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Terrain

Numéro 57  (2011)


Mentir

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Gérard Lenclud
L’acte de mentir
Remarques sur le mensonge
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Référence électronique
Gérard Lenclud, « L’acte de mentir »,  Terrain [En ligne], 57 | 2011, mis en ligne le 29 août 2011. URL : http://
terrain.revues.org/14277
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© Terrain
L’acte de mentir
Remarques sur le mensonge

Gérard LencLud
CnrS, Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris
gerard.lenclud@wanadoo.fr

La définition nominale du mensonge ne paraît est à l’œuvre, en effet, exactement comme elle
guère poser problème. Il consiste en un acte, ce l’est dans le prononcé d’un authentique acte
que nul ne conteste ; en un acte de langage, ce d’assertion. C’est pourquoi, même s’il revêt un
qui peut être contesté lorsqu’il l’est par omission, habit langagier, le mensonge ne relève pas de
mais à tort selon moi. Il est commis par tout être l’analyse du linguiste, en tout cas pas de celui
donnant délibérément pour vrai à autrui ce qu’il traitant du langage comme d’un code. Une phrase
sait être faux. Le mensonge est une altération convoyant un énoncé mensonger ne se distingue
volontaire de la vérité. Et, peut-on penser, tandis en rien d’une phrase assertant un fait du monde.
que l’insincérité d’autrui est difficile à identifier, Les mots y ont la même signification ; la phrase
puisque mesurable à la seule aune de son rapport obéit aux mêmes règles de grammaticalité qui
avec lui-même, le mensonge, bien qu’inséparable font qu’elle est bien ou mal formée. Bref on dit le
d’une intention, donc d’une attitude intérieure, faux à la façon dont on dit le vrai. Si d’aventure le
offre son contenu au couperet de l’épreuve de mensonge exhibait une marque linguistique, rares
vérité 1 . Dans son rapport au vrai, un mensonge seraient les mensonges fructueux ! De même le
ne l’est pas à moitié, du moins en théorie. Il mensonge ne relève-t-il pas d’une analyse portant,
semble qu’il en soit un ou qu’il n’en soit pas un. directement tout au moins, sur la structure logique
C’est souvent après coup que l’on peut trancher ; de l’énoncé. En effet, comme le souligne Hannah
le temps confond alors le menteur. Arendt à propos du mensonge en politique, le
Acte de langage, certes, mais l’acte l’emporte mensonge n’entre aucunement en conflit frontal
sur la matière dont il est fait. Dans l’identification avec la raison 2 . Les choses pourraient être ou se
du mensonge, l’intention de mentir prévaut sur passer comme le prétend le menteur. Un mensonge
la convention linguistique régissant la phrase est d’autant plus réussi qu’il est crédible ; il est
qui exprime le mensonge. Cette convention y rendu d’autant plus crédible que son auteur sait

1. Voir ce que dit Paul Valéry de Stendhal : « En mées par les termes « mensonge », « dis- Viêtnam, plusieurs décennies avant le men-
somme, la sincérité propre de Stendhal simulation », « insincérité », etc., on peut songe commis par la Maison-Blanche à pro-
– comme toutes les sincérités volontaires sans consulter l’ouvrage, déjà ancien, Le Souci de pos de la présence des armes de destruction
exception – se confondait avec une comédie sincérité (Belaval 1967). massive en Irak ; elle est reprise dans Hannah
de sincérité qu’il se jouait. » Comment le 2. Il s’agissait d’une analyse des « papiers Arendt (1972).
savoir ? Sur les innombrables nuances expri- du Pentagone » à l’époque de la guerre du

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Terrain 57 | septembre 2011, pp. 4-19
La clé du mensonge. Je mentir bien,
2011. (dessin Jean-Marc Dumont)
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ce que son destinataire est prêt à etc.). À quoi bon communiquer si perpétration d’un « vrai » mensonge.
entendre, ce qu’il souhaite ou aime rien ne venait à garantir la présence, Amusons-nous à en livrer quelques
écouter. Si mystère à dissiper il y a, il au moins régulière, du vrai dans les morceaux choisis. L’homme ment
se trouve donc du côté de l’auteur du paroles échangées ? Parler vrai ne comme il respire. En l’affirmant,
mensonge et de son destinataire, dans saurait être qu’un slogan. Tout au on ne risque pas de faire mentir le
la relation communicative que le pre- plus, par conséquent, les attendus du proverbe. Ce ne sont pas les arra-
mier instaure avec le second, et non jugement porté sur le mensonge, donc cheurs de dents qui viendraient dire
du côté du mensonge « proprement sur le menteur, varieraient selon les le contraire. Toutefois leurs clients,
dit », à savoir la réalisation verbale époques, les cultures, les contextes ou sur les places publiques d’hier, ne
de l’acte. La meilleure preuve en est les différents points de vue pris sur lui. manquaient sûrement pas de penser,
qu’on peut mentir sans dire. C’est le Pourtant, a-t-on vraiment mis à nu à propos de l’absence de douleur
mensonge par omission, acte muet les mécanismes à l’œuvre dans l’acte promise pour l’extraction, ce qu’un
de langage. Que pourrait donc bien de mensonge ? Malgré des siècles de personnage féminin d’ À la recherche
en dire le linguiste ? réflexion savante à ce sujet, il s’avère du temps perdu avait pour habitude
Rien de plus simple également, à que ces mécanismes et leurs rouages de demander : « C’est bien vrai, ce
première vue, que le jugement à s’en restent en partie obscurs. Du moins gros mensonge-là ? » Ils savaient que
faire. Le mensonge ne peut qu’être l’accord ne règne-t-il pas à leur sujet. c’était faux ; l’arracheur de dents
condamné. Il sape les fondements On en débat toujours dans les cercles savait qu’ils le savaient. Mentait-il
mêmes de la moralité et du droit. Assu- de la philosophie du langage et de donc ? La sagesse populaire, comme
rément il peut arriver, dans certaines l’esprit, en pragmatique cognitive la sagesse philosophique, fait la dif-
occasions, qu’un mensonge profite à en particulier, mais aussi et plus férence entre bobard et mensonge. En
autrui ; il appelle donc l’indulgence. encore en philosophie morale, ainsi vertu de quels critères puisque, dans
Cependant, dans son principe même, que dans tout l’éventail des sciences les deux cas, l’intention de dire le faux
il nuit à l’humanité, celle de l’être historiques ou anthropologiques. On est présente ? Elle n’ignore pas non
humain puisque, humain, un être continue donc d’hésiter sur la place à plus que l’envers du vrai, si c’est le
ne l’est pleinement qu’en société et réserver au mensonge dans la galerie faux, n’est pas nécessairement men-
donc au travers du commerce institué des agissements humains. Parmi les songer. Elle admet qu’on peut tout à
avec autrui. Que vaudraient, en effet, questions suscitées par le mensonge, la fois mentir vrai, mentir en disant le
engagements, promesses ou contrats il en est une qui fait figure d’énigme : vrai – ainsi que le remarque Cliton à
dans un univers où le mensonge serait comment se fait-il qu’étant impos- propos de son maître Dorante, dans
banalisé ? S’il est condamnable, c’est sible en toute logique à universaliser, Le Menteur 3 – et dire le faux sans
avant tout parce qu’il contrevient le mensonge soit de fait universel ? mentir « pour de vrai ». Les pieux
au pacte gouvernant l’exercice du Loin d’être un parasite du langage, mensonges, par exemple, ne sont pas
langage. Celui qui parle attend que comme se voyait contraint de l’estimer ceux d’un fieffé menteur. Et celui
son interlocuteur tienne pour vrai ce John L. Austin en vertu des présup- qui jure publiquement « parler vrai »
qu’il lui dit ; ce dernier attend que posés d’une approche pragmatique s’attire sur le champ la suspicion ; il
soit vrai ce qui lui est dit. La véracité purement linguistique, il est un acte y a mensonge sous roche.
paraît être la condition de coopération tristement quotidien. Le mensonge L’acte de mensonge se révèle bien
appliquée à l’emploi ordinaire du lan- paraît, en effet, inhérent à l’usage du plus compliqué à cerner et donc à juger
gage, sachant, bien sûr, qu’existent des langage ; or l’usage du langage en qu’il n’y paraît. Des milliers d’écrits en
énoncés dont l’interprétation correcte proscrit la généralisation. tous genres, souvent contradictoires
requiert que les phrases soient prises, Au demeurant, le bon sens exprime dans leurs conclusions, sont là pour
disons, au second degré (récits de fic- à sa façon, celle des locutions toutes en témoigner. On ne saurait donc
tion, plaisanteries, métaphores, ironie, faites, les incertitudes entourant la faire le tour du mensonge en quelques

3. « Quoi, même en disant vrai vous mentiez


en effet ? » (Corneille, Le Menteur, acte V,
scène 5).

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L’acte de mentir

articles. Tout au plus peut-on, comme


dans ce volume de Terrain, proposer
d’en faire l’objet d’une excursion. Au
programme de cette excursion, cinq
contributions émanant d’autant de
cercles disciplinaires. Une étude
conduite dans l’atelier du psychologue,
portant sur le développement chez
l’enfant du savoir-faire en matière
de mensonge ; elle complique avec
bonheur des hypothèses, trop simples,
négligeant de prendre en compte le
facteur social. Une réflexion sur le
mensonge à l’iranienne dans laquelle
l’anthropologue s’interroge en
particulier sur la présence au sein de
l’individu d’un « double je », résistant
aux mécanismes de la réduction de la
dissonance cognitive ; le mensonge
pourrait prendre alors, parmi
d’autres formes, celle d’un exercice
convenu, pratiqué par chacun au
vu et su de tous ; ce mensonge-là
en est-il un ? Une présentation du
mode de mensonge en cours dans
une discipline scientifique à bien des
égards : l’archéologie, parée de ses
techniques de pointe pour identifier,
dater et attribuer ; quels y sont
donc les ressorts de la déformation
volontaire des témoignages enfouis
dans le sol ? Une analyse sociologique
de la confrontation entre sociologues,
justement, et statisticiens, d’une
part, et administration des forces
de l’ordre, d’autre part, à propos
des statistiques de la délinquance ;
« chanstiquer » (bidouiller) les chiffres,
est-ce mentir ? ; mais les « vrais »
chiffres, qu’est-ce à dire ? Y aurait-il
une réalité ready-made, préexistant
à son évaluation quantifiée ? Enfin,
une brève histoire philosophique de
l’interdit portant sur le mensonge dans
la tradition philosophique occidentale,
et un rappel des arguments d’ordre
métaphysique fondant la nécessité de
cette interdiction.
En guise d’introduction à cette
excursion programmée, je me « Chaque fois que les gens s’interrogent “mais qu’est-ce donc que la vérité ?”
contenterai de quelques remarques, – en général, c’est parce que la vérité est juste sous leur nez » (Simon Leys). (photo Chr. Langlois)

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mentiR

inégalement développées, portant Ici, une précaution s’impose. Il est à impliquant une capacité représen-
sur deux points seulement 4 . Tout l’évidence absurde de comparer entre tationnelle détenue en propre par
d’abord je m’emploierai à montrer que eux les accomplissements d’espèces l’animal humain.
le mensonge est un exploit cognitif. différentes, différemment situées La belle affaire, m’objectera-t-on
Il nous paraît si facile à commettre et qui plus est sur l’échelle zoologique, peut-être. Le mensonge est un acte
sa pratique est si répandue chez les afin de dresser un palmarès de de langage ; seul l’homme dispose
hommes que nous perdons de vue la l’intelligence, toutes catégories con- du langage, selon sa définition lin-
hauteur de cette performance. Elle est fondues. Ce serait nécessairement guistique ; il est donc, par la force
réservée au genre humain, quitte à n’en à partir d’un pot-pourri de critères, des choses, l’unique créature vivante
pas se glorifier. Combien d’espèces non moins nécessairement anthro- à pouvoir proférer des mensonges.
vivantes attendent, probablement pour pocentriques. Il n’y a aucun sens à Pourquoi aller chercher ailleurs
toujours, d’être dotées de la faculté de dire qu’un animal est plus intelligent l’origine de ce monopole ? Certes
mentir ? Il me semble que seul un être qu’un autre, le renard plus que la mais, d’une part, tous les animaux
linguistique est capable de travestir la poule ou le corbeau, et que l’animal communiquent ; sans avoir le lan-
vérité, fût-ce sans mot dire, bouche humain est le plus intelligent de tous. gage, ils ont du langage, ainsi que le
cousue. Mais aux créatures inaptes au Toutes les espèces sont intelligentes rappelle le linguiste Ray Jackendoff.
mensonge, c’est moins la parole qui puisque, jusqu’au jour de leur dis- Ils échangent des informations qui
fait défaut que les capacités mentales parition, toutes résolvent, chacune à leur sont des denrées aussi vitales
inséparables de l’exercice du langage. sa manière propre par définition de que le gîte et le couvert. S’il s’avère
En second lieu, et sans beaucoup l’espèce, les problèmes spécifiques qu’ils manipulent des informations
insister, je soulignerai le fait que tous qui se posent à elles, toujours par pour tromper leurs congénères ou
les mensonges ne se valent pas. Je me définition de l’espèce. (Néanmoins leurs prédateurs, ou encore qu’ils
fierai sur ce point à un romancier on ne s’interdira pas de penser, contre retiennent sciemment l’émission de
qui, différemment de Benjamin Karl Marx, que seuls les représentants signaux convenus afin d’y gagner un
Constant, s’inscrit en faux contre le de l’espèce humaine se posent, mais avantage personnel, il n’est pas a priori
diktat kantien 5 . Et à qui viendrait me dans leur tête, des problèmes qu’ils interdit d’estimer qu’ils exhibent une
reprocher d’en appeler à un romancier ne peuvent résoudre ; il est assez certaine disposition au mensonge. Le
à propos du mensonge, je répondrai douteux qu’un colibri, ou même un mensonge ne serait donc pas le propre
que les auteurs de fictions sont chimpanzé, s’interroge sur le sens de de l’homme. D’autre part, l’aptitude à
doublement experts en la matière. son existence.) mentir dépend de capacités couplées
Il est parfaitement licite, en de fait à l’exercice du langage mais qui
Le mensonge revanche, de s’appliquer à trier entre ne sont pas intrinsèquement linguis-
espèces en fonction de capacités tiques. La capacité de représentation,
est un exploit cognitif déterminées, la capacité représen- cruciale pour le mensonge, est men-
Seul l’homme est armé pour réaliser tationnelle notamment, servant de tale ou psychologique. Elle est partie
cette performance cognitive de haut pierre de touche à toute approche intégrante de la faculté de langage au
vol qu’est l’acte de mensonge ; elle pré- cognitive, de détecter dans sa mise en sens large, selon l’expression de Noam
suppose la forme d’intelligence dont œuvre des analogies ou des homolo- Chomsky, mais pas au sens étroit,
l’évolution a pourvu l’espèce humaine. gies et, dans ce dernier cas, de tenter réduite, toujours selon Chomsky, au
Les animaux non humains sont aptes d’en tirer des modèles d’évolution. dispositif de computation des signes
à tromper ; les animaux humains, C’est dans cette perspective d’analyse, linguistiques. C’est cette capacité
quant à eux, se hissent jusqu’à mentir. et dans cette perspective unique- représentationnelle qui permet à
Tel est le point de vue soutenu dans ment, qu’il est permis de considérer le l’homme de mentir sans ouvrir la
les lignes qui suivent. mensonge comme un exploit cognitif, bouche, commuant de la sorte un

4. Cet article reprend, sous une forme consi- 5. à propos du débat entre Constant et Kant,
dérablement modifiée, quelques-unes des voir l’article de Gloria Origgi dans ce volume.
réflexions présentées dans Lenclud (2009).

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L’acte de mentir

silence en acte de langage. La défense s’en fait ; elle ne confond pas l’état tion vise, en effet, une représentation,
du point de vue adopté ici exige, par de choses représenté, la référence celle que j’ai logée dans l’esprit de
conséquent, de montrer comment de sa représentation, avec ce qu’elle Laurent et qui m’explique qu’il ait
et pourquoi un acte de tromperie, en croit, en attend, en espère ou en sorti à l’avance canne et hameçons.
accompli par un animal non humain, craint. Il est trivialement évident que Supposons maintenant que je me
se distingue d’un acte de mensonge, l’acte de mensonge exige un certain dise : « Je pense que Laurent croit
le cas échéant muet, commis par un achèvement évolutif de la capacité que je désire l’accompagner à la
être humain. représentationnelle. pêche » ; je forme alors une méta-
Parmi tous les principes possibles représentation qui est une représenta-
Capacité de représentation de classification des représentations, il tion du troisième ordre ; il suffit, pour
et mensonge y a celui tenant compte de ce sur quoi s’en assurer, de compter les concepts
Il faut ici rappeler quelques points elles portent : ce qu’elles visent. Ainsi mentaux employés. Et si j’en viens à
bien connus. Un menteur est une est-on conduit à distinguer entre les me dire, pour des raisons restant à
créature qui dispose d’un esprit. Un « simples » représentations, visant des clarifier : « Je veux que Laurent ignore
automate déraille ; il ne ment pas. états de choses, et les méta-représen- que je désire qu’il craigne que j’aille
Prêter un esprit à une créature, c’est tations qui sont des représentations de à la pêche avec lui », je forme une
lui accorder le pouvoir de former représentations. En croyant qu’il fait méta-représentation, équivalant à une
des représentations sémantiquement beau dehors, je forme une « simple » représentation du quatrième ordre ;
évaluables, non pas seulement appro- représentation, une représentation et ainsi de suite6. Ces représentations
priées ou non mais susceptibles d’être du premier ordre. En me disant : « Il sont bien plus faciles à former dans
vraies ou fausses – et en premier lieu fait beau, j’en suis sûr », je forme une la tête qu’à transcrire en phrases, du
de former des croyances, ingrédient méta-représentation, ou représen- moins à partir du troisième ordre.
obligé de toute pensée au sens large. tation du deuxième ordre, sous les C’est sans le moindre effort que,
Une créature n’abritant que des états aspects d’une croyance réflexive. Je regardant un spectacle où le héros
neuronaux, biologiquement program- crois à propos de ce que je crois à de l’histoire, Goodchap, sourit au
més, la conduisant à « bien faire sans propos du temps qu’il fait dehors. Je traître, Badguy, nous comprenons que
rien savoir » (Proust 2003 : 24), ne donne mon assentiment à ce que je Goodchap veut que Badguy pense
saurait mentir. Les harengs vivent en crois ; je crois que ce que je crois est que lui-même (Goodchap) ignore
bancs dont le déplacement coordonné vrai. Ce faisant, dans ce cas précis, qu’il (Goodchap) désire faire croire à
requiert l’émission de signaux. Ces je démontre ma maîtrise du concept Badguy qu’il (Goodchap) a l’intention
signaux provoquent des réactions de croyance, laquelle démontre ma de mettre en échec son ignoble entre-
sur le mode réflexe ; le hareng égaré maîtrise de la notion de vérité, attestée prise. Sauf erreur de ma part dans le
rejoint le banc. Même l’ami des pois- par ma représentation de l’alternative décompte, l’acte de mensonge requiert
sons y regardera à deux fois avant vrai / faux, laquelle démontre à son tour de son auteur la capacité à former
d’attribuer au hareng la disposition ma maîtrise de la notion d’objectivité. des représentations du quatrième
à transmettre un signal mensonger ! Qu’il fasse beau dehors est un fait ordre. Mentir, c’est vouloir qu’autrui
Pour être à même de mentir, une dont je sais qu’il ne dépend pas de ce croie ce que le menteur veut qu’autrui
créature doit être en mesure de manu- que j’en pense ; il viendra corroborer, croie. Et, bien sûr, le résultat peut être
facturer et de stocker des représenta- ou non, ma croyance. En me disant obtenu sans mot dire, plus exactement
tions qui l’amènent à agir, et non à maintenant à propos de Laurent, qui en s’abstenant de dire.
réagir, en fonction de sa saisie du a sorti son attirail de pêche : « Je pense Dressons un court portrait cognitif
contexte, événement ou situation. Elle que Laurent espère qu’il fera beau du menteur, au risque de paraître
fait la différence entre ce qu’elle se demain », je forme également une célébrer les mérites du mensonge.
représente et la représentation qu’elle méta-représentation ; ma représenta- Selon la définition classique de saint

6. Voir, à propos des singes vervets, Daniel C.


Dennett (1983), repris dans Dennett (1990).

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« en art, on donne l’idée du vrai avec du faux » (edgar Degas). Un tissu de mensonges, max ernst, 1959.
(photo Collection centre Pompidou, rmn / J.-C. Planchet, adagp)

Augustin, « ment qui a une chose dans l’esprit tête d’autrui. Elle anticipe le résultat dûment
et en avance une autre au moyen de mots ou représenté que va produire son mensonge, s’il
de n’importe quel autre type de signes ». Une est réussi, dans cette tête étrangère à la sienne :
créature menteuse a donc accès à ce qu’elle a faire naître des pensées qui n’y étaient pas ou
dans la tête. Elle est à même de se représenter modifier celles qui y étaient.
ses pensées, de se projeter à elle-même le film L’acte de mensonge administre donc une
de ses croyances, de ses désirs ou de ses inten- double preuve concernant son auteur. Première-
tions. En vertu de cette capacité, la créature ment, la preuve de la présence, chez lui, de la
dispose du pouvoir d’agir réflexion faite, on second faculté d’introspection, donc de la conscience
thoughts ainsi que le dit lumineusement la langue réflexive. À la différence de la créature qui « fait
anglaise : « Je pourrais dire le vrai mais, tout bien bien sans rien savoir », la créature menteuse
pesé, je m’en vais dire le faux. » Elle domine fait « bien » en le sachant. Deuxièmement, la
donc l’opposition entre le vrai, du moins son preuve de sa détention d’une théorie de l’esprit
tenu pour vrai, et le faux, ce faux qu’elle entend pleinement constituée, laquelle va évidemment
transmettre à autrui. Or, à moins d’être seulement de pair avec la possession d’une conscience
mythomane, et le mythomane est au menteur réflexive. La créature considère autrui comme
ce que le kleptomane est au voleur, la créature un être occupant des états d’esprit qui livrent
menteuse ment en fonction de ce qu’autrui a ou les raisons de ses comportements et permettent
aurait dans la tête. Pour induire autrui en erreur, de les prédire. La créature menteuse sait, donc
encore faut-il se représenter ce qu’il pense. La sait le savoir, que le destinataire du mensonge
créature menteuse lit donc également dans la est, comme elle, doté d’une conscience réflexive,

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L’acte de mentir

consciente d’être consciente, et d’une théorie de Avant d’aborder ce dernier point, il convient
l’esprit, plus ou moins consciemment appliquée. de rappeler la différence faite entre tromperie
Un homme ment rarement à son réfrigérateur. fonctionnelle et tactique. Pour beaucoup sim-
La possession d’une conscience réflexive et plifier, un acte est fonctionnellement trompeur
d’une théorie de l’esprit conditionnent l’exercice dès lors qu’il procure un avantage à son auteur
du langage. D’une part, sauf à parler pour ne rien au détriment de celui qui en est la cible. Il n’est
dire, un être linguistique, en disant, « veut dire » nullement obligé que le gagnant se soit « dit » à
(signifie) quelque chose qui n’est pas nécessaire- lui-même à propos de sa future victime : « Lui, je
ment inscrit (signifié) dans les mots qu’il emploie. vais l’avoir. » En revanche, la notion de tromperie
D’autre part, un être linguistique interprète ce tactique semble impliquer le déroulement d’un
qui lui est dit en fonction de ce qu’il pense que raisonnement pratique du genre : « Si X, ce but,
son interlocuteur a « voulu dire », de ce qu’il avait alors Y, ce moyen. » Ce raisonnement appelle la
l’intention de lui dire. Toutefois ces processus ne formation d’une intention. Pour autant, on ne
sont pas, en eux-mêmes, plus linguistiques que ne saurait en déduire que la créature trompeuse se
le sont le pharynx ou les poumons, indispensables projette à elle-même son intention, encore moins
à l’exercice du langage parlé. qu’elle assigne à sa victime désignée des états
de conscience qu’elle entendrait modifier en lui
mensonge et tromperie faisant croire, espérer ou craindre. Il importe,
En éthologie cognitive et en psychologie expéri- en effet, de distinguer entre l’intention de faire
mentale comparée, on se penche assidûment sur qu’autrui fasse ou ne fasse pas et l’intention de lui
les innombrables manifestations de tromperie faire croire quelque chose afin qu’il fasse ou ne
et de dissimulation constatées chez les animaux fasse pas. On entrevoit sans peine la difficulté de
non humains7. Rien de plus courant, en effet, que l’entreprise consistant à appliquer cette distinc-
l’émission d’un signal conventionnel, ou ritualisé, tion et la nécessité de faire appel à des protocoles
dans une situation où il n’a pas lieu d’être produit, expérimentaux, y compris sur le terrain. Prenons
afin d’en retirer un bénéfice individuel : consom- deux exemples souvent cités pour illustrer les
mer seul l’aliment découvert ou écarter un rival. termes de l’alternative, face au constat d’un acte
Rien non plus que de très banal dans la rétention de tromperie ou de dissimulation. J’utiliserai, en
d’un signal là où son émission s’imposerait, égale- guise de procédé d’exposition, la méthode du
ment à des fins de profit personnel. Les études « soliloque », introduite par Richard Dawkins et
portant sur ces comportements trompeurs ou dis- brillamment exploitée par Daniel C. Dennett.
simulateurs ont pour objectif d’évaluer la capacité Elle consiste à placer dans la tête de l’animal le
représentationnelle des espèces considérées. monologue qu’il s’adresserait à lui-même, au
Et, à la suite des travaux fondateurs de David prix, comme on s’en doute, de nombre de « bar-
Premack et Georges Woodruff, publiés à la fin barismes » dans ce qui ne saurait s’apparenter à
des années 1970, on tente d’établir si les chim- une opération de traduction 8 .
panzés, nos plus proches parents phylogéné- Lorsqu’un pluvier détecte un prédateur se
tiques, ont une théorie de l’esprit. Sont-ils en dirigeant vers le nid où est blottie sa progéniture,
mesure d’accéder à leurs représentations et de il feint sur le champ d’être blessé 9 . Il bat de
se représenter les représentations d’autrui, donc l’aile et vole de manière désordonnée, paraissant
de leur assigner des états mentaux sur lesquels constituer une proie facile que le prédateur va
ils nourriraient l’intention d’agir ? Disposent-ils, préférer poursuivre plutôt que de fondre sur
par conséquent, de la faculté de mentir au sens le nid. Premier soliloque, dont la substance est
humain du terme ? empruntée à Dennett : « Misère ! Un prédateur !

7. Voir, par exemple, Marc D. Hauser (1996). situé comme il se doit à la fin de ce texte. par le verbe intentionnel « feindre », ainsi
8. Il est nécessaire, à cet endroit, d’en dire un 9. Il est impossible, dans la description, d’évi- que le prescrivait en vain le behavioriste de
peu plus long. Je le ferai dans un post-scriptum, ter les concepts mentaux comme celui rendu la vieille école.

11
mentiR

Il veut s’en prendre à ma couvée. Pas au cri, morsure assurée ! » En vertu de ses intentions. Dans un premier
question ! Employons le bon vieux du principe de parcimonie explicative temps, Premack et Woodruff ont
truc ; il marche à tous les coups. Je et ainsi que l’écrit Jacques Vauclair, accordé au chimpanzé la disposition
vais faire semblant d’avoir l’aile brisée. l’hypothèse d’un phénomène de condi- à mobiliser une théorie de l’esprit. Ils
L’imbécile va croire ne faire qu’une tionnement aversif est suffisante : la sont revenus sur ce point de vue, jugé
bouchée de moi et il oubliera mes femelle a appris, grâce aux durs crocs être un don trop libéral. Le sujet fait
oisillons. » Second soliloque : « Pré- de l’expérience, à inhiber la vocalisa- toujours débat.
dateur en vue ! Tiens, qu’est-ce qui tion conventionnelle pour en éviter la Deux rappels s’imposent. Il importe
se passe ? Je ne vole pas comme conséquence douloureuse. On peut de se souvenir, d’abord, que le social
d’habitude. » En vertu du principe de dire qu’Ernestine, la contrevenante, est au primate en général ce que sa
parcimonie explicative, voulant qu’on à la différence du pluvier trompeur, trompe est à l’éléphant ou son cou à
donne la préférence à l’hypothèse la a nourri l’intention de dissimuler et la girafe : un caractère démesuré à
plus économique, on s’en tiendra au donc, malgré certaines objections l’échelle du vivant. La psychologie
second soliloque. Le pluvier active d’ordre conceptuel, a formé le lot de de l’évolution évoque à cet égard un
en mode automatique un dispositif croyances qui accompagnent toute état d’hyper-socialité. Au sein d’une
moteur gravé par l’évolution dans la intention. Pourtant, il n’est pas néces- communauté de chimpanzés, en par-
mémoire biologique de l’espèce. Le saire, pour rendre compte de l’acte ticulier, on fait de la politique au jour
pluvier trompeur ignore son intention dissimulateur, de supposer qu’il a le jour car l’équilibre social, menacé
de tromper et n’attribue aucun état été accompli selon des modalités par la fission ou la scission, est sans
d’esprit au prédateur ; la sélection psychologiques, en fonction d’états cesse à construire et reconstruire.
naturelle a doté son organisme d’un de conscience attribués par notre La vie quotidienne est donc tissée
répertoire de réactions dans lequel il amie Ernestine à Othello. Le rai- par les rapports de compétition et de
puise devant la situation. sonnement pratique déployé par elle coopération. Bien que le chimpanzé
L’organisation sociale des babouins ne requiert pas l’intervention d’une soit plus altruiste qu’il ne l’a été sou-
sacrés (Papio hamadryas) est de type analyse mentale. vent écrit, en vertu d’une aptitude
harem (Vauclair 1995 : 128). En droit à ressentir les émotions d’autrui et
babouin, les femelles ne sont auto- Le chimpanzé ment-il ? d’un instinct moral universellement
risées à s’accoupler qu’avec le mâle Voyons maintenant ce qu’il en est répandu, le chimpanzé ne peut man-
régnant sur le harem. Néanmoins la du chimpanzé. À supposer que la quer, à l’image de l’homme, de faire
chair est faible. Il arrive donc à telle capacité à mentir fasse défaut à notre d’autrui un moyen en vue de certaines
ou telle d’entre elles de copuler avec plus proche voisin d’espèce, il faudrait fins 10. C’est pourquoi, selon Robin
un jeune mâle, à l’insu du dominant. en conclure que le mensonge, même Dunbar, il consacrerait jusqu’au quart
Dans ce cas, elle s’abstient soigneuse- en ayant des précurseurs phylogé- de son emploi du temps journalier à
ment de proférer le cri particulier nétiques, est le propre de l’homme. administrer du soin social à ceux qui
qui est de mise dans une séquence La condition non linguistique de l’entourent, notamment par le biais du
d’accouplement. La sanction réservée l’expression d’un mensonge est la toilettage. En épouillant le semblable,
à la coupable consiste en une morsure détention pleine et entière d’une on lui manifeste son affection, on
à la nuque infligée par le dominant théorie de l’esprit. En effet, l’acte lui adresse sa consi-dération, on se
« trompé ». S’agirait-il d’un (double) de mentir consiste en l’introduction prémunit contre son hostilité ou sa
acte de tromperie intentionnelle ? volontaire de croyances fausses, et rancœur, on apaise les différends,
Premier soliloque : « Si je me laisse sues être fausses, dans la tête d’autrui on s’en fait un allié. On s’applique,
aller à crier, Othello va savoir ce que à la place de celles qui y figurent en somme, à bien gérer les relations
je suis en train de faire et vouloir ou y figureraient ; qui plus est, il interindividuelles ; d’où il suit qu’on
me mordre. Alors oui, je préfère me demande, pour être fructueux, que manœuvre autrui. Toute la question
retenir. » Deuxième soliloque : « Gare son auteur trompe autrui à propos est celle de savoir si l’intelligence

10. Sur le caractère inné de l’instinct moral, à particulier l’ouvrage, d’inspiration humienne,
ne pas confondre avec le sens moral, voir en L’Âge de l’empathie (De Waal 2010).

12
L’acte de mentir

Le « care », version chimpanzé. Chimpanzés s’épouillant, tanzanie, Afrique. (photo nhpa / Sunset)

sociale ainsi développée, « machiavélienne » selon sur des chimpanzés en liberté, ont montré par
l’expression consacrée faisant peut-être la part exemple que, face à un partenaire élu pour une
trop belle au calcul égoïste, passe ou non par séance de toilettage, le sujet exagère le geste de
l’analyse du mental de l’autre. demande et se gratte à l’endroit exact où il souhaite
Il faut ensuite rappeler que les ressources com- être gratté. Il effectue donc l’agissement qui est
municatives du chimpanzé sont de haut niveau. la condition de satisfaction de l’intention ayant
Il s’agit surtout de ses signaux gestuels, plus élo- présidé à la production du signal.
quents que ses vocalisations, dont il peut moduler Qui peut le plus peut le moins. Prenons donc
l’expression, faisant la preuve que l’emploi de ces une situation typiquement chimpanzéenne où
ressources est lié à un processus ontogénétique l’émission de vocalisations, soumise pourtant à
d’apprentissage. Grâce à son répertoire de gestes de fortes contraintes neuronales11, est susceptible
communicatifs, il est en mesure de transmettre d’être interprétée de deux façons, dont l’une
à autrui ce qu’il attend de lui. Les observations seulement conduit au constat d’un mensonge,
de Simone Pika et de John C. Mitani, conduites au sens humain du terme. Cette situation a été

11. Pour être bref, à la différence des signaux circuits neuronaux, d’origine phylogénétique cris de douleur ou de surprise commandés
gestuels dont plusieurs expériences d’ima- ancienne, situés dans les régions subcorticale dans ces zones, tandis que notre exercice
gerie cérébrale semblent attester qu’ils sont et limbique du cerveau. C’est pourquoi ils pei- du langage « intellectuel » est sous contrôle
latéralisés, les vocalisations des primates nent à réprimer leurs cris vocaux tout comme d’aires corticales – situées dans l’hémisphère
non humains sont placées sous la régie de l’homme maîtrise mal sanglots, fous-rires, gauche chez les droitiers.

13
mentiR

décrite, sur le terrain, par Katie Il semble bien que ce soit la seconde. Premier soliloque : « Si Crésus me
Slocombe et Klaus Zuberbühler. Ils Voici pourquoi. On sait, sans trop bien regarde puis regarde la banane, alors
ont montré que, dans un contexte de savoir au fond l’expliquer, que, plongé il aura l’intention de faire attention
provocation ou d’agression, il existe dans un environnement humain et à ce que je lui demande et cette
une relation significative entre la donc linguistique, le chimpanzé se banane, je finirai par l’avoir. » Second
structure acoustique du cri émis par révèle apte à mettre en œuvre des soliloque : « S’il me regarde faire,
la victime et la présence, aux alentours, comportements jamais observés j’ai des chances d’avoir la banane.
de congénères de rang égal ou lorsqu’il vit dans son monde propre. Cela a marché les dernières fois. »
supérieur à celui de l’agresseur, donc Pointer du geste en direction d’un La seconde hypothèse est la plus
capables de lui prêter efficacement objet est l’un de ces comportements. Il vraisemblable car de très nombreuses
main forte. Le chimpanzé placé s’agit d’une étape obligée dans le trajet, expériences ont démontré l’incapacité
dans cette situation inconfortable phylogénétique comme ontogénétique, du chimpanzé à discriminer chez son
tend à émettre systématiquement les menant à l’acquisition du langage. vis-à-vis des actions intentionnelles
signaux vocaux correspondant, dans C’est par ce biais que s’instaure, et non intentionnelles. Il ne commue
leur facture sonore, à un événement selon une modalité rudimentaire, pas autrui en être intentionnel. Il ne
d’agression sévère, quand bien l’ostension, un contexte d’attention saurait donc nourrir l’intention de
même serait-il seulement en butte à partagée à l’égard d’un sujet d’intérêt faire naître chez autrui des intentions.
une provocation. Il exagère donc le commun, requis pour l’exercice de la C’est pourquoi, en liberté, la coopéra-
niveau de victimisation. En effet, des parole. Le geste déictique de pointer tion entre chimpanzés, à la chasse aux
expériences de play-back ont permis de « dit » ceci : « Fais attention à moi colobes par exemple, prend la forme
vérifier que les chimpanzés ne prêtaient et à ce que je te montre. » Donald d’une juxtaposition de conduites et
attention qu’aux signaux vocaux Leavens souligne le fait que ce signal non d’une collaboration par coor-
indiquant une attaque d’un certain stratégique n’a jamais été constaté dination des intentions. Ils font des
degré de gravité. On notera, à cette chez aucun grand singe vivant à choses en même temps ; ils ne font
occasion, la capacité du chimpanzé l’état sauvage mais qu’une bonne pas les choses « ensemble » (Michael
à produire un acte communicatif moitié des individus, soumis à des Tomasello). Chacun exécute sa parti-
de nature certes injonctive mais expériences, le produisent en pointant tion ; elles ne sont pas orchestrées
procédant d’une intention de de la main et que la quasi-totalité des d’un commun accord, par fusion
véhiculer un message, pourvu d’une primates non humains, entraînés à des registres. Or, mentir exige de
signification spécifique, à l’attention l’apprentissage du langage, pointent considérer autrui comme un être
d’individus déterminés. Le message du doigt. intentionnel, accueillant dans son for
n’est pas seulement l’expression d’une Un chimpanzé captif souhaite intérieur les croyances fausses qu’on
émotion ; il est produit à l’adresse que son vis-à-vis humain lui donne veut lui faire avaler.
d’un public. Le chimpanzé victime l’objet qui est ici, bien en vue. Il tend Il existe bien d’autres arguments en
d’une simple incivilité a-t-il nourri le doigt vers l’objet. Il forme, à coup faveur de l’hypothèse selon laquelle
l’intention de faire qu’autrui fasse sûr, l’intention d’attirer l’attention du le chimpanzé n’est pas une créature
ou celle de faire croire à autrui vis-à-vis sur l’objet en question et il menteuse. Je me contenterai ici d’en
pour qu’autrui fasse ? En somme, vérifie, en suivant du regard le regard évoquer un : les signaux du chimpanzé
ment-il ? Premier soliloque : « Il de l’homme, que cet état d’attention sont toujours de facture injonctive et
m’embête, celui-là. Heureusement a été obtenu. Au besoin, d’ailleurs, il non déclarative. Assurément un signal
Porthos et d’Artagnan sont dans le recommence. Notre chimpanzé est injonctif, comme celui émis en cas de
coin. Je vais leur faire croire que je donc attentif à l’attention d’autrui, et victimisation, va être décodé par son
suis en danger. Craignant que je sois attentif à ce que cette attention, qui destinataire en tant que porteur d’une
vraiment dans de mauvais draps, ils me est un état mental, se porte sur l’objet information mais ce n’est que dans
débarrasseront de cet empoisonneur. » vers lequel il dirige sa propre attention. le contexte de sa réception qu’il est
Second soliloque : « À chaque fois Pour autant, déchiffre-t-il dans la porteur de déclarativité. Le cri répété
que je crie bien fort, on me prête tête de son vis-à-vis l’état d’attention de Guillot, « Au loup ! », a valeur
prompt renfort. » Le raisonnement et, au-delà, fait-il vraiment en sorte déclarative dans sa bouche mais pas
pratique fait l’économie de toute qu’autrui fasse sienne sa propre inten- le signal d’alarme, émis par le singe
analyse mentale d’autrui. Laquelle tion, organisant par là un contexte vervet, à traduire par « Tous dans les
des deux hypothèses est la bonne ? de coordination des intentions ? arbres ! » et non par « Il y a un léopard

14
L’acte de mentir

qui s’approche. » L’énoncé humain « Je mens. » La fiction, quant à elle, d’ordre aussi fin que celle-ci mais
mensonger, même silencieux, est de rappelle qu’à côté du vrai et du faux également la capacité à former ces
la forme déclarative. s’étend le vaste domaine du ni vrai ni représentations réflexives par excel-
Tournons-nous un instant vers faux, c’est-à-dire de ce qui échappe lence que sont les jugements de valeur.
l’enfant humain. Un nourrisson en par destination à l’épreuve de vérité. L’animal non humain serait, de la
très bas âge pleure ; son pleur est Ernest Hemingway, dans Le Vieil sorte, commué en créature morale.
un phénomène biologique, comman- Homme et la mer, ne ment pas comme Assurément un animal non humain
dé par le cerveau limbique. On a Laurent avec la taille de son gardon. est détenteur d’un instinct moral.
remarqué toutefois qu’assez tôt, le L’auteur d’une fiction s’accorde la Il a été montré, par exemple, que
bébé pleure plus fort lorsque sa mère licence de présenter pour vrai ce les singes capucins manifestent une
est dans les parages. Premier solil- qu’il sait être faux, mais pourtant aversion spontanée à l’encontre de
oque : « Si je pleure très fort, elle va vrai d’une certaine façon, sans avoir l’iniquité. Pour autant, ils ne sont pas
croire qu’il m’arrive quelque chose et l’intention de tromper son auditeur pourvus d’un sens moral, celui qui
elle va tout de suite se pencher sur ou son lecteur à qui il attribue la entraîne un sujet à évaluer, réflexion
moi. » Second soliloque : « À chaque capacité de savoir à l’avance que ce faite, ses propres agissements et ceux
fois que je pleure fort, elle arrive. » qu’il formule est faux, bien que paré d’autrui. L’évaluation morale présup-
Ment-il ? On sait que le savoir-mentir des atours du vrai. La fiction relève pose des critères partagés au moyen
se développe 12 . Il y a longtemps déjà, du secret de Polichinelle mais, après desquels arbitrer sur ce qui est bien
Pierre Janet, fondateur de la psycholo- tout, le contenu de la menterie de ou mal, voire élégant ou inélégant ;
gie clinique en France, considérait Laurent aussi. le partage de ces critères présuppose
que « l’apparition du mensonge est Ce n’est pas de la fiction dont il un accord social, donc « suffisamment
le signe d’un développement mental va être question ici mais d’actes de de langage » ainsi que l’écrit prudem-
important et devient l’origine d’une langage qui, tout en s’arrangeant avec ment Donald Davidson à propos des
foule de phénomènes supérieurs 13 ». la vérité, donc objectivement men- critères de vérité et d’objectivité. Ce
À l’échelle du vivant, il est un haut songers lorsque confrontés aux faits, n’est qu’avec suffisamment de langage
fait, réservé au genre humain. Hélas, sont moins à nos yeux des mensonges en commun qu’on peut préciser les
ce dernier s’emploie à le banaliser. que des bobards. Tous les mensonges motifs pour lesquels un agissement
Laurent, revenant de la pêche, dit ne sont pas équivalents. C’est sans appelle une appréciation positive ou
à qui veut l’entendre qu’il a pêché doute parce que, si toutes les véri- négative et, au-delà des circonstances,
un gardon deux fois plus long que tés sont bonnes à dire, on estime livrer les raisons pour lesquelles cette
son bras. que certaines doivent être mieux appréciation est fondée. Une créature
préservées du mensonge que d’autres. morale est cet être pour qui faits et
Tous les mensonges Contrairement aux apparences, je ne valeurs sont indissociables. Il n’est
romps pas tout à fait avec le thème d’acte de tromperie, aux yeux d’une
ne se valent pas des pages précédentes. La raison en créature morale, qu’en vertu de la
Changeons de sujet sans pour autant est qu’à supposer même qu’on assigne pensée que c’est mal (mais peut-être
sauter du coq à l’âne. Il va sans dire, à un animal non humain la faculté excusable). Impossible au statisticien
mais mieux en le disant, qu’énoncer de mentir « cognitivement », donc judiciaire de comptabiliser des faits
le contraire du vrai n’est pas toujours aussi de raconter des bobards, on de tromperie volontaire d’autrui sans
un acte de mensonge. Il existe bien des hésitera pour le moins à lui prêter le référence à des valeurs, celles qui en
manières, en effet, de jeter le trouble pouvoir de faire la différence entre font des délits. La créature morale met
sur le partage du vrai et du faux. Le mensonge et bobard. Ce serait, en un ordre signifiant dans son monde :
paradoxe du menteur est là pour effet, non seulement lui consentir celui de la culture qui se décline au
signaler l’existence de l’indécidable : l’aptitude à effectuer une distinction pluriel, par définition de la culture.

12. Voir dans cet ouvrage l’article d’Olivier bution insiste, pour sa part, sur le fait que le 13. Mentionné par Yvon Belaval (1967).
Mascaro et Olivier Morin, significativement mensonge, chez l’enfant humain, est davan-
intitulé « L’éveil du mensonge ». Leur contri- tage un art social qu’une capacité cognitive.

15
mentiR

Risibles Amours, intitulé « Personne ne va rire »,


Kundera raconte l’histoire d’un homme qui va
perdre emploi, réputation et jusqu’à la femme
aimée, pour avoir préféré raconter des bobards
plutôt que de proférer ce qui serait pour lui un
« vrai » mensonge (Kundera 1993). Prague, à la
fin des années 1950. Le héros est assistant à la
faculté, attendant d’être titularisé ; il collabore à
une revue d’histoire de l’art ; il est l’heureux amant
de Klara à qui il a promis son aide pour qu’elle
réussisse dans l’existence. Un inconnu, Zaturecky,
lui envoie le double d’un article, transmis pour
publication à la revue en question. Le camarade
assistant, dont il admire le talent, aurait-il
l’obligeance d’en faire une note de lecture ? Le
héros de Kundera parcourt le texte ; c’est un
tissu de lieux communs. Il n’écrira pas cette note
de lecture mais il n’entend pas dire à l’auteur
de l’article tout le mal qu’il en pense, c’est-à-
dire la vérité. Pourquoi serait-ce à lui d’éclairer
Zaturecky, l’un de ses rares admirateurs ? À
quoi bon s’en faire un ennemi ? À la revue, on
lui recommande d’expédier en cinq lignes le
compte rendu, si sévère puisse-t-il être. Il s’y
« Le héros de Kundera parcourt le texte ; c’est un tissu de lieux  refuse. Voilà que Zaturecky insiste ; il visite
communs. Il n’écrira pas cette note de lecture mais il n’entend pas  le camarade assistant. Ce dernier fait d’abord
dire à l’auteur de l’article tout le mal qu’il en pense, c’est-à-dire la  de vagues promesses. Elles ne suffisent bientôt
vérité. » (photo Chr. Langlois)
plus. Le camarade assistant change son fusil
d’épaule : il est mal en cour auprès de la rédaction.
Zaturecky revient à la charge. Le camarade
Où situer le bobard ? Pour le dire vite, il appar- assistant raconte alors une série de bobards pour
tient à un autre genre que la bêtise (dont Jean empêcher toute nouvelle rencontre. Il ne fait pas
Pouillon assurait, à juste titre, qu’elle est inacces- cours les jours indiqués ; il a changé de domicile ;
sible aux bêtes). Certes un bobard peut être bête nul ne sait où il loge. Cependant, ces bobards
mais dire une bêtise n’a rien à voir avec raconter ont des conséquences imprévues. Zaturecky
un bobard. Un personnage en vue de la scène alerte le recteur ; le camarade assistant manque
politique française déclare s’employer à « être en à ses devoirs d’enseignant. Zaturecky découvre
phase avec les profondeurs de la société [sic] 14 » : la bonne adresse ; il tombe sur Klara. Pour que
bêtise et non bobard. Et, à nos yeux culturels cesse ce harcèlement, le camarade assistant trouve
du moins, le bobard relève d’une autre espèce malin d’accuser de face Zaturecky d’avoir cherché
que le mensonge pur et dur. À une autre espèce à séduire Klara. Tragique erreur : l’épouse de
d’actes de langage que le mensonge ? Comme Zaturecky entre dans la danse. C’est un scandale
annoncé, je vais faire court et laisser la parole à de faire passer son mari pour un coureur ! Cela
un romancier, Milan Kundera. va de mal en pis pour le camarade assistant ; le sol
Dans le premier des brefs récits composant se dérobe sous ses pieds. Sa carrière universitaire
le recueil publié en Tchécoslovaquie en 1970, menace de tourner court ; le comité de rue se

14. Le Monde, 24-25 avril 2011.

16
L’acte de mentir

penche avec gravité sur le cas d’un séducteur tomber lui-même et sur lui-même. Enfin peut-être.
invétéré qui utilise un logement en sous-location Tout le monde n’est pas le camarade assistant dont
pour héberger nombre d’amours coupables. Pour Milan Kundera a dressé le portrait.
protéger Klara, en effet, il l’a fait passer pour une
autre. Qui est-ce ? On enquête. Klara s’effraie :
dans ces conditions, son amant ne pourra tenir
***
ses promesses ; il est suspect. Mais finalement,
lui demande-t-elle, pourquoi diable n’accepte-t-il Post-scriptum
pas de rédiger quelques lignes complaisantes
envers l’article de Zaturecky ? Après tout, il n’a J’ai utilisé dans ce texte, en guise de procédé
cessé de mentir. Qu’est-ce que cela peut bien lui d’exposition mais aussi d’explicitation, la
faire de mentir une fois de plus ? La réponse du méthode du soliloque inventée par le biologiste
camarade assistant mérite d’être citée, presque Richard Dawkins. Elle consiste, comme on
in extenso : l’a vu, à introduire dans la tête d’une créature
un monologue intérieur censé reproduire les
Tu t’imagines qu’un mensonge en vaut pensées qui s’y pressent. La méthode n’est pas
un autre, mais tu as tort. Je peux inventer innocente, et je suis sensible à l’objection émise
n’importe quoi, me payer la tête des gens, par Maurice Bloch au terme de la lecture qu’il
monter toutes sortes de mystifications, a bien voulu faire de cet article. J’ai propulsé
faire toutes sortes de blagues, je n’ai pas dans l’enceinte mentale d’un pluvier, d’une dame
l’impression d’être un menteur ; ces babouine et d’un chimpanzé des pensées épousant
mensonges-là, si tu veux appeler cela la forme linguistique. Or, ces animaux parlent-
des mensonges, c’est moi, tel que je suis ; ils ? Aucunement ! Là ne réside toutefois pas le
avec ces mensonges-là je ne dissimule fond de l’objection adressée par Bloch à cette
rien, avec ces mensonges-là je dis en fait technique d’explicitation. Selon lui, elle s’applique
la vérité. Mais il y a des choses à propos tout aussi bien, en effet, à la projection dans la
desquelles je ne peux pas mentir. Il y a tête d’un être parlant de pensées revêtues du
des choses que je connais à fond, dont costume linguistique.
j’ai compris le sens, et que j’aime. Je ne Imaginons que Bertille, bien humaine, trop
plaisante pas avec ces choses-là. Mentir humaine, ait suivi l’exemple donné par Ernestine,
là-dessus, ce serait m’abaisser moi-même… Papio hamadryas de son espèce. Ernestine s’est
tue pour ne pas alerter Othello ; Bertille, pour
J’ai paru admettre, au début de cet article, que sa part, s’apprête à servir à Dandin, son époux,
la parole mensongère se distingue de la parole un mensonge éhonté concernant son emploi du
insincère en ce que la première s’offre au couperet temps de l’après-midi. Il sera prononcé à haute et
de l’épreuve de vérité. Mais le « vrai » mensonge, intelligible voix. Elle y pense à l’avance en regagnant
c’est à l’aune de la sincérité avec soi-même et de le domicile conjugal. Ce faisant, prononce-t-elle
ce qui compte pour soi-même qu’il se mesure. à elle-même un monologue (insonorisé), au sens
Klara ne le comprend pas ; elle confond bobard et le plus littéral du terme ? Bloch le contesterait,
mensonge. À l’instant de le quitter pour toujours, sans même connaître les habitudes de Bertille.
elle lui adresse, en effet, ce conseil : « Tu ferais Et il est effectivement peu plausible que Bertille
mieux d’être sincère et de ne pas mentir parce déroule en son for intérieur un raisonnement
qu’une femme ne peut pas avoir d’estime pour empruntant l’habit, éminemment linguistique,
un homme qui ment. » du syllogisme pratique dont la conclusion serait la
Le « vrai » mensonge n’habite pas tout entier décision prise de commettre un acte de mensonge.
dans le rapport qu’instaure intentionnellement Pour simplifier, il s’agirait alors du soliloque
son auteur avec son destinataire. En faisant un suivant : « Je désire la paix du ménage. Or elle
« vrai » mensonge à autrui, le menteur altère la serait menacée si Dandin apprenait la vérité. Donc
relation qu’un homme se doit d’entretenir avec je vais lui faire croire que j’ai accompagné Carole
lui-même. L’épreuve de vérité se déroule alors au Louvre ». Peut-être Bertille répète-t-elle les
dans l’intimité. Son couperet, le menteur le fait phrases qu’elle va aligner à l’intention de Dandin,

17
mentiR

L’épreuve de vérité. The Lie, Arthur Boyd, xixe siècle. (coll. part., Mallett Gallery / Bridgeman Giraudon)

mais il est douteux qu’elle déroule l’intégralité La question à laquelle renvoie l’objection de
du syllogisme pratique dont le soliloque fait ici Bloch est celle-ci : en quoi pense-t-on – au sens où
état. En effet, sa formulation implique qu’elle l’on dit qu’on pèse en kilos, qu’on compte en chif-
suive l’ordre des mots et des propositions. Sans fres ou qu’on paie en argent ? Certes, nombre de
mot dire mais avec des mots, Bertille énoncerait nos pensées sont inaccessibles à des êtres non lin-
dans sa tête, d’abord la majeure optative, puis la guistiques ; j’ai cité, à titre d’exemple, la distinction
mineure, enfin la conclusion. entre mensonge et bobard ; elle exige la détention

18
L’acte de mentir

partagée de ces concepts exprimés par sur l’instant et comme en bloc, d’un RéféRences bibliogRaphiques
des mots. Cependant, un homme ne coup ? Prenons derechef le cas de
pense pas en mots comme il parle en celles d’un être humain. Imaginons Arendt hAnnAh, 1972
Du mensonge à la violence. Essais
français ou en swahili, pas plus, pour maintenant que Carole, l’amie de de politique contemporaine, Paris,
forcer le trait, que le pigeon ne pense Bertille, sa confidente, lui demande Calmann-Lévy, coll. « Liberté de
en roucoulements ou le chien en aboie- ce qui lui a pris d’inventer le bobard l’esprit ».
ments. S’il en fallait une preuve, la plus servi à Dandin. Bertille répondra
élémentaire de toutes consiste à rap- en transcrivant linguistiquement un BelAvAl yvon, 1967 [1944]
Le Souci de sincérité, Paris, Gallimard,
peler que nous cherchons souvent nos équivalent quelconque du syllogisme coll. « Les essais ».
mots pour exprimer nos pensées. C’est pratique évoqué plus haut. Or, de toute
donc, premièrement, que nos pensées évidence, la conclusion de Bertille est dennett dAniel c., 1983
préexistent à nos mots et, deuxième- rigoureusement contemporaine, dans « Intentional systems in cognitive
ment, qu’elles ne sont pas « faites » sa formation mentale, de l’énoncé ethology. The “Panglossian paradigm”
defended », Behavioral and Brain
en mots, bien qu’on parle couram- (muet) de la majeure optative et de Sciences, vol. 6, n° 3, pp. 349-390.
ment d’un « langage de la pensée » (le la mineure. En d’autres termes, c’est
« mentalais »). Pourquoi chercher nos un fait que les représentations men- dennett dAniel c., 1990
mots si la matière de nos pensées était tales obéissent à une autre logique La Stratégie de l’interprète. Le sens
déjà verbale ? Maurice Bloch est donc d’engendrement et d’organisation commun et l’univers quotidien,
Paris, Gallimard, coll. « nrf essais ».
justifié d’observer que ma reconstitu- que les représentations linguistiques.
tion des contenus mentaux respectifs On ne saurait néanmoins exiger de de WAAl frAns B. m., 2010
de la créature trompeuse et de l’être l’interprète qu’il procède autrement L’Âge de l’empathie. Leçons de la nature
menteur recourt à un biais lui-même que Bertille elle-même, répondant pour une société solidaire,
trompeur, si ce n’est mensonger. C’est à Carole. Paris, Les Liens qui libèrent.
à bon droit qu’il me reproche de tracer La position adoptée ici est, en hAuser mArc d., 1996
la différence entre la première, qui un sens, doublement interprétati- The Evolution of Communication,
aurait seulement l’intention de faire viste, dans le jargon en usage. Il est Cambridge, The MIT Press,
qu’autrui fasse, et le second, qui aurait impossible d’interpréter autrui en coll. « A Bradford book ».
l’intention de faire croire à autrui s’abstenant de lui prêter des états
KunderA milAn, 1993
pour qu’il fasse (ou ne fasse pas, dans intérieurs, sans garantie véritable Risibles Amours, Paris, Gallimard.
le cas de Bertille), en l’illustrant par que ces états intérieurs soient bien
des phrases supposées restituer le ceux assignés, ni même qu’ils cor- lenclud gérArd, 2009
contenu de pensées. On trahit, à coup respondent à une réalité. Il est impos- « Mensonge et vérité. à propos d’un
sûr, les pensées qu’on attribue, et tout sible de livrer l’interprétation retenue article de raymond Jamous », Ateliers
du LESC , n° 33, « La relation
autant celles qu’on s’attribue, en les dénudée, c’est-à-dire non revêtue d’un ethnographique, terrains et textes ».
habillant linguistiquement. Force est habit linguistique. Qu’en est-il alors Disponible en ligne, http://ateliers.
de remarquer au passage que tout récit des représentations consignées à un revues.org/8201 [consulté en avril 2011].
commet cette trahison, y compris animal non humain ? La procédure
ceux aspirant à la véridicité, récits est encore plus hasardeuse, sachant Proust joëlle, 2003
Les animaux pensent-ils ?, Paris, Bayard,
historiographiques ou ethnologiques. que si un homme ne pense pas en coll. « Le temps d’une question ».
Au demeurant, Bloch lui-même s’y mots, c’est un million de fois plus vrai
emploie : il m’attribue des pensées sur d’un pluvier, d’une dame babouine vAuclAir jAcques, 1995
le processus de pensée dont je puis ou d’un chimpanzé ! Il s’agit donc L’Intelligence animale, Paris,
certifier qu’elles sont plus confuses seulement d’une tactique d’exposition Éditions du Seuil, coll. « Points »,
série « Science ».
voire contradictoires que celles qu’il et d’explicitation. Le soliloque forgé
me prête, sous forme linguistique, pour les besoins de la cause s’efforce
avec générosité ! Comme si je savais de s’ajuster à ce qui est estimé le plus
vraiment ce que je pense ! vraisemblable à la lumière des informa-
Mais comment faire autrement tions disponibles à ce jour, collectées
dès lors que le propre des pensées par des disciplines scientifiques. Les
non exprimées, donc non trahies, phrases du soliloque visent seulement,
est d’être pensées bouche cousue, si j’ose dire, à être « parlantes ». ■

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