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LES SCIENCES SOCIALES ET L’ÉTHIQUE EN RECHERCHE EN CONTEXTE

CANADIEN
Régulation imposée ou approche réflexive ?

Jean-Marc Larouche

S.A.C. | « Revue d'anthropologie des connaissances »

2019/2 Vol. 13, N°2 | pages 479 à 501

Article disponible en ligne à l'adresse :


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https://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2019-2-page-479.htm
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Dossier : « Éthique de la recherche »

Les sciences sociales et


l’éthique en recherche
en contexte canadien

Régulation imposée ou
approche réflexive ?

Jean-Marc LAROUCHE

RÉSUMÉ
Lorsqu’il est question d’éthique en recherche, nous pouvons distinguer deux
approches : l’une ancrée dans les politiques, régulations et dispositifs qui ont
été élaborés, institutionnalisés et mis en œuvre pour baliser éthiquement les
activités en recherche ; l’autre ancrée dans une démarche réflexive sur l’éthique
en jeu et les enjeux éthiques à toutes les étapes d’une recherche, ce que nous
désignons par éthique réflexive. Ces deux approches évoquent une tension
entre régulation imposée et réflexivité. En effet, pour de nombreux chercheurs
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en sciences sociales, la régulation éthique de la recherche s’est littéralement
transformée en une éthicocratie dont l’effet le plus paradoxal est de réduire
l’éthique en recherche à ce pôle, une régulation imposée, et de négliger l’autre
pôle, la réflexivité, celui où les chercheurs peuvent engager, au cœur de leur
pratique de recherche, une réflexion éthique sur celle-ci. Nous allons examiner
comment se déploie cette tension au sein des deux principaux domaines que
recouvre l’éthique en recherche : 1) celui de l’intégrité ou de la conduite res-
ponsable en recherche ; 2) celui qui concerne le rapport des chercheurs aux
sujets participant à la recherche. Dans ce dernier cas, nous le ferons principale-
ment à partir du contexte canadien où, depuis près de vingt ans, les chercheurs
en sciences sociales doivent composer avec les réquisits des comités d’éthique
de la recherche.
Mots clés : éthique de la recherche, comités d’éthique, sciences sociales,
contexte canadien

Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  479


480  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

INTRODUCTION
À la fin des années 1990, les agences canadiennes de financement de la
recherche ont mis en place un cadre éthique ainsi que des directives quant à son
application pour toute recherche impliquant des êtres humains, que cette par-
ticipation soit passive (observation) ou active (entretiens, tests, expériences), et
ce dans tous les domaines de recherche (sciences naturelles et génie ; sciences
biomédicales ; sciences humaines et sociales). Ce document s’intitule Énoncé de
politique des trois Conseils. Éthique de la recherche avec des êtres humains 1.
La mise en place et la consolidation de ce dispositif au cours des années
2000 se sont avérées être un véritable cauchemar pour les chercheurs en
sciences sociales tant le cadre et son mode d’application n’étaient pas adaptés
à leurs domaines et méthodes de recherche, ainsi qu’à leur pratique d’une
réflexivité sur les enjeux non seulement épistémiques et méthodologiques de
leur recherche, mais aussi sur les enjeux et dilemmes éthiques rencontrés dans
toutes les étapes de celle-ci. Les critiques les plus souvent entendues énoncent
que le soupçon a remplacé la confiance, que le contrôle a pris le pas sur l’auto-
nomie des chercheurs, bref que la police a fait irruption dans une zone franche.
Du point de vue des chercheurs en sciences sociales, ce dispositif d’éthique de la
recherche avec des êtres humains s’est imposé à eux sous la forme d’une logique
de contrôle et de contrainte, contrastant avec une approche réflexive sur les
enjeux et dimensions éthiques de leur travail. Ainsi en témoigne en 2009 le
sociologue Louis Favreau dans le cadre d’un entretien dans une revue québé-
coise consacrée aux activités de recherche. À la question lui demandant s’il se
sentait bien appuyé par les agences de financement de la recherche, il répond :
« Oui et non. Surtout que de bonnes intentions peuvent devenir un peu
cauchemardesques. Prenons la question de l’éthique. Aujourd’hui, c’est
devenu très normatif, presque policier. Les règles éthiques, telles qu’on
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les connaît depuis une décennie, sont l’héritage d’abus, surtout dans les
sciences médicales. Toute recherche avec des sujets humains est devenue
très contrôlée » (Lebel, 2009, p. 33).

1 Au Canada, le gouvernement fédéral a créé trois agences chargées du financement de la


recherche réalisée au sein des institutions d’enseignement supérieur et de recherche : le Conseil de
recherche en sciences humaines (CRSH) créé en 1977 ; le Conseil de recherche en sciences naturelles
et génie (CRSNG) créé en 1978 ; le Conseil de recherche médicale (CRM) créé en 1960 et remplacé
en 2000 par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). En 1994, ces trois Conseils ont
décidé de créer un comité chargé d’élaborer une politique commune en matière d’éthique de la
recherche avec des êtres humains, d’où le titre du document, Énoncé de politique des trois Conseils
(EPTC). Ajoutons que la version mise en circulation pour consultation en 1996 s’intitulait en
français Guide d’éthique de la recherche avec des sujets humains et en anglais Code of Ethical Conduct for
Research involving Humans. Suite à la phase de consultation, les termes Guide (version française) et
Code (version anglaise) ont été remplacés en 1998 par Énoncé de politique/Policy Statement. Pour un
aperçu de la genèse de la première version de 1998, voir McDonald (2009). En 2010 une deuxième
version a été adoptée et révisée en 2014. Voir http://www.ger.ethique.gc.ca/fra/policy-politique/
initiatives/tcps2-eptc2/Default/.
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Devant ce qu’il qualifie de « contrainte institutionnelle imposée […] à la


limite du cynisme institutionnel », il indique que :
« Bon nombre de chercheurs ont abandonné l’idée de pouvoir changer les
choses ou ne veulent pas compromettre le système duquel ils dépendent,
lequel en accommode un certain nombre. […] Dans Le Devoir du 10 mai
2008, on pouvait lire : les chercheurs universitaires sont au bord de la crise de
nerfs. Motif : les comités d’éthique s’immiscent à ce point dans leurs recherches
qu’ils finissent par freiner considérablement leur travail » (Lebel, 2009, p. 33) 2 .

Dix ans plus tard (en 2019), ce diagnostic est-il toujours d’actualité ?
Malheureusement, oui.
« La multiplication des règles d’éthique encadrant la recherche scientifique
provoque la grogne sur les campus partout au Canada, a appris Le Devoir
[12 avril 2019]. Une fronde s’organise contre la bureaucratie de l’éthique.
[…] Des chercheurs préfèrent se censurer et éviter des démarches admi-
nistratives devant mener à l’autorisation d’un projet de recherche »
(Fortier, 2019).

Le dispositif s’est donc consolidé…, voir transformé en ce que nous appe-


lons une éthicocratie, soit les effets de pouvoir produits par les comités d’éthique 3.
Si les chercheurs en sciences sociales ont abondamment critiqué ce dispo-
sitif, et ce non seulement au Canada (Cefai et Costay, 2009), celui-ci a cepen-
dant produit des effets néfastes : appauvrissement et standardisation des pra-
tiques de recherche ; développement de stratégies pour satisfaire les attentes
des comités d’éthique avec comme conséquence un faible engagement dans une
démarche réflexive en éthique de la recherche, soit une réflexion éthique au
cœur et au cours de la pratique de recherche.
Bien que cette régulation contraignante se soit accentuée et que des cher-
cheurs composent plus ou moins cyniquement avec le système, de récentes
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initiatives émergent chez des chercheurs en sciences sociales pour contrer
cette double dynamique et proposer des voies par lesquelles les dispositifs
seraient moins contraignants et plus adaptés aux pratiques de recherches en
sciences sociales. Partant de nos travaux antérieurs sur l’évolution de ce dispo-
sitif (principalement en terre canadienne), et de notre expérience de membre
de comités d’éthique de la recherche au sein de notre université 4, nous allons
déplier cette mise en tension entre régulation imposée et un engagement
pour « une éthique [en] pratique dans la recherche » (Burton-Jeangros, 2017),

2 L. Favreau évoque ici un article publié dans le journal Le Devoir sous le titre « À bas le comité
d’éthique », dans lequel la journaliste rend compte d’un colloque tenu dans le cadre du congrès de
l’ACFAS où les chercheurs « sont venus manifester leur ras-le-bol devant ce contrôle outrancier
de plus en plus envahissant » (Gravel, 2008).
3 Nous préférons ce néologisme à celui d’éthocratie forgé par le baron d’Holbach en 1776 pour
désigner alors « le gouvernement fondé sur la morale », soit la « législation fondée sur la vertu »
(Holbach, 1776).
4 En 2000-2001, au Comité institutionnel d’éthique de la recherche; en 2018-2109, au Comité
d’éthique de la recherche des projets étudiants de la Faculté des sciences humaines de l’UQAM.
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une approche réflexive en éthique de la recherche ancrée dans la pratique


de recherche. Mais avant, nous examinerons comment un contraste similaire
opère dans un autre domaine de l’éthique en recherche, celui de l’intégrité en
recherche.
En effet, en contexte canadien, l’éthique en recherche couvre divers
domaines quadrillés par des politiques, régulations et dispositifs (que nous abré-
gerons dans la suite par PRD) : 1) celui que nous venons d’évoquer dans cette
introduction et sur lequel nous nous pencherons par la suite, soit l’éthique de
la recherche avec des êtres humains ; 2) celui de l’intégrité scientifique et de la
conduite responsable en recherche ; 3) celui qui se rapporte au traitement des
animaux en recherche, l’éthique de la recherche animale ; 4) celui qui, dérivant
de la recherche avec des êtres humains, en devient un domaine de plus en plus
différencié, celui du statut et de la gestion des données numériques 5.

L’INTÉGRITÉ EN RECHERCHE ET LES


EFFETS DE L’ÉCONOMIE DU SAVOIR

De la probité individuelle à la responsabilité sociale


Dans la mesure où l’intégrité et la conduite responsable en recherche sont
un des domaines de l’éthique de la recherche, le statut et la portée du terme
éthique relèvent ici davantage de son acception à titre d’éthique professionnelle,
soit l’ensemble des valeurs et des normes régulant la conduite et l’exercice d’un
corps de métier ou d’une profession en particulier. Comme toute éthique pro-
fessionnelle, son registre spécifique d’énonciation est celui de la déontologie, soit
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celui de la formulation et de la reconnaissance d’un ensemble de devoirs qui,
dans le cas qui nous intéresse ici, l’activité de recherche, se condensent dans le
devoir d’intégrité ou de probité scientifique.
Si le respect de cette déontologie a été longtemps assumé comme une qua-
lité ou une vertu immanente de tout chercheur, l’honnêteté intellectuelle, et si
sa codification se moulait en quelque sorte dans les règles de la méthode, et
que son respect était assuré par la dynamique interne à la communauté ou au
sein de la corporation scientifique, cette déontologie se déploie aujourd’hui
dans un tout autre ordre de grandeur, celui où la place et le statut des savoirs
et de la recherche sont débattus par et dans l’ensemble de la société, dans le
cadre élargi de leur intégration à une économie politique et à une politique

5 Formellement, les trois Conseils qui dépendent du gouvernement fédéral canadien considèrent
distincts les deux premiers domaines au sein d’un ensemble de Politiques et lignes directrices en
matière de recherche. Pour les instances et politiques du Gouvernement du Québec, l’éthique en
recherche englobe bien ces deux domaines, l’éthique de la recherche désignant, comme au fédéral,
que le domaine de la recherche avec des êtres humains.
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économique, ainsi que l’indique la formule consacrée par l’OCDE en 1996 :


l’économie (fondée sur le) du savoir.
Les effets des manquements à la bonne conduite en recherche 6 débordent
ainsi le cercle de la corporation savante, soit leur portée interne visant une
discipline de corps, pour désormais résonner au cœur de la Cité, visant ainsi
« l’image sociale de ce corps en question » (Maesschalck, 2001, p. 15). Cette
portée externe de la déontologie professionnelle devient, dans ce contexte,
prédominante. Il importe en effet que l’intégrité des pratiques de recherche
puisse être validée aux yeux du public et non seulement entre ceux des scien-
tifiques entre eux.
Dans la foulée de cette économie du savoir, de nouvelles dynamiques sociales
ont affecté et transformé le champ scientifique, non seulement dans le domaine
des sciences naturelles mais aussi en sciences humaines et sociales. On retiendra
ici trois tendances qui se sont consolidées depuis leur émergence au début
des années 2000 : diminution du poids relatif de la recherche universitaire en
contexte d’augmentation de la production de la recherche au sein de grandes
organisations publiques et privées ; une tendance conséquente réside en amont
dans « l’instrumentalisation et la marchandisation croissante de la recherche
universitaire par une demande principalement politique et économique » dont
découle, en aval, une évaluation de plus en plus externe ; enfin, une standar-
disation, internationalisation et domination d’un modèle de production et de
diffusion de la recherche, celui des sciences naturelles et expérimentales (Van
Campendhout, 2000).
En 2014, un autre rapport de l’OCDE, portant sur la contribution du sys-
tème d’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) en France aux poli-
tiques d’innovation de ce pays, vient en quelque sorte confirmer que ces ten-
dances ont bel et bien été traduites par une série de réformes des structures de
l’ESR qu’il faudrait, selon les auteurs de ce rapport, utiliser davantage au profit
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de l’innovation (OCDE, 2014) 7. Des chercheurs du CNRS, Sophie Duchesne et
Alain Trautmann, n’ont pas manqué de voir en ce rapport la confirmation d’une
politique d’instrumentalisation de la connaissance à des fins économiques :
« […] pour que le système de recherche français soit enfin tout au ser-
vice de la compétitivité de l’économie française. Cet objectif est rarement
affirmé de façon aussi directe, même si l’accent est mis de façon récur-
rente sur la valorisation et le transfert. Là, les masques tombent : l’éco-
nomie de la connaissance est bien la connaissance au service de l’éco-
nomie, un point c’est tout » (Duchesne et Trautmann, 2014).

6 La fraude scientifique (fabrication et falsification de données, plagiat) ; les comportements


dits pernicieux (mauvaise utilisation délibérée des données) ; les pratiques délétères reliées aux
publications (non-reconnaissance des crédits, co-signatures de complaisance) ; le non-respect de la
propriété intellectuelle ; l’auto-plagiat ; les comportements dits malicieux ­(confusion et conflit des
intérêts de la recherche avec des intérêts économiques, commerciaux, stratégiques et politiques
des commanditaires).
7 C’est bien sûr aussi le cas d’autres pays de l’OCDE. Voir les Examens des politiques d’innovation :
http://www.oecd.org/fr/innovation/inno/examensdelocdedespolitiquesdinnovation.htm.
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Cette orientation stricto sensu économique n’est pas sans avoir induit un
contexte de production et de diffusion des résultats de la recherche où les clas-
sements des institutions et des publications, les indices de notoriété et d’im-
pact des chercheurs créent un environnement compétitif générant des facteurs
de risque quant à l’intégrité et la conduite individuelle en recherche. C’est évi-
demment à partir de la multiplication de cas de fraudes et d’autres inconduites
impliquant des chercheurs et des institutions que des politiques et dispositifs
en matière d’intégrité scientifique ont été mis en place, et ce principalement
pour assurer la confiance du public envers les chercheurs et les institutions 8. Si
les sciences biomédicales ont eu des cas retentissants, les sciences sociales ne
sont pas à l’abri de malversations 9. Notons que ces PRD sont plutôt de type
judiciaire : saisine via une plainte, une enquête, un jugement, une sanction ou
une relaxe. La multiplication des PRD en matière d’éthique de recherche s’ins-
crit dans cette logique. Dans ce contexte, l’éthique de la recherche devient un
adjuvant de la nouvelle gouvernance politique et économique de la recherche.
Cependant, cette emphase sur des PRD en matière d’intégrité scientifique
ou de conduite responsable en recherche ne peut faire l’économie ou se faire
en marge d’une réflexion sur la responsabilité sociale de la recherche, tant en
amont, soit les choix de société en termes d’orientation et de développement
des savoirs, qu’en aval, en termes d’usages des résultats des savoirs. En effet,
s’il faut se préoccuper de l’intégrité individuelle du chercheur, il faut aussi réflé-
chir à l’intégrité sociale de la recherche scientifique. Il ne s’agit plus seulement de
la vertu et de la responsabilité individuelle de chacun, de l’honnête chercheur,
mais aussi du défi sociétal de promouvoir et développer des politiques et des
institutions scientifiques justes, pour rendre écho à la formule de Paul Ricœur
(1990) : visée d’une bonne conduite en science, avec et pour les autres, dans des ins-
titutions justes.
En effet, engager une réflexion éthique sur les enjeux mêmes de cette éco-
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nomie du savoir et des effets de sa régulation sur le statut, le rôle et la portée
du savoir scientifique, c’est pouvoir engager une réflexion éthique et critique
sur l’intégrité sociale de l’activité scientifique et conséquemment sur la respon-
sabilité sociale des chercheurs (Larouche et Piron, 2010) 10. Ainsi peut-on illus-
trer dans le domaine de l’intégrité de la (en) recherche cette mise en tension
évoquée en introduction entre régulation éthique de la recherche et réflexivité

8 Politique sur la conduite responsable en recherche des Fonds de recherche du Québec (Fonds de
recherche du Québec, 2014) ; Cadre de référence des trois organismes sur la conduite responsable de la
recherche (Instituts de recherche en santé du Canada, Conseil de recherche en sciences naturelles
et en génie et Conseil de recherche en sciences humaines, 2016) ; Déclaration de Singapour sur
l'intégrité en recherche (2e Conférence mondiale sur l'intégrité scientifique, 2010) ; Code de conduite
européen pour l’intégrité en recherche (Fondation européenne de la science, 2018).
9 Ainsi que l’a documenté depuis 2004 Michèle Bergadaà (Université de Genève) ; voir son site
http://responsable.unige.ch.
10 Voir également les initiatives de l’association Sciences citoyennes, dont leur Manifeste pour une
recherche scientifique responsable (https://recherche-responsable.org).
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éthique des chercheurs. Examinons maintenant cette tension dans le domaine


de l’éthique de la recherche avec des êtres humains.

L’ÉTHIQUE DE LA RECHERCHE
AVEC DES ÊTRES HUMAINS

Émergence et consolidation d’une éthicocratie


Un deuxième ensemble de PRD en éthique de la recherche concerne la
recherche avec des êtres humains. Le leitmotiv cardinal de ces PRD est le respect
de la dignité des personnes participant à la recherche. De celui-ci découlent un
ensemble de devoirs : ceux relatifs au consentement libre, éclairé et continu
des participants ; ceux relatifs à la confidentialité et au respect de la vie privée ;
celui qui exige l’évaluation des risques et des bénéfices de la recherche pour
les participants (devoir de bienveillance) ; celui qui renvoie aux principes de
justice et d’équité quant à la sélection des participants (devoir d’inclusion). Le
domaine biomédical et les disciplines engageant des expérimentations sur les
êtres humains en ont été les premières concernées, mais ces PRD s’étendent
aussi au domaine des sciences sociales.
Le contexte d’émergence et de développement de ces PRD aux États-Unis
au milieu des années 1970 est bien connu : les révélations d’expérimentations
scandaleuses par Henry Beecher en 1966 (Beecher, 1966) 11 ; la création en
1973 de la National Commission for the Protection of Human Subjects of Biomedical
and Behavioral Research à l’initiative du sénateur W. Mondale, et ce après plu-
sieurs tentatives bloquées par la résistance des associations professionnelles
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médicales; le Rapport Belmont découlant de cette commission qui canonise en
1979 « les principes éthiques de base qui devaient guider toute recherche avec
des sujets humains » (Doucet, 1996, p. 28) : autonomie, bienfaisance et jus-
tice auxquels s’ajoutera peu après celui de non-malveillance ; la mise en place
des IRB (Institutional Rewiew Board) et, en 1981, l’adoption de la Common Rule
(Federal Policy for the Protection of Human Subjects) dont la dernière grande mise
à jour date de l’été 2018.
Cette réglementation s’applique à toute recherche financée par des agences
fédérales américaines, incluant les recherches en sciences sociales, dont l’an-
thropologie et la sociologie. Suivent l’extension et les appropriations de ces
PRD en éthique de la recherche avec des êtres humains dans les autres pays

11 Parmi les 22 expériences mentionnées : « Injecter des cellules cancéreuses vivantes à des
personnes âgées et séniles placées en institution pour éprouver leur résistance immunologique au
cancer ; priver de pénicilline des syphilitiques d’un groupe témoin d’une recherche de très longue
durée sur les effets des médicaments ; injecter le virus de l’hépatite B à de jeunes résidents d’une
institution psychiatrique pour voir comment se développe la maladie » (Doucet, 1996, p. 20).
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anglo-saxons, dont au premier chef le Canada en 1998, sur lequel nous revien-
drons pour la suite, mais aussi au Royaume-Uni depuis 2000 (Dingwall, 2008),
en Australie depuis 1999 (Bosa, 2008), en Afrique du Sud (Fassin, 2008) et, par
la suite, au sein de l’Union européenne.
Tel qu’évoqué en introduction, les chercheurs en sciences sociales critiquent
ces PRD issus initialement des sciences médicales en raison de leur inadéqua-
tion pour la recherche en sciences sociales (Vassy et Keller, 2008), de leur stan-
dardisation, de leur bureaucratisation et de leurs effets insidieux sur les pra-
tiques de recherche (Charmillot, 2017).
« Les institutions de recherche ont d’ailleurs de plus en plus tendance à
établir des codes ou des chartes qui peuvent aller très loin dans la défini-
tion de ce qui est acceptable, et de ce qui ne l’est pas pour la pratique de
la recherche. […] Si de telles règles avaient eu cours dans le passé, nous
serions assurément privés de l’essentiel de la production anthropologique
et sociologique liée à des études et enquêtes de terrain » (Calhoun et
Wiewiorka, 2015, p. 49).

Bref, ce dispositif de l’éthique de la recherche avec des êtres humains est de


plus en plus standardisé et bureaucratique et il se consolide en une éthicocratie
qui, insidieusement, a de plus en plus d’effets non seulement sur les choix épis-
témiques, méthodologiques et thématiques des recherches en sciences sociales,
mais aussi, comme nous l’indiquions en introduction, ce dispositif a pour consé-
quence de détourner les chercheurs à engager une réflexion éthique ancrée
dans leur pratique de recherche tant l’expression éthique de la recherche avec
des sujets est désormais contaminée ou considérablement affectée d’un coeffi-
cient négatif.
C’est pourquoi il nous semble y avoir une corrélation entre le degré d’exer-
cice d’une réflexivité éthique et la consolidation d’un régime éthicocratique. Nous
faisons volontiers l’hypothèse que plus ce régime se consolide, moins l’exer-
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cice de la réflexivité éthique se déploie. Et, bien sûr, en sa formulation inverse,
moins ce régime éthicocratique est en œuvre, plus l’exercice de la réflexivité
éthique peut être engagé par les chercheurs. Ce n’est pas dire qu’il n’y a pas
de réflexivité éthique chez les chercheurs en régime éthicocratique. Mais jusqu’à
récemment, en Europe, par rapport à l’Amérique du Nord, les chercheurs en
sciences sociales n’ont pas été aussi affectés par la montée en puissance de
ce régime, leur permettant d’activer avant ou par-delà toute politique, régu-
lation et dispositif, une réflexion éthique sur les enjeux de leurs pratiques de
recherches, non seulement sur les enjeux éthiques reliés au statut des parti-
cipants et sur les dilemmes éthiques posés dans le cadre de leur interaction
avec les sujets de leurs recherches, mais aussi sur les croisements des enjeux
éthiques, épistémologiques, méthodologiques et politiques de leur recherche
(Larouche, 2014).
Cela, nous en avons fait l’expérience il y a déjà plus de 20 ans et il nous
semble que cela tienne encore. En effet, suite à un séjour de recherche de six
mois en Belgique en 1997, dont l’objectif était de rendre compte d’une approche
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réflexive en éthique de la recherche réalisée dans le cadre d’une recherche sur


les trajectoires des personnes séropositives, nous écrivions ceci :
« […] je voulais donc comparer les approches en matière d’éthique de
la recherche et j’avais apporté quelques exemplaires du Guide d’éthique
de la recherche avec des sujets humains [alors en consultation au Canada
depuis mars 1996] dans l’espoir que mes hôtes le lisent et le commentent.
Leurs réactions se limitèrent cependant à une expression de sympathie
envers les chercheurs canadiens devant désormais composer avec de nou-
veaux dispositifs de régulation de la recherche. Je compris davantage cette
réaction lorsque, accompagnant les dernières étapes d’une recherche sur
les trajectoires des personnes séropositives, je trouvai en quelque sorte
un véritable laboratoire permettant de rendre compte que les questions
éthiques de la recherche ne prennent tout leur sens que si elles sont por-
tées par les chercheurs à toutes les étapes de leur recherche : en leur
cours, mais aussi en amont et en aval » (Larouche, 2000, pp. 106-107).

Ce décalage, entre l’émergence de la régulation éthique en contexte cana-


dien et la pratique d’une éthique réflexive par nos collègues belges que nous
observions alors, ne s’est pas estompé, au contraire, il s’est accentué à la faveur
de la consolidation du régime éthicocratique.

Excursus sur l’expérience canadienne, le cas de l’EPTC


Le Guide d’éthique de la recherche évoqué plus haut était un document alors
en consultation depuis 1996 et il est devenu en août 1998 l’Énoncé de politique
des trois Conseils. Éthique de la recherche avec des êtres humains (EPTC) à l’aune
duquel, depuis 1998, toutes les activités de recherche menées avec des sujets
humains doivent être évaluées et approuvées par un comité institutionnel
d’éthique de la recherche, tant les recherches des professeurs/chercheurs que
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celles des étudiants aux études supérieures (maîtrise et doctorat). La visée de
cette politique est de concilier la nécessité de la recherche et le développe-
ment des connaissances avec l’impératif moral du respect de la dignité humaine,
notamment, par le respect du consentement libre et éclairé des sujets partici-
pant à la recherche ; le respect des personnes vulnérables ; le respect de la vie
privée et des renseignements personnels ; le respect de la justice et de l’équité
dans la participation à la recherche ; l’équilibre des avantages et des inconvé-
nients en cherchant à optimiser les premiers et à réduire les seconds.
Ce document, qui n’est pas un code – l’expression est absente et évitée, tout
comme le terme protocole d’ailleurs – ni une loi comme c’est le cas aux États-
Unis, se veut évolutif et collaboratif (De Groote, Monteith et Rolleston 2000 ;
De Groote, 2010). Un suivi est assuré et coordonné par un Comité consultatif
interagence et un Secrétariat pour l’éthique de la recherche et, suite à des rap-
ports initiés par ce Comité et les requêtes des associations professionnelles et
sociétés savantes en sciences humaines et sociales, une nouvelle version simpli-
fiant la formulation du cadre éthique et incluant surtout un chapitre spécifique
488  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

à la recherche qualitative en sciences humaines et sociales est soumise à une


vaste consultation entre 2008 et 2010 12.
Durant cette phase de consultation, et dans le même esprit de la visée com-
parative de notre étude conduite en Belgique en 1997, B. Eyserman, une cher-
cheuse française alors établie au Québec, se prête à l’exercice de mettre à
l’épreuve les exigences de cette nouvelle version (2008) de l’EPTC à la recherche
qu’elle a déjà effectuée quelques années plus tôt en France, une enquête auprès
de bénévoles et salariés d’une association caritative œuvrant auprès des sans-
abri (Eysermann, 2004). À propos du nouveau chapitre consacré à la recherche
qualitative, elle note
« que les enjeux éthiques de la recherche semblent ici se réduire à la com-
préhension de sa méthodologie. Retenons ensuite un présupposé de sus-
picion envers le chercheur qui, par la recherche, mettrait le participant en
danger. Bien que la pertinence de la recherche ne soit jamais remise en
cause dans le document, il n’en demeure pas moins que celle-ci présup-
pose un déséquilibre de pouvoir entre les participants et le chercheur »
(Eyserman, 2010).

Relatant son expérience d’enquête, elle souligne cependant que ce qui est
apparu et ce à quoi elle a été éthiquement confrontée sur le terrain, est que
« le rapport de pouvoir, tel que présupposé dans cette seconde proposi-
tion [des trois Conseils], s’inverse au détriment du chercheur, et non plus
du participant. Mais alors, peut-être que la réponse à cette nouvelle vul-
nérabilité doit se lire dans la responsabilité du chercheur qui a délibéré-
ment choisi de faire sa recherche. Ainsi, il devra en assumer les consé-
quences, quelle qu’en soit la nature. L’Énoncé ou toute éthique officielle
de la recherche peut alors se retirer du débat, puisqu’elle ne vise que la
protection des participants, et non des chercheurs » (Eyserman, 2010).
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Ainsi, la chercheuse ne trouve rien dans l’EPTC qui puisse l’aider à engager
une réflexion sur l’éthique en jeu dans la relation chercheur-sujet telle qu’elle
l’expérimente sur son terrain. Cette relation n’étant évidemment pas réduc-
tible à un rapport de pouvoir où la chercheuse ne serait que dans une pos-
ture de supériorité, mais où elle peut aussi être dans un rapport inversé, soit
que tout chercheur peut aussi être vulnérable à son tour. Réfléchir à ce qu’im-
pliquent éthiquement les situations dans et par lesquelles un chercheur se
trouve en situation de vulnérabilité au cœur de l’enquête, c’est ce à quoi l’au-
teure consacre une réflexion éthique dans cet article, mais que nul comité
d’éthique de la recherche, tels qu’ils existent au Canada ne peut entendre 13.
De cette situation, elle montre que les enjeux éthiques rencontrés réelle-
ment sur le terrain ainsi que la réflexion éthique qu’ils suscitent dans le cours

12 Suite à cette consultation, la nouvelle version est adoptée en 2010, EPTC2, et est révisée en
2014 : http://www.ger.ethique.gc.ca/fra/policy-politique/initiatives/tcps2-eptc2/Default/
13 Pour des exemples de réflexivité sur la vulnérabilité et les dilemmes éthiques des chercheurs,
voir le dossier sous la direction de C. Lalive D’Épinay et M.-H. Soulet (2007).
Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  489

même de la recherche, au cœur même de l’enquête, sont en complet décalage


avec les enjeux virtuels et présupposés par ce double préjugé tenace que l’on
retrouve toujours dans la politique canadienne : celui d’un rapport de pouvoir
dans la relation chercheur-participants et celui de la vulnérabilité de tout sujet
de recherche. Ce qui n’est pas sans effets, encore aujourd’hui, dans les évalua-
tions des projets de recherche par les comités d’éthique de la recherche (CER)
qui, d’emblée, tiennent pour acquis ce pouvoir des chercheurs et la vulnérabi-
lité des sujets. Ainsi, des chercheurs pratiquant des approches dites collabo-
ratives, partenariales ou participatives, où les sujets sont aussi des partenaires
dans la co-construction de la recherche, se voient très souvent contrariés par
des CER aveugles au statut réel des sujets participant à ce type de recherche.
Les résultats d’une enquête réalisée en 2018 au sein du Réseau québécois
d’études féministes (RéQEF) sur les problèmes rencontrés par les chercheuses
dans leur processus de certification éthique confirment ce que nous dévelop-
pons ici, notamment l’inadéquation des exigences des CER avec la réalité des
recherches de type partenarial, collaboratif ou participatif, particulièrement
dans une perspective féministe, ainsi que de la méconnaissance des CER des
réalités de terrain. Des difficultés particulières sont aussi soulevées par les
chercheuses ayant participé à cette enquête du RéQEF quant aux interpréta-
tions des comités sur le statut et les droits des sujets participant à la recherche,
sur l’exigence d’anonymat et de confidentialité ainsi que sur la notion de vulné-
rabilité (Gervais, Lacharité et Descarries, 2018).
Ainsi, le décalage que nous observions en 1998 entre une régulation éthique
imposée par le Guide d’éthique des trois Conseils canadiens (version de 1996 en
consultation) et une éthique réflexive mise en pratique par une équipe de cher-
cheurs belges, ainsi que le diagnostic de B. Eysermann en 2010 sur la portée
limitée de l’ouverture de l’EPTC à la recherche qualitative nous semblent
encore valides aujourd’hui, du moins en terre canadienne. Tout indique que
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le régime éthicocratique en éthique de la recherche avec des êtres humains se
consolide et que la standardisation des processus de certification ou d’appro-
bation par les comités d’éthique de la recherche s’est décuplée au cours des
dernières années, notamment par l’usage d’une plateforme numérique dont
nous rappelons ici le vade-mecum 14.
Via un didacticiel de formation en éthique de la recherche 15, le chercheur
doit obtenir un certificat d’achèvement de cette formation qu’il doit ensuite
déposer au comité institutionnel d’éthique de la recherche via une plateforme
en ligne dédiée à sa demande d’approbation éthique où, selon les institutions, il
doit indiquer comment il a acquis des connaissances en éthique de la recherche.
Il doit ensuite répondre à une dizaine de rubriques qui, une fois remplies,
tiennent pour des projets de mémoire (2e cycle) et de thèse (3e cycle) entre
20 et 25 pages et souvent plus pour les projets des professeurs-chercheurs :

14 Plusieurs universités canadiennes, dont la nôtre, utilisent la plateforme Ereviews, http://www.


evision.ca/fr/ereviews-logiciel-revue-ethique-recherche.php.
15 http://www.ger.ethique.gc.ca/fra/education/tutorial-didacticiel/
490  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

présentation détaillée du projet (objectifs, apport au développement des


connaissances, conflits d’intérêt, procédures de recherches, activités de diffu-
sion, modalité de transmission des résultats, utilisation d’outils numériques) ;
informations sur les lieux et autorisations des organismes/institutions ; pro-
cédure et documents relatifs au recrutement ; nature des tâches demandées
aux participants, leur durée, les circonstances, la rétribution ; évaluation des
risques et avantages ; nature des données recueillies et protection de l’ano-
nymat ; confidentialité des données dans les phases de collecte, d’entreposage,
de transmission et d’utilisation subséquente ; procédure et formulaire d’obten-
tion du consentement ; informations sur l’utilisation secondaire des données ;
prévision d’une évaluation continue (rapport d’étape au comité d’éthique).
Dans la mesure où les projets ne comportent pas de risques élevés, ce
qui est le cas de la majorité des recherches en sciences sociales, le document
est d’abord scruté par un agent/commis/professionnel affecté au monitoring des
demandes ; si tout est complet, l’évaluation est ensuite faite séparément via la
plateforme par deux à trois membres du comité d’éthique choisis par la prési-
dence du comité qui se charge ensuite de faire une synthèse, validée ultérieure-
ment par les évaluateurs, puis retournée au demandeur avec pleine approbation
ou des demandes de précisions, modifications, etc. Outre le temps nécessaire
à la préparation du document, le délai depuis le moment de l’envoi du projet et
le retour d’une première réponse est minimalement de quatre semaines, mais
les demandes de précisions et de modifications doublent ce temps. Signalons
également qu’aucune étape de la recherche ne peut débuter avant la réception
de l’approbation finale. Pour les étudiants, la demande d’approbation éthique
ne peut être faite que si les projets de mémoire ou de thèse ont été préala-
blement acceptés par un comité scientifique. Enfin, les projets à risque plus
élevé, notamment ceux impliquant des personnes mineures [moins de 14 ans
au Québec] ou inaptes et ceux centrés sur des questions particulièrement sen-
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sibles sont évalués en comité plénier. C’est donc dire que, dans la majorité des
cas, tout se fait via un dispositif entièrement en ligne entre le chercheur et le
comité, et ce tout autant pour les membres de ce comité qui communiquent
entre eux via cette plateforme.

Effets pervers : de la plainte aux stratégies d’évitement


Aux critiques et plaintes évoquées plus haut s’ajoutent désormais des stra-
tégies d’évitement de plus en plus encouragées et transmises entre chercheurs
seniors et jeunes chercheurs. Comme écho de cette plainte toujours actuelle,
un récent témoignage publié dans le magazine bilingue Affaires universitaires par
deux sociologues de l’Université McMaster (Hamilton, Canada) sous un titre
évocateur, « L’éthique en recherche : minimiser les risques ou maximiser la
bureaucratie ? La dérive insidieuse de l’éthique tend davantage à dissuader les cher-
cheurs les chercheurs de réaliser des études qu’à protéger les participants » :
Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  491

« Il nous aura donc fallu attendre plus de cinq mois et soumettre neuf
demandes (12, en comptant celles soumises de nouveau en fonction des
commentaires des CER) pour obtenir les attestations de conformité à
l’éthique requises et présenter nos documents de recrutement dans les
collèges participants, et ce, pour réaliser des entrevues auprès de 15 à
20 adultes sur un sujet n’ayant rien de controversé. Pour Kevin Haggerty
(2004), sociologue canadien, de telles situations illustrent la dérive insi-
dieuse de l’éthique, un phénomène qu’il explique ainsi : “La structure régle-
mentaire et bureaucratique régissant l’éthique s’élargit et gagne de nou-
veaux groupes, champs de pratique et établissements, tout en alourdissant
l’encadrement de pratiques censées être déjà conformes aux principes de
l’éthique.” Depuis cette observation faite par M. Haggerty il y a près de
15 ans (2004), la dérive insidieuse de l’éthique a fait place à un véritable déra-
page selon nous » (Robson et Maier, 2018).

Ce témoignage recoupe de nombreux autres qui garnissent les conversa-


tions de couloir entre chercheurs, tout autant que les rares études empiriques
sur l’impact du pouvoir des comités d’éthique sur la recherche en sciences
sociales. La plus importante étude en contexte canadien est celle du sociologue
Will C. Van den Hoonaard publiée en 2011, The Seduction of Ethics. Transforming
the Social Science. Basée sur de l’observation au sein de cinq comités d’éthique
universitaires, de trente et un entretiens avec des chercheurs, des présidents
et membres de comités institutionnels d’éthique de la recherche, de personnel
administratif et de directions universitaires, ainsi que des centaines de récits
glanés en marge des colloques et conférences auxquels il a participé, sa conclu-
sion est limpide quant au sens évoqué par le titre de son livre :
« This transfomation has led to the homogenization of social research
methods whereby the disciplines within the social sciences are increa-
singly resembling each other; at the same time, the inherent richness
invested in the diversity of the social disciplines is disapparing, leading to
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their pauperization » (Van den Hoonaard, 2011, p. 20).

Pour illustrer ce double effet d’homogénéisation et d’appauvrissement des


sciences sociales, Van den Hoonaard indique qu’en 1995, 40 % des mémoires
de maîtrise en sociologie dans les universités canadiennes de langue anglaise
(n = 968) impliquent du travail d’enquête sur le terrain alors que c’est seule-
ment 5 % en 2004. En 1996, 31 % des projets impliquent de la recherche avec
des sujets humains et seulement 8 % en 2004 ! Nous n’avons pas de chiffres
pour la période actuelle, mais nous observons que cette tendance se conso-
lide tant est élevée la suspicion vis-à-vis ce dispositif éthicocratique. De manière
anecdotique mais non moins significative, nous avons discuté avec une nouvelle
doctorante en sociologie provenant d’un pays d’Amérique du Sud et, décou-
vrant qu’elle devait soumettre son projet de recherche au comité d’éthique de
la recherche, elle a immédiatement eu la réaction de changer de stratégie de
recherche, non plus des entretiens, mais de la cueillette de témoignages publiés
sur des sites internet !
492  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

Sur un registre moins anecdotique, la sociologue des religions Susan Palmer


(U. McGill/Montréal et auparavant U. Concordia/Montréal), inspirée par la
recherche de Van den Hoonaard et, surtout, provoquée par une injonction du
comité d’éthique de son ex-université lui demandant de cesser toute activité
de recherche et de remettre tous les documents obtenus dans le cadre d’une
recherche sous prétexte que la confidentialité n’était pas garantie et qu’elle
mettrait ainsi en danger les participants, vient de publier un article colligeant,
en plus du sien, des témoignages de douze chercheurs canadiens et américains
faisant de l’enquête sur divers mouvements religieux à travers le monde et
qui ont eu à faire face aux contraintes, restrictions et obstacles de la part des
comités d’éthique de la recherche de leurs institutions (Palmer, 2017).
Elle a regroupé et illustré les plaintes en huit catégories :
1. Des délais non nécessaires qui causent des abandons ou la
transformation des projets : ce que nous avons illustré plus haut
avec les chercheurs de l’Université McMaster.
2. Une communication très bureaucratique entre les comités d’éthique
et les chercheurs : tel que mentionné plus haut dans la description
du dispositif.
3. Une attention excessive au risque potentiel et à la vulnérabilité
des sujets : ce qui a été évoqué par l’article de B. Eysermann ainsi
que dans les résultats des enquêtes de Van den Hoonaard et des
chercheuses en études féministes au Québec.
4. Obstacles, empêchements et sourde oreille à la flexibilité et à la
spontanéité du travail d’enquête sur le terrain.
5. Déficit d’imputabilité des comités d’éthique et excès d’immunité à
leur endroit.
6. Relations d’autorité.
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7. Dépassement des mandats des comités.
8. Au final, des résultats contre-productifs, qui se traduisent même en
une forme de mépris pour le bien-être des sujets.
En dernière partie de son article, S. Palmer pointe les effets pervers de
cette éthicocratie et, dans la foulée du constat d’homogénéisation et d’appau-
vrissement de la pratique des sciences sociales par Van den Hoonaard, elle
identifie quatre types de stratégies qui recoupent celles que nous observons
autour de nous :
1. La capitulation, illustrée par l’abandon de travaux impliquant du
terrain, comme le montrent les statistiques mentionnées plus haut
sur les mémoires de 2e cycle en sociologie.
2. L’adaptation de méthodes pour correspondre aux attentes des
comités d’éthique, notamment en limitant la portée des recherches
en déformant les méthodologies. Nous pouvons aussi considérer
ici une stratégie d’hyperconformisme de la part des jeunes
Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  493

chercheurs lorsqu’ils intègrent dans le formulaire de consentement


des phrases standardisées dans les formulaires-modèles issus du
milieu biomédical mais qui risquent de rebuter des participants dans
des contextes de recherche en sciences sociales : par exemple, le
présent formulaire de consentement peut contenir des mots que vous ne
comprenez pas ; ou encore, il n’y a pas de risque d’inconfort associé
à votre participation. Cependant, certaines questions pourraient raviver
des émotions désagréables liées à des souvenirs ou des expériences
personnelles. Il est de ma responsabilité de suspendre ou de mettre
fin à l’entrevue si j’estime que votre bien-être est menacé. Cela, dans
des contextes de recherche n’ayant aucune probabilité que cela
advienne !
3. La résistance stratégique, sous forme de « fabrication bénigne »
(Goffmann, 1974), cet effort délibéré pour gérer une activité de
telle sorte que l’on induit chez l’autre une fausse croyance quant
au bien-fondé de la demande ; donc, sous forme de duplicité,
d’omission volontaire des informations, d’évitement de certaines
questions ; bref, une stratégie qui permet d’obtenir le certificat
mais qui est pauvre en réflexion éthique. Ce que de plus en plus de
collègues et d’étudiants font de manière décomplexée, mais sans
aucune réelle initiative à engager une réflexion éthique.
4. L’approche réformiste. S. Palmer évoque ici une voie institutionnelle.
Il s’agit d’une instance où porter plainte : les trois organismes
subventionnaires canadiens ayant mis en place le Secrétariat pour
la conduite responsable en recherche afin d’étudier les allégations de
violation par les chercheurs des PRD en intégrité de la recherche
et en éthique de la recherche avec les êtres humains 16. Mais ce
qui est moins connu est que cette instance peut aussi recevoir les
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plaintes des chercheurs à propos des manquements des comités
d’éthique de la recherche vis-à-vis des chercheurs. Palmer indique
s’être prévalue de cette procédure et que, suite à la plainte qu’elle
a déposée, le Secrétariat pour la conduite responsable en recherche a
trouvé plusieurs manquements aux procédures par le comité de
son université avec comme résultat de leur enquête, une révision
des pratiques et procédures par le comité et le bureau de la
recherche : « As a result, my former institution provides a more
hospitable environment to young researchers today » (Palmer,
2017, pp. 254-255).

16 Sur le site du Secrétariat sont répertoriés 63 dossiers (5 décembre 2011 au 31 mars 2016)
dont aucun ne porte sur l’éthique de la recherche avec des êtres humains mais tous en vertu des
PRD en intégrité scientifique (falsification de données ; plagiat, auto-plagiat ; conflits d’intérêts,
gestion non conforme des fonds de recherche, etc.).
494  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

Des formes anormales en « éthique de la recherche avec des


êtres humains » en sciences sociales à une forme normale…
Cependant, il nous semble qu’une véritable réforme ne peut advenir que
si nous pouvons développer en tous lieux (instances académiques chargées
des curriculums de formation et des programmes de recherche, groupes
et réseaux de recherche en sciences sociales, associations professionnelles)
une culture d’éthique réflexive encastrée dans la pratique de la recherche en
sciences sociales. En effet, si des enquêtes telles celles de Van Hoonaard et les
critiques documentées, comme celle de Palmer, sont nécessaires en ce qu’elles
décrivent bien ce que nous pouvons appeler, à la manière durkheimienne, des
formes anormales de l’éthique de la recherche avec des êtres humains, nous
devons pouvoir aussi documenter ce qui en serait une forme normale. Soit, pour
reprendre à Durkheim un des critères par lesquels une situation sociale peut
être dite normale, c’est que le cadre éthique et juridique et son dispositif d’ap-
plication soient ajustés à la réalité de cette situation sociale.
Dans la 3e partie de La Division du travail social (1893), Durkheim explique les
formes anormales de la division du travail, en ce qu’elle ne produit pas la solida-
rité organique attendue, par un désajustement, tant par excès que par déficit,
entre le cadre éthico-juridique et la réalité de la vie économique, d’où son ver-
dict d’anomie tant ce cadre était en fait absent. Pour que la division du travail
produise effectivement une solidarité organique, soit, en contexte de différen-
ciation sociale avancée, des rapports sociaux basés sur l’égalité et la reconnais-
sance des aspirations et capacités de chacun, il faut mettre en place un cadre
éthico-juridique en mesure d’actualiser et honorer ces exigences éthiques.
D’où son appel non seulement à mettre en place des dispositifs de régulation
et de coordination entre les différents organes, mais surtout à ce que ces dis-
positifs soient ajustés à la réalité d’une solidarité organique effective, soit des
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dispositifs pouvant actualiser ces rapports de justice et de reconnaissance 17.
Parallèlement, pour qu’une éthique de la recherche avec des êtres humains
fonctionne normalement en sciences sociales, il faut que le dispositif éthico-juri-
dique et sa mise en œuvre soient ajustés à la réalité de la recherche en sciences
sociales. On l’a vu, un cadre éthique et un dispositif d’application issus des
sciences médicales, opérant selon un modèle standardisé de la recherche et fai-
sant peu de place à la réflexivité des chercheurs, ne sont pas ajustés à la réalité
de la recherche en sciences sociales. C’est ce désajustement excessif entre le
dispositif actuel en éthique de la recherche avec des êtres humains et les par-
ticularités de la recherche en sciences sociales qui en font une forme anormale.
Ainsi, la réalité du terrain en sciences sociales ne peut être abordée à la
manière d’un protocole clinique ou d’expérimentation. Faire du terrain en
sciences sociales est comme une marche dans la toundra ; telle est l’image que
prend Van den Hoonaard dans son livre. Car, rappelle-t-il, si marcher dans la

17 Pour une présentation de cette thèse durkheimienne, voir C. Lemieux (2017) et J.-M. Larouche
(2017).
Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  495

toundra avec un GPS peut s’avérer fatal, il vaut mieux assumer les détours,
les descentes, les remontées et se fier à la connaissance pratique du terrain,
qui s’acquiert au contact de ceux qui l’habitent. D’ailleurs, les chercheurs en
sciences sociales auraient intérêt à mieux faire connaître auprès des comités
d’éthique de la recherche la singularité du terrain en sciences sociales par rap-
port à ceux de laboratoire ou de clinique des autres disciplines (son approche,
son insertion, les interactions, les impondérables et imprévus qui le carac-
térisent). Ainsi, l’exigence de consentement préalable à la recherche ne cor-
respond pas à la réalité d’un travail ethnographique et de recherches plus
inductives et processuelles où le consentement est moins un préalable qu’un
aboutissement (Handfield, 2017).
Il nous semble donc que c’est précisément en regard d’une réalité propre à
la démarche, à l’objet et aux méthodes d’enquête en sciences sociales, que les
balises d’approbation/certification éthique doivent être ajustées. Il est plutôt
dans la réalité du travail de recherche en sciences sociales de développer une
approche réflexive et celle-ci doit permettre de réinscrire l’éthique de la
recherche dans la démarche et les méthodes mêmes des sciences sociales, une
« éthique (en pratique) » (Burton-Jeangros, 2017). En ceci résiderait une forme
normale de l’éthique de la recherche en sciences sociales.

CONCLUSION
Soyons clairs, les PRD dans les domaines de l’éthique de la recherche avec
des êtres humains et de l’intégrité scientifique correspondent à l’air du temps,
celui des tendances sociales lourdes qui, comme l’indique le titre du livre de
Van den Hoonaard, contribuent à la séduction de l’éthique : panique morale ;
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valorisation de la vulnérabilité des personnes ; force de l’économie du savoir ;
culture juridique d’imputabilité ; crainte des pertes de réputation de la part des
institutions. Leur mise en œuvre adopte les formes de la nouvelle gouvernance
de la recherche, tout autant que les effets de la standardisation de modèles de
recherche issus des sciences naturelles et biomédicales, et ce, comme nous
l’avons souligné dans la section sur l’intégrité en recherche, dans une économie
politique favorable à l’instrumentalisation et à la marchandisation des savoirs.
Ces tendances sont lourdes mais non irréversibles. Il nous incombe, nous
les chercheurs spécialisés dans l’analyse de ces tendances sociales, d’en rendre
compte, d’expliciter les causes de leur émergence, de leur développement, de
leur consolidation et de leurs effets ; d’en identifier les désajustements excessifs,
tant par excès que par déficit. En effet, et pour revenir à Durkheim, il y a dans
toute dynamique sociale des tensions, des désajustements qui sont normaux.
Ce qui est anormal, ce sont les désajustements excessifs, autant par excès que
par déficit, soit pour ce qui nous intéresse ici, tant par hyperstandardisation
496  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

et hyperformalisme des PRD que par les stratégies d’évitement de la part des
chercheurs.
Tout comme Van den Hoonaard le constate dans son livre, nous pensons
que, pour ce qui concerne la situation canadienne, c’est moins le contenu de
l’EPTC2 qui est problématique, bien qu’il y ait toujours matière à d’autres révi-
sions, que la manière dont il est interprété et appliqué dans le cadre de dispo-
sitifs de plus en plus formalisés et standardisés. Mais ce régime éthicocratique
n’est pas en vase clos, il est à situer, comme nous l’avons évoqué au début de
ce texte, dans une économie générale de la gouvernance, de l’instrumentalisa-
tion, de la marchandisation et de l’uniformisation des pratiques de recherche.
Van den Hoonard conclut son livre par un appel : « Researchers will be well
advised to come together among themselves to engage in strategic collabora-
tion with research-ethics committees and to inundate the academic literature
with their perspectives about the ethics-review process » (Van den Hoonaard,
2011, pp. 417-418). Si nous avons la conviction que la prise en compte des enjeux
éthiques au cœur et en cours de l’enquête en sciences sociales est importante,
nous ne devons (surtout) pas adopter voire encourager les stratégies d’évite-
ment mentionnées plus haut. C’est pourquoi le come together suggéré par Van
den Hoonaard nous semble la voie à suivre pour s’opposer au régime éthico-
cratique et mettre en place une culture et des pratiques promouvant chez les
chercheurs en sciences sociales la réflexion éthique sur les enjeux et dilemmes
posés par les pratiques de recherche en sciences sociales.
En effet, il faut dépasser les registres de la plainte et des stratégies d’évi-
tement pour s’engager sur la voie d’alternatives au mandat et au fonctionne-
ment des comités d’éthique, afin d’ajuster ceux-ci à la réalité de la recherche
en sciences sociales. Si cela est nécessaire, il faut cependant aller plus loin.
L’approche réflexive que nous préconisons doit réinscrire l’éthique de la
recherche au cœur de toute pratique de recherche en sciences sociales, tant
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dans sa démarche que dans ses méthodes ; elle doit donc être considérée
comme faisant partie de la recherche elle-même (Gagnon 2010a, 2010b ;
Burton-Jeangros, 2017). De nombreuses publications, colloques, conférences
et ateliers témoignent de cette approche réflexive en éthique de la recherche
(Doucet, 2010 ; Dilger, Huschke et Mattes, 2015). Elle devient un champ d’in-
térêt au même titre que celle qui porte sur les méthodologies ou les régimes
d’explication.
On soulignera ici un colloque organisé en 2012 par Van den Hoonaard
dont découle la Déclaration du Nouveau-Brunswick sur l’éthique de la recherche
en sciences sociales (Van den Hoonaard et Tolich, 2014 ; Van den Hoonaard et
Hamilton, 2016). Cette Déclaration, à laquelle ont participé une trentaine de
chercheurs de divers pays 18, vise entre autres à encourager les chercheurs en
sciences sociales à poursuivre leurs efforts en vue de développer des commu-
nautés de pratiques en éthique de la recherche et à promouvoir une formation

18 Australie, Brésil, Canada, États-Unis, Italie, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni.


Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  497

en éthique de la recherche ancrée dans leurs expériences et pratiques de


recherche (art. 6) ; d’autre part, elle encourage les administrateurs et les autres
acteurs qui, à divers titres, participent à l’élaboration et à la mise en œuvre des
politiques, régulations et dispositifs en éthique de la recherche, à s’ajuster à la
réalité et aux particularités des recherches en sciences humaines et sociales
(art. 3) ; et surtout, elle exhorte ces mêmes acteurs à développer une culture
de travail et de communication avec les chercheurs avec le même respect que
celui exigé des chercheurs vis-à-vis des participants à leurs recherches (art. 5) 19.
Si l’expérience précédente a eu peu d’échos dans l’espace francophone,
on peut se réjouir d’une récente initiative, celle de tenir une rencontre entre
chercheurs en sciences sociales et des membres de comités d’éthique de la
recherche francophones afin de
« développer une réflexion collective sur des mécanismes d’encadrement
éthique qui soient mieux adaptés aux enjeux éthiques de la recherche
en sciences sociales, et en sociologie en particulier [et ce] afin de faire
entendre notre voix et d’infléchir les évolutions actuelles de l’encadre-
ment éthique de la recherche dans un sens plus favorable à notre disci-
pline et questionnements » (Chaumont et Burton-Jeangros, 2019).

On peut espérer que cette initiative prévue à l’automne 2019 porte ses
fruits. Sans doute, puisqu’elle est elle-même le fruit d’initiatives et de collabo-
rations en cours 20, dont le colloque sur Les enjeux éthiques de la recherche en
sciences sociales tenu à l’Université de Lausanne en novembre 2018 et au cours
duquel une première mouture du présent texte a été présentée 21.

Remerciements
Nous remercions le comité organisateur du colloque de Lausanne et le
comité de rédaction de la RAC pour leur invitation respective et coordonnée,
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les évaluateurs pour leurs recommandations, ainsi qu’Éric Gagnon,
chercheur au CIUSSCN (Québec), pour ses conseils avisés.

19 Voir la Déclaration (en anglais seulement) dans Van den Hoonaard et Tolich (2014).
20 Parmi d’autres initiatives, soulignons comme exemplaire celle de la Commission d’éthique
de la recherche de la Faculté des sciences de la société de l’Université de Genève d’organiser
annuellement des journées d’étude dédiées à l’éthique de la recherche en sciences sociales. Il s’agit
ici de promouvoir une réflexion éthique ancrée dans les pratiques et dans la mise en place d’un
dispositif au mandat conséquent : offrir et susciter des espaces d’échanges ; soutenir et développer
la formation en éthique de la recherche, notamment l’attitude réflexive ; répondre aux besoins des
chercheurs devant composer avec des PRD (Burton-Jeangros, 2017, pp. 16-17).
21 Sous le titre « L’éthique en recherche : entre le faire-Pouvoir et le pouvoir-Faire ».
498  Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2

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Jean-Marc Larouche est professeur au département de sociologie de


l’Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis 2006. De 1999 à 2006,
il a été professeur au département de sciences des religions de la même
université (1999-2006) et de 1988 à 1999 à l’Université Saint-Paul (Ottawa).
Ses enseignements, recherches et publications portent sur les rapports
entre religion, éthique et société, sur les enjeux éthiques de la recherche
et la normativité en science sociale. Au cours des dernières années, il s’est
particulièrement investi dans les études durkheimiennes. Depuis 2012, il
assure la présidence du Réseau des écoles doctorales en sociologie/sciences
sociales (RéDoc) de l’Association internationale des sociologues de langue
française (AISLF).
Adresse : Département de sociologie, Université
du Québec à Montréal, C.P. 8888 succ. Centre-
Ville, Montréal, H3C 3P8 (Canada)
Courriel : larouche.jean-marc@uqam.ca

ABSTRACT: RESEARCH ETHICS. IMPOSED


REGULATION OR PRACTICAL REFLEXIVITY?
When it comes to research ethics, we can distinguish two approaches: one
anchored in the policies, regulations, and devices that have been developed,
institutionalized, and implemented to ethically mark research activities; the
other anchored in a reflexive approach to ethics at play and ethical issues at all
stages of research, which we refer to as reflexive ethics. These two approaches
lead a tension to arise between imposed regulation and reflexivity. Indeed, for
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many social scientists, the ethical regulation of research has literally turned into
an “ethicocracy,” whose most paradoxical effect is to reduce research ethics to
an imposed regulation, thus neglecting practical reflexivity—where research-
ers can engage, at the heart of their research practice, in an ethical reflec-
tion. We will examine how this tension is unfolding in the two main areas of
research ethics: 1) integrity or responsible conduct in research; and 2) the rela-
tionship that researchers have with their research subjects. In the latter case,
we will draw primarily from the Canadian context where, for almost twen-
ty years, social science researchers have had to deal with the requirements of
research ethics boards.
Keywords: research ethics, ethics boards, social sciences

RESUMEN: SOBRE LA ÉTICA EN LA INVESTIGACIÓN.


¿REGULACIÓN IMPUESTA O ENFOQUE REFLEXIVO?
Cuando se trata de ética de la investigación, podemos distinguir dos enfo-
ques: el primero se basa en políticas, regulaciones y dispositivos que se han
desarrollado, institucionalizado e implementado para encuadrar éticamente las
Revue d’anthropologie des connaissances – 2019/2  501

actividades de investigación; el otro, es un enfoque reflexivo sobre la ética invo-


lucrada en la investigación y los problemas éticos en todas sus etapas, lo que
llamamos ética reflexiva. Estos dos enfoques evocan una tensión entre la regu-
lación impuesta y la reflexividad. De hecho, para muchos científicos sociales, la
regulación ética de la investigación se ha convertido literalmente en una ético-
cracia cuyo efecto más paradójico es la reducción de la ética de la investigación
a una mera regulación impuesta. De esta manera, se descuida el otro aspec-
to que refiere a la reflexividad, sobre la que los investigadores podrían apor-
tar una reflexión ética directamente desde el corazón mismo de su práctica de
investigación. Examinaremos cómo se desarrolla esta tensión en las dos áreas
principales de la ética de la investigación: 1) integridad o conducta responsable
en la investigación; 2) la relación de los investigadores con los sujetos que parti-
cipan en la investigación. En este último caso, lo analizaremos principalmente a
partir del contexto canadiense donde, desde haca ya casi veinte años, los cien-
tistas sociales han tenido que lidiar con los requisitos que imponen los comités
de ética de investigación.
Palabras clave: ética de la investigación, comités de ética, ciencias sociales
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