la société

L'État et l'emploi : l'intervention publique entre ordre juridique et


ordre économique
Sabine Erbès-Seguin

Abstract
Sabine Erbès-Seguin, State and Employment : Public Intervention between Juridical Order and Economic Order
Analysis of modes of intervention of the law concerning employment gives rise to different ways of classifying the
workforce. Concepts developed by Max Weber and Claus Offe are useful in analyzing the complex relations between
juridical order and economic order. As far as contracts are concerned, legal intervention has an influence on the working
population regardless of whether classification is the intent. It is the juridical logic of the contract that dominates the
relationship. However, as study of the example of layoffs shows, the economic factor can determine changes in juridical
relations.

Citer ce document / Cite this document :

Erbès-Seguin Sabine. L'État et l'emploi : l'intervention publique entre ordre juridique et ordre économique. In: L'Homme
et la société, N. 109, 1993. Sciences sociales et travail. pp. 31-50.

doi : 10.3406/homso.1993.2700

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1993_num_109_3_2700

Document généré le 16/10/2015


L'État et l'emploi : l'intervention publique
entre ordre juridique et ordre économique

Sabine ERBÈS-SEGUIN

Les interventions publiques en matière d'emploi conduisent à s'interroger sur


la relation entre le juridique et l'économique que l'on considère en général
comme formellement séparés t. Il ne s'agit en aucune façon d'étudier l'action
publique en général, mais d'isoler certains aspects des politiques sociales relatives
à l'emploi. C'est un constat, effectué lors d'une précédente recherche 2, suivi
d'une analyse des textes de loi, qui a ouvert la voie à cette interrogation :
l'intervention de la loi, et elle seule, fréquente et différenciée, opère, à l'intérieur
de la population active, des classements utiles au fonctionnement du - ou plutôt
des - marchés du travail. Cette relation ne revêt pourtant aucun caractère
d'évidence a priori. Il faut, par conséquent, en interroger les conditions et la
finalité précise.
On limitera l'analyse à des «politiques publiques réglementaires», mettant en
oeuvre des normes d'application générale, édictées au nom de l'ordre public
social 3. Elles ont, certes, en commun d'opérer ou de stabiliser des classements à
l'intérieur de la population active en faisant intervenir la loi, mais la forme que
prend la relation entre les deux ordres n'est pas toujours identique. On se
propose donc d'analyser certains au moins des fondements de cette diversité, en
tentant un exercice : faire appel, pour étudier un problème actuel, concernant
des politiques sociales, aux analyses de Max Weber, parce qu'il considérait la
relation entre les deux «ordres», juridique et économique 4, comme intime, et
qu'il s'est interrogé sur les composantes de chacun d'eux. Il ne s'agit donc pas
d'analyser «le sens normatif qu'il faut attribuer logiquement à une certaine
construction de langage donnée comme norme de droit», ni vraiment, du moins à
ce stade de la réflexion, «ce qu'il advient en fait dans la communauté s^ mais

1. Je remercie vivement Jean-Claude Delaunay de sa lecture attentive de ce texte et de ses


suggestions.
2. Sabine ERBÈS-SEGUIN, Claude GlLAlN, L'État : un acteur dans la construction sociale du
marché de l'emploi, communication aux journées de sociologie et d'économie du travail,
novembre 1988. Publication (partielle) in Denis Segrestin, François MlCHON (éds),
L'emploi, l'entreprise, la société, Paris, Economica.1990. '
3. Pierre Lascoumes, "Normes juridiques et mise en oeuvre des politiques publiques".
Année Sociologique, 1990, p. 46.
4. On reprendra ici la terminologie adoptée dans les traductions françaises de Max Weber.
5. Max Weber, Économie et société (lre édition en allemand : Tubingen, Mohr, 1922),
Paris, Pion, 1971, p. 321.
L'Homme et la Société, n° 109, juillet-septembre 1993.
32 Sabine ERBÈS-SEGUIN

comment se constituent ces formes d'intervention publique, en particulier dans


quelle mesure l'économique influe sur la rationalisation du droit et inversement,
comment des formes légales sont produites sous l'influence de préoccupations ou
d'actions économiques.
Il faut pourtant noter, comme le souligne Patrice Duran 6 f que l'oeuvre de
Weber est, en France, peu utilisée dans l'analyse des politiques publiques, sauf
comme théorie de la bureaucratie ou de la «légitimité» des interventions
étatiques, en relation, par exemple, avec le thème de l'État Providence. Mais il a
semblé possible, revenant directement au propos de Weber, d'étudier différents
modes d'articulation de la loi au fonctionnement de l'économique, lequel dépend
des acteurs sociaux et de la volonté politique. Cela impose également de réfléchir
aux spécificités de l'intervention publique, et en particulier à ce que signifie
l'autonomie, au moins relative, des différents secteurs de l'État. On fera ici appel
à Claus Offe i, disciple lointain, critique, et quelque peu irrédent, de Max Weber,
mais aussi de Marx - et, sur ce point en tout cas, assez proche de Weber.
C'est à partir de cette double référence que l'on interrogera le sens des
classements opérés par l'intervention légale. On distinguera plusieurs cas, selon
que la logique juridique domine la relation à l'économique et «se contente»
d'avoir sur lui des effets, comme dans le contrat de travail, que les deux logiques
s'imbriquent fortement, comme dans l'organisation du licenciement, ou que la loi
est d'abord légitimation ou mise en ordre d'une intervention à objectif
économique de classement, comme dans le traitement du chômage.

Ordre juridique, ordre économique : une approche sociologique

Weber donne une série complexe de définitions de l'ordre juridique, alors


que l'intervention de l'économique apparaît beaucoup plus vague, diversité de
traitement qui pose des problèmes pour l'analyse de la relation entre les deux
ordres, et révèle des modes de fonctionnement social différents 8. Le juridique est
«un complexe de motifs agissant sur l'activité réelle de l'homme 9», et les
principes juridiques sont à la fois élaboration conceptuelle, normes de référence
pour les acteurs sociaux et bases d'orientation pour l'action io. Le droit joue un
rôle essentiel dans la structuration et la rationalisation des relations sociales, sous
deux formes : le «droit formel» se réfère à la seule logique juridique, alors que le
«droit matériel» renvoie également à certains éléments extra-juridiques liés à la
conjoncture du moment : éthique, religion, économie, politique n. Parmi les
chercheurs américains, un consensus a minima semble s'être établi pour

6. Patrice Duran, "Le savant et la politique : pour une approche raisonnée de l'analyse des
politiques publiques", Année sociologique, 1990, p. 40.
7. Les analyses relatives à Claus Offe doivent beaucoup à un travail effectué en commun
avec C. Gilain, C. Guinchat, A. Kieffer et C. Marry, et présenté au séminaire du GST en
juin 1989. Les traductions de l'anglais ou de l'allemand sont de moi (SES).
8. Cette partie du texte a été très fortement enrichie par mes discussions avec Pierre Lantz.
9. Max Weber, p. 322, op. cit.
10. Max Weber, Sociologie du droit, chap. I, Paris, PUF, 1986, Introduction et traduction
de J. Grosclaude (lre publication intégrale en allemand : Winckelmann, 1960).
11. Ibidem, p. 40-43.
L'État et l'emploi : l'intervention publique 33

considérer que la fonction principale du droit est de permettre le calcul des


acteurs économiques, de créer une éthique du marché qui rassure ces acteurs sur
le fait que les contrats seront honorés 12, ce qui touche un aspect seulement du
droit matériel. Notre argumentation se fonde au contraire sur l'idée que le
juridique intervient de façon différenciée dans l'économie en prenant pour base
l'une ou l'autre de ces formes. Il est donc indispensable d'en préciser d'abord le
sens, envisageant donc le droit comme «un système de potentialités à partir
duquel se déploient des activités spécifiques de mobilisation des règles 13». Nous
distinguerons trois aspects de l'ordre juridique :
Une composante formelle, liée au concept de volonté individuelle, et
particulièrement nette dans la forme contrat. Elle relève de la logique civiliste
classique.
La référence à l'ordre public, ici l'ordre public social, ne renvoie pas à la
volonté individuelle, mais à la production, par la puissance publique, d'une
norme acceptable par tous, ou du moins par une large majorité. C'est l'un des
biais par lesquels s'introduisent, dans l'ordre juridique, des considérations extra
juridiques, ce que Weber nomme un «droit matériel». Cet aspect est présent dans
l'ensemble des interventions de la loi, mais sous des formes qui peuvent varier.
Il paraît indispensable d'ajouter une notion qui ne figure pas chez Weber,
mais qui permet de penser le droit du travail en général m, et notamment les
aspects liés à l'emploi : une zone d'accord sur des principes de fonctionnement
entre État, employeurs et syndicats, qui correspond à la nécessité, pour
l'économie, de s'appuyer sur le respect des contrats. C'est le seul aspect relevé par
les chercheurs américains, mais son utilisation sociale va bien au-delà de leur
perspective. Il consiste en une sorte de mise entre parenthèses de principes
civilistes, ici celui de l'égalité dans le contrat, au profit de la recherche d'accords
négociés. Mais accord ne signifie pas consensus, et les bases de la relation sont et
demeurent conflictuelles. Cette zone définit les limites de l'autonomie relative du
droit du travail par rapport au droit civil. Nous pensons qu'il existe une relation ?
entre cette zone d'accord et la logique d'ordre public social, et plus
généralement, on va le voir, la forme spécifique d'intervention de la loi en matière
d'emploi.
Par contraste avec l'approche wébérienne du droit, sa définition de
l'économique est limitée à «une certaine répartition du pouvoir effectif de
disposition sur les biens et services économiques ; cette répartition résulte (...)
des transactions qui ont lieu entre les intérêts divergents, et de la manière dont.
(...) ces biens et services sont effectivement utilisés 15». Pas de définition formelle
complexe ici, mais d'abord une référence constante au pouvoir que confère la
maîtrise de biens et services, ainsi qu'aux négociations nécessaires entre les

12. Susan EwiNG, "Formai Justice and the Spirit of Capitalism : Max Weber's Sociology
of Law", Law and Society Review, vol. 21, N. 3, 1987.
13. Pierre Lascoumes, Evelyne Serverin, "Le droit comme activité sociale. Pour une
approche wébérienne des activités juridiques". Droit et Société, n°9, 1988, p. 174.
14. Le droit du travail n'est, bien entendu, pas le seul droit spécialisé qui relève d'une telle
analyse. Voir, par exemple, à propos du droit des affaires, Pierre LASCOUMES, Les affaires
ou l'art de l'ombre, Paris, Le Centurion, 1986.
15. Max Weber, Économie et société , op. cit. p. 322.
34 Sabine ERBÈS-SEGUIN

acteurs. Toute activité rationnelle en finalité n'est pas économique, même si, dans
l'immense majorité des cas, elle a des «aspects économiques». U faut, selon
Weber, distinguer l'activité économique, au sens strict, de l'ordre économique
qui ne recouvre que certains aspects de l'organisation sociale et donc des
relations de pouvoir, où les instruments de contrainte ne sont pas nécessairement
économiques i«. Nous dirons que l'ordre économique repose sur un principe
formel : la recherche d'un modèle rationnel d'allocation de ressources rares, à
partir duquel s'organisent les rapports de pouvoir qui dominent la relation de
travail. Mais le pouvoir économique doit composer avec l'ordre public social, qui
organise un espace de négociation entre les forces en présence, espace aménagé,
notamment, par le droit du travail.
Comment les relations entre les deux ordres se structurent-elles à partir des
asymétries constatées ? Il faut ici distinguer l'action spécifique des différents
secteurs de l'État. Celui-ci possède le monopole de la contrainte légitime - ici
l'ordre public social -, il met également en oeuvre une rationalisation du droit -
son aspect formel - et dispose d'une administration rationnelle. Mais les
développements de Weber sur la bureaucratie ne suffisent pas à expliquer le
fonctionnement, pourtant central, de l'espace de négociation que nous avons
distingué. C'est ici que les analyses de Claus Offe sont très éclairantes. Créer et
maintenir un tel espace constitue un élément essentiel de légitimation de l'État. En
dehors des attributs de la «domination», l'État a donc un «intérêt pour soi n».
Mais celui-ci est limité et instrumental i«. L'État a, dit-il, le choix entre des
solutions qui sont «fonctionnellement équivalentes» (junktionneUe Stimmigkeit),
mais ce choix ne s'opère qu'à travers des conflits i*. Poussant plus loin la pensée
de Weber, il considère que l'État n'est ni capitaliste, ni anticapitaliste, et que ce
qui lui donne son autonomie relative, c'est sa fonction de lutte contre l'anarchie
dans le capitalisme avancé (Spâtkapitalismus). Son objectif constant est
d'améliorer la concurrence économique, et non de s'y substituer. Il doit donc agir
comme s'il était neutre. Son «intérêt pour soi» consiste à se spécialiser toujours
plus dans le redressement des processus de désorganisation de l'équilibre établi,
et à «assurer des relations d'échange entre les acteurs individuels et
économiques 20». Le seul but stratégique des interventions de l'État, selon Offe,
est non pas la recherche directe de résultats économiques, mais l'augmentation
du nombre des solutions théoriquement possibles à un conflit donné. Cependant
cette action multiforme ne se produit que dans la mesure où elle n'entre pas en
conflit direct avec la propriété et la liberté privées. L'intervention publique ne
porte donc pas atteinte au processus d'accumulation ni à la concurrence, mais
elle augmente les options et peut assouplir les rigidités du marché. La prise en
compte d'un problème par l'État ne se fonde pas non plus sur le souci de

16. Ibidem, p. 8.
17. Claus Offe, Berufsbildungsreform. Ein Fallstudie iiber Reformpolitik, Frankfurt/Main,
Campus, 1975. "Intéresse des Staates an sich selbst", p. 13.
18. Claus Offe, Idem, et Claus OFFE, Contradictions of the Welfare State, London,
Hutchinson Press, 1984.
19. Claus Offe, Berufsbildungsreform. Ein Fallstudie iiber Reformpolitik, op. cit. p. 45.
20. Claus Offe, Contradictions of the Welfare State, op. cit. p. 123.
L'État et l'emploi : l'intervention publique 35

répondre aux intérêts des travailleurs, mais sur son intérêt propre à maintenir
intactes et en harmonie entre elles les normes et institutions.
Il en résulte, écrit Offe 21, que la loi est une forme d'intervention nécessaire
dans les rapports sociaux, mais aussi qu'elle est, comme la monnaie, une «forme
brute», c'est-à-dire non adaptée à des objectifs spécifiques. L'autonomie relative
de l'État se manifeste par l'utilisation neutre de ces outils. «L'État met en place
des formes de relations, des moyens organisationnels, mais sans considération
d'objectifs spécifiques, dans une stricte absence de buts propres» (p. 12).
Prenant l'exemple des politiques d'emploi, il considère que ce serait «une erreur
de croire que l'État s'intéresse d'abord à l'emploi du plus grand nombre
possible... Mais l'État s'intéresse au problème des conséquences (souligné par
l'auteur) du chômage sur le système organisationnel qu'il a mis en place :
conséquences sur les impôts, les transferts sociaux... Les conséquences du
chômage mettent en danger la cohérence du système étatique, et conduisent donc
à réorganiser le système» (p. 14).
Si approche marxiste et wébérienne peuvent se combiner chez Offe, c'est donc
grâce à une mise entre parenthèses du débat idéologique sur l'État. Il n'est
cependant pas paradoxal d'affirmer que seule la prise en compte des conflits
sociaux permet à Weber et à Offe d'avoir des visions, sinon tout à fait
convergentes, du moins complémentaires, de l'instrumentalité de l'État, et du rôle
qu'y joue l'ordre juridique. Cette forme d'instrumentalité et l'autonomie relative
de l'État sont liées à la nécessité où il se trouve de maintenir un certain équilibre
entre les force sociales. On notera, chez Offe 22 comme chez Weber, une même
référence à la nécessité d'une analyse sociologique pour réfléchir à la logique de
l'intervention étatique. Sous cette forme, le rapprochement des analyses de Offe
sur P«intérêt de l'État pour soi», et sur la création ou le rétablissement d'un
équilibre entre les forces en présence, avec la réflexion de Weber sur les formes
de rationalité légale donne une clé pour réinterroger les différences constatées
entre les interventions de la loi, en particulier s'agissant des classements de
population active. Comment, se demande Offe 23, «les politiques de l'État, ici les
politiques sociales, naissent-elles des problèmes spécifiques liés à une structure
économique et de classe basée sur l'utilisation privée du capital et du travail libre,
et cpidles fonctions (souligné par l'auteur) cette politique remplit-elle au regard
de cette structure ?»
Il semble dès lors légitime de travailler sur les ordres juridique et économique
sans parler de la dynamique interne qu'ils mettent en oeuvre chez les acteurs,
pour étudier des actions collectives et leurs relations, non des motivations et
actions individuelles constitutives d'actions collectives. Ainsi, on laissera
provisoirement de côté, en se bornant à en signaler l'importance, l'analyse d'un
aspect essentiel des processus de classement : la façon dont la loi, incitative ou

21. Claus OFFE, Berufsbildungsreform. Ein Fallstudie iiber Reformpolitik, op. cit. 1975,
p. 12 sq.
22. Claus OFFE, Political Power and Social Theory, édité par M. Zetlin, Greenwich, CT,
JAI Press, 1980, p. 69.
23. Claus OFFE, Contradictions of the Welfare State, op. cit. p. 91.
36 Sabine ERBÈS-SEGUIN

compulsive, conduit la population active, ou certains de ses segments, à


s'autoclasser.

L'exemple du contrat de travail :


le classement comme effet de la rationalité juridique

Le classement de segments de la population active à travers le contrat de travail


est sans doute l'illustration la plus claire de l'autonomie de l'ordre juridique, et
pourtant elle a des effets de plus en plus évidents dans l'ordre économique. On
analysera, en suivant Weber, «les caractéristiques du droit» comme «se
répercutant sur la conformation de l'économie». Mais on considérera également,
suivant Offe, l'autonomie relative de l'ordre juridique comme un élément de
définition de l'intervention publique.
La forme contrat est sensible aux évolutions économiques et sociales, et les
découpages de la population active qu'elle contribue à organiser varient dans le
temps. La relation de travail, qui est d'ordre d'abord économique, ne s'inscrit
désormais dans la société civile qu'à travers un contrat. Mais, au début de
l'industrialisation, cette relation n'avait pas de forme juridiquement fixée, et
l'emploi des travailleurs était, pour l'essentiel, réglé par les lois du marché,
auxquelles furent adjoints, à certaines époques, des règlements de police, tels que
le livret ouvrier, destinés à limiter le «vagabondage» ouvrier. On peut considérer
que la cristallisation progressive autour de formes stables, le statut de la fonction
publique d'une part, le contrat à durée indéterminée (CDI), progressivement
étendu aux ouvriers, surtout qualifiés, de l'autre, correspond au besoin de
stabiliser une main-d'oeuvre rare 24.
Mais dès l'instant où la relation de travail prit des formes légales, sous la
pression économique et sociale, elle suivit les grands principes de l'ordre civil,
pour se couler dans la forme générale du contrat 25. C'est l'évolution
contemporaine de ce processus qui nous intéresse ici. Pendant très longtemps,
dans la période de plein emploi qui dura jusqu'au début des années 1970, les
bases offertes par le contrat de droit civil ont répondu, sans trop de distorsions, à
l'exigence économique de fixer la main-d'oeuvre. On note alors très peu de
législation nouvelle sur le contrat 1 la grande souplesse du droit du travail 26 a
longtemps suffi à répondre aux exigences de flexibilité. Ce n'est plus le cas depuis
dix à quinze ans, et l'on a vu s'amplifier parallèlement la législation sur le contrat
de travail. La logique principale à l'oeuvre dans ce processus est juridique, mais
elle intervient sous la pression de, et a des effets dans l'ordre économique. Une

24. Sur cette histoire, cf. Claude Didry, L'émergence du contrat de travail en France, Paris,
IEPE, mars 1991.
25. Cf. Antoine Jeammaud, "Les polyvalences du contrat de travail", in Les
transformations du droit du travail. Études offertes à Gérard Lyon-Caen, Paris, Dalloz,
1990 ; Sabine ErbÈS-Segutn, 1983. "Le contrat de travail ou les avatars d'un concept".
Sociologie duTrav ail, n°l et Sabine ErbèS-Seguin, Claude Gllain, L'État : un acteur dans
la construction sociale du marché de l'emploi, op. cit.
26. Jean CARBONNIER, Flexible droit. Pour une sociologie du droit sans rigueur, Paris,
LGDJ, 1969 et Gérard Lyon-Caen, "La bataille truquée de la flexibilité", Droit Social,
décembre 1985.
L'État et l'emploi : l'intervention publique 37

différenciation à l'intérieur de la population active - un classement - s'introduit


peu à peu à travers la multiplication des exceptions légales à la règle, à savoir
toutes les formes de contrat de travail «atypiques» par rapport à la norme,
inspirée du droit civil, qu'est le contrat de travail à durée indéterminée (CDI).
Rien ne sera, par contre, dit du travail au noir, dont on ne peut ignorer le rôle
dans certains secteurs, mais qui, ne faisant, par définition, l'objet d'aucun contrat
en bonne et due forme, sort des limites de la présente recherche.
On passera rapidement en revue ces formes, désormais bien connues, avec
l'objectif d'interroger les différences qu'elles révèlent entre elles, et surtout par
rapport à la norme qu'est le CDI :
La plus proche du CDI ne porte pas sur la durée de la relation, qui reste sans
limitation, mais sur le temps d'utilisation de la force de travail, sous deux formes.
La plus fréquente est le travail à temps partiel, simple aménagement du contrat de
type classique, dont le nom est assez explicite, et l'utilisation assez connue pour
que l'on n'y insiste pas. Par contre, le "travail à durée indéterminée intermittent"
est une création récente (1986) et curieuse, qui allie la durée non limitée de la
relation traditionnelle de travail à la notion d'interruption périodique des
périodes d'emploi 27. fl s'agit d'emplois permanents, mais comportant, de par leur
nature, une alternance soit régulière (par exemple la vente par correspondance),
soit irrégulière (par exemple le spectacle), de périodes de travail et de non travail.
Ces formes d'emploi sont donc assimilées au CDI, mais on y introduit une
flexibilité du temps de travail qui n'y existe pas. Ainsi, à travers les précisions
mêmes contenues dans ces contrats, dérogatoires par rapport au CDI supposé être
à temps plein, c'est une autre façon de partager le travail qui se profile, du moins
pour une partie de la population active.
Le contrat à durée déterminée (CDD) comporte, comme le premier type, les
mêmes spécifications que le CDI en matière de conditions effectives de travail et de
rémunération. Mais, à la différence, à la fois du CDI et de la première forme de
contrat «atypique», il est fort précis sur la durée du lien, et notamment sur la
façon dont il y est mis fin. Que cette forme de contrat serve à «tester» des
travailleurs, surtout des jeunes avant de les embaucher de façon permanente, ou à
faciliter une gestion à court terme de la force de travail, l'essentiel est ici de
rendre flexible une partie de la main-d'oeuvre, et non le temps de travail, mais en
réduisant le prix à payer pour rompre le lien de travail et en accroissant la
prévisibilité de ce coût.
Ces trois formes ne sont que des aménagements de la relation «habituelle» de
travail, portant chacun sur un point précis, mais toujours en relation avec la
durée soit du travail, soit de la relation.
La seule véritable nouveauté est le travail intérimaire, qui organise un type
inédit de lien salarial à trois pôles, entre un «loueur de main-d'oeuvre» (une
entreprise de travail intérimaire), des travailleurs liés à elle par contrat, mais qui
exerceront leurs activités dans d'autres entreprises et dépendront donc pour
partie d'un autre employeur, outre le loueur de main-d'oeuvre, puisque les
conditions de travail dans l'entreprise «d'accueil» s'appliquent à eux comme aux

27. Gilles BÉLIER, "Le contrat à durée indéterminée intermittent". Droit Social, septembre-
octobre 1987.
38 Sabine ERBÈS-SEGUIN

autres travailleurs. Il faut, par ailleurs, signaler que l'existence même de l'emploi
intérimaire contribue à conforter la position contractuelle des travailleurs
possesseurs d'un CDI. Mais ce sont aussi des entreprises à part entière, qui ont
leur propre politique par rapport à la main-d'oeuvre qu'elles «louent»,
notamment en matière de formation professionnelle. Cet ensemble de spécificités
s'est traduite par la signature d'une convention collective du travail intérimaire,
qui contribue à en faire une branche d'activité à part entière, mais dont le champ
est transversal aux activités traditionnelles. C'est là que s'esquisse une redéfinition
complète de la relation de travail qui pourrait préfigurer des contours futurs
différents de ceux qui dominent le CDI.
On ne mentionnera que pour mémoire toutes les mesures concernant la
formation de jeunes en alternance, dont les quinze dernières années ont produit
des types de plus en plus nombreux 28 : contrats de qualification, contrats emploi-
formation, crédits de formation individualisés, contrats de retour à l'emploi, etc.
Bien qu'il s'agisse de relations de travail par définition transitoires, on a
cependant donné à la plupart d'entre elles un certain nombre des caractéristiques
du contrat de travail, comme pour mieux souligner qu'elles s'inscrivent dans un
processus d'entrée ou de retour dans l'emploi. A leur création, certaines de ces
positions, en particulier le SIVP (stage d'initiation à la vie professionnelle,
remplacé depuis par un contrat d'orientation), ne constituaient qu'une frange
d'activité rétribuée à la périphérie du contrat de travail 29. Mais c'est l'extrême
souplesse du contrat comme forme juridique qui a permis de mettre en relief, de
façon symbolique, leur assimilation à un contrat de travail.
Le contrat, «ainsi promu support de la condition propre et instrument de
relative garantie des intérêts du salarié qui le souscrit 30», est donc bien une
forme très adaptable, sensible aux pressions économiques, tout en restant à
l'intérieur d'une logique juridique. Des types de plus en plus diversifiés de
relations de travail continuent en effet à être traités comme de simples exceptions
à la norme du CDI, bien que les pratiques qui s'y attachent aient des
conséquences notables sur la structure des marchés du travail, puisqu'elles
contribuent à classer la population active en des segments différenciés. Certes,
l'ensemble de ces formes d'emploi connaît, jusqu'à présent une extension limitée

28. Plusieurs "pactes pour l'emploi des jeunes", et de nombreuses mesures ont vu le jour
depuis une quinzaine d'années: contrats emploi-formation, créés en 1975 et modifiés à
plusieurs reprises, travaux d'utilité collective, stages d'initiation à la vie professionnelle,
contrats d'adaptation, de qualification, etc. HELLER Jean-Luc et JoiN-LAMBERT Éric, "Les
jeunes entre l'école et l'emploi". Données Sociales, Paris, INSEE, 1990. Ces contrats sont
extrêmement précis sur tous les points, de la nature du lien au contenu en matière de
rémunération, durée du travail et durée du contrat lui-même. Mais ce domaine pose un grand
nombre de questions spécifiques, qui relèvent plutôt d'une analyse de l'ajustement entre
période de formation et entrée dans l'emploi que de l'organisation des marchés du travail
(Sabine ErbèS-Seguin, Claude GlLAlN et Annick KiEFFER, "Les interventions de l'État en
matière d'emploi". Sociétés Contemporaines, n° 4, décembre 1990 ; cf. aussi Claude
Dub AR, L'autre jeunesse, Lille, PUL, 1987 et Olivier GALLAND, Sociologie de la jeunesse :
l'entrée dans la vie, Paris, Armand Colin, 1991).
29. François Favennec-Henry, "SIVP et déclin du contrat de travail", Droit Social,
juin 1988.-
30. Antoine Jeammaud, op. cit. p. 300.
L'État et l'emploi ; l'intervention publique 39

en France 3i. Mais les chiffres montrent à quel point les marchés du travail se
diversifient, d'où l'impact symbolique, plus que proportionnel aux chiffres réels,
de ces formes d'emploi, qui rendent plus visibles, en les codifiant, les inégalités
qui existaient déjà sur les différents marchés du travail.
Il faut réfléchir ici à la signification sociale du maintien de toutes ces formes à
l'intérieur d'un contrat dérivé du droit civil. On partira d'un premier paradoxe : le
CDI résulte, on l'a dit, d'une stabilisation progressive de la relation de travail à
partir du début de ce siècle, et continue à ne pas être défini précisément par le
Code du Travail. Ce n'est que peu à peu, en quelque sorte par déduction de la
jurisprudence relative à sa rupture, que se sont précisées les limites de ce
contrat 32, et pourtant, c'est cette forme juridiquement imprécise qui constitue la
base de toute relation de travail. Le second paradoxe, c'est que le lien d'emploi
est, par construction, asymétrique, puisqu'il traduit une subordination
économique, ce qui rend la référence au contrat de droit civil, comme échange
entre des individus libres et égaux, d'autant plus étonnante. Mais l'imprécision de
la définition du contrat de travail est ici utile, en permettant d'admettre que ce
seul type de contrat repose sur l'inégalité entre les parties. Plusieurs auteurs ont
analysé une autre dimension de cette spécificité, comme faisant du contrat de
travail «une logique d'engagement de la main-d'oeuvre 33»f une relation
«incomplète», un cadre contractuel général qui renvoie à un engagement futur,
signé avant toute mise en oeuvre de la relation, c'est-à-dire avant tout travail 34.
«L'indétermination contractuelle... est une caractéristique tout à fait inévitable des
contrats de travail... parce que les conditions de l'échange... ne sont pas encore
connues 35.» Puisqu'il renvoie à un engagement futur, il faut donc que les limites
de confiance mutuelle soient garanties, pour rendre, comme le dit Max Weber,
«l'action sociale prévisible», ainsi que le calcul économique. C'est un aspect

31. En 1990, 6% en moyenne de l'emploi salarié pour les CDD et l'intérim, 12% pour le
travail à temps partiel, qui ne met en oeuvre aucune modification substantielle du contrat.
Mais l'impact réel de ces formes d'emploi est beaucoup plus grand, car elles s'appliquent de
façon très différenciée selon les groupes d'âge, le sexe, la région, le type d'activité : elles
concernent, pour les trois quarts, des femmes, soit plus d'une femme sur quatre, qui se
retrouve surtout travailler à temps partiel. Les contrats à durée déterminée représentent les
trois quarts des nouvelles embauches des établissements de plus de 50 salariés. L'intérim
se développe surtout dans l'automobile, le bâtiment, et 30% des intérimaires sont des
femmes (pour l'ensemble de ces chiffres, cf. Joëlle Jacquier, "La diversification des
formes d'emploi en France", Données sociales, Paris, INSEE. Alors qu'en 1982 70% des
jeunes hommes (21-25 ans) et 60% des jeunes femmes occupaient un emploi à plein temps
et à durée indéterminée, ces pourcentages tombent à respectivement 58 et 48% en 1990
(Heller et Join-Lambert, op. cit. 1990).
32. Bernadette Desjardins, Sabine ErbÈS-Segutn, Les litiges relatifs au contrat de travail.
La dispersion du contentieux social, Paris, Ministère du Travail, 1982.
33. François Eymard-Duvernay, "Le lien durable d'emploi î des accommodements
difficiles avec le marché". Droit Social, juillet-août 1988. ,
34. Olivier Garnier, "La théorie néo-classique face au contrat de travail : de la main
invisible à la "poignée de main invisible", in Robert SALAIS (éd) Le travail, Paris,
Economica, 1986, p. 313 sq.
35. Claus OFFE, Disorganized Capitalism, Cambridge, Polity Press & Oxford, Basil
Blackwell, 1985, p. 22.
40 Sabine ERBÈS-SEGUIN

essentiel de l'utilité de la forme contrat du droit civil, le seul auquel renvoient les
auteurs américains dont il a été question plus haut.
Le rôle de la loi est également central pour légitimer l'ordre public social, qui
est d'abord garantie du respect des droits et de la liberté de l'individu - à la fois
contrainte, et relatif contrepoids à l'asymétrie du contrat de travail. Enfin, et peut-
être surtout en la matière, la loi procure un cadre général de discussion entre
partenaires sociaux, à l'intérieur et autour du contrat. C'est l'une des principales
fonctions économiques et sociales de la flexibilité du droit du travail que d'offrir
cet espace de discussion. Il définit aussi, on l'a vu, «l'intérêt de l'État pour soi»
selon Offe. Ce rôle est plus ou moins étendu selon les pays, et la France offre un
exemple tout à fait spécifique d'allers et retours permanents entre la loi et
l'accord collectif 36, que l'on retrouve dans tout le fonctionnement des relations
collectives de travail, et spécifiquement dans la réglementation des contrats
«atypiques» et encore plus, on le verra, dans celle du licenciement. Il nous
apparaît que c'est précisément parce que tous ces aspects de l'intervention
opèrent ensemble dans la forme contrat civil que celle-ci a été maintenue comme
modèle de référence au contrat de travail, qui connaît, de ce fait «une frappante
prospérité législative 37»..
L'importance donnée par la loi à l'espace de négociation entre groupes
sociaux constitue un aspect du droit matériel selon Weber. Pour Offe pas plus que
pour Weber, l'intervention de l'État ne peut être réduite à des «catégories de
procédure», à des mécanismes abstraits de régulation, «les effets sociaux réels des
lois... ne sont pas déterminés par la formulation de ces lois.» mais sont en
premier lieu la conséquence des conflits et luttes sociales 38». On remarquera que
la législation des années 1980 et 1990 concernant le temps partiel, les CDD et
l'intérim a toujours été précédée d'accords interprofessionnels conclus entre
employeurs et syndicats.
La souplesse du contrat de travail cumule donc deux avantages : elle «élargit
l'espace de stipulation des employeurs», «elle est un outil de gestion optimale des
ressources humaines 39». C'est dire qu'elle remplit deux fonctions : elle permet la
mise en place de politiques d'emploi différenciées selon le type d'entreprise et de
main-d'oeuvre 40. Mais elle reste aussi et fondamentalement un outil permettant de
singulariser la gestion des relations de travail, alors que la convention collective,
en prenant peu à peu une place essentielle dans les rapports de travail, rendait le
fonctionnement réel du contrat largement tributaire des relations collectives 41.
Mais, en même temps, écrivait P. Bureau (cité par Saglio 42) dès 1902,
«l'employeur et l'employé, loin de s'être associés en vue de la production et de la

36. Gérard Adam, "La négociation collective en France. Éléments de diagnostic". Droit
Social, décembre 1978 et Jean Saglio, "La régulation de branche dans le système français
de relations professionnelles". Travail et Emploi, n°47, 1, 1991.
37. Antoine Jeammaud, op. cit. p. 299.
38. Claus Offe, Contradictions of the Welfare State, op. cit. p. 106.
39. Antoine Jeammaud, op. cit. p. 310.
40. François Eymard-Duvernay, "Le lien durable d'emploi ; des accommodements
difficiles avec le marché", op. cit. et Jean Saglio, op. cit.
41. Antoine Jeammaud, op. cit. p. 308, 310.
42. Jean Saglio, Équité salariale et rapports deforce, GLYSI, 1992 (à paraître).
L'État et l'emploi ; l'intervention publique 41

vente d'une marchandise, sont au contraire deux hommes qui, prenant


conscience de la séparation et même de l'opposition précise de leurs intérêts, ont
multiplié toutes les précautions pour assurer l'un vis-à-vis de l'autre leur parfaite
indépendance». Les indemnités de rupture offrent aussi une modeste contrepartie
à l'asymétrie du contrat qui, «au sens de libre accord constituant la source
juridique de prétentions et d'obligations 43», est donc bien une notion juridique
centrale dans le système économique. La rationalité est proprement juridique,
mais ses effets sont utilisés dans l'ordre économique.
Au total, la dissociation entre raisonnement juridique et économique dans le
contrat de travail peut s'analyser comme suit :
La relation économique de travail est inégalitaire.
Le développement économique suppose la prédominance d'une relation
contractuelle indépendante de l'ordre économique.
Le contrat de travail, par son assimilation relative au contrat de droit civil,
permet de mettre en forme cette relation.
Mais l'ordre économique pèse sur la relation légale dans le sens d'une
différenciation entre types de contrat, permise par la souplesse du droit du travail.
Ainsi, la prise en compte des conflits sociaux et de la zone de négociation
dans l'ordre juridique permet à la sociologie d'expliquer l'origine et les
spécificités du contrat de travail, qui pourrait apparaître comme un monstre
juridique, mais qui révèle des facettes nombreuses, à mesure qu'on avance dans
son analyse et qu'apparaît l'utilité sociale de son usage. L'emploi de plus en plus
fréquent de la forme contrat par la loi traduit «une certaine perception de
l'ordonnancement juridique, notamment par l'inclusion, dans le titre n du Code
du Travail (Le contrat de travail) de techniques très diverses de mise ou remise au
travail 44».

Le traitement du licenciement, ou comment la logique économique


pénètre le raisonnement juridique

S'agissant du licenciement, les relations entre ordres juridique et économique


sont d'un autre type. Le contrat repose sur un principe juridique essentiel :
garantir droits et libertés individuels. La différenciation qui s'en dégage entre
formes légales de relations de travail constitue une «mise en ordre» de situations
de travail nées de la pression économique, produisant des classements de fait, qui
sont à leur tour utilisés dans l'ordre économique. Les modalités du licenciement
donnent à voir la façon dont des préoccupations économiques et sociales
s'introduisent à l'intérieur même du raisonnement juridique. Déjà l'appel, dans la
loi, à la notion de motif économique de licenciement fait sortir d'une logique
contractuelle purement juridique, quand bien même tout licenciement est rupture
d'un contrat. L'économique est, il est vrai, depuis longtemps présent sous cette
forme au coeur de la loi : dès l'ordonnance de mai 1945, les juges suprêmes
avaient estimé que l'institution d'un régime d'autorisation administrative préalable

43. Max Weber, Sociologie du droit, op. cit. p. 50.


44. Antoine Jeammaud, op. cit. p. 299-300.
42 Sabine ERBÈS-SEGUIN

à tout licenciement «avait un but purement économique et visait seulement à


permettre l'orientation de la main-d'oeuvre disponible vers les secteurs
prioritaires d'une économie de reconstruction 45». Mais, en période de plein
emploi, la législation se limitait à une «police des licenciements» d'importance
numérique très réduite, situation qui demeure inchangée jusqu'à la fin des années
I960.
Puis, et notamment sous l'impulsion des syndicats, un système de garanties
contre l'arbitraire commence à se mettre en place, qui tend à distinguer des
licenciements individuels, relevant de la «police» classique des relations de
travail, et des licenciements collectifs, liés aux difficultés économiques des
entreprises. L'Accord national interprofessionnel du 10 février 1969 donne le
coup d'envoi en codifiant des pratiques qui tendaient à se généraliser depuis
1966-1967. Il est en relation avec le lent processus de restructuration industrielle
entrepris à partir du milieu des années I960, en même temps que le marché du
travail s'ouvre aux générations issues du baby boom de l'après-guerre. La loi de
1975 qui le prolonge et l'étend est avant tout une loi de protection sociale contre
le chômage. Elle conçoit les licenciements économiques non pas comme liés à des
relations de travail où domine la logique juridique du contrat, mais comme
«conséquence sociale» de processus inévitables de fusions et restructurations
d'entreprises. Elle vise d'abord à pallier les effets d'un processus économique,
mais où la défense de l'emploi n'est, au mieux, qu'un problème de solidarité
sociale. La seule intrusion, encore limitée, dans la libre décision de
l'entrepreneur est de stipuler que les entreprises «doivent intégrer dans leurs
études préliminaires les incidences prévisibles en ce qui concerne l'emploi et
préparer les solutions permettant de réduire les éventuels licenciements».
C'est dans cette mesure que la mise en place du licenciement pour cause
économique s'efforce de relier directement le déclenchement de procédures
légales et réglementaires aux politiques économiques des entreprises. Il ne s'agit
donc plus seulement d'assurer la «surveillance» par la loi et la jurisprudence du
respect des formes liées au contrat de travail, même si, dans les faits, la loi aura
surtout des effets formels : permettre que les licenciements se fassent «dans les
formes». D'ailleurs, l'intervention légale se fait au nom de la protection
individuelle et de l'ordre public social. Mais elle constitue une brèche importante
dans la séparation entre ordres juridique et économique. Le raisonnement à la
fois économique et juridique présent dans la loi peut se résumer ainsi î lorsque
les entreprises prévoient des modifications de leur politique d'emploi, y compris
pour améliorer leur compétitivité, des licenciements peuvent être considérés
comme légitimes, mais à condition qu'une procédure ait été engagée pour
informer les travailleurs concernés et le Comité d'entreprise, qu'un certain ordre
soit suivi dans les licenciements, selon des critères d'ancienneté et de statut
spécifique (certains salariés sont dits protégés lorsque, par exemple, ils exercent
des fonctions syndicales). Il s'agit donc de respecter les formes et, jusqu'à un
certain point de pallier les conséquences de ces licenciements sur les travailleurs.

45. Pierre Ollier, "Le contrôle économique du licenciement", Colloque Droit social,
janvier 1978, p. 2.
L'État et l'emploi : l'intervention publique 43

Cet important mouvement législatif traduit donc un certain ébranlement de


l'édifice judiciaire, conséquence directe de la forte irruption de l'économique et,
cette fois du social, dans l'ordre juridique. Alors que la législation précédente -
celle de 1945 - séparait nettement le droit des rapports privés (le contrat) de la
réglementation administrative des licenciements, liée à une politique publique de
contrôle de l'emploi, les deux logiques, juridique et judiciaire, d'une part, et
administrative, de l'autre, sont désormais mêlées. Par le biais de l'autorisation
préalable de licenciement, une ¦ autorité administrative, la Direction
départementale du Travail, est appelée à vérifier le motif économique du
licenciement, c'est-à-dire le bien-fondé du licenciement lui-même 46, disposition
de la loi qui a d'ailleurs donné lieu à une importante jurisprudence. Pourtant,
dans les fait, elle n'a conféré, jusqu'à son abolition en 1986 47, aux Inspecteurs
du travail que le droit de vérifier la légalité des procédures de licenciement, sans
moyen de les empêcher dès lors qu'ils sont effectués dans les formes. De plus, les
textes ne contiennent pas de mesures de protection contre les licenciements, ils
ne prévoient pas non plus de sanction. Si ces dispositions ont eu un rôle
préventif, en particulier à travers le coût de l'indemnisation, près de 80% des
licenciements économiques soumis à demande préalable ont été autorisés.
L'abolition de l'autorisation administrative de licenciement, d'une part résout
un problème de séparation des pouvoirs administratif et judiciaire, mais surtout
amorce un nouveau virage, qui va peu à peu introduire dans la loi des éléments
de prévention, puis des mesures de reconversion. Cette nouvelle série législative
fait suite, une fois de plus, à des accords entre partenaires sociaux, qu'elle ne fait,
comme en 1975, que reprendre et étendre. Le processus de négociation est ici
beaucoup plus directement lisible que dans le cas du contrat de travail, où
pourtant le maintien de références à des principes civilistes semble s'expliquer
d'abord par le fait qu'il créée un espace de négociation. La loi joue ce rôle
attendu et spécifique à l'État, selon Offe, et ce d'autant plus qu'il s'agit, dans le
cas des licenciements, d'un domaine de l'ordre juridique directement influencé
par des préoccupations économiques et sociales. La distinction entre motifs de
licenciement, économiques ou non, marque le souci de séparer ce qui relève
d'une gestion de la rupture du contrat conforme à la logique juridique civiliste *
le licenciement pour motif individuel - de cette forme très différente, au regard du
droit, qu'est un licenciement d'où les notions de faute ou de perte de confiance
sont absentes, mais où le motif économique domine. Le classement, par la loi, des
types de licenciement résulte donc de la nécessité de séparer un principe
juridique «pur» d'appréciation de la rupture du lien d'une autre forme où
dominent des considérations économiques et sociales.
Principe habituel dans les relations collectives de travail en France, a-t-on dit,
le va et vient entre négociation et loi qui caractérise la réglementation du

46. Pierre Ollier, ibidem, p. 3.


47. La suppression, en juillet 1986, de F'autorisation administrative de licenciement",
c'est-à-dire de l'obligation faite aux employeurs de demander l'avis de la direction
départementale du Travail avant tout licenciement économique, a marqué la volonté du
gouvernement Chirac d'assouplir la gestion de la main-d'oeuvre, mais elle ne comportait
pas de rupture avec la logique à la fois juridique et économique distinguant entre types de
licenciement.
44 Sabine ERBÈS-SEGUIN

licenciement montre de façon assez précise comment fonctionne la relation entre


le droit matériel et l'économique, et comment se met en place une législation qui
s'écarte assez résolument de la logique civiliste traditionnelle selon laquelle
l'employeur est «seul juge» dans son entreprise. La codification des types de
licenciement, par la loi, mais à travers un raisonnement en grande partie
économique, domine toute la période la plus contemporaine. Résultat, une fois
encore, d'un compromis négocié (l'accord interprofessionnel du 20 octobre
1986), la loi du 30 décembre 1986 sépare les procédures individuelles et
collectives de licenciement, pour se concentrer sur l'organisation des
licenciements économiques. Elle renforce les garanties du salarié contre les
licenciements abusifs, et fixe des indemnités, dans la ligne traditionnelle de toute
législation sociale, mais surtout elle opère une distinction en fonction du nombre
des licenciements, pour définir les bases de «plans sociaux» qui devraient être
élaborés parallèlement à tout licenciement de plus de dix personnes. Elle
détermine également l'obligation de participation financière de l'entreprise à ces
plans. Par rapport à la loi de 1975, la différence est très importante, et clairement
liée à l'évolution de la situation générale de l'emploi, car il est prévu une véritable
politique concertée de réemploi des travailleurs licenciés. On notera que l'accord
se limitait à prévoir un contrôle administratif des «règles d'élaboration du plan
social», alors que la loi va plus loin en prévoyant également le contrôle de sa mise
en oeuvre.
Plusieurs lois vont introduire des innovations de taille concernant la
prévention et le traitement négocié des difficultés dans les entreprises, notamment
en améliorant l'information dans l'entreprise - au détriment donc du secret
économique. Le mouvement avait été amorcé par la loi du 1er mars 1984, créant
des «centres de diagnostic», destinés surtout aux PME. Mais le pas le plus décisif
est franchi par la loi du 2 août 1989 relative - l'évolution de la terminologie est
significative - à la prévention du licenciement économique et au droit à la
conversion, se situe dans le prolongement de celle de 1986, au-delà des
changements de couleur politique des gouvernements. Ce n'est pas, précise le
ministre Jean-Pierre Sois son 48, «une nouvelle loi sur la procédure du
licenciement. Elle met en place des mécanismes nouveaux de prévention et de
concertation, elle affirme le droit à la conversion des salariés licenciés, elle
renforce les garanties individuelles qui leur sont offertes». Les pouvoirs des
syndicats en matière économique sont renforcés : consultation annuelle
obligatoire des comités d'entreprise, droit d'en appeler à des experts extérieurs
auxquels sont communiqués les informations comptables et financières, droit
d'ester en justice au lieu et place du salarié licencié. Bref, la législation sur le
licenciement économique a totalement cessé d'être une affaire privée, relative à la
rupture d'un contrat individuel de travail, pour devenir un problème collectif et
un objet central de négociation.
L'un des objectifs essentiels de l'intervention légale est désormais de faciliter le
traitement différencié des licenciements, et c'est là que la référence à l'ordre
économique dans les lois elles-mêmes, à l'articulation entre logique économique

48. Jean-Pierre Soisson , "La loi du 2 août 1989 relative à la prévention du licenciement
économique et au droit à la conversion", Droit Social, septembre-octobre 1989.
L'État et l'emploi : l'intervention publique 45

et logique juridique d'ordre public social, prend son sens le plus affirmé.
L'intervention publique se situe donc à deux niveaux : celui des formes juridiques
pour distinguer entre licenciements individuels «pour motif réel et sérieux» et
licenciements économiques, eux-mêmes traités un peu différemments selon leur
nombre; celui des choix économiques de l'entreprise, sans qu'on puisse toutefois
dire qu'il s'agit d'une intervention directe sur ces choix. Il s'agit de traiter les
conséquences des licenciements économiques, plutôt que de les prévenir,
contrairement à l'intention affichée dans l'intitulé de la loi, mais à travers les
formes du licenciement, l'intervention légale organise de façon différentielle les
sorties du marché du travail. Revenant à l'analyse de Claus Offe, on peut dire que
la loi contribue à augmenter le nombre des solutions théoriquement possibles et
l'espace de négociation à la fois sur les conditions du licenciement et sur
l'organisation des reconversions, deux processus qui tendent à être liés désormais
49. On ne négligera pas, enfin, une fonction de comptage sélectif par le biais de la
loi : dès 1986, le ministre des Affaires sociales, Philippe Séguin, précisait en effet
que l'information obligatoirement donnée à l'Administration du Travail
«permettait un suivi statistique des licenciements».

L'intervention directe de la loi dans la sphère économique :


le traitement du chômage

Là mise en place de dispositifs d'insertion et de réinsertion professionnelle, ou


de sortie définitive du marché du travail, gouverne des formes sélectives
d'indemnisation du chômage. Mais il s'y mêle des critères juridiques, sociaux et
économiques, dans la mesure où l'indemnisation des chômeurs est fondée à la
fois sur leur employabilité, critère économique, mais aussi social puisqu'il est lié à
l'acquisition d'une formation professionnelle, et aux notions d'assurance sociale
et de droit à un revenu minimum, critères sociaux régis par l'ordre juridique.
C'est par l'indemnisation des chômeurs que s'effectue l'«étiquetage» par la loi de
populations déjà constituées, mais aussi l'auto-repérage de ces populations à
partir des cadres légaux, problème qui ne sera pas étudié ici, mais dont il faut
cependant souligner combien les effets de «quasi-institutionnalisation du
chômage par l'ANPE» sont importants pour la perception d'eux-mêmes et de leur
avenir qu'ont les jeunes 50. Cette perception est elle-même le produit de multiples
interactions sociales si. L'importance de ce double système de repérage par la
norme et d'auto-classement par rapport à elle fait écho, de façon assez frappante,
à certaines analyses de la déviance. Chamboredon 52 a montré, par exemple,
comment la construction, par les institutions, du traitement de la délinquance

49. On remarquera toutefois que la législation française va plus loin que, par exemple, la
loi allemande, dans le sens d'une intervention, même si elle est limitée, dans le
fonctionnement de l'entreprise.
50. Gabrielle Balazs, "Les facteurs et les formes de l'expérience de chômage". Actes de la
Recherche, n°50, novembre 1983.
51. Cf. Claude DUBAR, et Olivier GALLAND, op. c'a.
52. Jean-Claude CHAMBOREDON, "La délinquance juvénile, essai de construction d'objet".
Revue Française de Sociologie, XII, 1971.
46 Sabine ERBÈS-SEGUIN

juvénile non seulement impose une image sociale à ces jeunes, mais les conduit à
déterminer leurs conduites par rapport à cette image.
Dans l'action publique sur les flux de chômeurs - l'indemnisation du chômage
interviennent des modalités très diverses d'utilisation instrumentale de la loi,
mais qui correspondent toujours à une logique économique de classement des
populations en fonction de leur utilité différentielle. L'émergence de la notion
même de chômage est assez récente - l'«invention du chômage» et sa socialisation
se sont effectués au cours des années 1920-1930 w * et elle a correspondu à une
évolution des structures de production. Précédemment, les chômeurs étaient
invisibles, n'étant ni vraiment décomptés, ni indemnisés. Depuis les années 1970,
des restructurations industrielles et le transfert de groupes entiers de travailleurs
ont fait apparaître des procédures de plus en plus sophistiquées de «tri» et
d'orientation des travailleurs privés d'emploi. Procédures d'autant plus
diversifiées que la relation de travail - le contrat et les conditions de sa rupture -
devenait, par un mouvement parallèle, plus précisément définie par la loi, au
moins dans le cas du travail dit «atypique».
La réglementation de l'indemnisation du chômage facilite un certain contrôle
par l'État des flux d'emploi, par le biais du dénombrement sélectif des chômeurs,
directement en relation avec les caractéristiques socio-économiques du marché du
travail. A partir de ses effets discriminatoires vis-à-vis de catégories entières de la
population, la loi rend évidentes en les codifiant, et donc plus facilement
traitables socialement et politiquement, les différences constatées entre segments
de la population active non employée 54. Ainsi, l'indemnisation du chômage se
subdivise en plusieurs sous-systèmes. Mais s'agit-il toujours d'indemnisation du
chômage ? Les frontières se brouillent entre traitement économique et social, entre
insertion, lutte contre l'exclusion, reconversion et accompagnement des sorties
anticipées du marché du travail. La réglementation tend à accentuer les
différences entre les systèmes d'assurance et de solidarité : le système d'assurance
concerne, par sa durée limitée et son mode de financement (cotisations des actifs
et des employeurs) ceux qui ont déjà travaillé et qui sont rapidement
réemployables: le système de solidarité renvoie à la notion sociale du droit de tout
être humain à un revenu minimum pour vivre ou survivre.
Il y a donc lieu de distinguer entre des principes généraux et des modes
distincts de financement du non-emploi qui, ensemble, composent des stratégies
économiques s'adaptant aux caractéristiques des populations non employées.
L'ensemble du système repose de façon plus décisive que dans les autres cas sur la
négociation interprofessionnelle, avec participation de l'État au financement et à
la gestion. Mais dans ce cas, l'intervention publique dépasse de beaucoup le rôle
que lui assigne Offe, en prenant une part essentielle à la mise en place et à la
gestion du système. Celui-ci repose, à partir des principes de fonctionnement fixés
par l'État, sur des conventions périodiquement signées par les organisations
d'employeurs et de travailleurs - conventions ayant force de loi - et qui

53. Cf. Robert Salais, Nicolas BAVEREZ et Bénédicte Reynaud, L'invention du chômage,
Paris, PUF, 1986.
54. Didier DemazièRE, Le processus d'identification des chômeurs de longue durée.
Séminaire CEREQ-IRESCO, 16 octobre 1991.
L'État et l'emploi : l'intervention publique 47

déterminent cotisations et prestations, avec gestion paritaire. On distinguera


cependant quatre cas.
La gestion selon un principe totalement paritaire ne concerne qu'une partie
des chômeurs, ceux qui sont susceptibles d'être rapidement réemployés. C'est
donc d'abord d'une gestion de la transition, même longue, entre deux relations
d'emploi, dans le prolongement de relations de travail qui sont négociées, y
compris lorsqu'il s'agit de licenciement collectif. Elle relève d'un système
d'assurance, dans lequel l'État a sa part. Ainsi les conventions de conversion,
négociées depuis 1986 au niveau interprofessionnel, puis généralisées par la loi,
sont gérées dans le cadre de l'UNEDIC et prennent la forme de contrats de stage,
assortis d'une «allocation de conversion», fonction du salaire et du temps
d'emploi antérieurs. Ce système continue donc à relever prioritairement de
l'accord, facilité, réglementé et encouragé par l'intervention publique.
On peut, dans une certaine mesure, assimiler ces procédures à l'organisation
des sorties précoces de l'emploi qui, au-delà de l'abaissement à 60 ans de la
possibilité de partir en retraite, constitue, via les allocations de préretraite, une
forte incitation en direction des 55-60 ans. Il existe ici un mélange entre lois-
cadres et négociation, la loi pouvant être inégalement incitative à l'égard de
différents segments de la population active. Elle est ici particulièrement forte, et
un effort important a été entrepris pour inciter au départ anticipé en retraite, ou
en semi-retraite, moyennant compensation financière (contrats de solidarité).
Mais l'ensemble de ces mesures, ainsi que le montant des retraites et des
indemnités, restent largement liés aux négociations collectives et au contrat de
travail individuel, avec plus d'incitation que de contrainte légale.. Il en va
différemment des deux autres cas.
L'indemnisation qualifiante lie la perception des indemnités de chômage à
l'acquisition d'une formation professionnelle. Ce qui fut d'abord nommé
allocation d'insertion, devenu désormais contrat de qualification, fut d'abord
réservé aux jeunes de 16 à 25 ans sans qualification. Le principe en est désormais
étendu à tous les demandeurs d'emploi de plus de 26 ans sans qualification
professionnelle, qu'ils bénéficient ou non d'une «allocation de formation
reclassement», qu'ils soient chômeurs de longue durée, RMIstes ou qu'ils
souhaitent réintégrer le marché du travail après s'en être longtemps retirés. C'est à
l'ANPE d'organiser les formules adaptées à chaque cas. Il s'agit donc de
promouvoir une politique de qualification professionnelle en utilisant les
structures mises en place pour l'indemnisation du chômage.
Enfin, la lutte contre l'exclusion sociale comporte plusieurs séries de
mesures, relevant plus ou moins directement de l'indemnisation du chômage :
Uallocation de solidarité spécifique» constitue le système d'aide aux chômeurs de
longue durée, dont la réinsertion sur le marché du travail est difficile. Elle a été
complétée, en 1988, par le Revenu minimum d'insertion (RMI). De plus, des
contrats de retour à l'emploi, destinés à couvrir toutes les situations de chômage
de longue durée ont été créés en janvier 1989, qui remplacent toutes les
précédentes formules d'emplois d'utilité publique, de réinsertion en
alternance, etc.
48 Sabine ERBÈS-SEGUIN

Dans le cas du chômage, la loi est donc utilisée comme outil de politique
économique, elle fournit des règles de classement qui permettent de traiter les
chômeurs en fonction des problèmes spécifiques d'emploi qu'ils posent. Elle
comporte également une finalité éthique : c'est un mode de légitimation de
l'action publique. Si elle met en oeuvre un appareil de contrainte, elle ne le fait
pas d'abord en suivant une logique juridique, mais en fonction d'impératifs
économiques, et en vue d'un traitement social ; «l'activité de l'appareil de
contrainte est conçue de manière à faire naître certains rapports
économiques 55». Dans les deux autres cas étudiés, en revanche, on a vu que la
loi est faite pour prévoir des conflits et organiser des solutions en fournissant des
règles de comportement, quitte à les modifier quand nécessaire, fonction normale
de l'État pour Weber comme pour Offe. On observera que, lorsque l'intervention
de la loi est subordonnée à des considérations économiques et sociales, elle est à
la fois plus diversifiée, en fonction de la conjoncture et des attentes sociales, plus
incitative que contraignante, donc moins productrice de jurisprudence, et plus
souvent combinée à d'autres actions, accords collectifs, lois «privées» du type des
assurances. Ces différentes formes de réglementation se complètent plus qu'elles
ne s'opposent.

Conclusion

La complexité de l'ordre juridique, les multiples formes de son intervention


dans la société et les controverses qu'elle suscitent rendent difficile une analyse
précise de sa relation à l'ordre économique. Mais si l'on suit quelques unes des
formes que prend cette relation en matière d'emploi, on voit se profiler des
relations différentes entre ordres juridique et économique. S 'agissant du contrat
de travail, l'intervention légale a des effets sur la population active, sans que le
classement soit <Vobjectif recherché. Elle se contente d'entraîner des
conséquences dans l'activité économique (plutôt que dans l'ordre économique
proprement dit). Dans ce cas, c'est donc la logique juridique, ici celle du
contrat, qui domine la relation. Mais lorsque le poids de l'économique incite à
une intervention légale ou réglementaire, la définition de la relation est plus
complexe, prenant soit la forme d'une intrusion de la logique économique dans
l'ordre juridique, comme dans l'exemple de la réglementation concernant les
licenciements pour motif économique, soit d'une mise en forme, par la loi, de
critères économiques, comme dans l'indemnisation du chômage. Dans les deux
cas, les modalités de licenciement, de même que l'indemnisation des chômeurs
reposent sur un classement. Dans le licenciement, le raisonnement économique
pénètre un raisonnement qui continue cependant à relever d'abord de l'ordre
juridique, alors que le dernier cas donne à voir une situation où ce sont les
préoccupations de politique économique qui gouvernent l'intervention légale.
Du contrat de travail à la gestion des flux de chômeurs en passant par le
licenciement, on peut noter une progression de l'ingérence du non juridique
dans la loi, qui va, dans le cas de la gestion du chômage, jusqu'à la domination

55. Max Weber, Sociologie du droit, op. cit. p. 45


L'État et l'emploi : l'intervention publique 49

de l'ordre économique. Que cette catégorie soit influencée par la pratique sociale
peut expliquer que le droit du travail soit parfois en contradiction avec le droit
civil dont il est issu, mais ne l'empêche pas de participer pleinement de la
normativité inhérente au droit. «Les concepts mis en oeuvre par la rationalité
formelle» (dans le droit) opérant «entre cette réalité (la réalité sociale) et le
système juridique une médiation abstraite 56». C'est à cette différence que nous
avons tenté d'apporter des éléments d'explication. «Les normes juridiques servent
autant à interpréter des séries d'événements qu'à gouverner les comportements et
construire les opérations à finalité juridiques?».
Mais il n'y a aucune raison de considérer, avec Supiot 58, que le droit du
travail se constituerait «progressivement par la systématisation de notions
concrètes directement empruntées à la pratique sociale et qui vont devoir
s'imposer - en tant que notions juridiques - contre (souligné par l'auteur) les
catégories abstraites du droit civil». Si le droit du travail semble particulièrement
intéressant à analyser d'un point de vue sociologique, c'est précisément en ne le
considérant pas comme impur ou bâtard selon les critères civilistes, et de ce fait,
comme «pur décalque des catégories sociologiques 59», dont les concepts
seraient issus de la pratique, mais comme un ensemble qui entretient des relations
spécifiques à la fois avec l'ordre économique et avec les acteurs sociaux. Le droit
du travail représente plutôt un mode de fonctionnement spécifique de l'ordre
juridique, où jouent, plus clairement que dans d'autres branches du droit, à la
fois les aspects «formels» propres à la logique juridique, et pes aspects
«matériels» fortement liés à des considérations économiques et sociales.

CNRS - GRASS

Bibliographie complémentaire (ouvrages non cités en notes)

COTTEREAU Alain, "Les Prud'hommes XIXe-XXe siècle", Le Mouvement Social,


numéro spécial, octobre-décembre 1987.
DESROSIÈRES Alain et THÉLOT Claude, Les catégories socioprofessionnelles,
Paris, La Découverte, 1988
DUBAR Claude, La formation professionnelle continue, Paris, La Découverte,
1984, 2e édition 1991.
ERBÈS-SEGUIN Sabine, Le travail dans la société. Bilan de la sociologie du
travail, Grenoble, PUG,1989, tome II.
EYMARD-DUVERNAY François, "Droit du travail et lois économiques", Travail et
Emploi, septembre 1990.
FREUND Julien, Études sur Max Weber, Paris-Genève, Droz, 1990.

56. Alain Supiot, "Délégalisation, normalisation et droit du travail". Droit Social, n° 5,


mai 1984.
57. Antoine Jeammaud, op. cit. p. 304-305.
58. Alain Supiot, op. cit.
59. Alain Supiot, op. cit. p. 299.
50 Sabine ERBÈS-SEGUIN

HANTRAIS Linda, Managing Professionnal and Family Life. A Comparative


Study of British and French Women, Aldershot, Dartmouth Publishing Company,
1990.
HELLER Jean-Luc, "Les retraites anticipées", Données Sociales, Paris, INSEE,
1987.
HIRSCHHORN Monique, Max Weber et la sociologie française, Paris
l'Harmattan, 1988.
LAROQUE Jean, "Les contrats à durée déterminée. Conclusion", Droit Social,
septembre-octobre 1980.
LASCOUMES Pierre, "La formalisation juridique du risque industriel en matière
de protection de l'environnement", Sociologie du Travail, n° 3, 1989.
LE GOFF Jacques, Du silence à la parole. Droit du travail, société, État 1830-
1985, Quimperlé, 1985.
LYON-CAEN Gérard, Droit ouvrier, Paris, LGDJ, 1951.
MARCHAND Olivier, THÉLOT Claude, "Le nombre des chômeurs", in
Le chômage, Paris, Documentation Française, coll. "Problèmes économiques et
sociaux", 5 octobre 1984.
MÉHAUT Pierre, ROSE José, MONACO Antoni, CHASSEY Francis de , La transition
professionnelle. Les jeunes de 16 à 18 ans, Paris, L'Harmattan, 1987.
Ministère des Affaires sociales, Les ruptures du contrat de travail, 1986.
PARADEISE Catherine, PORCHER Pascale, "Le contrat ou la confiance dans la
relation salariale", Travail et Emploi, n°46, 4, 1990.
REYNAUD Bénédicte, Le salaire, la règle et le marché, Paris, Bourgois, 1992.
SALAIS Robert, "Incertitudes et activité de travail : des conventions de travail à
l'entreprise", Colloque sur l'économie des conventions, mars 1991.
SAVATIERJean, 1987. La requalification des contrats à durée déterminée
irréguliers, Droitjocial, mai.
TANGUY Lucie (éd), L'introuvable relation formation-emploi, Paris,
La Documentation Française, 1986.
THOENIG Jea-Claude , "L'analyse des politiques publiques", in Grawitz et Leca
(sous la direction de), Traité de Science Politique, volume 4, Paris, PUF, 1985.
WEBER Max, . Essais sur la théorie de la science (lre édition en allemand :
Tiibingen, Mohr, 1922), Introduction et traduction de Julien Freund, Paris, Pion,
1965.
WEBER Max, Histoire économique (lre édition en allemand : Berlin, Duncker
& Humblot, 1923), Paris, Gallimard, 1991.