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Vers une poétique de l’anonymat urbain

Anne Jarrigeon *
Université de Paris IV (CELSA), GRIPIC &
Laboratoire « Communication et politique » (CNRS)

L’anonymat urbain semble constitutif de la grande ville. Bien plus


décrié que véritablement analysé, son fonctionnement au quo-
tidien met en jeu de manière spécifique le corps, les apparences et
la communication non verbale. Il s’agit ici de dessiner les pistes
d’une véritable poétique de l’anonymat, à la croisée de l’anthropo-
logie urbaine et de la sémiologie, et visant à interroger, au-delà de
la simple présence des corps dans des espaces urbains particuliers,
le statut du voir / être-vu contemporain. La rupture par rapport à
la tradition physiognomonique dont relèvent souvent les études
du corps communiquant, permet d’envisager une nouvelle forme
de prise en compte du corps et de ses multiples médiations. Le
corps et la ville n’y sont pas réduits à leur seule lisibilité, qui est
articulée aux régimes du visible et du visuel, contribuant à façon-
ner la discipline des regards et des corps dans les expériences
triviales proposées par l’urbain.

Des corps urbains (boulevard Haussmann, Paris) 1

*
anne.jarrigeon-celsa@paris4.sorbonne.fr
1
Tous les clichés illustrant ce travail ont été réalisés par l’auteure.

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MEI « Espace, corps, communication », nº 21, 2004

Introduction
L’anonymat urbain est tellement évident dans l’imaginaire associé à la
grande ville qu’il n’est quasiment jamais interrogé. La nostalgie d’une
sociabilité de type villageoise pousse bien souvent les sociologues et les
ethnologues à analyser les logiques de quartier, la production de l’entre
soi ou la construction de l’authentique. Ils privilégient le local et les mo-
ments de convivialité à l’indifférence générale, considérée comme un
fléau de la vie urbaine, selon une tradition remontant au XIXe siècle. Il
n’est pourtant pas si simple de passer inaperçu selon les lieux de la ville,
quand on est trop noir, trop blonde, handicapé ou simplement trop
vieux. Le passage d’identités de reconnaissance à d’autres formes identi-
taires, prises dans le ronronnement d’une soi-disant indifférence généra-
lisée mérite qu’on s’y arrête un peu, et peut-être même qu’on aborde par
là les phénomènes urbains contemporains.
Colette Pétonnet avait ouvert la voie il y a une vingtaine d’années, en
proposant un programme de recherche sur « l’anonymat comme pellicule
protectrice » 1. Elle invitait les ethnologues à décrire cette forme particulière
de réserve à l’égard d’autrui, rendant possible la vie individuelle au milieu
de la multitude. Dans ces situations, le discours est moins absent qu’en
retrait, laissant une place prépondérante au corps et à ce qu’il est
convenu d’appeler la “communication non verbale”. On peut se
demander à quoi tient le respect (ou non) des distances proxémiques,
l’orientation des regards, le poids de certaines présences ou l’enchante-
ment lié à d’autres. Que se passe-t-il entre les gens lorsque la foule
semble se saisir des lieux ? Comment se construit la mise en visibilité
réciproque des individus en situation d’anonymat ? Par quels processus
de communication sont données à voir, et même à lire, des formes de
singularité dans la masse ? Quel rôle jouent les stéréotypes liés au corps
et à ses multiples médiations dans la structuration des interactions en
public ? Fait de silence, ou se déroulant dans le bruit, l’anonymat a les
apparences d’une sorte de “corps à corps urbain” relevant d’une véritable
poétique. S’y jouent la possibilité d’une dilution de l’individuel dans le
collectif, du surgissement du déterminé dans l’indéterminé, mais aussi la
traversée du singulier, du geste singulier par exemple, par le non
singulier, par le social et d’une certaine façon par l’histoire.
C’est bien une poétique qu’il s’agit d’amorcer, non pas au sens des
poètes 2 et des rhéteurs, ni tout à fait au sens de Pierre Sansot 3 qui
accorde une importance cruciale aux rêveries des citadins et à

1
Pétonnet, Colette, 1987. « L’anonymat comme pellicule protectrice ». La ville
inquiète. Le temps de réflexion. Paris : Gallimard, 256 pages
2
Encore que les poètes se soient souvent saisis des thématiques de l’anony-
mat et la foule depuis le XIXe siècle, contribuant très fortement à la fabrica-
tion de l’imaginaire urbain.
3
Sansot, Pierre, 1971. Poétique de la ville. Paris : Klincksieck, 423 p.

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l’expressivité des lieux, mais au sens étymologique de fabrication,


d’entrecroisement de perspectives, d’objets, de pratiques et de signes
produisant l’anonymat urbain quotidien. Chercher à saisir les infimes
ajustements identitaires qui en constituent les rouages conduit, de fait, à
aborder le corps de façon spécifique et à rompre avec la tradition clas-
sique, visant à instaurer une grammaire du corps. La lisibilité des corps et
les codes qui la construisent doit être située précisément dans le champ
de la pratique interprétative quotidienne, et articulée avec le statut du
visible dans les expériences proposées par l’urbain. J’évoquerai ici les
conditions d’une approche communicationnelle du corps, à la croisée de
la sémiologie, de l’ethnologie critique et de l’anthropologie visuelle, avant
de déplacer la question des identités anonymes portées par les corps vers
une économie plus générale des regards et des modes de voir dans
l’espace public. Le corps en situation d’anonymat se présente comme un
lieu important de production, de différenciation, et de confrontation des
régimes de visibilité contemporains. Analyser son mode d’inscription
dans les interactions, c’est placer au cœur de l’approche de l’urbanité
contemporaine ce qui contribue à ordonner celle-ci et à lui donner
forme : le regard, le voir, le visuel. Y est à l’œuvre une discipline des
regards et des corps dont les implications politiques revêtent une impor-
tance considérable sur les scènes d’exposition spécifiques que constituent
les espaces publics urbains.

Saisir le “corps à corps urbain”

De la grammaire du corps
Aborder le corps en contexte urbain, c’est chercher à le saisir non pas
par ses techniques, comme y invite Marcel Mauss 1, mais plutôt à partir
de la catégorie de l’espace. Il s’agit d’emblée de l’observer in situ, dans la
densité de ses interactions avec les autres corps, mais aussi avec les
cadres qui configurent ses expériences. Aborder le corps par le truche-
ment de l’anonymat urbain et des formes d’extériorité sur lequel il
repose, instaure une rupture par rapport aux innombrables théories sur le
“langage du corps”, ayant servi de modèle aux analyses de la communi-
cation non verbale. Ces travaux tournent presque tous autour d’un code
nécessaire mais éternellement insatisfaisant pour décrire et “décrypter” la
“rhétorique du corps”. Les recherches de la seconde moitié du XXe siècle
s’inscrivent de ce point de vue dans la longue tradition physio-
gnomonique remontant à l’Antiquité grecque et visant à instaurer une
sorte de grammaire du corps expressif. Des théories d’Hippocrate à
l’Institution Oratoire de Quintilien en passant par les écrits d’Aristote, de

1
Mauss, Marcel, 1966 : 362-386. « Les techniques du corps », Sociologie et
anthropologie. Paris : PUF, 483 pages.

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l’œuvre de Lebrun à celle de Lavater, des tentatives du Docteur


Duchenne aux enseignements plus récents de Paul Ekman, ces travaux
ont en commun de privilégier l’élaboration de codes interprétatifs et
placent au cœur du problème l’impossible transcription du corps. Les
approches fondées sur l’étude des interactions corporelles initiées par
Efron, Birdwhistell ou Scheflen ont d’ailleurs elles-mêmes échoué, mal-
gré leur impératif pragmatique, parce qu’elles aboutissaient finalement à
des grammaires interactionnelles aussi rigides que les précédentes. 1
Il ne s’agit évidemment pas à partir de
cette posture critique de produire une
nouvelle typologie des éléments recou-
verts par la catégorie de la gestualité, et
encore moins d’élaborer d’autres grilles
interprétatives, réduisant de toute façon le
corps à sa lisibilité. Mais plutôt de sortir de
cette tradition d’analyse du “langage cor-
Deux femmes, deux hommes, porel” et de s’ancrer dans les observa-
deux mannequins (rue tions des interactions corporelles.
Caumartin, Paris, 2004)

Au-delà de la figuration,
l’interaction ?
La mise en jeu du corps en situation
d’anonymat dépasse pourtant la stratégie
de présentation de soi en public, théo-
risée si brillamment par Erving Goffman.
Elle ne saurait être prise en compte seu-
Retour sur soi (boulevard lement à partir de la référence au rôle du
Haussmann, Paris, 2004) corps dans la communication interper-
sonnelle. Elle relève bien plus, ou du
moins tout autant, de processus de construc-
tion, de circulation et d’appropriation des gestes.
Ces mouvements impliquent une multi-
tude de médiations – images ou disposi-
tifs – qui construisent l’univers perceptif
de la ville autant qu’ils façonnent l’imagi-
naire du corps contemporain. La matéria-
Homme en noir avec mannequins, lité urbaine ne doit pas être négligée ou
(Forum des Halles, Paris, 2004) réduite à l’inertie d’un simple décor inter-
changeable. Des formes architecturales
aux images de publicités couvrant les murs, du mobilier urbain aux
représentations figuratives de la renaissance, des illustrations de Top Santé

1
Ray Birdwhistel s’est d’ailleurs lui-même exprimé sur l’échec de son entre-
prise dans un texte présenté par Yves Winkin (Winkin, Yves, 1981. La
nouvelle communication. Paris : Seuil, 372 pages)

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magazine aux gravures de dandy du XIXe siècle, toutes ces instances de


médiation donnent à lire quelque chose du corps urbain, constituant les
fondements d’un dispositif du corps, au sens de Michel Foucault 1.

De la ressemblance et autres formes de circulations


Dans cette optique, la dichotomie classique entre corps vivant et corps
figuré n’a plus lieu d’être. Le corps réel et ses multiples harmoniques
doivent êtres analysés ensemble, dans une perspective qui dépasse
l’hypothèse interactionniste. On peut
constamment tisser des liens entre les
interactions directes et d’autres situations
elles-mêmes observées in situ ou cristalli-
sées dans la peinture, dans les médias ou
dans les formes de la ville elle-même.
Erving Goffman semble avoir négligé
l’épaisseur historique et la plasticité des
comportements, autant qu’il a eu tendance
à désémiotiser la ville. On trouve pourtant
une intuition de cette nécessaire prise en
compte des médiations du corps aux ori-
gines de la sociologie, chez Marcel Mauss
lui-même 2. La mise en circulation généra-
lisée des pratiques et des images du corps
relève d’une approche intersémiotique
Êtres crânes (boulevard sensible, permettant de rendre compte des
Haussmann, Paris, 2004) modalités de télescopage, de rencontre ou
de superposition entre les espaces de pra-
tiques et les espaces symboliques liés au corps. Certains motifs du corps
à corps urbain contemporain réactualisent des patterns anciens ou venus
d’ailleurs.
Cette archéologie des gestes qui mobilise une véritable anthropologie
visuelle, offre des perspectives de rapprochements théoriques et expéri-
mentaux entre l’ethnologie et la sémiotique. Je la mets à l’épreuve dans
mon travail sur plusieurs terrains à Paris, tous choisis en fonction du
statut accordé à la gestualité et à leurs qualités d’espace public. J’ai retenu
des lieux très fréquentés, véritablement “possédés” par la foule, où les
modes de communication à l’œuvre échappent aux logiques de l’entre

1
Foucault, Michel, 1975. Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 318 pages
2
« Une sorte de révélation me vint à l’hôpital. J’étais malade à New York. Je me deman-
dais où j’avais déjà vu des demoiselles marchant comme mes infirmières. J’avais le temps
d’y réfléchir. Je trouvais enfin que c’était au cinéma. Revenu en France, je remarquais, sur-
tout à Paris, la fréquence de cette démarche (…) en fait la mode américaine, grâce au ciné-
ma, commençait à arriver chez nous. C’était une idée que je pouvais généraliser » (Mauss,
op. cit., p. 368)

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MEI « Espace, corps, communication », nº 21, 2004

soi, de communauté ou de quartier. Il s’agit principalement de la Piazza


Beaubourg, du Forum, des Halles, du Parc de la Villette 1, du métro et de
quelques rues de la capitale. Les observations, souvent réalisées au
moyen d’un appareil photo ou d’une caméra, peuvent être associées à des
images venues d’ailleurs, permettant par là de constituer des corpus
expérimentaux. La sémiotique de la ressemblance à l’œuvre dans cette recher-
che ne peut prétendre indiquer les sens de circulation, ni reconstituer des
chaînes de causalité, quoique cela soit parfois revendiqué par les acteurs
sur un mode citationnel. C’est par exemple le cas au Forum des Halles en
ce qui concerne la claudication très particulière de certains jeunes
hommes associés au mouvement Hip hop, qui prennent soin de relever
une des jambes de leur pantalon, en référence plus ou moins directe aux
esclaves noirs du continent américain. Le mollet mis à nu et le déséquili-
bre de la démarche sont là pour rappeler les chaînes et les fers. Ils
entrent dans un système de renvois intersémiotiques complexes dessi-
nant toute une mythologie des origines dans laquelle le cinéma, la musi-
que rap, ses clips, et plus généralement la médiatisation du mouvement
Hip hop ont joué un grand rôle. On a affaire ici à une revendication iden-
titaire dépassant les clivages culturels, religieux ou ethniques, et qui
correspond du point de vue de la scène publique à un effacement du
singulier devant le collectif, le “groupe d’appartenance”. Les stéréotypes,
efficaces dans le mouvement de singularisation et de désingularisation
des apparences lors des pratiques de l’urbain, constituent une part
importante de cette poétique de l’anonymat à l’œuvre.
Dépasser l’alternative entre interaction et figuration du corps, refuser de
réduire le corps à sa seule lisibilité et aux grammaires qui lui corres-
pondent ne conduit à pas à nier l’existence de formes transmises et de
tours interprétatifs partagés. Cela invite à interroger le statut de ces par-
cours par lesquels advient la reconnaissance au cours d’expériences
urbaines qui mobilisent autre chose que la lecture.

1
Le Forum des Halles, en plein cœur de Paris, constitue une « porte intérieure de
la ville » (Pierre Sansot, 1976) présentant la banlieue aux Parisiens. Presque
toutes les lignes de métro et de RER s’y rejoignent dans un espace essentiel-
lement souterrain. Sorte de point de passage obligé, il offre une scène publi-
que d’exposition à la fois commerciale et identitaire particulièrement riche
pour exhiber les formes de circulation sociale des modèles (vestimentaires
mais aussi gestuels) des vitrines à la rue et réciproquement. Le Parc de la
Villette, au contraire, est un espace choisi et non un lieu incontournable. En
périphérie, son architecture et les nombreuses manifestations auxquelles il
prête son cadre vert, proposent un ensemble de discours sur le corps : scien-
tifiques, artistiques ou ergonomiques, selon les instances énonciatrices.
Espace de loisir, c’est également un espace de rencontre, répondant à une
logique de courtoisie. Les regards et les corps y jouissent d’une très grande
liberté de mouvement.

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Vers une poétique de l’anonymat urbain A. Jarrigeon

Entre-voir urbain : de la discipline des regards et des corps


Ni le corps, ni la ville d’ailleurs, ne sauraient effectivement être abordés
seulement sous l’angle de leur lisibilité. Le refus d’une grammaire du
corps s’accompagne d’un égal refus d’une prise en compte de l’urbain sur
ce seul mode de la lisibilité dans laquelle la ville ne serait plus qu’un
espace de repérage, un espace signalisé. Prendre pour objet le corps à corps
urbain, c’est implicitement s’engager à qualifier « l’esthésie contemporaine »,
ainsi que le souhaitait Georg Simmel aux prémisses de la sociologie
urbaine 1. Loin de vouloir négliger cette dimension sensuelle, cette
érotique particulière des déplacements urbains, et du rapport à la foule,
« cette corporéité qui n’est pas réductible au corps qui se voit », comme le souligne
Patrick Baudry 2, loin de succomber à la tyrannie signalétique qui guide
une large part des travaux sur les villes, je m’attarderai pourtant tout de
même sur “ce qui se voit” et se laisse voir, sur ce qui s’impose ou se
dissimule. J’envisagerai les modalités de cette « conscience de l’œil » chère à
Richard Sennett 3, parce que s’y trouve en jeu le fonctionnement même
de l’anonymat et de l’espace public. Je laisserai de côté ici l’univers
perceptif de la ville au profit d’une focalisation momentanée sur les rap-
ports d’extériorité et les modes de voir. Je convoquerai pour seule
phénoménologie une phénoménologie de la perception visuelle.

Du visible au lisible
Que peut-on voir en ville ? Que donne-t-on à voir de soi ? Que peut-on
voir ensemble ? La question du regard, surplombe à certains égards tou-
tes les autres, parce que « l’urbain agence le retrait de l’individu dans son corps et
dans ce corps qui l’expose », selon l’expression de Patrick Baudry 4. Ce
régime d’exposition soumet, de fait, le corps à un mode d’appréhension
qui s’apparente à certain rapport écriture-lecture. Les apparences sont
fondamentales en situation d’anonymat. Les parures du corps, par
exemple, relèvent effectivement d’un régime de lisibilité plus ou moins
clairement établi, et donnant lieu à toutes sortes d’interprétations, de
qualifications, mais aussi d’erreurs. Ainsi se joue constamment une guerre
du faux dans la trivialité des pratiques interprétatives. Les stéréotypes cor-
porels, façonnés par la mode et le marketing, sont convoqués constam-
ment, mais souvent détournés au profit d’ajustements identitaires plus

1
Simmel, Georg, 1981 : 223-238. « Essai sur la sociologie des sens », Sociologie
et épistémologie. Paris, PUF, 238 pages.
2
Baudry, Patrick, 2003 : 49-63. « L’espace public du corps urbain », L’urbain et
ses imaginaires. Textes réunis par Patrick Baudry et Thierry Paquot. Pessac,
Maison des Sciences de l’homme d’Aquitaine, 121 pages
3
Sennett, Richard, 2000. La conscience de l’œil. Paris : Ed de la passion, 269
pages
4
ibid, p. 49

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MEI « Espace, corps, communication », nº 21, 2004

fins. La lisibilité des corps est un enjeu déterminant dans le fonctionne-


ment du voir / être-vu quotidien. Elle tend à faire du corps individuel
une métonymie du corps social. Elle donne une prise solide par sa mise
en œuvre dynamique : on peut contrôler son image, forcer la lecture,
provoquer la reconnaissance. En somme, elle structure un niveau de la
circulation des signes auquel la publicité participe de manière massive.
Par son omniprésence évidemment, mais surtout par le traitement qu’elle
fait subir aux corps et par le mode d’inscription imagier qu’elle propose.
Il n’est pas du tout certain d’ailleurs, que les images publicitaires « hyper-
ritualisent » ce qui constituerait nos propres rituels sociaux, ainsi que le
soutient Erving Goffman 1. Par leur omniprésence et leur immensité,
elles réaffirment des modes de structuration relationnelle stéréotypés,
traversant tant les images que les interactions. Elles ne commentent pas
seulement les interactions réelles, mais informent, au sens strict, les
rituels sociaux.

Au-delà du visible, expériences photographiques


Il ne faut surtout pas négliger cette surface des lisibilités, qui sert de support
à toute une “sémiologie spontanée”, et fournit un socle reconnaissable,
rassurant, à une autre approche du visible qui, au-delà du lisible, offre
une perspective phénoménologique sur le rapport visuel au monde. Car
c’est bien en dehors de la « tyrannie du lisible », selon l’expression de
Georges Didi Huberman 2 que se joue profondément l’expérience de
l’urbain. Le voir/être-vu n’est soumis que de façon superficielle à ces
processus de décodage. C’est également en dehors de la domination du
visible dans lequel des brèches sont perceptibles. Ce sont bien plus les
entrelacs, les écarts entre ce qui est soumis au regard et ce qui lui
échappe, entre le visible et l’invisible, entre les impressions et surimpres-
sions visuelles qui traversent le “corps à corps urbain”. « Il faut revenir en
deçà du visible représenté, aux conditions même du regard, de présentation, de
figurabilité », affirme le critique d’art 3. Les images présentes dans la ville
ne m’intéressent au fond qu’en tant qu’elles contribuent à façonner les
manières de voir les corps. Ce n’est pas tant leur contenu figuratif, ni leur
discours latent qui nourrit la pratique du regard, que leur configuration
des modes de voir. Il faut donc rendre compte de cette économie
générale des regards, telle qu’elle se cristallise de manière cruciale dans
des situations soumises au poids du visible et de l’exposition.

1
Goffman, Erving, 1977. « La ritualisation féminine ». Actes de la recherche en
sciences sociales n° 14, Présentation et représentations du corps. Paris : Minuit, 135
pages
2
Didi-Huberman, Georges, 1990. Devant l’image. Paris : Minuit, 332 pages
3
ibid, p. 26

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Vers une poétique de l’anonymat urbain A. Jarrigeon

Sur le terrain, j’ai expérimenté les agen-


cements visuels, les processus triviaux
d’ordonnancement du regard à l’aide d’un
appareil photo. Je ne cherchais pas à pro-
duire des images illustratives, et encore
moins des images représentatives des
situations ou des comportements, ni à les
soumettre à une analyse, mais à me don-
Monter, descendre (Forum des ner la possibilité d’expérimenter le réel par
Halles, Paris, 2003) un truchement. « L’acte photographique » 1
en tant que tel revêt dans cette ethnogra-
phie une très grande importance. J’ai par-
couru les lieux, cherchant à saisir les
points de vue et les possibilités de focali-
sation offertes par l’architecture. J’ai
ensuite cherché à comprendre comment
un photographe pouvait (ou ne pouvait
pas) se glisser dans le voir/être-vu, en
arrachant à la foule des images de ses indi-
Circuler (Forum des Halles, vidus. Il m’a été facile de réaliser des por-
Paris, 2003) traits au téléobjectif des visiteurs et habi-
tués de la Piazza Beaubourg. Personne ne
me remarquait dans ce dispositif architectural édifiant, orientant tous les
visages et les corps par le moyen essentiel d’une façade-miroir et d’une
célèbre pente. Au Forum des Halles, en revanche, il m’a été presque
impossible, aux heures d’affluence, de sortir de la foule. Le lieu n’offre
aucun espace perspectif, on est jeté les uns sur les autres, et saisi
ensemble dans une fluidité régie par une injonction à circuler. J’ai eu du
mal à photographier les visages, on m’a remarquée très vite, on m’a
opposé de la résistance. Les caractéristiques labyrinthiques et souter-
raines du lieu et sa fréquentation par une population de jeunes hommes
stigmatisés “jeunes de banlieue” − pas forcément très nombreux, pas
nécessairement de banlieue, mais très visibles et lus comme tels par
l’ensemble des autres − en fait un lieu d’exercice particulièrement vigilant
du regard.
L’anonymat urbain relève de cette discipline du regard dans laquelle
s’entrecroisent des manières de faire image, des manières d’être là pour
voir, et des discours instituants. J’ai rencontré au Forum des Halles des
personnes qui m’ont opposé le droit à l’image, leur image, ce qui ne se
serait sans doute pas produit ailleurs, sur la Piazza Beaubourg ou au Parc
de la Villette. Je n’ai pas respecté ce droit, ni dans ma pratique photogra-
phique ni dans la réalisation de mon film ethnographique sur le parc de
la Villette − et pour cause, l’extériorité constitutive de l’anonymat urbain
était le sujet du film − j’ai plutôt cherché à expérimenter ses limites, et la

1
Dubois, Philippe, 1990. L’acte photographique. Paris : Nathan, 305 pages

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façon dont il contribue de manière légale à l’instauration d’un ordre


visuel. Il m’est apparu que se trouvait là, dans la prise en compte de
l’architecture, des regards qu’elle rend possible, des textes et des repré-
sentations qui fabriquent un mode de voir officiel, la possibilité d’une
analyse de l’articulation entre le voir singulier et le voir-ensemble au cœur de
l’anonymat.

Voir, être-vu (boulevard Haussmann, Paris, 2004)

Conclusion. Parcours du singulier dans l’espace public


Dans un contexte de démultiplication des images, il paraît d’autant plus
important de s’interroger sur la structuration du visible contemporain
que s’exerce à travers lui des modes de différenciations identitaires fon-
damentaux. Que peut-on laisser voir en public ? Où s’arrête l’ostensible ?
Où commence l’ostentatoire ? Autant de questions dont l’actualité n’aura
échappé à personne. Le dispositif de regard et la discipline des corps qui
lui correspond rendent parfois difficile d’accès l’indifférence polie et
mutuelle à laquelle auraient droit les urbains anonymes.
Cette liberté d’accès constitue pourtant l’un des fondements de la pensée
de l’espace public, comme le rappelle Isaac Joseph, reprenant ainsi
Georg Simmel et Hannah Arendt. Décrit théoriquement comme un
« espace ouvert », « un ordre de visibilité destiné à recevoir une pluralité d’usages ou de
perspectives, impliquant une profondeur », comme un lieu sensible dans lequel

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Vers une poétique de l’anonymat urbain A. Jarrigeon

l’étranger serait accueilli dans l’indifférence, « l’espace public » 1 laisse assez


peu de place à la singularité portée par les corps. C’est dans la référence à
ces utopies pratiques, ayant façonné la pensée de la ville et de l’urbain,
que la problématique de l’anonymat quotidien prend tout son sens. Les
lieux de Paris qui constituent mon terrain d’enquête répondent aux
impératifs (théoriques et politiques) de l’espace public. Ils proposent
effectivement dans le tissu urbain des situations de rencontre et
d’ouverture, échappant à la prédominance de logiques territoriales ou
communautaires 2. On peut y voir des individus venant d’univers
multiples, de tous âges, de tous milieux sociaux, de toutes les nationalités
ou horizons culturels. C’est bien dans ces situations, où la plasticité de
l’espace public joue vraiment qu’il faut observer les ajustements identi-
taires, les possibilités de recouvrement des significations qui permettent
aux uns de passer inaperçus, aux autres de se faire remarquer, ou d’être
extirpés de l’indifférence malgré eux.
Dans les pratiques urbaines, l’être-ensemble se définit autant par les par-
cours visuels et physiques, que par l’agencement et l’articulation de régi-
mes de visibilité et de lisibilité spécifiques. Il relève fondamentalement
d’un voir-ensemble dont il faut analyser les conditions de possibilité.
Ainsi se dessine le projet d’une poétique de l’anonymat mettant en jeu les
corps individuels et le corps collectif.

Bibliographie
Agamben, Giorgio, 1990. La communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.
Seuil, 102 pages
Goffman, Erving, 1973. La mise en scène de la vie quotidienne, t. 1 et 2. Paris : Minuit
Merleau-Ponty, Maurice, 2001. Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard,
530 pages
Mondzain, Marie-Josée (dir.), 2003, Voir ensemble. Autour de Jean Toussaint Desanti.
Paris : Gallimard, 246 pages
Nancy, Jean-Luc, 1996. Être singulier pluriel. Paris : Galilée, 210 pages

1
Joseph, Isaac, 1998, La ville sans qualité. La Tour-d’Aigues : Éd. de l’Aube,
209 pages
2
On peut toutefois analyser les pratiques d’appropriation spatiale voire de
territorialisation dans chacun de ces lieux. Une observation attentive permet
même de réaliser des cartographies très précises, quasiment au mètre près.

199

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