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l’essentiel du cours
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du programme
• Les définitions clés
• Les repères importants

DES sujets de bac


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commentées
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DES ARTICLES DU MONDE


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Président du Directoire, Directeur de la publication : Louis Dreyfus.
Directeur de la Rédaction : Erik Izraelewicz – Directeur Adjoint : Laurent Greilsamer – Editeur : Michel Sfeir
Imprimé par CPI-Aubin à Poitiers
Commission paritaire des journaux et publications : n°0712C81975
Dépôt légal : avril 2011.
Achevé d'imprimer : avril 2011

Numéro hors-série réalisé par Le Monde


© Le Monde – rue des écoles, 2011
sommaire

Le sujet p. 5
chapitre 01 – La conscience, l’inconscient p. 6
chapitre 02 – La perception p. 10
chapitre 03 – Autrui p. 14
chapitre 04 – Le désir p. 18
chapitre 05 – L’existence et le temps p. 22

La culture p. 27
chapitre 06 – Le langage p. 28
chapitre 07 – L’art p. 32
chapitre 08 – Le travail p. 36
chapitre 09 – La technique p. 40
chapitre 10 – La religion p. 44
chapitre 11 – L’histoire p. 48

La raison et le réel p. 51
chapitre 12 – Théorie et expérience p. 52
chapitre 13 – La démonstration p. 56
chapitre 14 – Le vivant p. 60
chapitre 15 – La matière et l’esprit p. 64
chapitre 16 – La vérité p. 68

La politique, la morale p. 73
chapitre 17 – La société et les échanges p. 74
chapitre 18 – La justice et le droit p. 78
chapitre 19 – L’État p. 82
chapitre 20 – La liberté p. 86

le guide Pratique p. 91
le sujet
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
conSciEncE
Étymologiquement, le mot
conscience signifie « savoir en-
semble », « savoir rassemblé »
La conscience,
L
(cum scientia). Au sens général, la
conscience est le savoir intérieur ’homme, dans la mesure où il est conscient, c’est-à-dire
immédiat que l’homme possède capable de se prendre lui-même pour objet de pensée,
de ses propres pensées, sentiments
et actes. Elle est un certain rapport n’est plus simplement dans le monde comme une chose
de soi à soi, ou une présence à soi ou un simple être vivant, mais il est au contraire devant le
de son esprit ou de son âme. C’est
une faculté qui permet à la fois de
monde : la conscience, c’est la distance qui existe entre moi
saisir ce qui se passe en nous et et moi-même et entre moi et le monde.
hors de nous. La conscience donne
ainsi lieu à plusieurs catégories de Cependant, avoir conscience
connaissances. de soi, ce n’est pas lire en soi
comme dans un livre ouvert;
conSciEncE du mondE savoir que j’existe, ce n’est pas
« La conscience est un être pour encore connaître qui je suis. Da-
lequel il est dans son être ques- vantage même, c’est parce que
tion de son être en tant que cet je suis un être de conscience
être implique un autre être que que je peux me tromper sur ma
lui » affirme Sartre, dans L’Être condition, m’illusionner et me
et le néant. Je ne peux pas avoir méconnaître : un animal dénué
conscience d’un objet ou d’une de conscience ne saurait se men-
idée sans avoir conscience de cette tir à soi-même.
idée. Les objets du monde existent
pour ma conscience dans la me- La conscience
sure où elle-même existe pour elle. que j’ai d’exister
Cependant toute conscience n’est peut-elle être
pas absolue, mais est en relation remise en doute ?
avec le monde : elle est médiation. Je peux me tromper dans la
C’est là le sens de l’intentionnalité connaissance que je crois avoir
chez Husserl. La conscience de de moi (celui qui croyait être cou-
soi implique une dualité : c’est rageux peut s’avérer n’être qu’un
la conscience de soi avec celle de lâche, par exemple), mais la pure
quelque chose d’autre. conscience d’être, elle, est néces-
sairement vraie. Ainsi, Descartes,
conSciEncE morALE au terme de la démarche du doute
La conscience morale est la capa- méthodique, découvre le caractère
cité qu’a l’homme de pouvoir juger absolument certain de l’existence
ses propres actions en bien comme du sujet : « je pense, donc je suis ».
en mal. Même si celle-ci est sus- Cette certitude demeure, et rien ne
ceptible de nous faire éprouver peut la remettre en cause.
du remords ou de la « mauvaise Descartes fait alors du phénomène
conscience », elle fait pourtant de la conscience de soi le fondement
notre dignité. inébranlable de la vérité, sur lequel
La conception kantienne de la mo- La conscience fait-elle la toute connaissance doit prendre modèle pour s’édifier.
rale pose la question du devoir : grandeur ou la misère de l’homme ?
« Que dois-je faire? ». Kant énonce Pascal répond qu’elle fait à la fois l’une et l’autre.
le principe de l’impératif catégo- Parce qu’elle rend l’homme responsable de ses actes,
rique qui se présenterait tel une loi la conscience définit l’essence de l’homme et en fait dEux ArTicLES du Monde à conSuLTEr
universelle d’actions, guidée par sa dignité. J’ai conscience de ce que je fais et peux en
• L’inconscient freudien au crible
des impératifs moraux. C’est ce qui répondre devant le tribunal de ma conscience et celui des neurosciences p.9
détermine sa formule : « Agis de des hommes : seul l’homme a accès à la dimension (Paul Benkimoun, 24 novembre 2006)
façon telle que tu traites l’huma- de la spiritualité et de la moralité. • La plasticité du cerveau compense
nité aussi bien dans ta personne Pourtant, parce que la conscience l’arrache à l’in- l'ouïe par la vue p.9
que dans toute autre, toujours en nocence du monde, l’homme connaît aussi par elle (C. V., 16 octobre 2010)
même temps comme fin et jamais sa misère, sa disproportion à l’égard de l’univers et,
comme moyen ». surtout, le fait qu’il devra mourir.

6 Le sujet
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS

l’inconscient inconSciEnT
Il se produit en nous des phé-
nomènes psychiques dont nous
n’avons pas conscience, mais
qui déterminent certains de nos
comment concevoir la un réseau de significations : je ne peux percevoir actes conscients. Ainsi, nous pen-
conscience ? que ce qui pour moi a un sens. sons nous connaître, mais nous
Que je sois certain que j’existe ne me dit pas ignorons pourquoi nous avons
encore qui je suis. Descartes répond que je Le rôle de la conscience de l’attrait ou de la répulsion à
suis « une substance pensante » absolument dans la perception l’égard de certains objets. Cela
distincte du corps. Pourtant, en faisant ainsi de Lorsque je perçois quelque chose, je le vise en fait peut être la part inconsciente de
la conscience une « chose » existant indépen- sous la forme d’un « comme » : je me rapporte à notre personnalité qui entre en
damment du corps et repliée sur elle-même, l’objet en visant son utilité vis-à-vis de moi. C’est jeu. Selon Freud, toute névrose
Descartes ne manque-t-il pas la nature même de en ce sens qu’il n’y a pas de perception sans provient d’une rupture d’équilibre
la conscience, comme ouverture sur le monde signification. entre le surmoi, le ça et le moi, qui
et sur soi ? se manifeste par un sentiment
Surtout, la conscience constitue la perception : d’angoisse :
C’est ce que Husserl essaie de montrer : par exemple, je ne verrai jamais d’un seul – le « ça » est totalement incons-
loin d’être une chose ou une substance, la regard les six faces d’un cube. Il faut donc que cient ; il correspond à la part
conscience est une activité de projection vers ma conscience fasse la synthèse des différents pulsionnelle (libido et pulsion de
les choses. Elle est toujours au-delà d’elle- moments perceptifs (le cube de devant, de mort) ;
même, qu’elle se projette vers le monde, vers côté et de derrière) pour construire ma re- – le « moi » est conscient ; la part
ses souvenirs vers ou l’avenir, à chaque fois présentation du cube. Toute perception est inconsciente est chargée de se
dans une relation – ou visée – que Husserl une construction qui suppose une activité de défendre contre toutes les pul-
nomme « intentionnelle ». la conscience : c’est ce que Husserl nomme la sions du « ça » et les exigences du
synthèse temporelle passive : passive, parce « surmoi » ;
que ma conscience opère cette synthèse sans – le « surmoi » désigne l’instance
L’intentionnalité de la conscience que je m’en rende compte, et temporelle, parce psychique inconsciente, expri-
Que la conscience ne soit pas une substance mais qu’elle synthétise différents « moments » per- mant la puissance des interdits
une relation, cela signifie que c’est par l’activité ceptifs qui se succèdent. intériorisés (interdit parental, in-
de la conscience que le monde m’est présent. terdits sociaux) qui sont à l’origine
Husserl tente, tout au long de son œuvre, de Suis-je totalement transparent du refoulement et du sentiment de
dégager les structures fondamentales de cette à moi-même ? culpabilité. Le « surmoi » est celui
relation, à commencer par la perception. Il La conscience n’est pas pure transparence qui interdit ou autorise les actes
montre ainsi que celle-ci est toujours prise dans à soi : le sens véritable des motifs qui me du « moi ».
poussent à agir m’échappe souvent. C’est ce Je ne suis donc pas « maître
que Freud affirme en posant l’existence d’un dans ma propre maison », et le
inconscient qui me détermine à mon insu. Le conflit entre ces trois instances
sujet se trouve ainsi dépossédé de sa souve- psychiques se manifeste par la
raineté et la conscience de soi ne peut plus névrose. La cure psychanalytique
être prise comme le modèle de toute vérité. consiste à retrouver un équilibre
L'inconscient n'est pas le non conscient : vivable entres les contraintes so-
mes souvenirs ne sont pas tous actuellement ciales et nos désirs.
présents à ma conscience, mais ils sont dis-
ponibles (c'est le préconscient). L'inconscient inTEnTionnALiTé
forme un système indépendant qui ne peut Du latin intentio, « action de
pas devenir conscient sur une simple injonc- tendre vers », ce terme est utilisé
tion du sujet parce qu'il a été refoulé. C'est en phénoménologie par Husserl
une force psychique active, pulsionnelle, pour désigner l’acte par lequel la
résultat d'un conflit intérieur entre des désirs conscience se rapporte à l’objet
qui cherchent à se satisfaire et une personna- qu’elle vise.
lité qui leur oppose une résistance. En affirmant que « la conscience
est toujours conscience de quelque
L'inconscient ne pourra s'exprimer qu'in- chose », Husserl, contre Descartes,
directement dans les rêves, les lapsus et les montre que loin d’être une « subs-
symptômes névrotiques. Seule l'intervention tance pensante » autarcique, la
d'un tiers, le psychanalyste, peut me délivrer conscience est toujours visée in-
de ce conflit entre moi et moi-même, conflit tentionnelle d’un objet, tension
que Freud suppose en tout homme. vers ce qu’elle n’est pas, et que c’est
Sigmund Freud (1856-1939). là son essence.

Le sujet 7
un SujEt PaS à PaS

REPÈRES
BonhEur ET conSciEncE
Dissertation : La conscience
Selon Pascal, la conscience de
notre condition est une faculté
proprement humaine mais qui
peut-elle être un fardeau ?
n’en demeure pas moins misé-
rable. En plus de notre conscience l’homme de la grandeur ou nuit-il au contraire à son
de la mort s’ajoute celle de notre bonheur et à sa liberté ?
petitesse par rapport à l’infinité
de ce qui existe. Face à l’espace et Le plan détaillé
au temps, l’homme n’est qu’un I. La conscience est la marque de la grandeur humaine.
point infime dans l’immensité. a) La disposition de la conscience nous donne le statut
Citation : « Il veut être grand, il se de sujet lucide et responsable de nos actes.
voit petit ; il veut être heureux, b) Ce sont les exigences du corps qui peuvent davan-
il se voit misérable ; il veut être tage être vécues comme un fardeau : maladies, travail,
parfait, il se voit plein d’imper- douleurs ; nous souffrons de vieillir trop vite.
fections » (Pensées,) c) Les manifestations du corps et ses désirs, relayés
par l’inconscient, peuvent alourdir et perturber la
morALE ET conSciEncE conscience (psychanalyse).
Selon Rousseau, le sujet juge de la Transition : Ne serait-il pas préférable de n’avoir
valeur de ses propres intentions aucune conscience des limites de notre condition ?
et de ses actes. C’est donc par la
conscience morale, principe inné II. La conscience peut être malheureuse.
de justice et de vertu, que l’homme a) En tant qu’individu, la conscience de nos défauts
peut s’élever au-dessus des bêtes et psychologiques est douloureuse.
se rendre « semblable à Dieu ». La b) En tant qu’être humain, la conscience de notre
morale rousseauiste est une morale condition ne peut susciter que l’incompréhension
du sentiment et du cœur, opposée et l’angoisse (Cf. Pascal).
à tout intellectualisme. L’amour c) En tant que citoyen, la conscience des injustices et
humain de la vertu est un signe des déterminismes divers pesant sur nous n’incite
irrécusable du divin en l’homme. pas au bonheur.
« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît
Citation : « Conscience! Conscience! Transition : Mais prendre conscience des détermi-
misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable. » (Pascal,
Instinct divin, immortelle et céleste Pensées) nismes n’est-il pas un moyen de s’en libérer ?
voix […] juge infaillible du bien et du
mal qui rend l’homme semblable à « Pour un être conscient,
Dieu, c’est toi qui fais l’excellence L’analyse du sujet exister consiste à changer. »
de sa nature et la moralité de ses I. Les termes du sujet Bergson
actions » (Émile ou de l’éducation).– • Conscience :
– sens psychologique : faculté de se représenter sa III. La prise de conscience est libératrice.
choix ET conSciEncE propre existence. a) Sans conscience, le bonheur et la liberté ne seraient
Selon Bergson, conscience si- – sens moral : faculté de juger, ou de se représenter la ni vécus, ni ressentis vraiment.
gnifie choix. Il montre dans son valeur morale de ses actes. b) En matière morale, la conscience donne un idéal à
œuvre que toute conscience est • Fardeau : respecter, mais que l’on ne peut jamais parfaitement
liée à l’action. Mes actes sollici- – idée d’absence de liberté, d’entrave. atteindre.
tent ma conscience et je mobilise – idée d’efforts, de douleur. c) La conscience nous donne un projet d’existence,
des éléments en moi (par exemple • Peut-elle : toujours susceptible de changer (Cf. Sartre).
des souvenirs) pour déterminer – idée de possibilité, de choix.
mon action dans le présent. Ma – idée de légitimité. conclusion
conscience rassemble et organise La conscience peut être vécue comme un fardeau,
mon expérience passée pour me II. Les points du programme mais c’est également le fait d’être conscients de nos
préparer au futur et résoudre les • La conscience. propres limites qui nous en libère.
problèmes qui peuvent surgir • L’existence et le temps.
devant moi. • La morale.
• Le bonheur. ce qu’il ne faut pas faire
« La conscience est • La liberté. Oublier la dimension positive de la conscience.
un pont jeté entre
le passé et l’avenir » La problématique Les bons outils
La conscience que nous possédons peut-elle être • Pascal, Pensées.
(Bergson, considérée comme une charge nous empêchant de • Sartre, La Nausée.
L’Évolution créatrice). jouir pleinement de l’existence ? • Descartes, Méditations métaphysiques.
Se rendre compte de ses propres défauts confère-t-il à • Saint Augustin, Confessions.

8 Le sujet
LES artiCLES du

L’inconscient freudien au crible des neurosciences


Comment fonctionne notre cerveau ? Quelle est la part du conscient et celle de l’incons-
cient ? neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et normalien, Lionel nac-
cache se penche sur cette question intrigante depuis plusieurs années, notamment en
collaboration avec Stanislas dehaene.

A
rmé des savoirs nés du « mé- cache met en évidence l’existence région cérébrale dont l’activité serait cientes postulées par Freud sont en
nage à trois » que forment d’une perception et d’une motricité exclusivement et nécessairement absolue contradiction avec ce que
la psychologie cognitive, « hors conscience ». Il en ressort réservée aux pensées conscientes ». nous connaissons aujourd’hui du
l’imagerie cérébrale et la neuropsy- que notre cerveau fonctionne de Enfin, inconscient et conscient ne fonctionnement mental et de sa
chologie clinique, il dévoile pas à manière beaucoup plus subtile sont pas deux mondes qui s’igno- physiologie ».
pas ce que les neurosciences nous que ne le supposaient les théories rent. L’inconscient est « souple et Freud a, selon Lionel Naccache,
apprennent sur l’inconscient. Cela attribuant une aire unique à cha- sensible aux modifications dyna- doté l’inconscient des attributs qui
accompli, il confronte cette vision à cune des fonctions (vision, audition, miques de la conscience du sujet ». sont « le propre de la conscience ».
celle de l’inconscient tel que Freud langage...). Cet « inconscient cognitif » corres- L’inconscient freudien ne serait que
l’a défini afin de mettre au jour les Autrement dit, loin d’être l’« idiot de pond-il à celui décrit par Freud ? « la conscience du sujet qui inter-
convergences et divergences entre la famille », l’inconscient regroupe Certes, « plusieurs idées importantes prète sa propre vie mentale incons-
ces deux approches. des contenus riches et divers. Il semblent communes à ces deux dé- ciente à la lumière de ses croyances
À partir du récit détaillé – peut- n’existe pas un lieu qui lui soit dédié, marches théoriques » : « La richesse conscientes ».
être trop, trouveront les lecteurs mais il repose au contraire sur une de l’inconscient, le statut originaire- S’il rejette donc l’édifice théorique de
profanes – d’expériences avec des multiplicité de substrats cérébraux. ment inconscient de toute représen- Freud, Lionel Naccache n’en rejette
patients au cerveau lésé, Lionel Nac- De même qu’« il n’existe aucune tation mentale, le rôle de l’attention pas pour autant la psychanalyse
dans la prise de conscience et enfin comme « procédé thérapeutique ».
la division de l’espace inconscient Sans dogmatisme et en se démar-
Pourquoi repérable ? Cet article fait le point en plusieurs catégories qualitative- quant de critiques traditionnelles
cET ArTicLE ? sur les travaux du neurologue ment distinctes ». de l’œuvre de Freud, Lionel Nac-
Lionel Naccache qui remettent Au terme de son inventaire, l’auteur cache réussit le tour de force de
Les processus à l’œuvre dans la en cause certains aspects des théo- avoue pourtant sa « déception ». nous éclairer et de questionner un
constitution de la conscience que ries freudiennes de la conscience Pour Lionel Naccache, grand lecteur domaine, celui de notre psychisme,
nous avons de nous-mêmes et des et de l’inconscient. Science et de Freud, « le cœur de la psychana- sur lequel nous n’avons pas fini de
autres sont-ils reconnaissables philosophe se rejoignent ici pour lyse freudienne de l’inconscient, nous interroger.
dans l’activité même de notre alimenter la réflexion sur la na- c’est-à-dire le concept de refoule-
cerveau ? L’inconscient y est-il ture de la conscience humaine. ment, et certaines propriétés des Paul Benkimoun
représentations mentales incons- (24 novembre 2006)

La plasticité du cerveau compense l’ouïe par la vue


P
arce qu’ils peuvent, comme des chats sourds, les chercheurs ont dans leur organisation, de celles vouées à la vision sont dédiées chez
les humains, être sourds de observé que ces derniers perdaient des humains, cette découverte les aveugles de naissance à d’autres
naissance, les chats viennent leur avantage visuel, alors que le pourrait avoir des conséquences tâches, telle la lecture braille ou la
de contribuer, de façon spectaculaire, même traitement ne modifie en thérapeutiques. Découvrir com- localisation auditive.
à démontrer les capacités d’adap- rien les aptitudes visuelles des chats ment le cerveau d’une personne
tation du cerveau. Des chercheurs à l’ouïe normale. sourde depuis la naissance diffère C. V.
de l’université d’Ontario-Occidental La fonction de ces zones cérébrales de celui d’une personne enten- (16 octobre 2010)
(Canada), qui ont publié leurs tra- initialement destinées à localiser dante permettrait par exemple de
vaux, mardi 12 octobre, dans l’édition les sons a donc été modifiée chez mieux comprendre comment il
en ligne de Nature Neuroscience, les chats sourds de naissance, afin réagit face à un implant cochléaire Pourquoi
ont comparé la capacité visuelle de de leur donner une meilleure per- (prothèse auditive interne). cET ArTicLE ?
trois chats, sourds de naissance, et de ception des mouvements se pro- Ces travaux constituent, par
trois chats entendant normalement. duisant à la limite de leur champ de ailleurs, un nouvel exemple de la Comme nous le montre cet
Leurs expériences ont montré que vision. « Le cerveau est très efficace formidable plasticité du cerveau, article, le cerveau recèle encore
les premiers avaient une meilleure et ne laisse pas d’espace inutilisé », qui lui permet de réorganiser ses de nombreux secrets, ouvrant
vision périphérique que les seconds. commente Stephen Lomber, princi- réseaux neuronaux en fonction de nouveaux champs de
Comment le cerveau parvient-il à ce pal signataire de ces travaux. des expériences vécues. L’imagerie réflexion sur la conscience et
résultat ? En désactivant temporaire- Les aires sensorielles du cortex cérébrale avait déjà permis d’ob- la perception.
ment deux régions du cortex auditif des chats étant assez proches, server que des aires normalement

Le sujet 9
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
AnALySE
Type de raisonnement qui consiste
à décomposer une réalité en ses
différents éléments.
La perception
J
EmPiriSmE
Du grec empeiria « expérience ». ’ai la sensation d’une couleur ou d’une odeur, mais je perçois
Doctrine professée en particulier toujours un objet doté de qualités sensibles (une table rouge
par Locke et Hume, selon laquelle
toutes nos idées et connaissances
et sentant la cire). alors, si je ne perçois pas simplement du
sont dérivées de l’expérience sen- rouge, mais une chose rouge, cela signifie que, quand je perçois,
sible. Les empiristes refusent de
cette manière les idées innées
j’identifie des objets (l’objet table, ayant telles ou telles qualités
de Descartes. La raison, selon sensibles) et que j’opère la synthèse des sensations provenant
les empiristes, est elle-même de mes différents sens. La question est alors de savoir d’une
issue de l’expérience, aussi bien
extérieure (perception sensible), part comment s’opère cette synthèse, et d’autre part comment
qu’intérieure (réflexion), et en je reconnais tel ou tel objet.
dépend d’autant plus qu’elle
permet (grâce aux signes) de
rassembler les perceptions. comment articuler perception
Kant s’opposera aux empiristes et sensation ?
en affirmant l’existence de struc- On peut soutenir que ce sont les différentes sen-
ture a priori de l’esprit et ainsi la sations qui vont s’additionner pour composer
possibilité de connaissances non l’objet : la sensation du toucher de la table, de
empiriques. sa couleur et de sa forme, s’ajoutent les unes
aux autres jusqu’à constituer la perception
ESSEnTiEL de l’objet « table ». C’est la solution défendue
Du latin esse, « être ». L’essence par les empiristes : la connaissance dérive de
d’une chose, c’est sa nature, ce l’expérience, entièrement faite d’une accu-
qui définit son être. On ne saurait mulation de sensations. Nous avons d’abord
ôter la qualité de la chose sans la des sensations, et ce sont elles qui composent
détruire. Une qualité essentielle nos idées.
s’oppose alors à une qualité acci-
dentelle, c’est-à-dire non consti- Mais comme ces sensations se présentent tou-
tutive et non nécessaire à la chose. jours conjointement dans mon expérience
sensitive, je finis par prendre l’habitude de les
éTEnduE unir : je désigne alors leur union par un seul
L’étendue d’un corps, c’est la nom (je nomme « tulipe » l’union de certaines
portion d’espace que celui-ci odeurs, couleurs, et formes se présentant en-
occupe dans le réel. C’est parce semble). Au sens strict, toute chose n’est alors
que les corps sont dans l’espace qu’une collection de sensations, unies sous une
qu’ils sont étendus et qu’ils seule dénomination par une habitude.
occupent l’espace chacun de
manière spécifique. La perception est-elle réductible Edmund Husserl (1859-1938), philosophe allemand,
à une somme de sensations ? fondateur de la méthode phénoménologique.
évidEncE Peut-on cependant réduire ainsi l’objet à une
C’est ce dont la vérité apparaît collection de qualités senties et la perception
immédiatement et ne peut être à une somme de sensations reçues ? Descartes Qu’est-ce donc alors qui me fait connaître ce
contesté, et qui s’impose comme montre que c’est impossible : prenons un qu’est la cire, si ce ne sont pas mes sensations ?
tel à la pensée. morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche ; Selon Descartes, c’est une « inspection de l’es-
il est dur, odorant, et possède une forme dé- prit » : si l’objet est ce qui demeure le même
inné terminée. Mais si on l’approche d’une flamme, par-delà les variations de l’expérience sensible,
Est inné ce qui est donné avec un ces qualités sensibles disparaissent toutes ; et alors la perception ne peut être qu’un acte
être à sa naissance et appartient de pourtant, chacun le reconnaîtra avec évidence, intellectuel. Or la raison me fait reconnaître que
ce fait à sa nature. S’oppose à ac- « la même cire demeure ». L’expérience révèle la cire n’est pas une somme de qualités sensibles,
quis. Un des problèmes essentiels donc que la cire était, à mon insu, autre chose mais une forme flexible et muable. Percevoir
est de déterminer, chez l’homme, que ce que je croyais : elle n’est pas un assem- un objet, ce ne serait donc pas le sentir mais le
les parts respectives de l’inné et blage de qualités sensibles ; son essence doit concevoir.
de l’acquis. être distinguée de son apparence.

10 Le sujet
L’ESSEntiEL du CourS

senties par les sens, ni un pur


fragment d’étendue conçu par
MOTS CLÉS
la raison. Il faudrait cesser de SEnSiBLE
confondre la perception avec Sensible s’oppose à intelli-
autre chose qu’elle (sensation gible. Il est ce qui peut être
ou intellection) et lui restituer perçu par les sens.
sa spécificité.
SEnSuALiSmE
comment Le sensualisme est une doc-
peut-on sortir trine qui veut ramener toutes
de l’alternative ? nos connaissances aux sen-
C’est Husserl qui nous donne sations. L’épicurisme, par
la solution : dans la perception, exemple, est un sensualisme.
la chose ne se donne ni morce- Cela n’implique pas qu’il suf-
lée dans une diversité de qua- fit de sentir pour connaître,
lités sensibles, ni comme une mais seulement que, sans sen-
totalité parfaitement claire et sation, aucune connaissance
transparente pour la raison ne serait possible.
qui conçoit. Elle se donne « par
esquisses ». En effet, je peux SynThèSE
faire le tour de cette table que Du grec sun, « ensemble », et
j’ai sous les yeux : j’ai sans tithémi, « poser ». Opération
cesse conscience de l’existence de l’esprit qui consiste à ras-
d’une seule et même table, sembler des éléments divers,
alors même que la percep- et à construire un ensemble
tion de cette table ne cesse à partir de ces principes. La
de varier. C’est l’essence de la synthèse s’oppose à l’analyse
perception. qui est un mouvement de dé-
Chaque « vécu » de la table est composition.
celui de la même table : ce n’est Chez Descartes, la synthèse
pas une représentation dans constitue après celle de l’évi-
l’esprit ni une simple apparence. dence et de l’analyse, la troi-
Au contraire, chaque vécu de la sième règle de sa méthode :
table me la rend présente, mais « conduire par ordre mes
d’un certain point de vue, sous pensées, en commençant par
un certain aspect ; c’est ainsi dans les objets les plus simples et
un flux temporel d’esquisses les plus aisés à connaître, pour
que chaque objet apparaît à la monter peu à peu, comme
rené descartes (1596-1650). conscience, et il ne peut en être par degrés, jusqu’à la connais-
autrement : je ne peux pas, par sance des plus composés ».
La perception est-elle définition, percevoir en même temps les six faces (Discours de la méthode)
réductible à un acte de la raison ? d’un cube posé devant moi. Le propre de la chose
Se pose ici une alternative : ou bien on sou- perçue, c’est donc de ne jamais pouvoir se donner
tient avec les empiristes que la perception tout entière à la conscience : un objet entièrement
se confond avec la sensation, mais alors elle présent, est un idéal toujours visé mais jamais atteint.
n’offrirait qu’un pur divers sans unité ni « ce n’est pas
signification propre ; mais cela ne corres- ouTiLS une propriété
pond en rien à notre expérience perceptive. • Descartes, Discours de la méthode ; Méditations fortuite de la chose
Ou bien on soutient avec Descartes que la métaphysiques. ou un hasard de
perception d’un objet se confond avec un acte • Locke, Essai sur l’entendement humain. notre constitution
de la raison : percevoir, c’est concevoir, ce qui • Merleau-Ponty, Phénoménologie humaine que
fait aussi problème. Comme le note en effet de la perception. notre perception
Merleau-Ponty, devant la raison, un carré est
ne puisse atteindre
toujours un carré, qu’il repose sur l’une de
les choses
ses bases ou sur l’un de ses sommets ; mais un ArTicLE du Monde
elles-mêmes,
que par
pour la perception, dans le second cas, il à conSuLTEr l’intermédiaire
est à peine reconnaissable : nous percevons de simples
spontanément autre chose. Par conséquent, • Les neurobiologistes enquêtent sur la esquisses. »
il faut sans doute sortir de l’alternative si perception visuelle : lorsque « la vision
l’on veut rendre compte de notre expérience aveugle » éclaire l'inconscient p.13
perceptive réelle : l’objet perçu ne serait alors (Hervé morin, 19 mai 1995) (Edmund husserl)
ni une pure collection de diverses qualités

Le sujet 11
un SujEt PaS à PaS

REPÈRES Dissertation : Le réel se limite-t-il


L'originE dES idéES
SELon LES EmPiriSTES
Selon les empiristes, nos idées
à ce que perçoivent nos sens ?
résultent d’une habitude associa-
tive : à force d’avoir telles et telles L’analyse du sujet
sensations dans un ordre précis, I. Les termes du sujet
je finis par les associer et par me • Le réel :
les représenter comme des parties – tout ce qui existe concrètement.
d’une seule idée. Si donc c’est bien – contraire de ce qui est seulement imaginé, conçu,
par les idées que nous connais- rêvé.
sons, comme les idées proviennent • Ce que perçoivent nos sens :
elles-mêmes de sensations, alors il – toutes les informations fournies par nos cinq
faut dire que toute connaissance sens.
commence avec la sensation. – référence à l’activité spécifique de perception, qui ne
Il ne s’agit pas en revanche de dire se limite pas à une simple sensation passive.
que nos sens sont fiables, ou qu’ils • Se limite-t-il :
nous permettent de connaître – idée de restriction, par rapport à une opinion
mieux que la raison : il n’y a tout courante ou à une définition possible.
simplement aucune connaissance – idée d’objectivité, de délimitation exacte des II. La perception sensorielle possède de nombreuses
qui n’ait commencé par une sen- contours. limites.
sation. a) Le rôle des facultés mentales est déterminant dans
II. Les points du programme la perception : elles ne sont pourtant pas elles-mêmes
dEScArTES ET • La perception. perçues.
« L’inSPEcTion • La matière et l’esprit. b) La perception sensorielle est une connaissance
dE L’ESPriT » • La théorie et l’expérience. « confuse » (Descartes), puisqu’elle ne retranscrit pas
Descartes nomme « inspection • L’interprétation. fidèlement la nature de l’objet perçu.
de l’esprit » cet acte de l’attention c) On peut même supposer que la réalité de l’esprit
qui me permet d’identifier un L’accroche est plus certaine que celle des corps sur lesquels des
objet malgré les changements La formule « Je crois ce que je vois » est souvent illusions sont toujours possibles.
de mes sensations. En effet, employée pour mettre en doute quelque chose Transition : Comment garantir la preuve de l’existence
lorsqu’on chauffe le morceau de tant que l’on n’en a pas eu de preuve tangible, d’une réalité appelée « esprit » ?
cire, toutes ses qualités sensibles perceptible.
se modifient. Si donc je n’avais III. Le terme réel a un sens limité.
de ce morceau qu’une somme de La problématique a) Le réel au sens scientifique regroupe tout ce qui a
sensations, je serais incapable de La perception est-elle un critère suffisant pour dé- été vérifié expérimentalement et qui n’est pas pour
le reconnaître après qu’on l’eut terminer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ? Est-elle autant perçu tel quel par nos sens. Sa constitution
chauffé. Or, ce n’est pas le cas. fidèle à la nature réelle des choses ? Peut-elle tout et ses limites font l’objet de théories en constante
Si je peux identifier le morceau englober ? évolution, à mesure que les sciences avancent.
de cire, c’est donc qu’il y a plus b) Le réel au sens objectif est donc impossible à
dans la perception qu’une simple délimiter, puisque chacun a aussi un point de vue qui
suite de sensations : mon esprit dépend de sa façon d’interpréter, de son expérience
inspecte la chose, la conçoit, et de ses projets.
c’est-à-dire conçoit ses propriétés
essentielles, celles qui justement conclusion
ne changent pas, et me permet- Le réel ne se limite pas à ce que perçoivent nos sens,
tent de l’identifier malgré les dans la mesure où le terme « réel » suppose une
changements de mes sensations. sorte d’idéal d’objectivité, ou au contraire une vision
nécessairement subjective du monde extérieur.

« à cela, je réponds Les bons outils


en un mot de Le plan détaillé • Descartes analyse la perception d’un morceau de
l’Expérience : c’est I. La réalité est délimitée par la perception. cire dans Les Méditations métaphysiques.
là le fondement a) Est d’abord jugé réel ce qui est perçu concrètement, • Berkeley montre le type de réalité des choses perçues
de toutes nos connais- par opposition à ce qui est rêvé, espéré, projeté. dans Les Principes de la connaissance humaine.
sances ; et c’est de b) Toute la démarche scientifique s’attache au critère
là qu’elles tirent leur de ce qui est vérifiable par la perception sensorielle
première origine. » (directe et naturelle) ou par des instruments d’optique ce qu’il ne faut pas faire
(perception artificielle). Dresser un cataloguer de choses réelles, mais
(john Locke) Transition : Nos sens ne sont donc pas les seuls à non perçues (atomes, etc.).
entrer en jeu.

12 Le sujet
L'a rt i C L E d u

Les neurobiologistes enquêtent


sur la perception visuelle :
Lorsque la « vision aveugle »
éclaire l’inconscient
L’étude de certaines affections cérébrales permet de distinguer deux types de
perception visuelle.

A
u volant d’une voiture, il de résiduelles, et ne les mettait Jeannerod, semble ainsi étayer la conscience perceptive. Ainsi,
arrive fréquemment que en œuvre qu’à la demande des l’existence chez l’homme de deux certains patients, partiellement
le conducteur freine bru- expérimentateurs. systèmes visuels indépendants et insensibilisés à la suite d’une lé-
talement afin d’éviter un obstacle Cette vision inconsciente n’est ce- complémentaires. Ces chercheurs sion cérébrale, peuvent pointer
qui surgit devant son véhicule pendant pas propre à l’homme, et ont demandé à des patients atteints un endroit de leur corps qui vient
− ballon, cycliste ou animal − avant les neurologues se gardent bien de de cécité partielle de placer une d’être stimulé, alors même qu’ils
même de l’avoir clairement iden- la relier à l’inconscient freudien. carte dans une fente ou de saisir déclarent n’avoir pas senti qu’ils
tifié. Cette expérience familière Ils préfèrent la traquer du côté différents objets rectangulaires avaient été touchés. Ce phéno-
montre la complexité de la per- animal, en particulier chez les pri- présentés dans leur champ aveugle. mène de blindtouch est l’équiva-
ception visuelle et les différents ni- mates. De fait, en 1965, l’éthologue Les patients ont pu accomplir ces lent pour le toucher du blindsight
veaux de « conscience » qui y sont Nicolas Humphrey, de l’université tâches avec une précision assez pour la vision.
associés. Elle illustre les conclu- de Cambridge, a noté que sa gue- bonne, adaptant la pince formée Parmi d’autres, ces observations
sions d’un nombre croissant de non Helen, privée de cortex visuel, par le pouce et l’index à la forme plaident pour l’hypothèse d’une
neurologues, qui considèrent qu’il pouvait ramasser des objets et des objets à saisir, et orientant la organisation du cerveau en mo-
existe différents modes de repré- éviter des obstacles. Depuis lors, carte selon l’axe de la fente. Mais dules spécialisés dans diverses
sentations mentales conscients il a été clairement démontré que lorsqu’on introduisait un délai formes de perception, conscientes
et inconscients utilisés pour des les macaques pouvaient présenter entre la présentation du stimulus et ou non. L’identification des mou-
tâches distinctes et faisant appel une « vision aveugle » similaire à la réponse motrice, cette dernière vements, des formes, des couleurs,
à des systèmes neuronaux séparés celle de l’homme. se faisait moins précise. ou même des visages et des ex-
et complémentaires. Chez l’individu normal, les ré- pressions faciales, ne sont que
Pour parvenir à ces conclusions Systèmes ponses motrices sont également quelques-uns des modes de trai-
provisoires, les neuropsycholo- indépendants moins précises après un court tement de l’information visuelle
gues se sont particulièrement Faut-il pour autant voir dans la délai, ou lorsqu’il est demandé connus, dévoilés au hasard des
intéressés, depuis une vingtaine blindsight la survivance d’une vi- de décrire l’objet présenté. « Tout pathologies et des accidents. C’est
d’années, à une pathologie hors du sion archaïque ? « Il est vrai qu’elle ce passe donc comme si deux pourquoi il apparaît illusoire, es-
commun, la vision inconsciente s’apparente à celle de vertébrés systèmes de traitement de l’in- timent les neurologues, d’espérer
ou aveugle (blindsight, selon la inférieurs, reconnaît Marc Jean- formation coexistaient, explique identifier, s’il existe, un siège unique
terminologie anglo-saxonne). C’est nerod, qui dirige l’unité Vision et Marie-Thérèse Pérenin. Le système de la conscience perceptive.
en 1974 que le premier cas de blind- motricité de l’Inserm à Lyon. La pragmatique, qui est le seul à sub-
sight a été clairement identifié par grenouille, qui n’a pas de cortex, est sister chez les patients, est précis Hervé Morin
un psychologue de l’université ainsi capable, dit-il, de localiser très et rapide. Mais il est très instable. (19 mai 1995)
d’Oxford. Laurence Weiskrantz précisément des objets en mou- Tandis que le système symbo-
avait alors « découvert » un su- vement. » Cela lui permet, entre lique, qui leur fait défaut, permet
jet qui avait perdu la moitié de autres, de gober des insectes au vol. à l’homme normal d’identifier Pourquoi
son champ visuel après avoir été Sans faire un saut trop rapide entre l’objet, de le nommer. » Cette opé- cET ArTicLE ?
opéré d’une tumeur du cerveau. le batracien et l’homme, il est de ration plus complexe, consciente,
« Daniel T. » restait néanmoins plus en plus admis que divers types est aussi plus lente. Les cas de vision aveugle rappor-
capable de suivre du regard et de de vision ont pu se superposer au L’intérêt de cette distinction tés par cet article nous éclairent
saisir des objets circulant dans son cours de l’évolution des espèces. entre réponse pragmatique et sur les différents niveaux de
champ aveugle. Le plus étonnant Une expérience récente, menée symbolique est qu’elle s’applique conscience à l’œuvre dans les
est qu’il n’était pas conscient de par Marie-Thérèse Pérenin et à d’autres types de déficiences mécanismes de la perception.
ses capacités visuelles, qualifiées Yves Rossetti, de l’équipe de Marc spectaculaires mettant en jeu

Le sujet 13
L’ESSEntiEL du CourS

Autrui
MOTS CLÉS
AuTrui
Désigne l’autre, en tant qu’il est
cependant mon semblable. Autrui
est un alter ego, c’est-à-dire à la
fois un autre moi, et un autre que
moi. C’est cet entrelacement du
même et de l’autre en autrui qui
fait l’objet d’un questionnement

Q
philosophique.

éTAT dE nATurE u’est-ce qu’autrui ? un autre moi-même, c’est-à-dire


L’état de nature est un état fictif ou celui qui est à la fois comme moi et autre que moi.
supposé de l’homme avant qu’il ne
vive en société. Il s’oppose à l'état rencontrer autrui, cela suppose donc d’une part la vie en
civil, ou état social. Des philosophes communauté ; mais d’autre part, comme je ne saurais être moral
comme Rousseau ou Hobbes ont
thématisé cette distinction.
tout seul, la moralité elle-même suppose la rencontre d’autrui.
humAniTé comment définir ce qu’est quel rapport existe-t-il entre moi
Par opposition à l’animalité, l’hu- autrui ? et autrui ?
manité est l’ensemble des caracté- La réponse semble simple : autrui, ce sont les Nous avons retenu du solipsisme cartésien
ristiques propres au genre humain. autres hommes dans leur ensemble. Cela signi- l’idée que le moi est plus certain que le monde :
Sur le plan moral, l’humanité en fie que je ne comprends jamais autrui comme il y a d’abord le moi, puis ensuite seulement le
moi comme en autrui est considé- étant seulement autre chose que moi, une chose monde et autrui. Selon Descartes en effet, je
rée par Kant comme ce qui nous parmi les choses. Dès la perception, je ne vise n’ai pas besoin d’autrui pour avoir conscience
confère un caractère sacré, qui pas autrui comme je vise une chose inerte, de moi ; mais tout seul, puis-je avoir conscience
oblige absolument et sans restric- c’est-à-dire comme une pure altérité : autrui d’exister ?
tion au respect. est tout à la fois autre que moi et identique à
moi. En termes platoniciens, autrui entrelace Husserl va montrer que la conscience n’est pas
inTErSuBjEcTiviTé le même et l’autre. une substance, mais une ouverture à l’altérité :
Du latin inter, « entre », et subjectus, je n’ai pas d’abord conscience de moi, puis
« sujet ». Terme phénoménologique d’autrui et du monde, parce que ma conscience
utilisé par Husserl pour désigner la est d’emblée rapport au monde et à autrui. Le
relation réciproque des consciences monde dont je suis conscient n’est pas un désert
les unes avec les autres, comme vide, car je peux deviner la trace d’autrui der-
étant à l’origine de la constitution rière les choses : le chemin sur lequel je marche
d’un monde commun. n’a pas été tracé par mes seuls pas.
Autrui n’est pas coupé de moi, mais
je le découvre en même temps que En quoi la visée d’autrui est-elle
moi-même dans la possibilité du spécifique ?
dialogue et le partage d’un monde À même la perception, je distingue moi, les
commun. autres choses que moi, et autrui, c’est-à-dire
l’autre moi. Husserl montre que cette distinc-
PiTié tion, qui semble toute naturelle, est en fait très
Rousseau pose la pitié, ou compas- complexe, et repose en dernière analyse sur
sion suscitée par le malheur d’autrui, le langage : autrui, à la différence des choses,
comme le sentiment caractéristique répond quand je lui parle.
de la nature humaine.
La tradition philosophique insiste
en général davantage sur l’ambiva- Par le langage, je suis avec autrui en situation
lence de ce sentiment, qui permet de compréhension réciproque (ce pourquoi,
d’asseoir sa domination sur autrui. d’ailleurs, je ne me comporte pas de la même
façon seul que devant autrui). Le langage fonde
rESPEcT donc la « communauté intersubjective ». Un
Reconnaissance de la dignité langage que je serais seul à comprendre serait
d’autrui en tant qu’elle équivaut au mieux un code, au pire un charabia : par
à la sienne propre. Kant définit le le seul fait que je parle une langue, je ne suis
respect comme le sentiment par jamais seul, parce que parler une langue, c’est
lequel nous prenons conscience d’emblée appartenir à une communauté.
de la loi morale en nous. Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831).

14 Le sujet
L’ESSEntiEL du CourS

En quel sens ai-je


ZOOM SUR…
besoin d’autrui La dialectique du maître et de l’esclave
pour être conscient
de moi-même ? L’homme consomme d’autres êtres
Pour Hobbes, j’ai besoin d’autrui vivants pour se nourrir. Cette néga-
tion pratique permet à la conscience
parce qu’il est dans la nature
de parvenir à la certitude d’elle-
humaine de désirer qu’autrui ad- même : l’homme y devient un être
mette ma supériorité. La nature pour soi. Mais la certitude purement
humaine révèle donc un désir de subjective d’être n’est pas encore la
pouvoir sur autrui. vérité : il faut donc impérativement
que la conscience de soi soit reconnue
comme telle par une autre conscience
Hegel juge cette thèse insuffi-
de soi, et voilà le thème de la lutte
sante, car Hobbes suppose une pour la reconnaissance, lutte dont la
nature humaine antérieure à la mort est le risque et la liberté, l’enjeu.
rencontre d’autrui. Mais selon Chacun veut être reconnu par l’autre
Hegel, je ne suis homme que si pour ce qu’il veut être, à savoir un
l’on m’accorde ce statut. Le désir individu conscient et libre. Or, il n’y
a aucune raison pour qu’autrui me
de pouvoir, et donc le besoin
donne ce que je recherche, parce que
d’autrui n’est pas seulement révé- si j’obtiens satisfaction, je n’aurai
lateur, mais bien constitutif de plus rien à lui demander et donc
mon humanité. plus aucun motif de le satisfaire à
son tour. Le premier qui reconnaît à
quel est le sens entre la vie et la liberté. Dans la lutte pour la l’autre la liberté lui a donné tout ce
de la thèse de hegel ? reconnaissance, l’esclave est le premier à lâcher qu’il désirait ; loin de lui reconnaître
la liberté en retour, alors, celui qui
Selon Hegel, l’humanité ne nous est pas don- prise : il préfère abandonner sa liberté plutôt a été reconnu asservit celui qui l’a
née à la naissance, au contraire, elle est gagnée que de risquer sa vie. Le maître arrive donc à reconnu comme un individu libre,
si nous voyons autrui nous l’accorder, car c’est obliger l’autre à le reconnaître comme étant c’est-à-dire le prive de sa liberté et
lui qui me donne le statut d’être humain. un homme, c’est-à-dire comme étant libre ; et en fait son esclave. On peut songer
en acceptant de reconnaître le maître, l’esclave au statut de l’esclave grec : celui qui
sur le champ de bataille a renoncé
accepte d’être asservi, c’est-à-dire de ne pas être
à se battre parce qu’il avait peur de
« il n’existe pour nul homme lui-même reconnu comme homme. mourir, celui-là aura la vie sauve s’il
le moyen de se garantir qui soit aussi dépose les armes, mais il deviendra
raisonnable que le fait de prendre quel rôle autrui joue-t-il dans la l’esclave de son triomphateur. Celui
les devants, autrement dit, de se rendre moralité ? qui a préféré mourir que perdre la
maître, par la violence ou par la ruse, Selon Hegel, c’est finalement le maître qui de- liberté remporte donc le combat et
de la personne de tous les hommes asservit l’autre : il exerce alors sa
vient inhumain en refusant le statut d’homme
domination et fait du vaincu l’ins-
pour lesquels cela est possible. à l’esclave. Il est en réalité esclave de son désir trument de sa satisfaction. Le vaincu
il n’y a rien là de plus qu’en exige qui l’enchaîne au plaisir. Faisant d’autrui un devient esclave, c’est-à-dire une force
la conservation de soi-même. » moyen d’assouvir ses désirs, et non une fin en de travail mise au service du vain-
soi, le maître méconnaît la liberté véritable : je queur : mais dans sa servitude, il
(hobbes, Léviathan) ne suis vraiment libre que si je reconnais autrui, apprend à travailler et à renoncer à
ses désirs, puisqu’il ne peut plus les
malgré toutes ses différences, comme étant le
satisfaire Ici, la situation s’inverse : le
Il faut le miroir de l’autre pour que la même que moi (voir zoom ci-contre). maître, habitué à voir le moindre de
conscience de nous-même ne soit pas une ses désirs satisfaits sans avoir rien à
illusion : ce qui différencie le fou qui se prend La moralité ne se fonde donc pas sur un préten- faire, se révèle être l’esclave de son es-
pour Napoléon, et Napoléon lui-même, c’est du « droit à la différence », bien au contraire : clave ; et l’esclave, parce qu’il a dans
qu’autrui ne reconnaît pas que le fou est ce qu’il c’est parce qu’autrui, malgré ses différences, la douleur appris à se rendre maître
de la nature hors de lui par le travail
croit être. Or, la reconnaissance par l’autre ne appartient au même, c’est-à-dire à l’humanité,
et en lui par la maîtrise des désirs,
passe pas simplement par la reconnaissance de que j’ai des devoirs moraux envers lui ; c’est s’avère être véritablement libre.
l’autre : tel est le véritable sens de la dialectique pourquoi Rousseau faisait de la pitié, sentiment Deux conclusions, alors. Mon hu-
du maître et de l’esclave. naturel par lequel je m’identifie aux souffrances manité ne m’est pas donnée à la
d’autrui, le fondement de la moralité. naissance : elle ne m’est accordée
qu’est-ce que la reconnaissance que si autrui me la reconnaît, et
d’autrui ? cette reconnaissance n’est pas sim-
plement révélatrice, mais bel et bien
Je reconnais autrui comme un homme, et en constitutive. Cependant, au moment
échange, il fait de même. Hegel va montrer un ArTicLES du Monde même où le maître refuse de recon-
en quoi cette thèse est absurde : si je cesse de à conSuLTEr naître l’humanité du vaincu et en fait
dominer autrui, si je le reconnais comme un son esclave, c’est lui qui se montre
autre homme, alors, c’est lui qui va me dominer. • Des animaux doués d’empathie p. 17 inhumain : au terme du processus,
c’est l’esclave alors qui accèdera à la
La reconnaissance est donc pour Hegel « une (Pierre Le Hir, 27 février 2010)
liberté véritable.
rivalité à mort » dont l’enjeu est le choix

Le sujet 15
un SujEt PaS à PaS

REPÈRES Dissertation : Qu’est-ce que comprendre autrui ?


AriSToTE
Aristote affirme qu’il n’y a pas de L’analyse du sujet Transition : Comment expliquer
connaissance de soi sans amitié. I. Les termes du sujet alors les relations d’amour ou
Nul ne peut se connaître lui-même • Comprendre : d’amitié sincères ?
par lui-même ; la connaissance de – idée de connaissance théorique,
soi passe par celle de l’autre, l’ami de raisonnement. III. Autrui est compris dans la
– mon semblable – jouant pour – idée de sentiment, de sympathie. mesure où il peut et veut me
moi un rôle de miroir. L’amitié lie • Autrui : comprendre.
les hommes par les liens naturels – tout autre individu. a) La saisie de l’altérité fonda-
de la sympathie, qui rendent pos- – toute personne considérée mentale d’autrui se fait grâce à
sibles ceux, artificiels, des conven- comme sujet doté de conscience. son visage, à la fois parfaitement
tions et des lois. singulier et totalement fragile :
II. Les points du programme comprendre autrui signifie
huSSErL • Autrui. d’abord comprendre et expéri-
Pour Husserl, la visée d’autrui est • La vérité. menter qu’il est autre (cf. analyse
en soi spécifique et diffère de la • La morale. de Lévinas).
visée de tout autre objet inten- b) Dans l’amour ou l’amitié, on
tionnel, parce que je sais qu’autrui L’accroche attend même de ce sujet qu’il
me voit le voir : autrui est bien un Dans le livre L’Attentat, de Y. Kha- comprenne notre propre per-
« L’Enfer, c’est les autres. » Cette
objet de ma perception parmi tous dra, le personnage principal dé- formule prononcée par Garcin dans sonnalité. La compréhension est
les autres, mais il diffère de tous couvre que sa propre femme est Huis-Clos de jean-Paul Sartre désigne en même temps un appel à la
les autres objets parce que je suis directement responsable d’une le fait que les autres font de moi une compréhension réciproque.
moi-même un objet de sa percep- attaque terroriste. chose quand ils me jugent. c) Comprendre ne revient donc
tion. Il est vrai que c’est également pas à posséder l’autre, mais à
le cas avec les animaux : mais La problématique établir une relation d’enrichissement mutuel
même si je sais qu’un animal me Quelles sont les exigences à remplir pour qu’il y (exemple de l’amitié, développé par Kant).
voit lorsque je le regarde, je ne sais ait vraiment compréhension de l’autre ? Faut-il
pas quel sens il peut bien donner à le connaître intimement, et déjà un peu l’aimer ?
cette perception. Ou suffit-il d’une simple identification à soi ? Mais « Autrui est le médiateur indispensable
Face à autrui, je peux m’assurer s’agit-il alors vraiment de le comprendre en tant entre moi et moi-même. » (Sartre)
de la signification qu’il donne à ce qu’être différent ?
qu’il voit de moi par le langage : « à la façon dont nous regardons
parce qu’autrui peut me parler, Le plan détaillé dans un miroir quand nous voulons voir
je suis face à lui en situation de I. Comprendre autrui revient à l’identifier à soi. notre visage, c’est en tournant nos regards
compréhension réciproque. Pa- a) Au sens intellectuel, la compréhension sup- vers notre ami que nous pourrons
resser lorsqu’on a du travail sous pose la saisie des intentions, des propos, par la nous découvrir, puisqu’un ami est
le regard de son chien n’est pas un disposition commune de raison (cf. analyse de un autre soi-même. » (Aristote)
problème ; mais si autrui me voit Malebranche).
dans cette situation, j’en suis gêné, b) Au sens affectif, la compréhension suppose « La connaissance de soi n’est pas
parce que je sais le sens qu’il donne le sentiment partagé à l’égard des plaisirs et des possible sans la présence de quelqu’un
à mon comportement. Autrui n’est douleurs éprouvés par l’autre, via la sympathie d’autre qui soit notre ami. » (Aristote)
donc pas celui qui a des devoirs naturelle (cf. analyse de Hume). Cela donne lieu au
envers moi ; c’est bien plutôt moi respect moral minimal, parfois au pardon.
qui ai toujours des devoirs envers Transition : La compréhension repose alors sur ce
lui, parce que c’est aussi à travers qui est commun, et non sur ce qui est différent. conclusion
lui que je me juge. L’autre en tant qu’autre n’est-il jamais saisi comme Comprendre autrui suppose un désir de compréhen-
tel ? sion réciproque et respectueux.
« Les êtres raisonnables II. Rencontrer l’autre, en tant qu’autre, revient à
sont appelés des ce qu’il ne faut pas faire
ne pas le comprendre.
personnes, parce que Proposer une série de réponses sans établir
a) Autrui est un sujet doté d’intériorité, je ne peux
leur nature les désigne de progression entre elles.
déjà comme des fins en par définition jamais me mettre totalement à sa
soi, c’est à dire comme place, du fait de mon extériorité par rapport à lui
quelque chose (cf. analyse de Sartre).
qui ne peut pas être b) Cette extériorité m’amène plutôt à le juger Les bons outils
employé simplement (exemple de la honte, développé par Sartre). • Hume, Enquête sur les principes de la morale. L’au-
comme moyen. » c) Du point de vue affectif, son extériorité peut teur montre les parts respectives de l’amour-propre
aussi devenir une rivalité, au point que l’amour- et du souci pour le bien d’autrui.
(Kant) propre en sort exacerbé (cf. analyse de Rousseau • Sartre, L’Être et le Néant (chap. « Le regard »).
dans l’Émile). • Montesquieu, « contre l’esclavage », De l’esprit des lois.

16 Le sujet
L'a rt i C L E d u

Des animaux doués d’empathie


C
’est une scène de la vie des vieux époux finissent par se qu’elle donnera accès à de la l’apparition des soins parentaux.
ordinaire. Une aveugle, ressembler, un attelage de chiens nourriture à un congénère, mais « Pendant 200 millions d’années
désorientée, cherche son de traîneau se meut comme un pas à lui-même ? d’évolution des mammifères, les
chemin. Une voyante vient à corps unique, un chimpanzé Pour Frans de Wall, la réponse femelles sensibles à leur pro-
son secours, la guidant de la baille à la vue d’un congénère tient en un mot : l’empathie, géniture se reproduisirent da-
voix. L’infirme la remercie par se décrochant la mâchoire, précisément, ou le souci du vantage que les femelles froides
de bruyantes effusions. Scène et rit quand l’autre s’esclaffe. bien-être d’autrui. Même et distantes. Il s’est sûrement
ordinaire, à cela près qu’elle se Mieux, cette contagion franchit lorsque cet autre n’appartient exercé une incroyable pression
passe en Thaïlande, dans un parc la barrière des espèces : ainsi un pas à la même espèce que soi. de sélection sur cette sensibi-
naturel, et que les deux prota- singe rhésus bébé reproduit-il les On a vu, dans un zoo, une ti- lité », suppose le chercheur. Voilà
gonistes sont des éléphantes. mouvements de la bouche d’un gresse du Bengale nourrir des pourquoi les mammifères, dont
Cet exemple est l’un de ceux expérimentateur humain. porcelets. Un bonobo hisser un les petits, allaités, réclament plus
dont fourmille le nouveau livre Mais l’empathie a des expres- oiseau inanimé au sommet d’un d’attention que ceux d’autres
de l’éthologue Frans de Waal, sions plus élaborées. Dans le arbre pour tenter de le faire vo- animaux, seraient les plus doués
spécialiste des primates et pro- parc national de Thaï, en Côte ler. Ou un chimpanzé remettre d’empathie. Et les femelles da-
fesseur de psychologie à Atlanta d’Ivoire, des chimpanzés ont à l’eau un caneton malmené par vantage que les mâles. Un trait
(Géorgie). Intitulée L’Âge de l’em- été observés léchant le sang de jeunes singes. que partageaient peut-être les
pathie, cette passionnante leçon de compagnons attaqués par Dans ses formes les plus derniers grands reptiles. Ce qui
de choses, bousculant les fron- des léopards, et ralentissant simples, la « sympathie » ani- expliquerait pourquoi certains
tières entre l’homme et l’animal, l’allure pour permettre aux male − terme employé par oiseaux − probables descendants
est aussi un plaidoyer pour le blessés de suivre le groupe. Darwin lui-même − ne mobi- des dinosaures − semblent eux
« vivre-ensemble » à l’usage de Dans la même communauté lise nullement des capacités aussi faire preuve de commi-
nos sociétés. ont été décrits plusieurs cas cognitives complexes, réputées sération. Le rythme cardiaque
« La cupidité a vécu, l’empathie d’adoption d’orphelins par des propres à l’homme. Elle met en d’une oie femelle s’accélère ainsi,
est de mise, proclame l’auteur. adultes femelles, mais aussi par jeu, décrit l’éthologue, de purs battant la chamade, quand son
Il nous faut entièrement réviser des mâles. Une sollicitude qui mécanismes émotionnels. Des mâle est pris à partie par un
nos hypothèses sur la nature peut sembler naturelle pour des souris se montrent ainsi plus autre palmipède.
humaine. » À ceux, économistes animaux sociaux, qui trouvent sensibles à la douleur quand L’éthologue ne verse pas pour
ou responsables politiques, qui un intérêt collectif à coopérer. elles ont vu souffrir d’autres autant dans l’angélisme.
la croient régie par la seule Comment l’expliquer, toute- souris dont elles sont familières. Comme pour les autres ani-
lutte pour la survie et, selon fois, lorsque l’individu n’a rien En revanche, des processus maux, « il existe chez l’homme
l’interprétation dévoyée que le à gagner à un comportement cognitifs entrent en jeu pour un penchant naturel à la com-
darwinisme social a donnée de empathique, qui devient alors des modes de compassion plus pétition et à l’agressivité ». Mais
la théorie de l’évolution, par proprement altruiste ? Une complexes, nécessitant de se sa propension à la compassion
la sélection des individus les expérience a montré que des mettre à la place de l’autre. est « tout aussi naturelle ». Reste
plus performants, il oppose un singes rhésus refusaient, plu- Comme lorsqu’un chimpanzé que l’empathie n’est pas tou-
autre principe, tout aussi actif sieurs jours durant, de tirer sur délaisse ses occupations pour jours vertueuse. C’est aussi sur
que la compétition : l’empathie. une chaîne libérant de la nour- venir réconforter un congénère la capacité à ressentir les émo-
C’est-à-dire la sensibilité aux riture si cette action envoyait molesté lors d’une rixe. tions d’autrui que se fondent la
émotions de l’autre. Une fa- une décharge électrique à un La compassion prendrait ses ra- cruauté et la torture.
culté compassionnelle qui, loin compagnon dont ils voyaient cines dans un processus évolutif
d’être l’apanage de l’homme, les convulsions. Préférant ainsi lointain, à une période bien an- Pierre Le Hir
est partagée par de nombreux endurer la faim qu’assister à la térieure à l’espèce humaine, avec (27 février 2010)
mammifères, à commencer par souffrance d’un semblable.
les primates, les éléphants et les Autoprotection contre un spec-
dauphins. Et qui, de surcroît, est tacle dérangeant ? Mais pour- Pourquoi chez les animaux, cet article
vieille comme le monde. quoi, alors, un singe capucin cET ArTicLE ? nous interroge sur notre propre
Dans ses formes les plus ru- de laboratoire ayant le choix rapport à autrui, élément
dimentaires, ou les plus ar- entre deux jetons de couleurs Des animaux capables d’al- constitutif de notre humanité.
chaïques, elle se manifeste par différentes, dont l’un lui vaut un truisme ? C’est ce que ten- Cette réflexion sur les spécifici-
l’imitation, ou la synchronisa- morceau de pomme tandis que draient à montrer les travaux tés du comportement des êtres
tion des comportements : de l’autre garantit également cette de l’éthologue Frans de Waal, humains par rapport à celui des
même que nous applaudissons récompense à un partenaire, spécialiste de l’étude du com- animaux ouvre ainsi une pas-
sur le même tempo que nos opte-t-il pour le jeton assurant portement des primates. serelle sur deux autres thèmes
voisins à la fin d’un concert, que une gratification commune ? En s’intéressant à l’empathie du programme : le vivant et la
deux promeneurs accordent la Mieux, pourquoi un chimpanzé telle qu’elle peut s’exprimer conscience.
longueur de leurs pas, ou que ouvre-t-il une porte dont il sait

Le sujet 17
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
ATArAxiE
Du grec ataraxia, « absence de
troubles ». État de tranquillité de
l’âme qui définit le bonheur et ainsi,
Le désir
N
le but à atteindre pour les sagesses
antiques (épicurisme et stoïcisme). ous éprouvons sans cesse des désirs : que le désir vise
un objet déterminé − une belle voiture − ou un état dif-
BonhEur
État de plénitude et de satisfac- fus et général – le bonheur −, désirer semble faire corps
tion durable, par opposition au avec l’élan même de la vie qui sans cesse nous entraîne au-delà
plaisir éphémère. La philosophie
antique en fait le souverain bien,
de nous-mêmes : vers les objets extérieurs pour nous les ap-
c’est-à-dire la fin suprême de la vie proprier, ou vers ce que nous voudrions être mais que nous ne
humaine, indissociable de la vertu.
Kant critiquera cette position et
sommes pas.
montrera que ce à quoi l’homme
est destiné, ce n’est pas tant le Le désir est-il essentiel pour compare l’homme qui désire à un tonneau percé
bonheur que la moralité, qui seule comprendre ce qu’est l’homme ? qui ne peut jamais être rempli.
le rend digne d’être heureux. Si Spinoza a pu faire du désir l’essence même
de l’homme, c’est que désirer n’est pas un phé-
déSir nomène accidentel mais bien le signe de notre
Du latin desiderare, de de privatif condition humaine.
et sidus, « astre ». Donc littéra-
lement « cesser de contempler C’est d’abord le signe d’un manque : on ne désire
l’étoile » et donc, regretter l’ab- que ce que l’on n’a pas. Il y aurait au cœur de
sence de l’astre qu’on ne voit plus. l’homme une absence de plénitude et un inachève-
Le désir est d’abord la prise de ment qui aspireraient à se combler et qui seraient
conscience d’un manque, dont la à l’origine de la dynamique même de l’existence.
satisfaction procure du plaisir.

diSciPLinE désir et besoin


Le stoïcisme et l’épicurisme nous Le besoin caractérise l’état de l’organisme lorsqu’il
invitent à une discipline des désirs est privé de ce qui assure son fonctionnement : on
pour atteindre le bonheur. distingue le besoin vital − boire et manger −, qui
concerne la conservation de l’individu, et le besoin
éroS sexuel, qui assure la survie de l’espèce.
Divinité de l’amour chez les grecs. S’ajoutent à ces besoins physiologiques les besoins
Symbole de l’amour et du désir sen- dits « artificiels », créés par la société. Dans les
suel, par opposition à philia, « l’ami- deux cas, le besoin trouve son assouvissement
tié » et agapê, « l’amour » (selon une dans un objet qui lui préexiste et le complète. Il
dimension affective et morale). en va autrement du désir : il n’a pas d’objet qui
Éros est présenté comme un dé- lui soit par avance assigné. Quand je désire être
mon dans le Banquet de Platon. heureux, suis-je capable de définir précisément
Fils de pénia (le manque) et de ce que j’attends ? L’objet du désir est indéterminé.
poros (l’abondance), il est un être
intermédiaire, entre les dieux et
les mortels. Éros ne peut être de
nature purement divine (les dieux Le désir peut-il être pleinement
ne désirent pas puisqu’ils sont satisfait ?
comblés), mais il n’est pas non plus Dans le désir, il n’est pas dit que j’aspire vraiment
comme pénia, un pur manque. à une satisfaction qui fasse disparaître tout désir.
C’est donc un « démon » qui in- Le désir est contradictoire car il veut et ne veut
carne la philosophie même, dans pas être satisfait : que serait, en effet, une vie sans
sa dimension de quête perpétuelle. désir, si ce n’est une vie morte ?
Platon établit en effet une analo-
gie entre l’amour – intermédiaire Par ailleurs, le désir sent confusément qu’aucun Buste du philosophe grec Épicure. Celui-ci propose une
entre possession et non-posses- objet n’est à même de le satisfaire pleinement. C’est philosophie simple et soucieuse du bonheur quotidien :
le sage se contentera de peu, vivra à l’écart des affaires
sion – et la philosophie qui se pourquoi, à la différence du besoin, il est illimité, publiques, goûtera aux plaisirs simples de l’existence et
situe entre le savoir accompli et insatiable et sans cesse guetté par la démesure, aux joies sans mélange de l’amitié.
l’ignorance totale. comme le montre Platon dans le Gorgias quand il

18 Le sujet
L’ESSEntiEL du CourS

Selon Schopenhauer, la vie d’un être de désir est


donc comme un pendule qui oscille entre la souf-
MOTS CLÉS
france (quand le désir n’est pas satisfait, et que le LiBido
manque se fait douloureusement sentir) et l’ennui Terme latin signifiant « désir
(quand le désir est provisoirement satisfait). amoureux ». Chez Freud, énergie
des tendances affectives, dont le
Le désir est-il par essence noyau est la pulsion sexuelle.
violent ?
Dans le Léviathan, Hobbes montre que le PASSion
comportement humain est une perpétuelle Du latin patior, « souffrir ». Il y a
marche en avant du désir. Sitôt satisfait, il se passion quand un désir, parvenu à
porte sur un autre objet, et ainsi de suite à l’infini ; dominer et orienter tous les autres,
mais comme les objets désirables ne sont pas en aveugle l’homme au point qu’il
nombre illimité, mon désir se heurte tôt ou tard en devient dépendant. La sagesse
au désir d’autrui. serait dans l’absence, ou du moins
la domination des passions.
Les autres deviennent non pas seulement des Hegel et le romantisme réhabilite-
concurrents, mais bien des adversaires, car le ront les passions en en faisant le
meilleur moyen d’empêcher le désir de l’autre principe moteur des grandes actions.
de me barrer la route est de tuer l’ennemi. Parce
qu’il est un être de désir, l’homme naturel est PLAiSir
nécessairement violent : il faut un État pour faire Comme satisfaction sensible, le
cesser « la guerre de tous contre tous ». plaisir est le plus souvent conçu
négativement comme un tyran
Tout désir est-il désir qui éloigne l’homme de la raison
de pouvoir ? et de la sagesse.
Dans le Traité de la nature humaine, Hobbes va
plus loin. Je ne désire un objet que parce qu’un
autre le désire aussi : ce que je désire, ce n’est pas
ZOOM SUR...
l’objet lui-même, c’est en priver autrui pour le La tripartition des désirs selon Épicure
forcer à reconnaître que je peux obtenir ce qu’il se
voit refusé. Tout désir aspire à obtenir de l’autre Il y a des désirs de trois sortes :
l’aveu du pouvoir, c’est-à-dire « l’honneur ». Tout les désirs naturels et nécessaires
désir, en tant qu’il vise avant tout à l’humiliation marc-aurèle (121-180), empereur romain et philosophe (boire quand on a soif, manger
de l’autre, est désir de pouvoir. stoïcien. Les stoïciens partagent avec les épicuriens l’idée quand on a faim, par exemple) ;
que notre état initial est celui du trouble intérieur, et qu’il
faut précisément la philosophie pour parvenir à la paix de
les désirs naturels mais non né-
En d’autres termes, je ne désire que médiatement l’âme et donc au bonheur, conçu négativement comme cessaires (manger des mets déli-
ou indirectement un objet : ce que je désire im- l’absence de troubles. cats et savoureux ou satisfaire ce
médiatement, c’est affirmer ma supériorité sur qu'Épicure nomme « les désirs
autrui ; la possession de l’objet n’est ici qu’un nécessaires, qui sont tout à la fois faciles à combler du ventre ») et enfin les désirs
moyen. et dont la satisfaction est source de plaisir, telle non naturels et non nécessaires
est la morale épicurienne. Toutes deux dessinent (comme désirer la fortune ou les
Faut-il chercher à maîtriser l’idéal d’une sagesse humaine fondée sur l’absence honneurs).
ses désirs ? de troubles (ou ataraxie) et l’harmonie avec la nature. Les premiers désirs sont faciles à
Si le désir est insatiable, il risque d’entraîner satisfaire et procurent un plaisir
l’homme dans des excès et de faire son malheur. parfait, parce que le plaisir est
Les sagesses antiques préconisaient ainsi une « car ce sont là des émotions qui une qualité insusceptible de degré.
discipline des désirs. L’homme est malheureux doivent se produire à l’égard de ce qui Les deuxièmes sont plaisants à
parce qu’il désire trop et mal. Apprendre à désirer est beau : la stupeur, l’étonnement satisfaire, mais peuvent générer
seulement ce que l’on peut atteindre, en restant joyeux, le désir, l’amour et l’effroi des habitudes qui nous font dé-
dans les bornes du raisonnable, telle est la morale accompagné de plaisir. » (Plotin) pendre des caprices du hasard :
stoïcienne. celui qui s'accoutume au luxe risque
S’arracher à la peur superstitieuse de la mort « malheur qui n’a plus rien à désirer ! de souffrir, si les circonstances le
et des dieux et s’en tenir aux désirs naturels et
il perd ainsi tout ce qu’il possède. on privent de sa fortune. Les derniers
jouit moins de ce qu’on obtient que de
désirs enfin sont illimités : celui qui
ce qu’on espère, et l’on n’est heureux
veut la richesse n'en aura jamais as-
qu’avant d’être heureux. »
un ArTicLES du Monde (rousseau) sez et connaîtra une insatisfaction
à conSuLTEr perpétuelle. Qui recherche le plaisir
« Le désir ouvre « la guerre de tous véritable devra donc s'en tenir à la
• Vivre humainement parmi les humains p. 21 contre tous. » (hobbes) seule satisfaction des désirs naturels
(jean Birnbaum, 30 mai 2008) et nécessaires : il connaîtra alors un
bonheur réel et durable.

Le sujet 19
un SujEt PaS à PaS

MOTS CLÉS Dissertation : Le désir peut-il être désintéressé ?


dEvoir
Il faut distinguer le devoir, Transition : Pourtant, on peut aussi dé-
comme obligation morale va- sirer se comporter de façon morale et
lant absolument et sans condi- généreuse.
tion, susceptible d’être exigé
de tout être raisonnable, et les II. Désir et morale ne sont pas opposés.
devoirs, comme obligations so- a) Le désir et le plaisir font juger de ce qui
ciales, liées à une charge, une est bien. Tout acte moral a pour moteur
profession ou un statut, qui psychologique un désir (cf. analyse de
n’ont qu’une valeur condition- Spinoza), dans la mesure où c’est lui seul
nelle et ne peuvent prétendre à qui nous fait agir, et non la volonté.
l’universalité. b) Le désir porte sur autrui, sur la connais-
Kant fait de l’impératif catégo- sance, sur la beauté, sur des réalités qui
rique de la moralité l’énoncé nous dépassent et qui ne constituent
de notre devoir en tant qu’êtres pas seulement notre bien-être matériel
anselm Feuerbach, Le Banquet de Platon, 1873.
raisonnables. (cf. analyse de Platon dans Le Banquet).
Transition : Dans ces situations, n’est-ce
imPérATiF cATégoriquE L’analyse du sujet pas toujours avec l’idée d’un intérêt que l’on agit ?
Si les impératifs énoncent un I. Les termes du sujet
devoir, tous ne sont pas mo- • Le désir :
raux. Kant distingue ainsi les – tendance générale à obtenir ce que l’on n’a pas.
« notre propre intérêt est
impératifs hypothétiques, qui – tendance irrépressible, physique et/ ou psycho-
encore un merveilleux
sont conditionnels, simples logique.
instrument pour nous
crever les yeux agréablement. »
conseils de prudence ou d’ha- • Désintéressé :
bileté (« si tu veux ceci, fais – idée d’indifférence à l’égard de son profit ou (Pascal)
cela »), de l’impératif catégo- bien-être personnel.
rique. Seul impératif moral, – idée de générosité, de don : contraire d’« égo-
il commande absolument et ïste », d’« individualiste ». III. Le terme intérêt n’est pas univoque.
sans condition à tout être a) L’intérêt au sens le plus trivial désigne ce qui
raisonnable, toujours et par- II. Les points du programme nous est matériellement profitable, rejoignant
tout, indépendamment des • Le désir. ainsi l’avidité et l’égoïsme. Mais cela ne constitue
désirs, des conséquences et • Le bonheur. pas toujours notre intérêt véritable, ni le seul
de l’utilité. En voici une des • La morale. intérêt possible.
formulations : « Agis unique- b) D’un point de vue individuel, vivre selon la
ment d’après la maxime qui L’accroche vertu constitue notre réel intérêt, qui n’est pas
fait que tu peux vouloir en Les hommes politiques parlent bien souvent au matériel (cf. analyse d’Épictète).
même temps qu’elle devienne nom de l’intérêt général, et non au nom de leur c) D’un point de vue collectif, l’intérêt général
une loi universelle ». seule ambition personnelle. est aussi un élément désiré ou voulu par le corps
social, et il n’est pas individuel (cf. analyse de
morALE La problématique Rousseau dans Le Contrat social).
La morale est l’ensemble des Le désir n’est-il pas, par nature, par définition,
devoirs qui s’imposent à l’être tourné vers le bien-être et l’intérêt de celui qui dé- conclusion
humain, en tant qu’être rai- sire ? Comment pourrait-on désirer ce qu’on jugerait Le désir peut être désintéressé, au sens où il
sonnable, et lui commandent n’apporter ni bien ni plaisir ? Mais bien et plaisir ne se porte pas que vers l’intérêt matériel et
le respect de l’humanité en lui s’obtiennent-ils toujours en ne visant que le seul personnel.
comme en autrui. intérêt particulier ? Ne consistent-ils qu’en cela ?

voLonTé générALE Le plan détaillé ce qu’il ne faut pas faire


Concept créé par Rousseau I. Le désir vise notre bien-être particulier. S’en tenir à un seul sens des termes intérêt
dans Le Contrat social. C’est, a) Le désir porte sur ce que l’on ne possède pas : et désintéressé, sans les analyser de façon
complète.
par opposition à la volonté son objectif est de changer notre état grâce à l’ob-
particulière individuelle, la tention de l’objet désiré (cf. définition de Platon).
volonté du citoyen d’un État b) Par-delà des objets spécifiques, le bonheur
en tant qu’il veut ce qu’il doit peut être vu comme la satisfaction de toutes Les bons outils
vouloir pour le bien de tous, et nos inclinations, la réalisation parfaite de notre • Platon, dans Le Banquet, décrit l’« ascension » de
non seulement pour son bien intérêt (cf. définition de Kant). l’amour, du stade physique au stade immatériel et
propre. L’État légitime, pour c) L’indifférence à l’égard de notre intérêt, le sens intellectuel.
Rousseau, doit être dirigé par du sacrifice semblent plutôt des prescriptions de • Épicure, Lettre à Ménécée.
la volonté générale, qui se ma- la morale, présentées comme des devoirs, non • Rousseau, Le Contrat social.
térialise dans les lois. comme des désirs. • Spinoza, Éthique.

20 Le sujet
L'a rt i C L E d u

Vivre humainement parmi les humains


un chef-d’œuvre épicurien entre dans « Le monde de la philosophie ». andré Comte-
Sponville, qui vient de publier, aux éditions Hermann, un essai sur Lucrèce , l’a lu et relu.
quelle est la place (car je les préfère toujours) je rêvais quel est le texte qui nécessaire aujourd’hui : le combat
de Lucrèce et de sa qu’elles puissent un jour éliminer, vous a le plus marqué, contre l’obscurantisme, l’explora-
pensée dans votre comme dit à peu près Lucrèce, les nourri, et pourquoi ? tion d’une spiritualité sans Dieu,
propre itinéraire fantômes de la nuit... Lucrèce n’a écrit qu’un seul ou- enfin la quête d’une sagesse tra-
philosophique ? En vieillissant, j’ai compris que ce vrage, le De rerum natura, mais gique. Lucrèce est un philosophe
Elle est à la fois précoce, tardive et n’était qu’un rêve (quand bien même ce divisé en six chants. Le texte de lui des Lumières. Pas plus qu’Épicure,
décisive. Précoce, puisque je l’ai dé- rêve s’appelle la philosophie), qui nous que j’ai le plus travaillé, c’est sans il ne fait profession d’athéisme :
couvert à 19 ans, en khâgne : le De sépare de la seule sagesse acceptable : conteste celui, dans le livre II, que les dieux existent, mais très loin,
rerum natura était au programme, non pas l’élimination de la nuit, que Lucrèce consacre au clinamen, cette dans les intermondes, où ils sont
cette année-là, du concours de la rue seule la religion peut promettre, mais déviation indéterminée et infime trop heureux pour s’occuper des
d’Ulm. Je n’ai guère cessé, depuis, de son acceptation sereine. Épicure est des atomes, qui explique à la fois hommes. La critique de la religion
le relire. Pourquoi alors parler d’une un sage : il vit, l’expression est de lui, l’existence des mondes et celle, tout est pourtant beaucoup plus vive,
place tardive ? Parce que, pendant « comme un dieu parmi les hommes ». aussi incontestable pour Lucrèce, de chez Lucrèce, que chez son maître : il
mes années de formation ou dans mes Lucrèce n’est qu’un philosophe poète, la liberté. C’est une théorie qu’on voit dans le fanatisme et la supersti-
premiers livres, c’est surtout Épicure qui essaie de vivre humainement par- ne trouve exposée dans aucun des tion l’une des causes principales du
qui m’importait. Lucrèce, son génial mi les humains, qui célèbre la sagesse textes d’Épicure qui sont parvenus malheur des hommes.
disciple latin, ne représentait pour moi et la lumière, certes, mais sans pouvoir jusqu’à nous, mais que toute l’Anti- Il n’y en a pas moins chez lui une
qu’une voie d’accès − que je trouvais se libérer tout à fait de la nuit qui est en quité tardive lui attribue, sous son forme de piété ou, comme je préfé-
à la fois très fiable et quelque peu lui, et qui est lui. C’est ce que j’ai essayé nom grec de parenklisis. Lucrèce, rerais dire, de spiritualité : la piété,
décevante − vers son maître, qui était, de comprendre dans mon dernier livre, selon toute vraisemblance, n’en est explique-t-il, ce n’est pas courir les
avec Spinoza et Marx, l’un de mes Le Miel et l’Absinthe, sous-titré Poésie et donc pas l’inventeur. Il n’en reste autels, ni se mettre à genoux, ni faire
philosophes de prédilection. philosophie chez Lucrèce (Éd. Hermann). pas moins que l’exposé qu’il en vœu sur vœu : « C’est pouvoir, l’âme en
Concernant la fiabilité de Lucrèce, Lucrèce est un épicurien paradoxal, et fait est un texte extraordinaire, paix, contempler toute chose. » Ici, le
j’avais assurément raison : on ne c’est en quoi il m’intéresse aujourd’hui souvent mal compris, où l’on voit matérialisme touche à la spiritualité. «
peut rêver d’un disciple plus intel- au moins autant que son maître. Le ce que peut être un « matérialisme Les innombrables lecteurs de Lucrèce,
ligent, plus pénétrant, plus enthou- paradoxe est double, à la fois formel de l’aléatoire », comme disait mon dira Alain, savent ce que c’est que sau-
siaste ! Vous savez que d’Épicure, qui et conceptuel. Épicure condamnait la maître et ami Louis Althusser, un ver l’esprit en niant l’esprit. »
avait beaucoup écrit, on n’a conservé poésie ; Lucrèce expose l’épicurisme matérialisme non fataliste, et même La formule est très juste. Elle dé-
que trois lettres et quelques frag- en hexamètres dactyliques. Épicure est antifataliste, qui serait aussi et sur- bouche sur ce que j’appelle une
ments. Lucrèce, lui, n’a écrit qu’un peut-être le philosophe le plus lumi- tout un matérialisme de la liberté. sagesse tragique : une sagesse qui
seul livre. Mais c’est un chef-d’œuvre, neux de toute l’Antiquité, le plus serein, C’est le texte de Lucrèce que j’ai le ne fait pas l’impasse sur la mort et
et le seul exposé épicurien dont nous le plus heureux. Lucrèce, philosophe plus travaillé. Mais ceux que j’ai la souffrance, une sagesse qui n’es-
disposions in extenso. Pour qui s’in- épicurien, en tire le poème le plus le plus lus et relus, non comme saie pas de consoler, qui n’offre pas
téresse à l’épicurisme, il est donc plus sombre, le plus âpre, le plus angoissé... un travail mais comme un plaisir, un sens ou un salut, mais qui tend
que précieux : il est irremplaçable. Ce n’est pas seulement une question de comme une émotion, comme un vers un certain bonheur, même dans
Pourquoi le trouvais-je alors déce- sensibilité. Lucrèce est un philosophe repos dans la nuit ou le combat, c’est les difficultés, et une certaine paix,
vant ? Parce que je ne retrouvais pas tragique, ce qu’Épicure n’était pas. C’est un passage quasi schopenhauerien même au cœur des combats... C’est
en lui ce qui me bouleversait dans les ce qui me gêna longtemps chez Lucrèce, du livre III, sur le divertissement, ce qui nous rend Lucrèce si proche, si
fragments d’Épicure : une certaine et qui me passionne aujourd’hui. C’est comme dira Pascal, et la mort (voir émouvant, si fraternel.
lumière, une certaine légèreté, une pourquoi je parlais d’une influence surtout les vers 1 046 à 1 094), et
certaine grâce, comme une vérité paradoxalement tardive de son œuvre un autre du livre IV, sur l’amour, Propos recueillis par Jean Birnbaum
heureuse, ou comme un bonheur sur mon travail : je ne l’ai lu d’abord bouleversant d’érotisme et de vérité, (30 mai 2008)
qui serait vrai... Lucrèce n’est pas que pour comprendre Épicure ; ce n’est aux vers 1 030 à 1 134. Il n’est mal-
seulement philosophe, vous le savez, que depuis une quinzaine d’années heureusement pas possible de les
c’est aussi un immense poète, l’un qu’il m’importe pour lui-même, et citer ici : je ne peux qu’y renvoyer
des plus grands de toute l’Antiquité. davantage, parfois, que son maître... le lecteur... Pourquoi
Mais c’est un poète sombre, angoissé, Pour le philosophe matérialiste que cET ArTicLE ?
douloureux... Épicure, c’est Mozart, je suis, il n’est de sagesse acceptable Selon vous, où cet
du moins c’est à lui qu’il me faisait que tragique : c’est ma façon d’intégrer auteur trouve-t-il au- Zoom sur Lucrèce et son De
penser. Lucrèce, ce serait plutôt Schu- les objections que Nietzsche faisait à jourd’hui son actua- rerum natura, via une ana-
bert, en plus terrien, ou Brahms, en Épicure ou Spinoza, sans renoncer lité la plus intense ? lyse d’André Comte-Spon-
plus sombre... J’étais jeune : je préfé- pour autant ni au matérialisme ni à Trois points, qui sont liés, font de ville.
rais la grâce et la lumière ; ou plutôt la sagesse... Lucrèce un auteur particulièrement

Le sujet 21
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
A Priori
Formule latine signifiant « à
partir de ce qui vient avant ».
Désigne ce qui est indépendant
L’existence et
P
de toute expérience. S’oppose
à a posteriori. Contre l’empi- eut-on définir ce qu’est le temps ?
risme, Kant soutient l’existence
de structures a priori qui pré-
il est impossible de définir le temps dans ses trois dimen-
cèdent et conditionnent notre sions (passé, présent et avenir) ; définir le temps, ce serait
connaissance du monde. dire : « le temps, c’est… ». or, on ne peut demander ce qu’est le
conSciEncE passé (qui n’est plus) ou l’avenir (qui n’est pas encore) : seul le
Au sens général, la conscience présent est, mais le présent n’est pas la totalité du temps.
est le savoir intérieur immédiat
que l’homme possède de ses Plus qu’une chose à définir, le temps est la dimension de ma
propres pensées, sentiments conscience, qui se reporte à partir de son présent vers l’avenir
et actes.
dans l’attente, vers le passé dans le souvenir et vers le présent
duréE dans l’attention (saint augustin).
Alors que le temps, comme
grandeur physique homogène
et mesurable, se réduit à une En quoi la conscience Nous ne pouvons percevoir
suite discontinue d’instants est-elle temporelle ? les choses que sous forme
ponctuels, la durée désigne le Husserl montre comment la de temps et d’espace ; et ces
temps subjectif, tel que nous le conscience est toujours conscience formes ne sont pas déduites
vivons, qui transcende toujours intime du temps. Si je regarde à de la perception, parce
l’instant ponctuel en empiétant l’intérieur de moi, je n’y trouve pas que toute perception les
sur le passé et l’avenir. une identité fixe et fixée d’avance, suppose. La seule solution
Bergson montre ainsi que la mais une suite de perceptions consiste donc, pour Kant, à
durée, ou temps vécu, est hé- sans rapport entre elles (le chaud faire du temps et de l’espace
térogène, continue et qualita- puis le froid, le dur puis le lisse par les formes pures ou a priori
tive, contrairement au temps exemple). C’est alors la conscience de toutes nos intuitions
physique, qui n’en est que la du temps qui me permet de poser sensibles : le temps n’est
spatialisation abstraite pour les mon identité : la conscience du pas dans les choses, il est la
besoins de l’action. temps me permet de comprendre forme sous laquelle notre
que dans cette suite de percep- esprit perçoit nécessaire-
ESPAcE tions, ce n’est pas moi qui change, ment les choses.
L’espace est avant tout l’éten- mais c’est le temps qui s’écoule.
due géométrique, telle que l’a Mon identité est donc de part en quelle est
formalisée Euclide. Descartes part temporelle. Surtout, la percep- la solution
en fait une « substance éten- tion suppose que ma conscience proposée
due », aux caractéristiques fasse la synthèse des différents par Bergson ?
strictement géométriques, ou- moments perceptifs : j’identifie Ni le passé, ni l’avenir ne
vrant le champ à la physique la table comme table en faisant la sont : seul l’instant présent
moderne. Kant considère l’es- synthèse des différentes percep- existe réellement, et le
pace et le temps comme des tions que j’en ai (vue de devant, temps n’est que la succes-
formes a priori de notre sen- de derrière, etc.). Or, cette synthèse
Saint augustin. « Qu’est donc que le temps ? sion de ces instants ponc-
sibilité, autrement dit non pas Si personne ne me le demande, je le sais ; tuels de l’avenir vers le passé.
est temporelle : c’est dans le temps
des réalités objectives existant que la conscience se rapporte à mais si on me le demande et que je veuille Quand nous essayons de
par soi, mais des structures de l’expliquer, je ne le sais plus. »
elle-même ou à autre chose qu’elle. comprendre le temps, nous
l’esprit, conditions de possibi- le détruisons en en faisant
lité de toute expérience. Si le temps n’est pas une chose, une pure ponctualité privée d’être.
qu’est-il ? Bergson montre ainsi que notre intelligence com-
éTErnEL, éTErniTé Selon Kant, le temps n’est ni une intuition (une prend le temps à partir de l’instant ponctuel : elle
Qui est soustrait au devenir perception), ni un concept, mais plutôt la forme le spatialise, puisque la ponctualité n’est pas une
temporel, sans commencement même de toutes nos intuitions : cela seul ex- détermination temporelle, mais spatiale. Le temps
ni fin. Contrairement au temps, plique que le temps soit partout (tout ce que serait alors la succession des instants, comme la ligne
l’éternité n’implique pas les nous percevons est dans le temps) et cependant est une succession de points. Notre intelligence com-
idées de succession et de chan- nulle part (nous ne percevons jamais le temps prend donc le temps à partir de l’espace : comprendre
gement. comme tel). le temps, c’est le détruire comme temps.

22 Le sujet
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS

le temps ExiSTEncE
Du latin exsistere, « se tenir
hors de, sortir de ». Au sens
strict, celui qui est utilisé par
les phénoménologues, seul
l’homme existe, dans la mesure
À ce temps spatialisé, homogène et mesurable, il où seul il est capable de se jeter
faut donc opposer notre vécu interne du temps hors de lui-même pour se rap-
ou « durée ». La durée, c’est le temps tel que nous porter à soi et au monde. Hei-
le ressentons quand nous ne cherchons pas à le degger oppose ainsi l’existence
comprendre. Elle n’a pas la ponctualité abstraite humaine à « l’être-là-devant »
du temps : dans la durée telle que nous la vivons, des choses.
notre passé immédiat, notre présent et notre futur
immédiat sont confondus. Tout geste qui s’esquisse idEnTiTé
est empreint d’un passé et gros d’un avenir : se lever, Du latin idem, « même ». L’iden-
aller vers la porte et l’ouvrir, ce n’est pas pour notre tité d’une chose, c’est ce qui
vécu une succession d’instants, mais un seul et même fait qu’elle demeure la même
mouvement qui mêle le passé, le présent et l’avenir. à travers le temps malgré les
La durée n’est pas ponctuelle, elle est continue, parce changements.
que notre conscience dans son présent se rapporte
toujours à son passé et se tourne déjà vers son avenir. inTELLigEncE
La durée non mesurable, hétérogène et continue Du latin intelligere, « com-
est donc le vrai visage du temps avant que notre prendre ». Appartient da-
intelligence ne le décompose en instants distincts. vantage au vocabulaire de la
psychologie que de la philoso-
phie. Chez Bergson cependant,
Sous quel signe le temps en part un être temporel que l’homme existe. Les l’intelligence est la faculté
place-t-il notre existence ? choses sont, mais seul l’homme existe (au sens éty- d’adaptation à la matière en
Non seulement le temps place notre existence sous le mologique) : l’homme est jeté hors de lui-même par vue de l’action, c’est-à-dire la
signe de l’irréversible, mais il éveille en nous la possi- le temps. Être temporel, ce n’est donc pas simplement faculté de fabrication des outils
bilité d’une conscience morale : je me reproche mon être soumis au temps : c’est être projeté vers un conceptuels aptes à l’organiser
passé parce que je ne peux rien faire pour annuler les avenir, vers du possible, avoir en permanence à se et à la transformer, par opposi-
erreurs que j’ai commises. choisir et à répondre de ses choix (ce que Heidegger tion à l’intuition, comme mode
Parce que le temps est irréversible, je crains mon ave- nomme le souci). de connaissance de la durée et
nir et je porte le poids de mon passé ; parce que mon de l’esprit.
présent sera bientôt un passé sur lequel je n’aurai Le temps fait-il de la mort notre
aucune prise, je suis amené à me soucier de ma vie. horizon ?
Selon Heidegger, c’est même parce qu’il est de part Si je ne savais pas d’avance que je vais mourir un jour,
si je n’étais pas certain de ne pas avoir tout le temps, « conscience signifie
je ne me soucierais pas de ma vie. Ce n’est donc pas
mémoire – conserva-
la mort qui nous vient du temps, mais le temps qui
tion et accumulation
du passé dans le
nous vient de la mort (Heidegger).
présent. c’est un
Je ne meurs pas parce que je suis un être temporel trait d’union entre ce
et soumis aux lois du temps, au contraire : le temps qui a été et qui sera,
n’existe pour moi que parce que la perspective un pont jeté entre le
certaine de ma mort m’invite à m’en soucier (in- passé et l’avenir. »
conscients de leur propre mort, les animaux ne (Bergson)
connaissent pas le temps). Et comme personne ne
pourra jamais mourir à ma place, personne ne pourra « L’univers dure.
non plus vivre ma vie pour moi : c’est la perspective Plus nous approfon-
de la mort qui rend chacune de nos vies uniques et dissons la nature
insubstituables. du temps, plus nous
comprenons
que la durée signifie
un ArTicLE du Monde invention, création
à conSuLTEr de formes, élaboration
•L'immense interrogation que la mort continue de l’absolu-
représente... p. 25 ment nouveau. »
(Cécile Chambraud, 10 janvier 1996) (Bergson)

Le sujet 23
un SujEt PaS à PaS

AUTEURS CLÉS
BErgSon
Dissertation : Sommes-nous
Philosophe français (1859-
1941). Le point de départ de
sa réflexion est la décou-
verte de la durée, comme
prisonniers du passé ?
temps vécu, par opposition
au temps abstrait de l’action L’analyse du sujet La problématique
et des sciences, qui n’est que I. Les termes du sujet Le passé a-t-il une emprise telle que nos choix et nos
du temps spatialisé. Si la • Nous : actions sont entravés par des événements antérieurs ?
durée caractérise la vie de – chaque individu et son histoire personnelle ; La liberté humaine n’a-t-elle pas la force de résister
l’esprit, conscience signifie – entité collective (société, génération, nation, ou de s’en dégager ?
alors mémoire, et l’intuition humanité, etc.).
en est le mode d’approche • Prisonniers : Le plan détaillé
spécifique. Bergson l’oppose – idée d’enfermement, d’obstacle et de limites I. La liberté donne un statut particulier à l’homme.
à l’intelligence, outil d’ac- empêchant d’agir et de décider ; domaine physique a) Le libre arbitre est la faculté de se déterminer selon
tion sur la matière. et psychologique ; un choix personnel, sans être poussé ni empêché par
– idée de faute et de culpabilité ; domaine moral. une force antécédente ou supérieure.
FrEud • Passé : b) La connaissance humaine progresse (ex. : Pascal
Inventeur de la psychanalyse – passé immédiat (enfance, éducation) ou plus loin- dans la Préface du Traité du Vide) en sciences notam-
(1856-1939). Ses études au- tain (origines) ; ment, à mesure que le temps avance.
près du professeur Charcot – passé individuel et collectif (histoire, tradition, c) Dans l’histoire, le renouvellement des projets
attirent son attention sur commémoration). politiques montre la singularité de chaque période.
les maladies de l’esprit, en Transition : N’existe-t-il pas pourtant pour chaque
particulier l’hystérie. Grâce II. Les points du programme société un poids de l’histoire ?
à l’observation des effets de • Le temps.
l’hypnose, il rapporte les • L’histoire. II. Le passé a une emprise déterminante.
symptômes pathologiques à • La liberté. a) Dans toute société, des événements passés influen-
des souvenirs traumatiques cent le présent.
inconscients et s’oriente L’accroche b) De façon plus générale, selon le principe du déter-
sur la voie d’une nouvelle Le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004, minisme, le présent est la conséquence nécessaire
méthode thérapeutique : Michel Gondry) est construit sur la volonté du héros du passé.
la psychanalyse, fondée sur d’oublier les moments douloureux de son passé. c) La réalité de l’emprisonnement est analysée en
l’hypothèse de l’existence psychanalyse (ex. : névrose ou complexe d’Œdipe).
d’un inconscient psychique Transition : Pour autant, on peut guérir de cette
actif. emprise du passé.

hEgEL III. La libération à l’égard du passé est une action


Philosophe allemand (1770- de progrès.
1831). Il s’est attaché à ré- a) Connaître les déterminismes permet d’en être
concilier le réel et la pensée, moins prisonnier et d’agir en conséquence.
au sein d’une philosophie b) La vision que nous avons du passé peut dépendre
conçue comme un système de nos choix et de nos projets. Le présent oriente donc
dominé par la dialectique, ou aussi l’interprétation du passé.
processus de dépassement
des contradictions. conclusion
C’est en effet une philosophie Nous sommes dépendants, mais pas prisonniers. Le
du processus réconciliateur, passé a des conséquences sur le présent, mais qui
et en ce sens une philoso- n’annulent pas notre capacité à en tirer des leçons.
phie de l’histoire, qui montre
comment l’esprit parvient
à se conquérir lui-même ce qu’il ne faut pas faire
en s’extériorisant dans le Dresser uniquement un catalogue d’exemples
monde par ses créations, en psychologiques sur le regret ou le remords.
particulier juridiques et ar-
tistiques. Hegel montre que
ce mouvement de sortie hors Les bons outils
de soi et de retour à soi à par- • L’analyse et la théorie du libre arbitre chez Descartes,
tir de l’extériorité, n’est rien Gedächtniskirsche (« église du souvenir ») à Berlin, dans les Méditations métaphysiques.
d’autre que le mouvement mémorial dédié à la paix et à la réconciliation, symbole du • Les lois de l’inconscient dégagées par Freud, dans les
même de la conscience. souvenir de la Seconde Guerre mondiale. Cinq leçons sur la psychanalyse.

24 Le sujet
L'a rt i C L E d u

« L’immense
interrogation que
la mort représente »
La mort la sienne, celle des autres, François mitterrand en a souvent parlé. non qu’il
fût « nécrophile », comme il s’en est un jour défendu (Le Point du 20 juillet 1981), mais
parce qu’à ses yeux « la naissance et la mort sont les deux ailes du temps. Comment
l’homme irait-il au bout de sa recherche s’il ignorait cette dimension ? » (L’Abeille et
l’Architecte, Flammarion, 1978)

A
ussi lui semblait-il interrogation que la mort chologue exerçant dans une hérer à soi. Comme si, lorsque
qu’« une société qui représente ». N’avait-il pas unité de soins palliatifs, sur tout s’achève, tout se dénouait
dérobe la mort au re- confié à Franz-Olivier Gies- « la transformation profonde enfin du fatras des peines et
gard des vivants, qui la ma- bert, dans un entretien au qu’elle observait chez certains des illusions qui empêchent
quille, comme un mensonge, Figaro du 8 septembre 1994 : êtres à la veille de mourir », de s’appartenir. Le mystère
qui l’ôte du quotidien, loin « Ce n’est pas de mourir que François Mitterrand assurait, d’exister et de mourir n’est
de magnifier, de préserver j’éprouverai un grand souci. dans la préface à son livre : point élucidé, mais il est vécu
la vie, la corrompt ». Il était C’est de ne plus vivre » ? Plutôt « Au moment de plus grande pleinement [...]. La mort peut
revenu sur ce thème dans la que de parler de sa maladie solitude, le corps rompu au faire qu’un être devienne ce
préface qu’il avait rédigée à comme d’un combat contre bord de l’infini, un autre qu’il était appelé à devenir ;
La Mort intime. Ceux qui vont la mort, n’avait-il pas préféré temps s’établit hors des me- elle peut être, au plein sens du
mourir nous apprennent à vivre évoquer, dans un entretien sures communes. En quelques terme, un accomplissement. Et
(Robert Laffont, 1995), de Ma- accordé à Christine Ockrent jours parfois, à travers le puis, n’y a-t-il pas en l’homme
rie de Hennezel : « Comment (L’Express du 13 juillet 1995), secours d’une présence qui une part d’éternité, quelque
mourir ? Nous vivons dans son « combat pour la vie, tout permet au désespoir et à la chose que la mort met au
un monde que la question simplement » ? Peut-être était- douleur de se dire, les malades monde, fait naître ailleurs ? »
effraie et qui s’en détourne. ce là, aussi, une manière d’es- saisissent leur vie, se l’appro-
Des civilisations, avant nous, quiver le paradoxe qu’il avait prient, en délivrent la vérité. Cécile Chambraud
regardaient la mort en face. résumé, quelques années au- Ils découvrent la liberté d’ad- (10 janvier 1996)
[...] Elles donnaient à l’achève- paravant, à Pierre Jouve et Ali
ment de la destinée sa richesse Magoudi (François Mitterrand,
et son sens. Jamais peut-être portrait total, éditions Carrère, Pourquoi d’appréhender l’existence.
le rapport à la mort n’a été 1986) : « Je sais que je vais cET ArTicLE ? La mort constitue-t-elle vérita-
si pauvre qu’en ces temps de mourir, mais je n’y crois pas. » blement le terme ultime de la
sécheresse spirituelle où les Mourir, du reste, ne signifiait Cet article de Cécile Cham- vie ? L’éternité (c’est-à-dire ce
hommes, pressés d’exister, pas disparaître. « Je crois aux braud traite de la mort, à tra- qui n’a ni début ni fin) est-elle
paraissent éluder le mystère. forces de l’esprit et je ne vous vers des propos de François un leurre ? Peut-on réduire
Ils ignorent qu’ils tarissent quitterai pas », avait-il assuré Mitterrand alors qu’il attei- l’existence humaine au temps
ainsi le goût de vivre d’une aux Français au moment de gnait la fin de sa vie. passé sur Terre ?
source essentielle. » conclure ses derniers vœux Inséparable d’une réflexion Réfléchir au temps et à l’exis-
De ce goût de vivre, François en tant que président de la Ré- sur le temps, le rapport à la tence nous amène très vite à
Mitterrand faisait l’une des publique, le 31 décembre 1994. mort dans la société actuelle la question du sens de la vie,
raisons de sa constante pré- Évoquant ses conversations en dit long sur notre manière et par-là même à la religion…
occupation de « l’immense avec Marie de Hennezel, psy-

Le sujet 25
la culture
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
ABSTrAcTion
Du latin abstrahere, « tirer, enle-
ver ». Constitutive de la pensée
et du langage, l’action d’abstraire
est l’opération de l’esprit qui isole,
pour le traiter séparément, un
Le langage
A
élément d’une représentation ;
la blancheur, la liberté, sont des ristote définissait l’homme comme « le vivant possédant
abstractions. le langage » : la capacité linguistique semble n’apparte-
choSE nir en propre qu’à l’homme, et le distinguer de tous les
En phénoménologie, on distin- autres vivants. Le langage permet à l’homme de penser et de
gue la chose de l’objet : la chose,
comme réalité concrète, a une
communiquer ses idées : il fonde donc la vie en communauté.
existence indépendante de toute
visée de conscience, alors que l’ob- comment définir le langage ?
jet est nécessairement le corrélat Le langage se définit par un vocabulaire, c’est-à-dire
d’un sujet qui le pose dans un par un pouvoir de nomination, et par une grammaire, Peut-on parler
projet. c’est-à-dire par des règles régissant la nature et les d’un langage animal ?
Heidegger nous invite ainsi à une relations des mots. Saussure a montré que les mots Certains animaux ont développé des formes
prise en compte des choses en que nous utilisons pour parler (ou signes) sont la évoluées de communication, et particulièrement
elles-mêmes, indépendamment totalité d’un signifiant (la suite de sons qui compose ceux qui vivent en société comme les abeilles.
des projets de maîtrise et d’action le mot) et d’un signifié (ce que le mot désigne). Mais, comme l’a montré Benveniste, ce « lan-
que nous pouvons avoir sur elles. Il a aussi établi qu’il n’y avait aucun rapport logique gage » n’a rien à voir avec le langage humain :
entre le signifiant et le signifié : c’est la thèse de l’ar- il dicte un comportement, et non une réponse
concEPT bitraire du signe. Le langage est donc une convention linguistique.
Du latin conceptus, « reçu, saisi ». arbitraire ; c'est pourquoi, d’ailleurs, il existe plusieurs Les animaux n’utilisent pas dans leur commu-
Produit de la faculté d’abstraction, langues. nication des signes composés, mais des signaux
un concept est une catégorie géné- indécomposables. Alors que le langage humain
rale qui désigne un caractère com- est un langage de signes, la communication
mun à un ensemble d’individus. animale est un code de signaux, dont chaque
Les concepts, auxquels renvoient signal renvoie à une seule signification possible.
les signes du langage, permettent
d’organiser et de classer notre sai-
sie du réel. qu’est-ce qui caractérise
le langage humain ?
SignE Selon Rousseau, « la langue de convention n’ap-
Élément fondamental du langage, partient qu’à l’homme » : les animaux possèdent
composé d’un signifiant, suite de leur « langage » dès la naissance. Ils n’ont pas à
sons ou de gestes, et d’un signifié l’apprendre, parce que c’est leur instinct qui le
ou concept, qui lui donne sens leur dicte ; ce « langage » est inné, et non acquis.
(distinction saussurienne). Le « langage » animal n’a pas de grammaire : les
signaux qui le composent ont chacun un sens
« Lorsque j’utilise le mot, précis et unique, et ne peuvent donc pas être
déclara humpty dumpty combinés entre eux. Grâce à la grammaire et au
avec gravité, il signifie nombre infini de combinaisons qu’elle permet,
exactement ce que j’ai le langage humain, lui, est plus riche de signi-
décidé qu’il signifierait fications et surtout, il est capable d’invention
– ni plus ni moins. et de progrès.
— mais le problème, dit
Alice, c’est de savoir si tu Sur quelle faculté
peux faire en sorte que le langage repose-t-il ?
les mots signifient des Le mot arbre désigne aussi bien cet arbre-ci que
choses différentes. cet arbre-là. Arbre ne désigne pas un arbre donné,
— Le problème, dit mais le concept même d’« arbre » (ce que doit être
humpty dumpty, est de une chose pour être un arbre : avoir un tronc,
savoir qui commande, etc.) ; c’est pour cela qu’il peut désigner tous les
c’est tout ! » arbres. Les mots ne renvoient pas à des choses,
(Lewis carroll, mais à des concepts abstraits et généraux.
de l’autre côté du miroir)
Ferdinand de Saussure (1857-1913). Le langage est donc le fruit de notre faculté

28 La culture
L’ESSEntiEL du CourS

ZOOM SUR…
Ferdinand de Saussure (1857-1913)

Génie précoce, Ferdinand de


Saussure a fait de la linguis-
tique une discipline à part
entière, ayant « pour unique
et véritable objet la langue
envisagée en elle-même et
pour elle-même ». Ses Cours
de linguistique générale ont
ainsi permis de dépasser l’an-
cienne perspective diachro-
nique, pour étudier la langue
comme un système de signes,
susceptible de décrire et d’ex-
pliquer la réalité de l’acte de
parole. La linguistique a ouvert
des chemins non seulement
vers la compréhension de la
langue, mais aussi de l’homme
lui-même.

Extraits du Cours de linguis-


tique générale :
« En séparant la langue de la
« Le mot chien n’a jamais mordu personne. » (Saussure, Cours de linguistique générale) parole, on sépare du même
coup ce qui est social de ce qui
parle : parce qu’il me répond, autrui est non un est individuel, ce qui est essen-
simple objet de ma perception, mais un autre sujet tiel de ce qui est accessoire et
« Les limites de mon langage qui me vise à son tour dans sa propre conscience. plus ou moins accidentel. La
signifient les limites de mon Le langage permet de viser intentionnellement langue n’est pas une fonction
propre monde. » autrui comme sujet : Husserl peut donc affirmer du sujet parlant, elle est le pro-
(Wittgenstein) que c’est lui qui fonde la communauté humaine, duit que l’individu enregistre
entendue comme « communauté intersubjec- passivement. […] La parole est
tive ». au contraire un acte individuel
d’abstraction : le mot arbre peut désigner tous de volonté et d’intelligence. »
les arbres, parce que nous avons, contrairement Le langage a-t-il une fonction
aux animaux, la faculté de ne voir dans cet éthique ? « Il n’y a de différences que si
arbre-ci qu’un exemplaire de ce que nomme le Le langage semble n’avoir qu’une seule fonction : l’on parle des significations,
mot arbre (le concept d’arbre). décrire des « états de choses » (comme par donc des signifiés ou des si-
exemple : « le chat est sur le paillasson »). gnifiants. […] Le signifié seul
Le langage ne sert-il Wittgenstein remarque cependant qu’à côté n’est rien : il se confond dans
qu’à communiquer ? de cette fonction descriptive, le langage a plus une masse informe. De même
Comme l’a montré Bergson, les mots désignent fondamentalement une fonction éthique : dire le signifiant. Mais le signifiant
des concepts généraux, et non des choses sin- que le chat est sur le paillasson, c’est certes et le signifié contractent un
gulières. Le langage simplifie donc le monde et décrire la position du chat, mais c’est aussi lieu en vertu des valeurs dé-
l’appauvrit : il nous sert d’abord à y imposer un célébrer la communauté humaine pour laquelle terminées, qui sont nées de la
ordre en classant les choses par ressemblances. cette proposition a une signification. Le langage combinaison de tant et tant
Le langage ne fait donc pas que décrire un fait de l’homme « l’animal cérémoniel » : il n’a de signes acoustiques avec
monde qui lui serait préexistant : c’est lui de sens que dans une communauté, et c’est cette tant et tant de coupures qu’on
qui délimite le monde humain, ce que nous communauté de langue que nous célébrons, peut faire dans la masse de la
pouvons percevoir et même ce que nous pou- même sans le savoir, dès que nous parlons. pensée. […] Le lien unissant
vons penser. N’existe, en fait, que ce que nous le signifiant au signifié est
pouvons nommer dans notre langue. arbitraire, ou encore, puisque
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr nous entendons par signe le
Le langage constitue-t-il total résultant de l’association
la communauté humaine ? • Les deux bouts de la langue p. 31 d’un signifiant à un signifié,
La conscience ne vise pas autrui comme une michel onfray (1er juillet 2010) nous pouvons dire plus sim-
chose parmi les choses, parce que, contrairement plement : le signe linguistique
aux choses, autrui peut répondre quand je lui est arbitraire. »

La culture 29
un SujEt PaS à PaS

MOTS CLÉS Dissertation : La langue est-elle un


diALoguE
Des mots grecs dia, « à travers »,
et logos, « parole ». Le dialogue
moyen d’expression comme un autre ?
n’est pas uniquement échange
d’informations utiles, il est aussi L’analyse du sujet « nous pensons un univers
échange d’idées. Il fait accéder à la I. Les termes du sujet
représentation abstraite, il est, par • La langue : que notre langue a d’abord
conséquent, le propre de l’homme. – la langue maternelle et/ ou la langue du pays modelé. » (Saussure)
d’adoption.
inEFFABLE – tout système de signes reconnus collectivement et/ « ce que l’on conçoit bien
Ce qui ne peut être dit, soit parce ou institutionnellement. s’énonce clairement/et les
qu’on suppose qu’il n’existe aucun • Moyen d’expression : mots pour le dire arrivent
mot pouvant l’exprimer, soit parce – support par lequel des idées, des sentiments, des
que ce qui est à dire reste confus, besoins sont extériorisés.
aisément. » (Boileau)
obscur. – idée de revendication.
• Comme un autre : c) Une langue évolue de façon constante. Elle est
LAngAgE – processus de comparaison qui renvoie à l’idée de soumise à des éléments sociaux : mots et expressions
On peut le définir comme un sys- nivellement, d’absence de différence spécifique. à la mode, vocabulaire propre à une génération, etc.
tème de signes ordonnés suivant Transition : Ne s’agit-il pas toujours de faire voir ce
des règles. Il est une spécificité hu- II. Les points du programme que l’on ressent, ce que l’on est, de la même façon que
maine dans la mesure où il com- • Le langage, la culture. pour tout autre mode d’expression ?
porte des caractéristiques propres • La société et les échanges, l’État.
absentes de la communication II. La langue n’a pas de fonction privilégiée.
animale, en particulier sa plasticité L’accroche a) D’autres formes d’expression permettent d’exté-
et son caractère articulé, rendant De plus en plus de pays font passer des tests de langue rioriser les sentiments, et de meilleure façon : l’art,
possible une infinité de combinai- aux candidats à l’immigration. la musique (cf. analyse de Bergson sur les limites du
sons à partir d’un nombre réduit langage courant).
d’éléments. La problématique b) La langue est sociale, d’abord parce que le langage
Si l’on s’exprime toujours dans sa langue, est-ce par répond à la nécessité de communiquer pour satisfaire
LAnguE habitude, ou parce que les autres moyens d’expres- ses besoins et organiser le travail entre les hommes
Une langue est un ensemble sion sont moins riches, moins révélateurs ? Pourtant, (cf. analyse de Bergson sur la fonction utilitaire du
institué et stable de signes et de le recours à d’autres signes et gestes n’est-il pas parfois langage), exactement de la même façon que les
règles grammaticales que par- plus efficace et adapté à l’exigence d’expression ? animaux ont un moyen de communication pour
tage une communauté humaine survivre ensemble.
donnée. Le plan détaillé Transition : Pourquoi n’existe-t-il pas alors de langue
I. La langue est un mode d’expression culturel et universelle ?
PAroLE non naturel.
Elle est nécessairement indivi- a) Toute langue est construite sur une structure et III. La langue dépasse la simple faculté d’expression.
duelle, et suppose un sujet actif. Par un système conventionnels de signes (cf. analyse de a) La pensée se forme par le langage (cf. analyse de
la parole on s’approprie une langue. Saussure). Hegel). La langue est donc ce par quoi la pensée
La parole est ce par quoi le sujet b) Tous les moyens d’expression ne sont pas conven- individuelle, voire l’identité collective, s’entretient.
exerce sa fonction linguistique. tionnels ou culturels. Les pleurs et les cris, identiques b) Tous les autres modes d’expression culturels sont
chez tous les individus de la même espèce, sont ainsi alors compris et interprétés en fonction de sa ou ses
naturels ou physiques. langues.
« voyez par exemple
avec quelle sincérité on conclusion
prononce le mot miasme... La langue n’est pas un moyen d’expression comme un
autre, car c’est par elle que la pensée, la compréhen-
n’est-ce pas là une
sion et l’identité de l’individu se façonnent.
onomatopée...
du dégoût ? »
(Bachelard) ce qu’il ne faut pas faire
Établir une comparaison de valeur
entre les langues.
Le langage est « une ma-
nière pour le corps humain
de vivre et de célébrer le
Les bons outils
• Rousseau, Essai sur l’origine des langues.
monde. » • Benveniste, Problèmes de linguistique générale.
(merleau-Ponty) • Merleau-Ponty, Sens et non sens.
• Wittgenstein, Tractatus philosophicus.

30 La culture
L'a rt i C L E d u

Les deux bouts de la langue


A
u commencement était le fin du fin. Je songe aux « na- ptérodactyle à Saint-Germain- plus particulièrement « l’être
Babel, chacun connaît tionalistes », plus justement des-Prés... ensemble » sans perspective
l’histoire : les hommes nommés « indépendantistes À l’autre bout de la langue de d’échanges autres que de biens
parlent une seule et même régionaux », qui font de la lan- fermeture, locale, étroite, xé- immatériels.
langue, dite « adamique », gue un instrument identitaire, nophobe, il existe une langue L’espéranto propose d’habi-
celle du premier d’entre un outil de fermeture sur soi, d’ouverture, globale, vaste, ter une langue universelle,
eux. Puis ils se proposent une machine de guerre anti- cosmopolite, universelle : cosmopolite, globale qui se
de construire une immense universelle, autrement dit un l’espéranto. construit sur l’ouverture,
tour destinée à pénétrer les dispositif tribal. Elle est la création de Lud- l’accueil, l’élargissement ; elle
cieux. Pareille architecture Précisons que le politique- wik Zamenhof, un juif de veut la fin de la malédiction
suppose que les hommes ment correct passe souvent Bialystok, une ville alors si- de la confusion des langues
habitant le même élément sous silence cette information tuée en Russie (en Pologne et l’avènement d’un idiome
que Dieu en deviendraient de qu’il n’existe pas une langue aujourd’hui). Dans cette cité susceptible de combler le
facto les égaux. Cette volonté corse, une langue bretonne, où la communauté juive cô- fossé de l’incompréhension
prométhéenne agit comme mais des dialectes corses ou toyait celle des Polonais, des entre les peuples ; elle propose
une autre formule du péché bretons, chacun correspon- Allemands et des Biélorusses, une géographie conceptuelle
originel car, goûter du fruit dant à une étroite zone géo- les occasions de ne pas se com- concrète comme antithèse à la
de l’arbre de la connaissance, graphique déterminée par le prendre étaient nombreuses. religion du territoire ; elle pa-
c’est savoir tout sur chaque pas d’un homme avant l’in- En ces temps, déjà, Dieu pou- rie sur l’être comme généalo-
chose, autrement dit, une fois vention du moteur. Le mythe vait jouir de son forfait. Fin gie de son ontologie et non sur
encore, égaler Dieu. Il y eut d’une langue corse ou d’un 1870-début 1880, l’espéranto l’avoir ; elle est le vœu d’une
une sanction pour le geste unique parler breton singe pa- se propose donc le retour au nouvelle Grèce de Périclès
d’Ève, personne n’a oublié... radoxalement le jacobinisme Babel d’avant la colère divine. pour l’humanité entière − car
De même pour celui des honni, car lesdites langues À l’heure où le mythe d’une était grec quiconque parlait
constructeurs de Babel : la régionales sont compartimen- langue adamique semble grec : on habitait la langue
confusion des langues. tées en groupe de dialectes prendre la forme d’un an- plus qu’un territoire − ; elle
Dieu qui est amour, rappe- − j’eus des amis corses qui, glais d’aéroport parlé par des est la volonté prométhéenne
lons-le pour qui aurait la le vin aidant, oubliaient un millions d’individus, on com- athée non pas d’égaler les
fâcheuse tendance à l’ou- instant leur religion et leur prend que la langue de Shake- dieux, mais de faire sans
blier, descend sur Terre pour catéchisme nationaliste pour speare mutilée, amputée, défi- eux, de quoi prouver que les
constater de visu l’arrogance avouer qu’un berger du cap gurée, massacrée, dévitalisée, hommes font l’histoire − et
de ces hommes. « Il dit : “Voilà corse ne parlait pas la même puisse triompher de la sorte non l’inverse.
qu’à eux tous ils sont un seul langue que son compagnon du puisqu’on lui demande d’être
peuple et ont un seul langage ; cap Pertusato ! Babel, Babel... la langue du commerce à tous Michel Onfray
s’ils ont fait cela pour leur La langue régionale exclut les sens du terme. Vérité de La (11 juillet 2010)
début, rien désormais pour l’étranger, qui est pourtant sa Palice, elle est langue domi-
eux ne sera irréalisable de parentèle républicaine. nante parce que langue de la
tout ce qu’ils décideront de Elle fonctionne en cheval civilisation dominante. Par- Pourquoi
faire. Allons ! Descendons et de Troie de la xénophobie, ler l’anglais, même mal, c’est cET ArTicLE ?
là, brouillons leur langage, de autrement dit, puisqu’il faut parler la langue de l’Empire.
sorte qu’ils n’entendent plus préciser les choses, de la haine Le biotope de l’anglais a pour Dans cet article, Michel Onfray
le langage les uns des autres.” de l’étranger, de celui qui n’est nom le dollar. prend pour point de départ la
Et Yahvé les dispersa, de là, à pas « né natif » comme on Mais cette langue agit aussi légendaire tour de Babel pour
la surface de toute la Terre, et dit. Or, comme une espèce comme un régionalisme pla- montrer comment la diversité
ils cessèrent de bâtir la ville » animale, une langue obéit nétaire : elle est également des langues existantes est le
(Gen. 11, 6-7) − où comment à des besoins relatifs à une fermeture et convention pour signe d’une profonde division
semer la discorde... configuration temporelle et un même monde étroit, celui entre les hommes.
Dès lors, il y eut des lan- géographique ; quand ces be- des affaires, du business, des Cet article nous amène à
gues, certes, mais surtout soins disparaissent, la langue flux marchands d’hommes, nous interroger à la fois sur
l’incompréhension parmi meurt. Vouloir faire vivre une de choses et de biens. Voilà l’origine des langues, mais
les hommes. De sorte que langue morte sans le biotope pour quelle raison l’espéranto également sur leur valeur
la multiplicité des idiomes linguistique qui la justifie est une utopie concrète à idéologique (comme ou-
constitue moins une richesse est une entreprise thanato- égalité avec le projet de paix verture vers les autres) et
qu’une pauvreté ontologique philique. Son équivalent en perpétuelle de l’abbé de Saint- communautaire (le langage
et politique. On se mit alors à zoologie consisterait à vouloir Pierre, autant d’idées de la comme principe d’apparte-
parler local, ce que d’aucuns réintroduire le dinosaure dans raison dont le biotope n’est nance, d’identité).
célèbrent aujourd’hui comme le quartier de la Défense et le pas « l’avoir » mais « l’être » −

La culture 31
L’ESSEntiEL du CourS

L’art
MOTS CLÉS
ArT
Ars en latin ; traduit le mot grec
techné, « savoir-faire ». Désigne
d’abord le savoir-faire de l’artisan,
la maîtrise technique. Terme qui
tend à être réservé aujourd’hui à
la création artistique.

L
BEAu ’art ne doit pas seulement être entendu dans le sens de
Ce qui fait naître le sentiment es-
thétique. Si l’Antiquité cherchait à
« beaux-arts » : il ne faut pas oublier l’art de l’artisan, qui
formuler des règles objectives du lui aussi réclame une technique, c’est-à-dire un ensemble
beau, la modernité, avec Kant, a
insisté sur le fondement subjec-
de règles à respecter. il est clair cependant que les beaux-arts
tif du jugement esthétique et sa n’ont pas la même finalité puisqu’ils recherchent le beau et
spécificité. Kant définit le beau produisent des objets dépourvus d’utilité.
comme « ce qui plaît universelle-
ment sans concept ».
comment définir l’art ? sujet, éveillé par certains objets qui produisent en
BEAux-ArTS Ce n’est qu’au xviiie siècle que le terme d’art a été réduit nous un sentiment de liberté et de vitalité. En effet,
Arts qui ont pour objet de représen- à la signification que nous lui connaissons actuelle- le sentiment du beau est le « libre jeu » de l’imagina-
ter le beau : essentiellement la pein- ment. Il avait jusque-là servi à désigner toute activité tion et de l’entendement : le beau suscite un jeu de
ture, la sculpture, l’architecture, la humaine ayant pour but de produire des objets : en nos facultés par lequel nous éprouvons en nous le
musique, la danse et la poésie. ce sens, l’art s’oppose à la nature, qui est l’ensemble de dynamisme même de la vie.
tout ce qui se fait sans que l’homme n'ait à intervenir.
EnTEndEmEnT L’art réclame toujours des règles : lorsque l’on est
Faculté de comprendre, pouvoir charpentier comme lorsque l’on est musicien, il faut
de connaître. observer des règles si l’on veut produire l’œuvre dé-
sirée. C’est exactement ce que veut dire le mot technè
FinALiTé, Fin en grec : la technique, c’est l’ensemble des règles qu’il
But, intention. Parler de finalité faut suivre dans un art donné.
naturelle, c’est faire référence au
fait que « la nature ne fait rien
en vain » (Aristote) : tout dans la qu’est-ce qui différencie les
nature serait organisé suivant une beaux-arts de l’art de l’artisan ?
fonction, un but harmonieux. L’artisan a pour but de produire des objets d’usage :
Kant remarque cependant que si, c’est l’usage qu’on va faire de l’objet qui détermine
surtout dans le vivant, tout semble ses caractéristiques, et donc la façon dont on va le
être finalisé, on ne peut toutefois fabriquer.
démontrer l’existence d’une telle L’artiste quant à lui ne vise pas l’utile, mais le beau. Si
finalité objective dans la nature. l’habileté technique est la limite supérieure de l’art
de l’artisan, elle est la limite inférieure des beaux-
jugEmEnT ESThéTiquE, arts : alors qu’on attend d’un objet courant qu’il soit
jugEmEnT LogiquE bien conçu et réalisé de façon à être d’usage aisé,
Distinction kantienne. Un jugement on n’attend pas simplement d’un tableau qu’il soit
logique est un jugement de connais- bien peint, mais qu’il éveille au contraire en nous le
sance, par lequel j’attribue à un objet sentiment du beau.
un prédicat qui le détermine.
Le jugement esthétique, par
lequel je dis d’un objet qu’il est Peut-on définir ce qu’est
beau, n’est pas un jugement de le beau ?
connaissance, dans la mesure où Deux grandes conceptions s’affrontent dans l’histoire
la beauté n’est pas une qualité de de la philosophie : soit le beau est une caractéristique
l’objet : dire qu’une chose est belle de l’objet, soit il est un sentiment du sujet. La pre-
n’augmente pas la détermination mière doctrine remonte à Platon : une chose est belle
de son concept. Ce n’est donc pas quand elle est parfaitement ce qu’elle doit être ; on
un jugement déterminant, mais peut parler d’une belle marmite, quand cette marmite
un jugement réfléchissant, parce rend exemplaire l’idée même de marmite.
qu’il réfléchit comme un miroir La seconde est inaugurée par Kant : le beau n’est pas
le sentiment du sujet. une caractéristique de l’objet, c’est un sentiment du Statue de Kant à Kaliningrad.

32 La culture
L’ESSEntiEL du CourS

Le beau
dépend-il
semble ne pas avoir de
fonction particulière.
ZOOM SUR…
du goût Suffit-il alors de rendre L’ArT ET LES BEAux-ArTS
de chacun ? un objet technique inu- Au Moyen Âge, on opposait aux
Selon Kant, la réponse tilisable pour en faire arts dits « mécaniques », qui ré-
est négative : le beau une œuvre d’art ? C’est clamaient une habileté manuelle,
plaît universellement, en tous cas la théorie du les sept arts « libéraux » (c’est-à-
même s’il s’agit d’une ready-made de Marcel dire dignes des hommes libres) :
universalité de droit, Duchamps. la dialectique, la grammaire,
et non de fait. Si je Pour Kant cependant, la rhétorique, l’arithmétique,
juge une œuvre belle cette inutilité n’est l’astronomie, la géométrie et la
alors que mon voisin pas simplement une musique.
la trouve laide, la pre- absence de fonction :
mière chose que je ten- elle résulte de la nature On voit bien ici que le terme tar-
terai de faire, c’est de même du beau. Dire dif de « beaux-arts » n’équivaut
le convaincre. C’est ce qu’une fleur est belle pas aux anciens arts libéraux ;
qui différencie le beau ne détermine en rien au contraire : nombre de nos
de l’agréable : l’agréable le concept de fleur : le beaux-arts (comme la peinture,
est affaire de goût et dé- jugement esthétique la sculpture ou l’architecture)
pend du caprice de cha- n’est pas un jugement étaient jadis considérés comme
cun, alors que le beau de connaissance, il ne des arts mécaniques, et leurs « ar-
exige l’universalité. détermine en rien son tistes » comme des artisans. Ce
Le beau peut être uni- objet, qui plaît sans qui s’oppose aux arts de l’artisan,
versel parce qu’il fait qu’on puisse dire pour- ce sont donc les beaux-arts.
jouer des facultés qui quoi. C’est ainsi parce
sont communes à tous que le beau plaît sans LE BEAu ET L’AgréABLE
les sujets : le sentiment concept que l’œuvre Kant oppose l’agréable, qui
que j’éprouve devant la ne peut pas avoir de touche les sens, au beau, qui
belle œuvre peut, en finalité assignable. suscite un plaisir désintéressé.
droit, être partagé par Le jugement sur l’agréable et
tous. L’art sert-il ses variétés est lié à un intérêt,
Kant estime néanmoins à quelque et relève de la seule faculté de
que cette définition chose ? désirer. Ce n’est pas l’objet d’un
vaut aussi bien pour le Que l’œuvre d’art simple jugement : il produit
beau naturel que pour n’ait pas de fonction une inclination et un plaisir en
le beau artistique ; en assignable ne signifie résulte. L’agréable dépend du
un sens, le beau na- pas que l’art ne sert à goût de chacun et est particu-
turel peut être selon rien : Hegel, dans son lier, tandis que le beau doit être
lui supérieur au beau Esthétique, lui assigne universel.
artistique, parce qu’il même la tâche la plus
est purement gratuit : haute. Une œuvre n’a LE BEAu commE kAnon
la belle œuvre est faite pas pour but de repro- La beauté, selon un sens clas-
pour plaire, et cette in- duire la nature avec les sique, est définie à partir des
tention, quand elle est faibles moyens dont règles, de la mesure. Kanon en
trop visible, peut gâcher l’artiste dispose, mais grec, signifie « règle », au sens
notre plaisir ; rien de tel de la recréer. d’instrument et de procédure. Le
avec un beau paysage. Dans le tableau, ce n’est canon est donc un ensemble de
donc pas la nature que règles données pour œuvrer à un
L’œuvre d’art je contemple, mais l’es- contenu. Tous les grands sculp-
a-t-elle La Vénus de milo.
prit humain : l’art est teurs grecs (Phidias, Praxitèle)
une fonction ? le moyen par lequel la ont respecté un canon pour leurs
Contrairement à l’objet technique qui trouve la rai- conscience devient conscience de soi, c’est-à-dire statues, que reprendront ensuite
son de son existence dans son utilité, l’œuvre d’art la façon par laquelle l’esprit s’approprie la nature les artistes de la Renaissance.
et l’humanise. C’est donc parce que nous nous y
contemplons nous-mêmes que l’art nous intéresse. Les grecs possédaient également
un ArTicLE du Monde Certes, un outil est aussi le produit de l’esprit le mot kosmos, dont le sens
à conSuLTEr humain ; mais il a d’abord une fonction utilitaire est « en bon ordre ». Le terme
et pratique. En contemplant une œuvre d’art en désigne à la fois l’ordre et la
• De toute beauté p.35 revanche, nous ne satisfaisons pas un besoin pra- beauté (ou la beauté résultant de
(Philippe-jean Catinchi, 1er octobre 2004) tique, mais purement spirituel : c’est ce qui fait la l’ordre). C’est de là que provien-
supériorité des œuvres sur les autres objets qui nent le sens et l’origine du mot
peuplent notre monde. cosmétique.

La culture 33
un SujEt PaS à PaS

ZOOM SUR…
Kant et la critique du jugement
Dissertation : L’œuvre d’art
esthétique

La question est celle du jugement


doit-elle plaire ?
de goût, c’est-à-dire du beau.
Quand je dis que la rose est belle, L’analyse du sujet
je n’ajoute rien au concept de I. Les termes du sujet
rose : ce type de jugement n’est • Œuvre d’art :
donc en rien déterminant (il ne – sens classique : toute création appartenant à la
détermine rien quant au contenu liste classique des beaux-arts.
du concept). Mais un tel jugement – sens moderne : toute production humaine re-
est-il la simple expression du vendiquant ce statut.
goût subjectif de chacun ? Non : • Doit-elle plaire :
si l’agréable est singulier, le beau – idée d’impératif, d’obligation morale ou déon-
lui vaut universellement (ce que tologique.
je trouve beau, et pas simplement – idée de nécessité.
agréable, doit pouvoir être trouvé
tel par tous les sujets). Comment II. Les points du programme
cela ? Parce que le jugement esthé- • L’art.
tique repose en dernière analyse • La matière et l’esprit.
sur un « libre jeu » de facultés com- • Le devoir.
munes à tous les sujets, à savoir beauté ou à l’apparence de l’objet représenté (cf.
l’entendement et l’imagination. L’accroche analyse de Platon dans l’Hippias Majeur).
À l’occasion de certains objets, Zola, dans la préface de Thérèse Raquin, s’insurge c) Le but de l’art n’est pas de divertir. Certains
nous éprouvons une impression contre ceux qui ont trouvé son roman « obscène », artistes modernes revendiquent un autre idéal que
de finalité (c’est particulièrement alors qu’il ne visait que la vérité selon lui. celui de la beauté ou du plaisir. Il s’agit au contraire
vrai pour le beau naturel), alors de faire réfléchir, de choquer, etc.
que rien n’est objectivement fina- La problématique Transition : Tout et n’importe quoi peut-il donc
lisé : je ne peux pas m’empêcher L’artiste est-il soumis à l’impératif de créer un être de l’art ?
d’avoir l’impression que tout plaisir chez le spectateur ? Le statut d’œuvre d’art
dans la rose est fait pour qu’elle nécessite-t-il qu’il y ait toujours divertissement, III. L’œuvre d’art est à redéfinir constamment.
soit belle, alors que la rose n’est ou peut-on au contraire lui donner un autre rôle ? a) L’œuvre d’art est suffisamment riche pour
faite pour rien du tout. Comme L’œuvre d’art peut-elle même être soumise à un mettre chaque spectateur en situation de former et
l’entendement ne parvient pas à impératif quelconque ? d’échanger des jugements, ce qui suscite un plaisir
conceptualiser cette impression (la et un intérêt spécifiques (cf. analyse de Kant).
finalité n’est pas une catégorie de Le plan détaillé b) De nos jours, les frontières de l’art ne sont pas
l’entendement), il s’ensuit un jeu I. Le plaisir a partie liée avec l’essence et l’exis- fixes, et le jugement doit être forgé sur le statut
entre lui et l’imagination qui nous tence même des œuvres d’art. même d’œuvre d’art, sur le fait même de savoir en
procure un sentiment de plaisir : a) Il existe un plaisir naturel propre à la vision des quoi il s’agit d’une œuvre d’art (exemple des ready-
le plaisir esthétique. Comme dans images (cf. analyse d’Aristote), ce pour quoi l’art est made de Duchamp). Pour cela, le plaisir ne suffit pas.
ces jugements, le sujet ne fait que essentiellement imitatif.
projeter sur l’objet sa propre struc- b) Les grandes œuvres sont celles qui, depuis leur conclusion
ture, Kant les nomme : jugements création, plaisent de façon constante, du fait des Une œuvre d’art suscite plaisir et intérêt, de diffé-
réfléchissants. qualités de composition qu’elles possèdent (cf. rentes natures, mais sans que l’exigence de plaisir
analyse de Hume). soit elle-même un préalable à remplir.
c) L’appréciation de la beauté se fait en fonction
« Le beau est ce du plaisir ressenti, donc sans plaisir, les œuvres ne Les bons outils
qui est représenté, seraient pas reconnues comme telles. • Aristote, Poétique.
sans concepts, Transition : Pourtant, nombreuses ont été les • Hume, De la norme du goût. Est présentée dans
comme l’objet œuvres non appréciées, voire condamnées lors cet essai la figure du critique d’art.
d’une satisfaction de leur création. • Diderot, Traité du Beau.
universelle. cette • Plotin, Traité du beau.
II. La relativité du plaisir esthétique constitue • Kant, Critique de la faculté de juger.
définition du beau un problème.
peut être tirée de la a) Le jugement esthétique est relatif à chacun, s’il
précédente, qui en fait repose sur un plaisir. ce qu’il ne faut pas faire
l’objet d’une citation b) Le plaisir éprouvé par le plus grand nombre Omettre de citer et d’analyser ne serait-ce qu’un
tirée de tout intérêt. » ne signifie pas que l’œuvre soit de grande qualité exemple d’œuvre d’art.
(Kant) (exemple du cinéma dit « grand public »). Il peut
y avoir un plaisir superficiel, lié à l’apparence de

34 La culture
L'a rt i C L E d u

De toute beauté
deux sommes très différentes qui tentent d’interroger à travers les siècles le regard
de l’homme sur ce qu’il trouve beau.

C
’est la beauté d’Hélène donne esthétique. Ainsi le xvie dès lors que le seul terrain en- travers les âges. Ce n’est donc
qui fut cause de la guerre siècle privilégie-t-il le visage visagé pour apprécier le beau pas une Histoire de l’art, mais
de Troie. L’Euripide des et le statisme, malgré l’impor- est le corps individuel. Est-on bien une impertinente − et
Bacchantes a beau jeu de sou- tance du feu du regard, limitant là au terme de ce mouvement pertinente − façon de décaper
ligner que « ce qui est beau est la noblesse au seul haut du d’extériorisation de l’intime qui le regard engourdi par un lourd
toujours cher aux hommes » corps ; au xviie, le port allonge assigne au corps de livrer les héritage de révérences. Pas de
ou Platon de rapporter dans Le la silhouette, le maintien fait signes essentiels de l’identité, leçon confortable donc, ni de
Banquet que c’est en voyant la la grâce et la mécanique phy- que Vigarello a mis au centre définition miracle et univer-
beauté « par le moyen de ce qui sique, danse ou escrime, ac- de sa réflexion ? Le jeu sur les selle, mais des approches, des
la rend visible » que l’homme centue une théâtralité inédite ; clichés, le brouillage des pistes « moments » où une optique,
est en mesure d’enfanter « des le xviiie élit le mouvement et la à l’heure où émerge la sensi- un équilibre tiennent provi-
réalités véritables, car c’est la vivacité, oubliant la symétrie bilité « métrosexuelle » rend soirement lieu de perfection
vérité qu’il touche », la notion pour les jeux de l’expression et le chantier plus passionnant (la proportion pour le Grec an-
de kalon, réservée à ce qui plaît, du contraste, tandis que le bas du encore, maintenant que le Beau tique, la beauté suprasensible
suscite l’admiration, attire le corps, naguère simple piédestal, semble avoir parachevé, par un de la Florence de Ficin...).
regard ou satisfait les sens, mais s’anime ; certes le mouvement lent mouvement du haut vers Le propos contemporain n’en
ne saurait être universelle. est sans doute moins linéaire le bas, la colonisation du corps. est que plus fort : la démocra-
Tenter l’histoire du Beau tient que ne l’exige la démonstration, Le projet d’Umberto Eco as- tie esthétique, qui compromet
donc de la gageure. Deux et le dévêtu façon Directoire sume d’être moins didactique, l’archétype élitiste, semble
sommes, très différentes, af- comme la simplicité des lignes embrassant des millénaires libérer l’individu, mais dans le
fichent toutefois cette dérai- du style Empire préparent mal de création pour un état des même temps on observe une
sonnable ambition, astucieuse- cette « anatomie de combat » lieux de la beauté qui ne récuse insidieuse aliénation généra-
ment recadrée pour s’affranchir du xixe qui normalise un nu plus pas plus les monstres de Bosch lisée, dès lors que chacun est
du soupçon de subjectivité. réaliste qu’académique, tandis que les vertiges de Piranèse, comptable de ne pas soigner
Spécialiste du corps dont il qu’un véritable « marché de les visions de Friedrich et les son apparence, soumis à un
s’attache à décrypter les usages l’embellissement » répond à un équilibres palladiens, l’option chantage public qui siffle sans
comme les images, Georges impératif nouveau : gérer une organique de Gaudi ou l’in- état d’âme les hors-jeu. Le
Vigarello a la prudence de pré- apparence qui s’escamote moins. solence de Duchamp. Ména- problème tient à la parfaite
ciser, dès son sous-titre, qu’il Au xxe siècle, la démocratisa- geant un dialogue permanent artificialité des références qui
n’interrogera que l’apparence tion en marche s’appuie sur avec théoriciens et littérateurs distord comme à la sollicitation
physique dans un cadre social et la fabrique d’un idéal que les (Dante, Bembo, Kant, Baude- continuelle qui interdit la sage
chronologique limité. De fait, sa stars modélisent, avant de le laire, Roussel ou Barthes). indifférence à ce goût de la
leçon, circonscrite, a le mérite de mondialiser. Accompagnant, C’est une sorte de Carte du norme qui ignore l’intimité des
la clarté. S’attachant à étudier le sans confondre les images, les Tendre du Beau que tentent sensations. Magistral et stimu-
passage d’une perception de la mutations sociales. Ainsi l’éga- Eco et Michele. Un parcours do- lant, ce regard interroge. Et sait
beauté « don de Dieu », héritée lité entre les sexes tend moins cumenté par les seules œuvres laisser la réponse ouverte.
du Moyen Âge, à l’impératif à une esthétique androgyne d’art – Eco s’en explique dès
actuel, au cœur d’une véritable qu’à la promotion parallèle l’introduction – qui s’ouvre sur Philippe-Jean Catinchi
industrie, où le mince, le musclé, d’un corps qu’on rêve désin- la visite d’une pinacothèque (1er octobre 2004)
le lisse et le hâlé tiennent lieu hibé, d’autant plus artificiel idéale où Vénus et Adonis,
d’absolus, justifiant toutes les su- qu’il se veut glorieux. L’issue vêtus ou non, précèdent le
renchères, tant cosmétiques que ne peut venir de la multiplicité Christ et la Vierge comme Pourquoi
chirurgicales, Vigarello travaille des looks, dont les stéréotypes le Roi et la Reine. L’enquête cET ArTicLE ?
sur l’« invention » d’un corps assignent à une normalisation peut commencer. Née d’une
nouveau, accessible à chacun au minimale, d’autant plus éprou- commande pour le marché du Entre les concepts de kalon et
prix d’une exigence qui devient vante que les canons en varient cédérom (Bellezza. Storia di kanon grecs, cet article illustre la
peu à peu un devoir social. fréquemment. un’idea dell’Occidente parut variation des goûts esthétiques au
Car la promotion du visible Triomphe de l’apparence, donc. en 2002 chez Motta on line), la travers des siècles. Il nous renvoie
n’émancipe pas forcément. Avec pour seul acquis l’équiva- présente somme n’interroge ce faisant à la distinction kan-
Et l’historien de pointer les lence admise entre la beauté des que ce que les hommes ont tienne du beau et de l’agréable.
canons qui bouleversent la hommes et celle des femmes, considéré comme « beau » à

La culture 35
L’ESSEntiEL du CourS

Le travail
ZOOM SUR…
La pensée de Karl Marx

L’AccumuLATion
du cAPiTAL
La plus-value progressivement gé-

T
nérée par les processus productifs
conduit à une lente accumulation oute société humaine est fondée sur un partage du travail
de capital. Nous ne sommes pas
encore dans le mode de production entre ses différents membres. La nécessité du travail est
capitaliste, mais cette accumula- pourtant vécue comme une malédiction pénible. n’est-il
tion et la constitution progres-
sive d’une classe de possédants
pas cependant une condition de l’accomplissement de l’huma-
en est une des deux conditions nité ? En outre, chacun produisant quelque chose de différent,
de possibilité. La seconde, c’est
la constitution progressive d’une
comment mesurer la valeur relative des biens que l’on échange ?
classe de prolétaires ; c’est-à-dire
d’hommes ne possédant plus rien et conquiert sa liberté et son
qu’eux-mêmes, et par-là réduc- humanité. C’est ce que montre
tibles à une force de travail qu’ils Hegel : en m’apprenant à retar-
devront vendre pour survivre. der le moment de la satisfaction
Au prix de son propre épuise- de mes désirs, le travail m’oblige
ment, la force de travail produit à me discipliner.
une plus-value qui revient tout
entière au propriétaire du capital ; Dans l’effort, l’homme se rend
le salaire n’est donc pas le prix peu à peu maître de lui : il se
du travail, mais le prix de la force libère ainsi de la nature en lui
de travail, achetée par le proprié- (les instincts) en transformant
taire des moyens de production, la nature hors de lui. Faire taire
au même tire que n’importe la tyrannie des instincts, n’est-
quelle matière première. Ce qui ce pas là précisément être libre,
détermine le salaire, ce n’est rien n’est-ce pas là la marque propre
d’autre que le prix nécessaire au de l’humanité ? Le travail est donc
renouvellement de la force de nécessaire en un second sens :
travail épuisée par le processus Karl marx sans lui, l’homme ne peut pas
productif. réaliser son humanité.
En quoi le travail est-il
L’ALiénATion une nécessité ?
du TrAvAiLLEur L’étymologie même du mot « tra-
L’ouvrier, réduit à n’être qu’une vail » renvoie à un instrument de « Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa
force de travail, voit son travail torture ; Dieu condamne d’ailleurs de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez
l’appauvrir au lieu de l’enrichir : Adam au travail, qui est le châti- simple pour le croire, fut le vrai fondateur
il ne peut même pas acheter le ment du péché originel. Le travail est de la société civile. »
produit de ses efforts, tandis donc une nécessité vitale à laquelle (rousseau)
que la rationalisation du pro- l’homme semble condamné, car,
cessus productif et la division contrairement aux animaux, il ne « Le travail ne produit pas seulement
des tâches le transforment en trouve pas dans la nature de quoi
des marchandises ; il se produit lui-même
et produit l’ouvrier comme une marchandise. »
pièce d’un mécanisme qui lui satisfaire immédiatement ses be-
(marx)
échappe et sur lequel il n’a plus soins : les vêtements ne se tissent pas
aucune maîtrise. Au lieu d’être tout seuls, la terre doit être cultivée. « c’est le travail qui donne à toute chose sa valeur. »
une affirmation de soi et une L’invention des machines ne résout (Locke)
libération, comme le croyait pas le problème puisqu’il faut encore
encore Hegel, le travail devient des hommes pour les concevoir et « Le bonheur consiste dans le loisir. »
le lieu de la suprême aliénation : les réparer. (Aristote)
en vendant son travail, l’ouvrier
se vent lui-même, c’est-à-dire Travailler est-il un « L’esclave lui-même est une sorte de propriété
aliène sa propre essence. « Le obstacle à la liberté ? animée et tout homme au service d’autrui est comme
travail ne produit pas seulement Si le travail est vécu comme une un instrument. Si les navettes tissaient d’elles même,
des marchandises ; il se produit contrainte pénible, il n’en est les chef n’auraient pas besoin d’esclaves. »
lui-même et produit l’ouvrier pas moins le moyen par lequel (Aristote)
comme une marchandise. » l’homme s’affranchit de la nature

36 La culture
L’ESSEntiEL du CourS

mais comme je ne peux pas


tout travailler, ma propriété
ZOOM SUR…
est naturellement limitée : le
droit naturel répartit donc
équitablement la propriété
PLuS-vALuE, vALEur
entre les hommes. d’uSAgE, vALEur
Rousseau ajoute cependant d’échAngE
que ce droit naturel n’est Aristote différenciait la valeur
pas le droit positif : dans un d’usage d’un objet (ce qu’il
corps social organisé, c’est la permet de faire) et sa valeur
loi, et non le seul travail, qui d’échange (ce qu’il permet d’ob-
fixe la propriété de chacun. tenir si je l’échange contre autre
Lorsqu’il passe de l’état de chose). Mais pour pouvoir échan-
nature à l’état civil, l’homme ger, il faut établir une valeur com-
abandonne le bien dont il mune aux objets de l’échange.
jouissait seulement pour en Comment savoir ce que vaut par
être le premier occupant : exemple une paire de chaussures
désormais, n’est à moi que ce par rapport à un morceau de
dont la loi me reconnaît légi- pain ? Dans l’échange apparaît
time propriétaire. L’État doit- donc ce qu’il y a de commun à
il alors simplement constater tous les produits : la dépense de
l’inégalité des richesses et de la travail humain qu’il a fallu pour
propriété de chacun, ou doit-il les produire. C’est elle qui fixe la
chercher à les répartir entre ses valeur d’échange ; c’est elle qui est
membres ? prise en compte lorsque le pro-
duit devient produit d’échange,
L’organisation c’est-à-dire marchandise.
capitaliste Maintenant, le but d’une tran-
du travail saction marchande, c’est de
en change-t-elle vendre la marchandise plus cher
le sens ? qu’elle n’a effectivement coûté
Marx montre comment le à produire. Si ce qui détermine
système capitaliste fait du sa valeur, c’est la quantité de
propriétaire d’un bien non ce- travail, alors le travailleur peut
lui qui le travaille, mais celui réclamer à bon droit une part
qui en possède les moyens de de la plus-value engendrée par
production : c’est le capital qui la vente du produit de son tra-
est rémunéré, et non le travail, vail ; mais le propriétaire des
en sorte que les propriétaires moyens de production, quant
illustration tirée des Confessions de jean-jacques rousseau. n’ont pas besoin de travailler, à lui, va tenter au contraire de
et que les travailleurs ne peu- s’accaparer cette plus-value et
vent devenir propriétaires. même de l’augmenter en payant
La nécessité du travail n’est-elle En dépossédant le travailleur de ses moyens de le travail moins cher que ce qu’il
qu’une contrainte ? production et du produit de son travail, le capita- rapporte. C’est donc autour de la
Le travail ne doit pas être pensé dans l’horizon de la lisme, au lieu d’en faire une activité libératrice et répartition de la plus-value que
survie : par son travail, l’homme cultive et humanise formatrice, a rendu le travail aliénant : dans « le s’organise la lutte des classes. Le
la nature (Marx) et se cultive lui-même. travail aliéné » inauguré par la grande industrie et le propriétaire du capital va tenter
Tel est le sens de la dialectique du maître et de salariat, non seulement l’ouvrier n’est pas maître de de maximiser ses profits ; mais
l’esclave chez Hegel : le maître, c’est-à-dire celui qui ce qu’il fait, mais encore sa force de travail est elle- d’une part l’accumulation de
jouit du travail d’autrui sans avoir rien à faire de même vendue et achetée comme une marchandise. capital tend structurellement à
ses dix doigts, est finalement le véritable esclave ; Le travail devient donc aliéné en un double sens : diminuer le taux de profit (il
et l’esclave, qui apprend à se discipliner lui-même d’abord parce que le travailleur le vend, et ensuite faudrait que le profit augmente
et acquiert patiemment un savoir-faire, devient parce qu’en le vendant, il s’aliène lui-même. proportionnellement au capital
maître de lui comme de la nature. Alors qu’il était accumulé pour que ce taux reste
une contrainte subie et la marque de l’esclavage, le constant), et d’autre part elle se
travail devient moteur de notre libération. un ArTicLE du Monde fait au prix d’une paupérisation
à conSuLTEr croissante des prolétaires : c’est
Le travail fonde-t-il la propriété ? le signe que le capitalisme est en
Le champ appartient à celui qui l’a défriché et qui le • Manifeste du parti communiste p. 39 train d’entrer en contradiction
laboure : c’est, selon Locke, le fondement même de (« Les livres qui ont changé le monde », avec lui-même, et qu’une crise
la société civile. Je possède ce que je travaille, sans 5 février 2010) dépassant ce mode de production
avoir pour cela besoin du consentement des autres ; est imminente.

La culture 37
un SujEt PaS à PaS

MOTS CLÉS
ALiénATion
Du latin alienus, « étranger », de
Dissertation : Peut-on opposer
alius, « autre ». En droit, désigne le
fait de donner ou de vendre. C’est
le sens qu’utilise Rousseau dans Le
le loisir au travail ?
Contrat social.
Selon Hegel, Feuerbach et Marx, répétitive, pénible, imposée par
l’aliénation est le processus par la nature (cf. analyse de Marx).
lequel un individu est dépossédé b) Au contraire, le loisir est li-
de ce qui le constitue au profit brement voulu, plaisant, sans
d’un autre, ce qui entraîne un as- exigence de résultats ni de ré-
servissement. gularité.
c) La division du travail et la
cAPiTALiSmE hiérarchie professionnelle s’im-
Système économique et social posent à l’individu. Le loisir est
caractérisé par la propriété pri- exercice de la liberté, de l’indi-
vée des moyens de production et vidualité et d’une plus grande
fondé sur la recherche du profit. mixité sociale.
Marx analyse et critique ce « mode Transition : Mais le loisir aussi
de production bourgeois », qui peut être pratiqué avec effort
repose selon lui sur l’exploitation et régularité : club de sport, de
du travail salarié, devenu une théâtre, etc. N’est-ce pas alors
marchandise, et l’aliénation des une forme de travail ?
travailleurs. L’analyse du sujet
I. Les termes du sujet II. Le loisir est soumis au travail.
éTAT dE nATurE, • Loisir : a) Le loisir répond à des procédés économiques et
éTAT civiL – sens économique : toute activité indépendante du sociaux (cf. analyse de Arendt).
L’état de nature est un état fictif travail rémunéré. b) Le loisir est passif, notamment quand le travail est
ou supposé de l’homme avant – sens psychologique : toute activité correspondant pénible et abêtissant (cf. analyse de Marx).
qu’il ne vive en société. S’oppose à un goût ou plaisir personnel. Transition : N’y a-t-il pas opposition entre différentes
à état civil, ou état social. Des • Travail : façons de travailler ou de se livrer à un loisir ?
philosophes comme Rousseau – sens large : toute activité qui produit des biens ou
ou Hobbes ont thématisé cette services ayant une valeur d’usage. III. Une nouvelle opposition, plus pertinente.
distinction. – sens restreint : activité rémunérée, socialement a) Le travail, dans son essence, suppose une activité
organisée. mentale, une maîtrise technique et psychologique
LoiSir • Peut-on opposer : qui amène l’homme à la culture (cf. analyse de Marx).
Au sens grec de skholê, activité – opposition de caractéristiques. b) Inversement, certaines tâches sont purement
libre à laquelle un citoyen grec, – opposition de valeur. matérielles, alors qu’elles s’effectuent pendant le
qui n’était pas astreint à un tra- temps libre (ménage). Or le loisir ne se résume
vail manuel, pouvait s’adonner, II. Les points du programme pas à cela.
temps qu’il pouvait consacrer à • La société, les échanges. c) La véritable opposition de valeur se fait entre le
des occupations personnelles. Le • Le travail, la technique. travail (activité répétitive et soumise à l’exigence
loisir a trois fonctions : le dé- • La liberté. de consommation) et « l’œuvre » (activité plus per-
lassement (qui délivre le corps • Le bonheur. sonnelle et créatrice, selon les termes de Arendt).
de la fatigue), le divertissement
(qui délivre l’existence de l’en- L’accroche conclusion
nui), et la culture (qui délivre les L’ouverture des magasins le dimanche fait actuelle- Travail et loisir peuvent moins être opposés que
esprits de l’ignorance). Il ne faut ment débat. consommation et création.
pas confondre le loisir avec l’oi-
siveté, qui est un état d’inactivité La problématique
complète. Loisir et travail : s’agit-il de deux activités sans ce qu’il ne faut pas faire
point commun entre elles, répondant à des finalités Analyser travail et loisir séparément,
oBLigATion, contraires ? N’existe-t-il pas des formes de travail, l’art dans deux parties distinctes.
conTrAinTE par exemple, qui s’apparentant au loisir ?
L’obligation est un devoir auquel
je suis tenu de satisfaire, tout Le plan détaillé
en pouvant matériellement m’y I. Travail et loisir s’opposent sur de nombreux Les bons outils
soustraire. La contrainte est une points. • Marx, Le Manifeste du parti communiste.
force à laquelle je n’ai pas la pos- a) Le travail relève pour l’homme de la nécessité de • Arendt, Condition de l’homme moderne : l’auteur y
sibilité d’échapper. produire pour satisfaire ses besoins. C’est une activité distingue le concept de travail et celui d’œuvre.

38 La culture
L'a rt i C L E d u

Manifeste du parti communiste


P
« rolétaires de tous les pays, « à la face du monde entier ». Son titre propriété d’État, mais en aucun cas que, loin d’être la simple projection
unissez-vous ! » : ainsi se initial, Manifeste du parti communiste, une « propriété commune ». La seule d’une conscience ou d’une volonté, les
conclut l’ouvrage occidental le ne devient Manifeste communiste chose « commune » était sans doute pratiques ont leur logique propre qui
plus lu et le plus traduit après la Bible, qu’à partir de l’édition allemande de la misère et l’oppression, comme si fait que leur résultat échappe souvent
rédigé au moment où la révolution de 1872. Marx, qui proposa lui-même de s’incarnait là tragiquement ce que le au contrôle des acteurs eux-mêmes :
1848 éclate en France. Pierre Dardot dissoudre la Ligue des communistes jeune Marx avait appelé le commu- les hommes font leur propre histoire,
et Christian Laval reviennent sur la en 1852, faisait très bien la différence nisme « grossier », celui qui institue la mais ils la font dans des circonstances
portée de ce texte unique. Fondateurs entre « le parti compris dans le sens communauté en unique propriétaire données. Si l’on reste fidèle à ce « maté-
du groupe d’études et de recherche « tout à fait éphémère » et le parti qui « privé et nie toute individualité. Si le rialisme des pratiques », on ne peut que
Question Marx », vous êtes coauteurs naît partout spontanément du sol de « marxisme-léninisme » a « entaché » s’interdire de faire du communisme
de La Nouvelle Raison du monde. la société moderne », c’est-à-dire de le communisme, c’est donc en parve- une hypothèse indéterminée ou une
Essai sur la société néolibérale (La l’organisation spontanée du proléta- nant à persuader que le « commun » idée éternelle indifférente aux contin-
Découverte, 2009). Comment expli- riat en classe. se confondait avec ce qui était imposé gences de l’Histoire réelle. Cette concep-
quez-vous le formidable succès du – « Un spectre hante l’Europe : c’est par l’État. Cependant, on ne peut igno- tion, notamment défendue par Alain
Manifeste du parti communiste ? le spectre du communisme »... La rer qu’il y a chez Marx lui-même une Badiou et Slavoj Zizek aujourd’hui,
Pierre Dardot et Christian Laval : Ce dramaturgie du texte, qui résume conception réductrice de la politique nourrit un « marxisme d’invocation »
succès est dû en grande partie au ca- toute l’histoire mondiale par la lutte comme violence, notamment comme qui, sous couvert d’un hommage pu-
ractère performatif du texte, comme entre oppresseurs et opprimés, est exercice de la coercition par le moyen rement rhétorique, en revient à un
l’a bien montré le philosophe Jacques saisissante. Pourquoi une telle mise de l’État, qui a pesé lourd jusque dans idéalisme à forte dimension religieuse.
Derrida dans Spectres de Marx (1993) : en scène ? la pratique des régimes qui se sont – De quoi le communisme est-il, selon
le Manifeste, loin de constater une Le Manifeste veut montrer que le réclamés de lui. vous, le nom ?
situation (la montée des révolutions), communisme s’identifie au mouve- – Après la chute du Mur de Berlin, il Il faut être prudent s’agissant de l’avenir
en appelle à un avenir qu’il accom- ment historique en cours, « le mou- était d’usage de proclamer la mort d’un nom qui a désigné et désigne
plit lui-même par sa publication. Les vement réel qui abolit l’état actuel de Marx. Or aujourd’hui, avec la crise encore des pouvoirs d’État d’autant
communistes « opposent à la légende des choses ». D’où le tranchant des économique, Marx revient. Comment plus monstrueux qu’ils font régner
du spectre du communisme un mani- formules et le souffle qui le traverse. expliquez-vous ce retour qui s’effec- l’exploitation capitaliste la plus féroce.
feste du parti lui-même » et, ce faisant, Il met en scène la « révolution en tue aussi bien du côté des essayistes S’il peut devenir de nouveau un mot
font littéralement exister le commu- permanence : la bourgeoisie a inau- libéraux que des penseurs radicaux ? de l’émancipation, c’est à la seule
nisme comme parti. Le « parti » dont guré un bouleversement qui finira Signe des temps, le marketing édito- condition de défaire l’identification
il est question n’est pas la Ligue des par la supprimer elle-même. Il noue rial recycle les proscrits d’hier, Marx du « commun » à l’étatique, longtemps
communistes elle-même, qui n’en est et condense des idées de diverses pro- en tête. On célèbre en lui le prophète perpétuée par les partis « commu-
qu’une incarnation éphémère, mais venances. L’idée de la lutte entre les de la mondialisation, négligeant en nistes ». Le commun compris en ce
justement quelque chose qui n’existe classes est bien antérieure à 1848. C’est cela sa critique implacable du capi- sens ne désigne pas un « bien » dont
pas encore, à savoir une association l’historiographie libérale qui, durant talisme. Mais on peut aussi relire on fait un usage commun (l’air, l’eau,
internationale de travailleurs agissant la Restauration, en a fait la clé des sérieusement Marx, non pour le ou l’information), il est d’abord et avant
au grand jour. progrès de la civilisation européenne. « sauver » ou pour l’« actualiser », tout ce que des individus font exister
– Pourquoi Marx et Engels ont-ils Marx ne s’est jamais caché de cet em- mais pour s’expliquer avec lui. On par leurs pratiques lorsqu’ils mettent
choisi la forme du manifeste alors prunt à François Guizot ou à Augus- perdrait aussi quelques précieuses en commun leur intelligence, et ce
que prédominait à l’époque celle du « tin Thierry. L’idée du remplacement leçons politiques à l’ignorer ou à qu’ils défendent contre toute tentative
catéchisme révolutionnaire » ? de l’antagonisme des classes et des le contourner. La simplification de de privatisation et de mise en marché.
Le catéchisme est l’exposé d’une doc- nations par l’association universelle l’antagonisme entre bourgeoisie « Communisme » doit donc faire en-
trine sous la forme de demandes et de des travailleurs vient des disciples et prolétariat, idée que l’on a prise tendre l’idée que l’émancipation ne
réponses. Moses Hess, surnommé le « de Saint-Simon. Mais l’énergie qui un peu vite pour une prédiction peut procéder que des pratiques de
rabbin communiste », publie en 1844 porte tout le texte tient à l’objectif qu’il sociologique, relève plutôt de la po- « mise en commun ».
un Catéchisme communiste par ques- assigne au mouvement prolétarien : la larisation des camps qui s’affrontent
tions et réponses. On discutait alors suppression de la propriété privée et la et du travail de composition des Propos recueillis par Nicolas Truong
beaucoup de divers projets de « profes- destruction de l’État. forces qui s’impose dans le combat. (« Les livres qui ont changé le monde »,
sion de foi communiste ». Lui-même – En quel sens les régimes qui se sont Cette polarisation requiert, comme 05 février 2010)
auteur d’un contre-projet intitulé réclamés du « Manifeste » peuvent- Marx l’avait compris, un objectif
Principes du communisme, qui sacrifie ils être considérés comme commu- stratégique, celui qui a tant manqué
encore à la forme des questions et des nistes ? Dans quelle mesure les pays au chartisme anglais. Un tel objectif Pourquoi
réponses, Engels suggéra à Marx dès dits « marxistes-léninistes » ont-ils fait aujourd’hui cruellement défaut. cET ArTicLE ?
novembre 1847 « de laisser tomber la selon vous entaché le communisme ? – Quels sont les usages théoriques et
forme catéchisme et d’appeler ça “ Ma- On serait tenté de répondre : en aucun politiques de Marx les plus féconds Zoom sur Marx et son ouvrage
nifeste communiste ”. À la différence sens. En effet, les moyens de produc- aujourd’hui ? Manifeste du parti communiste,
du catéchisme, destiné à des cercles de tion devinrent propriété de l’État, mais Et en quel sens le communisme est-il incontournable dans une ré-
propagande ou à des sociétés secrètes, l’État devint la propriété privée du une hypothèse, une idée à réactiver ? flexion sur le travail.
le Manifeste se veut une proclamation parti. Il y avait donc peut-être une Le plus fécond chez Marx, c’est l’idée

La culture 39
L’ESSEntiEL du CourS

La technique
ZOOM SUR…
La pensée artistotélicienne
de la nature et de la tech-
nique

«
L’ArT ET LA nATurE
La substance individuelle technique » vient du grec technè qui signifie, selon aris-
ou première, support des
changements, est elle-même tote, « une disposition à produire accompagnée d’une
déterminable comme un règle vraie » : la technique au sens grec, c’est l’ensemble
composé de matière et de
forme. La matière, c’est le
des règles qu’il faut suivre pour produire un objet donné. mais la
support ultime, le noyau technique moderne peut-elle encore se comprendre ainsi ?
stable de la substance, qui,
comme on le voit dans la
production technique, peut pointu qu’il a ramassé, mais il ne saurait le tailler
perdre une forme détermi- lui-même pour le rendre pointu.
née pour en acquérir une
autre : le bois de l’arbre de- Dans le Gorgias, Platon fait le récit mythique
vient le bois de la chaise. de la naissance de la technique : l’imprudent
Mais c’est la forme qui fait Épiméthée n’ayant laissé à l’homme aucun
d’une chose ce qu’elle est : instrument naturel pour se nourrir et se dé-
dans ce sens, elle coïncide fendre, son frère Prométhée aurait dérobé la
avec son essence. technique et le feu aux dieux. Entendons par là
Soulignons l’importance du que la technique comme production d’outils
paradigme de la production est pour l’homme une nécessité vitale : avec
technique chez Aristote : il la technique, l’homme devient « homo faber »
va lui permettre de penser (Bergson), l’être qui place des outils entre lui et
la nature elle-même. En le monde.
effet, la production d’une
s u b s t a n c e i n d iv i du e l le que signifie la définition
suppose l’intervention de aristotélicienne de la technique ?
quatre causes que l’art rend Selon Aristote, tout objet produit non par la
visibles : en plus de la cause nature, mais par l’homme, est déterminé par
formelle (la forme du lit) quatre causes : la cause matérielle (la matière
et de la cause matérielle (le dans laquelle il est fait), la cause formelle (la
bois) déjà citées, il faut une forme qu’on va lui donner), la cause finale (ce
cause efficiente (l’artisan) et à quoi l’objet va servir) et la cause efficiente
une cause finale (le projet de (l’artisan qui travaille l’objet).
l’artisan). La technique est l’ensemble des règles permet-
L’art permet ainsi de distin- tant d’ordonner ces causes dans un art donné :
guer ce qui est étroitement une règle technique nous dit comment travailler
uni dans la production d’une telle matière, quelle forme lui donner, si l’on veut
chose naturelle par la physis en faire tel objet.
(la « nature ») : alors qu’une
chose artificielle a hors Pourquoi la technique
d’elle-même le principe de est-elle un ensemble
sa propre production et de de « règles vraies » ?
ses changements, une chose Un artisan n’est pas libre de faire ce qu’il veut :
naturelle renferme en elle- on ne fait pas des haches en plomb ou des fers
même, par essence et non à cheval en bois. Pour produire un objet, il faut
par accident, le principe ou ordonner la matière et la forme selon la fonction
la cause de son mouvement Statue d’aristote. qu’on veut lui attribuer, en obéissant à ce qu’on
et de son repos. appelle les règles de l’art.
Si donc, selon le mot d’Aris- La technique est-elle Ces règles ne sont pas laissées au caprice de tel
tote, « l’art imite la nature », spécifiquement humaine ? ou tel : elles sont nécessaires et enseignables,
c’est pourtant par analogie Chez l’animal, l’organe et l’outil se confondent : c’est-à-dire qu’on peut les transmettre ; en ce
avec l’art que se comprend la le crabe, par exemple, se sert de ses pinces pour sens, on peut dire qu’elles sont « vraies », parce
génération naturelle.comme s’enterrer. Même les primates ne fabriquent pas qu’elles ne changent pas et ne peuvent pas être
une marchandise. d’outils : un chimpanzé peut se servir d’un bâton modifiées.

40 La culture
L’ESSEntiEL du CourS

ZOOM SUR…

LE mouvEmEnT ET LE
« PrEmiEr moTEur »
La célèbre doctrine des
quatre causes va ainsi per-
mettre à Aristote de penser
la nature et ses changements
(ce dont Platon se désinté-
ressait).
Il en distingue d’ailleurs dans
la Physique quatre sortes,
suivant ce qui est affecté
par un changement : il y a
le changement selon le lieu
(ou « transport »), le chan-
gement selon l’essence (« la
génération et la corruption »
d’une chose), le changement
selon la qualité ou « altéra-
tion » (ce qui se produit, par
exemple, quand la capacité
de voir de l’œil passe à l’acte),
et le changement selon la
quantité (« la croissance et
la diminution » d’une plante
par exemple, qui pousse puis
que fait Heidegger entre la pensée méditante et se fane).
La technique n’est-elle qu’une désintéressée, et la pensée calculante qui veut Mais quelque chose ne
disposition à produire ? par la technique dominer la nature et l’asservir peut changer que s’il est
Pour comprendre ce qu’est une chose, il faut aux besoins de l’homme. lui-même mis en mou-
savoir ou imaginer comment elle a été produite : vement par autre chose.
c’est ce qu’on appelle le « schème artificialiste ». Le danger lié à la technique n’est donc pas Or, comme « il est nécessaire
Autrement dit, la technique nous fournit les d’abord celui d’une explosion nucléaire ou de s’arrêter quelque part »
modèles selon lesquels nous comprenons le d’un conflit planétaire destructeur : le véritable dans la régression à l’infini
monde qui nous entoure : ainsi, nous appliquons danger, c’est que la technique devienne l’unique (selon un célèbre principe
sans même nous en rendre compte des schèmes mode de pensée, c’est-à-dire la seule façon que aristotélicien), il doit y avoir
techniques sur la nature afin de la rendre com- nous ayons de penser quelque chose. Car alors, un principe ultime de tout
préhensible − nous disons qu’un arbre produit il nous faudra craindre que l’homme se pense changement, qui lui-même
des fruits, comme on dit d’un potier qu’il produit lui-même en termes techniques, comme un ne se meut pas : c’est le
des cruches. Cela signifie que la façon dont nous objet manipulable ou comme une ressource premier moteur non mû ou
pensons la technique détermine radicalement à exploiter de la manière la plus productive principe divin.
notre rapport au monde. possible. Cette première cause du
mouvement doit toujours
Or, nous dit Heidegger, cela a déjà eu lieu. La être en acte (sinon il au-
La définition aristotélicienne technique n’est plus un projet dont l’homme rait besoin d’un autre être
s’applique-t-elle à la technique serait encore le maître : elle est bien plutôt la qui le fasse passer à l’acte
moderne ? façon dont l’homme moderne se comprend et ainsi à l’infini), ne peut
Selon Aristote, la technique est l’ensemble des lui-même et comprend le monde, en sorte que qu’être immobile, éternelle
règles définissant les moyens en vue d’une fin. l’homme lui-même est mis au service de la et immuable et donc par là
Heidegger montre comment notre modernité ne technique, et non l’inverse. immatérielle (la matière est
pense plus la technique comme l’ensemble des toujours sujette aux chan-
règles nécessaires à un art : nous en sommes au gements et à la corruption).
contraire venus à ne plus penser les choses qu’en un ArTicLE du Monde De ce fait, son essence sera
termes techniques. à conSuLTEr d’être pure pensée se pensant
elle-même, ou pure « pensée
La technique n’est donc pas un instrument • Ce qu'on peut faire dire à la technique de la pensée », parce qu’il
neutre qu’on peut bien ou mal utiliser, mais un p. 43 n’y a pas d’objet de pensée
mode de pensée. L’homme ne pense plus qu’à (Georges Balandier, 17 mai 2002) plus excellent que le premier
gérer, à calculer et à prévoir : c’est la différence moteur lui-même.

La culture 41
un SujEt PaS à PaS

ZOOM SUR… Dissertation : Le développement technique


Martin Heidegger, Essais et
conférences, « La question de
la technique » est-il une menace pour la liberté ?
« L’essence de la technique n’est ab-
solument rien de technique. Aussi L’analyse du sujet
ne percevrons-nous jamais notre rap- I. Les termes du sujet
port à l’essence de la technique, aussi • Le développement technique :
longtemps que nous nous bornerons – au sens économique, les innovations de produits et
à nous représenter la technique et à la de procédés de production.
pratiquer, à nous en accommoder ou – au sens usuel, la part grandissante des objets
à la fuir […]. Quand cependant nous techniques dans le quotidien.
considérons la technique comme • Menace :
quelque chose de neutre, c’est alors – idée de danger, identifié ou non.
que nous lui sommes livrés de la – idée de volonté délibérée.
pire façon. » • Liberté : b) Le marché économique renouvelle sans cesse
– au sens philosophique, métaphysique, le libre l’offre de produits et rend obsolètes des objets pour-
Concevoir la technique comme arbitre, la faculté de choix. tant performants, ce qui nous pousse à consommer
« quelque chose de neutre », c’est la – au sens politique, l’ensemble des droits reconnus (cf. analyse de Arendt).
concevoir comme un instrument. par un État, une Constitution. Transition : Pour autant, s’agit-il de revenir en arrière ?
Un instrument n’est en soi ni bon ni
mauvais, il est absolument neutre, II. Les points du programme III. La technique ne doit être qu’un moyen.
et tout dépend de la façon dont • La technique. a) Les possibilités techniques vont jusqu’à changer
on l’utilise : je peux avec le même • La liberté. l’ordre écologique (réchauffement climatique) ou
couteau peler une pomme ou agres- • L’État. modifier la structure des organismes (ogm, clonage).
ser autrui. Selon un vieux schème Elles permettraient même de détruire la Terre entière
hérité d’Aristote, la technique serait L’accroche (arme nucléaire). L’homme se retrouve donc dans une
justement un ensemble de moyens Chaque individu est repérable grâce à son téléphone situation de pouvoir quasi divin sur la nature.
déployés en vue d’obtenir une fin portable. b) Pourtant le risque principal n’est pas là : il est plutôt
visée à l’avance ; si ce schème est que la technique devienne l’unique mode de pensée
exact, il serait inutile de se demander La problématique de l’être humain, que l’homme ne raisonne plus qu’en
ce que « vaut » la technique. Notons Les objets techniques accroissent notre pouvoir termes techniques, se considérant lui-même comme
cependant qu’il ne s’agit pas non d’action, mais n’augmentent-ils pas aussi l’étendue un objet ou une ressource à exploiter. La technique
plus de l’encenser ou de la diaboliser des pouvoirs exercés sur nous, par exemple la sur- doit rester un moyen en vue d’une fin dont l’homme
(il n’y a pas de « technophobie » chez veillance ? reste maître.
Heidegger !) : tous ces rapports sont Gardons-nous la réelle maîtrise du développement de
faux, et foncièrement inadéquats, la technique dans notre vie de tous les jours ? conclusion
tout simplement parce que la tech- Le développement technique constitue une menace
nique n’est plus un instrument. La Le plan détaillé pour la liberté s’il se fait sans intervention collective
pensée issue d’Aristote ne peut plus I. Le développement technique nous libère de mul- ou politique de la part des citoyens, et si l’homme se
concevoir la technique moderne, tiples efforts et dangers. met lui-même au service de la technique.
dont l’essence n’est rien de tech- a) Les progrès techniques ont fait reculer les pires
nique, parce que cette technique dangers naturels : les maladies et autres fléaux sont
est en son essence une modalité moins dévastateurs dans les sociétés les plus « avan- ce qu’il ne faut pas faire
particulière du penser. cées » techniquement. Traiter et illustrer seulement l’aspect négatif
Et voilà le danger de la technique : b) Les progrès techniques nous libèrent de tâches du progrès technique.
la technique est un mode de penser, pénibles, dans la vie professionnelle comme do-
et non un outil, et son danger est mestique. Le temps de loisir s’en trouve augmenté
d’abord un danger pour la pensée. (cf. analyse de Arendt). Les bons outils
Quand il ne saura plus que calculer c) Les objets techniques sont de plus en plus acces- • Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne.
et prévoir, tout penser en termes de sibles à tous (portable, iPod, etc.). • Martin Heidegger, Qu’est-ce que la technique ?
rentes et de capitaux (on parle ainsi Transition : Ce pouvoir ne peut-il pas se retourner
déjà de « capital-temps » à propos contre nous ?
de l’existence), l’homme ne sera pas « Supposons maintenant
seulement incapable d’apprécier la II. Le développement technique peut être un vecteur que la technique ne soit pas
beauté gratuite d’une œuvre d’art : de domination. un simple moyen : quelles chances
il sera incapable de comprendre a) Le développement technique entre bien dans restent alors à la volonté de
qu’il n’est pas un objet, parce que une logique de pouvoir qui consiste à surveiller les s’en rendre maître ? »
la différence entre lui et les objets agissements des individus (cf. analyse de Foucault (heidegger)
aura été peu à peu gommée. sur le pouvoir technocratique moderne).

42 La culture
L'a rt i C L E d u

Ce qu’on peut faire dire


à la technique
interrogeant technophobie et technophilie, Lucien Sfez s’attache à analyser comment
se sont constitués à la fois le discours technologique et son utopie.

L
a technique, autant que la habitées par la fiction », elles de connaissance technique ». naturelles ». Ce sont celles qui
parole, constitue le monde sont associables. Mais la fiction Il évoque ainsi les « person- font de l’univers technique un
en ce qu’il a de proprement ainsi évoquée ne relève pas de la nages conceptuels » (formule univers qui a, peut-on dire, la
humain. Dans la philosophie simple illusion, elle agit en tant empruntée à Deleuze) et les ob- même puissance d’évidence
grecque, elle donne à l’homme que moteur et d’autant plus jets de référence (dont Internet que la nature elle-même. La
les moyens d’être créateur par qu’elle peut se présenter sous qualifié de « plus grand réfé- publicité exaltant les objets
lui-même, d’exploiter le possible la forme de l’utopie en voie de rent ») qui peuplent cet ima- techniques en banalise la certi-
du monde et d’effectuer ce que réalisation. Comment définir la ginaire. Celui-ci est constitutif tude. Mais les biotechnologies,
la nature est dans l’impossibilité fiction qui se manifeste à travers du techno-discours en tant que en technicisant la nature et
d’accomplir. Mais elle est tenue les « techno-discours » et les fiction, de ce qui le rend « im- l’homme lui-même, sont les
en son domaine, elle reste l’ins- nouveaux fétiches techniques ? perméable » à la critique. Après principales pourvoyeuses de
trument du pouvoir-faire, elle Comment identifier sa fonction le traitement théorique vient la cette imagerie, cependant que
est soumise à la production du et mesurer son pouvoir d’« insé- démonstration concrète, c’est l’écologie peut y contribuer
sens et à la capacité d’instituer. mination » par le foisonnement l’objet de la seconde partie du indirectement par l’opposition
C’est aujourd’hui l’inverse, la des images ? livre, consacrée aux « images d’une fiction − celle d’origine
technique est devenue omni- C’est à cette double tâche que du récit techno-politique ». À technologique − à une autre
présente, elle fascine et inquiète Lucien Sfez s’attache dans un ce qui n’est pas un imaginaire − celle d’une nature personni-
par sa puissance continûment parcours d’analyse critique, de technicien spécifique mais fiée affirmant ses droits.
accrue. L’emballement techni- démonstration, au tracé com- plutôt une « imagerie ». Si la fiction imprègne les re-
ciste engendre les embarras du plexe où se retrouvent nombre Deux catégories d’images sont présentations et les pratiques
langage, les affrontements doc- des apports théoriques anté- identifiées, sans que la ligne de nées des technologies, peut-elle
trinaux, les passions inverses et rieurs. Ceux qu’il a constitués partage puisse être nettement être une « fiction instituante »
épisodiquement les doutes. De en proposant une « critique tracée. Les unes sont dites de la société en son entier et
là, ces discours contraires qui de la décision », en explorant « techno-sociales ». Elles sont du politique ? En conclusion,
envahissent les débats actuels : la « symbolique politique », en exploitées par les acteurs qui Lucien Sfez s’attache à montrer
la technophilie opposée à la présentant une « critique de la contribuent à l’entretien du que rien n’est moins sûr. La
technophobie, le mouvement communication », et surtout en lien techno-social, aux rap- technique a en vue une seule
du progrès au déclin par inertie... se faisant l’analyste du « rêve ports établis entre technique, chose, une seule vérité : l’action
Lucien Sfez soumet à la ques- bio-technologique ». Ce sont société, et politique. Elles se efficace et sa vérification par
tion ces oppositions, comme là les supports constamment manifestent dans l’alliance d’ les résultats. Elle additionne,
le déplacement langagier qui rappelés par les références, ils « une certaine vision prospec- mais elle ne lie pas, par manque
situe en équivalence tech- servent d’appuis à une nouvelle tive (voire utopique) issue du d’une symbolique unifiante.
niques et technologies, comme attaque : celle qui met à nu la technicisme et d’une vision Elle ne lie pas, mais assure le
le mariage ambigu de la tech- technique en la révélant, au-de- économique, pragmatique, « service des puissances écono-
nique et de la politique. Il le là du pouvoir-faire, comme une du problème technique ». miques dominantes ».
fait sous l’éclairage d’une thèse fiction que des relais mettent Elles alimentent la rhéto-
principale. Le discours tech- en oeuvre. Les plus efficients rique dirigeante. Les autres Georges Balandier
nologique ne peut être réduit étant évidemment ceux « qui images sont dites « techno- (17 mai 2002)
au « discours des choses elles- font le pont entre technique
mêmes » − entendons par là et politique », en accrochant
ce que disent les instruments, fortement un domaine à l’autre. Pourquoi l’apparition dans le monde d’au-
les dispositifs techniques, Lucien Sfez considère en ou- cET ArTicLE ? jourd’hui − où la technique est
les pratiques −, il appartient verture l’imaginaire dans son devenue reine − de deux discours
à l’ordre de la « fiction ». Et rapport à la technique, en À partir d’un ouvrage de Lucien opposés : celui de la tecnophilie
dans la mesure où technique fonction du travail que celui- Sfez, Georges Balandier analyse opposé à celui de la technophobie.
et politique sont « toutes deux ci accomplit « dans le mode

La culture 43
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
BonhEur
État de plénitude et de satisfac-
tion durable, par opposition au
plaisir éphémère. La philosophie
La religion
I
antique en fait le souverain bien,
c’est-à-dire la fin suprême de la l s’agit de savoir ici ce que sont les religions en général,
vie humaine, indissociable de
la vertu. Kant critiquera cette
et non de parler de telle ou telle religion. Le fait religieux est
position et montrera que ce à présent dans toutes les cultures humaines, même les plus
quoi l’homme est destiné, ce
n’est pas tant le bonheur que la
primitives : fondamentalement, le fait religieux lie l’homme à
moralité, qui seule le rend digne des puissances qui sont plus qu’humaines. La question est alors
d’être heureux. de savoir si raison et religion doivent s’exclure réciproquement.
convicTion
Croyance réfléchie et volon- Peut-on définir la religion ?
taire, qui se distingue de l’opi- Le philosophe latin Cicéron donnait une double
nion et de la certitude (qui n’est étymologie à la religion : elle viendrait à la fois
pas seulement subjectivement de relegere, « rassembler », et de religare, « ratta-
fondée mais qui est objecti- cher ». Ainsi, la religion rassemble les hommes
vement et rationnellement en les rattachant ensemble à des puissances
fondée). surnaturelles qu’ils doivent vénérer : c’est le
sentiment du sacré, mélange de crainte et de
créATion conTinuéE respect pour des forces qui nous dépassent.
Manière dont Descartes conçoit Vénération du sacré, la religion prend la forme
la création du monde par Dieu : de rites qui se distinguent du temps profane
parce que la nature n’est pour comme temps des affaires humaines.
lui rien d’autre qu’une grande
machine, un pur mécanisme, Peut-on distinguer plusieurs
elle est dépourvue de tout dy- sortes de religions ?
namisme interne et ne saurait Auguste Comte voyait dans le fétichisme la
exister par elle-même. Elle est religion la plus primitive. La croyance fétichiste
donc à chaque instant suspen- confère aux objets des qualités magiques : ainsi,
due à une création divine conti- c’est parce qu’une force surnaturelle l’habite
nuée, autrement dit toujours que l’arme est mortelle. On parlera alors de
renouvelée. magico-religieux : le rite vise à se concilier les
grâces de puissances supérieures potentiellement
croyAncE menaçantes.
Adhésion à une idée ou une Selon Comte, le stade suivant est celui du po-
théorie sans véritable fondement lythéisme : ce ne sont plus les objets qui sont
rationnel. En ce sens, la croyance vénérés, mais des êtres divins représentés de
est une opinion et s’oppose au manière anthropomorphique. Au rite religieux auguste Comte.
savoir. est alors associé l’élément du mythe comme
récit des origines : le mythe n’est pas qu’un récit Surtout, c’est avec le monothéisme que Dieu
déiSTE imaginaire, c’est un modèle qui sert à expliquer n’est plus pensé à l’image de l’homme : il est
Est déiste celui qui croit en l’exis- le réel et à le comprendre en racontant sa genèse. désormais infiniment distant, il est le tout-autre.
tence de Dieu, mais rejette toute Le dernier stade de la religion, nous dit Comte, Il ne s’agit plus alors de faire des sacrifices pour
autorité sous forme de dogme ou est le monothéisme. s’attirer ses faveurs, mais de croire en lui : avec
de pratique religieuse. le monothéisme, c’est la notion de foi qui prend
qu’est-ce qui distingue le tout son sens.
diEu monothéisme du polythéisme ?
Les attributs de Dieu, comme Les religions monothéistes croient en un dieu quelles sont les nouveautés
entité transcendante créatrice unique, contrairement aux religions polythéistes. apportées par le monothéisme ?
du monde sont traditionnelle- Et si les mythes des religions polythéistes se Le monothéisme remplace le mythe par la foi, et
ment, sur le plan métaphysique, perdent dans la nuit des temps, s’ils racontent une croit en un dieu qui n’est plus pensé à l’image de
l’éternité, l’immutabilité, l’om- origine en-dehors de l’histoire, les religions mo- l’homme. On ne peut l’honorer par des sacrifices,
nipotence et l’omniscience, et nothéistes en revanche ne sont pas mythiques : mais par la prière et par des actions qui obéissent
sur le plan moral, l’amour, la elles affirment leur caractère historique en à sa volonté : le monothéisme introduit une
souveraine bonté, et la suprême posant l’existence « datable » de leur fondateur dimension morale dans la religion ; on peut alors
justice. (Abraham et Moïse, Jésus-Christ, ou Mahomet). parler d’éthico-religieux.

44 La culture
L’ESSEntiEL du CourS

religion et raison
s’excluent-elles
MOTS CLÉS
mutuellement ? FéTichiSmE
La philosophie doit, selon Feuer- Stade archaïque du fait religieux,
bach, entreprendre la « critique qui consiste à considérer les objets
de la déraison pure », c’est-à- animés et inanimés comme habi-
dire du christianisme ; en cela, tés par des esprits et porteurs de
il s’oppose à Kant, qui envisage puissances magiques.
la possibilité d’une religion
rationnelle. Si la Critique de myThE
la raison pure a bien montré Du grec muthos, « récit, légende ».
qu’aucune preuve de l’existence Récit fictif relatant en particulier
de Dieu n’était recevable, Kant y l’origine du monde, et permettant
explique également que l’exis- ainsi d’organiser, au sein d’une
tence de Dieu est un postulat société, la compréhension du réel
nécessaire de la raison pratique. et de justifier l’ordre naturel et
social du monde.

Le devoir en effet semble aller à PoLyThéiSmE


l’encontre de notre bonheur per- Du grec polus, « nombreux », et
sonnel : dans ce monde, il n’est theos, « dieu ». Religion qui pose
pas possible de penser le juste l’existence de plusieurs dieux.
rapport entre bonheur et vertu.
Pour que le devoir lui-même ne rAiSon
sombre pas dans l’absurde, il Si ses déterminations exactes va-
faut alors nécessairement pos- rient d’un philosophe à l’autre,
tuler l’existence d’un Dieu juste tous reconnaissent la raison
et bon qui garantira ailleurs comme le propre de l’homme, et
et plus tard la correspondance comme la faculté qui commande
du bonheur et de la moralité. le langage, la pensée, la connais-
Blaise Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » Cette « religion dans les simples sance et la moralité. Descartes l’as-
limites de la raison » n’est pas simile au « bon sens », c’est-à-dire
Selon Feuerbach, le monothéisme le plus ra- la religion des prêtres : pas de à la faculté de juger.
dicalement neuf est le christianisme : c’est culte, pas de clergé, ni même de prières, c’est Kant distingue le versant théo-
lui qui a montré que les religions polythéistes une pure exigence de la raison pratique qui pose rique de la raison, qui a trait à la
adoraient des dieux imaginés à la ressemblance que Dieu existe, même si la raison théorique ne volonté de connaître, et le versant
des hommes. La religion grecque, en fait, adorait pourra jamais le démontrer. pratique, par lequel l’homme se
l’homme lui-même : le christianisme dépasse les soucie de son action et entend en
autres religions parce qu’il montre qu’elles ont lui l’appel du devoir moral.
toutes été anthropomorphiques.
une religion rationnelle est-elle rELigion rATionnELLE
quel est le sens de la critique de possible ? Chez Kant, désigne le fait que,
Feuerbach ? La religion de Kant est-elle encore religieuse ? quand bien même l’existence de
Selon Feuerbach, le christianisme s’est approché Pascal aurait répondu par la négative : contre Dieu est indémontrable, il est né-
de la vérité de la religion sans toutefois l’at- Descartes, et contre tous ceux qui veulent réduire cessaire de l’admettre, afin de don-
teindre : en affirmant que dans le Christ, Dieu la religion à ce qu’il est raisonnable de croire, Pascal ner pleinement sens à la moralité.
s’est fait homme, le christianisme amorce un en appelle au cœur qui seul « sent Dieu ».
mouvement que la philosophie doit achever en C’est justement la marque de l’orgueil humain que riTE
inversant la proposition. En fait, la religion n’est de vouloir tout saisir par la raison et par « l’esprit » ; Ensemble des règles établies au
pas le mystère du Dieu qui s’est fait homme, mais mais ce n’est pas par la raison que nous atteindrons sein d’une communauté pour la
le mystère de l’homme qui s’est fait Dieu. Dieu, mais par le sentiment poignant de notre célébration d’un culte, qui consiste
Même si l’homme l’ignore, Dieu n’est autre que propre misère : la foi qui nous ouvre à Dieu est d’un en une suite codifiée de gestes et
l’homme lui-même : pensant Dieu comme étant autre ordre que la raison, et la raison doit lui être de paroles.
tout autre que lui, l’homme s’aliène puisqu’il se subordonnée.
dépossède de ses caractéristiques les plus dignes TrAnScEndAncE
pour les donner à Dieu. « L’homme pauvre a un Du latin transcendere, « passer au-
dieu riche » : cela signifie que le dieu chrétien un ArTicLE du Monde à conSuLTEr delà, surpasser ». Par opposition à
n’est que la projection des espérances humaines ; l’immanence, est transcendant ce
cela signifie aussi que l’homme a dû se dépouiller • République et religion, l'équilibre qui existe au-delà du monde sen-
de toutes ses qualités pour en enrichir Dieu. Nous (Gérard Larcher, 6 septembre 2008) p.47 sible de l’expérience, de manière
devons alors réapprendre à être des hommes en radicalement séparée. On parlera
nous libérant de l’aliénation religieuse. ainsi de la transcendance divine.

La culture 45
un SujEt PaS à PaS

EXTRAIT
Quel rapport existe-il entre la
Dissertation : Toutes les croyances
morale et la religion ? Ont-elles le
même but ? Peuvent-elles se servir
et se fonder mutuellement ?
se valent-elles ?
Pour Kant, la vraie religion doit
se fonder sur la morale. Elle se L’analyse du sujet
distingue ainsi de la superstition, I. Les termes du sujet
où l’on obéit à Dieu par espoir ou • Toutes les croyances :
par crainte. La foi séparée de la – référence aux croyances religieuses.
morale agit comme un narcotique – référence à toute forme de croyance sociale et
sur la conscience : elle éteint ses individuelle.
lumières et replonge l’humanité • Se valent-elles :
dans la nuit. – idée d’équivalence, d’égalité.
– idée de comparaison et de hiérarchie.
« La religion, qui est fondée
simplement sur la théologie, ne II. Les points du programme b) Moralement, des croyances de type sectaire tendent
saurait contenir quelque chose • La société, les échanges. à exclure l’interprétation critique et l’appartenance de
de moral. On n’y aura d’autres • La religion. l’individu à une société ouverte. Des croyances, reli-
sentiments que celui de la crainte, • Le bonheur. gieuses ou idéologiques, mettent également en cause
d’une part, et l’espoir de la récom- • La morale. des valeurs morales comme l’égalité entre les hommes
pense de l’autre, ce qui ne produira (selon les races, selon les sexes, etc.) et aboutissent à des
qu’un culte superstitieux. Il faut L’accroche traitements physiques ou moraux inégaux.
donc que la moralité précède et L’église de scientologie a un statut de secte en France, c) Politiquement, certains types de croyance doivent
que la théologie la suive, et c’est de religion aux États-Unis. être « combattus », car ils empêchent l’exercice
là ce qui s’appelle la religion. La critique du jugement et le développement rationnel
loi considérée en nous s’appelle La problématique de l’individu (préjugés, fanatisme, etc.).
la conscience. La conscience est Au nom de quelle valeur objective peut-on établir une
proprement l’application de nos hiérarchie entre les formes ou les types de croyances ? conclusion
actions à cette loi. Les reproches de Comment pourrait-on définir de façon légitime un Toutes les croyances ne se valent pas dans la mesure
la conscience resteront sans effet, critère préférentiel entre les préjugés, les idéologies, où certaines ne veulent pas se reconnaître comme
si on ne les considère pas comme les religions ? telles et empêchent délibérément les conditions de
les représentants de Dieu, dont l’exercice du jugement chez l’homme.
le siège est bien élevé au-dessus Le plan détaillé
de nous, mais qui a aussi établi I. Les croyances s’expliquent de la même façon.
en nous son tribunal. Mais d’un a) Par essence, toute croyance se définit par l’assen- ce qu’il ne faut pas faire
autre côté, quand la religion ne se timent à une « vérité » considérée comme telle, mais Énumérer les défauts des croyances
joint pas à la conscience morale, sans savoir avéré. Préjugés, superstitions, convictions, sans chercher au nom de quoi ils peuvent
elle est aussi sans effet. Comme croyances religieuses, etc., sont équivalents selon ce être qualifiés de « défauts ».
on l’a déjà dit, la religion, sans la critère essentiel.
conscience morale, est un culte b) Du point de vue de leur fonction, les croyances
superstitieux. On pense servir reposent sur des mécanismes psychologiques per-
Dieu en le louant, par exemple, en mettant de combler le besoin d’être rassuré (cf. ana- Les bons outils
célébrant sa puissance, sa sagesse, lyse de la superstition et du préjugé par Spinoza, de • L’analyse de la religion comme une névrose collec-
sans songer à remplir les lois di- la croyance religieuse par Freud). tive dans L’Avenir d’une illusion de Freud.
vines, sans même connaître cette c) Du point de vue du droit, les croyances religieuses • La distinction entre la religion et la magie dans Les
sagesse et cette puissance et sans doivent toutes être reconnues par l’État (cf. analyse de Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim.
les étudier. On cherche dans ces Locke) dans la mesure où elles impliquent la foi et la
louanges comme un narcotique conviction de chaque individu, son choix d’existence,
pour sa conscience, ou comme sa définition du bonheur, etc. « La foi est un don de dieu,
un oreiller sur lequel on espère Transition : N’y a-t-il pas une différence entre les non du raisonnement. voilà ce qu’est
reposer tranquillement. » (Kant) religions et les sectes du point de vue légal ou civil ?
la foi : dieu sensible au cœur,
non à la raison. »
Pascal
II. Toutes les croyances n’ont pas les mêmes effets
« je devais donc ni les mêmes finalités. « ce n’est que lorsque le pas vers la
supprimer a) Psychologiquement, toutes les croyances ne se religion a été fait que la morale peut-
le savoir pour faire ressemblent pas. Elles se distinguent en fonction du être appelée doctrine du bonheur, parce
une place à la foi. » degré de conviction qui les accompagnent, et cette que l’espoir d’obtenir ce bonheur ne
(Kant)
distinction rejaillit sur les actes qu’elles peuvent commence qu’avec la religion. »
engendrer ou non (cf. distinction opérée par Kant Kant
entre la foi et l’opinion).

46 La culture
L'a rt i C L E d u

République et religion,
l’équilibre
Les vieux clivages sont dépassés. reconnaissons le fait religieux, sans déstabiliser
l’idéal républicain.

L
a République doit-elle avoir pés en France à partir du siècle des de croire qu’il n’existe pas de liens qu’elles postulent l’existence d’une
peur des religions ? Longtemps Lumières continuent à participer entre le politique et le religieux ? transcendance ou qu’elles soient
en France la réponse à cette à la réflexion politique. Est-il profitable de faire comme si matérialistes. Il faut leur permettre
interrogation s’est traduite dans le Cette situation nouvelle rend né- les positions politiques des citoyens de les exprimer avec discernement.
slogan « Le cléricalisme, voilà l’en- cessaire de considérer autrement n’étaient en aucune façon influen- Mais il ne faut jamais oublier que la
nemi ». Considérée comme intro- les rapports entre le politique et cées par leurs convictions intimes ? décision politique ne saurait résul-
duisant des éléments dissolvants le religieux, entre le citoyen et le Reconnaissons avec délicatesse et ter de la référence à un credo. Elle
pour la communauté des citoyens fidèle. Les différents discours du mesure au fait religieux la place doit découler du seul débat républi-
au sein d’une nation indivisible, chef de l’État sur ce sujet ont eu qui lui revient. L’idéal républicain cain. Lucidité et mesure sont aussi
la religion fut redoutée comme le mérite de poser des questions est de faire en sorte que ce fait de règle en la matière. Il nous faut
un concurrent politique pouvant difficiles. Comment assurer dans religieux s’exprime sans excès, éviter – et les élus locaux sont en
conduire à ce contre quoi luttaient l’espace public l’expression de nos dans le respect de l’ordre public. première ligne dans ce combat – de
avec ardeur les pères fondateurs de convictions personnelles ? Quelles C’est, par exemple, la raison pour répondre aux provocations de ceux
la iiie République : le « gouvernement relations le politique peut-il nouer laquelle les manifestations exté- qui jouent sur les craintes des uns et
des curés ». avec le religieux ? Il existe un rieures telles que les processions les appréhensions des autres.
Libératrice pour les protestants et consensus tacite pour considérer et les sonneries de cloche du culte Gardons-nous d’un recours abusif à
les juifs, la République fut, du reste, que notre conception de la laïcité catholique ont été limitées par l’idée de tolérance, conçue comme
considérée avec distance, voire dé- reste, pour l’essentiel, un fonde- les pouvoirs publics à compter de l’acceptation de l’autre « faute de
fiance, par nombre de catholiques. ment du pacte politique. 1875. Le droit public des Français mieux ». Sachons dénoncer l’in-
Les durs combats relatifs à la Consti- La nation française est indivisible. concilie l’expression des croyances fluence délétère des discours xéno-
tution civile du clergé, à la fin du xviiie Elle ignore les communautés pour avec le respect de l’espace public. phobes, qui enferment les croyants
siècle, puis ceux de la séparation des ne considérer que les citoyens : Notre laïcité postule le respect dans une identité religieuse substitut
Églises et de l’État du début du xxe jamais on ne portera, en France, absolu de la liberté individuelle, de citoyenneté. Acceptée comme le
siècle ont marqué cette opposition. la mention de la religion sur les et notamment de l’égalité entre la sujet important qu’elle constitue,
Leur souvenir explique les appré- documents d’identité. Elle repose femme et l’homme. C’est, du reste, la religion ne serait plus ni un objet
hensions, sinon l’hostilité des uns sur l’idée que les hommes sont ce qui a légitimé la loi sur le voile d’instrumentalisation ni un vecteur
vis-à-vis des religions et la réserve des gouvernés par la Raison et non par islamique, réponse à des attitudes de conflits. Dans notre pays, en ma-
autres dans l’expression de leur foi. la croyance. Elle se fonde sur un souvent mues par le souci du sen- tière religieuse comme dans tant
La configuration religieuse de la optimisme anthropologique hérité sationnel, voire de la provocation. d’autres, la République n’est pas ce
France ayant changé, il serait de Rousseau : la nature humaine est Mieux que quiconque, les élus qui divise les Français quel que soit
illusoire de prétendre régler ces perfectible. Cela se traduit par l’exis- locaux savent ce qu’est la paisible leur culte. Elle demeure l’essentiel de
questions avec les seules solutions tence d’un service public de l’éduca- vie quotidienne des fidèles des ce qui les unit.
d’hier et de fonder la politique reli- tion nationale investi de la mission religions. Celles-ci ne doivent pas
gieuse de la France contemporaine de former des citoyens. D’où vient devenir un facteur de division au Gérard Larcher
sur la crainte du religieux et non dès lors que l’on ne pourrait pas par- sein de la Cité. Il convient donc (6 septembre 2008)
sur la confiance en la Raison. Si les ler des questions religieuses dans qu’elles aient toute leur place, mais
confessions chrétiennes restent ma- l’espace public ni mener, s’agissant rien de plus que leur place, dans le
joritaires dans notre pays, elles se de l’État, une politique religieuse débat public. C’est une affaire de Pourquoi
diversifient, tandis que le judaïsme y qu’en catimini sous peine de voir dé- respect entre les citoyens. Tel est, cET ArTicLE ?
occupe une place significative et que ployer l’étendard d’une laïcité qui se sans doute, le fruit principal de
le bouddhisme et surtout l’islam sentirait menacée par l’expression notre « laïcité », mot intraduisible Un prolongement de la réflexion
sont professés par un nombre im- des convictions de chacun ? et concept sans équivalent dans sur la religion en abordant ses
portant de nos concitoyens. Surtout, Pourquoi refuser le dialogue pu- nombre d’États voisins, fussent-ils implications politiques : quelle
l’indifférence face au fait religieux blic des religions entre elles ? La membres de l’Union européenne. place peut-elle occuper dans un
se renforce, tandis que les cercles de République court-elle un risque La France a besoin d’hommes et de État républicain, laïque ?
spiritualité non religieuse dévelop- à l’organiser ? Pourquoi feindre femmes fiers de leurs convictions,

La culture 47
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
diALEcTiquE
Chez Aristote, le mot désigne les L’histoire
L
raisonnements fondés sur des
principes seulement probables. ’histoire est toujours histoire d’une communauté humaine :
Kant reprendra ce sens en
il n’y a pas plus d’histoire de l’individu pris isolément qu’il
faisant de la dialectique n’y a d’histoire des animaux. il faut distinguer l’histoire
transcendantale la logique de comme récit fait par l’historien des événements passés et l’his-
l’apparence qui pousse l’esprit
humain à s’égarer hors des li- toire comme aventure en train de se faire.
mites de l’expérience possible.

Hegel en fonde le sens mo- L’histoire est-elle Pourquoi faisons-


derne : la dialectique devient une science ? nous de l’histoire ?
le processus par lequel une L’historien répond à une exi- Certainement pas pour en
contradiction se dépasse dans gence de vérité, le problème tirer un quelconque en-
une unité synthétique supé- étant qu’il raconte un passé seignement ! « L’histoire
rieure, processus qui com- auquel il n’a pas été présent. ne repasse pas les plats »
mande le réel et la pensée. Toutefois, cette exigence de (Marx) : on ne peut tirer un
vérité ne suffit pas à faire de enseignement que de ce qui
hiSToirE l’histoire une science. Toute se répète, et l’histoire ne se
Du grec historia, « enquête ». science a pour but de dégager répète jamais. Comme le re-
Ce mot recouvre principale- des constantes ou lois uni- marque Hegel, s’il suffisait
ment deux significations, verselles et prédictives. Or, de connaître les anciennes
que la langue allemande dis- l’histoire est une discipline erreurs pour ne plus les
tingue : le devenir historique purement empirique : il n’y commettre, la paix régne-
lui-même, comme ensemble a pas de lois universelles de rait sur Terre depuis bien
d’événements (Geschichte), et l’histoire comme il y a des lois longtemps…
la connaissance du passé que en physique.
l’historien essaie de constituer L’histoire peut seulement
(Historie). nous enseigner comment les Nous faisons de l’histoire non
choses se sont passées, et non Hegel. pour prévoir notre avenir,
La première signification pose comment elles se passeront. mais pour garder trace de
le problème du sens et de la fi- Si donc nous définissons une science par son notre passé, parce que nous nous posons la
nalité de l’histoire ; la seconde, objet, alors l’histoire n’est pas une discipline question de notre propre identité : c’est parce
celui de la scientificité de la scientifique ; en revanche, elle l’est peut-être que l’homme est en quête de lui-même, parce
discipline de l’historien. par sa méthode : l’historien a pour but de dire qu’il est un être inachevé qui ne sait rien de
ce qui s’est réellement passé à partir de traces son avenir, qu’il s’intéresse à son passé. Par
inSTiTuTion qu’il authentifie et qu’il interprète. l’histoire, l’homme construit et maintient son
Par opposition à ce qui relève identité dans le temps.
de la nature, peut être consi- En quoi consiste le travail
déré comme une institution de l’historien ?
tout ce qui a été établi par les Le travail de l’historien est un travail d’interpré- L’histoire a-t-elle un sens ?
hommes (langage, traditions, tation : il ne s’agit pas simplement pour lui de Ici, il ne s’agit plus de l’histoire comme disci-
mœurs, règles, etc.). faire une chronologie, mais d’établir le sens et pline de l’historien, mais de l’histoire « en train
l’importance des événements ainsi que leurs
Il n’y a pas de société sans relations. Selon Dilthey, nous expliquons la na-
institutions, c’est-à-dire sans ture, c’est-à-dire que nous dégageons peu à peu « Toute la suite des hommes doit
organisation des activités hu- les lois qui la régissent ; mais nous comprenons être considérée comme un seul
maines dans des structures la vie de l’esprit. homme qui subsiste toujours et
réglées. L’institution est donc De même, l’historien ne doit pas expliquer existera continuellement. »
cœxtensive à l’humanité. les chaînes causales et établir des lois, mais (Pascal)
comprendre un sens ; aussi l’objectivité his-
inTErPréTATion torique n’a-t-elle rien à voir avec l’objectivité « ce qu’enseignent l’expérience
Interpréter, c’est donner une scientifique : étant une interprétation, l’histoire et l’histoire, c’est que les peuples
signification à un phénomène. peut et doit toujours être réécrite. En ce sens, et gouvernements n’ont jamais
L’interprétation est un des l’histoire est surtout la façon dont l’homme rien appris de l’histoire. »
moments fondamentaux de la s’approprie un passé qui n’est pas seulement (hegel)
compréhension. le sien.

48 La culture
L’ESSEntiEL du CourS

implique deux mouvements :


poser un objet extérieur à
MOTS CLÉS
soi et le reconnaître comme
étant soi-même. C’est ce qui TEmPS dE L’hiSToirE ET
arrive lorsque je contemple TEmPS dE LA nATurE
mon image dans un miroir Le temps de la nature est
et que je la reconnais (et c’est circulaire, il suit des cycles
justement ce dont tous les (jours, saisons, génération
animaux sont incapables). et corruption). On ne peut
concevoir l’histoire de manière
Alors, quel est l’objet extérieur cyclique, car cela impliquerait
à lui qu’un peuple pose, et com- un éternel retour, sans progrès
ment le reconnaît-il comme possible. Le temps de l’histoire
étant lui ? Pour Hegel, l’objet est linéaire : nous pouvons
posé, ce sont les institutions : nous représenter l’histoire
c’est en créant des institutions sous forme d’une chronologie
chargées de régir la vie en ou d’un déroulement successif
communauté qu’un peuple d’événements. Ce déroulement
parvient à l’existence. Les ins- dans le temps donne un sens
titutions sont l’image qu’un à l’histoire : il y a un passé
peuple se donne de lui-même, distinct de l’avenir, et un dé-
elles matérialisent le peuple roulement irréversible.
comme peuple.

comment un peuple
se reconnaît-il dans
AUTEURS CLÉS
ses institutions ?
La question est de savoir com- diLThEy (WiLhELm)
ment un peuple peut s’identi- Philosophe allemand (1833-
fier à ses institutions. Hegel se 1911) qui influença le mouve-
souvient de la célèbre phrase ment phénoménologique par
de Louis XIV : « L’État, c’est la distinction qu’il établit entre
moi » ; celui qui permet au les sciences de la nature, qui
peuple de se reconnaître dans s’attachent à expliquer par
ses institutions, c’est le chef les causes, et « les sciences de
politique. l’esprit », où il s’agit de com-
prendre du sens.
Sans le « grand homme »,
cette image de lui-même hEgEL
que sont les institutions lui Philosophe allemand (1770-
serait comme étrangère : le 1831). Il s’est attaché à récon-
second moment de la prise cilier le réel et la pensée au
de conscience de soi est ef- sein d’une philosophie conçue
Napoléon.
fectué par le chef éclairé (par comme un système dominé
exemple Napoléon) qui s’iden- par la dialectique, ou pro-
de se faire ». La question est alors de savoir si tifie aux institutions d’un peuple et qui, animé cessus de dépassement des
la totalité des actes humains a son unité et se par la passion du pouvoir, les réforme et les contradictions.
dirige vers un but (une fin), ou s’éparpille dans impose autour de lui.
un simple agrégat d’actes individuels sans C’est en effet une philosophie
rapport entre eux. ouTiLS du processus réconciliateur, et
• La conception de l’histoire comme déploie- en ce sens une philosophie de
Hegel montre que l’histoire est en fait le pro- ment de la providence divine, chez saint l’histoire, qui montre comment
cessus par lequel un peuple devient conscient Augustin, La Cité de Dieu. l’esprit parvient à se conquérir
de lui-même, c’est-à-dire conscient d’exister en • La théorie de « la ruse de la raison » de Hegel lui-même en s’extériorisant
tant que peuple ; c’est la raison pour laquelle (La Raison dans l’histoire). dans le monde par ses créations,
nous retenons principalement de l’histoire les • L’analyse des conditions dans lesquelles en particulier juridiques et ar-
moments où notre peuple a été menacé dans l’histoire se déroule pour l’homme ; l’histoire tistiques. Hegel souligne que
son existence, autrement dit les guerres. comme histoire de la lutte des classes (Marx, ce mouvement de sortie hors de
L’Idéologie allemande). soi et de retour à soi à partir de
comment un peuple devient-il • Foucault et le concept de continuité ou l’extériorité, n’est rien d’autre
conscient de lui-même ? discontinuité de l’histoire, Cahiers pour que le mouvement même de la
Selon Hegel, parvenir à la conscience de soi l’analyse. conscience.

La culture 49
un SujEt PaS à PaS

EXTRAIT
Le passé passe-t-il vraiment ? Que
Dissertation : Les hommes
retenons-nous de lui ? S’oppose-t-il
à l’avenir ou en est-il le produit ?
Qu’est-ce que l’histoire ?
savent-ils l’histoire qu’ils font ?
Pour Sartre, le passé existe aussi c) Les hommes connaissent le passé grâce à
comme projet, choix d’un avenir. l’étude critique des documents.
Dans l’histoire, ce n’est pas le passé Transition : N’existe-t-il pas justement des
qui produit le présent et l’avenir, divergences d’interprétation sur un même
mais ces derniers qui le construi- événement ?
sent en décidant de son sens. Ainsi,
le rapport naturel des parties du II. L’histoire est trop complexe.
temps s’inverse. a) Toutes les répercussions d’une décision
sont impossibles à prévoir, tant les facteurs sont
« C’est le futur qui décide si le nombreux.
passé est vivant ou mort. Le pas- b) Les acteurs de l’histoire n’ont pas le recul
sé, en effet, est originellement critique des historiens qui étudieront la période.
projet, comme le surgissement c) On peut même se demander s’il n’existe pas un
actuel de mon être. Et, dans la processus de lois supérieures qui se développent
mesure même où il est projet L’analyse du sujet à l’insu des acteurs de l’histoire (ex. : la ruse de
il est anticipation ; son sens lui I. Les termes du sujet la Raison analysée par Hegel ; la lutte des classes
vient de l’avenir qu’il préesquisse. • Savoir ce que l’on fait : analysée par Marx).
Lorsque le passé glisse tout en- − conscience et savoir de l’acte effectué. Transition : Dans ce cas, n’y a-t-il pas une bonne
tier au passé, sa valeur absolue − responsabilité et volonté de l’acte effectué. connaissance des lois de l’histoire ?
dépend de la confirmation ou de • L’histoire :
l’infirmation des anticipations − ensemble des événements passés, à l’échelle de III. L’histoire peut être dangereuse.
qu’il était. Mais c’est précisément la société, de la nation, de l’humanité. a) La causalité historique n’est ni totalement
de ma liberté actuelle qu’il dé- − discipline qui étudie et explique ces événements. aléatoire ni totalement nécessaire ou prévisible.
pend de confirmer le sens de ces • Les hommes : b) Affirmer connaître avec une certitude ce que
anticipations en les reprenant à − tout ou chaque individu, en tant qu’il participe l’histoire va réaliser est le propre des régimes
son compte, c’est-à-dire en antici- à la vie collective. totalitaires.
pant, à leur suite, l’avenir qu’elles − les historiens, les grands personnages histo-
anticipaient ou de les infirmer en riques. conclusion
anticipant simplement un autre Les hommes ne savent pas l’histoire qu’ils font et
avenir. […] Ainsi l’ordre de mes II. Les points du programme ne s’entendent pas tous sur l’histoire qu’ils veulent.
choix d’avenir va déterminer un • L’histoire. Mais les leçons de l’histoire permettent de donner
ordre de mon passé et cet ordre • La conscience. un certain cadre à nos actions.
n’aura rien de chronologique. Il • La vérité.
y aura d’abord le passé toujours • La liberté.
vivant et toujours confirmé : ce qu’il ne faut pas faire
mon engagement d’amour, tels L’accroche Parler uniquement de l’histoire au passé :
contrats d’affaires, telle image de Le protocole de Kyoto atteste que les hommes ont il s’agit ici de l’histoire faite,
moi-même à quoi je suis fidèle. conscience qu’ils bâtissent leur avenir. vue et jugée au présent.
Puis le passé ambigu qui a cessé
de me plaire et que je retiens par La problématique
un biais : par exemple, ce costume Les actes et les motivations des grands person-
que je porte – et que j’achetai à à nages politiques, tout comme ceux, à moindre Les bons outils
une certaine époque où j’avais le échelle, de tout un chacun, ne sont-ils pas • La théorie de « la ruse de la raison » de Hegel (La
goût d’être à la mode – me déplaît conscients et lucides ? Mais n’est-ce pas tou- Raison dans l’histoire).
souverainement à présent et, de jours après coup que l’histoire et les historiens • L’analyse des conditions dans lesquelles l’his-
ce fait, le passé où je l’ai « choisi » peuvent juger de ce qui s’est réellement produit ? toire se déroule pour l’homme, chez Marx (L’Idéo-
est véritablement mort. Mais logie allemande).
d’autre part mon projet actuel Le plan détaillé
d’économie est tel que je dois I. Les actes et les motifs humains sont
continuer à porter ce costume conscients.
plutôt que d’en acquérir un autre. a) L’Histoire résulte de décisions humaines : « L’histoire est l’activité
Dès lors il appartient à un passé guerres, changements de régime…
de l’homme poursuivant
mort et vivant à la fois. » b) Tous les actes de l’homme s’accompagnent
es propres buts. »
de conscience, psychologique et morale, à la marx
(Sartre, L’Être et le Néant.) différence des animaux.

50 La culture
la raison et le réel
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
ABSTrAcTion
Du latin abstrahere, « tirer,
Théorie et expérience
enlever ». Constitutive de la on oppose souvent un savoir théorique et « abstrait » à l’expé-
pensée et du langage, l’action
d’abstraire est l’opération de
rience supposée « concrète ». mais « expérience » peut s’en-
l’esprit qui isole, pour le traiter tendre en un triple sens : l’expérience de l’homme d’expérience
séparément, un élément d’une
représentation ; la blancheur,
n’est pas l’expérience sensible dont parle Kant, ni non plus l’ex-
la liberté, sont des abstractions. périence scientifique (ou expérimentation). il ne faut pas alors
opposer à chaque fois théorie et expérience : l’expérience est au
A Priori
Formule latine signifiant « à contraire un moment nécessaire de la connaissance.
partir de ce qui vient avant ».
Désigne ce qui est indépendant
de toute expérience et condi-
tionne notre connaissance du « je croirai avoir assez
monde. S’oppose à a posteriori. fait, si les causes que
j’ai expliquées sont
comPrEndrE, telles que tous les
ExPLiquEr effets qu’elles peuvent
Distinction posée par Dilthey
pour rendre compte de la dif-
produire se trouvent
férence entre les sciences de semblables à ceux que
la nature et « les sciences de nous voyons dans
l’esprit » : alors que les phé- le monde, sans m’en-
nomènes naturels nécessitent quérir si c’est par
une approche explicative, elles ou par d’autres
en ce qu’ils obéissent à des qu’ils sont produits. »
causes déterminables par des
(rené descartes)
lois, l’homme, comme sujet
libre, et toutes les activités
humaines, doivent être com-
pris, car ils sont porteurs de savoir qui n’est pas théorique et
sens, d’intentions, de projets, qui ne s’enseigne pas. Ainsi, je ne
qu’aucune causalité stricte ne peux pas transmettre à d’autres
peut expliquer. ce que l’expérience m’a appris :
c’est ce qui oppose le savoir-faire
concEPT de l’expérience et le savoir théo-
Du latin conceptus « reçu, rique qui, lui, peut s’enseigner,
saisi ». Produit de la faculté parce qu’il repose sur des règles
d’abstraction, un concept est connues et transmissibles.
une catégorie générale qui dé-
signe un caractère commun à quel rôle l’expérience
un ensemble d’individus. Les sensible joue-t-elle
concepts, auxquels renvoient dans la connaissance ?
les signes du langage, permet- L’expérience est toujours singu-
tent d’organiser et de classer lière, et ne se partage pas. C’est
notre saisie du réel. en cela que Kant a pu parler d’ex-
michael Faraday dans son laboratoire. périence sensible en lui donnant
concrET le sens de « perception ». La perception en effet est
Est concret l’image qui est En quel sens peut-on opposer toujours perception d’une chose singulière, alors que
toujours l’image d’un objet en théorie et expérience ? la connaissance se veut universelle.
particulier. Le temps n’est pas qu’une puissance d’usure et Comment passer du triangle singulier que je vois
d’amoindrissement, car je peux toujours tirer devant moi aux propriétés universelles valant pour
connAiSSAncE quelque chose des jours qui passent : au sens tous les triangles ? C’est là pour Kant le travail de
Du latin cognitio, « action d’ap- courant, l’expérience est alors cette sédimentation l’entendement : l’expérience sensible est la matière
prendre ». Activité de l’esprit en moi d’un passé me permettant de faire mieux de la connaissance, mais elle n’est pas d’elle-même
par laquelle l’homme cherche à et plus vite ce que j’accomplissais auparavant connaissance. Pour connaître, il faut que l’entende-
expliquer et à comprendre des péniblement. « C’est en forgeant qu’on devient ment donne à cette matière la forme universelle d’un
données sensibles. forgeron », disait Aristote : l’expérience me livre un concept à l’aide des catégories a priori.

52 La raison et le réel
L’ESSEntiEL du CourS

qu’est-ce qu’une
MOTS CLÉS
expérimentation déducTion
scientifique ? Descartes oppose la déduction,
Tout d’abord, remarquons comme raisonnement démonstra-
qu’il n’y a pas d’expérimen- tif qui conclut à partir de prémisses,
tations dans les sciences à l’intuition, qui est la saisie immé-
pures comme les mathéma- diate de l’évidence de l’idée vraie.
tiques. L’expérimentation Une déduction est valide quand
scientifique, qui a pour but elle respecte les règles de la logique.
de soumettre une théorie
à l’épreuve des faits, n’est ExPériEncE
pas simplement une expé- On peut distinguer quatre sens prin-
rience brute, parce qu’elle cipaux de l’expérience :
utilise des processus visant – l’expérience sensible, c’est-à-dire ce
à restreindre et à contrôler que les sens nous révèlent du monde ;
les paramètres entrant en – l’expérience scientifique, c’est-à-dire
jeu dans le résultat final. l’expérimentation, qui est un dispo-
Ainsi, l’expérimentation sitif réglé de vérification des théories
scientifique se fait en la- scientifiques ;
boratoire, et non en pleine – le savoir-faire technique acquis à
nature, parce qu’il s’agit de force de pratique ;
simplifier les mécanismes – la sagesse acquise par l’homme
naturels en restreignant les d’expérience au contact des épreuves
causes d’un phénomène de la vie.
pour ne retenir que celles
qui seront testées dans le FAiT
protocole ; on compare en- Un fait est une donnée constatable
suite les résultats obtenus de l’expérience, dont l’objectivité
lorsqu’on fait varier un est cependant discutable, dans
paramètre donné. la mesure où son sens dépend
de son interprétation et d’une
quel rôle construction théorique préalable,
l’expérimentation surtout en science.
joue-t-elle dans
les sciences ? inducTion
Alors que l’expérience Mode de raisonnement qui
sensible nous est donnée consiste à tirer des lois générales
immédiatement, l’ex- de faits particuliers.
périmentation, elle, est Le raisonnement inductif s’oppose
construite. Elle suppose au au raisonnement hypothético-
préalable un travail théo- déductif, qui part d’hypothèses
rique de l’entendement : générales pour en inférer des
elle n’a en science qu’une conséquences particulières.
fonction de confirmation ou seulement montrer qu’elle n’est En d’autres termes, l’expérience
d’infirmation d’hypothèses théo- pas fausse, c’est-à-dire qu’on ne lui a en science un rôle réfutateur de inTuiTion
riques qui ne sont pas, quant à a pas encore trouvé d’exception. la théorie, qui n’est jamais entiè- Du latin intuitus, « regard ». Chez
elles, tirées directement de l’expé- En effet, l’expérimentation repose rement vérifiable : c’est la thèse Descartes, acte de saisie immédiate
rience. On pourrait alors soutenir, sur le principe d’induction, qui de la « falsifiabilité » des théories de la vérité, comme ce qui s’impose
avec Karl Popper, que les sciences dit qu’une théorie confirmée un scientifiques. La vérité n’est donc à l’esprit avec clarté et distinction.
expérimentales ne reçoivent grand nombre de fois sera considé- pas l’objet de la physique, qui L’intuition s’oppose à la déduction,
qu’un enseignement négatif de rée comme valide. Mais pour que recherche bien plutôt un modèle qui parvient à la vérité par la média-
l’expérience : l’expérimentation sa validité soit absolue, il faudrait d’explication cohérent et efficace tion de la démonstration. Chez Kant,
est incapable de prouver qu’une un nombre infini d’expériences, ce de la nature. Le physicien est l’intuition désigne la façon dont un
théorie est vraie, elle pourra qui est impossible. devant la nature comme devant objet nous est donné ; tout donné
« une montre fermée », disait étant nécessairement sensible, il ne
Einstein en citant Descartes : peu pourra y avoir pour l’homme que
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr lui importe, finalement, de savoir des intuitions sensibles, et jamais,
comment la montre fonctionne, comme Descartes le soutenait, des in-
• La preuve par la manipulation p. 55 le tout étant de proposer une tuitions intellectuelles. Kant appelle
(Pierre jacob, 21 juillet 1989.) explication efficace pour prédire intuitions pures, ou formes a priori
les mouvements des aiguilles. de la sensibilité, l’espace et le temps.

La raison et le réel 53
un SujEt PaS à PaS

ZOOM SUR…
KArL PoPPEr
Dissertation : Une théorie scientifique
Né à Vienne, Karl Popper quitta
l’Autriche en 1936. Dix ans plus
est-elle une invention ou une découverte ?
tard, il s’installa définitivement
à Londres. C’est par ses discus- Le plan détaillé
sions avec les physiciens, les I. Toute théorie suppose une découverte.
biologistes, les zoologistes, les a) La découverte a nécessité du temps et des efforts
mathématiciens et les logiciens dans la mesure où l’« objet » découvert n’est pas direc-
qu’il développa non seulement tement apparent (par exemple : l’héliocentrisme, ou
une nouvelle épistémologie, mais l’inconscient freudien).
plus généralement une nouvelle b) Une découverte scientifique se fait aussi contre
philosophie du progrès. des idées acceptées jusqu’alors. Il s’agit d’éliminer
Il s’est attaché à penser la distinc- les « inventions » théoriques, fruits de croyances et
tion entre science et non science, de préjugés (cf. analyse de Bachelard).
montrant que le caractère propre Transition : Inversement, ne faut-il pas justement
d’une science n’est pas sa vérifia- imaginer et concevoir abstraitement une hypothèse,
bilité, mais sa falsifiabilité, ce qui avant d’en faire une théorie ?
exclut du domaine des sciences le
marxisme et la psychanalyse, qui II. Toute théorie contient une part d’invention.
ne peuvent s’exposer au démenti a) La loi découverte a nécessité une hypothèse a priori
expérimental. De l’anglais to fal- et une expérimentation montée de toutes pièces pour
sify, « réfuter », la falsifiabilité vérifier l’hypothèse (cf. exemples de Kant).
caractérise les théories scienti- b) Les mathématiques reposent sur des vérités abs-
fiques, en tant qu’elles sont tou- traites, conçues par l’esprit humain (ex. : le zéro, la
jours susceptibles d’être infirmées racine carrée, etc.).
par l’expérience, sans pour au- c) En sciences humaines, l’interprétation est néces-
tant pouvoir être définitivement saire pour comprendre les faits observés.
confirmées par elle. isaac newton. Transition : Comment distinguer ce qui est scienti-
L’épistémologie évolutionniste fique de ce qui ne l’est pas ?
de Popper promeut l’essai, la dé- L’analyse du sujet
marche hypothético-déductive, la I. Les termes du sujet III. L’invention est le terme le plus approprié.
sélection naturelle, l’élimination • Théorie scientifique : a) Les conditions de la scientificité d’une théorie
critique de l’erreur. Le paradoxe – idée d’explication, de schéma général des phénomènes. reposent sur la vérification toujours possible des
est que Popper avait d’abord sou- – idée d’objectivité, de méthode reconnue. faits (cf. analyse de Popper sur la différence avec la
tenu que la théorie darwinienne • Invention : doctrine ou la croyance).
elle-même n’était pas véritable- – idée de création, et d’efficacité dans le domaine b) L’invention a un sens technique. Or les théories
ment scientifique, car irréfutable technique. scientifiques sont « vraies » dans la mesure où l’on peut
et tautologique. – idée de fiction, voire de fabulation, dans le domaine les appliquer au réel observé (cf. analyse de Comte).
psychologique.
conclusion
CITATIONS • Découverte :
– idée de réalité objective, de fait réellement existant. Une théorie scientifique est plus une invention
« Je ne forge pas d’hypothèses. » – idée d’événement arrivé soit par hasard, soit, au qu’une découverte, mais elle ne peut se passer d’un
(Newton) contraire, après des recherches difficiles. rappel constant aux faits observés.

« Il est enfin des fantômes or- II. Les points du programme Les bons outils
dinaires des dogmes dont les • Théorie et expérience. • Kant, Critique de la raison pure (préface). L’auteur décrit
diverses philosophies sont com- • La vérité. l’expérimentation et la construction rationnelle préa-
posées, et qui, de là, sont venus • La démonstration. lables, propres aux grandes découvertes scientifiques.
s’établir dans les esprits. » • Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique.
(Bacon) L’accroche • Bacon, « L’expérience peut-elle vérifier ou démentir
Des « savants » sont cités par certains courants une théorie? », Novum organum (la perception et la
« Une théorie qui n’est réfutable religieux pour cautionner la thèse du créationnisme raison sont soumises à l’erreur, seule l’expérience
par aucun événement qui se contre la théorie de Darwin, encore de nos jours. permet l’établissement d’une théorie).
puisse concevoir est dépourvue • Hume, Enquête sur l’entendement humain.
de caractère scientifique. » La problématique
(Karl Popper) Une théorie scientifique consiste-t-elle à mettre à jour
des faits, des lois de la nature ignorées jusqu’alors, ou ce qu’il ne faut pas faire
« Il n’est de science que de l’uni- nécessite-t-elle aussi une construction mentale qui Séparer totalement découverte et invention
versel. » l’apparente à une invention ? Comment reste-t-elle pour constituer les parties du devoir.
(Aristote) alors objective ?

54 La raison et le réel
L'a rt i C L E d u

La preuve par la manipulation


Les électrons existent-ils dans la réalité ou ne sont-ils qu’une construction de l’esprit ?
ian Hacking choisit la thèse du réalisme et la démontre.

D
ans Concevoir et expé- mission de corroborer ou de ré- réalisme scientifique, il reste à barder une goutte de niobium. Si
rimenter, Ian Hacking futer une théorie élaborée par examiner la thèse qui unifie le le réaliste cherche des raisons de
dénonce l’emprise tradi- un théoricien. Les muons furent livre : l’expérimentation est le croire en l’existence des électrons,
tionnelle qu’exercent les théories découverts en 1936 par des expé- meilleur argument en faveur du qu’il renonce à édifier une théorie
sur la philosophie des sciences rimentalistes. Ils furent d’abord réalisme scientifique. À la ques- de la référence du mot électron et
« orthodoxe » au détriment de identifiés à tort aux mésons, qui tion : « Les électrons existeraient- qu’il apprenne à les manipuler !
l’expérimentation. Si vous vou- étaient, selon le théoricien Yu- ils si aucun membre de l’espèce Un philosophe orthodoxe dé-
lez comprendre la démarche des kawa, le siège des interactions humaine n’avait essayé de déter- tectera deux faiblesses dans le
sciences « expérimentales », dit en « fortes » qui préservent l’unité miner leur charge électrique ? », pragmatisme de Hacking. D’une
substance Hacking à ses collègues, de l’atome. Les expérimenta- un réaliste répond « oui ». Cette part, un physicien a beau affirmer
quittez vos bibliothèques et faites listes ne connaissaient pas plus question est-elle sensée ? Hacking qu’il « voit » des particules micro-
un stage dans un laboratoire. Ap- l’hypothèse de Yukawa que les la juge « futile » mais non dénuée physiques, cela ne constitue pas,
prenez, par exemple, à bombarder radioastronomes Penzias et Wil- de sens. selon Hacking (contrairement à la
une goutte de niobium avec des son ne cherchaient à corroborer Depuis que la philosophie ana- manipulation expérimentale), un
électrons. Un microscopiste, écrit l’hypothèse du Big Bang lorsqu’ils lytique a accompli un « tournant argument en faveur de l’existence
Hacking, a plus de « tours dans découvrirent en 1965 le rayonne- linguistique », l’« ascension sé- des particules. Pourquoi Hacking
son sac » que le plus imaginatif ment cosmique. mantique » (et non l’« ascendant accorde-t-il au mot bombarder
des philosophes qui « réfléchit à sémantique » comme le dit la dans la bouche du physicien un
la perception dans son fauteuil ». Le « cynisme traduction) est devenue − et Hac- privilège dont il prive le mot voir ?
Grâce à son érudition, l’auteur sait anti-philosophique » king le déplore − le slogan de D’autre part, la manipulation ex-
faire apprécier les trésors mécon- Deuxièmement, expérimenter, l’orthodoxie : pour comprendre périmentale des électrons milite
nus d’ingéniosité déployés par les ce n’est pas simplement regarder, la formation des concepts et des en faveur de leur existence parce
expérimentations pour réussir fût-ce dans un appareil. Outre que théories scientifiques, examinez qu’elle révèle leur capacité à entrer
une expérience : pour colorer le l’observation est un don ou un les mots utilisés pour les expri- dans des interactions causales.
noyau d’une cellule sans crever talent, en sciences expérimen- mer. Pour savoir si les électrons Mais, comme Hacking ne relève
la membrane ou surmonter les tales, pour « voir » quelque chose, existent indépendamment de pas le défi de Hume qui niait que
aberrations optiques ou chroma- il faut savoir faire fonctionner l’esprit humain, examinez l’usage le mot cause ait une référence
tiques d’un microscope. Dans la l’équipement − télescope ou mi- que font les physiciens du mot dans la réalité physique et qui
seconde partie du livre (intitulée croscope. Cela ne prouve-t-il pas électron. Le réaliste orthodoxe tenait la causalité pour une pro-
« Intervenir »), il plaide avec brio que l’expérimentation dépend affirme − et son adversaire le nie − jection de l’esprit humain, un
pour que soit octroyée à l’expéri- d’une théorie optique ? « Non », que le mot électron a, autant que disciple de Hume ne prendra pas
mentation la dignité intellectuelle répond résolument l’auteur : pour le mot table, une référence dans la manipulation expérimentale
qu’elle mérite et que soit recon- construire un appareil, on a be- la réalité physique. des électrons pour un argument
nue son indépendance vis-à-vis soin d’une théorie explicite, mais Aux partisans de l’ascension sé- décisif en faveur de leur existence.
de la démarche théorique. savoir l’utiliser correctement, c’est mantique, Hacking reproche de En dépit de ces réserves, il faut lire
Mais, lui objectera-t-on, le pro- posséder une connaissance tacite. supposer que « voir, c’est dire ». le livre de Hacking, qui est une
gramme de réhabilitation de l’ex- C’est pourquoi Hacking n’a pour Pour compréhensible que soit mine de réflexions sur l’expéri-
périmentation ne présuppose-t-il la doctrine idéaliste de l’« impré- la thèse réaliste, les arguments mentation scientifique.
pas fallacieusement que tous les gnation théorique » de l’obser- linguistiques ne pèsent, selon
philosophes des sciences contem- vation, défendue entre autres Hacking, pas plus en sa faveur Pierre Jacob
poraines accordent un privilège par Paul Feyerabend, pas plus de que le fait de réputer « vraie » (21 juillet 1989)
rationaliste aux théories sur sympathie que pour la réduction une théorie n’explique ses succès
l’expérience ? La seule existence empiriste de l’expérimentation à expérimentaux. Malgré l’ambiva-
de la tradition empiriste, qui a l’observation. Il tient à bon droit lence de l’auteur (qui dénonce le Pourquoi
mis en vedette tantôt la vérifia- pour absurde d’assimiler à une « cynisme anti-philosophique »), cET ArTicLE ?
bilité tantôt la réfutabilité des théorie scientifique explicite une la première partie offre une
hypothèses scientifiques (par des proposition implicite comme ma présentation claire et lucide des Qu’est-ce qui prime dans la
faits observables), ne suffit-elle croyance ordinaire selon laquelle controverses linguistiques entre science d’aujourd’hui ? La théo-
pas à discréditer le programme l’air qui sépare mes yeux de la partisans et adversaires ortho- rie ou l’expérience ?
de Hacking ? page sur laquelle j’écris ne dé- doxes du réalisme scientifique. À partir d’un livre de Ian Hacking,
Pour deux raisons, la réponse est forme pas les lettres que je vois. La preuve que les électrons cet article de Pierre Jacob propose
« non ». Premièrement, un expé- La première partie (intitulée « Re- existent, dit Hacking, c’est que des éléments de réponse.
rimentateur n’a pas pour unique présenter ») étant consacrée au le physicien s’en sert pour bom-

La raison et le réel 55
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
APodicTiquE
Du grec apodeiktikos, « démons-
tratif ». Un jugement apodictique
La démonstration
énonce une vérité nécessaire ; Comme le remarquait Husserl, la volonté de démontrer est appa-
c’est le cas des propositions de la
logique et des mathématiques.
rue en Grèce antique, aussi bien dans le domaine mathématique
Se distingue chez Kant du juge- que dans celui de la logique. Être rationnel, l’homme a en effet
ment assertorique, qui énonce la possibilité d’articuler des jugements prédicatifs dans des rai-
un fait contingent, simplement
constaté, et du jugement pro- sonnements en trois temps nommés syllogismes, et qui sont la
blématique, qui énonce un fait forme même de la démonstration.
possible.
(prémisse majeure), or tous les philosophes sont des
AxiomE hommes (prémisse mineure) donc tous les philosophes
Principe premier indémontrable sont mortels (conclusion) » : c’est-à-dire, « Tout A est B, or
d’un raisonnement déductif. Se tout C est A, donc tout C est B ». Ce syllogisme, constitué
distingue du théorème, qui est d’une majeure, d’une mineure et d’une conclusion uni-
une proposition démontrée. verselles affirmatives, est effectivement concluant (la
Tend aujourd’hui à se confondre conclusion est nécessairement déduite). Mais il existe
avec le postulat, pour désigner des combinaisons incorrectes, comme : « Tout A est B, or
un principe accepté de manière quelque B est C, donc tout A est C » ; comme le montrera
purement hypothétique, sans que Leibniz, parmi les 512 combinaisons syllogistiques pos-
sa vérité ou sa fausseté puisse être sibles, 88 seulement sont concluantes. Les autres sont des
tranchée. paralogismes, c’est-à-dire des syllogismes formellement
faux. Quelle que soit la combinaison, il faut en fait, pour
cATégoriE que le raisonnement soit concluant, que la conclusion
Chez Aristote, les catégories dé- soit déjà contenue dans les prémisses : c’est seulement
signent les différentes modalités dans ce cas qu’elle est nécessairement déduite, donc que
que prend le verbe être dans les ju- le syllogisme est concluant du point de vue formel.
gements prédicatifs (par exemple
le lieu, la quantité, la qualité, etc.). La logique formelle peut-elle
Chez Kant, les catégories sont les constituer l’instrument de toute
concepts a priori fondamentaux connaissance ?
de l’entendement, qui permettent Pythagore. Telle que nous l’avons définie, la logique est une
de lier et de classer les intuitions science formelle. Comme telle, elle est une condition
sensibles, rendant ainsi possible qu’est-ce que la logique formelle ? nécessaire, mais non suffisante, pour la vérité d’une
la connaissance. Elles sont regrou- Il existe différents genres de jugements prédicatifs qui démonstration : un syllogisme peut être concluant
pées sous quatre rubriques : quan- vont permettre différents types de combinaisons. Il faut du point de vue formel, et faux du point de vue
tité, qualité, relation et modalité. en effet distinguer quatre quantités dans nos jugements matériel, c’est-à-dire eu égard à son contenu. « César
(universelle, particulière, indéfinie, singulière) et deux est un nombre premier ; or un nombre premier n’est
connAiSSAncE qualités (affirmative et négative). Par exemple, « tout divisible que par un et par lui-même ; donc César
Du latin cognitio, « action d’ap- S est P » est une proposition universelle affirmative, et n’est divisible que par un et par lui-même » est un
prendre ». Activité de l’esprit par « quelque S n’est pas P », une proposition particulière né- syllogisme formellement cohérent, mais absurde
laquelle l’homme cherche à expli- gative. Produire une démonstration, alors, c’est combiner matériellement (dans son contenu).
quer et à comprendre des données ces différents types de propositions en syllogismes, en D’ailleurs, un syllogisme pose ses prémisses comme
sensibles. sorte que la conclusion s’impose nécessairement. Or, ce étant vraies sans pour autant le démontrer. En fait,
Le problème de l’origine et du fon- que remarque Aristote, c’est que certaines combinaisons la logique n’a pas pour but de démontrer la vérité
dement de la connaissance, ainsi sont possibles, mais que d’autres ne sont pas concluantes, des prémisses, mais d’établir toutes les déductions
que celui de ses limites, oppose en quel que soit le contenu des propositions – on dira en cohérentes qu’on peut en tirer : si j’admets que la ma-
particulier Kant et les empiristes. de tels cas que le raisonnement est formellement faux. jeure est vraie, et si j’admets que la mineure est vraie,
La logique formelle a alors pour but de montrer quelles que puis-je en tirer comme conclusion ? Au début de
déducTion sont les formes possibles d’un raisonnement cohérent, chaque syllogisme, nous sous-entendons donc : « s’il
Descartes oppose la déduction, c’est-à-dire d’établir les règles formelles de la pensée, est vrai que ». Les prémisses sont des hypothèses, et
comme raisonnement démons- indépendamment du contenu de cette pensée. la logique en tant que telle ne peut produire que des
tratif qui conclut à partir de raisonnements hypothético-déductifs. La logique
prémisses, à l’intuition, qui est la qu’est-ce qu’un syllogisme n’augmente en rien notre connaissance, elle ne
saisie immédiate de l’évidence de concluant ? fait qu’expliciter une conclusion qui par définition
l’idée vraie. Un syllogisme est constitué de deux prémisses devait déjà être contenue dans les prémisses, en ne
Une déduction est valide quand (une majeure et une mineure) et d’une conclusion. tenant en outre aucun compte du contenu même
elle respecte les règles de la logique. Par exemple, « tous les hommes sont mortels des propositions.

56 La raison et le réel
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
éPiSTémoLogiE
Du grec épistémé, « science », et
logos, « discours ». Partie de la phi-
losophie qui étudie la démarche
scientifique et s’interroge sur les
fondements de la science et la
validité de ses énoncés.

inducTion
Mode de raisonnement qui
consiste à tirer des lois générales de
faits particuliers. Le raisonnement
inductif s’oppose au raisonnement
hypothético-déductif, qui part d’hy-
pothèses générales pour en inférer
des conséquences particulières.

inTuiTion
Du latin intuitus, « regard ». Chez
Descartes, acte de saisie immédiate
de la vérité, comme ce qui s’impose
raphaël, L’École d’Athènes (détail). Euclide et archimède entourés d’élèves. à l’esprit avec clarté et distinction.
L’intuition s’oppose à la déduction,
parce que je sais intuitivement ce nissables, mais réputés parfaitement qui parvient à la vérité par la mé-
Aristote, nous dit Descartes, s’est que ces mots veulent dire. clairs et évidents. Or, pour Leibniz, diation de la démonstration.
trompé sur ce point : la logique, La méthode géométrique ne nous l’évidence est un critère purement Chez Kant, l’intuition désigne la fa-
art de la démonstration formelle, conduit donc pas à vouloir tout dé- subjectif : quand je me trompe, je çon dont un objet nous est donné ;
est l’art des démonstrations finir, mais au contraire à partir de prends une erreur pour une évidence, tout donné étant nécessairement
vides et en un sens, inutiles. Elle termes absolument évidents pour en sorte que l’évidence n’est pas à elle sensible, il ne pourra y avoir pour
ne saurait servir de méthode ou définir les autres et commencer seule le signe de la vérité. l’homme que des intuitions sen-
d’instrument (en grec organon) à nos déductions. C’est exactement ce Kant, surtout, va démontrer que la sibles, et jamais, comme Descartes
la connaissance en général. que dit Descartes : la méthode de la méthode géométrique n’a de sens le soutenait, des intuitions intel-
connaissance, c’est la méthode géo- qu’en mathématiques : la défini- lectuelles. Kant appelle intuitions
y a-t-il une autre métrique, qui consiste à déduire des tion du triangle me dit ce qu’est un pures, ou formes a priori de la
méthode pour vérités de plus en plus complexes à triangle, mais pas s’il existe réelle- sensibilité, l’espace et le temps.
démontrer ? partir d’idées claires et distinctes. ment quelque chose comme un Chez Bergson, l’intuition est le seul
Selon Pascal dans L’Esprit de la Ainsi, dans son Éthique, Spinoza va triangle. La méthode géométrique mode de connaissance susceptible
géométrie, c’est la mathématique, appliquer à la philosophie la mé- est donc incapable de passer de la d’atteindre la durée ou l’esprit, par
et plus exactement la géométrie, thode des géomètres : on pose des définition à l’existence. opposition à l’intelligence, qui a
qui fournit à la connaissance le définitions et des axiomes dont Cela n’a aucune importance en pour vocation de penser la matière.
moyen de découvrir la vérité et de on déduit tout le reste, y compris mathématiques : peu importe au
la démontrer : il ne faut employer l’existence et la nature de Dieu. mathématicien que le triangle existe jugEmEnT AnALyTiquE,
aucun terme sans en avoir d’abord réellement : pour lui, la question est jugEmEnT SynThéTiquE
expliqué le sens, et n’affirmer que La méthode simplement de savoir ce que l’on peut Distinction kantienne. Un jugement
ce que l’on peut démontrer par des géométrique peut- démontrer à partir de la définition analytique est un jugement dont le
vérités déjà connues. elle constituer du triangle et des axiomes de la géo- prédicat est tiré du sujet, et qui, de
Mais il y a des termes que l’on ne l’organon de métrie. Mais quand la métaphysique ce fait, n’est qu’une explicitation
saurait définir, parce qu’ils nous la connaissance ? entend démontrer l’existence de Dieu qui ne nous apprend rien de neuf. À
servent à définir tout le reste : Leibniz montre qu’on ne peut généra- selon une méthode mathématique, l’opposé, un jugement synthétique
les « mots primitifs ». Ainsi, je ne liser la méthode géométrique à toute elle est dans l’illusion, parce que les est un jugement dont le prédicat est
peux pas définir des mots comme la connaissance : avec cette méthode, mathématiques sont justement in- ajouté au sujet sans qu’il en ait été
« temps » ou « être », mais je n’ai toutes les déductions reposent en capables de démontrer l’existence tiré. Il n’y a de connaissance nou-
pas besoin d’une telle définition, effet sur des termes primitifs indéfi- de leurs objets. Selon Kant, le seul velle que si le jugement qui l’énonce
moyen à notre portée pour savoir si est synthétique. Kant montre que
un objet correspond réellement au tous nos jugements synthétiques
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr concept que nous en avons, c’est l’ex- ne sont pas empiriques : il existe
périence sensible. Au-delà des limites des jugements synthétiques a
• Aristote : La prudence du juste milieu p. 59 de cette expérience, nous pouvons priori, par exemple dans les pro-
Propos recueillis par jean Birnbaum, (1er février 2008) penser, débattre, argumenter, mais positions des mathématiques et de
pas démontrer ni connaître. la physique pure.

La raison et le réel 57
un SujEt PaS à PaS

PISTES DE Dissertation : L’expérience peut-elle


RÉFLEXION
PAScAL ET LES « moTS démontrer quelque chose ?
PrimiTiFS »
Pourquoi selon Pascal ne puis-je pas offre-t-elle néanmoins un savoir démontré, prouvé ?
définir les « mots primitifs » ? N’est-elle pas au contraire toujours particulière, voire
Pascal nomme « primitifs » des mots subjective ? Inversement, n’est-elle pas ce qui permet
comme « espace » ou « temps », d’invalider une démonstration ?
etc. : ce sont des termes premiers
à l’aide desquels je définis la signi- Le plan détaillé
fication de tous les autres mots. I. L’expérience n’est pas un outil adéquat de démonstration.
Vouloir définir le temps, c’est donc a) La démonstration est utilisée en logique et en
vouloir définir un terme simple et mathématique, où l’on procède par l’enchaînement
premier par une suite de termes nécessaire de propositions abstraites, sans lien avec
dérivés et complexes, en sorte que des données de l’expérience.
la définition serait elle-même plus b) L’expérience ne peut donner que des vérités par-
compliquée que ce qu’elle est censée ticulières ou générales, mais jamais universelles ou
définir (autrement dit : ce n’est pas nécessaires (cf. analyse d’Aristote).
une définition !). Simplement, ce c) L’expérience, en tant qu’elle fait intervenir la perception
n’est pas parce que nous entendons sensible, est même susceptible de créer des illusions :
intuitivement les mots primitifs elle nous donne à voir que le soleil tourne, par exemple.
que nous ne pouvons pas les dé- Transition : D’un autre côté, l’expérience du pendule
finir : il faut plutôt dire que cette de Foucault démontre bien la rotation de la Terre.
impossibilité où nous sommes n’est
pas un problème, parce que nous II. L’expérience est requise dans toute démonstration.
avons de ces termes simples une a) L’expérience scientifique a une valeur de démons-
entente intuitive et évidente. tration, puisque les paramètres sont au préalable
définis par la raison, de telle sorte que le résultat soit
mAThémATiquE ET probant (cf. analyse de Bachelard).
connAiSSAncE b) Inversement, un fait nouveau observé peut infir-
Pourquoi la mathématique ne peut- mer une théorie acceptée jusqu’alors. L’expérience
elle pas fournir une méthode pour peut alors prendre la valeur d’une preuve contraire
toute connaissance ? (cf. analyse de Popper sur la falsifiabilité).
Parce qu’elle est incapable de passer aristote. c) L’expérience au sens le plus courant est requise, y
de la définition d’un être à la preuve compris pour figurer des démonstrations géomé-
de son existence Il ne s’agit pas ici L’analyse du sujet triques, ou pour développer les aptitudes purement
de savoir si l’on peut mathématiser I. Les termes du sujet abstraites de l’esprit humain (cf. analyse de Leibniz sur
la connaissance, mais si la connais- • L’expérience : le double rôle de l’inné et de l’acquis dans nos idées).
sance peut suivre la méthode géo- – au sens commun, le vécu, le savoir et le savoir-faire
métrique en procédant par axiomes, acquis par la pratique. conclusion
définitions et déductions. Or, ce que – au sens philosophique, l’ensemble des perceptions L’expérience ne démontre jamais à elle seule quelque
remarque Kant, c’est qu’il ne suffit sensibles. chose, mais elle entre en ligne de compte, par vé-
pas d’avoir un concept cohérent de – au sens scientifique, l’expérimentation, dans des rification ou par réfutation, dans le processus de
quelque chose pour que ce quelque conditions définies par un protocole et une méthode. démonstration.
chose existe réellement : il ne suffit • Peut-elle démontrer :
pas de penser à un billet de 100 euros – idée de possibilité, de capacité.
dans sa poche pour qu’il y en ait un. – idée de vérité totalement certaine et objective.
Or le mathématicien travaille sur de • Quelque chose : ce qu’il ne faut pas faire
purs concepts (sa question est par – tout fait concret et réel, qu’il soit naturel, psycho- Parler de l’expérience seulement
exemple : étant admise la définition logique ou social. au sens scientifique.
du triangle, que puis-je en tirer ?). – tout élément identifiable, même abstrait : une
Mais on ne saurait déduire l’exis- hypothèse, un résultat de calcul…
tence réelle d’un triangle de sa défi- II. Les points du programme Les bons outils
nition ; d’ailleurs, le mathématicien • La démonstration. • Popper, De la connaissance objective, où l’auteur
a un concept parfaitement défini • Théorie et expérience. fait une analyse des opérations d’induction et de
du triangle… alors que les triangles • La vérité. déduction (chapitre 1).
n’existent pas ! Ainsi, dès qu’il s’agit • Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique.
de savoir si quelque chose existe ou La problématique • Pascal, L’Esprit de la géométrie ; Pensées.
non (par exemple Dieu), la méthode Si la connaissance acquise par l’expérience, notam- • Aristote, Analytiques.
des géomètres est impuissante. ment dans le milieu professionnel, est valorisante, • Kant, Critique de la raison pure.

58 La raison et le réel
L'a rt i C L E d u

Aristote : La prudence du juste milieu


L’Éthique à Nicomaque est le deuxième volet du « monde de la philosophie ». Entretien
avec alain Badiou, professeur émérite à l’École normale supérieure.
quelle est la place est le multiple-de-rien, l’ensemble un événement). Donc, « être » se dit de l’examen collectif de problèmes
d’Aristote et de vide. Pour exposer cette philoso- au moins en deux sens. Cependant, correctement posés, dont on connaît
sa pensée dans votre phie du vide, je me suis appuyé ces deux sens sont polarisés l’un les solutions antérieures (Aristote a
propre itinéraire sur le très beau texte de sa Physique et l’autre par l’existence de vérités, inventé l’histoire de la philosophie
philosophique ? où Aristote « démontre » que le vide construites dans un monde sous comme matériau de la philosophie),
Une place très importante : celle de n’existe pas... Pour soutenir que les l’effet de l’événement. En ce sens et dont on propose des solutions
l’Adversaire. L’opposition Platon- mathématiques sont essentielles on peut dire que « être » se dit « en neuves qui rendent vaines celles
Aristote symbolise en effet deux dès lors qu’on veut distinguer les direction de l’un », ce qui signifie : d’avant. Travail en équipe, problèmes
orientations philosophiques tout à options possibles de la pensée phi- une vérité est l’être réel des multiples communs, règles acceptées, modes-
fait irréductibles. Et ce quelle que losophique, j’ai pris à contre-pente conséquences d’un événement. tie savante, articles des dix dernières
soit la question. Dans le champ on- le livre bêta de la Métaphysique Enfin, Aristote définit génialement années annulant tout un héritage
tologique, le platonicien privilégie où Aristote explique que la seule (dans son contexte à lui, qui est celui historique... Qui ne reconnaît là
la puissance séparatrice de l’Idée, vertu des mathématiques est des sujets et des prédicats) ce qu’on les traits de la grande scolastique
ce qui fait des mathématiques le d’ordre esthétique. J’ai classé les nomme aujourd’hui la logique clas- contemporaine, dont la matrice est
vestibule de toute pensée de l’être ; différents rapports entre les arts sique, à partir de deux propriétés la philosophie analytique inaugurée
l’aristotélicien part du donné empi- et la philosophie de telle sorte que fondamentales de la négation : le par le cercle de Vienne ?
rique, et veut rester en accord avec la la doctrine d’Aristote sur ce point, principe de non-contradiction (on D’un autre côté, l’hégémonie
physique et la biologie. En logique, le dans sa Poétique, est en quelque ne peut avoir en même temps et contemporaine de la démocratie
platonicien choisit l’axiome, qui ins- sorte « coincée » entre Platon et sous le même rapport la vérité de P parlementaire se reconnaît dans le
titue, voire fonde souverainement, le romantisme, et rejetée du côté et la vérité de non-P), et le principe pragmatisme d’Aristote, son goût
un domaine entier de la pensée de la psychanalyse. J’ai également du tiers exclu (on doit avoir ou P, ou des propositions médianes, sa
rationnelle, plutôt que la définition, utilisé les fameux développements non-P). Or, ce n’est qu’aujourd’hui méfiance au regard de l’exception
où Aristote excelle, qui délimite et de la Politique sur le lien entre la que nous savons qu’en utilisant et du monstrueux, son mélange
précise dans la langue une certaine démocratie et la croissance de la ces deux propriétés on peut définir de matérialisme empirique, de
expérience du donné. classe moyenne, pour faire un sort en réalité trois types différents de psychologie positive et de spiri-
En éthique, le platonicien privilégie la à l’apologie contemporaine, dans logique : la classique en effet, mais tualité ordinaire. Le train du monde
conversion subjective, l’éveil soudain notre Occident, desdites classes. aussi la logique intuitionniste, s’accommode parfaitement d’Aris-
à une voie antérieurement inaperçue avec principe de non-contradic- tote, à l’exception sans doute d’un
vers le Vrai, alors que, du côté d’Aris- quel est le texte tion mais sans le tiers exclu, et la seul trait, il est vrai grandiose : son
tote, prévaut la prudence du juste d’Aristote qui vous logique paraconsistante, avec le affirmation selon laquelle il faut
milieu, qui se garde à droite comme a le plus marqué, tiers exclu mais sans le principe s’efforcer de vivre « en Immortel ».
à gauche de tout excès. En politique, nourri, et pourquoi ? de non-contradiction. Ce qui en Ce trait à lui seul justifie qu’Aristote,
l’aristotélicien désire le débat orga- Sans aucun doute le livre gamma de réalité veut dire qu’il existe trois parlant de lui-même, dise volon-
nisé entre les intérêts des groupes et la Métaphysique, texte fameux entre notions essentiellement différentes tiers « nous, platoniciens », quitte
des individus, le consensus élaboré, tous, et dont Barbara Cassin et Michel de la négation. Cette variabilité de ensuite à assassiner le maître. Oui,
la démocratie gestionnaire. Le pla- Narcy ont proposé il y a quelques an- la catégorie logique de négation je crois que nous devons essayer de
tonicien est animé par la volonté de nées une lecture tout à fait nouvelle. a des conséquences incalculables, vivre « en Immortels ». Mais c’est
rupture, la possibilité d’une autre Dans ce texte, tout d’abord, Aristote et il est certain qu’Aristote a vu le souvent contre l’aristotélisme am-
destination de la vie collective, le énonce qu’il existe une « science de problème dans toute son étendue. biant, académique ou électoral, que
goût du conflit dès lors qu’il met en l’être en tant qu’être », programme Le platonicien, ici, s’incline devant nous devons relever cette maxime
jeu des principes. En esthétique, la vi- que je suis un des rares à avoir pris le génie en quelque sorte gramma- d’Aristote.
sion du platonicien fait du Beau une au pied de la lettre, puisque pour moi tical d’Aristote.
des formes sensibles du Vrai, tandis les mathématiques, qui proposent Propos recueillis par Jean
qu’Aristote met en avant la fonction une ontologie du multiple pur, sont où cet auteur Birnbaum
thérapeutique et quasi corporelle l’existence avérée de cette science. trouve-t-il, à vos yeux, (1er février 2008)
des spectacles. Aristote indique ensuite que le mot son actualité
Comme depuis ma jeunesse je suis, « être » se prend en différents sens, la plus intense ?
quant à l’orientation principale, du mais « en direction de l’un ». Et en Tout le monde est aujourd’hui aris- Pourquoi
côté de Platon, l’étude − très soi- effet, pour moi, l’être est une notion totélicien, ou presque ! Il y a à cela cET ArTicLE ?
gneuse − d’Aristote m’a fourni équivoque, dès lors qu’on l’applique à deux raisons distinctes, quoique
de nombreux et remarquables la fois à l’existence réglée de ce qui est convergentes. D’abord, Aristote in- Zoom sur Aristote, premier
contre-exemples. J’en citerai (les multiplicités disposées sous la loi vente la philosophie académique. théoricien de la logique et de
quatre. J’ai proposé une ontologie d’un monde) et à la force de rupture Entendons par là une conception de ses règles.
du Multiple dont l’ultime support de ce qui survient (ce que j’appelle la philosophie dominée par l’idée

La raison et le réel 59
L’ESSEntiEL du CourS

Le vivant
MOTS CLÉS
âmE
Du latin anima, « souffle, principe
vital ». Désigne, chez Aristote, la
forme immatérielle qui anime
tout corps vivant, et qui se ma-
nifeste à travers les différentes
activités que sont la nutrition, la
sensation ou l’intellection. Les La notion même de « vivant » est au cœur de nombreux débats
stoïciens et les épicuriens en font
une réalité matérielle.
contemporains : avec le développement de la génétique, l’homme
Dans la tradition chrétienne et a désormais le pouvoir inouï de travailler la vie comme un maté-
chez Descartes, l’âme est rapportée riau, ce qui soulève de graves problèmes éthiques que la science
à la pensée, propre à l’homme ;
séparable du corps, elle est consi- à elle seule ne peut sans doute pas résoudre.
dérée comme immortelle.

BESoin quelles sont les caractéristiques


Exigence ou nécessité naturelle, du vivant ?
d’ordre physiologique, dont l’as- Le biochimiste Jacques Monod pose trois caractéris-
souvissement est nécessaire au tiques propres au vivant : un être vivant est un individu
maintien de la vie. indivisible formant un tout cohérent, possédant une
À distinguer des besoins acquis ou dynamique interne de fonctionnement et doué d’une
artificiels, d’ordre psychologique autonomie relative par rapport à un milieu auquel il
ou social. peut s’adapter. La première caractéristique de tout être
vivant, c’est alors la morphogénèse autonome qui se
FinALiTé, Fin manifeste par exemple dans la cicatrisation : le vivant
But, intention. Parler de finalité produit lui-même sa propre forme et est capable de
naturelle, c’est faire référence au la réparer. Ensuite, tout être vivant possède une inva-
fait que « la nature ne fait rien riance reproductive : les systèmes vivants en produisent
en vain » (Aristote) : tout dans la d’autres qui conservent toutes les caractéristiques de
nature serait organisé suivant une l’espèce. Enfin, tout être vivant est un système où chaque
fonction, un but harmonieux. partie existe en vue du tout, et où le tout n’existe que
Kant remarque cependant que si, par ses parties : le vivant se caractérise par sa téléono-
surtout dans le vivant, tout semble mie, parce que c’est la fonction qui définit l’organe.
être finalisé, on ne peut cependant On nomme organisme cette organisation d’organes
démontrer l’existence d’une telle interdépendants orientée vers une finalité.
finalité objective dans la nature.

inné La finalité est-elle nécessaire


Bergson.
Est inné ce qui est donné avec un pour penser le vivant ?
être à sa naissance et appartient comment définir Dans le vivant, la vie semble être à elle-même sa propre
de ce fait à sa nature. S’oppose à ce qu’est le vivant ? finalité : c’est ce que Kant nomme la « finalité interne ».
acquis. Selon Aristote, il faut distinguer les êtres animés des Le vivant veut persévérer dans l’existence, et c’est
Un des problèmes essentiels est êtres inanimés, c’est-à-dire ceux qui ont une âme et pourquoi il n’est pas indifférent à son milieu, mais fuit
de déterminer, chez l’homme, les ceux qui en sont dépourvus. Aristote nomme donc le nocif et recherche le favorable. La vie veut vivre : tout
parts respectives de l’inné et de « âme » le principe vital de tout être vivant, et en dans l’être vivant semble tendre vers cette fin.
l’acquis. distingue trois sortes. L’âme végétative est la seule Devant l’harmonie des différentes parties d’un or-
que possèdent les végétaux : elle assure la nutri- ganisme, il est alors tentant de justifier l’existence
inSTincT tion et la reproduction. À celle-ci s’ajoute, chez les des organes par la nécessité des fonctions à remplir,
Comportement automatique et animaux, l’âme sensitive, principe de la sensation. et non l’inverse, en faisant comme si l’idée du tout
inconscient des animaux, sous L’homme est le seul de tous les vivants à posséder à produire guidait effectivement la production des
la forme d’actions déterminées, en plus une âme intellective, principe de la pensée. parties. Cela présuppose que l’effet ou la fin sont
héréditaires et propres à une On voit ici que l’âme végétative est de toutes la plus premiers, ce qui est scientifiquement inadmissible : la
espèce, ordonnées en vue de la fondamentale : pour Aristote, vivre, c’est avant tout biologie va opposer à notre compréhension naturelle
conservation de la vie. « se nourrir, croître et dépérir par soi-même ». Cela du vivant par les fins une explication mécaniste.
L’instinct est susceptible d’adapta- signifie que le vivant se différencie de l’inerte par
tion chez les animaux supérieurs. une dynamique interne, par une autonomie de qu’est-ce que l’explication
Seul l’homme semble en être fonctionnement qui se manifeste dans un ensemble mécaniste du vivant ?
dépourvu, d’où la nécessité de d’activités propres à maintenir la vie de l’individu C’est Descartes qui fonde l’entente mécaniste du
l’éducation. comme de l’espèce. vivant : il s’agit de comprendre l’organisme non plus

60 La raison et le réel
L’ESSEntiEL du CourS

La biologie est- « La vie apparaît comme


elle une science un courant qui va d’un
impossible ? germe à un germe par
La biologie moderne se l’intermédiaire d’un
rapproche de plus en plus organisme développé. »
de la biochimie ; par là, (Bergson)
elle perd son objet : la vie.
Le biologiste Jacob von
Uexküll envisage une autre
possibilité : ne plus consi-
MOTS CLÉS
dérer le vivant comme un Loi
objet d’études, mais comme En physique une loi est une rela-
un sujet ouvert à un mi- tion constante à valeur universelle
lieu avec lequel il est en et nécessaire qui régit les phéno-
constante interaction. mènes naturels.
Comprendre le vivant, ce
n’est pas le disséquer ou mAchinE
l’analyser, c’est établir les Du grec, mèchané, « ruse ». Tra-
Cellules sanguines. relations dynamiques qu’il ditionnellement, la machine est
entretient avec son environ- considérée comme une ruse contre
à partir de fins imaginées, mais à cessé de réfuter, parce qu’il n’est nement : chaque espèce vit dans un la nature. Elle sert de modèle à la
partir des causes constatables (ne pas étudiable scientifiquement : milieu unique en son genre et n’est science et notamment à la physique.
plus dire par exemple que l’œil les problèmes éthiques contempo- sensible qu’à un nombre limité de La nature entière peut ainsi être
est fait pour voir, mais décrire rains se posent, parce que pour le stimuli qui définissent ses possi- considérée comme une machine
les processus par lesquels l’œil biochimiste, il n’y a plus de vie à bilités d’action. La vie se définit dont il s’agit de percer les rouages.
transforme un stimulus visuel respecter (il n’y a pas de vie dans une alors non comme un ensemble
en influx nerveux). Il faut pour molécule d’adn), il n’y a qu’une orga- de normes et de lois analysables, nATurE
cela réduire le fonctionnement nisation particulière de la matière. mais comme une « normativité » Désigne au sens large ce qui existe
du corps vivant à un ensemble Bergson montre que l’intelligence a (Canguilhem). Ce qui caractérise le indépendamment de l’action
de mécanismes physiques et pour rôle d’analyser et de décompo- vivant, ce n’est pas un ensemble de humaine, ce qui n’a pas été trans-
chimiques pour pouvoir en dé- ser : au fur et à mesure qu’elle s’em- lois mécaniques, c’est qu’il est ca- formé. Naturel s’oppose alors à ar-
gager des lois. pare du vivant, elle le décompose en pable de s’adapter à son milieu en tificiel, ou culturel. Aristote définit
Ainsi, la biologie moderne se rap- des réactions mécaniques qui nous établissant de nouvelles normes la nature comme ce qui possède en
proche de plus en plus de la phy- font perdre le vitalisme de la vie. vitales. soi-même le principe de son propre
sique, et la biologie moléculaire mouvement, autrement dit comme
semble achever le projet carté- ce qui possède une spontanéité
sien d’une mécanique du vivant : autonome de développement.
lorsqu’on l’analyse, la vie se ré-
sume finalement à des échanges orgAniSmE
chimiques et physiques… qui sont Être composé d’organes différenciés
aussi valables pour l’inerte ! caractérisés par leur interdépen-
dance et leurs fonctions spécifiques.
Peut-on connaître le Seul le vivant est ainsi organisé.
vivant ? Par analogie, on parlera d’orga-
Remarquons le paradoxe : pour nisme à propos du corps social.
connaître le vivant, il faut le dé-
truire. La dissection tue l’animal TéLéoLogiE
étudié, et la biochimie énonce des Du grec telos, « fin », et logos, « dis-
lois qui ne sont plus spécifiques cours ». Étude de la finalité, en
au vivant : une cellule cancé- particulier dans la nature vivante.
reuse, une cellule saine et même
la matière inerte obéissent aux viTALiSmE
mêmes lois chimiques. La vie est Doctrine issue d’Aristote qui pose
un concept que la biologie n’a dissection. l’existence d’un principe vital
dynamique pour rendre compte
des activités du vivant. Contre le
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr matérialisme et le mécanisme,
le vitalisme pose l’irréductibilité
• Un généticien américain crée la première cellule vivante synthétique p. 63 des phénomènes de la vie à leurs
(Le monde.fr, 21 mai 2010.) conditions physico-chimiques.
Bergson est vitaliste.

La raison et le réel 61
un SujEt PaS à PaS

ZOOM SUR...
Aristote, De l’âme, II, 1, 412 ab
Dissertation : Le vivant peut-il être
« L’âme est, en définitive, l’enté- considéré comme un objet technique ?
léchie première d’un corps na-
turel ayant la vie en puissance, b) Le vivant est un ensemble indéfectible,
c’est-à-dire d’un corps organisé ». dont on ne peut simplement assembler et
Dans le traité De l’âme, Aristote se remplacer les parties de l’extérieur : une
donne pour tâche d’examiner ce greffe est ainsi spontanément rejetée par
qui fait la spécificité du vivant par l’organisme.
opposition à l’inerte. Qu’il s’agisse c) L’objet technique est inventé, imaginé
des végétaux, des animaux ou des par l’esprit humain, et peut être produit
hommes, tous ont en commun un en série.
certain nombre d’activités que la Le vivant répond à des lois qui échappent
seule matière ne suffit pas à expli- encore à la connaissance humaine, et rien
quer, même quand elle est « orga- n’est exactement identique entre deux
nisée » (organique), comme c’est organismes semblables.
le cas pour le vivant. Il doit donc y Transition : Pourtant, le clonage est désor-
avoir une certaine forme respon- mais réalisable sur des animaux.
sable de l’acte de vivre, c’est-à-dire
du fait de « se nourrir, croître et insémination artificielle. II. Le vivant possède des propriétés méca-
dépérir par soi-même ». C’est cette niques, naturelles ou artificielles.
forme qu’Aristote appelle l’âme L’analyse du sujet a) La notion de finalité et de fonction justifie l’analogie
(psuchè). Là est la spécificité de la I. Les termes du sujet entre la technique et le vivant : chaque élément a sa
« psychologie » d’Aristote : l’âme • Le vivant : place dans l’organisation d’ensemble (cf. analyse de
ne se confond pas, pour Aristote, − sens scientifique, tout élément possédant des Descartes).
avec la pensée. Seul l’homme a la propriétés biologiques. b) Inversement, des organismes vivants sont utilisés,
capacité de penser, mais tous les • Peut-il être considéré comme : voire inventés aujourd’hui, pour leur fonction et leur
êtres vivants ont une âme, comme − sens théorique et descriptif, « compris », « expli- efficacité technique (ogm résistants aux pesticides,
principe de vie des êtres animés. qué » selon le modèle de l’objet technique. cellules souches, etc.).
Aristote va alors forger de toutes − sens pratique et moral, « utilisé », « construit » de Transition : Pourquoi continuer à faire une différence
pièces le concept d’entéléchie pour façon semblable à l’objet technique. et quelle différence faire ?
rendre compte de la dimension • Un objet technique :
dynamique du vivant. L’entéléchie, − objet artificiel et non naturel. III. Vivant et machine se distinguent par leur valeur.
c’est de l’acte. Mais alors que « l’en- − objet destiné à produire un résultat, à assurer une a) L’objet technique n’a d’autre réalité que sa fonction.
téléchie seconde » désigne une fonction. Il est construit pour cela.
activité pleinement accomplie, b) Le vivant est capable de s’adapter, et comprend un
portée à sa perfection, sans rien II. Les points du programme degré d’adaptation plus grand selon la complexité de
qui demeure encore en puis- − Le vivant. son organisation (cf. analyse de Bergson montrant le
sance, « l’entéléchie première » − La technique. lien entre la conscience et la vie).
est de l’activité qui conserve du − La morale. c) Parmi les êtres vivants, les hommes en particulier
possible, qui n’est pas totalement ne peuvent être réduits à une pure fonction, leur
réalisée : elle est dynamique (du L’accroche enlevant le statut de personnes.
grec dunamis, « puissance »). No- Dans le film L’Ascenseur (1984, Dick Maas), un objet
tons que ce concept aristotélicien technique devient un organisme vivant. Or, sans conclusion
d’entéléchie sera repris par Leibniz qu’il s’agisse de science-fiction, peut-on considérer Le vivant ne peut être considéré comme un simple
au xviie siècle pour s’opposer au le vivant comme un objet technique ? objet technique, non parce que l’analogie est absurde
mécanisme cartésien et penser théoriquement, mais parce que la confusion est
la nature de manière dynamique. La problématique dangereuse pratiquement et moralement.
Un organisme vivant a-t-il des propriétés et un mode
de fonctionnement qui l’apparentent à une machine ? Les bons outils
« chaque corps Est-il légitime de l’utiliser et de le traiter comme un • Bergson, Matière et mémoire, La conscience de la Vie.
organique vivant objet, en vue d’un résultat à produire ? • Descartes, Lettre au marquis de Newcastle (théorie des
est une espèce de animaux machines, car étant dépourvus de pensées).
machine divine. » Le plan détaillé • Darwin, De l’origine des espèces.
(Leibniz) I. Le vivant a des propriétés et une valeur qui dépas-
sent l’objet technique.
« La vie en général, a) Le vivant possède la faculté autonome de se repro- ce qu’il ne faut pas faire
est la mobilité même. » duire, de se développer, grâce à ses échanges avec la Restreindre le devoir à des exemples de science-fic-
(Bergson) réalité extérieure ; la machine, non (cf. distinction tion, ou à des idées de « progrès » futurs.
établie par Kant).

62 La raison et le réel
L'a rt i C L E d u

Un généticien américain
crée la première cellule
vivante synthétique
une cellule synthétique qui possède son propre adn ? Le pionnier du séquençage
du génome humain, le biologiste américain Craig Venter, a dévoilé, jeudi 20 mai, la
création de la première cellule vivante dotée d’un génome synthétique. une « étape
importante scientifiquement et philosophiquement », explique le chercheur, dans
la compréhension des mécanismes de la vie et qui ouvre la voie à la fabrication
d’organismes artificiels.

I
« l s’agit de la création de la et nous pensons ainsi à une somes synthétiques ne seront dore » ces travaux, Pat Moo-
première cellule vivante gamme étendue d’applica- plus des obstacles aux progrès ney, directeur de l’etc Group,
synthétique, au sens tions », précise-t-il. de la biologie synthétique », organisme international privé
où celle-ci est entièrement Craig Venter avait annoncé en soulignent les auteurs de ces de surveillance des technolo-
dérivée d’un chromosome 2008 être parvenu avec son travaux. gies dont le siège est au Ca-
synthétique », explique Craig équipe à fabriquer un génome nada, estime que « la biologie
Venter, créateur de l’Institut bactérien 100 % synthétique « Boîte de Pandore » synthétique est un champ
du même nom et coauteur du en collant des séquences d’adn C’est ainsi que selon Craig d’activité à haut risque mal
premier séquençage du gé- synthétisées bout à bout afin Venter, ces chercheurs vont compris, motivé par la quête
nome humain rendu public de reconstituer le génome tenter de concevoir des al- du profit ». « Nous savons
en 2000. « Ce chromosome complet de la bactérie Myco- gues capables de capturer que les formes de vie créées
[élément porteur de l’infor- plasma genitalium. L’avancée le dioxyde de carbone (co2), en laboratoire peuvent deve-
mation génétique contenant annoncée jeudi découle de ces principal gaz à effet de serre, nir des armes biologiques et
un groupe de gènes de l’orga- travaux antérieurs et ouvre et de produire de nouveaux menacer aussi la biodiversité
nisme] a été produit à partir effectivement la voie à des ap- carburants propres. naturelle », ajoute-t-il.
de quatre flacons de subs- plications environnementales Des recherches sont aussi Le Craig Venter Institute a dé-
tances chimiques et d’un syn- et énergétiques. en cours pour accélérer la posé des brevets recouvrant
thétiseur, et tout a commencé Le génome qu’ils ont fabri- production de vaccins, fabri- certaines des techniques dé-
avec des informations dans un qué est la copie d’un génome quer de nouvelles substances crites dans les travaux publiés
ordinateur », poursuit-il. existant, celui de la bactérie chimiques, des ingrédients jeudi.
mycoplasme mycoïde, mais alimentaires et des bactéries
vers la biologie avec des séquences d’ adn capables de purifier l’eau. LeMonde.fr
synthétique supplémentaires pour l’en Qualifiant de « boîte de Pan- (21 mai 2010)
Cette percée « change ma vi- distinguer.
sion de la définition de la vie Ils ont ensuite transplanté
et de son fonctionnement », ce génome synthétique dans Pourquoi création d’une cellule « vivante »
ajoute ce chercheur, un des une autre bactérie, appelée cET ArTicLE ? synthétique nous plonge au cœur
coauteurs de ces travaux pa- microplasme capricolum, du sujet et de ses implications
rus dans la revue américaine réussissant à « activer » les Qu’est-ce que le vivant ? Seule- éthiques. Jusqu’où l’homme
Science datée du 21 mai. « Cette cellules de cette dernière. « Si ment le résultat de processus peut-il aller dans la manipu-
approche est en effet un très ces techniques peuvent être biochimiques, reproductibles en lation génétique ? Les risques
puissant instrument pour généralisées, la conception, laboratoire ? Cet article publié sur inhérents à de telles expériences
tenter de concevoir ce que la synthèse, l’assemblage et la le site du Monde et rapportant la sont-ils vraiment maîtrisés ?
nous attendons de la biologie transplantation de chromo-

La raison et le réel 63
L’ESSEntiEL du CourS

La matière
MOTS CLÉS
comPoSé
hyLémorPhiquE
De hulé, « la matière », et mor-
phé, « la forme ». Désigne chez

et l’esprit
Aristote toute chose individuelle
concrète : un lit, par exemple, est
composé de matière (le bois) et
de forme (la forme du lit, qui le
définit).

ESPriT
Du latin spiritus, « souffle ». Dé- La matière est ce qui est le plus élémentaire, au sens où c’est
signe, au sens large, par opposi-
tion au corps matériel, le principe ce qui existe indépendamment de l’homme, comme ce qui est
immatériel de la pensée. susceptible de recevoir sa marque, la marque de l’esprit. La dé-
Chez Pascal, l’esprit, qui permet
la connaissance rationnelle, s’op-
finition est ici nominale : est matière ce qui n’est pas esprit, et
pose au cœur, par lequel l’homme inversement. Pourtant, matière et esprit sont-ils deux réalités
s’ouvre à la charité et à la foi.
Chez Hegel, l’esprit est le mou-
que tout oppose ?
vement de se reprendre soi-
même dans l’altérité. Il désigne qu’est-ce qui oppose la matière à
ainsi le mouvement même de la l’esprit ?
conscience. Si la matière est ce qui manque de détermination,
l’homme est par excellence l’être qui va lui donner
ESSEncE, ESSEnTiEL forme par son travail. Or, ce travail de transformation
Du latin esse, « être ». L’essence n’est possible que parce que l’homme, comme le dit
d’une chose, c’est sa nature, ce qui Hegel, « est esprit ». Parce qu’il a une conscience,
définit son être. l’homme peut sortir de lui-même et aller vers le
Une qualité essentielle s’oppose monde, pour le ramener à lui et se l’approprier, ne
alors à une qualité accidentelle, serait-ce que dans la perception.
c’est-à-dire non constitutive de
l’être de la chose. Parce qu’il est esprit ou « être pour soi », l’homme est
capable de ce double mouvement de sortie hors de
êTrE Pour Soi, soi et de retour à soi, ce qui l’oppose précisément à la
êTrE En Soi matière, ou « être en soi », qui est incapable de sortir
Sartre, après Hegel, oppose l’être hors de ses propres limites.
en soi, caractéristique de l’opacité
des choses, incapable de distance La matière est-elle ce qui n’a pas
avec soi-même, à l’être pour soi de conscience ?
de l’être conscient, capable de Pour Hegel, la distinction entre la matière et l’esprit
se rapporter à lui-même et au rejoint la distinction entre être conscient de soi et être
monde. qu’est-ce que la matière ? non conscient de soi : en ce sens, l’esprit désigne tout
Couramment, la matière désigne l’inerte, par opposi- ce qui porte la marque de l’homme (un produit du
idéALiSmE tion au vivant : c’est la pierre, le bois, la terre, bref, ce travail humain ou une œuvre d’art) et la matière, tout
Doctrine qui accorde un rôle pré- qui est inanimé, c’est-à-dire qui ne possède pas d’âme ce qui est étranger à l’homme et n’est qu’un support
éminent aux idées. au sens qu’Aristote donne à ce terme (le principe vital possible pour ses activités : les choses de la nature,
On pourra parler de l’idéalisme de interne à tout être vivant). Pourtant, l’être vivant est dans la mesure où elles existent indépendamment de
Platon, qui accorde plus de réalité lui aussi composé d’une matière : la distinction de toute intervention humaine et n’ont pas encore été
et de dignité aux idées qu’aux départ est donc insuffisante. transformées, sont matière. La matière est donc ce qui
réalités sensibles. En fait, ce qui caractérise la matière, c’est d’abord un n’a pas de conscience et ce dont l’esprit a conscience.
L’idéalisme allemand renvoie défaut de détermination. La matière est sans forme :
aux philosophies de Kant, Hegel, ce n’est qu’une fois mise en forme qu’elle est délimi- matière et esprit s’excluent-ils
Fichte et Schelling. S’oppose à tée et déterminée, par exemple, une fois que l’argile nécessairement ?
matérialisme. a reçu la forme d’une cruche. C’est ainsi qu’Aristote Telle est la position de Descartes, qui pose d’emblée
Il faut distinguer, chez Kant, l’idée considère toute chose concrète comme un composé l’existence de deux substances distinctes : « la substance
du concept : l’idée, produite par la de forme et de matière, ou composé hylémorphique pensante » et « la substance étendue », la première
raison, est un principe d’unifica- (de hylé, « matière », et morphè, « forme », en grec). caractérisant l’homme en tant qu’il pense et se pense,
tion du réel supérieur au concept, La matière n’est alors ici que le support sans forme et la seconde caractérisant la matière corporelle,
produit par l’entendement. propre de déterminations formelles. pure étendue géométrique. Pourtant, cette distinc-

64 La raison et le réel
L’ESSEntiEL du CourS

tion pose problème : comment


penser en effet l’union étroite
MOTS CLÉS
de « la substance pensante » et idéE
de « la substance étendue » que Du grec idein, « voir ». L’idée est ce
tout oppose, c’est-à-dire l’union par quoi la pensée unifie le réel. La
de l’âme et du corps dans l’être question de l’origine et de la nature
humain ? Si cette union va de des idées divise les philosophes.
soi dans la vie courante (je veux Descartes soutient que nous avons
mouvoir ma main, et je la meus) en nous des idées innées, alors que
comment l’expliquer sur le plan Hume leur attribue une origine
métaphysique ? Descartes pose empirique.
l’existence « d’esprits animaux », Il faut distinguer, chez Kant, l’idée
sortes d’influx nerveux assurant du concept : l’idée, produite par la
la communication entre l’esprit raison, est un principe d’unifica-
et le corps ; Spinoza, mais aussi tion du réel supérieur au concept,
Leibniz et Bergson, montreront produit par l’entendement.
que cette solution n’est pas sa-
tisfaisante. mATériALiSmE
Doctrine qui considère la matière
comment penser comme la seule réalité existante,
une participation ou qui explique tout, y compris
de la matière à la vie spirituelle, à partir de la
l’esprit et de l’esprit matière. L’atomisme antique de
à la matière ? Démocrite et d’Épicure est un ma-
Dans son ouvrage Matière et mé- térialisme. S’oppose à idéalisme.
moire, Bergson entend réconcilier
ce que Descartes avait opposé et mATièrE, FormE
montrer que l’insertion de l’esprit Opposition aristotélicienne. La ma-
dans la matière est possible, parce tière est le substrat indéterminé
que l’esprit et la matière ont au que la forme vient déterminer. La
fond le même mode d’être : ils forme d’une chose est ainsi non
sont deux formes de la durée. seulement son contour, mais sur-
La matière en elle-même n’est pas, tout son essence, ce qui la définit.
Schéma extrait des Méditations métaphysiques de descartes.
comme le croyait Descartes, l’es- Un composé de matière et de forme
pace géométrique que nous pré- est un composé hylémorphique.
sente la science, mais un ensemble L’esprit se réduit-il à cerveau (thèse réductionniste),
de vibrations continues, dont de la matière ? ou si le cerveau peut être conçu moniSmE
les moments se pénètrent sans La question est encore au- sur le modèle d’un ordinateur, Du grec monos, « un seul ». Terme
rupture comme les notes d’une jourd’hui vivement débattue. c’est-à-dire comme un système crée par Christian Wolff pour dé-
mélodie. Nous n’envisageons la Selon la thèse moniste (du grec computationnel de traitement signer un système philosophique
matière comme divisible en ob- monos, un), l’esprit n’est qu’une d’informations (thèse fonction- dans lequel la totalité du réel est
jets extérieurs les uns aux autres configuration particulière de naliste). On peut cependant considérée comme une substance
que pour les besoins de l’action et la matière. Cette thèse est celle objecter que la seule chose qui unique.
sous l’influence du langage qui en de Gilbert Ryle : nous croyons s’atteste dans les neurosciences,
nommant, crée des distinctions. qu’une entité séparée et réelle c’est une solidarité entre l’activité SuBSTAncE
De même pour l’esprit : il n’est pas correspond au mot « esprit », et cérébrale et la conscience ; cela Du latin substare, « se tenir en-
en lui-même composé d’états de nous en faisons un « fantôme ne signifie pas que la conscience dessous ». Au sens strict, chez
conscience discontinus et homo- dans la machine » qu’est le corps. soit réductible à des états céré- Descartes, la substance est ce qui
gènes. Chaque moment de la vie En réalité, « corps » et « esprit » braux (Bergson). La question est n’a besoin de rien d’autre pour
de l’esprit contient tous les autres désignent non pas deux ordres, surtout morale : faire de l’esprit exister : seul Dieu est tel.
et n’est que leur développement mais deux faces d’une même un processus physico-chimique Mais en un autre sens, la subs-
continu. réalité ; la question est simple- ou un emboîtement de fonctions, tance est le support permanent
Ce que Bergson nomme « durée » ment de savoir si l’activité spi- cela ne revient-il pas à mécaniser des attributs ou qualités : ainsi
permet donc de penser sous un rituelle se réduit finalement à l’homme, c’est-à-dire à nier la la « substance pensante » a pour
même concept l’esprit et la matière. l’activité physico-chimique du liberté et la dignité humaine ? attribut principal la pensée.

SujET
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr Du latin subjectum, « poser des-
sous ». Avec Descartes, le sujet va
• Comment la matière l'a emporté de justesse sur l'antimatière p. 67 devenir l’esprit qui connaît, par
(Pierre Le Hir, 29 mai 2010.) opposition à la chose connue, ou
objet.

La raison et le réel 65
un SujEt PaS à PaS

ZOOM SUR
Gottfried Wilhelm Leibniz
Dissertation : La matière est-elle
(1646-1716)

Philosophe allemand, diplo-


plus facile à connaître que l’esprit ?
mate, juriste, historiographe, pas également des difficultés à définir précisément
physicien, inventeur du calcul ce qu’est la matière ?
infinitésimal, profond méta-
physicien, il s’efforce dans sa Le plan détaillé
philosophie de penser à la fois I. La matière se prête davantage aux exigences de la
l’unité et la diversité du réel. connaissance.
Il compose celui-ci de monades, a) La méthode d’observation s’applique aux phéno-
ou substances à chaque fois mènes matériels susceptibles d’être perçus.
différentes, qui, comme des mi- b) Inversement, aucune preuve matérielle ne peut
roirs, concentrent et expriment être apportée sur la réalité tangible de l’esprit d’un
du point de vue unique qui est homme, ni de l’Esprit divin, simple objet de croyance.
le leur tout l’univers, selon une c) Les éléments de l’esprit ne se laissent pas connaître
harmonie préétablie par Dieu. La de la même façon : un individu qui se sait ob-
monade : c’est la notion qui rem- servé peut délibérément cacher, mentir… Il faut
placera la substance individuelle. donc interpréter, ce qui laisse la part plus grande à
La monade est un point de vue la subjectivité.
métaphysique, un point de Transition : Connaître et interpréter, n’est-ce pas une
force qui enchaîne des percep- activité de l’esprit ?
tions inscrites de toute éternité
dans son programme. II. L’esprit peut avoir une bonne connaissance de
Cette substance simple et sans ses lois
partie entre dans tous les com- a) La conscience nous donne une plus grande certi-
posés et est l’élément de toute tude de sa propre activité spirituelle que des objets
chose. Toutes nos idées sont extérieurs. Il s’agit de l’analyse de Descartes qui
innées et inscrites en nous de aboutit à : « Je pense donc je suis. »
toute éternité. b) La matière définie comme substance est un concept
Avec la doctrine de la monade, L’analyse du sujet très abstrait. On connaît davantage les éléments
Leibniz va faire du « pro- I. Les termes du sujet (particules élémentaires) ou les lois (force gravita-
gramme » (néologisme leib- • La matière : tionnelle) de la matière.
nizien) une notion centrale : – substance fondamentale des choses. c) L’esprit, entendu comme substance, est lui aussi un
toute monade est un point de – tous les éléments, tous les niveaux d’organisation terme abstrait. On le connaît par ses manifestations
force qui déroule une suite de de cette substance : atomes, molécules, corps, objets… extérieures ou par des schémas théoriques de corré-
perceptions inscrites en elle de • L’esprit : lation entre ses éléments : le conscient et l’inconscient
toute éternité. – faculté de penser sous toutes ses formes : conscience, par exemple.
Elle n’a donc ni porte, ni fenêtre idées, réflexion…
« par où quelque chose pour- – « réalité » immatérielle ; substance supposée être conclusion
rait entrer ou sortir », et cha- distincte du corps. La matière et l’esprit sont étudiés selon des schémas
cune définit en fait « un point • Plus facile à connaître : de lois. Mais cela veut-il dire que tout phénomène a
de vue de Dieu sur l’univers ». – exigence de savoir, de vérité. des causes matérielles ?
Si l’univers est harmonieux, si – baisse des efforts, des difficultés, des obstacles.
les monades s’entre-expriment
bien, c’est que Dieu a réglé de II. Les points du programme ce qu’il ne faut pas faire
toute éternité cette harmonie • La matière et l’esprit. Parler uniquement de la matière dans une partie du
expressive : c’est la doctrine de • La conscience. devoir, et de l’esprit dans une autre.
l’harmonie préétablie. • La vérité.
Il n’y a donc plus de corps, il n’y • L’interprétation.
a que des âmes, puisque tout Les bons outils
est composé de monades, ces L’accroche • Platon, Phédon (plusieurs arguments en faveur de
« atomes formels » et non ma- Le cerveau est peu à peu décrypté et cartographié l’existence séparée et autonome de l’âme).
tériels, ces « miroirs vivants » par la science. • Bergson, L’Âme et le Corps (l’auteur intègre à son ar-
qui reflètent à chaque fois tout gumentation des éléments de découverte scientifique
l’univers sous un certain point La problématique sur le cerveau).
de vue. La structure de la matière n’est-elle pas plus accessible • Spinoza, Éthique.
Les organismes sont donc or- à l’analyse et à l’observation que l’esprit ? L’esprit sous • Aristote, De l’âme.
ganiques à l’infini, et la nature, toutes ses formes peut-il être vraiment appréhendé • Descartes, Méditations métaphysiques.
entièrement vivante. de façon objective ? Cependant, la science n’a-t-elle • Berkeley, Des principes de la connaissance humaine.

66 La raison et le réel
L'a rt i C L E d u

Comment la matière
l’a emporté de justesse
sur l’antimatière
Si l’on en croit le modèle standard de la physique, la page de journal où est imprimé
cet article, ou l’écran sur lequel il s’affiche, ne devraient pas exister. Pas plus que les
journalistes, les lecteurs, ni rien d’autre. Pas de galaxies, d’étoiles, de planètes. Pas de
vie. Pourtant, nous sommes vivants, et le monde qui nous entoure bien réel. Parce que
l’univers a choisi la matière plutôt que l’antimatière. de très peu : une infime pincée
supplémentaire de la première, qui a suffi à faire toute la différence. Pourquoi, comment ?

D
es expériences menées matière et antimatière étaient du groupe de recherche théo- Ces résultats ne pourront
au Fermilab de Chicago, restées en quantités égales, rique du cern. Une particule qu’aiguillonner les équipes
avec le détecteur DZero elles auraient donc dû s’an- de matière sur 10 milliards du cern, dont l’un des dé-
du Tevatron − le collisionneur nihiler. À moins de supposer aurait survécu à l’annihilation tecteurs, le lhcb, est dédié à
de particules le plus puissant que l’Univers s’est scindé en générale entre particules et l’étude de l’asymétrie entre
au monde après le Large Ha- domaines distincts, faits soit antiparticules. C’est de ces res- matière et antimatière. S’ils
dron Collider (lhc) de l’Orga- de matière, soit d’antimatière. capées que serait né le monde demandent à être validés par
nisation européenne pour la Mais, alors, des déflagrations que nous connaissons. de nouvelles mesures, ils mar-
recherche nucléaire (cern) de devraient se produire en per- À la fin des années 1960, quent, commentent les cher-
Genève −, lèvent peut-être un manence aux frontières de ces le physicien russe Andreï cheurs, une « nouvelle étape
coin du voile. Tout en ébran- domaines, créant des rayons Sakharov (prix Nobel de la vers la compréhension de la
lant le socle de la physique gamma cosmiques parvenant paix en 1975) a suggéré que prédominance de la matière
fondamentale. Ces travaux, jusqu’à la Terre. des forces agissaient de façon dans l’Univers », en faisant
auxquels participent 500 Les calculs montrent que, différenciée entre matière apparaître « l’existence de
physiciens de 19 pays, parmi compte tenu du flux de ces et antimatière, provoquant nouveaux phénomènes qui
lesquels une cinquantaine de rayons gamma, de tels do- une « violation de symétrie » dépassent nos connaissances
chercheurs français du cnrs et maines auraient au moins la entre particule et antiparti- actuelles ». Et qui appellent
du Commissariat à l’énergie taille de la totalité de l’Univers cule. Cette asymétrie a ensuite rien de moins qu’une nouvelle
atomique (cea), ont été soumis visible. Conclusion : l’antima- été mise en évidence par plu- physique.
pour publication à la revue tière primitive a totalement sieurs expériences.
Physics Review D. disparu de notre Univers. Celle La percée réalisée par les Pierre Le Hir
En théorie, lors du Big Bang qu’observent aujourd’hui les chercheurs du Fermilab, qui (29 mai 2010)
originel, voilà 13,7 milliards physiciens provient des rayons ont procédé, pendant huit
d’années, matière et anti- gamma heurtant l’atmosphère ans, à plusieurs centaines
matière ont été formées en terrestre, ou des collisionneurs de milliards de milliards de Pourquoi
quantités égales. Leurs com- où elle est fabriquée en très collisions entre protons et an- cET ArTicLE ?
posants élémentaires sont de petites quantités. tiprotons, est d’avoir mesuré
même masse, mais de charge une différence de 1 % entre Cet article de Pierre le Hir
électrique opposée, à chaque « violation le nombre de particules (des permet de prolonger la ré-
particule de matière corres- de symétrie » muons) et d’antiparticules (des flexion sur la matière, à la
pondant une antiparticule : Les cosmologistes imaginent antimuons) générées par ces lueur des dernières théories
ainsi de l’électron, de charge que l’Univers primordial a chocs, rapporte Marc Besançon et découvertes scientifiques
négative, et du positon, chargé connu à ses tout premiers ins- (cea). Un écart considérable que sur l’origine de l’Univers. Bien
positivement. tants, alors qu’il était encore − c’est le plus vertigineux de loin d’en épuiser le mystère,
Or, lorsqu’une particule et une extrêmement dense et chaud, l’histoire − le modèle standard elles ouvrent de nouvelles
antiparticule se rencontrent, une phase de transition au de la physique, qui prévoit un perspectives sur le concept
elles disparaissent dans un cours de laquelle son équilibre taux d’asymétrie inférieur à 1 même de matière et d’anti-
flash de lumière, leur masse thermodynamique a été rom- pour 1 000, est impuissant à matière.
se transformant en énergie. Si pu, explique Antonio Riotto, expliquer.

La raison et le réel 67
L’ESSEntiEL du CourS

La vérité
MOTS CLÉS
AdéquATion
Désigne en particulier la corres-
pondance entre la chose et l’idée
que j’en ai, entre le réel et ce que
j’en dis, et définit ainsi tradition-
nellement la vérité.

APodicTiquE
Du grec apodeiktikos, « démons-
La vérité fait partie de ces termes que la philosophie scolastique
tratif ». Un jugement apodictique nommait des « transcendantaux », parce qu’ils sont toujours « au-
énonce une vérité nécessaire ; delà » (trans) de tout ce qui est (ens), et que, comme tels, ils ne
c’est le cas des propositions de la
logique et des mathématiques. sont pas définissables : il ne s’agirait pas alors de les comprendre,
Se distingue chez Kant du juge- mais de les saisir directement par une intuition immédiate.
ment assertorique, qui énonce
un fait contingent, simplement
constaté, et du jugement pro- les uns les autres, et la définition, cir-
blématique, qui énonce un fait culaire, est purement « nominale »,
possible. c’est-à-dire qu’en fait elle ne définit
rien. Il faut donc chercher une autre
cogiTo définition. Pour cela, il faut d’abord
Mot latin signifiant « je pense ». définir ce qui est susceptible d’être
L’intuition « cogito ergo sum », vrai ou faux.
« je pense donc je suis », constitue
pour Descartes la certitude pre- qu’est-ce qui est
mière résistant au doute métho- susceptible d’être
dique et, comme telle, le modèle vrai ou faux ?
de toute vérité. Seuls nos énoncés sur les choses, et
non les choses elles-mêmes, sont
convicTion susceptibles d’être vrais ou faux ; et
Croyance réfléchie et volontaire, encore : la prière, le souhait, l’ordre,
qui se distingue de l’opinion et de etc., sont des énoncés qui n’ont pas
la certitude (qui n’est pas seule- de valeur de vérité.
ment subjectivement fondée mais En fait, seuls les énoncés qui attri-
qui est objectivement et rationnel- buent un prédicat à un sujet, c’est-
lement fondée). à-dire les jugements prédicatifs,
peuvent être vrais ou faux. La vérité
croyAncE serait alors d’attribuer à un sujet le
Adhésion à une idée ou une prédicat qui exprime bien comment
théorie sans véritable fondement le sujet est réellement (par exemple,
rationnel. l’énoncé « la table est grise » est vrai
En ce sens, la croyance est une si la table réelle est effectivement
opinion et s’oppose au savoir. grise). Une proposition serait donc
vraie quand elle décrit adéquate-
douTE méThodiquE ment la chose telle qu’elle est.
Méthode cartésienne de mise à
l’épreuve des opinions afin de La définition de
parvenir à une vérité indubitable. la vérité comme
Ce n’est ni le doute spontané de adéquation est-elle
l’homme en proie à l’incertitude, satisfaisante ?
ni le doute des sceptiques, qui Saint Thomas d’Aquin a le premier
font de la suspension définitive défini la vérité comme l’adéqua-
du jugement une sagesse de vie. tion de l’esprit et de la chose.
Le doute comme méthode est pro- Saint thomas d’aquin : « La vérité est l'adéquation de la chose et de l'intellect. » Mais pour que cette définition
visoire, systématique, et hyperbo- soit valide, il faudrait que je puisse
lique, car il a une fonction critique : quel sens donnons-nous comparer mes idées aux choses ; le problème, c’est
séparer les opinions des savoirs habituellement à la vérité ? que je n’ai jamais affaire aux choses en elles-mêmes,
certains, pour permettre d’asseoir Descartes remarque que l’on définit couramment le mais seulement à ma représentation des choses.
sur des bases inébranlables l’édi- vrai comme ce qui n’est pas faux, et le faux comme Or, rien ne m’assure que le monde est bien conforme
fice des sciences. ce qui n’est pas vrai… Ici, les contraires se définissent à ce que j’en perçois ; il se pourrait, comme l’a montré

68 La raison et le réel
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
ErrEur
Du latin errare, « errer ». Affirma-
tion fausse, c’est-à-dire en contra-
diction, soit avec les règles de la
logique, soit avec les données de
l’expérience.
À distinguer de la faute, qui pos-
sède une connotation morale et
ne concerne pas tant le jugement
que l’action.

iLLuSion
Du latin illudere, « tromper, se
jouer de ». Il faut distinguer l’er-
reur de l’illusion : alors que l’erreur
m’est toujours imputable, en ce
qu’elle résulte de mon jugement,
que je peux toujours corriger,
l’illusion (par exemple une illu-
sion des sens) est un effet de la
rencontre entre la conformation
de mes organes et du réel, qui peut
être expliquée, mais non dissipée.

La bouche de la vérité (rome). immédiAT


Au sens strict, immédiat signifie
Descartes, que toute ma vie ne soit que d’être en tant que chose qui l’ait mise en mon esprit ; par « sans médiation, sans intermé-
qu’un « songe bien lié », que je pense : pour m’assurer qu’autrui conséquent, je suis certain que diaire », et s’oppose à médiat.
sois en train de rêver tout ce que je et le monde existent, et me sortir Dieu existe avant d’être sûr que Au sens cartésien, par exemple,
crois percevoir : rien ne m’assure du solipsisme, Descartes devra le monde est comme je le per- l’intuition est un mode de connais-
que le monde ou autrui existent par la suite poser l’existence d’un çois. Mais si Dieu existe, et s’il est sance immédiat, alors que la
tels que je les crois être. dieu vérace et bon qui ne cherche parfait, il doit être vérace et bon : démonstration est un mode de
pas à me tromper. il ne peut avoir la volonté de me connaissance médiat.
Faut-il alors tromper, et le monde doit bien
renoncer à parvenir être tel que je me le représente. inTuiTion
à la vérité ? quelle est la solution Descartes est ainsi contraint de Du latin intuitus, « regard ». Chez
Même si tous mes jugements proposée par poser l’existence de Dieu au fon- Descartes, acte de saisie immé-
sont faux, il est cependant une descartes ? dement de la vérité. diate de la vérité, comme ce qui
seule chose dont je ne peux pas « Je pense, donc je suis » : il est s’impose à l’esprit avec clarté et
douter : pour se tromper, il faut impossible de douter de cette pro- La solution distinction. L’intuition s’oppose
être ; donc, je suis. « Je pense, position. La certitude du cogito ne cartésienne résout- à la déduction, qui parvient à la
donc je suis » est la seule pro- me dit cependant rien d’autre : elle le problème ? vérité par la médiation de la dé-
position nécessairement vraie. hormis cela, je peux encore me En fait, lorsque Descartes affirme que monstration.
Cette intuition devient le modèle prendre à douter de tout. Mais, le modèle de la vérité, c’est l’intuition Chez Kant, l’intuition désigne la fa-
de la vérité : il ne s’agit plus de parmi toutes les idées dont je immédiatement certaine du cogito, çon dont un objet nous est donné ;
comparer mes idées aux choses, peux douter, il y a l’idée de Dieu. il présuppose que sa définition de la tout donné étant nécessairement
ce qui est impossible, mais mes L’idée d’un être parfait est elle- vérité est la vraie définition. sensible, il ne pourra y avoir pour
idées à cette intuition certaine, même nécessairement parfaite ; Comme l’a montré le logicien Frege, l’homme que des intuitions sen-
le cogito. Toute idée qui est aussi or, je suis un être imparfait : de la vérité se présuppose toujours sibles, et jamais, comme Descartes
claire et distincte que le cogito est mes propres forces, je ne peux elle-même, quelle que soit la défi- le soutenait, des intuitions intel-
nécessairement vraie. donc pas avoir une telle idée. nition que j’en donne : que je défi- lectuelles.
Cependant, à ce stade du doute Si j’ai l’idée de Dieu, il faut donc nisse la vérité comme adéquation, Kant appelle intuitions pures, ou
méthodique, je ne suis assuré que ce soit Dieu lui-même qui comme cohérence logique de la formes a priori de la sensibilité,
proposition ou comme intuition l’espace et le temps.
certaine, je présuppose déjà le Chez Bergson, l’intuition est le seul
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr « sens » de la vérité. Cette circula- mode de connaissance susceptible
rité ne rend pas la vérité nulle et d’atteindre la durée ou l’esprit,
• Descartes : le spectre du cogito p. 71 non avenue, mais invite plutôt à par opposition à l’intelligence,
(Propos receuillis par jean Birnbaum, 8 février 2008.) remarquer le paradoxe : la vérité se qui a pour vocation de penser la
précède toujours elle-même. matière.

La raison et le réel 69
un SujEt PaS à PaS

CITATIONS
« Ainsi, il suffit de définir le men-
Dissertation : La vérité est-elle
songe comme une déclaration
intentionnellement fausse, et
point n’est besoin d’ajouter à cette
la valeur suprême ?
clause qu’il faut qu’elle nuise à le niveau et le degré de vérité auquel ils parviennent
autrui […] car il nuit toujours à (cf. analyse d’Aristote sur le statut suprême du sage).
autrui : même si ce n’est pas un c) L’homme est doté de morale, le fait de mentir à
autre homme, c’est l’humanité autrui est considéré comme une faute suprême
en général. » (exemple de Kant).
(Kant) Transition : Mais n’y a-t-il pas des cas où le dévoile-
• ment de la vérité peut faire mal ?
« C’est à partir de cette “ croyance ”
qui est la leur, qu’ils se démènent II. La relativité de la vérité.
pour obtenir leur “ savoir ” quelque a) L’exigence de vérité absolue dépend de comporte-
chose, qui finira solennellement à ments spécifiques qui n’ont pas plus de « valeur » que
être baptisé “ La vérité ”. La croyance les autres (cf. analyse de Nietzsche sur l’idéal moral et
fondamentale des métaphysiciens, néfaste de la Vérité).
c’est la croyance aux oppositions de b) La vérité absolue et objective est un idéal auquel ne
valeurs. » correspond jamais de savoir effectif, ce qui crée un
(Nietzsche) trouble constant. L’exigence de bonheur doit alors pri-
mer, ce qui entraîne la suspension du jugement comme
« Nos raisonnements sont fondés règle de sagesse (cf. analyse de Sextus Empiricus).
sur deux grands principes : celui de Transition : Dans ce cas, doit-on abandonner la vérité
la contradiction et celui de la raison comme valeur ?
athéna, déesse grecque de la vérité.
suffisante […] Il y a deux sortes de
vérités : celle des raisonnements III. La valeur de la vérité est primordiale dans les
et celle des faits. Les vérités de L’analyse du sujet relations humaines.
raisonnement sont nécessaires et I. Les termes du sujet a) Le statut même de valeur suppose une prise en
leur opposé est impossible, et celles • La vérité : compte de ce qui fait et rend l’humanité supérieure
des faits sont contingentes et leur − aspect philosophique et scientifique : idéal de aux autres animaux : liberté, justice, bonheur, etc.
opposé est possible. » connaissance objective. b) La vérité a une valeur en tant qu’elle contribue à
(Leibniz) − aspect psychologique et moral : idéal de sincérité. la réalisation de toutes les valeurs essentielles. Par
• Valeur suprême : exemple : comment peut-il y avoir véritable bonheur
− idée de supériorité, de plus haut rang dans la dans l’illusion (cf. analyse de Descartes) ?

AUTEUR CLÉ hiérarchie.


− idée de sélection, de préférence à l’égard de toutes
c) Inversement, les autres valeurs favorisent la ré-
flexion critique et l’intégrité pour chaque esprit
les autres valeurs. humain, c’est-à-dire les conditions de la vérité.
dEScArTES
Philosophe français (1591-1650). II. Les points du programme conclusion
Sa démarche, telle qu’elle apparaît • La vérité. La vérité est une des valeurs suprêmes de la vie hu-
dans le Discours de la méthode • La morale, le bonheur. maine, surtout par le refus de la tromperie et l’appel
(1637) ou les Méditations méta- à la réflexion critique qu’il suppose.
physiques (1641), se caractérise par L’accroche
la recherche de la certitude. Parce « Une faute avouée est à moitié pardonnée », dit-on Les bons outils
qu’il est en quête d’un fondement souvent… mais la vérité ne rétablit alors que la moitié • Aristote, Métaphysique (livre A).
certain pour la connaissance, Des- de la valeur. • Sextus Empiricus, Contre les moralistes. L’auteur
cartes décide de remettre en doute montre l’impossibilité d’une preuve définitivement
tout ce qu’il a appris, et découvre La problématique objective sur ce qui est bien ou mal par nature.
la vérité première de la pensée, N’y a-t-il rien de supérieur à la vérité, au point qu’elle • Kant, Théorie pratique. Sur un prétendu droit de mentir
comme essence du sujet, qui seule doive être recherchée et trouvée à tout prix ? Ou par humanité. L’auteur soutient que le mensonge est
demeure absolument indubitable. doit-on au contraire la subordonner à d’autres exi- toujours nécessairement une infraction à la loi morale.
Sa position est dualiste : il pose gences ? Mais comment l’ignorance ou la tromperie • Frege, Recherches logiques.
l’existence de deux substances pourraient-elles êtres valables ? • Nietzsche, Par delà bien et mal ; Le gai savoir.
radicalement distinctes, « la
substance pensante », qui fait Le plan détaillé
l’essence de l’homme, et « la I. La vérité est une valeur supérieure. ce qu’il ne faut pas faire
substance étendue », purement a) L’homme est doté d’esprit, de volonté : la vérité Traiter de la vérité sans faire de comparaison
géométrique. Kant, Husserl, cri- constitue l’idéal ultime auquel se consacrer, surtout avec d’autres valeurs : le bonheur,
tiqueront la substantialisation de face aux préjugés de son époque (exemple de Descartes). la justice, la liberté…
la conscience. b) Les hommes sont même plus ou moins estimés selon

70 La raison et le réel
L'a rt i C L E d u

Descartes : Le spectre du cogito


Le Discours de la méthode et les Méditations métaphysiques sont le troisième volet du
« monde de la philosophie ». Entretien avec le philosophe et psychanalyste Slavoj Zizek.

quelle place la pensée de devient différent de ce qu’il serait s’il gito est mort. Pourtant, son spectre et commence à agir comme le ma-
descartes occupe-t-elle avait toujours vécu entre des Chinois continue de nous hanter. Donnons lin génie de Descartes, perturbant la
dans votre propre itiné- ou des cannibales ; et comment, jusques trois exemples. Le premier est, peut- coordination entre mon esprit et ma
raire philosophique ? aux modes de nos habits, la même chose être contre toute attente, la notion propre expérience corporelle. Lorsque
Le spectre cartésien hante la philosophie qui nous a plu il y a dix ans, et qui nous marxienne de « prolétaire », l’ouvrier le signal envoyé par mon esprit de
contemporaine. Toutes les puissances plaira peut-être encore avant dix ans, exploité à qui on retire le produit de son lever ma main est suspendu ou même
académiques se sont unies en une nous semble maintenant extravagante travail, si bien qu’il est réduit au statut de contrecarré dans la réalité (virtuelle),
Sainte-Alliance pour l’exorciser : l’obs- et ridicule ; en sorte que c’est bien plus la subjectivité sans substance. ce qui est ainsi sapé est mon expé-
curantisme New Age et le déconstruc- coutume et l’exemple qui nous persua- Le second exemple est celui d’un sujet rience la plus fondamentale du corps
tionisme postmoderne ; le théoricien dent qu’aucune connaissance certaine, totalement « médiatisé », entièrement comme « mien ».
habermasien de la communication et et que néanmoins la pluralité des voix immergé dans la réalité virtuelle : bien Le troisième cas est le sujet « post-
le partisan heideggerien de la pensée n’est pas une preuve qui vaille rien qu’il pense « spontanément » être traumatique », celui dont l’iden-
de l’Être ; le postmarxiste et la fémi- pour les vérités un peu malaisées à en contact direct avec la réalité, son tité symbolique a été effacée par un
niste. Y a-t-il une seule orientation découvrir, à cause qu’il est bien plus rapport à la réalité est soutenu par un choc brutal : une maladie cérébrale
théorique qui n’ait été accusée par ses vraisemblable qu’un homme seul les dispositif numérique complexe. Rap- comme Alzheimer, une forme de
détracteurs de ne pas avoir pleinement ait rencontrées que tout un peuple, pelez-vous Neo, le héros du film Matrix, violence physique, une catastrophe
récusé l’héritage cartésien ? Pourquoi je ne pouvais choisir personne dont qui découvre d’un coup que ce qu’il naturelle... Le premier cas connu est
le cogito cartésien joue-t-il ce rôle de les opinions me semblassent devoir perçoit comme la réalité est construit le « musulman » au sein des camps
référence négative ? Répondre à cette être préférées à celles des autres, et je et manipulé par un super-ordinateur : nazis. Le terme désignait ceux qui
énigme a été mon point de départ, me trouvai comme contraint d’entre- ne se trouve-t-il pas exactement dans simplement végétaient, perdant ainsi
parce qu’elle a quelque chose à faire prendre moi-même de me conduire. » la position de la victime du malin l’envie la plus élémentaire, celle de
avec la nature même de la philosophie. Cette expérience cartésienne du carac- génie cartésien ? Rien d’étonnant à ce survivre. La structure subjective de ce
À son tout début (les présocratiques tère contingent de notre propre position que la philosophie qui ait annoncé le genre d’individus est autiste : ce sont des
ioniens), la philosophie est apparue est un premier pas. Pour un philosophe, cauchemar de la réalité virtuelle soit morts vivants, ils sont vivants sur le plan
dans les interstices des communautés les origines ethniques ne sont tout « l’occasionnalisme » de Malebranche, biologique mais indifférents sur le plan
sociales, comme la pensée de ceux simplement pas une catégorie de la qui a radicalisé le dualisme de Descartes : émotionnel, désengagés de la réalité. Le
qui étaient incapables de se recon- vérité, ou, pour le dire dans les termes si notre âme et notre corps appartien- sujet autiste post-traumatique est la «
naître pleinement dans une identité kantiens, lorsque nous nous penchons nent à deux substances différentes, preuve vivante » du fait que le sujet ne
sociale positive. Descartes a radicalisé sur ces origines, nous nous engageons sans contact direct, comment expliquer peut être identifié (ne peut coïncider
ce geste : le résultat de son doute hy- dans un usage privé de la raison, limité leur coordination ? La seule solution est totalement) avec les « histoires qu’il
perbolique est une prise de conscience par des présuppositions dogmatiques qu’il existe une troisième et vraie Subs- se raconte sur lui-même », avec la
« multiculturelle » du fait que notre contingentes. Nous agissons comme des tance (Dieu), qui fonctionne comme texture symbolique narrative de sa
propre tradition n’est pas meilleure individus « immatures », et non comme coordinateur et médiateur entre les vie : lorsque nous supprimons tout
que ce que nous percevons comme les des êtres humains libres évoluant dans deux, assurant ainsi un semblant de cela, il reste quelque chose (ou, plutôt,
traditions « excentriques ». la dimension de l’universalité de la rai- continuité. Lorsque je pense à lever ma rien, mais sous une certaine forme),
son. Nous pouvons aimer nos origines, main et qu’elle se lève effectivement, et ce quelque chose est le pur sujet de
quel est le texte de en être fiers, sentir nos cœurs se réchauf- ma pensée cause le mouvement de ma la pulsion de mort.Il suffit, pour avoir
descartes qui vous fer en revenant chez nous − mais nous main non pas directement, mais seule- une idée du cogito dans sa dimension
a le plus marqué ? devrions agir comme saint Paul qui, tout ment « occasionnellement » : observant la plus pure, à son « degré zéro », de
Voici mon passage préféré, extrait de en étant fier de son identité particulière que ma pensée ordonne à ma main de regarder les monstres autistes – un re-
son Discours de la méthode : « Mais, (juif et citoyen romain), était conscient se lever, Dieu déclenche l’autre chaîne gard aussi pénible que perturbant. C’est
ayant appris, dès le collège, qu’on ne que, dans le véritable espace de la Vérité causale, matérielle, qui est à l’origine du ce qui explique que nous résistions
saurait rien imaginer de si étrange chrétienne, « il n’y a ni Juif, ni Grec ». mouvement effectif de ma main. obstinément au spectre du cogito.
et si peu croyable, qu’il n’ait été dit Pour la même raison, les femmes étaient Nous pouvons encore une fois observer
par quelqu’un des philosophes ; et des lectrices passionnées de Descartes que la perspective de la virtualisation Propos recueillis par Jean Birnbaum
depuis, en voyageant, ayant reconnu parce que, comme l’une d’entre elles le radicale confère à l’ordinateur une (8 février 2008)
que tous ceux qui ont des sentiments formula, le cogito n’a pas de sexe. position parfaitement homologue à
fort contraires aux nôtres ne sont pas celle de Dieu dans « l’occasionnalisme »
pour cela barbares ni sauvages, mais où la pensée de de Malebranche : puisque l’ordinateur Pourquoi
que plusieurs usent, autant ou plus que descartes trouve-t-elle, coordonne le rapport entre mon esprit cET ArTicLE ?
nous de raison ; et ayant considéré com- selon vous, son actua- et (ce qui m’apparaît comme) le mou-
bien un même homme, avec son même lité la plus intense ? vement de mes membres (dans la réa- Un retour sur Descartes et son
esprit, étant nourri dès son enfance Selon la doxa contemporaine, notre lité virtuelle), nous pouvons aisément héritage philosophique.
entre des Français ou des Allemands, époque est postcartésienne, et le co- imaginer un ordinateur qui s’emballe

La raison et le réel 71
la politique,
la morale
L’ESSEntiEL du CourS

MOTS CLÉS
civiLiSATion
La civilisation, c’est d’abord
ce qui s’oppose à la barbarie
ou à l’état sauvage, comme
un progrès dans les mœurs et
La société et
U
les connaissances. Rousseau a
contesté cette identification de n État, c’est un ensemble d’institutions politiques régis-
la civilisation, au sens d’éloi-
gnement de l’état de nature,
sant la vie des citoyens. mais qu’est-ce que la société ? Si
avec le progrès, tant moral la société n’est pas l’État, il serait tentant de la réduire à
qu’intellectuel.
On tend ainsi à parler de
une simple communauté d’individus échangeant des services et
plus en plus de civilisations des biens. La société aurait par conséquent une fonction avant
au pluriel, notamment sous tout utilitaire : regrouper les forces des individus, diviser et spé-
l’influence de Lévi-Strauss,
comme ensembles cohérents cialiser le travail, régir les échanges et organiser le commerce.
et durables de règles, de savoirs on peut douter cependant que la société se réduise à ces seules
et de mœurs, sans hiérarchie.
fonctions.
conTrAT SociAL
Le contrat social est un pacte
qui détermine l’organisation quelle est l’utilité de
d’une société. Chez de nom- la vie en société ?
breux philosophes du xviii e Comme le remarque Hume,
siècle, comme Hobbes ou Rous- l’homme est un être dépourvu
seau, mais selon des modalités de qualités naturelles. Il a donc
différentes, le contrat social tout à la fois plus de besoins
est l’origine et le fondement que les autres animaux (il lui
même de toute communauté faut des vêtements pour se pro-
politique. téger du froid, par exemple),
et moins de moyens pour
cuLTurE les satisfaire, parce qu’il est
Par opposition à la nature, la faible. C’est donc pour pallier
culture est l’ensemble cohérent cette faiblesse naturelle que
des valeurs, normes, mœurs et l’homme vit en société : la
connaissances qui caractérisent vie en commun permet aux
une société humaine. individus de regrouper leurs
C’est ce à quoi nous initie l’édu- forces pour se défendre contre
cation, en tant qu’elle a pour les attaques et pour réaliser
but de nous ouvrir au monde à plusieurs ce qu’un seul ne
humain. À rapprocher de la saurait entreprendre ; elle
notion de civilisation. permet aussi de diviser et de
spécialiser le travail, ce qui
échAngE en accroît l’efficacité mais en-
Relation de réciprocité au fon- gendre également de nouveaux
dement de la vie en commu- besoins (il faudra à l’agriculteur
nauté. Il y a échange de biens des outils produits par le forge-
à partir du moment où il y a ron, etc.). Se dessine alors une
répartition des tâches, chacun communauté d’échanges où
ayant besoin de ce que produit chacun participe, à son ordre
l’autre. et mesure, à la satisfaction des
besoins de tous (Platon, La Ré-
publique, II).
« L’homme est Les échanges fon-
un animal dent-ils la société ?
politique par
nature. » Selon Adam Smith, l’individu
est dans l’incapacité de satis-
(Aristote) faire tous ses besoins. Je ne
Claude Lévi-Strauss, père de l’anthropologie structurale. peux les satisfaire que si j’ob-

74 La politique, la morale
L’ESSEntiEL du CourS

AUTEURS CLÉS

les échanges cLAudE Lévi-STrAuSS


Anthropologue né en 1908 à
Bruxelles et mort en 2009.
Son approche des sociétés hu-
maines est structuraliste, en
ce qu’il s’attache à déchiffrer
tiens qu’un autre fasse ce que je ne sais pas La société sert-elle uniquement à des structures invariantes du
faire : il sera alors possible d’échanger le produit assurer notre survie ? comportement social.
de mon travail contre le produit du travail d’un Selon Aristote, la vie en communauté n’a pas
autre. Or, pour qu’autrui accepte l’échange, il pour seul but de faciliter les échanges afin Il tient l’interdit de l’inceste
faut qu’il éprouve, lui aussi, le besoin d’acquérir d’assurer notre survie : ce qui fonde la vie en comme l’acte culturel décisif
ce que je produis : il est donc dans mon intérêt communauté, c’est cette tendance naturelle qui fonde la vie sociale, dans
propre que le plus de gens possible aient besoin qu’ont les hommes à s’associer entre eux, la la mesure où il témoigne de
de ce que je produis. Comme chacun fait de son philia ou amitié. Il ne s’agit pas simplement la règle de l’échange à l’œuvre
côté le même calcul, il est dans l’intérêt de tous de dire que nous sommes tout naturellement dans toute société.
que les besoins aillent en s’augmentant ; et enclins à aimer nos semblables, mais bien plutôt
avec eux, c’est l’interdépendance qui s’accroît. que nous avons besoin de vivre en société avec mArcEL mAuSS
Les échanges deviennent alors le véritable eux pour accomplir pleinement notre humanité. Neveu et disciple de Durkheim,
fondement d’une société libérale : la satisfac- Comme le remarquait Kant, l’homme est à la fois Marcel Mauss, qui effectue
tion de mes besoins dépend d’autrui, mais la sociable, et asocial : il a besoin des autres, mais il peu d’études de terrain,
satisfaction des siens dépend de moi ; et chacun entre en rivalité avec eux. C’est cette « insociable ouvre néanmoins le champ
dépendant ainsi de tous les autres, aucun n’est sociabilité » qui a poussé les hommes à dévelop- de la sociologie à l’étude des
plus le maître de personne. per leurs talents respectifs et leurs dispositions sociétés non industrielles.
naturelles, bref, à devenir des êtres de culture. C’est la naissance de l’eth-
comment s’organisent les nologie. Dans son Essai sur
échanges ? « La société n’est pas une simple somme
le don, il analyse le rituel
Réunis en société, les individus deviennent d’individus, mais le système formé sacré du « potlatch » au cours
interdépendants grâce à l’échange continuel par leur association représente une réalité duquel un chef indien offre
de services et de biens : dans la vie en com- spécifique qui a ses caractères propres. » solennellement à un rival
munauté, l’homme travaille pour acheter le des richesses. Ce geste doit
travail d’autrui. Chaque bien produit a donc une (émile durkheim) être interprété comme une
double valeur : une valeur d’usage en tant qu’il lutte pour le prestige et le
satisfait un besoin, et une valeur d’échange, en « L’homme qui vit en dehors de la cité pouvoir, la valeur marchande
tant qu’il est une marchandise. Mais, ainsi que est soit une bête soit un dieu. » des biens étant secondaire.
le note Aristote, comment échanger maison et Ce « don » n’est évidemment
chaussures ? C’est la monnaie, comme commune (Aristote) pas gratuit ; le chef donateur
mesure instituée, qui rend possible l’échange de cherche à humilier son ri-
produits qualitativement et quantitativement val et à le contraindre à un
différents. Les échanges sont-ils réductibles contre-don ou à la soumis-
au commerce des services et des sion. À partir de cet exemple,
biens ? Mauss met en évidence la
C’est ici que Platon voit le danger d’une société Comme l’a montré l’ethnologue Claude Lévi- notion de « fait social total ».
fondée uniquement sur les échanges et le com- Strauss, on ne saurait réduire les échanges aux L’échange ne se réduit pas à
merce : les individus y auront toujours tendance seules transactions économiques. En fait, il existe sa dimension économique,
à profiter des échanges non pour acquérir les deux autres types d’échanges qui ont d’ailleurs la il est partie intégrante d’un
biens nécessaires à la vie, mais pour accumuler même structure : l’organisation de la parenté, et ensemble global qui se ca-
de l’argent. De moyen, la monnaie devient fin en la communication linguistique. Une société n’est ractérise par la structure du
soi, pervertissant ainsi tout le système de pro- donc pas réductible à une simple communauté triangle « donner – recevoir
duction et d’échange des richesses et corrompant économique d’échange : elle se constitue aussi – rendre ». Économie, poli-
le lien social. par l’organisation des liens de parenté (le ma- tique, droit, et religion sont
riage), par l’instauration d’un langage commun interdépendants.
à tous ses membres, par un système complexe
d’échanges symboliques (promesses, dons et
contre-dons) qui établissent les rapports et la hié- « Le monde
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr rarchie sociale, etc. Pour Durkheim (le fondateur a commencé
de la sociologie), une société n’est alors pas une sans l’homme
• L'ordre « positif » et l'ordre naturel simple réunion d’individus : c’est un être à part
et s’achèvera
(Francis-Paul Bénoit, 22 avril 1987) p. 77 entière exerçant sur l’individu une force contrai-
sans lui. »
gnante et lui fournissant des « représentations (Lévi-Strauss)
collectives » orientant toute son existence.

La politique, la morale 75
un SujEt PaS à PaS

ZOOM SUR… Dissertation : Les échanges favorisent-


Rousseau : la nature contre la ci-
vilisation

L’éTAT dE nATurE ET SA
ils la paix entre les hommes ?
corruPTion
L’homme de la nature est un L’analyse du sujet
homme heureux : il doit ce I. Les termes du sujet
bonheur à la modicité de ses • Les échanges :
besoins, aisément satisfaits – sur le plan économique,
par la nature. Être de pures échanges de biens et de services,
sensations, qui ne connaît au sein d’une société et entre États.
pas l’abstraction de la pen- – sur le plan culturel et linguis-
sée, ses désirs se limitent à tique, échanges d’idées, de senti-
ses besoins physiques ; il vit ments.
donc content. Comme il ne • Favorisent-ils :
reconnaît pas ses semblables – idée de contribution, d’aide, mais
et ne les rencontre que rare- pas de causalité directe ou totale.
ment, il n’est pas en guerre – idée de valeur positive.
contre eux. C’est donc un état • La paix entre les hommes :
de paix que l’état de nature, – dans le domaine politique, rela-
contrairement à ce que pré- tions d’entente ou d’indifférence
tendait Hobbes (1588-1679) : ce entre les États.
dernier a en effet, aux yeux de – dans le domaine moral et psy-
Rousseau, confondu l’homme chologique, absence de tension ou d’agression entre société n’est pas l’échange, mais le conflit entre des
naturel avec l’homme « mal individus. intérêts opposés.
gouverné ». Transition : Faut-il alors regretter la « civilisation »,
II. Les points du programme au profit de la « barbarie » ?
Comment prend fin l’état de La société et les échanges, la culture et le langage, la
nature ? Ce n’est que par un justice et le droit. III. Les échanges sont ce que nous en faisons.
« funeste hasard » qu’une « so- a) Les échanges en eux-mêmes sont moins détermi-
ciété naissante » va se former, L’accroche nants que les conditions et les objets des échanges : on
marquant le passage du noma- « Si tu veux la paix, prépare la guerre », dit l’adage peut échanger des armes ou des sourires. Considérer
disme à la vie sédentaire. L’état ancien. toute chose comme échangeable, au moyen de l’ar-
de nature commence alors à gent notamment, pose aussi problème.
se corrompre : « le tien » et La problématique b) Les échanges favorisent aussi bien l’égoïsme que
le « mien » font leur appa- Les échanges commerciaux favorisent-ils la paix ? Le la moralité (cf. analyse de Kant sur l’insociable so-
rition, et avec la propriété, dialogue n’est-il pas en effet l’opposé de la guerre ? ciabilité).
les inégalités et les rapports N’existe-il pas pourtant de plus en plus de « guerres c) Des conditions parfaites d’échanges supposent
de domination. L’homme commerciales » recourant à des pratiques de moins déjà une moralité fondée (cf. Rousseau, le Contrat
entre ainsi dans l’histoire : sa en moins respectueuses des hommes et des droits ? social).
« bonté originelle » laisse la
place aux passions et aux vices Le plan détaillé conclusion
engendrés par l’ordre civil ; I. L’échange est un facteur de paix. Les échanges favorisent la paix, du moment que les
le mal ne fera alors plus que a) Les vertus du commerce sont de servir les intérêts conditions de l’échange sont pleinement respectées.
progresser. de chacun, sur la base de l’entente (cf. analyse de C’est en effet l’esprit de conciliation qui favorise les
Montesquieu sur le commerce). Le commerce est échanges et ne les pervertit pas.
alors le contraire de la guerre.
b) Les vertus de la vie sociale consistent à développer
des aptitudes morales (cf. analyse de Hume). ce qu’il ne faut pas faire
« Le premier qui, Énoncer des lieux communs sur les méfaits
ayant enclos un c) C’est toujours par le dialogue et la négociation
de l’indifférence ou de la guerre.
terrain, s’avisa de diplomatique que l’on évite les guerres.
dire ceci est à moi, et Transition : Mais les guerres n’ont-elles pas toujours
trouva assez de gens lieu entre des États, des sociétés déjà constituées ? Les bons outils
simples pour • Platon, La République (livre II).
le croire, fut le vrai II. Les échanges peuvent avoir des vices cachés. • Montesquieu, L’Esprit des lois (livre XX), l’auteur
fondateur de la a) L’intérêt personnel est le but et le moteur de analyse les bienfaits et les dangers du commerce.
société civile. » l’échange (cf. analyse de Smith), ce qui ne favorise • Lévi-Strauss, Race et Histoire.
donc pas la bienveillance à l’égard d’autrui. • Rousseau, Discours sur les fondements et l’origine
(rousseau) b) Certains « échanges » peuvent même être qualifiés de l’inégalité parmi les hommes ; Discours sur les
de vols déguisés (cf. analyse de Marx sur le salaire). La sciences et les arts.

76 La politique, la morale
L'a rt i C L E d u

L’ordre « positif » et l’ordre naturel


L’école française du libéralisme admet un rôle actif de l’État.

V
oici le libéralisme Cette doctrine de l’école fran- Pour Quesnay, la liberté écono- de production est sans cesse
confronté aux réalités çaise répond à nos besoins ac- mique permet une « consom- évoqué par Quesnay : « Il faut
de la vie française. Pour tuels. Au dix-huitième siècle, mation générale », l’abondance que le gouvernement soit très
beaucoup, il y a interrogation, la France se trouvait en effet pour tous. attentif à conserver, à toutes
inquiétude, voire déception. confrontée au même problème Dans ce système de liberté éco- les professions productrices,
Le moment semble venu de que celui qu’elle connait ac- nomique, l’État n’est nullement les richesses qui leur sont né-
s’entendre sur le contenu réel tuellement : sortir du « trop le spectateur passif du jeu des cessaires pour la production et
de la doctrine libérale. d’État » colbertiste pour rendre forces sociales. Pour l’école libé- l’accroissement des richesses
S’il est vrai que, depuis 1981, le la liberté à l’économie, en redé- rale française, il ne s’agissait pas de la nation. »
mot libéralisme est devenu à finissant ce que devait être le de remplacer le colbertisme par
la mode, chacun lui a donné la rôle de l’État. une abstention de l’État. Tout au Liberté et
signification de son choix. On La liberté de l’économie ainsi contraire, l’État se voit assigner gouvernement
s’est tourné vers l’étranger : réclamée était celle de la produc- un rôle essentiel en matière L’État doit enfin veiller à l’em-
reaganisme, thatchérisme, tion, du travail et des échanges. économique. ploi. Turgot le dit : protecteur
libertarianisme de l’école de Au cœur de la revendication : Fondamentalement, l’État est des particuliers, l’État « doit
Chicago... De là est née la doc- la liberté des prix. Pour Tur- le garant du bien général ; il faciliter les moyens de se pro-
trine du « moins d’État ». A été got comme pour Quesnay, le représente, dit Quesnay, l’ « in- curer par le travail une subsis-
ainsi inventé un libéralisme prix valable, car conforme aux térêt général de la nation ». À tance aisée ». Quesnay insiste :
excessif qui, face aux réalités données profondes du système ce titre, l’État n’est pas un gen- « L’état de la population et de
de l’après mars 1986, n’a au- de la satisfaction des besoins darme se bornant à assurer la l’emploi des hommes sont les
cune chance de succès. des hommes, et dès lors le prix sécurité des intérêts licites de principaux objets du gouverne-
Cet ultralibéralisme imaginaire juste, est celui qui se forme par tous ; il est une autorité, « su- ment économique des États. »
a fait écran à la réalité : l’exis- la libre discussion entre vendeur périeure à tous les individus », Les Français sont ainsi faits
tence d’une doctrine française et acheteur. Toute intervention qui a pour mission de veiller à qu’ils veulent à la fois la liberté
du libéralisme, clairement for- de l’État est ici mauvaise, en rai- la prospérité de l’ensemble de économique et un rôle actif
mulée depuis deux siècles, et son de « motifs redoutables » : la nation. de l’État. Le libéralisme écono-
qui seule correspond aux don- à savoir, l’action « des intérêts C’est tout d’abord comme légis- mique en France ne peut donc
nées sociales, économiques et particuliers toujours cachés et lateur que l’État doit intervenir. se réaliser avec succès au cri
politiques de notre pays. toujours sollicitant sous le voile Sur le plan économique, il lui de « moins d’État », ni même
Il n’y a pas, en effet, une concep- du bien général ». appartient de préciser le détail de « l’État autrement ». Sa de-
tion unique du libéralisme éco- des lois naturelles qui régissent vise ne peut être que : liberté
nomique, mais deux : une fran- Le garant de le marché, notamment ce qui et gouvernement. La réalité
çaise, l’autre anglaise. Si l’accord l’économie touche la concurrence et la des faits, de notre pays et de
existe sur l’essentiel, la liberté Cette liberté économique, sécurité des consommateurs. notre temps, nous ramène
économique, des différences Turgot et Quesnay la veulent Personne ne doit pouvoir inéluctablement à la réalité
profondes les opposent sur les toutefois non pas comme un fausser à son profit égoïste le de la conception française du
moyens d’atteindre cette liberté. avantage donné aux entrepre- jeu des lois naturelles. L’État libéralisme économique.
neurs et aux commerçants, doit donc créer par la loi un
Besoins actuels mais comme une règle posée « ordre positif », qui précise et Francis-Paul Bénoit
Pour l’école anglaise, il faut, au profit de tous, et notam- conforte l’ordre naturel. (22 avril 1987)
selon Adam Smith, laisser aller ment des consommateurs. Ce L’État doit en second lieu veiller
le « cours naturel des choses », qu’il faut favoriser, dit Ques- au respect réciproque de leur
dont résulte nécessairement le nay, « ce ne sont pas des corps liberté naturelle par tous les ac- Pourquoi
progrès de la société. L’État doit particuliers de commerçants, teurs économiques. Il est, nous cET ArTicLE ?
borner son rôle à assurer l’ordre c’est le commerce lui-même ». dit Turgot, le « protecteur des
matériel. Pour l’école française, Turgot demande que l’on dé- particuliers » ; il doit s’assurer Dans cet article, Francis-Paul
celle de Turgot et de Quesnay, fende « la liberté publique des que « personne ne puisse faire Benoit – docteur en droit et spé-
il en va tout autrement. Le bon invasions de l’esprit monopo- à un autre un tort considérable, cialiste de l’histoire des idées
ordre de la société et la liberté leur et de l’intérêt particulier ». et dont celui-ci ne puisse se politiques – revient sur les diffé-
résultent du respect de lois Fille des contraintes que lui garantir ». rents courants de pensée relatifs
naturelles, telles que celles du impose le libéralisme, la liberté L’État doit encore veiller au bon à l’intervention de l’État dans
marché concurrentiel. Dès lors, économique a ainsi une fina- fonctionnement général de les échanges économiques, et
l’État a le devoir d’intervenir lité sociale. Turgot insiste sur l’économie. Le rôle de l’État en plus particulièrement sur l’école
activement pour que tous res- l’idée que cette liberté donne à ce qui concerne le maintien et libérale française.
pectent ces lois. l’acheteur un rôle déterminant. le développement de l’appareil

La politique, la morale 77
L’ESSEntiEL du CourS

ZOOM SUR…
La pensée politique de Platon

LES PhiLoSoPhES roiS


Le philosophe tel que le
La justice et
Q
conçoit Platon n’est cepen-
dant pas un contemplatif ue l’injustice nous indigne montre que la justice est
solitaire destiné à le rester,
même s’il est vrai qu’il est
d’abord une exigence, et même une exigence d’égalité :
en butte aux moqueries de c’est d’abord quand un partage, un traitement ou une
la foule, voire à son hosti-
lité déclarée, du fait de ses
reconnaissance sont inégalitaires, que nous crions à l’injustice.
thèses paradoxales et peu La justice devrait donc se définir par l’égalité, symbolisée par
communes (n’oublions pas l’équilibre de la balance. mais qu’est-ce qu’une égalité juste ?
que c’est le peuple athénien
lui-même qui condamna Suffit-il d’attribuer des parts égales à chacun ?
Socrate à mort). Le philo-
sophe ne saurait pourtant se La justice se confond-elle l’homme lésé soit puissant ou misérable, le rôle
désintéresser du sort de ses avec la stricte égalité ? de la justice est de rétablir l’égalité en versant
semblables : ainsi, parvenu Aristote distingue la justice distributive et la des intérêts de même valeur que le dommage,
au terme de son ascension justice corrective. La justice corrective concerne comme s’il s’agissait de biens échangés dans un
vers l’idée du bien, il devra les transactions privées volontaires (vente, achat, acte de vente.
redescendre dans la caverne etc.) et involontaires (crimes et délits). Elle La justice distributive concerne la répartition
et se verra confier malgré lui obéit à une égalité arithmétique stricte : que des biens et des honneurs entre les membres
le gouvernement de la cité. de la cité. Ici, la justice n’est pas
Telle est en effet la condition de donner à chacun la même
sine qua non de l’existence chose, car il faut tenir compte
d’une cité juste aux yeux de du mérite : l’égalité n’est alors
l’auteur de la République : pas arithmétique (le même pour
que les philosophes y aient tous), mais géométrique, car elle
le pouvoir. N’en voulant implique des rapports de propor-
pas, ils ne seront pas tentés tion (à chacun selon son mérite).
d’en abuser ; mieux encore :
parce que, seuls de tous les quelle égalité peut
hommes, ils ont contemplé exiger la justice ?
l’idée du bien, nul n’est plus Personne ne peut soutenir que
compétent qu’eux pour sa- les hommes sont égaux en fait :
voir ce qui est bien et juste aux inégalités naturelles (de
pour la cité. Confier le pou- force ou d’aptitudes) s’ajoutent
voir aux « gros animal » en effet les inégalités sociales
qu’est la foule, ce serait à cet (de richesse ou de culture).
égard s’en remettre à l’incom- Pourtant, la justice exige que les
pétence de l’ignorance et au hommes soient égaux en droit,
dérèglement de l’intempé- c’est-à-dire que, malgré les inéga-
rance. On l’aura compris : en lités de fait, ils aient droit à une
politique, Platon n’est pas égale reconnaissance de leur
partisan d’une constitution dignité humaine.
de type démocratique. Le
pouvoir doit revenir à ceux C’est ce que montre Rousseau dans
qui ont le savoir, qui seul le Contrat social : un État n’est juste
peut en fonder l’exercice lé- et légitime que s’il garantit à ses
gitime. Notons cependant le citoyens le respect de ce qui fonde
paradoxe : dire qu’une cité la dignité humaine, à savoir la
juste doit confier le pouvoir liberté. Seule en effet elle est « ina-
au philosophe, c’est en fait liénable » : la vendre ou la donner
renoncer à trouver une solu- au tyran, c’est se nier soi-même.
tion, puisque le philosophe Cette égalité en droit doit pouvoir
refusera le pouvoir si on le lui ainsi se traduire par une égalité
propose, et que celui qui l’ac- en droits : nul ne doit posséder de
cepte n’est pas philosophe. Statue de Platon à athènes.
privilèges eu égard à la loi de l’État.

78 La politique, la morale
L’ESSEntiEL du CourS

ZOOM SUR…

le droit « LA ciTé dE BEAuTé »


Dans le cadre d’une réflexion
centrée sur la recherche de
l’essence de la justice, la
République pose les fonde-
quels sont les rapports du droit ments de la cité juste, idéale
et de la justice ? « Les hommes naissent et demeu- en ce sens qu’aucune des cités
Le droit est d’abord l’ensemble des règles qui rent libres et égaux en droits. Les réelles ne l’incarne aux yeux
régissent un État : c’est le droit positif. Comme distinctions sociales ne peuvent être de Platon. Pour être juste,
ces règles varient d’un État à l’autre, n’y a-t-il fondées que sur l’utilité commune. » elle devra être divisée en
nulle justice qui soit la même pour tous les trois classes de citoyens : les
hommes ? C’est bien la position de Pascal : les (article 1 de la déclaration artisans et les laboureurs en
des droits de l’homme)
lois n’ont pas à être justes, elles doivent surtout assureront la subsistance ; les
garantir la paix sociale, car « Il vaut mieux une gardiens guerriers la défen-
injustice qu’un désordre » (Gœthe). dront contre les ennemis ; et
Mais ce n’est pas la position de Rousseau, ni enfin, les meilleurs gardiens,
de la pensée des « droits de l’homme » : les ceux qui auront parcouru
lois peuvent être injustes, et cautionner des toute l’ascension du sensible
inégalités de droits. Un droit positif juste sera à l’intelligible, gouverneront
alors un droit conforme au droit naturel, la cité. Les différences de
c’est-à-dire à ce que la raison reconnaît comme fonctions doivent épouser les
moralement fondé, eu égard à la dignité de la différences d’aptitudes natu-
personne humaine. relles. Telle est d’ailleurs la
définition de la justice qui se
dégage peu à peu du dialogue :
que chacun exerce l’activité
qui convient à sa nature et
occupe ainsi la place qui lui
revient par nature. Or, ce qui
vaut de la cité vaut également
nous rendant invisibles, nous commettrions de l’individu, selon une analo-
les pires injustices. Mais Gygès était un ber- gie célèbre : à la tripartition de
ger privé d’éducation, et qui vivait hors de la la cité répond dans l’individu
cité : l’enjeu de la politique, c’est précisément la tripartition de l’âme en une
de rendre les citoyens meilleurs, en leur faisant instance dirigeante (la raison),
acquérir cette vertu qu’est la justice, contre une instance dont la tâche
leurs penchants égoïstes. est de la seconder (le cœur,
instance de la colère), et enfin
La justice est-elle une vertu L’égalité des droits suffit-elle une partie désirante, qui doit
ou une illusion ? à fonder une société juste ? obéir. La justice règne quand
Platon soutient que la justice, si elle est l’idéal La démocratie a commencé par poser qu’il y ces hiérarchies naturelles
de la communauté politique, doit aussi être avait des droits inaliénables et universels : les (entre les parties de l’âme
une vertu morale en chaque individu. Contre droits de l’homme. Mais la sphère des droits dans l’individu et les classes
ceux qui soutiennent que « nul n’est juste s’est progressivement étendue : par exemple, de citoyens dans la cité) sont
volontairement » et que la justice comme la richesse globale étant le fruit du travail de respectées. Jusqu’à la fin de sa
vertu n’existe pas, Platon montre que c’est tous, il est normal que chacun ait droit à une vie (sa dernière œuvre s’inti-
le rôle de l’éducation d’élever chacun à cette part raisonnable. tule les Lois), Platon cherchera
vertu suprême, qui implique à la fois sagesse, Cette extension du « droit de » au « droit à » à penser les fondements d’une
courage et tempérance. s’est achevée par l’exigence de droits « en tant cité ordonnée selon des lois
Certes, l’homme a tendance à vouloir s’attribuer que » (femme, minorité, etc.). En démocratie, justes, susceptibles de rendre
plus que les autres au mépris de tout mérite : certaines minorités sont systématiquement les citoyens vertueux.
si comme Gygès, nous trouvions un anneau ignorées, puisque c’est la majorité qui décide de
la loi : donner des droits égaux à tous, c’est donc
finalement reconduire des inégalités de fait. « ce n’est pas
Selon John Rawls il faut, au nom de la justice, la vérité, mais
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr tolérer des inégalités de droits, à condition l’autorité qui fait
que ces inégalités soient au profit des moins le droit. »
• L'injustice de la justice favorisés. Cela cependant amène à nier que tous
(Philippe Simonnot, 9 mars 2001) p. 81 les droits sont universels, parce que certains (hobbes)
auront des droits que d’autres n’ont pas.

La politique, la morale 79
un SujEt PaS à PaS

MOTS CLÉS
droiT nATurEL,
Dissertation : Le juste et l’injuste
droiT PoSiTiF
Alors que le droit positif est le droit
tel qu’il est réellement établi, et ce
ne sont-ils que des conventions ?
de manière variable, dans chaque
État, le droit naturel est une concep- L’analyse du sujet
tion idéale du droit, tel qu’il devrait I. Les termes du sujet
être pour être conforme aux exi- • Le juste et l’injuste :
gences d’humanité et de justice. – sens moral : référence aux va-
leurs, aux concepts, aux figures
juSTicE du juste et de son contraire.
Chez Platon et Aristote, la justice – sens politique : référence à ce
est la vertu essentielle qui permet qui est juste par rapport aux
l’harmonie de l’homme avec lui- lois.
même et avec ses concitoyens. • Conventions :
De façon plus moderne, la justice se – accords ou pactes passés entre
confond tantôt avec l’idéal du droit individus.
naturel, tantôt, comme institution – règles et pratiques appliquées et
d’un État, avec le droit positif. reconnues par un groupe social.
• Ne sont-ils que :
– idée de réduction, de limitation.
PISTES – idée de définition.

DE RÉFLEXION II. Les points du programme


Qu’est-ce qui distingue l’égalité de • La justice et le droit.
fait et l’égalité de droit ? • L’État. que sa part (de biens et de maux) est injuste
(cf. analyse d’Aristote).
L’égalité de fait, ce serait une condi- L’accroche c) La figure du juste, du héros peut correspondre à
tion effectivement égale pour tous Le mariage et l’adoption pour les couples homo- une justice objective, naturelle : vouloir le bien de
les hommes. C’est en cela qu’elle sexuels ne sont pas autorisés par la loi en France, l’autre, rétablir les équilibres entre les hommes.
se distingue de l’égalité de droit : mais ils le sont aux Pays-Bas. Transition : Pourtant les hommes n’ont pas tous
que dans les faits, les hommes ne les mêmes héros.
soient pas égaux, cela ne signifie La problématique
pas qu’en droit, ils ne devraient Doit-on penser qu’il n’existe aucune autre justice III. La convention correspond au juste.
pas l’être. Ainsi, la Déclaration des que celle décidée par les hommes ? Sa définition a) La convention, au sens politique ou juridique,
droits de l’homme ne dit pas que peut-elle alors évoluer selon les époques, selon les est elle-même expérience de justice : il y a accord,
tous les hommes naissent égaux, lois en vigueur ? Une valeur suprême comme la égalité et création d’une norme supérieure.
mais qu’ils naissent et demeurent justice n’a-t-elle pas une essence plus objective, plus b) La volonté générale correspond à l’essence
égaux en droit, même s’ils sont atemporelle ? même de la convention : accord, institution et
inégaux dans les faits. coercition (cf. analyse de Rousseau), ce pourquoi
L’égalité de droit ne vise donc pas Le plan détaillé elle est juste.
à réduire les inégalités de fait : il I. Ce qui est juste est affaire de convention entre
s’agit de dire qu’au-delà des iné- les hommes. conclusion
galités entre les hommes, qu’elles a) Les lois, les règlements, les pratiques donnent Le juste et l’injuste ne sont que des conventions,
soient naturelles ou sociales, tous la norme de ce qui est reconnu comme juste. mais ils sont toute la convention, et non une
peuvent prétendre en droit à être b) La reconnaissance de l’institution de la justice convention tronquée, au sens où la norme et
égaux, c’est-à-dire à une égale di- dans un État est elle-même affaire d’accord entre l’accord de quelques-uns s’imposeraient à tous.
gnité. L’égalité en droit se traduit les hommes (cf. analyse de Hobbes).
donc par l’égalité des droits : une c) Sans convention, sans pouvoir reconnu, aucune
loi juste ne fait ni exception, ni norme ne s’impose à personne. ce qu’il ne faut pas faire
acception de personne (elle s’ap- Transition : Pourtant, le pouvoir, même démo- Oublier de citer d’autres exemples de conven-
plique à tous d’égale façon). cratique, peut être qualifié d’injuste, notamment tions : langage, règlement, code, etc.
quand il y a abus d’autorité.

CITATIONS II. La justice s’impose aux hommes. Les bons outils


« Rien, selon la seule raison, n’est a) Le pouvoir politique crée un déséquilibre et • Aristote, Éthique à Nicomaque.
juste de soi. Tout branle avec le une supériorité, dont on peut abuser (cf. analyse • Rousseau, Du contrat social.
temps. » (Pascal) de Montesquieu). • Hobbes, Léviathan.
« La justice est ce qui est établi. » b) L’égalité est une caractéristique objective de • Montesquieu, De l’Esprit des Lois.
(Pascal) justice, ou, inversement, le fait de prendre plus • Rawls, Théorie de la Justice.

80 La politique, la morale
L'a rt i C L E d u

L’injustice de la justice
D
ans La République de flatterie ? « C’était pas mal, y a ou encore sur la route, prendre file d’attente, si quelqu’un dit :
Platon, le sophiste Thra- quand même des choses qui brutalement sa priorité, quitte « Je crois que c’est à vous », non
symaque démontre ne sonnent pas juste », déclare à faire une embardée à un seulement il évite une dispute,
avec force arguments que « la le chef d’orchestre pendant autre conducteur. Prendre voire un pugilat, mais il peut
justice est à l’avantage du plus une répétition : ici, commente moins que son dû, vraiment ? aussi créer une émulation dans
fort », de sorte que « l’homme notre auteur, l’insincérité pos- Imagine-t-on un condamné de- le souci d’autrui. Ou encore,
juste est partout inférieur à sible − comment un chef d’or- mandant à rester en prison au devant une caisse, au moment
l’injuste » − à quoi Socrate chestre peut-il se réjouir d’une terme de sa peine parce qu’il où la caissière s’impatiente
répond que la justice, qualité interprétation qui ne sonne pas estimerait que sa libération parce que le client fouille trop
intrinsèque de l’âme, fait le juste − affaiblit l’interprétation actuelle n’est pas équitable non longtemps dans sa poche, une
bonheur de celui qui l’accom- compliment sans pour autant pas seulement aux yeux des remarque du genre : « Je vous
plit, et l’injustice le malheur imposer l’interprétation flatte- parents de la victime, mais à fais perdre votre temps » dé-
de celui qui la commet. Sans rie. Comme il est difficile de di- ses propres yeux ? samorce la querelle possible.
doute. Mais cela suffit-il à dé- riger autrui avec justesse sinon Comme le dit pertinemment Le principe est ici : « Je m’en
finir la justice ? Le problème avec justice ! Les ordres que peut l’auteur, s’il y a un doute sur la remets à vous », sous-entendu
posé par les sophistes n’est pas se permettre de donner un pré- justice à prendre son dû, il peut à votre sens de la justice. Mais
résolu, car il faut bien tenir sentateur d’émission télévisée tout aussi bien y en avoir un sur cela ne marche pas à tous
compte des autres et, comme aux personnes présentes sur le fait de prendre moins que son les cas, surtout si les deux
le remarque Patrick Pharo en le plateau, fussent-elles chefs dû. « Ce dont on aurait besoin, branches de l’alternative pro-
ouverture d’un essai particuliè- d’État, sont d’autres exemples écrit-il, c’est donc plutôt d’un posée sont trop différentes
rement dense et brillant, « il y donnés par Pharo de l’impor- critère qui permette, chaque l’une de l’autre. Vous n’irez
a évidemment des cas où il est tance des situations pour élu- fois qu’elles sont en question, de pas proposer à un clochard le
juste de faire le profit d’autrui cider le contenu d’une relation moduler l’application des règles choix entre habiter chez vous
et d’autres cas où cela n’est pas de subordination, mais aussi de justice pour tenir compte de ou coucher sur le trottoir... Plus
juste ». Reste à savoir lesquels, de l’incroyable flottement de leurs conditions d’activation. » généralement, l’humilité et la
ce qui n’est pas une mince af- sens des mots les plus usés, au N’est-ce pas supposer le pro- modestie ne sont pas, que l’on
faire ! Pourquoi respecte-t-on premier rang desquels le juste blème résolu ? Patrick Pharo sache, des vertus socialement
les contrats ? Peut-on les an- et l’injuste. ne le pense pas. La solution, payantes en ce bas monde. Le
nuler et pour quelles raisons ? L’actualité, qui fourmille de estime-t-il, consisterait à traiter fait de prendre en compte le
Est-ce que les promesses enga- cas où l’on se plaint, bruyam- la justice non pas seulement sens de la justice d’autrui peut
gent ? Pourquoi obéit-on à des ment ou dans le secret de son comme un bien à octroyer à donc aboutir à la situation
ordres ? Et en quoi un ordre se malheur, de l’injustice de la autrui, mais aussi comme un décrite par le fameux Thra-
différencie-t-il d’autres actes justice, est une raison supplé- bien à obtenir du fait d’autrui. symaque. Mais peu importe
directifs tels qu’une demande, mentaire d’essayer de démêler Il s’agit de s’en remettre au sens à notre auteur, qui semble en
une offre, une menace, un cet écheveau embrouillé de- de la justice d’autrui, c’est-à-dire revenir à Socrate, lorsqu’il es-
chantage ? Qu’est-ce que cela puis la nuit des temps. D’où à « mettre l’autre suffisamment time « difficile d’accepter une
veut dire quand on dit du bien l’importance d’en revenir aux en confiance pour qu’il ne se éventualité normative qui fait
ou du mal d’autrui ? ou de écrits fondateurs, notamment, sente ni menacé ni agressé et le bonheur de l’injuste ». Le
vous ? Quid de l’hospitalité une fois encore, à l’Éthique qu’il soit au contraire enclin à juste peut passer pour un idiot,
envers les étrangers ? Autant à Nicomaque. La justice est manifester ce qu’il y a en lui de mais cela ne joue pas dans une
de questions tirées de la vie ce qui est conforme à la loi, meilleur, qui est précisément « estime de soi bien-fondée ».
courante contemporaine, qui mais la loi en raison de son le sens logique de la justice ». Et si on lui demande d’avaler
ont toutes un rapport avec le caractère général ne permet On va crier à l’utopie. Mais la ciguë ?
sens que l’on a de la justice. pas de tenir compte des cas en fait il s’agit d’un compor-
Pharo, qui est sociologue, les particuliers ; elle a donc be- tement tout à fait courant et Philippe Simonnot
traite avec une subtilité étour- soin d’un correctif qui est ce banal, répond Pharo. Dans une (9 mars 2001)
dissante, agrémentant son qu’Aristote appelle l’équité,
propos d’exemples de locutions imposant de prendre moins
tirées de propos entendus, ce que son dû (Livre V, chap. 10). Il Pourquoi Quelles sont les limites de la loi ?
qui est souvent amusant. « Tu y a de la violence à « prendre ses cET ArTicLE ? Qu’est-ce que l’équité ?
as une bonne note, c’est nor- droits dans le sens du pire », par En commentant un ouvrage du
mal », dit un père à son fils : exemple, à table, faire en sorte Comment définir la justice ? Par sociologue Patrick Pharo, Phi-
est-ce un compliment ? « Quel de demander exactement son quels moyens, au quotidien, peut- lippe Simonnot fait le point sur
beau dessin ! », s’exclame une morceau de gâteau ou dans la on déterminer si un acte, même le ces questions centrales dans une
mère devant l’œuvre informe vie académique réclamer lour- plus anodin, est juste ou injuste ? réflexion sur la justice.
de son enfant : est-ce une dement sa part des honneurs,

La politique, la morale 81
L’ESSEntiEL du CourS

ZOOM SUR…
Rousseau et le pacte social

conTrE LES ThéoriES


PoLiTiquES dE SES
L’État
S
PrédécESSEurS
i « l’homme est le vivant politique » (aristote), alors ce n’est
Que désormais le vice règne
en maître ne signifie pas
qu’au sein d’une cité (polis en grec) qu’il peut réaliser son
pour autant que la situa- humanité. or l’organisation d’une coexistence harmonieuse
tion soit irrémédiable. Au
contraire, il faut penser les
entre les hommes ne va pas de soi : comment concilier les désirs
conditions, non pas d’un et intérêts divergents de chacun avec le bien de tous ?
retour (impossible) à un
hypothétique état de na-
ture, mais d’un état civil pour fonction d’établir les lois. Selon Aristote,
qui soit vraiment légitime. la cité, c’est-à-dire l’organisation politique, est
C’est précisément la tâche pour l’homme « une seconde nature » : par
que Rousseau se donne elle, l’homme quitte la sphère du naturel pour
dans le Contrat social. Ses entrer dans un monde proprement humain.
adversaires sont principa-
lement Hobbes (1588-1679), d’où vient la nécessité d’opposer
Grotius (1583-1645) et Pu- société et état ?
fendorf (1632-1694), qui ne Si dans la cité grecque, de dimension réduite,
sont à ses yeux que « des chacun pouvait se sentir lié à tous par des
fauteurs du despotisme ». traditions, une religion et des sentiments
Leurs théories politiques communs forts, l’idée d’État moderne distin-
ont en effet cela de com- gue la société civile, association artificielle
mun qu’elles s’appliquent de membres aux liens plus économiques que
à justifier les rapports po- sentimentaux, et l’État, comme puissance
litiques de maîtrise et de publique posant les lois et contrôlant le
servitude entre les hommes. corps social.
Or, « l’homme est né libre », L’État moderne a fait disparaître l’idée grecque
et tous sont égaux en droit. de la politique comme prolongement de la
Comment penser alors un sociabilité naturelle des hommes.
ordre politique qui concilie
le devoir d’obéissance à la qu’est-ce qui caractérise
loi de l’État, la sécurité de la notion d’état ?
chacun et de ses biens et la L’idée moderne d’État pose la séparation
liberté de tous ?

« chacun Page de titre du Léviathan de thomas Hobbes. « il apparaît qu’aussi


de nous met longtemps que les
en commun Peut-on concevoir une société hommes vivent sans
sa personne sans état ? pouvoir commun qui les
et toute Aristote définit trois ensembles nécessaires : tiennent en respect, ils
sa puissance la famille, le village et la cité. La famille
sont dans cette situation
sous la suprême organise la parenté et assure la filiation ; le
village quant à lui pourrait correspondre à que l’on appelle la guerre,
direction ce que nous nommons la société civile : il et cette guerre est
de la volonté assure la prospérité économique et pourvoit une guerre
générale. » aux besoins des familles par l’organisation du
de tous contre tous. »
travail et des échanges.
Enfin, il y a la cité, parce que les seules commu-
(rousseau) nautés familiales et économiques ne satisfont (hobbes)
pas tous les besoins de l’homme : il lui faut
vivre sous une communauté politique, qui a

82 La politique, la morale
L’ESSEntiEL du CourS

par lequel chacun s’engage


à se démettre du droit d’uti-
ZOOM SUR…
liser sa force au profit d’un LES FondEmEnTS dE
tiers terme qui ne contracte L’éTAT LégiTimE
pas et qui devient seul à pou- Les clauses très précises
voir légitimement exercer la du contrat social résolvent
violence : l’État. L’État serait ce problème : chacun de-
donc nécessaire pour assurer vra aliéner tous ses biens
la paix sociale : chaque sujet et tous ses droits, sans ex-
accepte d’aliéner sa liberté au ception, à l’ensemble de la
profit de l’État, si ce dernier communauté. Par cet acte
peut lui assurer la sécurité. est créé un corps politique
comme personne morale.
Chacun, en tant que membre
Rousseau formule deux ob- du peuple ainsi créé, reçoit
jections : d’abord, Hobbes alors de tous ce qu’il a don-
suppose une nature humaine né : il ne perd rien, mais
alors qu’il n’y a pas d’homme gagne plus de force pour se
« naturel ». Ensuite, la ques- conserver lui-même et sa
tion est de savoir s’il est lé- liberté. La condition étant
gitime de mettre ainsi en ba- égale pour tous, nul n’a de
lance la liberté et la sécurité. privilèges.
Le contrat social pose donc
le principe de la souveraine-
Toute forme d’état té du peuple comme fonde-
est-elle ment de tout État légitime :
légitime ? chacun, à la fois citoyen et
Un État est légitime quand le sujet de l’État, est coauteur
peuple y est souverain, c’est- de la loi à laquelle il devra
à-dire quand les lois sont obéir. Il acquiert ainsi une
l’expression de la « volonté « liberté conventionnelle »,
Portrait de montesquieu.
générale » (Rousseau). Celle-ci qui le délivre tout à la fois de
n’est pas la volonté de la majo- la servitude qui règne dans
entre le cadre constitutionnel des lois et ceux rité mais ce que tout homme doit vouloir en les États illégitimes (où la loi
qui exercent le pouvoir : ceux-ci ne sont que tant que citoyen ayant en vue le bien de tous, d’un seul ou de quelques-
des ministres, c’est-à-dire des serviteurs, dont et non en tant qu’individu n’ayant en vue que uns est imposée par la force)
le rôle est de faire appliquer la loi, de mainte- son intérêt propre. et de cette « liberté natu-
nir l’ordre social et de garantir les droits des La force en effet ne fait pas le droit : les hommes relle » de l’état de nature,
citoyens dans un cadre qui les dépasse. ne peuvent conserver et exercer leur liberté que qui n’est en fait qu’une
L’État se caractérise en effet par sa transcen- dans un État fondé sur des lois dont ils sont les servitude à l’égard des dé-
dance (il est au-dessus et d’un autre ordre coauteurs. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils sirs. En devenant citoyen,
que la société) et sa permanence sous les peuvent être libres tout en obéissant aux lois. l’homme devient vraiment
changements politiques. Expression du cadre homme : il acquiert la mora-
commun à la vie de tous les citoyens, on n’y a-t-il pas une fragilité fonda- lité qui manquait à l’homme
comprend qu’il doive se doter d’un appareil de mentale de tout état ? naturel et qui faisait de ce
contrainte apte à en assurer le respect. L’État, aussi fort soit-il, ne peut échapper à dernier un « animal stupide
deux types de menaces fondamentales. Pre- et borné ».
En quoi l’état est-il nécessaire ? mièrement, ceux qui sont délégués pour exer-
Selon Hobbes, l’homme est guidé par le désir cer le pouvoir peuvent perdre de vue le bien
de pouvoir : sous l’état de nature, chacun commun et viser le pouvoir pour lui-même.
désire dominer l’autre. C’est « la guerre de Le gouvernement est animé d’une tendance « L’impulsion
tous contre tous » qui menace la survie même constitutive à usurper la souveraineté à son au seul désir
de l’espèce. Il faut donc instaurer un pacte profit.
Deuxièmement, les volontés particulières ten-
est esclavage ;
dent toujours à se faire valoir contre la volonté l’obéissance
générale : nous voulons « jouir des droits du à la loi qu’on
un ArTicLE du Monde à conSuLTEr citoyen sans vouloir remplir les devoirs du s’est prescrite
sujet » (Rousseau). Un État est donc le résultat est liberté. »
• Déraison d'État d’un fragile équilibre qui à tout moment peut
(Philippe Simonnot, 30 octobre 1998) p. 85 se rompre. La société comme somme d’intérêts
privés tend toujours à jouer contre lui. (rousseau)

La politique, la morale 83
un SujEt PaS à PaS

MOTS CLÉS
conTrAT SociAL
Le contrat social est un pacte qui
Dissertation : L’État est-il
au-dessus des lois ?
détermine l’organisation d’une
société. Chez de nombreux phi-
losophes du xviiie siècle, comme
Hobbes ou Rousseau, mais selon
des modalités différentes, le
contrat social est l’origine et le L’analyse du sujet II. L’État respecte et sert des lois
fondement même de toute com- I. Les termes du sujet essentielles.
munauté politique. • L’État : a) L’État se constitue pour assurer
– sens restreint : pouvoir souve- l’ordre politique et la sécurité
éTAT rain, instance dirigeante d’un pays. (cf. analyse de Hobbes). Il suit
Ensemble durable des institutions – sens général : organisation donc une loi naturelle fonda-
politiques et juridiques qui organi- d’ensemble d’un pays, englobant mentale.
sent une société sur un territoire dirigeants et peuple, sous la forme b) L’État se constitue pour assurer
donné et définissent un espace d’une autorité indépendante, dans plus que cela : la liberté et le bien-
public. des frontières reconnues. être de la population (cf. analyse
Le problème essentiel est celui • Est-il au-dessus : de Spinoza), c’est-à-dire une loi
de la légitimité des fondements – idée de supériorité et d’impunité. naturelle et morale de respect
de l’État. – idée d’extériorité et d’indiffé- de l’individu.
rence. c) Même l’État totalitaire se veut
Loi • Des lois : soumis à l’exigence de réaliser la
En politique, la loi est la règle éta- – sens juridique et politique : les loi de l’histoire ou de la nature
blie par l’autorité souveraine, à lois en vigueur dans un État donné. nicolas machiavel. il est le premier à (cf. analyse de Arendt).
laquelle les sujets de l’État qu’elle – sens général : lois au sens naturel, mettre à nu la politique, considérant Transition : Précisément, n’a-t-il
organise doivent obéir. moral, divin, etc. l’État comme il est et non comme il pas fait en cela la pire des choses ?
devrait être, séparant la politique de la Ne faut-il pas déterminer quelle
morale et aspirant à l’unité de l’italie.
PoLiTiquE II. Les points du programme loi spécifique il doit suivre ?
Du grec polis, « la cité ». Désigne • L’État
l’art de gouverner la cité, de diriger • La justice et le droit. III. L’État n’est pas autre chose que le peuple qui
un État. Repose-t-elle sur un savoir le constitue.
théorique ou n’est-elle qu’un en- L’accroche a) L’État est légitime dans la mesure où il se
semble de techniques ? Sur quoi Le film Ennemi d’État (Tony Scott, 1998) montre matérialise dans le pouvoir législatif, lui-même
se fonde l’autorité politique ? Tels comment un citoyen innocent se voit traqué et constitué par la volonté générale (cf. analyse de
sont les grands axes de réflexion démis de tous ses droits au nom d’un prétendu Rousseau). Ou dans la mesure où il vise à l’intérêt
de la philosophie politique. intérêt supérieur de la nation. de tous, sans sacrifice de quelques-uns (cf. analyse
d’Aristote).
SouvErAin La problématique b) C’est en veillant à respecter le principe même
Le souverain est la personne indi- Comment l’État pourrait-il incarner le pouvoir de la loi que les décisions de l’État sont légitimes.
viduelle ou collective qui détient souverain, s’il doit se soumettre aux lois ? Com-
le pouvoir suprême. ment les lois pourraient-elles s’appliquer si ceux conclusion
Plus précisément, chez Rousseau, qui les font respecter ne les respectent pas eux- L’État ne saurait être au-dessus des lois, celles-ci le
le souverain est celui qui établit mêmes ? Enfin, l’État représente-t-il vraiment une constituant en tant que tel.
les lois ; la souveraineté doit ap- entité distincte du peuple ?
partenir au peuple pour que l’État
soit légitime. Le plan détaillé ce qu’il ne faut pas faire
I. Le pouvoir souverain détient une place à part Énoncer des affirmations
à l’égard des lois. contre le gouvernement ou l’État,
a) L’État, compris comme autorité souveraine, est le sans analyse ni nuance.
garant des lois et dispose de la force pour les faire
« L’état consiste appliquer. À ce titre, il n’est pas au même rang que
en un rapport tout citoyen et n’engage pas son obéissance aux Les bons outils
de domination lois de façon équivalente (cf. analyse de Hobbes). • L’analyse des conditions du pacte social par Hobbes,
b) Les dangers et menaces pesant sur l’État doivent dans le Léviathan.
de l’homme sur être combattus avec le souci d’efficacité, et parfois • La théorie de la séparation des pouvoirs par Mon-
l’homme. » contre les lois en vigueur, y compris les lois mo- tesquieu dans L’Esprit des lois.
rales (cf. analyse de Machiavel). • Aristote, La Politique.
(Weber) Transition : Justement, l’État n’est-il pas au moins • Rousseau, Du Contrat social.
soumis à la loi de sa propre conservation ? • Machiavel, Le Prince.

84 La politique, la morale
L'a rt i C L E d u

Déraison d’État
E
n ces temps de déréliction instrument au service de la satis- Hobbes, on le sait, se heurte à Il en résulte deux conceptions dif-
de la puissance publique, faction des désirs, la raison a pour une aporie sans doute incontour- férentes de la souveraineté. Pour
comment ne pas revenir à condition l’apparition du langage, nable : pourquoi, si les contrats Hobbes, elle ne peut être qu’abso-
Thomas Hobbes (1588-1679), qui lequel confère à chacun l’accès à la ne sont pas respectés dans l’état lue et indivisible. Quant au contrat
passe dans l’histoire de la pensée temporalité la plus lointaine tant de nature, l’autorité chargée par qui la fonde, il est impossible de
occidentale pour l’un des fonda- en ce qui concerne le passé que « contrat social » de les faire res- l’annuler. Chez Spinoza, aucune
teurs de l’État moderne ? Mais le futur. Chez Spinoza, la raison pecter respecterait-elle elle-même irréversibilité de ce genre. Il n’y a
la relecture du Léviathan (1651) est impuissante à raisonner les le contrat qui la fonde ? C’est poser pas de contrat social à la base de
peut se faire plus utilement en passions, de sorte que le présent et en d’autres termes la vieille ques- l’État. Les gouvernements n’ont le
prenant pour guide l’un de ses le passé pèsent plus sur les affects tion : qui gardera le gardien de la droit de commander que s’ils ont
contemporains les plus avertis, que le futur. D’où l’impossibilité Constitution ? Dans la logique la puissance de se faire obéir.
à savoir Baruch Spinoza (1632- pour lui de construire le concept hobbesienne, du reste, il ne peut Loin d’être le fondateur du posi-
1677), dont le célèbre Tractatus d’obligation contractuelle qui im- exister de pouvoir constituant. tivisme juridique que l’on croit,
theologico-politicus date de 1670. plique une vision hors du présent En effet, les lois fondamentales Hobbes dénie toute autonomie du
Ce dialogue entre deux grands immédiat, alors que ce concept est qui forment la Constitution ne juridique et du politique à l’égard
géants de la philosophie, Christian indispensable à Hobbes lorsqu’il deviennent effectives, comme de la morale. Au contraire, l’obliga-
Lazzeri cherche à nous le restituer bâtit le contrat social par lequel n’importe quelle loi, que dans tion morale et elle seule fonde le
dans un livre épais, difficile, mais l’humanité peut sortir du misé- la mesure où existe un pouvoir politique. Certes, rien ne garantit
tout à fait passionnant pourvu rable état de nature de guerre de coercitif pour les faire appliquer. la moralité ni la rationalité des
que l’on fasse l’effort d’y entrer. tous contre tous. Or celui qui détient le droit d’exer- gouvernants. Et c’est pourquoi le
Et d’autant plus précieux que la Du reste, chez Hobbes, tout conflit cer un tel pouvoir, celui-là est le philosophe doit les éduquer.
littérature contemporaine sur le risque de dégénérer en une esca- souverain, et aucune loi ne peut Pour Spinoza, la notion d’État de
contrat social s’inspire davantage lade de violence réciproque, et ce lui être supérieure, puisqu’il est droit est purement tautologique,
de Hobbes que de Spinoza. Une risque même pousse chacun à s’at- lui-même source de toute loi sans car tout État est toujours un État de
fois de plus, on vérifie qu’un petit taquer le premier à n’importe qui. exception. droit (formule, soit dit en passant,
écart dans les prémisses finit par Spinoza observe au contraire une Spinoza tourne l’obstacle en ad- que l’on retrouvera au début du xxe
creuser un abîme entre deux sys- alternance de guerre et de paix, mettant d’emblée que dans l’état siècle sous la plume du positiviste
tèmes de pensée. de conflit et d’échange. Hobbes de nature, les contrats seront vio- Hans Kelsen). Mais un État peut
Les points de départ paraissent conçoit les rapports humains lés par presque tous les hommes agir contre lui-même, car les pas-
identiques : une anthropologie comme des rapports fondamen- à cause de l’impuissance de la sions, qui sont toujours là, peu-
échafaudée sur le concept de la talement utilitaires. « Fais en sorte raison, et que par conséquent l’État vent s’emparer de gouvernants
conservation de soi qui s’exprime de toujours utiliser autrui comme ne pourra se fonder par contrat. « qui cherchent à satisfaire leur
par l’effort constant de tout n’importe quel autre moyen en Si la multitude s’accorde naturel- besoin de domination et non à
homme pour persévérer indéfini- vue de ta propre fin. » L’État ne fera lement, écrit-il, elle ne le fait pas assurer la conservation de l’État. Il
ment dans son être, un droit natu- jamais que rendre acceptable cette sous la conduite de la raison, faut donc que l’État soit constitué
rel fondé sur le déploiement sans instrumentalisation en l’organi- mais par la force de quelque pas- de telle sorte qu’ils ne puissent
limite de la puissance de chaque sant sur la base d’un fondement sion commune : espoir, crainte, agir contre sa nature. Ce n’est pas
individu dans le fameux « état de juridique artificiel. Toute l’éthique ou désir de tirer vengeance d’un une question de vertu comme
nature », cet hypothétique état de Spinoza consiste au contraire dommage subi en commun. » Il chez Hobbes, mais d’organisation
sans État, une « loi naturelle » à montrer qu’au-delà de l’ordre est donc inutile pour expliquer et d’agencement. Montesquieu ne
qui serait une sorte d’opérateur politique il est possible d’unifier l’État de présupposer une délibé- dira pas autre chose.
de synthèse de la raison et de la les rapports interindividuels. ration rationnelle, au demeurant
religion, un subjectivisme radical Même sur le droit naturel, les fort éloignée de l’histoire réelle Philippe Simonnot
pour lequel aucune valeur n’est deux penseurs divergent. Chez des États. (30 octobre 1998)
intrinsèque. « Nous ne désirons Hobbes, il se situe dans la lignée
pas une chose parce qu’elle est de la théologie juive, accordant
bonne, mais au contraire c’est révélation et raison. Du fait de Pourquoi Spinoza sur la question de l’État.
parce que nous la désirons que son naturalisme intégral, Spinoza cET ArTicLE ? Il en ressort des conceptions ra-
nous la disons bonne. » Hobbes définit, quant à lui, le droit naturel dicalement différentes de la sou-
aurait pu souscrire à cette for- non par la raison, mais par le désir Dans cet article, faisant suite à la veraineté : à l’inverse de Hobbes,
mule typiquement spinozienne et la puissance, car pour le juif de parution d’un essai de Christian Laz- Spinoza estime en effet qu’il n’y
de L’Éthique (III, 9, sc.). La Haye » ainsi l’appelaient ses dé- zeri, Philippe Simonnot confronte a pas de contrat social à la base
Mais déjà le statut de la raison tracteurs , « l’essence de l’homme la pensée de Hobbes et celle de de l’État.
les fait diverger. Pour Hobbes, est le désir ».

La politique, la morale 85
L’ESSEntiEL du CourS

ZOOM SUR…
La pensée de Spinoza

nécESSiTé ET LiBErTé
Imaginer que Dieu soit doté
La liberté
Ê
d’intellect et de volonté et qu’il
choisisse entre des possibles, selon
tre libre, c’est faire ce que je veux » : telle est notre définition
certaines fins, ce qu’il va créer, ce courante de la liberté. Je ne serais donc pas libre lorsqu’on
ne sont que préjugés de l’imagi- contraint ma volonté par des règles, des ordres et des lois.
nation. Le finalisme n’est qu’une
illusion anthropomorphique : Être libre serait alors la condition naturelle de l’homme, et la
Dieu (c’est-à-dire la nature) n’agit société la marque de son esclavage. Pourtant, cette opinion ne
pas pour une fin, mais la seule
causalité à l’œuvre dans tout ce qui
semble pas tenable.
est, c’est la causalité efficiente, mé-
canique, selon un ordre de causes
et d’effets absolument nécessaire.
Toute chose est tout ce qu’elle peut
être. Il n’y a donc pas à se lamenter
de ce qu’elle n’est pas comme on
désire qu’elle soit, mais seulement
à comprendre l’ordre nécessaire
de consécution des causes et des
effets.
Il faut donc également en finir avec
cet anthropomorphisme grossier
qui projette sur Dieu la conviction
illusoire qu’ont les hommes d’être
dotés d’un libre arbitre. Nous nous
croyons libres parce que nous
avons conscience de nos appétits,
tout en ignorant les causes qui nous
déterminent à vouloir ce que nous
voulons. Ainsi, entre une pierre qui
se meut du fait d’une impulsion
initiale et un homme qui agit, il
n’y a aucune différence de nature :
le second n’est pas plus libre que
la première, mais il le croit, sim-
plement parce qu’il est conscient
de ses actes. Si la pierre avait
conscience de son mouvement, elle
croirait également en être la cause,
elle serait convaincue d’être libre.
Ainsi, l’homme « n’est pas dans la
nature comme un empire dans un
empire », et il n’y a donc pas plus
delacroix, La Liberté guidant le peuple.
de libre décret en l’homme qu’en
Dieu. Pourtant, Dieu peut être dit
cause libre, au sens qu’il n’est pas Peut-on dire que l’animal de quelle manière l’homme
contraint par autre chose à faire ce est libre ? conquiert-il la liberté ?
qu’il fait, mais qu’il le fait de par la Si la liberté est l’absence de toute règle et de toute Pour être libre, il faut pouvoir choisir de faire ou de
seule nécessité de sa propre nature. contrainte, alors l’animal est libre. Mais ce raisonne- ne pas faire. Seul donc un être qui s’est débarrassé de
Ainsi, pour Spinoza, la liberté n’est ment n’a qu’une apparence de vérité : le comporte- la tyrannie des instincts peut remplir les conditions
pas le contraire de la nécessité ment d’un animal est en fait dicté par son instinct, minimales de l’accès à la liberté. Kant soutient que
mais de la contrainte. Or, toute de sorte que l’animal ne peut pas s’empêcher d’agir c’est précisément là le rôle de l’éducation : elle a pour
chose étant contrainte (l’homme comme il agit. L’instinct commande, l’animal obéit : but premier de discipliner les instincts, c’est-à-dire
y compris), Dieu seul sera cause loin d’être le modèle de la liberté, l’animal est de les réduire au silence pour que l’homme ne se
libre, parce que la nécessité de l’incarnation d’une totale servitude à la nature. On contente pas d’obéir à ce que sa nature commande.
ses actes s’explique par sa seule ne peut parler de liberté que pour un être qui s’est C’est aussi, et plus largement, le rôle de la vie en
nature. affranchi du déterminisme naturel. communauté : la société civile nous libère de la

86 La politique, la morale
L’ESSEntiEL du CourS

nature en substituant les lois sociales aux lois natu-


relles. C’est donc la culture au sens large, c’est-à-dire
libre, ma volonté doit respecter la liberté en moi-
même comme en autrui : elle doit observer le com-
ZOOM SUR…
la façon que l’homme a de faire taire la nature en lui, mandement suprême de la moralité qui ordonne LE SALuT PAr LA
qui nous fait accéder à la liberté. de considérer autrui toujours comme une fin en soi, connAiSSAncE
et jamais comme un moyen de satisfaire mes désirs. Tout ce que peut la raison est
La liberté se conquiert donc en luttant contre les dans l’effort de connaître que tout
désirs qui réduisent l’homme en esclavage et en suit de la nécessité des lois de la
obéissant à l’impératif de la moralité. nature. Spinoza montre dans le
Traité théologico-politique qu’on
comment être libre peut ainsi déduire la loi divine de
tout en obéissant la nature humaine, en tant qu’elle
à une loi ? enveloppe des « notions com-
S’il suffisait d’obéir aux lois pour être libre, alors les munes » où se puise la connais-
sujets d’une tyrannie connaîtraient la liberté. Pour sance de Dieu, et par là l’amour
Rousseau, la seule solution à ce problème à la fois de Dieu.
politique et moral, c’est que je sois aussi l’auteur de Ainsi « la foi dans les récits
la loi à laquelle je me soumets. historiques » des Saintes Ecri-
Sur le plan politique, le « contrat social » garantit la tures n’est pas une condition
liberté des citoyens non en les délivrant de toute loi, nécessaire pour parvenir au
mais en faisant d’eux les auteurs de la loi : par le vote, souverain bien, même si elle
les hommes se donnent à eux-mêmes leurs propres peut être utile dans la vie civile.
lois, en ayant en vue non leurs intérêts particuliers Par conséquent, d’une part, la
mais le bien commun. liberté de penser et de s’expri-
De même, sur le plan moral, Kant, en se référant à mer ne menace ni la piété ni la
Rousseau, montre que la loi de la moralité à laquelle paix de l’Etat, et d’autre part,
je dois me soumettre (et qui s’exprime sous la forme la prétention d’une théologie
d’un impératif catégorique) ne m’est pas imposée de qui serait fondée sur la seule
l’extérieur, mais vient de ma propre conscience : je autorité de l’Ecriture de gou-
suis libre lorsque j’obéis au commandement moral, verner les consciences est nulle
parce c’est moi-même qui me le prescris. et non avenue : c’est confondre
le rationnel et l’historique, la
La liberté est-elle philosophie et la philologie.
l’essence de l’homme ? Le salut n’est donc pas subor-
Dire que la liberté constitue la seule essence de donné à l’exécution des rites
l’homme, cela revient à dire que l’homme n’a pas que prescrit l’institution, mais
Baruch Spinoza (1632-1677).
de nature, qu’il est ce qu’il a choisi d’être, même si uniquement à la connaissance
ce choix n’est pas assumé comme tel voire même de toute chose en Dieu, et il
à quelles conditions implicite (Sartre). n’est rien d’autre que la béa-
puis-je être libre ? Pour Heidegger, il faut aller jusqu’à dire que l’es- titude qui accompagne cette
« Je suis libre quand je fais ce que je veux »... Certes, sence de l’homme, c’est l’existence : parce qu’il connaissance même. L’âme
mais à quelles conditions suis-je libre de vouloir est temporel, l’homme est toujours jeté hors de heureuse, l’âme vertueuse et
ce que je veux ? Le plus souvent, ma volonté est lui-même vers des possibles parmi lesquels il doit l’âme qui éprouve directement
déterminée par ce que je suis : il n’y aurait aucun choisir. sa nature, qui est de connaître,
sens à vouloir être plus grand si je n’étais pas petit. D’instant en instant, l’homme (qu’il le veuille ou c’est la même chose.
Ma volonté n’est alors pas libre ; bien au contraire, non) est une liberté en acte : j’ai à chaque instant
elle est déterminée : je ne choisis pas plus de vouloir à choisir celui que je serai, même si la plupart du
être grand que je n’ai choisi d’être petit. temps je refuse de le faire, par exemple en laissant
les autres décider à ma place. Que la liberté soit l’es-
CITATIONS
Ma volonté n’est donc libre que quand elle s’est sence de l’homme, cela signifie donc aussi qu’elle est « Quand chacun pourrait
libérée de toutes les déterminations qu’elle a reçues, un fardeau écrasant : elle me rend seul responsable s’aliéner lui-même, il ne peut
c’est-à-dire quand elle s’est affranchie de tout ce de ce que je suis. C’est précisément à cette respon- aliéner ses enfants ; ils nais-
qui en fait ma volonté. Pour être réellement libre, sabilité que j’essaye d’échapper en excusant mon sent hommes et libres ; leur
il faudrait que ma volonté veuille ce que toute comportement et mes choix par un « caractère » liberté leur appartient, nul n’a
volonté peut vouloir, donc que ce qu’elle veuille soit ou une « nature » (sur le mode du : « ce n’est pas ma le droit d’en disposer qu’eux. »
universellement valable. faute : je suis comme cela ! »). (Rousseau)

« Renoncer à sa liberté, c’est


qu’est-ce qu’une volonté un ArTicLE du Monde à conSuLTEr renoncer à sa qualité d’homme,
universelle ? aux droits de l’humanité, même
Kant affirme que ma volonté est universelle quand • Liberté à ses devoirs. Il n’y a nul dédom-
elle veut ce que tout homme ne peut que vouloir : (Philippe Boucher, 7 octobre 1989) p. 89 magement possible à quiconque
être respecté en tant que volonté libre. Pour être renonce à tout. » (Rousseau)

La politique, la morale 87
un SujEt PaS à PaS

MOTS CLÉS
dESTin
Dissertation : Toute prise de
Du latin destinare, « fixer, assujettir ».
Enchaînement d’événements tels
qu’ils seraient fixés irrévocablement
conscience est-elle libératrice ?
à l’avance, quoi que nous fassions.
L’analyse du sujet de son réel statut amène à le changer (exemple de
déTErminiSmE I. Les termes du sujet la conscience de classe pour Marx).
Relation nécessaire entre une cause • Prise de conscience : Transition : Mais la révolution ne donne pas toujours
et son effet. On parle de détermi- – aspect subjectif : effort de lucidité, de critique. lieu à un statut meilleur ou plus libre.
nisme naturel pour désigner le fait – aspect objectif : accession à une vérité, à une
que tous les phénomènes naturels connaissance. II. La lucidité repère, voire accroît, les limites de
sont soumis à des lois nécessaires • Libératrice : nos choix.
d’enchaînement causal. – sens politique : gain de droits, d’autonomie. a) D’un point de vue philosophique, la prise de
– sens psychologique : gain de choix, de possibilités conscience du déterminisme pesant sur nous ne le
dEvoir d’action. fait pas disparaître (cf. analyse critique de Spinoza
Il faut distinguer le devoir, comme sur le libre arbitre).
obligation morale valant absolu- II. Les points du programme b) D’un point de vue psychologique et moral, la
ment et sans condition, susceptible • La liberté. conscience plus aiguë de nos limites et de nos
d’être exigé de tout être raisonnable, • La conscience. défauts ne procure pas une grande confiance en soi
et les devoirs, comme obligations • L’histoire. (exemple du remords).
sociales, liées à une charge, une c) D’un point de vue hypothétique, il serait alors
profession ou un statut, qui n’ont L’accroche préférable d’ignorer beaucoup de choses et de se
qu’une valeur conditionnelle et ne En prenant conscience de sa situation, jusqu’alors sentir libre et heureux de ce fait (exemple analysé
peuvent prétendre à l’universalité. ignorée, Œdipe se crève les yeux et s’exile de par Descartes).
Kant fait de l’impératif catégorique Thèbes. Transition : Mais un être sans réflexion, sans prise
de la moralité l’énoncé de notre de- de conscience, est-il libre ?
voir en tant qu’êtres raisonnables. La problématique
A-t-on toujours intérêt à prendre conscience de III. La liberté ne peut s’établir sans prise de
imPérATiF cATégoriquE choses ou d’emprises auxquelles on ne pourra rien conscience.
Si les impératifs énoncent un de- changer ? Le gain de lucidité donne-t-il dans ce cas a) L’action politique vise à agir sur les inégalités et
voir, tous ne sont pas moraux. un gain de liberté ? les exploitations qui peuvent être changées. La prise
Kant distingue ainsi les impératifs de conscience en est la première étape nécessaire,
hypothétiques, qui sont condition- quoique non suffisante.
nels, simples conseils de prudence b) D’un point de vue existentiel, la prise de conscience
ou d’habileté (« si tu veux ceci, fais d’une liberté fondamentale pour l’homme l’amène
cela »), de l’impératif catégorique. à revendiquer et à assumer sa liberté (cf. analyse
Seul impératif moral, il com- de Sartre).
mande absolument et sans condi- c) Tout refuge derrière un déterminisme supposé
tion à tout être raisonnable, tou- est alors une perte de liberté et un exemple de
jours et partout, indépendamment mauvaise foi.
des désirs, des conséquences et de
l’utilité. En voici une des formula- conclusion
tions : « Agis uniquement d’après La prise de conscience est libératrice si elle s’accom-
la maxime qui fait que tu peux pagne des conditions permettant de changer ou
vouloir en même temps qu’elle d’assumer ce qui est devenu conscient.
devienne une loi universelle. »

LiBErTé ce qu’il ne faut pas faire


Contre le sens commun, qui dé- Traiter le sujet sans voir la différence entre
finit la liberté par la possibilité « conscience » et « prise de conscience » d’une
de l’assouvissement des désirs, part, et entre « liberté » et « libération » d’autre
Kant montre qu’il n’y a de liberté Le plan détaillé part.
que dans l’autonomie, c’est-à-dire I. La prise de conscience donne une expérience
l’obéissance à la loi morale, qui, de liberté.
issue de la raison, assure notre a) D’un point de vue individuel, « prendre Les bons outils
indépendance à l’égard de tout conscience » signifie se débarrasser d’une ignorance • Spinoza, Lettres à Schuller. L’auteur y présente son
motif extérieur et pathologique. ou d’un préjugé sur une question. Cela implique une analogie de l’homme et de la pierre qui roule.
La liberté est alors non pas tant action d’analyse personnelle (exemple du cogito de • Sartre, L’existentialisme est un humanisme.
un fait qu’une exigence dont Descartes). • Rousseau, Le Contrat social.
l’homme a à se montrer digne. b) D’un point de vue collectif, prendre conscience • Hobbes, Léviathan.

88 La politique, la morale
L'a rt i C L E d u

Liberté
Q ue la liberté puisse craindre
de la liberté, qu’elle puisse
en être menacée, qu’elle
puisse même en mourir, c’est davan-
police intérieure, qu’on se reporte
à la relation de voyage que publia
Astolphe de Custine en 1843 sous le
titre la Russie en 1839 et qui, par une
Dans la vie quotidienne, perce la
liberté : de critiquer à visage décou-
vert sans risquer la Sibérie, d’être
informé de ce qui ne va pas et de
songent à vivre leur vie pour que
leur indépendance ne soit plus une
fiction juridique.
Qui, naguère, aurait toléré qu’un
tage qu’un sujet de concours plutôt involontaire prescience, décrit... la l’être sincèrement, de manifester sur pays de l’Est soit désormais officiel-
« bateau », c’est l’évidence qu’appor- Russie soviétique, demeurée terri- la voie publique sans qu’au bout de lement étiqueté comme un pays
tent, aujourd’hui comme hier, les blement semblable à celle des tsars. la rue se dessine une prison. que l’on fuit (même si auparavant
pays qui tentent de se soustraire à la Custine s’y montre reporter d’un Mille faits incontestés maintenant chacun savait à quoi s’en tenir) et
tyrannie, qui font irruption presque inimaginable futur, une manière arrivent à la connaissance du pu- que d’autres pays de l’Est adop-
par mégarde dans un univers où le de Jules Verne politique. C’est ce blic et qui, sous un autre maitre tent sans le dire une attitude qu’on
mot liberté ne serait plus dépourvu qu’explique si bien Pierre Nora dans soviétique, eussent été, un par un, pourrait être tenté de comparer à un
de sens et de poids. la préface qu’il écrivit pour l’édition une révolution. droit d’asile, alors que ce droit est le
À plus forte raison si ce renver- abrégée de cet ouvrage, qu’édita la Pour qui ne se sentait pas inféodé à désaveu d’un pays-frère ?
sement de cours s’opère sans ces maison Gallimard il y a quelques l’URSS d’hier, mais n’en était pas Voilà donc que la liberté rend à M.
bouleversements politiques, qu’on années. La Russie de 1839, celle de l’ennemi ; pour qui tout avancée Gorbatchev la vie beaucoup plus dif-
les nomme guerres ou révolutions, Nicolas 1er, c’est, à trop peu près, de la liberté suscite une joie de ficile que s’il s’était conduit comme
qui marquent la fracture entre une l’URSS d’avant M. Gorbatchev. citoyen qui voit croitre le nombre les potentats, rouges ou non, qui ont
époque et une autre, et qui, ruinant Alors, déjà, il y a exactement cent de ses pairs, un sentiment nait : avant lui occupé le Kremlin.
l’ordre ancien, privent de toute cinquante ans, la Russie s’étend sur l’espoir, et sa jumelle la peur. Car Combien n’est-il pas paradoxal et
parole ceux qui le soutenaient et deux parties du monde, et, avec la liberté est d’abord un désordre, logique à la fois que les libertés dont
s’offusquent du nouveau. soixante millions d’habitants, est ses conquêtes sont autant de ca- usent, fût-ce avec des mécomptes,
La liberté engendre la liberté et, avant devenue la plus grosse population mouflets pour l’ordre ancien. Le Baltes, uniates ou Allemands de
d’en être repu, un pays qui en a été d’Europe. Déjà, Nicolas écrase (écra- porteur de liberté devient l’auteur l’Est, pour ne rien dire des Polonais,
durablement privé, pour qui cette bouille serait plus juste) la Pologne, du désordre, et les camouflets en- nuisent à la solidité du pouvoir qui
privation est presque un élément de persécute les uniates, ces chrétiens tretiennent l’idée de revanche. les a consenties !
civilisation, veut l’éprouver comme de rite grec qui ont le tort de n’être Le joug paraissant s’alléger, les peuples D’autant que, toujours mauvaise
un pauvre gaspille une fortune ino- pas schismatiques comme l’empe- soumis s’émancipent et les peuples fille, éternellement mal mariée
pinée. Au point de mettre en péril reur et de reconnaitre l’autorité du annexés appellent à la sécession. Dans avec la liberté, l’économie, à ce
celui qui incarne ce mouvement. pape, déporte ses sujets par dizaines des sociétés encore incompatibles que disent les économistes dont
Parce qu’aussi, la liberté fait peur à de milliers, soumet tous les autres à avec la liberté, se développent des il n’y a hélas ! pas lieu de douter,
ceux qui étaient accoutumés à vivre un espionnage permanent et, selon usages que seule la liberté autorise. semble infliger la démonstration
sans elle ; quand ils ne tiraient pas une expression de l’époque, fait de La liberté en parait coupable. que le nouveau régime fait vivre
bénéfice de ce qu’elle était proscrite. la Russie une caserne. Autrefois ravagées pour avoir crié l’URSS encore plus mal que le
La liberté devient une ennemie ; celui La comparaison avec son plus cé- le nom de liberté, des nations s’ins- précédent. Ce ne serait pas la pre-
qui l’a restaurée, une cible. lèbre successeur soviétique est tout pirent maintenant, et sans dom- mière fois que des adversaires
L’URSS expose au reste du monde à fait superflue. S’il n’y a pas eu, mages pour elles, des pratiques s’appuieraient sur des émeutes
cette leçon de choses qui serait sous Nicolas, de « procès des blouses économiques de l’Occident avant de la faim ou de la pénurie pour
banale si elle n’avait pas la taille blanches » comme celui que Staline de se laisser séduire par ses systèmes renverser un gouvernement qui
d’un empire ; composé, cet empire, ordonna, c’est qu’on n’avait pas en- politiques ; autrement dit, par les leur déplait et avant tout l’homme
comme il est de règle pour une telle core songé à l’utilisation politique différentes manières de mettre en qui l’incarne. Dans ce cas, n’est-il
organisation politique, de peuples de la médecine et de ses praticiens. musique la démocratie. pas grand temps que l’Occident
asservis et de peuples soumis, de Soudain, pratiquement d’un jour à La société soviétique se réchauffe, songe à nourrir la liberté ?
nations annexées et de nations l’autre, la peur et le soupçon cessent et chacun sait que la chaleur est très
sous surveillance ; les uns et les d’être ce principe de gouvernement néfaste aux banquises. Pour un pays Philippe Boucher
autres manifestement prêts main- transmis sans retouche d’un régime qui, plutôt que d’être un « État », (7 octobre 1989)
tenant à faire éclater l’empire, pour à celui qui l’a abattu. Le pouvoir ne une « République », ou un nom de
emprunter à l’ouvrage qui valut à dédaigne plus de s’expliquer. lieu comme « France » ou « Italie »,
Mme Carrère d’Encausse peut-être Aux yeux du monde, ahuri et donc a choisi de se nommer « Union » Pourquoi
la fortune et assurément la célébrité. sceptique, d’autant que ce chan- et d’être ainsi alphabétiquement cET ArTicLE ?
C’est une vérité rebattue que l’URSS gement agace le conservateur qui classé, c’est sa nature même qui
est l’héritière fidèle de la Sainte sommeille en chacun de nous, des peut paraitre compromise quand les Illustration récente de liberté
Russie, dont elle ne supprima, pour élections ont lieu où le parti encore États baltes sortent leurs drapeaux battue en brèche dans l’ex-
ainsi dire, que le gouvernement dy- unique renonce à la règle du candi- nationaux pour fredonner le Chant URSS − passerelle vers le pro-
nastique. Pour le reste, qu’il s’agisse dat unique et où bien des triompha- du départ et que les États voisins, gramme d’histoire.
de la politique extérieure ou de la teurs désignés sont défaits. jusque-là des plus respectueux,

La politique, la morale 89
le guide pratique
LE GuidE PratiQuE

CONSEILS
unE BonnE cuLTurE
générALE PEuT FAirE
LA diFFérEncE

Le nez plongé dans vos révisions,


Méthodologie
vous en oubliez peut-être de gar-
der un œil sur ce qui se passe
autour de vous. Pourtant, rester
attentif au monde extérieur, se
tenir au courant, être éveillé et
curieux sont une bonne façon de
s’aérer entre deux séances de tra-
vail… puis par la suite d’enrichir
sa copie !

5 BonnES rAiSonS
d’AméLiorEr voTrE
cuLTurE générALE

1.Effectuer une mise en relation


avec l’actualité. Les sujets philo-
sophiques en effet ne sont pas
déconnectés du monde qui vous
entoure.
Bien au contraire, la philosophie
pose des questions qui concer-
nent chacun d’entre nous, ici et
maintenant, au quotidien.
Comprendre les enjeux d’une
question d’actualité (par exemple
les problèmes de bioéthique, la
guerre, les effets de la mondiali-
sation) et savoir les situer dans le La dissertation Quand vous établissez votre plan, ne perdez jamais
débat philosophique, rien de tel I. Analyser le sujet de vue la question posée. Chaque partie doit s’y
pour nourrir en profondeur votre Surtout quand vous abordez un sujet de dissertation, rapporter d’une manière ou d’une autre.
réflexion et copie ! faites-le autant que possible sans idée préconçue. Un plan dialectique procède par thèse, antithèse
Posez-vous vraiment la question posée par le sujet. et synthèse.
2. Trouver sans peine plein de Attention, la dissertation philosophique ne consiste Vous exposez une affirmation qui constitue la
bons exemples à placer dans pas à parler d’un thème mais à analyser une question réponse la plus spontanée à la question posée (c’est
les dissertations, mais aussi des précise se rapportant à ce thème. la thèse), puis vous montrez en quoi cette réponse
pistes d’introduction (la fameuse Quand vous découvrez un sujet de dissertation, peut être critiquée (c’est l’antithèse), enfin vous tirez
« phrase d’accroche » qui vous demandez-vous toujours en premier lieu pourquoi des conclusions personnelles des deux premières
donne tant de mal !). la question vaut d’être posée. La première étape de la parties (c’est la synthèse).
dissertation philosophique consiste à transformer Attention, une synthèse n’est pas un compromis
3. Éviter les hors-sujets, les contre- la question posée en un problème philosophique. entre deux thèses ; elle représente une nouvelle
sens, les erreurs grossières d’ap- Cette étape s’appuie sur l’analyse des termes du étape de la réflexion.
préciation qui risqueraient d’être sujet. Quand vous analysez les termes du sujet, ne Si, pour un sujet, vous ne pouvez opposer une thèse
fatales à votre copie. perdez jamais de vue le sens global de la question. à une antithèse, alors choisissez le plan progressif :
L’analyse des mots importants doit aider à com- partez du point de vue du sens commun et affinez
4. Être plus à l’aise pour s’expri- prendre le sujet tout entier. progressivement la réponse à la question posée.
mer à l’oral : une bonne culture Pour analyser le sens d’un mot important du sujet, Une fois que vous avez fixé les différentes parties et
générale renforce généralement vous pouvez faire appel, selon le cas, aux différents sous-parties de votre dissertation, pensez à insérer, dans
la confiance en soi et constitue un sens du mot, à des mots voisins ou encore au mot votre plan, exemples et références philosophiques.
« fonds » dans lequel puiser des ou à l’expression contraire.
ressources, échanger, discuter avec III. Rédiger le devoir
les autres. II. Construire le plan Rédigez l’introduction et la conclusion au brouillon
Une dissertation de philosophie, c’est une discus- mais seulement après avoir construit votre plan
5. Renforcer sa capacité à argu- sion argumentée. détaillé, quand vous avez une vision claire du rai-
menter sur un sujet, à donner son Attention à l’organiser, au moyen d’un plan, pour sonnement que vous voulez tenir.
opinion. éviter qu’elle ne parte pas dans tous les sens. La première phrase de l’introduction – l’accroche –

92
LE GuidE PratiQuE

CONSEILS

et conseils 6 BonnES FAçonS


dE LE FAirE

1. Tenez-vous au courant : lisez


la presse quotidiennement, sous
forme papier ou sur Internet.
Bien sûr, on ne vous demande pas
de lire un journal de A à Z !
Mais informez-vous sur les évé-
nements importants du moment
en regardant attentivement les
premières pages, et choisissez
ensuite quelques sujets qui vous
intéressent plus particulièrement
pour les approfondir.

2. Lisez régulièrement des œuvres


des grands auteurs (écrivains, phi-
losophes) : ce sont eux qui ont
est souvent la plus difficile. Plutôt que d’utiliser une L’étude du texte ne consiste pas à analyser tous les contribué à façonner l’humanité
formule creuse du type De tout temps l’homme…, concepts mais uniquement ceux qui jouent un telle que nous la connaissons au-
amenez la question à travers un exemple concret. rôle central. jourd’hui et qui ont donné du
C’est dans l’introduction de votre dissertation que Prenez garde, le commentaire de texte ne consiste ja- relief à la pensée.
vous annoncez le plan de votre raisonnement ; mettez-y mais à répéter ce qui se trouve dans le texte. Il s’agit
en valeur l’articulation logique des parties. de faire parler le texte, de dégager son implicite. 3. Sortez… au théâtre, au cinéma,
Vous n’êtes pas obligés dans la conclusion d’ouvrir La connaissance de l’auteur peut vous aider à mieux dans des festivals.
le débat ; vous pouvez vous contenter de rappeler le comprendre la problématique du texte. Car n’oubliez pas que la culture,
problème initial et de montrer en quoi la réflexion Cependant ne transformez pas votre commentaire c’est aussi la culture vivante !
a progressé. en un exposé doctrinal. De plus, ces sorties, ne coûtent pas
Les exemples sont souvent utiles dans une disser- forcément cher : de nombreux
tation, ils permettent d’illustrer des explications III. Mettre en évidence son intérêt philosophique centres culturels organisent, au
conceptuelles ; mais attention ils ne peuvent tenir Qu’est-ce que dégager l’intérêt philosophique d’un sein des municipalités, des ma-
lieu d’arguments. Ne confondez pas dissertation et texte ? C’est montrer la qualité de la réponse appor- nifestations culturelles.
étude de cas. tée par l’auteur au problème posé. Renseignez-vous auprès de votre
Pensez qu’un exemple bien choisi et bien analysé Dans la dernière partie du commentaire de texte, mairie, et demandez notamment
vaut mieux qu’une énumération d’exemples. vous pouvez introduire éventuellement une partie s’il existe des réductions pour les
Si vous utilisez une citation philosophique, n’ou- critique et prendre position par rapport aux thèses jeunes.
bliez pas qu’elle doit être exacte et attribuée à son de l’auteur ; évitez cependant des jugements négatifs
auteur. Surtout, pensez à montrer en quoi elle éclaire trop rapides. 4. Facilitez-vous la vie : grâce
votre raisonnement. aux podcasts radio et télé, par
Attention à ne pas transformer votre dissertation de exemple, vous pouvez écouter
philosophie en une récitation de cours ou en un défilé ou revoir une émission que vous
de doctrines. Vous devez formuler la réponse à la vous venez de découvrir auriez manquée en direct.
question posée en des termes qui vous sont propres. votre sujet. Pas de panique !
Pour éviter l’angoisse 5. Compulsez les programmes de
Le commentaire de texte de la page blanche, le hors-sujet télévision et de radio pour en
I. Prendre connaissance du texte ou l’à-peu-près, il faut prendre tirer les émissions intéressantes
Lisez au moins le texte deux fois en entier pour en rapport avec les thèmes des
déterminer son idée directrice.
le temps de préparer programmes.
Faites attention, elle n’est pas forcément contenue votre travail au brouillon, Voilà une autre façon de travailler,
dans la première phrase. avant de passer à la rédaction. qui semblera peut-être plus lu-
Prêtez une attention particulière aux dernières cette phase préparatoire, dique, et vous permettra d’intro-
lignes du texte. Elles contiennent fréquemment une consacrée à la réflexion duire un peu de variété au milieu
idée nouvelle qui permet de le comprendre sous un et à la construction, de vos révisions !
jour nouveau. est indispensable.
6. Dialoguez, échangez… avec vos
II. Dégager sa problématique
de cette étape initiale amis, les membres de votre fa-
Une fois que vous avez déterminé l’idée directrice, dépend toute votre réussite. mille. Les débats avec autrui sont
relisez le texte en l’annotant de façon à repérer ses souvent l’occasion d’apprendre
différentes étapes. quelque chose.

93
Crédits

LE SUJET
La perception
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L’existence et le temps
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LA CULTURE
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L’art
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Le travail
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La technique
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La religion
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L’histoire
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LA RAISON ET LE RÉEL
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LA POLITIQUE, LA MORALE
La société et les échanges
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La liberté
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Dépôt légal : février 2011.
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pédagogique de chaque
Si certains enfants ont moins de facilités à l’école que d’autres, ce aux programmes scolaires, pour s’exercer en ligne, répondre article
n’est pas une raison pour que cela coûte à leurs parents. Alors, pour aux interrogations ou approfondir un sujet. Et pour s’engager M 03197 - 2 H - F: 7,90 E - RD
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